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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11036 ***
+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
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+LÉGENDES NORMANDES
+
+
+PAR
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+GASTON LAVALLEY
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+1867
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+ * * * * *
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+LÉGENDES NORMANDES
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+BARBARE
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+I
+
+La Déesse de la Liberté.
+
+
+La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-là, ses habits de fête.
+Les rues étaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes
+détonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit,
+l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui
+s'épanouissaient en fraîches guirlandes aux étages supérieurs, les drapeaux
+qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annonçait, tout
+respirait la joie. Là, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant à
+travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussière une rose
+à moitié flétrie. Ailleurs, des mères de famille donnaient fièrement la
+main à de jolies petites filles, blondes têtes, doux visages, beautés de
+l'avenir, dont on avait caché les grâces naissantes sous un costume grec du
+plus mauvais goût. Et partout de la gaieté, des hymnes, des chansons! A
+chaque fenêtre, des yeux tout grands ouverts; à chaque porte, des mains
+prêtes à applaudir.
+
+C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se réjouir.
+La municipalité de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
+sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait
+profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le
+Pelletier et de Brutus.
+
+Tandis que la foule encombrait les abords de l'hôtel de ville et préludait
+à la fête officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une
+petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retirés de la ville,
+semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante
+manifestation populaire.
+
+Les fenêtres en étaient fermées, comme dans un jour de deuil. De quelque
+côté que l'oeil se tournât, il n'apercevait nulle part les brillantes
+couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'intérieur; on
+n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou
+qui passait en sifflant dans la serrure. C'était l'immobilité, le silence
+de la tombe. Comme un corps, dont l'âme s'est envolée, cette sombre demeure
+semblait n'avoir ni battement, ni respiration.
+
+Cependant la vie ne s'était pas retirée de cette maison.
+
+Une jeune fille traversa la cour intérieure en sautant légèrement sur la
+pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine à
+faire rouler sur ses gonds, et entra, à petits pas, sans bruit, et en
+mettant les mains en avant, dans une pièce assez sombre pour justifier cet
+excès de précaution.
+
+Un vieillard travaillait dans un coin, auprès d'une fenêtre basse. Le jour
+le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits.
+La jeune fille s'avança vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette
+traînée lumineuse, où se baignait l'austère physionomie du vieillard, ce
+fut un spectacle étrange et charmant.
+
+On aurait pu se croire transporté devant une de ces toiles merveilleuses de
+l'école espagnole, où l'on voit une blonde tête d'ange qui se penche à
+l'oreille de l'anachorète pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel,
+et qui lui donnent un avant-goût des joies célestes.
+
+Il est fort présumable, en effet, que le digne vieillard était plus occupé
+des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
+fille eut-elle posé familièrement la main sur son épaule qu'il se releva
+brusquement, comme s'il eût senti la pression d'un fer rouge.
+
+--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite?
+
+--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur?
+
+--Oh! oui... C'est-à-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font
+sauter en l'air avec leurs maudites détonations!
+
+--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal à personne.
+
+--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le
+marquis!
+
+--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas à
+nuire à leur prochain.
+
+--Ils insultent à notre malheur!
+
+--Voyons. Je suis sûre que ta colère tomberait comme le vent, si mon père
+te donnait la permission d'aller à la fête.
+
+--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?...
+
+--Oui... oui... oui...
+
+--Il faudrait m'y traîner de force!
+
+--Que tu es amusant!
+
+--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux!
+
+--Tu les ouvrirais tout grands!
+
+--Ah! mademoiselle, vous me méprisez donc bien?
+
+--Du tout. Mais je te connais.
+
+--Vous pouvez supposer?...
+
+--J'affirme même que tu ne resterais pas indifférent à un tel spectacle...
+Une fête du peuple?... Je ne sais rien de plus émouvant!
+
+--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout à coup, qu'on m'a assuré
+que ce serait très-beau!
+
+--Tu t'en es donc informé?...
+
+--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai
+appris...
+
+--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles.
+
+--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son bâton de
+l'autre...
+
+--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?...
+
+--Qu'on doit porter en triomphe la déesse de la Liberté... Toute la garde
+nationale sera sous les armes!
+
+--Vraiment!
+
+--Le cortége aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortége magnifique!...
+Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval!
+
+--Imprudent!... Si l'on nous entendait!...
+
+--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si
+je ne craignais d'être grondé par monsieur le marquis, j'irais voir leur
+fête, rien que pour avoir le plaisir de rire à leurs dépens!
+
+--Ainsi, sans mon père?...
+
+--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais déjà de mes huées!
+
+--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission?
+
+--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade.
+
+--S'il l'ignorait?
+
+--Vous ne me trahiriez pas?
+
+--A coup sûr... Je serais ta complice.
+
+--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idée d'aller à la fête?
+
+--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermée dans
+cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sépulcre,
+les vivants doivent jouir un peu du même privilége.
+
+--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi?
+
+--Regarde-moi, dit la jeune fille.
+
+A ces mots, elle entra tout entière dans la zone lumineuse qui rayonnait à
+travers l'étroite fenêtre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise.
+
+--Mademoiselle en femme du peuple!
+
+--Tu vois que je pense à tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas
+de légèreté. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne
+ne songera à nous inquiéter. Viens vite!
+
+Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa là sa brosse et les
+souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
+sur les pas de sa maîtresse, et ouvrit avec précaution la porte de la rue.
+
+--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il à la jeune fille,
+lorsqu'ils se trouvèrent dehors.
+
+--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberté!
+répondit Marguerite.
+
+Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraîna vers
+le centre de la ville.
+
+Il était temps. Le cortége s'était mis en marche et gravissait lentement la
+principale rue de la ville. C'étaient d'abord les bataillons de la garde
+nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces
+soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps
+ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la
+patrie en danger. Leurs fils mouraient à la frontière, et, tandis que le
+plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de
+la Loire, ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour la défense de leurs
+foyers. Et personne alors ne songeait à rire en voyant ce singulier
+assemblage de piques, de bâtons, de sabres et de fusils, ces vêtements
+déguenillés, ces bras nus, tout noirs encore des fumées de la forge ou de
+l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des
+temps modernes!
+
+Derrière les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui
+portaient sur leurs épaules des arbres de la liberté, parés de fleurs et de
+rubans. Après eux, les frères de la _Société populaire_, coiffés du bonnet
+phrygien, soulevaient au-dessus de leur tête les trois pierres de la
+Bastille. Des chars, splendidement ornés et ombragés par des drapeaux,
+présentaient aux regards de la foule, comme un double objet de vénération,
+des vieillards et des soldats blessés: les victimes de l'âge et les
+victimes de la guerre! Sublime allégorie qui enseignait à la fois le
+respect qu'on doit à l'expérience et la pitié que mérite le malheur!
+
+Quelques pas en arrière venait la déesse de la Liberté. Mais ce n'était pas
+cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_,
+cette femme _à la voix rauque_, cette furie enfantée, dans un moment de
+délire, par l'imagination d'un grand poëte. C'était une belle jeune fille,
+dont les blonds cheveux se déroulaient avec grâce sur les épaules. Une
+tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la
+foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits
+enfants semaient des fleurs à ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle
+une bannière, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en
+licence, et vous serez heureux_! Après elle, comme pour montrer qu'elle est
+la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
+couchés sur des gerbes de blé, conduisaient une charrue traînée par des
+boeufs.
+
+Un soleil splendide s'était associé à cette fête d'un caractère antique.
+Les fleurs s'épanouissaient et versaient autour d'elles le trésor de leurs
+parfums; le peuple était joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on
+aurait pu croire assister à une des fêtes de l'Athènes païenne.
+
+Marguerite et le domestique s'étaient blottis dans l'embrasure d'une porte,
+et, de là, ils voyaient défiler le cortége, sans être trop incommodés par
+le flot des curieux qui ondoyait à leurs pieds.
+
+Dominique avait fait bon marché de ses vieilles rancunes et regardait tout,
+en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute
+autre circonstance, la jeune fille n'eût pas manqué de profiter du riche
+thème à plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ébahissement de l'ennemi
+juré des patriotes. Mais elle était trop émue elle-même pour exercer sa
+verve railleuse aux dépens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si
+puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur
+le point de chanter avec elle les refrains passionnés de la _Marseillaise_;
+et lorsque la déesse de la Liberté vint à passer, elle battit des mains et
+ne put retenir un cri d'admiration.
+
+--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la déesse au vieux domestique.
+
+Tout entière à ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle
+était elle-même l'objet d'une admiration mystérieuse. Un homme du peuple ne
+la quittait pas des yeux, et restait indifférent au double spectacle que
+lui offraient la foule et le cortége. C'était une tête puissante, rehaussée
+encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque
+ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pêcheur
+napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un rêve aimé; ses yeux
+plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la
+mer. Tout à coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme
+réveillé en sursaut, s'élancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune
+fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou
+dans la poussière.
+
+--Il y a des aristocrates ici! s'écria cet homme, en montrant à la foule
+une petite croix ornée de brillants qui scintillaient au soleil.
+
+--Tu en as menti! répliqua le mystérieux adorateur de Marguerite, en
+prenant l'homme à la gorge et en lui arrachant le bijou.
+
+--Cette croix est à moi, dit timidement la jeune fille.
+
+En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer.
+
+--Taisez-vous! lui dit à voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous
+donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore!
+
+--Il a raison, dit Dominique.
+
+Puis il ajouta avec intention, mais de manière à n'être entendu que du
+jeune homme:
+
+--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant!
+
+--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple.
+
+Le vieux domestique entraîna la jeune fille. Grâce au tumulte que cette
+scène avait occasionné, ils purent disparaître sans attirer l'attention de
+leurs voisins.
+
+Cependant le patriote, humilié de sa chute, s'était relevé, l'oeil menaçant
+et l'injure à la bouche.
+
+--Mort aux aristocrates! dit-il.
+
+--A la lanterne! à la lanterne! s'écria la foule.
+
+--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ça? dit le sauveur de
+Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de
+me hisser à la place de vos réverbères!
+
+En même temps, il se rejeta en arrière, par un brusque mouvement, et fit
+face à ses adversaires.
+
+--Il est brave! s'écria-t-on dans la foule.
+
+--C'est un aristocrate! dit une voix.
+
+--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui
+s'était vu terrasser.
+
+--Parce que cela me plaît! répondit le jeune homme, en se croisant les bras
+sur la poitrine.
+
+--C'est défendu!
+
+--Défendu?... Vous êtes plaisants, sur mon honneur! répliqua l'accusé. Vous
+promenez dans vos rues la déesse de la Liberté, et je n'aurais pas le droit
+d'agir comme bon me semble?
+
+--Il a raison, dirent plusieurs assistants.
+
+--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la
+lanterne, l'aristocrate!
+
+--Oui! à la lanterne!
+
+Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme.
+
+--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur
+d'une maison, pour n'être pas entouré.
+
+Mais sa noble attitude ne pouvait maîtriser longtemps les mauvais instincts
+de la foule. Les sabres, les piques, les baïonnettes s'abaissèrent, et la
+muraille de fer s'avança lentement contre le généreux défenseur de
+Marguerite.
+
+--Mort à l'aristocrate! s'écria le peuple en délire.
+
+Le demi-cercle se rétrécissait toujours et la pointe des piques touchait la
+poitrine du jeune homme. Tout à coup une voix de tonnerre se fit entendre.
+Un homme, à puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et
+de gauche, une grêle de coups de poing, et vint se placer résolûment devant
+la victime qu'on allait sacrifier.
+
+--Êtres stupides! dit-il avec un geste de colère, en s'adressant aux
+agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire là!... Égorger le plus
+pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des défenseurs de Thionville!
+
+--Un défenseur de Thionville! murmura la foule, avec un étonnement mêlé
+d'admiration.
+
+Les agresseurs les plus rapprochés de Barbare, rougissant de l'énormité
+du crime qu'ils avaient été sur le point de commettre, baissèrent la tête
+avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait
+renversé à ses pieds, n'avait pas encore renoncé à l'espoir de se venger
+sur le lieu même témoin de son humiliation. Il ôta respectueusement son
+bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu:
+
+--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui préside
+notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu défends. C'est un
+aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine!
+
+--Est-ce vrai? demanda le président de la Société populaire, en se tournant
+du côté de Barbare.
+
+Pour toute réponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait déjà
+suspendue à son cou et la montra au peuple.
+
+--C'est stupide ce que tu fais là! lui dit le président du club à voix
+basse.
+
+--Non! répliqua le jeune homme, de manière à être entendu de tous ceux qui
+l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du
+temple de la Raison, je me croirai autorisé à porter le même signe sur ma
+poitrine.
+
+Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix à son cou.
+
+--Il parle bien! cria la foule.
+
+--C'est un bon patriote!
+
+--Il vaut mieux que nous!
+
+--A la cathédrale! à la cathédrale!
+
+--Arrachons les croix!
+
+Et déjà le peuple se préparait à exécuter sa menace.
+
+--Attendez! mes enfants, s'écria le président de la Société populaire. Ne
+faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'à vous
+amuser. Retournez à la fête.
+
+--C'est juste! Rattrapons le cortége! s'écria la foule.
+
+Et non moins prompte à agir qu'à changer de résolution, elle eut bientôt
+abandonné le lieu qu'elle avait failli ensanglanter.
+
+
+
+
+II
+
+Le Club.
+
+
+Quelques instants après, la rue se trouva complétement déserte. On
+n'entendait plus que le bruit lointain de la fête et le vague murmure de la
+foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon
+qu'il serra avec une sombre énergie:
+
+--Citoyen président, dit-il, tu m'as sauvé la vie!
+
+--Ne parlons pas de cela! répondit le colosse.
+
+--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir
+l'occasion de te prouver ma reconnaissance.
+
+--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir.
+
+--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!...
+Écoute... j'ai encore un service à te demander.
+
+--Parle.
+
+--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir.
+
+--Et la fête? dit le patriote.
+
+--J'en ai vu assez comme cela.
+
+--Ah! fit le président du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous
+d'amour?
+
+--Peut-être, répondit Barbare en rougissant.
+
+--Va, mon garçon, reprit le patriote avec bonté. La République ne défend
+pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce
+soir, à la séance du club.
+
+--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une dernière poignée de main à son
+libérateur.
+
+--Adieu, répondit le président.
+
+Et le brave homme, après s'être amusé à regarder son protégé qui courait à
+toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortége.
+
+Barbare n'avait pas oublié dans quelle direction le vieillard et la jeune
+fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues
+tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernières maisons
+de la ville, il aperçut sur la grand'route, à une portée de fusil environ,
+Dominique et Marguerite qui s'étaient arrêtés pour reprendre haleine. Il
+cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette
+bruyante manifestation eut un résultat diamétralement opposé à celui qu'il
+en espérait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les
+fugitifs furent saisis d'une véritable panique et la peur leur rendit des
+jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put
+arrêter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la
+petite maison isolée et disparaître derrière la porte, qui se referma avec
+fracas.
+
+Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la
+porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
+en la jetant avec violence, l'auraient laissée entr'ouverte. Mais elle
+résista à tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et
+n'aperçut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le
+marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et prêta
+l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute
+la façade de la maison. Peut-être découvrirait-il une figure curieuse, une
+main derrière un rideau? Hélas! le soleil lui-même ne visitait plus cette
+triste demeure. Et les fenêtres; ces yeux de la maison, s'étaient voilées
+sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupière.
+
+Barbare éprouva un affreux serrement de coeur. Il eût donné sa vie, en cet
+instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il
+était encore ébloui. Elle était là, pourtant, à deux pas de lui, derrière
+cette muraille!... Comme la mère qui rôde, le soir, devant la prison où
+gémit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui
+livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se décider à partir et
+s'en remettait au hasard, cette dernière consolation des désespérés! Il
+attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune
+et fort, il se révolta à la pensée que quelques planches, à peine jointes,
+lui opposaient un obstacle. Il s'élança vers la porte, bien déterminé à
+l'ébranler sous un dernier effort. Mais il recula bientôt en rougissant.
+
+--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a là ni
+barreaux, ni soldats pour le défendre. Et je ne dois y entrer que par la
+volonté de celle que j'aime!
+
+Alors il tira de son sein la petite croix, ornée de diamants, la baisa avec
+respect et, l'agitant au-dessus de sa tête:
+
+--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte!
+
+Deux fois il fit le même geste et poussa le même cri. Mais la maison ne
+sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, après avoir caché la petite
+croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville.
+
+Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait déjà les réverbères, dont les
+lanternes huileuses se balançaient, avec un grincement sinistre, et
+faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires
+façades des maisons. Les bruits de la fête avaient cessé. Tout était rentré
+dans le silence. On n'entendait guère que le pas sonore du promeneur
+attardé qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
+luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de
+paisible ou de craintif s'était prudemment renfermé derrière une porte bien
+close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur même de la cité,
+dans une des salles basses de l'ancien évêché. C'était là que se donnaient
+rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville.
+
+Barbare n'avait pas oublié la recommandation que lui avait faite le
+président de la société populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu
+manquer à l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas
+dans une disposition d'esprit à rechercher la solitude. Dans les temps de
+révolution, l'amour,--ce sentiment raffiné qui trouve tant de charmes à se
+replier sur lui-même et qui met tant de complaisance à caresser même la
+pensée d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fièvre des passions
+politiques. Il fuit la rêverie, il marche, il court vers le but et, s'il
+éprouve un échec, il demande à la vie publique un instant d'oubli et de
+distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hâte vers l'ancien
+évêché.
+
+Son entrée dans la salle du club fut un vrai triomphe.
+
+--Vive Barbare! cria la foule.
+
+--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il
+paraît qu'on n'a plus envie de me hisser à la lanterne. Le moment serait
+pourtant mieux choisi que tantôt. Car vous êtes bien mal éclairés!
+
+Un éclat de rire général accueillit cette saillie, et chacun montra en
+plaisantant à son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au
+pied de l'estrade où montaient les orateurs.
+
+--Citoyen Barbare, répondit une voix énergique, si la République n'a pas le
+moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonté des
+patriotes. Nos fils, qui sont à la frontière, n'ont pas de souliers pour
+marcher à l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'être difficiles, et nous
+saurons défendre les intérêts de la patrie avec les seules lumières de
+notre raison.
+
+--Bien répondu! dit la foule.
+
+Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaître la voix de l'homme
+auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serrés des auditeurs et
+s'approcha respectueusement du magistrat populaire.
+
+--Citoyen président, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la
+majesté de la République. J'ai déjà versé mon sang pour elle et je suis
+prêt à lui donner une nouvelle preuve de mon dévouement. Je demande la
+parole.
+
+--Je te l'accorde, répondit le président d'un ton bref.
+
+D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eût monté à
+l'assaut. Du haut de ces misérables tréteaux, où l'éloquence populaire
+agitait tant de questions sérieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes,
+le jeune homme contempla un instant toutes ces têtes qui se balançaient
+au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'était un tableau digne des maîtres
+flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armés de leurs instruments
+de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des
+rôdeurs de nuit, chaos étrange, mer de haillons dont chaque flot
+s'éclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les ténèbres, suivant que
+le caprice du vent ravivait ou menaçait d'éteindre la flamme des
+chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pâle rayon de la lune,
+glissant à travers les vitraux d'une fenêtre et venant entourer d'une douce
+lumière les cheveux blancs des frères de la Société populaire.
+
+Une rumeur sourde s'éleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le
+jeune homme escalader les degrés de l'estrade. Mais, peu à peu le bruit
+cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le
+bord de la balustrade, et, s'adressant à la foule:
+
+--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez déjà deviné sans doute le
+sujet de ma motion. Je demande que la municipalité tienne une récompense
+toute prête pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la
+cathédrale et d'en enlever les croix.
+
+--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule.
+
+Barbare descendit précipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea
+vers la porte de la salle basse. Au moment où il allait en franchir le
+seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il
+s'arrêta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient
+pas trompé. Il regarda du côté de la tribune et reconnut l'homme du peuple
+qu'il avait terrassé, le matin.
+
+--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la
+République.
+
+--Qui ça? demanda la foule avec des cris furieux.
+
+--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates...
+
+--Où donc? reprit encore la foule, dont la colère augmentait en raison de
+son impatience.
+
+--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolée, à peu de distance
+de la rivière.
+
+Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres.
+
+--Dans la _Vallée aux Prés_? demanda la foule.
+
+--Oui, répondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermés nuit et
+jour. Aucun bruit! jamais de lumière! apparences suspectes. A coup sûr, ce
+sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour
+son patriotisme, de s'introduire dans l'intérieur de cette maison.
+
+--Mort aux aristocrates! s'écrièrent les plus ardents des patriotes.
+
+--Hélas! pensa Barbare, cette jeune fille et son père sont perdus, si je
+n'interviens!
+
+Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait
+au coeur.
+
+--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son émotion.
+Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois!
+
+Puis, l'oeil étincelant et l'air résolu, il passa de nouveau à travers la
+foule et s'approcha de la tribune.
+
+--Citoyen, dit-il à l'orateur, en le regardant en face, es-tu sûr de ce que
+tu avances?
+
+--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menaçant de son
+interlocuteur troubla profondément... Je n'ai que des soupçons... et,
+d'ailleurs, je n'habite pas le quartier où se trouve la maison suspecte.
+
+--Eh bien! moi, je suis aux premières places pour surveiller les gens que
+tu accuses si légèrement. Je m'engage à pénétrer dans l'intérieur de la
+maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai à tous les bons
+patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquiéter.
+
+--Vive Barbare! cria l'assemblée.
+
+--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les
+auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance.
+
+A ces mots, il se pencha vers le président de la Société populaire, qui lui
+tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine
+arrivé dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la
+baisa avec amour, en s'écriant par deux fois:
+
+--Je la sauverai!... Je la sauverai!...
+
+
+
+
+III
+
+Le Proscrit.
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppé dans un long
+manteau, se promenait devant la façade intérieure de la maison qu'on avait
+signalée la veille à la défiance du club. A la manière dont cet homme
+marchait dans les allées du jardin, tantôt s'avançant d'un pas rapide,
+tantôt s'arrêtant et levant la tête pour contempler le ciel, il eût été
+facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son
+caractère. Cela ne pouvait être qu'un amant, qu'un fou, ou un poëte.
+Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec délices dans
+cette mer étoilée.
+
+La soirée était belle d'ailleurs et invitait à la rêverie. Les fleurs,
+avant de s'endormir, avaient laissé dans l'air de douces émanations. Un
+vent frais courait à travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de
+grands fantômes, du milieu de la haie qui séparait le jardin des prairies
+voisines. Ces géants de verdure frissonnaient sous le souffle aérien et
+ressemblaient, avec leurs branches rapprochées du tronc, à un homme qui
+s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se préserver de l'air malsain
+du soir.
+
+Le promeneur s'arrêta au milieu d'une allée.
+
+--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec découragement, la
+nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage!
+Des étoiles, des mondes en feu; rien de changé au ciel, tandis que des
+hommes, nés pour s'aimer, s'égorgent comme des bêtes sauvages! Moi-même,
+moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma
+tête est mise à prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persécutés,
+et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux éléments d'annoncer sa
+vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colère le
+spectacle de tant d'iniquités. La maison garde encore quelques traces des
+hôtes qui ont vécu sous son toit; et la terre ne s'inquiète pas de l'homme
+qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanité
+souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot?
+
+Le proscrit s'était remis machinalement en marche, et le hasard de la
+promenade l'avait conduit dans une petite allée qu'un mur, de peu
+d'élévation et qui tombait en ruine, séparait de la grand'route. Tout à
+coup le prêtre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.
+
+Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque à ses pieds, au
+milieu de l'allée. Le visiteur nocturne ne fut guère moins effrayé que
+celui dont il avait interrompu si brusquement la rêverie.
+
+--Rassurez-vous, citoyen, dit-il à voix basse au jeune prêtre, et
+gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni à
+votre bourse, ni à votre vie.
+
+--Vous avez pourtant, monsieur, une manière de vous présenter...
+
+--Qui peut donner de moi la plus fâcheuse idée, reprit le voleur présumé en
+achevant la pensée de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je
+le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans
+l'intention de vous être utile.
+
+--Je vous en suis reconnaissant! répliqua le proscrit avec une froide
+ironie.
+
+--On m'avait chargé de vous espionner...
+
+--Vous faites-là un joli métier, monsieur! interrompit le prêtre, en
+ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau.
+
+--Croyez bien que c'est par patriotisme...
+
+--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse deviné! interrompit encore le
+prêtre.
+
+--Vous avez tort de me persifler, citoyen, répliqua l'homme du peuple avec
+un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il
+l'écouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai
+service, et si la Société populaire eût confié à tout autre que moi la
+mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-être pas eu lieu de
+vous en réjouir.
+
+--Mais, enfin, que veut-on? demanda le prêtre.
+
+--On vous soupçonne d'avoir des relations avec Pitt.
+
+--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant.
+
+A ce moment la lune sortit d'un nuage et éclaira vivement le visage du
+prêtre. Barbare--le lecteur l'a déjà reconnu--ne put se défendre d'un
+étrange sentiment d'inquiétude.
+
+--Ah! citoyen, dit-il d'une voix émue, vous êtes jeune!
+
+--Oui, répondit le prêtre. Mais qu'y a-t-il là d'étonnant?
+
+--C'est que, pour être persécuté à votre âge...
+
+--La République s'est bien défiée des enfants! dit le proscrit avec
+mélancolie.
+
+--Vous êtes donc obligé de vous cacher? demanda Barbare.
+
+--Voilà mon interrogatoire qui commence! dit le prêtre avec amertume.
+Tenez, monsieur, si la République a besoin d'une nouvelle victime, je ferai
+volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les
+personnes qui habitent cette maison! Elles me sont chères, et c'est une
+prière que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh
+bien! vous êtes aussi à cet âge généreux où le pardon est doux et le
+dévouement facile. Épargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du
+sang enfin, prenez ma vie! Je me livre à vous!
+
+Barbare devint horriblement pâle.
+
+La jalousie s'empara de tout son être, et un frisson lui glaça le coeur.
+
+--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix
+étranglée.
+
+--De toute mon âme!
+
+--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard étincelant sur celui qu'il
+regardait déjà comme un rival, vous les aimez?
+
+--Comme on aime son père et sa soeur.
+
+--Pas autrement? demanda encore le patriote.
+
+Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la première fois, il
+osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se
+troubler, ce coup d'oeil pénétrant.
+
+--Vous préparez votre réponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long
+silence et de ce pénible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous êtes
+l'amant de cette jeune fille?
+
+--Oh! fit le prêtre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!...
+
+--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les épaules.
+
+--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force à ajouter foi à mes
+paroles. Il vous faudrait une preuve matérielle?
+
+--Oui! dit Barbare avec explosion.
+
+Il y eut, dans la manière dont il accentua ce simple mot, tant de haine,
+d'inquiétude et de jalousie, que sa figure même sembla s'éclairer du feu
+intérieur qui le consumait. Le prêtre put lire dans son coeur et juger de
+l'état de son âme, comme on voit un ciel d'orage à la lueur d'un éclair.
+
+Le proscrit mesura aussitôt toute l'étendue du danger qui menaçait le
+marquis et sa fille. Mais il était déjà prêt au sacrifice.
+
+--Écoutez! dit-il à l'homme du peuple. Je ne peux pas être l'amant de cette
+jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.
+
+--Lequel? demanda vivement Barbare.
+
+--Les devoirs de mon ministère, répondit le proscrit.
+
+En même temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa
+soutane.
+
+--Un prêtre! s'écria Barbare avec joie.
+
+--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le
+maître de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole?
+
+--Non, certes! dit Barbare.
+
+Cependant il baissa la tête et ses traits s'assombrirent.
+
+--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'êtes pas encore convaincu?
+
+--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les prêtres ont le droit de
+se marier.
+
+--Pauvre insensé! dit le jeune prêtre en souriant avec tristesse, si
+j'avais reconnu l'autorité de cette loi, est-ce que je serais obligé de me
+cacher?
+
+--C'est vrai! je suis fou! s'écria joyeusement Barbare. Vous êtes un noble
+coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre
+solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami!
+
+--Volontiers, dit le prêtre en serrant avec effusion la main que le jeune
+homme lui tendait.
+
+Après cette étreinte cordiale, Barbare se disposa à escalader le mur.
+
+--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le prêtre avec bonté, et
+suivez-moi.
+
+En même temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite
+porte qui donnait sur la campagne.
+
+
+
+
+IV
+
+Une crise domestique.
+
+
+Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte à double tour et
+s'arrêta quelques instants comme un homme accablé sous le poids de pénibles
+pensées.
+
+Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour,
+monta l'escalier et frappa à la porte de M. de Louvigny.
+
+--Entrez, dit une voix de jeune fille.
+
+--Ah! pensa l'abbé avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son père.
+
+Néanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses
+genoux. Tout en écoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait
+avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait à faire sauter
+dans sa main.
+
+--Eh bien! cher abbé, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il
+faut tant de précautions pour entrer chez ses amis?
+
+--Je vous croyais au travail et je craignais de vous déranger, répondit le
+jeune prêtre en faisant de grands efforts pour cacher son émotion.
+
+--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas
+que c'est à partir de ce moment que je consens à perdre mon temps.
+
+--C'est joli ce que vous dites-là, mon père! s'écria Marguerite en quittant
+les genoux du marquis.
+
+--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine
+boudeuse que faisait Marguerite.
+
+--Je vous en fais juge, monsieur l'abbé, dit Marguerite. Tenir sa fille
+dans ses bras, l'embrasser, l'écouter causer, est-ce là perdre son temps?
+
+--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.
+
+--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas être complice de votre
+paresse!
+
+--Allons, viens ici.
+
+--Non! je vous laisse travailler.
+
+--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante.
+
+--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'à répondre
+aux instances paternelles.
+
+--Je te tiens cette fois! s'écria joyeusement le vieillard en saisissant la
+jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser.
+
+--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en détournant la
+tête.
+
+--Je te rends la liberté, répliqua le marquis en lâchant le bas de la robe
+et en ouvrant les bras.
+
+--Et voilà l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son
+père. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre
+soirée!
+
+Le prêtre avait contemplé cette scène avec tristesse. Il pleurait sur cette
+joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette étroite communion
+de deux âmes qu'on allait séparer.
+
+--Eh bien! l'abbé, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc.
+Vous avez l'air de nous bouder!
+
+L'abbé s'avança vers le marquis et serra avec émotion la main qu'il lui
+présentait.
+
+--Vous n'êtes pas déplacé dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui
+a assisté mon fils à ses derniers moments est, à mes yeux, comme son
+remplaçant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignités,
+vous seriez de toutes nos fêtes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est
+tout mon trésor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule
+richesse qu'on m'ait laissée, en vous mêlant à nos entretiens et en voyant
+comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez?
+
+--Pour cela non, monsieur le marquis, répondit le jeune homme.
+
+--Ne vous en défendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis là
+n'est pas gai d'ailleurs.
+
+--Ce n'est pas là ce qui fait pleurer monsieur l'abbé, interrompit
+Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le
+prêtre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbé nous cache quelque
+malheur!...
+
+--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le prêtre en se troublant de plus
+en plus.
+
+--Ma fille a raison, au contraire, répliqua le marquis en faisant lever
+Marguerite.
+
+Il se leva à son tour et saisit vivement la main de l'abbé.
+
+--Votre émotion m'effraie, lui dit-il à voix basse.
+
+--Je vous assure, dit le prêtre en se défendant...
+
+--Votre main est glacée! continua le vieillard en se penchant à l'oreille
+de l'abbé... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille.
+
+Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquiétante. Lorsque son
+père se retourna de son côté, ce ne fut pas sans un vif étonnement qu'elle
+aperçut le gai sourire qui s'épanouissait sur les lèvres du vieillard.
+
+--L'abbé est un poltron, ma chère Marguerite, dit M. de Louvigny.
+Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'intérêts... une nouvelle
+pauvreté qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques
+comptes à régler... Tu serais bien aimable d'aller demander à Dominique le
+registre où il note ses dépenses.
+
+--J'y vais, mon père, dit Marguerite.
+
+Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa
+bouche et fit un signe de tête que le vieillard n'eut pas de peine à
+traduire ainsi:
+
+--J'obéis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe!
+
+Le marquis ferma lui-même la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul
+en face de l'abbé, tout son calme sembla l'abandonner.
+
+--Parlez maintenant! dit-il d'une voix émue. Qu'y a-t-il?
+
+--On s'est introduit ce soir dans le jardin.
+
+--Un maraudeur?
+
+--Un espion envoyé par le Club.
+
+--Nous sommes donc découverts?
+
+--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt.
+
+--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher
+abbé; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces
+messieurs de la Société populaire.
+
+--C'est toujours un danger de paraître devant eux.
+
+--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connaît ici. Nous n'avons rien à
+craindre.
+
+--Pardon.
+
+--Qui donc?
+
+--L'homme du peuple que le Club a envoyé, ce soir, en éclaireur.
+
+--Il nous en veut donc beaucoup?
+
+--Au contraire.
+
+--Il est bien disposé pour nous?
+
+--Trop bien.
+
+--Ma foi! dit le marquis en badinant, voilà le premier républicain qui nous
+ait montré de la bienveillance!
+
+--Et ce sera peut-être celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbé
+d'un air sombre.
+
+Le marquis devint sérieux.
+
+--Expliquez-vous, dit-il avec gravité. Il y a dans vos propos une
+incohérence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de
+haine contre moi, pourquoi songerait-il à me nuire?
+
+--Il vous nuira sans le savoir, répondit l'abbé. Car il faut tout craindre
+des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite.
+
+--Ma fille! s'écria le marquis avec une expression de surprise et de
+colère, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer.
+
+--Oui, reprit l'abbé, cet homme aime sérieusement votre fille.
+
+--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais
+aux fenêtres. Comment cet homme a-t-il pu la voir?
+
+--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte vérité.
+
+--Il vous a donc ouvert son coeur?
+
+--A peu près. Je peux même vous assurer qu'il est jaloux.
+
+--Alors il faut fuir! dit le marquis avec éclat. Il faut passer en
+Angleterre.
+
+Puis, se promenant avec agitation dans la chambre:
+
+--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en sûreté dans cette petite ville!
+
+A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique,
+qui tenait sous son bras le grand livre de dépense.
+
+--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette
+nuit même. Que chacun prépare ses malles. Demain nous faisons voile pour
+l'Angleterre.
+
+--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son père, je savais bien que vous
+me cachiez la vérité. Un danger vous menace?
+
+--Il faut bien te l'avouer, répondit M. de Louvigny: nous sommes dénoncés.
+
+Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attéré:
+
+--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent?
+
+--Hélas! dit le vieux serviteur, nous avons tout dépensé le jour de la fête
+de mademoiselle. Monsieur le marquis peut vérifier les comptes. Voici le
+registre.
+
+--C'est inutile, répondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui
+présentait le domestique. Je m'en rapporte bien à toi. C'est un espoir de
+moins... Voilà tout!
+
+Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement
+de dépit, le marquis s'approcha avec calme de son secrétaire, dont il
+ouvrit les tiroirs les uns après les autres.
+
+L'abbé, Marguerite et le domestique l'observaient en silence.
+
+Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir
+et comptait son argent au fur et à mesure. Lorsqu'il fut au bout de son
+travail, il laissa tomber sa tête dans ses mains et demeura immobile.
+Marguerite courut auprès de lui et écarta doucement ses mains, qu'il tenait
+serrées contre son visage.
+
+--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon père?
+
+Le marquis ne répondit rien. Il compta de nouveau son argent, le réunit en
+pile, et, le montrant à l'abbé et au vieux domestique:
+
+--Mes amis, dit-il d'une voix émue, voici toute notre fortune... Quarante
+écus!
+
+--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlaçant dans ses
+bras.
+
+--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes.
+
+--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage à la République. Je
+resterai avec le bon Dominique.
+
+--Non! c'est à toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitués au
+danger, nous autres hommes.
+
+Et se tournant, les mains jointes, vers les deux témoins de cette scène:
+
+--N'est-ce pas, l'abbé? dit-il; n'est-ce pas, Dominique?
+
+--Oui, nous resterons avec vous, répondirent le jeune prêtre et Dominique.
+
+--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermeté; car je ne me séparerai jamais
+de mon père.
+
+A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit
+dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guère que le bruit
+des sanglots que chacun cherchait à étouffer.
+
+Tout à coup le vieux Dominique sortit de son immobilité. Il s'essuya les
+yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du
+marquis. Son front avait quelque chose d'inspiré, et sa physionomie
+vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tête de génie.
+
+Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les
+esprits les moins délicats trouvent l'occasion de s'élever, sur les ailes
+du dévouement, jusqu'à ces hauteurs sublimes où planent les intelligences
+supérieures. S'il y a une couronne sur le front des poëtes, il y a une
+auréole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans éclat et
+la mort sans gloire.
+
+--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique.
+
+--Que me veux-tu, mon bon Dominique?
+
+--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver?
+
+--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'écria M. de Louvigny, qui pensa un
+instant que son domestique n'avait plus sa raison.
+
+--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! répondit Dominique. Donnez-moi
+liberté pleine et entière, et je vous sauverai peut-être!
+
+--Tu ne courras aucun danger? se hâta de demander M. de Louvigny.
+
+--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais à voix basse et de
+manière à n'être entendu que de son maître.
+
+--Je comprends! répondit le marquis. Je serais seul, que je ne
+t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-être
+exposer ta vie.
+
+--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?...
+
+--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec énergie.
+Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te récompenser, le ciel est
+là!
+
+--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la
+main de son maître; merci!
+
+Il se dirigea vers la porte de la chambre.
+
+--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la
+clef dans la serrure.
+
+Et il sortit précipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui
+tombaient de ses yeux.
+
+
+
+
+V
+
+Désespoir de Dominique.
+
+
+Le vieux Dominique était allé s'enfermer dans sa mansarde, où il attendait
+impatiemment le retour du soleil. Il était en proie à une agitation
+cruelle.
+
+Enfin, le jour parut. Dominique sauta à bas du lit et traversa les
+corridors avec précaution, afin de ne réveiller personne. Quand il se
+trouva dans le chemin, il hâta le pas pour gagner le centre de la ville.
+
+Huit heures sonnaient au beffroi de la cathédrale, lorsqu'il arriva sur la
+place de l'Hôtel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur où l'on placardait les
+affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles.
+
+--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est
+que personne ne s'est présenté... J'arrive à temps!
+
+Il entra dans l'Hôtel-de-Ville et se dirigea vers la salle des
+délibérations des membres du District. Comme la porte en était fermée, il
+descendit chez le concierge, où il apprit que la séance ne serait ouverte
+qu'à onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gré mal gré, mettre un
+frein à son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre en
+attendant l'arrivée des patriotes qui avaient la direction des affaires de
+la cité.
+
+A cette époque de lutte, il n'était pas rare que la salle des délibérations
+fût envahie par les frères de la Société populaire, qui venaient y proposer
+des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait à leur
+suite. C'est ainsi que le domestique réussit à s'introduire dans le lieu où
+se discutaient les intérêts de la ville.
+
+Lorsque le citoyen président et les membres du District se furent assis
+devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il était temps d'agir.
+Il se fit une trouée à travers les assistants. Jusque-là, sa fermeté ne
+l'avait pas abandonné. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait
+vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eût
+mieux aimé affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont
+l'éclat lui causait une sorte de vertige.
+
+--Que veut cet homme? demanda le citoyen président à l'huissier.
+
+--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard.
+
+--Monsieur le président, balbutia Dominique sans oser lever les yeux...
+
+Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit
+pris de pitié pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas
+à l'oreille:
+
+--Dis donc: Citoyen président!
+
+--Citoyen président, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui
+indiquait, j'ai une proposition à vous faire.
+
+--A te faire, imbécile! souffla encore l'huissier.
+
+Mais déjà toute la salle riait aux éclats. Le vieux domestique était
+horriblement pâle, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes.
+
+--Laisse-moi l'interroger, dit le président à l'huissier.
+
+Et, s'adressant directement au vieillard:
+
+--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme?
+
+--Je demande à gagner la récompense, répondit Dominique.
+
+--La récompense? fit le président avec surprise.
+
+--Oui! reprit le vieux domestique: la récompense que la municipalité promet
+à celui qui enlèvera les croix de la cathédrale.
+
+--Tu aurais la prétention de monter aux tours du temple de la Raison? dit
+le président en riant.
+
+--Oui, répondit simplement Dominique.
+
+A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqué, qu'un souffle aurait
+jeté à terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus
+audacieux avaient reculé, les assistants ne gardèrent plus de mesure dans
+leur hilarité, et ce furent des cris et des huées à couvrir la voix même du
+tonnerre.
+
+Sur un signe du président, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita à
+sortir. Mais le vieillard opposa une vive résistance.
+
+--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le président.
+
+--Oui! répondit Dominique avec assurance.
+
+--Tu es bien maître de ta raison?
+
+--Oui.
+
+--Mais, reprit l'officier de l'état civil, as-tu réfléchi sérieusement à
+cette entreprise? Tu peux te tuer?
+
+--Je le sais! répondit le vieillard avec un admirable sang-froid.
+
+Sa voix était ferme, son front rayonnait, son oeil était étincelant.
+
+Personne ne songea plus à rire. Le vieux domestique avait tiré ce mot-là du
+fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible à la véritable
+éloquence. Cependant si Dominique avait captivé l'attention du président et
+des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire
+n'était pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa détermination; et
+son interrogatoire commença. A toutes les questions qui lui furent posées,
+il ne sut répondre que ces seuls mots:
+
+--Je veux sauver mon maître!
+
+Le président s'impatienta.
+
+--Tonnerre! s'écria-t-il en frappant du poing sur la table, la République
+ne connaît pas de maîtres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir.
+
+Aussitôt deux huissiers s'approchèrent du vieillard. Ils le prirent chacun
+par un bras, et, malgré ses cris, malgré sa résistance, ils le poussèrent à
+la porte au milieu des vociférations et des huées de la foule.
+
+--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! répétait le domestique en
+descendant les marches du grand escalier de l'Hôtel-de-Ville.
+
+Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la
+première rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme
+semblait donner raison à ceux qui l'avaient jugé si défavorablement. Il
+allait en trébuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et
+s'arrêtait de temps à autre pour s'écrier, en battant l'air de ses bras:
+
+--Plus d'espoir! Mes maîtres sont perdus!... Que faire? Comment me
+représenter devant eux?
+
+Alors il se mit à courir.
+
+Il se trouva tout à coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea à
+regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance
+que, sans préméditation aucune et comme par instinct, il était arrivé sur
+la route qui conduisait à la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts
+la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les
+ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une légère fumée montait en
+serpentant au-dessus de la cheminée, comme pour lui rappeler qu'il était
+temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de ménager le bois _de ses
+maîtres_.
+
+Le vieillard laissa tomber sa tête dans ses mains, et, pour la première
+fois depuis sa sortie de l'Hôtel-de-Ville, il pleura amèrement.
+
+--Non! dit-il en s'armant d'une résolution soudaine, non! je ne rentrerai
+pas dans cette maison, d'où je suis sorti avec des paroles d'espérance et
+où je ne rapporterais que des nouvelles de mort!
+
+Et se frappant le front, comme pour y réveiller la mémoire:
+
+--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante
+écus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils
+peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prépare l'avenir? Si
+je retournais à la maison, M. le marquis voudrait me garder auprès de
+lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas!
+
+A ces mots, l'héroïque serviteur s'enfonça dans un petit chemin ombragé qui
+conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avançait, il entendait
+plus distinctement le bruit de la rivière qui tombait avec fracas du haut
+d'un déversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau.
+
+Le courant était rapide et charriait des flots d'écume.
+
+Le vieillard suivit le bord de la rivière et s'éloigna de cette scène
+tumultueuse, comme s'il eût voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il
+se crut à une assez grande distance de la ville, il s'arrêta dans un site
+sauvage et s'agenouilla près d'un saule, au pied duquel la rivière s'était
+creusé un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se
+redressa lentement, et, levant les yeux au ciel:
+
+--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi!
+
+Il s'élança.
+
+Au même instant, deux bras vigoureux l'enveloppèrent comme dans un cercle
+de fer.
+
+Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon.
+Lorsqu'il revint à lui, il aperçut, à genoux à ses côtés, un jeune homme
+qui lui jetait de l'eau sur le visage.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous
+arrêté? Je n'aurai peut-être pas une seconde fois le courage d'en finir
+avec la vie!
+
+--Il ne faut plus songer à mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux
+domestique à se relever.
+
+--Mais je suis abandonné de tout le monde! s'écria Dominique d'un air
+désespéré.
+
+--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai
+empêché de vous noyer.
+
+--Je ne vous connais pas! fit naïvement Dominique.
+
+--Pardon. Si vous avez oublié mes traits, vous reconnaîtrez du moins cet
+objet.
+
+Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique.
+
+--La croix de Marguerite! s'écria le vieillard avec joie.
+
+--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans
+protecteur.
+
+--Ma fille? répéta Dominique comme s'il sortait d'un rêve... Ah! je me
+rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez protégés contre la
+fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseillé de prendre la
+fuite?
+
+--C'est cela même, répondit Barbare.
+
+--Soyez béni, monsieur! s'écria le domestique avec une profonde émotion.
+
+Puis il ajouta tristement:
+
+--Vous m'avez sauvé deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous récompenser
+comme vous le méritez; mais, hélas! je suis sans ressources.
+
+--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierté.
+
+--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique.
+
+--Moi! s'écria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle
+Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-là, j'ai risqué ma vie pour
+elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au même péril,
+je n'hésiterais pas à braver de nouveau la mort.
+
+--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maîtresse!
+
+Enchanté de sa pénétration, le bon domestique résolut d'employer le
+dévouement de Barbare au service de ses maîtres. Pour y arriver, il lui
+sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer à ses
+yeux pour le père de Marguerite.
+
+--Ma fille et moi nous sommes réduits à la plus profonde misère, dit-il en
+baissant la tête.
+
+--Je l'avais déjà deviné, reprit Barbare. J'assistais à la séance du
+conseil et j'ai tout compris: votre détresse et votre admirable
+dévouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours
+je vous porterai l'argent dont vous avez besoin.
+
+--Est-ce que vraiment vous pourriez nous prêter?...
+
+--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je
+ne vous apporte pas cinq cents livres.
+
+Dominique s'attendait si peu à une telle réussite qu'il ne trouva pas une
+seule parole de remerciement à adresser au jeune homme. Il se mit à pleurer
+comme un enfant.
+
+--Je ne sais quoi vous dire, s'écria-t-il... mais laissez-moi vous
+embrasser!
+
+Et il sauta au cou du jeune homme.
+
+Quelques instants après, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de
+son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir à la mort; et ses
+idées alors étaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant
+dans les branches.
+
+Lorsqu'on fut arrivé sur la grande route, Barbare prit congé du vieux
+domestique.
+
+--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous à huit heures du soir à la porte
+de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise.
+
+--Oui, répondit Dominique. Que Dieu vous bénisse, comme je vous bénis
+moi-même!
+
+A ces mots, ils se séparèrent.
+
+
+
+
+VI
+
+Le Pont de cordes.
+
+
+Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauvé deux fois la
+vie, il se mit à courir à toutes jambes. Il traversa rapidement une partie
+de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Athéniens la
+victoire de Marathon, il entra, tout pâle et tout couvert de sueur, dans la
+salle des délibérations du conseil.
+
+On allait lever la séance.
+
+Mais, à l'arrivée de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant
+lui, et le jeune homme put se présenter assez à temps pour qu'on lui donnât
+audience.
+
+--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voilà trois jours que
+vous avez promis une récompense à celui qui enlèverait les croix qui
+dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un
+vieillard infirme, personne n'a répondu à votre appel! C'est une honte pour
+votre ville, et je demande pour moi le périlleux honneur d'arracher ces
+emblèmes de réprobation.
+
+Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle, et la
+proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme.
+
+Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui
+fournirait tous les instruments nécessaires pour mener à bonne fin son
+entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque
+expédition.
+
+L'enlèvement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'église, ne
+présentait pas de grandes difficultés; Barbare l'accomplit dès le lendemain
+sans encombre. Il n'en était pas de même des deux tours qui se dressaient,
+en pyramides gigantesques, des deux côtés du portail principal de la
+cathédrale. L'une d'elles était alors inaccessible, et celle qui regarde le
+Nord était à peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre
+impunément l'escalade. Mais Barbare était doué d'une agilité merveilleuse
+et d'un sang-froid à toute épreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir
+au-delà du danger. Il porta des planches, une à une, jusqu'au sommet de la
+tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la
+croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine
+aisément avec quelle avidité la foule suivait, d'en bas, les moindres
+mouvements de cet étrange aéronaute.
+
+Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se répandit dans la ville que
+Barbare allait opérer son ascension définitive. Quoique la fureur des paris
+ne fût pas encore importée d'Angleterre, grand nombre de gens avaient
+engagé de gros enjeux pour ou contre le succès de cette audacieuse
+entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse étonnante
+dont Barbare avait déjà fait preuve; les autres calculaient toutes les
+chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours.
+
+Tandis que ces honnêtes industriels posaient mentalement leurs chiffres et
+faisaient leur charitable problème, des rues voisines, la foule se
+répandait à flots tumultueux sur la place où se dresse le portail de la
+cathédrale. On ne savait pas au juste à quelle heure la représentation
+devait commencer. Mais l'important était de ne pas manquer de place; et
+chacun s'était muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de
+l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.
+
+Tout à coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les têtes se
+dressèrent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le héros
+de la fête. Mais la curiosité publique fut trompée. Au lieu de l'audacieux
+gymnaste qu'on attendait, on n'aperçut qu'un petit vieillard qui se
+débattait entre deux soldats.
+
+--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du
+ciel, laissez-moi lui parler!
+
+--Il n'est plus temps! répondit l'un des soldats.
+
+--Lâchez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me
+reconnaîtra bien moi... il ne refusera pas de me voir!
+
+Malgré ses prières, les deux soldats l'entraînèrent, le conduisirent contre
+une des maisons de la place et l'y gardèrent à vue.
+
+--C'est horrible cela! s'écriait le vieillard en pleurant de rage... Il va
+se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours!
+
+Il y eut des murmures dans les groupes voisins.
+
+--Le pauvre homme! disait-on.
+
+--Le connaissez-vous?
+
+--Non.
+
+--C'est le père, sans doute.
+
+--Je le plains de tout mon coeur!
+
+--Songez donc... si son fils allait se tuer!
+
+--Cela fait frémir, rien que d'y penser!
+
+--Je voudrais bien n'être pas venu!
+
+--Ah! tenez!... tenez!
+
+--Le voilà!... le voilà!
+
+Une immense clameur fit résonner les fenêtres des maisons et les vitraux du
+portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un
+silence de mort plana au-dessus de toutes les têtes, et l'on n'entendit
+plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard.
+
+Barbare venait de paraître.
+
+Il était sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, à une hauteur de cent
+pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension
+s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit
+un crampon de fer à la base de la pyramide, et, sûr de son point d'appui,
+il se décida à sortir tout entier de la trappe. Alors il monta légèrement
+d'un crampon à l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eût posé les
+pieds sur une échelle ordinaire. Dix minutes après, il était installé sur
+son échafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la
+_Marseillaise_.
+
+Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur
+l'hymne patriotique.
+
+--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds,
+il est temps de se hâter. Voilà le vent qui fraîchit. Dans une heure
+peut-être, la place ne sera plus tenable.
+
+Il déroula les cordes qu'il avait apportées et attacha, à chacune de leurs
+extrémités, une grosse balle de plomb.
+
+Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiété. Comme la manoeuvre
+de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur était impossible
+d'en juger les progrès, ni même d'en deviner l'utilité, les spectateurs
+s'impatientèrent.
+
+--Il hésite! disaient les uns.
+
+--Il a peur! ajoutaient les autres.
+
+Les murmures grandirent, s'élevèrent et montèrent jusqu'à l'audacieux
+gymnaste.
+
+--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces têtes qui
+brillaient en bas comme des têtes d'épingles sur une pelote, il paraît que
+je me fais attendre!
+
+Cependant son travail touchait à sa fin. D'une main il retint l'extrémité
+d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lança
+devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le
+tour de la croix, qui couronnait la pyramide méridionale. Barbare roidit la
+corde, pour s'assurer qu'elle était solidement enroulée au sommet de la
+tour qu'il avait en face de lui.
+
+Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur
+respiration. Personne ne songeait à murmurer.
+
+--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris!
+
+Alors il lança une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoyé ainsi
+une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la
+croix qui soutenait son échafaudage.
+
+Avant de s'engager sur son pont aérien, il jeta un regard plein de
+mélancolie sur les riches campagnes qui s'étendaient à perte de vue autour
+de lui, et des larmes s'échappèrent de ses yeux; car la nature ne se montre
+jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est exposé à mourir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensées. D'ailleurs,
+la foule murmurait de nouveau.
+
+Barbare leva les yeux au ciel. Après avoir contemplé cette voûte d'azur qui
+s'arrondissait à l'infini au-dessus et autour de lui:
+
+--Ma mère, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne
+sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Révolution?
+
+Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de
+Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses lèvres; puis il la
+remit religieusement sur son coeur.
+
+Quelques minutes après, Barbare était suspendu par les mains, à deux cents
+pieds au-dessus du sol.
+
+Un cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent
+les yeux.
+
+Barbare avançait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il était
+déjà arrivé au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde fléchir
+insensiblement sous son poids. Il lui sembla même que la tour méridionale
+se penchait et s'avançait rapidement sur lui; et ce n'était pas l'effet de
+la peur, car le sommet de la pyramide s'écroulait!
+
+Barbare aperçut les pierres qui se détachaient. Il les entendit se heurter,
+en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde
+et s'écria par deux fois, en se sentant lancé dans le vide:
+
+--Marguerite! Marguerite!
+
+Tous les spectateurs avaient instinctivement détourné la tête ou fermé les
+yeux.
+
+Lorsque les plus intrépides, ou les plus curieux, osèrent regarder, un cri
+de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches.
+
+Barbare, toujours cramponné à sa corde, se balançait dans l'air, comme la
+boule d'un pendule immense. Doué d'une énergie merveilleuse et d'un
+sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la présence d'esprit de
+tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre
+laquelle, sans cette précaution, il eût été infailliblement écrasé. Le
+premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoyé violemment en arrière.
+Mais, peu à peu, les oscillations de la corde s'apaisèrent, et elle
+s'arrêta contre les parois de la pyramide[1].
+
+ [Note 1: Tous les détails de l'ascension de Barbare sont
+ historiques. Je les tiens de la bouche même d'un contemporain, qui
+ fut témoin de cette héroïque imprudence.
+
+ (_Note de l'auteur._)]
+
+Barbare était encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps
+pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner
+son échafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les
+spectateurs de la main:
+
+--Barbare n'est pas mort! s'écria-t-il. Vive la République!
+
+Alors il redescendit à l'aide des crampons de fer et disparut par la
+trappe, d'où il était sorti deux heures auparavant.
+
+La foule avait suivi avec trop d'intérêt toutes les péripéties de ce drame
+pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait été en quelque
+sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passé, les
+groupes les plus rapprochés commencèrent à reporter sur lui toute leur
+attention.
+
+--Il ne bouge pas plus qu'une statue!
+
+--On croirait même qu'il est mort!
+
+--Le pauvre homme!
+
+--Si c'est le père, ça se comprend!
+
+On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de
+l'oublier pendant l'expédition de Barbare, songèrent à le conduire en lieu
+sûr.
+
+--Allons! réveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre.
+
+Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie.
+
+Un des assistants s'approcha de lui et lui cria à l'oreille:
+
+--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauvé!
+
+--Il est sauvé! s'écria le vieillard, en sortant de sa stupeur.
+
+Il se releva en répétant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranimé, et il
+demanda à être conduit près de Barbare. Les soldats lui répondirent par un
+refus et voulurent l'entraîner au poste voisin. Mais la foule prit fait et
+cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte
+jusqu'à l'entrée de l'église.
+
+Au même instant, Barbare essayait, en s'échappant par une des portes
+latérales, de se dérober aux acclamations de la multitude. Mais il fut
+reconnu, et son nom retentit de tous côtés, au milieu des applaudissements.
+
+Le vieillard l'aperçut et s'avança à sa rencontre.
+
+A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit
+les flots serrés des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il
+regardait comme le père de Marguerite.
+
+--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses
+bras.
+
+Les deux hommes s'embrassèrent avec effusion.
+
+--C'est son père! s'écrièrent plusieurs assistants.
+
+A ces mots, la foule se recula discrètement, attendant, pour le porter en
+triomphe, que son héros eût d'abord obéi aux élans naturels de son coeur.
+
+--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouvé la parole, vous avez tout
+vu?
+
+--Tout! répondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en frémis encore!...
+S'il vous était arrivé malheur, je ne m'en serais jamais consolé... car je
+venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez
+hâté...
+
+--Est-ce que?...
+
+--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez échappé
+au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il
+faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir
+que dans deux heures.
+
+--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le
+cacherai pas, ce que vous faites-là me trouble profondément. Je suis plus
+ému qu'au moment où je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me
+cachez-vous point quelque malheur?
+
+--Ne me questionnez pas, répéta Dominique en détournant la tête, et
+laissez-moi partir.
+
+Il serra une dernière fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la
+foule sans oser regarder derrière lui.
+
+--Sa main était couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant
+des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passé?
+
+Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle
+incertitude. Le triomphe était prêt!
+
+Lorsque Barbare put échapper à ses admirateurs, il se hâta de sortir de la
+ville et se dirigea, en attendant que le délai fatal fût expiré, vers la
+maison isolée qui renfermait toutes ses espérances. Tout à coup il s'arrêta
+au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du
+temple de la Raison. C'était le signal!
+
+Barbare brisa fiévreusement le cachet de la lettre.
+
+Et il lut ce qui suit:
+
+ «Monsieur,
+
+ «Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande
+ confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne
+ trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir
+ des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux,
+ voilà une pensée admirable, un dévouement qui ne peut partir que
+ d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier
+ aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grâce à Dieu! nous avons
+ reçu un secours inespéré! Un des amis de mon père lui a envoyé la
+ somme dont nous avions besoin pour passer à l'étranger. Je sais
+ qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une âme généreuse, que
+ de perdre une occasion de se dévouer. Aussi je vous prie encore de
+ me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal
+ que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez
+ ramassée à mes pieds. Un orfèvre en ferait peu de cas peut-être;
+ mais, à mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut
+ donnée par mon frère.
+
+ «MARGUERITE DE LOUVIGNY.»
+
+Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme décidé à mourir
+boit avidement le poison qui doit abréger ses tourments. Il porta
+instinctivement la main à son coeur, poussa un cri et leva les yeux au
+ciel, comme pour se plaindre à lui de ses angoisses.
+
+Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'espérance. Il courut vers
+la maison où demeurait Marguerite. Il écouta à la porte. Comme il
+n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans
+peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta
+l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laissé les
+portes toutes grandes ouvertes.
+
+--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'étais fou d'espérer encore!...
+Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite!
+
+Alors il laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura jusqu'au soir.
+
+ * * * * *
+
+Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit à
+quatre armées de la République de se donner la main depuis Bâle jusqu'à la
+mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquête
+inespérée de la Hollande, l'armée de la Moselle, attaquée à l'improviste
+par les Prussiens, perdit quatre mille hommes près du village de
+Kayserslautern.
+
+Le soir de ce combat désastreux, lorsque les soldats républicains se mirent
+en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent très-étonnés, en
+dépouillant un de leurs frères d'armes, de trouver sur sa poitrine une
+petite croix en or.
+
+Il leur parut si étrange qu'un soldat de la République gardât sur lui un
+pareil signe, qu'ils en firent part à leurs chefs. Une enquête fut ouverte,
+et, toute vérification faite, il fut constaté que le mort s'appelait
+Fournier, mais qu'il était plus connu dans son régiment sous le nom de
+guerre de Barbare.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+MICHEL CABIEU
+
+
+
+
+I
+
+
+Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traité
+de Paris qui mit fin à la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en
+croisière dans la Manche, débarqua trois détachements d'environ cinquante
+hommes chacun à l'embouchure de la rivière d'Orne. Ces troupes avaient
+l'ordre d'enclouer les pièces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et
+de Colleville. Si l'expédition réussissait, l'ennemi brûlait, le lendemain,
+les bateaux mouillés dans la rivière, remontait l'Orne jusqu'à Caen,
+assiégeait la ville et s'ouvrait un chemin à travers la Normandie.
+
+L'audace d'un homme de coeur fit échouer le projet des Anglais et sauva le
+pays.
+
+Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicité.
+
+A cette époque, Michel Cabieu, sergent garde-côte, habitait une petite
+maison située à l'extrémité nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette
+maison ressemblait à une sentinelle avancée qui aurait eu pour consigne de
+préserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenêtres s'ouvraient
+sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le
+sable, pas une voile ne se montrait à l'horizon, sans qu'on les aperçût de
+l'intérieur de la chaumière.
+
+Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit était profonde. Il n'y
+avait plus de lumières dans le village. Les Anglais laissèrent quelques
+hommes pour garder les barques et se divisèrent en deux troupes, dont l'une
+se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa à remonter les
+bords de la rivière d'Orne.
+
+Ce soir-là, Michel Cabieu s'était couché de bonne heure. Il dormait de ce
+lourd sommeil que connaissent seuls les soldats préposés à la garde des
+côtes et obligés de passer deux nuits sur trois. A ses côtés, sa femme
+luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait
+se décider à prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un
+coude et se penchait sur le lit du petit malade pour écouter sa
+respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle était égal et pur,
+et la mère allait peut-être fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout à
+coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte
+extérieure de la maison.
+
+--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va réveiller mon petit Jean.
+
+Des hurlements aigus se mêlaient déjà à la basse ronflante du dogue en
+mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colère et de
+l'inquiétude. Encore quelques minutes, et il était facile de deviner qu'il
+allait jeter bruyamment le cri d'alarme.
+
+La mère n'hésita pas; elle sauta à bas du lit, ouvrit doucement la fenêtre
+et appela le trop zélé défenseur à quatre pattes.
+
+--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser
+le dogue.
+
+Le chien reconnut la voix de sa maîtresse et s'approcha. C'était un de ces
+terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur
+physionomie désagréable que pour les services qu'ils rendent dans les
+ménages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui
+l'avait trouvé à bord d'un navire anglais auquel il avait donné la chasse.
+En changeant de maître, il avait changé de nom. On l'appelait Pitt, en
+haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal à la marine
+française.
+
+--Paix! monsieur Pitt! paix! répétait la femme de Cabieu en frappant
+amicalement sur la tête du chien.
+
+Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne rêvait que la guerre. Il
+n'était pas brave cependant, car il s'était blotti, en tremblant, contre le
+bas de la fenêtre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyés, il éleva
+la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un
+grognement menaçant.
+
+--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mère.
+
+Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir
+sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus
+noire des buissons de tamaris agités par le vent. Au-dessus des dunes, une
+bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut même
+apercevoir une étoile. Puis l'astre se dédoubla. Les deux lumières
+s'écartèrent et se rapprochèrent, pour se rejoindre encore.
+
+--Ce ne sont pas des étoiles! se dit la mère avec épouvante. Ce sont des
+feux de l'escadre anglaise. Ils nous préparent quelque méchant tour.
+
+Tandis qu'elle faisait ces réflexions, le chien se mit à aboyer avec
+fureur.
+
+La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer
+quelque chose sur le haut de la dune.
+
+--C'est l'ennemi! dit-elle en pâlissant.
+
+Elle courut auprès du lit et réveilla son mari.
+
+--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais!
+
+--Les Anglais! répéta le sergent en écartant brusquement les couvertures.
+Tu as le cauchemar!
+
+--Non. Ils sont débarqués. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes
+perdus!
+
+--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre.
+
+Il chercha ses vêtements dans l'obscurité et s'habilla à la hâte. Le chien
+ne cessait d'aboyer.
+
+--Diable! diable! fit le garde-côte en riant, ils ne doivent pas être loin.
+M. Pitt reconnaît ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalisé Français,
+il aime les Anglais autant que nous.
+
+--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du
+sergent.
+
+En même temps elle battait le briquet. Une gerbe d'étincelles brilla dans
+l'ombre.
+
+--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-côte; tu nous ferais
+massacrer. Si les Anglais s'aperçoivent que nous veillons, ils entoureront
+la maison et nous égorgeront sans brûler une amorce.
+
+--Que faire? dit la femme avec désespoir.
+
+--Nous taire, écouter et observer.
+
+--Le chien va nous trahir.
+
+--Je me charge de museler M. Pitt.
+
+A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la
+maison; puis il alla se mettre en observation derrière la haie de son
+jardin.
+
+La mère était restée auprès du berceau. L'enfant dormait paisiblement et
+rêvait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre à son réveil. Il ne se
+doutait pas du danger qui le menaçait. Il songeait encore moins aux
+angoisses de celle qui veillait à ses côtés, prête à sacrifier sa vie pour
+le défendre.
+
+Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquiéta; les minutes lui paraissaient
+des siècles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant
+doucement la porte derrière elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra
+son mari.
+
+--Eh bien? lui dit-elle.
+
+--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois!
+
+La femme regarda entre les branches que son mari écartait.
+
+--Ils s'éloignent! dit-elle avec joie.
+
+--Il n'y a pas là de quoi se réjouir, murmura Cabieu.
+
+--Pourquoi donc? Nous en voilà débarrassés.
+
+--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et
+je suis loin d'être rassuré. Je devine maintenant l'intention des Anglais.
+Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham.
+Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancée qui peut
+donner l'alarme. Si cet homme-là fait son devoir, nos artilleurs sont
+sauvés.
+
+Cabieu se tut un instant pour écouter.
+
+--Ventrebleu! s'écria-t-il avec colère.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine.
+
+--Quoi! tu n'as pas entendu?
+
+--J'ai entendu comme un gémissement.
+
+--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignardé la sentinelle. Ce
+gredin-là dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont
+ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arrêter!... Ils
+tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pièces!... Comment
+faire? comment faire?... Ah!...
+
+Cabieu cessa de se désespérer. Il avait trouvé une idée et, sans prendre le
+temps de la communiquer à sa femme, il s'élança vers la maison.
+
+Madeleine connaissait l'intrépidité de son mari. Elle le savait capable de
+tenter les entreprises les plus désespérées. Elle résolut de le retenir à
+la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupé à
+remplir ses poches de cartouches.
+
+--Michel, dit-elle, en enlaçant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as
+pas l'idée d'aller tout seul à la rencontre des Anglais?
+
+--Pardon.
+
+--Mais, malheureux, tu t'exposes à une mort certaine.
+
+--Probable.
+
+--Tu n'as donc pas pitié de moi?
+
+--J'en aurais pitié si tu avais un mari assez lâche pour manquer à son
+devoir.
+
+--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi.
+
+--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le
+plus court.
+
+--Et si tu les rencontres en route?
+
+--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs.
+
+--Tu te feras tuer, voilà tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur
+échec... Oh! je n'aurais pas dû te réveiller!
+
+Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses préparatifs et
+répondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec
+fermeté, ou par des mots sérieux prononcés en souriant. En même temps il
+réfléchissait et combinait son plan. Tout à coup il éclata de rire. Une
+idée étrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et
+reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son épaule.
+
+--Si la farce réussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on
+n'aura jamais joué un si joli tour à nos amis les Anglais!
+
+Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se
+releva, ses yeux étaient humides. Madeleine s'aperçut de son émotion. Elle
+essaya d'en profiter pour le faire renoncer à son projet.
+
+--Michel, dit-elle en se plaçant entre la porte et son mari, tu n'auras pas
+le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans défense!
+
+--L'ennemi ne pense pas à vous. Vous n'avez rien à craindre.
+
+--Si tu pars, Michel, je suis sûre que je ne te reverrai plus. J'en ai le
+pressentiment!
+
+--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de
+résolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons déjà perdu trop de temps.
+
+La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari.
+
+--Reste! lui dit-elle d'une voix brisée.
+
+--Tu veux donc me déshonorer? dit Cabieu avec sévérité.
+
+--Non, tu ne seras pas déshonoré. On ne saura pas que je t'ai réveillé dans
+la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.
+
+--Et ma conscience? dit le garde-côte. Allons! Madeleine, embrasse-moi et
+laisse-moi partir.
+
+Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de côté et ouvrit
+la porte.
+
+--Et ton fils! s'écria Madeleine en cherchant à retenir son mari avec cette
+dernière prière. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu
+son père.
+
+--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra à
+me connaître, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu!
+
+Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le
+bruit des pas de Cabieu qui s'éloignait.
+
+
+
+
+II
+
+
+A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fossé qui
+séparait les dunes de la campagne. Il espérait ainsi échapper aux regards
+de l'ennemi. Après avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un
+chemin qui conduisait à la mer. Tout à coup un homme se présenta devant
+lui. Le sergent épaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu.
+
+--Arrête! lui cria-t-il, ou tu es mort!
+
+L'homme s'arrêta au milieu de la route, et Cabieu marcha à sa rencontre.
+
+--Il paraît, mon drôle, lui dit le garde-côte, que tu comprends bien le
+français?
+
+--Aussi bien que vous le parlez, répondit l'étranger sans le moindre
+accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obéir. J'ai deviné que
+j'avais affaire à un ami.
+
+--Tu es donc un de mes compatriotes?
+
+--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu à la voix. Si tu es
+moins habile ou plus défiant que moi, approche et regarde. Je suis sans
+armes.
+
+Le sergent examina l'homme de plus près.
+
+--C'est toi, Baptiste! s'écria-t-il avec joie.
+
+--Oui, c'est moi, ton frère!
+
+--On m'avait assuré que l'ennemi t'avait fait prisonnier.
+
+--On ne t'avait pas trompé. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite
+sur la côte de Colleville, les Anglais ont enlevé quatre garde-côtes, ton
+serviteur et un autre soldat du régiment de Forez.
+
+--Comment te trouves-tu ici?
+
+--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'étais fait
+prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre.
+
+--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est à deux pas de nous.
+
+--Je le sais. Écoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce
+soir, le capitaine de la frégate, où j'étais aux fers, m'a fait monter sur
+le pont. Plusieurs barques étaient déjà à la mer. On me promet la liberté
+si je consens à servir de guide aux troupes qu'on allait débarquer sur la
+côte.
+
+--Tu as accepté?
+
+--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler à cette heure?...
+On débarque. Je suis placé sous la garde de deux grands habits rouges. Nous
+marchons sur Colleville. J'étais à la tête de la compagnie, pour servir
+d'éclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une
+mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en être
+prié. J'y pousse l'autre, et je me sauve à la faveur de la nuit, laissant
+le reste de la troupe en tête-à-tête avec les grenouilles du marécage. Ils
+n'ont pas osé me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter
+l'alarme dans le pays... Et me voilà!
+
+--Où allais-tu?
+
+--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivée de l'ennemi.
+
+--Et me conseiller de l'attaquer?
+
+--Sans doute.
+
+--Touche-là, Baptiste! dit le sergent avec émotion.
+
+Les deux frères se serrèrent la main.
+
+--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes
+de force à repousser les Anglais.
+
+--Si on nous aide, dit le soldat du régiment de Forez. Où sont tes hommes?
+
+--Les voilà! répondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine
+et sur celle de son frère.
+
+--Quoi! tu n'as pas rassemblé tes garde-côtes?
+
+--Ils sont au diable!
+
+--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou!
+
+--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu
+décidé à te venger des Anglais? L'occasion est bonne.
+
+--Hum! ils sont au moins un cent.
+
+--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux.
+
+--Nous n'aurons pas autant de fusils.
+
+--Tu hésites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils
+approchent. Voici le moment de les arrêter. Adieu!
+
+Cabieu s'éloigna. Son frère courut après lui.
+
+--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me méprises
+donc bien?
+
+--Je savais que tu me suivrais, répondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les
+devants que pour t'empêcher de faire des phrases. Tu as le malheur d'être
+bavard. Ce soir, il faut se taire et agir.
+
+--Bon! Donne-moi une arme.
+
+--Je n'ai que mon fusil.
+
+--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de
+retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec
+les poings?
+
+--Avec cela, dit Cabieu.
+
+Sans s'arrêter, il prit le tambour qu'il portait sur l'épaule et le
+suspendit au cou de son frère. Celui-ci reçut les baguettes en hochant la
+tête.
+
+--J'espère bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour?
+
+--Pardon.
+
+--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous
+entourer et de nous passer par les armes!
+
+--Chut! dit Cabieu d'une voix brève.
+
+On entendit, derrière la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets
+qui roulaient sous les pieds.
+
+--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu
+trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent.
+
+A cet instant, une traînée de feu monta en serpentant dans le ciel.
+
+--Ils tirent des fusées, dit Cabieu. On va bientôt leur répondre.
+
+En effet, sur leur droite, à trois cents pas environ, les deux frères
+aperçurent la lueur d'une autre fusée.
+
+--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.
+
+--Oui, répondit Cabieu, celle-là continue les signaux, tandis que les
+autres cessent de lancer des fusées. Ils vont évidemment se rallier sur les
+bords de la rivière. Ce hasard nous donne la victoire.
+
+Cabieu se leva précipitamment. Il avait le visage radieux.
+
+--Reste-là, dit-il à son frère.
+
+--Je veux t'accompagner.
+
+--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix impérieuse. Qui
+a conçu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obéis pas, si tu
+violes la consigne, tu es traître à ton pays!
+
+--Tu as l'air de parler sérieusement, Michel; et cependant je suis sûr que
+tu vas faire une folie.
+
+--Si tu exécutes fidèlement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront
+rejoint leur escadre.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Rester ici.
+
+--Bien.
+
+--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la
+générale à tour de bras et en courant dans la direction des Anglais...
+Puis-je compter sur toi, Baptiste?
+
+--Comme sur toi-même, Michel.
+
+Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le soldat regarda avec tristesse son frère qui s'éloignait. Il pensait
+qu'il ne le reverrait plus.
+
+Mais le sergent des garde-côtes avait plus de confiance que cela dans la
+réussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de
+le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'être aperçu. La nuit était si
+profonde qu'il entendait déjà les Anglais sans les voir.
+
+Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les
+Anglais et revenir sur eux à l'improviste, en s'abritant derrière une haie
+de saules qui poussaient dans le voisinage de la rivière. La connaissance
+qu'il avait du pays le servit autant que son audace.
+
+Le garde-côte s'accroupit derrière un buisson, à dix pas de l'ennemi. Il
+coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta
+en observation.
+
+Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main
+du côté de la mer, comme s'ils eussent donné l'avis de se rembarquer au
+plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme
+s'ils eussent voulu exciter leurs camarades à ne pas laisser leur
+entreprise inachevée. On devinait à leurs gestes, à leur air indécis, qu'il
+y avait dans leur conseil deux courants d'idées contraires. La compagnie
+qui avait marché sur le village de Colleville se croyait trahie et
+craignait une surprise; les autres paraissaient décidés à tenter tous les
+hasards.
+
+Cabieu retenait sa respiration, voyait et écoutait tout. Quand il fut
+convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue
+l'officier qui s'était mis à la tête du détachement. En même temps, il
+s'écria d'une voix formidable:
+
+--Qui vive?
+
+A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se
+pressèrent les uns contre les autres, formèrent le carré et regardèrent
+avec inquiétude dans les ténèbres.
+
+--Voilà le moment de jouer ma comédie, se dit Cabieu.
+
+Il tourna la tête en arrière, comme s'il eût adressé un commandement à une
+troupe de soldats.
+
+--Nom d'un tonnerre! s'écria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le
+défends!
+
+Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre à apercevoir
+leur ennemi.
+
+Cabieu fit résonner la batterie de son fusil.
+
+--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai défendu de
+tirer.
+
+Et, changeant de voix:
+
+--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si
+nous faisons feu, il n'en échappera pas un.
+
+--Silence! répondit Cabieu. Obéissez à la consigne.
+
+--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients.
+Ils ne veulent plus rester au port d'armes.
+
+--Gredin! s'écria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais
+soldats.
+
+Et, comme s'il eût parlé au reste de sa troupe imaginaire:
+
+--Qu'on emmène cet homme! dit-il avec colère. Il n'est pas digne de se
+mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison.
+
+Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la
+crosse de son fusil, comme pour faire croire à une lutte.
+
+Tout en jouant cette scène, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais.
+Ceux-ci paraissaient consternés.
+
+--Eh bien! s'écria de nouveau le rusé sergent, il me semble qu'on a murmuré
+dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le départ de cet homme?
+Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armée, c'est la
+discipline. D'ailleurs n'êtes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite
+trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a là à combattre?... Allons! arme
+bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-côtes
+d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les.
+Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied
+sur l'escadre!
+
+En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la
+direction de la haie. Il lâcha la détente; le buisson s'enflamma et, quand
+la fumée se fut dissipée, Cabieu aperçut sa victime qui se débattait sur le
+sable de la dune.
+
+Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles
+sifflèrent aux oreilles de Cabieu et cassèrent des branches autour de lui.
+
+--Canailles! s'écria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eût parlé à ses
+hommes, ne vous avais-je pas défendu de tirer? Heureusement que rien n'est
+perdu. Nous n'avons personne de tué, et voici les garde-côtes qui arrivent.
+
+En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la générale.
+Le bruit se rapprochait; il était formidable. On aurait dit un régiment qui
+s'avance au pas de course.
+
+--Voilà les nôtres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baïonnette! mes
+amis, à la baïonnette!
+
+Il avait rechargé sa carabine et il tira un second coup de feu dans la
+masse des Anglais.
+
+--A la baïonnette! reprit-il d'une voix courroucée.
+
+A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la
+haie et s'élança à la rencontre des Anglais.
+
+--Sauve qui peut! s'écria l'ennemi qui se croyait attaqué par des forces
+supérieures.
+
+De tous les côtés à la fois les Anglais gagnèrent le haut de la dune, se
+précipitèrent sur le rivage et se jetèrent dans les barques.
+
+Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant
+qu'ils eussent pris la mer.
+
+Son frère le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du
+tambour.
+
+--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a
+réussi.
+
+--Tiens, Michel, dit le soldat du régiment de Forez en sautant au cou de
+son frère, s'il y avait en France dix généraux comme toi, M. Pitt n'oserait
+plus nous faire la guerre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+A cet instant, les deux frères entendirent des gémissements derrière eux.
+Ils remontèrent sur la dune, et, après avoir cherché quelque temps au
+hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un homme qui se débattait sur le
+sable.
+
+Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent qu'il avait une cuisse
+cassée et l'autre percée par une balle. Ils le soulevèrent et le
+transportèrent dans la maison du garde-côte.
+
+--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons
+un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'était l'un des nôtres.
+
+Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux jours le blessé recouvra sa
+connaissance. Il se nomma. C'était un bas officier qui commandait un des
+détachements, et qui, selon toute apparence, était fort estimé; car le
+commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre
+garde-côtes et le deuxième soldat du régiment de Forez que les Anglais
+avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange eut
+lieu.
+
+Quelques jours après, l'escadre anglaise mit à la voile, et les côtes de la
+basse Normandie ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du traité de
+Paris.
+
+L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé le pays.
+
+Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui
+écrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.
+
+Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus généreuse que le Trésor
+royal. L'exploit de l'humble garde-côte eut un grand retentissement dans la
+Normandie, et le peuple ne le désigna plus que sous le nom de général
+Cabieu.
+
+«Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices
+biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fût venu
+augmenter sa détresse et celle de sa famille.
+
+«La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir du service qu'on avait oublié.
+A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda
+une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale
+lui réservait d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt qu'elle put
+se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de général
+fut solennellement conféré à Cabieu dans les premières années de la
+Révolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'État lui accorda
+en outre une pension de 600 francs.»
+
+Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de
+terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître et
+mourir obscurément un de ces héros auxquels la Grèce élevait des statues.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MAÃŽTRE DE L'OEUVRE
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+Les deux touristes.
+
+
+Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen à
+Bayeux, venait de s'arrêter à Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens
+sautèrent de l'impériale plutôt qu'ils n'en descendirent, emportant avec
+eux tout leur bagage: un sac en toile, un bâton, un album; avantage
+inappréciable qui n'appartient qu'aux célibataires.
+
+A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent vers l'église avec un
+empressement qui dénotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du
+moins un goût prononcé pour l'archéologie. Ils firent le tour du monument;
+en visitèrent l'intérieur, et sortirent bientôt pour se consulter sur
+l'emploi de leur journée.
+
+--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus
+faim de beefsteak que d'architecture.
+
+--J'allais te faire la même réflexion, répondit l'autre. Il faut déjeuner
+au plus vite.
+
+Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de l'hôtel du _Grand-Monarque_
+et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se
+dressent, les mâchoires s'entrechoquent, le silence le plus complet
+s'établit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire
+en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attablés dans
+l'hôtel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire.
+
+Le premier répond au nom de Léon Vautier. Ses traits ne sont pas
+précisément réguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence.
+S'il sourit devant vous, vous comprenez immédiatement que vous ne parlez
+pas à un sot. Sorti de l'école des Beaux-Arts, Léon Vautier avait travaillé
+sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment où nous le
+rencontrons, il venait d'être chargé par la commission des monuments
+historiques, instituée près le ministre de l'intérieur, de l'inspection de
+quelques-uns des édifices religieux de la Basse-Normandie.
+
+Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du
+gouvernement, mais c'était le fidèle Achate du jeune architecte. Comme il
+avait une jolie fortune et des prétentions, peu justifiées, à la peinture,
+il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses pérégrinations
+officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-là, et se
+composant des cartons qui devaient, selon ses espérances, le conduire au
+Temple de mémoire. Il est vrai qu'il avait déjà essayé de faire parler les
+cent bouches de la renommée en exposant son fameux tableau du _Quos ego_.
+Son Neptune, avec sa barbe inculte et mélangée d'herbes marines, avait bien
+l'air de dignité qui convient au souverain des eaux. Seulement notre
+artiste avait eu la malencontreuse idée de mettre dans la main du dieu un
+poisson que le jury ne trouva pas de son goût. Victor se consola de ce
+premier pas de clerc en rimant force épigrammes contre ses juges; mais la
+blessure n'en était pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui
+rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermée de
+son amour-propre.
+
+Le déjeuner fini, Léon se fit indiquer par la servante de l'auberge le
+chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent
+leur bagage. L'architecte ayant levé machinalement les yeux vers l'enseigne
+du _Grand-Monarque_ partit d'un grand éclat de rire.
+
+--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la
+figure du héros d'Ivry, enluminé comme un ivrogne qui sort du cabaret.
+
+--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abusé du premier de ses
+trois talents, le bon Henri!
+
+ Ce diable à quatre
+ A le triple talent
+ De boire, etc...
+
+Je soupçonne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est
+une satire, ce portrait-là!
+
+--Est-ce tout ce que tu as remarqué?
+
+--Mon Dieu, oui!
+
+--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies écailles de
+poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.
+
+--Quoi que tu en dises, répliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas
+un des membres du jury ne serait capable de donner à Neptune un tel cachet
+d'originalité. Ces messieurs sont habitués à se traîner dans les ornières
+de la tradition. Ils m'ont trouvé ridicule, et je m'y résigne; mais on sera
+bien obligé de reconnaître en moi le courage de défendre un système; ce
+dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau
+de tes professeurs.
+
+--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit.
+
+--Je m'en aperçois bien; car tu n'es guère indulgent pour les autres. Il
+n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imaginé. Je
+crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idées de tes maîtres,
+tu seras tout surpris de copier là où tu croyais créer. L'architecture est
+morte!...
+
+--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris!
+
+--Vous n'avez plus, continua Victor en s'échauffant, ce sentiment
+patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du
+moyen âge. Si vous construisez une église, vous faites une mauvaise
+imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous
+construisez une espèce de gare de chemin de fer. Et chacun connaît le maçon
+qui bâtit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont élevé les
+cathédrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable façade de
+Notre-Dame, ne nous sont pas conservés!
+
+--_Sic vos non vobis!_ soupira mélancoliquement une voix de basse-taille
+derrière les deux amis.
+
+--Qui se permet d'écouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le
+nouveau venu.
+
+--Vous vous parlez en latin? dit Léon Vautier; je ne jouis pas de cet
+avantage; mais voici mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c'est qu'il
+vient de me tenir un long discours dans cette langue.
+
+--C'est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué! répondit le peintre en
+se mordant les lèvres.
+
+--J'ai pourtant compris, dit l'étranger en s'interposant comme
+pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pèse sur les noms des
+_maîtres de l'oeuvre_.
+
+--On voit que monsieur est versé dans l'histoire de l'architecture, dit
+Léon Vautier.
+
+Et, pour la première fois, il songea à examiner l'étranger.
+
+C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Son costume était celui
+d'un paysan endimanché: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec
+un gros noeud dont les bouts se balançaient au vent, chapeau de paille et
+souliers ferrés. Mais, si l'on venait à observer sa toilette, à considérer
+plus attentivement sa tournure et ses manières, il sautait aux yeux que ce
+personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse.
+
+--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler à des artistes, et,
+comme je les ai en grande estime...
+
+--Vous avez peut-être été du métier? demanda Victor.
+
+--Vous désirez savoir mon nom? répondit l'étranger en souriant finement. Au
+temps où je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et
+au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les
+variations du baromètre politique. J'ai déjà servi,--comme vous le
+voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue à la longue. Aussi me
+suis-je décidé sans peine à céder la toge à la magistrature militante. J'ai
+suivi le précepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime à
+exercer l'hospitalité, et j'espère, si cela ne dérange pas vos projets,
+vous amener dîner chez moi.
+
+On était arrivé devant l'église de Norrey, une des curiosités du pays.
+
+--Vous désirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les
+clefs chez le sonneur. Attendez-moi.
+
+Il partit et revint bientôt avec les clefs.
+
+--Voilà un charmant morceau du treizième siècle, s'écria Léon Vautier en
+contemplant avec délices la tour élégante de l'église de Norrey.
+
+--Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième! dit Victor. Il va nous
+ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la
+salle à manger.
+
+Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de M. Landry.
+
+--Un peu de patience, mes amis! dit le Mécène bas-normand en tournant et
+retournant la clef dans la serrure.
+
+On entra dans l'église.
+
+Léon Vautier en eut pour une bonne heure à satisfaire sa curiosité. Son
+regard interrogeait chaque détail d'ornementation avec autant d'ardeur que
+l'artiste du moyen âge en avait mis à fouiller la pierre. Quand ils furent
+sortis de l'église, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon,
+ouvrirent leurs albums et commencèrent un dessin du monument.
+
+--Prenez un siège et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement
+Victor à leur complaisant cicerone.
+
+--Volontiers! répondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux
+jeunes gens; je taillerai les crayons.
+
+--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises.
+
+--Y songez-vous? J'ai tout oublié en dépouillant la robe de magistrat. Je
+préfère vous raconter une histoire locale. Ce lieu où nous sommes assis
+tranquillement a été le théâtre d'un drame sanglant.
+
+--Vous me faites frémir! Commencez toutefois votre récit; j'adore le
+drame... fût-il de M. Dennery!
+
+--Puisque vous l'exigez, j'appelle à mon secours feu mon éloquence de
+ministère public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles délicates de
+mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maître de l'oeuvre de Norrey:
+
+
+
+
+I
+
+Pierre Vardouin
+
+
+Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à
+Bretteville les douceurs d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût
+pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son
+village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de
+quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était: _Maître de
+l'oeuvre_. C'était ainsi qu'on désignait les architectes avant le seizième
+siècle. Les moindres détails de l'ornementation et de l'ameublement étant
+aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction
+des travaux, le maître de l'oeuvre devait joindre à une étude approfondie
+de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les
+châteaux forts des seigneurs; à lui de bâtir les monastères et les églises.
+Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré,
+presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils souvent
+les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux
+dans l'église qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de
+leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors
+qu'aux personnes divines.
+
+Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les
+moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps;
+mais les préjugés, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les
+variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne
+à l'horloge du temps, les sept péchés capitaux n'en sont pas moins à
+l'ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu'on ne se sent
+pas de force à lutter contre l'opinion générale; mais si votre voisin a du
+talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort à
+vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile
+d'avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître.
+
+Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime,
+parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance,
+on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait
+fait son apprentissage; mais il s'était établi tout à coup à Bretteville,
+se faisant précéder d'une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui
+voulait l'entendre qu'il avait travaillé sous les maîtres les plus
+illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux
+procédés et l'élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le
+théâtre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine
+connu? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta
+si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les
+bouches. Chacun proclama son talent.
+
+Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et
+prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu,
+demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d'achever l'église du village.
+Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de
+grand coeur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il
+s'installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite
+_de l'oeuvre_, qu'on plaçait habituellement dans le voisinage de l'édifice
+en construction.
+
+S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il
+possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la
+pratique et l'expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de
+vues. Il se mit ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à travailler pour
+la gloire de Dieu, mais désirant frapper l'esprit de ses nouveaux
+concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec
+cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre!
+empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse.
+
+La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait à dominer tout le
+village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son
+jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart,
+n'osant porter un jugement sur ce qu'ils étaient incapables de comprendre,
+se contentaient d'admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le
+maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits
+forts de l'endroit,--ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de
+leur ignorance,--parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu'il
+approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui
+vomissaient l'eau du sommet du corps carré; la flèche ne s'annonçait pas
+bien, elle était trop massive, elle ne s'élançait pas gracieusement dans
+les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse;
+car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de
+ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le
+rapport du contentement de soi-même, bien qu'il fût convaincu de sa
+supériorité, il fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes.
+
+Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa près d'un
+groupe qui s'était formé à l'entrée du cimetière, comme pour mieux examiner
+les travaux. Il prêta l'oreille, espérant saisir au vol quelques-uns de ces
+mots flatteurs si agréables à la médiocrité. Hélas! l'orateur de la troupe
+faisait une satire. Pierre Vardouin hâta le pas et entraîna sa fille sous
+le porche de sa maison. Il monta au premier étage, entra dans sa chambre et
+se jeta, tout découragé, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize
+ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'été, une de ces
+adorables natures qui vivent de dévouement, devinent vos douleurs et
+s'ingénient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard,
+s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.
+
+--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mécontentement. Mais laissez
+parler vos ennemis. Leurs amères critiques passeront comme le vent, et
+votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux âges futurs.
+
+Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa pensée si bien mise à nu. Il
+regretta de ne pas avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha plus qu'à
+dissimuler la honte qu'il en éprouvait.
+
+--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air
+de compassion. Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en
+m'atteignant. J'ai le droit de les mépriser. Ce que tu as pris pour les
+souffrances de l'humiliation, c'était tout simplement une des mille
+souffrances de ce misérable corps qui se vieillit. Car je souffre
+affreusement! Ma tête est lourde... Le sang me brûle!... je suis altéré.
+C'est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et
+lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. La
+fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre de l'esprit me dévore. La
+pensée, quand elle est trop forte, trop fréquente, use et abat le corps le
+plus robuste. Et c'est au moment où j'enfante les plus belles conceptions,
+où je m'épuise, où je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays,
+c'est à cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure à la
+face.--Tiens! regarde, dit-il après avoir amené sa fille près de la
+fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, dépouille-les, par un effort
+d'imagination, de ces échafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi
+si tu as vu jamais quelque chose de plus léger, de plus simple, mais aussi
+de plus solide et de plus gracieux!
+
+--Vous n'ignorez pas, mon père, répondit naïvement Marie, que j'étais bien
+jeune quand j'ai voyagé et que je n'ai pas grande connaissance en fait
+d'art?
+
+--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'élégance de
+ces fenêtres, longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes; vois
+comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de
+la tour. Remarque comme chaque détail est étudié, comme tout est prévu,
+calculé, proportionné; et dis-moi si ce n'est pas là un travail admirable!
+
+--Oui, mon père, c'est bien beau.
+
+--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbéciles me tourne en ridicule.
+Ils disent que l'effet est manqué, que ma tour ressemble au four d'un
+potier, que j'ai déshonoré leur village. En vérité, ils mériteraient, les
+misérables, que je commandasse à mes ouvriers de démolir leur église et de
+ne pas laisser pierre sur pierre de cet édifice de damnation!
+
+--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.
+
+Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son père et
+le fit asseoir près de la table.
+
+--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous
+quelqu'un pour vous aider?
+
+--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre à
+rien! Vite, il faut faire place à un successeur! Aujourd'hui,
+l'imbécillité; demain, la tombe!
+
+--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu'ils me
+fassent la grâce de vous conserver longtemps.
+
+--Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse!
+
+--Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus?
+ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop
+exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces
+par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une
+partie de vos entreprises.
+
+--Voilà justement la difficulté. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils
+ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tâcherons, de bons
+tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander
+des projections sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous verrez la
+belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort à ton aise
+de choses que tu n'es pas capable d'apprécier. J'ai des ouvriers, des
+hommes qui exécutent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit
+d'inventer. Voilà ce qui me condamne à faire tout par moi-même.
+
+--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant.
+
+Le maître de l'oeuvre jeta un regard perçant sur sa fille et ne put
+s'empêcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais,
+feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les
+yeux fixes, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs.
+
+--Celui qui a ciselé la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.
+
+--Je ne me souviens pas...
+
+--Il vous l'a pourtant apportée lui-même, le jour de votre fête, il n'y a
+pas un an de cela. Le pauvre François, le fils de cette bonne mère
+Regnault, serait bien affligé s'il apprenait que vous faites si peu de cas
+de ses attentions pour vous.
+
+--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais
+jamais songé à lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me
+décharger un peu de mon travail.
+
+--Il a du talent.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que
+moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages!
+
+Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les
+yeux de son père une feuille de parchemin, enluminée avec cette richesse
+de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen âge.
+
+--Cela pourrait être mieux, dit Pierre Vardouin en répondant par un
+jugement sévère à l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages.
+Tout cela me confirme dans mon opinion sur François Regnault. Il ne saura
+jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien
+accepter désormais de ce garçon-là.
+
+--Est-ce qu'il y a du mal à recevoir un présent?
+
+--Sans doute, quand celui qui le fait espère un droit de retour. Te voilà
+maintenant l'obligée de François, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le
+veux pas.
+
+--Vous me grondez, petit père, dit Marie en jouant avec les cheveux du
+vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez à
+vous plaindre de moi? J'écoute docilement vos leçons; je chante quand vous
+m'ordonnez de vous désennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et
+soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse
+retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mère.
+Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai
+promis de me soumettre à vos volontés. Vous choisirez vous-même mon mari,
+et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la
+veuve Regnault. Mais voici les vêpres qui sonnent, ajouta Marie avant de
+quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me
+promettre d'être plus indulgent pour François?
+
+--Nous verrons! répondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.
+
+Et Marie s'échappa des bras du maître de l'oeuvre, emportant avec elle du
+bonheur et de l'espérance pour le reste de la journée et s'attachant au
+dernier mot de son père, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se
+repose sur le mât d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son
+voyage.
+
+
+
+
+II
+
+A propos d'une fleur.
+
+
+Les premiers travaux de Pierre Vardouin à Bretteville avaient été signalés
+par un triste événement. Un tailleur de pierre s'était brisé la tête en
+tombant du haut d'un échafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans,
+était présente à l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaça
+d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulèrent, quand on
+emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gémissements de
+sa femme et de son enfant. Elle suivit son père dans la maison de ces
+infortunés. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent
+les protégés de Pierre Vardouin. François entra comme apprenti chez le
+maître de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en préparant les mortiers,
+l'adolescent n'aurait gagné qu'un faible salaire si son patron ne l'eût
+récompensé plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette
+charité, Pierre Vardouin s'inquiétait fort peu de son apprenti, le croyant
+destiné, comme son père, à mener une vie obscure et laborieuse.
+
+Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'était la petite
+Marie. Elle aimait à s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles
+légendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-même à sa mère,
+tandis que François façonnait de petites statuettes avec de la terre grasse
+ou dessinait sur le sable des cathédrales imaginaires. Rien n'était plus
+touchant que cette communication d'idées entre deux enfants si jeunes.
+Bientôt Marie, sur les instances de son ami, se décida à dérober
+quelques-uns des rares manuscrits de son père. Elle les lui remettait en
+secret. Une fois rentré chez lui, François les étudiait avec ardeur,
+devinant les passages difficiles à comprendre, tant son esprit avait de
+sagacité, et reproduisant les dessins et les figures de géométrie. Au bout
+de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait déjà les travaux de son
+maître; il traçait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le
+moment où il commanderait à son tour. Il n'était encore que simple
+manoeuvre! Pierre Vardouin fut émerveillé des dispositions de son apprenti;
+sa facilité, ses connaissances le frappèrent d'étonnement. Un instant, il
+songea à lui confier ses ouvrages les plus délicats: ses tracés; ses
+modèles, ses épures; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se garda bien
+d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui déjà lui portait
+ombrage.
+
+La confidence de Marie réveilla toutes les inquiétudes de Pierre Vardouin.
+François Regnault, son apprenti, son protégé, aimé de sa fille! Cette
+pensée le faisait frémir. Pour peu que cette passion s'enracinât dans le
+coeur de son enfant, il voyait le jour où il serait obligé de céder à son
+désir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommée ferait
+pâlir son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute espérance, en lui
+montrant l'inutilité de ses prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son
+esprit vers d'autres idées. On mettrait en jeu sa vanité; on lui ferait
+comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle
+pouvait prétendre aux plus beaux partis. En cherchant à se cacher ainsi la
+vérité, Pierre Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. Tout en
+combattant, par un sentiment d'inquiétude personnel, les voeux de sa fille,
+il s'imagina travailler dans l'intérêt de son enfant bien plus que dans
+celui de sa présomption. Déjà il caressait la pensée d'une alliance avec un
+de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé aux premiers travaux de
+l'abbaye de Saint-Ouen.
+
+Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tête, Marie
+sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La
+pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son mari, allait, tous les dimanches,
+prier sur sa tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. Marie et
+François l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La
+mère pleurait en songeant à la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes
+gens folâtraient à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait
+la prière des morts, ceux-là pensaient à leurs amours et rêvaient le
+bonheur dans l'avenir.
+
+Cependant, on était arrivé dans le cimetière de Norrey. Tous trois
+s'agenouillèrent avec respect près d'une humble croix de bois et prièrent
+du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux
+jeunes gens de se lever.
+
+--Allez, dit-elle; votre âge n'est pas fait pour de longues douleurs.
+Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois
+sans trop vous éloigner.
+
+Marie passa son bras sous celui de François. Ils s'éloignèrent lentement
+sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel
+de leur faire la vie douce et facile. Gais et folâtres, il n'y a qu'un
+moment, les jeunes gens avaient dans leur démarche quelque chose de
+mélancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touché leur
+esprit. Ou plutôt, purs comme des anges, une voix intérieure leur disait
+que, maintenant qu'ils avaient échappé à la surveillance de Magdeleine, ils
+devaient agir avec plus de réserve et réprimer les élans passionnés de
+leurs coeurs. En échangeant quelques paroles, à de rares intervalles, ils
+arrivèrent à l'entrée du bois. Ils en connaissaient déjà les moindres
+allées et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade
+les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature
+avait fait tous les frais et où les deux amants s'asseyaient sur un
+moelleux coussin de mousse.
+
+Le site était ravissant et plein de fraîcheur. A deux pas de là, une petite
+source s'échappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et dégagée
+de toute entrave, sur un terrain légèrement incliné, puis s'enfonçait en
+murmurant sous les buissons, comme si elle eût reproché aux herbes et aux
+jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de
+son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les
+pieds des deux amants. Marie et François, les mains dans les mains,
+admiraient sans mot dire ce petit coin de la création qui, pour eux, valait
+tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux
+coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout à lancer
+dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute
+faisait ballotter leur image à la surface, écartant ou rapprochant leurs
+figures, selon le caprice du flot.
+
+--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une
+rose sauvage aux branches d'un églantier.
+
+François la regardait, d'un air rêveur, rouler dans ses doigts la tige de
+la rose.
+
+--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous êtes la
+cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante
+et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos
+yeux; l'ondulation de vos cheveux, le frémissement de votre robe m'ouvrent
+un monde d'idées. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goûte pas
+seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand
+_maître_ de l'antiquité inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me
+dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom à quelque
+découverte.
+
+--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup à moi et encore plus à la
+gloire.
+
+--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je
+pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter à la
+décoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en
+reproduisant les végétaux du pays, en découpant délicatement dans la pierre
+ces feuilles si fines, si élégantes, on ferait mieux que de l'art: on
+obéirait à la loi de Dieu, dont la main généreuse a si justement réparti
+entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne
+veut pas qu'on délaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes
+orgueilleuses de l'Orient. Quand nos pères commencèrent à élever des
+églises, ils furent bien obligés de chercher des modèles en terre
+étrangère. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement
+couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas
+encore trouvé la manière qui convient aux édifices religieux; leurs arcades
+s'abaissaient lourdement sur la tête des fidèles et semblaient arrêter
+l'élan des âmes vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus
+d'air, afin que les hymnes et les prières montassent plus librement au
+trône du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maîtres de
+l'oeuvre obtinrent-ils ce progrès? En observant la nature. Voyez, Marie,
+comme ces grands arbres s'élèvent majestueusement au-dessus de nos têtes,
+comme ils se pressent, se rapprochent à leur sommet et entrelacent leurs
+dernières branches en forme de voûte. Et, plus loin, remarquez ce groupe de
+chênes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol
+qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et,
+d'où nous sommes, on pourrait les prendre pour un énorme buisson. Vous avez
+là tout le secret de notre art et de celui de nos pères: là des colonnes
+écrasées, des arcades en plein-cintre; ici des fûts de colonnettes légères,
+des arcades élancées. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas
+déraisonnable et contraire à la nature d'attacher des feuilles de palmier à
+ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de
+lierre ou de rosier?
+
+Il y a des moments où la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a
+plus assez d'images pour exprimer la foule de pensées et de sentiments qui
+vous assiègent. Le mieux alors est de s'abandonner à une vague rêverie,
+source de toute poésie pour les hommes d'imagination.
+
+Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyés dans l'infini, semblaient
+lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rêver Pythagore, quand
+il étudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il étudiait le
+vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle
+s'inquiéta bientôt de ce silence prolongé. Elle lui passa près du visage la
+rose qu'elle tenait encore à la main et dit en souriant:
+
+--C'est à l'occasion de cette fleur que vous avez imaginé de si belles
+choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre?
+
+--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous êtes pour moi le
+principe des plus nobles pensées. L'homme possède en lui d'admirables
+facultés; mais tous ces trésors, si quelque hasard heureux ne les met au
+jour, sont exposés à rester éternellement cachés dans son âme. Il faut un
+rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son éclat,
+de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez été pour moi cette lumière
+bienfaisante. Auparavant, mon âme était remplie de ténèbres. J'ignorais ma
+puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'énergie, d'imagination,
+de courage. Ma mère m'avait appris à prier, et je ne me rendais pas compte
+de ce que peut être Dieu. Depuis, quand l'âge est venu, quand je vous ai
+connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mère et Dieu, pourquoi j'avais de
+l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous.
+Je vous voyais bonne et j'eus immédiatement l'idée d'une bonté supérieure à
+la vôtre: Dieu m'était révélé! Je vous voyais belle, et j'eus l'idée d'une
+beauté plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai
+l'expression toujours variée de vos traits, la mobilité de vos pensées; et
+je fus doué d'invention! Les quelques manuscrits de votre père m'ont donné
+des connaissances; vous, vous m'avez donné l'inspiration! Vous êtes et vous
+serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de
+grand et de beau!
+
+Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et
+sonores sur ses lèvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une âme libre
+et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'émotion. La voix de son ami
+frappait aussi doucement son oreille qu'une musique céleste.
+
+--Si j'étais peintre, continua François, j'entourerais votre front d'une
+brillante auréole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la
+route du ciel. Si j'étais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour
+reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre
+sourire!
+
+--Et moi, si j'étais reine, répondit Marie en pressant avec effusion la
+main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non
+pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire élever un
+monument qui dirait votre nom aux siècles futurs. Car vous êtes grand,
+François! car vous méritez d'être illustre! et je...
+
+Marie s'arrêta, rougissante. Ce mot charmant à dire, plus charmant à
+entendre, ce mot si noble et tant de fois profané, que chaque siècle
+prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'échapper de
+sa bouche. Mais François l'avait deviné. Ivre de bonheur, il approcha ses
+lèvres du front de la jeune fille. C'était le premier baiser. Marie sentit
+un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En même temps, la sainte
+honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'églantier,
+qu'elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie auprès de l'éclat de
+son teint. Marie n'avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas non plus
+de reproches, parce qu'elle n'était pas coquette et qu'elle aimait de toute
+la force de son âme. Elle était heureuse! pourquoi se plaindre? François
+éprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'était détourné, plein de
+confusion et de regrets, s'accusant déjà de trop d'audace. Il ne savait
+comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit
+à l'air souriant de Marie qu'il était pardonné. Il se rapprocha d'elle, et,
+prenant une de ses mains dans les siennes:
+
+--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte
+aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour être persécutés...
+Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous séparer, trouveriez-vous la
+force de résister?
+
+--Vous savez que je dépends de mon père, répondit tristement Marie.
+
+--C'est cela! s'écria François d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi,
+pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maître de l'oeuvre, il y a des
+barrières infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour
+vous posséder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence?
+je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais
+jusqu'à en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage,
+imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me
+faudrait un titre, des châteaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de
+l'or! Pourquoi suis-je parmi les misérables? Est-ce que je ne suis pas
+autant, peut-être plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh!
+voyez-vous, quand ces idées me montent à la tête, je suis pris d'une haine
+immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brûler les repaires
+de cette race d'oppresseurs! Ou plutôt,--car je ne me sens pas né pour le
+meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant
+grimacer au sommet de nos églises, sous la forme de monstres et de
+reptiles, les figures de nos tyrans!
+
+Le jeune homme s'arrêta, haletant, à bout de forces, épuisé par l'émotion.
+Son regard lançait des éclairs de fureur, et les passions grondaient
+sourdement dans sa poitrine. Marie le considérait avec un sentiment de
+pitié et d'effroi.
+
+--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et
+d'orgueil?
+
+--Ne me faites pas de reproches, répondit François. Je suis si malheureux!
+
+--Pourquoi vous décourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas à votre
+secours? Vous êtes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes
+vous dédaignent?... Est-ce que mon père ne songe pas à vous? Croyez-vous
+qu'il n'apprécie pas votre talent?
+
+--Vous aurait-il parlé de moi? s'écria François, en interrogeant avidement
+la jeune fille de la voix et du regard.
+
+--Vous savez, répondit Marie, que mon père commence à vieillir. Le travail
+le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...
+
+--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit François. Je ne serais pas
+son égal; il aurait le droit de me mépriser. Il me refuserait votre main!
+
+--C'est le démon qui vous fait parler aussi méchamment, François. Prenez
+garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra.
+Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du génie, et l'ambition le
+conduisit à l'abîme. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il dépouilla l'habit
+monacal pour se jeter dans une vie de désordre. Dieu, pour le punir, lui
+envoya une maladie mortelle...
+
+--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au
+sommet de la croix. Le globe d'azur qui la dérobait aux regards s'ouvrit
+merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du
+Ciel sous des vêtements fins et ineffables. La mère de Dieu descendit le
+long de la croix en semant des étoiles sur sa route. Elle s'assit près du
+pécheur et lui rendit la santé... Vous êtes pour moi cette bienheureuse
+apparition. Vous avez fait briller l'espérance à mes yeux... Et avec
+l'espérance, le calme et le repentir sont entrés dans mon coeur.
+
+En achevant ces mots, François se jeta aux genoux de Marie et demeura dans
+une muette contemplation. Quand il se releva, son visage était rayonnant.
+Mais, tout à coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas,
+jusqu'au bord du ruisseau.
+
+
+
+
+III
+
+Maître et apprenti.
+
+
+Un homme d'une taille élevée venait de paraître au-dessus du buisson
+d'églantier. Au cri de François, Marie s'était rapprochée instinctivement
+de son ami et appuyait sa main tremblante sur son épaule. L'étranger
+semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'était capable
+d'exciter la terreur. Ses traits étaient sévères, mais un sourire
+bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et
+grisonnante, des cheveux qui se déployaient avec grâce sur son cou, après
+avoir laissé à découvert un front large et pensif, des yeux pleins de
+douceur, donnaient à sa physionomie un caractère de dignité et de bonté. A
+son bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa robe courte, à ses
+chausses fines et collantes, François reconnut bientôt qu'il avait devant
+lui un maître de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand
+l'étranger s'approcha, après avoir franchi d'un pied leste le banc de
+gazon.
+
+--Pardonnez-moi, dit le maître de l'oeuvre, d'avoir surpris vos
+confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis
+discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant à Marie dont les joues se
+coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse
+honneur à tous deux; et je trouve Pierre Vardouin très-heureux d'avoir une
+fille accomplie et un apprenti de si grande espérance.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air étonné.
+
+--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit
+l'étranger en s'empressant de satisfaire leur curiosité. C'est un de mes
+anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas
+quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis
+sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.
+
+Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.
+
+--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en
+serrant cordialement la main de François, je vous dirais que votre manière
+d'apprécier notre art m'a vivement ému! Persévérez dans cette voie;
+habituez votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup à faire encore
+dans l'étude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant,
+s'est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez d'être méconnu; votre
+patron ne sait pas vous apprécier. Attendez! je connais de vieille date le
+caractère de Vardouin; il est avare d'éloges, il n'est pas expansif, mais
+il est juste, et je parierais qu'il a déjà remarqué vos heureuses
+dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le
+bâton du maître de l'oeuvre et de vous donner des travaux à diriger. J'en
+fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. Ne vous lassez pas de
+marcher à la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous
+arriverez enfin au but tant désiré, parce que vous possédez le courage qui
+triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses!
+
+Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète de ne pas voir revenir
+ses enfants, se présenta devant eux au détour du sentier. L'étranger se
+chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la
+responsabilité de leur retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de
+gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'était pas encore rentré, ils
+s'arrêtèrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur
+physionomie, il était facile de voir qu'une discussion venait de s'engager.
+L'étranger voulait retenir François et sa mère; Marie l'appuyait en
+l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le désir
+qu'elle avait de garder François à souper. Mais la pauvre veuve les
+remercia, les larmes aux yeux, prétextant que sa tristesse s'associerait
+mal à la joie des convives. François hésitait, partagé entre la crainte de
+laisser sa mère dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer
+encore quelques instants près de son amie.
+
+--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre
+Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mère Regnault, vous
+reconduire jusqu'à votre porte. Peut-être vous déciderez-vous, dans le
+trajet, à accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de
+mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec
+François. Cela donnera à Marie le temps d'apprêter le repas, et à son père
+celui de rentrer chez lui.
+
+Marie applaudit à cette idée et entra dans la maison. Elle donna ses ordres
+à la domestique de son père; puis elle courut au jardin cueillir des
+fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec
+cette poésie que les femmes savent apporter aux plus petits détails du
+ménage. Il était huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maître
+de l'oeuvre, et le soleil, incliné à l'horizon, éclairait l'église de ses
+derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait les convives. La jeune
+fille roula la chaise de réception--le meuble le plus soigné de
+l'appartement--près de celle de Pierre Vardouin. Restait à fixer sa place
+et celle de François.
+
+Il était tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une
+heureuse idée, une idée qui traverse la tête de tous les amoureux, sans
+qu'ils osent se l'avouer, changea sa résolution. Une chaise, un fauteuil
+conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de
+toute la liberté de leurs mouvements et n'ont pas à se défendre contre
+l'empiétement de leurs voisins. Ce n'est pas là le compte des amants. Un
+canapé, un sofa répondent mieux à leurs désirs. Le rapprochement des pieds
+ou des mains, le frôlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles
+de cheveux qui s'égarent et se confondent, autant de plaisirs, autant
+d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne
+connaissait pas au treizième siècle l'usage des canapés et des sofas; mais
+des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le même rôle que ces
+inventions du luxe moderne.
+
+Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie
+s'épuisant en efforts inutiles pour déranger l'un de ces meubles.
+
+--Que signifie tout cet emménagement? dit le maître de l'oeuvre en se
+croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus étonné du
+monde.
+
+--Aidez-moi d'abord à placer le bahut près de la table. Tout va
+s'expliquer.
+
+--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un père habitué à
+satisfaire les caprices de sa fille.
+
+--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que
+cela veut dire?
+
+--Vous donnez à dîner.
+
+--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante!
+
+A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la
+table deux plats copieusement garnis.
+
+--C'est donc sérieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton sévère. Je
+gagerais que tu as invité François et sa mère, sans mon autorisation?
+
+--Vous vous trompez: je n'ai invité ni François, ni sa mère. Voici ce qui
+s'est passé. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons
+rencontré un étranger qui nous a priées de le mener près de vous.
+
+--C'est cela! tu m'amènes un inconnu, un vagabond peut-être?
+
+--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre
+avec François.
+
+--Serait-il possible! s'écria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici,
+Henry Montredon, mon ancien camarade!
+
+--Moi-même! mon vieil ami, dit l'étranger en pressant avec effusion les
+mains du maître de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient à Caen. Je n'ai pas
+voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin!
+
+C'était plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques
+d'affection, après tant d'années d'absence. Marie et François s'étaient
+discrètement retirés au fond de la chambre pour les laisser tout entiers à
+leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un
+respectueux silence et considéraient cette scène avec attendrissement.
+Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas
+compte. Ils étaient habitués à le voir triste et taciturne. Maintenant il
+s'abandonnait à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement
+sévères, prenaient tous les tons dont s'éclairent les natures passionnées.
+
+--Marie, François, allons donc, petits fainéants! s'écria Pierre Vardouin
+en remarquant pour la première fois l'immobilité de sa fille et de son
+apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus
+vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux
+fêter dignement le retour de ce cher Henry!
+
+Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. Ils descendirent quatre à
+quatre les marches de l'escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils en
+sortirent, ils s'arrêtèrent un instant pour reprendre haleine.
+
+--Quelle heureuse rencontre nous avons faite là! dit François en retenant à
+grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grès.
+
+Marie portait à la main une lampe à trois becs, qu'elle venait d'allumer.
+
+--Mon père est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui
+parler de votre avenir.
+
+--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne
+sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les
+consolations qu'il a données à ma mère. N'en doutez pas, il décidera mon
+patron à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est déjà fait. Il m'a
+recommandé seulement de ne pas le contredire.
+
+--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.
+
+--Enfin! voilà de la lumière! s'écria Pierre Vardouin. Le jour commence à
+tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.
+
+--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste
+apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux;
+mais ils sont devenus blancs.
+
+--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige
+quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si à
+plaindre! Car tu n'es pas marié, je suppose? ajouta-t-il en promenant un
+regard inquiet de sa fille à son ami.
+
+--Flatteur! Si je voulais savoir la vérité, je n'aurais qu'à m'adresser à
+Marie...
+
+--Nous oublions le souper, s'écria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons
+pour ne pas continuer ce genre de conversation.
+
+On se mit à table. Les deux maîtres de l'oeuvre s'assirent en face de
+l'église. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer à son ami, tandis
+que Marie et François, placés l'un à côté de l'autre sur le bahut, se
+parlaient à voix basse. Cependant le maître de la maison n'oubliait pas ses
+convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agréable, au milieu
+des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages étaient colorés d'une
+charmante animation. Les bons mots, les réparties, volant de bouche en
+bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un à l'autre,
+comme une balle dans la main des joueurs. C'était le vrai moment des
+confidences et des épanchements.
+
+--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme
+heureux!
+
+--Je l'avoue! je n'ai pas à me plaindre du sort.
+
+--Tu as un trésor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tête du
+côté de Marie; mais il ne faut pas en être avare...
+
+--C'est-à-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant?
+voilà ta pensée... pas vrai? Eh bien! j'y ai déjà songé, dit Pierre
+Vardouin. Mais chut! reprit à voix basse le maître de l'oeuvre, ma fille
+nous écoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.
+
+--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre à merveille, dit Montredon en
+souriant.
+
+Puis il ajouta à haute voix:
+
+--J'aime à voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses
+pour l'avenir... Allons! buvons à la santé de Marie et de François!
+
+Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son
+regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe
+à l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrière avec
+colère. Mais, se ravisant aussitôt:
+
+--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon
+cher Henry. Je bois à la santé de François, qui te devra une reconnaissance
+éternelle... Je profite de ta présence pour le récompenser de ses services.
+
+Les deux amants échangèrent un coup d'oeil où se peignaient toutes les
+joies de l'espérance.
+
+--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, François n'est plus mon
+apprenti.
+
+Le silence était si grand qu'on entendait distinctement la respiration des
+trois témoins de cette scène.
+
+--Je l'élève, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, à la
+dignité de... maçon!
+
+Les trois coupes retombèrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin
+vidait la sienne d'un seul trait.
+
+--Mon père!...
+
+--Vous m'insultez!
+
+--Vous plaisantez!
+
+S'écrièrent à la fois Marie, François et Montredon.
+
+--Je parle sérieusement, répondit Pierre Vardouin avec un calme affecté. Je
+ne peux, je ne dois rien accorder à François au-delà de ses mérites. Je
+pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi
+ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir dans sa
+main le compas du maître de l'oeuvre. Quand on a de si hautes prétentions,
+il est au moins nécessaire de les justifier et de donner des preuves de
+talent!
+
+--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion?
+s'écria François, qui, malgré les efforts de Marie, s'était dressé de toute
+sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru
+incapable.
+
+--Le drôle ose me répliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.
+
+Henry Montredon le retint cloué à sa chaise.
+
+--Vous me reprochez mon ignorance? continua François, dont l'indignation ne
+connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh
+bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment
+je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'église.
+Jetez donc un coup d'oeil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du doigt
+un panneau en terre glaise appuyé contre la muraille, dans un coin de la
+chambre. Comme symbole de la musique, vous représentez David jouant du luth
+aux pieds de Saül. Maintenant voici mon idée, et je la soumets au jugement
+de votre vénérable ami.
+
+--Je te défends de parler! s'écria Pierre Vardouin.
+
+--François, disait Marie, au nom de notre amitié, gardez le silence... Mon
+père ne se connaît plus!
+
+Mais le jeune homme ne l'écouta pas.
+
+--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le représenterais sous la
+forme d'un homme à puissante stature, avec une figure belle comme celle du
+Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous
+ses pieds, celle du Zéphyr et de l'Auster; à ses côtés, Arion et Pythagore;
+entre ses jambes, Orphée: c'est-à-dire les trois grands musiciens de
+l'antiquité. Les Muses achèveraient l'ensemble en formant un cercle autour
+de son corps. Voilà mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous
+désirez le comparer au modèle de mon maître.
+
+Le jeune homme se disposait à sortir.
+
+A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de
+Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il
+s'échappa des mains de son ami et, s'élançant sur François, il lui imprima
+sur le visage une de ces flétrissures dont la dignité humaine doit toujours
+tirer vengeance.
+
+François poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une
+bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte que
+l'éclair, Marie se précipita devant son père.
+
+--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant à François.
+
+Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur
+le plancher et s'élança hors de la chambre.
+
+
+
+
+IV
+
+ Vérité est, et je le di
+ Qu'amors vainc tout et tout vaincra,
+ Tant com cis siècle durera.
+
+ HENRY D'ANDELY.
+
+
+François était dans un véritable délire. Il parcourut le village en se
+frappant le front avec des gestes de désespoir. Quelques personnes qui le
+rencontrèrent eurent pitié de son état et lui offrirent de le ramener chez
+sa mère. Mais la vue des hommes lui était à charge, et, sans rien répondre,
+il s'enfonça dans le premier chemin qui s'offrit à lui, sans but, sans
+réflexion, en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout prix la
+solitude.
+
+La lune inondait la campagne d'une douce lumière. Il aperçut bientôt, à peu
+de distance, le bois témoin de ses amours. Le hasard--peut-être
+l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades.
+Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber près du banc de gazon sur
+lequel il s'était assis le jour même avec Marie et s'abandonna à tout
+l'excès de sa douleur, s'exagérant, comme tous les malheureux, la portée du
+coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout
+défait, et ne sortit du bois que pour commencer à travers champs une course
+insensée. Le désespoir, la colère, les mille passions qui l'agitaient
+avaient surexcité ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et
+franchissait d'un pied sûr les fossés les plus larges et les haies les plus
+élevées. Après avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout
+surpris de se retrouver à l'entrée de Bretteville. Alors seulement il pensa
+à sa mère. Mais il craignit de l'effrayer en se présentant subitement
+devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser
+chemin, lorsque l'idée lui vint qu'elle était peut-être endormie. Cet
+espoir le décida à rentrer pour prendre du repos; car il se sentait à bout
+de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et prêta
+l'oreille; tout était silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe
+brûlait encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de la chambre, priait
+pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le
+temps de se lever, François se jeta dans ses bras. Jusque-là, il n'avait
+pas versé une seule larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa poitrine.
+Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mère.
+
+--Oh! comme je souffre, ma mère, dit François en s'affaissant sur un
+escabeau.
+
+Alors seulement la pauvre femme s'aperçut de la pâleur de son fils et du
+désordre de ses vêtements.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrivé? Ton front est couvert de sueur,
+tes joues sont pâles, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur
+pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis...
+
+--Je n'ai pas été blessé, dit François, et cependant je souffre plus que si
+j'étais à mon dernier moment. Je souffre là! reprit-il d'une voix perçante
+en prenant la main de sa mère et en la plaçant sur son coeur.
+
+Puis il baissa la tête et retomba dans un morne silence.
+
+--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime
+tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du
+ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me répondre!
+
+--Nous sommes perdus, ma mère! nous sommes sans ressources! répondit
+sourdement François!
+
+--Ne sommes-nous pas habitués à la misère? dit Magdeleine en souriant
+tristement.
+
+--C'est vrai, interrompit François dont les yeux brillèrent d'un vif éclat;
+mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer!
+
+--Comment cela? s'écria Magdeleine au comble de l'inquiétude; n'es-tu pas
+plein d'ardeur au travail?
+
+--Et si je n'ai pas d'ouvrage?
+
+--C'est mal, ce que tu dis là, François! tu devrais mieux reconnaître les
+bienfaits de Pierre Vardouin.
+
+--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'écria François avec un geste de
+colère. Il m'a insulté, insulté devant son ami, devant Marie! Je ne veux
+plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs,
+ne m'a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui!
+
+Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'était passé au souper de
+Pierre Vardouin: sa querelle avec le maître de l'oeuvre et les
+circonstances qui l'avaient amenée.
+
+--Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s'avançant vers
+la porte. Si j'allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon?
+
+--Ne le faites pas, ma mère! dit François en étreignant fortement les mains
+de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte!
+
+--Écoute François! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour
+pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil
+qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de
+leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie
+de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste: à peine de quoi vivre une
+semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je
+voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de
+découragement. Allons, mon fils, de l'énergie, et souviens-toi que si le
+devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail.
+
+--Le travail! le travail! répéta François en redressant fièrement la tête,
+c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-là--Dieu
+merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisiveté.
+J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour
+vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre
+Vardouin m'a fermé l'entrée de son chantier? Eh bien! j'irai chercher
+fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit
+courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer.
+
+--Tu consens donc à abandonner ta mère?
+
+--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez
+entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous
+serez fière, car j'aurai de la gloire!
+
+Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers le ciel. Deux grosses larmes
+roulèrent sur ses joues, tandis que ses lèvres s'agitaient faiblement,
+comme si elle eût adressé à Dieu une fervente prière.
+
+--Vous pleurez, ma mère? dit François.
+
+--J'espérais, répondit tristement Magdeleine, mourir à Bretteville et
+reposer près de la tombe de mon mari.
+
+--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors
+accomplir votre pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, repoussez à
+votre tour ces funèbres pensées. Voyez, j'ai presque oublié l'insulte de
+Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une
+forte résolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons à Caen. J'y
+trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientôt notre tour de France.
+Un coup de main, ma mère; vous serez plus habile que moi à empaqueter mes
+vêtements.
+
+--Volontiers, puisque c'est ta volonté bien arrêtée, soupira Magdeleine.
+
+Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs de voyage.
+
+Après la brusque sortie de François, Marie, qui connaissait le caractère
+irritable de son père, se décida à quitter la chambre sans avoir essayé de
+justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette résolution lui
+coûtait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de
+Pierre Vardouin et de donner un libre essor à sa douleur. Mais elle pensa
+que son père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir été
+témoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son émotion.
+Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides
+du côté d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le
+vieillard lui sourit avec bonté et répondit par un coup d'oeil expressif
+qui voulait dire, à ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout.
+
+Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle
+rentrerait dans sa chambre; mais son hésitation s'envola, plus rapide que
+l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la
+muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de
+manière à ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son
+père.
+
+La pauvre fille n'avait certes pas le vilain défaut que Walter Scott
+impute, à tort ou à raison, à toutes les filles d'Ève. Elle n'était pas
+curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de François. C'était
+son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis à
+l'accusé d'assister aux débats qui décident de son sort.
+
+Pierre Vardouin marchait à grands pas d'un bout de la chambre à l'autre.
+
+Montredon, encore assis devant la table et appuyé sur un de ses coudes,
+suivait des yeux la pantomime furieuse du maître de l'oeuvre. Il déplorait
+la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dégoût.
+Et cependant il n'était plus maître de son envie de rire, dès que la colère
+de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un éclat de
+voix pareil à une fausse note.
+
+Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire dans le coeur humain? Sommes-nous
+initiés à ses plus sombres mystères? nous plaignons nos semblables et nous
+en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-là seul est
+méchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.
+
+--François! François! répétait sans cesse le maître de l'oeuvre, maudit
+soit le jour où je t'ai ouvert pour la première fois la porte de ma maison!
+
+Henri Montredon savait par expérience qu'il en est de la colère de l'homme
+comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitôt les eaux
+s'y brisent avec impétuosité. Puis elles se divisent en une foule de petits
+courants qui perdent de leur force à mesure qu'ils s'étendent sur un
+terrain plus large.
+
+--Voilà une superbe colère! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande
+comment François peut en être la cause?
+
+Pierre Vardouin s'arrêta brusquement et, se croisant les bras devant
+Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit répondre à une
+grosse absurdité:
+
+--Pourquoi je suis irrité contre François? dit-il d'une voix éclatante...
+Mais le bienfaiteur qui se voit payé d'ingratitude; le maître, dont la
+science est mise en doute par l'élève; le père, dont la fille est
+compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de
+s'emporter? En vérité! il faudrait avoir la patience d'un ange...
+
+--Pour t'écouter plus longtemps, dit Montredon en bâillant à se briser la
+mâchoire. Bonne nuit!
+
+Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte.
+Pierre Vardouin l'arrêta par le bras.
+
+--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que François est trop jeune pour
+qu'on en fasse un maître de l'oeuvre?
+
+--Certainement, répondit Montredon en se frottant les yeux.
+
+--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entrée de ma maison?
+
+--É-é-videm-em-ment! balbutia le défenseur de François.
+
+--Que d'ailleurs il est complétement incapable?
+
+--Ou-ou-i.
+
+--Que ma fille est d'un trop haut rang?...
+
+--Ouf!
+
+--Pour épouser un si pauvre hère?
+
+Cette fois, Montredon répondit par un ronflement bien caractérisé.
+
+--Il dort, l'imbécile! s'écria Pierre Vardouin en le secouant
+vigoureusement par les épaules.
+
+La colère du maître de l'oeuvre avait changé de cours, grâce au système de
+_barrage_ d'Henri Montredon. Le rusé vieillard n'eut pas de peine à sortir
+de son faux assoupissement.
+
+--Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant j'avais à te communiquer
+des choses du plus haut intérêt. Tu n'as pas deviné le but de mon voyage
+dans ce pays?... Allons, tu frémis encore!... A demain les confidences.
+
+--Il n'est pas tard, s'écria Vardouin en cherchant à le retenir.
+
+--Peut-être m'a-t-on récompensé au-delà de mes mérites, poursuivit Henri
+Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse à l'expérience de Nestor...
+
+--Tu occupes un poste éminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigué.
+
+--Il est certain que je jouis d'une grande influence...
+
+--Vraiment?
+
+--Et que je puis être utile à mes anciens amis.
+
+--Tu as toujours aimé à rendre service.
+
+--Si tu me fais des compliments, je m'échappe, je vais dormir!
+
+--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles
+le soin de se mettre au lit dès que le soleil a quitté l'horizon.
+Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un
+vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontré la gloire sur
+son chemin.
+
+--Dis: plus modeste.
+
+--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services à
+quelque riche abbaye.
+
+--Mais tu as préféré l'obscurité au grand jour, le village à la grande
+ville.
+
+--J'ai renfermé en moi-même mes faibles talents.
+
+--Et personne n'est venu leur ouvrir?
+
+--On s'en repentira peut-être, répondit fièrement Pierre Vardouin.
+
+--On s'en est même déjà repenti, dit Montredon en souriant.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je suis employé, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen.
+Dernièrement, le révérend père abbé me fit appeler près de lui. «Henri
+Montredon, me dit-il, je n'ai jamais douté de votre discrétion et de votre
+dévouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une
+mission secrète...» Je reçois l'ordre de partir sans retard. J'arrive à
+Caen, où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville.
+
+--On avait entendu parler de l'église que je construis? dit Pierre
+Vardouin.
+
+--Sans doute.
+
+--Et alors?... demanda le maître de l'oeuvre, avec un étranglement dans la
+voix.
+
+--Alors... il a été décidé que l'on en construirait une autre à Norrey.
+L'abbé n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins bien traitée
+que le village de Bretteville.
+
+--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux églises dans un
+si petit espace. L'une fera tort à l'autre.
+
+--A ce point de vue, la tienne n'a rien à craindre.
+
+--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-là, nous verrons
+bientôt plus de clochers que d'habitants dans le pays.
+
+--J'exécute les ordres de mon supérieur.
+
+--Et tu vas commencer les travaux?
+
+--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songé à toi, et
+me voilà.
+
+Vardouin était rayonnant. Il lui était doux de penser qu'il aurait encore
+une fois l'occasion de mettre ses talents en lumière.
+
+--Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu as songé à moi pour la
+construction de cette nouvelle église?
+
+--Non, mon cher! non! pas précisément.
+
+Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui
+monta au visage.
+
+--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colère.
+
+Henri Montredon ne répondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-là, il
+avait dirigé l'entretien suivant ses désirs, ménageant les emportements de
+Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et dénoue,
+suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pièce devenait
+sérieuse; il eut un moment d'inquiétude et d'hésitation.
+
+Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand art des maîtres de l'oeuvre.
+Pendant trois ans ils s'étaient coudoyés dans les mêmes chantiers; ils
+avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient
+leurs projets, se disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant à son
+ancien camarade une légère satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un
+mot à dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de joie. D'un autre
+côté, qui pouvait lui répondre des moyens de François Regnault, à qui il
+commençait à penser sérieusement pour lui confier la direction des travaux
+de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
+d'expérience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments
+d'Henri Montredon allaient de François à Pierre Vardouin qui semblait, en
+dernière analyse, être sur le point de faire pencher la balance de son
+côté, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout
+à coup terminer ce combat intérieur en faveur de François.
+
+--Elle l'aime, se dit-il; son père est vieux et n'a plus longtemps à vivre;
+il est juste que sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille.
+
+Pierre Vardouin s'était levé et avait recommencé sa promenade furieuse.
+C'était le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
+emportements. Henry Montredon l'arrêta au passage en lui appliquant
+familièrement la main sur l'épaule.
+
+--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, à
+faire quelque chose de nuisible à ta réputation?
+
+--Non, par Saint Pierre; mon patron!
+
+--Écoute-moi alors... Le maître de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander
+qu'il connaît le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si
+je confie la construction de l'église de Norrey à un homme de talent. Il
+est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas proposé cette
+affaire?
+
+--Merci! s'écria Pierre Vardouin en serrant énergiquement la main de son
+ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de
+Bretteville n'aura pas à craindre la comparaison.
+
+--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Où le
+trouver?
+
+--Je ne sais.
+
+--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme
+inexpérimenté ferait bien mon affaire... J'ai pensé à François.
+
+--Un enfant! s'écria Pierre Vardouin.
+
+--C'est justement ce qui m'en plaît.
+
+--Il fera absurdités sur absurdités!
+
+--Tant mieux.
+
+--Il est d'un entêtement à toute épreuve
+
+--A merveille!
+
+--Il n'écoutera aucun conseil.
+
+--Bravo!
+
+--Il est même capable de montrer du talent, pour nous contredire.
+
+--Pour cela, je l'en empêcherai bien.
+
+--Comment? demanda Pierre Vardouin.
+
+Il y avait, dans la manière dont ce mot fut accentué, une telle inquiétude,
+un aveu si naïf du mérite de François, que Henri Montredon ne put
+s'empêcher de sourire.
+
+Tu n'ignores pas, dit-il, que François ferait tout au monde pour obtenir la
+main de ta fille?
+
+--Il ne l'aura jamais!
+
+--On peut la lui promettre.
+
+--Quitte à ne pas tenir?
+
+--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour où la
+croix...
+
+--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey?
+
+--C'est cela même!... Comprends alors son ardeur à conduire les travaux, à
+presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assuré qu'il ne
+prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre.
+
+En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maître de
+l'oeuvre tout étourdi de cette étonnante confidence.
+
+Derrière la porte, il trouva Marie.
+
+--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout
+entendu... Êtes-vous contente?
+
+--Pas plus que ne le serait François, s'il eût été à ma place.
+
+--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dévouement?
+
+--Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit Marie d'une voix ferme, on le
+défend; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d'où il
+ne peut sortir qu'avec honte et déshonneur.
+
+--Il fallait bien mentir un peu...
+
+--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause,
+dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon
+coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui
+accorderais pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en faisant un
+marché indigne, ce qu'il doit à Dieu et à son art.
+
+Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, à la pensée du rôle humiliant
+qu'on voulait faire jouer à François.
+
+Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. L'espace qu'il allait
+parcourir s'étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
+que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait
+nuire à son éclat.
+
+Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de
+soleil qui, après avoir traversé la fente d'un des contrevents, venait se
+briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque
+honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une
+brise tiède et chargée d'aromes pénétra dans l'appartement. Le jeune homme
+aspira avec force cet air vivifiant.
+
+--La belle matinée! s'écria-t-il en promenant lentement son regard sur
+l'azur du ciel.
+
+--Hélas! la journée ne lui ressemblera pas! dit tristement la mère de
+François, qui s'était approchée sans bruit.
+
+François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce
+qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le
+regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait
+peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, ses
+projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus
+pour lui le même charme qu'au moment de la colère. Il sentait tout ce qu'il
+allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa
+rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de
+Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se
+reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eût consenti à
+faire les premières avances. La perspective d'une telle humiliation lui
+rendit toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses
+vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton
+dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus
+grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer:
+
+--Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs se rendent aux champs.
+Il est temps de partir.
+
+La veuve se cacha la tête dans les mains.
+
+--Partons, ma mère! reprit François d'un ton moins assuré.
+
+La pauvre femme ne répondit pas; elle éclata en sanglots. Son fils lui
+tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes.
+
+--Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien laisser voir de la douleur
+qui le suffoquait, venez-vous?
+
+--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prête
+aux anges.
+
+François et sa mère, dans leur foi naïve, crurent en effet que, touché de
+leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.
+
+Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent Marie.
+
+La jeune fille était encadrée dans la baie de la porte, au milieu de la
+vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque
+joyeuse petite fleur de clématite. Elle était rayonnante de beauté. Placée
+ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison
+à une époque plus rapprochée de nous, à ces portraits de jeunes femmes, que
+les artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à entourer de guirlandes
+de fleurs.
+
+Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.
+
+--Méchants! disait-elle en pleurant, méchants qui vouliez abandonner votre
+petite Marie!
+
+François était resté sur le seuil de la porte. Tout à coup il poussa un
+grand cri et rentra précipitamment dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il? demandèrent les deux femmes.
+
+--Pierre Vardouin! s'écria François hors de lui. Il s'avance de notre côté.
+
+--Quel malheur si mon père me surprenait ici! dit Marie.
+
+--Venez! lui dit la veuve Regnault.
+
+Elle l'entraîna dans la chambre voisine.
+
+Lorsqu'il vit le maître de l'oeuvre entrer d'un pas résolu dans la maison,
+François porta instinctivement la main à son coeur, comme pour en comprimer
+les battements. Il était trop jeune, et ses passions étaient trop vives
+pour que son émotion échappât à un oeil aussi exercé que celui de Pierre
+Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le défi; mais elle était
+pleine de noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect pour les
+cheveux blancs du maître de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une
+explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune
+homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait,
+d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avança donc à sa rencontre en lui
+tendant la main.
+
+--François, dit-il, l'offense était grave,--je le sais,--mais irréfléchie.
+Voici la main qui vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un
+ami qui reconnaît ses torts?
+
+Le jeune homme répondit par une étreinte cordiale, mais tout en conservant
+une certaine retenue et sans manifester d'étonnement. Cette froideur déplut
+au maître de l'oeuvre.
+
+--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il.
+
+--Dieu m'en préserve! dit François. Seulement j'ai peine à croire que je
+doive la visite de Pierre Vardouin à un but désintéressé. J'attends donc
+l'explication de sa démarche.
+
+--Tu as vraiment une pénétration remarquable pour ton âge, François.
+Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier?
+
+--Non! répondit François avec fermeté. Vous me rendez votre amitié, et je
+vous en suis reconnaissant. Mais quant à travailler sous vos ordres,
+jamais!... Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bâton
+de voyage, je me disposais à partir.
+
+Un éclair de joie illumina le visage sévère de Pierre Vardouin.
+
+--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la
+peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il
+était l'occasion.
+
+Mais une réflexion le ramena à sa première idée. Si François quittait le
+pays, Henri Montredon choisirait peut-être quelque habile entrepreneur,
+dont l'amour-propre tiendrait à surpasser la renommée de Pierre Vardouin.
+Au contraire, s'il obtenait pour François la direction des travaux de
+Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il
+l'écraserait sous ses pieds, plutôt que de permettre à son talent de se
+déployer.
+
+--Tu tiens à ton indépendance? reprit-il en s'adressant au jeune homme.
+
+--Je suis lassé d'obéir.
+
+--Et si tu commandais à ton tour?
+
+--Oh! cela n'arrivera jamais!
+
+--Plus tôt que tu n'oserais l'espérer.
+
+--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas sérieux?
+
+--Tellement sérieux que je viens t'offrir le bâton de maître de l'oeuvre.
+
+--Quoi! s'écria François, le front rayonnant d'espérance, je conduirais des
+ouvriers, je construirais des églises! Tous mes rêves, toutes les belles
+choses que j'ai conçues, que j'ai méditées, je pourrais leur donner une
+forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me
+ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusât pas la main
+de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible,
+je ne suis qu'un insensé; et vous-même, vous ne pouvez vous empêcher de
+rire de ma folie!
+
+--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien
+l'expression de la vérité que voilà Henri Montredon...
+
+--Tout prêt à vous saluer du titre de maître de l'oeuvre, dit le nouveau
+venu en entrant.
+
+--Ah! s'écria François.
+
+Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main à son protecteur et le
+remercia par un regard éloquent.
+
+--J'espère que tu nous construiras une belle église, dit Montredon en lui
+frappant amicalement sur l'épaule.
+
+Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.
+
+--Oh! répondit François, je vous ferai quelque chose de beau!
+
+--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref délai pour
+construire ton église.
+
+--Combien de temps?
+
+--Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin assez embarrassé du silence
+d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie?
+
+--Plus que la gloire!
+
+--Eh bien, je te l'accorderai en mariage...
+
+Le jeune homme tomba aux genoux du maître de l'oeuvre.
+
+--Le jour où l'on posera la dernière pierre de l'église de Norrey.
+
+--Cependant, dit François, je ne puis sans un temps raisonnable...
+
+--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras les travaux, tu presseras les
+ouvriers. Rien n'est impossible à l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur
+ma parole. Voilà mes conditions!
+
+--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assurée en entrant dans la
+chambre avec la veuve Regnault.
+
+Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il voulut saisir sa fille et
+l'entraîner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers François, le
+prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attaché à la
+muraille. Les spectateurs de cette scène étaient sous le coup d'émotions si
+violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colère,
+son étonnement ou son admiration.
+
+--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ à
+François. Quelle expression de souffrance! quelle résignation divine!
+quelle sublime bonté dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler
+une matière ingrate, de façon qu'il en ressortît un si poignant emblème de
+la passion de Jésus, celui-là,--n'est-ce pas,--devait être un merveilleux
+sculpteur, un des princes de son art? Non, c'était un simple ouvrier. Eh
+bien! le fils de cet homme inspiré vient d'être nommé maître de l'oeuvre.
+Et ce fils... c'est vous, François; car ce Christ est l'ouvrage de votre
+père. Ferez-vous injure à sa mémoire? oublierez-vous ses leçons?
+consentirez-vous à faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non,
+François!... Que votre travail mérite l'admiration des hommes; que votre
+amour pour moi devienne une source féconde d'inspirations; qu'il ne soit
+pas une entrave au développement de votre génie. Ne vous pressez pas,
+consacrez à votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien
+attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ,
+de ne jamais donner ma main à un autre que vous!
+
+Le rayonnement du bonheur illuminait le front de François. Il tomba aux
+genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de
+baisers. Mais la jeune fille se déroba à ces marques d'amour et, se
+tournant résolument du côté de Pierre Vardouin:
+
+--Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres.
+
+Son assurance, la fierté de son attitude en imposèrent au maître de
+l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras à sa fille et sortit, après
+avoir jeté sur François un regard où se peignait toute sa haine.
+
+
+
+
+V
+
+Deux martyrs.
+
+
+Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait
+noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l'église de
+Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus
+élancés.
+
+Rien de mieux ordonné que l'ensemble de l'édifice; rien de plus élégant, de
+plus achevé que ses moindres détails. On n'y voyait pas les lourds et
+massifs piliers de l'époque romane; on n'y voyait pas les formes
+contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent
+l'architecture dite _flamboyante_. C'était un des types les plus heureux de
+cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est
+l'idéal. Là, tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par aucune
+défectuosité; tout est si bien à sa place, qu'on ne saurait ajouter ni
+retrancher le plus petit ornement sans nuire à l'effet général. Les
+colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés du choeur, pour se
+rejoindre à la voûte et s'y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces
+fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par
+une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun
+effroi; car ils sont aussi solides qu'élégants. Ils ne ressemblent pas à
+ces géants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des
+jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie
+du corps s'est logiquement développée.
+
+Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau
+et de l'utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église
+de Norrey.
+
+Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l'oeuvre était au
+milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de
+lui, sans que l'idée de les surveiller ou d'écouter leurs propos vînt
+troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le
+corps carré de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que
+l'édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de
+profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue
+sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il
+demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son
+travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs
+n'avait-il pas été la source?
+
+Huit longues années s'étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui
+avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée.
+Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors
+de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu'à
+lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs
+reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l'oeuvre de
+Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas
+l'écouter et lui ferma sa porte. Hélas! la pauvre femme n'eut point
+l'occasion de tenter une nouvelle épreuve; une courte maladie l'enleva à
+l'affection de son fils.
+
+Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l'amour de
+Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se
+sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s'intéressât à
+lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la
+nourriture du coeur; personne à aimer!
+
+Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation
+qui venait de s'élever entre ses ouvriers.
+
+--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de
+s'exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s'amuse à les mettre en
+morceaux.
+
+--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.
+
+--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'église cette nuit? demanda
+un troisième.
+
+--Pas moi, certes!
+
+--Ni moi.
+
+--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour
+affronter les esprits de l'enfer.
+
+--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la
+compagnie.
+
+--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses sérieuses, répondit
+Greffin visiblement contrarié.
+
+--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portée hier soir
+dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher
+une querelle.
+
+--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait
+de mieux!
+
+--Eh bien, voilà! dit le sculpteur.
+
+Et il se frappa le cou du tranchant de la main.
+
+--Elle est brisée? demandèrent les ouvriers en choeur.
+
+--On lui a tranché la tête! répondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il,
+que Kerlaz avait reçu l'ordre de passer la nuit dans l'église. Je
+m'apprêtais à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garçon
+s'est avancé à ma rencontre avec une mine à faire trembler. Une bosse
+affreuse lui cachait la moitié d'un oeil.
+
+--Il est tombé? demanda-t-on.
+
+--Non; mais il s'est battu.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il paraît qu'il
+s'éclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il
+prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui
+est un rude compère et qui n'a pas peur, s'est approché de lui tout
+doucement. Mais au moment où il allongeait la main pour l'empoigner, il a
+reçu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux:
+bonsoir! l'esprit était parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je
+ne tiens pas à être défiguré, j'ai pris la ferme résolution de ne pas
+monter la garde dans l'église.
+
+--Je vous éviterai cette peine, dit François qui s'était approché du groupe
+des parleurs. Je veillerai moi-même, cette nuit, à la sûreté de l'église.
+J'entends que désormais il ne soit plus question de toutes ces histoires
+ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin
+de vous.
+
+François s'avança à grands pas vers la maison qu'il occupait à l'extrémité
+du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il
+s'approcha d'une table et se mit à écrire, sous la dictée de son coeur. Il
+ferma sa lettre et la donna à l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le
+seuil de la porte.
+
+--Morbrun, lui dit-il d'une voix émue, vous connaissez la maison de Pierre
+Vardouin. Courez à Bretteville, et tâchez de remettre ce billet entre les
+mains de Marie.
+
+--Mais vous n'ignorez pas que le maître de l'oeuvre ne permet à personne
+d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille?
+
+--Je m'en rapporte à votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce
+billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.
+
+François s'assit sur un banc placé devant la maison et regarda s'éloigner
+Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidité d'un
+lièvre poursuivi par une meute.
+
+Ce n'était pas un garçon à sentiments bien vifs. La tête jouait un plus
+grand rôle que le coeur dans son affection pour François. Homme d'esprit
+lui-même, il se faisait un honneur d'obéir aux volontés d'un maître
+intelligent. Bref c'était un de ces caractères portés naturellement au
+bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutôt
+qu'une vertu.
+
+Tandis que Morbrun dévorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingénieux
+pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Dès qu'il fut devant la
+maison du maître de l'oeuvre, il prit la désinvolture et la voix d'un homme
+aviné. Tout en trébuchant et maugréant à la façon des ivrognes, il vint
+rouler avec force contre la porte extérieure. Le bruit de sa chute attira
+du monde. Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de lui.
+
+--Qui est là? dit une voix de jeune fille.
+
+--Quelqu'un qui désirerait parler à Pierre Vardouin, répondit le sculpteur
+avec accompagnement de fioritures d'ivrogne.
+
+--Il est sorti.
+
+--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur
+ses jambes.
+
+Puis, tirant la lettre de sa poche:
+
+--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a
+chargé de vous remettre.
+
+Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais
+la fenêtre était trop élevée au-dessus du sol. Alors elle ôta prestement le
+cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une
+minute le cordon fut descendu, la lettre attachée et introduite dans la
+chambre. Marie fit un geste de remercîment à Morbrun et referma la fenêtre.
+Son coeur battit violemment, quand elle décacheta la lettre; et ses yeux se
+remplirent de larmes, à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. Voici ce
+que lui disait François:
+
+ «Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse?
+ Pensez-vous toujours à votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez
+ imaginer combien de fois j'ai maudit le jour où je me suis engagé,
+ au pied du Christ, à mériter votre estime et celle des hommes! Que
+ me sert la gloire? Cette vaine renommée, je la donnerais pour un
+ instant passé auprès de vous. On répète autour de moi que mon
+ oeuvre est belle. Les mères seraient jalouses de voir leurs enfants
+ recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous
+ ces éloges que j'avais tant désirés, loin de me satisfaire, ils me
+ brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement
+ mon travail, ils semblent par cela même m'éloigner encore de vous.
+ Moi qui aurais voulu passer ma vie auprès de vous! Moi qui n'aurais
+ demandé pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre!
+
+ «Il ne m'est donc plus permis d'écouter votre voix, de serrer votre
+ main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif
+ d'affection; mon âme est pleine de douleurs, et je n'ai personne
+ avec qui pleurer!... Ma mère, ma pauvre mère! elle n'est plus là
+ pour me donner des consolations. Je n'ai même plus la force de la
+ résignation. Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne sais quelle
+ voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute,
+ l'inquiétude me torturent à chaque heure du jour et de la nuit.
+ J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est
+ déjà plus un pressentiment. On m'a dit que votre père veut vous
+ marier. Ce bruit-là est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime
+ de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre père vous
+ enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force
+ à l'autel. Cette pensée me brise le coeur, et je ne me sens plus
+ maître de ma volonté. Marie, ayez pitié de moi! Il faut que je vous
+ parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe,
+ dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. Ce soir, je vous
+ attendrai auprès de l'église de Norrey. Venez, lorsque le soleil
+ aura disparu à l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre
+ ami...
+
+ «Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est
+ quand il désespère de vous voir. Votre présence le guérira. Ne
+ craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même nous
+ entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos
+ pieds, à côté de celle de mon père. Adieu, Marie! Pardonnez-moi;
+ mais ne me refusez pas!»
+
+La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner à l'émotion que lui
+causaient les plaintes de François. On venait de refermer brusquement la
+porte de la rue, et les pas de son père résonnèrent pesamment sur les
+degrés de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de
+passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin était déjà dans la
+chambre.
+
+--Ces pleurs-là n'auront donc pas de fin? dit le maître de l'oeuvre d'une
+voix dure.
+
+--Je pensais aux jours de mon enfance, répondit Marie en essayant de
+sourire.
+
+--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander
+au passé, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu
+connaîtras le prix des larmes.
+
+--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.
+
+--Voilà précisément le mal, continua Pierre Vardouin en déposant son
+manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et
+abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise éducation! Ils n'ont plus de
+courage dans les jours malheureux.
+
+--Il y a des exceptions, soupira Marie.
+
+--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberté peut-être?
+
+--Vous m'enfermez à clef.
+
+--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gré de ta franchise. J'oubliais
+que les filles se fatiguent de l'autorité paternelle, quand elles ont
+dépassé vingt ans.
+
+En disant cela, Pierre Vardouin se mit à sourire. Marie, encouragée par son
+air affable, eut une lueur d'espérance. Elle courut vers son père et lui
+fit mille caresses.
+
+--Vraiment! mon père, dit-elle en cherchant à lire dans ses yeux, vous
+auriez l'intention?...
+
+--De te marier... Qu'y a-t-il là d'étonnant?
+
+Marie poussa un cri de joie. Cette révélation répondait au plus cher de ses
+désirs.
+
+--Tu consens donc à quitter ton vieux père? dit le maître de l'oeuvre en
+passant doucement la main dans les cheveux de sa fille.
+
+--Tôt ou tard, mon père, il le faudra bien.
+
+--Et: mieux vaut tôt que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le
+proverbe.
+
+Marie ne chercha point à répondre à cette plaisanterie. Elle se serait
+d'ailleurs mal défendue. Son visage était rayonnant.
+
+--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle à son père.
+
+--Aujourd'hui même.
+
+--Il vous a dit combien il a souffert?
+
+--Sans doute. Le pauvre garçon attendait depuis si longtemps. Il s'est jeté
+à mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: «Dans peu de jours, lui
+ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des
+hommes.»
+
+Les joues de Marie se couvrirent d'une pâleur mortelle.
+
+--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse.
+
+--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'échevin.
+
+--Ce n'est pas lui! s'écria la jeune fille en laissant tomber sa tête dans
+ses mains. Ah! vous êtes cruel, mon père.
+
+--Quoi! tu pensais encore à l'autre?
+
+--Il a ma parole, répondit simplement Marie.
+
+--Il n'y tient guère, crois-moi. S'il t'aimait sincèrement, est-ce qu'il
+aurait mis huit ans, et plus, à construire l'église de Norrey?
+
+--Il n'a fait que son devoir.
+
+--Oui; mais il est plus épris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant.
+On le salue du nom de maître illustre; tout Bretteville va admirer son
+travail... On me délaisse moi! pour ce misérable apprenti, qui sait à peine
+bégayer son art... La fumée de l'orgueil lui dérobe le souvenir de ce qu'il
+nous doit. Il rêve déjà une alliance plus relevée. Il te dédaigne.
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--Il ne pense plus à toi; j'en ai des preuves.
+
+Indignée de la conduite de son père, Marie fut tentée de le confondre en
+mettant sous ses yeux la lettre de François. Mais elle s'arrêta à temps,
+dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant.
+
+--Quel est donc le mérite de François? poursuivit Pierre Vardouin. On lui
+prodigue les éloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il
+de la naissance?
+
+--Mais je l'aime! s'écria Marie d'un ton déchirant.
+
+Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille était
+attaché à la satisfaction de son amour pour François. Son premier, son bon
+mouvement, celui que lui dictait son instinct de père, allait peut-être lui
+arracher un consentement. Marie attendait son arrêt en frémissant,
+lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de
+Pierre Vardouin et paralysa son élan généreux.
+
+--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que
+l'église de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en
+comparaison de celle de François!
+
+Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien
+n'a plus qu'à déposer ses instruments d'expérimentation en attendant la fin
+du désordre. Ne doit-il pas en être de même du moraliste? Que viendrait
+faire sa science en présence des cataclysmes du coeur humain? Sa méthode,
+si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages
+qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'anéantir les
+affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de
+la statistique, qu'il constate une monstruosité de plus.
+
+La jalousie de Pierre Vardouin s'était réveillée, plus active, plus
+effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de haïr François de toutes
+les forces de son âme. Il embrassait dans son inimitié tout ce qui pouvait
+porter quelque intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard terrible à
+sa fille et sortit en blasphémant.
+
+Marie profita de son absence pour s'abandonner librement à sa douleur. Il
+était trop évident à ses yeux qu'elle n'avait plus à espérer que dans la
+miséricorde de Dieu. Elle attendit avec résignation le retour de son père.
+Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot
+ne fut échangé entre le père et la fille. Marie retenait à peine ses
+sanglots.
+
+Cependant la nuit commençait à remplir tout de son ombre, et l'heure du
+rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilége si
+elle n'eût pas tenté l'impossible pour aller donner des consolations à
+François. Elle sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. Son père
+sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience
+fébrile les moindres mouvements du maître de l'oeuvre.
+
+Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, prit son manteau et
+descendit l'escalier avec précipitation.
+
+Au bruit épouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du
+degré d'irritation de son père. Elle s'approcha de la fenêtre et le suivit
+des yeux aussi longtemps que l'obscurité le lui permit. Puis elle se
+demanda par quels moyens elle parviendrait à s'échapper de la maison. Ses
+mouvements indécis témoignaient du peu de succès de ses recherches. Soudain
+le feu de la résolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et
+descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent
+vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.
+
+--Mes pressentiments ne m'ont pas trompée! s'écria-t-elle. Dans sa colère,
+il a oublié ses précautions habituelles... Je suis libre!
+
+En même temps elle attirait la porte, qui gémit péniblement sur ses gonds.
+
+--Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, mais François va savoir
+que je l'aime encore!
+
+Et la courageuse fille se mit à courir dans la direction du village de
+Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher à sa
+rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment de côté et
+chercha une cachette derrière une haie d'aubépine.
+
+Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps
+à autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisées,
+brillante comme un miroir d'argent qui réfléterait les rayons du soleil. Au
+moment où Marie se croyait le mieux à couvert, un des gros nuages se
+déchira, et des flots de lumière se répandirent sur la route et sur la
+campagne.
+
+Deux cris de joie signalèrent cette victoire de l'astre sur les ténèbres.
+Dans l'homme qui lui avait causé tant d'effroi, Marie venait de reconnaître
+François.
+
+Les deux jeunes gens échangèrent un rapide regard et se jetèrent dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'écria François, quand il
+se fut rendu maître de son émotion.
+
+--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie.
+
+--Vous êtes bonne, répondit François en déposant un baiser sur le front de
+la jeune fille.
+
+--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement,
+comme de grands parents.
+
+--Où faut-il vous mener?
+
+--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre.
+
+--Vous exagérez...
+
+--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne
+vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous
+admirer.
+
+--En effet, voilà huit ans que je souffre!...
+
+--Est-ce un reproche? dit Marie.
+
+--Pour cela, non, répondit François. Vous n'avez fait que votre devoir en
+me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre père devait-il se montrer
+si impitoyable?
+
+--Oh! ne me parlez pas de mon père! interrompit Marie. Soyons tout entiers
+au bonheur de nous voir!
+
+Ils étaient arrivés au détour du sentier, et l'église se dressait devant
+eux dans toute sa magnificence.
+
+--Dieu, que c'est beau! s'écria Marie. Oh! que je suis contente, que je
+suis fière de vous, François!
+
+En, même temps elle enlaça ses deux bras autour de son cou et lui prodigua
+mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes
+de bonheur firent oublier à François ses huit années de souffrance. Ses
+yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de félicité, se promenaient
+avec amour de Marie à l'édifice en construction, et ses lèvres cherchaient
+en vain des mots qui répondissent aux sentiments qui remplissaient son âme.
+
+Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes béatitudes, si
+fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientôt suivies d'une tristesse
+mortelle. Le front de François s'inclina, chargé de langueur.
+
+Et n'est-ce pas le propre des natures élevées d'associer au bonheur présent
+un pénible souvenir, de ne jamais goûter une joie, un plaisir sans y
+trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, à l'aïeul qui n'est
+plus!
+
+--Que je suis heureux! s'écria-t-il d'une voix émue... Si ma mère pouvait
+partager ma joie!
+
+Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle aperçut alors deux
+petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se
+rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon.
+
+--Prions! dit Marie en tombant à genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir
+oublié les morts.
+
+--Marie, s'écria tout à coup François, n'avez-vous pas entendu du bruit?
+
+--Je ne sais. Mais je ne puis m'empêcher de trembler. Il me semble que la
+nuit est glaciale. L'obscurité augmente de plus en plus... J'ai peur,
+François!
+
+--Tranquillisez-vous; je suis là pour vous protéger, répondit le jeune
+homme en couvrant Marie d'un épais manteau qu'il avait tenu jusque-là sur
+son bras.
+
+--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et séparons-nous. Mon
+père peut rentrer d'un instant à l'autre. Vous figurez-vous bien sa colère,
+s'il ne me trouve pas à la maison?
+
+--On jurerait qu'il y a de la lumière dans la tour, interrompit François.
+
+--C'est peut-être un reflet de la lune, dit Marie.
+
+--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme.
+
+Il se dirigea vers l'église.
+
+--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix.
+
+--Les ouvriers, continua François, prétendent que ce sont des esprits. Je
+croirais plus volontiers à la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais
+bientôt avoir sondé ce mystère.
+
+--Ne vous exposez pas! s'écria Marie en cherchant à retenir son ami.
+
+--Ne craignez rien, répondit-il. Je serai bientôt de retour.
+
+A ces mots, il entra résolûment dans l'église et prit un ciseau laissé là
+sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin.
+
+Marie l'avait suivi dans la nef, en proie à une vive terreur. Elle
+s'agenouilla sur une dalle et commença une fervente prière. Le jeune homme
+montait rapidement les marches du petit escalier de la tour.
+
+Arrivé au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui
+lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses
+doigts. François ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna
+fortement le bras de l'inconnu et l'entraîna avec vigueur.
+
+--Je te tiens enfin! s'écria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu
+n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te
+nommes.
+
+Le prisonnier sortit de la pénombre et parut dans un demi-jour. Le jeune
+homme lâcha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.
+
+C'était Pierre Vardouin.
+
+Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.
+
+--Que faisiez-vous là à cette heure? demanda enfin François, dont la
+poitrine se soulevait par bonds violents.
+
+--N'est-il pas permis au maître de visiter le travail de son élève?
+
+--Mais vous brisiez des sculptures! reprit François avec indignation. Vous
+n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de
+Marie!
+
+--Proclame partout que ton église a été construite sur mes plans, dit
+Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie à l'autel.
+
+--Que je fasse cette infamie? s'écria le jeune homme, chez qui l'orgueil de
+l'artiste se réveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir!
+
+--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux.
+
+Et, plus prompt que l'éclair, il se précipita sur le jeune homme, qu'il
+étreignit de ses bras nerveux. François, pris à l'improviste, n'eut pas le
+temps d'opposer de résistance. Il fut soulevé et porté sur le bord de la
+plate-forme.
+
+--Réfléchis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abîme.
+
+François ne répondit pas. Il avait réussi à dégager celle de ses mains qui
+tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
+Vardouin, qui lâcha prise. Et François roula dans le vide. Son corps
+rencontra un restant d'échafaudage, s'y arrêta un instant, puis rebondit et
+vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd.
+
+Cependant la lune éclairait de ses tristes reflets l'intérieur de l'église.
+
+Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongée de François
+la frappa de terreur. Elle se leva, pâle comme une morte, et s'approcha, en
+chancelant, de la porte qui donnait accès à la tour.
+
+Au moment où elle mettait le pied sur la première marche, la figure sombre
+de Pierre Vardouin s'offrit à ses regards. Elle faillit tomber à la
+renverse; mais elle retrouva subitement toute son énergie à la pensée du
+danger que François avait couru. Et saisissant une des mains du maître de
+l'oeuvre:
+
+--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de François?
+
+--Le malheureux s'est tué! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux
+sous le regard pénétrant de sa fille.
+
+Marie bondit hors de l'église et courut au pied de la tour.
+
+Le corps de François était étendu à terre. Sa tête reposait sur le tertre
+d'une tombe, comme s'il se fût endormi pour toujours sur la couche des
+morts.
+
+Marie se jeta à genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme.
+
+--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine
+expression de reconnaissance.
+
+--Qui est là? soupira faiblement le jeune homme.
+
+--C'est moi; c'est votre Marie.
+
+--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les
+yeux.
+
+--Ne parlez pas ainsi! répondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant
+que votre tête repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir...
+Oh! personne ne m'enlèvera mon trésor!
+
+--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre
+église, je ne l'achèverai donc pas?... Que personne ne la termine...
+qu'elle reste inachevée, comme ma destinée!
+
+--Si vous m'aimez, François, vous reprendrez courage... Mon père est parti
+pour chercher du secours...
+
+--Votre père! s'écria François avec horreur.
+
+--Quoi? dit Marie plus pâle que son amant.
+
+--Je lui pardonne tout, murmura François.
+
+Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait
+épuisé, et sa tête retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille.
+Folle de douleur et d'amour, Marie serra François contre sa poitrine et lui
+donna un baiser brûlant. Le jeune homme se ranima sous cette étreinte
+passionnée, et ses yeux reprirent tout leur éclat.
+
+--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi.
+
+--Je vous abandonnerais!...
+
+--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous épargner cet horrible
+spectacle.
+
+--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore?
+
+--Mon père était ainsi quand il tomba du haut de son échafaudage. Il nous
+parla avec force... puis... tout d'un coup...
+
+--Oh! vous me désespérez, François! s'écria Marie en éclatant en sanglots.
+
+--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit François. Toutes ces étoiles
+qui brillent au-dessus de nos têtes, ce sont les cierges de mes
+funérailles, les funérailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien
+vivre, vivre pour vous, pour mon église, pour ces beaux astres! Nous
+aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous
+reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'églantier
+où vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous
+les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main,
+Marie... Encore un baiser!
+
+Marie approcha ses lèvres de celles du jeune homme.
+
+Quand elle releva la tête, l'ange de la mort avait passé entre les deux
+amants; et l'âme de François était allée rejoindre celle de sa mère.
+
+Absorbée qu'elle était dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son
+père qui revenait de laver sa blessure à une source voisine. Pierre
+Vardouin l'ayant appelée, elle leva vers le maître de l'oeuvre ses yeux
+égarés. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait
+d'apercevoir le front meurtri de son père; et, de là, son regard s'était
+abaissé fatalement sur le ciseau que François tenait encore dans la main
+droite.
+
+L'affreux mystère s'était fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri
+d'horreur et tomba presque inanimée aux pieds de François.
+
+ * * * * *
+
+Marie eut le malheur de survivre à son amant. A cette époque, on n'avait
+pas encore appris à se soustraire au désespoir par une mort volontaire.
+
+Douce, affectueuse comme par le passé, la jeune fille continua d'habiter
+sous le même toit que son père. Plus elle le voyait triste et rongé par les
+remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En présence d'un
+tel dévouement, le maître de l'oeuvre vécut dans la persuasion que sa fille
+ne se doutait pas de l'affreuse vérité.
+
+Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire à l'idée de voir les plus
+belles années de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitié
+de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir heureux.
+
+Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se révolta. Elle répondit
+simplement:
+
+--L'église de Norrey n'est pas achevée. C'est là le délai que vous m'aviez
+imposé pour mon mariage. J'attendrai!
+
+Ce refus porta un coup funeste au vieux maître de l'oeuvre. Ses facultés
+baissèrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risée et le jouet
+des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle
+consentait à mettre ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé.
+
+Il y a certes plus de grandeur à supporter une telle existence qu'à monter
+sur le bûcher des persécutions; et les martyrs, dont les religions ont le
+plus le droit de s'énorgueillir, sont peut-être ceux-là même qui ont le
+courage de vivre tout en ayant la mort dans l'âme.
+
+A partir de la mort de son père, le temps que Marie ne consacra pas à
+visiter les malheureux, elle le passa à prier sur la tombe de François.
+Souvent, après l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas
+vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc
+de gazon où nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de
+François. Alors sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur et
+d'espérance, et des larmes amères coulaient de ses yeux.
+
+Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de prédilection, où
+promener nos regrets et exhaler notre douleur?
+
+On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes,
+pendant que l'on préparait le navire qui devait protéger sa fuite, tournait
+souvent ses regards du côté de la ville éternelle. Que lui disaient alors
+ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son
+front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses
+yeux humides, il semblait lui demander d'abréger son supplice.
+
+La prière de Marie fut mieux entendue de la Divinité que celle de
+l'ambitieux.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+Visite chez l'ex-magistrat.
+
+
+--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas été achevée, dit Léon en
+sortant du cimetière. Elle attend encore sa pyramide.
+
+--Les dernières volontés de François ont été respectées, répondit M.
+Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son
+chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'après le mauvais état de la toiture.
+
+--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit
+Victor... Si l'on répandait le bruit que l'âme de François vient se
+plaindre le soir du triste délabrement de son église?
+
+--J'y songerai, répondit M. Landry en souriant. Vous avez là une excellente
+idée.
+
+Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de
+Bretteville. Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité du village, leur
+cicérone s'arrêta devant une maison de peu d'apparence précédée d'un
+jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse des
+fleurs.
+
+--Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous
+pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la
+science...
+
+Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres à la vieille
+Marianne, sa cuisinière. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
+bonheur qu'un solitaire, retiré volontairement du monde, doit goûter
+lorsqu'il est arraché à ses méditations par des amis qu'il estime.
+
+--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs taillés en forme de
+pyramide? Mauvais goût, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a
+laissés mon père, tels je les ai conservés. Le brave homme aimait à tailler
+ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'était de
+mode à l'époque. Par esprit d'imitation, peut-être aussi pour conserver à
+cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me
+suis mis à prendre de grands ciseaux et à faire la toilette de ces pauvre
+ifs.
+
+A cet instant, la cuisinière cria du seuil de la porte:
+
+--Monsieur est servi!
+
+--En ce cas, messieurs, je vous invite à me suivre au réfectoire, dit M.
+Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.
+
+La salle à manger de M. Landry était simple, mais d'un goût parfait.
+
+On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement sculpté, une table
+monopode avec des guirlandes de fleurs également taillées dans le bois, des
+chaises à pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le même
+style, quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs vases du
+Japon, placés sur la cheminée.
+
+Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis
+que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui
+l'entouraient.
+
+La conversation s'engagea sur ce ton demi-sérieux, demi-plaisant, qui a
+tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art,
+de la littérature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eût paru bien
+fade à plus d'un de nos poëtes à la mode et peut-être hélas! à plus d'une
+de nos jolies femmes.
+
+Les deux artistes se retirèrent dans leur chambre, enchantés de leur hôte.
+Ils ne tardèrent pas à s'endormir et leur imagination, échauffée par un
+repas excellent, les fit assister à des scènes étranges qui auraient pu, à
+elles seules, défrayer tout un conte d'Hoffmann.
+
+Léon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide
+et commencer autour de lui une ronde dévergondée; Victor voyait avec effroi
+la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher
+le poisson que Neptune tenait à la main et le jeter dans la poêle à frire.
+
+Ils étaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa à leur
+porte. Ils se réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la
+chambre.
+
+--Voilà comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi
+m'est-il arrivé souvent de manquer le départ des voitures.
+
+--Quoi! la voiture serait passée? s'écrièrent les deux jeunes gens en
+sautant à bas du lit.
+
+--Oui. Vous êtes mes prisonniers.
+
+--Et le geôlier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir,
+répondit Léon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous
+faisait un devoir de partir aujourd'hui.
+
+--Mais la voiture? objecta M. Landry.
+
+--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglière,
+dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons à pied.
+
+--Alors je vous accompagnerai.
+
+--Nous n'y consentirons jamais...
+
+--L'exercice est salutaire à tout âge, interrompit M. Landry. Pendant que
+vous achèverez votre toilette, j'improviserai un déjeuner.
+
+Trois heures après, nos voyageurs arrivaient aux premières maisons de
+St-Léger. M. Landry s'arrêta et saisit avec émotion les mains des deux
+artistes.
+
+--C'est ici qu'il faut nous séparer, dit-il tristement.
+
+--Déjà! s'écria Victor.
+
+--Vous êtes fatigué? dit Léon.
+
+--Il m'est pénible de vous quitter, répondit M. Landry, car je commençais à
+vous aimer. Je me serais bientôt arrogé le droit de vous donner des
+conseils; de vous dire, à vous, Léon, de combattre avec énergie votre
+malheureuse disposition au découragement; à vous, Victor, de savoir mettre
+parfois un frein à votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hélas!
+mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait
+jamais se quitter et se quitter aussitôt, n'est-ce pas la vie? Nous aurions
+le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent entre elles n'étaient
+jamais condamnées à se séparer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le
+bras dans la direction du cimetière de St-Léger, encore doit-on se croire
+heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle séparation.
+
+Les deux artistes n'insistèrent pas davantage pour retenir M. Landry.
+
+Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.
+
+Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et
+se remirent tristement en route.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'HÔTEL FORTUNÉ
+
+
+
+
+I
+
+Le Rêve.
+
+
+A moitié route environ de Caen à Bayeux, le voyageur qui se dirige vers
+cette dernière ville rencontre sur la droite, au bas de deux côtes assez
+roides, une maison dont la façade, tournée du côté du chemin, regarde une
+prairie qui semble s'étendre à perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le
+site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les
+yeux de l'aspect monotone des terres en labour.
+
+Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui
+sépare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentée par un petit
+ruisseau, les canards jouissent des délices du bain, tandis que les porcs,
+moins délicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des
+engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou
+replié et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue
+auprès de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris
+avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprès de la barrière, c'est
+un chien de garde qui tend sa chaîne en aboyant.
+
+Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un âne ne semble
+préoccupé que du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé à
+n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence.
+Mais voilà que l'apparition de la redoutable maîtresse Gilles vient jeter
+l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur ne trahit son émotion; il
+demeure impassible. Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de ses
+idées; l'étude de la philosophie exigeant une parfaite possession de
+soi-même.
+
+--Bah! s'écrie la grosse fermière avec étonnement, Jacquot est déjà revenu
+des champs! Il est même débridé, comme si cette paresseuse d'Élisabeth
+s'était levée avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est à n'y
+pas croire!
+
+Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arrière pour
+chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne
+d'Audrieu.
+
+--Élisabeth! Élisabeth! cria maîtresse Gilles d'une voix qui retentit dans
+la cour et dans tous les coins de la maison.
+
+--Que voulez-vous, maîtresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la
+moitié du corps en dehors de la fenêtre de la mansarde.
+
+--Vous êtes bien matinale aujourd'hui! répondit maîtresse Gilles.
+
+--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une
+ironie dans ces simples paroles... je suis prête à l'instant.
+
+--Très-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la
+ville, répliqua la fermière.
+
+--Je m'habille pour la première fois.
+
+--Par l'âme de feu ma mère! j'aurais dû m'en douter! s'écria maîtresse
+Gilles avec colère; la paresseuse!... la paresseuse!
+
+Tandis que la fermière exhalait sa rage dans de véhémentes imprécations,
+Élisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour.
+
+--Me voilà, dit la jeune fille en s'avançant timidement vers sa maîtresse.
+
+--Vous voilà! vous voilà! Vous attendez peut-être qu'on vous complimente?
+reprit maîtresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui
+se lève deux heures après le soleil pour aller traire les vaches! Vous
+n'êtes qu'une fainéante, une propre à rien, qui n'a pas honte de voler le
+pain d'honnêtes gens!
+
+--Maîtresse, j'étais souffrante...
+
+--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye
+dix écus tous les ans, à la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante?
+s'écria maîtresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui
+aient le temps d'être malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre
+espèce doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,
+moi? continua maîtresse Gilles en appuyant fièrement ses deux poings sur
+ses hanches, de manière à faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais
+reculé devant la besogne ou regretté que la moisson fût trop abondante?
+Ai-je bonne mine, oui ou non? Voilà pourtant soixante ans que je me passe
+du médecin; et j'espère bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le
+lendemain du jour où je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la
+luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce
+que, si vous savez être coquette avec les garçons, vous n'apprendrez jamais
+comment il faut travailler pour élever sa petite famille et lui laisser du
+pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle là-haut.
+
+Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Élisabeth courba
+la tête et se mit à pleurer.
+
+--Des larmes maintenant! s'écria la fermière. Ah! pleurez donc; et croyez
+que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maîtresse Gilles,
+allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner à entendre que je ne saurais
+pas m'attendrir à l'occasion: j'ai pitié des boiteux, des manchots et
+surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras,
+on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumône que
+de ne pas faire sa besogne!
+
+--Maîtresse Gilles, répondit Élisabeth en s'essuyant les yeux du coin de
+son tablier, je tiens à gagner le pain que je mange...
+
+--On ne s'en aperçoit guère!
+
+--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mère...
+
+--Ce n'est pas un mal de penser à sa mère, interrompit maîtresse Gilles sur
+un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voilà déjà trop
+de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider à seller
+Jacquot... Mais où diable est-il? Je suis sûre de l'avoir vu là, à deux pas
+de moi, il n'y a pas cinq minutes.
+
+--Je l'aperçois, dit Élisabeth en allongeant le doigt dans la direction
+d'une charrette placée à l'autre extrémité de la cour.
+
+--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maîtresse Gilles.
+Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin...
+Courez vite.
+
+La jeune fille essaya d'exécuter les ordres de la fermière. Mais elle fut
+bientôt obligée de s'arrêter. Elle sentait que les jambes lui manquaient,
+et elle appuya la main contre son coeur, de manière à en comprimer les
+battements. Ce que voyant, maître Jacquot, en tacticien consommé, laissa
+maîtresse Gilles s'approcher à deux pas de lui, s'embarrasser les jambes
+dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou.
+Aussitôt il ne fit qu'un bond et décampa, par l'espace qui restait libre,
+entre la haie du jardin et la charrette. Maîtresse Gilles poussa un cri de
+colère en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de
+la cour. Mais le malin animal avait tort de se réjouir sitôt de sa
+victoire. Un garçon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par
+derrière, le saisit fortement à la croupe et le tint dans cette position
+humiliante jusqu'à ce que maîtresse Gilles et Élisabeth eussent apporté les
+cannes[1] à lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa
+dans les dents.
+
+ [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en
+ basse Normandie pour traire les vaches.]
+
+--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit sévèrement
+maîtresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille.
+Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller à pied.
+
+Trop prudente pour répondre et trop fière pour recevoir des ordres
+humiliants, Élisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas
+avoir entendu la dernière injonction de sa maîtresse. Elle passa les guides
+à son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derrière elle
+le récalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivée au haut de la
+côte, moitié pour reprendre haleine, moitié pour s'abandonner à ses tristes
+pensées, elle s'arrêta à l'entrée du petit chemin qui devait la conduire
+dans l'herbage où paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le
+dos de Jacquot, enchanté du répit qu'on voulait bien lui accorder, elle se
+prit à réfléchir. Un vieux chêne, qui se dressait sur la crête du fossé et
+se penchait sur la route, protégeait la jeune fille contre les rayons déjà
+brûlants du soleil. Les yeux d'Élisabeth suivaient tristement les nuages
+cotonneux qui effaçaient de temps à autre le bleu du ciel. Comme eux, sa
+pensée traversait l'espace et cherchait la terre regrettée, le pays où
+s'étaient passées ses jeunes années. Elle revoyait la maison où filait sa
+mère, où son père, revenu de sa rude journée de travail, la soulevait dans
+ses bras pour la porter à ses lèvres et oublier sa fatigue dans ce doux
+baiser paternel. Tout à coup le refrain d'une ronde champêtre la fit
+tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme à feu
+réveille les échos d'une solitude. Elle se retourna et aperçut une vachère
+qui sortait du champ voisin.
+
+--Bonjour, Élisabeth, dit cette fille.
+
+--Bonjour, Françoise, répondit-elle. Vous m'avez fait bien peur.
+
+--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel
+amoureux que vous, reprit Françoise avec une nuance de jalousie. Au
+surplus, je ne m'en plains pas; car, à ce jeu-là, on perd souvent sa
+tranquillité.
+
+--Viens, Jacquot, dit Élisabeth en tirant l'âne par la bride.
+
+--Vous êtes bien fière maintenant! continua Françoise avec un méchant
+sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le
+soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine
+que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.
+
+Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait horriblement rougir. Elle
+s'éloigna le plus vite possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait rien
+à ce changement subit d'allure. Françoise la poursuivait encore de ses
+railleries. Élisabeth hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près de la
+barrière de l'herbage où reposaient ses vaches, elle se prit à pleurer
+amèrement.
+
+--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voilà forcée de rougir
+devant Françoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis
+donc perdue! je n'ai plus qu'à mourir, si, malgré mes précautions, je n'ai
+pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?
+
+Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches
+qui l'avaient aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment
+qu'on vint les débarrasser de leur fardeau.
+
+--Les pauvres bêtes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit
+Élisabeth.
+
+Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et entra dans l'herbage, suivie
+de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pré la largeur de sa
+langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage pour venir à la rencontre
+de la jeune fille. Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet
+empressement, qu'il était plus simple d'attribuer au besoin qu'elles
+ressentaient d'être délivrées du trop plein de leurs mamelles. Mais au
+coeur blessé tout est sujet de consolation, et ceux qui ont à se plaindre
+des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont
+l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe
+guère à son chien que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les quelques
+bribes qui composent son dîner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal
+délaissé devient un bon serviteur; on s'aperçoit alors, mais alors
+seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de
+joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse ou de
+désespoir; on aime sa taciturnité et ses airs mélancoliques; on le
+rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus délicats de sa table,
+on le caresse affectueusement; on lui parle même de ses maux, comme s'il
+pouvait vous comprendre. Ces vers:
+
+ «O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous;
+ Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être
+ Sépare ton instinct de l'âme de ton maître!...»
+
+ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eût pas été
+malheureux. Élisabeth obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre être,
+qui nous fait trouver, aux temps de persécution, un véritable plaisir dans
+la société des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et
+l'idée ne lui était pas encore venue que ces pauvres bêtes lui étaient
+reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait
+qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur
+museau humide, elle leur parlait comme à de vieilles amies dont elle aurait
+méconnu jusque-là les bons sentiments.
+
+--Pauvres bêtes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal à
+personne.
+
+Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui
+reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs
+de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevée,
+lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'âne
+portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut que Jacquot était allé brouter les
+jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler,
+crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du côté de l'animal
+indocile. Mais bientôt ses forces la trahirent; car le terrain allait en
+montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de
+grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit
+sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande
+lassitude qu'elle se coucha sur le côté, son bras gauche replié sous sa
+tête. Une brise chaude courait dans les herbes, après avoir passé dans les
+grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui
+viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'échappait des
+haies voisines; la terre était brûlante, l'air était rempli de vagues
+murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas à
+s'endormir sous la voûte d'azur.
+
+Qui pourra déterminer l'instant de raison où commence le sommeil, où finit
+la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le rêve de la rêverie? s'ils
+sont séparés par un abîme, ou s'ils sont unis étroitement?... Élisabeth
+s'était reportée par la pensée aux jours de son enfance; on l'interrompt
+dans sa rêverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle
+agit, elle fait sa tâche journalière, puis elle se repose; et, sitôt que le
+sommeil a fermé ses yeux, la voilà de nouveau dans la maison de son père.
+Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre à la
+première moisson dont elle eût gardé le souvenir. Sa mère ne file plus près
+du foyer demi-éteint, dont elle remuait les cendres pour préparer le repas
+du soir. C'est Élisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement,
+c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est
+elle qui va chercher les légumes dans le jardin, c'est elle qui console et
+qui soigne son vieux père invalide; car il s'est passé de grands événements
+depuis qu'Élisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les
+chaumières ont aussi leurs révolutions. La mère d'Élisabeth repose sous le
+vieil if du cimetière; son père n'a plus la force de travailler; c'est à
+elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le
+village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinée de juillet,
+voilà qu'Élisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au
+vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue où la foule
+afflue. C'est là que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans
+qui vendent leur travail aux fermiers. Élisabeth se mêle au groupe des
+jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet à son corsage
+pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs
+pour cacher les misères de la vie. Un beau jeune homme s'arrête devant
+elle, la considère un instant, puis s'adresse au vieillard et règle avec
+lui les conditions du marché. C'est le fils d'un riche fermier de
+Sainte-Croix; son père l'a chargé de lui ramener une servante pour traire
+les vaches; Élisabeth paraît pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme
+monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derrière
+lui. Le vieux père embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner
+sa maison déserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard où
+se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: «Je te confie mon enfant,
+c'est mon bien le plus précieux; respecte-la comme tu respecterais ta
+soeur; le bon Dieu saura bien t'en récompenser!» Puis la jument prend son
+trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard à la
+vie... Élisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour
+retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se
+retourna pas une seule fois pendant toute la durée du voyage; et c'était
+chose vraiment singulière de voir ces deux jeunes gens si près l'un de
+l'autre, et pourtant si indifférents, comme s'ils eussent ignoré que Dieu
+leur avait réparti la jeunesse et la beauté. Mais les jours se succédèrent,
+et la grande douleur s'effaça. Puis vint le temps de la moisson; les blés
+étaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur
+roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaîté aux repas qu'on
+prenait en plein air! Maîtres et domestiques vivaient dans une douce
+familiarité. Mêmes travaux, mêmes peines, même table! c'était la famille du
+temps des rois pasteurs; c'était l'égalité dans toute sa plénitude. Souvent
+la même coupe de terre servait à deux convives, et le breuvage n'en
+paraissait pas plus amer à Germain quand les lèvres d'Élisabeth s'y étaient
+déjà trempées. Élisabeth à son tour ne pouvait s'empêcher de comparer
+Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de
+Germain étaient plus blonds que les épis dorés, et elle trouvait que les
+yeux de Germain étaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis
+vinrent les veillées; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminée et
+rappelait à ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient à
+ces doux souvenirs. Mais Germain et Élisabeth ne riaient pas; ils se
+regardaient, tout en feignant d'écouter; puis, quand l'histoire avait été
+reprise, abandonnée et reprise une dernière fois, quand le narrateur
+s'endormait à la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la
+pauvre servante s'échappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours,
+et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Élisabeth ne s'y
+montra pas; les cris de joie l'attristaient...
+
+Et là sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place à des
+pensées qui étreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa
+respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inégaux, et
+sa main se crispait comme si elle eût voulu repousser avec force
+l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrèrent un obstacle.
+Élisabeth se réveilla en sursaut et aperçut le gros chien de la ferme, qui
+semblait trouver, à lui passer la langue sur le visage, le plaisir que
+prend un enfant gourmand à lécher un bouquet de fraises.
+
+--Tu ne te gênes pas, mon bon Fidèle, dit Élisabeth en s'amusant à mêler
+ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un
+véritable service en me réveillant; car je rêvais des choses bien
+tristes!... Ah! tu regardes de côté?... Ton maître ne doit pas être loin.
+En effet, le voilà.
+
+La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla
+rejoindre son maître pour le précéder de nouveau en aboyant joyeusement.
+Elle attacha l'extrémité de son tablier à sa ceinture et alla prendre une
+des cannes à lait qu'elle posa sur son épaule. Germain était déjà à ses
+côtés.
+
+--Que faites-vous là, Élisabeth? demanda-t-il.
+
+--Vous le voyez: je remplis ma tâche de tous les jours.
+
+--Quand je suis arrivé, vous étiez assise, et vous vous êtes levée
+subitement à mon approche...
+
+--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du
+maître, interrompit Élisabeth.
+
+--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous être reposée?...
+Élisabeth, Élisabeth! depuis quelques jours j'ai douté de vous; je vous ai
+vue plus d'une fois me lancer des regards où se peignait plutôt la haine
+que l'amitié. Je ne m'étais donc pas trompé! vous m'en voulez? vous ne
+m'aimez plus?
+
+--Mon coeur n'a pas changé, répondit Élisabeth; mais on m'a fait comprendre
+la distance qu'il y a entre nous. Vous êtes mon maître, je suis votre
+servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand
+j'oublie mes devoirs.
+
+La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tête et fit
+quelques pas en pliant sous son fardeau.
+
+--Élisabeth! s'écria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont
+rouges: vous avez pleuré?
+
+--Je ne dis pas non; mais il n'est pas défendu à une servante de pleurer,
+pourvu qu'elle fasse sa besogne.
+
+--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant
+d'arrêter la jeune fille.
+
+--Laissez-moi, répondit-elle; on va trouver que je suis restée trop
+longtemps aux champs. Je serai grondée. On m'a déjà reproché ce matin de
+voler le pain que je mange.
+
+--Qui a pu dire cela? s'écria Germain.
+
+--Votre mère, dit Élisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous
+intéresser à une voleuse!
+
+--Voyons, Élisabeth, ne vous fâchez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma
+mère est un peu vive...
+
+--Je ne l'ignore pas.
+
+--Au fond, c'est une bonne femme...
+
+--Je n'en doute pas.
+
+--Et, malgré ses brutalités, elle vous aime.
+
+--Oui... qui aime bien châtie bien, dit Élisabeth avec amertume.
+
+--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre état de souffrance...
+
+--Elle ne le saura jamais, s'écria Élisabeth; j'aimerais mieux tomber morte
+à cette place que de faire un pareil aveu!
+
+--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me
+jeter aux pieds de ma mère, lui avouer notre faute, lui demander pardon
+pour vous et pour moi?
+
+--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mère; mais elle me
+mettrait honteusement à la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point,
+ajouta Élisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme;
+la scène qui s'est passée ce matin entre votre mère et moi m'a ouvert les
+yeux. Malheur à moi d'avoir été jeune! malheur à moi d'avoir manqué
+d'expérience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je
+ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne
+devais pas vous savoir gré des attentions que vous aviez pour moi, des
+peines que vous m'épargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma
+reconnaissance, ni vous avouer ma préférence pour vous, ni vous sourire,
+non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous étiez mon maître!
+Malheur à moi! car vous êtes riche et vos parents voudront vous marier à
+une riche fermière. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous
+écoutera pas; et vous aurez beau chercher à me retenir près de vous, moi je
+vous fuirai, parce que si je cédais à vos instances, on m'accuserait de
+vous avoir aimé pour votre fortune. Vous-même, vous le croiriez peut-être
+plus tard... O ma mère! Si j'avais eu ma mère près de moi, si elle avait
+existé seulement! L'idée de me représenter devant elle après ma faute me
+l'eût fait éviter... car elle m'avait élevée honnêtement, et je n'étais pas
+née mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevée trop tôt, et le souvenir des morts
+n'est pas assez puissant pour nous arrêter... O ma mère! ma mère! que
+n'étiez-vous-là!
+
+Germain était profondément ému. Il s'approcha de la jeune fille, prit une
+de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise:
+
+--Élisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur
+moi!
+
+Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+Cependant Jacquot s'était rapproché insensiblement du groupe formé par le
+chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idée de vouloir se
+mirer de trop près dans la canne à lait, et Fidèle, qui avait un
+merveilleux instinct pour défendre la propriété, s'élança en aboyant à la
+tête du voleur. Germain se retourna, aperçut l'âne et l'arrêta par le cou
+au moment où il s'apprêtait à fuir. Puis, après avoir placé les cannes à
+lait dans les hottes de bois, il invita Élisabeth à monter sur l'âne.
+
+--Je ne monterai pas, dit Élisabeth.
+
+--Sérieusement?
+
+--Sérieusement.
+
+--Vous êtes fatiguée?
+
+--J'en conviens; mais votre mère m'a défendu de monter sur Jacquot.
+
+--Encore ma mère! dit Germain en haussant légèrement les épaules. C'est un
+tort de ne voir jamais que le mauvais côté des choses, ma chère Élisabeth.
+Ma mère n'est pas méchante; elle a le défaut de tenir trop rigoureusement à
+son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginée que c'est
+par paresse que vous êtes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous
+punir de votre prétendue fainéantise, elle vous a condamnée à marcher à
+pied. Allons, j'espère que vous la connaîtrez mieux un jour, et que vous
+serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante...
+
+--Toute surprise en effet, interrompit Élisabeth avec un peu de malice.
+
+Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal à se rendre
+aux raisons de son amant et à reconnaître qu'elle pouvait bien, en somme,
+avoir porté sur maîtresse Gilles un jugement téméraire. Tant le coeur a
+d'empire sur le raisonnement!
+
+
+
+
+II
+
+Le renvoi.
+
+
+Après le départ d'Élisabeth, au moment où maîtresse Gilles se disposait à
+rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ébranla l'air et fut suivie
+immédiatement d'un bruit sourd et prolongé. La fermière fit un bond,
+s'arrêta sur le seuil de sa porte et considéra avec inquiétude l'état du
+ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon était pur;
+seulement de petits nuages blancs paraissaient à de longs intervalles dans
+l'azur, comme si un peintre maladroit eût laissé tomber son pinceau sur le
+fond de cette toile immense.
+
+--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ça ne peut pas être le
+tonnerre. Les oreilles m'auront tinté!
+
+Rassurée par cette réflexion, maîtresse Gilles entra dans une grande pièce
+enfumée, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Elle versa
+de l'eau dans la marmite, agaça les tisons avec le bout des pincettes et se
+mit à gratter consciencieusement des légumes avec la lame de son couteau,
+lorsque les vitres de la croisée résonnèrent d'une façon étrange.
+
+--Encore le même bruit! s'écria la fermière en sautant malgré elle.
+
+Elle prêta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit à
+la besogne: Mais les vitres de résonner bientôt, et maîtresse Gilles de
+sauter en l'air.
+
+--J'y suis cette fois! s'écria maîtresse Gilles, enchantée de sa
+découverte; boum! boum! c'est bien ça... c'est le canon.
+
+Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la
+fenêtre pour le feuilleter. Aussitôt les vitres de crier:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Toujours le même bruit! dit maîtresse Gilles en tressaillant et tournant
+difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant à ses
+lèvres; voyons... nous sommes dans le mois de juin.
+
+--Boum! boum! boum! crièrent encore les vitres.
+
+--Bon! voilà que je tremble comme une poule mouillée... Ah! nous y voilà:
+22 juin 1786.
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Mais, s'écria maîtresse Gilles après avoir bien réfléchi, ce canon-là
+perd la tête; car le 22 juin, c'est un jour tout à fait ordinaire.
+
+--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maîtresse Gilles, du tout, du
+tout! dit maître Gilles en entrant.
+
+--Imbécile! répliqua immédiatement maîtresse Gilles.
+
+Le fermier ne fit pas la moindre attention à l'apostrophe malveillante de
+sa femme et s'avança, le rire sur les lèvres, jusqu'au milieu de la
+cuisine.
+
+Ce n'était pas un bel homme que maître Gilles, et le fameux roi Frédéric ne
+l'eût certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il
+n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes
+physionomies qui ont le précieux privilége de pouvoir voyager partout sans
+passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en
+vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait
+merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le
+secret en Basse-Normandie. Ses yeux étaient petits et d'un bleu pâle. Il
+était douteux qu'ils se fussent jamais animés; mais ils avaient une
+expression de douceur et de bonté qui faisait oublier la vie qui leur
+manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours,
+quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton complétaient
+l'ameublement de ce visage d'honnête homme. Maître Gilles portait une
+blouse d'un vert foncé qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guêtres
+blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets étaient
+allés, je ne sais où, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers
+étaient couverts de poussière; car il était sorti avant le jour pour se
+rendre au marché de Bretteville-l'Orgueilleuse.
+
+Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se
+frappait en même temps le bout du pied avec son bâton. Les vitres
+résonnèrent de nouveau et répétèrent en coeur:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Ah! tu trouves que je dis des bêtises! reprit maître Gilles en se moquant
+de la fermière, que la dernière explosion avait fait sauter sur sa chaise.
+Crois-tu qu'on va s'amuser à tirer le canon à Caen pour faire peur aux
+moineaux qui mangent les cerises de notre jardin?
+
+--Es-tu sûr que ce soit le canon?
+
+--Parbleu!
+
+--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fête...
+
+--Non, mais un jour de réjouissance, interrompit maître Gilles d'un air
+fin.
+
+--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, répliqua la fermière; il faut que tu
+sois allé au cabaret?
+
+--Je n'aurais guère eu le temps d'y aller, puisque me voilà déjà revenu de
+Bretteville.
+
+--Qu'est-ce que tu as fait à Bretteville?
+
+--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon à Caen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach.
+
+--Les Anglais ne sont pas débarqués? demanda maîtresse Gilles avec
+inquiétude.
+
+--Si pareil malheur était arrivé, je ne te répondrais pas en riant.
+
+--Alors, c'est un événement heureux?
+
+--En peux-tu douter?... Le roi est à Caen!
+
+--Le roi de France! s'écria maîtresse Gilles avec admiration.
+
+--Lui-même.
+
+--Louis XVI?
+
+--Louis XVI: un bien brave homme, à ce qu'on dit!
+
+--Alors il faut atteler la jument noire à la charrette, reprit maîtresse
+Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ça doit être bien beau, un
+roi?
+
+--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ça doit être tout couvert d'or!
+
+--Et ça boit et ça mange comme nous?
+
+--Apparemment, puisqu'on m'a affirmé qu'il a soupé hier chez la duchesse
+d'Harcourt.
+
+--Et tout le monde peut le voir?
+
+--Tout le monde! On me racontait ce matin, à Bretteville, qu'il ordonne à
+son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir à son aise. Il
+distribue des aumônes aux pauvres; il a même accordé la grâce de six
+déserteurs enfermés dans les prisons de Caen.
+
+--C'est dommage que nous n'ayons pas de déserteurs dans notre famille!
+murmura maîtresse Gilles.
+
+--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari.
+
+--Rien.
+
+--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maître Gilles.
+
+En même temps il déposa son bâton sur une chaise, s'assit sur un des bancs
+et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table.
+
+--Tu vas me servir à déjeuner, n'est-ce pas, petite femme?
+
+Cette qualification fut acceptée aussi naïvement qu'elle avait été donnée.
+Flattée de l'épithète, maîtresse Gilles s'empressa d'apporter devant le
+fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa même la
+complaisance jusqu'à tirer du cidre au tonneau. Maître Gilles contemplait
+sa femme avec étonnement; et, comme il n'était pas habitué à de pareilles
+attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser à boire sans
+souffler mot. Cependant la fermière n'eut pas plus tôt rempli le verre
+qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari.
+
+--Nous allons à Caen, n'est-ce pas, mon petit homme?
+
+--Pour voir le roi?
+
+--Sans doute.
+
+--Il est inutile de fatiguer la jument noire.
+
+--Alors tu me refuses?
+
+--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous déranger.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c'est le roi qui se dérange lui-même.
+
+--Deviens-tu idiot?
+
+--Pour aller de Caen à Cherbourg, dit tranquillement maître Gilles, il faut
+bien passer par ici, à moins qu'on ne prenne la mer.
+
+--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison?
+
+--Aujourd'hui même; dans moins de deux heures peut-être.
+
+--J'en deviendrai folle! s'écria maîtresse Gilles en se frappant dans les
+mains et en sautant comme une enfant.
+
+--C'est déjà fait, pensa maître Gilles en se versant à boire.
+
+Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien
+qu'il se résignât à se servir lui-même d'échanson.
+
+--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermière.
+
+--On raconte qu'il s'est laissé embrasser, à l'Aigle, par la maîtresse de
+l'auberge où il a dîné.
+
+--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivât autant! s'écria
+maîtresse Gilles.
+
+--Il paraît, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il
+considère ses sujets comme ses enfants.
+
+--La bonne nature d'homme!
+
+--Il ressemble peu au feu roi.
+
+--C'est son fils?
+
+--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aïeul était méchant. Mais
+la méchanceté... c'est comme la goutte: ça saute souvent plusieurs
+générations.
+
+--Je me sens déjà de l'affection pour lui, dit maîtresse Gilles.
+
+--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son
+passage et lui jette des fleurs.
+
+--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la
+fermière, qui avait sur le coeur le baiser donné à l'aubergiste de l'Aigle.
+
+--C'est une idée, ça, ma femme! répondit le paysan en se grattant la tête.
+
+--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin.
+
+--Ça n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maître Gilles en
+réfléchissant profondément.
+
+--Ah! j'y suis! s'écria la fermière avec enthousiasme.
+
+--Eh bien? dit le fermier, la bouche béante.
+
+--Eh bien! j'ai deux beaux chapons...
+
+--Ça n'est pas assez, dit maître Gilles en hochant la tête.
+
+--Nous y joindrons le dernier né de nos agneaux. Je vais le savonner, le
+savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou
+le ruban rouge que je mets les jours de fête.
+
+--Oui, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Qui l'offrira?
+
+--Moi.
+
+--Et les chapons?
+
+--Moi, dis-je, et c'est assez! répliqua maîtresse Gilles, qui rencontra
+sans s'en douter un hémistiche célèbre.
+
+--Mais...
+
+--En finiras-tu avec tes _mais_! s'écria la fermière... Est-ce que je ne
+saurai pas m'expliquer aussi bien que toi?
+
+--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ça n'en
+ferait pas plus mal.
+
+--Une _jeunesse_?... et qui donc?
+
+--Élisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses
+_habits_ du dimanche...
+
+--Tais-toi!
+
+--Elle serait présentable.
+
+--Tais-toi! tais-toi! s'écria maîtresse Gilles en fermant avec sa main la
+bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer à Élisabeth, une méchante
+créature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas
+le quart de sa besogne! Cette fille-là est indigne de paraître devant le
+roi; et, si je n'avais pitié de son père, je l'aurais déjà mise à la porte.
+
+--Je ne me suis pas encore aperçu qu'il manquât quelque chose à la maison,
+dit timidement le fermier.
+
+--C'est-à-dire que je mens, reprit la fermière en se croisant les bras sur
+la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la défense de cette méchante
+fille?... Vous êtes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de
+m'en fâcher. Si j'avais dix-huit ans, comme Élisabeth, oh! j'aurais
+toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas
+dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je déraisonne, je perds la tête...
+C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui
+reçois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne à manger à
+la volaille, qui écris les quittances; car tu n'es propre à rien, toi; tu
+n'as pas plus de tête qu'une linotte, plus d'énergie qu'une poule mouillée!
+Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le
+pied, voler et jeter à la porte, plutôt que de montrer que tu es un
+homme!... Ah! mademoiselle Élisabeth est le modèle des servantes?...
+Écoute, voilà dix heures qui sonnent à l'horloge; elle n'est pas encore
+revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui,
+je te conseille de regarder par la fenêtre; tu pourras y rester longtemps
+si tu tiens à la voir revenir...
+
+--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route;
+car la voilà avec Germain.
+
+--Et perchée sur l'âne! s'écria maîtresse Gilles.
+
+Rouge de colère, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa
+deux chaises et s'élança dans la cour.
+
+Au moment où Germain tirait l'âne par la bride pour lui faire passer le
+petit pont jeté sur le fossé qui séparait la cour de la route, Élisabeth
+aperçut la fermière qui accourait en poussant des cris furieux.
+
+--Laissez-moi descendre, dit-elle à Germain; autant vaut éviter une
+querelle, quand on le peut.
+
+--Ma mère se calmera, soyez tranquille, répondit le jeune homme.
+
+Lorsqu'il se retourna, il se trouva face à face avec maîtresse Gilles, qui
+ne cessait de crier, bien qu'elle fût tout près des jeunes gens:
+
+--Descendra-t-elle, la fainéante, la paresseuse!
+
+Élisabeth n'avait pas attendu cette dernière injonction pour sauter à
+terre. Cette prompte obéissance sembla redoubler la colère de maîtresse
+Gilles.
+
+--Je vous avais défendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le
+poing à la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bête!
+
+--Quant à cela, ma mère, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force
+à porter Élisabeth.
+
+--Jacquot est un vieux serviteur, répliqua vivement la fermière, et l'on ne
+doit pas abuser des gens, qui ont passé toute leur vie à travailler, pour
+encourager la paresse d'une demoiselle Élisabeth!... Mais, voilà ce que
+c'est: on n'a plus d'égards pour la vieillesse quand on ne sait même pas
+respecter sa mère.
+
+--Je ne crois pas vous avoir manqué de respect, répondit simplement
+Germain.
+
+--Je vous répète, poursuivit maîtresse Gilles, que vous ne devez pas aller
+contre mes volontés. Or, j'avais défendu ce matin à cette méchante fille de
+monter sur Jacquot; quand on se lève à huit heures du matin pour aller
+traire les vaches, on peut bien marcher à pied; car il n'y a plus de rosée
+dans les champs.
+
+--Écoutez-moi, ma mère, dit Germain.
+
+--J'écoute, répondit maîtresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la
+ferme résolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera
+l'honneur de lui parler.
+
+--En revenant ce matin de voir nos blés, dit Germain, j'ai rencontré
+Élisabeth dans l'herbage où sont les vaches; elle était étendue à terre et
+dormait profondément...
+
+--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louée!
+
+--Elle s'est réveillée à mon approche et m'a dit qu'elle était souffrante.
+
+--Toujours l'excuse des paresseux!
+
+--Et comme elle avait grand'peine à marcher, je n'ai cru faire que mon
+devoir en l'engageant à monter sur Jacquot.
+
+--Malgré ma défense!
+
+--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait
+tout autant à ma place, si vous aviez vu sa pâleur et son abattement; car
+je vous sais bon coeur.
+
+--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez!
+répondit la fermière qui ne parut pas tout à fait indifférente à ce
+compliment.
+
+Germain s'imaginait avoir gagné la cause d'Élisabeth. Malheureusement
+maître Gilles, qui avait observé de la fenêtre de la cuisine ce qui se
+passait dans la cour, eut la fâcheuse idée de venir se mêler au débat. A la
+vue de son mari, la fermière se rappela la discussion qu'elle avait eue
+avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune
+puissance humaine n'eût été capable d'arrêter le débordement de paroles qui
+sortit de sa bouche.
+
+--Bon! voilà l'autre, maintenant! s'écria-t-elle en lançant à son mari un
+regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils
+et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me
+faire mourir ainsi à petit feu, mettez-moi à la porte de chez nous!... Vous
+pourrez alors garder votre Élisabeth, puisque vous avez besoin de cette
+fille-là pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente créature; elle n'est
+pas paresseuse, elle n'est pas malhonnête, elle ne vole pas ses maîtres,
+c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; épousez-la
+même, si bon vous semble; et vous, maître Gilles, chassez-moi de la maison,
+j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la
+voleuse, c'est moi qui suis la fainéante!... Voyons, poussez-moi sur le
+chemin et tâchez de vous remuer un peu!
+
+La recommandation n'était pas inutile; car maître Gilles et son fils
+restaient immobiles et silencieux.
+
+Chez le fermier, c'était stupéfaction, étourdissement, timidité et habitude
+de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au
+contraire, c'était consternation, désespoir. Ses yeux étaient tournés du
+côté d'Élisabeth, qui s'était assise sur le banc de pierre, au pied d'un
+poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la
+maison. La jeune fille avait caché sa tête dans ses mains, et de grosses
+larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les
+sanglots qu'elle cherchait à retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce
+spectacle et son secret lui échappa. Comme le joueur qui risque sa fortune
+sur un coup de dés, il risqua tout, dans un aveu que lui arrachèrent sa
+douleur et ses remords, tout, jusqu'à son amour pour Élisabeth, jusqu'à
+l'avenir de la pauvre fille.
+
+--Vous êtes ma mère? dit-il en serrant avec émotion les mains de la
+fermière.
+
+--Pour mon malheur! répondit-elle.
+
+--Et vous, vous êtes mon père? reprit-il en s'adressant à maître Gilles.
+
+Habitué à la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher
+dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment.
+
+--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain.
+
+--Pour cela, ça ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune
+homme.
+
+Quant à maîtresse Gilles, elle se tenait toujours sur la défensive.
+
+--Et vous désirez mon bonheur? continua Germain.
+
+--C'est encore vrai, dit le fermier.
+
+--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garçon,
+vous ait donné une fille...
+
+--Ça m'aurait mieux convenu! interrompit maîtresse Gilles.
+
+--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvreté et
+que votre fille soit obligée pour vivre de se louer comme servante dans une
+ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en aperçoit, il l'aime,
+il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'écoute pour son malheur à
+elle... Que doit faire le fils du fermier?
+
+--Si ce garçon-là a du coeur, dit maître Gilles, il doit en faire sa femme.
+
+--Et si son père s'y oppose? demanda Germain.
+
+--Il aurait tort, répondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute,
+gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de
+la jeune fille.
+
+--Eh bien, mon père, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en
+tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la
+servante c'est Élisabeth.
+
+Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse émotion.
+Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux rêves qu'il
+avait caressés s'évanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire
+place aux sentiments d'honnêteté qui faisaient le fond de son caractère; et
+le pardon s'échappa de ses lèvres avec le dernier baiser qu'il donna à son
+fils.
+
+Cependant, maîtresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de
+l'apologue pour en comprendre la moralité; car les femmes, dans quelque
+milieu social que le sort les ait placées, surpassent de beaucoup les
+hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude à
+deviner les choses les plus impénétrables, pour peu qu'il s'y mêle de
+l'amour ou tout autre sentiment délicat. Elle n'eut pas plus tôt entendu
+les premiers mots de la confidence que, sans s'inquiéter de la
+détermination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la
+maison. Elle monta à sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix écus dans
+sa main et redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier. Son
+visage, si coloré d'ordinaire, était presque pâle et ses lèvres
+tremblaient. Élisabeth était toujours assise sur le banc de pierre et
+pleurait. Maîtresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle écarta
+brusquement les mains, et lui jeta les pièces de monnaie sur les genoux.
+
+--Voyez, dit la fermière, s'il y a bien dix écus. Je ne vous dois que onze
+mois; mais je vous paie l'année entière, afin d'être débarrassée plus tôt
+de vous.
+
+--Vous me mettez à la porte? dit Élisabeth.
+
+--Ça me paraît clair.
+
+--Vous êtes mécontente de moi? Je ne travaille pas assez?
+
+--Il s'agit bien de cela! s'écria maîtresse Gilles avec indignation.
+
+--Germain a parlé! se dit Élisabeth en retombant sur le banc de pierre, je
+suis perdue!
+
+D'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux, et sa tête s'affaissa sur sa
+poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosée.
+
+--Ramassez votre argent, reprit durement la fermière en montrant les pièces
+de monnaie qui avaient roulé à terre.
+
+Ces paroles rappelèrent Élisabeth au sentiment de sa position; elle fit un
+violent effort sur elle-même et se leva.
+
+--Merci! répondit-elle en détournant la tête.
+
+--Vous les dédaignez?
+
+--J'aime mieux vous avoir servie pour rien!
+
+--Pour rien, dites-vous? répliqua brutalement maîtresse Gilles; et vous
+avez fait le malheur de mon fils!
+
+Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la
+tête et obligea la fermière à baisser les yeux sous son regard.
+
+--Maîtresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappé chez vous
+qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais
+votre mari, si je ne... pardonnais à Germain, je ne partirais pas d'ici
+sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez été
+injuste et cruelle à l'égard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en
+danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque
+je sortirai de cette maison, d'où vous me chassez indignement, pas une
+parole de haine ne s'échappera de ma bouche... Je trouverai peut-être même
+la force d'appeler sur elle la bénédiction du ciel.
+
+A ces mots, elle disparut dans l'intérieur de la maison.
+
+Le fermier et son fils, après le premier épanchement, furent tout surpris
+de ne plus voir maîtresse Gilles à leurs côtés; ils l'aperçurent bientôt
+près de la porte de la cuisine et marchèrent à sa rencontre.
+
+--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa
+manche, et tu pardonnes à Germain?
+
+--Il le faut bien, répondit la fermière en se baissant pour ramasser les
+écus qui étaient restés au pied du banc.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maître Gilles?
+
+--Ce sont les gages d'Élisabeth.
+
+--Tu la paies d'avance?
+
+--Je la mets à la porte.
+
+--Vous la chassez! s'écria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mère?
+
+--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez
+moi.
+
+--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme.
+
+--Et c'est à moi de le réparer, répondit la fermière.
+
+--Tu as tort, ma femme, hasarda maître Gilles.
+
+--Tais-toi, lui dit maîtresse Gilles; cela ne te regarde pas.
+
+--Comment! mon père, vous souffrirez une pareille indignité? dit Germain en
+voyant le fermier se préparer à la retraite.
+
+--Petite pluie abat grand vent, lui répondit maître Gilles à voix basse;
+dans moins d'une heure ta mère ne songera plus à renvoyer sa servante.
+
+--Vous vous trompez, dit la fermière, car la chose est déjà faite.
+Élisabeth a reçu son congé. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.
+
+--Ah! ma mère, s'écria Germain en éclatant en sanglots; il eût mieux valu
+ne pas me mettre au monde.
+
+
+
+
+III
+
+Louis XVI.
+
+
+Les détails que maître Gilles avait recueillis à Bretteville sur l'arrivée
+prochaine de Louis XVI étaient exacts. Le jeune roi avait quitté Versailles
+le 21 juin 1786, pour se rendre à Cherbourg. Il arriva dans la soirée du 21
+au château d'Harcourt, où il passa la nuit, et le 22, à dix heures du
+matin, il s'arrêta à Caen, sur la place des Casernes, et reçut des mains du
+comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'était portée au devant
+du roi, qui recevait avec bonté les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce
+fut seulement à l'extrémité de la ville qu'il permit à ses cochers de
+lancer les chevaux. Le temps était magnifique. Louis XVI ne se lassait pas
+d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie
+d'enfant à passer la tête à la portière, pour mieux respirer la senteur des
+champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix,
+les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il
+gaîment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de déserter
+leurs villas pour aller chercher de douces émotions au sein de la campagne.
+
+Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route
+semblaient courir à toutes jambes le long des fossés, et qu'un nuage de
+poussière se roulait en tourbillons épais à l'arrière des voitures. Mais, à
+chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait
+aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on
+fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas
+s'être arrêté dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appétit.
+
+--Sa Majesté trouvera bientôt ce qu'elle désire, dit le duc de Villequier.
+
+--Vous croyez? demanda Louis XVI.
+
+--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route à cheval; et, dans moins
+de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de
+deux côtes.
+
+--A merveille! s'écria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en
+plein air, comme de vrais bergers.
+
+Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence
+solennel régnait dans la grande cuisine de maîtresse Gilles. On n'entendait
+que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du
+balancier de l'horloge. Mais voilà qu'une rumeur extraordinaire,
+accompagnée de convulsions, éclate soudain dans cette petite boîte carrée,
+comme si l'être animé qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois
+eût voulu briser ses chaînes... et midi sonna. Ce fut comme un coup de
+théâtre,--car c'était l'heure du dîner--et maîtresse Gilles remplit à elle
+seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les
+assiettes, qu'on aurait pu considérer comme les pièces principales d'un
+vaste échiquier, s'alignèrent sur les bords de la table; les couteaux et
+les fourchettes se placèrent à leur droite, en guise de cavaliers; les
+verres se posèrent carrément en tête, sur la première ligne, en guise de
+pions, et les pots de cidre furent plantés comme des tours aux quatre coins
+de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journée, maîtresse
+Gilles apporta la soupière, d'où sortait un épais nuage de fumée. Mais
+personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maître
+Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue
+évidemment pour un sourire perpétuel, se contractait en grimaçant, comme
+lorsqu'il avait du chagrin.
+
+--Tu ne l'as pas trouvé!... je vois bien cela à ta mine, s'écria maîtresse
+Gilles, sans donner à son mari le temps de s'expliquer.
+
+--Que peut-il être devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se
+laissant tomber sur une chaise avec accablement.
+
+--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maîtresse Gilles aux gens de
+la ferme.
+
+--Non, répondirent les domestiques.
+
+--Tu ne manges pas? reprit la fermière en se tournant vers son mari.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+--Poule mouillée! s'écria dédaigneusement maîtresse Gilles en emplissant
+son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se
+retrouvera, parbleu!... Il est allé prendre l'air... Ah! mon Dieu!
+qu'entends-je? s'écria de nouveau maîtresse Gilles; et, pour la première
+fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de
+soupe et de morceaux de faïence... C'est le roi!
+
+A ce mot, tous les gens de la ferme quittèrent leur place, jusqu'à maître
+Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appétit, retrouva du moins des jambes pour
+la circonstance; et tout le monde, maîtres et domestiques, se précipita à
+l'entrée de la maison. C'étaient bien, en effet, les carrosses de la cour
+qui descendaient la côte au grand galop de quatre chevaux.
+
+--Et mes chapons? s'écria maîtresse Gilles avec désolation. Qu'on aille me
+chercher mes chapons!
+
+Un garçon de ferme se détacha du groupe pour obéir aux ordres de sa
+maîtresse.
+
+--Et mon agneau?
+
+--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait
+à côté de sa mère. Mais il n'est pas décrotté.
+
+--Tant pis! répondit maîtresse Gilles.
+
+En même temps elle fit ranger toute sa petite armée de valets et se mit
+à leur tête, tandis que son mari, placé modestement à deux pas en arrière,
+tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prépara à
+marcher au devant des voitures. Mais elle s'arrêta subitement, recula
+en trébuchant et ne retrouva son équilibre que sur les pieds de son mari.
+
+Le roi était descendu de voiture, accompagné de plusieurs seigneurs de sa
+suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire
+penser qu'il avait le désir d'y entrer. Et telle était bien son intention;
+car le petit cortége se mit en marche, franchit le pont jeté sur le fossé
+et s'avança dans la cour.
+
+Maîtresse Gilles n'était pas préparée à cet événement. Sa fermeté
+l'abandonna. On la vit même trembler et jeter autour d'elle un regard
+désespéré, comme si elle eût appelé quelqu'un à son aide. Ce n'était plus
+l'arrogante fermière qui faisait retentir la maison de sa voix formidable;
+ce n'était plus maîtresse Gilles campée fièrement, les deux poings sur les
+hanches, et gourmandant sans pitié les domestiques. Quant au fermier, il
+n'était pas étonnant que ses deux genoux se donnassent de fréquents et
+involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lâcher
+les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement
+rejoindre sa mère.
+
+Cependant le roi approchait toujours. Il n'était plus qu'à vingt pas du
+groupe formé par les deux fermiers et leurs domestiques.
+
+--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'écria
+douloureusement maîtresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle à son mari, tu
+peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer?
+
+--Essuie-les à ton tablier, répondit le fermier plus mort que vif.
+
+--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine?
+
+--Et mes souliers tout pleins de poussière! répliqua le paysan.
+
+--Et mon fichu déchiré! continua la femme.
+
+--Et mon gilet sans boutons! répondit le mari.
+
+--Je vous répète que vous êtes superbe comme cela, Jean! s'écria maîtresse
+Gilles.
+
+Aussitôt elle se fit, à coup de coudes, une trouée à travers les
+domestiques et disparut dans la maison.
+
+Le roi n'était plus qu'à six pas de maître Gilles.
+
+Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le
+visage. Il essaya d'appeler maîtresse Gilles, Élisabeth, Germain même qu'il
+savait absent. Mais la voix lui fit défaut. Comme le roi approchait
+toujours, comme la fuite était devenue impossible, le paysan ôta
+respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se
+relever, ni détacher les yeux de l'extrémité de ses pieds qu'il trouvait
+encore plus laids et plus difformes que de coutume.
+
+--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant
+amicalement sur l'épaule.
+
+Mais maître Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs
+cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle
+invitation du roi, il se décida à se redresser. Seulement son corps se
+balança longtemps encore avant de reprendre son équilibre, comme ces
+arbustes qu'on a ployés avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois
+avant de rester immobiles.
+
+--Vous servez à boire et à manger, comme cela est écrit là-bas au-dessus de
+votre porte? reprit Louis XVI après l'avoir rassuré de son mieux.
+
+--Oui, Ma-ma-majesté, bégaya maître Gilles.
+
+--Voyons, qu'allez-vous me donner à manger?
+
+--Ma-majesté, tout ce que nous avons est à votre service. On va tuer toute
+la volaille, s'il le faut...
+
+--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier
+amusaient étonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause d'un
+tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un dîner en
+règle. Une simple collation, voilà tout.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme était là seulement! s'écria maître Gilles
+au désespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir à son souverain.
+
+--J'aurais été enchanté de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur
+veut qu'elle ne soit pas là, je m'en rapporte à vous. Vous désirez me
+donner de trop bonnes choses? vous voulez me gâter, j'imagine? Aussi, pour
+vous mettre à votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs?
+
+--C'est si commun!
+
+--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.
+
+--Oh! quant à cela, on va les prendre au poulailler.
+
+--Très-bien. Et du beurre?... en avez-vous?
+
+--On vient de le faire.
+
+--Voilà un repas magnifique! s'écria joyeusement Louis XVI. Vous voyez,
+brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il
+encore? demanda le roi en remarquant que maître Gilles se grattait
+l'oreille d'une manière désespérée.
+
+--C'est que... la cuisine... balbutia maître Gilles, la cuisine est bien
+sombre, et Sa Majesté est habituée à manger dans de si beaux appartements!
+
+--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il à Versailles une salle
+à manger avec un plus beau plafond que celui-là? dit Louis XVI en faisant
+admirer à ses gentilshommes la pureté du ciel.
+
+--Sa Majesté consent à manger en plein air? demanda maître Gilles en
+ouvrant de grands yeux ébahis.
+
+--En plein air, mon cher hôte! répondit le roi. Et voici ma place toute
+trouvée, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre placé près de
+la porte d'entrée.
+
+Maître Gilles, devinant l'intention du roi, ôta sa veste, l'étendit avec
+soin sur la pierre et entra dans la maison.
+
+Cependant deux garçons de ferme apportèrent une petite table devant le roi,
+et maître Gilles reparut bientôt dans sa belle blouse des dimanches. Il
+déposa un couvert sur la table, après avoir eu soin, toutefois, d'essuyer
+le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il
+fallait lui servir.
+
+--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI.
+
+--Majesté, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restée du
+baptême de notre fils.
+
+--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin,
+ajouta-t-il en s'adressant à ses familiers, de compléter le caveau de ce
+brave homme.
+
+--Alors... nous n'avons plus que du cidre à offrir...
+
+--Très-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de ménage.
+Je me sens un appétit d'enfer!
+
+Le roi fut promptement obéi. Comme il ouvrait un oeuf après avoir coupé une
+tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps à autre
+sur le bas de la jambe. Il regarda de côté et vit le gros chien de ferme
+qui se permettait, contre toutes les lois de l'étiquette, de caresser avec
+sa patte les mollets de son souverain.
+
+--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau
+de pain que le barbet attrapa avec la dextérité d'un jongleur accompli.
+
+Mais, comme le barbet avait un appétit déréglé, il renouvela ses demandes
+avec tant d'insistance que maître Gilles en fut tout scandalisé.
+
+--Fi donc! vilaine bête! s'écria le fermier; vous devriez rougir de
+tourmenter ainsi Sa Majesté!
+
+Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de
+table du roi, maître Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout
+au parasite à quatre pattes.
+
+--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tête de
+son protégé; il ne me gêne pas. Comment l'appelez-vous?
+
+--Sauf votre respect, Majesté, il s'appelle Fidèle.
+
+--Fidèle? A coup sûr ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en
+souriant.
+
+--Pardon, Majesté, répondit maître Gilles, qui n'avait pas compris le jeu
+de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde.
+
+La nouvelle de l'arrivée de Louis XVI s'était vite répandue, et l'on voyait
+accourir de tous côtés les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient
+respectueusement à distance, le cou tendu dans la direction du roi, et
+suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent été
+surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se
+fit bientôt entendre, et ce signal officiel décida les retardataires à
+déserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et
+maîtresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand
+tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons,
+couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge
+éclatant. Un immense bonnet, en forme de cathédrale, étalait au vent ses
+ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant édifice.
+
+La fermière se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'à
+terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se
+retournant, elle aperçut Louis XVI assis à la petite table et étendant
+tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une
+colère impossible à rendre et, saisissant rudement son mari par le collet:
+
+--Malheureux! s'écria-t-elle, tu as eu la bêtise de laisser Sa Majesté
+dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres!
+
+--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine à garder son sérieux, c'est
+moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lâcher maître Gilles.
+
+--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de présentation de
+maîtresse Gilles, quand il fut échappé de ses griffes.
+
+--Je l'ai deviné tout de suite, répondit le roi en souriant. Elle a
+vraiment bonne mine, votre femme!
+
+--Sa Majesté est bien honnête, dit maîtresse Gilles en exécutant la plus
+belle de ses révérences.
+
+Mais le roi ne s'occupait déjà plus d'elle. Son attention s'était reportée
+sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route.
+
+--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la
+cour, dit Louis XVI à une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande à
+me faire, je suis prêt à les entendre.
+
+On se rappelle qu'Élisabeth, après la querelle qui s'était élevée entre
+maîtresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages
+et alla se réfugier dans sa mansarde. Elle se jeta à genoux devant son lit,
+la tête appuyée contre les draps et les mains levées au ciel. Combien de
+prières entrecoupées de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il
+est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder
+impitoyablement les plaies de son âme!
+
+Qui pourrait songer en ces moments redoutables à se déguiser la vérité? Les
+déguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les
+cordes de la douleur ont vibré en nous, il n'est plus possible d'être
+hypocrite envers soi-même.
+
+Élisabeth pleura amèrement; mais, après le premier tumulte de ses passions,
+elle examina plus sérieusement la conduite de la fermière; elle s'avoua que
+la plupart des mères eussent agi comme sa maîtresse. Elle se trouvait même
+des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalités et surtout
+l'arrogance de la fermière. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement
+chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil
+immodéré qui cherche à nous humilier. Élisabeth était arrivée à cet état
+d'abattement physique où l'âme, se détachant de la terre, se rapproche du
+ciel par la prière. Alors ses larmes coulèrent moins brûlantes; ses soupirs
+ne déchirèrent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur.
+
+Pleine de résignation, elle se leva pour commencer ses préparatifs de
+départ. Au même instant on frappa à la porte de sa petite chambre.
+
+--Entrez, dit-elle.
+
+La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Élisabeth.
+
+--Oh! pardonnez-moi! s'écria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas,
+Élisabeth!
+
+--Vous maudire! dit la jeune fille en pâlissant... Il faudrait alors
+commencer par me maudire moi-même. Car... vous, du moins, vous aviez pour
+excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irréflexion de votre âge
+vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel
+avenir je me préparais!...
+
+--Ne partez pas, Élisabeth, je vous en supplie, restez près de nous. Ma
+mère oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom
+de fille.
+
+--Ce sont des rêves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne
+consentirais jamais à être votre femme.
+
+--Vous ne m'aimez donc plus?
+
+--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai réfléchi
+à bien des choses auprès desquelles je passais étourdiment jadis; et je me
+suis dit que la femme doit, avant tout, défendre sa pureté... Lorsqu'un
+homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a été lâche et tout le monde le
+méprise. Notre honneur à nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas
+su la garder, nous sommes lâches comme l'homme qui a manqué à l'honneur. Je
+ne voudrais pas épouser un homme lâche... Vous ne pouvez épouser une femme
+sans vertu.
+
+--Élisabeth, Élisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi!
+
+--Je parle comme le monde...
+
+--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est
+que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas!
+
+--C'est impossible! on m'a chassée d'ici.
+
+--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maître après tout! et ma mère
+ne me tiendra pas toujours...
+
+--Une brouille avec votre mère? Voilà ce que je veux éviter à tout prix. Je
+vais partir.
+
+--Pour aller?
+
+--Chez mon père. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner.
+
+--Mes larmes ne vous fléchiront pas?
+
+--Ma résolution est prise.
+
+--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain.
+
+Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible émotion. Élisabeth
+resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur la porte qui venait de
+se refermer. Puis elle éclata en sanglots.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne dépasse pas la faute?
+
+Elle promena un regard désolé sur les murs de sa petite mansarde, dont
+chaque meuble était un souvenir. C'étaient le lit, où elle goûtait un si
+doux sommeil, le bénitier de faïence surmonté d'un Christ où elle puisait
+pieusement de l'eau bénite tous les matins à son réveil, la petite table
+sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se
+berçait en pensant à son père infirme, à sa mère qui reposait sous le vieil
+if du cimetière, à ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros à
+l'idée de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rêver, prier
+et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenêtre!
+et ce bois sombre qui s'arrondissait à l'horizon comme une épaisse
+chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se détachait en noir sur le bleu du
+ciel! Que de poésie, à l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui
+paraissaient autrefois insignifiantes!...
+
+Mais voilà que de riches voitures descendent la côte à grand bruit et
+viennent troubler sa rêverie. Élisabeth, qui tenait à rester avec ses
+pensées, referma la fenêtre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit
+son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire
+partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un
+instant l'idée d'ouvrir la fenêtre. Elle prit une dernière fois de l'eau
+bénite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et
+descendit lentement les marches de l'escalier.
+
+Il faut renoncer à peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle aperçut
+la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il
+n'était plus temps. Françoise, la servante qui s'était moquée d'elle si
+méchamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion
+hypocrite:
+
+--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guère dans un
+pareil jour!
+
+La méchante fille avait eu soin d'élever la voix pour être entendue des
+personnes qui l'entouraient. Tous les regards se portèrent aussitôt sur la
+pauvre Élisabeth, qui, rougissant et pâlissant, subit dans ces courts
+instants le plus affreux supplice qu'ait jamais enduré créature humaine.
+
+Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonté aux paysans. Il fut un
+des premiers à entendre la remarque perfide de Françoise. Il regarda
+Élisabeth et fut frappé de son air d'abattement.
+
+--Laissez approcher cette enfant, dit-il.
+
+La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eût pas entendu les paroles
+de Louis XVI, soit qu'elle n'eût pas la force de faire un mouvement,
+Élisabeth demeura debout à la même place, les yeux obstinément fixés sur le
+sol. Touché de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec
+la plus grande douceur.
+
+--Elle ne mérite pas que Sa Majesté s'occupe d'elle, s'écria maîtresse
+Gilles en accourant près du roi.
+
+--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner.
+
+--Parce que c'est une malheureuse!...
+
+--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitié
+des malheureux!
+
+Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maître Gilles quand
+il aperçut Élisabeth entre la fermière et le roi. Il eut cependant le
+courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer
+bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant
+elle fut étonnée d'un pareil trait d'audace.
+
+--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI à Élisabeth.
+
+--Tout! Majesté, répondit maître Gilles en avançant sa bonne figure qui
+n'eut jamais depuis ce jour un tel air de résolution. Vous pouvez la sauver
+du déshonneur! ajouta-t-il à voix basse, de manière à n'être entendu que du
+roi.
+
+--Cette fille a failli chez vous?
+
+--Chez moi, Majesté. Et mon fils Germain est décidé à l'épouser...
+
+--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est
+moins coupable que je ne l'avais pensé... Mais alors, si vous consentez au
+mariage, il n'y a plus d'obstacle...
+
+--Pardon, interrompit maître Gilles, il y a ma femme.
+
+--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un
+abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle
+est la cause de son opposition?
+
+--L'argent, Majesté... Élisabeth n'a pas un sou vaillant.
+
+--Je m'en doutais, dit Louis XVI.
+
+Il appela l'un de ses gens et lui parla à voix basse. Quelques instants
+après, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il présenta à
+Élisabeth.
+
+Mais la jeune fille était dans une prostration semblable à celle du
+condamné à mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer
+le sens des paroles qui se disent autour de lui. Désespéré de la voir
+insensible aux bontés de Louis XVI, maître Gilles s'approcha d'elle et lui
+cria de toutes ses forces: «Répondez donc, Élisabeth; c'est le roi de
+France qui vous parle!» Elle tressaillit, comme une personne qui sort
+brusquement d'un mauvais rêve, leva les yeux et rencontra le regard du roi.
+
+--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez
+épouser Germain.
+
+--Oh! merci! s'écria Élisabeth en tombant à genoux. Je demanderai à Dieu
+qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant mêlera votre nom à ses
+prières.
+
+Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnèrent, et, sans le
+fermier, elle fût tombée à terre. Les paysans poussèrent des cris de joie
+et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne
+partageait pas l'allégresse générale: c'était Françoise, qui voyait sa
+manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie.
+
+--Il n'y a que les mauvaises filles comme Élisabeth pour avoir de ces
+chances-là! disait-elle en suivant la foule.
+
+Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une
+fausse note dans un choeur immense.
+
+Quant à maîtresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouvé la parole et ne
+pouvait détacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains.
+Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses
+souvenirs; puis on la vit courir du côté de l'étable et rapporter un petit
+agneau dans ses bras. Mais Louis XVI était déjà rentré dans sa voiture, les
+postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son
+désespoir, maîtresse Gilles crut apercevoir, à travers le nuage de
+poussière qui s'élevait de la route, la maîtresse d'auberge de l'Aigle
+recevant le baiser du roi.
+
+A quelque distance de la ferme, Louis XVI aperçut, en se penchant à la
+portière, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il
+reconnut le gros chien noir qui était assis auprès du jeune homme. C'était
+son compagnon de table; c'était Fidèle qui regardait tristement son maître,
+sans oublier toutefois de surveiller en même temps le bâton de voyage et
+les habits roulés dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en
+plaçant le maître du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissât sa
+bonne action inachevée. Il fit arrêter sa voiture et appela le jeune homme.
+
+--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonté.
+
+--Germain.
+
+--Vous êtes le fils de maître Gilles?
+
+--Oui, monseigneur, pour vous servir.
+
+--Eh bien! ne pleurez plus et retournez à la ferme. Élisabeth vient de
+faire un héritage et maîtresse Gilles consent à ce qu'elle devienne votre
+femme.
+
+--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit
+Germain. Tout mon bonheur est attaché à l'accomplissement de ce mariage;
+et, si vous aviez abusé de ma simplicité pour vous amuser de moi, vous
+m'auriez donné le coup de mort!
+
+--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend à la ferme.
+
+--Dieu vous bénisse, monseigneur! s'écria Germain, et vous accorde de longs
+jours!
+
+--Voilà deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adressé, dit le roi à
+ses gentilshommes; ne puis-je pas espérer que les voeux d'Élisabeth et de
+Germain me porteront bonheur?
+
+Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait à ses
+destinées, Germain marchait à grands pas, la joie au coeur, vers la ferme
+de maître Gilles, que les paysans avaient baptisée, dans leur enthousiasme,
+du nom d'_Hôtel fortuné_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison
+n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cessé de l'appeler
+dans le pays l'_Hôtel fortuné_, comme si le peuple eût voulu perpétuer
+ainsi le souvenir du passage de Louis XVI.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+ BARBARE
+
+ CHAPITRE I.--La Déesse de la Liberté
+ -- II.--Le club
+ -- III.--Le proscrit
+ -- IV.--Une crise domestique
+ -- V.--Désespoir de Dominique
+ -- VI.--Le pont de cordes
+
+
+ MICHEL CABIEU
+
+ CHAPITRE I.
+ -- II.
+ -- III.
+ -- IV.
+
+
+ LE MAÃŽTRE DE L'OEUVRE
+
+ PROLOGUE. --Les deux touristes
+ CHAPITRE I.--Pierre Vardouin
+ -- II.--A propos d'une fleur
+ -- III.--Maître et apprenti
+ -- IV.--...
+ -- V.--Deux martyrs
+ ÉPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat
+
+
+ L'HÔTEL FORTUNÉ
+
+ CHAPITRE I.--Le rêve
+ -- II.--Le renvoi
+ -- III.--Louis XVI
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11036 ***
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+ The Project Gutenberg eBook of L&eacute;gendes Normandes, by Gaston Lavalley.
+ </title>
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+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11036 ***</div>
+
+<h1>L&Eacute;GENDES NORMANDES</h1>
+<br>
+
+<h2>PAR</h2>
+<br>
+
+<h1>GASTON LAVALLEY</h1>
+
+<br>
+
+<h3>1867</h3>
+
+
+<hr style="width: 45%;">
+<br><br><br><br><br>
+
+<table>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <h2>L&Eacute;GENDES NORMANDES</h2><br><br><br>
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" align="left">
+ <br><a href="#BARBARE"><b>BARBARE</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_I"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_I"><b>I&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_I"><b>La D&eacute;esse de la Libert&eacute;.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_II"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_II"><b>II&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_II"><b>Le Club.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_III"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_III"><b>III&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_III"><b>Le Proscrit.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_IV"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_IV"><b>IV&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#BARBARE_IV"><b>Une crise domestique.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_V"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_V"><b>V&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_V"><b>D&eacute;sespoir de Dominique.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_VI"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_VI"><b>VI&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_VI"><b>Le Pont de cordes.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" align="left">
+ <br><a href="#MICHEL_CABIEU"><b>MICHEL CABIEU</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <a href="#CABIEU_I"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp; I</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <a href="#CABIEU_II"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <a href="#CABIEU_III"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <a href="#CABIEU_IV"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" align="left">
+ <br><a href="#LE_MAITRE_DE_L'OEUVRE"><b>LE MA&Icirc;TRE DE L'OEUVRE</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b>&nbsp;&nbsp;PROLOGUE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b>&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b>Les deux touristes.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_I"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_I"><b>I&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_I"><b>Pierre Vardouin.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_II"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_II"><b>II&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_II"><b>A propos d'une fleur.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_III"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_III"><b>III&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_III"><b>Ma&icirc;tre et apprenti.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_IV"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_IV"><b>IV&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_IV"><b>...</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_V"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_V"><b>V&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_V"><b>Deux martyrs.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b>&nbsp;&nbsp;&Eacute;PILOGUE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b>&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b>Visite chez l'ex-magistrat.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <br><a href="#L'HOTEL_FORTUNE"><b>L'H&Ocirc;TEL FORTUN&Eacute;</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_I"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#HOTEL_I"><b>I&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_I"><b>Le R&ecirc;ve.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_II"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#HOTEL_II"><b>II&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_II"><b>Le renvoi.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td>
+ <a href="#HOTEL_III"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#HOTEL_III"><b>III&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_III"><b>Louis XVI.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+
+
+<hr style="width: 65%;">
+<h2>L&Eacute;GENDES NORMANDES</h2>
+<br><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE"></a><br>
+<h2>BARBARE</h2>
+<br><br><br><br>
+<a name="BARBARE_I"></a><h2>I</h2>
+
+<h2>La D&eacute;esse de la Libert&eacute;.</h2>
+<br>
+<br>
+<p>La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-l&agrave;,
+ses habits de f&ecirc;te. Les rues &eacute;taient pleines de
+monde. De temps en temps, de bruyantes d&eacute;tonations
+faisaient trembler les vitres. Le mouvement,
+le bruit, l'odeur de la poudre, le parfum
+des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui s'&eacute;panouissaient
+en fra&icirc;ches guirlandes aux &eacute;tages
+sup&eacute;rieurs, les drapeaux qui flottaient au vent,
+les clameurs de la foule, tout annon&ccedil;ait, tout
+respirait la joie. L&agrave;, des bandes d'enfants bondissaient,
+se jetant &agrave; travers les jambes des promeneurs
+pour ramasser dans la poussi&egrave;re une
+rose &agrave; moiti&eacute; fl&eacute;trie. Ailleurs, des m&egrave;res de famille
+donnaient fi&egrave;rement la main &agrave; de jolies
+petites filles, blondes t&ecirc;tes, doux visages, beaut&eacute;s
+de l'avenir, dont on avait cach&eacute; les gr&acirc;ces
+naissantes sous un costume grec du plus mauvais
+go&ucirc;t. Et partout de la gaiet&eacute;, des hymnes,
+des chansons&nbsp;! A chaque fen&ecirc;tre, des yeux tout
+grands ouverts&nbsp;; &agrave; chaque porte, des mains pr&ecirc;tes
+&agrave; applaudir.</p>
+
+<p>C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille
+occasion de se r&eacute;jouir. La municipalit&eacute; de
+Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
+sur lesquelles on avait fait graver <i>les droits
+de l'homme</i>&nbsp;; et l'on devait profiter de cette
+circonstance pour inaugurer les bustes de Marat,
+de Le Pelletier et de Brutus.</p>
+
+<p>Tandis que la foule encombrait les abords de
+l'h&ocirc;tel de ville et pr&eacute;ludait &agrave; la f&ecirc;te officielle
+par des cris de joie et des chants patriotiques,
+une petite maison, perdue dans un des faubourgs
+les plus retir&eacute;s de la ville, semblait protester,
+par son air paisible, contre cette bruyante
+manifestation populaire.</p>
+
+<p>Les fen&ecirc;tres en &eacute;taient ferm&eacute;es, comme dans
+un jour de deuil. De quelque c&ocirc;t&eacute; que l'oeil se
+tourn&acirc;t, il n'apercevait nulle part les brillantes
+couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de
+l'int&eacute;rieur&nbsp;; on n'entendait que le murmure du
+vent qui se jouait dans les contrevents, ou qui
+passait en sifflant dans la serrure. C'&eacute;tait l'immobilit&eacute;,
+le silence de la tombe. Comme un
+corps, dont l'&acirc;me s'est envol&eacute;e, cette sombre
+demeure semblait n'avoir ni battement, ni respiration.</p>
+
+<p>Cependant la vie ne s'&eacute;tait pas retir&eacute;e de cette
+maison.</p>
+
+<p>Une jeune fille traversa la cour int&eacute;rieure en
+sautant l&eacute;g&egrave;rement sur la pointe des pieds, s'approcha
+d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine
+&agrave; faire rouler sur ses gonds, et entra, &agrave;
+petits pas, sans bruit, et en mettant les mains
+en avant, dans une pi&egrave;ce assez sombre pour
+justifier cet exc&egrave;s de pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>Un vieillard travaillait dans un coin, aupr&egrave;s
+d'une fen&ecirc;tre basse. Le jour le frappait en plein
+visage et accusait vivement la maigreur de ses
+traits. La jeune fille s'avan&ccedil;a vers cet homme,
+et, lorsqu'elle apparut dans cette tra&icirc;n&eacute;e lumineuse,
+o&ugrave; se baignait l'aust&egrave;re physionomie du
+vieillard, ce fut un spectacle &eacute;trange et charmant.</p>
+
+<p>On aurait pu se croire transport&eacute; devant une
+de ces toiles merveilleuses de l'&eacute;cole espagnole,
+o&ugrave; l'on voit une blonde t&ecirc;te d'ange qui se penche
+&agrave; l'oreille de l'anachor&egrave;te pour lui murmurer
+de ces mots doux comme le miel, et qui lui donnent
+un avant-go&ucirc;t des joies c&eacute;lestes.</p>
+
+<p>Il est fort pr&eacute;sumable, en effet, que le digne
+vieillard &eacute;tait plus occup&eacute; des choses du ciel que
+de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
+fille eut-elle pos&eacute; famili&egrave;rement la main sur son
+&eacute;paule qu'il se releva brusquement, comme s'il
+e&ucirc;t senti la pression d'un fer rouge.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle
+Marguerite&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh&nbsp;! sans doute... Je t'ai donc fait peur&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui... C'est-&agrave;-dire non... Ce sont ces
+gueux de patriotes qui me font sauter en l'air
+avec leurs maudites d&eacute;tonations&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au moins ces coups de fusil ne font-ils de
+mal &agrave; personne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle&nbsp;!...
+vous, la fille de monsieur le marquis&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lorsque les hommes s'amusent, mon bon
+Dominique, ils ne songent pas &agrave; nuire &agrave; leur
+prochain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils insultent &agrave; notre malheur&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons. Je suis s&ucirc;re que ta col&egrave;re tomberait
+comme le vent, si mon p&egrave;re te donnait la
+permission d'aller &agrave; la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi&nbsp;?... j'irais voir de pareils coquins&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... oui... oui...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faudrait m'y tra&icirc;ner de force&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu es amusant&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais
+les yeux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu les ouvrirais tout grands&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mademoiselle, vous me m&eacute;prisez donc
+bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Du tout. Mais je te connais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous pouvez supposer&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'affirme m&ecirc;me que tu ne resterais pas indiff&eacute;rent
+&agrave; un tel spectacle... Une f&ecirc;te du peuple&nbsp;?...
+Je ne sais rien de plus &eacute;mouvant&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le fait est, reprit Dominique en se calmant
+tout &agrave; coup, qu'on m'a assur&eacute; que ce serait tr&egrave;s-beau&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu t'en es donc inform&eacute;&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu m'en garde&nbsp;!... Seulement, en faisant
+mes provisions, ce matin, j'ai appris...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas
+les oreilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dame&nbsp;! mademoiselle, quand on tient un
+panier d'une main et son b&acirc;ton de l'autre...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On est excusable, j'en conviens... Alors,
+tu as appris&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'on doit porter en triomphe la d&eacute;esse
+de la Libert&eacute;... Toute la garde nationale sera
+sous les armes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vraiment&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cort&eacute;ge aura plus d'une demi-lieue de
+long. Un cort&eacute;ge magnifique&nbsp;!... Quelque chose
+comme la promenade des masques au carnaval&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Imprudent&nbsp;!... Si l'on nous entendait&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! je ne redoute rien, moi&nbsp;! Les patriotes
+ne me font pas peur&nbsp;!... Et, si je ne craignais
+d'&ecirc;tre grond&eacute; par monsieur le marquis, j'irais
+voir leur f&ecirc;te, rien que pour avoir le plaisir de
+rire &agrave; leurs d&eacute;pens&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ainsi, sans mon p&egrave;re&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais
+d&eacute;j&agrave; de mes hu&eacute;es&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si je prenais sur moi de t'accorder cette
+permission&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis ne me pardonnerait
+pas cette escapade.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S'il l'ignorait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous ne me trahiriez pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A coup s&ucirc;r... Je serais ta complice.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! mademoiselle, vous auriez aussi l'id&eacute;e
+d'aller &agrave; la f&ecirc;te&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en meurs d'envie&nbsp;!... Il y a si longtemps
+que je suis enferm&eacute;e dans cette tombe&nbsp;! S'il est
+vrai que les morts sortent quelquefois du s&eacute;pulcre,
+les vivants doivent jouir un peu du
+m&ecirc;me privil&eacute;ge.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer
+de moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Regarde-moi, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>A ces mots, elle entra tout enti&egrave;re dans la
+zone lumineuse qui rayonnait &agrave; travers l'&eacute;troite
+fen&ecirc;tre. Le vieux domestique poussa un cri de
+surprise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mademoiselle en femme du peuple&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu vois que je pense &agrave; tout. Si je fais une
+folie, on ne m'accusera pas de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Tu me
+donneras le bras, je passerai pour ta fille, et
+personne ne songera &agrave; nous inqui&eacute;ter. Viens
+vite&nbsp;!</p>
+
+<p>Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il
+laissa l&agrave; sa brosse et les souliers qu'il nettoyait,
+prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
+sur les pas de sa ma&icirc;tresse, et ouvrit avec pr&eacute;caution
+la porte de la rue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis ne se doutera de rien&nbsp;?
+dit-il &agrave; la jeune fille, lorsqu'ils se trouv&egrave;rent
+dehors.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il fait sa correspondance. Nous avons deux
+bonnes heures de libert&eacute;&nbsp;! r&eacute;pondit Marguerite.</p>
+
+<p>Puis elle passa son bras sous celui du vieillard,
+qu'elle entra&icirc;na vers le centre de la ville.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps. Le cort&eacute;ge s'&eacute;tait mis en marche
+et gravissait lentement la principale rue de la
+ville. C'&eacute;taient d'abord les bataillons de la garde
+nationale. Rien de plus pittoresque et de plus
+martial que l'aspect de ces soldats bourgeois.
+Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le
+temps ni le moyen de s'enfermer dans un riche
+uniforme. Mais ils savaient la patrie en danger.
+Leurs fils mouraient &agrave; la fronti&egrave;re, et, tandis que
+le plus pur de leur sang arrosait les bords du
+Rhin ou grossissait les eaux de la Loire, ils
+&eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; sacrifier leur vie pour la d&eacute;fense
+de leurs foyers. Et personne alors ne songeait
+&agrave; rire en voyant ce singulier assemblage de
+piques, de b&acirc;tons, de sabres et de fusils, ces
+v&ecirc;tements d&eacute;guenill&eacute;s, ces bras nus, tout noirs
+encore des fum&eacute;es de la forge ou de l'atelier,
+qu'on venait de quitter, pour saluer en commun
+l'aurore des temps modernes&nbsp;!</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les gardes nationaux marchait une
+troupe de jeunes gens qui portaient sur leurs
+&eacute;paules des arbres de la libert&eacute;, par&eacute;s de fleurs
+et de rubans. Apr&egrave;s eux, les fr&egrave;res de la <i>Soci&eacute;t&eacute;
+populaire</i>, coiff&eacute;s du bonnet phrygien, soulevaient
+au-dessus de leur t&ecirc;te les trois pierres
+de la Bastille. Des chars, splendidement orn&eacute;s
+et ombrag&eacute;s par des drapeaux, pr&eacute;sentaient aux
+regards de la foule, comme un double objet de
+v&eacute;n&eacute;ration, des vieillards et des soldats bless&eacute;s&nbsp;:
+les victimes de l'&acirc;ge et les victimes de la
+guerre&nbsp;! Sublime all&eacute;gorie qui enseignait &agrave; la
+fois le respect qu'on doit &agrave; l'exp&eacute;rience et la piti&eacute;
+que m&eacute;rite le malheur&nbsp;!</p>
+
+<p>Quelques pas en arri&egrave;re venait la d&eacute;esse de
+la Libert&eacute;. Mais ce n'&eacute;tait pas cette <i>forte femme
+qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges
+de sang</i>, cette femme <i>&agrave; la voix rauque</i>, cette
+furie enfant&eacute;e, dans un moment de d&eacute;lire, par
+l'imagination d'un grand po&euml;te. C'&eacute;tait une belle
+jeune fille, dont les blonds cheveux se d&eacute;roulaient
+avec gr&acirc;ce sur les &eacute;paules. Une tunique
+blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les
+regards de la foule, et cachait son beau corps
+sous les plis d'un manteau bleu. De petits enfants
+semaient des fleurs &agrave; ses pieds, et l'un d'eux
+agitait devant elle une banni&egrave;re, sur laquelle on
+lisait cette devise&nbsp;: <i>Ne me changez pas en licence,
+et vous serez heureux</i>&nbsp;! Apr&egrave;s elle, comme
+pour montrer qu'elle est la source de tout bien
+et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
+couch&eacute;s sur des gerbes de bl&eacute;, conduisaient une
+charrue tra&icirc;n&eacute;e par des boeufs.</p>
+
+<p>Un soleil splendide s'&eacute;tait associ&eacute; &agrave; cette f&ecirc;te
+d'un caract&egrave;re antique. Les fleurs s'&eacute;panouissaient
+et versaient autour d'elles le tr&eacute;sor de
+leurs parfums&nbsp;; le peuple &eacute;tait joyeux, les enfants
+battaient des mains, et l'on aurait pu croire assister
+&agrave; une des f&ecirc;tes de l'Ath&egrave;nes pa&iuml;enne.</p>
+
+<p>Marguerite et le domestique s'&eacute;taient blottis
+dans l'embrasure d'une porte, et, de l&agrave;, ils
+voyaient d&eacute;filer le cort&eacute;ge, sans &ecirc;tre trop incommod&eacute;s
+par le flot des curieux qui ondoyait
+&agrave; leurs pieds.</p>
+
+<p>Dominique avait fait bon march&eacute; de ses vieilles
+rancunes et regardait tout, en spectateur qui
+ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En
+toute autre circonstance, la jeune fille n'e&ucirc;t pas
+manqu&eacute; de profiter du riche th&egrave;me &agrave; plaisanteries
+qu'aurait pu lui fournir l'&eacute;bahissement de
+l'ennemi jur&eacute; des patriotes. Mais elle &eacute;tait trop
+&eacute;mue elle-m&ecirc;me pour exercer sa verve railleuse
+aux d&eacute;pens du vieillard. L'enthousiasme de la
+foule est si puissant sur les jeunes organisations
+qu'elle se sentait, par moments, sur le
+point de chanter avec elle les refrains passionn&eacute;s
+de la <i>Marseillaise</i>&nbsp;; et lorsque la d&eacute;esse de la
+Libert&eacute; vint &agrave; passer, elle battit des mains et ne
+put retenir un cri d'admiration.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La belle jeune fille&nbsp;! dit-elle en montrant
+la d&eacute;esse au vieux domestique.</p>
+
+<p>Tout enti&egrave;re &agrave; ce qu'elle voyait, Marguerite
+ne se doutait pas qu'elle &eacute;tait elle-m&ecirc;me l'objet
+d'une admiration myst&eacute;rieuse. Un homme du
+peuple ne la quittait pas des yeux, et restait
+indiff&eacute;rent au double spectacle que lui offraient
+la foule et le cort&eacute;ge. C'&eacute;tait une t&ecirc;te puissante,
+rehauss&eacute;e encore par les vives couleurs du
+bonnet phrygien, qui lui donnait quelque ressemblance
+avec le type populaire de Masaniello.
+Comme le p&ecirc;cheur napolitain, le jeune homme
+paraissait poursuivre un r&ecirc;ve aim&eacute;&nbsp;; ses yeux
+plongeaient dans le regard limpide de Marguerite
+comme dans l'azur de la mer. Tout &agrave; coup
+on le vit se redresser brusquement, comme un
+homme r&eacute;veill&eacute; en sursaut, s'&eacute;lancer d'un seul
+bond jusqu'aux pieds de la jeune fille, et se ruer
+sur un des spectateurs qui venait de ramasser
+un bijou dans la poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y a des aristocrates ici&nbsp;! s'&eacute;cria cet
+homme, en montrant &agrave; la foule une petite croix
+orn&eacute;e de brillants qui scintillaient au soleil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu en as menti&nbsp;! r&eacute;pliqua le myst&eacute;rieux
+adorateur de Marguerite, en prenant l'homme
+&agrave; la gorge et en lui arrachant le bijou.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cette croix est &agrave; moi, dit timidement la
+jeune fille.</p>
+
+<p>En parlant de la sorte, elle tendait la main
+pour s'en emparer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Taisez-vous&nbsp;! lui dit &agrave; voix basse son protecteur
+inconnu. Voulez-vous donc vous perdre&nbsp;?...
+Sauvez-vous&nbsp;! Il en est temps encore&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a raison, dit Dominique.</p>
+
+<p>Puis il ajouta avec intention, mais de mani&egrave;re
+&agrave; n'&ecirc;tre entendu que du jeune homme&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sauvons-nous, ma fille&nbsp;! viens, mon enfant&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au nom du ciel, partez vite&nbsp;! leur dit encore
+l'homme du peuple.</p>
+
+<p>Le vieux domestique entra&icirc;na la jeune fille.
+Gr&acirc;ce au tumulte que cette sc&egrave;ne avait occasionn&eacute;,
+ils purent dispara&icirc;tre sans attirer l'attention
+de leurs voisins.</p>
+
+<p>Cependant le patriote, humili&eacute; de sa chute,
+s'&eacute;tait relev&eacute;, l'oeil mena&ccedil;ant et l'injure &agrave; la
+bouche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort aux aristocrates&nbsp;! dit-il.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A la lanterne&nbsp;! &agrave; la lanterne&nbsp;! s'&eacute;cria la
+foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'avez donc pas assez de soleil comme
+&ccedil;a&nbsp;? dit le sauveur de Marguerite en regardant
+la multitude avec un sourire ironique. Essayez
+de me hisser &agrave; la place de vos r&eacute;verb&egrave;res&nbsp;!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il se rejeta en arri&egrave;re, par
+un brusque mouvement, et fit face &agrave; ses adversaires.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est brave&nbsp;! s'&eacute;cria-t-on dans la foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est un aristocrate&nbsp;! dit une voix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi porte-t-il une croix sur lui&nbsp;? demanda
+l'homme du peuple qui s'&eacute;tait vu terrasser.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parce que cela me pla&icirc;t&nbsp;! r&eacute;pondit le jeune
+homme, en se croisant les bras sur la poitrine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est d&eacute;fendu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D&eacute;fendu&nbsp;?... Vous &ecirc;tes plaisants, sur mon
+honneur&nbsp;! r&eacute;pliqua l'accus&eacute;. Vous promenez dans
+vos rues la d&eacute;esse de la Libert&eacute;, et je n'aurais
+pas le droit d'agir comme bon me semble&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a raison, dirent plusieurs assistants.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit
+l'homme du peuple. A la lanterne, l'aristocrate&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! &agrave; la lanterne&nbsp;!</p>
+
+<p>Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait
+devant le jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pensez-vous m'intimider&nbsp;? dit-il en s'appuyant
+prudemment contre le mur d'une maison,
+pour n'&ecirc;tre pas entour&eacute;.</p>
+
+<p>Mais sa noble attitude ne pouvait ma&icirc;triser
+longtemps les mauvais instincts de la foule. Les
+sabres, les piques, les ba&iuml;onnettes s'abaiss&egrave;rent,
+et la muraille de fer s'avan&ccedil;a lentement contre
+le g&eacute;n&eacute;reux d&eacute;fenseur de Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort &agrave; l'aristocrate&nbsp;! s'&eacute;cria le peuple en
+d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Le demi-cercle se r&eacute;tr&eacute;cissait toujours et la
+pointe des piques touchait la poitrine du jeune
+homme. Tout &agrave; coup une voix de tonnerre se fit
+entendre. Un homme, &agrave; puissante stature, fendit
+la foule en distribuant, de droite et de gauche,
+une gr&ecirc;le de coups de poing, et vint se placer
+r&eacute;sol&ucirc;ment devant la victime qu'on allait sacrifier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ecirc;tres stupides&nbsp;! dit-il avec un geste de col&egrave;re,
+en s'adressant aux agresseurs. Quelle belle
+besogne vous alliez faire l&agrave;&nbsp;!... &Eacute;gorger le plus
+pur des patriotes&nbsp;! Barbare, mon ami, un des
+d&eacute;fenseurs de Thionville&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un d&eacute;fenseur de Thionville&nbsp;! murmura la
+foule, avec un &eacute;tonnement m&ecirc;l&eacute; d'admiration.</p>
+
+<p>Les agresseurs les plus rapproch&eacute;s de Barbare,
+rougissant de l'&eacute;normit&eacute; du crime qu'ils
+avaient &eacute;t&eacute; sur le point de commettre, baiss&egrave;rent
+la t&ecirc;te avec une sorte de confusion. Cependant
+l'homme du peuple, que Barbare avait renvers&eacute;
+&agrave; ses pieds, n'avait pas encore renonc&eacute; &agrave; l'espoir
+de se venger sur le lieu m&ecirc;me t&eacute;moin de
+son humiliation. Il &ocirc;ta respectueusement son
+bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau
+venu&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance
+dans celui qui pr&eacute;side notre club. Mais
+tu ne connais pas bien celui que tu d&eacute;fends.
+C'est un aristocrate. Il porte une croix sur sa
+poitrine&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce vrai&nbsp;? demanda le pr&eacute;sident de la
+Soci&eacute;t&eacute; populaire, en se tournant du c&ocirc;t&eacute; de
+Barbare.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, le jeune homme prit la
+petite croix qu'il avait d&eacute;j&agrave; suspendue &agrave; son cou
+et la montra au peuple.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est stupide ce que tu fais l&agrave;&nbsp;! lui dit le
+pr&eacute;sident du club &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! r&eacute;pliqua le jeune homme, de mani&egrave;re
+&agrave; &ecirc;tre entendu de tous ceux qui l'entouraient.
+Tant que vous laisserez les croix au haut des
+tours du temple de la Raison, je me croirai autoris&eacute;
+&agrave; porter le m&ecirc;me signe sur ma poitrine.</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, il suspendit la
+petite croix &agrave; son cou.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il parle bien&nbsp;! cria la foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est un bon patriote&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vaut mieux que nous&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A la cath&eacute;drale&nbsp;! &agrave; la cath&eacute;drale&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrachons les croix&nbsp;!</p>
+
+<p>Et d&eacute;j&agrave; le peuple se pr&eacute;parait &agrave; ex&eacute;cuter sa
+menace.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Attendez&nbsp;! mes enfants, s'&eacute;cria le pr&eacute;sident
+de la Soci&eacute;t&eacute; populaire. Ne faites rien sans l'assentiment
+du club. Pour le moment, ne songez
+qu'&agrave; vous amuser. Retournez &agrave; la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est juste&nbsp;! Rattrapons le cort&eacute;ge&nbsp;! s'&eacute;cria
+la foule.</p>
+
+<p>Et non moins prompte &agrave; agir qu'&agrave; changer
+de r&eacute;solution, elle eut bient&ocirc;t abandonn&eacute; le lieu
+qu'elle avait failli ensanglanter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_II"></a><h2>II</h2>
+
+<h2>Le Club.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, la rue se trouva
+compl&eacute;tement d&eacute;serte. On n'entendait plus que
+le bruit lointain de la f&ecirc;te et le vague murmure
+de la foule. Barbare rompit le silence, et, prenant
+les mains de son compagnon qu'il serra
+avec une sombre &eacute;nergie&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen pr&eacute;sident, dit-il, tu m'as sauv&eacute; la
+vie&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne parlons pas de cela&nbsp;! r&eacute;pondit le colosse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si fait&nbsp;! je veux t'en remercier et je ne
+souhaite rien tant que d'avoir l'occasion de te
+prouver ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon
+devoir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est bien&nbsp;! nous sommes gens de coeur et
+nous nous comprenons&nbsp;!... &Eacute;coute... j'ai encore
+un service &agrave; te demander.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes seuls. Personne ne peut nous
+voir. Laisse-moi partir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et la f&ecirc;te&nbsp;? dit le patriote.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en ai vu assez comme cela.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit le pr&eacute;sident du club en souriant...
+Je devine&nbsp;!... Un rendez-vous d'amour&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit Barbare en rougissant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Va, mon gar&ccedil;on, reprit le patriote avec
+bont&eacute;. La R&eacute;publique ne d&eacute;fend pas d'aimer&nbsp;;
+elle t'excuse par ma bouche&nbsp;; mais n'oublie pas
+d'assister, ce soir, &agrave; la s&eacute;ance du club.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci et adieu&nbsp;! dit Barbare en donnant
+une derni&egrave;re poign&eacute;e de main &agrave; son lib&eacute;rateur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Adieu, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>Et le brave homme, apr&egrave;s s'&ecirc;tre amus&eacute; &agrave; regarder
+son prot&eacute;g&eacute; qui courait &agrave; toutes jambes,
+s'empressa de rejoindre le cort&eacute;ge.</p>
+
+<p>Barbare n'avait pas oubli&eacute; dans quelle direction
+le vieillard et la jeune fille avaient pris la
+fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de
+rues tortueuses et courut tant et si bien, qu'en
+arrivant aux derni&egrave;res maisons de la ville, il
+aper&ccedil;ut sur la grand'route, &agrave; une port&eacute;e de fusil
+environ, Dominique et Marguerite qui s'&eacute;taient
+arr&ecirc;t&eacute;s pour reprendre haleine. Il cria de toutes
+ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais
+cette bruyante manifestation eut un r&eacute;sultat diam&eacute;tralement
+oppos&eacute; &agrave; celui qu'il en esp&eacute;rait.
+A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre,
+les fugitifs furent saisis d'une v&eacute;ritable
+panique et la peur leur rendit des jambes. Barbare
+eut beau presser le pas, gesticuler, crier&nbsp;;
+il ne put arr&ecirc;ter le vieillard et sa jolie compagne.
+Il les vit s'approcher de la petite maison
+isol&eacute;e et dispara&icirc;tre derri&egrave;re la porte, qui se referma
+avec fracas.</p>
+
+<p>Le jeune homme se sentit des larmes dans les
+yeux. Il s'approcha de la porte qu'il essaya de
+pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
+en la jetant avec violence, l'auraient laiss&eacute;e
+entr'ouverte. Mais elle r&eacute;sista &agrave; tous ses efforts.
+Il se colla l'oeil contre la serrure et n'aper&ccedil;ut
+qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de
+la sonnette ou le marteau de la porte. Rien&nbsp;! Il
+frappa contre les planches sonores et pr&ecirc;ta l'oreille.
+Pas le moindre bruit&nbsp;! Il recula de quelques
+pas, pour voir toute la fa&ccedil;ade de la maison.
+Peut-&ecirc;tre d&eacute;couvrirait-il une figure curieuse,
+une main derri&egrave;re un rideau&nbsp;? H&eacute;las&nbsp;! le soleil
+lui-m&ecirc;me ne visitait plus cette triste demeure.
+Et les fen&ecirc;tres&nbsp;; ces yeux de la maison, s'&eacute;taient
+voil&eacute;es sous leurs contrevents, comme l'oeil sous
+la paupi&egrave;re.</p>
+
+<p>Barbare &eacute;prouva un affreux serrement de
+coeur. Il e&ucirc;t donn&eacute; sa vie, en cet instant, pour
+revoir ce frais visage, cette charmante apparition
+dont il &eacute;tait encore &eacute;bloui. Elle &eacute;tait l&agrave;,
+pourtant, &agrave; deux pas de lui, derri&egrave;re cette muraille&nbsp;!...
+Comme la m&egrave;re qui r&ocirc;de, le soir, devant
+la prison o&ugrave; g&eacute;mit son enfant, et qui se
+demande si quelque barreau de fer ne lui livrera
+pas un passage, le jeune homme ne pouvait se
+d&eacute;cider &agrave; partir et s'en remettait au hasard,
+cette derni&egrave;re consolation des d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s&nbsp;! Il attendit
+longtemps encore. Mais la patience l'abandonna.
+Se sentant jeune et fort, il se r&eacute;volta &agrave; la
+pens&eacute;e que quelques planches, &agrave; peine jointes,
+lui opposaient un obstacle. Il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la
+porte, bien d&eacute;termin&eacute; &agrave; l'&eacute;branler sous un dernier
+effort. Mais il recula bient&ocirc;t en rougissant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'allais-je faire&nbsp;? pensa-t-il. Ce seuil est
+inviolable&nbsp;! Il n'y a l&agrave; ni barreaux, ni soldats
+pour le d&eacute;fendre. Et je ne dois y entrer que par
+la volont&eacute; de celle que j'aime&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors il tira de son sein la petite croix, orn&eacute;e
+de diamants, la baisa avec respect et, l'agitant
+au-dessus de sa t&ecirc;te&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est votre croix&nbsp;! dit-il, votre croix que je
+vous rapporte&nbsp;!</p>
+
+<p>Deux fois il fit le m&ecirc;me geste et poussa le
+m&ecirc;me cri. Mais la maison ne sortit pas de son
+sommeil. Le jeune homme, apr&egrave;s avoir cach&eacute; la
+petite croix sur son coeur, reprit tristement le
+chemin de la ville.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait
+d&eacute;j&agrave; les r&eacute;verb&egrave;res, dont les lanternes huileuses
+se balan&ccedil;aient, avec un grincement sinistre, et
+faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la
+nuit entre les noires fa&ccedil;ades des maisons. Les
+bruits de la f&ecirc;te avaient cess&eacute;. Tout &eacute;tait rentr&eacute;
+dans le silence. On n'entendait gu&egrave;re que le pas
+sonore du promeneur attard&eacute; qui regagnait son
+foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
+luttait avec une borne, dans un coin obscur.
+Tout ce qu'il y avait de paisible ou de craintif
+s'&eacute;tait prudemment renferm&eacute; derri&egrave;re une porte
+bien close, et la vie politique ne battait plus
+qu'au coeur m&ecirc;me de la cit&eacute;, dans une des salles
+basses de l'ancien &eacute;v&ecirc;ch&eacute;. C'&eacute;tait l&agrave; que se donnaient
+rendez-vous les plus purs et les plus ardents
+patriotes de la ville.</p>
+
+<p>Barbare n'avait pas oubli&eacute; la recommandation
+que lui avait faite le pr&eacute;sident de la soci&eacute;t&eacute; populaire.
+Pour rien au monde, il n'aurait voulu
+manquer &agrave; l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs,
+il ne se sentait pas dans une disposition
+d'esprit &agrave; rechercher la solitude. Dans les temps
+de r&eacute;volution, l'amour,&nbsp;&mdash;&nbsp;ce sentiment raffin&eacute;
+qui trouve tant de charmes &agrave; se replier sur lui-m&ecirc;me
+et qui met tant de complaisance &agrave; caresser
+m&ecirc;me la pens&eacute;e d'un revers,&nbsp;&mdash;&nbsp;l'amour
+semble se ressentir de la fi&egrave;vre des passions politiques.
+Il fuit la r&ecirc;verie, il marche, il court
+vers le but et, s'il &eacute;prouve un &eacute;chec, il demande
+&agrave; la vie publique un instant d'oubli et de distraction.
+Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute
+h&acirc;te vers l'ancien &eacute;v&ecirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Son entr&eacute;e dans la salle du club fut un vrai
+triomphe.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vive Barbare&nbsp;! cria la foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit le jeune homme en promenant autour
+de lui un regard ironique, il para&icirc;t qu'on
+n'a plus envie de me hisser &agrave; la lanterne. Le moment
+serait pourtant mieux choisi que tant&ocirc;t.
+Car vous &ecirc;tes bien mal &eacute;clair&eacute;s&nbsp;!</p>
+
+<p>Un &eacute;clat de rire g&eacute;n&eacute;ral accueillit cette saillie,
+et chacun montra en plaisantant &agrave; son voisin les
+deux chandelles qui fumaient tristement au pied
+de l'estrade o&ugrave; montaient les orateurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen Barbare, r&eacute;pondit une voix &eacute;nergique,
+si la R&eacute;publique n'a pas le moyen de se
+payer des flambeaux, elle compte sur la bonne
+volont&eacute; des patriotes. Nos fils, qui sont &agrave; la
+fronti&egrave;re, n'ont pas de souliers pour marcher &agrave;
+l'ennemi&nbsp;; nous n'avons pas le droit d'&ecirc;tre difficiles,
+et nous saurons d&eacute;fendre les int&eacute;r&ecirc;ts de
+la patrie avec les seules lumi&egrave;res de notre raison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bien r&eacute;pondu&nbsp;! dit la foule.</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit&nbsp;; car il venait de
+reconna&icirc;tre la voix de l'homme auquel il devait
+la vie. Il fendit les rangs serr&eacute;s des auditeurs
+et s'approcha respectueusement du magistrat
+populaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen pr&eacute;sident, dit-il, je n'ai pas eu l'intention
+d'offenser la majest&eacute; de la R&eacute;publique.
+J'ai d&eacute;j&agrave; vers&eacute; mon sang pour elle et je suis pr&ecirc;t
+&agrave; lui donner une nouvelle preuve de mon d&eacute;vouement.
+Je demande la parole.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te l'accorde, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident d'un
+ton bref.</p>
+
+<p>D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune,
+comme s'il e&ucirc;t mont&eacute; &agrave; l'assaut. Du haut
+de ces mis&eacute;rables tr&eacute;teaux, o&ugrave; l'&eacute;loquence populaire
+agitait tant de questions s&eacute;rieuses ou
+plaisantes, grotesques ou sublimes, le jeune
+homme contempla un instant toutes ces t&ecirc;tes qui
+se balan&ccedil;aient au-dessous de lui, dans un demi-jour.
+C'&eacute;tait un tableau digne des ma&icirc;tres flamands.
+Au premier plan, des ouvriers encore
+arm&eacute;s de leurs instruments de travail, des
+femmes, des enfants, des mendiants avec leurs
+besaces, des r&ocirc;deurs de nuit, chaos &eacute;trange, mer
+de haillons dont chaque flot s'&eacute;clairait d'un
+rouge reflet ou retombait dans les t&eacute;n&egrave;bres, suivant
+que le caprice du vent ravivait ou mena&ccedil;ait
+d'&eacute;teindre la flamme des chandelles&nbsp;; et plus
+loin, au fond de la salle, un p&acirc;le rayon de la
+lune, glissant &agrave; travers les vitraux d'une fen&ecirc;tre
+et venant entourer d'une douce lumi&egrave;re les cheveux
+blancs des fr&egrave;res de la Soci&eacute;t&eacute; populaire.</p>
+
+<p>Une rumeur sourde s'&eacute;leva de tous les coins
+de la salle, lorsqu'on vit le jeune homme escalader
+les degr&eacute;s de l'estrade. Mais, peu &agrave; peu le
+bruit cessa pour faire place au silence de l'attente.
+Barbare se pencha sur le bord de la balustrade,
+et, s'adressant &agrave; la foule&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous
+avez d&eacute;j&agrave; devin&eacute; sans doute le sujet de ma motion.
+Je demande que la municipalit&eacute; tienne une
+r&eacute;compense toute pr&ecirc;te pour celui qui aura le
+courage de monter aux tours de la cath&eacute;drale
+et d'en enlever les croix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bravo&nbsp;! bravo&nbsp;! vive Barbare&nbsp;! cria la foule.</p>
+
+<p>Barbare descendit pr&eacute;cipitamment au milieu
+des acclamations, et se dirigea vers la porte de
+la salle basse. Au moment o&ugrave; il allait en franchir
+le seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa
+une telle surprise qu'il s'arr&ecirc;ta sur-le-champ et
+se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient
+pas tromp&eacute;. Il regarda du c&ocirc;t&eacute; de la tribune et
+reconnut l'homme du peuple qu'il avait terrass&eacute;,
+le matin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyens, disait cet homme, on conspire
+dans la ville contre la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui &ccedil;a&nbsp;? demanda la foule avec des cris furieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a
+des aristocrates...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; donc&nbsp;? reprit encore la foule, dont la
+col&egrave;re augmentait en raison de son impatience.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A la sortie de la ville, dans une petite maison
+isol&eacute;e, &agrave; peu de distance de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Barbare sentit un frisson passer dans tous ses
+membres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans la <i>Vall&eacute;e aux Pr&eacute;s</i>&nbsp;? demanda la
+foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit l'orateur. Les contrevents de
+la maison sont ferm&eacute;s nuit et jour. Aucun bruit&nbsp;!
+jamais de lumi&egrave;re&nbsp;! apparences suspectes. A coup
+s&ucirc;r, ce sont des royalistes&nbsp;; et l'on devrait charger
+un citoyen, bien connu pour son patriotisme,
+de s'introduire dans l'int&eacute;rieur de cette
+maison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort aux aristocrates&nbsp;! s'&eacute;cri&egrave;rent les plus
+ardents des patriotes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;las&nbsp;! pensa Barbare, cette jeune fille et
+son p&egrave;re sont perdus, si je n'interviens&nbsp;!</p>
+
+<p>Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient
+et le sang lui affluait au coeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! Pas de faiblesse&nbsp;! se dit-il en essayant
+de vaincre son &eacute;motion. Du courage&nbsp;! de
+l'audace&nbsp;! je la sauverai encore une fois&nbsp;!</p>
+
+<p>Puis, l'oeil &eacute;tincelant et l'air r&eacute;solu, il passa
+de nouveau &agrave; travers la foule et s'approcha de
+la tribune.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen, dit-il &agrave; l'orateur, en le regardant
+en face, es-tu s&ucirc;r de ce que tu avances&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi&nbsp;?... Moi&nbsp;? balbutia l'homme du peuple,
+que l'air mena&ccedil;ant de son interlocuteur troubla
+profond&eacute;ment... Je n'ai que des soup&ccedil;ons... et,
+d'ailleurs, je n'habite pas le quartier o&ugrave; se trouve
+la maison suspecte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! moi, je suis aux premi&egrave;res places
+pour surveiller les gens que tu accuses si l&eacute;g&egrave;rement.
+Je m'engage &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans l'int&eacute;rieur
+de la maison, et, dans deux jours, au plus tard,
+je dirai &agrave; tous les bons patriotes qui m'entourent
+s'il y a vraiment lieu de s'inqui&eacute;ter.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vive Barbare&nbsp;! cria l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comptez sur moi, dit le jeune homme en
+remerciant du geste tous les auditeurs. Je me
+montrerai digne de votre confiance.</p>
+
+<p>A ces mots, il se pencha vers le pr&eacute;sident de
+la Soci&eacute;t&eacute; populaire, qui lui tendait la main, et
+sortit du club au milieu des applaudissements.
+A peine arriv&eacute; dans la rue, il tira de son sein la
+petite croix de Marguerite et la baisa avec amour,
+en s'&eacute;criant par deux fois&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je la sauverai&nbsp;!... Je la sauverai&nbsp;!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_III"></a><h2>III</h2>
+
+<h2>Le Proscrit.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Le lendemain, vers neuf heures du soir, un
+homme, envelopp&eacute; dans un long manteau, se
+promenait devant la fa&ccedil;ade int&eacute;rieure de la maison
+qu'on avait signal&eacute;e la veille &agrave; la d&eacute;fiance
+du club. A la mani&egrave;re dont cet homme marchait
+dans les all&eacute;es du jardin, tant&ocirc;t s'avan&ccedil;ant d'un
+pas rapide, tant&ocirc;t s'arr&ecirc;tant et levant la t&ecirc;te
+pour contempler le ciel, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile de se
+former une opinion vraisemblable sur ses habitudes
+et sur son caract&egrave;re. Cela ne pouvait &ecirc;tre
+qu'un amant, qu'un fou, ou un po&euml;te. Lorsqu'il
+regardait le ciel, son oeil semblait se baigner
+avec d&eacute;lices dans cette mer &eacute;toil&eacute;e.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e &eacute;tait belle d'ailleurs et invitait &agrave; la
+r&ecirc;verie. Les fleurs, avant de s'endormir, avaient
+laiss&eacute; dans l'air de douces &eacute;manations. Un vent
+frais courait &agrave; travers les peupliers d'Italie qui
+sortaient, comme de grands fant&ocirc;mes, du milieu
+de la haie qui s&eacute;parait le jardin des prairies
+voisines. Ces g&eacute;ants de verdure frissonnaient
+sous le souffle a&eacute;rien et ressemblaient, avec leurs
+branches rapproch&eacute;es du tronc, &agrave; un homme
+qui s'enveloppe dans les plis de son manteau
+pour se pr&eacute;server de l'air malsain du soir.</p>
+
+<p>Le promeneur s'arr&ecirc;ta au milieu d'une all&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! dit-il en laissant tomber ses
+bras avec d&eacute;couragement, la nature ne semble-t-elle
+pas rire de nos passions&nbsp;? Quel calme&nbsp;! Pas
+un nuage&nbsp;! Des &eacute;toiles, des mondes en feu&nbsp;; rien
+de chang&eacute; au ciel, tandis que des hommes, n&eacute;s
+pour s'aimer, s'&eacute;gorgent comme des b&ecirc;tes sauvages&nbsp;!
+Moi-m&ecirc;me, moi, ministre d'une religion
+de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma t&ecirc;te
+est mise &agrave; prix&nbsp;! Des milliers d'hommes sont
+proscrits ou pers&eacute;cut&eacute;s, et Dieu ne parle pas&nbsp;!
+Il ne commande pas aux &eacute;l&eacute;ments d'annoncer
+sa vengeance, pour nous prouver au moins qu'il
+ne voit pas sans col&egrave;re le spectacle de tant d'iniquit&eacute;s.
+La maison garde encore quelques traces
+des h&ocirc;tes qui ont v&eacute;cu sous son toit&nbsp;; et la terre
+ne s'inqui&egrave;te pas de l'homme qui l'habite&nbsp;! Et la
+nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanit&eacute;
+souffre et pleure&nbsp;! La Providence ne serait-elle
+qu'un mot&nbsp;?</p>
+
+<p>Le proscrit s'&eacute;tait remis machinalement en
+marche, et le hasard de la promenade l'avait
+conduit dans une petite all&eacute;e qu'un mur, de peu
+d'&eacute;l&eacute;vation et qui tombait en ruine, s&eacute;parait
+de la grand'route. Tout &agrave; coup le pr&ecirc;tre recula
+de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.</p>
+
+<p>Un homme, qui venait d'escalader le mur,
+tomba presque &agrave; ses pieds, au milieu de l'all&eacute;e.
+Le visiteur nocturne ne fut gu&egrave;re moins effray&eacute;
+que celui dont il avait interrompu si brusquement
+la r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rassurez-vous, citoyen, dit-il &agrave; voix basse
+au jeune pr&ecirc;tre, et gardez-vous bien de jeter
+l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni &agrave;
+votre bourse, ni &agrave; votre vie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez pourtant, monsieur, une mani&egrave;re
+de vous pr&eacute;senter...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui peut donner de moi la plus f&acirc;cheuse
+id&eacute;e, reprit le voleur pr&eacute;sum&eacute; en achevant la
+pens&eacute;e de son interlocuteur. Les apparences
+sont contre moi, je le sais&nbsp;; et cependant je ne
+me suis introduit chez vous que dans l'intention
+de vous &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous en suis reconnaissant&nbsp;! r&eacute;pliqua le
+proscrit avec une froide ironie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On m'avait charg&eacute; de vous espionner...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous faites-l&agrave; un joli m&eacute;tier, monsieur&nbsp;!
+interrompit le pr&ecirc;tre, en ramenant avec soin
+autour de lui les plis de son manteau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez bien que c'est par patriotisme...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse
+devin&eacute;&nbsp;! interrompit encore le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez tort de me persifler, citoyen,
+r&eacute;pliqua l'homme du peuple avec un accent
+ferme et digne, qui parut impressionner son
+interlocuteur, car il l'&eacute;couta cette fois avec un
+religieux silence. Je vous rends un vrai service,
+et si la Soci&eacute;t&eacute; populaire e&ucirc;t confi&eacute; &agrave; tout autre
+que moi la mission que je remplis en ce moment,
+vous n'auriez peut-&ecirc;tre pas eu lieu de vous en
+r&eacute;jouir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, enfin, que veut-on&nbsp;? demanda le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On vous soup&ccedil;onne d'avoir des relations
+avec Pitt.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit
+en souriant.</p>
+
+<p>A ce moment la lune sortit d'un nuage et
+&eacute;claira vivement le visage du pr&ecirc;tre. Barbare&nbsp;&mdash;&nbsp;le
+lecteur l'a d&eacute;j&agrave; reconnu&nbsp;&mdash;&nbsp;ne put se d&eacute;fendre
+d'un &eacute;trange sentiment d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! citoyen, dit-il d'une voix &eacute;mue, vous
+&ecirc;tes jeune&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre. Mais qu'y a-t-il l&agrave;
+d'&eacute;tonnant&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que, pour &ecirc;tre pers&eacute;cut&eacute; &agrave; votre &acirc;ge...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La R&eacute;publique s'est bien d&eacute;fi&eacute;e des enfants&nbsp;!
+dit le proscrit avec m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes donc oblig&eacute; de vous cacher&nbsp;? demanda
+Barbare.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; mon interrogatoire qui commence&nbsp;!
+dit le pr&ecirc;tre avec amertume. Tenez, monsieur,
+si la R&eacute;publique a besoin d'une nouvelle victime,
+je ferai volontiers le sacrifice de ma vie.
+Mais, au nom du ciel, sauvez les personnes qui
+habitent cette maison&nbsp;! Elles me sont ch&egrave;res, et
+c'est une pri&egrave;re que je vous fais du fond du
+coeur&nbsp;! Vous parliez de ma jeunesse&nbsp;? Eh bien&nbsp;!
+vous &ecirc;tes aussi &agrave; cet &acirc;ge g&eacute;n&eacute;reux o&ugrave; le pardon
+est doux et le d&eacute;vouement facile. &Eacute;pargnez mes
+amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du sang
+enfin, prenez ma vie&nbsp;! Je me livre &agrave; vous&nbsp;!</p>
+
+<p>Barbare devint horriblement p&acirc;le.</p>
+
+<p>La jalousie s'empara de tout son &ecirc;tre, et un
+frisson lui gla&ccedil;a le coeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous aimez donc bien ce vieillard et cette
+jeune fille&nbsp;? dit-il d'une voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De toute mon &acirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit l'homme du peuple en jetant un regard
+&eacute;tincelant sur celui qu'il regardait d&eacute;j&agrave;
+comme un rival, vous les aimez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comme on aime son p&egrave;re et sa soeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas autrement&nbsp;? demanda encore le patriote.</p>
+
+<p>Le proscrit parut surpris de cette question&nbsp;;
+et, pour la premi&egrave;re fois, il osa regarder en face
+l'homme du peuple qui ne put supporter, sans
+se troubler, ce coup d'oeil p&eacute;n&eacute;trant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous pr&eacute;parez votre r&eacute;ponse&nbsp;? dit Barbare,
+qui s'impatientait de ce long silence et de ce
+p&eacute;nible examen. Vous ne voulez pas m'avouer
+que vous &ecirc;tes l'amant de cette jeune fille&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! fit le pr&ecirc;tre avec un vif sentiment d'indignation,
+je vous jure&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que me fait votre serment&nbsp;? dit Barbare en
+haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous
+force &agrave; ajouter foi &agrave; mes paroles. Il vous faudrait
+une preuve mat&eacute;rielle&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! dit Barbare avec explosion.</p>
+
+<p>Il y eut, dans la mani&egrave;re dont il accentua ce
+simple mot, tant de haine, d'inqui&eacute;tude et de
+jalousie, que sa figure m&ecirc;me sembla s'&eacute;clairer
+du feu int&eacute;rieur qui le consumait. Le pr&ecirc;tre put
+lire dans son coeur et juger de l'&eacute;tat de son &acirc;me,
+comme on voit un ciel d'orage &agrave; la lueur d'un
+&eacute;clair.</p>
+
+<p>Le proscrit mesura aussit&ocirc;t toute l'&eacute;tendue du
+danger qui mena&ccedil;ait le marquis et sa fille. Mais
+il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;t au sacrifice.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;coutez&nbsp;! dit-il &agrave; l'homme du peuple. Je
+ne peux pas &ecirc;tre l'amant de cette jeune fille...
+Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lequel&nbsp;? demanda vivement Barbare.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les devoirs de mon minist&egrave;re, r&eacute;pondit le
+proscrit.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il entr'ouvrit son manteau
+et laissa voir les plis de sa soutane.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un pr&ecirc;tre&nbsp;! s'&eacute;cria Barbare avec joie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous le voyez&nbsp;! dit simplement le ministre
+de Dieu. Je vous ai fait le ma&icirc;tre de ma vie.
+Doutez-vous encore de ma parole&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, certes&nbsp;! dit Barbare.</p>
+
+<p>Cependant il baissa la t&ecirc;te et ses traits s'assombrirent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! demanda le proscrit, vous n'&ecirc;tes
+pas encore convaincu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aux termes de la Constitution, dit Barbare,
+les pr&ecirc;tres ont le droit de se marier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvre insens&eacute;&nbsp;! dit le jeune pr&ecirc;tre en souriant
+avec tristesse, si j'avais reconnu l'autorit&eacute;
+de cette loi, est-ce que je serais oblig&eacute; de me
+cacher&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai&nbsp;! je suis fou&nbsp;! s'&eacute;cria joyeusement
+Barbare. Vous &ecirc;tes un noble coeur, citoyen&nbsp;! et
+personne, tant que je vivrai, n'osera troubler
+votre solitude et menacer votre vie. Permettez-moi
+de vous regarder comme un ami&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Volontiers, dit le pr&ecirc;tre en serrant avec
+effusion la main que le jeune homme lui tendait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette &eacute;treinte cordiale, Barbare se disposa
+&agrave; escalader le mur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit
+le pr&ecirc;tre avec bont&eacute;, et suivez-moi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il le conduisit vers le fond
+du jardin, et ouvrit une petite porte qui donnait
+sur la campagne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_IV"></a><h2>IV</h2>
+
+<h2>Une crise domestique.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma
+la porte &agrave; double tour et s'arr&ecirc;ta quelques instants
+comme un homme accabl&eacute; sous le poids de
+p&eacute;nibles pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Puis il doubla le pas, traversa rapidement le
+jardin, entra dans la cour, monta l'escalier et
+frappa &agrave; la porte de M. de Louvigny.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Entrez, dit une voix de jeune fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! pensa l'abb&eacute; avec douleur, mademoiselle
+Marguerite est avec son p&egrave;re.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins il entra chez le marquis. M. de
+Louvigny tenait sa fille sur ses genoux. Tout en
+&eacute;coutant l'innocent bavardage de Marguerite,
+il jonglait avec les boucles soyeuses de ses cheveux,
+qu'il se plaisait &agrave; faire sauter dans sa
+main.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! cher abb&eacute;, dit le marquis avec
+son aimable sourire, est-ce qu'il faut tant de
+pr&eacute;cautions pour entrer chez ses amis&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous croyais au travail et je craignais de
+vous d&eacute;ranger, r&eacute;pondit le jeune pr&ecirc;tre en faisant
+de grands efforts pour cacher son &eacute;motion.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est neuf heures du soir, observa M. de
+Louvigny, et vous n'ignorez pas que c'est &agrave;
+partir de ce moment que je consens &agrave; perdre
+mon temps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est joli ce que vous dites-l&agrave;, mon p&egrave;re&nbsp;!
+s'&eacute;cria Marguerite en quittant les genoux du
+marquis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai dit une sottise&nbsp;? demanda M. de Louvigny
+en remarquant la petite mine boudeuse
+que faisait Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous en fais juge, monsieur l'abb&eacute;, dit
+Marguerite. Tenir sa fille dans ses bras, l'embrasser,
+l'&eacute;couter causer, est-ce l&agrave; perdre son
+temps&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux
+pas &ecirc;tre complice de votre paresse&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, viens ici.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! je vous laisse travailler.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je t'en prie&nbsp;! dit M. de Louvigny d'une voix
+caressante.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne me tentez pas&nbsp;! reprit la jeune fille, qui
+ne demandait qu'&agrave; r&eacute;pondre aux instances paternelles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te tiens cette fois&nbsp;! s'&eacute;cria joyeusement
+le vieillard en saisissant la jeune fille par le bas
+de sa robe. Viens m'embrasser.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit
+Marguerite en d&eacute;tournant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te rends la libert&eacute;, r&eacute;pliqua le marquis
+en l&acirc;chant le bas de la robe et en ouvrant les
+bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et voil&agrave; l'usage que j'en fais, dit Marguerite
+en sautant au cou de son p&egrave;re. Je tiens ma
+vengeance, et je vais vous faire perdre toute
+votre soir&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre avait contempl&eacute; cette sc&egrave;ne avec
+tristesse. Il pleurait sur cette joie qu'il savait
+devoir se changer en deuil, sur cette &eacute;troite
+communion de deux &acirc;mes qu'on allait s&eacute;parer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! l'abb&eacute;, vous ne parlez pas&nbsp;? dit
+M. de Louvigny. Approchez donc. Vous avez
+l'air de nous bouder&nbsp;!</p>
+
+<p>L'abb&eacute; s'avan&ccedil;a vers le marquis et serra avec
+&eacute;motion la main qu'il lui pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes pas d&eacute;plac&eacute; dans cette chambre,
+ajouta le marquis. Celui qui a assist&eacute; mon fils
+&agrave; ses derniers moments est, &agrave; mes yeux, comme
+son rempla&ccedil;ant dans la famille. Si j'avais encore
+ma fortune et mes dignit&eacute;s, vous seriez de toutes
+nos f&ecirc;tes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle
+est tout mon tr&eacute;sor, tous mes honneurs, toute
+ma joie&nbsp;! Partagez la seule richesse qu'on m'ait
+laiss&eacute;e, en vous m&ecirc;lant &agrave; nos entretiens et en
+voyant comme nous nous aimons&nbsp;!... Quoi&nbsp;! vous
+pleurez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour cela non, monsieur le marquis, r&eacute;pondit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne vous en d&eacute;fendez pas, poursuivit M. de
+Louvigny. Ce que je vous dis l&agrave; n'est pas gai
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce n'est pas l&agrave; ce qui fait pleurer monsieur
+l'abb&eacute;, interrompit Marguerite, qui depuis un
+instant observait les efforts que faisait le pr&ecirc;tre
+pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abb&eacute; nous
+cache quelque malheur&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mademoiselle Marguerite se trompe&nbsp;! dit
+le pr&ecirc;tre en se troublant de plus en plus.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma fille a raison, au contraire, r&eacute;pliqua le
+marquis en faisant lever Marguerite.</p>
+
+<p>Il se leva &agrave; son tour et saisit vivement la main
+de l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre &eacute;motion m'effraie, lui dit-il &agrave; voix
+basse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous assure, dit le pr&ecirc;tre en se d&eacute;fendant...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre main est glac&eacute;e&nbsp;! continua le vieillard
+en se penchant &agrave; l'oreille de l'abb&eacute;... Je
+comprends&nbsp;! vous n'osez pas parler devant ma
+fille.</p>
+
+<p>Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime
+inqui&eacute;tante. Lorsque son p&egrave;re se retourna
+de son c&ocirc;t&eacute;, ce ne fut pas sans un vif
+&eacute;tonnement qu'elle aper&ccedil;ut le gai sourire qui
+s'&eacute;panouissait sur les l&egrave;vres du vieillard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'abb&eacute; est un poltron, ma ch&egrave;re Marguerite,
+dit M. de Louvigny. Rassure-toi. Ce n'est
+rien... Quelques affaires d'int&eacute;r&ecirc;ts... une nouvelle
+pauvret&eacute; qui vient se greffer sur l'ancienne&nbsp;!
+Nous allons avoir quelques comptes &agrave;
+r&eacute;gler... Tu serais bien aimable d'aller demander
+&agrave; Dominique le registre o&ugrave; il note ses d&eacute;penses.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y vais, mon p&egrave;re, dit Marguerite.</p>
+
+<p>Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis,
+mit un doigt sur sa bouche et fit un signe
+de t&ecirc;te que le vieillard n'eut pas de peine &agrave; traduire
+ainsi&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ob&eacute;is, mais je n'ignore pas qu'on me
+trompe&nbsp;!</p>
+
+<p>Le marquis ferma lui-m&ecirc;me la porte de la
+chambre. Lorsqu'il se trouva seul en face de
+l'abb&eacute;, tout son calme sembla l'abandonner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parlez maintenant&nbsp;! dit-il d'une voix &eacute;mue.
+Qu'y a-t-il&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'est introduit ce soir dans le jardin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un maraudeur&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un espion envoy&eacute; par le Club.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes donc d&eacute;couverts&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas encore. Mais on croit que nous sommes
+des agents de Pitt.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant,
+rassurez-vous, cher abb&eacute;&nbsp;; nous en serons
+quittes pour la peur. Je me charge de rassurer
+ces messieurs de la Soci&eacute;t&eacute; populaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est toujours un danger de para&icirc;tre devant
+eux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute. Toutefois, personne ne nous
+conna&icirc;t ici. Nous n'avons rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'homme du peuple que le Club a envoy&eacute;,
+ce soir, en &eacute;claireur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il nous en veut donc beaucoup&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au contraire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est bien dispos&eacute; pour nous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Trop bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma foi&nbsp;! dit le marquis en badinant, voil&agrave;
+le premier r&eacute;publicain qui nous ait montr&eacute; de
+la bienveillance&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et ce sera peut-&ecirc;tre celui qui vous aura
+fait le plus de mal&nbsp;! dit l'abb&eacute; d'un air sombre.</p>
+
+<p>Le marquis devint s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Expliquez-vous, dit-il avec gravit&eacute;. Il y a
+dans vos propos une incoh&eacute;rence qui ne peut
+se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de
+haine contre moi, pourquoi songerait-il &agrave; me
+nuire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous nuira sans le savoir, r&eacute;pondit l'abb&eacute;.
+Car il faut tout craindre des amoureux&nbsp;; et cet
+homme aime mademoiselle Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma fille&nbsp;! s'&eacute;cria le marquis avec une expression
+de surprise et de col&egrave;re, que le pinceau
+serait seul capable de rendre et de fixer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, reprit l'abb&eacute;, cet homme aime s&eacute;rieusement
+votre fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort
+jamais&nbsp;; elle ne se montre jamais aux fen&ecirc;tres.
+Comment cet homme a-t-il pu la voir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne
+vous dis que l'exacte v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous a donc ouvert son coeur&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A peu pr&egrave;s. Je peux m&ecirc;me vous assurer
+qu'il est jaloux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors il faut fuir&nbsp;! dit le marquis avec &eacute;clat.
+Il faut passer en Angleterre.</p>
+
+<p>Puis, se promenant avec agitation dans la
+chambre&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, dit-il, qui me croyais si bien en s&ucirc;ret&eacute;
+dans cette petite ville&nbsp;!</p>
+
+<p>A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite
+entra avec le vieux domestique, qui tenait sous
+son bras le grand livre de d&eacute;pense.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes amis, dit le marquis aux nouveaux
+venus, nous allons partir cette nuit m&ecirc;me. Que
+chacun pr&eacute;pare ses malles. Demain nous faisons
+voile pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit Marguerite en sautant au cou de
+son p&egrave;re, je savais bien que vous me cachiez la
+v&eacute;rit&eacute;. Un danger vous menace&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut bien te l'avouer, r&eacute;pondit M. de Louvigny&nbsp;:
+nous sommes d&eacute;nonc&eacute;s.</p>
+
+<p>Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait
+att&eacute;r&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons&nbsp;! Dominique, ajouta-t-il, il doit te
+rester encore quelque argent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;las&nbsp;! dit le vieux serviteur, nous avons
+tout d&eacute;pens&eacute; le jour de la f&ecirc;te de mademoiselle.
+Monsieur le marquis peut v&eacute;rifier les comptes.
+Voici le registre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est inutile, r&eacute;pondit M. de Louvigny en
+repoussant le livre que lui pr&eacute;sentait le domestique.
+Je m'en rapporte bien &agrave; toi. C'est un espoir
+de moins... Voil&agrave; tout&nbsp;!</p>
+
+<p>Sans une parole de reproches, sans un geste
+d'impatience, sans un mouvement de d&eacute;pit, le
+marquis s'approcha avec calme de son secr&eacute;taire,
+dont il ouvrit les tiroirs les uns apr&egrave;s les
+autres.</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, Marguerite et le domestique l'observaient
+en silence.</p>
+
+<p>Le marquis fouillait scrupuleusement dans
+tous les coins de chaque tiroir et comptait son
+argent au fur et &agrave; mesure. Lorsqu'il fut au bout
+de son travail, il laissa tomber sa t&ecirc;te dans ses
+mains et demeura immobile. Marguerite courut
+aupr&egrave;s de lui et &eacute;carta doucement ses mains,
+qu'il tenait serr&eacute;es contre son visage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! dit-elle avec un cri douloureux, vous
+pleurez, mon p&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>Le marquis ne r&eacute;pondit rien. Il compta de
+nouveau son argent, le r&eacute;unit en pile, et, le montrant
+&agrave; l'abb&eacute; et au vieux domestique&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes amis, dit-il d'une voix &eacute;mue, voici
+toute notre fortune... Quarante &eacute;cus&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est assez pour vous sauver&nbsp;! lui dit Marguerite
+en l'enla&ccedil;ant dans ses bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et toi, mon enfant&nbsp;? dit le vieillard en fondant
+en larmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi&nbsp;? fit Marguerite. Je ne peux pas porter
+ombrage &agrave; la R&eacute;publique. Je resterai avec le
+bon Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! c'est &agrave; toi de partir, reprit le marquis.
+Nous sommes habitu&eacute;s au danger, nous
+autres hommes.</p>
+
+<p>Et se tournant, les mains jointes, vers les
+deux t&eacute;moins de cette sc&egrave;ne&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-ce pas, l'abb&eacute;&nbsp;? dit-il&nbsp;; n'est-ce pas,
+Dominique&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, nous resterons avec vous, r&eacute;pondirent
+le jeune pr&ecirc;tre et Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et moi aussi&nbsp;! dit Marguerite avec fermet&eacute;&nbsp;;
+car je ne me s&eacute;parerai jamais de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras
+du marquis, et il se fit dans la chambre un si
+grand silence qu'on n'entendait gu&egrave;re que le
+bruit des sanglots que chacun cherchait &agrave;
+&eacute;touffer.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup le vieux Dominique sortit de son
+immobilit&eacute;. Il s'essuya les yeux du revers de la
+main et s'approcha respectueusement du fauteuil
+du marquis. Son front avait quelque chose
+d'inspir&eacute;, et sa physionomie vulgaire avait le
+rayonnement qu'on admire dans une t&ecirc;te de
+g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours
+de triomphe. Quelquefois les esprits les moins
+d&eacute;licats trouvent l'occasion de s'&eacute;lever, sur les
+ailes du d&eacute;vouement, jusqu'&agrave; ces hauteurs sublimes
+o&ugrave; planent les intelligences sup&eacute;rieures.
+S'il y a une couronne sur le front des po&euml;tes,
+il y a une aur&eacute;ole sur celui des hommes simples,
+dont le sacrifice est sans &eacute;clat et la mort sans
+gloire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis&nbsp;?... dit timidement le
+vieux domestique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que me veux-tu, mon bon Dominique&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis me permettra-t-il de
+le sauver&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Toi&nbsp;?... Nous sauver&nbsp;?... Et comment&nbsp;? s'&eacute;cria
+M. de Louvigny, qui pensa un instant que
+son domestique n'avait plus sa raison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis&nbsp;!
+r&eacute;pondit Dominique. Donnez-moi libert&eacute; pleine
+et enti&egrave;re, et je vous sauverai peut-&ecirc;tre&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne courras aucun danger&nbsp;? se h&acirc;ta de
+demander M. de Louvigny.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne m'interrogez pas&nbsp;! dit encore le vieillard,
+mais &agrave; voix basse et de mani&egrave;re &agrave; n'&ecirc;tre
+entendu que de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je comprends&nbsp;! r&eacute;pondit le marquis. Je serais
+seul, que je ne t'accorderais pas l'autorisation
+que tu me demandes&nbsp;; car tu vas peut-&ecirc;tre
+exposer ta vie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me
+permettez&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! reprit le marquis en serrant la main
+de son domestique avec &eacute;nergie. Va&nbsp;! que Dieu
+t'accompagne&nbsp;! et, si je ne puis te r&eacute;compenser,
+le ciel est l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! merci, monsieur le marquis, dit le
+vieux domestique en baisant la main de son
+ma&icirc;tre&nbsp;; merci&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la porte de la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je sauverai donc mademoiselle Marguerite&nbsp;!
+se disait-il en tournant la clef dans la serrure.</p>
+
+<p>Et il sortit pr&eacute;cipitamment, pour ne pas laisser
+voir les larmes qui tombaient de ses yeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_V"></a><h2>V</h2>
+
+<h2>D&eacute;sespoir de Dominique.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Le vieux Dominique &eacute;tait all&eacute; s'enfermer dans
+sa mansarde, o&ugrave; il attendait impatiemment le
+retour du soleil. Il &eacute;tait en proie &agrave; une agitation
+cruelle.</p>
+
+<p>Enfin, le jour parut. Dominique sauta &agrave; bas
+du lit et traversa les corridors avec pr&eacute;caution,
+afin de ne r&eacute;veiller personne. Quand il se trouva
+dans le chemin, il h&acirc;ta le pas pour gagner le
+centre de la ville.</p>
+
+<p>Huit heures sonnaient au beffroi de la cath&eacute;drale,
+lorsqu'il arriva sur la place de l'H&ocirc;tel-de-Ville.
+Il s'approcha d'un mur o&ugrave; l'on placardait
+les affiches, et toute son attention parut
+se concentrer sur elles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est bon&nbsp;! dit-il en se frottant les mains&nbsp;:
+l'affiche y est encore&nbsp;! c'est que personne ne s'est
+pr&eacute;sent&eacute;... J'arrive &agrave; temps&nbsp;!</p>
+
+<p>Il entra dans l'H&ocirc;tel-de-Ville et se dirigea
+vers la salle des d&eacute;lib&eacute;rations des membres du
+District. Comme la porte en &eacute;tait ferm&eacute;e, il descendit
+chez le concierge, o&ugrave; il apprit que la
+s&eacute;ance ne serait ouverte qu'&agrave; onze heures du
+matin. Il lui fallut donc, bon gr&eacute; mal gr&eacute;,
+mettre un frein &agrave; son impatience, et il s'assit
+dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre en attendant
+l'arriv&eacute;e des patriotes qui avaient la direction
+des affaires de la cit&eacute;.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque de lutte, il n'&eacute;tait pas rare
+que la salle des d&eacute;lib&eacute;rations f&ucirc;t envahie par les
+fr&egrave;res de la Soci&eacute;t&eacute; populaire, qui venaient y
+proposer des motions et prononcer des harangues.
+Souvent la foule se glissait &agrave; leur suite.
+C'est ainsi que le domestique r&eacute;ussit &agrave; s'introduire
+dans le lieu o&ugrave; se discutaient les int&eacute;r&ecirc;ts
+de la ville.</p>
+
+<p>Lorsque le citoyen pr&eacute;sident et les membres
+du District se furent assis devant une table en
+demi-cercle, Dominique pensa qu'il &eacute;tait temps
+d'agir. Il se fit une trou&eacute;e &agrave; travers les assistants.
+Jusque-l&agrave;, sa fermet&eacute; ne l'avait pas abandonn&eacute;.
+Mais quand il se trouva dans l'espace
+qui restait vide entre l'auditoire et le conseil, il
+perdit toute assurance. Il e&ucirc;t mieux aim&eacute; affronter
+le feu d'un peloton que ces milliers de
+regards, dont l'&eacute;clat lui causait une sorte de
+vertige.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que veut cet homme&nbsp;? demanda le citoyen
+pr&eacute;sident &agrave; l'huissier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parle, dit l'huissier en s'approchant du
+vieillard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le pr&eacute;sident, balbutia Dominique
+sans oser lever les yeux...</p>
+
+<p>Un rire moqueur courut dans les rangs de la
+foule. L'huissier se sentit pris de piti&eacute; pour ce
+pauvre homme qui frissonnait et lui souffla
+tout bas &agrave; l'oreille&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dis donc&nbsp;: Citoyen pr&eacute;sident&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen pr&eacute;sident, reprit Dominique en
+acceptant la correction qu'on lui indiquait, j'ai
+une proposition &agrave; vous faire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A te faire, imb&eacute;cile&nbsp;! souffla encore l'huissier.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; toute la salle riait aux &eacute;clats. Le
+vieux domestique &eacute;tait horriblement p&acirc;le, et
+de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses
+tempes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laisse-moi l'interroger, dit le pr&eacute;sident &agrave;
+l'huissier.</p>
+
+<p>Et, s'adressant directement au vieillard&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons&nbsp;! que demandes-tu, mon brave
+homme&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je demande &agrave; gagner la r&eacute;compense, r&eacute;pondit
+Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La r&eacute;compense&nbsp;? fit le pr&eacute;sident avec surprise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! reprit le vieux domestique&nbsp;: la r&eacute;compense
+que la municipalit&eacute; promet &agrave; celui qui
+enl&egrave;vera les croix de la cath&eacute;drale.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu aurais la pr&eacute;tention de monter aux tours
+du temple de la Raison&nbsp;? dit le pr&eacute;sident en
+riant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit simplement Dominique.</p>
+
+<p>A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqu&eacute;,
+qu'un souffle aurait jet&eacute; &agrave; terre, et qui
+voulait tenter une ascension devant laquelle les
+plus audacieux avaient recul&eacute;, les assistants ne
+gard&egrave;rent plus de mesure dans leur hilarit&eacute;, et
+ce furent des cris et des hu&eacute;es &agrave; couvrir la voix
+m&ecirc;me du tonnerre.</p>
+
+<p>Sur un signe du pr&eacute;sident, l'huissier s'approcha
+de Dominique et l'invita &agrave; sortir. Mais le
+vieillard opposa une vive r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu persistes encore dans ton projet&nbsp;? lui
+demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! r&eacute;pondit Dominique avec assurance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es bien ma&icirc;tre de ta raison&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, reprit l'officier de l'&eacute;tat civil, as-tu
+r&eacute;fl&eacute;chi s&eacute;rieusement &agrave; cette entreprise&nbsp;? Tu peux
+te tuer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le sais&nbsp;! r&eacute;pondit le vieillard avec un
+admirable sang-froid.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait ferme, son front rayonnait, son
+oeil &eacute;tait &eacute;tincelant.</p>
+
+<p>Personne ne songea plus &agrave; rire. Le vieux domestique
+avait tir&eacute; ce mot-l&agrave; du fond de son
+coeur&nbsp;; et la foule n'est jamais insensible &agrave; la
+v&eacute;ritable &eacute;loquence. Cependant si Dominique
+avait captiv&eacute; l'attention du pr&eacute;sident et des membres
+du District, la position nouvelle qu'il venait
+de se faire n'&eacute;tait pas sans danger. On voulut
+savoir le motif de sa d&eacute;termination&nbsp;; et son interrogatoire
+commen&ccedil;a. A toutes les questions
+qui lui furent pos&eacute;es, il ne sut r&eacute;pondre que ces
+seuls mots&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je veux sauver mon ma&icirc;tre&nbsp;!</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident s'impatienta.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tonnerre&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il en frappant du poing
+sur la table, la R&eacute;publique ne conna&icirc;t pas de
+ma&icirc;tres&nbsp;! Cet homme est fou... Qu'on le fasse
+sortir.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t deux huissiers s'approch&egrave;rent du
+vieillard. Ils le prirent chacun par un bras, et,
+malgr&eacute; ses cris, malgr&eacute; sa r&eacute;sistance, ils le pouss&egrave;rent
+&agrave; la porte au milieu des vocif&eacute;rations et
+des hu&eacute;es de la foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis fou&nbsp;!... Ils ont dit que je suis fou&nbsp;!
+r&eacute;p&eacute;tait le domestique en descendant les marches
+du grand escalier de l'H&ocirc;tel-de-Ville.</p>
+
+<p>Il traversa la place presque en courant, et se
+jeta au hasard dans la premi&egrave;re rue qui se trouva
+devant lui. En ce moment, le pauvre homme
+semblait donner raison &agrave; ceux qui l'avaient jug&eacute;
+si d&eacute;favorablement. Il allait en tr&eacute;buchant le
+long des maisons, comme un homme ivre, et
+s'arr&ecirc;tait de temps &agrave; autre pour s'&eacute;crier, en
+battant l'air de ses bras&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Plus d'espoir&nbsp;! Mes ma&icirc;tres sont perdus&nbsp;!...
+Que faire&nbsp;? Comment me repr&eacute;senter devant
+eux&nbsp;?</p>
+
+<p>Alors il se mit &agrave; courir.</p>
+
+<p>Il se trouva tout &agrave; coup dans la campagne&nbsp;;
+et ce fut alors qu'il songea &agrave; regarder autour
+de lui. L'habitude a sur nos actions une telle
+puissance que, sans pr&eacute;m&eacute;ditation aucune et
+comme par instinct, il &eacute;tait arriv&eacute; sur la route
+qui conduisait &agrave; la maison du marquis. Des massifs
+d'arbres verts la lui cachaient en partie,
+mais il en apercevait encore le toit, dont les
+ardoises brillaient comme un miroir au soleil.
+Une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e montait en serpentant au-dessus
+de la chemin&eacute;e, comme pour lui rappeler
+qu'il &eacute;tait temps de rentrer, afin de couvrir le
+feu et de m&eacute;nager le bois <i>de ses ma&icirc;tres</i>.</p>
+
+<p>Le vieillard laissa tomber sa t&ecirc;te dans ses
+mains, et, pour la premi&egrave;re fois depuis sa sortie
+de l'H&ocirc;tel-de-Ville, il pleura am&egrave;rement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! dit-il en s'armant d'une r&eacute;solution
+soudaine, non&nbsp;! je ne rentrerai pas dans cette
+maison, d'o&ugrave; je suis sorti avec des paroles d'esp&eacute;rance
+et o&ugrave; je ne rapporterais que des nouvelles
+de mort&nbsp;!</p>
+
+<p>Et se frappant le front, comme pour y r&eacute;veiller
+la m&eacute;moire&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il
+lui restait encore quarante &eacute;cus&nbsp;?... Oui&nbsp;! je me
+le rappelle maintenant... Eh bien&nbsp;! avec cela ils
+peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce
+que pr&eacute;pare l'avenir&nbsp;? Si je retournais &agrave; la maison,
+M. le marquis voudrait me garder aupr&egrave;s
+de lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne
+rentrerai pas&nbsp;!</p>
+
+<p>A ces mots, l'h&eacute;ro&iuml;que serviteur s'enfon&ccedil;a
+dans un petit chemin ombrag&eacute; qui conduisait
+aux prairies voisines. A mesure qu'il avan&ccedil;ait,
+il entendait plus distinctement le bruit de la
+rivi&egrave;re qui tombait avec fracas du haut d'un
+d&eacute;versoir. Au bout de quelques minutes, il arriva
+au bord de l'eau.</p>
+
+<p>Le courant &eacute;tait rapide et charriait des flots
+d'&eacute;cume.</p>
+
+<p>Le vieillard suivit le bord de la rivi&egrave;re et
+s'&eacute;loigna de cette sc&egrave;ne tumultueuse, comme
+s'il e&ucirc;t voulu chercher des eaux plus calmes.
+Lorsqu'il se crut &agrave; une assez grande distance
+de la ville, il s'arr&ecirc;ta dans un site sauvage et
+s'agenouilla pr&egrave;s d'un saule, au pied duquel la
+rivi&egrave;re s'&eacute;tait creus&eacute; un bassin paisible et profond.
+Il pria longtemps avec ferveur, se redressa
+lentement, et, levant les yeux au ciel&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi&nbsp;!</p>
+
+<p>Il s'&eacute;lan&ccedil;a.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, deux bras vigoureux l'envelopp&egrave;rent
+comme dans un cercle de fer.</p>
+
+<p>Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance
+sur le gazon. Lorsqu'il revint &agrave; lui, il
+aper&ccedil;ut, &agrave; genoux &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, un jeune homme
+qui lui jetait de l'eau sur le visage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! monsieur, s'&eacute;cria Dominique avec douleur,
+pourquoi m'avez-vous arr&ecirc;t&eacute;&nbsp;? Je n'aurai
+peut-&ecirc;tre pas une seconde fois le courage d'en
+finir avec la vie&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne faut plus songer &agrave; mourir, dit le jeune
+homme en aidant au vieux domestique &agrave; se relever.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais je suis abandonn&eacute; de tout le monde&nbsp;!
+s'&eacute;cria Dominique d'un air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous voyez bien qu'il vous reste encore
+des amis, puisque je vous ai emp&ecirc;ch&eacute; de vous
+noyer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne vous connais pas&nbsp;! fit na&iuml;vement Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon. Si vous avez oubli&eacute; mes traits,
+vous reconna&icirc;trez du moins cet objet.</p>
+
+<p>Le jeune homme mit une petite croix sous les
+yeux du domestique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La croix de Marguerite&nbsp;! s'&eacute;cria le vieillard
+avec joie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, la croix de votre fille que vous alliez
+follement laisser sans protecteur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma fille&nbsp;? r&eacute;p&eacute;ta Dominique comme s'il sortait
+d'un r&ecirc;ve... Ah&nbsp;! je me rappelle tout maintenant...
+C'est vous qui nous avez prot&eacute;g&eacute;s contre
+la fureur du peuple&nbsp;? vous qui nous avez prudemment
+conseill&eacute; de prendre la fuite&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela m&ecirc;me, r&eacute;pondit Barbare.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Soyez b&eacute;ni, monsieur&nbsp;! s'&eacute;cria le domestique
+avec une profonde &eacute;motion.</p>
+
+<p>Puis il ajouta tristement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous m'avez sauv&eacute; deux fois la vie. Je voudrais
+pouvoir vous r&eacute;compenser comme vous le
+m&eacute;ritez&nbsp;; mais, h&eacute;las&nbsp;! je suis sans ressources.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les dettes du coeur se payent avec le coeur,
+dit Barbare avec fiert&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous nous aimez donc bien&nbsp;? demanda Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi&nbsp;! s'&eacute;cria le jeune homme avec enthousiasme...
+Je n'ai vu mademoiselle Marguerite
+qu'une seule fois, et, ce jour-l&agrave;, j'ai risqu&eacute; ma
+vie pour elle... Eh bien&nbsp;! si le plaisir de la revoir
+devait m'exposer au m&ecirc;me p&eacute;ril, je n'h&eacute;siterais
+pas &agrave; braver de nouveau la mort.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! pensa Dominique, le jeune homme est
+amoureux de ma petite ma&icirc;tresse&nbsp;!</p>
+
+<p>Enchant&eacute; de sa p&eacute;n&eacute;tration, le bon domestique
+r&eacute;solut d'employer le d&eacute;vouement de Barbare au
+service de ses ma&icirc;tres. Pour y arriver, il lui
+sembla prudent de l'entretenir dans son erreur
+et de se faire passer &agrave; ses yeux pour le p&egrave;re de
+Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma fille et moi nous sommes r&eacute;duits &agrave; la
+plus profonde mis&egrave;re, dit-il en baissant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'avais d&eacute;j&agrave; devin&eacute;, reprit Barbare. J'assistais
+&agrave; la s&eacute;ance du conseil et j'ai tout compris&nbsp;:
+votre d&eacute;tresse et votre admirable d&eacute;vouement...
+Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans
+quelques jours je vous porterai l'argent dont vous
+avez besoin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce que vraiment vous pourriez nous
+pr&ecirc;ter&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que la foudre me frappe&nbsp;! interrompit Barbare,
+si, dans quatre jours, je ne vous apporte
+pas cinq cents livres.</p>
+
+<p>Dominique s'attendait si peu &agrave; une telle r&eacute;ussite
+qu'il ne trouva pas une seule parole de
+remerciement &agrave; adresser au jeune homme. Il se
+mit &agrave; pleurer comme un enfant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais quoi vous dire, s'&eacute;cria-t-il...
+mais laissez-moi vous embrasser&nbsp;!</p>
+
+<p>Et il sauta au cou du jeune homme.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, Dominique reprenait,
+en s'appuyant sur le bras de son sauveur,
+le chemin qu'il avait suivi pour courir &agrave; la mort&nbsp;;
+et ses id&eacute;es alors &eacute;taient gaies comme les fauvettes
+qui sautaient en chantant dans les branches.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut arriv&eacute; sur la grande route,
+Barbare prit cong&eacute; du vieux domestique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous &agrave;
+huit heures du soir &agrave; la porte de votre jardin,
+et je vous remettrai la somme que je vous ai
+promise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit Dominique. Que Dieu vous
+b&eacute;nisse, comme je vous b&eacute;nis moi-m&ecirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>A ces mots, ils se s&eacute;par&egrave;rent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_VI"></a><h2>VI</h2>
+
+<h2>Le Pont de cordes.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme
+auquel il avait sauv&eacute; deux fois la vie, il se mit
+&agrave; courir &agrave; toutes jambes. Il traversa rapidement
+une partie de la ville, et, comme le courrier qui
+vint annoncer aux Ath&eacute;niens la victoire de Marathon,
+il entra, tout p&acirc;le et tout couvert de
+sueur, dans la salle des d&eacute;lib&eacute;rations du conseil.</p>
+
+<p>On allait lever la s&eacute;ance.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; l'arriv&eacute;e de Barbare, la foule se rangea
+respectueusement devant lui, et le jeune homme
+put se pr&eacute;senter assez &agrave; temps pour qu'on lui
+donn&acirc;t audience.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers,
+voil&agrave; trois jours que vous avez promis une
+r&eacute;compense &agrave; celui qui enl&egrave;verait les croix qui
+dominent les tours du temple de la Raison, et
+personne, si ce n'est un vieillard infirme, personne
+n'a r&eacute;pondu &agrave; votre appel&nbsp;! C'est une honte
+pour votre ville, et je demande pour moi le p&eacute;rilleux
+honneur d'arracher ces embl&egrave;mes de
+r&eacute;probation.</p>
+
+<p>Les applaudissements &eacute;clat&egrave;rent de tous les
+points de la salle, et la proposition de Barbare
+fut accueillie avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut
+convenu que la ville lui fournirait tous les instruments
+n&eacute;cessaires pour mener &agrave; bonne fin son
+entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents
+livres pour chaque exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>L'enl&egrave;vement de la croix, qui couronnait la
+tour centrale de l'&eacute;glise, ne pr&eacute;sentait pas de
+grandes difficult&eacute;s&nbsp;; Barbare l'accomplit d&egrave;s le
+lendemain sans encombre. Il n'en &eacute;tait pas de
+m&ecirc;me des deux tours qui se dressaient, en pyramides
+gigantesques, des deux c&ocirc;t&eacute;s du portail
+principal de la cath&eacute;drale. L'une d'elles &eacute;tait
+alors inaccessible, et celle qui regarde le Nord
+&eacute;tait &agrave; peine suffisamment garnie de crampons
+de fer pour en permettre impun&eacute;ment l'escalade.
+Mais Barbare &eacute;tait dou&eacute; d'une agilit&eacute; merveilleuse
+et d'un sang-froid &agrave; toute &eacute;preuve. D'ailleurs
+son amour lui faisait voir au-del&agrave; du
+danger. Il porta des planches, une &agrave; une, jusqu'au
+sommet de la tour septentrionale et les
+attacha solidement entre elles au pied de la croix.
+Ce travail vertigineux lui demanda deux jours,
+et l'on devine ais&eacute;ment avec quelle avidit&eacute; la
+foule suivait, d'en bas, les moindres mouvements
+de cet &eacute;trange a&eacute;ronaute.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se
+r&eacute;pandit dans la ville que Barbare allait op&eacute;rer
+son ascension d&eacute;finitive. Quoique la fureur des
+paris ne f&ucirc;t pas encore import&eacute;e d'Angleterre,
+grand nombre de gens avaient engag&eacute; de gros
+enjeux pour ou contre le succ&egrave;s de cette audacieuse
+entreprise. Les uns avaient pleine confiance
+dans la souplesse &eacute;tonnante dont Barbare
+avait d&eacute;j&agrave; fait preuve&nbsp;; les autres calculaient
+toutes les chances qu'ils avaient de le voir tomber
+du haut des tours.</p>
+
+<p>Tandis que ces honn&ecirc;tes industriels posaient
+mentalement leurs chiffres et faisaient leur charitable
+probl&egrave;me, des rues voisines, la foule se
+r&eacute;pandait &agrave; flots tumultueux sur la place o&ugrave; se
+dresse le portail de la cath&eacute;drale. On ne savait
+pas au juste &agrave; quelle heure la repr&eacute;sentation
+devait commencer. Mais l'important &eacute;tait de ne
+pas manquer de place&nbsp;; et chacun s'&eacute;tait muni
+de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de
+l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup une grande rumeur se fit dans
+la multitude. Toutes les t&ecirc;tes se dress&egrave;rent, et
+chacun se haussa sur la pointe des pieds pour
+voir le h&eacute;ros de la f&ecirc;te. Mais la curiosit&eacute; publique
+fut tromp&eacute;e. Au lieu de l'audacieux gymnaste
+qu'on attendait, on n'aper&ccedil;ut qu'un petit
+vieillard qui se d&eacute;battait entre deux soldats.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je veux lui parler&nbsp;! disait-il avec des larmes
+dans les yeux. Au nom du ciel, laissez-moi lui
+parler&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'est plus temps&nbsp;! r&eacute;pondit l'un des soldats.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L&acirc;chez-moi&nbsp;! disait le vieillard en essayant
+de prendre la fuite. Il me reconna&icirc;tra bien moi...
+il ne refusera pas de me voir&nbsp;!</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ses pri&egrave;res, les deux soldats l'entra&icirc;n&egrave;rent,
+le conduisirent contre une des maisons
+de la place et l'y gard&egrave;rent &agrave; vue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est horrible cela&nbsp;! s'&eacute;criait le vieillard en
+pleurant de rage... Il va se tuer&nbsp;!... Je ne permettrai
+pas qu'il monte aux tours&nbsp;!</p>
+
+<p>Il y eut des murmures dans les groupes voisins.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le pauvre homme&nbsp;! disait-on.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le connaissez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est le p&egrave;re, sans doute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le plains de tout mon coeur&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songez donc... si son fils allait se tuer&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela fait fr&eacute;mir, rien que d'y penser&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je voudrais bien n'&ecirc;tre pas venu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tenez&nbsp;!... tenez&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le voil&agrave;&nbsp;!... le voil&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>Une immense clameur fit r&eacute;sonner les fen&ecirc;tres
+des maisons et les vitraux du portail. La foule
+respira bruyamment, comme un monstre gigantesque.
+Puis un silence de mort plana au-dessus
+de toutes les t&ecirc;tes, et l'on n'entendit plus que
+les sanglots et les hoquets du petit vieillard.</p>
+
+<p>Barbare venait de para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait,
+&agrave; une hauteur de cent pieds environ, dans
+la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension
+s'enroulaient autour de son cou, comme
+les anneaux d'un serpent. Il saisit un crampon
+de fer &agrave; la base de la pyramide, et, s&ucirc;r de son
+point d'appui, il se d&eacute;cida &agrave; sortir tout entier
+de la trappe. Alors il monta l&eacute;g&egrave;rement d'un
+crampon &agrave; l'autre, sans plus d'effort apparent
+que s'il e&ucirc;t pos&eacute; les pieds sur une &eacute;chelle ordinaire.
+Dix minutes apr&egrave;s, il &eacute;tait install&eacute; sur
+son &eacute;chafaudage, au pied de la croix, et chantait
+un refrain de la <i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Des applaudissements partirent d'en bas, et
+la foule reprit en choeur l'hymne patriotique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! se dit Barbare en sentant trembler
+les planches sous ses pieds, il est temps de se
+h&acirc;ter. Voil&agrave; le vent qui fra&icirc;chit. Dans une heure
+peut-&ecirc;tre, la place ne sera plus tenable.</p>
+
+<p>Il d&eacute;roula les cordes qu'il avait apport&eacute;es et
+attacha, &agrave; chacune de leurs extr&eacute;mit&eacute;s, une
+grosse balle de plomb.</p>
+
+<p>Le peuple suivait ses moindres mouvements
+avec anxi&eacute;t&eacute;. Comme la manoeuvre de Barbare
+durait longtemps, et que d'ailleurs il leur &eacute;tait
+impossible d'en juger les progr&egrave;s, ni m&ecirc;me
+d'en deviner l'utilit&eacute;, les spectateurs s'impatient&egrave;rent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il h&eacute;site&nbsp;! disaient les uns.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a peur&nbsp;! ajoutaient les autres.</p>
+
+<p>Les murmures grandirent, s'&eacute;lev&egrave;rent et mont&egrave;rent
+jusqu'&agrave; l'audacieux gymnaste.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dit Barbare, en regardant avec un sourire
+toutes ces t&ecirc;tes qui brillaient en bas comme
+des t&ecirc;tes d'&eacute;pingles sur une pelote, il para&icirc;t que
+je me fais attendre&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant son travail touchait &agrave; sa fin. D'une
+main il retint l'extr&eacute;mit&eacute; d'une des cordes&nbsp;; de
+l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il
+lan&ccedil;a devant lui avec une adresse si merveilleuse
+qu'elle fit plusieurs fois le tour de la croix,
+qui couronnait la pyramide m&eacute;ridionale. Barbare
+roidit la corde, pour s'assurer qu'elle &eacute;tait
+solidement enroul&eacute;e au sommet de la tour qu'il
+avait en face de lui.</p>
+
+<p>Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les
+pieds retenaient leur respiration. Personne ne
+songeait &agrave; murmurer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils se taisent maintenant&nbsp;! se dit Barbare...
+Ils ont donc compris&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors il lan&ccedil;a une nouvelle balle de plomb.
+Quand il en eut envoy&eacute; ainsi une trentaine, il
+tressa les cordes et les attacha fortement au bas
+de la croix qui soutenait son &eacute;chafaudage.</p>
+
+<p>Avant de s'engager sur son pont a&eacute;rien, il
+jeta un regard plein de m&eacute;lancolie sur les riches
+campagnes qui s'&eacute;tendaient &agrave; perte de vue autour
+de lui, et des larmes s'&eacute;chapp&egrave;rent de ses
+yeux&nbsp;; car la nature ne se montre jamais avec
+plus d'attraits que lorsqu'on est expos&eacute; &agrave; mourir.</p>
+
+<hr style="width: 45%;">
+
+<p>Cependant le jeune homme chassa bien vite
+ces tristes pens&eacute;es. D'ailleurs, la foule murmurait
+de nouveau.</p>
+
+<p>Barbare leva les yeux au ciel. Apr&egrave;s avoir
+contempl&eacute; cette vo&ucirc;te d'azur qui s'arrondissait
+&agrave; l'infini au-dessus et autour de lui&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma m&egrave;re, dit-il, respectait ce signe que je
+vais arracher... Mais ne sert-il pas de ralliement
+aux ennemis de la R&eacute;volution&nbsp;?</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein
+la petite croix de Marguerite. Il la tint longtemps,
+avec amour, sur ses l&egrave;vres&nbsp;; puis il la
+remit religieusement sur son coeur.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, Barbare &eacute;tait suspendu
+par les mains, &agrave; deux cents pieds au-dessus
+du sol.</p>
+
+<p>Un cri d'effroi s'&eacute;chappa de toutes les poitrines.
+Les femmes se couvrirent les yeux.</p>
+
+<p>Barbare avan&ccedil;ait toujours, en s'aidant des
+pieds et des mains. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; arriv&eacute; au milieu
+de sa course, lorsqu'il sentit la corde fl&eacute;chir insensiblement
+sous son poids. Il lui sembla m&ecirc;me
+que la tour m&eacute;ridionale se penchait et s'avan&ccedil;ait
+rapidement sur lui&nbsp;; et ce n'&eacute;tait pas l'effet
+de la peur, car le sommet de la pyramide s'&eacute;croulait&nbsp;!</p>
+
+<p>Barbare aper&ccedil;ut les pierres qui se d&eacute;tachaient.
+Il les entendit se heurter, en roulant le long de
+la tour. Il se raidit, serra convulsivement la
+corde et s'&eacute;cria par deux fois, en se sentant
+lanc&eacute; dans le vide&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marguerite&nbsp;! Marguerite&nbsp;!</p>
+
+<p>Tous les spectateurs avaient instinctivement
+d&eacute;tourn&eacute; la t&ecirc;te ou ferm&eacute; les yeux.</p>
+
+<p>Lorsque les plus intr&eacute;pides, ou les plus curieux,
+os&egrave;rent regarder, un cri de surprise et
+d'admiration sortit de toutes les bouches.</p>
+
+<p>Barbare, toujours cramponn&eacute; &agrave; sa corde, se
+balan&ccedil;ait dans l'air, comme la boule d'un pendule
+immense. Dou&eacute; d'une &eacute;nergie merveilleuse
+et d'un sang-froid sans borne, le jeune homme
+avait eu la pr&eacute;sence d'esprit de tourner les pieds
+dans la direction de la tour septentrionale, contre
+laquelle, sans cette pr&eacute;caution, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; infailliblement
+&eacute;cras&eacute;. Le premier choc fut terrible,
+et Barbare fut renvoy&eacute; violemment en arri&egrave;re.
+Mais, peu &agrave; peu, les oscillations de la corde
+s'apais&egrave;rent, et elle s'arr&ecirc;ta contre les parois de
+la pyramide<span class="noteref">
+[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Tous les d&eacute;tails de l'ascension de Barbare sont historiques.
+Je les tiens de la bouche m&ecirc;me d'un contemporain,
+qui fut t&eacute;moin de cette h&eacute;ro&iuml;que imprudence.<br>
+<br>
+(<i>Note de l'auteur.</i>)]</blockquote>
+
+<p>Barbare &eacute;tait encore suspendu par les mains.
+Il demeura ainsi quelque temps pour reprendre
+haleine&nbsp;; puis on le vit remonter le long de la
+corde, gagner son &eacute;chafaudage et s'y reposer
+un instant. Il se releva, et, saluant les spectateurs
+de la main&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Barbare n'est pas mort&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il. Vive
+la R&eacute;publique&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors il redescendit &agrave; l'aide des crampons de
+fer et disparut par la trappe, d'o&ugrave; il &eacute;tait sorti
+deux heures auparavant.</p>
+
+<p>La foule avait suivi avec trop d'int&eacute;r&ecirc;t toutes
+les p&eacute;rip&eacute;ties de ce drame pour s'occuper du
+petit vieillard, dont l'arrestation avait &eacute;t&eacute; en
+quelque sorte le prologue du spectacle. Mais,
+lorsque le danger fut pass&eacute;, les groupes les plus
+rapproch&eacute;s commenc&egrave;rent &agrave; reporter sur lui
+toute leur attention.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne bouge pas plus qu'une statue&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On croirait m&ecirc;me qu'il est mort&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le pauvre homme&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si c'est le p&egrave;re, &ccedil;a se comprend&nbsp;!</p>
+
+<p>On s'approcha du vieillard, et les deux soldats,
+qui avaient eu le temps de l'oublier pendant
+l'exp&eacute;dition de Barbare, song&egrave;rent &agrave; le
+conduire en lieu s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! r&eacute;veillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils.
+Il faut nous suivre.</p>
+
+<p>Mais le prisonnier ne donnait pas signe de
+vie.</p>
+
+<p>Un des assistants s'approcha de lui et lui cria
+&agrave; l'oreille&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Consolez-vous, brave homme. Votre fils
+est sauv&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est sauv&eacute;&nbsp;! s'&eacute;cria le vieillard, en sortant
+de sa stupeur.</p>
+
+<p>Il se releva en r&eacute;p&eacute;tant plusieurs fois ce mot
+qui l'avait ranim&eacute;, et il demanda &agrave; &ecirc;tre conduit
+pr&egrave;s de Barbare. Les soldats lui r&eacute;pondirent par
+un refus et voulurent l'entra&icirc;ner au poste voisin.
+Mais la foule prit fait et cause pour lui. Elle repoussa
+ses deux gardes et lui fit une escorte
+jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, Barbare essayait, en s'&eacute;chappant
+par une des portes lat&eacute;rales, de se d&eacute;rober
+aux acclamations de la multitude. Mais il
+fut reconnu, et son nom retentit de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+au milieu des applaudissements.</p>
+
+<p>Le vieillard l'aper&ccedil;ut et s'avan&ccedil;a &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>A la vue de Dominique, le jeune homme poussa
+un cri de surprise et fendit les flots serr&eacute;s des
+spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il
+regardait comme le p&egrave;re de Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est le ciel qui vous envoie&nbsp;! dit-il au
+vieillard en se jetant dans ses bras.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'embrass&egrave;rent avec effusion.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est son p&egrave;re&nbsp;! s'&eacute;cri&egrave;rent plusieurs assistants.</p>
+
+<p>A ces mots, la foule se recula discr&egrave;tement,
+attendant, pour le porter en triomphe, que son
+h&eacute;ros e&ucirc;t d'abord ob&eacute;i aux &eacute;lans naturels de
+son coeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouv&eacute;
+la parole, vous avez tout vu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout&nbsp;! r&eacute;pondit Dominique d'une voix tremblante,
+et j'en fr&eacute;mis encore&nbsp;!... S'il vous &eacute;tait
+arriv&eacute; malheur, je ne m'en serais jamais consol&eacute;... car
+je venais vous prier de ne pas risquer
+votre vie, et je ne me suis pas assez h&acirc;t&eacute;...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce que&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne me questionnez pas&nbsp;! dit le vieux domestique.
+Puisque vous avez &eacute;chapp&eacute; au danger,
+ma conscience est en repos. Ne me demandez
+rien de plus... Il faut que je vous quitte. Prenez
+cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir que dans
+deux heures.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le jure&nbsp;! dit Barbare en saisissant le
+billet... Mais, je ne vous le cacherai pas, ce que
+vous faites-l&agrave; me trouble profond&eacute;ment. Je suis
+plus &eacute;mu qu'au moment o&ugrave; je me suis senti
+rouler dans le vide&nbsp;!... Ne me cachez-vous point
+quelque malheur&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne me questionnez pas, r&eacute;p&eacute;ta Dominique
+en d&eacute;tournant la t&ecirc;te, et laissez-moi partir.</p>
+
+<p>Il serra une derni&egrave;re fois la main du jeune
+homme, et il se perdit dans la foule sans oser
+regarder derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa main &eacute;tait couverte d'une sueur froide&nbsp;!
+se dit Barbare en le suivant des yeux. Mon Dieu&nbsp;!
+que s'est-il donc pass&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Cependant la foule ne le laissa pas longtemps
+aux prises avec cette cruelle incertitude. Le
+triomphe &eacute;tait pr&ecirc;t&nbsp;!</p>
+
+<p>Lorsque Barbare put &eacute;chapper &agrave; ses admirateurs,
+il se h&acirc;ta de sortir de la ville et se dirigea,
+en attendant que le d&eacute;lai fatal f&ucirc;t expir&eacute;, vers
+la maison isol&eacute;e qui renfermait toutes ses esp&eacute;rances.
+Tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta au milieu de la
+route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi
+du temple de la Raison. C'&eacute;tait le signal&nbsp;!</p>
+
+<p>Barbare brisa fi&eacute;vreusement le cachet de la
+lettre.</p>
+
+<p>Et il lut ce qui suit&nbsp;:</p>
+
+
+<blockquote>
+&laquo;&nbsp;Monsieur,<br><br>
+
+&laquo;&nbsp;Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel
+j'ai la plus grande confiance, m'a dit ce
+que vous vouliez faire pour nous. Je ne trouve
+pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance.
+Secourir des proscrits, par cette
+seule raison qu'on les sait malheureux, voil&agrave;
+une pens&eacute;e admirable, un d&eacute;vouement qui ne
+peut partir que d'un grand coeur&nbsp;! Pardonnez-moi,
+si je viens vous supplier aujourd'hui de
+ne rien tenter pour nous. Gr&acirc;ce &agrave; Dieu&nbsp;! nous
+avons re&ccedil;u un secours inesp&eacute;r&eacute;&nbsp;! Un des amis
+de mon p&egrave;re lui a envoy&eacute; la somme dont
+nous avions besoin pour passer &agrave; l'&eacute;tranger.
+Je sais qu'il n'est pas de plus grand supplice,
+pour une &acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse, que de perdre une
+occasion de se d&eacute;vouer. Aussi je vous prie
+encore de me pardonner&nbsp;! S'il est possible de
+trouver une compensation au mal que je vais
+vous faire, gardez la petite croix que vous
+avez ramass&eacute;e &agrave; mes pieds. Un orf&egrave;vre en
+ferait peu de cas peut-&ecirc;tre&nbsp;; mais, &agrave; mes yeux,
+elle a une valeur inestimable, car elle me fut
+donn&eacute;e par mon fr&egrave;re.<br><br>
+
+&laquo;&nbsp;MARGUERITE DE LOUVIGNY.&nbsp;&raquo;
+</blockquote>
+
+<p>Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme
+un homme d&eacute;cid&eacute; &agrave; mourir boit avidement le
+poison qui doit abr&eacute;ger ses tourments. Il porta
+instinctivement la main &agrave; son coeur, poussa un
+cri et leva les yeux au ciel, comme pour se
+plaindre &agrave; lui de ses angoisses.</p>
+
+<p>Cependant le jeune homme eut encore une
+lueur d'esp&eacute;rance. Il courut vers la maison o&ugrave;
+demeurait Marguerite. Il &eacute;couta &agrave; la porte.
+Comme il n'entendait aucun bruit, il s'approcha
+du mur du jardin qu'il franchit sans peine, sauta
+par dessus les plates-bandes, entra dans la cour,
+monta l'escalier et parcourut toutes les chambres,
+dont on avait laiss&eacute; les portes toutes grandes
+ouvertes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'&eacute;tais
+fou d'esp&eacute;rer encore&nbsp;!... Ils sont partis&nbsp;!...
+Je ne reverrai plus Marguerite&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors il laissa tomber sa t&ecirc;te dans ses mains
+et pleura jusqu'au soir.</p>
+
+<hr style="width: 45%;">
+
+<p>Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse
+campagne qui permit &agrave; quatre arm&eacute;es de
+la R&eacute;publique de se donner la main depuis B&acirc;le
+jusqu'&agrave; la mer, en suivant la ligne du Rhin, et
+qui se termina par la conqu&ecirc;te inesp&eacute;r&eacute;e de la
+Hollande, l'arm&eacute;e de la Moselle, attaqu&eacute;e &agrave; l'improviste
+par les Prussiens, perdit quatre mille
+hommes pr&egrave;s du village de Kayserslautern.</p>
+
+<p>Le soir de ce combat d&eacute;sastreux, lorsque les
+soldats r&eacute;publicains se mirent en devoir d'enterrer
+leurs morts, deux d'entre eux furent tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;s,
+en d&eacute;pouillant un de leurs fr&egrave;res d'armes,
+de trouver sur sa poitrine une petite croix
+en or.</p>
+
+<p>Il leur parut si &eacute;trange qu'un soldat de la
+R&eacute;publique gard&acirc;t sur lui un pareil signe, qu'ils
+en firent part &agrave; leurs chefs. Une enqu&ecirc;te fut
+ouverte, et, toute v&eacute;rification faite, il fut constat&eacute;
+que le mort s'appelait Fournier, mais qu'il
+&eacute;tait plus connu dans son r&eacute;giment sous le nom
+de guerre de Barbare.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br>
+
+<a name="MICHEL_CABIEU"></a><h2>MICHEL CABIEU</h2>
+<br><br><br><br>
+
+
+<a name="CABIEU_I"></a><h2>I</h2>
+<br><br>
+
+<p>Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps
+avant la signature du trait&eacute; de Paris qui mit
+fin &agrave; la guerre de sept ans, une escadre anglaise,
+en croisi&egrave;re dans la Manche, d&eacute;barqua trois d&eacute;tachements
+d'environ cinquante hommes chacun
+&agrave; l'embouchure de la rivi&egrave;re d'Orne. Ces troupes
+avaient l'ordre d'enclouer les pi&egrave;ces des batteries
+de Sallenelles, d'Ouistreham et de Colleville.
+Si l'exp&eacute;dition r&eacute;ussissait, l'ennemi br&ucirc;lait,
+le lendemain, les bateaux mouill&eacute;s dans la
+rivi&egrave;re, remontait l'Orne jusqu'&agrave; Caen, assi&eacute;geait
+la ville et s'ouvrait un chemin &agrave; travers
+la Normandie.</p>
+
+<p>L'audace d'un homme de coeur fit &eacute;chouer le
+projet des Anglais et sauva le pays.</p>
+
+<p>Voici le fait dans toute sa grandeur, dans
+toute sa simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, Michel Cabieu, sergent garde-c&ocirc;te,
+habitait une petite maison situ&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+nord d'Ouistreham. Dans son isolement,
+cette maison ressemblait &agrave; une sentinelle avanc&eacute;e
+qui aurait eu pour consigne de pr&eacute;server le village
+de toute surprise nocturne. Ses fen&ecirc;tres
+s'ouvraient sur les dunes et sur la mer. En plein
+jour, pas un homme ne passait sur le sable,
+pas une voile ne se montrait &agrave; l'horizon, sans
+qu'on les aper&ccedil;&ucirc;t de l'int&eacute;rieur de la chaumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La
+nuit &eacute;tait profonde. Il n'y avait plus de lumi&egrave;res
+dans le village. Les Anglais laiss&egrave;rent quelques
+hommes pour garder les barques et se divis&egrave;rent
+en deux troupes, dont l'une se dirigea vers
+Colleville, tandis que l'autre se disposa &agrave; remonter
+les bords de la rivi&egrave;re d'Orne.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, Michel Cabieu s'&eacute;tait couch&eacute; de
+bonne heure. Il dormait de ce lourd sommeil
+que connaissent seuls les soldats pr&eacute;pos&eacute;s &agrave; la
+garde des c&ocirc;tes et oblig&eacute;s de passer deux nuits
+sur trois. A ses c&ocirc;t&eacute;s, sa femme luttait contre
+le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et
+ne pouvait se d&eacute;cider &agrave; prendre du repos. De
+temps en temps elle se soulevait sur un coude
+et se penchait sur le lit du petit malade pour
+&eacute;couter sa respiration. L'enfant ne se plaignait
+pas&nbsp;; son souffle &eacute;tait &eacute;gal et pur, et la m&egrave;re
+allait peut-&ecirc;tre fermer les yeux, lorsqu'elle entendit
+tout &agrave; coup un grognement, qui fut suivi
+d'un bruit sourd contre la porte ext&eacute;rieure de la
+maison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Maudit chien&nbsp;! murmura-t-elle. Il va r&eacute;veiller
+mon petit Jean.</p>
+
+<p>Des hurlements aigus se m&ecirc;laient d&eacute;j&agrave; &agrave; la
+basse ronflante du dogue en mauvaise humeur.
+Il y avait dans la voix de l'animal de la col&egrave;re
+et de l'inqui&eacute;tude. Encore quelques minutes, et
+il &eacute;tait facile de deviner qu'il allait jeter bruyamment
+le cri d'alarme.</p>
+
+<p>La m&egrave;re n'h&eacute;sita pas&nbsp;; elle sauta &agrave; bas du lit,
+ouvrit doucement la fen&ecirc;tre et appela le trop
+z&eacute;l&eacute; d&eacute;fenseur &agrave; quatre pattes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ici, Pitt&nbsp;! ici&nbsp;! dit la femme du garde en
+allongeant la main pour caresser le dogue.</p>
+
+<p>Le chien reconnut la voix de sa ma&icirc;tresse et
+s'approcha. C'&eacute;tait un de ces terriers ennemis
+implacables des rats, et qui ne se font pardonner
+leur physionomie d&eacute;sagr&eacute;able que pour les services
+qu'ils rendent dans les m&eacute;nages. Il avait
+appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot,
+qui l'avait trouv&eacute; &agrave; bord d'un navire anglais
+auquel il avait donn&eacute; la chasse. En changeant
+de ma&icirc;tre, il avait chang&eacute; de nom. On l'appelait
+Pitt, en haine du ministre anglais qui avait fait
+le plus de mal &agrave; la marine fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Paix&nbsp;! monsieur Pitt&nbsp;! paix&nbsp;! r&eacute;p&eacute;tait la
+femme de Cabieu en frappant amicalement sur
+la t&ecirc;te du chien.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, comme son illustre homonyme,
+ne r&ecirc;vait que la guerre. Il n'&eacute;tait pas brave cependant,
+car il s'&eacute;tait blotti, en tremblant, contre
+le bas de la fen&ecirc;tre. Mais, comme les peureux
+qui se sentent appuy&eacute;s, il &eacute;leva la voix, allongea
+le cou dans la direction de la mer et fit entendre
+un grognement mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose,
+pensa la m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais
+elle ne put rien apercevoir sur les dunes. A peine
+distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus
+noire des buissons de tamaris agit&eacute;s par le vent.
+Au-dessus des dunes, une bande moins sombre
+laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut
+m&ecirc;me apercevoir une &eacute;toile. Puis l'astre se d&eacute;doubla.
+Les deux lumi&egrave;res s'&eacute;cart&egrave;rent et se
+rapproch&egrave;rent, pour se rejoindre encore.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce ne sont pas des &eacute;toiles&nbsp;! se dit la m&egrave;re
+avec &eacute;pouvante. Ce sont des feux de l'escadre
+anglaise. Ils nous pr&eacute;parent quelque m&eacute;chant
+tour.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle faisait ces r&eacute;flexions, le chien
+se mit &agrave; aboyer avec fureur.</p>
+
+<p>La femme du garde regarda de nouveau devant
+elle. Il lui sembla voir remuer quelque chose
+sur le haut de la dune.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est l'ennemi&nbsp;! dit-elle en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>Elle courut aupr&egrave;s du lit et r&eacute;veilla son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Michel&nbsp;! Michel&nbsp;! cria-t-elle d'une voix tremblante,
+les Anglais&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Anglais&nbsp;! r&eacute;p&eacute;ta le sergent en &eacute;cartant
+brusquement les couvertures. Tu as le cauchemar&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non. Ils sont d&eacute;barqu&eacute;s. Je les ai vus. Ils
+vont venir. Nous sommes perdus&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous le verrons bien&nbsp;! dit Cabieu en sautant
+dans la chambre.</p>
+
+<p>Il chercha ses v&ecirc;tements dans l'obscurit&eacute; et
+s'habilla &agrave; la h&acirc;te. Le chien ne cessait d'aboyer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Diable&nbsp;! diable&nbsp;! fit le garde-c&ocirc;te en riant,
+ils ne doivent pas &ecirc;tre loin. M. Pitt reconna&icirc;t ses
+compatriotes. Depuis qu'il est naturalis&eacute; Fran&ccedil;ais,
+il aime les Anglais autant que nous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Peux-tu plaisanter dans un pareil moment,
+Michel&nbsp;! dit la femme du sergent.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle battait le briquet. Une
+gerbe d'&eacute;tincelles brilla dans l'ombre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'allume pas la lampe&nbsp;! dit vivement le
+garde-c&ocirc;te&nbsp;; tu nous ferais massacrer. Si les
+Anglais s'aper&ccedil;oivent que nous veillons, ils entoureront
+la maison et nous &eacute;gorgeront sans
+br&ucirc;ler une amorce.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faire&nbsp;? dit la femme avec d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous taire, &eacute;couter et observer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le chien va nous trahir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me charge de museler M. Pitt.</p>
+
+<p>A ces mots, le sergent entre-bailla la porte
+et attira le dogue dans la maison&nbsp;; puis il alla
+se mettre en observation derri&egrave;re la haie de son
+jardin.</p>
+
+<p>La m&egrave;re &eacute;tait rest&eacute;e aupr&egrave;s du berceau. L'enfant
+dormait paisiblement et r&ecirc;vait sans doute
+aux jeux qu'il allait reprendre &agrave; son r&eacute;veil. Il
+ne se doutait pas du danger qui le mena&ccedil;ait.
+Il songeait encore moins aux angoisses de celle
+qui veillait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, pr&ecirc;te &agrave; sacrifier sa vie
+pour le d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inqui&eacute;ta&nbsp;;
+les minutes lui paraissaient des si&egrave;cles. Elle
+voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant
+doucement la porte derri&egrave;re elle. A l'autre bout
+du jardin elle rencontra son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont plus nombreux que je ne le pensais.
+Vois&nbsp;!</p>
+
+<p>La femme regarda entre les branches que son
+mari &eacute;cartait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils s'&eacute;loignent&nbsp;! dit-elle avec joie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a pas l&agrave; de quoi se r&eacute;jouir, murmura
+Cabieu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi donc&nbsp;? Nous en voil&agrave; d&eacute;barrass&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine&nbsp;!
+Il faut penser aux autres, et je suis loin
+d'&ecirc;tre rassur&eacute;. Je devine maintenant l'intention
+des Anglais. Ils vont essayer de surprendre la
+garde des batteries d'Ouistreham. Heureusement
+qu'en route ils rencontreront une sentinelle
+avanc&eacute;e qui peut donner l'alarme. Si cet
+homme-l&agrave; fait son devoir, nos artilleurs sont
+sauv&eacute;s.</p>
+
+<p>Cabieu se tut un instant pour &eacute;couter.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ventrebleu&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'y a-t-il&nbsp;? demanda Madeleine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! tu n'as pas entendu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai entendu comme un g&eacute;missement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignard&eacute;
+la sentinelle. Ce gredin-l&agrave; dormait. Tant
+pis pour lui&nbsp;! Je m'en soucie peu... Mais ce sont
+ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne
+pour les arr&ecirc;ter&nbsp;!... Ils tueront les artilleurs
+endormis, ils encloueront les pi&egrave;ces&nbsp;!...
+Comment faire&nbsp;? comment faire&nbsp;?... Ah&nbsp;!...</p>
+
+<p>Cabieu cessa de se d&eacute;sesp&eacute;rer. Il avait trouv&eacute;
+une id&eacute;e et, sans prendre le temps de la communiquer
+&agrave; sa femme, il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la maison.</p>
+
+<p>Madeleine connaissait l'intr&eacute;pidit&eacute; de son
+mari. Elle le savait capable de tenter les entreprises
+les plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es. Elle r&eacute;solut de le
+retenir &agrave; la maison et traversa le jardin en
+courant. Elle trouva le sergent occup&eacute; &agrave; remplir
+ses poches de cartouches.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Michel, dit-elle, en enla&ccedil;ant ses bras autour
+du cou de son mari, tu n'as pas l'id&eacute;e d'aller
+tout seul &agrave; la rencontre des Anglais&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, malheureux, tu t'exposes &agrave; une mort
+certaine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Probable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu n'as donc pas piti&eacute; de moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en aurais piti&eacute; si tu avais un mari assez
+l&acirc;che pour manquer &agrave; son devoir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi tenter l'impossible&nbsp;? Les Anglais
+arriveront avant toi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je connais mieux le pays qu'eux&nbsp;; et je
+compte bien prendre le chemin le plus court.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si tu les rencontres en route&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai mon fusil&nbsp;; il avertira nos artilleurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu te feras tuer, voil&agrave; tout&nbsp;! Les Anglais se
+vengeront sur toi de leur &eacute;chec... Oh&nbsp;! je n'aurais
+pas d&ucirc; te r&eacute;veiller&nbsp;!</p>
+
+<p>Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait
+ses pr&eacute;paratifs et r&eacute;pondait aux objections
+de sa femme par des plaisanteries dites avec
+fermet&eacute;, ou par des mots s&eacute;rieux prononc&eacute;s en
+souriant. En m&ecirc;me temps il r&eacute;fl&eacute;chissait et combinait
+son plan. Tout &agrave; coup il &eacute;clata de rire.
+Une id&eacute;e &eacute;trange venait de surgir dans son
+esprit. Il entra dans un cabinet et reparut avec
+un tambour, qu'il jeta sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si la farce r&eacute;ussit, dit-il en mettant sa carabine
+sous son bras, on n'aura jamais jou&eacute; un
+si joli tour &agrave; nos amis les Anglais&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant
+qui dormait. Quand il se releva, ses yeux
+&eacute;taient humides. Madeleine s'aper&ccedil;ut de son
+&eacute;motion. Elle essaya d'en profiter pour le faire
+renoncer &agrave; son projet.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Michel, dit-elle en se pla&ccedil;ant entre la porte
+et son mari, tu n'auras pas le coeur de nous
+abandonner, moi et ton enfant&nbsp;! Nous sommes
+sans d&eacute;fense&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'ennemi ne pense pas &agrave; vous. Vous n'avez
+rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu pars, Michel, je suis s&ucirc;re que je ne
+te reverrai plus. J'en ai le pressentiment&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je
+ne changerai pas de r&eacute;solution. Allons&nbsp;! dis-moi
+adieu. Nous avons d&eacute;j&agrave; perdu trop de temps.</p>
+
+<p>La jeune femme fondit en larmes et se jeta
+dans les bras de son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Reste&nbsp;! lui dit-elle d'une voix bris&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu veux donc me d&eacute;shonorer&nbsp;? dit Cabieu
+avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, tu ne seras pas d&eacute;shonor&eacute;. On ne
+saura pas que je t'ai r&eacute;veill&eacute; dans la nuit. On
+croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et ma conscience&nbsp;? dit le garde-c&ocirc;te. Allons&nbsp;!
+Madeleine, embrasse-moi et laisse-moi partir.</p>
+
+<p>Il serra sa femme contre son coeur, la poussa
+doucement de c&ocirc;t&eacute; et ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et ton fils&nbsp;! s'&eacute;cria Madeleine en cherchant
+&agrave; retenir son mari avec cette derni&egrave;re pri&egrave;re.
+Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura
+pas connu son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis
+pas revenu&nbsp;; et il apprendra &agrave; me conna&icirc;tre, s'il
+a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu&nbsp;!</p>
+
+<p>Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les
+sanglots de la femme et le bruit des pas de Cabieu
+qui s'&eacute;loignait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="CABIEU_II"></a><h2>II</h2>
+<br><br>
+
+<p>A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta
+dans le creux d'un foss&eacute; qui s&eacute;parait les dunes
+de la campagne. Il esp&eacute;rait ainsi &eacute;chapper aux
+regards de l'ennemi. Apr&egrave;s avoir couru quelques
+minutes, il arriva au bord d'un chemin qui
+conduisait &agrave; la mer. Tout &agrave; coup un homme se
+pr&eacute;senta devant lui. Le sergent &eacute;paula sa carabine
+et coucha en joue l'inconnu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Arr&ecirc;te&nbsp;! lui cria-t-il, ou tu es mort&nbsp;!</p>
+
+<p>L'homme s'arr&ecirc;ta au milieu de la route, et
+Cabieu marcha &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il para&icirc;t, mon dr&ocirc;le, lui dit le garde-c&ocirc;te,
+que tu comprends bien le fran&ccedil;ais&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aussi bien que vous le parlez, r&eacute;pondit
+l'&eacute;tranger sans le moindre accent&nbsp;; et c'est pour
+cela que j'ai cru devoir vous ob&eacute;ir. J'ai devin&eacute;
+que j'avais affaire &agrave; un ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es donc un de mes compatriotes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai
+reconnu &agrave; la voix. Si tu es moins habile ou plus
+d&eacute;fiant que moi, approche et regarde. Je suis
+sans armes.</p>
+
+<p>Le sergent examina l'homme de plus pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est toi, Baptiste&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il avec joie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, c'est moi, ton fr&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On m'avait assur&eacute; que l'ennemi t'avait fait
+prisonnier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On ne t'avait pas tromp&eacute;. Avant-hier, dans
+une descente qu'ils ont faite sur la c&ocirc;te de Colleville,
+les Anglais ont enlev&eacute; quatre garde-c&ocirc;tes,
+ton serviteur et un autre soldat du r&eacute;giment de
+Forez.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment te trouves-tu ici&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Par cette raison bien simple qu'il y a deux
+jours, j'&eacute;tais fait prisonnier, et qu'aujourd'hui
+je suis libre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi
+est &agrave; deux pas de nous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le sais. &Eacute;coute-moi, et fais ton profit
+de ce que je vais te dire. Ce soir, le capitaine de
+la fr&eacute;gate, o&ugrave; j'&eacute;tais aux fers, m'a fait monter
+sur le pont. Plusieurs barques &eacute;taient d&eacute;j&agrave; &agrave; la
+mer. On me promet la libert&eacute; si je consens &agrave;
+servir de guide aux troupes qu'on allait d&eacute;barquer
+sur la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as accept&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parbleu&nbsp;! Sans cela, aurais-je le plaisir de
+te parler &agrave; cette heure&nbsp;?... On d&eacute;barque. Je suis
+plac&eacute; sous la garde de deux grands habits
+rouges. Nous marchons sur Colleville. J'&eacute;tais &agrave;
+la t&ecirc;te de la compagnie, pour servir d'&eacute;claireur.
+Mon premier soin est de conduire les Anglais
+sur le bord d'une mare bourbeuse. Un de mes
+gardiens y tombe consciencieusement, sans en
+&ecirc;tre pri&eacute;. J'y pousse l'autre, et je me sauve &agrave; la
+faveur de la nuit, laissant le reste de la troupe
+en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec les grenouilles du mar&eacute;cage.
+Ils n'ont pas os&eacute; me tirer des coups de fusil,
+dans la crainte de jeter l'alarme dans le pays...
+Et me voil&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; allais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arriv&eacute;e
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et me conseiller de l'attaquer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Touche-l&agrave;, Baptiste&nbsp;! dit le sergent avec
+&eacute;motion.</p>
+
+<p>Les deux fr&egrave;res se serr&egrave;rent la main.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu.
+A nous deux, nous sommes de force &agrave; repousser
+les Anglais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si on nous aide, dit le soldat du r&eacute;giment
+de Forez. O&ugrave; sont tes hommes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les voil&agrave;&nbsp;! r&eacute;pondit le sergent en frappant
+successivement sur sa poitrine et sur celle de
+son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! tu n'as pas rassembl&eacute; tes garde-c&ocirc;tes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont au diable&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tu venais ainsi, tout seul&nbsp;?... Ah&nbsp;! mon
+cher, tu es fou&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit
+de te rencontrer... Es-tu d&eacute;cid&eacute; &agrave; te venger des
+Anglais&nbsp;? L'occasion est bonne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hum&nbsp;! ils sont au moins un cent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'importe&nbsp;! si nous avons cent fois plus
+de courage qu'eux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous n'aurons pas autant de fusils.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu h&eacute;sites&nbsp;? N'en parlons plus... J'entends
+du bruit sur la dune. Ils approchent. Voici le
+moment de les arr&ecirc;ter. Adieu&nbsp;!</p>
+
+<p>Cabieu s'&eacute;loigna. Son fr&egrave;re courut apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars
+sans moi&nbsp;? Tu me m&eacute;prises donc bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais que tu me suivrais, r&eacute;pondit
+Cabieu en riant. Je n'ai pris les devants que
+pour t'emp&ecirc;cher de faire des phrases. Tu as le
+malheur d'&ecirc;tre bavard. Ce soir, il faut se taire
+et agir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! Donne-moi une arme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai que mon fusil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas
+mes os sur la dune, de retourner sur l'escadre
+anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte&nbsp;?
+Avec les poings&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec cela, dit Cabieu.</p>
+
+<p>Sans s'arr&ecirc;ter, il prit le tambour qu'il portait
+sur l'&eacute;paule et le suspendit au cou de son
+fr&egrave;re. Celui-ci re&ccedil;ut les baguettes en hochant la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'esp&egrave;re bien, dit-il, que nous ne nous servirons
+pas de ce tambour&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier
+tout de suite de nous entourer et de nous passer
+par les armes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Chut&nbsp;! dit Cabieu d'une voix br&egrave;ve.</p>
+
+<p>On entendit, derri&egrave;re la dune, un bruit d'armes
+et le cliquetis des galets qui roulaient sous
+les pieds.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ma troupe de Colleville, murmura le
+soldat. Ils n'ont pas pu trouver le chemin de la
+batterie. Ils reviennent.</p>
+
+<p>A cet instant, une tra&icirc;n&eacute;e de feu monta en
+serpentant dans le ciel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils tirent des fus&eacute;es, dit Cabieu. On va
+bient&ocirc;t leur r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>En effet, sur leur droite, &agrave; trois cents pas environ,
+les deux fr&egrave;res aper&ccedil;urent la lueur d'une
+autre fus&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit Cabieu, celle-l&agrave; continue les
+signaux, tandis que les autres cessent de lancer
+des fus&eacute;es. Ils vont &eacute;videmment se rallier sur
+les bords de la rivi&egrave;re. Ce hasard nous donne
+la victoire.</p>
+
+<p>Cabieu se leva pr&eacute;cipitamment. Il avait le
+visage radieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Reste-l&agrave;, dit-il &agrave; son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je veux t'accompagner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent
+d'une voix imp&eacute;rieuse. Qui a con&ccedil;u le plan&nbsp;?
+Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'ob&eacute;is
+pas, si tu violes la consigne, tu es tra&icirc;tre &agrave; ton
+pays&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as l'air de parler s&eacute;rieusement, Michel&nbsp;;
+et cependant je suis s&ucirc;r que tu vas faire une
+folie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu ex&eacute;cutes fid&egrave;lement mes ordres, dans
+une heure, les Anglais auront rejoint leur escadre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faut-il faire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rester ici.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de
+ma carabine, battre la g&eacute;n&eacute;rale &agrave; tour de bras
+et en courant dans la direction des Anglais...
+Puis-je compter sur toi, Baptiste&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comme sur toi-m&ecirc;me, Michel.</p>
+
+<p>Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit
+d'un pas rapide.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="CABIEU_III"></a><h2>III</h2>
+<br><br>
+
+<p>Le soldat regarda avec tristesse son fr&egrave;re qui
+s'&eacute;loignait. Il pensait qu'il ne le reverrait plus.</p>
+
+<p>Mais le sergent des garde-c&ocirc;tes avait plus de
+confiance que cela dans la r&eacute;ussite de son entreprise.
+Il marchait sur l'ennemi avec la certitude
+de le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'&ecirc;tre
+aper&ccedil;u. La nuit &eacute;tait si profonde qu'il entendait
+d&eacute;j&agrave; les Anglais sans les voir.</p>
+
+<p>Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne.
+Il voulait tourner les Anglais et revenir
+sur eux &agrave; l'improviste, en s'abritant derri&egrave;re
+une haie de saules qui poussaient dans le voisinage
+de la rivi&egrave;re. La connaissance qu'il avait
+du pays le servit autant que son audace.</p>
+
+<p>Le garde-c&ocirc;te s'accroupit derri&egrave;re un buisson,
+&agrave; dix pas de l'ennemi. Il coula le canon de sa
+carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et
+resta en observation.</p>
+
+<p>Les Anglais parlaient entre eux avec animation.
+Les uns tendaient la main du c&ocirc;t&eacute; de la
+mer, comme s'ils eussent donn&eacute; l'avis de se rembarquer
+au plus vite. Les autres se tournaient
+vers la batterie d'Ouistreham, comme s'ils eussent
+voulu exciter leurs camarades &agrave; ne pas
+laisser leur entreprise inachev&eacute;e. On devinait
+&agrave; leurs gestes, &agrave; leur air ind&eacute;cis, qu'il y avait
+dans leur conseil deux courants d'id&eacute;es contraires.
+La compagnie qui avait march&eacute; sur le
+village de Colleville se croyait trahie et craignait
+une surprise&nbsp;; les autres paraissaient d&eacute;cid&eacute;s
+&agrave; tenter tous les hasards.</p>
+
+<p>Cabieu retenait sa respiration, voyait et &eacute;coutait
+tout. Quand il fut convaincu que le parti
+des audacieux l'emportait, il coucha en joue l'officier
+qui s'&eacute;tait mis &agrave; la t&ecirc;te du d&eacute;tachement.
+En m&ecirc;me temps, il s'&eacute;cria d'une voix formidable&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui vive&nbsp;?</p>
+
+<p>A ce mot, un grand trouble se fit dans les
+rangs des Anglais. Ils se press&egrave;rent les uns
+contre les autres, form&egrave;rent le carr&eacute; et regard&egrave;rent
+avec inqui&eacute;tude dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; le moment de jouer ma com&eacute;die, se
+dit Cabieu.</p>
+
+<p>Il tourna la t&ecirc;te en arri&egrave;re, comme s'il e&ucirc;t
+adress&eacute; un commandement &agrave; une troupe de soldats.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nom d'un tonnerre&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il, ne tirez
+pas&nbsp;! ne tirez pas&nbsp;! Je vous le d&eacute;fends&nbsp;!</p>
+
+<p>Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient
+dans l'ombre &agrave; apercevoir leur ennemi.</p>
+
+<p>Cabieu fit r&eacute;sonner la batterie de son fusil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sacrebleu&nbsp;! fit-il d'un ton furieux, n'armez
+pas, caporal&nbsp;; j'ai d&eacute;fendu de tirer.</p>
+
+<p>Et, changeant de voix&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces
+gueux d'habits rouges. Si nous faisons feu, il
+n'en &eacute;chappera pas un.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Silence&nbsp;! r&eacute;pondit Cabieu. Ob&eacute;issez &agrave; la
+consigne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Capitaine, continua-t-il sur un autre ton,
+mes hommes sont impatients. Ils ne veulent
+plus rester au port d'armes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Gredin&nbsp;! s'&eacute;cria Cabieu, ce sont les mauvais
+chefs qui font les mauvais soldats.</p>
+
+<p>Et, comme s'il e&ucirc;t parl&eacute; au reste de sa troupe
+imaginaire&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'on emm&egrave;ne cet homme&nbsp;! dit-il avec col&egrave;re.
+Il n'est pas digne de se mesurer avec l'ennemi.
+Qu'on le conduise en prison.</p>
+
+<p>Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs
+fois la terre de la crosse de son fusil,
+comme pour faire croire &agrave; une lutte.</p>
+
+<p>Tout en jouant cette sc&egrave;ne, Cabieu ne perdait
+pas de vue les Anglais. Ceux-ci paraissaient
+constern&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! s'&eacute;cria de nouveau le rus&eacute; sergent,
+il me semble qu'on a murmur&eacute; dans les
+rangs&nbsp;! Auriez-vous la sottise de regretter le d&eacute;part
+de cet homme&nbsp;? Sachez-le&nbsp;: ce n'est pas le
+nombre qui fait la force d'une arm&eacute;e, c'est la
+discipline. D'ailleurs n'&ecirc;tes-vous pas assez nombreux
+pour mettre en fuite trois fois plus d'ennemis
+qu'il n'y en a l&agrave; &agrave; combattre&nbsp;?... Allons&nbsp;!
+arme bras&nbsp;!... Que personne ne tire avant le
+commandement. Les garde-c&ocirc;tes d'Ouistreham
+et de Colleville sont avertis. Ils vont venir.
+Attendons-les. Nous prendrons l'ennemi entre
+deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied
+sur l'escadre&nbsp;!</p>
+
+<p>En disant cela, il ajusta l'officier qui avait
+fait quelques pas dans la direction de la haie.
+Il l&acirc;cha la d&eacute;tente&nbsp;; le buisson s'enflamma et,
+quand la fum&eacute;e se fut dissip&eacute;e, Cabieu aper&ccedil;ut
+sa victime qui se d&eacute;battait sur le sable de la dune.</p>
+
+<p>Les Anglais firent un feu de peloton sur la
+ligne des saules. Les balles siffl&egrave;rent aux oreilles
+de Cabieu et cass&egrave;rent des branches autour
+de lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Canailles&nbsp;! s'&eacute;cria Cabieu d'une voix furieuse,
+comme s'il e&ucirc;t parl&eacute; &agrave; ses hommes, ne
+vous avais-je pas d&eacute;fendu de tirer&nbsp;? Heureusement
+que rien n'est perdu. Nous n'avons personne
+de tu&eacute;, et voici les garde-c&ocirc;tes qui arrivent.</p>
+
+<p>En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour
+qui battait la g&eacute;n&eacute;rale. Le bruit se rapprochait&nbsp;;
+il &eacute;tait formidable. On aurait dit un
+r&eacute;giment qui s'avance au pas de course.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; les n&ocirc;tres&nbsp;! cria Cabieu. Ne tirez
+pas encore. A la ba&iuml;onnette&nbsp;! mes amis, &agrave; la
+ba&iuml;onnette&nbsp;!</p>
+
+<p>Il avait recharg&eacute; sa carabine et il tira un
+second coup de feu dans la masse des Anglais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A la ba&iuml;onnette&nbsp;! reprit-il d'une voix courrouc&eacute;e.</p>
+
+<p>A ces mots il agita les touffes de saules&nbsp;; puis
+il traversa bravement la haie et s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; la
+rencontre des Anglais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sauve qui peut&nbsp;! s'&eacute;cria l'ennemi qui se
+croyait attaqu&eacute; par des forces sup&eacute;rieures.</p>
+
+<p>De tous les c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois les Anglais gagn&egrave;rent
+le haut de la dune, se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur le
+rivage et se jet&egrave;rent dans les barques.</p>
+
+<p>Cabieu eut encore le temps de leur envoyer
+deux coups de fusil, avant qu'ils eussent pris la
+mer.</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re le rejoignit sur les bancs de sable&nbsp;;
+il battait toujours du tambour.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant,
+ils sont partis. La farce a r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens, Michel, dit le soldat du r&eacute;giment
+de Forez en sautant au cou de son fr&egrave;re, s'il
+y avait en France dix g&eacute;n&eacute;raux comme toi,
+M. Pitt n'oserait plus nous faire la guerre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="CABIEU_IV"></a><h2>IV</h2>
+<br><br>
+
+<p>A cet instant, les deux fr&egrave;res entendirent des
+g&eacute;missements derri&egrave;re eux. Ils remont&egrave;rent sur
+la dune, et, apr&egrave;s avoir cherch&eacute; quelque temps
+au hasard dans les t&eacute;n&egrave;bres, ils trouv&egrave;rent un
+homme qui se d&eacute;battait sur le sable.</p>
+
+<p>Ils se pench&egrave;rent sur le bless&eacute; et ils constat&egrave;rent
+qu'il avait une cuisse cass&eacute;e et l'autre
+perc&eacute;e par une balle. Ils le soulev&egrave;rent et le
+transport&egrave;rent dans la maison du garde-c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Anglais sont partis, dit Cabieu en
+embrassant sa femme. Nous amenons un prisonnier
+qu'il faut soigner comme si c'&eacute;tait l'un
+des n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>Ils le soign&egrave;rent si bien qu'au bout de deux
+jours le bless&eacute; recouvra sa connaissance. Il se
+nomma. C'&eacute;tait un bas officier qui commandait
+un des d&eacute;tachements, et qui, selon toute apparence,
+&eacute;tait fort estim&eacute;&nbsp;; car le commandant de
+l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer
+les quatre garde-c&ocirc;tes et le deuxi&egrave;me soldat du
+r&eacute;giment de Forez que les Anglais avaient faits
+prisonniers. La proposition fut accept&eacute;e, et l'&eacute;change
+eut lieu.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, l'escadre anglaise mit
+&agrave; la voile, et les c&ocirc;tes de la basse Normandie
+ne furent plus inqui&eacute;t&eacute;es jusqu'&agrave; la signature du
+trait&eacute; de Paris.</p>
+
+<p>L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauv&eacute;
+le pays.</p>
+
+<p>Le ministre lui accorda une gratification de
+deux cents livres et lui &eacute;crivit une lettre de
+satisfaction pour sa manoeuvre.</p>
+
+<p>Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus
+g&eacute;n&eacute;reuse que le Tr&eacute;sor royal. L'exploit de
+l'humble garde-c&ocirc;te eut un grand retentissement
+dans la Normandie, et le peuple ne le d&eacute;signa
+plus que sous le nom de g&eacute;n&eacute;ral Cabieu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il aurait v&eacute;cu heureux de ce souvenir, dit
+M. Boisard dans ses notices biographiques sur
+les hommes du Calvados, si un incendie ne
+f&ucirc;t venu augmenter sa d&eacute;tresse et celle de sa
+famille.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La piti&eacute; qu'il inspira r&eacute;veilla le souvenir
+du service qu'on avait oubli&eacute;. A la sollicitation
+du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui
+accorda une gratification annuelle de 100 francs.
+Mais la reconnaissance nationale lui r&eacute;servait
+d'autres d&eacute;dommagements. Il les obtint aussit&ocirc;t
+qu'elle put se manifester sans recourir au patronage
+des grands. Le grade de g&eacute;n&eacute;ral fut
+solennellement conf&eacute;r&eacute; &agrave; Cabieu dans les premi&egrave;res
+ann&eacute;es de la R&eacute;volution, et nous l'avons
+vu en porter les insignes. L'&Eacute;tat lui accorda en
+outre une pension de 600 francs.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Michel Cabieu mourut &agrave; Ouistreham, le 4 novembre
+1804. Ce petit coin de terre, qui n'est
+sur la carte qu'un point insignifiant, vit na&icirc;tre
+et mourir obscur&eacute;ment un de ces h&eacute;ros auxquels
+la Gr&egrave;ce &eacute;levait des statues.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br>
+
+<a name="LE_MAITRE_DE_L'OEUVRE"></a><h2>LE MA&Icirc;TRE DE L'OEUVRE</h2>
+<br><br><br><br>
+
+
+<a name="MAITRE_PROLOGUE"></a><h2><b>PROLOGUE</b></h2>
+
+<h2>Les deux touristes.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Une des nombreuses voitures, qui faisaient
+alors le service de Caen &agrave; Bayeux, venait de
+s'arr&ecirc;ter &agrave; Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes
+gens saut&egrave;rent de l'imp&eacute;riale plut&ocirc;t qu'ils n'en
+descendirent, emportant avec eux tout leur bagage&nbsp;:
+un sac en toile, un b&acirc;ton, un album&nbsp;;
+avantage inappr&eacute;ciable qui n'appartient qu'aux
+c&eacute;libataires.</p>
+
+<p>A peine arriv&eacute;s, nos voyageurs se dirig&egrave;rent
+vers l'&eacute;glise avec un empressement qui d&eacute;notait,
+sinon une certaine exaltation religieuse, du
+moins un go&ucirc;t prononc&eacute; pour l'arch&eacute;ologie. Ils
+firent le tour du monument&nbsp;; en visit&egrave;rent l'int&eacute;rieur,
+et sortirent bient&ocirc;t pour se consulter
+sur l'emploi de leur journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est midi, dit l'un des touristes en tirant
+sa montre, et j'ai plus faim de beefsteak que
+d'architecture.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'allais te faire la m&ecirc;me r&eacute;flexion, r&eacute;pondit
+l'autre. Il faut d&eacute;jeuner au plus vite.</p>
+
+<p>Tous deux se pr&eacute;cipit&egrave;rent dans la cuisine de
+l'h&ocirc;tel du <i>Grand-Monarque</i> et s'assirent devant
+une petite table en sapin. Les fourchettes
+se dressent, les m&acirc;choires s'entrechoquent, le
+silence le plus complet s'&eacute;tablit entre les deux
+compagnons de route. C'est le moment de vous
+dire en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous
+les voyons attabl&eacute;s dans l'h&ocirc;tel du <i>Grand-Monarque</i>,
+et ce qu'ils se proposent de faire.</p>
+
+<p>Le premier r&eacute;pond au nom de L&eacute;on Vautier.
+Ses traits ne sont pas pr&eacute;cis&eacute;ment r&eacute;guliers,
+mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence.
+S'il sourit devant vous, vous comprenez
+imm&eacute;diatement que vous ne parlez pas &agrave; un sot.
+Sorti de l'&eacute;cole des Beaux-Arts, L&eacute;on Vautier
+avait travaill&eacute; sous la direction d'un architecte
+du gouvernement. Au moment o&ugrave; nous le rencontrons,
+il venait d'&ecirc;tre charg&eacute; par la commission
+des monuments historiques, institu&eacute;e
+pr&egrave;s le ministre de l'int&eacute;rieur, de l'inspection
+de quelques-uns des &eacute;difices religieux de la
+Basse-Normandie.</p>
+
+<p>Son compagnon s'appelait Victor Lenormand.
+Il n'avait pas de mission du gouvernement,
+mais c'&eacute;tait le fid&egrave;le Achate du jeune architecte.
+Comme il avait une jolie fortune et des pr&eacute;tentions,
+peu justifi&eacute;es, &agrave; la peinture, il se faisait
+un plaisir de suivre son ami dans ses
+p&eacute;r&eacute;grinations officielles, croquant un paysage
+par-ci, un monument par-l&agrave;, et se composant
+des cartons qui devaient, selon ses esp&eacute;rances,
+le conduire au Temple de m&eacute;moire. Il est vrai
+qu'il avait d&eacute;j&agrave; essay&eacute; de faire parler les cent
+bouches de la renomm&eacute;e en exposant son fameux
+tableau du <i>Quos ego</i>. Son Neptune, avec
+sa barbe inculte et m&eacute;lang&eacute;e d'herbes marines,
+avait bien l'air de dignit&eacute; qui convient au souverain
+des eaux. Seulement notre artiste avait
+eu la malencontreuse id&eacute;e de mettre dans la
+main du dieu un poisson que le jury ne trouva
+pas de son go&ucirc;t. Victor se consola de ce premier
+pas de clerc en rimant force &eacute;pigrammes contre
+ses juges&nbsp;; mais la blessure n'en &eacute;tait pas moins
+douloureuse, et le moindre mot qui lui rappelait
+son tableau du <i>Quos ego</i> faisait saigner la plaie
+mal ferm&eacute;e de son amour-propre.</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner fini, L&eacute;on se fit indiquer par la
+servante de l'auberge le chemin qui conduit au
+petit village de Norrey&nbsp;; et les deux amis reprirent
+leur bagage. L'architecte ayant lev&eacute; machinalement
+les yeux vers l'enseigne du <i>Grand-Monarque</i>
+partit d'un grand &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil,
+dit-il en montrant du doigt la figure du h&eacute;ros
+d'Ivry, enlumin&eacute; comme un ivrogne qui sort du
+cabaret.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En effet, ce n'est pas mal&nbsp;! Il a l'air d'avoir
+abus&eacute; du premier de ses trois talents, le bon
+Henri&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>Ce diable &agrave; quatre<br>
+A le triple talent<br>
+De boire, etc...</blockquote>
+
+<p>Je soup&ccedil;onne l'artiste d'avoir eu des relations
+avec les ligueurs. C'est une satire, ce portrait-l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce tout ce que tu as remarqu&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, oui&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! tu n'admires pas sa cotte de
+mailles&nbsp;? de vraies &eacute;cailles de poisson&nbsp;! Le peintre
+aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi que tu en dises, r&eacute;pliqua Victor en prenant
+feu, je soutiens que pas un des membres du
+jury ne serait capable de donner &agrave; Neptune un tel
+cachet d'originalit&eacute;. Ces messieurs sont habitu&eacute;s
+&agrave; se tra&icirc;ner dans les orni&egrave;res de la tradition.
+Ils m'ont trouv&eacute; ridicule, et je m'y r&eacute;signe&nbsp;;
+mais on sera bien oblig&eacute; de reconna&icirc;tre en moi
+le courage de d&eacute;fendre un syst&egrave;me&nbsp;; ce dont
+tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore
+que par le cerveau de tes professeurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'en sais-tu&nbsp;? Je n'ai encore rien produit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en aper&ccedil;ois bien&nbsp;; car tu n'es gu&egrave;re
+indulgent pour les autres. Il n'y a pas de critiques
+plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien
+imagin&eacute;. Je crois que tu suivras la loi commune.
+Imbu, nourri des id&eacute;es de tes ma&icirc;tres, tu
+seras tout surpris de copier l&agrave; o&ugrave; tu croyais
+cr&eacute;er. L'architecture est morte&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;: <i>Ceci tuera cela</i>&nbsp;! Voir Notre-Dame
+de Paris&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'avez plus, continua Victor en s'&eacute;chauffant,
+ce sentiment patriotique et religieux,
+ce souffle divin qui inspirait les architectes du
+moyen &acirc;ge. Si vous construisez une &eacute;glise, vous
+faites une mauvaise imitation de nos salles de
+spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous
+construisez une esp&egrave;ce de gare de chemin de
+fer. Et chacun conna&icirc;t le ma&ccedil;on qui b&acirc;tit ces
+masures, tandis que les noms de ceux qui ont
+&eacute;lev&eacute; les cath&eacute;drales de Noyon, de Chartres, de
+Reims, l'admirable fa&ccedil;ade de Notre-Dame, ne
+nous sont pas conserv&eacute;s&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Sic vos non vobis&nbsp;!</i> soupira m&eacute;lancoliquement
+une voix de basse-taille derri&egrave;re les deux
+amis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui se permet d'&eacute;couter aux portes&nbsp;? dit
+Victor en se retournant vers le nouveau venu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous vous parlez en latin&nbsp;? dit L&eacute;on Vautier&nbsp;;
+je ne jouis pas de cet avantage&nbsp;; mais voici
+mon camarade qui parle h&eacute;breu. La preuve, c'est
+qu'il vient de me tenir un long discours dans
+cette langue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-&agrave;-dire que je ne me suis pas bien expliqu&eacute;&nbsp;!
+r&eacute;pondit le peintre en se mordant les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai pourtant compris, dit l'&eacute;tranger en
+s'interposant comme pacificateur, que votre ami
+regrette l'oubli qui p&egrave;se sur les noms des <i>ma&icirc;tres
+de l'oeuvre</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On voit que monsieur est vers&eacute; dans l'histoire
+de l'architecture, dit L&eacute;on Vautier.</p>
+
+<p>Et, pour la premi&egrave;re fois, il songea &agrave; examiner
+l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de cinquante &agrave; cinquante-cinq
+ans. Son costume &eacute;tait celui d'un paysan
+endimanch&eacute;&nbsp;: blouse bleue, pantalon de toile,
+cravate rouge avec un gros noeud dont les bouts
+se balan&ccedil;aient au vent, chapeau de paille et souliers
+ferr&eacute;s. Mais, si l'on venait &agrave; observer sa
+toilette, &agrave; consid&eacute;rer plus attentivement sa tournure
+et ses mani&egrave;res, il sautait aux yeux que ce
+personnage devait porter l'habit avec autant
+d'aisance que la blouse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de
+parler &agrave; des artistes, et, comme je les ai en
+grande estime...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; du m&eacute;tier&nbsp;? demanda
+Victor.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous d&eacute;sirez savoir mon nom&nbsp;? r&eacute;pondit
+l'&eacute;tranger en souriant finement. Au temps o&ugrave;
+je me servais de cartes de visite, on y lisait&nbsp;:
+Louis Landry, et au-dessous&nbsp;: procureur du...
+procureur de... procureur imp... suivant les variations
+du barom&egrave;tre politique. J'ai d&eacute;j&agrave; servi,&nbsp;&mdash;&nbsp;comme
+vous le voyez,&nbsp;&mdash;&nbsp;deux ou trois gouvernements.
+Cela fatigue &agrave; la longue. Aussi me
+suis-je d&eacute;cid&eacute; sans peine &agrave; c&eacute;der la toge &agrave; la
+magistrature militante. J'ai suivi le pr&eacute;cepte de
+Virgile... je me suis fait paysan&nbsp;! Comme tel,
+j'aime &agrave; exercer l'hospitalit&eacute;, et j'esp&egrave;re, si cela
+ne d&eacute;range pas vos projets, vous amener d&icirc;ner
+chez moi.</p>
+
+<p>On &eacute;tait arriv&eacute; devant l'&eacute;glise de Norrey,
+une des curiosit&eacute;s du pays.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous d&eacute;sirez la visiter&nbsp;? dit l'ancien magistrat.
+Je vais chercher les clefs chez le sonneur.
+Attendez-moi.</p>
+
+<p>Il partit et revint bient&ocirc;t avec les clefs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; un charmant morceau du treizi&egrave;me
+si&egrave;cle, s'&eacute;cria L&eacute;on Vautier en contemplant avec
+d&eacute;lices la tour &eacute;l&eacute;gante de l'&eacute;glise de Norrey.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et voil&agrave; un charmant magistrat du dix-neuvi&egrave;me&nbsp;!
+dit Victor. Il va nous ouvrir la porte
+du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre
+celle de la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>Le dialogue fut interrompu par l'arriv&eacute;e de
+M. Landry.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un peu de patience, mes amis&nbsp;! dit le
+M&eacute;c&egrave;ne bas-normand en tournant et retournant
+la clef dans la serrure.</p>
+
+<p>On entra dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>L&eacute;on Vautier en eut pour une bonne heure &agrave;
+satisfaire sa curiosit&eacute;. Son regard interrogeait
+chaque d&eacute;tail d'ornementation avec autant d'ardeur
+que l'artiste du moyen &acirc;ge en avait mis &agrave;
+fouiller la pierre. Quand ils furent sortis de l'&eacute;glise,
+les deux jeunes gens s'assirent sur un
+tertre de gazon, ouvrirent leurs albums et commenc&egrave;rent
+un dessin du monument.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Prenez un si&egrave;ge et donnez-vous la peine
+de vous asseoir, dit gravement Victor &agrave; leur
+complaisant cicerone.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Volontiers&nbsp;! r&eacute;pondit l'ex-magistrat en
+prenant place entre les deux jeunes gens&nbsp;; je
+taillerai les crayons.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, vous nous raconterez quelque grand
+scandale de cour d'assises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Y songez-vous&nbsp;? J'ai tout oubli&eacute; en d&eacute;pouillant
+la robe de magistrat. Je pr&eacute;f&egrave;re vous raconter
+une histoire locale. Ce lieu o&ugrave; nous sommes
+assis tranquillement a &eacute;t&eacute; le th&eacute;&acirc;tre d'un drame
+sanglant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me faites fr&eacute;mir&nbsp;! Commencez toutefois
+votre r&eacute;cit&nbsp;; j'adore le drame... f&ucirc;t-il de
+M. Dennery&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Puisque vous l'exigez, j'appelle &agrave; mon
+secours feu mon &eacute;loquence de minist&egrave;re public&nbsp;;
+puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles d&eacute;licates
+de mon auditoire&nbsp;! Or donc, voici l'histoire du
+ma&icirc;tre de l'oeuvre de Norrey&nbsp;:</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="MAITRE_I"></a><h2>I</h2>
+
+<h2>Pierre Vardouin</h2>
+<br><br>
+
+<p>Tandis que saint Louis r&eacute;gnait &agrave; Paris, Pierre
+Vardouin go&ucirc;tait &agrave; Bretteville les douceurs
+d'une royaut&eacute; non contest&eacute;e. A coup s&ucirc;r il n'e&ucirc;t
+pas &eacute;t&eacute; le second &agrave; Rome, mais il &eacute;tait certainement
+le premier dans son village. Il suffira
+d'un mot pour faire comprendre de quel respect,
+de quelle v&eacute;n&eacute;ration on entourait ce grave personnage.
+Il &eacute;tait&nbsp;: <i>Ma&icirc;tre de l'oeuvre</i>. C'&eacute;tait
+ainsi qu'on d&eacute;signait les architectes avant le
+seizi&egrave;me si&egrave;cle. Les moindres d&eacute;tails de l'ornementation
+et de l'ameublement &eacute;tant aussi bien
+de son ressort que la construction des &eacute;difices
+et la direction des travaux, le ma&icirc;tre de l'oeuvre
+devait joindre &agrave; une &eacute;tude approfondie de son
+art des connaissances vraiment encyclop&eacute;diques.
+A lui de b&acirc;tir les ch&acirc;teaux forts des seigneurs&nbsp;;
+&agrave; lui de b&acirc;tir les monast&egrave;res et les &eacute;glises. Ce
+dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire
+un caract&egrave;re sacr&eacute;, presque sacerdotal.
+Aussi les ma&icirc;tres de l'oeuvre partageaient-ils
+souvent les honneurs r&eacute;serv&eacute;s aux nobles et aux
+abb&eacute;s. On pla&ccedil;ait leurs tombeaux dans l'&eacute;glise
+qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait
+pas de leur mettre des nuages sous les
+pieds, distinction qu'on n'accordait alors qu'aux
+personnes divines.</p>
+
+<p>Mais il y avait une autre cause &agrave; la renomm&eacute;e
+de Pierre Vardouin. Les moeurs, le langage,
+les costumes, le gouvernement changent avec
+le temps&nbsp;; mais les pr&eacute;jug&eacute;s, les petitesses du
+coeur humain ne suivent pas les variations du
+calendrier. Que le treizi&egrave;me ou le dix-neuvi&egrave;me
+si&egrave;cle sonne &agrave; l'horloge du temps, les sept p&eacute;ch&eacute;s
+capitaux n'en sont pas moins &agrave; l'ordre du jour.
+On accepte une r&eacute;putation faite, parce qu'on ne
+se sent pas de force &agrave; lutter contre l'opinion
+g&eacute;n&eacute;rale&nbsp;; mais si votre voisin a du talent, vous
+en parlez comme d'un homme ordinaire&nbsp;; vous
+vous feriez tort &agrave; vous-m&ecirc;me plut&ocirc;t que de servir
+&agrave; son &eacute;l&eacute;vation. Il est tr&egrave;s-difficile d'avoir
+du m&eacute;rite dans la ville qui vous a vu na&icirc;tre.</p>
+
+<p>Les habitants de Bretteville avaient donc
+Pierre Vardouin en grande estime, parce qu'il
+venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de
+sa naissance, on ne savait pas au juste dans quel
+chantier ni sous quel patron il avait fait son
+apprentissage&nbsp;; mais il s'&eacute;tait &eacute;tabli tout &agrave; coup
+&agrave; Bretteville, se faisant pr&eacute;c&eacute;der d'une r&eacute;putation
+plus ou moins m&eacute;rit&eacute;e, r&eacute;p&eacute;tant &agrave; qui voulait
+l'entendre qu'il avait travaill&eacute; sous les
+ma&icirc;tres les plus illustres et &eacute;merveill&eacute; les gens
+du m&eacute;tier par son bon go&ucirc;t, ses nouveaux proc&eacute;d&eacute;s
+et l'&eacute;l&eacute;gance de ses constructions. Pourquoi
+abandonnait-il le th&eacute;&acirc;tre de ses triomphes&nbsp;?
+Pourquoi s'enterrait-il dans un village &agrave; peine
+connu&nbsp;? On ne se le demandait m&ecirc;me pas. Il fit
+si bien son apologie, vanta si habilement ses
+connaissances, que son &eacute;loge fut bient&ocirc;t dans
+toutes les bouches. Chacun proclama son talent.</p>
+
+<p>Les notables de Bretteville, entra&icirc;n&eacute;s par ce
+concert de louanges, et prenant, comme toujours,
+la voix du peuple pour la voix de Dieu,
+demand&egrave;rent comme une gr&acirc;ce au nouvel arriv&eacute;
+d'achever l'&eacute;glise du village. Pierre Vardouin
+se fit prier quelque temps pour la forme et
+accepta de grand coeur des propositions qui
+venaient flatter si &agrave; propos sa vanit&eacute;. Il s'installa
+donc avec sa fille et les ma&icirc;tres ouvriers dans
+la maison dite <i>de l'oeuvre</i>, qu'on pla&ccedil;ait habituellement
+dans le voisinage de l'&eacute;difice en
+construction.</p>
+
+<p>S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des
+artistes de son temps, il poss&eacute;dait assez bien les
+ressources du m&eacute;tier et savait remplacer, par
+la pratique et l'exp&eacute;rience, ce qui lui manquait
+en th&eacute;orie ou en largeur de vues. Il se mit
+ardemment &agrave; l'ouvrage, ne songeant gu&egrave;re &agrave;
+travailler pour la gloire de Dieu, mais d&eacute;sirant
+frapper l'esprit de ses nouveaux concitoyens et
+agrandir sa renomm&eacute;e. Son nom &eacute;tait grav&eacute; sur
+sa porte avec cette orgueilleuse inscription&nbsp;:
+<i>vir non incertus</i>, l'homme illustre&nbsp;! emprunt&eacute;e
+&agrave; Gilabertus, architecte de Toulouse.</p>
+
+<p>La tour s'&eacute;levait, s'&eacute;levait &agrave; vue d'oeil et commen&ccedil;ait
+&agrave; dominer tout le village. Chaque habitant
+pouvait apercevoir, de ses fen&ecirc;tres ou de
+son jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus
+aux &eacute;chafaudages. La plupart, n'osant porter
+un jugement sur ce qu'ils &eacute;taient incapables
+de comprendre, se contentaient d'admirer sur
+la foi de la renomm&eacute;e de Pierre Vardouin. Le
+ma&icirc;tre de l'oeuvre ne trouvait pas partout la
+m&ecirc;me indulgence. Les esprits forts de l'endroit,&nbsp;&mdash;&nbsp;ces
+gens qui aiment &agrave; critiquer en raison directe
+de leur ignorance,&nbsp;&mdash;&nbsp;parlaient d&eacute;j&agrave; librement
+sur son travail &agrave; mesure qu'il approchait
+de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles,
+qui vomissaient l'eau du sommet du
+corps carr&eacute;&nbsp;; la fl&egrave;che ne s'annon&ccedil;ait pas bien,
+elle &eacute;tait trop massive, elle ne s'&eacute;lan&ccedil;ait pas
+gracieusement dans les airs. Ces commentaires
+ne se faisaient pas &agrave; huis clos ou &agrave; voix basse&nbsp;;
+car le d&eacute;sir de se faire remarquer entre pour
+beaucoup dans l'esprit de ceux qui les font. Bien
+que Pierre Vardouin ne le c&eacute;d&acirc;t &agrave; personne
+sous le rapport du contentement de soi-m&ecirc;me,
+bien qu'il f&ucirc;t convaincu de sa sup&eacute;riorit&eacute;, il
+fut bless&eacute; au coeur par ces critiques malveillantes.</p>
+
+<p>Un dimanche, en revenant de l'office avec sa
+fille, il passa pr&egrave;s d'un groupe qui s'&eacute;tait form&eacute;
+&agrave; l'entr&eacute;e du cimeti&egrave;re, comme pour mieux examiner
+les travaux. Il pr&ecirc;ta l'oreille, esp&eacute;rant
+saisir au vol quelques-uns de ces mots flatteurs
+si agr&eacute;ables &agrave; la m&eacute;diocrit&eacute;. H&eacute;las&nbsp;! l'orateur de
+la troupe faisait une satire. Pierre Vardouin h&acirc;ta
+le pas et entra&icirc;na sa fille sous le porche de sa
+maison. Il monta au premier &eacute;tage, entra dans
+sa chambre et se jeta, tout d&eacute;courag&eacute;, sur une
+chaise. Sa fille, une jeune fille de seize ans, aux
+cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau
+ciel d'&eacute;t&eacute;, une de ces adorables natures qui
+vivent de d&eacute;vouement, devinent vos douleurs et
+s'ing&eacute;nient toujours pour vous consoler, voyant
+l'accablement du vieillard, s'approcha de lui,
+prit ses mains et lui demanda la cause de son
+chagrin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je crois savoir&nbsp;; dit-elle, le motif de votre
+m&eacute;contentement. Mais laissez parler vos ennemis.
+Leurs am&egrave;res critiques passeront comme
+le vent, et votre ouvrage restera pour dire
+votre nom et votre gloire aux &acirc;ges futurs.</p>
+
+<p>Le vieillard rougit l&eacute;g&egrave;rement, en voyant sa
+pens&eacute;e si bien mise &agrave; nu. Il regretta de ne pas
+avoir mieux cach&eacute; sa faiblesse et ne chercha
+plus qu'&agrave; dissimuler la honte qu'il en &eacute;prouvait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu es jeune, ma pauvre Marie&nbsp;! dit-il
+en regardant sa fille d'un air de compassion.
+Les &eacute;pigrammes de ces lourdauds ne peuvent
+que s'aplatir en m'atteignant. J'ai le droit de les
+m&eacute;priser. Ce que tu as pris pour les souffrances
+de l'humiliation, c'&eacute;tait tout simplement une des
+mille souffrances de ce mis&eacute;rable corps qui se
+vieillit. Car je souffre affreusement&nbsp;! Ma t&ecirc;te est
+lourde... Le sang me br&ucirc;le&nbsp;!... je suis alt&eacute;r&eacute;.
+C'est cela m&ecirc;me, ajouta-t-il en voyant sa fille
+courir vers une armoire et lui rapporter une
+coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-&ecirc;tre.
+La fi&egrave;vre, la pire de toutes les maladies, la fi&egrave;vre
+de l'esprit me d&eacute;vore. La pens&eacute;e, quand elle est
+trop forte, trop fr&eacute;quente, use et abat le corps
+le plus robuste. Et c'est au moment o&ugrave; j'enfante
+les plus belles conceptions, o&ugrave; je m'&eacute;puise, o&ugrave; je
+me tue pour la gloire et l'embellissement de ce
+pays, c'est &agrave; cet instant que ces hommes stupides
+me crachent l'injure &agrave; la face.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens&nbsp;!
+regarde, dit-il apr&egrave;s avoir amen&eacute; sa fille pr&egrave;s
+de la fen&ecirc;tre, regarde cette tour, cette fl&egrave;che,
+d&eacute;pouille-les, par un effort d'imagination, de
+ces &eacute;chafaudages qui les masquent en partie, et
+dis-moi si tu as vu jamais quelque chose de plus
+l&eacute;ger, de plus simple, mais aussi de plus solide
+et de plus gracieux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'ignorez pas, mon p&egrave;re, r&eacute;pondit
+na&iuml;vement Marie, que j'&eacute;tais bien jeune quand
+j'ai voyag&eacute; et que je n'ai pas grande connaissance
+en fait d'art&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'importe&nbsp;! tu es ma fille et tu vas me
+comprendre. Admire l'&eacute;l&eacute;gance de ces fen&ecirc;tres,
+longues et &eacute;troites. Admire la finesse des colonnettes&nbsp;;
+vois comme les quatre pans de l'octogone
+correspondent bien aux quatre faces de la tour.
+Remarque comme chaque d&eacute;tail est &eacute;tudi&eacute;,
+comme tout est pr&eacute;vu, calcul&eacute;, proportionn&eacute;&nbsp;;
+et dis-moi si ce n'est pas l&agrave; un travail admirable&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, mon p&egrave;re, c'est bien beau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! le croiras-tu&nbsp;? ce troupeau d'imb&eacute;ciles
+me tourne en ridicule. Ils disent que l'effet
+est manqu&eacute;, que ma tour ressemble au four
+d'un potier, que j'ai d&eacute;shonor&eacute; leur village. En
+v&eacute;rit&eacute;, ils m&eacute;riteraient, les mis&eacute;rables, que je
+commandasse &agrave; mes ouvriers de d&eacute;molir leur
+&eacute;glise et de ne pas laisser pierre sur pierre de
+cet &eacute;difice de damnation&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Plus vous vous emporterez, plus vous
+augmenterez votre mal, dit Marie.</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit
+doucement le bras de son p&egrave;re et le fit asseoir
+pr&egrave;s de la table.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous travaillez trop, vous vous fatiguez,
+reprit-elle. Que ne prenez-vous quelqu'un pour
+vous aider&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela&nbsp;! grommela le vieillard avec
+humeur&nbsp;; je ne suis plus propre &agrave; rien&nbsp;! Vite, il
+faut faire place &agrave; un successeur&nbsp;! Aujourd'hui,
+l'imb&eacute;cillit&eacute;&nbsp;; demain, la tombe&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je prie assez le bon Dieu et sa douce m&egrave;re,
+ma patronne, pour qu'ils me fassent la gr&acirc;ce de
+vous conserver longtemps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je pr&eacute;f&eacute;rerais la mort &agrave; une vieillesse
+honteuse&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous blasph&eacute;mez, mon p&egrave;re, dit Marie.
+Est-ce que vous ne n'aimez plus&nbsp;? ajouta-t-elle
+en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce
+que je suis trop exigeante&nbsp;? Je vous demande de
+vivre pour moi, de ne pas &eacute;puiser vos forces
+par un travail opini&acirc;tre, de confier &agrave; quelque
+personne intelligente une partie de vos entreprises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; justement la difficult&eacute;. Qui choisir&nbsp;?
+Philippe, Robert, Ewrard&nbsp;? Ils ne manquent pas
+d'adresse&nbsp;; ce sont d'excellents t&acirc;cherons, de
+bons tailleurs de pierre, de bons appareilleurs.
+Mais allez donc leur demander des projections
+sur parchemin ou des trac&eacute;s sur granit, et vous
+verrez la belle besogne qu'ils vous feront&nbsp;! Toi,
+ma fille, tu parles fort &agrave; ton aise de choses que
+tu n'es pas capable d'appr&eacute;cier. J'ai des ouvriers,
+des hommes qui ex&eacute;cutent bien, mais qui sont
+impuissants quand il s'agit d'inventer. Voil&agrave; ce
+qui me condamne &agrave; faire tout par moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'oubliez-vous pas quelqu'un&nbsp;? dit Marie
+en rougissant.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de l'oeuvre jeta un regard per&ccedil;ant
+sur sa fille et ne put s'emp&ecirc;cher de partager son
+trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais,
+feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait
+parler, il demeura les yeux fixes, comme un
+homme qui cherche &agrave; rappeler ses souvenirs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Celui qui a cisel&eacute; la coupe que vous avez
+entre les mains, reprit Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne me souviens pas...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous l'a pourtant apport&eacute;e lui-m&ecirc;me, le
+jour de votre f&ecirc;te, il n'y a pas un an de cela. Le
+pauvre Fran&ccedil;ois, le fils de cette bonne m&egrave;re
+Regnault, serait bien afflig&eacute; s'il apprenait que
+vous faites si peu de cas de ses attentions pour
+vous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai. Tu as ma foi raison&nbsp;! Mais il est
+si jeune que je n'aurais jamais song&eacute; &agrave; lui, quand
+tu me parlais de chercher quelqu'un pour me
+d&eacute;charger un peu de mon travail.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a du talent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'en sais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais ses dessins, ses statuettes, vous les
+connaissez aussi bien que moi... Que je vous
+montre encore un de ses derniers ouvrages&nbsp;!</p>
+
+<p>Marie alla chercher son livre d'heures. Elle
+l'ouvrit et mit sous les yeux de son p&egrave;re une
+feuille de parchemin, enlumin&eacute;e avec cette
+richesse de couleurs qu'on ne rencontre plus
+que dans les manuscrits du moyen &acirc;ge.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela pourrait &ecirc;tre mieux, dit Pierre Vardouin
+en r&eacute;pondant par un jugement s&eacute;v&egrave;re &agrave;
+l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages.
+Tout cela me confirme dans mon opinion
+sur Fran&ccedil;ois Regnault. Il ne saura jamais faire
+que des images ou des statuettes. Je t'interdis
+de rien accepter d&eacute;sormais de ce gar&ccedil;on-l&agrave;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce qu'il y a du mal &agrave; recevoir un pr&eacute;sent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute, quand celui qui le fait esp&egrave;re
+un droit de retour. Te voil&agrave; maintenant l'oblig&eacute;e
+de Fran&ccedil;ois, et je ne le veux pas, entends-tu
+je ne le veux pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me grondez, petit p&egrave;re, dit Marie en
+jouant avec les cheveux du vieillard et en lui
+donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous
+avez &agrave; vous plaindre de moi&nbsp;? J'&eacute;coute docilement
+vos le&ccedil;ons&nbsp;; je chante quand vous m'ordonnez
+de vous d&eacute;sennuyer&nbsp;; je prie le bon Dieu
+avec ardeur, matin et soir, pour que vous soyez
+illustre et heureux, pour qu'il vous fasse retrouver
+en votre fille les vertus qui distinguaient
+ma pauvre m&egrave;re. Enfin&nbsp;&mdash;&nbsp;et la jeune fille rendit
+sa voix encore plus caressante,&nbsp;&mdash;&nbsp;je vous ai
+promis de me soumettre &agrave; vos volont&eacute;s. Vous
+choisirez vous-m&ecirc;me mon mari, et je ne me
+plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux
+du fils de la veuve Regnault. Mais voici les
+v&ecirc;pres qui sonnent, ajouta Marie avant de quitter
+sa position de suppliante&nbsp;; vous ne me laisserez
+pas partir sans me promettre d'&ecirc;tre plus
+indulgent pour Fran&ccedil;ois&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous verrons&nbsp;! r&eacute;pondit Pierre Vardouin
+en embrassant sa fille.</p>
+
+<p>Et Marie s'&eacute;chappa des bras du ma&icirc;tre de
+l'oeuvre, emportant avec elle du bonheur et de
+l'esp&eacute;rance pour le reste de la journ&eacute;e et s'attachant
+au dernier mot de son p&egrave;re, comme l'hirondelle,
+qui traverse les mers, se repose sur
+le m&acirc;t d'un navire afin d'y prendre la force de
+continuer son voyage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="MAITRE_II"></a><h2>II</h2>
+
+<h2>A propos d'une fleur.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Les premiers travaux de Pierre Vardouin &agrave;
+Bretteville avaient &eacute;t&eacute; signal&eacute;s par un triste
+&eacute;v&eacute;nement. Un tailleur de pierre s'&eacute;tait bris&eacute; la
+t&ecirc;te en tombant du haut d'un &eacute;chafaudage.
+Marie, qui n'avait alors que huit ans, &eacute;tait
+pr&eacute;sente &agrave; l'agonie du pauvre ouvrier. La vue
+du sang la gla&ccedil;a d'effroi&nbsp;; puis son coeur se
+gonfla et ses larmes coul&egrave;rent, quand on emporta
+le corps de la victime et lorsqu'elle
+entendit les g&eacute;missements de sa femme et de
+son enfant. Elle suivit son p&egrave;re dans la maison
+de ces infortun&eacute;s. A partir de ce jour, la veuve
+Regnault et son fils devinrent les prot&eacute;g&eacute;s de
+Pierre Vardouin. Fran&ccedil;ois entra comme apprenti
+chez le ma&icirc;tre de l'oeuvre. En nettoyant les outils,
+en pr&eacute;parant les mortiers, l'adolescent n'aurait
+gagn&eacute; qu'un faible salaire si son patron ne
+l'e&ucirc;t r&eacute;compens&eacute; plus largement en souvenir de
+ses malheurs. A part cette charit&eacute;, Pierre Vardouin
+s'inqui&eacute;tait fort peu de son apprenti, le
+croyant destin&eacute;, comme son p&egrave;re, &agrave; mener une
+vie obscure et laborieuse.</p>
+
+<p>Une seule personne remarqua ses heureuses
+dispositions. C'&eacute;tait la petite Marie. Elle aimait
+&agrave; s'entretenir avec lui&nbsp;; elle lui racontait les
+belles l&eacute;gendes des saints qu'elle avait entendu
+raconter elle-m&ecirc;me &agrave; sa m&egrave;re, tandis que Fran&ccedil;ois
+fa&ccedil;onnait de petites statuettes avec de la
+terre grasse ou dessinait sur le sable des cath&eacute;drales
+imaginaires. Rien n'&eacute;tait plus touchant
+que cette communication d'id&eacute;es entre deux enfants
+si jeunes. Bient&ocirc;t Marie, sur les instances
+de son ami, se d&eacute;cida &agrave; d&eacute;rober quelques-uns
+des rares manuscrits de son p&egrave;re. Elle les lui
+remettait en secret. Une fois rentr&eacute; chez lui,
+Fran&ccedil;ois les &eacute;tudiait avec ardeur, devinant les
+passages difficiles &agrave; comprendre, tant son esprit
+avait de sagacit&eacute;, et reproduisant les dessins et
+les figures de g&eacute;om&eacute;trie. Au bout de cinq ans,
+il les savait par coeur. Il critiquait d&eacute;j&agrave; les
+travaux de son ma&icirc;tre&nbsp;; il tra&ccedil;ait des plans de
+fantaisie, appelant de tous ses voeux le moment
+o&ugrave; il commanderait &agrave; son tour. Il n'&eacute;tait encore
+que simple manoeuvre&nbsp;! Pierre Vardouin fut
+&eacute;merveill&eacute; des dispositions de son apprenti&nbsp;; sa
+facilit&eacute;, ses connaissances le frapp&egrave;rent d'&eacute;tonnement.
+Un instant, il songea &agrave; lui confier ses ouvrages
+les plus d&eacute;licats&nbsp;: ses trac&eacute;s&nbsp;; ses mod&egrave;les,
+ses &eacute;pures&nbsp;; mais, &agrave; la r&eacute;flexion, il eut peur. Il se
+garda bien d'encourager et d'aiguillonner ce
+talent naissant, qui d&eacute;j&agrave; lui portait ombrage.</p>
+
+<p>La confidence de Marie r&eacute;veilla toutes les
+inqui&eacute;tudes de Pierre Vardouin. Fran&ccedil;ois Regnault,
+son apprenti, son prot&eacute;g&eacute;, aim&eacute; de sa
+fille&nbsp;! Cette pens&eacute;e le faisait fr&eacute;mir. Pour peu
+que cette passion s'enracin&acirc;t dans le coeur de
+son enfant, il voyait le jour o&ugrave; il serait oblig&eacute;
+de c&eacute;der &agrave; son d&eacute;sir. Son gendre alors deviendrait
+son rival&nbsp;; sa jeune renomm&eacute;e ferait p&acirc;lir
+son &eacute;toile. Il &eacute;tait grand temps de lui &ocirc;ter toute
+esp&eacute;rance, en lui montrant l'inutilit&eacute; de ses
+pr&eacute;tentions. Quant &agrave; Marie, il dirigerait son
+esprit vers d'autres id&eacute;es. On mettrait en jeu
+sa vanit&eacute;&nbsp;; on lui ferait comprendre qu'elle ne
+devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle
+pouvait pr&eacute;tendre aux plus beaux partis. En
+cherchant &agrave; se cacher ainsi la v&eacute;rit&eacute;, Pierre
+Vardouin en vint &agrave; se tromper de bonne foi.
+Tout en combattant, par un sentiment d'inqui&eacute;tude
+personnel, les voeux de sa fille, il s'imagina
+travailler dans l'int&eacute;r&ecirc;t de son enfant bien
+plus que dans celui de sa pr&eacute;somption. D&eacute;j&agrave; il
+caressait la pens&eacute;e d'une alliance avec un de
+ses anciens amis, Henry Montredon, alors employ&eacute;
+aux premiers travaux de l'abbaye de
+Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux
+projets dans sa t&ecirc;te, Marie sortait de l'office en
+compagnie de la veuve Regnault et de son fils.
+La pauvre veuve, fid&egrave;le &agrave; la m&eacute;moire de son
+mari, allait, tous les dimanches, prier sur sa
+tombe dans le cimeti&egrave;re du petit village de Norrey.
+Marie et Fran&ccedil;ois l'accompagnaient habituellement
+dans cette pieuse promenade. La
+m&egrave;re pleurait en songeant &agrave; la fin malheureuse
+de son mari&nbsp;; les deux jeunes gens fol&acirc;traient
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s et se jetaient des fleurs. Celle-ci r&eacute;citait
+la pri&egrave;re des morts, ceux-l&agrave; pensaient &agrave;
+leurs amours et r&ecirc;vaient le bonheur dans l'avenir.</p>
+
+<p>Cependant, on &eacute;tait arriv&eacute; dans le cimeti&egrave;re
+de Norrey. Tous trois s'agenouill&egrave;rent avec respect
+pr&egrave;s d'une humble croix de bois et pri&egrave;rent
+du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine,
+alors, fit signe aux jeunes gens de se
+lever.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allez, dit-elle&nbsp;; votre &acirc;ge n'est pas fait
+pour de longues douleurs. Laissez-moi prier
+seule et promenez-vous sous les grands arbres
+du bois sans trop vous &eacute;loigner.</p>
+
+<p>Marie passa son bras sous celui de Fran&ccedil;ois.
+Ils s'&eacute;loign&egrave;rent lentement sous l'oeil de la
+veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait
+au ciel de leur faire la vie douce et facile.
+Gais et fol&acirc;tres, il n'y a qu'un moment, les jeunes
+gens avaient dans leur d&eacute;marche quelque
+chose de m&eacute;lancolique. Le devoir, qu'ils venaient
+d'accomplir, avait touch&eacute; leur esprit. Ou
+plut&ocirc;t, purs comme des anges, une voix int&eacute;rieure
+leur disait que, maintenant qu'ils avaient
+&eacute;chapp&eacute; &agrave; la surveillance de Magdeleine, ils
+devaient agir avec plus de r&eacute;serve et r&eacute;primer
+les &eacute;lans passionn&eacute;s de leurs coeurs. En &eacute;changeant
+quelques paroles, &agrave; de rares intervalles,
+ils arriv&egrave;rent &agrave; l'entr&eacute;e du bois. Ils en connaissaient
+d&eacute;j&agrave; les moindres all&eacute;es et, sans qu'ils se
+communiquassent leurs impressions, leur promenade
+les ramenait toujours vers un tertre
+vert, banc rustique dont la nature avait fait
+tous les frais et o&ugrave; les deux amants s'asseyaient
+sur un moelleux coussin de mousse.</p>
+
+<p>Le site &eacute;tait ravissant et plein de fra&icirc;cheur.
+A deux pas de l&agrave;, une petite source s'&eacute;chappait
+de dessous terre, descendait, d'abord libre et
+d&eacute;gag&eacute;e de toute entrave, sur un terrain l&eacute;g&egrave;rement
+inclin&eacute;, puis s'enfon&ccedil;ait en murmurant
+sous les buissons, comme si elle e&ucirc;t reproch&eacute;
+aux herbes et aux jonquilles de lui barrer
+le passage. Plus loin, elle prenait possession
+de son lit et venait, brillant ruisseau, former
+de petites cascades sous les pieds des deux
+amants. Marie et Fran&ccedil;ois, les mains dans les
+mains, admiraient sans mot dire ce petit coin
+de la cr&eacute;ation qui, pour eux, valait tout un
+monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un
+beau site et deux coeurs qui battaient l'un pour
+l'autre. Ils se plaisaient surtout &agrave; lancer dans
+le courant des mottes de terre ou des brins
+d'herbe, dont la chute faisait ballotter leur image
+&agrave; la surface, &eacute;cartant ou rapprochant leurs figures,
+selon le caprice du flot.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie
+ainsi&nbsp;? dit Marie en cueillant une rose sauvage
+aux branches d'un &eacute;glantier.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois la regardait, d'un air r&ecirc;veur, rouler
+dans ses doigts la tige de la rose.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de
+son extase, que vous &ecirc;tes la cause de mes meilleures
+inspirations. Chacun de vos mouvements
+m'enchante et me fait penser. Le sourire
+de votre bouche, le scintillement de vos yeux&nbsp;;
+l'ondulation de vos cheveux, le fr&eacute;missement de
+votre robe m'ouvrent un monde d'id&eacute;es. En
+voyant cette rose entre vos mains, je ne go&ucirc;te
+pas seulement le plaisir de vous contempler,
+je me rappelle comment un grand <i>ma&icirc;tre</i>
+de l'antiquit&eacute; inventa l'admirable chapiteau
+corinthien et je me dis qu'il ne me serait
+pas impossible d'attacher aussi mon nom &agrave; quelque
+d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup
+&agrave; moi et encore plus &agrave; la gloire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La gloire&nbsp;? je ne l'atteindrai jamais... Je
+suis trop pauvre pour cela&nbsp;! Je pensais cependant
+que le temps est venu de ne plus emprunter
+&agrave; la d&eacute;coration orientale ses palmettes et ses
+fleurs grasses. Je pensais qu'en reproduisant
+les v&eacute;g&eacute;taux du pays, en d&eacute;coupant d&eacute;licatement
+dans la pierre ces feuilles si fines, si &eacute;l&eacute;gantes,
+on ferait mieux que de l'art&nbsp;: on ob&eacute;irait
+&agrave; la loi de Dieu, dont la main g&eacute;n&eacute;reuse a
+si justement r&eacute;parti entre tous les climats les
+productions capables de les embellir, et qui ne
+veut pas qu'on d&eacute;laisse l'humble fleur de nos
+champs pour les plantes orgueilleuses de l'Orient.
+Quand nos p&egrave;res commenc&egrave;rent &agrave; &eacute;lever
+des &eacute;glises, ils furent bien oblig&eacute;s de chercher
+des mod&egrave;les en terre &eacute;trang&egrave;re. Les feuilles d'acanthe,
+les palmettes venaient naturellement
+couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient,
+ils n'avaient pas encore trouv&eacute; la mani&egrave;re
+qui convient aux &eacute;difices religieux&nbsp;; leurs
+arcades s'abaissaient lourdement sur la t&ecirc;te des
+fid&egrave;les et semblaient arr&ecirc;ter l'&eacute;lan des &acirc;mes vers
+le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus
+d'air, afin que les hymnes et les pri&egrave;res montassent
+plus librement au tr&ocirc;ne du Seigneur.
+Comment se fit ce changement&nbsp;? Comment les
+ma&icirc;tres de l'oeuvre obtinrent-ils ce progr&egrave;s&nbsp;? En
+observant la nature. Voyez, Marie, comme ces
+grands arbres s'&eacute;l&egrave;vent majestueusement au-dessus
+de nos t&ecirc;tes, comme ils se pressent, se
+rapprochent &agrave; leur sommet et entrelacent leurs
+derni&egrave;res branches en forme de vo&ucirc;te. Et, plus
+loin, remarquez ce groupe de ch&ecirc;nes rabougris,
+dont les troncs paraissent abandonner avec regret
+le sol qui les nourrit&nbsp;; un cavalier passerait
+difficilement sous leurs rameaux et, d'o&ugrave; nous
+sommes, on pourrait les prendre pour un &eacute;norme
+buisson. Vous avez l&agrave; tout le secret de notre
+art et de celui de nos p&egrave;res&nbsp;: l&agrave; des colonnes
+&eacute;cras&eacute;es, des arcades en plein-cintre&nbsp;; ici des
+f&ucirc;ts de colonnettes l&eacute;g&egrave;res, des arcades &eacute;lanc&eacute;es.
+Eh bien&nbsp;! je vous demande s'il ne serait
+pas d&eacute;raisonnable et contraire &agrave; la nature d'attacher
+des feuilles de palmier &agrave; ces arbres de
+notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles
+de saule, de lierre ou de rosier&nbsp;?</p>
+
+<p>Il y a des moments o&ugrave; la langue humaine, si
+riche qu'on la suppose, n'a plus assez d'images
+pour exprimer la foule de pens&eacute;es et de sentiments
+qui vous assi&egrave;gent. Le mieux alors est de
+s'abandonner &agrave; une vague r&ecirc;verie, source de
+toute po&eacute;sie pour les hommes d'imagination.</p>
+
+<p>Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux,
+noy&eacute;s dans l'infini, semblaient lire dans l'azur
+du ciel. C'est ainsi que devaient r&ecirc;ver Pythagore,
+quand il &eacute;tudiait le vrai dans le monde
+physique&nbsp;; Virgile, quand il &eacute;tudiait le vrai
+dans le monde moral. Marie le contemplait
+avec ravissement. Mais elle s'inqui&eacute;ta bient&ocirc;t
+de ce silence prolong&eacute;. Elle lui passa pr&egrave;s du
+visage la rose qu'elle tenait encore &agrave; la main et
+dit en souriant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est &agrave; l'occasion de cette fleur que vous
+avez imagin&eacute; de si belles choses. Maintenant
+que vous vous taisez, si j'en cueillais une
+autre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti&nbsp;:
+vous &ecirc;tes pour moi le principe des plus nobles
+pens&eacute;es. L'homme poss&egrave;de en lui d'admirables
+facult&eacute;s&nbsp;; mais tous ces tr&eacute;sors, si quelque hasard
+heureux ne les met au jour, sont expos&eacute;s
+&agrave; rester &eacute;ternellement cach&eacute;s dans son &acirc;me. Il
+faut un rayon de soleil pour que le diamant
+brille et se distingue, par son &eacute;clat, de la pierre
+brute qui l'entoure. Vous avez &eacute;t&eacute; pour moi cette
+lumi&egrave;re bienfaisante. Auparavant, mon &acirc;me
+&eacute;tait remplie de t&eacute;n&egrave;bres. J'ignorais ma puissance&nbsp;;
+je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'&eacute;nergie,
+d'imagination, de courage. Ma m&egrave;re
+m'avait appris &agrave; prier, et je ne me rendais pas
+compte de ce que peut &ecirc;tre Dieu. Depuis, quand
+l'&acirc;ge est venu, quand je vous ai connue, j'ai su
+pourquoi j'aimais ma m&egrave;re et Dieu, pourquoi
+j'avais de l'intelligence. Et toutes ces notions
+me venaient de mon amour pour vous. Je vous
+voyais bonne et j'eus imm&eacute;diatement l'id&eacute;e
+d'une bont&eacute; sup&eacute;rieure &agrave; la v&ocirc;tre&nbsp;: Dieu m'&eacute;tait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;&nbsp;! Je vous voyais belle, et j'eus l'id&eacute;e
+d'une beaut&eacute; plus parfaite encore&nbsp;: j'eus le sentiment
+du beau&nbsp;! Je remarquai l'expression toujours
+vari&eacute;e de vos traits, la mobilit&eacute; de vos
+pens&eacute;es&nbsp;; et je fus dou&eacute; d'invention&nbsp;! Les quelques
+manuscrits de votre p&egrave;re m'ont donn&eacute; des
+connaissances&nbsp;; vous, vous m'avez donn&eacute; l'inspiration&nbsp;!
+Vous &ecirc;tes et vous serez le principe
+de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai
+de grand et de beau&nbsp;!</p>
+
+<p>Plus le jeune homme parlait, plus les mots
+se pressaient harmonieux et sonores sur ses
+l&egrave;vres. Il s'exprimait avec toute la force d'une
+&acirc;me libre et convaincue. Le sein de Marie se
+gonflait d'&eacute;motion. La voix de son ami frappait
+aussi doucement son oreille qu'une musique
+c&eacute;leste.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si j'&eacute;tais peintre, continua Fran&ccedil;ois, j'entourerais
+votre front d'une brillante aur&eacute;ole et
+je vous placerais entre la terre et les astres,
+sur la route du ciel. Si j'&eacute;tais sculpteur, je
+n'aurais pas assez de ma vie pour reproduire
+avec le marbre la finesse de vos traits, le
+charme de votre sourire&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et moi, si j'&eacute;tais reine, r&eacute;pondit Marie en
+pressant avec effusion la main du jeune homme,
+je vous demanderais de me construire un palais,
+non pas pour avoir une magnifique demeure,
+mais pour vous faire &eacute;lever un monument
+qui dirait votre nom aux si&egrave;cles futurs.
+Car vous &ecirc;tes grand, Fran&ccedil;ois&nbsp;! car vous m&eacute;ritez
+d'&ecirc;tre illustre&nbsp;! et je...</p>
+
+<p>Marie s'arr&ecirc;ta, rougissante. Ce mot charmant
+&agrave; dire, plus charmant &agrave; entendre, ce mot
+si noble et tant de fois profan&eacute;, que chaque si&egrave;cle
+prononce et qui ne mourra jamais, ce mot&nbsp;: je
+t'aime&nbsp;! allait s'&eacute;chapper de sa bouche. Mais
+Fran&ccedil;ois l'avait devin&eacute;. Ivre de bonheur, il
+approcha ses l&egrave;vres du front de la jeune fille.
+C'&eacute;tait le premier baiser. Marie sentit un frisson
+de plaisir courir par tous ses membres. En
+m&ecirc;me temps, la sainte honte de la pudeur colora
+son visage&nbsp;; et la petite rose d'&eacute;glantier,
+qu'elle tenait &agrave; la main, semblait p&acirc;lir de jalousie
+aupr&egrave;s de l'&eacute;clat de son teint. Marie
+n'avait pas oppos&eacute; de r&eacute;sistance. Elle ne fit pas
+non plus de reproches, parce qu'elle n'&eacute;tait pas
+coquette et qu'elle aimait de toute la force de
+son &acirc;me. Elle &eacute;tait heureuse&nbsp;! pourquoi se
+plaindre&nbsp;? Fran&ccedil;ois &eacute;prouvait plus d'embarras
+que son amie. Il s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;, plein de confusion
+et de regrets, s'accusant d&eacute;j&agrave; de trop
+d'audace. Il ne savait comment trouver des paroles
+d'excuse, lorsque, en se retournant, il
+comprit &agrave; l'air souriant de Marie qu'il &eacute;tait
+pardonn&eacute;. Il se rapprocha d'elle, et, prenant
+une de ses mains dans les siennes&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous
+pouvons nous le dire sans crainte aujourd'hui,
+parce que nous sommes trop jeunes pour &ecirc;tre
+pers&eacute;cut&eacute;s... Mais, plus tard, Marie, si l'on
+voulait nous s&eacute;parer, trouveriez-vous la force
+de r&eacute;sister&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous savez que je d&eacute;pends de mon p&egrave;re,
+r&eacute;pondit tristement Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois d'une voix
+pleine d'angoisses. Entre moi, pauvre ouvrier,
+et vous, fille d'un ma&icirc;tre de l'oeuvre, il y a
+des barri&egrave;res infranchissables&nbsp;! Et pourtant, je
+vous aime&nbsp;! Je sens que pour vous poss&eacute;der je
+serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence&nbsp;?
+je la cultiverais, je l'agrandirais, je
+travaillerais, je travaillerais jusqu'&agrave; en mourir&nbsp;!
+Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage,
+imagination, travail, tout cela n'est rien
+sans la naissance. Il me faudrait un titre, des
+ch&acirc;teaux, et je n'en ai pas&nbsp;! Tant d'autres ont
+de l'or&nbsp;! Pourquoi suis-je parmi les mis&eacute;rables&nbsp;?
+Est-ce que je ne suis pas autant, peut-&ecirc;tre plus
+que nos suzerains&nbsp;? Est-ce que je ne pense pas&nbsp;?
+Oh&nbsp;! voyez-vous, quand ces id&eacute;es me montent
+&agrave; la t&ecirc;te, je suis pris d'une haine immense contre
+les puissants de la terre. Je voudrais br&ucirc;ler
+les repaires de cette race d'oppresseurs&nbsp;! Ou
+plut&ocirc;t,&nbsp;&mdash;&nbsp;car je ne me sens pas n&eacute; pour le
+meurtre,&nbsp;&mdash;&nbsp;je voudrais immortaliser ma vengeance
+par la pierre, en faisant grimacer au
+sommet de nos &eacute;glises, sous la forme de monstres
+et de reptiles, les figures de nos tyrans&nbsp;!</p>
+
+<p>Le jeune homme s'arr&ecirc;ta, haletant, &agrave; bout de
+forces, &eacute;puis&eacute; par l'&eacute;motion. Son regard lan&ccedil;ait
+des &eacute;clairs de fureur, et les passions grondaient
+sourdement dans sa poitrine. Marie le consid&eacute;rait
+avec un sentiment de piti&eacute; et d'effroi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire
+ces paroles de haine et d'orgueil&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne me faites pas de reproches, r&eacute;pondit
+Fran&ccedil;ois. Je suis si malheureux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi vous d&eacute;courager&nbsp;? Qui vous dit
+que Dieu ne viendra pas &agrave; votre secours&nbsp;? Vous
+&ecirc;tes malheureux&nbsp;? Est-ce que je ne vous aime
+plus&nbsp;? Les hommes vous d&eacute;daignent&nbsp;?... Est-ce
+que mon p&egrave;re ne songe pas &agrave; vous&nbsp;? Croyez-vous
+qu'il n'appr&eacute;cie pas votre talent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous aurait-il parl&eacute; de moi&nbsp;? s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois,
+en interrogeant avidement la jeune fille de
+la voix et du regard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous savez, r&eacute;pondit Marie, que mon p&egrave;re
+commence &agrave; vieillir. Le travail le fatigue. Il
+sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit
+Fran&ccedil;ois. Je ne serais pas son &eacute;gal&nbsp;; il aurait le
+droit de me m&eacute;priser. Il me refuserait votre main&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est le d&eacute;mon qui vous fait parler aussi
+m&eacute;chamment, Fran&ccedil;ois. Prenez garde&nbsp;! Vous
+avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous
+perdra. Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il
+avait du g&eacute;nie, et l'ambition le conduisit &agrave; l'ab&icirc;me.
+L'esprit du Seigneur l'abandonna&nbsp;; il
+d&eacute;pouilla l'habit monacal pour se jeter dans une
+vie de d&eacute;sordre. Dieu, pour le punir, lui envoya
+une maladie mortelle...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez
+que la Vierge lui apparut au sommet de la croix.
+Le globe d'azur qui la d&eacute;robait aux regards s'ouvrit
+merveilleusement en deux parties, et, dans
+le milieu, on vit la Reine du Ciel sous des v&ecirc;tements
+fins et ineffables. La m&egrave;re de Dieu descendit
+le long de la croix en semant des &eacute;toiles
+sur sa route. Elle s'assit pr&egrave;s du p&eacute;cheur et lui
+rendit la sant&eacute;... Vous &ecirc;tes pour moi cette bienheureuse
+apparition. Vous avez fait briller l'esp&eacute;rance
+&agrave; mes yeux... Et avec l'esp&eacute;rance, le
+calme et le repentir sont entr&eacute;s dans mon coeur.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Fran&ccedil;ois se jeta aux
+genoux de Marie et demeura dans une muette
+contemplation. Quand il se releva, son visage
+&eacute;tait rayonnant. Mais, tout &agrave; coup, il poussa un
+cri de surprise et recula de plusieurs pas, jusqu'au
+bord du ruisseau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="MAITRE_III"></a><h2>III</h2>
+
+<h2>Ma&icirc;tre et apprenti.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Un homme d'une taille &eacute;lev&eacute;e venait de para&icirc;tre
+au-dessus du buisson d'&eacute;glantier. Au cri
+de Fran&ccedil;ois, Marie s'&eacute;tait rapproch&eacute;e instinctivement
+de son ami et appuyait sa main tremblante
+sur son &eacute;paule. L'&eacute;tranger semblait
+s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant
+n'&eacute;tait capable d'exciter la terreur. Ses traits
+&eacute;taient s&eacute;v&egrave;res, mais un sourire bienveillant
+dessinait le contour de sa bouche. Une barbe
+longue et grisonnante, des cheveux qui se d&eacute;ployaient
+avec gr&acirc;ce sur son cou, apr&egrave;s avoir
+laiss&eacute; &agrave; d&eacute;couvert un front large et pensif, des
+yeux pleins de douceur, donnaient &agrave; sa physionomie
+un caract&egrave;re de dignit&eacute; et de bont&eacute;. A son
+bonnet de peluche, &agrave; son petit manteau, &agrave; sa
+robe courte, &agrave; ses chausses fines et collantes,
+Fran&ccedil;ois reconnut bient&ocirc;t qu'il avait devant lui
+un ma&icirc;tre de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec
+respect, quand l'&eacute;tranger s'approcha, apr&egrave;s avoir
+franchi d'un pied leste le banc de gazon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardonnez-moi, dit le ma&icirc;tre de l'oeuvre,
+d'avoir surpris vos confidences. Le hasard seul
+en est la cause. Ne craignez rien... je suis discret.
+D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant &agrave;
+Marie dont les joues se coloraient du plus vif
+carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse
+honneur &agrave; tous deux&nbsp;; et je trouve Pierre Vardouin
+tr&egrave;s-heureux d'avoir une fille accomplie
+et un apprenti de si grande esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se regard&egrave;rent d'un air
+&eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne soyez pas surpris de m'entendre parler
+de Pierre Vardouin, reprit l'&eacute;tranger en s'empressant
+de satisfaire leur curiosit&eacute;. C'est un
+de mes anciens et&nbsp;&mdash;&nbsp;je puis le dire&nbsp;&mdash;&nbsp;de mes
+meilleurs amis. Je ne voulais pas quitter le pays
+sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard
+vous a mis sur ma route, je compte sur vous
+pour me conduire chez mon vieux camarade.</p>
+
+<p>Tous trois reprirent le chemin du petit village
+de Norrey.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si je ne craignais de blesser votre modestie,
+continua le vieillard en serrant cordialement
+la main de Fran&ccedil;ois, je vous dirais que
+votre mani&egrave;re d'appr&eacute;cier notre art m'a vivement
+&eacute;mu&nbsp;! Pers&eacute;v&eacute;rez dans cette voie&nbsp;; habituez
+votre esprit &agrave; penser, &agrave; observer. Il y a beaucoup
+&agrave; faire encore dans l'&eacute;tude que vous embrassez
+de si grand coeur. Le doute, cependant,
+s'est gliss&eacute; dans votre &acirc;me. Vous vous plaignez
+d'&ecirc;tre m&eacute;connu&nbsp;; votre patron ne sait pas vous
+appr&eacute;cier. Attendez&nbsp;! je connais de vieille date
+le caract&egrave;re de Vardouin&nbsp;; il est avare d'&eacute;loges,
+il n'est pas expansif, mais il est juste, et je parierais
+qu'il a d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; vos heureuses
+dispositions. Il est temps&nbsp;&mdash;&nbsp;j'en conviens&nbsp;&mdash;&nbsp;de
+placer dans vos mains le b&acirc;ton du ma&icirc;tre de
+l'oeuvre et de vous donner des travaux &agrave; diriger.
+J'en fais mon affaire. Ainsi, plus de d&eacute;couragement.
+Ne vous lassez pas de marcher &agrave; la recherche
+du beau. Vous subirez de longues fatigues&nbsp;;
+mais vous arriverez enfin au but tant
+d&eacute;sir&eacute;, parce que vous poss&eacute;dez le courage qui
+triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait
+les grandes choses&nbsp;!</p>
+
+<p>Comme il achevait de parler, Magdeleine, inqui&egrave;te
+de ne pas voir revenir ses enfants, se
+pr&eacute;senta devant eux au d&eacute;tour du sentier. L'&eacute;tranger
+se chargea d'excuser les deux jeunes
+gens, en prenant sur lui la responsabilit&eacute; de leur
+retard, et les quatre promeneurs se h&acirc;t&egrave;rent de
+gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin
+n'&eacute;tait pas encore rentr&eacute;, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent sous
+le porche de sa maison. A leurs gestes, &agrave; leur
+physionomie, il &eacute;tait facile de voir qu'une discussion
+venait de s'engager. L'&eacute;tranger voulait
+retenir Fran&ccedil;ois et sa m&egrave;re&nbsp;; Marie l'appuyait
+en l'encourageant du regard, car elle n'osait
+manifester librement le d&eacute;sir qu'elle avait de
+garder Fran&ccedil;ois &agrave; souper. Mais la pauvre veuve
+les remercia, les larmes aux yeux, pr&eacute;textant
+que sa tristesse s'associerait mal &agrave; la joie des
+convives. Fran&ccedil;ois h&eacute;sitait, partag&eacute; entre la
+crainte de laisser sa m&egrave;re dans l'isolement et les
+voeux qu'il faisait pour passer encore quelques
+instants pr&egrave;s de son amie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien
+camarade de Pierre Vardouin en prenant
+le bras de l'apprenti. Nous allons, m&egrave;re Regnault,
+vous reconduire jusqu'&agrave; votre porte.
+Peut-&ecirc;tre vous d&eacute;ciderez-vous, dans le trajet, &agrave;
+accepter l'invitation que je me permets de vous
+faire au nom de mon vieil ami. En tout cas, je
+serai bien aise de parler un peu avec Fran&ccedil;ois.
+Cela donnera &agrave; Marie le temps d'appr&ecirc;ter le
+repas, et &agrave; son p&egrave;re celui de rentrer chez lui.</p>
+
+<p>Marie applaudit &agrave; cette id&eacute;e et entra dans la
+maison. Elle donna ses ordres &agrave; la domestique
+de son p&egrave;re&nbsp;; puis elle courut au jardin cueillir
+des fraises et des groseilles qu'elle disposa avec
+cet art merveilleux, avec cette po&eacute;sie que les
+femmes savent apporter aux plus petits d&eacute;tails
+du m&eacute;nage. Il &eacute;tait huit heures lorsqu'elle rentra
+dans la chambre du ma&icirc;tre de l'oeuvre, et le soleil,
+inclin&eacute; &agrave; l'horizon, &eacute;clairait l'&eacute;glise de ses
+derniers reflets. La table, d&eacute;j&agrave; dress&eacute;e, attendait
+les convives. La jeune fille roula la chaise de
+r&eacute;ception&nbsp;&mdash;&nbsp;le meuble le plus soign&eacute; de l'appartement&nbsp;&mdash;&nbsp;pr&egrave;s
+de celle de Pierre Vardouin. Restait
+&agrave; fixer sa place et celle de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout simple de rapprocher les escabeaux
+de la table. Mais une heureuse id&eacute;e, une
+id&eacute;e qui traverse la t&ecirc;te de tous les amoureux,
+sans qu'ils osent se l'avouer, changea sa r&eacute;solution.
+Une chaise, un fauteuil conviennent, plus
+que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent
+de toute la libert&eacute; de leurs mouvements
+et n'ont pas &agrave; se d&eacute;fendre contre l'empi&eacute;tement
+de leurs voisins. Ce n'est pas l&agrave; le compte des
+amants. Un canap&eacute;, un sofa r&eacute;pondent mieux &agrave;
+leurs d&eacute;sirs. Le rapprochement des pieds ou
+des mains, le fr&ocirc;lement du bras contre la robe,
+quelquefois des boucles de cheveux qui s'&eacute;garent
+et se confondent, autant de plaisirs, autant d'innocentes
+folies qui trompent la surveillance des
+vieux parents. On ne connaissait pas au treizi&egrave;me
+si&egrave;cle l'usage des canap&eacute;s et des sofas&nbsp;;
+mais des bahuts, couverts de coussins, remplissaient
+le m&ecirc;me r&ocirc;le que ces inventions du luxe
+moderne.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment Pierre Vardouin, revenu de
+sa promenade, surprit Marie s'&eacute;puisant en efforts
+inutiles pour d&eacute;ranger l'un de ces meubles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que signifie tout cet emm&eacute;nagement&nbsp;? dit
+le ma&icirc;tre de l'oeuvre en se croisant les bras et
+en regardant sa fille de l'air le plus &eacute;tonn&eacute; du
+monde.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aidez-moi d'abord &agrave; placer le bahut pr&egrave;s
+de la table. Tout va s'expliquer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, puisqu'il le faut&nbsp;! dit Pierre Vardouin
+du ton d'un p&egrave;re habitu&eacute; &agrave; satisfaire les
+caprices de sa fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le
+bahut, m'expliqueras-tu ce que cela veut dire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous donnez &agrave; d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et je ne connais pas mes convives&nbsp;? La
+chose est plaisante&nbsp;!</p>
+
+<p>A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte
+et vint placer sur la table deux plats copieusement
+garnis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est donc s&eacute;rieux&nbsp;? dit Pierre Vardouin
+en prenant un ton s&eacute;v&egrave;re. Je gagerais que tu
+as invit&eacute; Fran&ccedil;ois et sa m&egrave;re, sans mon autorisation&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous vous trompez&nbsp;: je n'ai invit&eacute; ni Fran&ccedil;ois,
+ni sa m&egrave;re. Voici ce qui s'est pass&eacute;. En
+revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi,
+nous avons rencontr&eacute; un &eacute;tranger qui nous a
+pri&eacute;es de le mener pr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela&nbsp;! tu m'am&egrave;nes un inconnu, un
+vagabond peut-&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait
+d'entrer dans la chambre avec Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Serait-il possible&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre Vardouin
+en pleurant de joie. Toi ici, Henry Montredon,
+mon ancien camarade&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi-m&ecirc;me&nbsp;! mon vieil ami, dit l'&eacute;tranger
+en pressant avec effusion les mains du ma&icirc;tre
+de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient &agrave; Caen.
+Je n'ai pas voulu quitter le pays sans embrasser
+mon bon Pierre Vardouin&nbsp;!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plaisir de voir ces deux vieillards se
+donner de touchantes marques d'affection, apr&egrave;s
+tant d'ann&eacute;es d'absence. Marie et Fran&ccedil;ois s'&eacute;taient
+discr&egrave;tement retir&eacute;s au fond de la chambre
+pour les laisser tout entiers &agrave; leur bonheur. Ils
+auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient
+un respectueux silence et consid&eacute;raient cette
+sc&egrave;ne avec attendrissement. Pierre Vardouin
+excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient
+pas compte. Ils &eacute;taient habitu&eacute;s &agrave; le voir
+triste et taciturne. Maintenant il s'abandonnait
+&agrave; tous les &eacute;lans de la joie. Ses traits, ordinairement
+s&eacute;v&egrave;res, prenaient tous les tons dont s'&eacute;clairent
+les natures passionn&eacute;es.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie, Fran&ccedil;ois, allons donc, petits fain&eacute;ants&nbsp;!
+s'&eacute;cria Pierre Vardouin en remarquant
+pour la premi&egrave;re fois l'immobilit&eacute; de sa fille et
+de son apprenti. Courez tous les deux chercher
+du vin, du meilleur et du plus vieux&nbsp;! Courez
+vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage.
+Je veux f&ecirc;ter dignement le retour de ce cher
+Henry&nbsp;!</p>
+
+<p>Les jeunes gens ne se le firent pas r&eacute;p&eacute;ter.
+Ils descendirent quatre &agrave; quatre les marches de
+l'escalier et entr&egrave;rent dans le caveau. Quand ils
+en sortirent, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent un instant pour
+reprendre haleine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelle heureuse rencontre nous avons faite
+l&agrave;&nbsp;! dit Fran&ccedil;ois en retenant &agrave; grand'peine contre
+sa poitrine plusieurs bouteilles de gr&egrave;s.</p>
+
+<p>Marie portait &agrave; la main une lampe &agrave; trois becs,
+qu'elle venait d'allumer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon p&egrave;re est d'une humeur charmante,
+dit-elle. C'est l'occasion de lui parler de votre
+avenir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh&nbsp;!
+l'excellent homme&nbsp;! Vous ne sauriez imaginer,
+Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites,
+toutes les consolations qu'il a donn&eacute;es &agrave; ma
+m&egrave;re. N'en doutez pas, il d&eacute;cidera mon patron
+&agrave; me tirer enfin de mon obscurit&eacute;. Son plan est
+d&eacute;j&agrave; fait. Il m'a recommand&eacute; seulement de ne
+pas le contredire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Espoir et prudence&nbsp;! dit Marie en ouvrant
+la porte de la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Enfin&nbsp;! voil&agrave; de la lumi&egrave;re&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre
+Vardouin. Le jour commence &agrave; tomber, et je ne
+pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dame&nbsp;! fit Henry Montredon en souriant,
+je ne suis plus le robuste apprenti que tu
+as connu autrefois&nbsp;!... Nous n'avons pas perdu
+nos cheveux&nbsp;; mais ils sont devenus blancs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est
+pas encore l'hiver&nbsp;: il neige quelquefois en automne...
+La femme que tu choisirais ne serait
+pas si &agrave; plaindre&nbsp;! Car tu n'es pas mari&eacute;, je suppose&nbsp;?
+ajouta-t-il en promenant un regard inquiet
+de sa fille &agrave; son ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Flatteur&nbsp;! Si je voulais savoir la v&eacute;rit&eacute;, je
+n'aurais qu'&agrave; m'adresser &agrave; Marie...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous oublions le souper, s'&eacute;cria Pierre
+Vardouin, qui avait ses raisons pour ne pas continuer
+ce genre de conversation.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; table. Les deux ma&icirc;tres de l'oeuvre
+s'assirent en face de l'&eacute;glise. Pierre Vardouin
+ne se lassait pas de la montrer &agrave; son ami,
+tandis que Marie et Fran&ccedil;ois, plac&eacute;s l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de l'autre sur le bahut, se parlaient &agrave; voix basse.
+Cependant le ma&icirc;tre de la maison n'oubliait pas
+ses convives. Les coupes s'entrechoquaient avec
+un bruit agr&eacute;able, au milieu des voeux qu'on
+formait pour l'avenir. Les visages &eacute;taient color&eacute;s
+d'une charmante animation. Les bons mots,
+les r&eacute;parties, volant de bouche en bouche, se
+croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un
+&agrave; l'autre, comme une balle dans la main des
+joueurs. C'&eacute;tait le vrai moment des confidences
+et des &eacute;panchements.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry
+Montredon, que tu es un homme heureux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'avoue&nbsp;! je n'ai pas &agrave; me plaindre du
+sort.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as un tr&eacute;sor dans ta maison, continua
+Montredon en tournant la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; de Marie&nbsp;;
+mais il ne faut pas en &ecirc;tre avare...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-&agrave;-dire&nbsp;: est-ce que nous ne marierons
+pas cette adorable enfant&nbsp;? voil&agrave; ta pens&eacute;e...
+pas vrai&nbsp;? Eh bien&nbsp;! j'y ai d&eacute;j&agrave; song&eacute;, dit Pierre
+Vardouin. Mais chut&nbsp;! reprit &agrave; voix basse le
+ma&icirc;tre de l'oeuvre, ma fille nous &eacute;coute... Il ne
+faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus
+tard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ces deux enfants ont l'air de s'entendre &agrave;
+merveille, dit Montredon en souriant.</p>
+
+<p>Puis il ajouta &agrave; haute voix&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'aime &agrave; voir les jeunes gens s'amuser
+ainsi... C'est plein de promesses pour l'avenir...
+Allons&nbsp;! buvons &agrave; la sant&eacute; de Marie et de Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>Ces quelques mots renversaient tous les projets
+de Pierre Vardouin. Son regard haineux
+alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever
+sa coupe &agrave; l'exemple des autres convives, il repoussa
+sa chaise en arri&egrave;re avec col&egrave;re. Mais,
+se ravisant aussit&ocirc;t&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au fait, dit-il en serrant la coupe dans
+ses doigts, tu as raison, mon cher Henry. Je
+bois &agrave; la sant&eacute; de Fran&ccedil;ois, qui te devra une
+reconnaissance &eacute;ternelle... Je profite de ta pr&eacute;sence
+pour le r&eacute;compenser de ses services.</p>
+
+<p>Les deux amants &eacute;chang&egrave;rent un coup d'oeil
+o&ugrave; se peignaient toutes les joies de l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A partir d'aujourd'hui, continua Pierre
+Vardouin, Fran&ccedil;ois n'est plus mon apprenti.</p>
+
+<p>Le silence &eacute;tait si grand qu'on entendait distinctement
+la respiration des trois t&eacute;moins de
+cette sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'&eacute;l&egrave;ve, continua Pierre Vardouin avec
+un sourire ironique, &agrave; la dignit&eacute; de... ma&ccedil;on&nbsp;!</p>
+
+<p>Les trois coupes retomb&egrave;rent avec bruit sur
+la table. Pierre Vardouin vidait la sienne d'un
+seul trait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon p&egrave;re&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous m'insultez&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous plaisantez&nbsp;!</p>
+
+<p>S'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois Marie, Fran&ccedil;ois et Montredon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je parle s&eacute;rieusement, r&eacute;pondit Pierre
+Vardouin avec un calme affect&eacute;. Je ne peux, je
+ne dois rien accorder &agrave; Fran&ccedil;ois au-del&agrave; de ses
+m&eacute;rites. Je pense qu'il fera un bon ouvrier. Que
+demande-t-il de plus&nbsp;? Il est aussi ignorant que
+mes tailleurs de pierre, et il voudrait d&eacute;j&agrave; tenir
+dans sa main le compas du ma&icirc;tre de l'oeuvre.
+Quand on a de si hautes pr&eacute;tentions, il est au
+moins n&eacute;cessaire de les justifier et de donner
+des preuves de talent&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Me l'avez-vous seulement permis&nbsp;? M'en
+avez-vous fourni l'occasion&nbsp;? s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois,
+qui, malgr&eacute; les efforts de Marie, s'&eacute;tait dress&eacute;
+de toute sa hauteur et regardait son patron
+avec une audace dont on l'aurait cru incapable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le dr&ocirc;le ose me r&eacute;pliquer&nbsp;! dit Pierre Vardouin
+en essayant de se lever.</p>
+
+<p>Henry Montredon le retint clou&eacute; &agrave; sa chaise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me reprochez mon ignorance&nbsp;? continua
+Fran&ccedil;ois, dont l'indignation ne connaissait
+plus de bornes. Vous me demandez des
+preuves de talent&nbsp;? Eh bien&nbsp;! je veux vous montrer
+ce que je sais faire. Je veux vous dire comment
+je traiterais le sujet que vous devez sculpter
+sur les portes de l'&eacute;glise. Jetez donc un coup
+d'oeil sur ce mod&egrave;le, ajouta-t-il en d&eacute;signant du
+doigt un panneau en terre glaise appuy&eacute; contre
+la muraille, dans un coin de la chambre. Comme
+symbole de la musique, vous repr&eacute;sentez David
+jouant du luth aux pieds de Sa&uuml;l. Maintenant
+voici mon id&eacute;e, et je la soumets au jugement
+de votre v&eacute;n&eacute;rable ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te d&eacute;fends de parler&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre
+Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fran&ccedil;ois, disait Marie, au nom de notre
+amiti&eacute;, gardez le silence... Mon p&egrave;re ne se conna&icirc;t
+plus&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais le jeune homme ne l'&eacute;couta pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comme l'air est la source du son, dit-il, je le
+repr&eacute;senterais sous la forme d'un homme &agrave; puissante
+stature, avec une figure belle comme celle
+du Christ. Il aurait dans ses mains les t&ecirc;tes de
+l'Aquilon et de l'Eurus&nbsp;; sous ses pieds, celle du
+Z&eacute;phyr et de l'Auster&nbsp;; &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, Arion et
+Pythagore&nbsp;; entre ses jambes, Orph&eacute;e&nbsp;: c'est-&agrave;-dire
+les trois grands musiciens de l'antiquit&eacute;.
+Les Muses ach&egrave;veraient l'ensemble en formant
+un cercle autour de son corps. Voil&agrave; mon projet.
+Je cours en chercher le dessin, si vous d&eacute;sirez
+le comparer au mod&egrave;le de mon ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le jeune homme se disposait &agrave; sortir.</p>
+
+<p>A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer
+sur la physionomie de Montredon des signes
+d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il
+s'&eacute;chappa des mains de son ami et, s'&eacute;lan&ccedil;ant
+sur Fran&ccedil;ois, il lui imprima sur le visage une
+de ces fl&eacute;trissures dont la dignit&eacute; humaine doit
+toujours tirer vengeance.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois poussa un cri de fureur. Son premier
+mouvement fut de saisir une bouteille, qu'il
+brandit au-dessus de sa t&ecirc;te. Mais, plus prompte
+que l'&eacute;clair, Marie se pr&eacute;cipita devant son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Frappez-moi&nbsp;! dit-elle en s'adressant &agrave;
+Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Le jeune homme trembla comme un enfant. Il
+laissa tomber le projectile sur le plancher et
+s'&eacute;lan&ccedil;a hors de la chambre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+<a name="MAITRE_IV"></a><h2>IV</h2>
+
+<blockquote>V&eacute;rit&eacute; est, et je le di<br>
+Qu'amors vainc tout et tout vaincra,<br>
+Tant com cis si&egrave;cle durera.<br>
+<br>
+HENRY D'ANDELY.</blockquote>
+<br><br>
+
+<p>Fran&ccedil;ois &eacute;tait dans un v&eacute;ritable d&eacute;lire. Il parcourut
+le village en se frappant le front avec
+des gestes de d&eacute;sespoir. Quelques personnes
+qui le rencontr&egrave;rent eurent piti&eacute; de son &eacute;tat et
+lui offrirent de le ramener chez sa m&egrave;re. Mais
+la vue des hommes lui &eacute;tait &agrave; charge, et, sans
+rien r&eacute;pondre, il s'enfon&ccedil;a dans le premier chemin
+qui s'offrit &agrave; lui, sans but, sans r&eacute;flexion,
+en proie &agrave; une fi&egrave;vre d&eacute;vorante, d&eacute;sirant &agrave; tout
+prix la solitude.</p>
+
+<p>La lune inondait la campagne d'une douce
+lumi&egrave;re. Il aper&ccedil;ut bient&ocirc;t, &agrave; peu de distance, le
+bois t&eacute;moin de ses amours. Le hasard&nbsp;&mdash;&nbsp;peut-&ecirc;tre
+l'habitude&nbsp;&mdash;&nbsp;avait conduit ses pas vers le
+lieu ordinaire de ses promenades. Il entra sous
+les grands arbres, se laissa tomber pr&egrave;s du banc
+de gazon sur lequel il s'&eacute;tait assis le jour m&ecirc;me
+avec Marie et s'abandonna &agrave; tout l'exc&egrave;s de sa
+douleur, s'exag&eacute;rant, comme tous les malheureux,
+la port&eacute;e du coup qui venait de le frapper.
+Il se releva soudain, tout pale, tout d&eacute;fait, et ne
+sortit du bois que pour commencer &agrave; travers
+champs une course insens&eacute;e. Le d&eacute;sespoir, la
+col&egrave;re, les mille passions qui l'agitaient avaient
+surexcit&eacute; ses forces, au point qu'il semblait rire
+des obstacles et franchissait d'un pied s&ucirc;r les
+foss&eacute;s les plus larges et les haies les plus &eacute;lev&eacute;es.
+Apr&egrave;s avoir couru ainsi pendant plus d'une
+heure, il fut tout surpris de se retrouver &agrave; l'entr&eacute;e
+de Bretteville. Alors seulement il pensa &agrave;
+sa m&egrave;re. Mais il craignit de l'effrayer en se pr&eacute;sentant
+subitement devant elle, et cette crainte
+allait sans doute lui faire rebrousser chemin,
+lorsque l'id&eacute;e lui vint qu'elle &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+endormie. Cet espoir le d&eacute;cida &agrave; rentrer pour
+prendre du repos&nbsp;; car il se sentait &agrave; bout de
+forces et de courage. Il s'approcha donc de la
+maison et pr&ecirc;ta l'oreille&nbsp;; tout &eacute;tait silencieux.
+Il poussa doucement la porte&nbsp;; la lampe br&ucirc;lait
+encore, et sa m&egrave;re, agenouill&eacute;e dans un coin de
+la chambre, priait pour lui. Magdeleine l'avait
+entendu&nbsp;; elle se retourna&nbsp;; sans lui donner le
+temps de se lever, Fran&ccedil;ois se jeta dans ses
+bras. Jusque-l&agrave;, il n'avait pas vers&eacute; une seule
+larme. Maintenant les sanglots d&eacute;chiraient sa
+poitrine. Il pleura longtemps ainsi sur le sein de
+sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! comme je souffre, ma m&egrave;re, dit Fran&ccedil;ois
+en s'affaissant sur un escabeau.</p>
+
+<p>Alors seulement la pauvre femme s'aper&ccedil;ut
+de la p&acirc;leur de son fils et du d&eacute;sordre de ses
+v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! dit-elle, que t'est-il arriv&eacute;&nbsp;?
+Ton front est couvert de sueur, tes joues sont
+p&acirc;les, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas
+querelleur pourtant, et je ne te connais pas
+d'ennemis...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai pas &eacute;t&eacute; bless&eacute;, dit Fran&ccedil;ois, et
+cependant je souffre plus que si j'&eacute;tais &agrave; mon
+dernier moment. Je souffre l&agrave;&nbsp;! reprit-il d'une
+voix per&ccedil;ante en prenant la main de sa m&egrave;re
+et en la pla&ccedil;ant sur son coeur.</p>
+
+<p>Puis il baissa la t&ecirc;te et retomba dans un
+morne silence.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je
+faire pour te soulager&nbsp;? Je t'aime tant que je
+trouverai bien le moyen de te consoler. Mais&nbsp;&mdash;&nbsp;pour
+l'amour du ciel&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;ne me regarde pas
+ainsi fixement, sans me r&eacute;pondre&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes perdus, ma m&egrave;re&nbsp;! nous
+sommes sans ressources&nbsp;! r&eacute;pondit sourdement
+Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne sommes-nous pas habitu&eacute;s &agrave; la mis&egrave;re&nbsp;?
+dit Magdeleine en souriant tristement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai, interrompit Fran&ccedil;ois dont les
+yeux brill&egrave;rent d'un vif &eacute;clat&nbsp;; mais nous avons
+toujours eu du pain, et nous allons en manquer&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment cela&nbsp;? s'&eacute;cria Magdeleine au
+comble de l'inqui&eacute;tude&nbsp;; n'es-tu pas plein d'ardeur
+au travail&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si je n'ai pas d'ouvrage&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est mal, ce que tu dis l&agrave;, Fran&ccedil;ois&nbsp;! tu
+devrais mieux reconna&icirc;tre les bienfaits de Pierre
+Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ne me parlez pas de cet homme&nbsp;! s'&eacute;cria
+Fran&ccedil;ois avec un geste de col&egrave;re. Il m'a
+insult&eacute;, insult&eacute; devant son ami, devant Marie&nbsp;!
+Je ne veux plus repara&icirc;tre devant lui, car je serais
+capable de le tuer. D'ailleurs, ne m'a-t-il
+pas chass&eacute; ignominieusement de chez lui&nbsp;!</p>
+
+<p>Et le jeune homme raconta rapidement tout
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; au souper de Pierre Vardouin&nbsp;:
+sa querelle avec le ma&icirc;tre de l'oeuvre et
+les circonstances qui l'avaient amen&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est encore possible de le fl&eacute;chir, dit
+Magdeleine en s'avan&ccedil;ant vers la porte. Si j'allais
+me jeter &agrave; ses pieds, lui demander ton
+pardon&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne le faites pas, ma m&egrave;re&nbsp;! dit Fran&ccedil;ois en
+&eacute;treignant fortement les mains de Magdeleine
+dans les siennes... Vous me feriez mourir de
+honte&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;coute Fran&ccedil;ois&nbsp;! reprit la pauvre femme.
+Si tu as encore quelque amour pour moi, tu refouleras
+bien loin dans ton coeur ces sentiments
+d'orgueil qui ne conviennent pas &agrave; de pauvres
+gens comme nous, oblig&eacute;s de vivre de leur travail.
+Vois, dit-elle en faisant tomber quelques
+pi&egrave;ces de monnaie de son escarcelle, voil&agrave; tout
+ce qui nous reste&nbsp;: &agrave; peine de quoi vivre une
+semaine&nbsp;! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je
+ne me plains pas. Mais je voudrais te savoir
+heureux&nbsp;; je voudrais te voir triompher d'un
+moment de d&eacute;couragement. Allons, mon fils,
+de l'&eacute;nergie, et souviens-toi que si le devoir du
+riche est dans la charit&eacute;, celui du pauvre est
+dans le travail.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le travail&nbsp;! le travail&nbsp;! r&eacute;p&eacute;ta Fran&ccedil;ois en
+redressant fi&egrave;rement la t&ecirc;te, c'est ce que je
+demande au ciel&nbsp;! Car je ne suis pas de ceux-l&agrave;&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu
+merci&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;qui se croisent les bras et se
+complaisent dans une vie d'oisivet&eacute;. J'ai de la
+force, du courage, je suis jeune et je veux travailler
+pour vous, ma m&egrave;re. Mais ne me forcez
+pas &agrave; croupir dans Bretteville. Pierre Vardouin
+m'a ferm&eacute; l'entr&eacute;e de son chantier&nbsp;? Eh bien&nbsp;!
+j'irai chercher fortune ailleurs. Je ferai comme
+tant de ma&icirc;tres de l'oeuvre qu'on voit courir le
+monde, offrant leurs services &agrave; qui les veut bien
+payer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu consens donc &agrave; abandonner ta m&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non pas, vous me suivrez&nbsp;; je vous rendrai
+tous les soins dont vous avez entour&eacute; mon enfance.
+Et vous serez heureuse, car j'aurai de
+l'or&nbsp;; et vous serez fi&egrave;re, car j'aurai de la gloire&nbsp;!</p>
+
+<p>Les yeux de Magdeleine &eacute;taient tourn&eacute;s vers
+le ciel. Deux grosses larmes roul&egrave;rent sur ses
+joues, tandis que ses l&egrave;vres s'agitaient faiblement,
+comme si elle e&ucirc;t adress&eacute; &agrave; Dieu une
+fervente pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous pleurez, ma m&egrave;re&nbsp;? dit Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'esp&eacute;rais, r&eacute;pondit tristement Magdeleine,
+mourir &agrave; Bretteville et reposer pr&egrave;s de la tombe
+de mon mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous promets de revenir tous les ans
+au pays. Vous pourrez alors accomplir votre
+pieux p&egrave;lerinage de Norrey. Allons, ma m&egrave;re,
+repoussez &agrave; votre tour ces fun&egrave;bres pens&eacute;es.
+Voyez, j'ai presque oubli&eacute; l'insulte de Pierre
+Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis
+que j'ai pris une forte r&eacute;solution. Avec l'argent
+qui nous reste, nous irons &agrave; Caen. J'y trouverai
+de l'ouvrage et nous commencerons bient&ocirc;t
+notre tour de France. Un coup de main, ma
+m&egrave;re&nbsp;; vous serez plus habile que moi &agrave; empaqueter
+mes v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Volontiers, puisque c'est ta volont&eacute; bien
+arr&ecirc;t&eacute;e, soupira Magdeleine.</p>
+
+<p>Et le fils et la m&egrave;re commenc&egrave;rent leurs pr&eacute;paratifs
+de voyage.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la brusque sortie de Fran&ccedil;ois, Marie,
+qui connaissait le caract&egrave;re irritable de son p&egrave;re,
+se d&eacute;cida &agrave; quitter la chambre sans avoir essay&eacute;
+de justifier son amant ou du moins d'implorer
+son pardon. Cette r&eacute;solution lui co&ucirc;tait cher,
+car elle se sentait bonne envie de se jeter aux
+genoux de Pierre Vardouin et de donner un
+libre essor &agrave; sa douleur. Mais elle pensa que son
+p&egrave;re pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant,
+d'avoir &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de son honteux emportement.
+Cette crainte l'emporta sur son &eacute;motion.
+Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle
+tourna ses yeux humides du c&ocirc;t&eacute; d'Henri Montredon,
+comme pour lui demander son assistance.
+Le vieillard lui sourit avec bont&eacute; et
+r&eacute;pondit par un coup d'oeil expressif qui voulait
+dire, &agrave; ne s'y pas tromper&nbsp;: Courage&nbsp;! je sauverai
+tout.</p>
+
+<p>Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier,
+Marie se demanda si elle rentrerait dans sa
+chambre&nbsp;; mais son h&eacute;sitation s'envola, plus rapide
+que l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle
+s'arc-bouta des deux mains contre la muraille,
+appuya son oreille contre la porte et retint sa
+respiration, de mani&egrave;re &agrave; ne rien perdre de ce
+qui allait se dire dans la chambre de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>La pauvre fille n'avait certes pas le vilain
+d&eacute;faut que Walter Scott impute, &agrave; tort ou &agrave;
+raison, &agrave; toutes les filles d'&Egrave;ve. Elle n'&eacute;tait pas
+curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom
+et celui de Fran&ccedil;ois. C'&eacute;tait son jugement qu'on
+allait prononcer&nbsp;; et, de tout temps, on a permis
+&agrave; l'accus&eacute; d'assister aux d&eacute;bats qui d&eacute;cident de
+son sort.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin marchait &agrave; grands pas d'un
+bout de la chambre &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Montredon, encore assis devant la table et
+appuy&eacute; sur un de ses coudes, suivait des yeux
+la pantomime furieuse du ma&icirc;tre de l'oeuvre. Il
+d&eacute;plorait la jalousie de son ancien camarade.
+Il voyait son emportement avec d&eacute;go&ucirc;t. Et
+cependant il n'&eacute;tait plus ma&icirc;tre de son envie
+de rire, d&egrave;s que la col&egrave;re de Pierre Vardouin se
+manifestait par un geste ridicule ou par un &eacute;clat
+de voix pareil &agrave; une fausse note.</p>
+
+<p>Nous sommes ainsi. Commen&ccedil;ons-nous &agrave; lire
+dans le coeur humain&nbsp;? Sommes-nous initi&eacute;s &agrave;
+ses plus sombres myst&egrave;res&nbsp;? nous plaignons nos
+semblables et nous en rions. Il n'y a pas d'autre
+secret au drame&nbsp;; et celui-l&agrave; seul est m&eacute;chant,
+qui ne plaint jamais et qui rit toujours.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fran&ccedil;ois&nbsp;! Fran&ccedil;ois&nbsp;! r&eacute;p&eacute;tait sans cesse le
+ma&icirc;tre de l'oeuvre, maudit soit le jour o&ugrave; je t'ai
+ouvert pour la premi&egrave;re fois la porte de ma
+maison&nbsp;!</p>
+
+<p>Henri Montredon savait par exp&eacute;rience qu'il
+en est de la col&egrave;re de l'homme comme de celle
+des torrents. Opposez-leur un obstacle&nbsp;; aussit&ocirc;t
+les eaux s'y brisent avec imp&eacute;tuosit&eacute;. Puis elles
+se divisent en une foule de petits courants qui
+perdent de leur force &agrave; mesure qu'ils s'&eacute;tendent
+sur un terrain plus large.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; une superbe col&egrave;re&nbsp;! dit-il en plaisantant.
+Seulement, je me demande comment
+Fran&ccedil;ois peut en &ecirc;tre la cause&nbsp;?</p>
+
+<p>Pierre Vardouin s'arr&ecirc;ta brusquement et, se
+croisant les bras devant Montredon avec ce
+geste intraduisible d'un homme qui croit r&eacute;pondre
+&agrave; une grosse absurdit&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi je suis irrit&eacute; contre Fran&ccedil;ois&nbsp;?
+dit-il d'une voix &eacute;clatante... Mais le bienfaiteur
+qui se voit pay&eacute; d'ingratitude&nbsp;; le ma&icirc;tre, dont
+la science est mise en doute par l'&eacute;l&egrave;ve&nbsp;; le p&egrave;re,
+dont la fille est compromise par un homme sans
+honneur, tous ces gens-l&agrave; ont-ils le droit de
+s'emporter&nbsp;? En v&eacute;rit&eacute;&nbsp;! il faudrait avoir la
+patience d'un ange...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour t'&eacute;couter plus longtemps, dit Montredon
+en b&acirc;illant &agrave; se briser la m&acirc;choire. Bonne
+nuit&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs
+pas vers la porte. Pierre Vardouin l'arr&ecirc;ta par
+le bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Enfin, dit-il, tu conviendras toi-m&ecirc;me que
+Fran&ccedil;ois est trop jeune pour qu'on en fasse un
+ma&icirc;tre de l'oeuvre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Certainement, r&eacute;pondit Montredon en se
+frottant les yeux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que j'ai bien fait de lui interdire l'entr&eacute;e
+de ma maison&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;-&eacute;-videm-em-ment&nbsp;! balbutia le d&eacute;fenseur
+de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que d'ailleurs il est compl&eacute;tement incapable&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ou-ou-i.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que ma fille est d'un trop haut rang&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ouf&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour &eacute;pouser un si pauvre h&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>Cette fois, Montredon r&eacute;pondit par un ronflement
+bien caract&eacute;ris&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il dort, l'imb&eacute;cile&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre Vardouin
+en le secouant vigoureusement par les &eacute;paules.</p>
+
+<p>La col&egrave;re du ma&icirc;tre de l'oeuvre avait chang&eacute;
+de cours, gr&acirc;ce au syst&egrave;me de <i>barrage</i> d'Henri
+Montredon. Le rus&eacute; vieillard n'eut pas de peine
+&agrave; sortir de son faux assoupissement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis accabl&eacute; de sommeil, dit-il, et cependant
+j'avais &agrave; te communiquer des choses du
+plus haut int&eacute;r&ecirc;t. Tu n'as pas devin&eacute; le but de
+mon voyage dans ce pays&nbsp;?... Allons, tu fr&eacute;mis
+encore&nbsp;!... A demain les confidences.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'est pas tard, s'&eacute;cria Vardouin en cherchant
+&agrave; le retenir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Peut-&ecirc;tre m'a-t-on r&eacute;compens&eacute; au-del&agrave; de
+mes m&eacute;rites, poursuivit Henri Montredon qui
+joignait la finesse d'Ulysse &agrave; l'exp&eacute;rience de
+Nestor...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu occupes un poste &eacute;minent&nbsp;? demanda
+Pierre Vardouin vivement intrigu&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est certain que je jouis d'une grande
+influence...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vraiment&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et que je puis &ecirc;tre utile &agrave; mes anciens
+amis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as toujours aim&eacute; &agrave; rendre service.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu me fais des compliments, je m'&eacute;chappe,
+je vais dormir&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin&nbsp;:
+laissons aux petites filles le soin de se
+mettre au lit d&egrave;s que le soleil a quitt&eacute; l'horizon.
+Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras
+pas de trinquer avec un vieux camarade qui,
+moins heureux que toi, n'a pas rencontr&eacute; la
+gloire sur son chemin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dis&nbsp;: plus modeste.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est vrai que j'aurais pu, comme tant
+d'autres, offrir mes services &agrave; quelque riche
+abbaye.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais tu as pr&eacute;f&eacute;r&eacute; l'obscurit&eacute; au grand
+jour, le village &agrave; la grande ville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai renferm&eacute; en moi-m&ecirc;me mes faibles
+talents.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et personne n'est venu leur ouvrir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'en repentira peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit fi&egrave;rement
+Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'en est m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; repenti, dit Montredon
+en souriant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que veux-tu dire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis employ&eacute;, comme tu le sais, aux
+travaux de l'abbaye de St-Ouen. Derni&egrave;rement,
+le r&eacute;v&eacute;rend p&egrave;re abb&eacute; me fit appeler pr&egrave;s de
+lui. &laquo;&nbsp;Henri Montredon, me dit-il, je n'ai jamais
+dout&eacute; de votre discr&eacute;tion et de votre d&eacute;vouement.
+Il n'est donc pas surprenant que je vous
+aie choisi pour une mission secr&egrave;te...&nbsp;&raquo; Je re&ccedil;ois
+l'ordre de partir sans retard. J'arrive &agrave; Caen,
+o&ugrave; je passe deux jours, et me voil&agrave; &agrave; Bretteville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On avait entendu parler de l'&eacute;glise que je
+construis&nbsp;? dit Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et alors&nbsp;?... demanda le ma&icirc;tre de l'oeuvre,
+avec un &eacute;tranglement dans la voix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors... il a &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que l'on en construirait
+une autre &agrave; Norrey. L'abb&eacute; n'a pas
+voulu que cette succursale de St-Ouen f&ucirc;t moins
+bien trait&eacute;e que le village de Bretteville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de
+construire deux &eacute;glises dans un si petit espace.
+L'une fera tort &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A ce point de vue, la tienne n'a rien &agrave;
+craindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue
+sur ce pied-l&agrave;, nous verrons bient&ocirc;t plus de
+clochers que d'habitants dans le pays.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ex&eacute;cute les ordres de mon sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tu vas commencer les travaux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur.
+J'ai song&eacute; &agrave; toi, et me voil&agrave;.</p>
+
+<p>Vardouin &eacute;tait rayonnant. Il lui &eacute;tait doux
+de penser qu'il aurait encore une fois l'occasion
+de mettre ses talents en lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ainsi, dit-il avec une certaine timidit&eacute;, tu
+as song&eacute; &agrave; moi pour la construction de cette
+nouvelle &eacute;glise&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mon cher&nbsp;! non&nbsp;! pas pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous
+ses pieds, et le sang lui monta au visage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne veux pas te railler de moi&nbsp;? dit-il
+avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>Henri Montredon ne r&eacute;pondit pas et laissa
+passer l'orage. Jusque-l&agrave;, il avait dirig&eacute; l'entretien
+suivant ses d&eacute;sirs, m&eacute;nageant les emportements
+de Pierre Vardouin avec le calme
+d'un auteur dramatique qui noue et d&eacute;noue, suivant
+son caprice, les fils de son intrigue. Mais
+la pi&egrave;ce devenait s&eacute;rieuse&nbsp;; il eut un moment
+d'inqui&eacute;tude et d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin avait &eacute;tudi&eacute; avec lui le grand
+art des ma&icirc;tres de l'oeuvre. Pendant trois ans
+ils s'&eacute;taient coudoy&eacute;s dans les m&ecirc;mes chantiers&nbsp;;
+ils avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins
+en commun&nbsp;; ils se confiaient leurs projets, se
+disaient leurs esp&eacute;rances. Refuserait-il maintenant
+&agrave; son ancien camarade une l&eacute;g&egrave;re satisfaction
+d'amour-propre&nbsp;? Il n'avait qu'un mot &agrave;
+dire pour le voir sauter &agrave; son cou et pleurer de
+joie. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, qui pouvait lui r&eacute;pondre
+des moyens de Fran&ccedil;ois Regnault, &agrave; qui il commen&ccedil;ait
+&agrave; penser s&eacute;rieusement pour lui confier
+la direction des travaux de Norrey&nbsp;? Le jeune
+homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
+d'exp&eacute;rience&nbsp;; il n'avait pas encore fait
+ses preuves. Les sentiments d'Henri Montredon
+allaient de Fran&ccedil;ois &agrave; Pierre Vardouin qui
+semblait, en derni&egrave;re analyse, &ecirc;tre sur le point
+de faire pencher la balance de son c&ocirc;t&eacute;, lorsqu'un
+sanglot de Marie, entendu seulement de
+Montredon, vint tout &agrave; coup terminer ce combat
+int&eacute;rieur en faveur de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle l'aime, se dit-il&nbsp;; son p&egrave;re est vieux
+et n'a plus longtemps &agrave; vivre&nbsp;; il est juste que
+sa vanit&eacute; se taise devant le bonheur de sa fille.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin s'&eacute;tait lev&eacute; et avait recommenc&eacute;
+sa promenade furieuse. C'&eacute;tait le moyen
+qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
+emportements. Henry Montredon l'arr&ecirc;ta au
+passage en lui appliquant famili&egrave;rement la
+main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu,
+pour tout l'or du monde, &agrave; faire quelque
+chose de nuisible &agrave; ta r&eacute;putation&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, par Saint Pierre&nbsp;; mon patron&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;coute-moi alors... Le ma&icirc;tre de l'oeuvre
+de Saint-Ouen m'a fait mander qu'il conna&icirc;t
+le but secret de ma mission et qu'il saura bien
+me perdre, si je confie la construction de l'&eacute;glise
+de Norrey &agrave; un homme de talent. Il est
+jaloux&nbsp;! Comprends-tu maintenant pourquoi je
+ne t'ai pas propos&eacute; cette affaire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre Vardouin en serrant
+&eacute;nergiquement la main de son ancien camarade&nbsp;;
+merci&nbsp;! cela me fait du bien de savoir que mon
+clocher de Bretteville n'aura pas &agrave; craindre la
+comparaison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai donc besoin d'un homme incapable,
+continua Henri Montredon... O&ugrave; le trouver&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La chose n'est pas rare cependant. Dans
+tous les cas, un homme inexp&eacute;riment&eacute; ferait
+bien mon affaire... J'ai pens&eacute; &agrave; Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un enfant&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est justement ce qui m'en pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il fera absurdit&eacute;s sur absurdit&eacute;s&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant mieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est d'un ent&ecirc;tement &agrave; toute &eacute;preuve</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A merveille&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'&eacute;coutera aucun conseil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bravo&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est m&ecirc;me capable de montrer du talent,
+pour nous contredire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour cela, je l'en emp&ecirc;cherai bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;? demanda Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>Il y avait, dans la mani&egrave;re dont ce mot fut
+accentu&eacute;, une telle inqui&eacute;tude, un aveu si na&iuml;f
+du m&eacute;rite de Fran&ccedil;ois, que Henri Montredon
+ne put s'emp&ecirc;cher de sourire.</p>
+
+<p>Tu n'ignores pas, dit-il, que Fran&ccedil;ois ferait
+tout au monde pour obtenir la main de ta fille&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne l'aura jamais&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On peut la lui promettre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quitte &agrave; ne pas tenir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon. Mais on lui fixera pour terme de
+son attente le jour o&ugrave; la croix...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Couronnera la pyramide du clocher de
+Norrey&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela m&ecirc;me&nbsp;!... Comprends alors son
+ardeur &agrave; conduire les travaux, &agrave; presser les ouvriers.
+Laisse agir sa passion, et sois assur&eacute;
+qu'il ne prendra pas le temps de construire un
+chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Henry Montredon
+sortit, laissant le ma&icirc;tre de l'oeuvre tout &eacute;tourdi
+de cette &eacute;tonnante confidence.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re la porte, il trouva Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je
+suppose que vous avez tout entendu... &Ecirc;tes-vous
+contente&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas plus que ne le serait Fran&ccedil;ois, s'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; &agrave; ma place.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon
+d&eacute;vouement&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand on aime vraiment quelqu'un, r&eacute;pondit
+Marie d'une voix ferme, on le d&eacute;fend&nbsp;;
+mais on ne le d&eacute;grade pas, en le mettant dans
+une situation d'o&ugrave; il ne peut sortir qu'avec honte
+et d&eacute;shonneur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il fallait bien mentir un peu...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se
+fait l'avocat d'une bonne cause, dit noblement
+Marie. Et moi qui aime Fran&ccedil;ois de toutes les
+forces de mon coeur, non-seulement je lui refuserais
+ma main, mais encore je ne lui accorderais
+pas un regard de piti&eacute;, s'il devait oublier, en
+faisant un march&eacute; indigne, ce qu'il doit &agrave; Dieu
+et &agrave; son art.</p>
+
+<p>Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation,
+&agrave; la pens&eacute;e du r&ocirc;le humiliant qu'on voulait faire
+jouer &agrave; Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Le lendemain, le soleil se leva radieux &agrave; l'horizon.
+L'espace qu'il allait parcourir s'&eacute;tendait
+devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
+que le ciel e&ucirc;t voulu c&eacute;l&eacute;brer sa bienvenue
+en &eacute;cartant tout ce qui pouvait nuire &agrave; son
+&eacute;clat.</p>
+
+<p>Lorsque Fran&ccedil;ois se r&eacute;veilla, ses yeux furent
+&eacute;blouis par un rayon de soleil qui, apr&egrave;s avoir
+travers&eacute; la fente d'un des contrevents, venait se
+briser au-dessus de son lit contre la muraille.
+Il sauta &agrave; terre, presque honteux de sa paresse,
+s'habilla lestement et courut ouvrir la fen&ecirc;tre.
+Une brise ti&egrave;de et charg&eacute;e d'aromes p&eacute;n&eacute;tra
+dans l'appartement. Le jeune homme aspira avec
+force cet air vivifiant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La belle matin&eacute;e&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il en promenant
+lentement son regard sur l'azur du ciel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;las&nbsp;! la journ&eacute;e ne lui ressemblera pas&nbsp;!
+dit tristement la m&egrave;re de Fran&ccedil;ois, qui s'&eacute;tait
+approch&eacute;e sans bruit.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois saisit les mains de sa m&egrave;re dans les
+siennes. Dieu sait seul ce qu'il y eut de regrets,
+de douleur dans ce serrement de mains et dans
+le regard qu'ils &eacute;chang&egrave;rent tous les deux. Cette
+nouvelle &eacute;motion allait peut-&ecirc;tre &eacute;branler la
+r&eacute;solution du jeune homme. Ses r&ecirc;ves d'avenir,
+ses projets de voyage, le myst&egrave;re d'une vie inconnue,
+tout cela n'avait plus pour lui le m&ecirc;me
+charme qu'au moment de la col&egrave;re. Il sentait
+tout ce qu'il allait perdre. Il ne voyait pas ce
+qu'il allait gagner. Il repassa rapidement dans
+sa m&eacute;moire les &eacute;v&eacute;nements de la soir&eacute;e. La conduite
+de Pierre Vardouin ne lui paraissait plus
+aussi odieuse que la veille. Il se reconnaissait
+m&ecirc;me des torts. Mais, pour rien au monde, il
+n'e&ucirc;t consenti &agrave; faire les premi&egrave;res avances. La
+perspective d'une telle humiliation lui rendit
+toute son &eacute;nergie. Il s'approcha du havre-sac qui
+contenait ses v&ecirc;tements et ceux de sa m&egrave;re. Il le
+jeta sur son dos, empoigna le b&acirc;ton dont son
+p&egrave;re se servait quand il se mettait en route et,
+prenant sa plus grosse voix, afin de dissimuler
+son envie de pleurer&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma m&egrave;re, dit-il, voici l'heure o&ugrave; les travailleurs
+se rendent aux champs. Il est temps de
+partir.</p>
+
+<p>La veuve se cacha la t&ecirc;te dans les mains.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Partons, ma m&egrave;re&nbsp;! reprit Fran&ccedil;ois d'un
+ton moins assur&eacute;.</p>
+
+<p>La pauvre femme ne r&eacute;pondit pas&nbsp;; elle &eacute;clata
+en sanglots. Son fils lui tendait la main droite,
+tandis que de l'autre il retenait ses larmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;M&egrave;re, dit-il tout bas, de mani&egrave;re &agrave; ne rien
+laisser voir de la douleur qui le suffoquait, venez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! vous partez sans moi&nbsp;? dit une voix
+douce comme celle qu'on pr&ecirc;te aux anges.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois et sa m&egrave;re, dans leur foi na&iuml;ve,
+crurent en effet que, touch&eacute; de leur douleur, le
+ciel leur envoyait un de ses messagers.</p>
+
+<p>Ils se retourn&egrave;rent et, surpris, reconnurent
+Marie.</p>
+
+<p>La jeune fille &eacute;tait encadr&eacute;e dans la baie de la
+porte, au milieu de la vigne vierge, dont les
+feuilles laissaient percer de place en place quelque
+joyeuse petite fleur de cl&eacute;matite. Elle &eacute;tait
+rayonnante de beaut&eacute;. Plac&eacute;e ainsi, elle ressemblait,
+s'il nous est permis d'emprunter notre
+comparaison &agrave; une &eacute;poque plus rapproch&eacute;e de
+nous, &agrave; ces portraits de jeunes femmes, que les
+artistes du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle se plaisaient &agrave;
+entourer de guirlandes de fleurs.</p>
+
+<p>Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;M&eacute;chants&nbsp;! disait-elle en pleurant, m&eacute;chants
+qui vouliez abandonner votre petite Marie&nbsp;!</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois &eacute;tait rest&eacute; sur le seuil de la porte.
+Tout &agrave; coup il poussa un grand cri et rentra
+pr&eacute;cipitamment dans la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'y a-t-il&nbsp;? demand&egrave;rent les deux femmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pierre Vardouin&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois hors de
+lui. Il s'avance de notre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quel malheur si mon p&egrave;re me surprenait
+ici&nbsp;! dit Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Venez&nbsp;! lui dit la veuve Regnault.</p>
+
+<p>Elle l'entra&icirc;na dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit le ma&icirc;tre de l'oeuvre entrer d'un
+pas r&eacute;solu dans la maison, Fran&ccedil;ois porta instinctivement
+la main &agrave; son coeur, comme pour
+en comprimer les battements. Il &eacute;tait trop jeune,
+et ses passions &eacute;taient trop vives pour que son
+&eacute;motion &eacute;chapp&acirc;t &agrave; un oeil aussi exerc&eacute; que celui
+de Pierre Vardouin. L'attitude de l'apprenti
+n'exprimait pas le d&eacute;fi&nbsp;; mais elle &eacute;tait pleine de
+noblesse et de fiert&eacute;. Il se d&eacute;couvrit, par respect
+pour les cheveux blancs du ma&icirc;tre de l'oeuvre,
+et garda le silence. Il attendait une explication.
+Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien
+du jeune homme, s'il ne lui adressait pas les
+excuses auxquelles il savait, d'ailleurs, qu'il
+avait droit. Il s'avan&ccedil;a donc &agrave; sa rencontre en
+lui tendant la main.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fran&ccedil;ois, dit-il, l'offense &eacute;tait grave,&nbsp;&mdash;&nbsp;je
+le sais,&nbsp;&mdash;&nbsp;mais irr&eacute;fl&eacute;chie. Voici la main qui
+vous a frapp&eacute;. Voulez-vous la serrer, comme
+celle d'un ami qui reconna&icirc;t ses torts&nbsp;?</p>
+
+<p>Le jeune homme r&eacute;pondit par une &eacute;treinte
+cordiale, mais tout en conservant une certaine
+retenue et sans manifester d'&eacute;tonnement. Cette
+froideur d&eacute;plut au ma&icirc;tre de l'oeuvre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Garderais-tu un vieux levain de rancune
+contre moi&nbsp;? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu m'en pr&eacute;serve&nbsp;! dit Fran&ccedil;ois. Seulement
+j'ai peine &agrave; croire que je doive la visite de
+Pierre Vardouin &agrave; un but d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;. J'attends
+donc l'explication de sa d&eacute;marche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as vraiment une p&eacute;n&eacute;tration remarquable
+pour ton &acirc;ge, Fran&ccedil;ois. Parlons donc
+franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois avec fermet&eacute;. Vous
+me rendez votre amiti&eacute;, et je vous en suis reconnaissant.
+Mais quant &agrave; travailler sous vos
+ordres, jamais&nbsp;!... Voyez plut&ocirc;t, ajouta-t-il en
+montrant son havre-sac et son b&acirc;ton de voyage,
+je me disposais &agrave; partir.</p>
+
+<p>Un &eacute;clair de joie illumina le visage s&eacute;v&egrave;re de
+Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au fait&nbsp;! se dit-il, si je laissais s'envoler
+l'oiseau, je n'aurais pas la peine de fermer sa
+cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont
+il &eacute;tait l'occasion.</p>
+
+<p>Mais une r&eacute;flexion le ramena &agrave; sa premi&egrave;re
+id&eacute;e. Si Fran&ccedil;ois quittait le pays, Henri Montredon
+choisirait peut-&ecirc;tre quelque habile entrepreneur,
+dont l'amour-propre tiendrait &agrave; surpasser
+la renomm&eacute;e de Pierre Vardouin. Au
+contraire, s'il obtenait pour Fran&ccedil;ois la direction
+des travaux de Norrey, il exercerait sur lui une
+influence toute-puissante. Il l'&eacute;craserait sous ses
+pieds, plut&ocirc;t que de permettre &agrave; son talent de
+se d&eacute;ployer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu tiens &agrave; ton ind&eacute;pendance&nbsp;? reprit-il en
+s'adressant au jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis lass&eacute; d'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si tu commandais &agrave; ton tour&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! cela n'arrivera jamais&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Plus t&ocirc;t que tu n'oserais l'esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas
+s&eacute;rieux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tellement s&eacute;rieux que je viens t'offrir le
+b&acirc;ton de ma&icirc;tre de l'oeuvre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois, le front rayonnant
+d'esp&eacute;rance, je conduirais des ouvriers, je construirais
+des &eacute;glises&nbsp;! Tous mes r&ecirc;ves, toutes les
+belles choses que j'ai con&ccedil;ues, que j'ai m&eacute;dit&eacute;es,
+je pourrais leur donner une forme, leur donner
+la vie, les soumettre au jugement des autres&nbsp;?
+Je me ferais un nom, je serais assez grand pour
+qu'on ne me refus&acirc;t pas la main de Marie&nbsp;!...
+Mais non&nbsp;! cela n'est pas vraisemblable, cela est
+impossible, je ne suis qu'un insens&eacute;&nbsp;; et vous-m&ecirc;me,
+vous ne pouvez vous emp&ecirc;cher de rire
+de ma folie&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te
+dis est si bien l'expression de la v&eacute;rit&eacute; que voil&agrave;
+Henri Montredon...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout pr&ecirc;t &agrave; vous saluer du titre de ma&icirc;tre
+de l'oeuvre, dit le nouveau venu en entrant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Il ne put trouver une parole&nbsp;; mais il tendit la
+main &agrave; son protecteur et le remercia par un
+regard &eacute;loquent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'esp&egrave;re que tu nous construiras une belle
+&eacute;glise, dit Montredon en lui frappant amicalement
+sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois, je vous ferai quelque
+chose de beau&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe, interrompit Pierre Vardouin, que
+tu n'auras qu'un bref d&eacute;lai pour construire ton
+&eacute;glise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien de temps&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais au juste, r&eacute;pondit Pierre Vardouin
+assez embarrass&eacute; du silence d'Henri Montredon...
+Mais... tu aimes Marie&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Plus que la gloire&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, je te l'accorderai en mariage...</p>
+
+<p>Le jeune homme tomba aux genoux du ma&icirc;tre
+de l'oeuvre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le jour o&ugrave; l'on posera la derni&egrave;re pierre
+de l'&eacute;glise de Norrey.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cependant, dit Fran&ccedil;ois, je ne puis sans
+un temps raisonnable...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu aimes vraiment ma fille, tu h&acirc;teras
+les travaux, tu presseras les ouvriers. Rien n'est
+impossible &agrave; l'amour. D'ailleurs je ne reviens
+pas sur ma parole. Voil&agrave; mes conditions&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et voici les miennes&nbsp;! dit Marie d'une voix
+assur&eacute;e en entrant dans la chambre avec la
+veuve Regnault.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin devint horriblement p&acirc;le. Il
+voulut saisir sa fille et l'entra&icirc;ner. Mais elle glissa
+dans ses doigts, courut vers Fran&ccedil;ois, le prit
+par la main et le conduisit devant un Christ en
+pierre attach&eacute; &agrave; la muraille. Les spectateurs de
+cette sc&egrave;ne &eacute;taient sous le coup d'&eacute;motions si
+violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la
+force d'exprimer sa col&egrave;re, son &eacute;tonnement ou
+son admiration.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyez-vous cette image du Sauveur&nbsp;? dit
+Marie en montrant le Christ &agrave; Fran&ccedil;ois. Quelle
+expression de souffrance&nbsp;! quelle r&eacute;signation divine&nbsp;!
+quelle sublime bont&eacute; dans ce regard d'agonisant&nbsp;!
+Celui qui a pu travailler une mati&egrave;re
+ingrate, de fa&ccedil;on qu'il en ressort&icirc;t un si poignant
+embl&egrave;me de la passion de J&eacute;sus, celui-l&agrave;,&nbsp;&mdash;&nbsp;n'est-ce
+pas,&nbsp;&mdash;&nbsp;devait &ecirc;tre un merveilleux sculpteur,
+un des princes de son art&nbsp;? Non, c'&eacute;tait un
+simple ouvrier. Eh bien&nbsp;! le fils de cet homme
+inspir&eacute; vient d'&ecirc;tre nomm&eacute; ma&icirc;tre de l'oeuvre.
+Et ce fils... c'est vous, Fran&ccedil;ois&nbsp;; car ce Christ
+est l'ouvrage de votre p&egrave;re. Ferez-vous injure
+&agrave; sa m&eacute;moire&nbsp;? oublierez-vous ses le&ccedil;ons&nbsp;? consentirez-vous
+&agrave; faire une oeuvre indigne de lui,
+indigne de vous&nbsp;? Non, Fran&ccedil;ois&nbsp;!... Que votre
+travail m&eacute;rite l'admiration des hommes&nbsp;; que
+votre amour pour moi devienne une source f&eacute;conde
+d'inspirations&nbsp;; qu'il ne soit pas une entrave
+au d&eacute;veloppement de votre g&eacute;nie. Ne vous
+pressez pas, consacrez &agrave; votre entreprise tout
+le temps qu'elle exige. Je saurai bien attendre.
+Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette
+figure du Christ, de ne jamais donner ma main
+&agrave; un autre que vous&nbsp;!</p>
+
+<p>Le rayonnement du bonheur illuminait le front
+de Fran&ccedil;ois. Il tomba aux genoux de Marie.
+Il essaya de prendre une de ses mains pour la
+couvrir de baisers. Mais la jeune fille se d&eacute;roba
+&agrave; ces marques d'amour et, se tournant r&eacute;solument
+du c&ocirc;t&eacute; de Pierre Vardouin&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon p&egrave;re, dit-elle, je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>Son assurance, la fiert&eacute; de son attitude en
+impos&egrave;rent au ma&icirc;tre de l'oeuvre. Il donna silencieusement
+le bras &agrave; sa fille et sortit, apr&egrave;s
+avoir jet&eacute; sur Fran&ccedil;ois un regard o&ugrave; se peignait
+toute sa haine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="MAITRE_V"></a><h2>V</h2>
+
+<h2>Deux martyrs.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Huit ans s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis le serment
+de Marie. Son fianc&eacute; avait noblement r&eacute;pondu &agrave;
+son religieux enthousiasme. La tour de l'&eacute;glise
+de Norrey s'&eacute;levait, gracieuse et coquette, au-dessus
+des peupliers les plus &eacute;lanc&eacute;s.</p>
+
+<p>Rien de mieux ordonn&eacute; que l'ensemble de
+l'&eacute;difice&nbsp;; rien de plus &eacute;l&eacute;gant, de plus achev&eacute;
+que ses moindres d&eacute;tails. On n'y voyait pas les
+lourds et massifs piliers de l'&eacute;poque romane&nbsp;; on
+n'y voyait pas les formes contourn&eacute;es, les tours
+de force qui, plus tard, caract&eacute;ris&egrave;rent l'architecture
+dite <i>flamboyante</i>. C'&eacute;tait un des types les
+plus heureux de cette belle p&eacute;riode du treizi&egrave;me
+si&egrave;cle, dont la Sainte-Chapelle est l'id&eacute;al. L&agrave;,
+tout est si bien pr&eacute;vu que l'oeil n'est bless&eacute; par
+aucune d&eacute;fectuosit&eacute;&nbsp;; tout est si bien &agrave; sa place,
+qu'on ne saurait ajouter ni retrancher le plus
+petit ornement sans nuire &agrave; l'effet g&eacute;n&eacute;ral. Les
+colonnettes s'&eacute;lancent l&eacute;g&egrave;rement, des deux c&ocirc;t&eacute;s
+du choeur, pour se rejoindre &agrave; la vo&ucirc;te et s'y
+&eacute;panouir en un gracieux bouquet, comme ces
+fus&eacute;es qui d&eacute;crivent dans l'air leur lumineuse
+parabole et se terminent par une gerbe de feux
+du Bengale. La t&eacute;nuit&eacute; des piliers ne vous cause
+aucun effroi&nbsp;; car ils sont aussi solides qu'&eacute;l&eacute;gants.
+Ils ne ressemblent pas &agrave; ces g&eacute;ants difformes
+qui n'ont, pour soutenir leurs grands
+corps, que des jambes amaigries, mais &agrave; ces
+hommes bien proportionn&eacute;s, dont chaque partie
+du corps s'est logiquement d&eacute;velopp&eacute;e.</p>
+
+<p>Une ornementation simple, de grandes lignes,
+l'union intelligente du beau et de l'utile, voil&agrave;
+ce qui fait le charme et le prix de la petite &eacute;glise
+de Norrey.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous retrouvons Fran&ccedil;ois, le
+jeune ma&icirc;tre de l'oeuvre &eacute;tait au milieu de son
+chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient
+autour de lui, sans que l'id&eacute;e de les surveiller
+ou d'&eacute;couter leurs propos v&icirc;nt troubler sa r&ecirc;verie.
+Appuy&eacute; contre un bloc de pierre, les yeux
+fix&eacute;s sur le corps carr&eacute; de la tour qui n'attendait
+plus que sa pyramide pour que l'&eacute;difice f&ucirc;t
+dignement couronn&eacute;, le jeune homme semblait
+ab&icirc;m&eacute; dans de profondes r&eacute;flexions. Une expression
+de mortelle tristesse &eacute;tait r&eacute;pandue
+sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment
+dans le visage&nbsp;; et il demeurait, les bras crois&eacute;s,
+immobile, et dans un morne accablement. Son
+travail lui valait l'admiration des hommes. Mais
+de combien de douleurs n'avait-il pas &eacute;t&eacute; la
+source&nbsp;?</p>
+
+<p>Huit longues ann&eacute;es s'&eacute;taient pass&eacute;es depuis
+la promesse de Marie. On lui avait d&eacute;fendu de
+la voir. La pauvre fille &eacute;tait enferm&eacute;e ou surveill&eacute;e.
+Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque
+fois qu'elle mettait les pieds hors de la maison.
+Impossible de le fl&eacute;chir, impossible m&ecirc;me de
+parvenir jusqu'&agrave; lui. Il se barricadait chez lui,
+comme dans une forteresse. A plusieurs reprises,
+Fran&ccedil;ois avait envoy&eacute; sa m&egrave;re chez le ma&icirc;tre de
+l'oeuvre de Bretteville pour essayer de le toucher.
+Mais Pierre Vardouin ne voulut pas l'&eacute;couter
+et lui ferma sa porte. H&eacute;las&nbsp;! la pauvre
+femme n'eut point l'occasion de tenter une nouvelle
+&eacute;preuve&nbsp;; une courte maladie l'enleva &agrave;
+l'affection de son fils.</p>
+
+<p>Ce fut pour Fran&ccedil;ois le plus affreux des malheurs.
+Priv&eacute; de l'amour de Marie, priv&eacute; des
+consolations de sa m&egrave;re, il eut un horrible vertige,
+en se sentant r&eacute;duit &agrave; ses seules forces
+morales. Pas un &ecirc;tre qui s'int&eacute;ress&acirc;t &agrave; lui, pas
+une bouche amie pour lui dire de ces douces
+paroles qui sont la nourriture du coeur&nbsp;; personne
+&agrave; aimer&nbsp;!</p>
+
+<p>Le jeune homme fut arrach&eacute; &agrave; ses sombres
+pens&eacute;es par une petite altercation qui venait de
+s'&eacute;lever entre ses ouvriers.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il
+est fort inutile de s'ext&eacute;nuer &agrave; polir des cailloux,
+pour que le diable s'amuse &agrave; les mettre en
+morceaux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma foi&nbsp;! je suis de l'avis de Greffin, dit un
+autre ouvrier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui, d'entre nous, aura le courage de
+garder l'&eacute;glise cette nuit&nbsp;? demanda un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas moi, certes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ni moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faudrait avoir des griffes au bout des
+doigts, reprit Greffin, pour affronter les esprits
+de l'enfer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors ta femme pourrait servir de sentinelle,
+dit un bouffon de la compagnie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne comprends pas qu'on plaisante sur
+les choses s&eacute;rieuses, r&eacute;pondit Greffin visiblement
+contrari&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous rappelez-vous la statue de la Vierge,
+que j'avais port&eacute;e hier soir dans la nef&nbsp;? demanda
+un sculpteur, qui arriva fort &agrave; propos pour emp&ecirc;cher
+une querelle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si je me la rappelle&nbsp;! dit un tailleur de
+pierre&nbsp;: c'est ce que tu as fait de mieux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, voil&agrave;&nbsp;! dit le sculpteur.</p>
+
+<p>Et il se frappa le cou du tranchant de la main.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle est bris&eacute;e&nbsp;? demand&egrave;rent les ouvriers
+en choeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On lui a tranch&eacute; la t&ecirc;te&nbsp;! r&eacute;pondit le sculpteur.
+Je savais, ajouta-t-il, que Kerlaz avait re&ccedil;u
+l'ordre de passer la nuit dans l'&eacute;glise. Je m'appr&ecirc;tais
+&agrave; y aller pour lui tenir compagnie, lorsque
+le pauvre gar&ccedil;on s'est avanc&eacute; &agrave; ma rencontre
+avec une mine &agrave; faire trembler. Une
+bosse affreuse lui cachait la moiti&eacute; d'un oeil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est tomb&eacute;&nbsp;? demanda-t-on.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;; mais il s'est battu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec qui&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec un esprit qui a le poing solide, allez&nbsp;!...
+Il para&icirc;t qu'il s'&eacute;clairait (l'esprit bien entendu)
+avec une petite lanterne sourde. Il prenait toutes
+ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors
+Kerlaz, qui est un rude comp&egrave;re et qui n'a pas
+peur, s'est approch&eacute; de lui tout doucement. Mais
+au moment o&ugrave; il allongeait la main pour l'empoigner,
+il a re&ccedil;u un terrible coup en plein
+visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux&nbsp;: bonsoir&nbsp;!
+l'esprit &eacute;tait parti... Il ne restait plus que la
+bosse. Comme je ne tiens pas &agrave; &ecirc;tre d&eacute;figur&eacute;,
+j'ai pris la ferme r&eacute;solution de ne pas monter la
+garde dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous &eacute;viterai cette peine, dit Fran&ccedil;ois
+qui s'&eacute;tait approch&eacute; du groupe des parleurs. Je
+veillerai moi-m&ecirc;me, cette nuit, &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; de
+l'&eacute;glise. J'entends que d&eacute;sormais il ne soit plus
+question de toutes ces histoires ridicules. Suivez-moi,
+ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai
+besoin de vous.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois s'avan&ccedil;a &agrave; grands pas vers la maison
+qu'il occupait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du chantier. Il pria
+le sculpteur de patienter quelques instants&nbsp;; puis
+il s'approcha d'une table et se mit &agrave; &eacute;crire, sous
+la dict&eacute;e de son coeur. Il ferma sa lettre et la
+donna &agrave; l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur
+le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Morbrun, lui dit-il d'une voix &eacute;mue, vous
+connaissez la maison de Pierre Vardouin. Courez
+&agrave; Bretteville, et t&acirc;chez de remettre ce billet entre
+les mains de Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais vous n'ignorez pas que le ma&icirc;tre de
+l'oeuvre ne permet &agrave; personne d'approcher de sa
+maison, encore moins de sa fille&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en rapporte &agrave; votre esprit inventif.
+Rappelez-vous seulement que ce billet doit passer
+de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois s'assit sur un banc plac&eacute; devant la
+maison et regarda s'&eacute;loigner Morbrun, qui courait
+sur la route de Bretteville avec la rapidit&eacute;
+d'un li&egrave;vre poursuivi par une meute.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un gar&ccedil;on &agrave; sentiments bien
+vifs. La t&ecirc;te jouait un plus grand r&ocirc;le que le
+coeur dans son affection pour Fran&ccedil;ois. Homme
+d'esprit lui-m&ecirc;me, il se faisait un honneur
+d'ob&eacute;ir aux volont&eacute;s d'un ma&icirc;tre intelligent.
+Bref c'&eacute;tait un de ces caract&egrave;res port&eacute;s naturellement
+au bien, et chez lesquels la soumission
+au devoir est un instinct plut&ocirc;t qu'une vertu.</p>
+
+<p>Tandis que Morbrun d&eacute;vorait ainsi l'espace,
+il cherchait un moyen ing&eacute;nieux pour tromper
+la surveillance de Pierre Vardouin. D&egrave;s qu'il
+fut devant la maison du ma&icirc;tre de l'oeuvre, il
+prit la d&eacute;sinvolture et la voix d'un homme avin&eacute;.
+Tout en tr&eacute;buchant et maugr&eacute;ant &agrave; la fa&ccedil;on
+des ivrognes, il vint rouler avec force contre la
+porte ext&eacute;rieure. Le bruit de sa chute attira du
+monde. Une fen&ecirc;tre s'ouvrit au-dessus de lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui est l&agrave;&nbsp;? dit une voix de jeune fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelqu'un qui d&eacute;sirerait parler &agrave; Pierre
+Vardouin, r&eacute;pondit le sculpteur avec accompagnement
+de fioritures d'ivrogne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est sorti.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun
+en se redressant d'aplomb sur ses jambes.</p>
+
+<p>Puis, tirant la lettre de sa poche&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous
+apporte ce billet, qu'on m'a charg&eacute; de vous remettre.</p>
+
+<p>Marie poussa un cri de joie et tendit la main
+pour saisir le billet&nbsp;; mais la fen&ecirc;tre &eacute;tait trop
+&eacute;lev&eacute;e au-dessus du sol. Alors elle &ocirc;ta prestement
+le cordon qui faisait plusieurs fois le tour
+de sa taille. En moins d'une minute le cordon fut
+descendu, la lettre attach&eacute;e et introduite dans
+la chambre. Marie fit un geste de remerc&icirc;ment
+&agrave; Morbrun et referma la fen&ecirc;tre. Son coeur battit
+violemment, quand elle d&eacute;cacheta la lettre&nbsp;; et
+ses yeux se remplirent de larmes, &agrave; mesure
+qu'elle avan&ccedil;ait dans sa lecture. Voici ce que lui
+disait Fran&ccedil;ois&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>
+&laquo;&nbsp;Que devenez-vous, Marie&nbsp;? Vous rappelez-vous
+votre promesse&nbsp;? Pensez-vous toujours &agrave;
+votre ami d'enfance&nbsp;? Oh&nbsp;! vous ne sauriez imaginer
+combien de fois j'ai maudit le jour o&ugrave; je
+me suis engag&eacute;, au pied du Christ, &agrave; m&eacute;riter
+votre estime et celle des hommes&nbsp;! Que me sert
+la gloire&nbsp;? Cette vaine renomm&eacute;e, je la donnerais
+pour un instant pass&eacute; aupr&egrave;s de vous. On r&eacute;p&egrave;te
+autour de moi que mon oeuvre est belle. Les
+m&egrave;res seraient jalouses de voir leurs enfants
+recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais
+tout cet encens, tous ces &eacute;loges que j'avais tant
+d&eacute;sir&eacute;s, loin de me satisfaire, ils me brisent le
+coeur&nbsp;! En m'imposant l'obligation de couronner
+dignement mon travail, ils semblent par cela
+m&ecirc;me m'&eacute;loigner encore de vous. Moi qui aurais
+voulu passer ma vie aupr&egrave;s de vous&nbsp;! Moi qui
+n'aurais demand&eacute; pour tout bonheur que de vous
+voir, de vous entendre&nbsp;!<br><br>
+
+&laquo;&nbsp;Il ne m'est donc plus permis d'&eacute;couter votre
+voix, de serrer votre main, de vous dire que je
+vous aime. Et pourtant j'ai soif d'affection&nbsp;; mon
+&acirc;me est pleine de douleurs, et je n'ai personne
+avec qui pleurer&nbsp;!... Ma m&egrave;re, ma pauvre m&egrave;re&nbsp;!
+elle n'est plus l&agrave; pour me donner des consolations.
+Je n'ai m&ecirc;me plus la force de la r&eacute;signation.
+Je me sens tout pr&ecirc;t &agrave; blasph&eacute;mer. Je ne
+sais quelle voix me crie que vous m'aimez toujours&nbsp;;
+et cependant le doute, l'inqui&eacute;tude me
+torturent &agrave; chaque heure du jour et de la nuit.
+J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je
+tremble&nbsp;! Ce n'est d&eacute;j&agrave; plus un pressentiment.
+On m'a dit que votre p&egrave;re veut vous marier. Ce
+bruit-l&agrave; est absurde, n'est-ce pas&nbsp;? Ce serait un
+crime de vous supposer capable d'un parjure.
+Mais si votre p&egrave;re vous enferme comme dans
+une prison, il peut bien vous conduire de force
+&agrave; l'autel. Cette pens&eacute;e me brise le coeur, et je ne
+me sens plus ma&icirc;tre de ma volont&eacute;. Marie, ayez
+piti&eacute; de moi&nbsp;! Il faut que je vous parle, que j'entende
+votre voix, que je touche votre robe,
+dussiez-vous vous attirer la col&egrave;re de votre p&egrave;re.
+Ce soir, je vous attendrai aupr&egrave;s de l'&eacute;glise de
+Norrey. Venez, lorsque le soleil aura disparu &agrave;
+l'horizon, venez rendre le calme au coeur de
+votre ami...<br>
+<br>
+
+&laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! ne craignez rien&nbsp;; si sa raison l'abandonne
+parfois, c'est quand il d&eacute;sesp&egrave;re de vous
+voir. Votre pr&eacute;sence le gu&eacute;rira. Ne craignez
+rien&nbsp;! Nous ne serons pas seuls. Ma m&egrave;re elle-m&ecirc;me
+nous entendra, nous surveillera, comme
+autrefois. Sa tombe sera sous nos pieds, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de celle de mon p&egrave;re. Adieu, Marie&nbsp;! Pardonnez-moi&nbsp;;
+mais ne me refusez pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+</blockquote>
+
+<p>La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner
+&agrave; l'&eacute;motion que lui causaient les plaintes
+de Fran&ccedil;ois. On venait de refermer brusquement
+la porte de la rue, et les pas de son p&egrave;re
+r&eacute;sonn&egrave;rent pesamment sur les degr&eacute;s de l'escalier.
+Elle n'eut que le temps de cacher la lettre
+et de passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre
+Vardouin &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ces pleurs-l&agrave; n'auront donc pas de fin&nbsp;? dit
+le ma&icirc;tre de l'oeuvre d'une voix dure.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je pensais aux jours de mon enfance, r&eacute;pondit
+Marie en essayant de sourire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu auras bien assez de sujets de chagrin
+dans l'avenir sans en demander au pass&eacute;, reprit
+Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme
+moi, tu conna&icirc;tras le prix des larmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment le mal, continua Pierre
+Vardouin en d&eacute;posant son manteau. Dans la vie,
+les parents se contentent des fruits amers et
+abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise
+&eacute;ducation&nbsp;! Ils n'ont plus de courage dans les
+jours malheureux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y a des exceptions, soupira Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi te plains-tu&nbsp;? Je ne te donne pas
+assez de libert&eacute; peut-&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous m'enfermez &agrave; clef.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Par saint Pierre, mon patron&nbsp;! je te sais gr&eacute;
+de ta franchise. J'oubliais que les filles se fatiguent
+de l'autorit&eacute; paternelle, quand elles ont
+d&eacute;pass&eacute; vingt ans.</p>
+
+<p>En disant cela, Pierre Vardouin se mit &agrave; sourire.
+Marie, encourag&eacute;e par son air affable, eut
+une lueur d'esp&eacute;rance. Elle courut vers son p&egrave;re
+et lui fit mille caresses.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vraiment&nbsp;! mon p&egrave;re, dit-elle en cherchant
+&agrave; lire dans ses yeux, vous auriez l'intention&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De te marier... Qu'y a-t-il l&agrave; d'&eacute;tonnant&nbsp;?</p>
+
+<p>Marie poussa un cri de joie. Cette r&eacute;v&eacute;lation
+r&eacute;pondait au plus cher de ses d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu consens donc &agrave; quitter ton vieux p&egrave;re&nbsp;?
+dit le ma&icirc;tre de l'oeuvre en passant doucement
+la main dans les cheveux de sa fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;T&ocirc;t ou tard, mon p&egrave;re, il le faudra bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et&nbsp;: mieux vaut t&ocirc;t que jamais&nbsp;? dit Pierre
+Vardouin en retournant le proverbe.</p>
+
+<p>Marie ne chercha point &agrave; r&eacute;pondre &agrave; cette
+plaisanterie. Elle se serait d'ailleurs mal d&eacute;fendue.
+Son visage &eacute;tait rayonnant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous l'avez donc vu&nbsp;? demanda-t-elle &agrave; son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aujourd'hui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous a dit combien il a souffert&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute. Le pauvre gar&ccedil;on attendait depuis
+si longtemps. Il s'est jet&eacute; &agrave; mon cou en
+pleurant. Alors, pour le consoler&nbsp;: &laquo;&nbsp;Dans peu
+de jours, lui ai-je dit, dans peu de jours, Louis
+Rogier, vous serez le plus heureux des hommes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les joues de Marie se couvrirent d'une p&acirc;leur
+mortelle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De qui voulez-vous parler&nbsp;? demanda-t-elle
+avec angoisse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De Louis Rogier, parbleu&nbsp;! du fils de l'&eacute;chevin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce n'est pas lui&nbsp;! s'&eacute;cria la jeune fille en
+laissant tomber sa t&ecirc;te dans ses mains. Ah&nbsp;! vous
+&ecirc;tes cruel, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! tu pensais encore &agrave; l'autre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a ma parole, r&eacute;pondit simplement Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y tient gu&egrave;re, crois-moi. S'il t'aimait
+sinc&egrave;rement, est-ce qu'il aurait mis huit ans, et
+plus, &agrave; construire l'&eacute;glise de Norrey&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'a fait que son devoir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;; mais il est plus &eacute;pris de son oeuvre que
+de toi, ma pauvre enfant. On le salue du nom de
+ma&icirc;tre illustre&nbsp;; tout Bretteville va admirer son
+travail... On me d&eacute;laisse moi&nbsp;! pour ce mis&eacute;rable
+apprenti, qui sait &agrave; peine b&eacute;gayer son art... La
+fum&eacute;e de l'orgueil lui d&eacute;robe le souvenir de ce
+qu'il nous doit. Il r&ecirc;ve d&eacute;j&agrave; une alliance plus
+relev&eacute;e. Il te d&eacute;daigne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne pense plus &agrave; toi&nbsp;; j'en ai des preuves.</p>
+
+<p>Indign&eacute;e de la conduite de son p&egrave;re, Marie
+fut tent&eacute;e de le confondre en mettant sous ses
+yeux la lettre de Fran&ccedil;ois. Mais elle s'arr&ecirc;ta &agrave;
+temps, dans la crainte de compromettre son bonheur
+et celui de son amant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quel est donc le m&eacute;rite de Fran&ccedil;ois&nbsp;? poursuivit
+Pierre Vardouin. On lui prodigue les
+&eacute;loges&nbsp;; mais cela durera-t-il&nbsp;? Quelle est sa fortune&nbsp;?
+A-t-il de la naissance&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais je l'aime&nbsp;! s'&eacute;cria Marie d'un ton d&eacute;chirant.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin comprit en cet instant que
+tout l'avenir de sa fille &eacute;tait attach&eacute; &agrave; la satisfaction
+de son amour pour Fran&ccedil;ois. Son premier,
+son bon mouvement, celui que lui dictait
+son instinct de p&egrave;re, allait peut-&ecirc;tre lui arracher
+un consentement. Marie attendait son arr&ecirc;t
+en fr&eacute;missant, lorsqu'un bruit de voix, parti de
+la rue, parvint jusqu'aux oreilles de Pierre
+Vardouin et paralysa son &eacute;lan g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est impossible, disait-on, de voir quelque
+chose de plus beau que l'&eacute;glise de Norrey.
+La construction de Pierre Vardouin est une
+bicoque, en comparaison de celle de Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>Quand il se fait une perturbation dans les lois
+de la nature, le physicien n'a plus qu'&agrave; d&eacute;poser
+ses instruments d'exp&eacute;rimentation en attendant
+la fin du d&eacute;sordre. Ne doit-il pas en &ecirc;tre de
+m&ecirc;me du moraliste&nbsp;? Que viendrait faire sa
+science en pr&eacute;sence des cataclysmes du coeur
+humain&nbsp;? Sa m&eacute;thode, si incertaine d'ailleurs,
+oserait-elle balbutier une explication des orages
+qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au
+point d'an&eacute;antir les affections les plus saintes&nbsp;?
+Qu'il se taise alors&nbsp;; ou, s'il veut faire de la statistique,
+qu'il constate une monstruosit&eacute; de
+plus.</p>
+
+<p>La jalousie de Pierre Vardouin s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e,
+plus active, plus effroyable que jamais.
+Il ne se contentait pas de ha&iuml;r Fran&ccedil;ois de toutes
+les forces de son &acirc;me. Il embrassait dans
+son inimiti&eacute; tout ce qui pouvait porter quelque
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; son ancien apprenti. Il lan&ccedil;a un regard
+terrible &agrave; sa fille et sortit en blasph&eacute;mant.</p>
+
+<p>Marie profita de son absence pour s'abandonner
+librement &agrave; sa douleur. Il &eacute;tait trop &eacute;vident
+&agrave; ses yeux qu'elle n'avait plus &agrave; esp&eacute;rer que
+dans la mis&eacute;ricorde de Dieu. Elle attendit avec
+r&eacute;signation le retour de son p&egrave;re. Leur souper
+fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle.
+Pas un mot ne fut &eacute;chang&eacute; entre le p&egrave;re et la
+fille. Marie retenait &agrave; peine ses sanglots.</p>
+
+<p>Cependant la nuit commen&ccedil;ait &agrave; remplir tout
+de son ombre, et l'heure du rendez-vous approchait.
+La jeune fille aurait cru commettre un
+sacril&eacute;ge si elle n'e&ucirc;t pas tent&eacute; l'impossible pour
+aller donner des consolations &agrave; Fran&ccedil;ois. Elle
+sentait elle-m&ecirc;me le besoin de pleurer avec lui.
+Son p&egrave;re sortait habituellement le soir. Elle surveillait
+donc avec une impatience f&eacute;brile les
+moindres mouvements du ma&icirc;tre de l'oeuvre.</p>
+
+<p>Enfin il se leva de table plus t&ocirc;t que de coutume,
+prit son manteau et descendit l'escalier
+avec pr&eacute;cipitation.</p>
+
+<p>Au bruit &eacute;pouvantable que la porte fit en se
+refermant, Marie put juger du degr&eacute; d'irritation
+de son p&egrave;re. Elle s'approcha de la fen&ecirc;tre et le
+suivit des yeux aussi longtemps que l'obscurit&eacute;
+le lui permit. Puis elle se demanda par quels
+moyens elle parviendrait &agrave; s'&eacute;chapper de la
+maison. Ses mouvements ind&eacute;cis t&eacute;moignaient
+du peu de succ&egrave;s de ses recherches. Soudain le
+feu de la r&eacute;solution brilla dans son regard&nbsp;; elle
+prit la lampe et descendit examiner la porte qui
+donnait sur la rue. Ses yeux se lev&egrave;rent vers le
+ciel avec une admirable expression de reconnaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes pressentiments ne m'ont pas tromp&eacute;e&nbsp;!
+s'&eacute;cria-t-elle. Dans sa col&egrave;re, il a oubli&eacute; ses pr&eacute;cautions
+habituelles... Je suis libre&nbsp;!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle attirait la porte, qui g&eacute;mit
+p&eacute;niblement sur ses gonds.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il me tuera peut-&ecirc;tre &agrave; mon retour, pensa-t-elle,
+mais Fran&ccedil;ois va savoir que je l'aime
+encore&nbsp;!</p>
+
+<p>Et la courageuse fille se mit &agrave; courir dans la
+direction du village de Norrey. Elle n'eut pas
+fait trois cents pas qu'elle entendit marcher &agrave; sa
+rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta pr&eacute;cipitamment
+de c&ocirc;t&eacute; et chercha une cachette derri&egrave;re
+une haie d'aub&eacute;pine.</p>
+
+<p>Le vent chassait au ciel de grands nuages,
+aux contours bizarres. De temps &agrave; autre, cependant,
+la lune apparaissait au milieu de vapeurs
+irris&eacute;es, brillante comme un miroir d'argent
+qui r&eacute;fl&eacute;terait les rayons du soleil. Au moment
+o&ugrave; Marie se croyait le mieux &agrave; couvert, un des
+gros nuages se d&eacute;chira, et des flots de lumi&egrave;re
+se r&eacute;pandirent sur la route et sur la campagne.</p>
+
+<p>Deux cris de joie signal&egrave;rent cette victoire de
+l'astre sur les t&eacute;n&egrave;bres. Dans l'homme qui lui
+avait caus&eacute; tant d'effroi, Marie venait de reconna&icirc;tre
+Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens &eacute;chang&egrave;rent un rapide
+regard et se jet&egrave;rent dans les bras l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais bien que vous ne me refuseriez
+pas&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois, quand il se fut rendu
+ma&icirc;tre de son &eacute;motion.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Douterez-vous de mon amour maintenant&nbsp;?
+lui demanda Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes bonne, r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois en
+d&eacute;posant un baiser sur le front de la jeune fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons&nbsp;! donnez-moi votre bras, dit Marie.
+Et promenons-nous gravement, comme de
+grands parents.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; faut-il vous mener&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A Norrey. Je ne connais pas encore votre
+chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous exag&eacute;rez...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non pas&nbsp;! reprit Marie. Je compte sur un
+chef-d'oeuvre, sans quoi je ne vous pardonnerais
+pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir
+de vous admirer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En effet, voil&agrave; huit ans que je souffre&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce un reproche&nbsp;? dit Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour cela, non, r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois. Vous
+n'avez fait que votre devoir en me faisant jurer
+d'illustrer mon nom. Mais votre p&egrave;re devait-il
+se montrer si impitoyable&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ne me parlez pas de mon p&egrave;re&nbsp;! interrompit
+Marie. Soyons tout entiers au bonheur
+de nous voir&nbsp;!</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient arriv&eacute;s au d&eacute;tour du sentier, et l'&eacute;glise
+se dressait devant eux dans toute sa magnificence.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu, que c'est beau&nbsp;! s'&eacute;cria Marie. Oh&nbsp;!
+que je suis contente, que je suis fi&egrave;re de vous,
+Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>En, m&ecirc;me temps elle enla&ccedil;a ses deux bras
+autour de son cou et lui prodigua mille caresses,
+en lui disant les plus douces choses. Ces quelques
+minutes de bonheur firent oublier &agrave; Fran&ccedil;ois
+ses huit ann&eacute;es de souffrance. Ses yeux,
+admirables en ce moment d'enthousiasme et de
+f&eacute;licit&eacute;, se promenaient avec amour de Marie &agrave;
+l'&eacute;difice en construction, et ses l&egrave;vres cherchaient
+en vain des mots qui r&eacute;pondissent aux
+sentiments qui remplissaient son &acirc;me.</p>
+
+<p>Mais il n'est pas de langue capable de traduire
+ces sublimes b&eacute;atitudes, si fugitives d'ailleurs
+qu'elles sont bient&ocirc;t suivies d'une tristesse mortelle.
+Le front de Fran&ccedil;ois s'inclina, charg&eacute; de
+langueur.</p>
+
+<p>Et n'est-ce pas le propre des natures &eacute;lev&eacute;es
+d'associer au bonheur pr&eacute;sent un p&eacute;nible souvenir,
+de ne jamais go&ucirc;ter une joie, un plaisir
+sans y trouver d'amertume, de penser, en voyant
+l'enfant, &agrave; l'a&iuml;eul qui n'est plus&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que je suis heureux&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il d'une
+voix &eacute;mue... Si ma m&egrave;re pouvait partager ma
+joie&nbsp;!</p>
+
+<p>Marie suivit la direction des yeux de son
+amant. Elle aper&ccedil;ut alors deux petites croix de
+bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme
+pour se rejoindre, au-dessus de deux tertres
+couverts de gazon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Prions&nbsp;! dit Marie en tombant &agrave; genoux&nbsp;;
+Dieu pourrait nous punir d'avoir oubli&eacute; les
+morts.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Fran&ccedil;ois, n'avez-vous
+pas entendu du bruit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais. Mais je ne puis m'emp&ecirc;cher de
+trembler. Il me semble que la nuit est glaciale.
+L'obscurit&eacute; augmente de plus en plus... J'ai
+peur, Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tranquillisez-vous&nbsp;; je suis l&agrave; pour vous
+prot&eacute;ger, r&eacute;pondit le jeune homme en couvrant
+Marie d'un &eacute;pais manteau qu'il avait tenu
+jusque-l&agrave; sur son bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables,
+et s&eacute;parons-nous. Mon p&egrave;re peut rentrer
+d'un instant &agrave; l'autre. Vous figurez-vous
+bien sa col&egrave;re, s'il ne me trouve pas &agrave; la
+maison&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On jurerait qu'il y a de la lumi&egrave;re dans la
+tour, interrompit Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est peut-&ecirc;tre un reflet de la lune, dit
+Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes yeux me trompent rarement, reprit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Restez&nbsp;! dit Marie avec un tremblement
+dans la voix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les ouvriers, continua Fran&ccedil;ois, pr&eacute;tendent
+que ce sont des esprits. Je croirais plus
+volontiers &agrave; la malveillance. Esprits ou malfaiteurs,
+je vais bient&ocirc;t avoir sond&eacute; ce myst&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne vous exposez pas&nbsp;! s'&eacute;cria Marie en
+cherchant &agrave; retenir son ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne craignez rien, r&eacute;pondit-il. Je serai bient&ocirc;t
+de retour.</p>
+
+<p>A ces mots, il entra r&eacute;sol&ucirc;ment dans l'&eacute;glise
+et prit un ciseau laiss&eacute; l&agrave; sur le sol par les compagnons,
+pour s'en faire une arme au besoin.</p>
+
+<p>Marie l'avait suivi dans la nef, en proie &agrave; une
+vive terreur. Elle s'agenouilla sur une dalle et
+commen&ccedil;a une fervente pri&egrave;re. Le jeune homme
+montait rapidement les marches du petit escalier
+de la tour.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au terme de sa course, son pied heurta
+contre une masse informe qui lui barrait le passage.
+Il se baissa et sentit le corps d'un homme
+sous ses doigts. Fran&ccedil;ois ne savait pas ce que
+c'est que la peur. Il empoigna fortement le bras
+de l'inconnu et l'entra&icirc;na avec vigueur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te tiens enfin&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il en prenant
+pied sur la plate-forme. Si tu n'es pas un esprit
+de l'enfer, je vais apprendre au moins comment
+tu te nommes.</p>
+
+<p>Le prisonnier sortit de la p&eacute;nombre et parut
+dans un demi-jour. Le jeune homme l&acirc;cha sa
+proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faisiez-vous l&agrave; &agrave; cette heure&nbsp;? demanda
+enfin Fran&ccedil;ois, dont la poitrine se soulevait par
+bonds violents.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-il pas permis au ma&icirc;tre de visiter le
+travail de son &eacute;l&egrave;ve&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais vous brisiez des sculptures&nbsp;! reprit
+Fran&ccedil;ois avec indignation. Vous n'aviez donc
+pas assez de me briser le coeur, en me refusant
+la main de Marie&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Proclame partout que ton &eacute;glise a &eacute;t&eacute; construite
+sur mes plans, dit Pierre Vardouin d'une
+voix sourde, et demain tu conduiras Marie &agrave;
+l'autel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que je fasse cette infamie&nbsp;? s'&eacute;cria le jeune
+homme, chez qui l'orgueil de l'artiste se r&eacute;veilla
+plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, soit&nbsp;! dit Pierre Vardouin avec
+un sourire affreux.</p>
+
+<p>Et, plus prompt que l'&eacute;clair, il se pr&eacute;cipita
+sur le jeune homme, qu'il &eacute;treignit de ses bras
+nerveux. Fran&ccedil;ois, pris &agrave; l'improviste, n'eut
+pas le temps d'opposer de r&eacute;sistance. Il fut soulev&eacute;
+et port&eacute; sur le bord de la plate-forme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;R&eacute;fl&eacute;chis encore&nbsp;! dit Pierre Vardouin en
+le tenant suspendu sur l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois ne r&eacute;pondit pas. Il avait r&eacute;ussi &agrave;
+d&eacute;gager celle de ses mains qui tenait le ciseau.
+Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
+Vardouin, qui l&acirc;cha prise. Et Fran&ccedil;ois roula
+dans le vide. Son corps rencontra un restant
+d'&eacute;chafaudage, s'y arr&ecirc;ta un instant, puis rebondit
+et vint s'affaisser au pied de la tour avec
+un bruit sourd.</p>
+
+<p>Cependant la lune &eacute;clairait de ses tristes reflets
+l'int&eacute;rieur de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Marie continuait de prier pour son amant.
+L'absence prolong&eacute;e de Fran&ccedil;ois la frappa de
+terreur. Elle se leva, p&acirc;le comme une morte,
+et s'approcha, en chancelant, de la porte qui
+donnait acc&egrave;s &agrave; la tour.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elle mettait le pied sur la
+premi&egrave;re marche, la figure sombre de Pierre
+Vardouin s'offrit &agrave; ses regards. Elle faillit tomber
+&agrave; la renverse&nbsp;; mais elle retrouva subitement
+toute son &eacute;nergie &agrave; la pens&eacute;e du danger que
+Fran&ccedil;ois avait couru. Et saisissant une des
+mains du ma&icirc;tre de l'oeuvre&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait
+de Fran&ccedil;ois&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le malheureux s'est tu&eacute;&nbsp;! balbutia Pierre
+Vardouin en baissant les yeux sous le regard
+p&eacute;n&eacute;trant de sa fille.</p>
+
+<p>Marie bondit hors de l'&eacute;glise et courut au pied
+de la tour.</p>
+
+<p>Le corps de Fran&ccedil;ois &eacute;tait &eacute;tendu &agrave; terre. Sa
+t&ecirc;te reposait sur le tertre d'une tombe, comme
+s'il se f&ucirc;t endormi pour toujours sur la couche
+des morts.</p>
+
+<p>Marie se jeta &agrave; genoux et posa la main sur le
+coeur du jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il respire&nbsp;! dit-elle en levant les yeux au
+ciel avec une divine expression de reconnaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui est l&agrave;&nbsp;? soupira faiblement le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est moi&nbsp;; c'est votre Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous attendais, Marie. Je savais bien
+que vous viendriez me fermer les yeux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne parlez pas ainsi&nbsp;! r&eacute;pondit Marie tout
+en larmes... Tenez, maintenant que votre t&ecirc;te
+repose sur mes genoux, les couleurs semblent
+vous revenir... Oh&nbsp;! personne ne m'enl&egrave;vera mon
+tr&eacute;sor&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le sens, Marie, mon heure est venue...
+Je souffre&nbsp;!... Ma pauvre &eacute;glise, je ne l'ach&egrave;verai
+donc pas&nbsp;?... Que personne ne la termine...
+qu'elle reste inachev&eacute;e, comme ma destin&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si vous m'aimez, Fran&ccedil;ois, vous reprendrez
+courage... Mon p&egrave;re est parti pour chercher du
+secours...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre p&egrave;re&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois avec horreur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;? dit Marie plus p&acirc;le que son amant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je lui pardonne tout, murmura Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Pas un mot d'accusation ne sortit de sa
+bouche. Ce sublime effort l'avait &eacute;puis&eacute;, et sa
+t&ecirc;te retomba lourdement sur les genoux de la
+jeune fille. Folle de douleur et d'amour, Marie
+serra Fran&ccedil;ois contre sa poitrine et lui donna
+un baiser br&ucirc;lant. Le jeune homme se ranima
+sous cette &eacute;treinte passionn&eacute;e, et ses yeux reprirent
+tout leur &eacute;clat.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie, dit-il&nbsp;; au nom du ciel&nbsp;! laissez-moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous abandonnerais&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux
+vous &eacute;pargner cet horrible spectacle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... vos yeux s'animent et votre voix
+est sonore&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon p&egrave;re &eacute;tait ainsi quand il tomba du haut
+de son &eacute;chafaudage. Il nous parla avec force...
+puis... tout d'un coup...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! vous me d&eacute;sesp&eacute;rez, Fran&ccedil;ois&nbsp;! s'&eacute;cria
+Marie en &eacute;clatant en sanglots.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyez-vous comme le ciel s'illumine&nbsp;?
+reprit Fran&ccedil;ois. Toutes ces &eacute;toiles qui brillent
+au-dessus de nos t&ecirc;tes, ce sont les cierges de
+mes fun&eacute;railles, les fun&eacute;railles du pauvre... Et
+pourtant je voudrais si bien vivre, vivre pour
+vous, pour mon &eacute;glise, pour ces beaux astres&nbsp;!
+Nous aurions eu tant de bonheur&nbsp;! Mais Dieu ne
+le veut pas, et nous nous reverrons au ciel.
+Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'&eacute;glantier
+o&ugrave; vous aviez cueilli une rose&nbsp;?... Vous
+le planterez sur ma tombe, et tous les ans... Oh&nbsp;!
+mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu&nbsp;!...
+Votre main, Marie... Encore un baiser&nbsp;!</p>
+
+<p>Marie approcha ses l&egrave;vres de celles du jeune
+homme.</p>
+
+<p>Quand elle releva la t&ecirc;te, l'ange de la mort
+avait pass&eacute; entre les deux amants&nbsp;; et l'&acirc;me
+de Fran&ccedil;ois &eacute;tait all&eacute;e rejoindre celle de sa
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>Absorb&eacute;e qu'elle &eacute;tait dans sa douleur, la
+jeune fille n'entendit pas son p&egrave;re qui revenait
+de laver sa blessure &agrave; une source voisine. Pierre
+Vardouin l'ayant appel&eacute;e, elle leva vers le ma&icirc;tre
+de l'oeuvre ses yeux &eacute;gar&eacute;s. Un frisson glacial
+parcourut alors tous ses membres. Elle venait
+d'apercevoir le front meurtri de son p&egrave;re&nbsp;; et,
+de l&agrave;, son regard s'&eacute;tait abaiss&eacute; fatalement sur
+le ciseau que Fran&ccedil;ois tenait encore dans la
+main droite.</p>
+
+<p>L'affreux myst&egrave;re s'&eacute;tait fait jour dans son
+esprit. Elle poussa un cri d'horreur et tomba
+presque inanim&eacute;e aux pieds de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<hr style="width: 45%;">
+
+<p>Marie eut le malheur de survivre &agrave; son amant.
+A cette &eacute;poque, on n'avait pas encore appris &agrave;
+se soustraire au d&eacute;sespoir par une mort volontaire.</p>
+
+<p>Douce, affectueuse comme par le pass&eacute;, la
+jeune fille continua d'habiter sous le m&ecirc;me toit
+que son p&egrave;re. Plus elle le voyait triste et rong&eacute;
+par les remords, plus elle redoublait de soins et
+d'attentions. En pr&eacute;sence d'un tel d&eacute;vouement,
+le ma&icirc;tre de l'oeuvre v&eacute;cut dans la persuasion
+que sa fille ne se doutait pas de l'affreuse v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire
+&agrave; l'id&eacute;e de voir les plus belles ann&eacute;es de Marie se
+consumer dans l'isolement. Le bourreau eut piti&eacute;
+de sa victime. Il voulut lui pr&eacute;parer un avenir
+heureux.</p>
+
+<p>Mais, au premier mot de mariage, la jeune
+fille se r&eacute;volta. Elle r&eacute;pondit simplement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'&eacute;glise de Norrey n'est pas achev&eacute;e. C'est
+l&agrave; le d&eacute;lai que vous m'aviez impos&eacute; pour mon
+mariage. J'attendrai&nbsp;!</p>
+
+<p>Ce refus porta un coup funeste au vieux ma&icirc;tre
+de l'oeuvre. Ses facult&eacute;s baiss&egrave;rent rapidement,
+et cet homme orgueilleux devint la ris&eacute;e et le
+jouet des enfants du village. Marie seule avait
+le don de le distraire. Elle consentait &agrave; mettre
+ses robes de f&ecirc;te pour amuser le pauvre insens&eacute;.</p>
+
+<p>Il y a certes plus de grandeur &agrave; supporter une
+telle existence qu'&agrave; monter sur le b&ucirc;cher des
+pers&eacute;cutions&nbsp;; et les martyrs, dont les religions
+ont le plus le droit de s'&eacute;norgueillir, sont peut-&ecirc;tre
+ceux-l&agrave; m&ecirc;me qui ont le courage de vivre
+tout en ayant la mort dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>A partir de la mort de son p&egrave;re, le temps que
+Marie ne consacra pas &agrave; visiter les malheureux,
+elle le passa &agrave; prier sur la tombe de Fran&ccedil;ois.
+Souvent, apr&egrave;s l'accomplissement de ce pieux
+devoir, elle dirigeait ses pas vers le petit bois,
+voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le
+banc de gazon o&ugrave; nous l'avons vue recevoir le
+touchant aveu de la passion de Fran&ccedil;ois. Alors
+sa pens&eacute;e se reportait vers ces temps de bonheur
+et d'esp&eacute;rance, et des larmes am&egrave;res coulaient
+de ses yeux.</p>
+
+<p>Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas
+un lieu de pr&eacute;dilection, o&ugrave; promener nos regrets
+et exhaler notre douleur&nbsp;?</p>
+
+<p>On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait
+sur le rivage de Minturnes, pendant que l'on
+pr&eacute;parait le navire qui devait prot&eacute;ger sa fuite,
+tournait souvent ses regards du c&ocirc;t&eacute; de la ville
+&eacute;ternelle. Que lui disaient alors ses souvenirs
+et son immense orgueil inassouvi&nbsp;? Il passait la
+main sur son front, comme pour en arracher
+son angoisse, et, levant vers le ciel ses yeux humides,
+il semblait lui demander d'abr&eacute;ger son
+supplice.</p>
+
+<p>La pri&egrave;re de Marie fut mieux entendue de la
+Divinit&eacute; que celle de l'ambitieux.</p>
+
+<hr style="width: 65%;">
+<br><br><br><br>
+
+
+
+<a name="MAITRE_EPILOGUE"></a><h2><b>&Eacute;PILOGUE.</b></h2>
+
+<h2>Visite chez l'ex-magistrat.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je remarque avec plaisir que la tour n'a
+pas &eacute;t&eacute; achev&eacute;e, dit L&eacute;on en sortant du cimeti&egrave;re.
+Elle attend encore sa pyramide.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les derni&egrave;res volont&eacute;s de Fran&ccedil;ois ont &eacute;t&eacute;
+respect&eacute;es, r&eacute;pondit M. Landry. Seulement, on
+ne prend pas grand soin de conserver son chef-d'oeuvre.
+Vous pouvez en juger d'apr&egrave;s le mauvais
+&eacute;tat de la toiture.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cherchons le moyen de secouer l'apathie
+des habitants de Norrey, dit Victor... Si l'on
+r&eacute;pandait le bruit que l'&acirc;me de Fran&ccedil;ois vient
+se plaindre le soir du triste d&eacute;labrement de son
+&eacute;glise&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y songerai, r&eacute;pondit M. Landry en souriant.
+Vous avez l&agrave; une excellente id&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, nos touristes
+avaient repris le chemin de Bretteville. Lorsqu'ils
+furent arriv&eacute;s &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du village,
+leur cic&eacute;rone s'arr&ecirc;ta devant une maison de peu
+d'apparence pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'un jardin, dont les
+plates-bandes eussent fait envie &agrave; la bonne d&eacute;esse
+des fleurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; mon &Eacute;den, dit M. Landry en leur ouvrant
+la grille du jardin. Vous pouvez vous y
+promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni
+arbre de la science...</p>
+
+<p>Il les quitta un instant pour aller donner ses
+ordres &agrave; la vieille Marianne, sa cuisini&egrave;re.
+Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
+bonheur qu'un solitaire, retir&eacute; volontairement
+du monde, doit go&ucirc;ter lorsqu'il est arrach&eacute; &agrave;
+ses m&eacute;ditations par des amis qu'il estime.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dit-il, vous regardez mes pains de
+sucre&nbsp;? des ifs taill&eacute;s en forme de pyramide&nbsp;?
+Mauvais go&ucirc;t, n'est-ce pas&nbsp;? Mais que voulez-vous&nbsp;?
+Tels me les a laiss&eacute;s mon p&egrave;re, tels je les
+ai conserv&eacute;s. Le brave homme aimait &agrave; tailler
+ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet,
+et d'ailleurs c'&eacute;tait de mode &agrave; l'&eacute;poque. Par
+esprit d'imitation, peut-&ecirc;tre aussi pour conserver
+&agrave; cette habitation la physionomie qu'elle avait
+du temps du vieillard, je me suis mis &agrave; prendre
+de grands ciseaux et &agrave; faire la toilette de ces
+pauvre ifs.</p>
+
+<p>A cet instant, la cuisini&egrave;re cria du seuil de
+la porte&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur est servi&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En ce cas, messieurs, je vous invite &agrave; me
+suivre au r&eacute;fectoire, dit M. Landry en se levant
+et prenant chacun des jeunes gens par un bras.</p>
+
+<p>La salle &agrave; manger de M. Landry &eacute;tait simple,
+mais d'un go&ucirc;t parfait.</p>
+
+<p>On y voyait un dressoir en vieux ch&ecirc;ne, admirablement
+sculpt&eacute;, une table monopode avec
+des guirlandes de fleurs &eacute;galement taill&eacute;es dans
+le bois, des chaises &agrave; pieds tordus, dans le genre
+Renaissance, une horloge dans le m&ecirc;me style,
+quatre tableaux repr&eacute;sentant les saisons et plusieurs
+vases du Japon, plac&eacute;s sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le peintre s'empressa naturellement d'aller
+examiner les tableaux, tandis que son compagnon
+promenait un regard complaisant sur tous
+les objets qui l'entouraient.</p>
+
+<p>La conversation s'engagea sur ce ton demi-s&eacute;rieux,
+demi-plaisant, qui a tant de charme
+entre gens d'esprit. On parla beaucoup des
+femmes, de l'art, de la litt&eacute;rature, et fort peu
+du cours de la rente&nbsp;; ce qui e&ucirc;t paru bien fade
+&agrave; plus d'un de nos po&euml;tes &agrave; la mode et peut-&ecirc;tre
+h&eacute;las&nbsp;! &agrave; plus d'une de nos jolies femmes.</p>
+
+<p>Les deux artistes se retir&egrave;rent dans leur
+chambre, enchant&eacute;s de leur h&ocirc;te. Ils ne tard&egrave;rent
+pas &agrave; s'endormir et leur imagination,
+&eacute;chauff&eacute;e par un repas excellent, les fit assister
+&agrave; des sc&egrave;nes &eacute;tranges qui auraient pu, &agrave; elles
+seules, d&eacute;frayer tout un conte d'Hoffmann.</p>
+
+<p>L&eacute;on voyait la tour de Norrey s'allonger, se
+coiffer d'une immense pyramide et commencer
+autour de lui une ronde d&eacute;vergond&eacute;e&nbsp;; Victor
+voyait avec effroi la servante de M. Landry s'approcher
+de son tableau du <i>Quos ego</i>, arracher
+le poisson que Neptune tenait &agrave; la main et le
+jeter dans la po&ecirc;le &agrave; frire.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient encore sous l'impression du cauchemar,
+lorsqu'on frappa &agrave; leur porte. Ils se
+r&eacute;veill&egrave;rent en sursaut. M. Landry venait d'entrer
+dans la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; comme je dormais autrefois&nbsp;! dit l'ex-magistrat
+en souriant. Aussi m'est-il arriv&eacute; souvent
+de manquer le d&eacute;part des voitures.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! la voiture serait pass&eacute;e&nbsp;? s'&eacute;cri&egrave;rent
+les deux jeunes gens en sautant &agrave; bas du lit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui. Vous &ecirc;tes mes prisonniers.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et le ge&ocirc;lier n'aurait pas besoin de fermer
+les portes pour nous retenir, r&eacute;pondit L&eacute;on, si
+le peu de temps dont nous pouvons disposer ne
+nous faisait un devoir de partir aujourd'hui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais la voiture&nbsp;? objecta M. Landry.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous n'avons pas les mollets aristocratiques
+du marquis de la Seigli&egrave;re, dit Victor&nbsp;; mais
+nos jambes sont solides. Nous irons &agrave; pied.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors je vous accompagnerai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous n'y consentirons jamais...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'exercice est salutaire &agrave; tout &acirc;ge, interrompit
+M. Landry. Pendant que vous ach&egrave;verez
+votre toilette, j'improviserai un d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Trois heures apr&egrave;s, nos voyageurs arrivaient
+aux premi&egrave;res maisons de St-L&eacute;ger. M. Landry
+s'arr&ecirc;ta et saisit avec &eacute;motion les mains des deux
+artistes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ici qu'il faut nous s&eacute;parer, dit-il tristement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D&eacute;j&agrave;&nbsp;! s'&eacute;cria Victor.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes fatigu&eacute;&nbsp;? dit L&eacute;on.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il m'est p&eacute;nible de vous quitter, r&eacute;pondit
+M. Landry, car je commen&ccedil;ais &agrave; vous aimer. Je
+me serais bient&ocirc;t arrog&eacute; le droit de vous donner
+des conseils&nbsp;; de vous dire, &agrave; vous, L&eacute;on, de
+combattre avec &eacute;nergie votre malheureuse disposition
+au d&eacute;couragement&nbsp;; &agrave; vous, Victor, de
+savoir mettre parfois un frein &agrave; votre imagination.
+Mais il ne faut pas y songer. H&eacute;las&nbsp;! mes
+amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se
+dire qu'on ne voudrait jamais se quitter et se
+quitter aussit&ocirc;t, n'est-ce pas la vie&nbsp;? Nous aurions
+le ciel sur la terre si les &acirc;mes qui sympathisent
+entre elles n'&eacute;taient jamais condamn&eacute;es &agrave; se s&eacute;parer.
+Encore&nbsp;! ajouta M. Landry, en allongeant
+le bras dans la direction du cimeti&egrave;re de St-L&eacute;ger,
+encore doit-on se croire heureux, lorsque
+la mort n'est pas la cause d'une cruelle s&eacute;paration.</p>
+
+<p>Les deux artistes n'insist&egrave;rent pas davantage
+pour retenir M. Landry.</p>
+
+<p>Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage
+un souvenir douloureux.</p>
+
+<p>Ils lui serr&egrave;rent une derni&egrave;re fois la main, lui
+dirent un dernier adieu et se remirent tristement
+en route.</p>
+
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br>
+
+<a name="L'HOTEL_FORTUNE"></a><h2><b>L'H&Ocirc;TEL FORTUN&Eacute;</b></h2>
+<br><br><br><br>
+
+<a name="HOTEL_I"></a><h2>I</h2>
+
+<h2>Le R&ecirc;ve.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>A moiti&eacute; route environ de Caen &agrave; Bayeux, le
+voyageur qui se dirige vers cette derni&egrave;re ville
+rencontre sur la droite, au bas de deux c&ocirc;tes
+assez roides, une maison dont la fa&ccedil;ade, tourn&eacute;e
+du c&ocirc;t&eacute; du chemin, regarde une prairie qui
+semble s'&eacute;tendre &agrave; perte de vue dans la direction
+d'Audrieu. Le site n'a rien d'enchanteur&nbsp;; mais il
+a cela de bon qu'il repose un peu les yeux de
+l'aspect monotone des terres en labour.</p>
+
+<p>Tout un peuple d'animaux domestique s'agite
+et murmure dans la cour qui s&eacute;pare la ferme
+du grand chemin. Dans une mare aliment&eacute;e par
+un petit ruisseau, les canards jouissent des d&eacute;lices
+du bain, tandis que les porcs, moins d&eacute;licats,
+disparaissent jusqu'au grouin dans la
+bourbe noire des engrais. Ailleurs les oies dorment
+tranquillement sur une patte, le cou repli&eacute;
+et cach&eacute; sous l'aile, dans le voisinage d'un
+dindon qui fait la roue aupr&egrave;s de sa femelle.
+Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une
+souris avant de lui donner le dernier coup de
+dent. Aupr&egrave;s de la barri&egrave;re, c'est un chien de
+garde qui tend sa cha&icirc;ne en aboyant.</p>
+
+<p>Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce
+mouvement, un &acirc;ne ne semble pr&eacute;occup&eacute; que
+du soin de se laisser vivre. Il r&ecirc;ve, bien d&eacute;cid&eacute;
+&agrave; n'abandonner sa m&eacute;ditation que lorsqu'on l'y
+contraindra par la violence. Mais voil&agrave; que l'apparition
+de la redoutable ma&icirc;tresse Gilles vient
+jeter l'alarme dans son coeur. Rien &agrave; l'ext&eacute;rieur
+ne trahit son &eacute;motion&nbsp;; il demeure impassible.
+Mais tout porte &agrave; croire qu'il a perdu le fil de
+ses id&eacute;es&nbsp;; l'&eacute;tude de la philosophie exigeant une
+parfaite possession de soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! s'&eacute;crie la grosse fermi&egrave;re avec &eacute;tonnement,
+Jacquot est d&eacute;j&agrave; revenu des champs&nbsp;!
+Il est m&ecirc;me d&eacute;brid&eacute;, comme si cette paresseuse
+d'&Eacute;lisabeth s'&eacute;tait lev&eacute;e avant le jour pour aller
+traire les vaches&nbsp;!... C'est &agrave; n'y pas croire&nbsp;!</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se
+renversait en arri&egrave;re pour chercher des yeux
+une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne
+d'Audrieu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth&nbsp;! &Eacute;lisabeth&nbsp;! cria ma&icirc;tresse Gilles
+d'une voix qui retentit dans la cour et dans tous
+les coins de la maison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que voulez-vous, ma&icirc;tresse&nbsp;? demanda une
+jolie jeune fille qui pencha la moiti&eacute; du corps
+en dehors de la fen&ecirc;tre de la mansarde.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes bien matinale aujourd'hui&nbsp;! r&eacute;pondit
+ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait
+ses raisons pour voir une ironie dans ces simples
+paroles... je suis pr&ecirc;te &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s-bien&nbsp;! vous ferez maintenant deux toilettes
+comme les dames de la ville, r&eacute;pliqua la
+fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'habille pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Par l'&acirc;me de feu ma m&egrave;re&nbsp;! j'aurais d&ucirc;
+m'en douter&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles avec col&egrave;re&nbsp;;
+la paresseuse&nbsp;!... la paresseuse&nbsp;!</p>
+
+<p>Tandis que la fermi&egrave;re exhalait sa rage dans
+de v&eacute;h&eacute;mentes impr&eacute;cations, &Eacute;lisabeth s'empressait
+de descendre et entrait dans la cour.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Me voil&agrave;, dit la jeune fille en s'avan&ccedil;ant
+timidement vers sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous voil&agrave;&nbsp;! vous voil&agrave;&nbsp;! Vous attendez
+peut-&ecirc;tre qu'on vous complimente&nbsp;? reprit ma&icirc;tresse
+Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente
+colombe qui se l&egrave;ve deux heures apr&egrave;s
+le soleil pour aller traire les vaches&nbsp;! Vous n'&ecirc;tes
+qu'une fain&eacute;ante, une propre &agrave; rien, qui n'a pas
+honte de voler le pain d'honn&ecirc;tes gens&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma&icirc;tresse, j'&eacute;tais souffrante...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Souffrante&nbsp;? jour de Dieu&nbsp;! c'est par trop
+risible&nbsp;! Est-ce que je vous paye dix &eacute;cus tous
+les ans, &agrave; la Saint-Clair, pour que vous soyez
+souffrante&nbsp;? s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles avec indignation.
+Il n'y a que les gens riches qui aient
+le temps d'&ecirc;tre malades,&nbsp;&mdash;&nbsp;entendez-vous&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;mais
+les gens de votre esp&egrave;ce doivent bien se
+porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,
+moi&nbsp;? continua ma&icirc;tresse Gilles en appuyant
+fi&egrave;rement ses deux poings sur ses hanches, de
+mani&egrave;re &agrave; faire ressortir sa large poitrine. Ai-je
+jamais recul&eacute; devant la besogne ou regrett&eacute; que
+la moisson f&ucirc;t trop abondante&nbsp;? Ai-je bonne mine,
+oui ou non&nbsp;? Voil&agrave; pourtant soixante ans que je
+me passe du m&eacute;decin&nbsp;; et j'esp&egrave;re bien que ce ne
+sera pas lui qui me fera mourir. Le lendemain
+du jour o&ugrave; je mis mon gros Germain au monde,
+je ramassais de la luzerne pour les chevaux&nbsp;; et
+c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce
+que, si vous savez &ecirc;tre coquette avec les gar&ccedil;ons,
+vous n'apprendrez jamais comment il faut
+travailler pour &eacute;lever sa petite famille et lui
+laisser du pain tout cuit quand le bon Dieu nous
+appelle l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur
+subite, &Eacute;lisabeth courba la t&ecirc;te et se mit &agrave;
+pleurer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Des larmes maintenant&nbsp;! s'&eacute;cria la fermi&egrave;re.
+Ah&nbsp;! pleurez donc&nbsp;; et croyez que je vais vous
+plaindre&nbsp;!... Vous ne connaissez pas ma&icirc;tresse
+Gilles, allez&nbsp;!... Je ne voudrais pourtant pas
+donner &agrave; entendre que je ne saurais pas m'attendrir
+&agrave; l'occasion&nbsp;: j'ai piti&eacute; des boiteux, des
+manchots et surtout des aveugles. Mais quand
+on a, comme vous, ses jambes et ses bras, on
+n'a pas le droit de mendier&nbsp;; car autant vaudrait
+demander l'aum&ocirc;ne que de ne pas faire sa besogne&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma&icirc;tresse Gilles, r&eacute;pondit &Eacute;lisabeth en s'essuyant
+les yeux du coin de son tablier, je tiens
+&agrave; gagner le pain que je mange...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On ne s'en aper&ccedil;oit gu&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si je viens de pleurer, c'est uniquement
+le souvenir de ma m&egrave;re...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce n'est pas un mal de penser &agrave; sa m&egrave;re,
+interrompit ma&icirc;tresse Gilles sur un ton moins
+rude&nbsp;; mais il faut choisir le moment. Allons,
+voil&agrave; d&eacute;j&agrave; trop de bavardage&nbsp;; il est temps de
+partir et je veux bien vous aider &agrave; seller Jacquot...
+Mais o&ugrave; diable est-il&nbsp;? Je suis s&ucirc;re de
+l'avoir vu l&agrave;, &agrave; deux pas de moi, il n'y a pas
+cinq minutes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'aper&ccedil;ois, dit &Eacute;lisabeth en allongeant
+le doigt dans la direction d'une charrette plac&eacute;e
+&agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la cour.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se cache&nbsp;!... Il est aussi paresseux que
+vous, dit ma&icirc;tresse Gilles. Mais nous allons le
+saisir entre la charrette et la haie du jardin...
+Courez vite.</p>
+
+<p>La jeune fille essaya d'ex&eacute;cuter les ordres de
+la fermi&egrave;re. Mais elle fut bient&ocirc;t oblig&eacute;e de s'arr&ecirc;ter.
+Elle sentait que les jambes lui manquaient,
+et elle appuya la main contre son coeur, de mani&egrave;re
+&agrave; en comprimer les battements. Ce que
+voyant, ma&icirc;tre Jacquot, en tacticien consomm&eacute;,
+laissa ma&icirc;tresse Gilles s'approcher &agrave; deux pas
+de lui, s'embarrasser les jambes dans les bras
+de la voiture et tendre la main pour le saisir par
+le cou. Aussit&ocirc;t il ne fit qu'un bond et d&eacute;campa,
+par l'espace qui restait libre, entre la haie du
+jardin et la charrette. Ma&icirc;tresse Gilles poussa
+un cri de col&egrave;re en apercevant Jacquot qui faisait
+de joyeuses gambades au milieu de la cour.
+Mais le malin animal avait tort de se r&eacute;jouir
+sit&ocirc;t de sa victoire. Un gar&ccedil;on de ferme, qui
+revenait des champs, le surprit par derri&egrave;re, le
+saisit fortement &agrave; la croupe et le tint dans cette
+position humiliante jusqu'&agrave; ce que ma&icirc;tresse
+Gilles et &Eacute;lisabeth eussent apport&eacute; les cannes<span class="noteref">[1]</span>
+&agrave; lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on
+lui passa dans les dents.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: La <i>canne</i> est un grand vase en cuivre dont on se sert en basse Normandie pour traire les vaches.]</blockquote>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et surtout que je ne vous voie pas monter
+sur Jacquot&nbsp;! dit s&eacute;v&egrave;rement ma&icirc;tresse Gilles en
+mettant les guides dans les mains de la jeune
+fille. Les vaches ne sont pas si loin que vous ne
+puissiez aller &agrave; pied.</p>
+
+<p>Trop prudente pour r&eacute;pondre et trop fi&egrave;re
+pour recevoir des ordres humiliants, &Eacute;lisabeth
+prit le parti le plus sage en feignant de ne pas
+avoir entendu la derni&egrave;re injonction de sa ma&icirc;tresse.
+Elle passa les guides &agrave; son bras et s'empressa
+de gagner la grande route, en tirant
+derri&egrave;re elle le r&eacute;calcitrant Jacquot. Lorsque la
+jeune fille fut arriv&eacute;e au haut de la c&ocirc;te, moiti&eacute;
+pour reprendre haleine, moiti&eacute; pour s'abandonner
+&agrave; ses tristes pens&eacute;es, elle s'arr&ecirc;ta &agrave; l'entr&eacute;e
+du petit chemin qui devait la conduire
+dans l'herbage o&ugrave; paissaient les vaches&nbsp;; et,
+s'appuyant les coudes sur le dos de Jacquot,
+enchant&eacute; du r&eacute;pit qu'on voulait bien lui accorder,
+elle se prit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Un vieux ch&ecirc;ne, qui se
+dressait sur la cr&ecirc;te du foss&eacute; et se penchait sur
+la route, prot&eacute;geait la jeune fille contre les
+rayons d&eacute;j&agrave; br&ucirc;lants du soleil. Les yeux d'&Eacute;lisabeth
+suivaient tristement les nuages cotonneux
+qui effa&ccedil;aient de temps &agrave; autre le bleu du
+ciel. Comme eux, sa pens&eacute;e traversait l'espace
+et cherchait la terre regrett&eacute;e, le pays o&ugrave; s'&eacute;taient
+pass&eacute;es ses jeunes ann&eacute;es. Elle revoyait
+la maison o&ugrave; filait sa m&egrave;re, o&ugrave; son p&egrave;re, revenu
+de sa rude journ&eacute;e de travail, la soulevait dans
+ses bras pour la porter &agrave; ses l&egrave;vres et oublier sa
+fatigue dans ce doux baiser paternel. Tout &agrave;
+coup le refrain d'une ronde champ&ecirc;tre la fit
+tressaillir au milieu de son isolement, comme le
+bruit d'une arme &agrave; feu r&eacute;veille les &eacute;chos d'une
+solitude. Elle se retourna et aper&ccedil;ut une vach&egrave;re
+qui sortait du champ voisin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, &Eacute;lisabeth, dit cette fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, Fran&ccedil;oise, r&eacute;pondit-elle. Vous
+m'avez fait bien peur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique
+je n'aie pas un si bel amoureux que vous,
+reprit Fran&ccedil;oise avec une nuance de jalousie.
+Au surplus, je ne m'en plains pas&nbsp;; car, &agrave; ce jeu-l&agrave;,
+on perd souvent sa tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Viens, Jacquot, dit &Eacute;lisabeth en tirant l'&acirc;ne
+par la bride.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes bien fi&egrave;re maintenant&nbsp;! continua
+Fran&ccedil;oise avec un m&eacute;chant sourire. Vous avez
+l'air de fuir le monde et vous ne venez plus
+danser, le soir, sous les grands marronniers.
+Vous avez pourtant la taille plus fine que moi&nbsp;;
+vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth d&eacute;tourna la t&ecirc;te, car elle se sentait
+horriblement rougir. Elle s'&eacute;loigna le plus vite
+possible, entra&icirc;nant Jacquot qui ne comprenait
+rien &agrave; ce changement subit d'allure. Fran&ccedil;oise
+la poursuivait encore de ses railleries. &Eacute;lisabeth
+h&acirc;ta le pas et, lorsqu'elle fut arriv&eacute;e pr&egrave;s
+de la barri&egrave;re de l'herbage o&ugrave; reposaient ses
+vaches, elle se prit &agrave; pleurer am&egrave;rement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, que je suis malheureuse&nbsp;! dit-elle&nbsp;:
+me voil&agrave; forc&eacute;e de rougir devant Fran&ccedil;oise,
+qui passe pour la plus mauvaise fille du pays.
+Je suis donc perdue&nbsp;! je n'ai plus qu'&agrave; mourir,
+si, malgr&eacute; mes pr&eacute;cautions, je n'ai pu cacher...
+Mon Dieu&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! que vais-je devenir&nbsp;?</p>
+
+<p>Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement
+bien connu de ses vaches qui l'avaient
+aper&ccedil;ue, pr&egrave;s de la barri&egrave;re, et attendaient impatiemment
+qu'on vint les d&eacute;barrasser de leur
+fardeau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les pauvres b&ecirc;tes&nbsp;! ne croirait-on pas
+qu'elles m'appellent&nbsp;? se dit &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>Elle essuya ses larmes, ouvrit la barri&egrave;re et
+entra dans l'herbage, suivie de Jacquot, qui ne
+se contenta pas de tondre du pr&eacute; la largeur de
+sa langue. Les vaches quitt&egrave;rent le bas de l'herbage
+pour venir &agrave; la rencontre de la jeune fille.
+&Eacute;lisabeth vit une preuve d'attention dans cet
+empressement, qu'il &eacute;tait plus simple d'attribuer
+au besoin qu'elles ressentaient d'&ecirc;tre d&eacute;livr&eacute;es
+du trop plein de leurs mamelles. Mais au
+coeur bless&eacute; tout est sujet de consolation, et
+ceux qui ont &agrave; se plaindre des hommes trouvent
+souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils
+ont l'habitude de donner aux animaux. Dans les
+jours tranquilles, on ne songe gu&egrave;re &agrave; son chien
+que pour lui jeter, d'une fa&ccedil;on peu polie, les
+quelques bribes qui composent son d&icirc;ner&nbsp;; mais,
+vienne un jour d'affliction, l'animal d&eacute;laiss&eacute;
+devient un bon serviteur&nbsp;; on s'aper&ccedil;oit alors,
+mais alors seulement, qu'il lit votre douleur
+dans vos yeux, qu'il a ses jappements de joie
+ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'all&eacute;gresse
+ou de d&eacute;sespoir&nbsp;; on aime sa taciturnit&eacute;
+et ses airs m&eacute;lancoliques&nbsp;; on le rapproche de
+soi, on lui donne les morceaux les plus d&eacute;licats
+de sa table, on le caresse affectueusement&nbsp;; on
+lui parle m&ecirc;me de ses maux, comme s'il pouvait
+vous comprendre. Ces vers&nbsp;:</p>
+
+
+<blockquote>
+&laquo;&nbsp;O mon chien&nbsp;! Dieu sait seul la distance entre nous&nbsp;;<br>
+&nbsp;&nbsp;Seul, il sait quel degr&eacute; de l'&eacute;chelle de l'&ecirc;tre<br>
+&nbsp;&nbsp;S&eacute;pare ton instinct de l'&acirc;me de ton ma&icirc;tre&nbsp;!...&nbsp;&raquo;
+</blockquote>
+
+<p class="noind">ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas
+dits s'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; malheureux. &Eacute;lisabeth
+ob&eacute;issait donc &agrave; cette loi myst&eacute;rieuse de notre
+&ecirc;tre, qui nous fait trouver, aux temps de pers&eacute;cution,
+un v&eacute;ritable plaisir dans la soci&eacute;t&eacute;
+des animaux. Tous les jours elle allait traire ses
+vaches, et l'id&eacute;e ne lui &eacute;tait pas encore venue
+que ces pauvres b&ecirc;tes lui &eacute;taient reconnaissantes
+des soins qu'elle leur donnait. Maintenant,
+il lui semblait qu'elles la regardaient avec affection&nbsp;;
+elle passait la main sur leur museau humide,
+elle leur parlait comme &agrave; de vieilles amies
+dont elle aurait m&eacute;connu jusque-l&agrave; les bons sentiments.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvres b&ecirc;tes&nbsp;! disait-elle&nbsp;; vous, du moins,
+vous ne faites de mal &agrave; personne.</p>
+
+<p>Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes
+cannes de cuivre qui reluisaient au soleil, tandis
+que les bons animaux se battaient les flancs de
+leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque
+sa besogne fut achev&eacute;e, lorsqu'elle voulut
+remettre les cannes dans les hottes de bois que
+l'&acirc;ne portait sur son dos, &Eacute;lisabeth s'aper&ccedil;ut
+que Jacquot &eacute;tait all&eacute; brouter les jeunes pousses
+de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau
+appeler, crier, Jacquot fit la sourde oreille.
+Alors elle courut du c&ocirc;t&eacute; de l'animal indocile.
+Mais bient&ocirc;t ses forces la trahirent&nbsp;; car le terrain
+allait en montant, la chaleur augmentait
+de minute en minute, et elle sentait de grosses
+gouttes de sueur qui roulaient le long de ses
+joues. Elle s'assit sur l'herbe pour reprendre haleine.
+Mais il se fit en elle une si grande lassitude
+qu'elle se coucha sur le c&ocirc;t&eacute;, son bras
+gauche repli&eacute; sous sa t&ecirc;te. Une brise chaude
+courait dans les herbes, apr&egrave;s avoir pass&eacute; dans
+les grands arbres, dont les feuilles bruissaient
+comme de petites vagues qui viennent mourir
+au rivage&nbsp;; un doux bourdonnement d'insectes
+s'&eacute;chappait des haies voisines&nbsp;; la terre &eacute;tait
+br&ucirc;lante, l'air &eacute;tait rempli de vagues murmures,
+tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne
+tarda pas &agrave; s'endormir sous la vo&ucirc;te d'azur.</p>
+
+<p>Qui pourra d&eacute;terminer l'instant de raison o&ugrave;
+commence le sommeil, o&ugrave; finit la veille&nbsp;? Qui
+pourra dire ce qui distingue le r&ecirc;ve de la r&ecirc;verie&nbsp;?
+s'ils sont s&eacute;par&eacute;s par un ab&icirc;me, ou s'ils
+sont unis &eacute;troitement&nbsp;?... &Eacute;lisabeth s'&eacute;tait report&eacute;e
+par la pens&eacute;e aux jours de son enfance&nbsp;;
+on l'interrompt dans sa r&ecirc;verie, elle dit adieu
+au monde des songes, elle marche, elle agit, elle
+fait sa t&acirc;che journali&egrave;re, puis elle se repose&nbsp;; et,
+sit&ocirc;t que le sommeil a ferm&eacute; ses yeux, la voil&agrave;
+de nouveau dans la maison de son p&egrave;re. Le
+temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle
+avait vu prendre &agrave; la premi&egrave;re moisson dont
+elle e&ucirc;t gard&eacute; le souvenir. Sa m&egrave;re ne file plus
+pr&egrave;s du foyer demi-&eacute;teint, dont elle remuait les
+cendres pour pr&eacute;parer le repas du soir. C'est
+&Eacute;lisabeth qui remplit la petite chambre de son
+mouvement, c'est elle qui nettoie l'aire, c'est
+elle qui ranime le feu mourant, c'est elle qui va
+chercher les l&eacute;gumes dans le jardin, c'est elle
+qui console et qui soigne son vieux p&egrave;re invalide&nbsp;;
+car il s'est pass&eacute; de grands &eacute;v&eacute;nements
+depuis qu'&Eacute;lisabeth est devenue jeune fille, et,
+comme les empires, les chaumi&egrave;res ont aussi
+leurs r&eacute;volutions. La m&egrave;re d'&Eacute;lisabeth repose
+sous le vieil if du cimeti&egrave;re&nbsp;; son p&egrave;re n'a plus
+la force de travailler&nbsp;; c'est &agrave; elle de le nourrir.
+Mais, comme elle ne trouve pas de place dans
+le village, il faut s'expatrier. Aussi, par une
+belle matin&eacute;e de juillet, voil&agrave; qu'&Eacute;lisabeth sort
+de la pauvre maison en donnant le bras au
+vieillard. Ils se dirigent lentement vers une
+grande avenue o&ugrave; la foule afflue. C'est l&agrave; que,
+de tous les environs, accourent les jeunes paysans
+qui vendent leur travail aux fermiers. &Eacute;lisabeth
+se m&ecirc;le au groupe des jeunes filles, et, comme
+ses compagnes, elle porte un bouquet &agrave; son corsage
+pour indiquer qu'elle veut entrer en condition&nbsp;;
+il y a toujours des fleurs pour cacher
+les mis&egrave;res de la vie. Un beau jeune homme
+s'arr&ecirc;te devant elle, la consid&egrave;re un instant, puis
+s'adresse au vieillard et r&egrave;gle avec lui les conditions
+du march&eacute;. C'est le fils d'un riche fermier
+de Sainte-Croix&nbsp;; son p&egrave;re l'a charg&eacute; de lui
+ramener une servante pour traire les vaches&nbsp;;
+&Eacute;lisabeth para&icirc;t pouvoir remplir ces fonctions.
+Le jeune homme monte sur sa bonne jument
+normande et fait asseoir la jeune fille derri&egrave;re
+lui. Le vieux p&egrave;re embrasse encore une fois sa
+fille et, avant de regagner sa maison d&eacute;serte, il
+jette un dernier regard au fils du fermier, regard
+o&ugrave; se peignaient toutes ses angoisses et qui disait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Je te confie mon enfant, c'est mon bien
+le plus pr&eacute;cieux&nbsp;; respecte-la comme tu respecterais
+ta soeur&nbsp;; le bon Dieu saura bien t'en
+r&eacute;compenser&nbsp;!&nbsp;&raquo; Puis la jument prend son trot
+habituel, emportant le dernier lien qui rattachait
+le vieillard &agrave; la vie... &Eacute;lisabeth avait le coeur
+gros et faisait de grands efforts pour retenir ses
+larmes. Son compagnon de route respecta sa
+douleur&nbsp;; il ne se retourna pas une seule fois
+pendant toute la dur&eacute;e du voyage&nbsp;; et c'&eacute;tait
+chose vraiment singuli&egrave;re de voir ces deux
+jeunes gens si pr&egrave;s l'un de l'autre, et pourtant
+si indiff&eacute;rents, comme s'ils eussent ignor&eacute; que
+Dieu leur avait r&eacute;parti la jeunesse et la beaut&eacute;.
+Mais les jours se succ&eacute;d&egrave;rent, et la grande douleur
+s'effa&ccedil;a. Puis vint le temps de la moisson&nbsp;;
+les bl&eacute;s &eacute;taient superbes, abondants. Aussi quel
+mouvement, et comme la sueur roulait sur les
+joues, et comme on apportait de la ga&icirc;t&eacute; aux
+repas qu'on prenait en plein air&nbsp;! Ma&icirc;tres et domestiques
+vivaient dans une douce familiarit&eacute;.
+M&ecirc;mes travaux, m&ecirc;mes peines, m&ecirc;me table&nbsp;!
+c'&eacute;tait la famille du temps des rois pasteurs&nbsp;;
+c'&eacute;tait l'&eacute;galit&eacute; dans toute sa pl&eacute;nitude. Souvent
+la m&ecirc;me coupe de terre servait &agrave; deux convives,
+et le breuvage n'en paraissait pas plus amer &agrave;
+Germain quand les l&egrave;vres d'&Eacute;lisabeth s'y &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; tremp&eacute;es. &Eacute;lisabeth &agrave; son tour ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher de comparer Germain aux choses
+qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux
+de Germain &eacute;taient plus blonds que les
+&eacute;pis dor&eacute;s, et elle trouvait que les yeux de Germain
+&eacute;taient d'un plus bel azur que le bleu du
+ciel... Puis vinrent les veill&eacute;es&nbsp;; le vieillard s'asseyait
+sous la grande chemin&eacute;e et rappelait &agrave;
+ses contemporains les choses de son temps, et
+tous riaient &agrave; ces doux souvenirs. Mais Germain
+et &Eacute;lisabeth ne riaient pas&nbsp;; ils se regardaient,
+tout en feignant d'&eacute;couter&nbsp;; puis, quand l'histoire
+avait &eacute;t&eacute; reprise, abandonn&eacute;e et reprise une
+derni&egrave;re fois, quand le narrateur s'endormait &agrave;
+la suite de son auditoire, le fils du riche fermier
+et la pauvre servante s'&eacute;chappaient sans bruit...
+Puis vinrent les beaux jours, et l'on dansa sous
+les grands marronniers du village&nbsp;; mais &Eacute;lisabeth
+ne s'y montra pas&nbsp;; les cris de joie l'attristaient...</p>
+
+<p>Et l&agrave; sans doute finissaient les souvenirs heureux,
+pour faire place &agrave; des pens&eacute;es qui &eacute;treignaient
+cruellement la jeune fille endormie&nbsp;; car
+sa respiration devenait haletante, son sein se
+soulevait par bonds in&eacute;gaux, et sa main se crispait
+comme si elle e&ucirc;t voulu repousser avec force
+l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontr&egrave;rent
+un obstacle. &Eacute;lisabeth se r&eacute;veilla en
+sursaut et aper&ccedil;ut le gros chien de la ferme,
+qui semblait trouver, &agrave; lui passer la langue sur
+le visage, le plaisir que prend un enfant gourmand
+&agrave; l&eacute;cher un bouquet de fraises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne te g&ecirc;nes pas, mon bon Fid&egrave;le, dit
+&Eacute;lisabeth en s'amusant &agrave; m&ecirc;ler ses doigts dans
+les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as
+rendu un v&eacute;ritable service en me r&eacute;veillant&nbsp;; car
+je r&ecirc;vais des choses bien tristes&nbsp;!... Ah&nbsp;! tu regardes
+de c&ocirc;t&eacute;&nbsp;?... Ton ma&icirc;tre ne doit pas &ecirc;tre
+loin. En effet, le voil&agrave;.</p>
+
+<p>La jeune fille se leva et repoussa doucement le
+chien, qui s'en alla rejoindre son ma&icirc;tre pour
+le pr&eacute;c&eacute;der de nouveau en aboyant joyeusement.
+Elle attacha l'extr&eacute;mit&eacute; de son tablier &agrave;
+sa ceinture et alla prendre une des cannes &agrave; lait
+qu'elle posa sur son &eacute;paule. Germain &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faites-vous l&agrave;, &Eacute;lisabeth&nbsp;? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous le voyez&nbsp;: je remplis ma t&acirc;che de tous
+les jours.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand je suis arriv&eacute;, vous &eacute;tiez assise, et
+vous vous &ecirc;tes lev&eacute;e subitement &agrave; mon approche...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comme doit le faire une pauvre servante
+lorsqu'elle est sous l'oeil du ma&icirc;tre, interrompit
+&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez-vous que je veuille vous reprocher
+de vous &ecirc;tre repos&eacute;e&nbsp;?... &Eacute;lisabeth, &Eacute;lisabeth&nbsp;!
+depuis quelques jours j'ai dout&eacute; de vous&nbsp;; je vous
+ai vue plus d'une fois me lancer des regards o&ugrave;
+se peignait plut&ocirc;t la haine que l'amiti&eacute;. Je ne
+m'&eacute;tais donc pas tromp&eacute;&nbsp;! vous m'en voulez&nbsp;?
+vous ne m'aimez plus&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon coeur n'a pas chang&eacute;, r&eacute;pondit
+&Eacute;lisabeth&nbsp;; mais on m'a fait comprendre la distance
+qu'il y a entre nous. Vous &ecirc;tes mon ma&icirc;tre,
+je suis votre servante&nbsp;; vous avez le droit de me
+surveiller et de me gronder quand j'oublie mes
+devoirs.</p>
+
+<p>La jeune fille appuya la courroie de la canne
+contre sa t&ecirc;te et fit quelques pas en pliant sous
+son fardeau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth&nbsp;! s'&eacute;cria Germain avec un accent
+douloureux, vos yeux sont rouges&nbsp;: vous avez
+pleur&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne dis pas non&nbsp;; mais il n'est pas d&eacute;fendu
+&agrave; une servante de pleurer, pourvu qu'elle fasse
+sa besogne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au nom du ciel&nbsp;! ne me parlez pas ainsi,
+reprit Germain en essayant d'arr&ecirc;ter la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-moi, r&eacute;pondit-elle&nbsp;; on va trouver
+que je suis rest&eacute;e trop longtemps aux champs.
+Je serai grond&eacute;e. On m'a d&eacute;j&agrave; reproch&eacute; ce matin
+de voler le pain que je mange.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui a pu dire cela&nbsp;? s'&eacute;cria Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre m&egrave;re, dit &Eacute;lisabeth. Vous voyez bien
+que vous avez tort de vous int&eacute;resser &agrave; une voleuse&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, &Eacute;lisabeth, ne vous f&acirc;chez pas
+ainsi. Vous n'ignorez pas que ma m&egrave;re est un
+peu vive...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne l'ignore pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au fond, c'est une bonne femme...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'en doute pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et, malgr&eacute; ses brutalit&eacute;s, elle vous aime.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... qui aime bien ch&acirc;tie bien, dit &Eacute;lisabeth
+avec amertume.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle vous excuserait, si elle connaissait
+votre &eacute;tat de souffrance...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle ne le saura jamais, s'&eacute;cria &Eacute;lisabeth&nbsp;;
+j'aimerais mieux tomber morte &agrave; cette place que
+de faire un pareil aveu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis
+le vrai coupable, si j'allais me jeter aux pieds
+de ma m&egrave;re, lui avouer notre faute, lui demander
+pardon pour vous et pour moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle vous pardonnerait, Germain, car elle
+est votre m&egrave;re&nbsp;; mais elle me mettrait honteusement
+&agrave; la porte... Oh&nbsp;! que cela ne vous surprenne
+point, ajouta &Eacute;lisabeth en remarquant le
+mouvement d'indignation du jeune homme&nbsp;; la
+sc&egrave;ne qui s'est pass&eacute;e ce matin entre votre m&egrave;re
+et moi m'a ouvert les yeux. Malheur &agrave; moi d'avoir
+&eacute;t&eacute; jeune&nbsp;! malheur &agrave; moi d'avoir manqu&eacute;
+d'exp&eacute;rience&nbsp;! Je ne devais pas accepter les fleurs
+que vous m'apportiez&nbsp;; je ne devais pas m'apercevoir
+que vous me regardiez avec tendresse&nbsp;;
+je ne devais pas vous savoir gr&eacute; des attentions
+que vous aviez pour moi, des peines que vous
+m'&eacute;pargniez&nbsp;; je ne devais pas surtout vous laisser
+voir ma reconnaissance, ni vous avouer ma
+pr&eacute;f&eacute;rence pour vous, ni vous sourire, non&nbsp;!
+Germain, je ne devais pas vous aimer, parce
+que vous &eacute;tiez mon ma&icirc;tre&nbsp;! Malheur &agrave; moi&nbsp;! car
+vous &ecirc;tes riche et vos parents voudront vous
+marier &agrave; une riche fermi&egrave;re. Et vous aurez beau
+dire que vous m'aimez, on ne vous &eacute;coutera pas&nbsp;;
+et vous aurez beau chercher &agrave; me retenir pr&egrave;s
+de vous, moi je vous fuirai, parce que si je c&eacute;dais
+&agrave; vos instances, on m'accuserait de vous avoir
+aim&eacute; pour votre fortune. Vous-m&ecirc;me, vous le
+croiriez peut-&ecirc;tre plus tard... O ma m&egrave;re&nbsp;! Si
+j'avais eu ma m&egrave;re pr&egrave;s de moi, si elle avait
+exist&eacute; seulement&nbsp;! L'id&eacute;e de me repr&eacute;senter
+devant elle apr&egrave;s ma faute me l'e&ucirc;t fait &eacute;viter...
+car elle m'avait &eacute;lev&eacute;e honn&ecirc;tement, et je n'&eacute;tais
+pas n&eacute;e mauvaise. Mais Dieu me l'a enlev&eacute;e
+trop t&ocirc;t, et le souvenir des morts n'est pas assez
+puissant pour nous arr&ecirc;ter... O ma m&egrave;re&nbsp;! ma
+m&egrave;re&nbsp;! que n'&eacute;tiez-vous-l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>Germain &eacute;tait profond&eacute;ment &eacute;mu. Il s'approcha
+de la jeune fille, prit une de ses mains dans
+les siennes et lui dit avec une rude franchise&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth, regardez-moi bien... Je vous
+aime et vous pouvez compter sur moi&nbsp;!</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens tomb&egrave;rent dans les bras
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Cependant Jacquot s'&eacute;tait rapproch&eacute; insensiblement
+du groupe form&eacute; par le chien et par les
+deux amants. Il eut la malheureuse id&eacute;e de vouloir
+se mirer de trop pr&egrave;s dans la canne &agrave; lait,
+et Fid&egrave;le, qui avait un merveilleux instinct pour
+d&eacute;fendre la propri&eacute;t&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;a en aboyant &agrave; la
+t&ecirc;te du voleur. Germain se retourna, aper&ccedil;ut
+l'&acirc;ne et l'arr&ecirc;ta par le cou au moment o&ugrave; il s'appr&ecirc;tait
+&agrave; fuir. Puis, apr&egrave;s avoir plac&eacute; les cannes
+&agrave; lait dans les hottes de bois, il invita &Eacute;lisabeth
+&agrave; monter sur l'&acirc;ne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne monterai pas, dit &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S&eacute;rieusement&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes fatigu&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en conviens&nbsp;; mais votre m&egrave;re m'a d&eacute;fendu
+de monter sur Jacquot.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Encore ma m&egrave;re&nbsp;! dit Germain en haussant
+l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules. C'est un tort de ne voir
+jamais que le mauvais c&ocirc;t&eacute; des choses, ma ch&egrave;re
+&Eacute;lisabeth. Ma m&egrave;re n'est pas m&eacute;chante&nbsp;; elle a
+le d&eacute;faut de tenir trop rigoureusement &agrave; son
+droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est
+imagin&eacute;e que c'est par paresse que vous &ecirc;tes
+descendue si tard de votre chambre, et, pour
+vous punir de votre pr&eacute;tendue fain&eacute;antise, elle
+vous a condamn&eacute;e &agrave; marcher &agrave; pied. Allons, j'esp&egrave;re
+que vous la conna&icirc;trez mieux un jour, et
+que vous serez toute surprise de la trouver bonne
+et compatissante...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Toute surprise en effet, interrompit &Eacute;lisabeth
+avec un peu de malice.</p>
+
+<p>Puis elle monta gaiement sur Jacquot&nbsp;; car
+elle n'eut pas de mal &agrave; se rendre aux raisons de
+son amant et &agrave; reconna&icirc;tre qu'elle pouvait bien,
+en somme, avoir port&eacute; sur ma&icirc;tresse Gilles un
+jugement t&eacute;m&eacute;raire. Tant le coeur a d'empire
+sur le raisonnement&nbsp;!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="HOTEL_II"></a><h2>II</h2>
+
+<h2>Le renvoi.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part d'&Eacute;lisabeth, au moment o&ugrave;
+ma&icirc;tresse Gilles se disposait &agrave; rentrer dans sa
+cuisine, une commotion subite &eacute;branla l'air et
+fut suivie imm&eacute;diatement d'un bruit sourd et
+prolong&eacute;. La fermi&egrave;re fit un bond, s'arr&ecirc;ta sur
+le seuil de sa porte et consid&eacute;ra avec inqui&eacute;tude
+l'&eacute;tat du ciel. Le soleil brillait dans toute sa
+splendeur, l'horizon &eacute;tait pur&nbsp;; seulement de petits
+nuages blancs paraissaient &agrave; de longs intervalles
+dans l'azur, comme si un peintre maladroit
+e&ucirc;t laiss&eacute; tomber son pinceau sur le fond
+de cette toile immense.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a pas la moindre apparence d'orage&nbsp;;
+&ccedil;a ne peut pas &ecirc;tre le tonnerre. Les oreilles
+m'auront tint&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>Rassur&eacute;e par cette r&eacute;flexion, ma&icirc;tresse Gilles
+entra dans une grande pi&egrave;ce enfum&eacute;e, qui servait
+&agrave; la fois de cuisine et de salle &agrave; manger.
+Elle versa de l'eau dans la marmite, aga&ccedil;a les
+tisons avec le bout des pincettes et se mit &agrave;
+gratter consciencieusement des l&eacute;gumes avec la
+lame de son couteau, lorsque les vitres de la
+crois&eacute;e r&eacute;sonn&egrave;rent d'une fa&ccedil;on &eacute;trange.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Encore le m&ecirc;me bruit&nbsp;! s'&eacute;cria la fermi&egrave;re
+en sautant malgr&eacute; elle.</p>
+
+<p>Elle pr&ecirc;ta l'oreille et, comme elle n'entendait
+plus rien, elle se remit &agrave; la besogne&nbsp;: Mais les
+vitres de r&eacute;sonner bient&ocirc;t, et ma&icirc;tresse Gilles
+de sauter en l'air.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y suis cette fois&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles,
+enchant&eacute;e de sa d&eacute;couverte&nbsp;; boum&nbsp;! boum&nbsp;! c'est
+bien &ccedil;a... c'est le canon.</p>
+
+<p>Elle alla chercher son almanach dans son
+armoire et se rapprocha de la fen&ecirc;tre pour le
+feuilleter. Aussit&ocirc;t les vitres de crier&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Boum&nbsp;! boum&nbsp;! boum&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Toujours le m&ecirc;me bruit&nbsp;! dit ma&icirc;tresse
+Gilles en tressaillant et tournant difficilement
+les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant
+&agrave; ses l&egrave;vres&nbsp;; voyons... nous sommes dans le mois de juin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Boum&nbsp;! boum&nbsp;! boum&nbsp;! cri&egrave;rent encore les vitres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! voil&agrave; que je tremble comme une poule mouill&eacute;e...
+Ah&nbsp;! nous y voil&agrave;&nbsp;: 22 juin 1786.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Boum&nbsp;! boum&nbsp;! boum&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles apr&egrave;s avoir
+bien r&eacute;fl&eacute;chi, ce canon-l&agrave; perd la t&ecirc;te&nbsp;; car le
+22 juin, c'est un jour tout &agrave; fait ordinaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire,
+ma&icirc;tresse Gilles, du tout, du tout&nbsp;! dit ma&icirc;tre Gilles en entrant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Imb&eacute;cile&nbsp;! r&eacute;pliqua imm&eacute;diatement ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>Le fermier ne fit pas la moindre attention &agrave;
+l'apostrophe malveillante de sa femme et s'avan&ccedil;a,
+le rire sur les l&egrave;vres, jusqu'au milieu de la cuisine.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un bel homme que ma&icirc;tre Gilles,
+et le fameux roi Fr&eacute;d&eacute;ric ne l'e&ucirc;t certes pas choisi
+pour en faire un de ses grenadiers&nbsp;: Mais, s'il
+n'avait pas une grande taille, en revanche il avait
+une de ces bonnes physionomies qui ont le pr&eacute;cieux
+privil&eacute;ge de pouvoir voyager partout sans
+passe-port. Blonds probablement dans le principe,
+ses cheveux, en vieillissant, avaient pris
+une teinte rousse qui se rapprochait merveilleusement
+de la couleur de certaines sauces au
+beurre dont on a le secret en Basse-Normandie.
+Ses yeux &eacute;taient petits et d'un bleu p&acirc;le. Il &eacute;tait
+douteux qu'ils se fussent jamais anim&eacute;s&nbsp;; mais
+ils avaient une expression de douceur et de bont&eacute;
+qui faisait oublier la vie qui leur manquait. Un
+nez en trompette, une large bouche qui souriait
+toujours, quelques brins de barbe qui couraient
+de l'oreille au menton compl&eacute;taient l'ameublement
+de ce visage d'honn&ecirc;te homme. Ma&icirc;tre
+Gilles portait une blouse d'un vert fonc&eacute; qui lui
+descendait jusqu'aux genoux. Des gu&ecirc;tres blanches
+emprisonnaient le bas de ses jambes dont
+les mollets &eacute;taient all&eacute;s, je ne sais o&ugrave;, faire un
+voyage de long cours, et ses gros souliers &eacute;taient
+couverts de poussi&egrave;re&nbsp;; car il &eacute;tait sorti avant le
+jour pour se rendre au march&eacute; de Bretteville-l'Orgueilleuse.</p>
+
+<p>Il se tenait debout devant sa femme, la regardait
+en ricanant et se frappait en m&ecirc;me temps
+le bout du pied avec son b&acirc;ton. Les vitres r&eacute;sonn&egrave;rent
+de nouveau et r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent en coeur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Boum&nbsp;! boum&nbsp;! boum&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu trouves que je dis des b&ecirc;tises&nbsp;! reprit
+ma&icirc;tre Gilles en se moquant de la fermi&egrave;re,
+que la derni&egrave;re explosion avait fait sauter sur sa
+chaise. Crois-tu qu'on va s'amuser &agrave; tirer le canon
+&agrave; Caen pour faire peur aux moineaux qui
+mangent les cerises de notre jardin&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Es-tu s&ucirc;r que ce soit le canon&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parbleu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens de regarder dans l'almanach, et
+ce n'est pas un jour de f&ecirc;te...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mais un jour de r&eacute;jouissance, interrompit
+ma&icirc;tre Gilles d'un air fin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, r&eacute;pliqua
+la fermi&egrave;re&nbsp;; il faut que tu sois all&eacute; au cabaret&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'aurais gu&egrave;re eu le temps d'y aller,
+puisque me voil&agrave; d&eacute;j&agrave; revenu de Bretteville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu as fait &agrave; Bretteville&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon &agrave;
+Caen.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire
+dans l'almanach.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Anglais ne sont pas d&eacute;barqu&eacute;s&nbsp;? demanda
+ma&icirc;tresse Gilles avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si pareil malheur &eacute;tait arriv&eacute;, je ne te r&eacute;pondrais
+pas en riant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, c'est un &eacute;v&eacute;nement heureux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En peux-tu douter&nbsp;?... Le roi est &agrave; Caen&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi de France&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles
+avec admiration.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis XVI&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis XVI&nbsp;: un bien brave homme, &agrave; ce qu'on dit&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors il faut atteler la jument noire &agrave; la
+charrette, reprit ma&icirc;tresse Gilles en s'animant.
+Je veux voir Louis XVI. &Ccedil;a doit &ecirc;tre bien beau,
+un roi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'en ai jamais vu&nbsp;; mais j'imagine que
+&ccedil;a doit &ecirc;tre tout couvert d'or&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et &ccedil;a boit et &ccedil;a mange comme nous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Apparemment, puisqu'on m'a affirm&eacute; qu'il
+a soup&eacute; hier chez la duchesse d'Harcourt.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tout le monde peut le voir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout le monde&nbsp;! On me racontait ce matin,
+&agrave; Bretteville, qu'il ordonne &agrave; son cocher d'aller
+au pas pour qu'on puisse le voir &agrave; son aise. Il
+distribue des aum&ocirc;nes aux pauvres&nbsp;; il a m&ecirc;me
+accord&eacute; la gr&acirc;ce de six d&eacute;serteurs enferm&eacute;s
+dans les prisons de Caen.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est dommage que nous n'ayons pas de
+d&eacute;serteurs dans notre famille&nbsp;! murmura ma&icirc;tresse
+Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu disais&nbsp;? demanda son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant mieux&nbsp;; ce sera moins long, pensa ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il d&eacute;posa son b&acirc;ton sur une
+chaise, s'assit sur un des bancs et s'appuya les
+deux coudes sur le coin de la table.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu vas me servir &agrave; d&eacute;jeuner, n'est-ce pas,
+petite femme&nbsp;?</p>
+
+<p>Cette qualification fut accept&eacute;e aussi na&iuml;vement
+qu'elle avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;e. Flatt&eacute;e de l'&eacute;pith&egrave;te,
+ma&icirc;tresse Gilles s'empressa d'apporter
+devant le fermier un morceau de lard froid et
+du fromage. Elle poussa m&ecirc;me la complaisance
+jusqu'&agrave; tirer du cidre au tonneau. Ma&icirc;tre Gilles
+contemplait sa femme avec &eacute;tonnement&nbsp;; et,
+comme il n'&eacute;tait pas habitu&eacute; &agrave; de pareilles attentions,
+il jugea prudent d'en profiter et se
+laissa verser &agrave; boire sans souffler mot. Cependant
+la fermi&egrave;re n'eut pas plus t&ocirc;t rempli le
+verre qu'elle releva, par un geste familier, le
+menton de son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous allons &agrave; Caen, n'est-ce pas, mon petit homme&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour voir le roi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est inutile de fatiguer la jument noire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors tu me refuses&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne refuse pas&nbsp;; je dis que nous n'avons
+pas besoin de nous d&eacute;ranger.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parce que c'est le roi qui se d&eacute;range lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Deviens-tu idiot&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour aller de Caen &agrave; Cherbourg, dit tranquillement
+ma&icirc;tre Gilles, il faut bien passer par ici, &agrave; moins qu'on
+ne prenne la mer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aujourd'hui m&ecirc;me&nbsp;; dans moins de deux heures peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en deviendrai folle&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse
+Gilles en se frappant dans les mains et en sautant
+comme une enfant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est d&eacute;j&agrave; fait, pensa ma&icirc;tre Gilles en se versant &agrave; boire.</p>
+
+<p>Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa
+jument noire, il fallait bien qu'il se r&eacute;sign&acirc;t &agrave;
+se servir lui-m&ecirc;me d'&eacute;chanson.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et le jeune roi n'est pas fier&nbsp;? reprit la grosse fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On raconte qu'il s'est laiss&eacute; embrasser, &agrave;
+l'Aigle, par la ma&icirc;tresse de l'auberge o&ugrave; il a d&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il
+m'en arriv&acirc;t autant&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il para&icirc;t, poursuivit le fermier, qu'il adore
+le peuple et qu'il consid&egrave;re ses sujets comme ses
+enfants.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La bonne nature d'homme&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ressemble peu au feu roi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est son fils&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, son petit-fils&nbsp;; il est aussi bon que son
+a&iuml;eul &eacute;tait m&eacute;chant. Mais la m&eacute;chancet&eacute;... c'est
+comme la goutte&nbsp;: &ccedil;a saute souvent plusieurs
+g&eacute;n&eacute;rations.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me sens d&eacute;j&agrave; de l'affection pour lui, dit
+ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tout le monde est comme toi. La foule
+pousse des cris de joie sur son passage et lui
+jette des fleurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons
+pas quelque chose&nbsp;? demanda la fermi&egrave;re, qui
+avait sur le coeur le baiser donn&eacute; &agrave; l'aubergiste
+de l'Aigle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est une id&eacute;e, &ccedil;a, ma femme&nbsp;! r&eacute;pondit le
+paysan en se grattant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont
+dans le jardin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a n'est pas assez substantiel, les fleurs,
+remarqua ma&icirc;tre Gilles en r&eacute;fl&eacute;chissant profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! j'y suis&nbsp;! s'&eacute;cria la fermi&egrave;re avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;? dit le fermier, la bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! j'ai deux beaux chapons...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a n'est pas assez, dit ma&icirc;tre Gilles en hochant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous y joindrons le dernier n&eacute; de nos agneaux.
+Je vais le savonner, le savonner, qu'il
+sera plus blanc que la neige&nbsp;! et lui passer autour
+du cou le ruban rouge que je mets les jours de
+f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, mais...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui l'offrira&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et les chapons&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, dis-je, et c'est assez&nbsp;! r&eacute;pliqua ma&icirc;tresse
+Gilles, qui rencontra sans s'en douter un
+h&eacute;mistiche c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En finiras-tu avec tes <i>mais</i>&nbsp;! s'&eacute;cria la fermi&egrave;re...
+Est-ce que je ne saurai pas m'expliquer aussi bien que toi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne dis pas non&nbsp;; mais si tu avais une
+<i>jeunesse</i> avec toi, &ccedil;a n'en ferait pas plus mal.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Une <i>jeunesse</i>&nbsp;?... et qui donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth, par exemple&nbsp;; elle n'est pas
+vilaine fille&nbsp;; et, en prenant ses <i>habits</i> du
+dimanche...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle serait pr&eacute;sentable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi&nbsp;! tais-toi&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles
+en fermant avec sa main la bouche de son mari...
+N'as-tu pas honte de songer &agrave; &Eacute;lisabeth, une
+m&eacute;chante cr&eacute;ature qui nous pille, qui nous vole,
+qui mange notre pain et ne fait pas le quart de
+sa besogne&nbsp;! Cette fille-l&agrave; est indigne de para&icirc;tre
+devant le roi&nbsp;; et, si je n'avais piti&eacute; de son p&egrave;re,
+je l'aurais d&eacute;j&agrave; mise &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne me suis pas encore aper&ccedil;u qu'il manqu&acirc;t quelque
+chose &agrave; la maison, dit timidement le fermier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-&agrave;-dire que je mens, reprit la fermi&egrave;re
+en se croisant les bras sur la poitrine. Tu ne
+rougis pas de prendre la d&eacute;fense de cette m&eacute;chante
+fille&nbsp;?... Vous &ecirc;tes tous comme cela, du
+reste, et je suis bien sotte de m'en f&acirc;cher. Si j'avais
+dix-huit ans, comme &Eacute;lisabeth, oh&nbsp;! j'aurais
+toujours raison, et l'on serait aux petits soins
+pour moi. Mais je n'ai pas dix-huit ans, et j'ai
+tort, parbleu&nbsp;! Je d&eacute;raisonne, je perds la t&ecirc;te...
+C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui
+fais ta cuisine, moi qui re&ccedil;ois les voyageurs, moi
+qui soigne la laiterie, moi qui donne &agrave; manger
+&agrave; la volaille, qui &eacute;cris les quittances&nbsp;; car tu n'es
+propre &agrave; rien, toi&nbsp;; tu n'as pas plus de t&ecirc;te qu'une
+linotte, plus d'&eacute;nergie qu'une poule mouill&eacute;e&nbsp;!
+Tu as tellement peur d'une querelle que tu te
+laisserais marcher sur le pied, voler et jeter &agrave;
+la porte, plut&ocirc;t que de montrer que tu es un
+homme&nbsp;!... Ah&nbsp;! mademoiselle &Eacute;lisabeth est le
+mod&egrave;le des servantes&nbsp;?... &Eacute;coute, voil&agrave; dix
+heures qui sonnent &agrave; l'horloge&nbsp;; elle n'est pas
+encore revenue des champs, elle n'a pas encore
+fini de traire les vaches&nbsp;!... Oui, je te conseille
+de regarder par la fen&ecirc;tre&nbsp;; tu pourras y rester
+longtemps si tu tiens &agrave; la voir revenir...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant
+du doigt la grande route&nbsp;; car la voil&agrave; avec
+Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et perch&eacute;e sur l'&acirc;ne&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>Rouge de col&egrave;re, elle sauta par-dessus le banc,
+bouscula son mari, renversa deux chaises et s'&eacute;lan&ccedil;a
+dans la cour.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Germain tirait l'&acirc;ne par la
+bride pour lui faire passer le petit pont jet&eacute; sur
+le foss&eacute; qui s&eacute;parait la cour de la route, &Eacute;lisabeth
+aper&ccedil;ut la fermi&egrave;re qui accourait en poussant
+des cris furieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-moi descendre, dit-elle &agrave; Germain&nbsp;;
+autant vaut &eacute;viter une querelle, quand on le
+peut.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma m&egrave;re se calmera, soyez tranquille, r&eacute;pondit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se retourna, il se trouva face &agrave; face
+avec ma&icirc;tresse Gilles, qui ne cessait de crier,
+bien qu'elle f&ucirc;t tout pr&egrave;s des jeunes gens&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Descendra-t-elle, la fain&eacute;ante, la paresseuse&nbsp;!</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth n'avait pas attendu cette derni&egrave;re
+injonction pour sauter &agrave; terre. Cette prompte
+ob&eacute;issance sembla redoubler la col&egrave;re de ma&icirc;tresse
+Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous avais d&eacute;fendu de monter sur Jacquot,
+dit-elle en montrant le poing &agrave; la servante.
+Vous me la tuerez, la pauvre b&ecirc;te&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quant &agrave; cela, ma m&egrave;re, dit Germain avec
+calme, Jacquot est bien de force &agrave; porter &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacquot est un vieux serviteur, r&eacute;pliqua
+vivement la fermi&egrave;re, et l'on ne doit pas abuser
+des gens, qui ont pass&eacute; toute leur vie &agrave; travailler,
+pour encourager la paresse d'une demoiselle
+&Eacute;lisabeth&nbsp;!... Mais, voil&agrave; ce que c'est&nbsp;: on n'a
+plus d'&eacute;gards pour la vieillesse quand on ne sait
+m&ecirc;me pas respecter sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne crois pas vous avoir manqu&eacute; de respect,
+r&eacute;pondit simplement Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous r&eacute;p&egrave;te, poursuivit ma&icirc;tresse Gilles,
+que vous ne devez pas aller contre mes volont&eacute;s.
+Or, j'avais d&eacute;fendu ce matin &agrave; cette m&eacute;chante
+fille de monter sur Jacquot&nbsp;; quand on se l&egrave;ve &agrave;
+huit heures du matin pour aller traire les vaches,
+on peut bien marcher &agrave; pied&nbsp;; car il n'y a plus
+de ros&eacute;e dans les champs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;coutez-moi, ma m&egrave;re, dit Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'&eacute;coute, r&eacute;pondit ma&icirc;tresse Gilles du ton
+d'une personne qui a pris la ferme r&eacute;solution de
+se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui
+fera l'honneur de lui parler.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En revenant ce matin de voir nos bl&eacute;s, dit
+Germain, j'ai rencontr&eacute; &Eacute;lisabeth dans l'herbage
+o&ugrave; sont les vaches&nbsp;; elle &eacute;tait &eacute;tendue &agrave;
+terre et dormait profond&eacute;ment...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est probablement pour dormir qu'on l'a
+lou&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle s'est r&eacute;veill&eacute;e &agrave; mon approche et m'a
+dit qu'elle &eacute;tait souffrante.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Toujours l'excuse des paresseux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et comme elle avait grand'peine &agrave; marcher,
+je n'ai cru faire que mon devoir en l'engageant
+&agrave; monter sur Jacquot.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Malgr&eacute; ma d&eacute;fense&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je
+pense que vous en auriez fait tout autant &agrave; ma
+place, si vous aviez vu sa p&acirc;leur et son abattement&nbsp;;
+car je vous sais bon coeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur&nbsp;!...
+on en abuse assez&nbsp;! r&eacute;pondit la fermi&egrave;re qui ne
+parut pas tout &agrave; fait indiff&eacute;rente &agrave; ce compliment.</p>
+
+<p>Germain s'imaginait avoir gagn&eacute; la cause
+d'&Eacute;lisabeth. Malheureusement ma&icirc;tre Gilles, qui
+avait observ&eacute; de la fen&ecirc;tre de la cuisine ce qui
+se passait dans la cour, eut la f&acirc;cheuse id&eacute;e de
+venir se m&ecirc;ler au d&eacute;bat. A la vue de son mari,
+la fermi&egrave;re se rappela la discussion qu'elle avait
+eue avec lui, et sa mauvaise humeur prit des
+proportions telles qu'aucune puissance humaine
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable d'arr&ecirc;ter le d&eacute;bordement de
+paroles qui sortit de sa bouche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! voil&agrave; l'autre, maintenant&nbsp;! s'&eacute;cria-t-elle
+en lan&ccedil;ant &agrave; son mari un regard furieux...
+Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes&nbsp;!
+Mon fils et mon mari se donnent la main pour
+me tourmenter. Mais, au lieu de me faire mourir
+ainsi &agrave; petit feu, mettez-moi &agrave; la porte de
+chez nous&nbsp;!... Vous pourrez alors garder votre
+&Eacute;lisabeth, puisque vous avez besoin de cette
+fille-l&agrave; pour vivre... Oui, oui&nbsp;! c'est une excellente
+cr&eacute;ature&nbsp;; elle n'est pas paresseuse, elle
+n'est pas malhonn&ecirc;te, elle ne vole pas ses
+ma&icirc;tres, c'est la brebis du bon Dieu&nbsp;!... Allez
+donc l'embrasser, Germain&nbsp;; &eacute;pousez-la m&ecirc;me,
+si bon vous semble&nbsp;; et vous, ma&icirc;tre Gilles,
+chassez-moi de la maison, j'irai mendier mon
+pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la
+voleuse, c'est moi qui suis la fain&eacute;ante&nbsp;!... Voyons,
+poussez-moi sur le chemin et t&acirc;chez de vous remuer
+un peu&nbsp;!</p>
+
+<p>La recommandation n'&eacute;tait pas inutile&nbsp;; car
+ma&icirc;tre Gilles et son fils restaient immobiles et
+silencieux.</p>
+
+<p>Chez le fermier, c'&eacute;tait stup&eacute;faction, &eacute;tourdissement,
+timidit&eacute; et habitude de supporter
+sans se plaindre les orages domestiques&nbsp;; chez
+Germain, au contraire, c'&eacute;tait consternation,
+d&eacute;sespoir. Ses yeux &eacute;taient tourn&eacute;s du c&ocirc;t&eacute;
+d'&Eacute;lisabeth, qui s'&eacute;tait assise sur le banc de
+pierre, au pied d'un poirier dont les branches
+s'attachaient comme autant de bras au mur de
+la maison. La jeune fille avait cach&eacute; sa t&ecirc;te
+dans ses mains, et de grosses larmes roulaient
+le long de ses joues. Germain entendait de sa
+place les sanglots qu'elle cherchait &agrave; retenir. Il
+ne put supporter plus longtemps ce spectacle et
+son secret lui &eacute;chappa. Comme le joueur qui
+risque sa fortune sur un coup de d&eacute;s, il risqua
+tout, dans un aveu que lui arrach&egrave;rent sa douleur
+et ses remords, tout, jusqu'&agrave; son amour
+pour &Eacute;lisabeth, jusqu'&agrave; l'avenir de la pauvre fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes ma m&egrave;re&nbsp;? dit-il en serrant avec
+&eacute;motion les mains de la fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour mon malheur&nbsp;! r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et vous, vous &ecirc;tes mon p&egrave;re&nbsp;? reprit-il en
+s'adressant &agrave; ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>Habitu&eacute; &agrave; la soumission la plus absolue, le
+brave homme sembla chercher dans les yeux de
+sa femme un signe d'assentiment.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous devez donc m'aimer comme votre
+fils&nbsp;? poursuivit Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour cela, &ccedil;a ne fait pas de doute&nbsp;! dit le
+fermier en embrassant le jeune homme.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ma&icirc;tresse Gilles, elle se tenait toujours
+sur la d&eacute;fensive.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et vous d&eacute;sirez mon bonheur&nbsp;? continua Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est encore vrai, dit le fermier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! supposez que le bon Dieu, au
+lieu de vous accorder un gar&ccedil;on, vous ait donn&eacute;
+une fille...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a m'aurait mieux convenu&nbsp;! interrompit
+ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Supposez encore, poursuivit Germain, que
+vous soyez dans la pauvret&eacute; et que votre fille
+soit oblig&eacute;e pour vivre de se louer comme servante
+dans une ferme. Votre fille est belle, le
+fils du fermier s'en aper&ccedil;oit, il l'aime, il ne le
+lui cache pas, et la pauvre enfant l'&eacute;coute pour
+son malheur &agrave; elle... Que doit faire le fils du
+fermier&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si ce gar&ccedil;on-l&agrave; a du coeur, dit ma&icirc;tre
+Gilles, il doit en faire sa femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si son p&egrave;re s'y oppose&nbsp;? demanda Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il aurait tort, r&eacute;pondit le brave homme.
+Il pourrait bien, sans doute, gronder son fils&nbsp;;
+mais il ne devrait pas causer, par son refus, la
+perte de la jeune fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, mon p&egrave;re, grondez-moi&nbsp;! dit Germain
+en fondant en larmes et en tombant dans
+les bras du vieillard&nbsp;; car le fils du fermier c'est
+moi, et la servante c'est &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>Le brave homme serra son enfant contre son
+coeur avec une grosse &eacute;motion. Cette confidence
+renversait bien des projets&nbsp;; mais les beaux
+r&ecirc;ves qu'il avait caress&eacute;s s'&eacute;vanouirent sans
+peine, sinon sans regrets, pour faire place aux
+sentiments d'honn&ecirc;tet&eacute; qui faisaient le fond de
+son caract&egrave;re&nbsp;; et le pardon s'&eacute;chappa de ses
+l&egrave;vres avec le dernier baiser qu'il donna &agrave; son
+fils.</p>
+
+<p>Cependant, ma&icirc;tresse Gilles n'avait pas eu
+besoin d'attendre la fin de l'apologue pour en
+comprendre la moralit&eacute;&nbsp;; car les femmes, dans
+quelque milieu social que le sort les ait plac&eacute;es,
+surpassent de beaucoup les hommes en finesse,
+et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude
+&agrave; deviner les choses les plus imp&eacute;n&eacute;trables, pour
+peu qu'il s'y m&ecirc;le de l'amour ou tout autre sentiment
+d&eacute;licat. Elle n'eut pas plus t&ocirc;t entendu
+les premiers mots de la confidence que, sans
+s'inqui&eacute;ter de la d&eacute;termination que prendrait
+son mari, elle courut rapidement vers la maison.
+Elle monta &agrave; sa chambre, ouvrit son armoire,
+compta dix &eacute;cus dans sa main et redescendit
+quatre &agrave; quatre les marches de l'escalier. Son
+visage, si color&eacute; d'ordinaire, &eacute;tait presque p&acirc;le
+et ses l&egrave;vres tremblaient. &Eacute;lisabeth &eacute;tait toujours
+assise sur le banc de pierre et pleurait. Ma&icirc;tresse
+Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle &eacute;carta
+brusquement les mains, et lui jeta les pi&egrave;ces de
+monnaie sur les genoux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyez, dit la fermi&egrave;re, s'il y a bien dix
+&eacute;cus. Je ne vous dois que onze mois&nbsp;; mais je
+vous paie l'ann&eacute;e enti&egrave;re, afin d'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;e
+plus t&ocirc;t de vous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me mettez &agrave; la porte&nbsp;? dit &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a me para&icirc;t clair.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes m&eacute;contente de moi&nbsp;? Je ne travaille
+pas assez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il s'agit bien de cela&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse
+Gilles avec indignation.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Germain a parl&eacute;&nbsp;! se dit &Eacute;lisabeth en
+retombant sur le banc de pierre, je suis perdue&nbsp;!</p>
+
+<p>D'abondantes larmes s'&eacute;chapp&egrave;rent de ses
+yeux, et sa t&ecirc;te s'affaissa sur sa poitrine, comme
+une fleur qui plie sous le poids de la ros&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ramassez votre argent, reprit durement
+la fermi&egrave;re en montrant les pi&egrave;ces de monnaie
+qui avaient roul&eacute; &agrave; terre.</p>
+
+<p>Ces paroles rappel&egrave;rent &Eacute;lisabeth au sentiment
+de sa position&nbsp;; elle fit un violent effort sur elle-m&ecirc;me
+et se leva.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci&nbsp;! r&eacute;pondit-elle en d&eacute;tournant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous les d&eacute;daignez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'aime mieux vous avoir servie pour rien&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour rien, dites-vous&nbsp;? r&eacute;pliqua brutalement
+ma&icirc;tresse Gilles&nbsp;; et vous avez fait le malheur de
+mon fils&nbsp;!</p>
+
+<p>Ces derniers mots firent tressaillir la jeune
+fille. Elle leva noblement la t&ecirc;te et obligea la
+fermi&egrave;re &agrave; baisser les yeux sous son regard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma&icirc;tresse Gilles, dit-elle, apprenez que le
+malheur n'a frapp&eacute; chez vous qu'une seule personne,
+et cette personne, c'est moi&nbsp;! Si je ne
+respectais votre mari, si je ne... pardonnais &agrave;
+Germain, je ne partirais pas d'ici sans vous
+maudire... Vous comprendrez plus tard combien
+vous avez &eacute;t&eacute; injuste et cruelle &agrave; l'&eacute;gard d'une
+pauvre enfant, qui ne se croyait pas en danger
+sous votre toit... Je ne demande pas d'autre
+vengeance&nbsp;; et, lorsque je sortirai de cette maison,
+d'o&ugrave; vous me chassez indignement, pas une
+parole de haine ne s'&eacute;chappera de ma bouche...
+Je trouverai peut-&ecirc;tre m&ecirc;me la force d'appeler
+sur elle la b&eacute;n&eacute;diction du ciel.</p>
+
+<p>A ces mots, elle disparut dans l'int&eacute;rieur de la
+maison.</p>
+
+<p>Le fermier et son fils, apr&egrave;s le premier &eacute;panchement,
+furent tout surpris de ne plus voir
+ma&icirc;tresse Gilles &agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s&nbsp;; ils l'aper&ccedil;urent
+bient&ocirc;t pr&egrave;s de la porte de la cuisine et march&egrave;rent
+&agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu sais tout&nbsp;? dit le fermier en s'essuyant
+les yeux du revers de sa manche, et tu pardonnes
+&agrave; Germain&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il le faut bien, r&eacute;pondit la fermi&egrave;re en se
+baissant pour ramasser les &eacute;cus qui &eacute;taient
+rest&eacute;s au pied du banc.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est que cet argent&nbsp;? demanda
+ma&icirc;tre Gilles&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce sont les gages d'&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu la paies d'avance&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je la mets &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous la chassez&nbsp;! s'&eacute;cria Germain. Voyons...
+vous plaisantez, ma m&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne plaisante pas&nbsp;; je ne veux pas garder
+une fille de mauvaise vie chez moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais c'est moi qui ai fait tout le mal&nbsp;! reprit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et c'est &agrave; moi de le r&eacute;parer, r&eacute;pondit la fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as tort, ma femme, hasarda ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi, lui dit ma&icirc;tresse Gilles&nbsp;; cela ne
+te regarde pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! mon p&egrave;re, vous souffrirez une
+pareille indignit&eacute;&nbsp;? dit Germain en voyant le fermier
+se pr&eacute;parer &agrave; la retraite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Petite pluie abat grand vent, lui r&eacute;pondit
+ma&icirc;tre Gilles &agrave; voix basse&nbsp;; dans moins d'une
+heure ta m&egrave;re ne songera plus &agrave; renvoyer sa
+servante.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous vous trompez, dit la fermi&egrave;re, car la
+chose est d&eacute;j&agrave; faite. &Eacute;lisabeth a re&ccedil;u son cong&eacute;.
+Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ma m&egrave;re, s'&eacute;cria Germain en &eacute;clatant
+en sanglots&nbsp;; il e&ucirc;t mieux valu ne pas me mettre
+au monde.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="HOTEL_III"></a><h2>III</h2>
+
+<h2>Louis XVI.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Les d&eacute;tails que ma&icirc;tre Gilles avait recueillis &agrave;
+Bretteville sur l'arriv&eacute;e prochaine de Louis XVI
+&eacute;taient exacts. Le jeune roi avait quitt&eacute; Versailles
+le 21 juin 1786, pour se rendre &agrave; Cherbourg.
+Il arriva dans la soir&eacute;e du 21 au ch&acirc;teau
+d'Harcourt, o&ugrave; il passa la nuit, et le 22, &agrave; dix
+heures du matin, il s'arr&ecirc;ta &agrave; Caen, sur la place
+des Casernes, et re&ccedil;ut des mains du comte de
+Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'&eacute;tait
+port&eacute;e au devant du roi, qui recevait avec bont&eacute;
+les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce fut seulement
+&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la ville qu'il permit &agrave;
+ses cochers de lancer les chevaux. Le temps &eacute;tait
+magnifique. Louis XVI ne se lassait pas d'admirer
+les moissons qui couvraient la campagne.
+Il prenait une joie d'enfant &agrave; passer la t&ecirc;te &agrave; la
+porti&egrave;re, pour mieux respirer la senteur des
+champs&nbsp;; et, se retournant vers ses compagnons
+de route, le prince de Poix, les ducs de Villequier
+et de Coigny&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Convenez, messieurs,
+leur disait-il ga&icirc;ment, que Virgile avait raison
+de conseiller aux Romains de d&eacute;serter leurs
+villas pour aller chercher de douces &eacute;motions au
+sein de la campagne.</p>
+
+<p>Et les carrosses de la cour passaient si rapides
+que les arbres de la route semblaient courir &agrave;
+toutes jambes le long des foss&eacute;s, et qu'un nuage
+de poussi&egrave;re se roulait en tourbillons &eacute;pais &agrave;
+l'arri&egrave;re des voitures. Mais, &agrave; chaque village,
+Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et
+se montrait aux paysans qui saluaient son apparition
+par des cris de joie. Lorsqu'on fut sorti
+de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter
+de ne pas s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; dans ce village.
+Le grand air lui avait ouvert l'app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa Majest&eacute; trouvera bient&ocirc;t ce qu'elle d&eacute;sire,
+dit le duc de Villequier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous croyez&nbsp;? demanda Louis XVI.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en suis certain, car j'ai parcouru cette
+route &agrave; cheval&nbsp;; et, dans moins de dix minutes,
+nous rencontrerons une auberge sur la droite,
+au bas de deux c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A merveille&nbsp;! s'&eacute;cria joyeusement Louis XVI&nbsp;;
+nous allons faire un repas en plein air, comme
+de vrais bergers.</p>
+
+<p>Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse,
+un silence solennel r&eacute;gnait dans la
+grande cuisine de ma&icirc;tresse Gilles. On n'entendait
+que le bruit sec des sabots qui frappaient
+l'aire ou le tic-tac monotone du balancier de
+l'horloge. Mais voil&agrave; qu'une rumeur extraordinaire,
+accompagn&eacute;e de convulsions, &eacute;clate soudain
+dans cette petite bo&icirc;te carr&eacute;e, comme si
+l'&ecirc;tre anim&eacute; qu'elle semblait retenir prisonnier
+entre ses parois e&ucirc;t voulu briser ses cha&icirc;nes...
+et midi sonna. Ce fut comme un coup de th&eacute;&acirc;tre,&nbsp;&mdash;&nbsp;car
+c'&eacute;tait l'heure du d&icirc;ner&nbsp;&mdash;&nbsp;et ma&icirc;tresse
+Gilles remplit &agrave; elle seule de son mouvement
+toutes les parties de son immense cuisine. Les
+assiettes, qu'on aurait pu consid&eacute;rer comme les
+pi&egrave;ces principales d'un vaste &eacute;chiquier, s'align&egrave;rent
+sur les bords de la table&nbsp;; les couteaux et
+les fourchettes se plac&egrave;rent &agrave; leur droite, en
+guise de cavaliers&nbsp;; les verres se pos&egrave;rent carr&eacute;ment
+en t&ecirc;te, sur la premi&egrave;re ligne, en guise
+de pions, et les pots de cidre furent plant&eacute;s
+comme des tours aux quatre coins de la table.
+Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journ&eacute;e,
+ma&icirc;tresse Gilles apporta la soupi&egrave;re, d'o&ugrave; sortait
+un &eacute;pais nuage de fum&eacute;e. Mais personne n'y
+toucha&nbsp;; on attendait le fermier et son fils. Enfin
+ma&icirc;tre Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien
+de rassurant&nbsp;; sa bouche, fendue &eacute;videmment
+pour un sourire perp&eacute;tuel, se contractait en
+grima&ccedil;ant, comme lorsqu'il avait du chagrin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne l'as pas trouv&eacute;&nbsp;!... je vois bien cela
+&agrave; ta mine, s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles, sans donner
+&agrave; son mari le temps de s'expliquer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que peut-il &ecirc;tre devenu, notre pauvre Germain&nbsp;?
+dit le fermier en se laissant tomber sur
+une chaise avec accablement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous ne l'avez pas vu, vous autres&nbsp;? demanda
+ma&icirc;tresse Gilles aux gens de la ferme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, r&eacute;pondirent les domestiques.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne manges pas&nbsp;? reprit la fermi&egrave;re en
+se tournant vers son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Poule mouill&eacute;e&nbsp;! s'&eacute;cria d&eacute;daigneusement
+ma&icirc;tresse Gilles en emplissant son assiette jusqu'aux bords...
+Il se retrouvera, ton fils, il se
+retrouvera, parbleu&nbsp;!... Il est all&eacute; prendre l'air...
+Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! qu'entends-je&nbsp;? s'&eacute;cria de nouveau
+ma&icirc;tresse Gilles&nbsp;; et, pour la premi&egrave;re fois
+de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui
+couvrit l'aire de soupe et de morceaux de
+fa&iuml;ence... C'est le roi&nbsp;!</p>
+
+<p>A ce mot, tous les gens de la ferme quitt&egrave;rent
+leur place, jusqu'&agrave; ma&icirc;tre Gilles, qui, s'il n'avait
+pas d'app&eacute;tit, retrouva du moins des jambes pour
+la circonstance&nbsp;; et tout le monde, ma&icirc;tres et domestiques,
+se pr&eacute;cipita &agrave; l'entr&eacute;e de la maison.
+C'&eacute;taient bien, en effet, les carrosses de la cour
+qui descendaient la c&ocirc;te au grand galop de
+quatre chevaux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mes chapons&nbsp;? s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles
+avec d&eacute;solation. Qu'on aille me chercher mes
+chapons&nbsp;!</p>
+
+<p>Un gar&ccedil;on de ferme se d&eacute;tacha du groupe pour
+ob&eacute;ir aux ordres de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mon agneau&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le voici, dit le fermier en saisissant le
+pauvre petit animal qui passait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re.
+Mais il n'est pas d&eacute;crott&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant pis&nbsp;! r&eacute;pondit ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle fit ranger toute sa petite
+arm&eacute;e de valets et se mit &agrave; leur t&ecirc;te, tandis que
+son mari, plac&eacute; modestement &agrave; deux pas en arri&egrave;re,
+tenait dans ses bras les chapons et l'agneau.
+Puis elle se pr&eacute;para &agrave; marcher au devant
+des voitures. Mais elle s'arr&ecirc;ta subitement, recula
+en tr&eacute;buchant et ne retrouva son &eacute;quilibre
+que sur les pieds de son mari.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait descendu de voiture, accompagn&eacute;
+de plusieurs seigneurs de sa suite, auxquels il
+montrait la maison avec des gestes qui pouvaient
+faire penser qu'il avait le d&eacute;sir d'y entrer. Et
+telle &eacute;tait bien son intention&nbsp;; car le petit cort&eacute;ge
+se mit en marche, franchit le pont jet&eacute; sur le
+foss&eacute; et s'avan&ccedil;a dans la cour.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tresse Gilles n'&eacute;tait pas pr&eacute;par&eacute;e &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement.
+Sa fermet&eacute; l'abandonna. On la vit m&ecirc;me
+trembler et jeter autour d'elle un regard d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+comme si elle e&ucirc;t appel&eacute; quelqu'un &agrave; son
+aide. Ce n'&eacute;tait plus l'arrogante fermi&egrave;re qui
+faisait retentir la maison de sa voix formidable&nbsp;;
+ce n'&eacute;tait plus ma&icirc;tresse Gilles camp&eacute;e fi&egrave;rement,
+les deux poings sur les hanches, et gourmandant
+sans piti&eacute; les domestiques. Quant au fermier, il
+n'&eacute;tait pas &eacute;tonnant que ses deux genoux se donnassent
+de fr&eacute;quents et involontaires baisers. Le
+pauvre homme tremblait&nbsp;; la peur lui fit l&acirc;cher
+les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau,
+qui s'en alla promptement rejoindre sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cependant le roi approchait toujours. Il n'&eacute;tait
+plus qu'&agrave; vingt pas du groupe form&eacute; par les deux
+fermiers et leurs domestiques.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mes mains qui sont encore toutes noires
+de charbon&nbsp;! s'&eacute;cria douloureusement ma&icirc;tresse
+Gilles. Voyons, Jean, dit-elle &agrave; son mari, tu peux
+bien recevoir le roi pendant que je vais aller les
+nettoyer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Essuie-les &agrave; ton tablier, r&eacute;pondit le fermier
+plus mort que vif.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mon bonnet que je porte depuis le commencement
+de la semaine&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mes souliers tout pleins de poussi&egrave;re&nbsp;!
+r&eacute;pliqua le paysan.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mon fichu d&eacute;chir&eacute;&nbsp;! continua la femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mon gilet sans boutons&nbsp;! r&eacute;pondit le mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous r&eacute;p&egrave;te que vous &ecirc;tes superbe comme
+cela, Jean&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t elle se fit, &agrave; coup de coudes, une
+trou&eacute;e &agrave; travers les domestiques et disparut
+dans la maison.</p>
+
+<p>Le roi n'&eacute;tait plus qu'&agrave; six pas de ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>Le pauvre fermier se tordait les mains et la
+sueur lui roulait sur le visage. Il essaya d'appeler
+ma&icirc;tresse Gilles, &Eacute;lisabeth, Germain m&ecirc;me qu'il
+savait absent. Mais la voix lui fit d&eacute;faut. Comme
+le roi approchait toujours, comme la fuite &eacute;tait devenue
+impossible, le paysan &ocirc;ta respectueusement
+son bonnet de laine et se plia en deux,
+n'osant ni se relever, ni d&eacute;tacher les yeux de
+l'extr&eacute;mit&eacute; de ses pieds qu'il trouvait encore plus
+laids et plus difformes que de coutume.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, brave homme, relevez-vous, dit
+Louis XVI en lui frappant amicalement sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Mais ma&icirc;tre Gilles se baissa encore plus bas,
+de sorte que ses longs cheveux roux semblaient
+prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle
+invitation du roi, il se d&eacute;cida &agrave; se redresser.
+Seulement son corps se balan&ccedil;a longtemps encore
+avant de reprendre son &eacute;quilibre, comme
+ces arbustes qu'on a ploy&eacute;s avec la main et qui
+s'inclinent plus d'une fois avant de rester immobiles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous servez &agrave; boire et &agrave; manger, comme
+cela est &eacute;crit l&agrave;-bas au-dessus de votre porte&nbsp;?
+reprit Louis XVI apr&egrave;s l'avoir rassur&eacute; de son
+mieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Ma-ma-majest&eacute;, b&eacute;gaya ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, qu'allez-vous me donner &agrave; manger&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma-majest&eacute;, tout ce que nous avons est &agrave;
+votre service. On va tuer toute la volaille, s'il le
+faut...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais il ne le faut pas&nbsp;! dit Louis XVI, que
+les protestations du fermier amusaient &eacute;tonnamment.
+Je ne voudrais pour rien au monde
+&ecirc;tre la cause d'un tel massacre&nbsp;! Je n'ai pas,
+d'ailleurs, l'intention de faire un d&icirc;ner en r&egrave;gle.
+Une simple collation, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! si ma femme &eacute;tait
+l&agrave; seulement&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tre Gilles au d&eacute;sespoir
+de ne pouvoir trouver quoi offrir &agrave; son
+souverain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'aurais &eacute;t&eacute; enchant&eacute; de la voir, dit
+Louis XVI&nbsp;; mais, puisque le malheur veut
+qu'elle ne soit pas l&agrave;, je m'en rapporte &agrave; vous.
+Vous d&eacute;sirez me donner de trop bonnes choses&nbsp;?
+vous voulez me g&acirc;ter, j'imagine&nbsp;? Aussi, pour
+vous mettre &agrave; votre aise, je vous demanderai si
+vous avez des oeufs&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est si commun&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! quant &agrave; cela, on va les prendre au poulailler.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s-bien. Et du beurre&nbsp;?... en avez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On vient de le faire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; un repas magnifique&nbsp;! s'&eacute;cria joyeusement
+Louis XVI. Vous voyez, brave homme,
+que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y
+a-t-il encore&nbsp;? demanda le roi en remarquant
+que ma&icirc;tre Gilles se grattait l'oreille d'une mani&egrave;re
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que... la cuisine... balbutia ma&icirc;tre
+Gilles, la cuisine est bien sombre, et Sa Majest&eacute;
+est habitu&eacute;e &agrave; manger dans de si beaux appartements&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela qui vous embarrasse&nbsp;?... Mais,
+y a-t-il &agrave; Versailles une salle &agrave; manger avec
+un plus beau plafond que celui-l&agrave;&nbsp;? dit
+Louis XVI en faisant admirer &agrave; ses gentilshommes
+la puret&eacute; du ciel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa Majest&eacute; consent &agrave; manger en plein air&nbsp;?
+demanda ma&icirc;tre Gilles en ouvrant de grands
+yeux &eacute;bahis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En plein air, mon cher h&ocirc;te&nbsp;! r&eacute;pondit le
+roi. Et voici ma place toute trouv&eacute;e, ajouta-t-il
+en se dirigeant vers le banc de pierre plac&eacute; pr&egrave;s
+de la porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Gilles, devinant l'intention du roi, &ocirc;ta
+sa veste, l'&eacute;tendit avec soin sur la pierre et entra
+dans la maison.</p>
+
+<p>Cependant deux gar&ccedil;ons de ferme apport&egrave;rent
+une petite table devant le roi, et ma&icirc;tre Gilles
+reparut bient&ocirc;t dans sa belle blouse des dimanches.
+Il d&eacute;posa un couvert sur la table, apr&egrave;s
+avoir eu soin, toutefois, d'essuyer le verre avec
+le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi
+quelle boisson il fallait lui servir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez donc le choix&nbsp;? dit Louis XVI.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Majest&eacute;, j'ai encore une vieille bouteille de
+vin qui nous est rest&eacute;e du bapt&ecirc;me de notre fils.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! gardez-la pour le jour de son mariage...
+On aura soin, ajouta-t-il en s'adressant
+&agrave; ses familiers, de compl&eacute;ter le caveau de ce
+brave homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors... nous n'avons plus que du cidre &agrave;
+offrir...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s-bien&nbsp;! Servez-moi du cidre et apportez-moi
+de votre pain de m&eacute;nage. Je me sens un app&eacute;tit d'enfer&nbsp;!</p>
+
+<p>Le roi fut promptement ob&eacute;i. Comme il ouvrait
+un oeuf apr&egrave;s avoir coup&eacute; une tranche de
+pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de
+temps &agrave; autre sur le bas de la jambe. Il regarda
+de c&ocirc;t&eacute; et vit le gros chien de ferme qui se permettait,
+contre toutes les lois de l'&eacute;tiquette, de
+caresser avec sa patte les mollets de son souverain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! je devine ce que tu veux, toi&nbsp;! dit
+Louis XVI en lui jetant un morceau de pain
+que le barbet attrapa avec la dext&eacute;rit&eacute; d'un
+jongleur accompli.</p>
+
+<p>Mais, comme le barbet avait un app&eacute;tit d&eacute;r&eacute;gl&eacute;,
+il renouvela ses demandes avec tant d'insistance
+que ma&icirc;tre Gilles en fut tout scandalis&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fi donc&nbsp;! vilaine b&ecirc;te&nbsp;! s'&eacute;cria le fermier&nbsp;;
+vous devriez rougir de tourmenter ainsi Sa Majest&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas
+toucher le compagnon de table du roi, ma&icirc;tre
+Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros
+bout au parasite &agrave; quatre pattes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement
+la main sur la t&ecirc;te de son prot&eacute;g&eacute;&nbsp;; il
+ne me g&ecirc;ne pas. Comment l'appelez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sauf votre respect, Majest&eacute;, il s'appelle Fid&egrave;le.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fid&egrave;le&nbsp;? A coup s&ucirc;r ce n'est pas un chien
+de cour, dit Louis XVI en souriant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, Majest&eacute;, r&eacute;pondit ma&icirc;tre Gilles,
+qui n'avait pas compris le jeu de mots&nbsp;: il n'y a
+pas son pareil comme chien de garde.</p>
+
+<p>La nouvelle de l'arriv&eacute;e de Louis XVI s'&eacute;tait
+vite r&eacute;pandue, et l'on voyait accourir de tous
+c&ocirc;t&eacute;s les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient
+respectueusement &agrave; distance, le cou tendu dans
+la direction du roi, et suivant curieusement le
+moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent
+&eacute;t&eacute; surpris de le voir manger comme un
+homme ordinaire. Le bruit des cloches se fit
+bient&ocirc;t entendre, et ce signal officiel d&eacute;cida les
+retardataires &agrave; d&eacute;serter le village. A cet instant
+la porte de la cuisine s'ouvrit, et ma&icirc;tresse
+Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux
+atours. Un grand tablier de soie, qui miroitait
+au soleil comme la gorge de ses pigeons, couvrait
+sa poitrine et descendait jusqu'au bas de
+sa jupe d'un rouge &eacute;clatant. Un immense bonnet,
+en forme de cath&eacute;drale, &eacute;talait au vent ses ailes
+de papillon et couronnait dignement cet imposant
+&eacute;difice.</p>
+
+<p>La fermi&egrave;re se dirigea vers le groupe des
+courtisans, qu'elle salua jusqu'&agrave; terre, pensant
+que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se
+retournant, elle aper&ccedil;ut Louis XVI assis &agrave; la petite
+table et &eacute;tendant tranquillement son beurre
+sur une tranche de pain, elle entra dans une
+col&egrave;re impossible &agrave; rendre et, saisissant rudement
+son mari par le collet&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Malheureux&nbsp;! s'&eacute;cria-t-elle, tu as eu la b&ecirc;tise
+de laisser Sa Majest&eacute; dehors&nbsp;!... Tu ne sauras
+donc jamais rien faire comme les autres&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine
+&agrave; garder son s&eacute;rieux, c'est moi qui l'ai voulu...
+Vous pouvez l&acirc;cher ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ma femme, dit le fermier en faisant
+une sorte de pr&eacute;sentation de ma&icirc;tresse Gilles,
+quand il fut &eacute;chapp&eacute; de ses griffes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'ai devin&eacute; tout de suite, r&eacute;pondit le roi
+en souriant. Elle a vraiment bonne mine, votre
+femme&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa Majest&eacute; est bien honn&ecirc;te, dit ma&icirc;tresse
+Gilles en ex&eacute;cutant la plus belle de ses r&eacute;v&eacute;rences.</p>
+
+<p>Mais le roi ne s'occupait d&eacute;j&agrave; plus d'elle.
+Son attention s'&eacute;tait report&eacute;e sur la foule des
+paysans qui remplissaient la grande route.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allez avertir ces bons villageois qu'on leur
+permet d'entrer dans la cour, dit Louis XVI &agrave;
+une personne de sa suite&nbsp;; s'ils ont quelque demande
+&agrave; me faire, je suis pr&ecirc;t &agrave; les entendre.</p>
+
+<p>On se rappelle qu'&Eacute;lisabeth, apr&egrave;s la querelle
+qui s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e entre ma&icirc;tresse Gilles et son
+fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages
+et alla se r&eacute;fugier dans sa mansarde. Elle se jeta
+&agrave; genoux devant son lit, la t&ecirc;te appuy&eacute;e contre
+les draps et les mains lev&eacute;es au ciel. Combien
+de pri&egrave;res entrecoup&eacute;es de sanglots montent
+ainsi chaque jour vers Dieu&nbsp;! Qu'il est bon de se
+retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de
+sonder impitoyablement les plaies de son &acirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>Qui pourrait songer en ces moments redoutables
+&agrave; se d&eacute;guiser la v&eacute;rit&eacute;&nbsp;? Les d&eacute;guisements
+sont bons pour des chagrins d'enfant&nbsp;; mais,
+quand toutes les cordes de la douleur ont vibr&eacute;
+en nous, il n'est plus possible d'&ecirc;tre hypocrite
+envers soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth pleura am&egrave;rement&nbsp;; mais, apr&egrave;s le
+premier tumulte de ses passions, elle examina
+plus s&eacute;rieusement la conduite de la fermi&egrave;re&nbsp;;
+elle s'avoua que la plupart des m&egrave;res eussent
+agi comme sa ma&icirc;tresse. Elle se trouvait m&ecirc;me
+des torts, sans pouvoir toutefois excuser les
+brutalit&eacute;s et surtout l'arrogance de la fermi&egrave;re.
+Car ce qu'on pardonne le plus difficilement chez
+les autres, ce sont moins les mauvais traitements
+que l'orgueil immod&eacute;r&eacute; qui cherche &agrave; nous humilier.
+&Eacute;lisabeth &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; cet &eacute;tat d'abattement
+physique o&ugrave; l'&acirc;me, se d&eacute;tachant de la terre,
+se rapproche du ciel par la pri&egrave;re. Alors ses
+larmes coul&egrave;rent moins br&ucirc;lantes&nbsp;; ses soupirs
+ne d&eacute;chir&egrave;rent plus sa poitrine et l'indulgence
+entra dans son coeur.</p>
+
+<p>Pleine de r&eacute;signation, elle se leva pour commencer
+ses pr&eacute;paratifs de d&eacute;part. Au m&ecirc;me instant
+on frappa &agrave; la porte de sa petite chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Entrez, dit-elle.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux
+d'&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! pardonnez-moi&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il en sanglotant.
+Ne me maudissez pas, &Eacute;lisabeth&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous maudire&nbsp;! dit la jeune fille en p&acirc;lissant...
+Il faudrait alors commencer par me maudire moi-m&ecirc;me.
+Car... vous, du moins, vous
+aviez pour excuse le peu d'importance de votre
+faute, et l'irr&eacute;flexion de votre &acirc;ge vous fermait
+les yeux sur le reste&nbsp;; tandis que moi, je devais
+savoir quel avenir je me pr&eacute;parais&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne partez pas, &Eacute;lisabeth, je vous en supplie,
+restez pr&egrave;s de nous. Ma m&egrave;re oubliera tout&nbsp;;
+elle finira par vous aimer et vous appeler du
+doux nom de fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce sont des r&ecirc;ves tout cela, mon bon Germain&nbsp;!...
+D'ailleurs, je ne consentirais jamais &agrave; &ecirc;tre votre femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous ne m'aimez donc plus&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous aime toujours. Mais la souffrance
+m'a vieillie&nbsp;; et j'ai r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; bien des choses
+aupr&egrave;s desquelles je passais &eacute;tourdiment jadis&nbsp;;
+et je me suis dit que la femme doit, avant tout,
+d&eacute;fendre sa puret&eacute;... Lorsqu'un homme a perdu
+l'honneur, on dit qu'il a &eacute;t&eacute; l&acirc;che et tout le
+monde le m&eacute;prise. Notre honneur &agrave; nous, c'est
+notre vertu&nbsp;! Lorsque nous n'avons pas su la
+garder, nous sommes l&acirc;ches comme l'homme
+qui a manqu&eacute; &agrave; l'honneur. Je ne voudrais pas
+&eacute;pouser un homme l&acirc;che... Vous ne pouvez
+&eacute;pouser une femme sans vertu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth, &Eacute;lisabeth&nbsp;! dit Germain, ne vous
+jugez pas ainsi&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je parle comme le monde...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me moque du monde et de ses jugements.
+Je ne sais qu'une chose&nbsp;: c'est que je
+vous estime, c'est que je vous aime&nbsp;!... Ne partez
+pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est impossible&nbsp;! on m'a chass&eacute;e d'ici.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et moi je vous dis d'y rester&nbsp;! Je suis le
+ma&icirc;tre apr&egrave;s tout&nbsp;! et ma m&egrave;re ne me tiendra
+pas toujours...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Une brouille avec votre m&egrave;re&nbsp;? Voil&agrave; ce
+que je veux &eacute;viter &agrave; tout prix. Je vais partir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour aller&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Chez mon p&egrave;re. Il n'y a que Dieu et lui qui
+puissent me pardonner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes larmes ne vous fl&eacute;chiront pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma r&eacute;solution est prise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! vous ne partirez pas seule&nbsp;! dit
+Germain.</p>
+
+<p>Et le jeune homme sortit sous le coup d'une
+terrible &eacute;motion. &Eacute;lisabeth resta quelques instants
+immobile, les yeux fix&eacute;s sur la porte qui
+venait de se refermer. Puis elle &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! dit-elle, est-ce que la punition
+ne d&eacute;passe pas la faute&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle promena un regard d&eacute;sol&eacute; sur les murs
+de sa petite mansarde, dont chaque meuble &eacute;tait
+un souvenir. C'&eacute;taient le lit, o&ugrave; elle go&ucirc;tait un
+si doux sommeil, le b&eacute;nitier de fa&iuml;ence surmont&eacute;
+d'un Christ o&ugrave; elle puisait pieusement
+de l'eau b&eacute;nite tous les matins &agrave; son r&eacute;veil,
+la petite table sur laquelle elle lisait le dimanche,
+la chaise sur laquelle elle se ber&ccedil;ait en
+pensant &agrave; son p&egrave;re infirme, &agrave; sa m&egrave;re qui reposait
+sous le vieil if du cimeti&egrave;re, &agrave; ses amis
+d'enfance. Elle se sentait le coeur gros &agrave; l'id&eacute;e
+de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient
+vue r&ecirc;ver, prier et pleurer&nbsp;! Et cette admirable
+campagne que l'on apercevait de la fen&ecirc;tre&nbsp;! et
+ce bois sombre qui s'arrondissait &agrave; l'horizon
+comme une &eacute;paisse chevelure&nbsp;! et le clocher
+d'Audrieu qui se d&eacute;tachait en noir sur le bleu
+du ciel&nbsp;! Que de po&eacute;sie, &agrave; l'heure des adieux,
+dans toutes ces choses qui lui paraissaient autrefois
+insignifiantes&nbsp;!...</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; que de riches voitures descendent
+la c&ocirc;te &agrave; grand bruit et viennent troubler sa
+r&ecirc;verie. &Eacute;lisabeth, qui tenait &agrave; rester avec ses
+pens&eacute;es, referma la fen&ecirc;tre. Elle plia soigneusement
+ses robes et grossit son paquet de tous les
+autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire
+partait d'en bas et montait jusqu'au toit&nbsp;;
+mais la jeune fille n'eut pas un instant l'id&eacute;e
+d'ouvrir la fen&ecirc;tre. Elle prit une derni&egrave;re fois
+de l'eau b&eacute;nite sous le vieux crucifix, jeta un
+dernier regard autour d'elle et descendit lentement
+les marches de l'escalier.</p>
+
+<p>Il faut renoncer &agrave; peindre sa surprise et son
+effroi, lorsqu'elle aper&ccedil;ut la foule qui remplissait
+la cour. Elle voulut revenir sur ses pas&nbsp;;
+mais il n'&eacute;tait plus temps. Fran&ccedil;oise, la servante
+qui s'&eacute;tait moqu&eacute;e d'elle si m&eacute;chamment le matin,
+s'approcha d'elle et, feignant une compassion
+hypocrite&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez l'air bien triste&nbsp;? lui dit-elle. Cela
+ne convient gu&egrave;re dans un pareil jour&nbsp;!</p>
+
+<p>La m&eacute;chante fille avait eu soin d'&eacute;lever la
+voix pour &ecirc;tre entendue des personnes qui l'entouraient.
+Tous les regards se port&egrave;rent aussit&ocirc;t
+sur la pauvre &Eacute;lisabeth, qui, rougissant et
+p&acirc;lissant, subit dans ces courts instants le plus
+affreux supplice qu'ait jamais endur&eacute; cr&eacute;ature
+humaine.</p>
+
+<p>Louis XVI avait fini son repas et parlait avec
+bont&eacute; aux paysans. Il fut un des premiers &agrave;
+entendre la remarque perfide de Fran&ccedil;oise. Il
+regarda &Eacute;lisabeth et fut frapp&eacute; de son air d'abattement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez approcher cette enfant, dit-il.</p>
+
+<p>La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle
+n'e&ucirc;t pas entendu les paroles de Louis XVI, soit
+qu'elle n'e&ucirc;t pas la force de faire un mouvement,
+&Eacute;lisabeth demeura debout &agrave; la m&ecirc;me
+place, les yeux obstin&eacute;ment fix&eacute;s sur le sol.
+Touch&eacute; de sa position, le roi s'approcha d'elle
+et l'interrogea avec la plus grande douceur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle ne m&eacute;rite pas que Sa Majest&eacute; s'occupe
+d'elle, s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles en accourant pr&egrave;s
+du roi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;? demanda Louis XVI sans se retourner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parce que c'est une malheureuse&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous devriez savoir, interrompit le roi,
+qu'il faut toujours avoir piti&eacute; des malheureux&nbsp;!</p>
+
+<p>Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur
+de ma&icirc;tre Gilles quand il aper&ccedil;ut &Eacute;lisabeth entre
+la fermi&egrave;re et le roi. Il eut cependant le courage
+de venir au secours de la jeune fille&nbsp;; et on
+le vit se placer bravement entre Louis XVI et
+sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant
+elle fut &eacute;tonn&eacute;e d'un pareil trait d'audace.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que puis-je faire pour vous&nbsp;? disait en ce
+moment Louis XVI &agrave; &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout&nbsp;! Majest&eacute;, r&eacute;pondit ma&icirc;tre Gilles en
+avan&ccedil;ant sa bonne figure qui n'eut jamais depuis
+ce jour un tel air de r&eacute;solution. Vous
+pouvez la sauver du d&eacute;shonneur&nbsp;! ajouta-t-il
+&agrave; voix basse, de mani&egrave;re &agrave; n'&ecirc;tre entendu que
+du roi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cette fille a failli chez vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Chez moi, Majest&eacute;. Et mon fils Germain
+est d&eacute;cid&eacute; &agrave; l'&eacute;pouser...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! vous avez un fils&nbsp;? Je comprends tout
+maintenant. Cette enfant est moins coupable que
+je ne l'avais pens&eacute;... Mais alors, si vous consentez
+au mariage, il n'y a plus d'obstacle...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, interrompit ma&icirc;tre Gilles, il y a
+ma femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai, dit Louis XVI en souriant&nbsp;;
+vous me faites toucher du doigt un abus que
+je ne pourrai cependant pas supprimer dans
+mon royaume. Et quelle est la cause de son opposition&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'argent, Majest&eacute;... &Eacute;lisabeth n'a pas un
+sou vaillant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en doutais, dit Louis XVI.</p>
+
+<p>Il appela l'un de ses gens et lui parla &agrave; voix
+basse. Quelques instants apr&egrave;s, on apportait au
+roi une bourse remplie d'or qu'il pr&eacute;senta &agrave;
+&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille &eacute;tait dans une prostration
+semblable &agrave; celle du condamn&eacute; &agrave; mort, qui entend
+les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer
+le sens des paroles qui se disent autour
+de lui. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de la voir insensible aux bont&eacute;s
+de Louis XVI, ma&icirc;tre Gilles s'approcha d'elle et
+lui cria de toutes ses forces&nbsp;: &laquo;&nbsp;R&eacute;pondez donc,
+&Eacute;lisabeth&nbsp;; c'est le roi de France qui vous parle&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Elle tressaillit, comme une personne qui sort
+brusquement d'un mauvais r&ecirc;ve, leva les yeux
+et rencontra le regard du roi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous dote en faveur de votre enfant, lui
+dit Louis XVI&nbsp;; vous pourrez &eacute;pouser Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! merci&nbsp;! s'&eacute;cria &Eacute;lisabeth en tombant
+&agrave; genoux. Je demanderai &agrave; Dieu qu'il vous accorde
+de longs jours, et mon enfant m&ecirc;lera votre
+nom &agrave; ses pri&egrave;res.</p>
+
+<p>Comme elle achevait de parler, ses forces
+l'abandonn&egrave;rent, et, sans le fermier, elle f&ucirc;t
+tomb&eacute;e &agrave; terre. Les paysans pouss&egrave;rent des cris
+de joie et firent retentir les airs de leurs acclamations.
+Une seule personne ne partageait pas
+l'all&eacute;gresse g&eacute;n&eacute;rale&nbsp;: c'&eacute;tait Fran&ccedil;oise, qui
+voyait sa manoeuvre perfide tourner au profit
+de son ennemie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a que les mauvaises filles comme
+&Eacute;lisabeth pour avoir de ces chances-l&agrave;&nbsp;! disait-elle
+en suivant la foule.</p>
+
+<p>Heureusement que sa voix se perdit dans le
+bruit de la multitude, comme une fausse note
+dans un choeur immense.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ma&icirc;tresse Gilles, elle n'avait pas encore
+retrouv&eacute; la parole et ne pouvait d&eacute;tacher
+ses yeux de la bourse que son mari tenait dans
+ses mains. Soudain elle se frappa le front, comme
+une personne qui rappelle ses souvenirs&nbsp;; puis
+on la vit courir du c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;table et rapporter
+un petit agneau dans ses bras. Mais Louis XVI
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; rentr&eacute; dans sa voiture, les postillons
+fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans
+dans son d&eacute;sespoir, ma&icirc;tresse Gilles crut apercevoir,
+&agrave; travers le nuage de poussi&egrave;re qui s'&eacute;levait
+de la route, la ma&icirc;tresse d'auberge de l'Aigle
+recevant le baiser du roi.</p>
+
+<p>A quelque distance de la ferme, Louis XVI
+aper&ccedil;ut, en se penchant &agrave; la porti&egrave;re, un jeune
+paysan qui pleurait au bord de la grande route.
+Il reconnut le gros chien noir qui &eacute;tait assis
+aupr&egrave;s du jeune homme. C'&eacute;tait son compagnon
+de table&nbsp;; c'&eacute;tait Fid&egrave;le qui regardait tristement
+son ma&icirc;tre, sans oublier toutefois de surveiller
+en m&ecirc;me temps le b&acirc;ton de voyage et les habits
+roul&eacute;s dans un mouchoir. Louis XVI pensa que
+la Providence, en pla&ccedil;ant le ma&icirc;tre du barbet
+sur sa route, ne voulait pas qu'il laiss&acirc;t sa bonne
+action inachev&eacute;e. Il fit arr&ecirc;ter sa voiture et
+appela le jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment vous appelez-vous&nbsp;? lui dit-il avec bont&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes le fils de ma&icirc;tre Gilles&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, monseigneur, pour vous servir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! ne pleurez plus et retournez &agrave; la
+ferme. &Eacute;lisabeth vient de faire un h&eacute;ritage et
+ma&icirc;tresse Gilles consent &agrave; ce qu'elle devienne
+votre femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez l'air trop bon, monseigneur,
+pour vouloir me tromper, dit Germain. Tout
+mon bonheur est attach&eacute; &agrave; l'accomplissement de
+ce mariage&nbsp;; et, si vous aviez abus&eacute; de ma simplicit&eacute;
+pour vous amuser de moi, vous m'auriez
+donn&eacute; le coup de mort&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez-moi, reprit Louis XVI&nbsp;: le bonheur
+vous attend &agrave; la ferme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu vous b&eacute;nisse, monseigneur&nbsp;! s'&eacute;cria
+Germain, et vous accorde de longs jours&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; deux fois aujourd'hui que ce souhait
+m'est adress&eacute;, dit le roi &agrave; ses gentilshommes&nbsp;;
+ne puis-je pas esp&eacute;rer que les voeux d'&Eacute;lisabeth
+et de Germain me porteront bonheur&nbsp;?</p>
+
+<p>Les chevaux reprirent le galop&nbsp;; et, tandis que
+Louis XVI courait &agrave; ses destin&eacute;es, Germain
+marchait &agrave; grands pas, la joie au coeur, vers la
+ferme de ma&icirc;tre Gilles, que les paysans avaient
+baptis&eacute;e, dans leur enthousiasme, du nom
+d'<i>H&ocirc;tel fortun&eacute;</i>. Depuis ce jour, bien que la
+vieille maison n'offre plus le lit et la table aux
+voyageurs, on n'a cess&eacute; de l'appeler dans le pays
+l'<i>H&ocirc;tel fortun&eacute;</i>, comme si le peuple e&ucirc;t voulu
+perp&eacute;tuer ainsi le souvenir du passage de
+Louis XVI.</p>
+
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;">
+<br>
+<br>
+
+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11036 ***</div>
+</body>
+</html>
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+++ b/old/11036-8.txt
@@ -0,0 +1,7246 @@
+The Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Legendes Normandes
+
+Author: Gaston Lavalley
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***
+
+
+
+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+LÉGENDES NORMANDES
+
+
+PAR
+
+
+GASTON LAVALLEY
+
+
+
+1867
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LÉGENDES NORMANDES
+
+
+
+
+
+
+BARBARE
+
+
+
+
+I
+
+La Déesse de la Liberté.
+
+
+La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-là, ses habits de fête.
+Les rues étaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes
+détonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit,
+l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui
+s'épanouissaient en fraîches guirlandes aux étages supérieurs, les drapeaux
+qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annonçait, tout
+respirait la joie. Là, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant à
+travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussière une rose
+à moitié flétrie. Ailleurs, des mères de famille donnaient fièrement la
+main à de jolies petites filles, blondes têtes, doux visages, beautés de
+l'avenir, dont on avait caché les grâces naissantes sous un costume grec du
+plus mauvais goût. Et partout de la gaieté, des hymnes, des chansons! A
+chaque fenêtre, des yeux tout grands ouverts; à chaque porte, des mains
+prêtes à applaudir.
+
+C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se réjouir.
+La municipalité de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
+sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait
+profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le
+Pelletier et de Brutus.
+
+Tandis que la foule encombrait les abords de l'hôtel de ville et préludait
+à la fête officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une
+petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retirés de la ville,
+semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante
+manifestation populaire.
+
+Les fenêtres en étaient fermées, comme dans un jour de deuil. De quelque
+côté que l'oeil se tournât, il n'apercevait nulle part les brillantes
+couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'intérieur; on
+n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou
+qui passait en sifflant dans la serrure. C'était l'immobilité, le silence
+de la tombe. Comme un corps, dont l'âme s'est envolée, cette sombre demeure
+semblait n'avoir ni battement, ni respiration.
+
+Cependant la vie ne s'était pas retirée de cette maison.
+
+Une jeune fille traversa la cour intérieure en sautant légèrement sur la
+pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine à
+faire rouler sur ses gonds, et entra, à petits pas, sans bruit, et en
+mettant les mains en avant, dans une pièce assez sombre pour justifier cet
+excès de précaution.
+
+Un vieillard travaillait dans un coin, auprès d'une fenêtre basse. Le jour
+le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits.
+La jeune fille s'avança vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette
+traînée lumineuse, où se baignait l'austère physionomie du vieillard, ce
+fut un spectacle étrange et charmant.
+
+On aurait pu se croire transporté devant une de ces toiles merveilleuses de
+l'école espagnole, où l'on voit une blonde tête d'ange qui se penche à
+l'oreille de l'anachorète pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel,
+et qui lui donnent un avant-goût des joies célestes.
+
+Il est fort présumable, en effet, que le digne vieillard était plus occupé
+des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
+fille eut-elle posé familièrement la main sur son épaule qu'il se releva
+brusquement, comme s'il eût senti la pression d'un fer rouge.
+
+--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite?
+
+--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur?
+
+--Oh! oui... C'est-à-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font
+sauter en l'air avec leurs maudites détonations!
+
+--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal à personne.
+
+--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le
+marquis!
+
+--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas à
+nuire à leur prochain.
+
+--Ils insultent à notre malheur!
+
+--Voyons. Je suis sûre que ta colère tomberait comme le vent, si mon père
+te donnait la permission d'aller à la fête.
+
+--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?...
+
+--Oui... oui... oui...
+
+--Il faudrait m'y traîner de force!
+
+--Que tu es amusant!
+
+--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux!
+
+--Tu les ouvrirais tout grands!
+
+--Ah! mademoiselle, vous me méprisez donc bien?
+
+--Du tout. Mais je te connais.
+
+--Vous pouvez supposer?...
+
+--J'affirme même que tu ne resterais pas indifférent à un tel spectacle...
+Une fête du peuple?... Je ne sais rien de plus émouvant!
+
+--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout à coup, qu'on m'a assuré
+que ce serait très-beau!
+
+--Tu t'en es donc informé?...
+
+--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai
+appris...
+
+--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles.
+
+--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son bâton de
+l'autre...
+
+--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?...
+
+--Qu'on doit porter en triomphe la déesse de la Liberté... Toute la garde
+nationale sera sous les armes!
+
+--Vraiment!
+
+--Le cortége aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortége magnifique!...
+Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval!
+
+--Imprudent!... Si l'on nous entendait!...
+
+--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si
+je ne craignais d'être grondé par monsieur le marquis, j'irais voir leur
+fête, rien que pour avoir le plaisir de rire à leurs dépens!
+
+--Ainsi, sans mon père?...
+
+--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais déjà de mes huées!
+
+--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission?
+
+--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade.
+
+--S'il l'ignorait?
+
+--Vous ne me trahiriez pas?
+
+--A coup sûr... Je serais ta complice.
+
+--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idée d'aller à la fête?
+
+--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermée dans
+cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sépulcre,
+les vivants doivent jouir un peu du même privilége.
+
+--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi?
+
+--Regarde-moi, dit la jeune fille.
+
+A ces mots, elle entra tout entière dans la zone lumineuse qui rayonnait à
+travers l'étroite fenêtre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise.
+
+--Mademoiselle en femme du peuple!
+
+--Tu vois que je pense à tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas
+de légèreté. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne
+ne songera à nous inquiéter. Viens vite!
+
+Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa là sa brosse et les
+souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
+sur les pas de sa maîtresse, et ouvrit avec précaution la porte de la rue.
+
+--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il à la jeune fille,
+lorsqu'ils se trouvèrent dehors.
+
+--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberté!
+répondit Marguerite.
+
+Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraîna vers
+le centre de la ville.
+
+Il était temps. Le cortége s'était mis en marche et gravissait lentement la
+principale rue de la ville. C'étaient d'abord les bataillons de la garde
+nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces
+soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps
+ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la
+patrie en danger. Leurs fils mouraient à la frontière, et, tandis que le
+plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de
+la Loire, ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour la défense de leurs
+foyers. Et personne alors ne songeait à rire en voyant ce singulier
+assemblage de piques, de bâtons, de sabres et de fusils, ces vêtements
+déguenillés, ces bras nus, tout noirs encore des fumées de la forge ou de
+l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des
+temps modernes!
+
+Derrière les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui
+portaient sur leurs épaules des arbres de la liberté, parés de fleurs et de
+rubans. Après eux, les frères de la _Société populaire_, coiffés du bonnet
+phrygien, soulevaient au-dessus de leur tête les trois pierres de la
+Bastille. Des chars, splendidement ornés et ombragés par des drapeaux,
+présentaient aux regards de la foule, comme un double objet de vénération,
+des vieillards et des soldats blessés: les victimes de l'âge et les
+victimes de la guerre! Sublime allégorie qui enseignait à la fois le
+respect qu'on doit à l'expérience et la pitié que mérite le malheur!
+
+Quelques pas en arrière venait la déesse de la Liberté. Mais ce n'était pas
+cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_,
+cette femme _à la voix rauque_, cette furie enfantée, dans un moment de
+délire, par l'imagination d'un grand poëte. C'était une belle jeune fille,
+dont les blonds cheveux se déroulaient avec grâce sur les épaules. Une
+tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la
+foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits
+enfants semaient des fleurs à ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle
+une bannière, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en
+licence, et vous serez heureux_! Après elle, comme pour montrer qu'elle est
+la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
+couchés sur des gerbes de blé, conduisaient une charrue traînée par des
+boeufs.
+
+Un soleil splendide s'était associé à cette fête d'un caractère antique.
+Les fleurs s'épanouissaient et versaient autour d'elles le trésor de leurs
+parfums; le peuple était joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on
+aurait pu croire assister à une des fêtes de l'Athènes païenne.
+
+Marguerite et le domestique s'étaient blottis dans l'embrasure d'une porte,
+et, de là, ils voyaient défiler le cortége, sans être trop incommodés par
+le flot des curieux qui ondoyait à leurs pieds.
+
+Dominique avait fait bon marché de ses vieilles rancunes et regardait tout,
+en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute
+autre circonstance, la jeune fille n'eût pas manqué de profiter du riche
+thème à plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ébahissement de l'ennemi
+juré des patriotes. Mais elle était trop émue elle-même pour exercer sa
+verve railleuse aux dépens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si
+puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur
+le point de chanter avec elle les refrains passionnés de la _Marseillaise_;
+et lorsque la déesse de la Liberté vint à passer, elle battit des mains et
+ne put retenir un cri d'admiration.
+
+--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la déesse au vieux domestique.
+
+Tout entière à ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle
+était elle-même l'objet d'une admiration mystérieuse. Un homme du peuple ne
+la quittait pas des yeux, et restait indifférent au double spectacle que
+lui offraient la foule et le cortége. C'était une tête puissante, rehaussée
+encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque
+ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pêcheur
+napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un rêve aimé; ses yeux
+plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la
+mer. Tout à coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme
+réveillé en sursaut, s'élancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune
+fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou
+dans la poussière.
+
+--Il y a des aristocrates ici! s'écria cet homme, en montrant à la foule
+une petite croix ornée de brillants qui scintillaient au soleil.
+
+--Tu en as menti! répliqua le mystérieux adorateur de Marguerite, en
+prenant l'homme à la gorge et en lui arrachant le bijou.
+
+--Cette croix est à moi, dit timidement la jeune fille.
+
+En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer.
+
+--Taisez-vous! lui dit à voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous
+donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore!
+
+--Il a raison, dit Dominique.
+
+Puis il ajouta avec intention, mais de manière à n'être entendu que du
+jeune homme:
+
+--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant!
+
+--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple.
+
+Le vieux domestique entraîna la jeune fille. Grâce au tumulte que cette
+scène avait occasionné, ils purent disparaître sans attirer l'attention de
+leurs voisins.
+
+Cependant le patriote, humilié de sa chute, s'était relevé, l'oeil menaçant
+et l'injure à la bouche.
+
+--Mort aux aristocrates! dit-il.
+
+--A la lanterne! à la lanterne! s'écria la foule.
+
+--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ça? dit le sauveur de
+Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de
+me hisser à la place de vos réverbères!
+
+En même temps, il se rejeta en arrière, par un brusque mouvement, et fit
+face à ses adversaires.
+
+--Il est brave! s'écria-t-on dans la foule.
+
+--C'est un aristocrate! dit une voix.
+
+--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui
+s'était vu terrasser.
+
+--Parce que cela me plaît! répondit le jeune homme, en se croisant les bras
+sur la poitrine.
+
+--C'est défendu!
+
+--Défendu?... Vous êtes plaisants, sur mon honneur! répliqua l'accusé. Vous
+promenez dans vos rues la déesse de la Liberté, et je n'aurais pas le droit
+d'agir comme bon me semble?
+
+--Il a raison, dirent plusieurs assistants.
+
+--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la
+lanterne, l'aristocrate!
+
+--Oui! à la lanterne!
+
+Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme.
+
+--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur
+d'une maison, pour n'être pas entouré.
+
+Mais sa noble attitude ne pouvait maîtriser longtemps les mauvais instincts
+de la foule. Les sabres, les piques, les baïonnettes s'abaissèrent, et la
+muraille de fer s'avança lentement contre le généreux défenseur de
+Marguerite.
+
+--Mort à l'aristocrate! s'écria le peuple en délire.
+
+Le demi-cercle se rétrécissait toujours et la pointe des piques touchait la
+poitrine du jeune homme. Tout à coup une voix de tonnerre se fit entendre.
+Un homme, à puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et
+de gauche, une grêle de coups de poing, et vint se placer résolûment devant
+la victime qu'on allait sacrifier.
+
+--Êtres stupides! dit-il avec un geste de colère, en s'adressant aux
+agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire là!... Égorger le plus
+pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des défenseurs de Thionville!
+
+--Un défenseur de Thionville! murmura la foule, avec un étonnement mêlé
+d'admiration.
+
+Les agresseurs les plus rapprochés de Barbare, rougissant de l'énormité
+du crime qu'ils avaient été sur le point de commettre, baissèrent la tête
+avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait
+renversé à ses pieds, n'avait pas encore renoncé à l'espoir de se venger
+sur le lieu même témoin de son humiliation. Il ôta respectueusement son
+bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu:
+
+--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui préside
+notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu défends. C'est un
+aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine!
+
+--Est-ce vrai? demanda le président de la Société populaire, en se tournant
+du côté de Barbare.
+
+Pour toute réponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait déjà
+suspendue à son cou et la montra au peuple.
+
+--C'est stupide ce que tu fais là! lui dit le président du club à voix
+basse.
+
+--Non! répliqua le jeune homme, de manière à être entendu de tous ceux qui
+l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du
+temple de la Raison, je me croirai autorisé à porter le même signe sur ma
+poitrine.
+
+Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix à son cou.
+
+--Il parle bien! cria la foule.
+
+--C'est un bon patriote!
+
+--Il vaut mieux que nous!
+
+--A la cathédrale! à la cathédrale!
+
+--Arrachons les croix!
+
+Et déjà le peuple se préparait à exécuter sa menace.
+
+--Attendez! mes enfants, s'écria le président de la Société populaire. Ne
+faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'à vous
+amuser. Retournez à la fête.
+
+--C'est juste! Rattrapons le cortége! s'écria la foule.
+
+Et non moins prompte à agir qu'à changer de résolution, elle eut bientôt
+abandonné le lieu qu'elle avait failli ensanglanter.
+
+
+
+
+II
+
+Le Club.
+
+
+Quelques instants après, la rue se trouva complétement déserte. On
+n'entendait plus que le bruit lointain de la fête et le vague murmure de la
+foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon
+qu'il serra avec une sombre énergie:
+
+--Citoyen président, dit-il, tu m'as sauvé la vie!
+
+--Ne parlons pas de cela! répondit le colosse.
+
+--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir
+l'occasion de te prouver ma reconnaissance.
+
+--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir.
+
+--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!...
+Écoute... j'ai encore un service à te demander.
+
+--Parle.
+
+--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir.
+
+--Et la fête? dit le patriote.
+
+--J'en ai vu assez comme cela.
+
+--Ah! fit le président du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous
+d'amour?
+
+--Peut-être, répondit Barbare en rougissant.
+
+--Va, mon garçon, reprit le patriote avec bonté. La République ne défend
+pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce
+soir, à la séance du club.
+
+--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une dernière poignée de main à son
+libérateur.
+
+--Adieu, répondit le président.
+
+Et le brave homme, après s'être amusé à regarder son protégé qui courait à
+toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortége.
+
+Barbare n'avait pas oublié dans quelle direction le vieillard et la jeune
+fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues
+tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernières maisons
+de la ville, il aperçut sur la grand'route, à une portée de fusil environ,
+Dominique et Marguerite qui s'étaient arrêtés pour reprendre haleine. Il
+cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette
+bruyante manifestation eut un résultat diamétralement opposé à celui qu'il
+en espérait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les
+fugitifs furent saisis d'une véritable panique et la peur leur rendit des
+jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put
+arrêter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la
+petite maison isolée et disparaître derrière la porte, qui se referma avec
+fracas.
+
+Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la
+porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
+en la jetant avec violence, l'auraient laissée entr'ouverte. Mais elle
+résista à tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et
+n'aperçut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le
+marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et prêta
+l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute
+la façade de la maison. Peut-être découvrirait-il une figure curieuse, une
+main derrière un rideau? Hélas! le soleil lui-même ne visitait plus cette
+triste demeure. Et les fenêtres; ces yeux de la maison, s'étaient voilées
+sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupière.
+
+Barbare éprouva un affreux serrement de coeur. Il eût donné sa vie, en cet
+instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il
+était encore ébloui. Elle était là, pourtant, à deux pas de lui, derrière
+cette muraille!... Comme la mère qui rôde, le soir, devant la prison où
+gémit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui
+livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se décider à partir et
+s'en remettait au hasard, cette dernière consolation des désespérés! Il
+attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune
+et fort, il se révolta à la pensée que quelques planches, à peine jointes,
+lui opposaient un obstacle. Il s'élança vers la porte, bien déterminé à
+l'ébranler sous un dernier effort. Mais il recula bientôt en rougissant.
+
+--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a là ni
+barreaux, ni soldats pour le défendre. Et je ne dois y entrer que par la
+volonté de celle que j'aime!
+
+Alors il tira de son sein la petite croix, ornée de diamants, la baisa avec
+respect et, l'agitant au-dessus de sa tête:
+
+--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte!
+
+Deux fois il fit le même geste et poussa le même cri. Mais la maison ne
+sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, après avoir caché la petite
+croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville.
+
+Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait déjà les réverbères, dont les
+lanternes huileuses se balançaient, avec un grincement sinistre, et
+faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires
+façades des maisons. Les bruits de la fête avaient cessé. Tout était rentré
+dans le silence. On n'entendait guère que le pas sonore du promeneur
+attardé qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
+luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de
+paisible ou de craintif s'était prudemment renfermé derrière une porte bien
+close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur même de la cité,
+dans une des salles basses de l'ancien évêché. C'était là que se donnaient
+rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville.
+
+Barbare n'avait pas oublié la recommandation que lui avait faite le
+président de la société populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu
+manquer à l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas
+dans une disposition d'esprit à rechercher la solitude. Dans les temps de
+révolution, l'amour,--ce sentiment raffiné qui trouve tant de charmes à se
+replier sur lui-même et qui met tant de complaisance à caresser même la
+pensée d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fièvre des passions
+politiques. Il fuit la rêverie, il marche, il court vers le but et, s'il
+éprouve un échec, il demande à la vie publique un instant d'oubli et de
+distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hâte vers l'ancien
+évêché.
+
+Son entrée dans la salle du club fut un vrai triomphe.
+
+--Vive Barbare! cria la foule.
+
+--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il
+paraît qu'on n'a plus envie de me hisser à la lanterne. Le moment serait
+pourtant mieux choisi que tantôt. Car vous êtes bien mal éclairés!
+
+Un éclat de rire général accueillit cette saillie, et chacun montra en
+plaisantant à son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au
+pied de l'estrade où montaient les orateurs.
+
+--Citoyen Barbare, répondit une voix énergique, si la République n'a pas le
+moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonté des
+patriotes. Nos fils, qui sont à la frontière, n'ont pas de souliers pour
+marcher à l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'être difficiles, et nous
+saurons défendre les intérêts de la patrie avec les seules lumières de
+notre raison.
+
+--Bien répondu! dit la foule.
+
+Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaître la voix de l'homme
+auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serrés des auditeurs et
+s'approcha respectueusement du magistrat populaire.
+
+--Citoyen président, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la
+majesté de la République. J'ai déjà versé mon sang pour elle et je suis
+prêt à lui donner une nouvelle preuve de mon dévouement. Je demande la
+parole.
+
+--Je te l'accorde, répondit le président d'un ton bref.
+
+D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eût monté à
+l'assaut. Du haut de ces misérables tréteaux, où l'éloquence populaire
+agitait tant de questions sérieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes,
+le jeune homme contempla un instant toutes ces têtes qui se balançaient
+au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'était un tableau digne des maîtres
+flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armés de leurs instruments
+de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des
+rôdeurs de nuit, chaos étrange, mer de haillons dont chaque flot
+s'éclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les ténèbres, suivant que
+le caprice du vent ravivait ou menaçait d'éteindre la flamme des
+chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pâle rayon de la lune,
+glissant à travers les vitraux d'une fenêtre et venant entourer d'une douce
+lumière les cheveux blancs des frères de la Société populaire.
+
+Une rumeur sourde s'éleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le
+jeune homme escalader les degrés de l'estrade. Mais, peu à peu le bruit
+cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le
+bord de la balustrade, et, s'adressant à la foule:
+
+--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez déjà deviné sans doute le
+sujet de ma motion. Je demande que la municipalité tienne une récompense
+toute prête pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la
+cathédrale et d'en enlever les croix.
+
+--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule.
+
+Barbare descendit précipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea
+vers la porte de la salle basse. Au moment où il allait en franchir le
+seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il
+s'arrêta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient
+pas trompé. Il regarda du côté de la tribune et reconnut l'homme du peuple
+qu'il avait terrassé, le matin.
+
+--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la
+République.
+
+--Qui ça? demanda la foule avec des cris furieux.
+
+--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates...
+
+--Où donc? reprit encore la foule, dont la colère augmentait en raison de
+son impatience.
+
+--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolée, à peu de distance
+de la rivière.
+
+Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres.
+
+--Dans la _Vallée aux Prés_? demanda la foule.
+
+--Oui, répondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermés nuit et
+jour. Aucun bruit! jamais de lumière! apparences suspectes. A coup sûr, ce
+sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour
+son patriotisme, de s'introduire dans l'intérieur de cette maison.
+
+--Mort aux aristocrates! s'écrièrent les plus ardents des patriotes.
+
+--Hélas! pensa Barbare, cette jeune fille et son père sont perdus, si je
+n'interviens!
+
+Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait
+au coeur.
+
+--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son émotion.
+Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois!
+
+Puis, l'oeil étincelant et l'air résolu, il passa de nouveau à travers la
+foule et s'approcha de la tribune.
+
+--Citoyen, dit-il à l'orateur, en le regardant en face, es-tu sûr de ce que
+tu avances?
+
+--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menaçant de son
+interlocuteur troubla profondément... Je n'ai que des soupçons... et,
+d'ailleurs, je n'habite pas le quartier où se trouve la maison suspecte.
+
+--Eh bien! moi, je suis aux premières places pour surveiller les gens que
+tu accuses si légèrement. Je m'engage à pénétrer dans l'intérieur de la
+maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai à tous les bons
+patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquiéter.
+
+--Vive Barbare! cria l'assemblée.
+
+--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les
+auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance.
+
+A ces mots, il se pencha vers le président de la Société populaire, qui lui
+tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine
+arrivé dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la
+baisa avec amour, en s'écriant par deux fois:
+
+--Je la sauverai!... Je la sauverai!...
+
+
+
+
+III
+
+Le Proscrit.
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppé dans un long
+manteau, se promenait devant la façade intérieure de la maison qu'on avait
+signalée la veille à la défiance du club. A la manière dont cet homme
+marchait dans les allées du jardin, tantôt s'avançant d'un pas rapide,
+tantôt s'arrêtant et levant la tête pour contempler le ciel, il eût été
+facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son
+caractère. Cela ne pouvait être qu'un amant, qu'un fou, ou un poëte.
+Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec délices dans
+cette mer étoilée.
+
+La soirée était belle d'ailleurs et invitait à la rêverie. Les fleurs,
+avant de s'endormir, avaient laissé dans l'air de douces émanations. Un
+vent frais courait à travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de
+grands fantômes, du milieu de la haie qui séparait le jardin des prairies
+voisines. Ces géants de verdure frissonnaient sous le souffle aérien et
+ressemblaient, avec leurs branches rapprochées du tronc, à un homme qui
+s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se préserver de l'air malsain
+du soir.
+
+Le promeneur s'arrêta au milieu d'une allée.
+
+--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec découragement, la
+nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage!
+Des étoiles, des mondes en feu; rien de changé au ciel, tandis que des
+hommes, nés pour s'aimer, s'égorgent comme des bêtes sauvages! Moi-même,
+moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma
+tête est mise à prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persécutés,
+et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux éléments d'annoncer sa
+vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colère le
+spectacle de tant d'iniquités. La maison garde encore quelques traces des
+hôtes qui ont vécu sous son toit; et la terre ne s'inquiète pas de l'homme
+qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanité
+souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot?
+
+Le proscrit s'était remis machinalement en marche, et le hasard de la
+promenade l'avait conduit dans une petite allée qu'un mur, de peu
+d'élévation et qui tombait en ruine, séparait de la grand'route. Tout à
+coup le prêtre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.
+
+Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque à ses pieds, au
+milieu de l'allée. Le visiteur nocturne ne fut guère moins effrayé que
+celui dont il avait interrompu si brusquement la rêverie.
+
+--Rassurez-vous, citoyen, dit-il à voix basse au jeune prêtre, et
+gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni à
+votre bourse, ni à votre vie.
+
+--Vous avez pourtant, monsieur, une manière de vous présenter...
+
+--Qui peut donner de moi la plus fâcheuse idée, reprit le voleur présumé en
+achevant la pensée de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je
+le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans
+l'intention de vous être utile.
+
+--Je vous en suis reconnaissant! répliqua le proscrit avec une froide
+ironie.
+
+--On m'avait chargé de vous espionner...
+
+--Vous faites-là un joli métier, monsieur! interrompit le prêtre, en
+ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau.
+
+--Croyez bien que c'est par patriotisme...
+
+--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse deviné! interrompit encore le
+prêtre.
+
+--Vous avez tort de me persifler, citoyen, répliqua l'homme du peuple avec
+un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il
+l'écouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai
+service, et si la Société populaire eût confié à tout autre que moi la
+mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-être pas eu lieu de
+vous en réjouir.
+
+--Mais, enfin, que veut-on? demanda le prêtre.
+
+--On vous soupçonne d'avoir des relations avec Pitt.
+
+--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant.
+
+A ce moment la lune sortit d'un nuage et éclaira vivement le visage du
+prêtre. Barbare--le lecteur l'a déjà reconnu--ne put se défendre d'un
+étrange sentiment d'inquiétude.
+
+--Ah! citoyen, dit-il d'une voix émue, vous êtes jeune!
+
+--Oui, répondit le prêtre. Mais qu'y a-t-il là d'étonnant?
+
+--C'est que, pour être persécuté à votre âge...
+
+--La République s'est bien défiée des enfants! dit le proscrit avec
+mélancolie.
+
+--Vous êtes donc obligé de vous cacher? demanda Barbare.
+
+--Voilà mon interrogatoire qui commence! dit le prêtre avec amertume.
+Tenez, monsieur, si la République a besoin d'une nouvelle victime, je ferai
+volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les
+personnes qui habitent cette maison! Elles me sont chères, et c'est une
+prière que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh
+bien! vous êtes aussi à cet âge généreux où le pardon est doux et le
+dévouement facile. Épargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du
+sang enfin, prenez ma vie! Je me livre à vous!
+
+Barbare devint horriblement pâle.
+
+La jalousie s'empara de tout son être, et un frisson lui glaça le coeur.
+
+--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix
+étranglée.
+
+--De toute mon âme!
+
+--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard étincelant sur celui qu'il
+regardait déjà comme un rival, vous les aimez?
+
+--Comme on aime son père et sa soeur.
+
+--Pas autrement? demanda encore le patriote.
+
+Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la première fois, il
+osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se
+troubler, ce coup d'oeil pénétrant.
+
+--Vous préparez votre réponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long
+silence et de ce pénible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous êtes
+l'amant de cette jeune fille?
+
+--Oh! fit le prêtre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!...
+
+--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les épaules.
+
+--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force à ajouter foi à mes
+paroles. Il vous faudrait une preuve matérielle?
+
+--Oui! dit Barbare avec explosion.
+
+Il y eut, dans la manière dont il accentua ce simple mot, tant de haine,
+d'inquiétude et de jalousie, que sa figure même sembla s'éclairer du feu
+intérieur qui le consumait. Le prêtre put lire dans son coeur et juger de
+l'état de son âme, comme on voit un ciel d'orage à la lueur d'un éclair.
+
+Le proscrit mesura aussitôt toute l'étendue du danger qui menaçait le
+marquis et sa fille. Mais il était déjà prêt au sacrifice.
+
+--Écoutez! dit-il à l'homme du peuple. Je ne peux pas être l'amant de cette
+jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.
+
+--Lequel? demanda vivement Barbare.
+
+--Les devoirs de mon ministère, répondit le proscrit.
+
+En même temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa
+soutane.
+
+--Un prêtre! s'écria Barbare avec joie.
+
+--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le
+maître de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole?
+
+--Non, certes! dit Barbare.
+
+Cependant il baissa la tête et ses traits s'assombrirent.
+
+--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'êtes pas encore convaincu?
+
+--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les prêtres ont le droit de
+se marier.
+
+--Pauvre insensé! dit le jeune prêtre en souriant avec tristesse, si
+j'avais reconnu l'autorité de cette loi, est-ce que je serais obligé de me
+cacher?
+
+--C'est vrai! je suis fou! s'écria joyeusement Barbare. Vous êtes un noble
+coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre
+solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami!
+
+--Volontiers, dit le prêtre en serrant avec effusion la main que le jeune
+homme lui tendait.
+
+Après cette étreinte cordiale, Barbare se disposa à escalader le mur.
+
+--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le prêtre avec bonté, et
+suivez-moi.
+
+En même temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite
+porte qui donnait sur la campagne.
+
+
+
+
+IV
+
+Une crise domestique.
+
+
+Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte à double tour et
+s'arrêta quelques instants comme un homme accablé sous le poids de pénibles
+pensées.
+
+Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour,
+monta l'escalier et frappa à la porte de M. de Louvigny.
+
+--Entrez, dit une voix de jeune fille.
+
+--Ah! pensa l'abbé avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son père.
+
+Néanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses
+genoux. Tout en écoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait
+avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait à faire sauter
+dans sa main.
+
+--Eh bien! cher abbé, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il
+faut tant de précautions pour entrer chez ses amis?
+
+--Je vous croyais au travail et je craignais de vous déranger, répondit le
+jeune prêtre en faisant de grands efforts pour cacher son émotion.
+
+--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas
+que c'est à partir de ce moment que je consens à perdre mon temps.
+
+--C'est joli ce que vous dites-là, mon père! s'écria Marguerite en quittant
+les genoux du marquis.
+
+--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine
+boudeuse que faisait Marguerite.
+
+--Je vous en fais juge, monsieur l'abbé, dit Marguerite. Tenir sa fille
+dans ses bras, l'embrasser, l'écouter causer, est-ce là perdre son temps?
+
+--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.
+
+--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas être complice de votre
+paresse!
+
+--Allons, viens ici.
+
+--Non! je vous laisse travailler.
+
+--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante.
+
+--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'à répondre
+aux instances paternelles.
+
+--Je te tiens cette fois! s'écria joyeusement le vieillard en saisissant la
+jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser.
+
+--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en détournant la
+tête.
+
+--Je te rends la liberté, répliqua le marquis en lâchant le bas de la robe
+et en ouvrant les bras.
+
+--Et voilà l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son
+père. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre
+soirée!
+
+Le prêtre avait contemplé cette scène avec tristesse. Il pleurait sur cette
+joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette étroite communion
+de deux âmes qu'on allait séparer.
+
+--Eh bien! l'abbé, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc.
+Vous avez l'air de nous bouder!
+
+L'abbé s'avança vers le marquis et serra avec émotion la main qu'il lui
+présentait.
+
+--Vous n'êtes pas déplacé dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui
+a assisté mon fils à ses derniers moments est, à mes yeux, comme son
+remplaçant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignités,
+vous seriez de toutes nos fêtes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est
+tout mon trésor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule
+richesse qu'on m'ait laissée, en vous mêlant à nos entretiens et en voyant
+comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez?
+
+--Pour cela non, monsieur le marquis, répondit le jeune homme.
+
+--Ne vous en défendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis là
+n'est pas gai d'ailleurs.
+
+--Ce n'est pas là ce qui fait pleurer monsieur l'abbé, interrompit
+Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le
+prêtre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbé nous cache quelque
+malheur!...
+
+--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le prêtre en se troublant de plus
+en plus.
+
+--Ma fille a raison, au contraire, répliqua le marquis en faisant lever
+Marguerite.
+
+Il se leva à son tour et saisit vivement la main de l'abbé.
+
+--Votre émotion m'effraie, lui dit-il à voix basse.
+
+--Je vous assure, dit le prêtre en se défendant...
+
+--Votre main est glacée! continua le vieillard en se penchant à l'oreille
+de l'abbé... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille.
+
+Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquiétante. Lorsque son
+père se retourna de son côté, ce ne fut pas sans un vif étonnement qu'elle
+aperçut le gai sourire qui s'épanouissait sur les lèvres du vieillard.
+
+--L'abbé est un poltron, ma chère Marguerite, dit M. de Louvigny.
+Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'intérêts... une nouvelle
+pauvreté qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques
+comptes à régler... Tu serais bien aimable d'aller demander à Dominique le
+registre où il note ses dépenses.
+
+--J'y vais, mon père, dit Marguerite.
+
+Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa
+bouche et fit un signe de tête que le vieillard n'eut pas de peine à
+traduire ainsi:
+
+--J'obéis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe!
+
+Le marquis ferma lui-même la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul
+en face de l'abbé, tout son calme sembla l'abandonner.
+
+--Parlez maintenant! dit-il d'une voix émue. Qu'y a-t-il?
+
+--On s'est introduit ce soir dans le jardin.
+
+--Un maraudeur?
+
+--Un espion envoyé par le Club.
+
+--Nous sommes donc découverts?
+
+--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt.
+
+--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher
+abbé; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces
+messieurs de la Société populaire.
+
+--C'est toujours un danger de paraître devant eux.
+
+--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connaît ici. Nous n'avons rien à
+craindre.
+
+--Pardon.
+
+--Qui donc?
+
+--L'homme du peuple que le Club a envoyé, ce soir, en éclaireur.
+
+--Il nous en veut donc beaucoup?
+
+--Au contraire.
+
+--Il est bien disposé pour nous?
+
+--Trop bien.
+
+--Ma foi! dit le marquis en badinant, voilà le premier républicain qui nous
+ait montré de la bienveillance!
+
+--Et ce sera peut-être celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbé
+d'un air sombre.
+
+Le marquis devint sérieux.
+
+--Expliquez-vous, dit-il avec gravité. Il y a dans vos propos une
+incohérence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de
+haine contre moi, pourquoi songerait-il à me nuire?
+
+--Il vous nuira sans le savoir, répondit l'abbé. Car il faut tout craindre
+des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite.
+
+--Ma fille! s'écria le marquis avec une expression de surprise et de
+colère, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer.
+
+--Oui, reprit l'abbé, cet homme aime sérieusement votre fille.
+
+--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais
+aux fenêtres. Comment cet homme a-t-il pu la voir?
+
+--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte vérité.
+
+--Il vous a donc ouvert son coeur?
+
+--A peu près. Je peux même vous assurer qu'il est jaloux.
+
+--Alors il faut fuir! dit le marquis avec éclat. Il faut passer en
+Angleterre.
+
+Puis, se promenant avec agitation dans la chambre:
+
+--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en sûreté dans cette petite ville!
+
+A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique,
+qui tenait sous son bras le grand livre de dépense.
+
+--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette
+nuit même. Que chacun prépare ses malles. Demain nous faisons voile pour
+l'Angleterre.
+
+--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son père, je savais bien que vous
+me cachiez la vérité. Un danger vous menace?
+
+--Il faut bien te l'avouer, répondit M. de Louvigny: nous sommes dénoncés.
+
+Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attéré:
+
+--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent?
+
+--Hélas! dit le vieux serviteur, nous avons tout dépensé le jour de la fête
+de mademoiselle. Monsieur le marquis peut vérifier les comptes. Voici le
+registre.
+
+--C'est inutile, répondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui
+présentait le domestique. Je m'en rapporte bien à toi. C'est un espoir de
+moins... Voilà tout!
+
+Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement
+de dépit, le marquis s'approcha avec calme de son secrétaire, dont il
+ouvrit les tiroirs les uns après les autres.
+
+L'abbé, Marguerite et le domestique l'observaient en silence.
+
+Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir
+et comptait son argent au fur et à mesure. Lorsqu'il fut au bout de son
+travail, il laissa tomber sa tête dans ses mains et demeura immobile.
+Marguerite courut auprès de lui et écarta doucement ses mains, qu'il tenait
+serrées contre son visage.
+
+--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon père?
+
+Le marquis ne répondit rien. Il compta de nouveau son argent, le réunit en
+pile, et, le montrant à l'abbé et au vieux domestique:
+
+--Mes amis, dit-il d'une voix émue, voici toute notre fortune... Quarante
+écus!
+
+--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlaçant dans ses
+bras.
+
+--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes.
+
+--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage à la République. Je
+resterai avec le bon Dominique.
+
+--Non! c'est à toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitués au
+danger, nous autres hommes.
+
+Et se tournant, les mains jointes, vers les deux témoins de cette scène:
+
+--N'est-ce pas, l'abbé? dit-il; n'est-ce pas, Dominique?
+
+--Oui, nous resterons avec vous, répondirent le jeune prêtre et Dominique.
+
+--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermeté; car je ne me séparerai jamais
+de mon père.
+
+A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit
+dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guère que le bruit
+des sanglots que chacun cherchait à étouffer.
+
+Tout à coup le vieux Dominique sortit de son immobilité. Il s'essuya les
+yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du
+marquis. Son front avait quelque chose d'inspiré, et sa physionomie
+vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tête de génie.
+
+Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les
+esprits les moins délicats trouvent l'occasion de s'élever, sur les ailes
+du dévouement, jusqu'à ces hauteurs sublimes où planent les intelligences
+supérieures. S'il y a une couronne sur le front des poëtes, il y a une
+auréole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans éclat et
+la mort sans gloire.
+
+--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique.
+
+--Que me veux-tu, mon bon Dominique?
+
+--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver?
+
+--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'écria M. de Louvigny, qui pensa un
+instant que son domestique n'avait plus sa raison.
+
+--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! répondit Dominique. Donnez-moi
+liberté pleine et entière, et je vous sauverai peut-être!
+
+--Tu ne courras aucun danger? se hâta de demander M. de Louvigny.
+
+--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais à voix basse et de
+manière à n'être entendu que de son maître.
+
+--Je comprends! répondit le marquis. Je serais seul, que je ne
+t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-être
+exposer ta vie.
+
+--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?...
+
+--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec énergie.
+Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te récompenser, le ciel est
+là!
+
+--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la
+main de son maître; merci!
+
+Il se dirigea vers la porte de la chambre.
+
+--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la
+clef dans la serrure.
+
+Et il sortit précipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui
+tombaient de ses yeux.
+
+
+
+
+V
+
+Désespoir de Dominique.
+
+
+Le vieux Dominique était allé s'enfermer dans sa mansarde, où il attendait
+impatiemment le retour du soleil. Il était en proie à une agitation
+cruelle.
+
+Enfin, le jour parut. Dominique sauta à bas du lit et traversa les
+corridors avec précaution, afin de ne réveiller personne. Quand il se
+trouva dans le chemin, il hâta le pas pour gagner le centre de la ville.
+
+Huit heures sonnaient au beffroi de la cathédrale, lorsqu'il arriva sur la
+place de l'Hôtel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur où l'on placardait les
+affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles.
+
+--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est
+que personne ne s'est présenté... J'arrive à temps!
+
+Il entra dans l'Hôtel-de-Ville et se dirigea vers la salle des
+délibérations des membres du District. Comme la porte en était fermée, il
+descendit chez le concierge, où il apprit que la séance ne serait ouverte
+qu'à onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gré mal gré, mettre un
+frein à son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre en
+attendant l'arrivée des patriotes qui avaient la direction des affaires de
+la cité.
+
+A cette époque de lutte, il n'était pas rare que la salle des délibérations
+fût envahie par les frères de la Société populaire, qui venaient y proposer
+des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait à leur
+suite. C'est ainsi que le domestique réussit à s'introduire dans le lieu où
+se discutaient les intérêts de la ville.
+
+Lorsque le citoyen président et les membres du District se furent assis
+devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il était temps d'agir.
+Il se fit une trouée à travers les assistants. Jusque-là, sa fermeté ne
+l'avait pas abandonné. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait
+vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eût
+mieux aimé affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont
+l'éclat lui causait une sorte de vertige.
+
+--Que veut cet homme? demanda le citoyen président à l'huissier.
+
+--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard.
+
+--Monsieur le président, balbutia Dominique sans oser lever les yeux...
+
+Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit
+pris de pitié pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas
+à l'oreille:
+
+--Dis donc: Citoyen président!
+
+--Citoyen président, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui
+indiquait, j'ai une proposition à vous faire.
+
+--A te faire, imbécile! souffla encore l'huissier.
+
+Mais déjà toute la salle riait aux éclats. Le vieux domestique était
+horriblement pâle, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes.
+
+--Laisse-moi l'interroger, dit le président à l'huissier.
+
+Et, s'adressant directement au vieillard:
+
+--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme?
+
+--Je demande à gagner la récompense, répondit Dominique.
+
+--La récompense? fit le président avec surprise.
+
+--Oui! reprit le vieux domestique: la récompense que la municipalité promet
+à celui qui enlèvera les croix de la cathédrale.
+
+--Tu aurais la prétention de monter aux tours du temple de la Raison? dit
+le président en riant.
+
+--Oui, répondit simplement Dominique.
+
+A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqué, qu'un souffle aurait
+jeté à terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus
+audacieux avaient reculé, les assistants ne gardèrent plus de mesure dans
+leur hilarité, et ce furent des cris et des huées à couvrir la voix même du
+tonnerre.
+
+Sur un signe du président, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita à
+sortir. Mais le vieillard opposa une vive résistance.
+
+--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le président.
+
+--Oui! répondit Dominique avec assurance.
+
+--Tu es bien maître de ta raison?
+
+--Oui.
+
+--Mais, reprit l'officier de l'état civil, as-tu réfléchi sérieusement à
+cette entreprise? Tu peux te tuer?
+
+--Je le sais! répondit le vieillard avec un admirable sang-froid.
+
+Sa voix était ferme, son front rayonnait, son oeil était étincelant.
+
+Personne ne songea plus à rire. Le vieux domestique avait tiré ce mot-là du
+fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible à la véritable
+éloquence. Cependant si Dominique avait captivé l'attention du président et
+des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire
+n'était pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa détermination; et
+son interrogatoire commença. A toutes les questions qui lui furent posées,
+il ne sut répondre que ces seuls mots:
+
+--Je veux sauver mon maître!
+
+Le président s'impatienta.
+
+--Tonnerre! s'écria-t-il en frappant du poing sur la table, la République
+ne connaît pas de maîtres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir.
+
+Aussitôt deux huissiers s'approchèrent du vieillard. Ils le prirent chacun
+par un bras, et, malgré ses cris, malgré sa résistance, ils le poussèrent à
+la porte au milieu des vociférations et des huées de la foule.
+
+--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! répétait le domestique en
+descendant les marches du grand escalier de l'Hôtel-de-Ville.
+
+Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la
+première rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme
+semblait donner raison à ceux qui l'avaient jugé si défavorablement. Il
+allait en trébuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et
+s'arrêtait de temps à autre pour s'écrier, en battant l'air de ses bras:
+
+--Plus d'espoir! Mes maîtres sont perdus!... Que faire? Comment me
+représenter devant eux?
+
+Alors il se mit à courir.
+
+Il se trouva tout à coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea à
+regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance
+que, sans préméditation aucune et comme par instinct, il était arrivé sur
+la route qui conduisait à la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts
+la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les
+ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une légère fumée montait en
+serpentant au-dessus de la cheminée, comme pour lui rappeler qu'il était
+temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de ménager le bois _de ses
+maîtres_.
+
+Le vieillard laissa tomber sa tête dans ses mains, et, pour la première
+fois depuis sa sortie de l'Hôtel-de-Ville, il pleura amèrement.
+
+--Non! dit-il en s'armant d'une résolution soudaine, non! je ne rentrerai
+pas dans cette maison, d'où je suis sorti avec des paroles d'espérance et
+où je ne rapporterais que des nouvelles de mort!
+
+Et se frappant le front, comme pour y réveiller la mémoire:
+
+--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante
+écus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils
+peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prépare l'avenir? Si
+je retournais à la maison, M. le marquis voudrait me garder auprès de
+lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas!
+
+A ces mots, l'héroïque serviteur s'enfonça dans un petit chemin ombragé qui
+conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avançait, il entendait
+plus distinctement le bruit de la rivière qui tombait avec fracas du haut
+d'un déversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau.
+
+Le courant était rapide et charriait des flots d'écume.
+
+Le vieillard suivit le bord de la rivière et s'éloigna de cette scène
+tumultueuse, comme s'il eût voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il
+se crut à une assez grande distance de la ville, il s'arrêta dans un site
+sauvage et s'agenouilla près d'un saule, au pied duquel la rivière s'était
+creusé un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se
+redressa lentement, et, levant les yeux au ciel:
+
+--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi!
+
+Il s'élança.
+
+Au même instant, deux bras vigoureux l'enveloppèrent comme dans un cercle
+de fer.
+
+Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon.
+Lorsqu'il revint à lui, il aperçut, à genoux à ses côtés, un jeune homme
+qui lui jetait de l'eau sur le visage.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous
+arrêté? Je n'aurai peut-être pas une seconde fois le courage d'en finir
+avec la vie!
+
+--Il ne faut plus songer à mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux
+domestique à se relever.
+
+--Mais je suis abandonné de tout le monde! s'écria Dominique d'un air
+désespéré.
+
+--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai
+empêché de vous noyer.
+
+--Je ne vous connais pas! fit naïvement Dominique.
+
+--Pardon. Si vous avez oublié mes traits, vous reconnaîtrez du moins cet
+objet.
+
+Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique.
+
+--La croix de Marguerite! s'écria le vieillard avec joie.
+
+--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans
+protecteur.
+
+--Ma fille? répéta Dominique comme s'il sortait d'un rêve... Ah! je me
+rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez protégés contre la
+fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseillé de prendre la
+fuite?
+
+--C'est cela même, répondit Barbare.
+
+--Soyez béni, monsieur! s'écria le domestique avec une profonde émotion.
+
+Puis il ajouta tristement:
+
+--Vous m'avez sauvé deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous récompenser
+comme vous le méritez; mais, hélas! je suis sans ressources.
+
+--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierté.
+
+--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique.
+
+--Moi! s'écria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle
+Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-là, j'ai risqué ma vie pour
+elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au même péril,
+je n'hésiterais pas à braver de nouveau la mort.
+
+--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maîtresse!
+
+Enchanté de sa pénétration, le bon domestique résolut d'employer le
+dévouement de Barbare au service de ses maîtres. Pour y arriver, il lui
+sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer à ses
+yeux pour le père de Marguerite.
+
+--Ma fille et moi nous sommes réduits à la plus profonde misère, dit-il en
+baissant la tête.
+
+--Je l'avais déjà deviné, reprit Barbare. J'assistais à la séance du
+conseil et j'ai tout compris: votre détresse et votre admirable
+dévouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours
+je vous porterai l'argent dont vous avez besoin.
+
+--Est-ce que vraiment vous pourriez nous prêter?...
+
+--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je
+ne vous apporte pas cinq cents livres.
+
+Dominique s'attendait si peu à une telle réussite qu'il ne trouva pas une
+seule parole de remerciement à adresser au jeune homme. Il se mit à pleurer
+comme un enfant.
+
+--Je ne sais quoi vous dire, s'écria-t-il... mais laissez-moi vous
+embrasser!
+
+Et il sauta au cou du jeune homme.
+
+Quelques instants après, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de
+son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir à la mort; et ses
+idées alors étaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant
+dans les branches.
+
+Lorsqu'on fut arrivé sur la grande route, Barbare prit congé du vieux
+domestique.
+
+--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous à huit heures du soir à la porte
+de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise.
+
+--Oui, répondit Dominique. Que Dieu vous bénisse, comme je vous bénis
+moi-même!
+
+A ces mots, ils se séparèrent.
+
+
+
+
+VI
+
+Le Pont de cordes.
+
+
+Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauvé deux fois la
+vie, il se mit à courir à toutes jambes. Il traversa rapidement une partie
+de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Athéniens la
+victoire de Marathon, il entra, tout pâle et tout couvert de sueur, dans la
+salle des délibérations du conseil.
+
+On allait lever la séance.
+
+Mais, à l'arrivée de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant
+lui, et le jeune homme put se présenter assez à temps pour qu'on lui donnât
+audience.
+
+--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voilà trois jours que
+vous avez promis une récompense à celui qui enlèverait les croix qui
+dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un
+vieillard infirme, personne n'a répondu à votre appel! C'est une honte pour
+votre ville, et je demande pour moi le périlleux honneur d'arracher ces
+emblèmes de réprobation.
+
+Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle, et la
+proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme.
+
+Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui
+fournirait tous les instruments nécessaires pour mener à bonne fin son
+entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque
+expédition.
+
+L'enlèvement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'église, ne
+présentait pas de grandes difficultés; Barbare l'accomplit dès le lendemain
+sans encombre. Il n'en était pas de même des deux tours qui se dressaient,
+en pyramides gigantesques, des deux côtés du portail principal de la
+cathédrale. L'une d'elles était alors inaccessible, et celle qui regarde le
+Nord était à peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre
+impunément l'escalade. Mais Barbare était doué d'une agilité merveilleuse
+et d'un sang-froid à toute épreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir
+au-delà du danger. Il porta des planches, une à une, jusqu'au sommet de la
+tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la
+croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine
+aisément avec quelle avidité la foule suivait, d'en bas, les moindres
+mouvements de cet étrange aéronaute.
+
+Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se répandit dans la ville que
+Barbare allait opérer son ascension définitive. Quoique la fureur des paris
+ne fût pas encore importée d'Angleterre, grand nombre de gens avaient
+engagé de gros enjeux pour ou contre le succès de cette audacieuse
+entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse étonnante
+dont Barbare avait déjà fait preuve; les autres calculaient toutes les
+chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours.
+
+Tandis que ces honnêtes industriels posaient mentalement leurs chiffres et
+faisaient leur charitable problème, des rues voisines, la foule se
+répandait à flots tumultueux sur la place où se dresse le portail de la
+cathédrale. On ne savait pas au juste à quelle heure la représentation
+devait commencer. Mais l'important était de ne pas manquer de place; et
+chacun s'était muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de
+l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.
+
+Tout à coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les têtes se
+dressèrent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le héros
+de la fête. Mais la curiosité publique fut trompée. Au lieu de l'audacieux
+gymnaste qu'on attendait, on n'aperçut qu'un petit vieillard qui se
+débattait entre deux soldats.
+
+--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du
+ciel, laissez-moi lui parler!
+
+--Il n'est plus temps! répondit l'un des soldats.
+
+--Lâchez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me
+reconnaîtra bien moi... il ne refusera pas de me voir!
+
+Malgré ses prières, les deux soldats l'entraînèrent, le conduisirent contre
+une des maisons de la place et l'y gardèrent à vue.
+
+--C'est horrible cela! s'écriait le vieillard en pleurant de rage... Il va
+se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours!
+
+Il y eut des murmures dans les groupes voisins.
+
+--Le pauvre homme! disait-on.
+
+--Le connaissez-vous?
+
+--Non.
+
+--C'est le père, sans doute.
+
+--Je le plains de tout mon coeur!
+
+--Songez donc... si son fils allait se tuer!
+
+--Cela fait frémir, rien que d'y penser!
+
+--Je voudrais bien n'être pas venu!
+
+--Ah! tenez!... tenez!
+
+--Le voilà!... le voilà!
+
+Une immense clameur fit résonner les fenêtres des maisons et les vitraux du
+portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un
+silence de mort plana au-dessus de toutes les têtes, et l'on n'entendit
+plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard.
+
+Barbare venait de paraître.
+
+Il était sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, à une hauteur de cent
+pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension
+s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit
+un crampon de fer à la base de la pyramide, et, sûr de son point d'appui,
+il se décida à sortir tout entier de la trappe. Alors il monta légèrement
+d'un crampon à l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eût posé les
+pieds sur une échelle ordinaire. Dix minutes après, il était installé sur
+son échafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la
+_Marseillaise_.
+
+Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur
+l'hymne patriotique.
+
+--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds,
+il est temps de se hâter. Voilà le vent qui fraîchit. Dans une heure
+peut-être, la place ne sera plus tenable.
+
+Il déroula les cordes qu'il avait apportées et attacha, à chacune de leurs
+extrémités, une grosse balle de plomb.
+
+Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiété. Comme la manoeuvre
+de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur était impossible
+d'en juger les progrès, ni même d'en deviner l'utilité, les spectateurs
+s'impatientèrent.
+
+--Il hésite! disaient les uns.
+
+--Il a peur! ajoutaient les autres.
+
+Les murmures grandirent, s'élevèrent et montèrent jusqu'à l'audacieux
+gymnaste.
+
+--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces têtes qui
+brillaient en bas comme des têtes d'épingles sur une pelote, il paraît que
+je me fais attendre!
+
+Cependant son travail touchait à sa fin. D'une main il retint l'extrémité
+d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lança
+devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le
+tour de la croix, qui couronnait la pyramide méridionale. Barbare roidit la
+corde, pour s'assurer qu'elle était solidement enroulée au sommet de la
+tour qu'il avait en face de lui.
+
+Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur
+respiration. Personne ne songeait à murmurer.
+
+--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris!
+
+Alors il lança une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoyé ainsi
+une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la
+croix qui soutenait son échafaudage.
+
+Avant de s'engager sur son pont aérien, il jeta un regard plein de
+mélancolie sur les riches campagnes qui s'étendaient à perte de vue autour
+de lui, et des larmes s'échappèrent de ses yeux; car la nature ne se montre
+jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est exposé à mourir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensées. D'ailleurs,
+la foule murmurait de nouveau.
+
+Barbare leva les yeux au ciel. Après avoir contemplé cette voûte d'azur qui
+s'arrondissait à l'infini au-dessus et autour de lui:
+
+--Ma mère, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne
+sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Révolution?
+
+Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de
+Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses lèvres; puis il la
+remit religieusement sur son coeur.
+
+Quelques minutes après, Barbare était suspendu par les mains, à deux cents
+pieds au-dessus du sol.
+
+Un cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent
+les yeux.
+
+Barbare avançait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il était
+déjà arrivé au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde fléchir
+insensiblement sous son poids. Il lui sembla même que la tour méridionale
+se penchait et s'avançait rapidement sur lui; et ce n'était pas l'effet de
+la peur, car le sommet de la pyramide s'écroulait!
+
+Barbare aperçut les pierres qui se détachaient. Il les entendit se heurter,
+en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde
+et s'écria par deux fois, en se sentant lancé dans le vide:
+
+--Marguerite! Marguerite!
+
+Tous les spectateurs avaient instinctivement détourné la tête ou fermé les
+yeux.
+
+Lorsque les plus intrépides, ou les plus curieux, osèrent regarder, un cri
+de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches.
+
+Barbare, toujours cramponné à sa corde, se balançait dans l'air, comme la
+boule d'un pendule immense. Doué d'une énergie merveilleuse et d'un
+sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la présence d'esprit de
+tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre
+laquelle, sans cette précaution, il eût été infailliblement écrasé. Le
+premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoyé violemment en arrière.
+Mais, peu à peu, les oscillations de la corde s'apaisèrent, et elle
+s'arrêta contre les parois de la pyramide[1].
+
+ [Note 1: Tous les détails de l'ascension de Barbare sont
+ historiques. Je les tiens de la bouche même d'un contemporain, qui
+ fut témoin de cette héroïque imprudence.
+
+ (_Note de l'auteur._)]
+
+Barbare était encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps
+pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner
+son échafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les
+spectateurs de la main:
+
+--Barbare n'est pas mort! s'écria-t-il. Vive la République!
+
+Alors il redescendit à l'aide des crampons de fer et disparut par la
+trappe, d'où il était sorti deux heures auparavant.
+
+La foule avait suivi avec trop d'intérêt toutes les péripéties de ce drame
+pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait été en quelque
+sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passé, les
+groupes les plus rapprochés commencèrent à reporter sur lui toute leur
+attention.
+
+--Il ne bouge pas plus qu'une statue!
+
+--On croirait même qu'il est mort!
+
+--Le pauvre homme!
+
+--Si c'est le père, ça se comprend!
+
+On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de
+l'oublier pendant l'expédition de Barbare, songèrent à le conduire en lieu
+sûr.
+
+--Allons! réveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre.
+
+Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie.
+
+Un des assistants s'approcha de lui et lui cria à l'oreille:
+
+--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauvé!
+
+--Il est sauvé! s'écria le vieillard, en sortant de sa stupeur.
+
+Il se releva en répétant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranimé, et il
+demanda à être conduit près de Barbare. Les soldats lui répondirent par un
+refus et voulurent l'entraîner au poste voisin. Mais la foule prit fait et
+cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte
+jusqu'à l'entrée de l'église.
+
+Au même instant, Barbare essayait, en s'échappant par une des portes
+latérales, de se dérober aux acclamations de la multitude. Mais il fut
+reconnu, et son nom retentit de tous côtés, au milieu des applaudissements.
+
+Le vieillard l'aperçut et s'avança à sa rencontre.
+
+A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit
+les flots serrés des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il
+regardait comme le père de Marguerite.
+
+--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses
+bras.
+
+Les deux hommes s'embrassèrent avec effusion.
+
+--C'est son père! s'écrièrent plusieurs assistants.
+
+A ces mots, la foule se recula discrètement, attendant, pour le porter en
+triomphe, que son héros eût d'abord obéi aux élans naturels de son coeur.
+
+--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouvé la parole, vous avez tout
+vu?
+
+--Tout! répondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en frémis encore!...
+S'il vous était arrivé malheur, je ne m'en serais jamais consolé... car je
+venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez
+hâté...
+
+--Est-ce que?...
+
+--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez échappé
+au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il
+faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir
+que dans deux heures.
+
+--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le
+cacherai pas, ce que vous faites-là me trouble profondément. Je suis plus
+ému qu'au moment où je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me
+cachez-vous point quelque malheur?
+
+--Ne me questionnez pas, répéta Dominique en détournant la tête, et
+laissez-moi partir.
+
+Il serra une dernière fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la
+foule sans oser regarder derrière lui.
+
+--Sa main était couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant
+des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passé?
+
+Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle
+incertitude. Le triomphe était prêt!
+
+Lorsque Barbare put échapper à ses admirateurs, il se hâta de sortir de la
+ville et se dirigea, en attendant que le délai fatal fût expiré, vers la
+maison isolée qui renfermait toutes ses espérances. Tout à coup il s'arrêta
+au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du
+temple de la Raison. C'était le signal!
+
+Barbare brisa fiévreusement le cachet de la lettre.
+
+Et il lut ce qui suit:
+
+ «Monsieur,
+
+ «Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande
+ confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne
+ trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir
+ des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux,
+ voilà une pensée admirable, un dévouement qui ne peut partir que
+ d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier
+ aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grâce à Dieu! nous avons
+ reçu un secours inespéré! Un des amis de mon père lui a envoyé la
+ somme dont nous avions besoin pour passer à l'étranger. Je sais
+ qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une âme généreuse, que
+ de perdre une occasion de se dévouer. Aussi je vous prie encore de
+ me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal
+ que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez
+ ramassée à mes pieds. Un orfèvre en ferait peu de cas peut-être;
+ mais, à mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut
+ donnée par mon frère.
+
+ «MARGUERITE DE LOUVIGNY.»
+
+Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme décidé à mourir
+boit avidement le poison qui doit abréger ses tourments. Il porta
+instinctivement la main à son coeur, poussa un cri et leva les yeux au
+ciel, comme pour se plaindre à lui de ses angoisses.
+
+Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'espérance. Il courut vers
+la maison où demeurait Marguerite. Il écouta à la porte. Comme il
+n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans
+peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta
+l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laissé les
+portes toutes grandes ouvertes.
+
+--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'étais fou d'espérer encore!...
+Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite!
+
+Alors il laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura jusqu'au soir.
+
+ * * * * *
+
+Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit à
+quatre armées de la République de se donner la main depuis Bâle jusqu'à la
+mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquête
+inespérée de la Hollande, l'armée de la Moselle, attaquée à l'improviste
+par les Prussiens, perdit quatre mille hommes près du village de
+Kayserslautern.
+
+Le soir de ce combat désastreux, lorsque les soldats républicains se mirent
+en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent très-étonnés, en
+dépouillant un de leurs frères d'armes, de trouver sur sa poitrine une
+petite croix en or.
+
+Il leur parut si étrange qu'un soldat de la République gardât sur lui un
+pareil signe, qu'ils en firent part à leurs chefs. Une enquête fut ouverte,
+et, toute vérification faite, il fut constaté que le mort s'appelait
+Fournier, mais qu'il était plus connu dans son régiment sous le nom de
+guerre de Barbare.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+MICHEL CABIEU
+
+
+
+
+I
+
+
+Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traité
+de Paris qui mit fin à la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en
+croisière dans la Manche, débarqua trois détachements d'environ cinquante
+hommes chacun à l'embouchure de la rivière d'Orne. Ces troupes avaient
+l'ordre d'enclouer les pièces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et
+de Colleville. Si l'expédition réussissait, l'ennemi brûlait, le lendemain,
+les bateaux mouillés dans la rivière, remontait l'Orne jusqu'à Caen,
+assiégeait la ville et s'ouvrait un chemin à travers la Normandie.
+
+L'audace d'un homme de coeur fit échouer le projet des Anglais et sauva le
+pays.
+
+Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicité.
+
+A cette époque, Michel Cabieu, sergent garde-côte, habitait une petite
+maison située à l'extrémité nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette
+maison ressemblait à une sentinelle avancée qui aurait eu pour consigne de
+préserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenêtres s'ouvraient
+sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le
+sable, pas une voile ne se montrait à l'horizon, sans qu'on les aperçût de
+l'intérieur de la chaumière.
+
+Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit était profonde. Il n'y
+avait plus de lumières dans le village. Les Anglais laissèrent quelques
+hommes pour garder les barques et se divisèrent en deux troupes, dont l'une
+se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa à remonter les
+bords de la rivière d'Orne.
+
+Ce soir-là, Michel Cabieu s'était couché de bonne heure. Il dormait de ce
+lourd sommeil que connaissent seuls les soldats préposés à la garde des
+côtes et obligés de passer deux nuits sur trois. A ses côtés, sa femme
+luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait
+se décider à prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un
+coude et se penchait sur le lit du petit malade pour écouter sa
+respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle était égal et pur,
+et la mère allait peut-être fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout à
+coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte
+extérieure de la maison.
+
+--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va réveiller mon petit Jean.
+
+Des hurlements aigus se mêlaient déjà à la basse ronflante du dogue en
+mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colère et de
+l'inquiétude. Encore quelques minutes, et il était facile de deviner qu'il
+allait jeter bruyamment le cri d'alarme.
+
+La mère n'hésita pas; elle sauta à bas du lit, ouvrit doucement la fenêtre
+et appela le trop zélé défenseur à quatre pattes.
+
+--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser
+le dogue.
+
+Le chien reconnut la voix de sa maîtresse et s'approcha. C'était un de ces
+terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur
+physionomie désagréable que pour les services qu'ils rendent dans les
+ménages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui
+l'avait trouvé à bord d'un navire anglais auquel il avait donné la chasse.
+En changeant de maître, il avait changé de nom. On l'appelait Pitt, en
+haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal à la marine
+française.
+
+--Paix! monsieur Pitt! paix! répétait la femme de Cabieu en frappant
+amicalement sur la tête du chien.
+
+Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne rêvait que la guerre. Il
+n'était pas brave cependant, car il s'était blotti, en tremblant, contre le
+bas de la fenêtre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyés, il éleva
+la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un
+grognement menaçant.
+
+--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mère.
+
+Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir
+sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus
+noire des buissons de tamaris agités par le vent. Au-dessus des dunes, une
+bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut même
+apercevoir une étoile. Puis l'astre se dédoubla. Les deux lumières
+s'écartèrent et se rapprochèrent, pour se rejoindre encore.
+
+--Ce ne sont pas des étoiles! se dit la mère avec épouvante. Ce sont des
+feux de l'escadre anglaise. Ils nous préparent quelque méchant tour.
+
+Tandis qu'elle faisait ces réflexions, le chien se mit à aboyer avec
+fureur.
+
+La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer
+quelque chose sur le haut de la dune.
+
+--C'est l'ennemi! dit-elle en pâlissant.
+
+Elle courut auprès du lit et réveilla son mari.
+
+--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais!
+
+--Les Anglais! répéta le sergent en écartant brusquement les couvertures.
+Tu as le cauchemar!
+
+--Non. Ils sont débarqués. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes
+perdus!
+
+--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre.
+
+Il chercha ses vêtements dans l'obscurité et s'habilla à la hâte. Le chien
+ne cessait d'aboyer.
+
+--Diable! diable! fit le garde-côte en riant, ils ne doivent pas être loin.
+M. Pitt reconnaît ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalisé Français,
+il aime les Anglais autant que nous.
+
+--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du
+sergent.
+
+En même temps elle battait le briquet. Une gerbe d'étincelles brilla dans
+l'ombre.
+
+--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-côte; tu nous ferais
+massacrer. Si les Anglais s'aperçoivent que nous veillons, ils entoureront
+la maison et nous égorgeront sans brûler une amorce.
+
+--Que faire? dit la femme avec désespoir.
+
+--Nous taire, écouter et observer.
+
+--Le chien va nous trahir.
+
+--Je me charge de museler M. Pitt.
+
+A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la
+maison; puis il alla se mettre en observation derrière la haie de son
+jardin.
+
+La mère était restée auprès du berceau. L'enfant dormait paisiblement et
+rêvait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre à son réveil. Il ne se
+doutait pas du danger qui le menaçait. Il songeait encore moins aux
+angoisses de celle qui veillait à ses côtés, prête à sacrifier sa vie pour
+le défendre.
+
+Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquiéta; les minutes lui paraissaient
+des siècles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant
+doucement la porte derrière elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra
+son mari.
+
+--Eh bien? lui dit-elle.
+
+--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois!
+
+La femme regarda entre les branches que son mari écartait.
+
+--Ils s'éloignent! dit-elle avec joie.
+
+--Il n'y a pas là de quoi se réjouir, murmura Cabieu.
+
+--Pourquoi donc? Nous en voilà débarrassés.
+
+--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et
+je suis loin d'être rassuré. Je devine maintenant l'intention des Anglais.
+Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham.
+Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancée qui peut
+donner l'alarme. Si cet homme-là fait son devoir, nos artilleurs sont
+sauvés.
+
+Cabieu se tut un instant pour écouter.
+
+--Ventrebleu! s'écria-t-il avec colère.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine.
+
+--Quoi! tu n'as pas entendu?
+
+--J'ai entendu comme un gémissement.
+
+--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignardé la sentinelle. Ce
+gredin-là dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont
+ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arrêter!... Ils
+tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pièces!... Comment
+faire? comment faire?... Ah!...
+
+Cabieu cessa de se désespérer. Il avait trouvé une idée et, sans prendre le
+temps de la communiquer à sa femme, il s'élança vers la maison.
+
+Madeleine connaissait l'intrépidité de son mari. Elle le savait capable de
+tenter les entreprises les plus désespérées. Elle résolut de le retenir à
+la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupé à
+remplir ses poches de cartouches.
+
+--Michel, dit-elle, en enlaçant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as
+pas l'idée d'aller tout seul à la rencontre des Anglais?
+
+--Pardon.
+
+--Mais, malheureux, tu t'exposes à une mort certaine.
+
+--Probable.
+
+--Tu n'as donc pas pitié de moi?
+
+--J'en aurais pitié si tu avais un mari assez lâche pour manquer à son
+devoir.
+
+--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi.
+
+--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le
+plus court.
+
+--Et si tu les rencontres en route?
+
+--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs.
+
+--Tu te feras tuer, voilà tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur
+échec... Oh! je n'aurais pas dû te réveiller!
+
+Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses préparatifs et
+répondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec
+fermeté, ou par des mots sérieux prononcés en souriant. En même temps il
+réfléchissait et combinait son plan. Tout à coup il éclata de rire. Une
+idée étrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et
+reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son épaule.
+
+--Si la farce réussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on
+n'aura jamais joué un si joli tour à nos amis les Anglais!
+
+Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se
+releva, ses yeux étaient humides. Madeleine s'aperçut de son émotion. Elle
+essaya d'en profiter pour le faire renoncer à son projet.
+
+--Michel, dit-elle en se plaçant entre la porte et son mari, tu n'auras pas
+le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans défense!
+
+--L'ennemi ne pense pas à vous. Vous n'avez rien à craindre.
+
+--Si tu pars, Michel, je suis sûre que je ne te reverrai plus. J'en ai le
+pressentiment!
+
+--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de
+résolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons déjà perdu trop de temps.
+
+La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari.
+
+--Reste! lui dit-elle d'une voix brisée.
+
+--Tu veux donc me déshonorer? dit Cabieu avec sévérité.
+
+--Non, tu ne seras pas déshonoré. On ne saura pas que je t'ai réveillé dans
+la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.
+
+--Et ma conscience? dit le garde-côte. Allons! Madeleine, embrasse-moi et
+laisse-moi partir.
+
+Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de côté et ouvrit
+la porte.
+
+--Et ton fils! s'écria Madeleine en cherchant à retenir son mari avec cette
+dernière prière. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu
+son père.
+
+--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra à
+me connaître, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu!
+
+Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le
+bruit des pas de Cabieu qui s'éloignait.
+
+
+
+
+II
+
+
+A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fossé qui
+séparait les dunes de la campagne. Il espérait ainsi échapper aux regards
+de l'ennemi. Après avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un
+chemin qui conduisait à la mer. Tout à coup un homme se présenta devant
+lui. Le sergent épaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu.
+
+--Arrête! lui cria-t-il, ou tu es mort!
+
+L'homme s'arrêta au milieu de la route, et Cabieu marcha à sa rencontre.
+
+--Il paraît, mon drôle, lui dit le garde-côte, que tu comprends bien le
+français?
+
+--Aussi bien que vous le parlez, répondit l'étranger sans le moindre
+accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obéir. J'ai deviné que
+j'avais affaire à un ami.
+
+--Tu es donc un de mes compatriotes?
+
+--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu à la voix. Si tu es
+moins habile ou plus défiant que moi, approche et regarde. Je suis sans
+armes.
+
+Le sergent examina l'homme de plus près.
+
+--C'est toi, Baptiste! s'écria-t-il avec joie.
+
+--Oui, c'est moi, ton frère!
+
+--On m'avait assuré que l'ennemi t'avait fait prisonnier.
+
+--On ne t'avait pas trompé. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite
+sur la côte de Colleville, les Anglais ont enlevé quatre garde-côtes, ton
+serviteur et un autre soldat du régiment de Forez.
+
+--Comment te trouves-tu ici?
+
+--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'étais fait
+prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre.
+
+--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est à deux pas de nous.
+
+--Je le sais. Écoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce
+soir, le capitaine de la frégate, où j'étais aux fers, m'a fait monter sur
+le pont. Plusieurs barques étaient déjà à la mer. On me promet la liberté
+si je consens à servir de guide aux troupes qu'on allait débarquer sur la
+côte.
+
+--Tu as accepté?
+
+--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler à cette heure?...
+On débarque. Je suis placé sous la garde de deux grands habits rouges. Nous
+marchons sur Colleville. J'étais à la tête de la compagnie, pour servir
+d'éclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une
+mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en être
+prié. J'y pousse l'autre, et je me sauve à la faveur de la nuit, laissant
+le reste de la troupe en tête-à-tête avec les grenouilles du marécage. Ils
+n'ont pas osé me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter
+l'alarme dans le pays... Et me voilà!
+
+--Où allais-tu?
+
+--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivée de l'ennemi.
+
+--Et me conseiller de l'attaquer?
+
+--Sans doute.
+
+--Touche-là, Baptiste! dit le sergent avec émotion.
+
+Les deux frères se serrèrent la main.
+
+--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes
+de force à repousser les Anglais.
+
+--Si on nous aide, dit le soldat du régiment de Forez. Où sont tes hommes?
+
+--Les voilà! répondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine
+et sur celle de son frère.
+
+--Quoi! tu n'as pas rassemblé tes garde-côtes?
+
+--Ils sont au diable!
+
+--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou!
+
+--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu
+décidé à te venger des Anglais? L'occasion est bonne.
+
+--Hum! ils sont au moins un cent.
+
+--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux.
+
+--Nous n'aurons pas autant de fusils.
+
+--Tu hésites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils
+approchent. Voici le moment de les arrêter. Adieu!
+
+Cabieu s'éloigna. Son frère courut après lui.
+
+--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me méprises
+donc bien?
+
+--Je savais que tu me suivrais, répondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les
+devants que pour t'empêcher de faire des phrases. Tu as le malheur d'être
+bavard. Ce soir, il faut se taire et agir.
+
+--Bon! Donne-moi une arme.
+
+--Je n'ai que mon fusil.
+
+--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de
+retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec
+les poings?
+
+--Avec cela, dit Cabieu.
+
+Sans s'arrêter, il prit le tambour qu'il portait sur l'épaule et le
+suspendit au cou de son frère. Celui-ci reçut les baguettes en hochant la
+tête.
+
+--J'espère bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour?
+
+--Pardon.
+
+--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous
+entourer et de nous passer par les armes!
+
+--Chut! dit Cabieu d'une voix brève.
+
+On entendit, derrière la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets
+qui roulaient sous les pieds.
+
+--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu
+trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent.
+
+A cet instant, une traînée de feu monta en serpentant dans le ciel.
+
+--Ils tirent des fusées, dit Cabieu. On va bientôt leur répondre.
+
+En effet, sur leur droite, à trois cents pas environ, les deux frères
+aperçurent la lueur d'une autre fusée.
+
+--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.
+
+--Oui, répondit Cabieu, celle-là continue les signaux, tandis que les
+autres cessent de lancer des fusées. Ils vont évidemment se rallier sur les
+bords de la rivière. Ce hasard nous donne la victoire.
+
+Cabieu se leva précipitamment. Il avait le visage radieux.
+
+--Reste-là, dit-il à son frère.
+
+--Je veux t'accompagner.
+
+--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix impérieuse. Qui
+a conçu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obéis pas, si tu
+violes la consigne, tu es traître à ton pays!
+
+--Tu as l'air de parler sérieusement, Michel; et cependant je suis sûr que
+tu vas faire une folie.
+
+--Si tu exécutes fidèlement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront
+rejoint leur escadre.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Rester ici.
+
+--Bien.
+
+--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la
+générale à tour de bras et en courant dans la direction des Anglais...
+Puis-je compter sur toi, Baptiste?
+
+--Comme sur toi-même, Michel.
+
+Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le soldat regarda avec tristesse son frère qui s'éloignait. Il pensait
+qu'il ne le reverrait plus.
+
+Mais le sergent des garde-côtes avait plus de confiance que cela dans la
+réussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de
+le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'être aperçu. La nuit était si
+profonde qu'il entendait déjà les Anglais sans les voir.
+
+Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les
+Anglais et revenir sur eux à l'improviste, en s'abritant derrière une haie
+de saules qui poussaient dans le voisinage de la rivière. La connaissance
+qu'il avait du pays le servit autant que son audace.
+
+Le garde-côte s'accroupit derrière un buisson, à dix pas de l'ennemi. Il
+coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta
+en observation.
+
+Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main
+du côté de la mer, comme s'ils eussent donné l'avis de se rembarquer au
+plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme
+s'ils eussent voulu exciter leurs camarades à ne pas laisser leur
+entreprise inachevée. On devinait à leurs gestes, à leur air indécis, qu'il
+y avait dans leur conseil deux courants d'idées contraires. La compagnie
+qui avait marché sur le village de Colleville se croyait trahie et
+craignait une surprise; les autres paraissaient décidés à tenter tous les
+hasards.
+
+Cabieu retenait sa respiration, voyait et écoutait tout. Quand il fut
+convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue
+l'officier qui s'était mis à la tête du détachement. En même temps, il
+s'écria d'une voix formidable:
+
+--Qui vive?
+
+A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se
+pressèrent les uns contre les autres, formèrent le carré et regardèrent
+avec inquiétude dans les ténèbres.
+
+--Voilà le moment de jouer ma comédie, se dit Cabieu.
+
+Il tourna la tête en arrière, comme s'il eût adressé un commandement à une
+troupe de soldats.
+
+--Nom d'un tonnerre! s'écria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le
+défends!
+
+Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre à apercevoir
+leur ennemi.
+
+Cabieu fit résonner la batterie de son fusil.
+
+--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai défendu de
+tirer.
+
+Et, changeant de voix:
+
+--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si
+nous faisons feu, il n'en échappera pas un.
+
+--Silence! répondit Cabieu. Obéissez à la consigne.
+
+--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients.
+Ils ne veulent plus rester au port d'armes.
+
+--Gredin! s'écria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais
+soldats.
+
+Et, comme s'il eût parlé au reste de sa troupe imaginaire:
+
+--Qu'on emmène cet homme! dit-il avec colère. Il n'est pas digne de se
+mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison.
+
+Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la
+crosse de son fusil, comme pour faire croire à une lutte.
+
+Tout en jouant cette scène, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais.
+Ceux-ci paraissaient consternés.
+
+--Eh bien! s'écria de nouveau le rusé sergent, il me semble qu'on a murmuré
+dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le départ de cet homme?
+Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armée, c'est la
+discipline. D'ailleurs n'êtes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite
+trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a là à combattre?... Allons! arme
+bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-côtes
+d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les.
+Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied
+sur l'escadre!
+
+En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la
+direction de la haie. Il lâcha la détente; le buisson s'enflamma et, quand
+la fumée se fut dissipée, Cabieu aperçut sa victime qui se débattait sur le
+sable de la dune.
+
+Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles
+sifflèrent aux oreilles de Cabieu et cassèrent des branches autour de lui.
+
+--Canailles! s'écria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eût parlé à ses
+hommes, ne vous avais-je pas défendu de tirer? Heureusement que rien n'est
+perdu. Nous n'avons personne de tué, et voici les garde-côtes qui arrivent.
+
+En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la générale.
+Le bruit se rapprochait; il était formidable. On aurait dit un régiment qui
+s'avance au pas de course.
+
+--Voilà les nôtres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baïonnette! mes
+amis, à la baïonnette!
+
+Il avait rechargé sa carabine et il tira un second coup de feu dans la
+masse des Anglais.
+
+--A la baïonnette! reprit-il d'une voix courroucée.
+
+A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la
+haie et s'élança à la rencontre des Anglais.
+
+--Sauve qui peut! s'écria l'ennemi qui se croyait attaqué par des forces
+supérieures.
+
+De tous les côtés à la fois les Anglais gagnèrent le haut de la dune, se
+précipitèrent sur le rivage et se jetèrent dans les barques.
+
+Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant
+qu'ils eussent pris la mer.
+
+Son frère le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du
+tambour.
+
+--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a
+réussi.
+
+--Tiens, Michel, dit le soldat du régiment de Forez en sautant au cou de
+son frère, s'il y avait en France dix généraux comme toi, M. Pitt n'oserait
+plus nous faire la guerre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+A cet instant, les deux frères entendirent des gémissements derrière eux.
+Ils remontèrent sur la dune, et, après avoir cherché quelque temps au
+hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un homme qui se débattait sur le
+sable.
+
+Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent qu'il avait une cuisse
+cassée et l'autre percée par une balle. Ils le soulevèrent et le
+transportèrent dans la maison du garde-côte.
+
+--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons
+un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'était l'un des nôtres.
+
+Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux jours le blessé recouvra sa
+connaissance. Il se nomma. C'était un bas officier qui commandait un des
+détachements, et qui, selon toute apparence, était fort estimé; car le
+commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre
+garde-côtes et le deuxième soldat du régiment de Forez que les Anglais
+avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange eut
+lieu.
+
+Quelques jours après, l'escadre anglaise mit à la voile, et les côtes de la
+basse Normandie ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du traité de
+Paris.
+
+L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé le pays.
+
+Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui
+écrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.
+
+Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus généreuse que le Trésor
+royal. L'exploit de l'humble garde-côte eut un grand retentissement dans la
+Normandie, et le peuple ne le désigna plus que sous le nom de général
+Cabieu.
+
+«Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices
+biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fût venu
+augmenter sa détresse et celle de sa famille.
+
+«La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir du service qu'on avait oublié.
+A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda
+une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale
+lui réservait d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt qu'elle put
+se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de général
+fut solennellement conféré à Cabieu dans les premières années de la
+Révolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'État lui accorda
+en outre une pension de 600 francs.»
+
+Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de
+terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître et
+mourir obscurément un de ces héros auxquels la Grèce élevait des statues.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MAÎTRE DE L'OEUVRE
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+Les deux touristes.
+
+
+Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen à
+Bayeux, venait de s'arrêter à Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens
+sautèrent de l'impériale plutôt qu'ils n'en descendirent, emportant avec
+eux tout leur bagage: un sac en toile, un bâton, un album; avantage
+inappréciable qui n'appartient qu'aux célibataires.
+
+A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent vers l'église avec un
+empressement qui dénotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du
+moins un goût prononcé pour l'archéologie. Ils firent le tour du monument;
+en visitèrent l'intérieur, et sortirent bientôt pour se consulter sur
+l'emploi de leur journée.
+
+--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus
+faim de beefsteak que d'architecture.
+
+--J'allais te faire la même réflexion, répondit l'autre. Il faut déjeuner
+au plus vite.
+
+Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de l'hôtel du _Grand-Monarque_
+et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se
+dressent, les mâchoires s'entrechoquent, le silence le plus complet
+s'établit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire
+en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attablés dans
+l'hôtel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire.
+
+Le premier répond au nom de Léon Vautier. Ses traits ne sont pas
+précisément réguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence.
+S'il sourit devant vous, vous comprenez immédiatement que vous ne parlez
+pas à un sot. Sorti de l'école des Beaux-Arts, Léon Vautier avait travaillé
+sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment où nous le
+rencontrons, il venait d'être chargé par la commission des monuments
+historiques, instituée près le ministre de l'intérieur, de l'inspection de
+quelques-uns des édifices religieux de la Basse-Normandie.
+
+Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du
+gouvernement, mais c'était le fidèle Achate du jeune architecte. Comme il
+avait une jolie fortune et des prétentions, peu justifiées, à la peinture,
+il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses pérégrinations
+officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-là, et se
+composant des cartons qui devaient, selon ses espérances, le conduire au
+Temple de mémoire. Il est vrai qu'il avait déjà essayé de faire parler les
+cent bouches de la renommée en exposant son fameux tableau du _Quos ego_.
+Son Neptune, avec sa barbe inculte et mélangée d'herbes marines, avait bien
+l'air de dignité qui convient au souverain des eaux. Seulement notre
+artiste avait eu la malencontreuse idée de mettre dans la main du dieu un
+poisson que le jury ne trouva pas de son goût. Victor se consola de ce
+premier pas de clerc en rimant force épigrammes contre ses juges; mais la
+blessure n'en était pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui
+rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermée de
+son amour-propre.
+
+Le déjeuner fini, Léon se fit indiquer par la servante de l'auberge le
+chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent
+leur bagage. L'architecte ayant levé machinalement les yeux vers l'enseigne
+du _Grand-Monarque_ partit d'un grand éclat de rire.
+
+--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la
+figure du héros d'Ivry, enluminé comme un ivrogne qui sort du cabaret.
+
+--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abusé du premier de ses
+trois talents, le bon Henri!
+
+ Ce diable à quatre
+ A le triple talent
+ De boire, etc...
+
+Je soupçonne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est
+une satire, ce portrait-là!
+
+--Est-ce tout ce que tu as remarqué?
+
+--Mon Dieu, oui!
+
+--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies écailles de
+poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.
+
+--Quoi que tu en dises, répliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas
+un des membres du jury ne serait capable de donner à Neptune un tel cachet
+d'originalité. Ces messieurs sont habitués à se traîner dans les ornières
+de la tradition. Ils m'ont trouvé ridicule, et je m'y résigne; mais on sera
+bien obligé de reconnaître en moi le courage de défendre un système; ce
+dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau
+de tes professeurs.
+
+--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit.
+
+--Je m'en aperçois bien; car tu n'es guère indulgent pour les autres. Il
+n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imaginé. Je
+crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idées de tes maîtres,
+tu seras tout surpris de copier là où tu croyais créer. L'architecture est
+morte!...
+
+--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris!
+
+--Vous n'avez plus, continua Victor en s'échauffant, ce sentiment
+patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du
+moyen âge. Si vous construisez une église, vous faites une mauvaise
+imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous
+construisez une espèce de gare de chemin de fer. Et chacun connaît le maçon
+qui bâtit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont élevé les
+cathédrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable façade de
+Notre-Dame, ne nous sont pas conservés!
+
+--_Sic vos non vobis!_ soupira mélancoliquement une voix de basse-taille
+derrière les deux amis.
+
+--Qui se permet d'écouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le
+nouveau venu.
+
+--Vous vous parlez en latin? dit Léon Vautier; je ne jouis pas de cet
+avantage; mais voici mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c'est qu'il
+vient de me tenir un long discours dans cette langue.
+
+--C'est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué! répondit le peintre en
+se mordant les lèvres.
+
+--J'ai pourtant compris, dit l'étranger en s'interposant comme
+pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pèse sur les noms des
+_maîtres de l'oeuvre_.
+
+--On voit que monsieur est versé dans l'histoire de l'architecture, dit
+Léon Vautier.
+
+Et, pour la première fois, il songea à examiner l'étranger.
+
+C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Son costume était celui
+d'un paysan endimanché: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec
+un gros noeud dont les bouts se balançaient au vent, chapeau de paille et
+souliers ferrés. Mais, si l'on venait à observer sa toilette, à considérer
+plus attentivement sa tournure et ses manières, il sautait aux yeux que ce
+personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse.
+
+--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler à des artistes, et,
+comme je les ai en grande estime...
+
+--Vous avez peut-être été du métier? demanda Victor.
+
+--Vous désirez savoir mon nom? répondit l'étranger en souriant finement. Au
+temps où je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et
+au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les
+variations du baromètre politique. J'ai déjà servi,--comme vous le
+voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue à la longue. Aussi me
+suis-je décidé sans peine à céder la toge à la magistrature militante. J'ai
+suivi le précepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime à
+exercer l'hospitalité, et j'espère, si cela ne dérange pas vos projets,
+vous amener dîner chez moi.
+
+On était arrivé devant l'église de Norrey, une des curiosités du pays.
+
+--Vous désirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les
+clefs chez le sonneur. Attendez-moi.
+
+Il partit et revint bientôt avec les clefs.
+
+--Voilà un charmant morceau du treizième siècle, s'écria Léon Vautier en
+contemplant avec délices la tour élégante de l'église de Norrey.
+
+--Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième! dit Victor. Il va nous
+ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la
+salle à manger.
+
+Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de M. Landry.
+
+--Un peu de patience, mes amis! dit le Mécène bas-normand en tournant et
+retournant la clef dans la serrure.
+
+On entra dans l'église.
+
+Léon Vautier en eut pour une bonne heure à satisfaire sa curiosité. Son
+regard interrogeait chaque détail d'ornementation avec autant d'ardeur que
+l'artiste du moyen âge en avait mis à fouiller la pierre. Quand ils furent
+sortis de l'église, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon,
+ouvrirent leurs albums et commencèrent un dessin du monument.
+
+--Prenez un siège et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement
+Victor à leur complaisant cicerone.
+
+--Volontiers! répondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux
+jeunes gens; je taillerai les crayons.
+
+--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises.
+
+--Y songez-vous? J'ai tout oublié en dépouillant la robe de magistrat. Je
+préfère vous raconter une histoire locale. Ce lieu où nous sommes assis
+tranquillement a été le théâtre d'un drame sanglant.
+
+--Vous me faites frémir! Commencez toutefois votre récit; j'adore le
+drame... fût-il de M. Dennery!
+
+--Puisque vous l'exigez, j'appelle à mon secours feu mon éloquence de
+ministère public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles délicates de
+mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maître de l'oeuvre de Norrey:
+
+
+
+
+I
+
+Pierre Vardouin
+
+
+Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à
+Bretteville les douceurs d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût
+pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son
+village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de
+quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était: _Maître de
+l'oeuvre_. C'était ainsi qu'on désignait les architectes avant le seizième
+siècle. Les moindres détails de l'ornementation et de l'ameublement étant
+aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction
+des travaux, le maître de l'oeuvre devait joindre à une étude approfondie
+de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les
+châteaux forts des seigneurs; à lui de bâtir les monastères et les églises.
+Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré,
+presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils souvent
+les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux
+dans l'église qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de
+leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors
+qu'aux personnes divines.
+
+Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les
+moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps;
+mais les préjugés, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les
+variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne
+à l'horloge du temps, les sept péchés capitaux n'en sont pas moins à
+l'ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu'on ne se sent
+pas de force à lutter contre l'opinion générale; mais si votre voisin a du
+talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort à
+vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile
+d'avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître.
+
+Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime,
+parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance,
+on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait
+fait son apprentissage; mais il s'était établi tout à coup à Bretteville,
+se faisant précéder d'une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui
+voulait l'entendre qu'il avait travaillé sous les maîtres les plus
+illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux
+procédés et l'élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le
+théâtre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine
+connu? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta
+si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les
+bouches. Chacun proclama son talent.
+
+Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et
+prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu,
+demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d'achever l'église du village.
+Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de
+grand coeur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il
+s'installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite
+_de l'oeuvre_, qu'on plaçait habituellement dans le voisinage de l'édifice
+en construction.
+
+S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il
+possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la
+pratique et l'expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de
+vues. Il se mit ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à travailler pour
+la gloire de Dieu, mais désirant frapper l'esprit de ses nouveaux
+concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec
+cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre!
+empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse.
+
+La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait à dominer tout le
+village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son
+jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart,
+n'osant porter un jugement sur ce qu'ils étaient incapables de comprendre,
+se contentaient d'admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le
+maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits
+forts de l'endroit,--ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de
+leur ignorance,--parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu'il
+approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui
+vomissaient l'eau du sommet du corps carré; la flèche ne s'annonçait pas
+bien, elle était trop massive, elle ne s'élançait pas gracieusement dans
+les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse;
+car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de
+ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le
+rapport du contentement de soi-même, bien qu'il fût convaincu de sa
+supériorité, il fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes.
+
+Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa près d'un
+groupe qui s'était formé à l'entrée du cimetière, comme pour mieux examiner
+les travaux. Il prêta l'oreille, espérant saisir au vol quelques-uns de ces
+mots flatteurs si agréables à la médiocrité. Hélas! l'orateur de la troupe
+faisait une satire. Pierre Vardouin hâta le pas et entraîna sa fille sous
+le porche de sa maison. Il monta au premier étage, entra dans sa chambre et
+se jeta, tout découragé, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize
+ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'été, une de ces
+adorables natures qui vivent de dévouement, devinent vos douleurs et
+s'ingénient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard,
+s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.
+
+--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mécontentement. Mais laissez
+parler vos ennemis. Leurs amères critiques passeront comme le vent, et
+votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux âges futurs.
+
+Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa pensée si bien mise à nu. Il
+regretta de ne pas avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha plus qu'à
+dissimuler la honte qu'il en éprouvait.
+
+--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air
+de compassion. Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en
+m'atteignant. J'ai le droit de les mépriser. Ce que tu as pris pour les
+souffrances de l'humiliation, c'était tout simplement une des mille
+souffrances de ce misérable corps qui se vieillit. Car je souffre
+affreusement! Ma tête est lourde... Le sang me brûle!... je suis altéré.
+C'est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et
+lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. La
+fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre de l'esprit me dévore. La
+pensée, quand elle est trop forte, trop fréquente, use et abat le corps le
+plus robuste. Et c'est au moment où j'enfante les plus belles conceptions,
+où je m'épuise, où je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays,
+c'est à cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure à la
+face.--Tiens! regarde, dit-il après avoir amené sa fille près de la
+fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, dépouille-les, par un effort
+d'imagination, de ces échafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi
+si tu as vu jamais quelque chose de plus léger, de plus simple, mais aussi
+de plus solide et de plus gracieux!
+
+--Vous n'ignorez pas, mon père, répondit naïvement Marie, que j'étais bien
+jeune quand j'ai voyagé et que je n'ai pas grande connaissance en fait
+d'art?
+
+--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'élégance de
+ces fenêtres, longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes; vois
+comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de
+la tour. Remarque comme chaque détail est étudié, comme tout est prévu,
+calculé, proportionné; et dis-moi si ce n'est pas là un travail admirable!
+
+--Oui, mon père, c'est bien beau.
+
+--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbéciles me tourne en ridicule.
+Ils disent que l'effet est manqué, que ma tour ressemble au four d'un
+potier, que j'ai déshonoré leur village. En vérité, ils mériteraient, les
+misérables, que je commandasse à mes ouvriers de démolir leur église et de
+ne pas laisser pierre sur pierre de cet édifice de damnation!
+
+--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.
+
+Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son père et
+le fit asseoir près de la table.
+
+--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous
+quelqu'un pour vous aider?
+
+--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre à
+rien! Vite, il faut faire place à un successeur! Aujourd'hui,
+l'imbécillité; demain, la tombe!
+
+--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu'ils me
+fassent la grâce de vous conserver longtemps.
+
+--Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse!
+
+--Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus?
+ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop
+exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces
+par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une
+partie de vos entreprises.
+
+--Voilà justement la difficulté. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils
+ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tâcherons, de bons
+tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander
+des projections sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous verrez la
+belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort à ton aise
+de choses que tu n'es pas capable d'apprécier. J'ai des ouvriers, des
+hommes qui exécutent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit
+d'inventer. Voilà ce qui me condamne à faire tout par moi-même.
+
+--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant.
+
+Le maître de l'oeuvre jeta un regard perçant sur sa fille et ne put
+s'empêcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais,
+feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les
+yeux fixes, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs.
+
+--Celui qui a ciselé la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.
+
+--Je ne me souviens pas...
+
+--Il vous l'a pourtant apportée lui-même, le jour de votre fête, il n'y a
+pas un an de cela. Le pauvre François, le fils de cette bonne mère
+Regnault, serait bien affligé s'il apprenait que vous faites si peu de cas
+de ses attentions pour vous.
+
+--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais
+jamais songé à lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me
+décharger un peu de mon travail.
+
+--Il a du talent.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que
+moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages!
+
+Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les
+yeux de son père une feuille de parchemin, enluminée avec cette richesse
+de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen âge.
+
+--Cela pourrait être mieux, dit Pierre Vardouin en répondant par un
+jugement sévère à l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages.
+Tout cela me confirme dans mon opinion sur François Regnault. Il ne saura
+jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien
+accepter désormais de ce garçon-là.
+
+--Est-ce qu'il y a du mal à recevoir un présent?
+
+--Sans doute, quand celui qui le fait espère un droit de retour. Te voilà
+maintenant l'obligée de François, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le
+veux pas.
+
+--Vous me grondez, petit père, dit Marie en jouant avec les cheveux du
+vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez à
+vous plaindre de moi? J'écoute docilement vos leçons; je chante quand vous
+m'ordonnez de vous désennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et
+soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse
+retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mère.
+Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai
+promis de me soumettre à vos volontés. Vous choisirez vous-même mon mari,
+et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la
+veuve Regnault. Mais voici les vêpres qui sonnent, ajouta Marie avant de
+quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me
+promettre d'être plus indulgent pour François?
+
+--Nous verrons! répondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.
+
+Et Marie s'échappa des bras du maître de l'oeuvre, emportant avec elle du
+bonheur et de l'espérance pour le reste de la journée et s'attachant au
+dernier mot de son père, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se
+repose sur le mât d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son
+voyage.
+
+
+
+
+II
+
+A propos d'une fleur.
+
+
+Les premiers travaux de Pierre Vardouin à Bretteville avaient été signalés
+par un triste événement. Un tailleur de pierre s'était brisé la tête en
+tombant du haut d'un échafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans,
+était présente à l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaça
+d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulèrent, quand on
+emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gémissements de
+sa femme et de son enfant. Elle suivit son père dans la maison de ces
+infortunés. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent
+les protégés de Pierre Vardouin. François entra comme apprenti chez le
+maître de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en préparant les mortiers,
+l'adolescent n'aurait gagné qu'un faible salaire si son patron ne l'eût
+récompensé plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette
+charité, Pierre Vardouin s'inquiétait fort peu de son apprenti, le croyant
+destiné, comme son père, à mener une vie obscure et laborieuse.
+
+Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'était la petite
+Marie. Elle aimait à s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles
+légendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-même à sa mère,
+tandis que François façonnait de petites statuettes avec de la terre grasse
+ou dessinait sur le sable des cathédrales imaginaires. Rien n'était plus
+touchant que cette communication d'idées entre deux enfants si jeunes.
+Bientôt Marie, sur les instances de son ami, se décida à dérober
+quelques-uns des rares manuscrits de son père. Elle les lui remettait en
+secret. Une fois rentré chez lui, François les étudiait avec ardeur,
+devinant les passages difficiles à comprendre, tant son esprit avait de
+sagacité, et reproduisant les dessins et les figures de géométrie. Au bout
+de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait déjà les travaux de son
+maître; il traçait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le
+moment où il commanderait à son tour. Il n'était encore que simple
+manoeuvre! Pierre Vardouin fut émerveillé des dispositions de son apprenti;
+sa facilité, ses connaissances le frappèrent d'étonnement. Un instant, il
+songea à lui confier ses ouvrages les plus délicats: ses tracés; ses
+modèles, ses épures; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se garda bien
+d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui déjà lui portait
+ombrage.
+
+La confidence de Marie réveilla toutes les inquiétudes de Pierre Vardouin.
+François Regnault, son apprenti, son protégé, aimé de sa fille! Cette
+pensée le faisait frémir. Pour peu que cette passion s'enracinât dans le
+coeur de son enfant, il voyait le jour où il serait obligé de céder à son
+désir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommée ferait
+pâlir son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute espérance, en lui
+montrant l'inutilité de ses prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son
+esprit vers d'autres idées. On mettrait en jeu sa vanité; on lui ferait
+comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle
+pouvait prétendre aux plus beaux partis. En cherchant à se cacher ainsi la
+vérité, Pierre Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. Tout en
+combattant, par un sentiment d'inquiétude personnel, les voeux de sa fille,
+il s'imagina travailler dans l'intérêt de son enfant bien plus que dans
+celui de sa présomption. Déjà il caressait la pensée d'une alliance avec un
+de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé aux premiers travaux de
+l'abbaye de Saint-Ouen.
+
+Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tête, Marie
+sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La
+pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son mari, allait, tous les dimanches,
+prier sur sa tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. Marie et
+François l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La
+mère pleurait en songeant à la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes
+gens folâtraient à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait
+la prière des morts, ceux-là pensaient à leurs amours et rêvaient le
+bonheur dans l'avenir.
+
+Cependant, on était arrivé dans le cimetière de Norrey. Tous trois
+s'agenouillèrent avec respect près d'une humble croix de bois et prièrent
+du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux
+jeunes gens de se lever.
+
+--Allez, dit-elle; votre âge n'est pas fait pour de longues douleurs.
+Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois
+sans trop vous éloigner.
+
+Marie passa son bras sous celui de François. Ils s'éloignèrent lentement
+sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel
+de leur faire la vie douce et facile. Gais et folâtres, il n'y a qu'un
+moment, les jeunes gens avaient dans leur démarche quelque chose de
+mélancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touché leur
+esprit. Ou plutôt, purs comme des anges, une voix intérieure leur disait
+que, maintenant qu'ils avaient échappé à la surveillance de Magdeleine, ils
+devaient agir avec plus de réserve et réprimer les élans passionnés de
+leurs coeurs. En échangeant quelques paroles, à de rares intervalles, ils
+arrivèrent à l'entrée du bois. Ils en connaissaient déjà les moindres
+allées et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade
+les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature
+avait fait tous les frais et où les deux amants s'asseyaient sur un
+moelleux coussin de mousse.
+
+Le site était ravissant et plein de fraîcheur. A deux pas de là, une petite
+source s'échappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et dégagée
+de toute entrave, sur un terrain légèrement incliné, puis s'enfonçait en
+murmurant sous les buissons, comme si elle eût reproché aux herbes et aux
+jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de
+son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les
+pieds des deux amants. Marie et François, les mains dans les mains,
+admiraient sans mot dire ce petit coin de la création qui, pour eux, valait
+tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux
+coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout à lancer
+dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute
+faisait ballotter leur image à la surface, écartant ou rapprochant leurs
+figures, selon le caprice du flot.
+
+--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une
+rose sauvage aux branches d'un églantier.
+
+François la regardait, d'un air rêveur, rouler dans ses doigts la tige de
+la rose.
+
+--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous êtes la
+cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante
+et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos
+yeux; l'ondulation de vos cheveux, le frémissement de votre robe m'ouvrent
+un monde d'idées. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goûte pas
+seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand
+_maître_ de l'antiquité inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me
+dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom à quelque
+découverte.
+
+--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup à moi et encore plus à la
+gloire.
+
+--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je
+pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter à la
+décoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en
+reproduisant les végétaux du pays, en découpant délicatement dans la pierre
+ces feuilles si fines, si élégantes, on ferait mieux que de l'art: on
+obéirait à la loi de Dieu, dont la main généreuse a si justement réparti
+entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne
+veut pas qu'on délaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes
+orgueilleuses de l'Orient. Quand nos pères commencèrent à élever des
+églises, ils furent bien obligés de chercher des modèles en terre
+étrangère. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement
+couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas
+encore trouvé la manière qui convient aux édifices religieux; leurs arcades
+s'abaissaient lourdement sur la tête des fidèles et semblaient arrêter
+l'élan des âmes vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus
+d'air, afin que les hymnes et les prières montassent plus librement au
+trône du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maîtres de
+l'oeuvre obtinrent-ils ce progrès? En observant la nature. Voyez, Marie,
+comme ces grands arbres s'élèvent majestueusement au-dessus de nos têtes,
+comme ils se pressent, se rapprochent à leur sommet et entrelacent leurs
+dernières branches en forme de voûte. Et, plus loin, remarquez ce groupe de
+chênes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol
+qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et,
+d'où nous sommes, on pourrait les prendre pour un énorme buisson. Vous avez
+là tout le secret de notre art et de celui de nos pères: là des colonnes
+écrasées, des arcades en plein-cintre; ici des fûts de colonnettes légères,
+des arcades élancées. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas
+déraisonnable et contraire à la nature d'attacher des feuilles de palmier à
+ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de
+lierre ou de rosier?
+
+Il y a des moments où la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a
+plus assez d'images pour exprimer la foule de pensées et de sentiments qui
+vous assiègent. Le mieux alors est de s'abandonner à une vague rêverie,
+source de toute poésie pour les hommes d'imagination.
+
+Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyés dans l'infini, semblaient
+lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rêver Pythagore, quand
+il étudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il étudiait le
+vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle
+s'inquiéta bientôt de ce silence prolongé. Elle lui passa près du visage la
+rose qu'elle tenait encore à la main et dit en souriant:
+
+--C'est à l'occasion de cette fleur que vous avez imaginé de si belles
+choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre?
+
+--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous êtes pour moi le
+principe des plus nobles pensées. L'homme possède en lui d'admirables
+facultés; mais tous ces trésors, si quelque hasard heureux ne les met au
+jour, sont exposés à rester éternellement cachés dans son âme. Il faut un
+rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son éclat,
+de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez été pour moi cette lumière
+bienfaisante. Auparavant, mon âme était remplie de ténèbres. J'ignorais ma
+puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'énergie, d'imagination,
+de courage. Ma mère m'avait appris à prier, et je ne me rendais pas compte
+de ce que peut être Dieu. Depuis, quand l'âge est venu, quand je vous ai
+connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mère et Dieu, pourquoi j'avais de
+l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous.
+Je vous voyais bonne et j'eus immédiatement l'idée d'une bonté supérieure à
+la vôtre: Dieu m'était révélé! Je vous voyais belle, et j'eus l'idée d'une
+beauté plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai
+l'expression toujours variée de vos traits, la mobilité de vos pensées; et
+je fus doué d'invention! Les quelques manuscrits de votre père m'ont donné
+des connaissances; vous, vous m'avez donné l'inspiration! Vous êtes et vous
+serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de
+grand et de beau!
+
+Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et
+sonores sur ses lèvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une âme libre
+et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'émotion. La voix de son ami
+frappait aussi doucement son oreille qu'une musique céleste.
+
+--Si j'étais peintre, continua François, j'entourerais votre front d'une
+brillante auréole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la
+route du ciel. Si j'étais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour
+reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre
+sourire!
+
+--Et moi, si j'étais reine, répondit Marie en pressant avec effusion la
+main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non
+pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire élever un
+monument qui dirait votre nom aux siècles futurs. Car vous êtes grand,
+François! car vous méritez d'être illustre! et je...
+
+Marie s'arrêta, rougissante. Ce mot charmant à dire, plus charmant à
+entendre, ce mot si noble et tant de fois profané, que chaque siècle
+prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'échapper de
+sa bouche. Mais François l'avait deviné. Ivre de bonheur, il approcha ses
+lèvres du front de la jeune fille. C'était le premier baiser. Marie sentit
+un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En même temps, la sainte
+honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'églantier,
+qu'elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie auprès de l'éclat de
+son teint. Marie n'avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas non plus
+de reproches, parce qu'elle n'était pas coquette et qu'elle aimait de toute
+la force de son âme. Elle était heureuse! pourquoi se plaindre? François
+éprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'était détourné, plein de
+confusion et de regrets, s'accusant déjà de trop d'audace. Il ne savait
+comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit
+à l'air souriant de Marie qu'il était pardonné. Il se rapprocha d'elle, et,
+prenant une de ses mains dans les siennes:
+
+--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte
+aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour être persécutés...
+Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous séparer, trouveriez-vous la
+force de résister?
+
+--Vous savez que je dépends de mon père, répondit tristement Marie.
+
+--C'est cela! s'écria François d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi,
+pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maître de l'oeuvre, il y a des
+barrières infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour
+vous posséder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence?
+je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais
+jusqu'à en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage,
+imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me
+faudrait un titre, des châteaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de
+l'or! Pourquoi suis-je parmi les misérables? Est-ce que je ne suis pas
+autant, peut-être plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh!
+voyez-vous, quand ces idées me montent à la tête, je suis pris d'une haine
+immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brûler les repaires
+de cette race d'oppresseurs! Ou plutôt,--car je ne me sens pas né pour le
+meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant
+grimacer au sommet de nos églises, sous la forme de monstres et de
+reptiles, les figures de nos tyrans!
+
+Le jeune homme s'arrêta, haletant, à bout de forces, épuisé par l'émotion.
+Son regard lançait des éclairs de fureur, et les passions grondaient
+sourdement dans sa poitrine. Marie le considérait avec un sentiment de
+pitié et d'effroi.
+
+--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et
+d'orgueil?
+
+--Ne me faites pas de reproches, répondit François. Je suis si malheureux!
+
+--Pourquoi vous décourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas à votre
+secours? Vous êtes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes
+vous dédaignent?... Est-ce que mon père ne songe pas à vous? Croyez-vous
+qu'il n'apprécie pas votre talent?
+
+--Vous aurait-il parlé de moi? s'écria François, en interrogeant avidement
+la jeune fille de la voix et du regard.
+
+--Vous savez, répondit Marie, que mon père commence à vieillir. Le travail
+le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...
+
+--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit François. Je ne serais pas
+son égal; il aurait le droit de me mépriser. Il me refuserait votre main!
+
+--C'est le démon qui vous fait parler aussi méchamment, François. Prenez
+garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra.
+Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du génie, et l'ambition le
+conduisit à l'abîme. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il dépouilla l'habit
+monacal pour se jeter dans une vie de désordre. Dieu, pour le punir, lui
+envoya une maladie mortelle...
+
+--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au
+sommet de la croix. Le globe d'azur qui la dérobait aux regards s'ouvrit
+merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du
+Ciel sous des vêtements fins et ineffables. La mère de Dieu descendit le
+long de la croix en semant des étoiles sur sa route. Elle s'assit près du
+pécheur et lui rendit la santé... Vous êtes pour moi cette bienheureuse
+apparition. Vous avez fait briller l'espérance à mes yeux... Et avec
+l'espérance, le calme et le repentir sont entrés dans mon coeur.
+
+En achevant ces mots, François se jeta aux genoux de Marie et demeura dans
+une muette contemplation. Quand il se releva, son visage était rayonnant.
+Mais, tout à coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas,
+jusqu'au bord du ruisseau.
+
+
+
+
+III
+
+Maître et apprenti.
+
+
+Un homme d'une taille élevée venait de paraître au-dessus du buisson
+d'églantier. Au cri de François, Marie s'était rapprochée instinctivement
+de son ami et appuyait sa main tremblante sur son épaule. L'étranger
+semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'était capable
+d'exciter la terreur. Ses traits étaient sévères, mais un sourire
+bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et
+grisonnante, des cheveux qui se déployaient avec grâce sur son cou, après
+avoir laissé à découvert un front large et pensif, des yeux pleins de
+douceur, donnaient à sa physionomie un caractère de dignité et de bonté. A
+son bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa robe courte, à ses
+chausses fines et collantes, François reconnut bientôt qu'il avait devant
+lui un maître de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand
+l'étranger s'approcha, après avoir franchi d'un pied leste le banc de
+gazon.
+
+--Pardonnez-moi, dit le maître de l'oeuvre, d'avoir surpris vos
+confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis
+discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant à Marie dont les joues se
+coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse
+honneur à tous deux; et je trouve Pierre Vardouin très-heureux d'avoir une
+fille accomplie et un apprenti de si grande espérance.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air étonné.
+
+--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit
+l'étranger en s'empressant de satisfaire leur curiosité. C'est un de mes
+anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas
+quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis
+sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.
+
+Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.
+
+--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en
+serrant cordialement la main de François, je vous dirais que votre manière
+d'apprécier notre art m'a vivement ému! Persévérez dans cette voie;
+habituez votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup à faire encore
+dans l'étude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant,
+s'est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez d'être méconnu; votre
+patron ne sait pas vous apprécier. Attendez! je connais de vieille date le
+caractère de Vardouin; il est avare d'éloges, il n'est pas expansif, mais
+il est juste, et je parierais qu'il a déjà remarqué vos heureuses
+dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le
+bâton du maître de l'oeuvre et de vous donner des travaux à diriger. J'en
+fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. Ne vous lassez pas de
+marcher à la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous
+arriverez enfin au but tant désiré, parce que vous possédez le courage qui
+triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses!
+
+Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète de ne pas voir revenir
+ses enfants, se présenta devant eux au détour du sentier. L'étranger se
+chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la
+responsabilité de leur retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de
+gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'était pas encore rentré, ils
+s'arrêtèrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur
+physionomie, il était facile de voir qu'une discussion venait de s'engager.
+L'étranger voulait retenir François et sa mère; Marie l'appuyait en
+l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le désir
+qu'elle avait de garder François à souper. Mais la pauvre veuve les
+remercia, les larmes aux yeux, prétextant que sa tristesse s'associerait
+mal à la joie des convives. François hésitait, partagé entre la crainte de
+laisser sa mère dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer
+encore quelques instants près de son amie.
+
+--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre
+Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mère Regnault, vous
+reconduire jusqu'à votre porte. Peut-être vous déciderez-vous, dans le
+trajet, à accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de
+mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec
+François. Cela donnera à Marie le temps d'apprêter le repas, et à son père
+celui de rentrer chez lui.
+
+Marie applaudit à cette idée et entra dans la maison. Elle donna ses ordres
+à la domestique de son père; puis elle courut au jardin cueillir des
+fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec
+cette poésie que les femmes savent apporter aux plus petits détails du
+ménage. Il était huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maître
+de l'oeuvre, et le soleil, incliné à l'horizon, éclairait l'église de ses
+derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait les convives. La jeune
+fille roula la chaise de réception--le meuble le plus soigné de
+l'appartement--près de celle de Pierre Vardouin. Restait à fixer sa place
+et celle de François.
+
+Il était tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une
+heureuse idée, une idée qui traverse la tête de tous les amoureux, sans
+qu'ils osent se l'avouer, changea sa résolution. Une chaise, un fauteuil
+conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de
+toute la liberté de leurs mouvements et n'ont pas à se défendre contre
+l'empiétement de leurs voisins. Ce n'est pas là le compte des amants. Un
+canapé, un sofa répondent mieux à leurs désirs. Le rapprochement des pieds
+ou des mains, le frôlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles
+de cheveux qui s'égarent et se confondent, autant de plaisirs, autant
+d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne
+connaissait pas au treizième siècle l'usage des canapés et des sofas; mais
+des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le même rôle que ces
+inventions du luxe moderne.
+
+Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie
+s'épuisant en efforts inutiles pour déranger l'un de ces meubles.
+
+--Que signifie tout cet emménagement? dit le maître de l'oeuvre en se
+croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus étonné du
+monde.
+
+--Aidez-moi d'abord à placer le bahut près de la table. Tout va
+s'expliquer.
+
+--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un père habitué à
+satisfaire les caprices de sa fille.
+
+--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que
+cela veut dire?
+
+--Vous donnez à dîner.
+
+--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante!
+
+A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la
+table deux plats copieusement garnis.
+
+--C'est donc sérieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton sévère. Je
+gagerais que tu as invité François et sa mère, sans mon autorisation?
+
+--Vous vous trompez: je n'ai invité ni François, ni sa mère. Voici ce qui
+s'est passé. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons
+rencontré un étranger qui nous a priées de le mener près de vous.
+
+--C'est cela! tu m'amènes un inconnu, un vagabond peut-être?
+
+--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre
+avec François.
+
+--Serait-il possible! s'écria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici,
+Henry Montredon, mon ancien camarade!
+
+--Moi-même! mon vieil ami, dit l'étranger en pressant avec effusion les
+mains du maître de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient à Caen. Je n'ai pas
+voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin!
+
+C'était plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques
+d'affection, après tant d'années d'absence. Marie et François s'étaient
+discrètement retirés au fond de la chambre pour les laisser tout entiers à
+leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un
+respectueux silence et considéraient cette scène avec attendrissement.
+Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas
+compte. Ils étaient habitués à le voir triste et taciturne. Maintenant il
+s'abandonnait à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement
+sévères, prenaient tous les tons dont s'éclairent les natures passionnées.
+
+--Marie, François, allons donc, petits fainéants! s'écria Pierre Vardouin
+en remarquant pour la première fois l'immobilité de sa fille et de son
+apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus
+vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux
+fêter dignement le retour de ce cher Henry!
+
+Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. Ils descendirent quatre à
+quatre les marches de l'escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils en
+sortirent, ils s'arrêtèrent un instant pour reprendre haleine.
+
+--Quelle heureuse rencontre nous avons faite là! dit François en retenant à
+grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grès.
+
+Marie portait à la main une lampe à trois becs, qu'elle venait d'allumer.
+
+--Mon père est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui
+parler de votre avenir.
+
+--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne
+sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les
+consolations qu'il a données à ma mère. N'en doutez pas, il décidera mon
+patron à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est déjà fait. Il m'a
+recommandé seulement de ne pas le contredire.
+
+--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.
+
+--Enfin! voilà de la lumière! s'écria Pierre Vardouin. Le jour commence à
+tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.
+
+--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste
+apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux;
+mais ils sont devenus blancs.
+
+--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige
+quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si à
+plaindre! Car tu n'es pas marié, je suppose? ajouta-t-il en promenant un
+regard inquiet de sa fille à son ami.
+
+--Flatteur! Si je voulais savoir la vérité, je n'aurais qu'à m'adresser à
+Marie...
+
+--Nous oublions le souper, s'écria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons
+pour ne pas continuer ce genre de conversation.
+
+On se mit à table. Les deux maîtres de l'oeuvre s'assirent en face de
+l'église. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer à son ami, tandis
+que Marie et François, placés l'un à côté de l'autre sur le bahut, se
+parlaient à voix basse. Cependant le maître de la maison n'oubliait pas ses
+convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agréable, au milieu
+des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages étaient colorés d'une
+charmante animation. Les bons mots, les réparties, volant de bouche en
+bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un à l'autre,
+comme une balle dans la main des joueurs. C'était le vrai moment des
+confidences et des épanchements.
+
+--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme
+heureux!
+
+--Je l'avoue! je n'ai pas à me plaindre du sort.
+
+--Tu as un trésor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tête du
+côté de Marie; mais il ne faut pas en être avare...
+
+--C'est-à-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant?
+voilà ta pensée... pas vrai? Eh bien! j'y ai déjà songé, dit Pierre
+Vardouin. Mais chut! reprit à voix basse le maître de l'oeuvre, ma fille
+nous écoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.
+
+--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre à merveille, dit Montredon en
+souriant.
+
+Puis il ajouta à haute voix:
+
+--J'aime à voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses
+pour l'avenir... Allons! buvons à la santé de Marie et de François!
+
+Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son
+regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe
+à l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrière avec
+colère. Mais, se ravisant aussitôt:
+
+--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon
+cher Henry. Je bois à la santé de François, qui te devra une reconnaissance
+éternelle... Je profite de ta présence pour le récompenser de ses services.
+
+Les deux amants échangèrent un coup d'oeil où se peignaient toutes les
+joies de l'espérance.
+
+--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, François n'est plus mon
+apprenti.
+
+Le silence était si grand qu'on entendait distinctement la respiration des
+trois témoins de cette scène.
+
+--Je l'élève, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, à la
+dignité de... maçon!
+
+Les trois coupes retombèrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin
+vidait la sienne d'un seul trait.
+
+--Mon père!...
+
+--Vous m'insultez!
+
+--Vous plaisantez!
+
+S'écrièrent à la fois Marie, François et Montredon.
+
+--Je parle sérieusement, répondit Pierre Vardouin avec un calme affecté. Je
+ne peux, je ne dois rien accorder à François au-delà de ses mérites. Je
+pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi
+ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir dans sa
+main le compas du maître de l'oeuvre. Quand on a de si hautes prétentions,
+il est au moins nécessaire de les justifier et de donner des preuves de
+talent!
+
+--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion?
+s'écria François, qui, malgré les efforts de Marie, s'était dressé de toute
+sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru
+incapable.
+
+--Le drôle ose me répliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.
+
+Henry Montredon le retint cloué à sa chaise.
+
+--Vous me reprochez mon ignorance? continua François, dont l'indignation ne
+connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh
+bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment
+je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'église.
+Jetez donc un coup d'oeil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du doigt
+un panneau en terre glaise appuyé contre la muraille, dans un coin de la
+chambre. Comme symbole de la musique, vous représentez David jouant du luth
+aux pieds de Saül. Maintenant voici mon idée, et je la soumets au jugement
+de votre vénérable ami.
+
+--Je te défends de parler! s'écria Pierre Vardouin.
+
+--François, disait Marie, au nom de notre amitié, gardez le silence... Mon
+père ne se connaît plus!
+
+Mais le jeune homme ne l'écouta pas.
+
+--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le représenterais sous la
+forme d'un homme à puissante stature, avec une figure belle comme celle du
+Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous
+ses pieds, celle du Zéphyr et de l'Auster; à ses côtés, Arion et Pythagore;
+entre ses jambes, Orphée: c'est-à-dire les trois grands musiciens de
+l'antiquité. Les Muses achèveraient l'ensemble en formant un cercle autour
+de son corps. Voilà mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous
+désirez le comparer au modèle de mon maître.
+
+Le jeune homme se disposait à sortir.
+
+A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de
+Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il
+s'échappa des mains de son ami et, s'élançant sur François, il lui imprima
+sur le visage une de ces flétrissures dont la dignité humaine doit toujours
+tirer vengeance.
+
+François poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une
+bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte que
+l'éclair, Marie se précipita devant son père.
+
+--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant à François.
+
+Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur
+le plancher et s'élança hors de la chambre.
+
+
+
+
+IV
+
+ Vérité est, et je le di
+ Qu'amors vainc tout et tout vaincra,
+ Tant com cis siècle durera.
+
+ HENRY D'ANDELY.
+
+
+François était dans un véritable délire. Il parcourut le village en se
+frappant le front avec des gestes de désespoir. Quelques personnes qui le
+rencontrèrent eurent pitié de son état et lui offrirent de le ramener chez
+sa mère. Mais la vue des hommes lui était à charge, et, sans rien répondre,
+il s'enfonça dans le premier chemin qui s'offrit à lui, sans but, sans
+réflexion, en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout prix la
+solitude.
+
+La lune inondait la campagne d'une douce lumière. Il aperçut bientôt, à peu
+de distance, le bois témoin de ses amours. Le hasard--peut-être
+l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades.
+Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber près du banc de gazon sur
+lequel il s'était assis le jour même avec Marie et s'abandonna à tout
+l'excès de sa douleur, s'exagérant, comme tous les malheureux, la portée du
+coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout
+défait, et ne sortit du bois que pour commencer à travers champs une course
+insensée. Le désespoir, la colère, les mille passions qui l'agitaient
+avaient surexcité ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et
+franchissait d'un pied sûr les fossés les plus larges et les haies les plus
+élevées. Après avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout
+surpris de se retrouver à l'entrée de Bretteville. Alors seulement il pensa
+à sa mère. Mais il craignit de l'effrayer en se présentant subitement
+devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser
+chemin, lorsque l'idée lui vint qu'elle était peut-être endormie. Cet
+espoir le décida à rentrer pour prendre du repos; car il se sentait à bout
+de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et prêta
+l'oreille; tout était silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe
+brûlait encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de la chambre, priait
+pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le
+temps de se lever, François se jeta dans ses bras. Jusque-là, il n'avait
+pas versé une seule larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa poitrine.
+Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mère.
+
+--Oh! comme je souffre, ma mère, dit François en s'affaissant sur un
+escabeau.
+
+Alors seulement la pauvre femme s'aperçut de la pâleur de son fils et du
+désordre de ses vêtements.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrivé? Ton front est couvert de sueur,
+tes joues sont pâles, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur
+pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis...
+
+--Je n'ai pas été blessé, dit François, et cependant je souffre plus que si
+j'étais à mon dernier moment. Je souffre là! reprit-il d'une voix perçante
+en prenant la main de sa mère et en la plaçant sur son coeur.
+
+Puis il baissa la tête et retomba dans un morne silence.
+
+--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime
+tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du
+ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me répondre!
+
+--Nous sommes perdus, ma mère! nous sommes sans ressources! répondit
+sourdement François!
+
+--Ne sommes-nous pas habitués à la misère? dit Magdeleine en souriant
+tristement.
+
+--C'est vrai, interrompit François dont les yeux brillèrent d'un vif éclat;
+mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer!
+
+--Comment cela? s'écria Magdeleine au comble de l'inquiétude; n'es-tu pas
+plein d'ardeur au travail?
+
+--Et si je n'ai pas d'ouvrage?
+
+--C'est mal, ce que tu dis là, François! tu devrais mieux reconnaître les
+bienfaits de Pierre Vardouin.
+
+--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'écria François avec un geste de
+colère. Il m'a insulté, insulté devant son ami, devant Marie! Je ne veux
+plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs,
+ne m'a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui!
+
+Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'était passé au souper de
+Pierre Vardouin: sa querelle avec le maître de l'oeuvre et les
+circonstances qui l'avaient amenée.
+
+--Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s'avançant vers
+la porte. Si j'allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon?
+
+--Ne le faites pas, ma mère! dit François en étreignant fortement les mains
+de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte!
+
+--Écoute François! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour
+pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil
+qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de
+leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie
+de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste: à peine de quoi vivre une
+semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je
+voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de
+découragement. Allons, mon fils, de l'énergie, et souviens-toi que si le
+devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail.
+
+--Le travail! le travail! répéta François en redressant fièrement la tête,
+c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-là--Dieu
+merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisiveté.
+J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour
+vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre
+Vardouin m'a fermé l'entrée de son chantier? Eh bien! j'irai chercher
+fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit
+courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer.
+
+--Tu consens donc à abandonner ta mère?
+
+--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez
+entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous
+serez fière, car j'aurai de la gloire!
+
+Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers le ciel. Deux grosses larmes
+roulèrent sur ses joues, tandis que ses lèvres s'agitaient faiblement,
+comme si elle eût adressé à Dieu une fervente prière.
+
+--Vous pleurez, ma mère? dit François.
+
+--J'espérais, répondit tristement Magdeleine, mourir à Bretteville et
+reposer près de la tombe de mon mari.
+
+--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors
+accomplir votre pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, repoussez à
+votre tour ces funèbres pensées. Voyez, j'ai presque oublié l'insulte de
+Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une
+forte résolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons à Caen. J'y
+trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientôt notre tour de France.
+Un coup de main, ma mère; vous serez plus habile que moi à empaqueter mes
+vêtements.
+
+--Volontiers, puisque c'est ta volonté bien arrêtée, soupira Magdeleine.
+
+Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs de voyage.
+
+Après la brusque sortie de François, Marie, qui connaissait le caractère
+irritable de son père, se décida à quitter la chambre sans avoir essayé de
+justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette résolution lui
+coûtait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de
+Pierre Vardouin et de donner un libre essor à sa douleur. Mais elle pensa
+que son père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir été
+témoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son émotion.
+Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides
+du côté d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le
+vieillard lui sourit avec bonté et répondit par un coup d'oeil expressif
+qui voulait dire, à ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout.
+
+Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle
+rentrerait dans sa chambre; mais son hésitation s'envola, plus rapide que
+l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la
+muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de
+manière à ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son
+père.
+
+La pauvre fille n'avait certes pas le vilain défaut que Walter Scott
+impute, à tort ou à raison, à toutes les filles d'Ève. Elle n'était pas
+curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de François. C'était
+son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis à
+l'accusé d'assister aux débats qui décident de son sort.
+
+Pierre Vardouin marchait à grands pas d'un bout de la chambre à l'autre.
+
+Montredon, encore assis devant la table et appuyé sur un de ses coudes,
+suivait des yeux la pantomime furieuse du maître de l'oeuvre. Il déplorait
+la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dégoût.
+Et cependant il n'était plus maître de son envie de rire, dès que la colère
+de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un éclat de
+voix pareil à une fausse note.
+
+Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire dans le coeur humain? Sommes-nous
+initiés à ses plus sombres mystères? nous plaignons nos semblables et nous
+en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-là seul est
+méchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.
+
+--François! François! répétait sans cesse le maître de l'oeuvre, maudit
+soit le jour où je t'ai ouvert pour la première fois la porte de ma maison!
+
+Henri Montredon savait par expérience qu'il en est de la colère de l'homme
+comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitôt les eaux
+s'y brisent avec impétuosité. Puis elles se divisent en une foule de petits
+courants qui perdent de leur force à mesure qu'ils s'étendent sur un
+terrain plus large.
+
+--Voilà une superbe colère! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande
+comment François peut en être la cause?
+
+Pierre Vardouin s'arrêta brusquement et, se croisant les bras devant
+Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit répondre à une
+grosse absurdité:
+
+--Pourquoi je suis irrité contre François? dit-il d'une voix éclatante...
+Mais le bienfaiteur qui se voit payé d'ingratitude; le maître, dont la
+science est mise en doute par l'élève; le père, dont la fille est
+compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de
+s'emporter? En vérité! il faudrait avoir la patience d'un ange...
+
+--Pour t'écouter plus longtemps, dit Montredon en bâillant à se briser la
+mâchoire. Bonne nuit!
+
+Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte.
+Pierre Vardouin l'arrêta par le bras.
+
+--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que François est trop jeune pour
+qu'on en fasse un maître de l'oeuvre?
+
+--Certainement, répondit Montredon en se frottant les yeux.
+
+--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entrée de ma maison?
+
+--É-é-videm-em-ment! balbutia le défenseur de François.
+
+--Que d'ailleurs il est complétement incapable?
+
+--Ou-ou-i.
+
+--Que ma fille est d'un trop haut rang?...
+
+--Ouf!
+
+--Pour épouser un si pauvre hère?
+
+Cette fois, Montredon répondit par un ronflement bien caractérisé.
+
+--Il dort, l'imbécile! s'écria Pierre Vardouin en le secouant
+vigoureusement par les épaules.
+
+La colère du maître de l'oeuvre avait changé de cours, grâce au système de
+_barrage_ d'Henri Montredon. Le rusé vieillard n'eut pas de peine à sortir
+de son faux assoupissement.
+
+--Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant j'avais à te communiquer
+des choses du plus haut intérêt. Tu n'as pas deviné le but de mon voyage
+dans ce pays?... Allons, tu frémis encore!... A demain les confidences.
+
+--Il n'est pas tard, s'écria Vardouin en cherchant à le retenir.
+
+--Peut-être m'a-t-on récompensé au-delà de mes mérites, poursuivit Henri
+Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse à l'expérience de Nestor...
+
+--Tu occupes un poste éminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigué.
+
+--Il est certain que je jouis d'une grande influence...
+
+--Vraiment?
+
+--Et que je puis être utile à mes anciens amis.
+
+--Tu as toujours aimé à rendre service.
+
+--Si tu me fais des compliments, je m'échappe, je vais dormir!
+
+--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles
+le soin de se mettre au lit dès que le soleil a quitté l'horizon.
+Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un
+vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontré la gloire sur
+son chemin.
+
+--Dis: plus modeste.
+
+--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services à
+quelque riche abbaye.
+
+--Mais tu as préféré l'obscurité au grand jour, le village à la grande
+ville.
+
+--J'ai renfermé en moi-même mes faibles talents.
+
+--Et personne n'est venu leur ouvrir?
+
+--On s'en repentira peut-être, répondit fièrement Pierre Vardouin.
+
+--On s'en est même déjà repenti, dit Montredon en souriant.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je suis employé, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen.
+Dernièrement, le révérend père abbé me fit appeler près de lui. «Henri
+Montredon, me dit-il, je n'ai jamais douté de votre discrétion et de votre
+dévouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une
+mission secrète...» Je reçois l'ordre de partir sans retard. J'arrive à
+Caen, où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville.
+
+--On avait entendu parler de l'église que je construis? dit Pierre
+Vardouin.
+
+--Sans doute.
+
+--Et alors?... demanda le maître de l'oeuvre, avec un étranglement dans la
+voix.
+
+--Alors... il a été décidé que l'on en construirait une autre à Norrey.
+L'abbé n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins bien traitée
+que le village de Bretteville.
+
+--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux églises dans un
+si petit espace. L'une fera tort à l'autre.
+
+--A ce point de vue, la tienne n'a rien à craindre.
+
+--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-là, nous verrons
+bientôt plus de clochers que d'habitants dans le pays.
+
+--J'exécute les ordres de mon supérieur.
+
+--Et tu vas commencer les travaux?
+
+--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songé à toi, et
+me voilà.
+
+Vardouin était rayonnant. Il lui était doux de penser qu'il aurait encore
+une fois l'occasion de mettre ses talents en lumière.
+
+--Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu as songé à moi pour la
+construction de cette nouvelle église?
+
+--Non, mon cher! non! pas précisément.
+
+Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui
+monta au visage.
+
+--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colère.
+
+Henri Montredon ne répondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-là, il
+avait dirigé l'entretien suivant ses désirs, ménageant les emportements de
+Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et dénoue,
+suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pièce devenait
+sérieuse; il eut un moment d'inquiétude et d'hésitation.
+
+Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand art des maîtres de l'oeuvre.
+Pendant trois ans ils s'étaient coudoyés dans les mêmes chantiers; ils
+avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient
+leurs projets, se disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant à son
+ancien camarade une légère satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un
+mot à dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de joie. D'un autre
+côté, qui pouvait lui répondre des moyens de François Regnault, à qui il
+commençait à penser sérieusement pour lui confier la direction des travaux
+de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
+d'expérience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments
+d'Henri Montredon allaient de François à Pierre Vardouin qui semblait, en
+dernière analyse, être sur le point de faire pencher la balance de son
+côté, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout
+à coup terminer ce combat intérieur en faveur de François.
+
+--Elle l'aime, se dit-il; son père est vieux et n'a plus longtemps à vivre;
+il est juste que sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille.
+
+Pierre Vardouin s'était levé et avait recommencé sa promenade furieuse.
+C'était le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
+emportements. Henry Montredon l'arrêta au passage en lui appliquant
+familièrement la main sur l'épaule.
+
+--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, à
+faire quelque chose de nuisible à ta réputation?
+
+--Non, par Saint Pierre; mon patron!
+
+--Écoute-moi alors... Le maître de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander
+qu'il connaît le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si
+je confie la construction de l'église de Norrey à un homme de talent. Il
+est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas proposé cette
+affaire?
+
+--Merci! s'écria Pierre Vardouin en serrant énergiquement la main de son
+ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de
+Bretteville n'aura pas à craindre la comparaison.
+
+--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Où le
+trouver?
+
+--Je ne sais.
+
+--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme
+inexpérimenté ferait bien mon affaire... J'ai pensé à François.
+
+--Un enfant! s'écria Pierre Vardouin.
+
+--C'est justement ce qui m'en plaît.
+
+--Il fera absurdités sur absurdités!
+
+--Tant mieux.
+
+--Il est d'un entêtement à toute épreuve
+
+--A merveille!
+
+--Il n'écoutera aucun conseil.
+
+--Bravo!
+
+--Il est même capable de montrer du talent, pour nous contredire.
+
+--Pour cela, je l'en empêcherai bien.
+
+--Comment? demanda Pierre Vardouin.
+
+Il y avait, dans la manière dont ce mot fut accentué, une telle inquiétude,
+un aveu si naïf du mérite de François, que Henri Montredon ne put
+s'empêcher de sourire.
+
+Tu n'ignores pas, dit-il, que François ferait tout au monde pour obtenir la
+main de ta fille?
+
+--Il ne l'aura jamais!
+
+--On peut la lui promettre.
+
+--Quitte à ne pas tenir?
+
+--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour où la
+croix...
+
+--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey?
+
+--C'est cela même!... Comprends alors son ardeur à conduire les travaux, à
+presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assuré qu'il ne
+prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre.
+
+En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maître de
+l'oeuvre tout étourdi de cette étonnante confidence.
+
+Derrière la porte, il trouva Marie.
+
+--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout
+entendu... Êtes-vous contente?
+
+--Pas plus que ne le serait François, s'il eût été à ma place.
+
+--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dévouement?
+
+--Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit Marie d'une voix ferme, on le
+défend; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d'où il
+ne peut sortir qu'avec honte et déshonneur.
+
+--Il fallait bien mentir un peu...
+
+--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause,
+dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon
+coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui
+accorderais pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en faisant un
+marché indigne, ce qu'il doit à Dieu et à son art.
+
+Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, à la pensée du rôle humiliant
+qu'on voulait faire jouer à François.
+
+Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. L'espace qu'il allait
+parcourir s'étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
+que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait
+nuire à son éclat.
+
+Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de
+soleil qui, après avoir traversé la fente d'un des contrevents, venait se
+briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque
+honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une
+brise tiède et chargée d'aromes pénétra dans l'appartement. Le jeune homme
+aspira avec force cet air vivifiant.
+
+--La belle matinée! s'écria-t-il en promenant lentement son regard sur
+l'azur du ciel.
+
+--Hélas! la journée ne lui ressemblera pas! dit tristement la mère de
+François, qui s'était approchée sans bruit.
+
+François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce
+qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le
+regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait
+peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, ses
+projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus
+pour lui le même charme qu'au moment de la colère. Il sentait tout ce qu'il
+allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa
+rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de
+Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se
+reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eût consenti à
+faire les premières avances. La perspective d'une telle humiliation lui
+rendit toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses
+vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton
+dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus
+grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer:
+
+--Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs se rendent aux champs.
+Il est temps de partir.
+
+La veuve se cacha la tête dans les mains.
+
+--Partons, ma mère! reprit François d'un ton moins assuré.
+
+La pauvre femme ne répondit pas; elle éclata en sanglots. Son fils lui
+tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes.
+
+--Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien laisser voir de la douleur
+qui le suffoquait, venez-vous?
+
+--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prête
+aux anges.
+
+François et sa mère, dans leur foi naïve, crurent en effet que, touché de
+leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.
+
+Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent Marie.
+
+La jeune fille était encadrée dans la baie de la porte, au milieu de la
+vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque
+joyeuse petite fleur de clématite. Elle était rayonnante de beauté. Placée
+ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison
+à une époque plus rapprochée de nous, à ces portraits de jeunes femmes, que
+les artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à entourer de guirlandes
+de fleurs.
+
+Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.
+
+--Méchants! disait-elle en pleurant, méchants qui vouliez abandonner votre
+petite Marie!
+
+François était resté sur le seuil de la porte. Tout à coup il poussa un
+grand cri et rentra précipitamment dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il? demandèrent les deux femmes.
+
+--Pierre Vardouin! s'écria François hors de lui. Il s'avance de notre côté.
+
+--Quel malheur si mon père me surprenait ici! dit Marie.
+
+--Venez! lui dit la veuve Regnault.
+
+Elle l'entraîna dans la chambre voisine.
+
+Lorsqu'il vit le maître de l'oeuvre entrer d'un pas résolu dans la maison,
+François porta instinctivement la main à son coeur, comme pour en comprimer
+les battements. Il était trop jeune, et ses passions étaient trop vives
+pour que son émotion échappât à un oeil aussi exercé que celui de Pierre
+Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le défi; mais elle était
+pleine de noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect pour les
+cheveux blancs du maître de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une
+explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune
+homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait,
+d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avança donc à sa rencontre en lui
+tendant la main.
+
+--François, dit-il, l'offense était grave,--je le sais,--mais irréfléchie.
+Voici la main qui vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un
+ami qui reconnaît ses torts?
+
+Le jeune homme répondit par une étreinte cordiale, mais tout en conservant
+une certaine retenue et sans manifester d'étonnement. Cette froideur déplut
+au maître de l'oeuvre.
+
+--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il.
+
+--Dieu m'en préserve! dit François. Seulement j'ai peine à croire que je
+doive la visite de Pierre Vardouin à un but désintéressé. J'attends donc
+l'explication de sa démarche.
+
+--Tu as vraiment une pénétration remarquable pour ton âge, François.
+Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier?
+
+--Non! répondit François avec fermeté. Vous me rendez votre amitié, et je
+vous en suis reconnaissant. Mais quant à travailler sous vos ordres,
+jamais!... Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bâton
+de voyage, je me disposais à partir.
+
+Un éclair de joie illumina le visage sévère de Pierre Vardouin.
+
+--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la
+peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il
+était l'occasion.
+
+Mais une réflexion le ramena à sa première idée. Si François quittait le
+pays, Henri Montredon choisirait peut-être quelque habile entrepreneur,
+dont l'amour-propre tiendrait à surpasser la renommée de Pierre Vardouin.
+Au contraire, s'il obtenait pour François la direction des travaux de
+Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il
+l'écraserait sous ses pieds, plutôt que de permettre à son talent de se
+déployer.
+
+--Tu tiens à ton indépendance? reprit-il en s'adressant au jeune homme.
+
+--Je suis lassé d'obéir.
+
+--Et si tu commandais à ton tour?
+
+--Oh! cela n'arrivera jamais!
+
+--Plus tôt que tu n'oserais l'espérer.
+
+--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas sérieux?
+
+--Tellement sérieux que je viens t'offrir le bâton de maître de l'oeuvre.
+
+--Quoi! s'écria François, le front rayonnant d'espérance, je conduirais des
+ouvriers, je construirais des églises! Tous mes rêves, toutes les belles
+choses que j'ai conçues, que j'ai méditées, je pourrais leur donner une
+forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me
+ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusât pas la main
+de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible,
+je ne suis qu'un insensé; et vous-même, vous ne pouvez vous empêcher de
+rire de ma folie!
+
+--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien
+l'expression de la vérité que voilà Henri Montredon...
+
+--Tout prêt à vous saluer du titre de maître de l'oeuvre, dit le nouveau
+venu en entrant.
+
+--Ah! s'écria François.
+
+Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main à son protecteur et le
+remercia par un regard éloquent.
+
+--J'espère que tu nous construiras une belle église, dit Montredon en lui
+frappant amicalement sur l'épaule.
+
+Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.
+
+--Oh! répondit François, je vous ferai quelque chose de beau!
+
+--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref délai pour
+construire ton église.
+
+--Combien de temps?
+
+--Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin assez embarrassé du silence
+d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie?
+
+--Plus que la gloire!
+
+--Eh bien, je te l'accorderai en mariage...
+
+Le jeune homme tomba aux genoux du maître de l'oeuvre.
+
+--Le jour où l'on posera la dernière pierre de l'église de Norrey.
+
+--Cependant, dit François, je ne puis sans un temps raisonnable...
+
+--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras les travaux, tu presseras les
+ouvriers. Rien n'est impossible à l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur
+ma parole. Voilà mes conditions!
+
+--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assurée en entrant dans la
+chambre avec la veuve Regnault.
+
+Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il voulut saisir sa fille et
+l'entraîner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers François, le
+prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attaché à la
+muraille. Les spectateurs de cette scène étaient sous le coup d'émotions si
+violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colère,
+son étonnement ou son admiration.
+
+--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ à
+François. Quelle expression de souffrance! quelle résignation divine!
+quelle sublime bonté dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler
+une matière ingrate, de façon qu'il en ressortît un si poignant emblème de
+la passion de Jésus, celui-là,--n'est-ce pas,--devait être un merveilleux
+sculpteur, un des princes de son art? Non, c'était un simple ouvrier. Eh
+bien! le fils de cet homme inspiré vient d'être nommé maître de l'oeuvre.
+Et ce fils... c'est vous, François; car ce Christ est l'ouvrage de votre
+père. Ferez-vous injure à sa mémoire? oublierez-vous ses leçons?
+consentirez-vous à faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non,
+François!... Que votre travail mérite l'admiration des hommes; que votre
+amour pour moi devienne une source féconde d'inspirations; qu'il ne soit
+pas une entrave au développement de votre génie. Ne vous pressez pas,
+consacrez à votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien
+attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ,
+de ne jamais donner ma main à un autre que vous!
+
+Le rayonnement du bonheur illuminait le front de François. Il tomba aux
+genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de
+baisers. Mais la jeune fille se déroba à ces marques d'amour et, se
+tournant résolument du côté de Pierre Vardouin:
+
+--Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres.
+
+Son assurance, la fierté de son attitude en imposèrent au maître de
+l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras à sa fille et sortit, après
+avoir jeté sur François un regard où se peignait toute sa haine.
+
+
+
+
+V
+
+Deux martyrs.
+
+
+Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait
+noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l'église de
+Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus
+élancés.
+
+Rien de mieux ordonné que l'ensemble de l'édifice; rien de plus élégant, de
+plus achevé que ses moindres détails. On n'y voyait pas les lourds et
+massifs piliers de l'époque romane; on n'y voyait pas les formes
+contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent
+l'architecture dite _flamboyante_. C'était un des types les plus heureux de
+cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est
+l'idéal. Là, tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par aucune
+défectuosité; tout est si bien à sa place, qu'on ne saurait ajouter ni
+retrancher le plus petit ornement sans nuire à l'effet général. Les
+colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés du choeur, pour se
+rejoindre à la voûte et s'y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces
+fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par
+une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun
+effroi; car ils sont aussi solides qu'élégants. Ils ne ressemblent pas à
+ces géants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des
+jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie
+du corps s'est logiquement développée.
+
+Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau
+et de l'utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église
+de Norrey.
+
+Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l'oeuvre était au
+milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de
+lui, sans que l'idée de les surveiller ou d'écouter leurs propos vînt
+troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le
+corps carré de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que
+l'édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de
+profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue
+sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il
+demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son
+travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs
+n'avait-il pas été la source?
+
+Huit longues années s'étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui
+avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée.
+Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors
+de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu'à
+lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs
+reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l'oeuvre de
+Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas
+l'écouter et lui ferma sa porte. Hélas! la pauvre femme n'eut point
+l'occasion de tenter une nouvelle épreuve; une courte maladie l'enleva à
+l'affection de son fils.
+
+Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l'amour de
+Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se
+sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s'intéressât à
+lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la
+nourriture du coeur; personne à aimer!
+
+Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation
+qui venait de s'élever entre ses ouvriers.
+
+--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de
+s'exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s'amuse à les mettre en
+morceaux.
+
+--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.
+
+--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'église cette nuit? demanda
+un troisième.
+
+--Pas moi, certes!
+
+--Ni moi.
+
+--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour
+affronter les esprits de l'enfer.
+
+--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la
+compagnie.
+
+--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses sérieuses, répondit
+Greffin visiblement contrarié.
+
+--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portée hier soir
+dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher
+une querelle.
+
+--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait
+de mieux!
+
+--Eh bien, voilà! dit le sculpteur.
+
+Et il se frappa le cou du tranchant de la main.
+
+--Elle est brisée? demandèrent les ouvriers en choeur.
+
+--On lui a tranché la tête! répondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il,
+que Kerlaz avait reçu l'ordre de passer la nuit dans l'église. Je
+m'apprêtais à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garçon
+s'est avancé à ma rencontre avec une mine à faire trembler. Une bosse
+affreuse lui cachait la moitié d'un oeil.
+
+--Il est tombé? demanda-t-on.
+
+--Non; mais il s'est battu.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il paraît qu'il
+s'éclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il
+prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui
+est un rude compère et qui n'a pas peur, s'est approché de lui tout
+doucement. Mais au moment où il allongeait la main pour l'empoigner, il a
+reçu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux:
+bonsoir! l'esprit était parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je
+ne tiens pas à être défiguré, j'ai pris la ferme résolution de ne pas
+monter la garde dans l'église.
+
+--Je vous éviterai cette peine, dit François qui s'était approché du groupe
+des parleurs. Je veillerai moi-même, cette nuit, à la sûreté de l'église.
+J'entends que désormais il ne soit plus question de toutes ces histoires
+ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin
+de vous.
+
+François s'avança à grands pas vers la maison qu'il occupait à l'extrémité
+du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il
+s'approcha d'une table et se mit à écrire, sous la dictée de son coeur. Il
+ferma sa lettre et la donna à l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le
+seuil de la porte.
+
+--Morbrun, lui dit-il d'une voix émue, vous connaissez la maison de Pierre
+Vardouin. Courez à Bretteville, et tâchez de remettre ce billet entre les
+mains de Marie.
+
+--Mais vous n'ignorez pas que le maître de l'oeuvre ne permet à personne
+d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille?
+
+--Je m'en rapporte à votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce
+billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.
+
+François s'assit sur un banc placé devant la maison et regarda s'éloigner
+Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidité d'un
+lièvre poursuivi par une meute.
+
+Ce n'était pas un garçon à sentiments bien vifs. La tête jouait un plus
+grand rôle que le coeur dans son affection pour François. Homme d'esprit
+lui-même, il se faisait un honneur d'obéir aux volontés d'un maître
+intelligent. Bref c'était un de ces caractères portés naturellement au
+bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutôt
+qu'une vertu.
+
+Tandis que Morbrun dévorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingénieux
+pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Dès qu'il fut devant la
+maison du maître de l'oeuvre, il prit la désinvolture et la voix d'un homme
+aviné. Tout en trébuchant et maugréant à la façon des ivrognes, il vint
+rouler avec force contre la porte extérieure. Le bruit de sa chute attira
+du monde. Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de lui.
+
+--Qui est là? dit une voix de jeune fille.
+
+--Quelqu'un qui désirerait parler à Pierre Vardouin, répondit le sculpteur
+avec accompagnement de fioritures d'ivrogne.
+
+--Il est sorti.
+
+--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur
+ses jambes.
+
+Puis, tirant la lettre de sa poche:
+
+--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a
+chargé de vous remettre.
+
+Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais
+la fenêtre était trop élevée au-dessus du sol. Alors elle ôta prestement le
+cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une
+minute le cordon fut descendu, la lettre attachée et introduite dans la
+chambre. Marie fit un geste de remercîment à Morbrun et referma la fenêtre.
+Son coeur battit violemment, quand elle décacheta la lettre; et ses yeux se
+remplirent de larmes, à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. Voici ce
+que lui disait François:
+
+ «Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse?
+ Pensez-vous toujours à votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez
+ imaginer combien de fois j'ai maudit le jour où je me suis engagé,
+ au pied du Christ, à mériter votre estime et celle des hommes! Que
+ me sert la gloire? Cette vaine renommée, je la donnerais pour un
+ instant passé auprès de vous. On répète autour de moi que mon
+ oeuvre est belle. Les mères seraient jalouses de voir leurs enfants
+ recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous
+ ces éloges que j'avais tant désirés, loin de me satisfaire, ils me
+ brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement
+ mon travail, ils semblent par cela même m'éloigner encore de vous.
+ Moi qui aurais voulu passer ma vie auprès de vous! Moi qui n'aurais
+ demandé pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre!
+
+ «Il ne m'est donc plus permis d'écouter votre voix, de serrer votre
+ main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif
+ d'affection; mon âme est pleine de douleurs, et je n'ai personne
+ avec qui pleurer!... Ma mère, ma pauvre mère! elle n'est plus là
+ pour me donner des consolations. Je n'ai même plus la force de la
+ résignation. Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne sais quelle
+ voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute,
+ l'inquiétude me torturent à chaque heure du jour et de la nuit.
+ J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est
+ déjà plus un pressentiment. On m'a dit que votre père veut vous
+ marier. Ce bruit-là est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime
+ de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre père vous
+ enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force
+ à l'autel. Cette pensée me brise le coeur, et je ne me sens plus
+ maître de ma volonté. Marie, ayez pitié de moi! Il faut que je vous
+ parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe,
+ dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. Ce soir, je vous
+ attendrai auprès de l'église de Norrey. Venez, lorsque le soleil
+ aura disparu à l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre
+ ami...
+
+ «Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est
+ quand il désespère de vous voir. Votre présence le guérira. Ne
+ craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même nous
+ entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos
+ pieds, à côté de celle de mon père. Adieu, Marie! Pardonnez-moi;
+ mais ne me refusez pas!»
+
+La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner à l'émotion que lui
+causaient les plaintes de François. On venait de refermer brusquement la
+porte de la rue, et les pas de son père résonnèrent pesamment sur les
+degrés de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de
+passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin était déjà dans la
+chambre.
+
+--Ces pleurs-là n'auront donc pas de fin? dit le maître de l'oeuvre d'une
+voix dure.
+
+--Je pensais aux jours de mon enfance, répondit Marie en essayant de
+sourire.
+
+--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander
+au passé, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu
+connaîtras le prix des larmes.
+
+--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.
+
+--Voilà précisément le mal, continua Pierre Vardouin en déposant son
+manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et
+abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise éducation! Ils n'ont plus de
+courage dans les jours malheureux.
+
+--Il y a des exceptions, soupira Marie.
+
+--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberté peut-être?
+
+--Vous m'enfermez à clef.
+
+--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gré de ta franchise. J'oubliais
+que les filles se fatiguent de l'autorité paternelle, quand elles ont
+dépassé vingt ans.
+
+En disant cela, Pierre Vardouin se mit à sourire. Marie, encouragée par son
+air affable, eut une lueur d'espérance. Elle courut vers son père et lui
+fit mille caresses.
+
+--Vraiment! mon père, dit-elle en cherchant à lire dans ses yeux, vous
+auriez l'intention?...
+
+--De te marier... Qu'y a-t-il là d'étonnant?
+
+Marie poussa un cri de joie. Cette révélation répondait au plus cher de ses
+désirs.
+
+--Tu consens donc à quitter ton vieux père? dit le maître de l'oeuvre en
+passant doucement la main dans les cheveux de sa fille.
+
+--Tôt ou tard, mon père, il le faudra bien.
+
+--Et: mieux vaut tôt que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le
+proverbe.
+
+Marie ne chercha point à répondre à cette plaisanterie. Elle se serait
+d'ailleurs mal défendue. Son visage était rayonnant.
+
+--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle à son père.
+
+--Aujourd'hui même.
+
+--Il vous a dit combien il a souffert?
+
+--Sans doute. Le pauvre garçon attendait depuis si longtemps. Il s'est jeté
+à mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: «Dans peu de jours, lui
+ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des
+hommes.»
+
+Les joues de Marie se couvrirent d'une pâleur mortelle.
+
+--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse.
+
+--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'échevin.
+
+--Ce n'est pas lui! s'écria la jeune fille en laissant tomber sa tête dans
+ses mains. Ah! vous êtes cruel, mon père.
+
+--Quoi! tu pensais encore à l'autre?
+
+--Il a ma parole, répondit simplement Marie.
+
+--Il n'y tient guère, crois-moi. S'il t'aimait sincèrement, est-ce qu'il
+aurait mis huit ans, et plus, à construire l'église de Norrey?
+
+--Il n'a fait que son devoir.
+
+--Oui; mais il est plus épris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant.
+On le salue du nom de maître illustre; tout Bretteville va admirer son
+travail... On me délaisse moi! pour ce misérable apprenti, qui sait à peine
+bégayer son art... La fumée de l'orgueil lui dérobe le souvenir de ce qu'il
+nous doit. Il rêve déjà une alliance plus relevée. Il te dédaigne.
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--Il ne pense plus à toi; j'en ai des preuves.
+
+Indignée de la conduite de son père, Marie fut tentée de le confondre en
+mettant sous ses yeux la lettre de François. Mais elle s'arrêta à temps,
+dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant.
+
+--Quel est donc le mérite de François? poursuivit Pierre Vardouin. On lui
+prodigue les éloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il
+de la naissance?
+
+--Mais je l'aime! s'écria Marie d'un ton déchirant.
+
+Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille était
+attaché à la satisfaction de son amour pour François. Son premier, son bon
+mouvement, celui que lui dictait son instinct de père, allait peut-être lui
+arracher un consentement. Marie attendait son arrêt en frémissant,
+lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de
+Pierre Vardouin et paralysa son élan généreux.
+
+--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que
+l'église de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en
+comparaison de celle de François!
+
+Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien
+n'a plus qu'à déposer ses instruments d'expérimentation en attendant la fin
+du désordre. Ne doit-il pas en être de même du moraliste? Que viendrait
+faire sa science en présence des cataclysmes du coeur humain? Sa méthode,
+si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages
+qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'anéantir les
+affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de
+la statistique, qu'il constate une monstruosité de plus.
+
+La jalousie de Pierre Vardouin s'était réveillée, plus active, plus
+effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de haïr François de toutes
+les forces de son âme. Il embrassait dans son inimitié tout ce qui pouvait
+porter quelque intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard terrible à
+sa fille et sortit en blasphémant.
+
+Marie profita de son absence pour s'abandonner librement à sa douleur. Il
+était trop évident à ses yeux qu'elle n'avait plus à espérer que dans la
+miséricorde de Dieu. Elle attendit avec résignation le retour de son père.
+Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot
+ne fut échangé entre le père et la fille. Marie retenait à peine ses
+sanglots.
+
+Cependant la nuit commençait à remplir tout de son ombre, et l'heure du
+rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilége si
+elle n'eût pas tenté l'impossible pour aller donner des consolations à
+François. Elle sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. Son père
+sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience
+fébrile les moindres mouvements du maître de l'oeuvre.
+
+Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, prit son manteau et
+descendit l'escalier avec précipitation.
+
+Au bruit épouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du
+degré d'irritation de son père. Elle s'approcha de la fenêtre et le suivit
+des yeux aussi longtemps que l'obscurité le lui permit. Puis elle se
+demanda par quels moyens elle parviendrait à s'échapper de la maison. Ses
+mouvements indécis témoignaient du peu de succès de ses recherches. Soudain
+le feu de la résolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et
+descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent
+vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.
+
+--Mes pressentiments ne m'ont pas trompée! s'écria-t-elle. Dans sa colère,
+il a oublié ses précautions habituelles... Je suis libre!
+
+En même temps elle attirait la porte, qui gémit péniblement sur ses gonds.
+
+--Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, mais François va savoir
+que je l'aime encore!
+
+Et la courageuse fille se mit à courir dans la direction du village de
+Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher à sa
+rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment de côté et
+chercha une cachette derrière une haie d'aubépine.
+
+Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps
+à autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisées,
+brillante comme un miroir d'argent qui réfléterait les rayons du soleil. Au
+moment où Marie se croyait le mieux à couvert, un des gros nuages se
+déchira, et des flots de lumière se répandirent sur la route et sur la
+campagne.
+
+Deux cris de joie signalèrent cette victoire de l'astre sur les ténèbres.
+Dans l'homme qui lui avait causé tant d'effroi, Marie venait de reconnaître
+François.
+
+Les deux jeunes gens échangèrent un rapide regard et se jetèrent dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'écria François, quand il
+se fut rendu maître de son émotion.
+
+--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie.
+
+--Vous êtes bonne, répondit François en déposant un baiser sur le front de
+la jeune fille.
+
+--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement,
+comme de grands parents.
+
+--Où faut-il vous mener?
+
+--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre.
+
+--Vous exagérez...
+
+--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne
+vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous
+admirer.
+
+--En effet, voilà huit ans que je souffre!...
+
+--Est-ce un reproche? dit Marie.
+
+--Pour cela, non, répondit François. Vous n'avez fait que votre devoir en
+me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre père devait-il se montrer
+si impitoyable?
+
+--Oh! ne me parlez pas de mon père! interrompit Marie. Soyons tout entiers
+au bonheur de nous voir!
+
+Ils étaient arrivés au détour du sentier, et l'église se dressait devant
+eux dans toute sa magnificence.
+
+--Dieu, que c'est beau! s'écria Marie. Oh! que je suis contente, que je
+suis fière de vous, François!
+
+En, même temps elle enlaça ses deux bras autour de son cou et lui prodigua
+mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes
+de bonheur firent oublier à François ses huit années de souffrance. Ses
+yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de félicité, se promenaient
+avec amour de Marie à l'édifice en construction, et ses lèvres cherchaient
+en vain des mots qui répondissent aux sentiments qui remplissaient son âme.
+
+Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes béatitudes, si
+fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientôt suivies d'une tristesse
+mortelle. Le front de François s'inclina, chargé de langueur.
+
+Et n'est-ce pas le propre des natures élevées d'associer au bonheur présent
+un pénible souvenir, de ne jamais goûter une joie, un plaisir sans y
+trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, à l'aïeul qui n'est
+plus!
+
+--Que je suis heureux! s'écria-t-il d'une voix émue... Si ma mère pouvait
+partager ma joie!
+
+Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle aperçut alors deux
+petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se
+rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon.
+
+--Prions! dit Marie en tombant à genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir
+oublié les morts.
+
+--Marie, s'écria tout à coup François, n'avez-vous pas entendu du bruit?
+
+--Je ne sais. Mais je ne puis m'empêcher de trembler. Il me semble que la
+nuit est glaciale. L'obscurité augmente de plus en plus... J'ai peur,
+François!
+
+--Tranquillisez-vous; je suis là pour vous protéger, répondit le jeune
+homme en couvrant Marie d'un épais manteau qu'il avait tenu jusque-là sur
+son bras.
+
+--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et séparons-nous. Mon
+père peut rentrer d'un instant à l'autre. Vous figurez-vous bien sa colère,
+s'il ne me trouve pas à la maison?
+
+--On jurerait qu'il y a de la lumière dans la tour, interrompit François.
+
+--C'est peut-être un reflet de la lune, dit Marie.
+
+--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme.
+
+Il se dirigea vers l'église.
+
+--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix.
+
+--Les ouvriers, continua François, prétendent que ce sont des esprits. Je
+croirais plus volontiers à la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais
+bientôt avoir sondé ce mystère.
+
+--Ne vous exposez pas! s'écria Marie en cherchant à retenir son ami.
+
+--Ne craignez rien, répondit-il. Je serai bientôt de retour.
+
+A ces mots, il entra résolûment dans l'église et prit un ciseau laissé là
+sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin.
+
+Marie l'avait suivi dans la nef, en proie à une vive terreur. Elle
+s'agenouilla sur une dalle et commença une fervente prière. Le jeune homme
+montait rapidement les marches du petit escalier de la tour.
+
+Arrivé au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui
+lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses
+doigts. François ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna
+fortement le bras de l'inconnu et l'entraîna avec vigueur.
+
+--Je te tiens enfin! s'écria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu
+n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te
+nommes.
+
+Le prisonnier sortit de la pénombre et parut dans un demi-jour. Le jeune
+homme lâcha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.
+
+C'était Pierre Vardouin.
+
+Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.
+
+--Que faisiez-vous là à cette heure? demanda enfin François, dont la
+poitrine se soulevait par bonds violents.
+
+--N'est-il pas permis au maître de visiter le travail de son élève?
+
+--Mais vous brisiez des sculptures! reprit François avec indignation. Vous
+n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de
+Marie!
+
+--Proclame partout que ton église a été construite sur mes plans, dit
+Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie à l'autel.
+
+--Que je fasse cette infamie? s'écria le jeune homme, chez qui l'orgueil de
+l'artiste se réveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir!
+
+--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux.
+
+Et, plus prompt que l'éclair, il se précipita sur le jeune homme, qu'il
+étreignit de ses bras nerveux. François, pris à l'improviste, n'eut pas le
+temps d'opposer de résistance. Il fut soulevé et porté sur le bord de la
+plate-forme.
+
+--Réfléchis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abîme.
+
+François ne répondit pas. Il avait réussi à dégager celle de ses mains qui
+tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
+Vardouin, qui lâcha prise. Et François roula dans le vide. Son corps
+rencontra un restant d'échafaudage, s'y arrêta un instant, puis rebondit et
+vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd.
+
+Cependant la lune éclairait de ses tristes reflets l'intérieur de l'église.
+
+Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongée de François
+la frappa de terreur. Elle se leva, pâle comme une morte, et s'approcha, en
+chancelant, de la porte qui donnait accès à la tour.
+
+Au moment où elle mettait le pied sur la première marche, la figure sombre
+de Pierre Vardouin s'offrit à ses regards. Elle faillit tomber à la
+renverse; mais elle retrouva subitement toute son énergie à la pensée du
+danger que François avait couru. Et saisissant une des mains du maître de
+l'oeuvre:
+
+--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de François?
+
+--Le malheureux s'est tué! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux
+sous le regard pénétrant de sa fille.
+
+Marie bondit hors de l'église et courut au pied de la tour.
+
+Le corps de François était étendu à terre. Sa tête reposait sur le tertre
+d'une tombe, comme s'il se fût endormi pour toujours sur la couche des
+morts.
+
+Marie se jeta à genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme.
+
+--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine
+expression de reconnaissance.
+
+--Qui est là? soupira faiblement le jeune homme.
+
+--C'est moi; c'est votre Marie.
+
+--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les
+yeux.
+
+--Ne parlez pas ainsi! répondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant
+que votre tête repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir...
+Oh! personne ne m'enlèvera mon trésor!
+
+--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre
+église, je ne l'achèverai donc pas?... Que personne ne la termine...
+qu'elle reste inachevée, comme ma destinée!
+
+--Si vous m'aimez, François, vous reprendrez courage... Mon père est parti
+pour chercher du secours...
+
+--Votre père! s'écria François avec horreur.
+
+--Quoi? dit Marie plus pâle que son amant.
+
+--Je lui pardonne tout, murmura François.
+
+Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait
+épuisé, et sa tête retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille.
+Folle de douleur et d'amour, Marie serra François contre sa poitrine et lui
+donna un baiser brûlant. Le jeune homme se ranima sous cette étreinte
+passionnée, et ses yeux reprirent tout leur éclat.
+
+--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi.
+
+--Je vous abandonnerais!...
+
+--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous épargner cet horrible
+spectacle.
+
+--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore?
+
+--Mon père était ainsi quand il tomba du haut de son échafaudage. Il nous
+parla avec force... puis... tout d'un coup...
+
+--Oh! vous me désespérez, François! s'écria Marie en éclatant en sanglots.
+
+--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit François. Toutes ces étoiles
+qui brillent au-dessus de nos têtes, ce sont les cierges de mes
+funérailles, les funérailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien
+vivre, vivre pour vous, pour mon église, pour ces beaux astres! Nous
+aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous
+reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'églantier
+où vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous
+les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main,
+Marie... Encore un baiser!
+
+Marie approcha ses lèvres de celles du jeune homme.
+
+Quand elle releva la tête, l'ange de la mort avait passé entre les deux
+amants; et l'âme de François était allée rejoindre celle de sa mère.
+
+Absorbée qu'elle était dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son
+père qui revenait de laver sa blessure à une source voisine. Pierre
+Vardouin l'ayant appelée, elle leva vers le maître de l'oeuvre ses yeux
+égarés. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait
+d'apercevoir le front meurtri de son père; et, de là, son regard s'était
+abaissé fatalement sur le ciseau que François tenait encore dans la main
+droite.
+
+L'affreux mystère s'était fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri
+d'horreur et tomba presque inanimée aux pieds de François.
+
+ * * * * *
+
+Marie eut le malheur de survivre à son amant. A cette époque, on n'avait
+pas encore appris à se soustraire au désespoir par une mort volontaire.
+
+Douce, affectueuse comme par le passé, la jeune fille continua d'habiter
+sous le même toit que son père. Plus elle le voyait triste et rongé par les
+remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En présence d'un
+tel dévouement, le maître de l'oeuvre vécut dans la persuasion que sa fille
+ne se doutait pas de l'affreuse vérité.
+
+Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire à l'idée de voir les plus
+belles années de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitié
+de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir heureux.
+
+Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se révolta. Elle répondit
+simplement:
+
+--L'église de Norrey n'est pas achevée. C'est là le délai que vous m'aviez
+imposé pour mon mariage. J'attendrai!
+
+Ce refus porta un coup funeste au vieux maître de l'oeuvre. Ses facultés
+baissèrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risée et le jouet
+des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle
+consentait à mettre ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé.
+
+Il y a certes plus de grandeur à supporter une telle existence qu'à monter
+sur le bûcher des persécutions; et les martyrs, dont les religions ont le
+plus le droit de s'énorgueillir, sont peut-être ceux-là même qui ont le
+courage de vivre tout en ayant la mort dans l'âme.
+
+A partir de la mort de son père, le temps que Marie ne consacra pas à
+visiter les malheureux, elle le passa à prier sur la tombe de François.
+Souvent, après l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas
+vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc
+de gazon où nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de
+François. Alors sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur et
+d'espérance, et des larmes amères coulaient de ses yeux.
+
+Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de prédilection, où
+promener nos regrets et exhaler notre douleur?
+
+On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes,
+pendant que l'on préparait le navire qui devait protéger sa fuite, tournait
+souvent ses regards du côté de la ville éternelle. Que lui disaient alors
+ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son
+front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses
+yeux humides, il semblait lui demander d'abréger son supplice.
+
+La prière de Marie fut mieux entendue de la Divinité que celle de
+l'ambitieux.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+Visite chez l'ex-magistrat.
+
+
+--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas été achevée, dit Léon en
+sortant du cimetière. Elle attend encore sa pyramide.
+
+--Les dernières volontés de François ont été respectées, répondit M.
+Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son
+chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'après le mauvais état de la toiture.
+
+--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit
+Victor... Si l'on répandait le bruit que l'âme de François vient se
+plaindre le soir du triste délabrement de son église?
+
+--J'y songerai, répondit M. Landry en souriant. Vous avez là une excellente
+idée.
+
+Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de
+Bretteville. Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité du village, leur
+cicérone s'arrêta devant une maison de peu d'apparence précédée d'un
+jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse des
+fleurs.
+
+--Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous
+pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la
+science...
+
+Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres à la vieille
+Marianne, sa cuisinière. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
+bonheur qu'un solitaire, retiré volontairement du monde, doit goûter
+lorsqu'il est arraché à ses méditations par des amis qu'il estime.
+
+--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs taillés en forme de
+pyramide? Mauvais goût, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a
+laissés mon père, tels je les ai conservés. Le brave homme aimait à tailler
+ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'était de
+mode à l'époque. Par esprit d'imitation, peut-être aussi pour conserver à
+cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me
+suis mis à prendre de grands ciseaux et à faire la toilette de ces pauvre
+ifs.
+
+A cet instant, la cuisinière cria du seuil de la porte:
+
+--Monsieur est servi!
+
+--En ce cas, messieurs, je vous invite à me suivre au réfectoire, dit M.
+Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.
+
+La salle à manger de M. Landry était simple, mais d'un goût parfait.
+
+On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement sculpté, une table
+monopode avec des guirlandes de fleurs également taillées dans le bois, des
+chaises à pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le même
+style, quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs vases du
+Japon, placés sur la cheminée.
+
+Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis
+que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui
+l'entouraient.
+
+La conversation s'engagea sur ce ton demi-sérieux, demi-plaisant, qui a
+tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art,
+de la littérature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eût paru bien
+fade à plus d'un de nos poëtes à la mode et peut-être hélas! à plus d'une
+de nos jolies femmes.
+
+Les deux artistes se retirèrent dans leur chambre, enchantés de leur hôte.
+Ils ne tardèrent pas à s'endormir et leur imagination, échauffée par un
+repas excellent, les fit assister à des scènes étranges qui auraient pu, à
+elles seules, défrayer tout un conte d'Hoffmann.
+
+Léon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide
+et commencer autour de lui une ronde dévergondée; Victor voyait avec effroi
+la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher
+le poisson que Neptune tenait à la main et le jeter dans la poêle à frire.
+
+Ils étaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa à leur
+porte. Ils se réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la
+chambre.
+
+--Voilà comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi
+m'est-il arrivé souvent de manquer le départ des voitures.
+
+--Quoi! la voiture serait passée? s'écrièrent les deux jeunes gens en
+sautant à bas du lit.
+
+--Oui. Vous êtes mes prisonniers.
+
+--Et le geôlier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir,
+répondit Léon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous
+faisait un devoir de partir aujourd'hui.
+
+--Mais la voiture? objecta M. Landry.
+
+--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglière,
+dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons à pied.
+
+--Alors je vous accompagnerai.
+
+--Nous n'y consentirons jamais...
+
+--L'exercice est salutaire à tout âge, interrompit M. Landry. Pendant que
+vous achèverez votre toilette, j'improviserai un déjeuner.
+
+Trois heures après, nos voyageurs arrivaient aux premières maisons de
+St-Léger. M. Landry s'arrêta et saisit avec émotion les mains des deux
+artistes.
+
+--C'est ici qu'il faut nous séparer, dit-il tristement.
+
+--Déjà! s'écria Victor.
+
+--Vous êtes fatigué? dit Léon.
+
+--Il m'est pénible de vous quitter, répondit M. Landry, car je commençais à
+vous aimer. Je me serais bientôt arrogé le droit de vous donner des
+conseils; de vous dire, à vous, Léon, de combattre avec énergie votre
+malheureuse disposition au découragement; à vous, Victor, de savoir mettre
+parfois un frein à votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hélas!
+mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait
+jamais se quitter et se quitter aussitôt, n'est-ce pas la vie? Nous aurions
+le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent entre elles n'étaient
+jamais condamnées à se séparer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le
+bras dans la direction du cimetière de St-Léger, encore doit-on se croire
+heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle séparation.
+
+Les deux artistes n'insistèrent pas davantage pour retenir M. Landry.
+
+Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.
+
+Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et
+se remirent tristement en route.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'HÔTEL FORTUNÉ
+
+
+
+
+I
+
+Le Rêve.
+
+
+A moitié route environ de Caen à Bayeux, le voyageur qui se dirige vers
+cette dernière ville rencontre sur la droite, au bas de deux côtes assez
+roides, une maison dont la façade, tournée du côté du chemin, regarde une
+prairie qui semble s'étendre à perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le
+site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les
+yeux de l'aspect monotone des terres en labour.
+
+Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui
+sépare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentée par un petit
+ruisseau, les canards jouissent des délices du bain, tandis que les porcs,
+moins délicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des
+engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou
+replié et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue
+auprès de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris
+avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprès de la barrière, c'est
+un chien de garde qui tend sa chaîne en aboyant.
+
+Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un âne ne semble
+préoccupé que du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé à
+n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence.
+Mais voilà que l'apparition de la redoutable maîtresse Gilles vient jeter
+l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur ne trahit son émotion; il
+demeure impassible. Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de ses
+idées; l'étude de la philosophie exigeant une parfaite possession de
+soi-même.
+
+--Bah! s'écrie la grosse fermière avec étonnement, Jacquot est déjà revenu
+des champs! Il est même débridé, comme si cette paresseuse d'Élisabeth
+s'était levée avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est à n'y
+pas croire!
+
+Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arrière pour
+chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne
+d'Audrieu.
+
+--Élisabeth! Élisabeth! cria maîtresse Gilles d'une voix qui retentit dans
+la cour et dans tous les coins de la maison.
+
+--Que voulez-vous, maîtresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la
+moitié du corps en dehors de la fenêtre de la mansarde.
+
+--Vous êtes bien matinale aujourd'hui! répondit maîtresse Gilles.
+
+--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une
+ironie dans ces simples paroles... je suis prête à l'instant.
+
+--Très-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la
+ville, répliqua la fermière.
+
+--Je m'habille pour la première fois.
+
+--Par l'âme de feu ma mère! j'aurais dû m'en douter! s'écria maîtresse
+Gilles avec colère; la paresseuse!... la paresseuse!
+
+Tandis que la fermière exhalait sa rage dans de véhémentes imprécations,
+Élisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour.
+
+--Me voilà, dit la jeune fille en s'avançant timidement vers sa maîtresse.
+
+--Vous voilà! vous voilà! Vous attendez peut-être qu'on vous complimente?
+reprit maîtresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui
+se lève deux heures après le soleil pour aller traire les vaches! Vous
+n'êtes qu'une fainéante, une propre à rien, qui n'a pas honte de voler le
+pain d'honnêtes gens!
+
+--Maîtresse, j'étais souffrante...
+
+--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye
+dix écus tous les ans, à la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante?
+s'écria maîtresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui
+aient le temps d'être malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre
+espèce doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,
+moi? continua maîtresse Gilles en appuyant fièrement ses deux poings sur
+ses hanches, de manière à faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais
+reculé devant la besogne ou regretté que la moisson fût trop abondante?
+Ai-je bonne mine, oui ou non? Voilà pourtant soixante ans que je me passe
+du médecin; et j'espère bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le
+lendemain du jour où je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la
+luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce
+que, si vous savez être coquette avec les garçons, vous n'apprendrez jamais
+comment il faut travailler pour élever sa petite famille et lui laisser du
+pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle là-haut.
+
+Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Élisabeth courba
+la tête et se mit à pleurer.
+
+--Des larmes maintenant! s'écria la fermière. Ah! pleurez donc; et croyez
+que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maîtresse Gilles,
+allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner à entendre que je ne saurais
+pas m'attendrir à l'occasion: j'ai pitié des boiteux, des manchots et
+surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras,
+on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumône que
+de ne pas faire sa besogne!
+
+--Maîtresse Gilles, répondit Élisabeth en s'essuyant les yeux du coin de
+son tablier, je tiens à gagner le pain que je mange...
+
+--On ne s'en aperçoit guère!
+
+--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mère...
+
+--Ce n'est pas un mal de penser à sa mère, interrompit maîtresse Gilles sur
+un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voilà déjà trop
+de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider à seller
+Jacquot... Mais où diable est-il? Je suis sûre de l'avoir vu là, à deux pas
+de moi, il n'y a pas cinq minutes.
+
+--Je l'aperçois, dit Élisabeth en allongeant le doigt dans la direction
+d'une charrette placée à l'autre extrémité de la cour.
+
+--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maîtresse Gilles.
+Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin...
+Courez vite.
+
+La jeune fille essaya d'exécuter les ordres de la fermière. Mais elle fut
+bientôt obligée de s'arrêter. Elle sentait que les jambes lui manquaient,
+et elle appuya la main contre son coeur, de manière à en comprimer les
+battements. Ce que voyant, maître Jacquot, en tacticien consommé, laissa
+maîtresse Gilles s'approcher à deux pas de lui, s'embarrasser les jambes
+dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou.
+Aussitôt il ne fit qu'un bond et décampa, par l'espace qui restait libre,
+entre la haie du jardin et la charrette. Maîtresse Gilles poussa un cri de
+colère en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de
+la cour. Mais le malin animal avait tort de se réjouir sitôt de sa
+victoire. Un garçon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par
+derrière, le saisit fortement à la croupe et le tint dans cette position
+humiliante jusqu'à ce que maîtresse Gilles et Élisabeth eussent apporté les
+cannes[1] à lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa
+dans les dents.
+
+ [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en
+ basse Normandie pour traire les vaches.]
+
+--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit sévèrement
+maîtresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille.
+Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller à pied.
+
+Trop prudente pour répondre et trop fière pour recevoir des ordres
+humiliants, Élisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas
+avoir entendu la dernière injonction de sa maîtresse. Elle passa les guides
+à son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derrière elle
+le récalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivée au haut de la
+côte, moitié pour reprendre haleine, moitié pour s'abandonner à ses tristes
+pensées, elle s'arrêta à l'entrée du petit chemin qui devait la conduire
+dans l'herbage où paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le
+dos de Jacquot, enchanté du répit qu'on voulait bien lui accorder, elle se
+prit à réfléchir. Un vieux chêne, qui se dressait sur la crête du fossé et
+se penchait sur la route, protégeait la jeune fille contre les rayons déjà
+brûlants du soleil. Les yeux d'Élisabeth suivaient tristement les nuages
+cotonneux qui effaçaient de temps à autre le bleu du ciel. Comme eux, sa
+pensée traversait l'espace et cherchait la terre regrettée, le pays où
+s'étaient passées ses jeunes années. Elle revoyait la maison où filait sa
+mère, où son père, revenu de sa rude journée de travail, la soulevait dans
+ses bras pour la porter à ses lèvres et oublier sa fatigue dans ce doux
+baiser paternel. Tout à coup le refrain d'une ronde champêtre la fit
+tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme à feu
+réveille les échos d'une solitude. Elle se retourna et aperçut une vachère
+qui sortait du champ voisin.
+
+--Bonjour, Élisabeth, dit cette fille.
+
+--Bonjour, Françoise, répondit-elle. Vous m'avez fait bien peur.
+
+--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel
+amoureux que vous, reprit Françoise avec une nuance de jalousie. Au
+surplus, je ne m'en plains pas; car, à ce jeu-là, on perd souvent sa
+tranquillité.
+
+--Viens, Jacquot, dit Élisabeth en tirant l'âne par la bride.
+
+--Vous êtes bien fière maintenant! continua Françoise avec un méchant
+sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le
+soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine
+que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.
+
+Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait horriblement rougir. Elle
+s'éloigna le plus vite possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait rien
+à ce changement subit d'allure. Françoise la poursuivait encore de ses
+railleries. Élisabeth hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près de la
+barrière de l'herbage où reposaient ses vaches, elle se prit à pleurer
+amèrement.
+
+--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voilà forcée de rougir
+devant Françoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis
+donc perdue! je n'ai plus qu'à mourir, si, malgré mes précautions, je n'ai
+pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?
+
+Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches
+qui l'avaient aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment
+qu'on vint les débarrasser de leur fardeau.
+
+--Les pauvres bêtes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit
+Élisabeth.
+
+Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et entra dans l'herbage, suivie
+de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pré la largeur de sa
+langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage pour venir à la rencontre
+de la jeune fille. Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet
+empressement, qu'il était plus simple d'attribuer au besoin qu'elles
+ressentaient d'être délivrées du trop plein de leurs mamelles. Mais au
+coeur blessé tout est sujet de consolation, et ceux qui ont à se plaindre
+des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont
+l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe
+guère à son chien que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les quelques
+bribes qui composent son dîner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal
+délaissé devient un bon serviteur; on s'aperçoit alors, mais alors
+seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de
+joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse ou de
+désespoir; on aime sa taciturnité et ses airs mélancoliques; on le
+rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus délicats de sa table,
+on le caresse affectueusement; on lui parle même de ses maux, comme s'il
+pouvait vous comprendre. Ces vers:
+
+ «O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous;
+ Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être
+ Sépare ton instinct de l'âme de ton maître!...»
+
+ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eût pas été
+malheureux. Élisabeth obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre être,
+qui nous fait trouver, aux temps de persécution, un véritable plaisir dans
+la société des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et
+l'idée ne lui était pas encore venue que ces pauvres bêtes lui étaient
+reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait
+qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur
+museau humide, elle leur parlait comme à de vieilles amies dont elle aurait
+méconnu jusque-là les bons sentiments.
+
+--Pauvres bêtes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal à
+personne.
+
+Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui
+reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs
+de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevée,
+lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'âne
+portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut que Jacquot était allé brouter les
+jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler,
+crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du côté de l'animal
+indocile. Mais bientôt ses forces la trahirent; car le terrain allait en
+montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de
+grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit
+sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande
+lassitude qu'elle se coucha sur le côté, son bras gauche replié sous sa
+tête. Une brise chaude courait dans les herbes, après avoir passé dans les
+grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui
+viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'échappait des
+haies voisines; la terre était brûlante, l'air était rempli de vagues
+murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas à
+s'endormir sous la voûte d'azur.
+
+Qui pourra déterminer l'instant de raison où commence le sommeil, où finit
+la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le rêve de la rêverie? s'ils
+sont séparés par un abîme, ou s'ils sont unis étroitement?... Élisabeth
+s'était reportée par la pensée aux jours de son enfance; on l'interrompt
+dans sa rêverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle
+agit, elle fait sa tâche journalière, puis elle se repose; et, sitôt que le
+sommeil a fermé ses yeux, la voilà de nouveau dans la maison de son père.
+Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre à la
+première moisson dont elle eût gardé le souvenir. Sa mère ne file plus près
+du foyer demi-éteint, dont elle remuait les cendres pour préparer le repas
+du soir. C'est Élisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement,
+c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est
+elle qui va chercher les légumes dans le jardin, c'est elle qui console et
+qui soigne son vieux père invalide; car il s'est passé de grands événements
+depuis qu'Élisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les
+chaumières ont aussi leurs révolutions. La mère d'Élisabeth repose sous le
+vieil if du cimetière; son père n'a plus la force de travailler; c'est à
+elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le
+village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinée de juillet,
+voilà qu'Élisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au
+vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue où la foule
+afflue. C'est là que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans
+qui vendent leur travail aux fermiers. Élisabeth se mêle au groupe des
+jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet à son corsage
+pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs
+pour cacher les misères de la vie. Un beau jeune homme s'arrête devant
+elle, la considère un instant, puis s'adresse au vieillard et règle avec
+lui les conditions du marché. C'est le fils d'un riche fermier de
+Sainte-Croix; son père l'a chargé de lui ramener une servante pour traire
+les vaches; Élisabeth paraît pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme
+monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derrière
+lui. Le vieux père embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner
+sa maison déserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard où
+se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: «Je te confie mon enfant,
+c'est mon bien le plus précieux; respecte-la comme tu respecterais ta
+soeur; le bon Dieu saura bien t'en récompenser!» Puis la jument prend son
+trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard à la
+vie... Élisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour
+retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se
+retourna pas une seule fois pendant toute la durée du voyage; et c'était
+chose vraiment singulière de voir ces deux jeunes gens si près l'un de
+l'autre, et pourtant si indifférents, comme s'ils eussent ignoré que Dieu
+leur avait réparti la jeunesse et la beauté. Mais les jours se succédèrent,
+et la grande douleur s'effaça. Puis vint le temps de la moisson; les blés
+étaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur
+roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaîté aux repas qu'on
+prenait en plein air! Maîtres et domestiques vivaient dans une douce
+familiarité. Mêmes travaux, mêmes peines, même table! c'était la famille du
+temps des rois pasteurs; c'était l'égalité dans toute sa plénitude. Souvent
+la même coupe de terre servait à deux convives, et le breuvage n'en
+paraissait pas plus amer à Germain quand les lèvres d'Élisabeth s'y étaient
+déjà trempées. Élisabeth à son tour ne pouvait s'empêcher de comparer
+Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de
+Germain étaient plus blonds que les épis dorés, et elle trouvait que les
+yeux de Germain étaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis
+vinrent les veillées; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminée et
+rappelait à ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient à
+ces doux souvenirs. Mais Germain et Élisabeth ne riaient pas; ils se
+regardaient, tout en feignant d'écouter; puis, quand l'histoire avait été
+reprise, abandonnée et reprise une dernière fois, quand le narrateur
+s'endormait à la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la
+pauvre servante s'échappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours,
+et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Élisabeth ne s'y
+montra pas; les cris de joie l'attristaient...
+
+Et là sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place à des
+pensées qui étreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa
+respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inégaux, et
+sa main se crispait comme si elle eût voulu repousser avec force
+l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrèrent un obstacle.
+Élisabeth se réveilla en sursaut et aperçut le gros chien de la ferme, qui
+semblait trouver, à lui passer la langue sur le visage, le plaisir que
+prend un enfant gourmand à lécher un bouquet de fraises.
+
+--Tu ne te gênes pas, mon bon Fidèle, dit Élisabeth en s'amusant à mêler
+ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un
+véritable service en me réveillant; car je rêvais des choses bien
+tristes!... Ah! tu regardes de côté?... Ton maître ne doit pas être loin.
+En effet, le voilà.
+
+La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla
+rejoindre son maître pour le précéder de nouveau en aboyant joyeusement.
+Elle attacha l'extrémité de son tablier à sa ceinture et alla prendre une
+des cannes à lait qu'elle posa sur son épaule. Germain était déjà à ses
+côtés.
+
+--Que faites-vous là, Élisabeth? demanda-t-il.
+
+--Vous le voyez: je remplis ma tâche de tous les jours.
+
+--Quand je suis arrivé, vous étiez assise, et vous vous êtes levée
+subitement à mon approche...
+
+--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du
+maître, interrompit Élisabeth.
+
+--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous être reposée?...
+Élisabeth, Élisabeth! depuis quelques jours j'ai douté de vous; je vous ai
+vue plus d'une fois me lancer des regards où se peignait plutôt la haine
+que l'amitié. Je ne m'étais donc pas trompé! vous m'en voulez? vous ne
+m'aimez plus?
+
+--Mon coeur n'a pas changé, répondit Élisabeth; mais on m'a fait comprendre
+la distance qu'il y a entre nous. Vous êtes mon maître, je suis votre
+servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand
+j'oublie mes devoirs.
+
+La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tête et fit
+quelques pas en pliant sous son fardeau.
+
+--Élisabeth! s'écria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont
+rouges: vous avez pleuré?
+
+--Je ne dis pas non; mais il n'est pas défendu à une servante de pleurer,
+pourvu qu'elle fasse sa besogne.
+
+--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant
+d'arrêter la jeune fille.
+
+--Laissez-moi, répondit-elle; on va trouver que je suis restée trop
+longtemps aux champs. Je serai grondée. On m'a déjà reproché ce matin de
+voler le pain que je mange.
+
+--Qui a pu dire cela? s'écria Germain.
+
+--Votre mère, dit Élisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous
+intéresser à une voleuse!
+
+--Voyons, Élisabeth, ne vous fâchez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma
+mère est un peu vive...
+
+--Je ne l'ignore pas.
+
+--Au fond, c'est une bonne femme...
+
+--Je n'en doute pas.
+
+--Et, malgré ses brutalités, elle vous aime.
+
+--Oui... qui aime bien châtie bien, dit Élisabeth avec amertume.
+
+--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre état de souffrance...
+
+--Elle ne le saura jamais, s'écria Élisabeth; j'aimerais mieux tomber morte
+à cette place que de faire un pareil aveu!
+
+--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me
+jeter aux pieds de ma mère, lui avouer notre faute, lui demander pardon
+pour vous et pour moi?
+
+--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mère; mais elle me
+mettrait honteusement à la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point,
+ajouta Élisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme;
+la scène qui s'est passée ce matin entre votre mère et moi m'a ouvert les
+yeux. Malheur à moi d'avoir été jeune! malheur à moi d'avoir manqué
+d'expérience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je
+ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne
+devais pas vous savoir gré des attentions que vous aviez pour moi, des
+peines que vous m'épargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma
+reconnaissance, ni vous avouer ma préférence pour vous, ni vous sourire,
+non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous étiez mon maître!
+Malheur à moi! car vous êtes riche et vos parents voudront vous marier à
+une riche fermière. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous
+écoutera pas; et vous aurez beau chercher à me retenir près de vous, moi je
+vous fuirai, parce que si je cédais à vos instances, on m'accuserait de
+vous avoir aimé pour votre fortune. Vous-même, vous le croiriez peut-être
+plus tard... O ma mère! Si j'avais eu ma mère près de moi, si elle avait
+existé seulement! L'idée de me représenter devant elle après ma faute me
+l'eût fait éviter... car elle m'avait élevée honnêtement, et je n'étais pas
+née mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevée trop tôt, et le souvenir des morts
+n'est pas assez puissant pour nous arrêter... O ma mère! ma mère! que
+n'étiez-vous-là!
+
+Germain était profondément ému. Il s'approcha de la jeune fille, prit une
+de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise:
+
+--Élisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur
+moi!
+
+Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+Cependant Jacquot s'était rapproché insensiblement du groupe formé par le
+chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idée de vouloir se
+mirer de trop près dans la canne à lait, et Fidèle, qui avait un
+merveilleux instinct pour défendre la propriété, s'élança en aboyant à la
+tête du voleur. Germain se retourna, aperçut l'âne et l'arrêta par le cou
+au moment où il s'apprêtait à fuir. Puis, après avoir placé les cannes à
+lait dans les hottes de bois, il invita Élisabeth à monter sur l'âne.
+
+--Je ne monterai pas, dit Élisabeth.
+
+--Sérieusement?
+
+--Sérieusement.
+
+--Vous êtes fatiguée?
+
+--J'en conviens; mais votre mère m'a défendu de monter sur Jacquot.
+
+--Encore ma mère! dit Germain en haussant légèrement les épaules. C'est un
+tort de ne voir jamais que le mauvais côté des choses, ma chère Élisabeth.
+Ma mère n'est pas méchante; elle a le défaut de tenir trop rigoureusement à
+son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginée que c'est
+par paresse que vous êtes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous
+punir de votre prétendue fainéantise, elle vous a condamnée à marcher à
+pied. Allons, j'espère que vous la connaîtrez mieux un jour, et que vous
+serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante...
+
+--Toute surprise en effet, interrompit Élisabeth avec un peu de malice.
+
+Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal à se rendre
+aux raisons de son amant et à reconnaître qu'elle pouvait bien, en somme,
+avoir porté sur maîtresse Gilles un jugement téméraire. Tant le coeur a
+d'empire sur le raisonnement!
+
+
+
+
+II
+
+Le renvoi.
+
+
+Après le départ d'Élisabeth, au moment où maîtresse Gilles se disposait à
+rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ébranla l'air et fut suivie
+immédiatement d'un bruit sourd et prolongé. La fermière fit un bond,
+s'arrêta sur le seuil de sa porte et considéra avec inquiétude l'état du
+ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon était pur;
+seulement de petits nuages blancs paraissaient à de longs intervalles dans
+l'azur, comme si un peintre maladroit eût laissé tomber son pinceau sur le
+fond de cette toile immense.
+
+--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ça ne peut pas être le
+tonnerre. Les oreilles m'auront tinté!
+
+Rassurée par cette réflexion, maîtresse Gilles entra dans une grande pièce
+enfumée, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Elle versa
+de l'eau dans la marmite, agaça les tisons avec le bout des pincettes et se
+mit à gratter consciencieusement des légumes avec la lame de son couteau,
+lorsque les vitres de la croisée résonnèrent d'une façon étrange.
+
+--Encore le même bruit! s'écria la fermière en sautant malgré elle.
+
+Elle prêta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit à
+la besogne: Mais les vitres de résonner bientôt, et maîtresse Gilles de
+sauter en l'air.
+
+--J'y suis cette fois! s'écria maîtresse Gilles, enchantée de sa
+découverte; boum! boum! c'est bien ça... c'est le canon.
+
+Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la
+fenêtre pour le feuilleter. Aussitôt les vitres de crier:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Toujours le même bruit! dit maîtresse Gilles en tressaillant et tournant
+difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant à ses
+lèvres; voyons... nous sommes dans le mois de juin.
+
+--Boum! boum! boum! crièrent encore les vitres.
+
+--Bon! voilà que je tremble comme une poule mouillée... Ah! nous y voilà:
+22 juin 1786.
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Mais, s'écria maîtresse Gilles après avoir bien réfléchi, ce canon-là
+perd la tête; car le 22 juin, c'est un jour tout à fait ordinaire.
+
+--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maîtresse Gilles, du tout, du
+tout! dit maître Gilles en entrant.
+
+--Imbécile! répliqua immédiatement maîtresse Gilles.
+
+Le fermier ne fit pas la moindre attention à l'apostrophe malveillante de
+sa femme et s'avança, le rire sur les lèvres, jusqu'au milieu de la
+cuisine.
+
+Ce n'était pas un bel homme que maître Gilles, et le fameux roi Frédéric ne
+l'eût certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il
+n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes
+physionomies qui ont le précieux privilége de pouvoir voyager partout sans
+passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en
+vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait
+merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le
+secret en Basse-Normandie. Ses yeux étaient petits et d'un bleu pâle. Il
+était douteux qu'ils se fussent jamais animés; mais ils avaient une
+expression de douceur et de bonté qui faisait oublier la vie qui leur
+manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours,
+quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton complétaient
+l'ameublement de ce visage d'honnête homme. Maître Gilles portait une
+blouse d'un vert foncé qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guêtres
+blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets étaient
+allés, je ne sais où, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers
+étaient couverts de poussière; car il était sorti avant le jour pour se
+rendre au marché de Bretteville-l'Orgueilleuse.
+
+Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se
+frappait en même temps le bout du pied avec son bâton. Les vitres
+résonnèrent de nouveau et répétèrent en coeur:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Ah! tu trouves que je dis des bêtises! reprit maître Gilles en se moquant
+de la fermière, que la dernière explosion avait fait sauter sur sa chaise.
+Crois-tu qu'on va s'amuser à tirer le canon à Caen pour faire peur aux
+moineaux qui mangent les cerises de notre jardin?
+
+--Es-tu sûr que ce soit le canon?
+
+--Parbleu!
+
+--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fête...
+
+--Non, mais un jour de réjouissance, interrompit maître Gilles d'un air
+fin.
+
+--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, répliqua la fermière; il faut que tu
+sois allé au cabaret?
+
+--Je n'aurais guère eu le temps d'y aller, puisque me voilà déjà revenu de
+Bretteville.
+
+--Qu'est-ce que tu as fait à Bretteville?
+
+--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon à Caen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach.
+
+--Les Anglais ne sont pas débarqués? demanda maîtresse Gilles avec
+inquiétude.
+
+--Si pareil malheur était arrivé, je ne te répondrais pas en riant.
+
+--Alors, c'est un événement heureux?
+
+--En peux-tu douter?... Le roi est à Caen!
+
+--Le roi de France! s'écria maîtresse Gilles avec admiration.
+
+--Lui-même.
+
+--Louis XVI?
+
+--Louis XVI: un bien brave homme, à ce qu'on dit!
+
+--Alors il faut atteler la jument noire à la charrette, reprit maîtresse
+Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ça doit être bien beau, un
+roi?
+
+--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ça doit être tout couvert d'or!
+
+--Et ça boit et ça mange comme nous?
+
+--Apparemment, puisqu'on m'a affirmé qu'il a soupé hier chez la duchesse
+d'Harcourt.
+
+--Et tout le monde peut le voir?
+
+--Tout le monde! On me racontait ce matin, à Bretteville, qu'il ordonne à
+son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir à son aise. Il
+distribue des aumônes aux pauvres; il a même accordé la grâce de six
+déserteurs enfermés dans les prisons de Caen.
+
+--C'est dommage que nous n'ayons pas de déserteurs dans notre famille!
+murmura maîtresse Gilles.
+
+--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari.
+
+--Rien.
+
+--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maître Gilles.
+
+En même temps il déposa son bâton sur une chaise, s'assit sur un des bancs
+et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table.
+
+--Tu vas me servir à déjeuner, n'est-ce pas, petite femme?
+
+Cette qualification fut acceptée aussi naïvement qu'elle avait été donnée.
+Flattée de l'épithète, maîtresse Gilles s'empressa d'apporter devant le
+fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa même la
+complaisance jusqu'à tirer du cidre au tonneau. Maître Gilles contemplait
+sa femme avec étonnement; et, comme il n'était pas habitué à de pareilles
+attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser à boire sans
+souffler mot. Cependant la fermière n'eut pas plus tôt rempli le verre
+qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari.
+
+--Nous allons à Caen, n'est-ce pas, mon petit homme?
+
+--Pour voir le roi?
+
+--Sans doute.
+
+--Il est inutile de fatiguer la jument noire.
+
+--Alors tu me refuses?
+
+--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous déranger.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c'est le roi qui se dérange lui-même.
+
+--Deviens-tu idiot?
+
+--Pour aller de Caen à Cherbourg, dit tranquillement maître Gilles, il faut
+bien passer par ici, à moins qu'on ne prenne la mer.
+
+--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison?
+
+--Aujourd'hui même; dans moins de deux heures peut-être.
+
+--J'en deviendrai folle! s'écria maîtresse Gilles en se frappant dans les
+mains et en sautant comme une enfant.
+
+--C'est déjà fait, pensa maître Gilles en se versant à boire.
+
+Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien
+qu'il se résignât à se servir lui-même d'échanson.
+
+--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermière.
+
+--On raconte qu'il s'est laissé embrasser, à l'Aigle, par la maîtresse de
+l'auberge où il a dîné.
+
+--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivât autant! s'écria
+maîtresse Gilles.
+
+--Il paraît, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il
+considère ses sujets comme ses enfants.
+
+--La bonne nature d'homme!
+
+--Il ressemble peu au feu roi.
+
+--C'est son fils?
+
+--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aïeul était méchant. Mais
+la méchanceté... c'est comme la goutte: ça saute souvent plusieurs
+générations.
+
+--Je me sens déjà de l'affection pour lui, dit maîtresse Gilles.
+
+--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son
+passage et lui jette des fleurs.
+
+--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la
+fermière, qui avait sur le coeur le baiser donné à l'aubergiste de l'Aigle.
+
+--C'est une idée, ça, ma femme! répondit le paysan en se grattant la tête.
+
+--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin.
+
+--Ça n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maître Gilles en
+réfléchissant profondément.
+
+--Ah! j'y suis! s'écria la fermière avec enthousiasme.
+
+--Eh bien? dit le fermier, la bouche béante.
+
+--Eh bien! j'ai deux beaux chapons...
+
+--Ça n'est pas assez, dit maître Gilles en hochant la tête.
+
+--Nous y joindrons le dernier né de nos agneaux. Je vais le savonner, le
+savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou
+le ruban rouge que je mets les jours de fête.
+
+--Oui, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Qui l'offrira?
+
+--Moi.
+
+--Et les chapons?
+
+--Moi, dis-je, et c'est assez! répliqua maîtresse Gilles, qui rencontra
+sans s'en douter un hémistiche célèbre.
+
+--Mais...
+
+--En finiras-tu avec tes _mais_! s'écria la fermière... Est-ce que je ne
+saurai pas m'expliquer aussi bien que toi?
+
+--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ça n'en
+ferait pas plus mal.
+
+--Une _jeunesse_?... et qui donc?
+
+--Élisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses
+_habits_ du dimanche...
+
+--Tais-toi!
+
+--Elle serait présentable.
+
+--Tais-toi! tais-toi! s'écria maîtresse Gilles en fermant avec sa main la
+bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer à Élisabeth, une méchante
+créature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas
+le quart de sa besogne! Cette fille-là est indigne de paraître devant le
+roi; et, si je n'avais pitié de son père, je l'aurais déjà mise à la porte.
+
+--Je ne me suis pas encore aperçu qu'il manquât quelque chose à la maison,
+dit timidement le fermier.
+
+--C'est-à-dire que je mens, reprit la fermière en se croisant les bras sur
+la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la défense de cette méchante
+fille?... Vous êtes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de
+m'en fâcher. Si j'avais dix-huit ans, comme Élisabeth, oh! j'aurais
+toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas
+dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je déraisonne, je perds la tête...
+C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui
+reçois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne à manger à
+la volaille, qui écris les quittances; car tu n'es propre à rien, toi; tu
+n'as pas plus de tête qu'une linotte, plus d'énergie qu'une poule mouillée!
+Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le
+pied, voler et jeter à la porte, plutôt que de montrer que tu es un
+homme!... Ah! mademoiselle Élisabeth est le modèle des servantes?...
+Écoute, voilà dix heures qui sonnent à l'horloge; elle n'est pas encore
+revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui,
+je te conseille de regarder par la fenêtre; tu pourras y rester longtemps
+si tu tiens à la voir revenir...
+
+--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route;
+car la voilà avec Germain.
+
+--Et perchée sur l'âne! s'écria maîtresse Gilles.
+
+Rouge de colère, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa
+deux chaises et s'élança dans la cour.
+
+Au moment où Germain tirait l'âne par la bride pour lui faire passer le
+petit pont jeté sur le fossé qui séparait la cour de la route, Élisabeth
+aperçut la fermière qui accourait en poussant des cris furieux.
+
+--Laissez-moi descendre, dit-elle à Germain; autant vaut éviter une
+querelle, quand on le peut.
+
+--Ma mère se calmera, soyez tranquille, répondit le jeune homme.
+
+Lorsqu'il se retourna, il se trouva face à face avec maîtresse Gilles, qui
+ne cessait de crier, bien qu'elle fût tout près des jeunes gens:
+
+--Descendra-t-elle, la fainéante, la paresseuse!
+
+Élisabeth n'avait pas attendu cette dernière injonction pour sauter à
+terre. Cette prompte obéissance sembla redoubler la colère de maîtresse
+Gilles.
+
+--Je vous avais défendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le
+poing à la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bête!
+
+--Quant à cela, ma mère, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force
+à porter Élisabeth.
+
+--Jacquot est un vieux serviteur, répliqua vivement la fermière, et l'on ne
+doit pas abuser des gens, qui ont passé toute leur vie à travailler, pour
+encourager la paresse d'une demoiselle Élisabeth!... Mais, voilà ce que
+c'est: on n'a plus d'égards pour la vieillesse quand on ne sait même pas
+respecter sa mère.
+
+--Je ne crois pas vous avoir manqué de respect, répondit simplement
+Germain.
+
+--Je vous répète, poursuivit maîtresse Gilles, que vous ne devez pas aller
+contre mes volontés. Or, j'avais défendu ce matin à cette méchante fille de
+monter sur Jacquot; quand on se lève à huit heures du matin pour aller
+traire les vaches, on peut bien marcher à pied; car il n'y a plus de rosée
+dans les champs.
+
+--Écoutez-moi, ma mère, dit Germain.
+
+--J'écoute, répondit maîtresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la
+ferme résolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera
+l'honneur de lui parler.
+
+--En revenant ce matin de voir nos blés, dit Germain, j'ai rencontré
+Élisabeth dans l'herbage où sont les vaches; elle était étendue à terre et
+dormait profondément...
+
+--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louée!
+
+--Elle s'est réveillée à mon approche et m'a dit qu'elle était souffrante.
+
+--Toujours l'excuse des paresseux!
+
+--Et comme elle avait grand'peine à marcher, je n'ai cru faire que mon
+devoir en l'engageant à monter sur Jacquot.
+
+--Malgré ma défense!
+
+--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait
+tout autant à ma place, si vous aviez vu sa pâleur et son abattement; car
+je vous sais bon coeur.
+
+--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez!
+répondit la fermière qui ne parut pas tout à fait indifférente à ce
+compliment.
+
+Germain s'imaginait avoir gagné la cause d'Élisabeth. Malheureusement
+maître Gilles, qui avait observé de la fenêtre de la cuisine ce qui se
+passait dans la cour, eut la fâcheuse idée de venir se mêler au débat. A la
+vue de son mari, la fermière se rappela la discussion qu'elle avait eue
+avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune
+puissance humaine n'eût été capable d'arrêter le débordement de paroles qui
+sortit de sa bouche.
+
+--Bon! voilà l'autre, maintenant! s'écria-t-elle en lançant à son mari un
+regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils
+et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me
+faire mourir ainsi à petit feu, mettez-moi à la porte de chez nous!... Vous
+pourrez alors garder votre Élisabeth, puisque vous avez besoin de cette
+fille-là pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente créature; elle n'est
+pas paresseuse, elle n'est pas malhonnête, elle ne vole pas ses maîtres,
+c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; épousez-la
+même, si bon vous semble; et vous, maître Gilles, chassez-moi de la maison,
+j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la
+voleuse, c'est moi qui suis la fainéante!... Voyons, poussez-moi sur le
+chemin et tâchez de vous remuer un peu!
+
+La recommandation n'était pas inutile; car maître Gilles et son fils
+restaient immobiles et silencieux.
+
+Chez le fermier, c'était stupéfaction, étourdissement, timidité et habitude
+de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au
+contraire, c'était consternation, désespoir. Ses yeux étaient tournés du
+côté d'Élisabeth, qui s'était assise sur le banc de pierre, au pied d'un
+poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la
+maison. La jeune fille avait caché sa tête dans ses mains, et de grosses
+larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les
+sanglots qu'elle cherchait à retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce
+spectacle et son secret lui échappa. Comme le joueur qui risque sa fortune
+sur un coup de dés, il risqua tout, dans un aveu que lui arrachèrent sa
+douleur et ses remords, tout, jusqu'à son amour pour Élisabeth, jusqu'à
+l'avenir de la pauvre fille.
+
+--Vous êtes ma mère? dit-il en serrant avec émotion les mains de la
+fermière.
+
+--Pour mon malheur! répondit-elle.
+
+--Et vous, vous êtes mon père? reprit-il en s'adressant à maître Gilles.
+
+Habitué à la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher
+dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment.
+
+--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain.
+
+--Pour cela, ça ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune
+homme.
+
+Quant à maîtresse Gilles, elle se tenait toujours sur la défensive.
+
+--Et vous désirez mon bonheur? continua Germain.
+
+--C'est encore vrai, dit le fermier.
+
+--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garçon,
+vous ait donné une fille...
+
+--Ça m'aurait mieux convenu! interrompit maîtresse Gilles.
+
+--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvreté et
+que votre fille soit obligée pour vivre de se louer comme servante dans une
+ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en aperçoit, il l'aime,
+il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'écoute pour son malheur à
+elle... Que doit faire le fils du fermier?
+
+--Si ce garçon-là a du coeur, dit maître Gilles, il doit en faire sa femme.
+
+--Et si son père s'y oppose? demanda Germain.
+
+--Il aurait tort, répondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute,
+gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de
+la jeune fille.
+
+--Eh bien, mon père, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en
+tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la
+servante c'est Élisabeth.
+
+Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse émotion.
+Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux rêves qu'il
+avait caressés s'évanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire
+place aux sentiments d'honnêteté qui faisaient le fond de son caractère; et
+le pardon s'échappa de ses lèvres avec le dernier baiser qu'il donna à son
+fils.
+
+Cependant, maîtresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de
+l'apologue pour en comprendre la moralité; car les femmes, dans quelque
+milieu social que le sort les ait placées, surpassent de beaucoup les
+hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude à
+deviner les choses les plus impénétrables, pour peu qu'il s'y mêle de
+l'amour ou tout autre sentiment délicat. Elle n'eut pas plus tôt entendu
+les premiers mots de la confidence que, sans s'inquiéter de la
+détermination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la
+maison. Elle monta à sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix écus dans
+sa main et redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier. Son
+visage, si coloré d'ordinaire, était presque pâle et ses lèvres
+tremblaient. Élisabeth était toujours assise sur le banc de pierre et
+pleurait. Maîtresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle écarta
+brusquement les mains, et lui jeta les pièces de monnaie sur les genoux.
+
+--Voyez, dit la fermière, s'il y a bien dix écus. Je ne vous dois que onze
+mois; mais je vous paie l'année entière, afin d'être débarrassée plus tôt
+de vous.
+
+--Vous me mettez à la porte? dit Élisabeth.
+
+--Ça me paraît clair.
+
+--Vous êtes mécontente de moi? Je ne travaille pas assez?
+
+--Il s'agit bien de cela! s'écria maîtresse Gilles avec indignation.
+
+--Germain a parlé! se dit Élisabeth en retombant sur le banc de pierre, je
+suis perdue!
+
+D'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux, et sa tête s'affaissa sur sa
+poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosée.
+
+--Ramassez votre argent, reprit durement la fermière en montrant les pièces
+de monnaie qui avaient roulé à terre.
+
+Ces paroles rappelèrent Élisabeth au sentiment de sa position; elle fit un
+violent effort sur elle-même et se leva.
+
+--Merci! répondit-elle en détournant la tête.
+
+--Vous les dédaignez?
+
+--J'aime mieux vous avoir servie pour rien!
+
+--Pour rien, dites-vous? répliqua brutalement maîtresse Gilles; et vous
+avez fait le malheur de mon fils!
+
+Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la
+tête et obligea la fermière à baisser les yeux sous son regard.
+
+--Maîtresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappé chez vous
+qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais
+votre mari, si je ne... pardonnais à Germain, je ne partirais pas d'ici
+sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez été
+injuste et cruelle à l'égard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en
+danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque
+je sortirai de cette maison, d'où vous me chassez indignement, pas une
+parole de haine ne s'échappera de ma bouche... Je trouverai peut-être même
+la force d'appeler sur elle la bénédiction du ciel.
+
+A ces mots, elle disparut dans l'intérieur de la maison.
+
+Le fermier et son fils, après le premier épanchement, furent tout surpris
+de ne plus voir maîtresse Gilles à leurs côtés; ils l'aperçurent bientôt
+près de la porte de la cuisine et marchèrent à sa rencontre.
+
+--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa
+manche, et tu pardonnes à Germain?
+
+--Il le faut bien, répondit la fermière en se baissant pour ramasser les
+écus qui étaient restés au pied du banc.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maître Gilles?
+
+--Ce sont les gages d'Élisabeth.
+
+--Tu la paies d'avance?
+
+--Je la mets à la porte.
+
+--Vous la chassez! s'écria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mère?
+
+--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez
+moi.
+
+--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme.
+
+--Et c'est à moi de le réparer, répondit la fermière.
+
+--Tu as tort, ma femme, hasarda maître Gilles.
+
+--Tais-toi, lui dit maîtresse Gilles; cela ne te regarde pas.
+
+--Comment! mon père, vous souffrirez une pareille indignité? dit Germain en
+voyant le fermier se préparer à la retraite.
+
+--Petite pluie abat grand vent, lui répondit maître Gilles à voix basse;
+dans moins d'une heure ta mère ne songera plus à renvoyer sa servante.
+
+--Vous vous trompez, dit la fermière, car la chose est déjà faite.
+Élisabeth a reçu son congé. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.
+
+--Ah! ma mère, s'écria Germain en éclatant en sanglots; il eût mieux valu
+ne pas me mettre au monde.
+
+
+
+
+III
+
+Louis XVI.
+
+
+Les détails que maître Gilles avait recueillis à Bretteville sur l'arrivée
+prochaine de Louis XVI étaient exacts. Le jeune roi avait quitté Versailles
+le 21 juin 1786, pour se rendre à Cherbourg. Il arriva dans la soirée du 21
+au château d'Harcourt, où il passa la nuit, et le 22, à dix heures du
+matin, il s'arrêta à Caen, sur la place des Casernes, et reçut des mains du
+comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'était portée au devant
+du roi, qui recevait avec bonté les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce
+fut seulement à l'extrémité de la ville qu'il permit à ses cochers de
+lancer les chevaux. Le temps était magnifique. Louis XVI ne se lassait pas
+d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie
+d'enfant à passer la tête à la portière, pour mieux respirer la senteur des
+champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix,
+les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il
+gaîment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de déserter
+leurs villas pour aller chercher de douces émotions au sein de la campagne.
+
+Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route
+semblaient courir à toutes jambes le long des fossés, et qu'un nuage de
+poussière se roulait en tourbillons épais à l'arrière des voitures. Mais, à
+chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait
+aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on
+fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas
+s'être arrêté dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appétit.
+
+--Sa Majesté trouvera bientôt ce qu'elle désire, dit le duc de Villequier.
+
+--Vous croyez? demanda Louis XVI.
+
+--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route à cheval; et, dans moins
+de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de
+deux côtes.
+
+--A merveille! s'écria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en
+plein air, comme de vrais bergers.
+
+Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence
+solennel régnait dans la grande cuisine de maîtresse Gilles. On n'entendait
+que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du
+balancier de l'horloge. Mais voilà qu'une rumeur extraordinaire,
+accompagnée de convulsions, éclate soudain dans cette petite boîte carrée,
+comme si l'être animé qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois
+eût voulu briser ses chaînes... et midi sonna. Ce fut comme un coup de
+théâtre,--car c'était l'heure du dîner--et maîtresse Gilles remplit à elle
+seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les
+assiettes, qu'on aurait pu considérer comme les pièces principales d'un
+vaste échiquier, s'alignèrent sur les bords de la table; les couteaux et
+les fourchettes se placèrent à leur droite, en guise de cavaliers; les
+verres se posèrent carrément en tête, sur la première ligne, en guise de
+pions, et les pots de cidre furent plantés comme des tours aux quatre coins
+de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journée, maîtresse
+Gilles apporta la soupière, d'où sortait un épais nuage de fumée. Mais
+personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maître
+Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue
+évidemment pour un sourire perpétuel, se contractait en grimaçant, comme
+lorsqu'il avait du chagrin.
+
+--Tu ne l'as pas trouvé!... je vois bien cela à ta mine, s'écria maîtresse
+Gilles, sans donner à son mari le temps de s'expliquer.
+
+--Que peut-il être devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se
+laissant tomber sur une chaise avec accablement.
+
+--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maîtresse Gilles aux gens de
+la ferme.
+
+--Non, répondirent les domestiques.
+
+--Tu ne manges pas? reprit la fermière en se tournant vers son mari.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+--Poule mouillée! s'écria dédaigneusement maîtresse Gilles en emplissant
+son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se
+retrouvera, parbleu!... Il est allé prendre l'air... Ah! mon Dieu!
+qu'entends-je? s'écria de nouveau maîtresse Gilles; et, pour la première
+fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de
+soupe et de morceaux de faïence... C'est le roi!
+
+A ce mot, tous les gens de la ferme quittèrent leur place, jusqu'à maître
+Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appétit, retrouva du moins des jambes pour
+la circonstance; et tout le monde, maîtres et domestiques, se précipita à
+l'entrée de la maison. C'étaient bien, en effet, les carrosses de la cour
+qui descendaient la côte au grand galop de quatre chevaux.
+
+--Et mes chapons? s'écria maîtresse Gilles avec désolation. Qu'on aille me
+chercher mes chapons!
+
+Un garçon de ferme se détacha du groupe pour obéir aux ordres de sa
+maîtresse.
+
+--Et mon agneau?
+
+--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait
+à côté de sa mère. Mais il n'est pas décrotté.
+
+--Tant pis! répondit maîtresse Gilles.
+
+En même temps elle fit ranger toute sa petite armée de valets et se mit
+à leur tête, tandis que son mari, placé modestement à deux pas en arrière,
+tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prépara à
+marcher au devant des voitures. Mais elle s'arrêta subitement, recula
+en trébuchant et ne retrouva son équilibre que sur les pieds de son mari.
+
+Le roi était descendu de voiture, accompagné de plusieurs seigneurs de sa
+suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire
+penser qu'il avait le désir d'y entrer. Et telle était bien son intention;
+car le petit cortége se mit en marche, franchit le pont jeté sur le fossé
+et s'avança dans la cour.
+
+Maîtresse Gilles n'était pas préparée à cet événement. Sa fermeté
+l'abandonna. On la vit même trembler et jeter autour d'elle un regard
+désespéré, comme si elle eût appelé quelqu'un à son aide. Ce n'était plus
+l'arrogante fermière qui faisait retentir la maison de sa voix formidable;
+ce n'était plus maîtresse Gilles campée fièrement, les deux poings sur les
+hanches, et gourmandant sans pitié les domestiques. Quant au fermier, il
+n'était pas étonnant que ses deux genoux se donnassent de fréquents et
+involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lâcher
+les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement
+rejoindre sa mère.
+
+Cependant le roi approchait toujours. Il n'était plus qu'à vingt pas du
+groupe formé par les deux fermiers et leurs domestiques.
+
+--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'écria
+douloureusement maîtresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle à son mari, tu
+peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer?
+
+--Essuie-les à ton tablier, répondit le fermier plus mort que vif.
+
+--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine?
+
+--Et mes souliers tout pleins de poussière! répliqua le paysan.
+
+--Et mon fichu déchiré! continua la femme.
+
+--Et mon gilet sans boutons! répondit le mari.
+
+--Je vous répète que vous êtes superbe comme cela, Jean! s'écria maîtresse
+Gilles.
+
+Aussitôt elle se fit, à coup de coudes, une trouée à travers les
+domestiques et disparut dans la maison.
+
+Le roi n'était plus qu'à six pas de maître Gilles.
+
+Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le
+visage. Il essaya d'appeler maîtresse Gilles, Élisabeth, Germain même qu'il
+savait absent. Mais la voix lui fit défaut. Comme le roi approchait
+toujours, comme la fuite était devenue impossible, le paysan ôta
+respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se
+relever, ni détacher les yeux de l'extrémité de ses pieds qu'il trouvait
+encore plus laids et plus difformes que de coutume.
+
+--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant
+amicalement sur l'épaule.
+
+Mais maître Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs
+cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle
+invitation du roi, il se décida à se redresser. Seulement son corps se
+balança longtemps encore avant de reprendre son équilibre, comme ces
+arbustes qu'on a ployés avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois
+avant de rester immobiles.
+
+--Vous servez à boire et à manger, comme cela est écrit là-bas au-dessus de
+votre porte? reprit Louis XVI après l'avoir rassuré de son mieux.
+
+--Oui, Ma-ma-majesté, bégaya maître Gilles.
+
+--Voyons, qu'allez-vous me donner à manger?
+
+--Ma-majesté, tout ce que nous avons est à votre service. On va tuer toute
+la volaille, s'il le faut...
+
+--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier
+amusaient étonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause d'un
+tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un dîner en
+règle. Une simple collation, voilà tout.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme était là seulement! s'écria maître Gilles
+au désespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir à son souverain.
+
+--J'aurais été enchanté de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur
+veut qu'elle ne soit pas là, je m'en rapporte à vous. Vous désirez me
+donner de trop bonnes choses? vous voulez me gâter, j'imagine? Aussi, pour
+vous mettre à votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs?
+
+--C'est si commun!
+
+--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.
+
+--Oh! quant à cela, on va les prendre au poulailler.
+
+--Très-bien. Et du beurre?... en avez-vous?
+
+--On vient de le faire.
+
+--Voilà un repas magnifique! s'écria joyeusement Louis XVI. Vous voyez,
+brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il
+encore? demanda le roi en remarquant que maître Gilles se grattait
+l'oreille d'une manière désespérée.
+
+--C'est que... la cuisine... balbutia maître Gilles, la cuisine est bien
+sombre, et Sa Majesté est habituée à manger dans de si beaux appartements!
+
+--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il à Versailles une salle
+à manger avec un plus beau plafond que celui-là? dit Louis XVI en faisant
+admirer à ses gentilshommes la pureté du ciel.
+
+--Sa Majesté consent à manger en plein air? demanda maître Gilles en
+ouvrant de grands yeux ébahis.
+
+--En plein air, mon cher hôte! répondit le roi. Et voici ma place toute
+trouvée, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre placé près de
+la porte d'entrée.
+
+Maître Gilles, devinant l'intention du roi, ôta sa veste, l'étendit avec
+soin sur la pierre et entra dans la maison.
+
+Cependant deux garçons de ferme apportèrent une petite table devant le roi,
+et maître Gilles reparut bientôt dans sa belle blouse des dimanches. Il
+déposa un couvert sur la table, après avoir eu soin, toutefois, d'essuyer
+le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il
+fallait lui servir.
+
+--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI.
+
+--Majesté, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restée du
+baptême de notre fils.
+
+--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin,
+ajouta-t-il en s'adressant à ses familiers, de compléter le caveau de ce
+brave homme.
+
+--Alors... nous n'avons plus que du cidre à offrir...
+
+--Très-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de ménage.
+Je me sens un appétit d'enfer!
+
+Le roi fut promptement obéi. Comme il ouvrait un oeuf après avoir coupé une
+tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps à autre
+sur le bas de la jambe. Il regarda de côté et vit le gros chien de ferme
+qui se permettait, contre toutes les lois de l'étiquette, de caresser avec
+sa patte les mollets de son souverain.
+
+--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau
+de pain que le barbet attrapa avec la dextérité d'un jongleur accompli.
+
+Mais, comme le barbet avait un appétit déréglé, il renouvela ses demandes
+avec tant d'insistance que maître Gilles en fut tout scandalisé.
+
+--Fi donc! vilaine bête! s'écria le fermier; vous devriez rougir de
+tourmenter ainsi Sa Majesté!
+
+Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de
+table du roi, maître Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout
+au parasite à quatre pattes.
+
+--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tête de
+son protégé; il ne me gêne pas. Comment l'appelez-vous?
+
+--Sauf votre respect, Majesté, il s'appelle Fidèle.
+
+--Fidèle? A coup sûr ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en
+souriant.
+
+--Pardon, Majesté, répondit maître Gilles, qui n'avait pas compris le jeu
+de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde.
+
+La nouvelle de l'arrivée de Louis XVI s'était vite répandue, et l'on voyait
+accourir de tous côtés les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient
+respectueusement à distance, le cou tendu dans la direction du roi, et
+suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent été
+surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se
+fit bientôt entendre, et ce signal officiel décida les retardataires à
+déserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et
+maîtresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand
+tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons,
+couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge
+éclatant. Un immense bonnet, en forme de cathédrale, étalait au vent ses
+ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant édifice.
+
+La fermière se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'à
+terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se
+retournant, elle aperçut Louis XVI assis à la petite table et étendant
+tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une
+colère impossible à rendre et, saisissant rudement son mari par le collet:
+
+--Malheureux! s'écria-t-elle, tu as eu la bêtise de laisser Sa Majesté
+dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres!
+
+--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine à garder son sérieux, c'est
+moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lâcher maître Gilles.
+
+--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de présentation de
+maîtresse Gilles, quand il fut échappé de ses griffes.
+
+--Je l'ai deviné tout de suite, répondit le roi en souriant. Elle a
+vraiment bonne mine, votre femme!
+
+--Sa Majesté est bien honnête, dit maîtresse Gilles en exécutant la plus
+belle de ses révérences.
+
+Mais le roi ne s'occupait déjà plus d'elle. Son attention s'était reportée
+sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route.
+
+--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la
+cour, dit Louis XVI à une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande à
+me faire, je suis prêt à les entendre.
+
+On se rappelle qu'Élisabeth, après la querelle qui s'était élevée entre
+maîtresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages
+et alla se réfugier dans sa mansarde. Elle se jeta à genoux devant son lit,
+la tête appuyée contre les draps et les mains levées au ciel. Combien de
+prières entrecoupées de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il
+est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder
+impitoyablement les plaies de son âme!
+
+Qui pourrait songer en ces moments redoutables à se déguiser la vérité? Les
+déguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les
+cordes de la douleur ont vibré en nous, il n'est plus possible d'être
+hypocrite envers soi-même.
+
+Élisabeth pleura amèrement; mais, après le premier tumulte de ses passions,
+elle examina plus sérieusement la conduite de la fermière; elle s'avoua que
+la plupart des mères eussent agi comme sa maîtresse. Elle se trouvait même
+des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalités et surtout
+l'arrogance de la fermière. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement
+chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil
+immodéré qui cherche à nous humilier. Élisabeth était arrivée à cet état
+d'abattement physique où l'âme, se détachant de la terre, se rapproche du
+ciel par la prière. Alors ses larmes coulèrent moins brûlantes; ses soupirs
+ne déchirèrent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur.
+
+Pleine de résignation, elle se leva pour commencer ses préparatifs de
+départ. Au même instant on frappa à la porte de sa petite chambre.
+
+--Entrez, dit-elle.
+
+La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Élisabeth.
+
+--Oh! pardonnez-moi! s'écria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas,
+Élisabeth!
+
+--Vous maudire! dit la jeune fille en pâlissant... Il faudrait alors
+commencer par me maudire moi-même. Car... vous, du moins, vous aviez pour
+excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irréflexion de votre âge
+vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel
+avenir je me préparais!...
+
+--Ne partez pas, Élisabeth, je vous en supplie, restez près de nous. Ma
+mère oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom
+de fille.
+
+--Ce sont des rêves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne
+consentirais jamais à être votre femme.
+
+--Vous ne m'aimez donc plus?
+
+--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai réfléchi
+à bien des choses auprès desquelles je passais étourdiment jadis; et je me
+suis dit que la femme doit, avant tout, défendre sa pureté... Lorsqu'un
+homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a été lâche et tout le monde le
+méprise. Notre honneur à nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas
+su la garder, nous sommes lâches comme l'homme qui a manqué à l'honneur. Je
+ne voudrais pas épouser un homme lâche... Vous ne pouvez épouser une femme
+sans vertu.
+
+--Élisabeth, Élisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi!
+
+--Je parle comme le monde...
+
+--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est
+que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas!
+
+--C'est impossible! on m'a chassée d'ici.
+
+--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maître après tout! et ma mère
+ne me tiendra pas toujours...
+
+--Une brouille avec votre mère? Voilà ce que je veux éviter à tout prix. Je
+vais partir.
+
+--Pour aller?
+
+--Chez mon père. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner.
+
+--Mes larmes ne vous fléchiront pas?
+
+--Ma résolution est prise.
+
+--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain.
+
+Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible émotion. Élisabeth
+resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur la porte qui venait de
+se refermer. Puis elle éclata en sanglots.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne dépasse pas la faute?
+
+Elle promena un regard désolé sur les murs de sa petite mansarde, dont
+chaque meuble était un souvenir. C'étaient le lit, où elle goûtait un si
+doux sommeil, le bénitier de faïence surmonté d'un Christ où elle puisait
+pieusement de l'eau bénite tous les matins à son réveil, la petite table
+sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se
+berçait en pensant à son père infirme, à sa mère qui reposait sous le vieil
+if du cimetière, à ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros à
+l'idée de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rêver, prier
+et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenêtre!
+et ce bois sombre qui s'arrondissait à l'horizon comme une épaisse
+chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se détachait en noir sur le bleu du
+ciel! Que de poésie, à l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui
+paraissaient autrefois insignifiantes!...
+
+Mais voilà que de riches voitures descendent la côte à grand bruit et
+viennent troubler sa rêverie. Élisabeth, qui tenait à rester avec ses
+pensées, referma la fenêtre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit
+son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire
+partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un
+instant l'idée d'ouvrir la fenêtre. Elle prit une dernière fois de l'eau
+bénite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et
+descendit lentement les marches de l'escalier.
+
+Il faut renoncer à peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle aperçut
+la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il
+n'était plus temps. Françoise, la servante qui s'était moquée d'elle si
+méchamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion
+hypocrite:
+
+--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guère dans un
+pareil jour!
+
+La méchante fille avait eu soin d'élever la voix pour être entendue des
+personnes qui l'entouraient. Tous les regards se portèrent aussitôt sur la
+pauvre Élisabeth, qui, rougissant et pâlissant, subit dans ces courts
+instants le plus affreux supplice qu'ait jamais enduré créature humaine.
+
+Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonté aux paysans. Il fut un
+des premiers à entendre la remarque perfide de Françoise. Il regarda
+Élisabeth et fut frappé de son air d'abattement.
+
+--Laissez approcher cette enfant, dit-il.
+
+La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eût pas entendu les paroles
+de Louis XVI, soit qu'elle n'eût pas la force de faire un mouvement,
+Élisabeth demeura debout à la même place, les yeux obstinément fixés sur le
+sol. Touché de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec
+la plus grande douceur.
+
+--Elle ne mérite pas que Sa Majesté s'occupe d'elle, s'écria maîtresse
+Gilles en accourant près du roi.
+
+--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner.
+
+--Parce que c'est une malheureuse!...
+
+--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitié
+des malheureux!
+
+Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maître Gilles quand
+il aperçut Élisabeth entre la fermière et le roi. Il eut cependant le
+courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer
+bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant
+elle fut étonnée d'un pareil trait d'audace.
+
+--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI à Élisabeth.
+
+--Tout! Majesté, répondit maître Gilles en avançant sa bonne figure qui
+n'eut jamais depuis ce jour un tel air de résolution. Vous pouvez la sauver
+du déshonneur! ajouta-t-il à voix basse, de manière à n'être entendu que du
+roi.
+
+--Cette fille a failli chez vous?
+
+--Chez moi, Majesté. Et mon fils Germain est décidé à l'épouser...
+
+--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est
+moins coupable que je ne l'avais pensé... Mais alors, si vous consentez au
+mariage, il n'y a plus d'obstacle...
+
+--Pardon, interrompit maître Gilles, il y a ma femme.
+
+--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un
+abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle
+est la cause de son opposition?
+
+--L'argent, Majesté... Élisabeth n'a pas un sou vaillant.
+
+--Je m'en doutais, dit Louis XVI.
+
+Il appela l'un de ses gens et lui parla à voix basse. Quelques instants
+après, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il présenta à
+Élisabeth.
+
+Mais la jeune fille était dans une prostration semblable à celle du
+condamné à mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer
+le sens des paroles qui se disent autour de lui. Désespéré de la voir
+insensible aux bontés de Louis XVI, maître Gilles s'approcha d'elle et lui
+cria de toutes ses forces: «Répondez donc, Élisabeth; c'est le roi de
+France qui vous parle!» Elle tressaillit, comme une personne qui sort
+brusquement d'un mauvais rêve, leva les yeux et rencontra le regard du roi.
+
+--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez
+épouser Germain.
+
+--Oh! merci! s'écria Élisabeth en tombant à genoux. Je demanderai à Dieu
+qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant mêlera votre nom à ses
+prières.
+
+Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnèrent, et, sans le
+fermier, elle fût tombée à terre. Les paysans poussèrent des cris de joie
+et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne
+partageait pas l'allégresse générale: c'était Françoise, qui voyait sa
+manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie.
+
+--Il n'y a que les mauvaises filles comme Élisabeth pour avoir de ces
+chances-là! disait-elle en suivant la foule.
+
+Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une
+fausse note dans un choeur immense.
+
+Quant à maîtresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouvé la parole et ne
+pouvait détacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains.
+Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses
+souvenirs; puis on la vit courir du côté de l'étable et rapporter un petit
+agneau dans ses bras. Mais Louis XVI était déjà rentré dans sa voiture, les
+postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son
+désespoir, maîtresse Gilles crut apercevoir, à travers le nuage de
+poussière qui s'élevait de la route, la maîtresse d'auberge de l'Aigle
+recevant le baiser du roi.
+
+A quelque distance de la ferme, Louis XVI aperçut, en se penchant à la
+portière, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il
+reconnut le gros chien noir qui était assis auprès du jeune homme. C'était
+son compagnon de table; c'était Fidèle qui regardait tristement son maître,
+sans oublier toutefois de surveiller en même temps le bâton de voyage et
+les habits roulés dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en
+plaçant le maître du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissât sa
+bonne action inachevée. Il fit arrêter sa voiture et appela le jeune homme.
+
+--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonté.
+
+--Germain.
+
+--Vous êtes le fils de maître Gilles?
+
+--Oui, monseigneur, pour vous servir.
+
+--Eh bien! ne pleurez plus et retournez à la ferme. Élisabeth vient de
+faire un héritage et maîtresse Gilles consent à ce qu'elle devienne votre
+femme.
+
+--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit
+Germain. Tout mon bonheur est attaché à l'accomplissement de ce mariage;
+et, si vous aviez abusé de ma simplicité pour vous amuser de moi, vous
+m'auriez donné le coup de mort!
+
+--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend à la ferme.
+
+--Dieu vous bénisse, monseigneur! s'écria Germain, et vous accorde de longs
+jours!
+
+--Voilà deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adressé, dit le roi à
+ses gentilshommes; ne puis-je pas espérer que les voeux d'Élisabeth et de
+Germain me porteront bonheur?
+
+Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait à ses
+destinées, Germain marchait à grands pas, la joie au coeur, vers la ferme
+de maître Gilles, que les paysans avaient baptisée, dans leur enthousiasme,
+du nom d'_Hôtel fortuné_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison
+n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cessé de l'appeler
+dans le pays l'_Hôtel fortuné_, comme si le peuple eût voulu perpétuer
+ainsi le souvenir du passage de Louis XVI.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+ BARBARE
+
+ CHAPITRE I.--La Déesse de la Liberté
+ -- II.--Le club
+ -- III.--Le proscrit
+ -- IV.--Une crise domestique
+ -- V.--Désespoir de Dominique
+ -- VI.--Le pont de cordes
+
+
+ MICHEL CABIEU
+
+ CHAPITRE I.
+ -- II.
+ -- III.
+ -- IV.
+
+
+ LE MAÎTRE DE L'OEUVRE
+
+ PROLOGUE. --Les deux touristes
+ CHAPITRE I.--Pierre Vardouin
+ -- II.--A propos d'une fleur
+ -- III.--Maître et apprenti
+ -- IV.--...
+ -- V.--Deux martyrs
+ ÉPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat
+
+
+ L'HÔTEL FORTUNÉ
+
+ CHAPITRE I.--Le rêve
+ -- II.--Le renvoi
+ -- III.--Louis XVI
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***
+
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+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
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+will be renamed.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
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+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+
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+
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+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/11036-8.zip b/old/11036-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..6692aec
--- /dev/null
+++ b/old/11036-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11036-h.zip b/old/11036-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..5b2e71f
--- /dev/null
+++ b/old/11036-h.zip
Binary files differ
diff --git a/old/11036-h/11036-h.htm b/old/11036-h/11036-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..d4a2e51
--- /dev/null
+++ b/old/11036-h/11036-h.htm
@@ -0,0 +1,9656 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+ <head>
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+ The Project Gutenberg eBook of L&eacute;gendes Normandes, by Gaston Lavalley.
+ </title>
+ <style type="text/css">
+ <!--
+ * { font-family: Times;}
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+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Legendes Normandes
+
+Author: Gaston Lavalley
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***
+
+
+
+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<h1>L&Eacute;GENDES NORMANDES</h1>
+<br>
+
+<h2>PAR</h2>
+<br>
+
+<h1>GASTON LAVALLEY</h1>
+
+<br>
+
+<h3>1867</h3>
+
+
+<hr style="width: 45%;">
+<br><br><br><br><br>
+
+<table>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <h2>L&Eacute;GENDES NORMANDES</h2><br><br><br>
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" align="left">
+ <br><a href="#BARBARE"><b>BARBARE</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_I"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_I"><b>I&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_I"><b>La D&eacute;esse de la Libert&eacute;.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_II"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_II"><b>II&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_II"><b>Le Club.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_III"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_III"><b>III&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_III"><b>Le Proscrit.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_IV"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_IV"><b>IV&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td>
+ <a href="#BARBARE_IV"><b>Une crise domestique.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_V"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_V"><b>V&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_V"><b>D&eacute;sespoir de Dominique.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_VI"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#BARBARE_VI"><b>VI&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#BARBARE_VI"><b>Le Pont de cordes.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" align="left">
+ <br><a href="#MICHEL_CABIEU"><b>MICHEL CABIEU</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <a href="#CABIEU_I"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp; I</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <a href="#CABIEU_II"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE II</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <a href="#CABIEU_III"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE III</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <a href="#CABIEU_IV"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE IV</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3" align="left">
+ <br><a href="#LE_MAITRE_DE_L'OEUVRE"><b>LE MA&Icirc;TRE DE L'OEUVRE</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b>&nbsp;&nbsp;PROLOGUE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b>&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_PROLOGUE"><b>Les deux touristes.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_I"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_I"><b>I&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_I"><b>Pierre Vardouin.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_II"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_II"><b>II&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_II"><b>A propos d'une fleur.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_III"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_III"><b>III&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_III"><b>Ma&icirc;tre et apprenti.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_IV"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_IV"><b>IV&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_IV"><b>...</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_V"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_V"><b>V&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_V"><b>Deux martyrs.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b>&nbsp;&nbsp;&Eacute;PILOGUE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b>&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#MAITRE_EPILOGUE"><b>Visite chez l'ex-magistrat.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td colspan="3">
+ <br><a href="#L'HOTEL_FORTUNE"><b>L'H&Ocirc;TEL FORTUN&Eacute;</b></a><br>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_I"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#HOTEL_I"><b>I&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_I"><b>Le R&ecirc;ve.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_II"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#HOTEL_II"><b>II&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_II"><b>Le renvoi.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td>
+ <a href="#HOTEL_III"><b>&nbsp;&nbsp;CHAPITRE&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="right">
+ <a href="#HOTEL_III"><b>III&nbsp;&mdash;&nbsp;</b></a>
+ </td>
+ <td align="left">
+ <a href="#HOTEL_III"><b>Louis XVI.</b></a>
+ </td>
+ </tr>
+</table>
+
+
+<hr style="width: 65%;">
+<h2>L&Eacute;GENDES NORMANDES</h2>
+<br><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE"></a><br>
+<h2>BARBARE</h2>
+<br><br><br><br>
+<a name="BARBARE_I"></a><h2>I</h2>
+
+<h2>La D&eacute;esse de la Libert&eacute;.</h2>
+<br>
+<br>
+<p>La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-l&agrave;,
+ses habits de f&ecirc;te. Les rues &eacute;taient pleines de
+monde. De temps en temps, de bruyantes d&eacute;tonations
+faisaient trembler les vitres. Le mouvement,
+le bruit, l'odeur de la poudre, le parfum
+des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui s'&eacute;panouissaient
+en fra&icirc;ches guirlandes aux &eacute;tages
+sup&eacute;rieurs, les drapeaux qui flottaient au vent,
+les clameurs de la foule, tout annon&ccedil;ait, tout
+respirait la joie. L&agrave;, des bandes d'enfants bondissaient,
+se jetant &agrave; travers les jambes des promeneurs
+pour ramasser dans la poussi&egrave;re une
+rose &agrave; moiti&eacute; fl&eacute;trie. Ailleurs, des m&egrave;res de famille
+donnaient fi&egrave;rement la main &agrave; de jolies
+petites filles, blondes t&ecirc;tes, doux visages, beaut&eacute;s
+de l'avenir, dont on avait cach&eacute; les gr&acirc;ces
+naissantes sous un costume grec du plus mauvais
+go&ucirc;t. Et partout de la gaiet&eacute;, des hymnes,
+des chansons&nbsp;! A chaque fen&ecirc;tre, des yeux tout
+grands ouverts&nbsp;; &agrave; chaque porte, des mains pr&ecirc;tes
+&agrave; applaudir.</p>
+
+<p>C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille
+occasion de se r&eacute;jouir. La municipalit&eacute; de
+Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
+sur lesquelles on avait fait graver <i>les droits
+de l'homme</i>&nbsp;; et l'on devait profiter de cette
+circonstance pour inaugurer les bustes de Marat,
+de Le Pelletier et de Brutus.</p>
+
+<p>Tandis que la foule encombrait les abords de
+l'h&ocirc;tel de ville et pr&eacute;ludait &agrave; la f&ecirc;te officielle
+par des cris de joie et des chants patriotiques,
+une petite maison, perdue dans un des faubourgs
+les plus retir&eacute;s de la ville, semblait protester,
+par son air paisible, contre cette bruyante
+manifestation populaire.</p>
+
+<p>Les fen&ecirc;tres en &eacute;taient ferm&eacute;es, comme dans
+un jour de deuil. De quelque c&ocirc;t&eacute; que l'oeil se
+tourn&acirc;t, il n'apercevait nulle part les brillantes
+couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de
+l'int&eacute;rieur&nbsp;; on n'entendait que le murmure du
+vent qui se jouait dans les contrevents, ou qui
+passait en sifflant dans la serrure. C'&eacute;tait l'immobilit&eacute;,
+le silence de la tombe. Comme un
+corps, dont l'&acirc;me s'est envol&eacute;e, cette sombre
+demeure semblait n'avoir ni battement, ni respiration.</p>
+
+<p>Cependant la vie ne s'&eacute;tait pas retir&eacute;e de cette
+maison.</p>
+
+<p>Une jeune fille traversa la cour int&eacute;rieure en
+sautant l&eacute;g&egrave;rement sur la pointe des pieds, s'approcha
+d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine
+&agrave; faire rouler sur ses gonds, et entra, &agrave;
+petits pas, sans bruit, et en mettant les mains
+en avant, dans une pi&egrave;ce assez sombre pour
+justifier cet exc&egrave;s de pr&eacute;caution.</p>
+
+<p>Un vieillard travaillait dans un coin, aupr&egrave;s
+d'une fen&ecirc;tre basse. Le jour le frappait en plein
+visage et accusait vivement la maigreur de ses
+traits. La jeune fille s'avan&ccedil;a vers cet homme,
+et, lorsqu'elle apparut dans cette tra&icirc;n&eacute;e lumineuse,
+o&ugrave; se baignait l'aust&egrave;re physionomie du
+vieillard, ce fut un spectacle &eacute;trange et charmant.</p>
+
+<p>On aurait pu se croire transport&eacute; devant une
+de ces toiles merveilleuses de l'&eacute;cole espagnole,
+o&ugrave; l'on voit une blonde t&ecirc;te d'ange qui se penche
+&agrave; l'oreille de l'anachor&egrave;te pour lui murmurer
+de ces mots doux comme le miel, et qui lui donnent
+un avant-go&ucirc;t des joies c&eacute;lestes.</p>
+
+<p>Il est fort pr&eacute;sumable, en effet, que le digne
+vieillard &eacute;tait plus occup&eacute; des choses du ciel que
+de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
+fille eut-elle pos&eacute; famili&egrave;rement la main sur son
+&eacute;paule qu'il se releva brusquement, comme s'il
+e&ucirc;t senti la pression d'un fer rouge.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle
+Marguerite&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh&nbsp;! sans doute... Je t'ai donc fait peur&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! oui... C'est-&agrave;-dire non... Ce sont ces
+gueux de patriotes qui me font sauter en l'air
+avec leurs maudites d&eacute;tonations&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au moins ces coups de fusil ne font-ils de
+mal &agrave; personne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle&nbsp;!...
+vous, la fille de monsieur le marquis&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lorsque les hommes s'amusent, mon bon
+Dominique, ils ne songent pas &agrave; nuire &agrave; leur
+prochain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils insultent &agrave; notre malheur&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons. Je suis s&ucirc;re que ta col&egrave;re tomberait
+comme le vent, si mon p&egrave;re te donnait la
+permission d'aller &agrave; la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi&nbsp;?... j'irais voir de pareils coquins&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... oui... oui...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faudrait m'y tra&icirc;ner de force&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu es amusant&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais
+les yeux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu les ouvrirais tout grands&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! mademoiselle, vous me m&eacute;prisez donc
+bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Du tout. Mais je te connais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous pouvez supposer&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'affirme m&ecirc;me que tu ne resterais pas indiff&eacute;rent
+&agrave; un tel spectacle... Une f&ecirc;te du peuple&nbsp;?...
+Je ne sais rien de plus &eacute;mouvant&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le fait est, reprit Dominique en se calmant
+tout &agrave; coup, qu'on m'a assur&eacute; que ce serait tr&egrave;s-beau&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu t'en es donc inform&eacute;&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu m'en garde&nbsp;!... Seulement, en faisant
+mes provisions, ce matin, j'ai appris...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas
+les oreilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dame&nbsp;! mademoiselle, quand on tient un
+panier d'une main et son b&acirc;ton de l'autre...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On est excusable, j'en conviens... Alors,
+tu as appris&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'on doit porter en triomphe la d&eacute;esse
+de la Libert&eacute;... Toute la garde nationale sera
+sous les armes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vraiment&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le cort&eacute;ge aura plus d'une demi-lieue de
+long. Un cort&eacute;ge magnifique&nbsp;!... Quelque chose
+comme la promenade des masques au carnaval&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Imprudent&nbsp;!... Si l'on nous entendait&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! je ne redoute rien, moi&nbsp;! Les patriotes
+ne me font pas peur&nbsp;!... Et, si je ne craignais
+d'&ecirc;tre grond&eacute; par monsieur le marquis, j'irais
+voir leur f&ecirc;te, rien que pour avoir le plaisir de
+rire &agrave; leurs d&eacute;pens&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ainsi, sans mon p&egrave;re&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais
+d&eacute;j&agrave; de mes hu&eacute;es&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si je prenais sur moi de t'accorder cette
+permission&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis ne me pardonnerait
+pas cette escapade.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S'il l'ignorait&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous ne me trahiriez pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A coup s&ucirc;r... Je serais ta complice.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! mademoiselle, vous auriez aussi l'id&eacute;e
+d'aller &agrave; la f&ecirc;te&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en meurs d'envie&nbsp;!... Il y a si longtemps
+que je suis enferm&eacute;e dans cette tombe&nbsp;! S'il est
+vrai que les morts sortent quelquefois du s&eacute;pulcre,
+les vivants doivent jouir un peu du
+m&ecirc;me privil&eacute;ge.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer
+de moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Regarde-moi, dit la jeune fille.</p>
+
+<p>A ces mots, elle entra tout enti&egrave;re dans la
+zone lumineuse qui rayonnait &agrave; travers l'&eacute;troite
+fen&ecirc;tre. Le vieux domestique poussa un cri de
+surprise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mademoiselle en femme du peuple&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu vois que je pense &agrave; tout. Si je fais une
+folie, on ne m'accusera pas de l&eacute;g&egrave;ret&eacute;. Tu me
+donneras le bras, je passerai pour ta fille, et
+personne ne songera &agrave; nous inqui&eacute;ter. Viens
+vite&nbsp;!</p>
+
+<p>Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il
+laissa l&agrave; sa brosse et les souliers qu'il nettoyait,
+prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
+sur les pas de sa ma&icirc;tresse, et ouvrit avec pr&eacute;caution
+la porte de la rue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis ne se doutera de rien&nbsp;?
+dit-il &agrave; la jeune fille, lorsqu'ils se trouv&egrave;rent
+dehors.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il fait sa correspondance. Nous avons deux
+bonnes heures de libert&eacute;&nbsp;! r&eacute;pondit Marguerite.</p>
+
+<p>Puis elle passa son bras sous celui du vieillard,
+qu'elle entra&icirc;na vers le centre de la ville.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps. Le cort&eacute;ge s'&eacute;tait mis en marche
+et gravissait lentement la principale rue de la
+ville. C'&eacute;taient d'abord les bataillons de la garde
+nationale. Rien de plus pittoresque et de plus
+martial que l'aspect de ces soldats bourgeois.
+Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le
+temps ni le moyen de s'enfermer dans un riche
+uniforme. Mais ils savaient la patrie en danger.
+Leurs fils mouraient &agrave; la fronti&egrave;re, et, tandis que
+le plus pur de leur sang arrosait les bords du
+Rhin ou grossissait les eaux de la Loire, ils
+&eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; sacrifier leur vie pour la d&eacute;fense
+de leurs foyers. Et personne alors ne songeait
+&agrave; rire en voyant ce singulier assemblage de
+piques, de b&acirc;tons, de sabres et de fusils, ces
+v&ecirc;tements d&eacute;guenill&eacute;s, ces bras nus, tout noirs
+encore des fum&eacute;es de la forge ou de l'atelier,
+qu'on venait de quitter, pour saluer en commun
+l'aurore des temps modernes&nbsp;!</p>
+
+<p>Derri&egrave;re les gardes nationaux marchait une
+troupe de jeunes gens qui portaient sur leurs
+&eacute;paules des arbres de la libert&eacute;, par&eacute;s de fleurs
+et de rubans. Apr&egrave;s eux, les fr&egrave;res de la <i>Soci&eacute;t&eacute;
+populaire</i>, coiff&eacute;s du bonnet phrygien, soulevaient
+au-dessus de leur t&ecirc;te les trois pierres
+de la Bastille. Des chars, splendidement orn&eacute;s
+et ombrag&eacute;s par des drapeaux, pr&eacute;sentaient aux
+regards de la foule, comme un double objet de
+v&eacute;n&eacute;ration, des vieillards et des soldats bless&eacute;s&nbsp;:
+les victimes de l'&acirc;ge et les victimes de la
+guerre&nbsp;! Sublime all&eacute;gorie qui enseignait &agrave; la
+fois le respect qu'on doit &agrave; l'exp&eacute;rience et la piti&eacute;
+que m&eacute;rite le malheur&nbsp;!</p>
+
+<p>Quelques pas en arri&egrave;re venait la d&eacute;esse de
+la Libert&eacute;. Mais ce n'&eacute;tait pas cette <i>forte femme
+qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges
+de sang</i>, cette femme <i>&agrave; la voix rauque</i>, cette
+furie enfant&eacute;e, dans un moment de d&eacute;lire, par
+l'imagination d'un grand po&euml;te. C'&eacute;tait une belle
+jeune fille, dont les blonds cheveux se d&eacute;roulaient
+avec gr&acirc;ce sur les &eacute;paules. Une tunique
+blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les
+regards de la foule, et cachait son beau corps
+sous les plis d'un manteau bleu. De petits enfants
+semaient des fleurs &agrave; ses pieds, et l'un d'eux
+agitait devant elle une banni&egrave;re, sur laquelle on
+lisait cette devise&nbsp;: <i>Ne me changez pas en licence,
+et vous serez heureux</i>&nbsp;! Apr&egrave;s elle, comme
+pour montrer qu'elle est la source de tout bien
+et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
+couch&eacute;s sur des gerbes de bl&eacute;, conduisaient une
+charrue tra&icirc;n&eacute;e par des boeufs.</p>
+
+<p>Un soleil splendide s'&eacute;tait associ&eacute; &agrave; cette f&ecirc;te
+d'un caract&egrave;re antique. Les fleurs s'&eacute;panouissaient
+et versaient autour d'elles le tr&eacute;sor de
+leurs parfums&nbsp;; le peuple &eacute;tait joyeux, les enfants
+battaient des mains, et l'on aurait pu croire assister
+&agrave; une des f&ecirc;tes de l'Ath&egrave;nes pa&iuml;enne.</p>
+
+<p>Marguerite et le domestique s'&eacute;taient blottis
+dans l'embrasure d'une porte, et, de l&agrave;, ils
+voyaient d&eacute;filer le cort&eacute;ge, sans &ecirc;tre trop incommod&eacute;s
+par le flot des curieux qui ondoyait
+&agrave; leurs pieds.</p>
+
+<p>Dominique avait fait bon march&eacute; de ses vieilles
+rancunes et regardait tout, en spectateur qui
+ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En
+toute autre circonstance, la jeune fille n'e&ucirc;t pas
+manqu&eacute; de profiter du riche th&egrave;me &agrave; plaisanteries
+qu'aurait pu lui fournir l'&eacute;bahissement de
+l'ennemi jur&eacute; des patriotes. Mais elle &eacute;tait trop
+&eacute;mue elle-m&ecirc;me pour exercer sa verve railleuse
+aux d&eacute;pens du vieillard. L'enthousiasme de la
+foule est si puissant sur les jeunes organisations
+qu'elle se sentait, par moments, sur le
+point de chanter avec elle les refrains passionn&eacute;s
+de la <i>Marseillaise</i>&nbsp;; et lorsque la d&eacute;esse de la
+Libert&eacute; vint &agrave; passer, elle battit des mains et ne
+put retenir un cri d'admiration.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La belle jeune fille&nbsp;! dit-elle en montrant
+la d&eacute;esse au vieux domestique.</p>
+
+<p>Tout enti&egrave;re &agrave; ce qu'elle voyait, Marguerite
+ne se doutait pas qu'elle &eacute;tait elle-m&ecirc;me l'objet
+d'une admiration myst&eacute;rieuse. Un homme du
+peuple ne la quittait pas des yeux, et restait
+indiff&eacute;rent au double spectacle que lui offraient
+la foule et le cort&eacute;ge. C'&eacute;tait une t&ecirc;te puissante,
+rehauss&eacute;e encore par les vives couleurs du
+bonnet phrygien, qui lui donnait quelque ressemblance
+avec le type populaire de Masaniello.
+Comme le p&ecirc;cheur napolitain, le jeune homme
+paraissait poursuivre un r&ecirc;ve aim&eacute;&nbsp;; ses yeux
+plongeaient dans le regard limpide de Marguerite
+comme dans l'azur de la mer. Tout &agrave; coup
+on le vit se redresser brusquement, comme un
+homme r&eacute;veill&eacute; en sursaut, s'&eacute;lancer d'un seul
+bond jusqu'aux pieds de la jeune fille, et se ruer
+sur un des spectateurs qui venait de ramasser
+un bijou dans la poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y a des aristocrates ici&nbsp;! s'&eacute;cria cet
+homme, en montrant &agrave; la foule une petite croix
+orn&eacute;e de brillants qui scintillaient au soleil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu en as menti&nbsp;! r&eacute;pliqua le myst&eacute;rieux
+adorateur de Marguerite, en prenant l'homme
+&agrave; la gorge et en lui arrachant le bijou.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cette croix est &agrave; moi, dit timidement la
+jeune fille.</p>
+
+<p>En parlant de la sorte, elle tendait la main
+pour s'en emparer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Taisez-vous&nbsp;! lui dit &agrave; voix basse son protecteur
+inconnu. Voulez-vous donc vous perdre&nbsp;?...
+Sauvez-vous&nbsp;! Il en est temps encore&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a raison, dit Dominique.</p>
+
+<p>Puis il ajouta avec intention, mais de mani&egrave;re
+&agrave; n'&ecirc;tre entendu que du jeune homme&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sauvons-nous, ma fille&nbsp;! viens, mon enfant&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au nom du ciel, partez vite&nbsp;! leur dit encore
+l'homme du peuple.</p>
+
+<p>Le vieux domestique entra&icirc;na la jeune fille.
+Gr&acirc;ce au tumulte que cette sc&egrave;ne avait occasionn&eacute;,
+ils purent dispara&icirc;tre sans attirer l'attention
+de leurs voisins.</p>
+
+<p>Cependant le patriote, humili&eacute; de sa chute,
+s'&eacute;tait relev&eacute;, l'oeil mena&ccedil;ant et l'injure &agrave; la
+bouche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort aux aristocrates&nbsp;! dit-il.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A la lanterne&nbsp;! &agrave; la lanterne&nbsp;! s'&eacute;cria la
+foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'avez donc pas assez de soleil comme
+&ccedil;a&nbsp;? dit le sauveur de Marguerite en regardant
+la multitude avec un sourire ironique. Essayez
+de me hisser &agrave; la place de vos r&eacute;verb&egrave;res&nbsp;!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il se rejeta en arri&egrave;re, par
+un brusque mouvement, et fit face &agrave; ses adversaires.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est brave&nbsp;! s'&eacute;cria-t-on dans la foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est un aristocrate&nbsp;! dit une voix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi porte-t-il une croix sur lui&nbsp;? demanda
+l'homme du peuple qui s'&eacute;tait vu terrasser.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parce que cela me pla&icirc;t&nbsp;! r&eacute;pondit le jeune
+homme, en se croisant les bras sur la poitrine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est d&eacute;fendu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D&eacute;fendu&nbsp;?... Vous &ecirc;tes plaisants, sur mon
+honneur&nbsp;! r&eacute;pliqua l'accus&eacute;. Vous promenez dans
+vos rues la d&eacute;esse de la Libert&eacute;, et je n'aurais
+pas le droit d'agir comme bon me semble&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a raison, dirent plusieurs assistants.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit
+l'homme du peuple. A la lanterne, l'aristocrate&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! &agrave; la lanterne&nbsp;!</p>
+
+<p>Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait
+devant le jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pensez-vous m'intimider&nbsp;? dit-il en s'appuyant
+prudemment contre le mur d'une maison,
+pour n'&ecirc;tre pas entour&eacute;.</p>
+
+<p>Mais sa noble attitude ne pouvait ma&icirc;triser
+longtemps les mauvais instincts de la foule. Les
+sabres, les piques, les ba&iuml;onnettes s'abaiss&egrave;rent,
+et la muraille de fer s'avan&ccedil;a lentement contre
+le g&eacute;n&eacute;reux d&eacute;fenseur de Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort &agrave; l'aristocrate&nbsp;! s'&eacute;cria le peuple en
+d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Le demi-cercle se r&eacute;tr&eacute;cissait toujours et la
+pointe des piques touchait la poitrine du jeune
+homme. Tout &agrave; coup une voix de tonnerre se fit
+entendre. Un homme, &agrave; puissante stature, fendit
+la foule en distribuant, de droite et de gauche,
+une gr&ecirc;le de coups de poing, et vint se placer
+r&eacute;sol&ucirc;ment devant la victime qu'on allait sacrifier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ecirc;tres stupides&nbsp;! dit-il avec un geste de col&egrave;re,
+en s'adressant aux agresseurs. Quelle belle
+besogne vous alliez faire l&agrave;&nbsp;!... &Eacute;gorger le plus
+pur des patriotes&nbsp;! Barbare, mon ami, un des
+d&eacute;fenseurs de Thionville&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un d&eacute;fenseur de Thionville&nbsp;! murmura la
+foule, avec un &eacute;tonnement m&ecirc;l&eacute; d'admiration.</p>
+
+<p>Les agresseurs les plus rapproch&eacute;s de Barbare,
+rougissant de l'&eacute;normit&eacute; du crime qu'ils
+avaient &eacute;t&eacute; sur le point de commettre, baiss&egrave;rent
+la t&ecirc;te avec une sorte de confusion. Cependant
+l'homme du peuple, que Barbare avait renvers&eacute;
+&agrave; ses pieds, n'avait pas encore renonc&eacute; &agrave; l'espoir
+de se venger sur le lieu m&ecirc;me t&eacute;moin de
+son humiliation. Il &ocirc;ta respectueusement son
+bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau
+venu&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance
+dans celui qui pr&eacute;side notre club. Mais
+tu ne connais pas bien celui que tu d&eacute;fends.
+C'est un aristocrate. Il porte une croix sur sa
+poitrine&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce vrai&nbsp;? demanda le pr&eacute;sident de la
+Soci&eacute;t&eacute; populaire, en se tournant du c&ocirc;t&eacute; de
+Barbare.</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, le jeune homme prit la
+petite croix qu'il avait d&eacute;j&agrave; suspendue &agrave; son cou
+et la montra au peuple.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est stupide ce que tu fais l&agrave;&nbsp;! lui dit le
+pr&eacute;sident du club &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! r&eacute;pliqua le jeune homme, de mani&egrave;re
+&agrave; &ecirc;tre entendu de tous ceux qui l'entouraient.
+Tant que vous laisserez les croix au haut des
+tours du temple de la Raison, je me croirai autoris&eacute;
+&agrave; porter le m&ecirc;me signe sur ma poitrine.</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, il suspendit la
+petite croix &agrave; son cou.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il parle bien&nbsp;! cria la foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est un bon patriote&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vaut mieux que nous&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A la cath&eacute;drale&nbsp;! &agrave; la cath&eacute;drale&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Arrachons les croix&nbsp;!</p>
+
+<p>Et d&eacute;j&agrave; le peuple se pr&eacute;parait &agrave; ex&eacute;cuter sa
+menace.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Attendez&nbsp;! mes enfants, s'&eacute;cria le pr&eacute;sident
+de la Soci&eacute;t&eacute; populaire. Ne faites rien sans l'assentiment
+du club. Pour le moment, ne songez
+qu'&agrave; vous amuser. Retournez &agrave; la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est juste&nbsp;! Rattrapons le cort&eacute;ge&nbsp;! s'&eacute;cria
+la foule.</p>
+
+<p>Et non moins prompte &agrave; agir qu'&agrave; changer
+de r&eacute;solution, elle eut bient&ocirc;t abandonn&eacute; le lieu
+qu'elle avait failli ensanglanter.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_II"></a><h2>II</h2>
+
+<h2>Le Club.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, la rue se trouva
+compl&eacute;tement d&eacute;serte. On n'entendait plus que
+le bruit lointain de la f&ecirc;te et le vague murmure
+de la foule. Barbare rompit le silence, et, prenant
+les mains de son compagnon qu'il serra
+avec une sombre &eacute;nergie&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen pr&eacute;sident, dit-il, tu m'as sauv&eacute; la
+vie&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne parlons pas de cela&nbsp;! r&eacute;pondit le colosse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si fait&nbsp;! je veux t'en remercier et je ne
+souhaite rien tant que d'avoir l'occasion de te
+prouver ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon
+devoir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est bien&nbsp;! nous sommes gens de coeur et
+nous nous comprenons&nbsp;!... &Eacute;coute... j'ai encore
+un service &agrave; te demander.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes seuls. Personne ne peut nous
+voir. Laisse-moi partir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et la f&ecirc;te&nbsp;? dit le patriote.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en ai vu assez comme cela.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit le pr&eacute;sident du club en souriant...
+Je devine&nbsp;!... Un rendez-vous d'amour&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit Barbare en rougissant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Va, mon gar&ccedil;on, reprit le patriote avec
+bont&eacute;. La R&eacute;publique ne d&eacute;fend pas d'aimer&nbsp;;
+elle t'excuse par ma bouche&nbsp;; mais n'oublie pas
+d'assister, ce soir, &agrave; la s&eacute;ance du club.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci et adieu&nbsp;! dit Barbare en donnant
+une derni&egrave;re poign&eacute;e de main &agrave; son lib&eacute;rateur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Adieu, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>Et le brave homme, apr&egrave;s s'&ecirc;tre amus&eacute; &agrave; regarder
+son prot&eacute;g&eacute; qui courait &agrave; toutes jambes,
+s'empressa de rejoindre le cort&eacute;ge.</p>
+
+<p>Barbare n'avait pas oubli&eacute; dans quelle direction
+le vieillard et la jeune fille avaient pris la
+fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de
+rues tortueuses et courut tant et si bien, qu'en
+arrivant aux derni&egrave;res maisons de la ville, il
+aper&ccedil;ut sur la grand'route, &agrave; une port&eacute;e de fusil
+environ, Dominique et Marguerite qui s'&eacute;taient
+arr&ecirc;t&eacute;s pour reprendre haleine. Il cria de toutes
+ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais
+cette bruyante manifestation eut un r&eacute;sultat diam&eacute;tralement
+oppos&eacute; &agrave; celui qu'il en esp&eacute;rait.
+A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre,
+les fugitifs furent saisis d'une v&eacute;ritable
+panique et la peur leur rendit des jambes. Barbare
+eut beau presser le pas, gesticuler, crier&nbsp;;
+il ne put arr&ecirc;ter le vieillard et sa jolie compagne.
+Il les vit s'approcher de la petite maison
+isol&eacute;e et dispara&icirc;tre derri&egrave;re la porte, qui se referma
+avec fracas.</p>
+
+<p>Le jeune homme se sentit des larmes dans les
+yeux. Il s'approcha de la porte qu'il essaya de
+pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
+en la jetant avec violence, l'auraient laiss&eacute;e
+entr'ouverte. Mais elle r&eacute;sista &agrave; tous ses efforts.
+Il se colla l'oeil contre la serrure et n'aper&ccedil;ut
+qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de
+la sonnette ou le marteau de la porte. Rien&nbsp;! Il
+frappa contre les planches sonores et pr&ecirc;ta l'oreille.
+Pas le moindre bruit&nbsp;! Il recula de quelques
+pas, pour voir toute la fa&ccedil;ade de la maison.
+Peut-&ecirc;tre d&eacute;couvrirait-il une figure curieuse,
+une main derri&egrave;re un rideau&nbsp;? H&eacute;las&nbsp;! le soleil
+lui-m&ecirc;me ne visitait plus cette triste demeure.
+Et les fen&ecirc;tres&nbsp;; ces yeux de la maison, s'&eacute;taient
+voil&eacute;es sous leurs contrevents, comme l'oeil sous
+la paupi&egrave;re.</p>
+
+<p>Barbare &eacute;prouva un affreux serrement de
+coeur. Il e&ucirc;t donn&eacute; sa vie, en cet instant, pour
+revoir ce frais visage, cette charmante apparition
+dont il &eacute;tait encore &eacute;bloui. Elle &eacute;tait l&agrave;,
+pourtant, &agrave; deux pas de lui, derri&egrave;re cette muraille&nbsp;!...
+Comme la m&egrave;re qui r&ocirc;de, le soir, devant
+la prison o&ugrave; g&eacute;mit son enfant, et qui se
+demande si quelque barreau de fer ne lui livrera
+pas un passage, le jeune homme ne pouvait se
+d&eacute;cider &agrave; partir et s'en remettait au hasard,
+cette derni&egrave;re consolation des d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s&nbsp;! Il attendit
+longtemps encore. Mais la patience l'abandonna.
+Se sentant jeune et fort, il se r&eacute;volta &agrave; la
+pens&eacute;e que quelques planches, &agrave; peine jointes,
+lui opposaient un obstacle. Il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la
+porte, bien d&eacute;termin&eacute; &agrave; l'&eacute;branler sous un dernier
+effort. Mais il recula bient&ocirc;t en rougissant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'allais-je faire&nbsp;? pensa-t-il. Ce seuil est
+inviolable&nbsp;! Il n'y a l&agrave; ni barreaux, ni soldats
+pour le d&eacute;fendre. Et je ne dois y entrer que par
+la volont&eacute; de celle que j'aime&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors il tira de son sein la petite croix, orn&eacute;e
+de diamants, la baisa avec respect et, l'agitant
+au-dessus de sa t&ecirc;te&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est votre croix&nbsp;! dit-il, votre croix que je
+vous rapporte&nbsp;!</p>
+
+<p>Deux fois il fit le m&ecirc;me geste et poussa le
+m&ecirc;me cri. Mais la maison ne sortit pas de son
+sommeil. Le jeune homme, apr&egrave;s avoir cach&eacute; la
+petite croix sur son coeur, reprit tristement le
+chemin de la ville.</p>
+
+<p>Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait
+d&eacute;j&agrave; les r&eacute;verb&egrave;res, dont les lanternes huileuses
+se balan&ccedil;aient, avec un grincement sinistre, et
+faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la
+nuit entre les noires fa&ccedil;ades des maisons. Les
+bruits de la f&ecirc;te avaient cess&eacute;. Tout &eacute;tait rentr&eacute;
+dans le silence. On n'entendait gu&egrave;re que le pas
+sonore du promeneur attard&eacute; qui regagnait son
+foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
+luttait avec une borne, dans un coin obscur.
+Tout ce qu'il y avait de paisible ou de craintif
+s'&eacute;tait prudemment renferm&eacute; derri&egrave;re une porte
+bien close, et la vie politique ne battait plus
+qu'au coeur m&ecirc;me de la cit&eacute;, dans une des salles
+basses de l'ancien &eacute;v&ecirc;ch&eacute;. C'&eacute;tait l&agrave; que se donnaient
+rendez-vous les plus purs et les plus ardents
+patriotes de la ville.</p>
+
+<p>Barbare n'avait pas oubli&eacute; la recommandation
+que lui avait faite le pr&eacute;sident de la soci&eacute;t&eacute; populaire.
+Pour rien au monde, il n'aurait voulu
+manquer &agrave; l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs,
+il ne se sentait pas dans une disposition
+d'esprit &agrave; rechercher la solitude. Dans les temps
+de r&eacute;volution, l'amour,&nbsp;&mdash;&nbsp;ce sentiment raffin&eacute;
+qui trouve tant de charmes &agrave; se replier sur lui-m&ecirc;me
+et qui met tant de complaisance &agrave; caresser
+m&ecirc;me la pens&eacute;e d'un revers,&nbsp;&mdash;&nbsp;l'amour
+semble se ressentir de la fi&egrave;vre des passions politiques.
+Il fuit la r&ecirc;verie, il marche, il court
+vers le but et, s'il &eacute;prouve un &eacute;chec, il demande
+&agrave; la vie publique un instant d'oubli et de distraction.
+Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute
+h&acirc;te vers l'ancien &eacute;v&ecirc;ch&eacute;.</p>
+
+<p>Son entr&eacute;e dans la salle du club fut un vrai
+triomphe.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vive Barbare&nbsp;! cria la foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit le jeune homme en promenant autour
+de lui un regard ironique, il para&icirc;t qu'on
+n'a plus envie de me hisser &agrave; la lanterne. Le moment
+serait pourtant mieux choisi que tant&ocirc;t.
+Car vous &ecirc;tes bien mal &eacute;clair&eacute;s&nbsp;!</p>
+
+<p>Un &eacute;clat de rire g&eacute;n&eacute;ral accueillit cette saillie,
+et chacun montra en plaisantant &agrave; son voisin les
+deux chandelles qui fumaient tristement au pied
+de l'estrade o&ugrave; montaient les orateurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen Barbare, r&eacute;pondit une voix &eacute;nergique,
+si la R&eacute;publique n'a pas le moyen de se
+payer des flambeaux, elle compte sur la bonne
+volont&eacute; des patriotes. Nos fils, qui sont &agrave; la
+fronti&egrave;re, n'ont pas de souliers pour marcher &agrave;
+l'ennemi&nbsp;; nous n'avons pas le droit d'&ecirc;tre difficiles,
+et nous saurons d&eacute;fendre les int&eacute;r&ecirc;ts de
+la patrie avec les seules lumi&egrave;res de notre raison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bien r&eacute;pondu&nbsp;! dit la foule.</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit&nbsp;; car il venait de
+reconna&icirc;tre la voix de l'homme auquel il devait
+la vie. Il fendit les rangs serr&eacute;s des auditeurs
+et s'approcha respectueusement du magistrat
+populaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen pr&eacute;sident, dit-il, je n'ai pas eu l'intention
+d'offenser la majest&eacute; de la R&eacute;publique.
+J'ai d&eacute;j&agrave; vers&eacute; mon sang pour elle et je suis pr&ecirc;t
+&agrave; lui donner une nouvelle preuve de mon d&eacute;vouement.
+Je demande la parole.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te l'accorde, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident d'un
+ton bref.</p>
+
+<p>D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune,
+comme s'il e&ucirc;t mont&eacute; &agrave; l'assaut. Du haut
+de ces mis&eacute;rables tr&eacute;teaux, o&ugrave; l'&eacute;loquence populaire
+agitait tant de questions s&eacute;rieuses ou
+plaisantes, grotesques ou sublimes, le jeune
+homme contempla un instant toutes ces t&ecirc;tes qui
+se balan&ccedil;aient au-dessous de lui, dans un demi-jour.
+C'&eacute;tait un tableau digne des ma&icirc;tres flamands.
+Au premier plan, des ouvriers encore
+arm&eacute;s de leurs instruments de travail, des
+femmes, des enfants, des mendiants avec leurs
+besaces, des r&ocirc;deurs de nuit, chaos &eacute;trange, mer
+de haillons dont chaque flot s'&eacute;clairait d'un
+rouge reflet ou retombait dans les t&eacute;n&egrave;bres, suivant
+que le caprice du vent ravivait ou mena&ccedil;ait
+d'&eacute;teindre la flamme des chandelles&nbsp;; et plus
+loin, au fond de la salle, un p&acirc;le rayon de la
+lune, glissant &agrave; travers les vitraux d'une fen&ecirc;tre
+et venant entourer d'une douce lumi&egrave;re les cheveux
+blancs des fr&egrave;res de la Soci&eacute;t&eacute; populaire.</p>
+
+<p>Une rumeur sourde s'&eacute;leva de tous les coins
+de la salle, lorsqu'on vit le jeune homme escalader
+les degr&eacute;s de l'estrade. Mais, peu &agrave; peu le
+bruit cessa pour faire place au silence de l'attente.
+Barbare se pencha sur le bord de la balustrade,
+et, s'adressant &agrave; la foule&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous
+avez d&eacute;j&agrave; devin&eacute; sans doute le sujet de ma motion.
+Je demande que la municipalit&eacute; tienne une
+r&eacute;compense toute pr&ecirc;te pour celui qui aura le
+courage de monter aux tours de la cath&eacute;drale
+et d'en enlever les croix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bravo&nbsp;! bravo&nbsp;! vive Barbare&nbsp;! cria la foule.</p>
+
+<p>Barbare descendit pr&eacute;cipitamment au milieu
+des acclamations, et se dirigea vers la porte de
+la salle basse. Au moment o&ugrave; il allait en franchir
+le seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa
+une telle surprise qu'il s'arr&ecirc;ta sur-le-champ et
+se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient
+pas tromp&eacute;. Il regarda du c&ocirc;t&eacute; de la tribune et
+reconnut l'homme du peuple qu'il avait terrass&eacute;,
+le matin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyens, disait cet homme, on conspire
+dans la ville contre la R&eacute;publique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui &ccedil;a&nbsp;? demanda la foule avec des cris furieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a
+des aristocrates...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; donc&nbsp;? reprit encore la foule, dont la
+col&egrave;re augmentait en raison de son impatience.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A la sortie de la ville, dans une petite maison
+isol&eacute;e, &agrave; peu de distance de la rivi&egrave;re.</p>
+
+<p>Barbare sentit un frisson passer dans tous ses
+membres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans la <i>Vall&eacute;e aux Pr&eacute;s</i>&nbsp;? demanda la
+foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit l'orateur. Les contrevents de
+la maison sont ferm&eacute;s nuit et jour. Aucun bruit&nbsp;!
+jamais de lumi&egrave;re&nbsp;! apparences suspectes. A coup
+s&ucirc;r, ce sont des royalistes&nbsp;; et l'on devrait charger
+un citoyen, bien connu pour son patriotisme,
+de s'introduire dans l'int&eacute;rieur de cette
+maison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mort aux aristocrates&nbsp;! s'&eacute;cri&egrave;rent les plus
+ardents des patriotes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;las&nbsp;! pensa Barbare, cette jeune fille et
+son p&egrave;re sont perdus, si je n'interviens&nbsp;!</p>
+
+<p>Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient
+et le sang lui affluait au coeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! Pas de faiblesse&nbsp;! se dit-il en essayant
+de vaincre son &eacute;motion. Du courage&nbsp;! de
+l'audace&nbsp;! je la sauverai encore une fois&nbsp;!</p>
+
+<p>Puis, l'oeil &eacute;tincelant et l'air r&eacute;solu, il passa
+de nouveau &agrave; travers la foule et s'approcha de
+la tribune.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen, dit-il &agrave; l'orateur, en le regardant
+en face, es-tu s&ucirc;r de ce que tu avances&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi&nbsp;?... Moi&nbsp;? balbutia l'homme du peuple,
+que l'air mena&ccedil;ant de son interlocuteur troubla
+profond&eacute;ment... Je n'ai que des soup&ccedil;ons... et,
+d'ailleurs, je n'habite pas le quartier o&ugrave; se trouve
+la maison suspecte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! moi, je suis aux premi&egrave;res places
+pour surveiller les gens que tu accuses si l&eacute;g&egrave;rement.
+Je m'engage &agrave; p&eacute;n&eacute;trer dans l'int&eacute;rieur
+de la maison, et, dans deux jours, au plus tard,
+je dirai &agrave; tous les bons patriotes qui m'entourent
+s'il y a vraiment lieu de s'inqui&eacute;ter.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vive Barbare&nbsp;! cria l'assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comptez sur moi, dit le jeune homme en
+remerciant du geste tous les auditeurs. Je me
+montrerai digne de votre confiance.</p>
+
+<p>A ces mots, il se pencha vers le pr&eacute;sident de
+la Soci&eacute;t&eacute; populaire, qui lui tendait la main, et
+sortit du club au milieu des applaudissements.
+A peine arriv&eacute; dans la rue, il tira de son sein la
+petite croix de Marguerite et la baisa avec amour,
+en s'&eacute;criant par deux fois&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je la sauverai&nbsp;!... Je la sauverai&nbsp;!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_III"></a><h2>III</h2>
+
+<h2>Le Proscrit.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Le lendemain, vers neuf heures du soir, un
+homme, envelopp&eacute; dans un long manteau, se
+promenait devant la fa&ccedil;ade int&eacute;rieure de la maison
+qu'on avait signal&eacute;e la veille &agrave; la d&eacute;fiance
+du club. A la mani&egrave;re dont cet homme marchait
+dans les all&eacute;es du jardin, tant&ocirc;t s'avan&ccedil;ant d'un
+pas rapide, tant&ocirc;t s'arr&ecirc;tant et levant la t&ecirc;te
+pour contempler le ciel, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile de se
+former une opinion vraisemblable sur ses habitudes
+et sur son caract&egrave;re. Cela ne pouvait &ecirc;tre
+qu'un amant, qu'un fou, ou un po&euml;te. Lorsqu'il
+regardait le ciel, son oeil semblait se baigner
+avec d&eacute;lices dans cette mer &eacute;toil&eacute;e.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e &eacute;tait belle d'ailleurs et invitait &agrave; la
+r&ecirc;verie. Les fleurs, avant de s'endormir, avaient
+laiss&eacute; dans l'air de douces &eacute;manations. Un vent
+frais courait &agrave; travers les peupliers d'Italie qui
+sortaient, comme de grands fant&ocirc;mes, du milieu
+de la haie qui s&eacute;parait le jardin des prairies
+voisines. Ces g&eacute;ants de verdure frissonnaient
+sous le souffle a&eacute;rien et ressemblaient, avec leurs
+branches rapproch&eacute;es du tronc, &agrave; un homme
+qui s'enveloppe dans les plis de son manteau
+pour se pr&eacute;server de l'air malsain du soir.</p>
+
+<p>Le promeneur s'arr&ecirc;ta au milieu d'une all&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! dit-il en laissant tomber ses
+bras avec d&eacute;couragement, la nature ne semble-t-elle
+pas rire de nos passions&nbsp;? Quel calme&nbsp;! Pas
+un nuage&nbsp;! Des &eacute;toiles, des mondes en feu&nbsp;; rien
+de chang&eacute; au ciel, tandis que des hommes, n&eacute;s
+pour s'aimer, s'&eacute;gorgent comme des b&ecirc;tes sauvages&nbsp;!
+Moi-m&ecirc;me, moi, ministre d'une religion
+de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma t&ecirc;te
+est mise &agrave; prix&nbsp;! Des milliers d'hommes sont
+proscrits ou pers&eacute;cut&eacute;s, et Dieu ne parle pas&nbsp;!
+Il ne commande pas aux &eacute;l&eacute;ments d'annoncer
+sa vengeance, pour nous prouver au moins qu'il
+ne voit pas sans col&egrave;re le spectacle de tant d'iniquit&eacute;s.
+La maison garde encore quelques traces
+des h&ocirc;tes qui ont v&eacute;cu sous son toit&nbsp;; et la terre
+ne s'inqui&egrave;te pas de l'homme qui l'habite&nbsp;! Et la
+nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanit&eacute;
+souffre et pleure&nbsp;! La Providence ne serait-elle
+qu'un mot&nbsp;?</p>
+
+<p>Le proscrit s'&eacute;tait remis machinalement en
+marche, et le hasard de la promenade l'avait
+conduit dans une petite all&eacute;e qu'un mur, de peu
+d'&eacute;l&eacute;vation et qui tombait en ruine, s&eacute;parait
+de la grand'route. Tout &agrave; coup le pr&ecirc;tre recula
+de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.</p>
+
+<p>Un homme, qui venait d'escalader le mur,
+tomba presque &agrave; ses pieds, au milieu de l'all&eacute;e.
+Le visiteur nocturne ne fut gu&egrave;re moins effray&eacute;
+que celui dont il avait interrompu si brusquement
+la r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rassurez-vous, citoyen, dit-il &agrave; voix basse
+au jeune pr&ecirc;tre, et gardez-vous bien de jeter
+l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni &agrave;
+votre bourse, ni &agrave; votre vie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez pourtant, monsieur, une mani&egrave;re
+de vous pr&eacute;senter...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui peut donner de moi la plus f&acirc;cheuse
+id&eacute;e, reprit le voleur pr&eacute;sum&eacute; en achevant la
+pens&eacute;e de son interlocuteur. Les apparences
+sont contre moi, je le sais&nbsp;; et cependant je ne
+me suis introduit chez vous que dans l'intention
+de vous &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous en suis reconnaissant&nbsp;! r&eacute;pliqua le
+proscrit avec une froide ironie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On m'avait charg&eacute; de vous espionner...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous faites-l&agrave; un joli m&eacute;tier, monsieur&nbsp;!
+interrompit le pr&ecirc;tre, en ramenant avec soin
+autour de lui les plis de son manteau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez bien que c'est par patriotisme...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse
+devin&eacute;&nbsp;! interrompit encore le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez tort de me persifler, citoyen,
+r&eacute;pliqua l'homme du peuple avec un accent
+ferme et digne, qui parut impressionner son
+interlocuteur, car il l'&eacute;couta cette fois avec un
+religieux silence. Je vous rends un vrai service,
+et si la Soci&eacute;t&eacute; populaire e&ucirc;t confi&eacute; &agrave; tout autre
+que moi la mission que je remplis en ce moment,
+vous n'auriez peut-&ecirc;tre pas eu lieu de vous en
+r&eacute;jouir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, enfin, que veut-on&nbsp;? demanda le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On vous soup&ccedil;onne d'avoir des relations
+avec Pitt.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit
+en souriant.</p>
+
+<p>A ce moment la lune sortit d'un nuage et
+&eacute;claira vivement le visage du pr&ecirc;tre. Barbare&nbsp;&mdash;&nbsp;le
+lecteur l'a d&eacute;j&agrave; reconnu&nbsp;&mdash;&nbsp;ne put se d&eacute;fendre
+d'un &eacute;trange sentiment d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! citoyen, dit-il d'une voix &eacute;mue, vous
+&ecirc;tes jeune&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit le pr&ecirc;tre. Mais qu'y a-t-il l&agrave;
+d'&eacute;tonnant&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que, pour &ecirc;tre pers&eacute;cut&eacute; &agrave; votre &acirc;ge...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La R&eacute;publique s'est bien d&eacute;fi&eacute;e des enfants&nbsp;!
+dit le proscrit avec m&eacute;lancolie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes donc oblig&eacute; de vous cacher&nbsp;? demanda
+Barbare.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; mon interrogatoire qui commence&nbsp;!
+dit le pr&ecirc;tre avec amertume. Tenez, monsieur,
+si la R&eacute;publique a besoin d'une nouvelle victime,
+je ferai volontiers le sacrifice de ma vie.
+Mais, au nom du ciel, sauvez les personnes qui
+habitent cette maison&nbsp;! Elles me sont ch&egrave;res, et
+c'est une pri&egrave;re que je vous fais du fond du
+coeur&nbsp;! Vous parliez de ma jeunesse&nbsp;? Eh bien&nbsp;!
+vous &ecirc;tes aussi &agrave; cet &acirc;ge g&eacute;n&eacute;reux o&ugrave; le pardon
+est doux et le d&eacute;vouement facile. &Eacute;pargnez mes
+amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du sang
+enfin, prenez ma vie&nbsp;! Je me livre &agrave; vous&nbsp;!</p>
+
+<p>Barbare devint horriblement p&acirc;le.</p>
+
+<p>La jalousie s'empara de tout son &ecirc;tre, et un
+frisson lui gla&ccedil;a le coeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous aimez donc bien ce vieillard et cette
+jeune fille&nbsp;? dit-il d'une voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De toute mon &acirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit l'homme du peuple en jetant un regard
+&eacute;tincelant sur celui qu'il regardait d&eacute;j&agrave;
+comme un rival, vous les aimez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comme on aime son p&egrave;re et sa soeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas autrement&nbsp;? demanda encore le patriote.</p>
+
+<p>Le proscrit parut surpris de cette question&nbsp;;
+et, pour la premi&egrave;re fois, il osa regarder en face
+l'homme du peuple qui ne put supporter, sans
+se troubler, ce coup d'oeil p&eacute;n&eacute;trant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous pr&eacute;parez votre r&eacute;ponse&nbsp;? dit Barbare,
+qui s'impatientait de ce long silence et de ce
+p&eacute;nible examen. Vous ne voulez pas m'avouer
+que vous &ecirc;tes l'amant de cette jeune fille&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! fit le pr&ecirc;tre avec un vif sentiment d'indignation,
+je vous jure&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que me fait votre serment&nbsp;? dit Barbare en
+haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous
+force &agrave; ajouter foi &agrave; mes paroles. Il vous faudrait
+une preuve mat&eacute;rielle&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! dit Barbare avec explosion.</p>
+
+<p>Il y eut, dans la mani&egrave;re dont il accentua ce
+simple mot, tant de haine, d'inqui&eacute;tude et de
+jalousie, que sa figure m&ecirc;me sembla s'&eacute;clairer
+du feu int&eacute;rieur qui le consumait. Le pr&ecirc;tre put
+lire dans son coeur et juger de l'&eacute;tat de son &acirc;me,
+comme on voit un ciel d'orage &agrave; la lueur d'un
+&eacute;clair.</p>
+
+<p>Le proscrit mesura aussit&ocirc;t toute l'&eacute;tendue du
+danger qui mena&ccedil;ait le marquis et sa fille. Mais
+il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; pr&ecirc;t au sacrifice.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;coutez&nbsp;! dit-il &agrave; l'homme du peuple. Je
+ne peux pas &ecirc;tre l'amant de cette jeune fille...
+Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lequel&nbsp;? demanda vivement Barbare.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les devoirs de mon minist&egrave;re, r&eacute;pondit le
+proscrit.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il entr'ouvrit son manteau
+et laissa voir les plis de sa soutane.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un pr&ecirc;tre&nbsp;! s'&eacute;cria Barbare avec joie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous le voyez&nbsp;! dit simplement le ministre
+de Dieu. Je vous ai fait le ma&icirc;tre de ma vie.
+Doutez-vous encore de ma parole&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, certes&nbsp;! dit Barbare.</p>
+
+<p>Cependant il baissa la t&ecirc;te et ses traits s'assombrirent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! demanda le proscrit, vous n'&ecirc;tes
+pas encore convaincu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aux termes de la Constitution, dit Barbare,
+les pr&ecirc;tres ont le droit de se marier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvre insens&eacute;&nbsp;! dit le jeune pr&ecirc;tre en souriant
+avec tristesse, si j'avais reconnu l'autorit&eacute;
+de cette loi, est-ce que je serais oblig&eacute; de me
+cacher&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai&nbsp;! je suis fou&nbsp;! s'&eacute;cria joyeusement
+Barbare. Vous &ecirc;tes un noble coeur, citoyen&nbsp;! et
+personne, tant que je vivrai, n'osera troubler
+votre solitude et menacer votre vie. Permettez-moi
+de vous regarder comme un ami&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Volontiers, dit le pr&ecirc;tre en serrant avec
+effusion la main que le jeune homme lui tendait.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette &eacute;treinte cordiale, Barbare se disposa
+&agrave; escalader le mur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit
+le pr&ecirc;tre avec bont&eacute;, et suivez-moi.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il le conduisit vers le fond
+du jardin, et ouvrit une petite porte qui donnait
+sur la campagne.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_IV"></a><h2>IV</h2>
+
+<h2>Une crise domestique.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma
+la porte &agrave; double tour et s'arr&ecirc;ta quelques instants
+comme un homme accabl&eacute; sous le poids de
+p&eacute;nibles pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Puis il doubla le pas, traversa rapidement le
+jardin, entra dans la cour, monta l'escalier et
+frappa &agrave; la porte de M. de Louvigny.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Entrez, dit une voix de jeune fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! pensa l'abb&eacute; avec douleur, mademoiselle
+Marguerite est avec son p&egrave;re.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins il entra chez le marquis. M. de
+Louvigny tenait sa fille sur ses genoux. Tout en
+&eacute;coutant l'innocent bavardage de Marguerite,
+il jonglait avec les boucles soyeuses de ses cheveux,
+qu'il se plaisait &agrave; faire sauter dans sa
+main.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! cher abb&eacute;, dit le marquis avec
+son aimable sourire, est-ce qu'il faut tant de
+pr&eacute;cautions pour entrer chez ses amis&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous croyais au travail et je craignais de
+vous d&eacute;ranger, r&eacute;pondit le jeune pr&ecirc;tre en faisant
+de grands efforts pour cacher son &eacute;motion.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est neuf heures du soir, observa M. de
+Louvigny, et vous n'ignorez pas que c'est &agrave;
+partir de ce moment que je consens &agrave; perdre
+mon temps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est joli ce que vous dites-l&agrave;, mon p&egrave;re&nbsp;!
+s'&eacute;cria Marguerite en quittant les genoux du
+marquis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai dit une sottise&nbsp;? demanda M. de Louvigny
+en remarquant la petite mine boudeuse
+que faisait Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous en fais juge, monsieur l'abb&eacute;, dit
+Marguerite. Tenir sa fille dans ses bras, l'embrasser,
+l'&eacute;couter causer, est-ce l&agrave; perdre son
+temps&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux
+pas &ecirc;tre complice de votre paresse&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, viens ici.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! je vous laisse travailler.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je t'en prie&nbsp;! dit M. de Louvigny d'une voix
+caressante.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne me tentez pas&nbsp;! reprit la jeune fille, qui
+ne demandait qu'&agrave; r&eacute;pondre aux instances paternelles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te tiens cette fois&nbsp;! s'&eacute;cria joyeusement
+le vieillard en saisissant la jeune fille par le bas
+de sa robe. Viens m'embrasser.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit
+Marguerite en d&eacute;tournant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te rends la libert&eacute;, r&eacute;pliqua le marquis
+en l&acirc;chant le bas de la robe et en ouvrant les
+bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et voil&agrave; l'usage que j'en fais, dit Marguerite
+en sautant au cou de son p&egrave;re. Je tiens ma
+vengeance, et je vais vous faire perdre toute
+votre soir&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>Le pr&ecirc;tre avait contempl&eacute; cette sc&egrave;ne avec
+tristesse. Il pleurait sur cette joie qu'il savait
+devoir se changer en deuil, sur cette &eacute;troite
+communion de deux &acirc;mes qu'on allait s&eacute;parer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! l'abb&eacute;, vous ne parlez pas&nbsp;? dit
+M. de Louvigny. Approchez donc. Vous avez
+l'air de nous bouder&nbsp;!</p>
+
+<p>L'abb&eacute; s'avan&ccedil;a vers le marquis et serra avec
+&eacute;motion la main qu'il lui pr&eacute;sentait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'&ecirc;tes pas d&eacute;plac&eacute; dans cette chambre,
+ajouta le marquis. Celui qui a assist&eacute; mon fils
+&agrave; ses derniers moments est, &agrave; mes yeux, comme
+son rempla&ccedil;ant dans la famille. Si j'avais encore
+ma fortune et mes dignit&eacute;s, vous seriez de toutes
+nos f&ecirc;tes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle
+est tout mon tr&eacute;sor, tous mes honneurs, toute
+ma joie&nbsp;! Partagez la seule richesse qu'on m'ait
+laiss&eacute;e, en vous m&ecirc;lant &agrave; nos entretiens et en
+voyant comme nous nous aimons&nbsp;!... Quoi&nbsp;! vous
+pleurez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour cela non, monsieur le marquis, r&eacute;pondit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne vous en d&eacute;fendez pas, poursuivit M. de
+Louvigny. Ce que je vous dis l&agrave; n'est pas gai
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce n'est pas l&agrave; ce qui fait pleurer monsieur
+l'abb&eacute;, interrompit Marguerite, qui depuis un
+instant observait les efforts que faisait le pr&ecirc;tre
+pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abb&eacute; nous
+cache quelque malheur&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mademoiselle Marguerite se trompe&nbsp;! dit
+le pr&ecirc;tre en se troublant de plus en plus.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma fille a raison, au contraire, r&eacute;pliqua le
+marquis en faisant lever Marguerite.</p>
+
+<p>Il se leva &agrave; son tour et saisit vivement la main
+de l'abb&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre &eacute;motion m'effraie, lui dit-il &agrave; voix
+basse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous assure, dit le pr&ecirc;tre en se d&eacute;fendant...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre main est glac&eacute;e&nbsp;! continua le vieillard
+en se penchant &agrave; l'oreille de l'abb&eacute;... Je
+comprends&nbsp;! vous n'osez pas parler devant ma
+fille.</p>
+
+<p>Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime
+inqui&eacute;tante. Lorsque son p&egrave;re se retourna
+de son c&ocirc;t&eacute;, ce ne fut pas sans un vif
+&eacute;tonnement qu'elle aper&ccedil;ut le gai sourire qui
+s'&eacute;panouissait sur les l&egrave;vres du vieillard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'abb&eacute; est un poltron, ma ch&egrave;re Marguerite,
+dit M. de Louvigny. Rassure-toi. Ce n'est
+rien... Quelques affaires d'int&eacute;r&ecirc;ts... une nouvelle
+pauvret&eacute; qui vient se greffer sur l'ancienne&nbsp;!
+Nous allons avoir quelques comptes &agrave;
+r&eacute;gler... Tu serais bien aimable d'aller demander
+&agrave; Dominique le registre o&ugrave; il note ses d&eacute;penses.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y vais, mon p&egrave;re, dit Marguerite.</p>
+
+<p>Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis,
+mit un doigt sur sa bouche et fit un signe
+de t&ecirc;te que le vieillard n'eut pas de peine &agrave; traduire
+ainsi&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ob&eacute;is, mais je n'ignore pas qu'on me
+trompe&nbsp;!</p>
+
+<p>Le marquis ferma lui-m&ecirc;me la porte de la
+chambre. Lorsqu'il se trouva seul en face de
+l'abb&eacute;, tout son calme sembla l'abandonner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parlez maintenant&nbsp;! dit-il d'une voix &eacute;mue.
+Qu'y a-t-il&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'est introduit ce soir dans le jardin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un maraudeur&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un espion envoy&eacute; par le Club.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes donc d&eacute;couverts&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas encore. Mais on croit que nous sommes
+des agents de Pitt.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant,
+rassurez-vous, cher abb&eacute;&nbsp;; nous en serons
+quittes pour la peur. Je me charge de rassurer
+ces messieurs de la Soci&eacute;t&eacute; populaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est toujours un danger de para&icirc;tre devant
+eux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute. Toutefois, personne ne nous
+conna&icirc;t ici. Nous n'avons rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'homme du peuple que le Club a envoy&eacute;,
+ce soir, en &eacute;claireur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il nous en veut donc beaucoup&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au contraire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est bien dispos&eacute; pour nous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Trop bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma foi&nbsp;! dit le marquis en badinant, voil&agrave;
+le premier r&eacute;publicain qui nous ait montr&eacute; de
+la bienveillance&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et ce sera peut-&ecirc;tre celui qui vous aura
+fait le plus de mal&nbsp;! dit l'abb&eacute; d'un air sombre.</p>
+
+<p>Le marquis devint s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Expliquez-vous, dit-il avec gravit&eacute;. Il y a
+dans vos propos une incoh&eacute;rence qui ne peut
+se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de
+haine contre moi, pourquoi songerait-il &agrave; me
+nuire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous nuira sans le savoir, r&eacute;pondit l'abb&eacute;.
+Car il faut tout craindre des amoureux&nbsp;; et cet
+homme aime mademoiselle Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma fille&nbsp;! s'&eacute;cria le marquis avec une expression
+de surprise et de col&egrave;re, que le pinceau
+serait seul capable de rendre et de fixer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, reprit l'abb&eacute;, cet homme aime s&eacute;rieusement
+votre fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort
+jamais&nbsp;; elle ne se montre jamais aux fen&ecirc;tres.
+Comment cet homme a-t-il pu la voir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne
+vous dis que l'exacte v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous a donc ouvert son coeur&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A peu pr&egrave;s. Je peux m&ecirc;me vous assurer
+qu'il est jaloux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors il faut fuir&nbsp;! dit le marquis avec &eacute;clat.
+Il faut passer en Angleterre.</p>
+
+<p>Puis, se promenant avec agitation dans la
+chambre&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, dit-il, qui me croyais si bien en s&ucirc;ret&eacute;
+dans cette petite ville&nbsp;!</p>
+
+<p>A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite
+entra avec le vieux domestique, qui tenait sous
+son bras le grand livre de d&eacute;pense.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes amis, dit le marquis aux nouveaux
+venus, nous allons partir cette nuit m&ecirc;me. Que
+chacun pr&eacute;pare ses malles. Demain nous faisons
+voile pour l'Angleterre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit Marguerite en sautant au cou de
+son p&egrave;re, je savais bien que vous me cachiez la
+v&eacute;rit&eacute;. Un danger vous menace&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut bien te l'avouer, r&eacute;pondit M. de Louvigny&nbsp;:
+nous sommes d&eacute;nonc&eacute;s.</p>
+
+<p>Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait
+att&eacute;r&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons&nbsp;! Dominique, ajouta-t-il, il doit te
+rester encore quelque argent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;las&nbsp;! dit le vieux serviteur, nous avons
+tout d&eacute;pens&eacute; le jour de la f&ecirc;te de mademoiselle.
+Monsieur le marquis peut v&eacute;rifier les comptes.
+Voici le registre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est inutile, r&eacute;pondit M. de Louvigny en
+repoussant le livre que lui pr&eacute;sentait le domestique.
+Je m'en rapporte bien &agrave; toi. C'est un espoir
+de moins... Voil&agrave; tout&nbsp;!</p>
+
+<p>Sans une parole de reproches, sans un geste
+d'impatience, sans un mouvement de d&eacute;pit, le
+marquis s'approcha avec calme de son secr&eacute;taire,
+dont il ouvrit les tiroirs les uns apr&egrave;s les
+autres.</p>
+
+<p>L'abb&eacute;, Marguerite et le domestique l'observaient
+en silence.</p>
+
+<p>Le marquis fouillait scrupuleusement dans
+tous les coins de chaque tiroir et comptait son
+argent au fur et &agrave; mesure. Lorsqu'il fut au bout
+de son travail, il laissa tomber sa t&ecirc;te dans ses
+mains et demeura immobile. Marguerite courut
+aupr&egrave;s de lui et &eacute;carta doucement ses mains,
+qu'il tenait serr&eacute;es contre son visage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! dit-elle avec un cri douloureux, vous
+pleurez, mon p&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>Le marquis ne r&eacute;pondit rien. Il compta de
+nouveau son argent, le r&eacute;unit en pile, et, le montrant
+&agrave; l'abb&eacute; et au vieux domestique&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes amis, dit-il d'une voix &eacute;mue, voici
+toute notre fortune... Quarante &eacute;cus&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est assez pour vous sauver&nbsp;! lui dit Marguerite
+en l'enla&ccedil;ant dans ses bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et toi, mon enfant&nbsp;? dit le vieillard en fondant
+en larmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi&nbsp;? fit Marguerite. Je ne peux pas porter
+ombrage &agrave; la R&eacute;publique. Je resterai avec le
+bon Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! c'est &agrave; toi de partir, reprit le marquis.
+Nous sommes habitu&eacute;s au danger, nous
+autres hommes.</p>
+
+<p>Et se tournant, les mains jointes, vers les
+deux t&eacute;moins de cette sc&egrave;ne&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-ce pas, l'abb&eacute;&nbsp;? dit-il&nbsp;; n'est-ce pas,
+Dominique&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, nous resterons avec vous, r&eacute;pondirent
+le jeune pr&ecirc;tre et Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et moi aussi&nbsp;! dit Marguerite avec fermet&eacute;&nbsp;;
+car je ne me s&eacute;parerai jamais de mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras
+du marquis, et il se fit dans la chambre un si
+grand silence qu'on n'entendait gu&egrave;re que le
+bruit des sanglots que chacun cherchait &agrave;
+&eacute;touffer.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup le vieux Dominique sortit de son
+immobilit&eacute;. Il s'essuya les yeux du revers de la
+main et s'approcha respectueusement du fauteuil
+du marquis. Son front avait quelque chose
+d'inspir&eacute;, et sa physionomie vulgaire avait le
+rayonnement qu'on admire dans une t&ecirc;te de
+g&eacute;nie.</p>
+
+<p>Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours
+de triomphe. Quelquefois les esprits les moins
+d&eacute;licats trouvent l'occasion de s'&eacute;lever, sur les
+ailes du d&eacute;vouement, jusqu'&agrave; ces hauteurs sublimes
+o&ugrave; planent les intelligences sup&eacute;rieures.
+S'il y a une couronne sur le front des po&euml;tes,
+il y a une aur&eacute;ole sur celui des hommes simples,
+dont le sacrifice est sans &eacute;clat et la mort sans
+gloire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis&nbsp;?... dit timidement le
+vieux domestique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que me veux-tu, mon bon Dominique&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis me permettra-t-il de
+le sauver&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Toi&nbsp;?... Nous sauver&nbsp;?... Et comment&nbsp;? s'&eacute;cria
+M. de Louvigny, qui pensa un instant que
+son domestique n'avait plus sa raison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis&nbsp;!
+r&eacute;pondit Dominique. Donnez-moi libert&eacute; pleine
+et enti&egrave;re, et je vous sauverai peut-&ecirc;tre&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne courras aucun danger&nbsp;? se h&acirc;ta de
+demander M. de Louvigny.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne m'interrogez pas&nbsp;! dit encore le vieillard,
+mais &agrave; voix basse et de mani&egrave;re &agrave; n'&ecirc;tre
+entendu que de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je comprends&nbsp;! r&eacute;pondit le marquis. Je serais
+seul, que je ne t'accorderais pas l'autorisation
+que tu me demandes&nbsp;; car tu vas peut-&ecirc;tre
+exposer ta vie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me
+permettez&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! reprit le marquis en serrant la main
+de son domestique avec &eacute;nergie. Va&nbsp;! que Dieu
+t'accompagne&nbsp;! et, si je ne puis te r&eacute;compenser,
+le ciel est l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! merci, monsieur le marquis, dit le
+vieux domestique en baisant la main de son
+ma&icirc;tre&nbsp;; merci&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se dirigea vers la porte de la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je sauverai donc mademoiselle Marguerite&nbsp;!
+se disait-il en tournant la clef dans la serrure.</p>
+
+<p>Et il sortit pr&eacute;cipitamment, pour ne pas laisser
+voir les larmes qui tombaient de ses yeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_V"></a><h2>V</h2>
+
+<h2>D&eacute;sespoir de Dominique.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Le vieux Dominique &eacute;tait all&eacute; s'enfermer dans
+sa mansarde, o&ugrave; il attendait impatiemment le
+retour du soleil. Il &eacute;tait en proie &agrave; une agitation
+cruelle.</p>
+
+<p>Enfin, le jour parut. Dominique sauta &agrave; bas
+du lit et traversa les corridors avec pr&eacute;caution,
+afin de ne r&eacute;veiller personne. Quand il se trouva
+dans le chemin, il h&acirc;ta le pas pour gagner le
+centre de la ville.</p>
+
+<p>Huit heures sonnaient au beffroi de la cath&eacute;drale,
+lorsqu'il arriva sur la place de l'H&ocirc;tel-de-Ville.
+Il s'approcha d'un mur o&ugrave; l'on placardait
+les affiches, et toute son attention parut
+se concentrer sur elles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est bon&nbsp;! dit-il en se frottant les mains&nbsp;:
+l'affiche y est encore&nbsp;! c'est que personne ne s'est
+pr&eacute;sent&eacute;... J'arrive &agrave; temps&nbsp;!</p>
+
+<p>Il entra dans l'H&ocirc;tel-de-Ville et se dirigea
+vers la salle des d&eacute;lib&eacute;rations des membres du
+District. Comme la porte en &eacute;tait ferm&eacute;e, il descendit
+chez le concierge, o&ugrave; il apprit que la
+s&eacute;ance ne serait ouverte qu'&agrave; onze heures du
+matin. Il lui fallut donc, bon gr&eacute; mal gr&eacute;,
+mettre un frein &agrave; son impatience, et il s'assit
+dans l'embrasure d'une fen&ecirc;tre en attendant
+l'arriv&eacute;e des patriotes qui avaient la direction
+des affaires de la cit&eacute;.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque de lutte, il n'&eacute;tait pas rare
+que la salle des d&eacute;lib&eacute;rations f&ucirc;t envahie par les
+fr&egrave;res de la Soci&eacute;t&eacute; populaire, qui venaient y
+proposer des motions et prononcer des harangues.
+Souvent la foule se glissait &agrave; leur suite.
+C'est ainsi que le domestique r&eacute;ussit &agrave; s'introduire
+dans le lieu o&ugrave; se discutaient les int&eacute;r&ecirc;ts
+de la ville.</p>
+
+<p>Lorsque le citoyen pr&eacute;sident et les membres
+du District se furent assis devant une table en
+demi-cercle, Dominique pensa qu'il &eacute;tait temps
+d'agir. Il se fit une trou&eacute;e &agrave; travers les assistants.
+Jusque-l&agrave;, sa fermet&eacute; ne l'avait pas abandonn&eacute;.
+Mais quand il se trouva dans l'espace
+qui restait vide entre l'auditoire et le conseil, il
+perdit toute assurance. Il e&ucirc;t mieux aim&eacute; affronter
+le feu d'un peloton que ces milliers de
+regards, dont l'&eacute;clat lui causait une sorte de
+vertige.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que veut cet homme&nbsp;? demanda le citoyen
+pr&eacute;sident &agrave; l'huissier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parle, dit l'huissier en s'approchant du
+vieillard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le pr&eacute;sident, balbutia Dominique
+sans oser lever les yeux...</p>
+
+<p>Un rire moqueur courut dans les rangs de la
+foule. L'huissier se sentit pris de piti&eacute; pour ce
+pauvre homme qui frissonnait et lui souffla
+tout bas &agrave; l'oreille&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dis donc&nbsp;: Citoyen pr&eacute;sident&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyen pr&eacute;sident, reprit Dominique en
+acceptant la correction qu'on lui indiquait, j'ai
+une proposition &agrave; vous faire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A te faire, imb&eacute;cile&nbsp;! souffla encore l'huissier.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; toute la salle riait aux &eacute;clats. Le
+vieux domestique &eacute;tait horriblement p&acirc;le, et
+de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses
+tempes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laisse-moi l'interroger, dit le pr&eacute;sident &agrave;
+l'huissier.</p>
+
+<p>Et, s'adressant directement au vieillard&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons&nbsp;! que demandes-tu, mon brave
+homme&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je demande &agrave; gagner la r&eacute;compense, r&eacute;pondit
+Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La r&eacute;compense&nbsp;? fit le pr&eacute;sident avec surprise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! reprit le vieux domestique&nbsp;: la r&eacute;compense
+que la municipalit&eacute; promet &agrave; celui qui
+enl&egrave;vera les croix de la cath&eacute;drale.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu aurais la pr&eacute;tention de monter aux tours
+du temple de la Raison&nbsp;? dit le pr&eacute;sident en
+riant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit simplement Dominique.</p>
+
+<p>A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqu&eacute;,
+qu'un souffle aurait jet&eacute; &agrave; terre, et qui
+voulait tenter une ascension devant laquelle les
+plus audacieux avaient recul&eacute;, les assistants ne
+gard&egrave;rent plus de mesure dans leur hilarit&eacute;, et
+ce furent des cris et des hu&eacute;es &agrave; couvrir la voix
+m&ecirc;me du tonnerre.</p>
+
+<p>Sur un signe du pr&eacute;sident, l'huissier s'approcha
+de Dominique et l'invita &agrave; sortir. Mais le
+vieillard opposa une vive r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu persistes encore dans ton projet&nbsp;? lui
+demanda le pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;! r&eacute;pondit Dominique avec assurance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es bien ma&icirc;tre de ta raison&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, reprit l'officier de l'&eacute;tat civil, as-tu
+r&eacute;fl&eacute;chi s&eacute;rieusement &agrave; cette entreprise&nbsp;? Tu peux
+te tuer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le sais&nbsp;! r&eacute;pondit le vieillard avec un
+admirable sang-froid.</p>
+
+<p>Sa voix &eacute;tait ferme, son front rayonnait, son
+oeil &eacute;tait &eacute;tincelant.</p>
+
+<p>Personne ne songea plus &agrave; rire. Le vieux domestique
+avait tir&eacute; ce mot-l&agrave; du fond de son
+coeur&nbsp;; et la foule n'est jamais insensible &agrave; la
+v&eacute;ritable &eacute;loquence. Cependant si Dominique
+avait captiv&eacute; l'attention du pr&eacute;sident et des membres
+du District, la position nouvelle qu'il venait
+de se faire n'&eacute;tait pas sans danger. On voulut
+savoir le motif de sa d&eacute;termination&nbsp;; et son interrogatoire
+commen&ccedil;a. A toutes les questions
+qui lui furent pos&eacute;es, il ne sut r&eacute;pondre que ces
+seuls mots&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je veux sauver mon ma&icirc;tre&nbsp;!</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident s'impatienta.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tonnerre&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il en frappant du poing
+sur la table, la R&eacute;publique ne conna&icirc;t pas de
+ma&icirc;tres&nbsp;! Cet homme est fou... Qu'on le fasse
+sortir.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t deux huissiers s'approch&egrave;rent du
+vieillard. Ils le prirent chacun par un bras, et,
+malgr&eacute; ses cris, malgr&eacute; sa r&eacute;sistance, ils le pouss&egrave;rent
+&agrave; la porte au milieu des vocif&eacute;rations et
+des hu&eacute;es de la foule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis fou&nbsp;!... Ils ont dit que je suis fou&nbsp;!
+r&eacute;p&eacute;tait le domestique en descendant les marches
+du grand escalier de l'H&ocirc;tel-de-Ville.</p>
+
+<p>Il traversa la place presque en courant, et se
+jeta au hasard dans la premi&egrave;re rue qui se trouva
+devant lui. En ce moment, le pauvre homme
+semblait donner raison &agrave; ceux qui l'avaient jug&eacute;
+si d&eacute;favorablement. Il allait en tr&eacute;buchant le
+long des maisons, comme un homme ivre, et
+s'arr&ecirc;tait de temps &agrave; autre pour s'&eacute;crier, en
+battant l'air de ses bras&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Plus d'espoir&nbsp;! Mes ma&icirc;tres sont perdus&nbsp;!...
+Que faire&nbsp;? Comment me repr&eacute;senter devant
+eux&nbsp;?</p>
+
+<p>Alors il se mit &agrave; courir.</p>
+
+<p>Il se trouva tout &agrave; coup dans la campagne&nbsp;;
+et ce fut alors qu'il songea &agrave; regarder autour
+de lui. L'habitude a sur nos actions une telle
+puissance que, sans pr&eacute;m&eacute;ditation aucune et
+comme par instinct, il &eacute;tait arriv&eacute; sur la route
+qui conduisait &agrave; la maison du marquis. Des massifs
+d'arbres verts la lui cachaient en partie,
+mais il en apercevait encore le toit, dont les
+ardoises brillaient comme un miroir au soleil.
+Une l&eacute;g&egrave;re fum&eacute;e montait en serpentant au-dessus
+de la chemin&eacute;e, comme pour lui rappeler
+qu'il &eacute;tait temps de rentrer, afin de couvrir le
+feu et de m&eacute;nager le bois <i>de ses ma&icirc;tres</i>.</p>
+
+<p>Le vieillard laissa tomber sa t&ecirc;te dans ses
+mains, et, pour la premi&egrave;re fois depuis sa sortie
+de l'H&ocirc;tel-de-Ville, il pleura am&egrave;rement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! dit-il en s'armant d'une r&eacute;solution
+soudaine, non&nbsp;! je ne rentrerai pas dans cette
+maison, d'o&ugrave; je suis sorti avec des paroles d'esp&eacute;rance
+et o&ugrave; je ne rapporterais que des nouvelles
+de mort&nbsp;!</p>
+
+<p>Et se frappant le front, comme pour y r&eacute;veiller
+la m&eacute;moire&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il
+lui restait encore quarante &eacute;cus&nbsp;?... Oui&nbsp;! je me
+le rappelle maintenant... Eh bien&nbsp;! avec cela ils
+peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce
+que pr&eacute;pare l'avenir&nbsp;? Si je retournais &agrave; la maison,
+M. le marquis voudrait me garder aupr&egrave;s
+de lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne
+rentrerai pas&nbsp;!</p>
+
+<p>A ces mots, l'h&eacute;ro&iuml;que serviteur s'enfon&ccedil;a
+dans un petit chemin ombrag&eacute; qui conduisait
+aux prairies voisines. A mesure qu'il avan&ccedil;ait,
+il entendait plus distinctement le bruit de la
+rivi&egrave;re qui tombait avec fracas du haut d'un
+d&eacute;versoir. Au bout de quelques minutes, il arriva
+au bord de l'eau.</p>
+
+<p>Le courant &eacute;tait rapide et charriait des flots
+d'&eacute;cume.</p>
+
+<p>Le vieillard suivit le bord de la rivi&egrave;re et
+s'&eacute;loigna de cette sc&egrave;ne tumultueuse, comme
+s'il e&ucirc;t voulu chercher des eaux plus calmes.
+Lorsqu'il se crut &agrave; une assez grande distance
+de la ville, il s'arr&ecirc;ta dans un site sauvage et
+s'agenouilla pr&egrave;s d'un saule, au pied duquel la
+rivi&egrave;re s'&eacute;tait creus&eacute; un bassin paisible et profond.
+Il pria longtemps avec ferveur, se redressa
+lentement, et, levant les yeux au ciel&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi&nbsp;!</p>
+
+<p>Il s'&eacute;lan&ccedil;a.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, deux bras vigoureux l'envelopp&egrave;rent
+comme dans un cercle de fer.</p>
+
+<p>Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance
+sur le gazon. Lorsqu'il revint &agrave; lui, il
+aper&ccedil;ut, &agrave; genoux &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, un jeune homme
+qui lui jetait de l'eau sur le visage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! monsieur, s'&eacute;cria Dominique avec douleur,
+pourquoi m'avez-vous arr&ecirc;t&eacute;&nbsp;? Je n'aurai
+peut-&ecirc;tre pas une seconde fois le courage d'en
+finir avec la vie&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne faut plus songer &agrave; mourir, dit le jeune
+homme en aidant au vieux domestique &agrave; se relever.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais je suis abandonn&eacute; de tout le monde&nbsp;!
+s'&eacute;cria Dominique d'un air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous voyez bien qu'il vous reste encore
+des amis, puisque je vous ai emp&ecirc;ch&eacute; de vous
+noyer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne vous connais pas&nbsp;! fit na&iuml;vement Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon. Si vous avez oubli&eacute; mes traits,
+vous reconna&icirc;trez du moins cet objet.</p>
+
+<p>Le jeune homme mit une petite croix sous les
+yeux du domestique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La croix de Marguerite&nbsp;! s'&eacute;cria le vieillard
+avec joie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, la croix de votre fille que vous alliez
+follement laisser sans protecteur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma fille&nbsp;? r&eacute;p&eacute;ta Dominique comme s'il sortait
+d'un r&ecirc;ve... Ah&nbsp;! je me rappelle tout maintenant...
+C'est vous qui nous avez prot&eacute;g&eacute;s contre
+la fureur du peuple&nbsp;? vous qui nous avez prudemment
+conseill&eacute; de prendre la fuite&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela m&ecirc;me, r&eacute;pondit Barbare.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Soyez b&eacute;ni, monsieur&nbsp;! s'&eacute;cria le domestique
+avec une profonde &eacute;motion.</p>
+
+<p>Puis il ajouta tristement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous m'avez sauv&eacute; deux fois la vie. Je voudrais
+pouvoir vous r&eacute;compenser comme vous le
+m&eacute;ritez&nbsp;; mais, h&eacute;las&nbsp;! je suis sans ressources.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les dettes du coeur se payent avec le coeur,
+dit Barbare avec fiert&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous nous aimez donc bien&nbsp;? demanda Dominique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi&nbsp;! s'&eacute;cria le jeune homme avec enthousiasme...
+Je n'ai vu mademoiselle Marguerite
+qu'une seule fois, et, ce jour-l&agrave;, j'ai risqu&eacute; ma
+vie pour elle... Eh bien&nbsp;! si le plaisir de la revoir
+devait m'exposer au m&ecirc;me p&eacute;ril, je n'h&eacute;siterais
+pas &agrave; braver de nouveau la mort.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! pensa Dominique, le jeune homme est
+amoureux de ma petite ma&icirc;tresse&nbsp;!</p>
+
+<p>Enchant&eacute; de sa p&eacute;n&eacute;tration, le bon domestique
+r&eacute;solut d'employer le d&eacute;vouement de Barbare au
+service de ses ma&icirc;tres. Pour y arriver, il lui
+sembla prudent de l'entretenir dans son erreur
+et de se faire passer &agrave; ses yeux pour le p&egrave;re de
+Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma fille et moi nous sommes r&eacute;duits &agrave; la
+plus profonde mis&egrave;re, dit-il en baissant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'avais d&eacute;j&agrave; devin&eacute;, reprit Barbare. J'assistais
+&agrave; la s&eacute;ance du conseil et j'ai tout compris&nbsp;:
+votre d&eacute;tresse et votre admirable d&eacute;vouement...
+Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans
+quelques jours je vous porterai l'argent dont vous
+avez besoin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce que vraiment vous pourriez nous
+pr&ecirc;ter&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que la foudre me frappe&nbsp;! interrompit Barbare,
+si, dans quatre jours, je ne vous apporte
+pas cinq cents livres.</p>
+
+<p>Dominique s'attendait si peu &agrave; une telle r&eacute;ussite
+qu'il ne trouva pas une seule parole de
+remerciement &agrave; adresser au jeune homme. Il se
+mit &agrave; pleurer comme un enfant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais quoi vous dire, s'&eacute;cria-t-il...
+mais laissez-moi vous embrasser&nbsp;!</p>
+
+<p>Et il sauta au cou du jeune homme.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, Dominique reprenait,
+en s'appuyant sur le bras de son sauveur,
+le chemin qu'il avait suivi pour courir &agrave; la mort&nbsp;;
+et ses id&eacute;es alors &eacute;taient gaies comme les fauvettes
+qui sautaient en chantant dans les branches.</p>
+
+<p>Lorsqu'on fut arriv&eacute; sur la grande route,
+Barbare prit cong&eacute; du vieux domestique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous &agrave;
+huit heures du soir &agrave; la porte de votre jardin,
+et je vous remettrai la somme que je vous ai
+promise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit Dominique. Que Dieu vous
+b&eacute;nisse, comme je vous b&eacute;nis moi-m&ecirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>A ces mots, ils se s&eacute;par&egrave;rent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="BARBARE_VI"></a><h2>VI</h2>
+
+<h2>Le Pont de cordes.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme
+auquel il avait sauv&eacute; deux fois la vie, il se mit
+&agrave; courir &agrave; toutes jambes. Il traversa rapidement
+une partie de la ville, et, comme le courrier qui
+vint annoncer aux Ath&eacute;niens la victoire de Marathon,
+il entra, tout p&acirc;le et tout couvert de
+sueur, dans la salle des d&eacute;lib&eacute;rations du conseil.</p>
+
+<p>On allait lever la s&eacute;ance.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; l'arriv&eacute;e de Barbare, la foule se rangea
+respectueusement devant lui, et le jeune homme
+put se pr&eacute;senter assez &agrave; temps pour qu'on lui
+donn&acirc;t audience.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers,
+voil&agrave; trois jours que vous avez promis une
+r&eacute;compense &agrave; celui qui enl&egrave;verait les croix qui
+dominent les tours du temple de la Raison, et
+personne, si ce n'est un vieillard infirme, personne
+n'a r&eacute;pondu &agrave; votre appel&nbsp;! C'est une honte
+pour votre ville, et je demande pour moi le p&eacute;rilleux
+honneur d'arracher ces embl&egrave;mes de
+r&eacute;probation.</p>
+
+<p>Les applaudissements &eacute;clat&egrave;rent de tous les
+points de la salle, et la proposition de Barbare
+fut accueillie avec enthousiasme.</p>
+
+<p>Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut
+convenu que la ville lui fournirait tous les instruments
+n&eacute;cessaires pour mener &agrave; bonne fin son
+entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents
+livres pour chaque exp&eacute;dition.</p>
+
+<p>L'enl&egrave;vement de la croix, qui couronnait la
+tour centrale de l'&eacute;glise, ne pr&eacute;sentait pas de
+grandes difficult&eacute;s&nbsp;; Barbare l'accomplit d&egrave;s le
+lendemain sans encombre. Il n'en &eacute;tait pas de
+m&ecirc;me des deux tours qui se dressaient, en pyramides
+gigantesques, des deux c&ocirc;t&eacute;s du portail
+principal de la cath&eacute;drale. L'une d'elles &eacute;tait
+alors inaccessible, et celle qui regarde le Nord
+&eacute;tait &agrave; peine suffisamment garnie de crampons
+de fer pour en permettre impun&eacute;ment l'escalade.
+Mais Barbare &eacute;tait dou&eacute; d'une agilit&eacute; merveilleuse
+et d'un sang-froid &agrave; toute &eacute;preuve. D'ailleurs
+son amour lui faisait voir au-del&agrave; du
+danger. Il porta des planches, une &agrave; une, jusqu'au
+sommet de la tour septentrionale et les
+attacha solidement entre elles au pied de la croix.
+Ce travail vertigineux lui demanda deux jours,
+et l'on devine ais&eacute;ment avec quelle avidit&eacute; la
+foule suivait, d'en bas, les moindres mouvements
+de cet &eacute;trange a&eacute;ronaute.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se
+r&eacute;pandit dans la ville que Barbare allait op&eacute;rer
+son ascension d&eacute;finitive. Quoique la fureur des
+paris ne f&ucirc;t pas encore import&eacute;e d'Angleterre,
+grand nombre de gens avaient engag&eacute; de gros
+enjeux pour ou contre le succ&egrave;s de cette audacieuse
+entreprise. Les uns avaient pleine confiance
+dans la souplesse &eacute;tonnante dont Barbare
+avait d&eacute;j&agrave; fait preuve&nbsp;; les autres calculaient
+toutes les chances qu'ils avaient de le voir tomber
+du haut des tours.</p>
+
+<p>Tandis que ces honn&ecirc;tes industriels posaient
+mentalement leurs chiffres et faisaient leur charitable
+probl&egrave;me, des rues voisines, la foule se
+r&eacute;pandait &agrave; flots tumultueux sur la place o&ugrave; se
+dresse le portail de la cath&eacute;drale. On ne savait
+pas au juste &agrave; quelle heure la repr&eacute;sentation
+devait commencer. Mais l'important &eacute;tait de ne
+pas manquer de place&nbsp;; et chacun s'&eacute;tait muni
+de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de
+l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup une grande rumeur se fit dans
+la multitude. Toutes les t&ecirc;tes se dress&egrave;rent, et
+chacun se haussa sur la pointe des pieds pour
+voir le h&eacute;ros de la f&ecirc;te. Mais la curiosit&eacute; publique
+fut tromp&eacute;e. Au lieu de l'audacieux gymnaste
+qu'on attendait, on n'aper&ccedil;ut qu'un petit
+vieillard qui se d&eacute;battait entre deux soldats.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je veux lui parler&nbsp;! disait-il avec des larmes
+dans les yeux. Au nom du ciel, laissez-moi lui
+parler&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'est plus temps&nbsp;! r&eacute;pondit l'un des soldats.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L&acirc;chez-moi&nbsp;! disait le vieillard en essayant
+de prendre la fuite. Il me reconna&icirc;tra bien moi...
+il ne refusera pas de me voir&nbsp;!</p>
+
+<p>Malgr&eacute; ses pri&egrave;res, les deux soldats l'entra&icirc;n&egrave;rent,
+le conduisirent contre une des maisons
+de la place et l'y gard&egrave;rent &agrave; vue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est horrible cela&nbsp;! s'&eacute;criait le vieillard en
+pleurant de rage... Il va se tuer&nbsp;!... Je ne permettrai
+pas qu'il monte aux tours&nbsp;!</p>
+
+<p>Il y eut des murmures dans les groupes voisins.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le pauvre homme&nbsp;! disait-on.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le connaissez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est le p&egrave;re, sans doute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le plains de tout mon coeur&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songez donc... si son fils allait se tuer&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela fait fr&eacute;mir, rien que d'y penser&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je voudrais bien n'&ecirc;tre pas venu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tenez&nbsp;!... tenez&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le voil&agrave;&nbsp;!... le voil&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>Une immense clameur fit r&eacute;sonner les fen&ecirc;tres
+des maisons et les vitraux du portail. La foule
+respira bruyamment, comme un monstre gigantesque.
+Puis un silence de mort plana au-dessus
+de toutes les t&ecirc;tes, et l'on n'entendit plus que
+les sanglots et les hoquets du petit vieillard.</p>
+
+<p>Barbare venait de para&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait,
+&agrave; une hauteur de cent pieds environ, dans
+la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension
+s'enroulaient autour de son cou, comme
+les anneaux d'un serpent. Il saisit un crampon
+de fer &agrave; la base de la pyramide, et, s&ucirc;r de son
+point d'appui, il se d&eacute;cida &agrave; sortir tout entier
+de la trappe. Alors il monta l&eacute;g&egrave;rement d'un
+crampon &agrave; l'autre, sans plus d'effort apparent
+que s'il e&ucirc;t pos&eacute; les pieds sur une &eacute;chelle ordinaire.
+Dix minutes apr&egrave;s, il &eacute;tait install&eacute; sur
+son &eacute;chafaudage, au pied de la croix, et chantait
+un refrain de la <i>Marseillaise</i>.</p>
+
+<p>Des applaudissements partirent d'en bas, et
+la foule reprit en choeur l'hymne patriotique.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! se dit Barbare en sentant trembler
+les planches sous ses pieds, il est temps de se
+h&acirc;ter. Voil&agrave; le vent qui fra&icirc;chit. Dans une heure
+peut-&ecirc;tre, la place ne sera plus tenable.</p>
+
+<p>Il d&eacute;roula les cordes qu'il avait apport&eacute;es et
+attacha, &agrave; chacune de leurs extr&eacute;mit&eacute;s, une
+grosse balle de plomb.</p>
+
+<p>Le peuple suivait ses moindres mouvements
+avec anxi&eacute;t&eacute;. Comme la manoeuvre de Barbare
+durait longtemps, et que d'ailleurs il leur &eacute;tait
+impossible d'en juger les progr&egrave;s, ni m&ecirc;me
+d'en deviner l'utilit&eacute;, les spectateurs s'impatient&egrave;rent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il h&eacute;site&nbsp;! disaient les uns.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a peur&nbsp;! ajoutaient les autres.</p>
+
+<p>Les murmures grandirent, s'&eacute;lev&egrave;rent et mont&egrave;rent
+jusqu'&agrave; l'audacieux gymnaste.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dit Barbare, en regardant avec un sourire
+toutes ces t&ecirc;tes qui brillaient en bas comme
+des t&ecirc;tes d'&eacute;pingles sur une pelote, il para&icirc;t que
+je me fais attendre&nbsp;!</p>
+
+<p>Cependant son travail touchait &agrave; sa fin. D'une
+main il retint l'extr&eacute;mit&eacute; d'une des cordes&nbsp;; de
+l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il
+lan&ccedil;a devant lui avec une adresse si merveilleuse
+qu'elle fit plusieurs fois le tour de la croix,
+qui couronnait la pyramide m&eacute;ridionale. Barbare
+roidit la corde, pour s'assurer qu'elle &eacute;tait
+solidement enroul&eacute;e au sommet de la tour qu'il
+avait en face de lui.</p>
+
+<p>Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les
+pieds retenaient leur respiration. Personne ne
+songeait &agrave; murmurer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils se taisent maintenant&nbsp;! se dit Barbare...
+Ils ont donc compris&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors il lan&ccedil;a une nouvelle balle de plomb.
+Quand il en eut envoy&eacute; ainsi une trentaine, il
+tressa les cordes et les attacha fortement au bas
+de la croix qui soutenait son &eacute;chafaudage.</p>
+
+<p>Avant de s'engager sur son pont a&eacute;rien, il
+jeta un regard plein de m&eacute;lancolie sur les riches
+campagnes qui s'&eacute;tendaient &agrave; perte de vue autour
+de lui, et des larmes s'&eacute;chapp&egrave;rent de ses
+yeux&nbsp;; car la nature ne se montre jamais avec
+plus d'attraits que lorsqu'on est expos&eacute; &agrave; mourir.</p>
+
+<hr style="width: 45%;">
+
+<p>Cependant le jeune homme chassa bien vite
+ces tristes pens&eacute;es. D'ailleurs, la foule murmurait
+de nouveau.</p>
+
+<p>Barbare leva les yeux au ciel. Apr&egrave;s avoir
+contempl&eacute; cette vo&ucirc;te d'azur qui s'arrondissait
+&agrave; l'infini au-dessus et autour de lui&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma m&egrave;re, dit-il, respectait ce signe que je
+vais arracher... Mais ne sert-il pas de ralliement
+aux ennemis de la R&eacute;volution&nbsp;?</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein
+la petite croix de Marguerite. Il la tint longtemps,
+avec amour, sur ses l&egrave;vres&nbsp;; puis il la
+remit religieusement sur son coeur.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, Barbare &eacute;tait suspendu
+par les mains, &agrave; deux cents pieds au-dessus
+du sol.</p>
+
+<p>Un cri d'effroi s'&eacute;chappa de toutes les poitrines.
+Les femmes se couvrirent les yeux.</p>
+
+<p>Barbare avan&ccedil;ait toujours, en s'aidant des
+pieds et des mains. Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; arriv&eacute; au milieu
+de sa course, lorsqu'il sentit la corde fl&eacute;chir insensiblement
+sous son poids. Il lui sembla m&ecirc;me
+que la tour m&eacute;ridionale se penchait et s'avan&ccedil;ait
+rapidement sur lui&nbsp;; et ce n'&eacute;tait pas l'effet
+de la peur, car le sommet de la pyramide s'&eacute;croulait&nbsp;!</p>
+
+<p>Barbare aper&ccedil;ut les pierres qui se d&eacute;tachaient.
+Il les entendit se heurter, en roulant le long de
+la tour. Il se raidit, serra convulsivement la
+corde et s'&eacute;cria par deux fois, en se sentant
+lanc&eacute; dans le vide&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marguerite&nbsp;! Marguerite&nbsp;!</p>
+
+<p>Tous les spectateurs avaient instinctivement
+d&eacute;tourn&eacute; la t&ecirc;te ou ferm&eacute; les yeux.</p>
+
+<p>Lorsque les plus intr&eacute;pides, ou les plus curieux,
+os&egrave;rent regarder, un cri de surprise et
+d'admiration sortit de toutes les bouches.</p>
+
+<p>Barbare, toujours cramponn&eacute; &agrave; sa corde, se
+balan&ccedil;ait dans l'air, comme la boule d'un pendule
+immense. Dou&eacute; d'une &eacute;nergie merveilleuse
+et d'un sang-froid sans borne, le jeune homme
+avait eu la pr&eacute;sence d'esprit de tourner les pieds
+dans la direction de la tour septentrionale, contre
+laquelle, sans cette pr&eacute;caution, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; infailliblement
+&eacute;cras&eacute;. Le premier choc fut terrible,
+et Barbare fut renvoy&eacute; violemment en arri&egrave;re.
+Mais, peu &agrave; peu, les oscillations de la corde
+s'apais&egrave;rent, et elle s'arr&ecirc;ta contre les parois de
+la pyramide<span class="noteref">
+[1]</span>.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: Tous les d&eacute;tails de l'ascension de Barbare sont historiques.
+Je les tiens de la bouche m&ecirc;me d'un contemporain,
+qui fut t&eacute;moin de cette h&eacute;ro&iuml;que imprudence.<br>
+<br>
+(<i>Note de l'auteur.</i>)]</blockquote>
+
+<p>Barbare &eacute;tait encore suspendu par les mains.
+Il demeura ainsi quelque temps pour reprendre
+haleine&nbsp;; puis on le vit remonter le long de la
+corde, gagner son &eacute;chafaudage et s'y reposer
+un instant. Il se releva, et, saluant les spectateurs
+de la main&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Barbare n'est pas mort&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il. Vive
+la R&eacute;publique&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors il redescendit &agrave; l'aide des crampons de
+fer et disparut par la trappe, d'o&ugrave; il &eacute;tait sorti
+deux heures auparavant.</p>
+
+<p>La foule avait suivi avec trop d'int&eacute;r&ecirc;t toutes
+les p&eacute;rip&eacute;ties de ce drame pour s'occuper du
+petit vieillard, dont l'arrestation avait &eacute;t&eacute; en
+quelque sorte le prologue du spectacle. Mais,
+lorsque le danger fut pass&eacute;, les groupes les plus
+rapproch&eacute;s commenc&egrave;rent &agrave; reporter sur lui
+toute leur attention.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne bouge pas plus qu'une statue&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On croirait m&ecirc;me qu'il est mort&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le pauvre homme&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si c'est le p&egrave;re, &ccedil;a se comprend&nbsp;!</p>
+
+<p>On s'approcha du vieillard, et les deux soldats,
+qui avaient eu le temps de l'oublier pendant
+l'exp&eacute;dition de Barbare, song&egrave;rent &agrave; le
+conduire en lieu s&ucirc;r.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons&nbsp;! r&eacute;veillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils.
+Il faut nous suivre.</p>
+
+<p>Mais le prisonnier ne donnait pas signe de
+vie.</p>
+
+<p>Un des assistants s'approcha de lui et lui cria
+&agrave; l'oreille&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Consolez-vous, brave homme. Votre fils
+est sauv&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est sauv&eacute;&nbsp;! s'&eacute;cria le vieillard, en sortant
+de sa stupeur.</p>
+
+<p>Il se releva en r&eacute;p&eacute;tant plusieurs fois ce mot
+qui l'avait ranim&eacute;, et il demanda &agrave; &ecirc;tre conduit
+pr&egrave;s de Barbare. Les soldats lui r&eacute;pondirent par
+un refus et voulurent l'entra&icirc;ner au poste voisin.
+Mais la foule prit fait et cause pour lui. Elle repoussa
+ses deux gardes et lui fit une escorte
+jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, Barbare essayait, en s'&eacute;chappant
+par une des portes lat&eacute;rales, de se d&eacute;rober
+aux acclamations de la multitude. Mais il
+fut reconnu, et son nom retentit de tous c&ocirc;t&eacute;s,
+au milieu des applaudissements.</p>
+
+<p>Le vieillard l'aper&ccedil;ut et s'avan&ccedil;a &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>A la vue de Dominique, le jeune homme poussa
+un cri de surprise et fendit les flots serr&eacute;s des
+spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il
+regardait comme le p&egrave;re de Marguerite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est le ciel qui vous envoie&nbsp;! dit-il au
+vieillard en se jetant dans ses bras.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'embrass&egrave;rent avec effusion.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est son p&egrave;re&nbsp;! s'&eacute;cri&egrave;rent plusieurs assistants.</p>
+
+<p>A ces mots, la foule se recula discr&egrave;tement,
+attendant, pour le porter en triomphe, que son
+h&eacute;ros e&ucirc;t d'abord ob&eacute;i aux &eacute;lans naturels de
+son coeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouv&eacute;
+la parole, vous avez tout vu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout&nbsp;! r&eacute;pondit Dominique d'une voix tremblante,
+et j'en fr&eacute;mis encore&nbsp;!... S'il vous &eacute;tait
+arriv&eacute; malheur, je ne m'en serais jamais consol&eacute;... car
+je venais vous prier de ne pas risquer
+votre vie, et je ne me suis pas assez h&acirc;t&eacute;...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce que&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne me questionnez pas&nbsp;! dit le vieux domestique.
+Puisque vous avez &eacute;chapp&eacute; au danger,
+ma conscience est en repos. Ne me demandez
+rien de plus... Il faut que je vous quitte. Prenez
+cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir que dans
+deux heures.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le jure&nbsp;! dit Barbare en saisissant le
+billet... Mais, je ne vous le cacherai pas, ce que
+vous faites-l&agrave; me trouble profond&eacute;ment. Je suis
+plus &eacute;mu qu'au moment o&ugrave; je me suis senti
+rouler dans le vide&nbsp;!... Ne me cachez-vous point
+quelque malheur&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne me questionnez pas, r&eacute;p&eacute;ta Dominique
+en d&eacute;tournant la t&ecirc;te, et laissez-moi partir.</p>
+
+<p>Il serra une derni&egrave;re fois la main du jeune
+homme, et il se perdit dans la foule sans oser
+regarder derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa main &eacute;tait couverte d'une sueur froide&nbsp;!
+se dit Barbare en le suivant des yeux. Mon Dieu&nbsp;!
+que s'est-il donc pass&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>Cependant la foule ne le laissa pas longtemps
+aux prises avec cette cruelle incertitude. Le
+triomphe &eacute;tait pr&ecirc;t&nbsp;!</p>
+
+<p>Lorsque Barbare put &eacute;chapper &agrave; ses admirateurs,
+il se h&acirc;ta de sortir de la ville et se dirigea,
+en attendant que le d&eacute;lai fatal f&ucirc;t expir&eacute;, vers
+la maison isol&eacute;e qui renfermait toutes ses esp&eacute;rances.
+Tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta au milieu de la
+route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi
+du temple de la Raison. C'&eacute;tait le signal&nbsp;!</p>
+
+<p>Barbare brisa fi&eacute;vreusement le cachet de la
+lettre.</p>
+
+<p>Et il lut ce qui suit&nbsp;:</p>
+
+
+<blockquote>
+&laquo;&nbsp;Monsieur,<br><br>
+
+&laquo;&nbsp;Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel
+j'ai la plus grande confiance, m'a dit ce
+que vous vouliez faire pour nous. Je ne trouve
+pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance.
+Secourir des proscrits, par cette
+seule raison qu'on les sait malheureux, voil&agrave;
+une pens&eacute;e admirable, un d&eacute;vouement qui ne
+peut partir que d'un grand coeur&nbsp;! Pardonnez-moi,
+si je viens vous supplier aujourd'hui de
+ne rien tenter pour nous. Gr&acirc;ce &agrave; Dieu&nbsp;! nous
+avons re&ccedil;u un secours inesp&eacute;r&eacute;&nbsp;! Un des amis
+de mon p&egrave;re lui a envoy&eacute; la somme dont
+nous avions besoin pour passer &agrave; l'&eacute;tranger.
+Je sais qu'il n'est pas de plus grand supplice,
+pour une &acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse, que de perdre une
+occasion de se d&eacute;vouer. Aussi je vous prie
+encore de me pardonner&nbsp;! S'il est possible de
+trouver une compensation au mal que je vais
+vous faire, gardez la petite croix que vous
+avez ramass&eacute;e &agrave; mes pieds. Un orf&egrave;vre en
+ferait peu de cas peut-&ecirc;tre&nbsp;; mais, &agrave; mes yeux,
+elle a une valeur inestimable, car elle me fut
+donn&eacute;e par mon fr&egrave;re.<br><br>
+
+&laquo;&nbsp;MARGUERITE DE LOUVIGNY.&nbsp;&raquo;
+</blockquote>
+
+<p>Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme
+un homme d&eacute;cid&eacute; &agrave; mourir boit avidement le
+poison qui doit abr&eacute;ger ses tourments. Il porta
+instinctivement la main &agrave; son coeur, poussa un
+cri et leva les yeux au ciel, comme pour se
+plaindre &agrave; lui de ses angoisses.</p>
+
+<p>Cependant le jeune homme eut encore une
+lueur d'esp&eacute;rance. Il courut vers la maison o&ugrave;
+demeurait Marguerite. Il &eacute;couta &agrave; la porte.
+Comme il n'entendait aucun bruit, il s'approcha
+du mur du jardin qu'il franchit sans peine, sauta
+par dessus les plates-bandes, entra dans la cour,
+monta l'escalier et parcourut toutes les chambres,
+dont on avait laiss&eacute; les portes toutes grandes
+ouvertes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'&eacute;tais
+fou d'esp&eacute;rer encore&nbsp;!... Ils sont partis&nbsp;!...
+Je ne reverrai plus Marguerite&nbsp;!</p>
+
+<p>Alors il laissa tomber sa t&ecirc;te dans ses mains
+et pleura jusqu'au soir.</p>
+
+<hr style="width: 45%;">
+
+<p>Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse
+campagne qui permit &agrave; quatre arm&eacute;es de
+la R&eacute;publique de se donner la main depuis B&acirc;le
+jusqu'&agrave; la mer, en suivant la ligne du Rhin, et
+qui se termina par la conqu&ecirc;te inesp&eacute;r&eacute;e de la
+Hollande, l'arm&eacute;e de la Moselle, attaqu&eacute;e &agrave; l'improviste
+par les Prussiens, perdit quatre mille
+hommes pr&egrave;s du village de Kayserslautern.</p>
+
+<p>Le soir de ce combat d&eacute;sastreux, lorsque les
+soldats r&eacute;publicains se mirent en devoir d'enterrer
+leurs morts, deux d'entre eux furent tr&egrave;s-&eacute;tonn&eacute;s,
+en d&eacute;pouillant un de leurs fr&egrave;res d'armes,
+de trouver sur sa poitrine une petite croix
+en or.</p>
+
+<p>Il leur parut si &eacute;trange qu'un soldat de la
+R&eacute;publique gard&acirc;t sur lui un pareil signe, qu'ils
+en firent part &agrave; leurs chefs. Une enqu&ecirc;te fut
+ouverte, et, toute v&eacute;rification faite, il fut constat&eacute;
+que le mort s'appelait Fournier, mais qu'il
+&eacute;tait plus connu dans son r&eacute;giment sous le nom
+de guerre de Barbare.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br>
+
+<a name="MICHEL_CABIEU"></a><h2>MICHEL CABIEU</h2>
+<br><br><br><br>
+
+
+<a name="CABIEU_I"></a><h2>I</h2>
+<br><br>
+
+<p>Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps
+avant la signature du trait&eacute; de Paris qui mit
+fin &agrave; la guerre de sept ans, une escadre anglaise,
+en croisi&egrave;re dans la Manche, d&eacute;barqua trois d&eacute;tachements
+d'environ cinquante hommes chacun
+&agrave; l'embouchure de la rivi&egrave;re d'Orne. Ces troupes
+avaient l'ordre d'enclouer les pi&egrave;ces des batteries
+de Sallenelles, d'Ouistreham et de Colleville.
+Si l'exp&eacute;dition r&eacute;ussissait, l'ennemi br&ucirc;lait,
+le lendemain, les bateaux mouill&eacute;s dans la
+rivi&egrave;re, remontait l'Orne jusqu'&agrave; Caen, assi&eacute;geait
+la ville et s'ouvrait un chemin &agrave; travers
+la Normandie.</p>
+
+<p>L'audace d'un homme de coeur fit &eacute;chouer le
+projet des Anglais et sauva le pays.</p>
+
+<p>Voici le fait dans toute sa grandeur, dans
+toute sa simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, Michel Cabieu, sergent garde-c&ocirc;te,
+habitait une petite maison situ&eacute;e &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute;
+nord d'Ouistreham. Dans son isolement,
+cette maison ressemblait &agrave; une sentinelle avanc&eacute;e
+qui aurait eu pour consigne de pr&eacute;server le village
+de toute surprise nocturne. Ses fen&ecirc;tres
+s'ouvraient sur les dunes et sur la mer. En plein
+jour, pas un homme ne passait sur le sable,
+pas une voile ne se montrait &agrave; l'horizon, sans
+qu'on les aper&ccedil;&ucirc;t de l'int&eacute;rieur de la chaumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La
+nuit &eacute;tait profonde. Il n'y avait plus de lumi&egrave;res
+dans le village. Les Anglais laiss&egrave;rent quelques
+hommes pour garder les barques et se divis&egrave;rent
+en deux troupes, dont l'une se dirigea vers
+Colleville, tandis que l'autre se disposa &agrave; remonter
+les bords de la rivi&egrave;re d'Orne.</p>
+
+<p>Ce soir-l&agrave;, Michel Cabieu s'&eacute;tait couch&eacute; de
+bonne heure. Il dormait de ce lourd sommeil
+que connaissent seuls les soldats pr&eacute;pos&eacute;s &agrave; la
+garde des c&ocirc;tes et oblig&eacute;s de passer deux nuits
+sur trois. A ses c&ocirc;t&eacute;s, sa femme luttait contre
+le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et
+ne pouvait se d&eacute;cider &agrave; prendre du repos. De
+temps en temps elle se soulevait sur un coude
+et se penchait sur le lit du petit malade pour
+&eacute;couter sa respiration. L'enfant ne se plaignait
+pas&nbsp;; son souffle &eacute;tait &eacute;gal et pur, et la m&egrave;re
+allait peut-&ecirc;tre fermer les yeux, lorsqu'elle entendit
+tout &agrave; coup un grognement, qui fut suivi
+d'un bruit sourd contre la porte ext&eacute;rieure de la
+maison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Maudit chien&nbsp;! murmura-t-elle. Il va r&eacute;veiller
+mon petit Jean.</p>
+
+<p>Des hurlements aigus se m&ecirc;laient d&eacute;j&agrave; &agrave; la
+basse ronflante du dogue en mauvaise humeur.
+Il y avait dans la voix de l'animal de la col&egrave;re
+et de l'inqui&eacute;tude. Encore quelques minutes, et
+il &eacute;tait facile de deviner qu'il allait jeter bruyamment
+le cri d'alarme.</p>
+
+<p>La m&egrave;re n'h&eacute;sita pas&nbsp;; elle sauta &agrave; bas du lit,
+ouvrit doucement la fen&ecirc;tre et appela le trop
+z&eacute;l&eacute; d&eacute;fenseur &agrave; quatre pattes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ici, Pitt&nbsp;! ici&nbsp;! dit la femme du garde en
+allongeant la main pour caresser le dogue.</p>
+
+<p>Le chien reconnut la voix de sa ma&icirc;tresse et
+s'approcha. C'&eacute;tait un de ces terriers ennemis
+implacables des rats, et qui ne se font pardonner
+leur physionomie d&eacute;sagr&eacute;able que pour les services
+qu'ils rendent dans les m&eacute;nages. Il avait
+appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot,
+qui l'avait trouv&eacute; &agrave; bord d'un navire anglais
+auquel il avait donn&eacute; la chasse. En changeant
+de ma&icirc;tre, il avait chang&eacute; de nom. On l'appelait
+Pitt, en haine du ministre anglais qui avait fait
+le plus de mal &agrave; la marine fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Paix&nbsp;! monsieur Pitt&nbsp;! paix&nbsp;! r&eacute;p&eacute;tait la
+femme de Cabieu en frappant amicalement sur
+la t&ecirc;te du chien.</p>
+
+<p>Mais celui-ci, comme son illustre homonyme,
+ne r&ecirc;vait que la guerre. Il n'&eacute;tait pas brave cependant,
+car il s'&eacute;tait blotti, en tremblant, contre
+le bas de la fen&ecirc;tre. Mais, comme les peureux
+qui se sentent appuy&eacute;s, il &eacute;leva la voix, allongea
+le cou dans la direction de la mer et fit entendre
+un grognement mena&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose,
+pensa la m&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais
+elle ne put rien apercevoir sur les dunes. A peine
+distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus
+noire des buissons de tamaris agit&eacute;s par le vent.
+Au-dessus des dunes, une bande moins sombre
+laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut
+m&ecirc;me apercevoir une &eacute;toile. Puis l'astre se d&eacute;doubla.
+Les deux lumi&egrave;res s'&eacute;cart&egrave;rent et se
+rapproch&egrave;rent, pour se rejoindre encore.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce ne sont pas des &eacute;toiles&nbsp;! se dit la m&egrave;re
+avec &eacute;pouvante. Ce sont des feux de l'escadre
+anglaise. Ils nous pr&eacute;parent quelque m&eacute;chant
+tour.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle faisait ces r&eacute;flexions, le chien
+se mit &agrave; aboyer avec fureur.</p>
+
+<p>La femme du garde regarda de nouveau devant
+elle. Il lui sembla voir remuer quelque chose
+sur le haut de la dune.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est l'ennemi&nbsp;! dit-elle en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>Elle courut aupr&egrave;s du lit et r&eacute;veilla son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Michel&nbsp;! Michel&nbsp;! cria-t-elle d'une voix tremblante,
+les Anglais&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Anglais&nbsp;! r&eacute;p&eacute;ta le sergent en &eacute;cartant
+brusquement les couvertures. Tu as le cauchemar&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non. Ils sont d&eacute;barqu&eacute;s. Je les ai vus. Ils
+vont venir. Nous sommes perdus&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous le verrons bien&nbsp;! dit Cabieu en sautant
+dans la chambre.</p>
+
+<p>Il chercha ses v&ecirc;tements dans l'obscurit&eacute; et
+s'habilla &agrave; la h&acirc;te. Le chien ne cessait d'aboyer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Diable&nbsp;! diable&nbsp;! fit le garde-c&ocirc;te en riant,
+ils ne doivent pas &ecirc;tre loin. M. Pitt reconna&icirc;t ses
+compatriotes. Depuis qu'il est naturalis&eacute; Fran&ccedil;ais,
+il aime les Anglais autant que nous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Peux-tu plaisanter dans un pareil moment,
+Michel&nbsp;! dit la femme du sergent.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle battait le briquet. Une
+gerbe d'&eacute;tincelles brilla dans l'ombre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'allume pas la lampe&nbsp;! dit vivement le
+garde-c&ocirc;te&nbsp;; tu nous ferais massacrer. Si les
+Anglais s'aper&ccedil;oivent que nous veillons, ils entoureront
+la maison et nous &eacute;gorgeront sans
+br&ucirc;ler une amorce.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faire&nbsp;? dit la femme avec d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous taire, &eacute;couter et observer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le chien va nous trahir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me charge de museler M. Pitt.</p>
+
+<p>A ces mots, le sergent entre-bailla la porte
+et attira le dogue dans la maison&nbsp;; puis il alla
+se mettre en observation derri&egrave;re la haie de son
+jardin.</p>
+
+<p>La m&egrave;re &eacute;tait rest&eacute;e aupr&egrave;s du berceau. L'enfant
+dormait paisiblement et r&ecirc;vait sans doute
+aux jeux qu'il allait reprendre &agrave; son r&eacute;veil. Il
+ne se doutait pas du danger qui le mena&ccedil;ait.
+Il songeait encore moins aux angoisses de celle
+qui veillait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, pr&ecirc;te &agrave; sacrifier sa vie
+pour le d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inqui&eacute;ta&nbsp;;
+les minutes lui paraissaient des si&egrave;cles. Elle
+voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant
+doucement la porte derri&egrave;re elle. A l'autre bout
+du jardin elle rencontra son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont plus nombreux que je ne le pensais.
+Vois&nbsp;!</p>
+
+<p>La femme regarda entre les branches que son
+mari &eacute;cartait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils s'&eacute;loignent&nbsp;! dit-elle avec joie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a pas l&agrave; de quoi se r&eacute;jouir, murmura
+Cabieu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi donc&nbsp;? Nous en voil&agrave; d&eacute;barrass&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine&nbsp;!
+Il faut penser aux autres, et je suis loin
+d'&ecirc;tre rassur&eacute;. Je devine maintenant l'intention
+des Anglais. Ils vont essayer de surprendre la
+garde des batteries d'Ouistreham. Heureusement
+qu'en route ils rencontreront une sentinelle
+avanc&eacute;e qui peut donner l'alarme. Si cet
+homme-l&agrave; fait son devoir, nos artilleurs sont
+sauv&eacute;s.</p>
+
+<p>Cabieu se tut un instant pour &eacute;couter.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ventrebleu&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'y a-t-il&nbsp;? demanda Madeleine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! tu n'as pas entendu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai entendu comme un g&eacute;missement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignard&eacute;
+la sentinelle. Ce gredin-l&agrave; dormait. Tant
+pis pour lui&nbsp;! Je m'en soucie peu... Mais ce sont
+ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne
+pour les arr&ecirc;ter&nbsp;!... Ils tueront les artilleurs
+endormis, ils encloueront les pi&egrave;ces&nbsp;!...
+Comment faire&nbsp;? comment faire&nbsp;?... Ah&nbsp;!...</p>
+
+<p>Cabieu cessa de se d&eacute;sesp&eacute;rer. Il avait trouv&eacute;
+une id&eacute;e et, sans prendre le temps de la communiquer
+&agrave; sa femme, il s'&eacute;lan&ccedil;a vers la maison.</p>
+
+<p>Madeleine connaissait l'intr&eacute;pidit&eacute; de son
+mari. Elle le savait capable de tenter les entreprises
+les plus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es. Elle r&eacute;solut de le
+retenir &agrave; la maison et traversa le jardin en
+courant. Elle trouva le sergent occup&eacute; &agrave; remplir
+ses poches de cartouches.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Michel, dit-elle, en enla&ccedil;ant ses bras autour
+du cou de son mari, tu n'as pas l'id&eacute;e d'aller
+tout seul &agrave; la rencontre des Anglais&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, malheureux, tu t'exposes &agrave; une mort
+certaine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Probable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu n'as donc pas piti&eacute; de moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en aurais piti&eacute; si tu avais un mari assez
+l&acirc;che pour manquer &agrave; son devoir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi tenter l'impossible&nbsp;? Les Anglais
+arriveront avant toi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je connais mieux le pays qu'eux&nbsp;; et je
+compte bien prendre le chemin le plus court.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si tu les rencontres en route&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai mon fusil&nbsp;; il avertira nos artilleurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu te feras tuer, voil&agrave; tout&nbsp;! Les Anglais se
+vengeront sur toi de leur &eacute;chec... Oh&nbsp;! je n'aurais
+pas d&ucirc; te r&eacute;veiller&nbsp;!</p>
+
+<p>Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait
+ses pr&eacute;paratifs et r&eacute;pondait aux objections
+de sa femme par des plaisanteries dites avec
+fermet&eacute;, ou par des mots s&eacute;rieux prononc&eacute;s en
+souriant. En m&ecirc;me temps il r&eacute;fl&eacute;chissait et combinait
+son plan. Tout &agrave; coup il &eacute;clata de rire.
+Une id&eacute;e &eacute;trange venait de surgir dans son
+esprit. Il entra dans un cabinet et reparut avec
+un tambour, qu'il jeta sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si la farce r&eacute;ussit, dit-il en mettant sa carabine
+sous son bras, on n'aura jamais jou&eacute; un
+si joli tour &agrave; nos amis les Anglais&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant
+qui dormait. Quand il se releva, ses yeux
+&eacute;taient humides. Madeleine s'aper&ccedil;ut de son
+&eacute;motion. Elle essaya d'en profiter pour le faire
+renoncer &agrave; son projet.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Michel, dit-elle en se pla&ccedil;ant entre la porte
+et son mari, tu n'auras pas le coeur de nous
+abandonner, moi et ton enfant&nbsp;! Nous sommes
+sans d&eacute;fense&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'ennemi ne pense pas &agrave; vous. Vous n'avez
+rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu pars, Michel, je suis s&ucirc;re que je ne
+te reverrai plus. J'en ai le pressentiment&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je
+ne changerai pas de r&eacute;solution. Allons&nbsp;! dis-moi
+adieu. Nous avons d&eacute;j&agrave; perdu trop de temps.</p>
+
+<p>La jeune femme fondit en larmes et se jeta
+dans les bras de son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Reste&nbsp;! lui dit-elle d'une voix bris&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu veux donc me d&eacute;shonorer&nbsp;? dit Cabieu
+avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, tu ne seras pas d&eacute;shonor&eacute;. On ne
+saura pas que je t'ai r&eacute;veill&eacute; dans la nuit. On
+croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et ma conscience&nbsp;? dit le garde-c&ocirc;te. Allons&nbsp;!
+Madeleine, embrasse-moi et laisse-moi partir.</p>
+
+<p>Il serra sa femme contre son coeur, la poussa
+doucement de c&ocirc;t&eacute; et ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et ton fils&nbsp;! s'&eacute;cria Madeleine en cherchant
+&agrave; retenir son mari avec cette derni&egrave;re pri&egrave;re.
+Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura
+pas connu son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis
+pas revenu&nbsp;; et il apprendra &agrave; me conna&icirc;tre, s'il
+a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu&nbsp;!</p>
+
+<p>Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les
+sanglots de la femme et le bruit des pas de Cabieu
+qui s'&eacute;loignait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="CABIEU_II"></a><h2>II</h2>
+<br><br>
+
+<p>A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta
+dans le creux d'un foss&eacute; qui s&eacute;parait les dunes
+de la campagne. Il esp&eacute;rait ainsi &eacute;chapper aux
+regards de l'ennemi. Apr&egrave;s avoir couru quelques
+minutes, il arriva au bord d'un chemin qui
+conduisait &agrave; la mer. Tout &agrave; coup un homme se
+pr&eacute;senta devant lui. Le sergent &eacute;paula sa carabine
+et coucha en joue l'inconnu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Arr&ecirc;te&nbsp;! lui cria-t-il, ou tu es mort&nbsp;!</p>
+
+<p>L'homme s'arr&ecirc;ta au milieu de la route, et
+Cabieu marcha &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il para&icirc;t, mon dr&ocirc;le, lui dit le garde-c&ocirc;te,
+que tu comprends bien le fran&ccedil;ais&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aussi bien que vous le parlez, r&eacute;pondit
+l'&eacute;tranger sans le moindre accent&nbsp;; et c'est pour
+cela que j'ai cru devoir vous ob&eacute;ir. J'ai devin&eacute;
+que j'avais affaire &agrave; un ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es donc un de mes compatriotes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai
+reconnu &agrave; la voix. Si tu es moins habile ou plus
+d&eacute;fiant que moi, approche et regarde. Je suis
+sans armes.</p>
+
+<p>Le sergent examina l'homme de plus pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est toi, Baptiste&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il avec joie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, c'est moi, ton fr&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On m'avait assur&eacute; que l'ennemi t'avait fait
+prisonnier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On ne t'avait pas tromp&eacute;. Avant-hier, dans
+une descente qu'ils ont faite sur la c&ocirc;te de Colleville,
+les Anglais ont enlev&eacute; quatre garde-c&ocirc;tes,
+ton serviteur et un autre soldat du r&eacute;giment de
+Forez.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment te trouves-tu ici&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Par cette raison bien simple qu'il y a deux
+jours, j'&eacute;tais fait prisonnier, et qu'aujourd'hui
+je suis libre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi
+est &agrave; deux pas de nous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le sais. &Eacute;coute-moi, et fais ton profit
+de ce que je vais te dire. Ce soir, le capitaine de
+la fr&eacute;gate, o&ugrave; j'&eacute;tais aux fers, m'a fait monter
+sur le pont. Plusieurs barques &eacute;taient d&eacute;j&agrave; &agrave; la
+mer. On me promet la libert&eacute; si je consens &agrave;
+servir de guide aux troupes qu'on allait d&eacute;barquer
+sur la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as accept&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parbleu&nbsp;! Sans cela, aurais-je le plaisir de
+te parler &agrave; cette heure&nbsp;?... On d&eacute;barque. Je suis
+plac&eacute; sous la garde de deux grands habits
+rouges. Nous marchons sur Colleville. J'&eacute;tais &agrave;
+la t&ecirc;te de la compagnie, pour servir d'&eacute;claireur.
+Mon premier soin est de conduire les Anglais
+sur le bord d'une mare bourbeuse. Un de mes
+gardiens y tombe consciencieusement, sans en
+&ecirc;tre pri&eacute;. J'y pousse l'autre, et je me sauve &agrave; la
+faveur de la nuit, laissant le reste de la troupe
+en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te avec les grenouilles du mar&eacute;cage.
+Ils n'ont pas os&eacute; me tirer des coups de fusil,
+dans la crainte de jeter l'alarme dans le pays...
+Et me voil&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; allais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arriv&eacute;e
+de l'ennemi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et me conseiller de l'attaquer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Touche-l&agrave;, Baptiste&nbsp;! dit le sergent avec
+&eacute;motion.</p>
+
+<p>Les deux fr&egrave;res se serr&egrave;rent la main.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu.
+A nous deux, nous sommes de force &agrave; repousser
+les Anglais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si on nous aide, dit le soldat du r&eacute;giment
+de Forez. O&ugrave; sont tes hommes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les voil&agrave;&nbsp;! r&eacute;pondit le sergent en frappant
+successivement sur sa poitrine et sur celle de
+son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! tu n'as pas rassembl&eacute; tes garde-c&ocirc;tes&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils sont au diable&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tu venais ainsi, tout seul&nbsp;?... Ah&nbsp;! mon
+cher, tu es fou&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit
+de te rencontrer... Es-tu d&eacute;cid&eacute; &agrave; te venger des
+Anglais&nbsp;? L'occasion est bonne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Hum&nbsp;! ils sont au moins un cent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'importe&nbsp;! si nous avons cent fois plus
+de courage qu'eux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous n'aurons pas autant de fusils.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu h&eacute;sites&nbsp;? N'en parlons plus... J'entends
+du bruit sur la dune. Ils approchent. Voici le
+moment de les arr&ecirc;ter. Adieu&nbsp;!</p>
+
+<p>Cabieu s'&eacute;loigna. Son fr&egrave;re courut apr&egrave;s lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars
+sans moi&nbsp;? Tu me m&eacute;prises donc bien&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais que tu me suivrais, r&eacute;pondit
+Cabieu en riant. Je n'ai pris les devants que
+pour t'emp&ecirc;cher de faire des phrases. Tu as le
+malheur d'&ecirc;tre bavard. Ce soir, il faut se taire
+et agir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! Donne-moi une arme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai que mon fusil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas
+mes os sur la dune, de retourner sur l'escadre
+anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte&nbsp;?
+Avec les poings&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec cela, dit Cabieu.</p>
+
+<p>Sans s'arr&ecirc;ter, il prit le tambour qu'il portait
+sur l'&eacute;paule et le suspendit au cou de son
+fr&egrave;re. Celui-ci re&ccedil;ut les baguettes en hochant la
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'esp&egrave;re bien, dit-il, que nous ne nous servirons
+pas de ce tambour&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier
+tout de suite de nous entourer et de nous passer
+par les armes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Chut&nbsp;! dit Cabieu d'une voix br&egrave;ve.</p>
+
+<p>On entendit, derri&egrave;re la dune, un bruit d'armes
+et le cliquetis des galets qui roulaient sous
+les pieds.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ma troupe de Colleville, murmura le
+soldat. Ils n'ont pas pu trouver le chemin de la
+batterie. Ils reviennent.</p>
+
+<p>A cet instant, une tra&icirc;n&eacute;e de feu monta en
+serpentant dans le ciel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ils tirent des fus&eacute;es, dit Cabieu. On va
+bient&ocirc;t leur r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>En effet, sur leur droite, &agrave; trois cents pas environ,
+les deux fr&egrave;res aper&ccedil;urent la lueur d'une
+autre fus&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, r&eacute;pondit Cabieu, celle-l&agrave; continue les
+signaux, tandis que les autres cessent de lancer
+des fus&eacute;es. Ils vont &eacute;videmment se rallier sur
+les bords de la rivi&egrave;re. Ce hasard nous donne
+la victoire.</p>
+
+<p>Cabieu se leva pr&eacute;cipitamment. Il avait le
+visage radieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Reste-l&agrave;, dit-il &agrave; son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je veux t'accompagner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent
+d'une voix imp&eacute;rieuse. Qui a con&ccedil;u le plan&nbsp;?
+Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'ob&eacute;is
+pas, si tu violes la consigne, tu es tra&icirc;tre &agrave; ton
+pays&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as l'air de parler s&eacute;rieusement, Michel&nbsp;;
+et cependant je suis s&ucirc;r que tu vas faire une
+folie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu ex&eacute;cutes fid&egrave;lement mes ordres, dans
+une heure, les Anglais auront rejoint leur escadre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faut-il faire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rester ici.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de
+ma carabine, battre la g&eacute;n&eacute;rale &agrave; tour de bras
+et en courant dans la direction des Anglais...
+Puis-je compter sur toi, Baptiste&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comme sur toi-m&ecirc;me, Michel.</p>
+
+<p>Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit
+d'un pas rapide.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="CABIEU_III"></a><h2>III</h2>
+<br><br>
+
+<p>Le soldat regarda avec tristesse son fr&egrave;re qui
+s'&eacute;loignait. Il pensait qu'il ne le reverrait plus.</p>
+
+<p>Mais le sergent des garde-c&ocirc;tes avait plus de
+confiance que cela dans la r&eacute;ussite de son entreprise.
+Il marchait sur l'ennemi avec la certitude
+de le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'&ecirc;tre
+aper&ccedil;u. La nuit &eacute;tait si profonde qu'il entendait
+d&eacute;j&agrave; les Anglais sans les voir.</p>
+
+<p>Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne.
+Il voulait tourner les Anglais et revenir
+sur eux &agrave; l'improviste, en s'abritant derri&egrave;re
+une haie de saules qui poussaient dans le voisinage
+de la rivi&egrave;re. La connaissance qu'il avait
+du pays le servit autant que son audace.</p>
+
+<p>Le garde-c&ocirc;te s'accroupit derri&egrave;re un buisson,
+&agrave; dix pas de l'ennemi. Il coula le canon de sa
+carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et
+resta en observation.</p>
+
+<p>Les Anglais parlaient entre eux avec animation.
+Les uns tendaient la main du c&ocirc;t&eacute; de la
+mer, comme s'ils eussent donn&eacute; l'avis de se rembarquer
+au plus vite. Les autres se tournaient
+vers la batterie d'Ouistreham, comme s'ils eussent
+voulu exciter leurs camarades &agrave; ne pas
+laisser leur entreprise inachev&eacute;e. On devinait
+&agrave; leurs gestes, &agrave; leur air ind&eacute;cis, qu'il y avait
+dans leur conseil deux courants d'id&eacute;es contraires.
+La compagnie qui avait march&eacute; sur le
+village de Colleville se croyait trahie et craignait
+une surprise&nbsp;; les autres paraissaient d&eacute;cid&eacute;s
+&agrave; tenter tous les hasards.</p>
+
+<p>Cabieu retenait sa respiration, voyait et &eacute;coutait
+tout. Quand il fut convaincu que le parti
+des audacieux l'emportait, il coucha en joue l'officier
+qui s'&eacute;tait mis &agrave; la t&ecirc;te du d&eacute;tachement.
+En m&ecirc;me temps, il s'&eacute;cria d'une voix formidable&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui vive&nbsp;?</p>
+
+<p>A ce mot, un grand trouble se fit dans les
+rangs des Anglais. Ils se press&egrave;rent les uns
+contre les autres, form&egrave;rent le carr&eacute; et regard&egrave;rent
+avec inqui&eacute;tude dans les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; le moment de jouer ma com&eacute;die, se
+dit Cabieu.</p>
+
+<p>Il tourna la t&ecirc;te en arri&egrave;re, comme s'il e&ucirc;t
+adress&eacute; un commandement &agrave; une troupe de soldats.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nom d'un tonnerre&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il, ne tirez
+pas&nbsp;! ne tirez pas&nbsp;! Je vous le d&eacute;fends&nbsp;!</p>
+
+<p>Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient
+dans l'ombre &agrave; apercevoir leur ennemi.</p>
+
+<p>Cabieu fit r&eacute;sonner la batterie de son fusil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sacrebleu&nbsp;! fit-il d'un ton furieux, n'armez
+pas, caporal&nbsp;; j'ai d&eacute;fendu de tirer.</p>
+
+<p>Et, changeant de voix&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces
+gueux d'habits rouges. Si nous faisons feu, il
+n'en &eacute;chappera pas un.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Silence&nbsp;! r&eacute;pondit Cabieu. Ob&eacute;issez &agrave; la
+consigne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Capitaine, continua-t-il sur un autre ton,
+mes hommes sont impatients. Ils ne veulent
+plus rester au port d'armes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Gredin&nbsp;! s'&eacute;cria Cabieu, ce sont les mauvais
+chefs qui font les mauvais soldats.</p>
+
+<p>Et, comme s'il e&ucirc;t parl&eacute; au reste de sa troupe
+imaginaire&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'on emm&egrave;ne cet homme&nbsp;! dit-il avec col&egrave;re.
+Il n'est pas digne de se mesurer avec l'ennemi.
+Qu'on le conduise en prison.</p>
+
+<p>Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs
+fois la terre de la crosse de son fusil,
+comme pour faire croire &agrave; une lutte.</p>
+
+<p>Tout en jouant cette sc&egrave;ne, Cabieu ne perdait
+pas de vue les Anglais. Ceux-ci paraissaient
+constern&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! s'&eacute;cria de nouveau le rus&eacute; sergent,
+il me semble qu'on a murmur&eacute; dans les
+rangs&nbsp;! Auriez-vous la sottise de regretter le d&eacute;part
+de cet homme&nbsp;? Sachez-le&nbsp;: ce n'est pas le
+nombre qui fait la force d'une arm&eacute;e, c'est la
+discipline. D'ailleurs n'&ecirc;tes-vous pas assez nombreux
+pour mettre en fuite trois fois plus d'ennemis
+qu'il n'y en a l&agrave; &agrave; combattre&nbsp;?... Allons&nbsp;!
+arme bras&nbsp;!... Que personne ne tire avant le
+commandement. Les garde-c&ocirc;tes d'Ouistreham
+et de Colleville sont avertis. Ils vont venir.
+Attendons-les. Nous prendrons l'ennemi entre
+deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied
+sur l'escadre&nbsp;!</p>
+
+<p>En disant cela, il ajusta l'officier qui avait
+fait quelques pas dans la direction de la haie.
+Il l&acirc;cha la d&eacute;tente&nbsp;; le buisson s'enflamma et,
+quand la fum&eacute;e se fut dissip&eacute;e, Cabieu aper&ccedil;ut
+sa victime qui se d&eacute;battait sur le sable de la dune.</p>
+
+<p>Les Anglais firent un feu de peloton sur la
+ligne des saules. Les balles siffl&egrave;rent aux oreilles
+de Cabieu et cass&egrave;rent des branches autour
+de lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Canailles&nbsp;! s'&eacute;cria Cabieu d'une voix furieuse,
+comme s'il e&ucirc;t parl&eacute; &agrave; ses hommes, ne
+vous avais-je pas d&eacute;fendu de tirer&nbsp;? Heureusement
+que rien n'est perdu. Nous n'avons personne
+de tu&eacute;, et voici les garde-c&ocirc;tes qui arrivent.</p>
+
+<p>En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour
+qui battait la g&eacute;n&eacute;rale. Le bruit se rapprochait&nbsp;;
+il &eacute;tait formidable. On aurait dit un
+r&eacute;giment qui s'avance au pas de course.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; les n&ocirc;tres&nbsp;! cria Cabieu. Ne tirez
+pas encore. A la ba&iuml;onnette&nbsp;! mes amis, &agrave; la
+ba&iuml;onnette&nbsp;!</p>
+
+<p>Il avait recharg&eacute; sa carabine et il tira un
+second coup de feu dans la masse des Anglais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A la ba&iuml;onnette&nbsp;! reprit-il d'une voix courrouc&eacute;e.</p>
+
+<p>A ces mots il agita les touffes de saules&nbsp;; puis
+il traversa bravement la haie et s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; la
+rencontre des Anglais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sauve qui peut&nbsp;! s'&eacute;cria l'ennemi qui se
+croyait attaqu&eacute; par des forces sup&eacute;rieures.</p>
+
+<p>De tous les c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois les Anglais gagn&egrave;rent
+le haut de la dune, se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur le
+rivage et se jet&egrave;rent dans les barques.</p>
+
+<p>Cabieu eut encore le temps de leur envoyer
+deux coups de fusil, avant qu'ils eussent pris la
+mer.</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re le rejoignit sur les bancs de sable&nbsp;;
+il battait toujours du tambour.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant,
+ils sont partis. La farce a r&eacute;ussi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens, Michel, dit le soldat du r&eacute;giment
+de Forez en sautant au cou de son fr&egrave;re, s'il
+y avait en France dix g&eacute;n&eacute;raux comme toi,
+M. Pitt n'oserait plus nous faire la guerre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="CABIEU_IV"></a><h2>IV</h2>
+<br><br>
+
+<p>A cet instant, les deux fr&egrave;res entendirent des
+g&eacute;missements derri&egrave;re eux. Ils remont&egrave;rent sur
+la dune, et, apr&egrave;s avoir cherch&eacute; quelque temps
+au hasard dans les t&eacute;n&egrave;bres, ils trouv&egrave;rent un
+homme qui se d&eacute;battait sur le sable.</p>
+
+<p>Ils se pench&egrave;rent sur le bless&eacute; et ils constat&egrave;rent
+qu'il avait une cuisse cass&eacute;e et l'autre
+perc&eacute;e par une balle. Ils le soulev&egrave;rent et le
+transport&egrave;rent dans la maison du garde-c&ocirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Anglais sont partis, dit Cabieu en
+embrassant sa femme. Nous amenons un prisonnier
+qu'il faut soigner comme si c'&eacute;tait l'un
+des n&ocirc;tres.</p>
+
+<p>Ils le soign&egrave;rent si bien qu'au bout de deux
+jours le bless&eacute; recouvra sa connaissance. Il se
+nomma. C'&eacute;tait un bas officier qui commandait
+un des d&eacute;tachements, et qui, selon toute apparence,
+&eacute;tait fort estim&eacute;&nbsp;; car le commandant de
+l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer
+les quatre garde-c&ocirc;tes et le deuxi&egrave;me soldat du
+r&eacute;giment de Forez que les Anglais avaient faits
+prisonniers. La proposition fut accept&eacute;e, et l'&eacute;change
+eut lieu.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, l'escadre anglaise mit
+&agrave; la voile, et les c&ocirc;tes de la basse Normandie
+ne furent plus inqui&eacute;t&eacute;es jusqu'&agrave; la signature du
+trait&eacute; de Paris.</p>
+
+<p>L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauv&eacute;
+le pays.</p>
+
+<p>Le ministre lui accorda une gratification de
+deux cents livres et lui &eacute;crivit une lettre de
+satisfaction pour sa manoeuvre.</p>
+
+<p>Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus
+g&eacute;n&eacute;reuse que le Tr&eacute;sor royal. L'exploit de
+l'humble garde-c&ocirc;te eut un grand retentissement
+dans la Normandie, et le peuple ne le d&eacute;signa
+plus que sous le nom de g&eacute;n&eacute;ral Cabieu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il aurait v&eacute;cu heureux de ce souvenir, dit
+M. Boisard dans ses notices biographiques sur
+les hommes du Calvados, si un incendie ne
+f&ucirc;t venu augmenter sa d&eacute;tresse et celle de sa
+famille.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La piti&eacute; qu'il inspira r&eacute;veilla le souvenir
+du service qu'on avait oubli&eacute;. A la sollicitation
+du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui
+accorda une gratification annuelle de 100 francs.
+Mais la reconnaissance nationale lui r&eacute;servait
+d'autres d&eacute;dommagements. Il les obtint aussit&ocirc;t
+qu'elle put se manifester sans recourir au patronage
+des grands. Le grade de g&eacute;n&eacute;ral fut
+solennellement conf&eacute;r&eacute; &agrave; Cabieu dans les premi&egrave;res
+ann&eacute;es de la R&eacute;volution, et nous l'avons
+vu en porter les insignes. L'&Eacute;tat lui accorda en
+outre une pension de 600 francs.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Michel Cabieu mourut &agrave; Ouistreham, le 4 novembre
+1804. Ce petit coin de terre, qui n'est
+sur la carte qu'un point insignifiant, vit na&icirc;tre
+et mourir obscur&eacute;ment un de ces h&eacute;ros auxquels
+la Gr&egrave;ce &eacute;levait des statues.</p>
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br>
+
+<a name="LE_MAITRE_DE_L'OEUVRE"></a><h2>LE MA&Icirc;TRE DE L'OEUVRE</h2>
+<br><br><br><br>
+
+
+<a name="MAITRE_PROLOGUE"></a><h2><b>PROLOGUE</b></h2>
+
+<h2>Les deux touristes.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Une des nombreuses voitures, qui faisaient
+alors le service de Caen &agrave; Bayeux, venait de
+s'arr&ecirc;ter &agrave; Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes
+gens saut&egrave;rent de l'imp&eacute;riale plut&ocirc;t qu'ils n'en
+descendirent, emportant avec eux tout leur bagage&nbsp;:
+un sac en toile, un b&acirc;ton, un album&nbsp;;
+avantage inappr&eacute;ciable qui n'appartient qu'aux
+c&eacute;libataires.</p>
+
+<p>A peine arriv&eacute;s, nos voyageurs se dirig&egrave;rent
+vers l'&eacute;glise avec un empressement qui d&eacute;notait,
+sinon une certaine exaltation religieuse, du
+moins un go&ucirc;t prononc&eacute; pour l'arch&eacute;ologie. Ils
+firent le tour du monument&nbsp;; en visit&egrave;rent l'int&eacute;rieur,
+et sortirent bient&ocirc;t pour se consulter
+sur l'emploi de leur journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est midi, dit l'un des touristes en tirant
+sa montre, et j'ai plus faim de beefsteak que
+d'architecture.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'allais te faire la m&ecirc;me r&eacute;flexion, r&eacute;pondit
+l'autre. Il faut d&eacute;jeuner au plus vite.</p>
+
+<p>Tous deux se pr&eacute;cipit&egrave;rent dans la cuisine de
+l'h&ocirc;tel du <i>Grand-Monarque</i> et s'assirent devant
+une petite table en sapin. Les fourchettes
+se dressent, les m&acirc;choires s'entrechoquent, le
+silence le plus complet s'&eacute;tablit entre les deux
+compagnons de route. C'est le moment de vous
+dire en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous
+les voyons attabl&eacute;s dans l'h&ocirc;tel du <i>Grand-Monarque</i>,
+et ce qu'ils se proposent de faire.</p>
+
+<p>Le premier r&eacute;pond au nom de L&eacute;on Vautier.
+Ses traits ne sont pas pr&eacute;cis&eacute;ment r&eacute;guliers,
+mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence.
+S'il sourit devant vous, vous comprenez
+imm&eacute;diatement que vous ne parlez pas &agrave; un sot.
+Sorti de l'&eacute;cole des Beaux-Arts, L&eacute;on Vautier
+avait travaill&eacute; sous la direction d'un architecte
+du gouvernement. Au moment o&ugrave; nous le rencontrons,
+il venait d'&ecirc;tre charg&eacute; par la commission
+des monuments historiques, institu&eacute;e
+pr&egrave;s le ministre de l'int&eacute;rieur, de l'inspection
+de quelques-uns des &eacute;difices religieux de la
+Basse-Normandie.</p>
+
+<p>Son compagnon s'appelait Victor Lenormand.
+Il n'avait pas de mission du gouvernement,
+mais c'&eacute;tait le fid&egrave;le Achate du jeune architecte.
+Comme il avait une jolie fortune et des pr&eacute;tentions,
+peu justifi&eacute;es, &agrave; la peinture, il se faisait
+un plaisir de suivre son ami dans ses
+p&eacute;r&eacute;grinations officielles, croquant un paysage
+par-ci, un monument par-l&agrave;, et se composant
+des cartons qui devaient, selon ses esp&eacute;rances,
+le conduire au Temple de m&eacute;moire. Il est vrai
+qu'il avait d&eacute;j&agrave; essay&eacute; de faire parler les cent
+bouches de la renomm&eacute;e en exposant son fameux
+tableau du <i>Quos ego</i>. Son Neptune, avec
+sa barbe inculte et m&eacute;lang&eacute;e d'herbes marines,
+avait bien l'air de dignit&eacute; qui convient au souverain
+des eaux. Seulement notre artiste avait
+eu la malencontreuse id&eacute;e de mettre dans la
+main du dieu un poisson que le jury ne trouva
+pas de son go&ucirc;t. Victor se consola de ce premier
+pas de clerc en rimant force &eacute;pigrammes contre
+ses juges&nbsp;; mais la blessure n'en &eacute;tait pas moins
+douloureuse, et le moindre mot qui lui rappelait
+son tableau du <i>Quos ego</i> faisait saigner la plaie
+mal ferm&eacute;e de son amour-propre.</p>
+
+<p>Le d&eacute;jeuner fini, L&eacute;on se fit indiquer par la
+servante de l'auberge le chemin qui conduit au
+petit village de Norrey&nbsp;; et les deux amis reprirent
+leur bagage. L'architecte ayant lev&eacute; machinalement
+les yeux vers l'enseigne du <i>Grand-Monarque</i>
+partit d'un grand &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil,
+dit-il en montrant du doigt la figure du h&eacute;ros
+d'Ivry, enlumin&eacute; comme un ivrogne qui sort du
+cabaret.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En effet, ce n'est pas mal&nbsp;! Il a l'air d'avoir
+abus&eacute; du premier de ses trois talents, le bon
+Henri&nbsp;!</p>
+
+<blockquote>Ce diable &agrave; quatre<br>
+A le triple talent<br>
+De boire, etc...</blockquote>
+
+<p>Je soup&ccedil;onne l'artiste d'avoir eu des relations
+avec les ligueurs. C'est une satire, ce portrait-l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce tout ce que tu as remarqu&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, oui&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! tu n'admires pas sa cotte de
+mailles&nbsp;? de vraies &eacute;cailles de poisson&nbsp;! Le peintre
+aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi que tu en dises, r&eacute;pliqua Victor en prenant
+feu, je soutiens que pas un des membres du
+jury ne serait capable de donner &agrave; Neptune un tel
+cachet d'originalit&eacute;. Ces messieurs sont habitu&eacute;s
+&agrave; se tra&icirc;ner dans les orni&egrave;res de la tradition.
+Ils m'ont trouv&eacute; ridicule, et je m'y r&eacute;signe&nbsp;;
+mais on sera bien oblig&eacute; de reconna&icirc;tre en moi
+le courage de d&eacute;fendre un syst&egrave;me&nbsp;; ce dont
+tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore
+que par le cerveau de tes professeurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'en sais-tu&nbsp;? Je n'ai encore rien produit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en aper&ccedil;ois bien&nbsp;; car tu n'es gu&egrave;re
+indulgent pour les autres. Il n'y a pas de critiques
+plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien
+imagin&eacute;. Je crois que tu suivras la loi commune.
+Imbu, nourri des id&eacute;es de tes ma&icirc;tres, tu
+seras tout surpris de copier l&agrave; o&ugrave; tu croyais
+cr&eacute;er. L'architecture est morte&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;: <i>Ceci tuera cela</i>&nbsp;! Voir Notre-Dame
+de Paris&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'avez plus, continua Victor en s'&eacute;chauffant,
+ce sentiment patriotique et religieux,
+ce souffle divin qui inspirait les architectes du
+moyen &acirc;ge. Si vous construisez une &eacute;glise, vous
+faites une mauvaise imitation de nos salles de
+spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous
+construisez une esp&egrave;ce de gare de chemin de
+fer. Et chacun conna&icirc;t le ma&ccedil;on qui b&acirc;tit ces
+masures, tandis que les noms de ceux qui ont
+&eacute;lev&eacute; les cath&eacute;drales de Noyon, de Chartres, de
+Reims, l'admirable fa&ccedil;ade de Notre-Dame, ne
+nous sont pas conserv&eacute;s&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;<i>Sic vos non vobis&nbsp;!</i> soupira m&eacute;lancoliquement
+une voix de basse-taille derri&egrave;re les deux
+amis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui se permet d'&eacute;couter aux portes&nbsp;? dit
+Victor en se retournant vers le nouveau venu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous vous parlez en latin&nbsp;? dit L&eacute;on Vautier&nbsp;;
+je ne jouis pas de cet avantage&nbsp;; mais voici
+mon camarade qui parle h&eacute;breu. La preuve, c'est
+qu'il vient de me tenir un long discours dans
+cette langue.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-&agrave;-dire que je ne me suis pas bien expliqu&eacute;&nbsp;!
+r&eacute;pondit le peintre en se mordant les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai pourtant compris, dit l'&eacute;tranger en
+s'interposant comme pacificateur, que votre ami
+regrette l'oubli qui p&egrave;se sur les noms des <i>ma&icirc;tres
+de l'oeuvre</i>.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On voit que monsieur est vers&eacute; dans l'histoire
+de l'architecture, dit L&eacute;on Vautier.</p>
+
+<p>Et, pour la premi&egrave;re fois, il songea &agrave; examiner
+l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme de cinquante &agrave; cinquante-cinq
+ans. Son costume &eacute;tait celui d'un paysan
+endimanch&eacute;&nbsp;: blouse bleue, pantalon de toile,
+cravate rouge avec un gros noeud dont les bouts
+se balan&ccedil;aient au vent, chapeau de paille et souliers
+ferr&eacute;s. Mais, si l'on venait &agrave; observer sa
+toilette, &agrave; consid&eacute;rer plus attentivement sa tournure
+et ses mani&egrave;res, il sautait aux yeux que ce
+personnage devait porter l'habit avec autant
+d'aisance que la blouse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de
+parler &agrave; des artistes, et, comme je les ai en
+grande estime...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; du m&eacute;tier&nbsp;? demanda
+Victor.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous d&eacute;sirez savoir mon nom&nbsp;? r&eacute;pondit
+l'&eacute;tranger en souriant finement. Au temps o&ugrave;
+je me servais de cartes de visite, on y lisait&nbsp;:
+Louis Landry, et au-dessous&nbsp;: procureur du...
+procureur de... procureur imp... suivant les variations
+du barom&egrave;tre politique. J'ai d&eacute;j&agrave; servi,&nbsp;&mdash;&nbsp;comme
+vous le voyez,&nbsp;&mdash;&nbsp;deux ou trois gouvernements.
+Cela fatigue &agrave; la longue. Aussi me
+suis-je d&eacute;cid&eacute; sans peine &agrave; c&eacute;der la toge &agrave; la
+magistrature militante. J'ai suivi le pr&eacute;cepte de
+Virgile... je me suis fait paysan&nbsp;! Comme tel,
+j'aime &agrave; exercer l'hospitalit&eacute;, et j'esp&egrave;re, si cela
+ne d&eacute;range pas vos projets, vous amener d&icirc;ner
+chez moi.</p>
+
+<p>On &eacute;tait arriv&eacute; devant l'&eacute;glise de Norrey,
+une des curiosit&eacute;s du pays.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous d&eacute;sirez la visiter&nbsp;? dit l'ancien magistrat.
+Je vais chercher les clefs chez le sonneur.
+Attendez-moi.</p>
+
+<p>Il partit et revint bient&ocirc;t avec les clefs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; un charmant morceau du treizi&egrave;me
+si&egrave;cle, s'&eacute;cria L&eacute;on Vautier en contemplant avec
+d&eacute;lices la tour &eacute;l&eacute;gante de l'&eacute;glise de Norrey.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et voil&agrave; un charmant magistrat du dix-neuvi&egrave;me&nbsp;!
+dit Victor. Il va nous ouvrir la porte
+du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre
+celle de la salle &agrave; manger.</p>
+
+<p>Le dialogue fut interrompu par l'arriv&eacute;e de
+M. Landry.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un peu de patience, mes amis&nbsp;! dit le
+M&eacute;c&egrave;ne bas-normand en tournant et retournant
+la clef dans la serrure.</p>
+
+<p>On entra dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>L&eacute;on Vautier en eut pour une bonne heure &agrave;
+satisfaire sa curiosit&eacute;. Son regard interrogeait
+chaque d&eacute;tail d'ornementation avec autant d'ardeur
+que l'artiste du moyen &acirc;ge en avait mis &agrave;
+fouiller la pierre. Quand ils furent sortis de l'&eacute;glise,
+les deux jeunes gens s'assirent sur un
+tertre de gazon, ouvrirent leurs albums et commenc&egrave;rent
+un dessin du monument.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Prenez un si&egrave;ge et donnez-vous la peine
+de vous asseoir, dit gravement Victor &agrave; leur
+complaisant cicerone.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Volontiers&nbsp;! r&eacute;pondit l'ex-magistrat en
+prenant place entre les deux jeunes gens&nbsp;; je
+taillerai les crayons.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, vous nous raconterez quelque grand
+scandale de cour d'assises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Y songez-vous&nbsp;? J'ai tout oubli&eacute; en d&eacute;pouillant
+la robe de magistrat. Je pr&eacute;f&egrave;re vous raconter
+une histoire locale. Ce lieu o&ugrave; nous sommes
+assis tranquillement a &eacute;t&eacute; le th&eacute;&acirc;tre d'un drame
+sanglant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me faites fr&eacute;mir&nbsp;! Commencez toutefois
+votre r&eacute;cit&nbsp;; j'adore le drame... f&ucirc;t-il de
+M. Dennery&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Puisque vous l'exigez, j'appelle &agrave; mon
+secours feu mon &eacute;loquence de minist&egrave;re public&nbsp;;
+puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles d&eacute;licates
+de mon auditoire&nbsp;! Or donc, voici l'histoire du
+ma&icirc;tre de l'oeuvre de Norrey&nbsp;:</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="MAITRE_I"></a><h2>I</h2>
+
+<h2>Pierre Vardouin</h2>
+<br><br>
+
+<p>Tandis que saint Louis r&eacute;gnait &agrave; Paris, Pierre
+Vardouin go&ucirc;tait &agrave; Bretteville les douceurs
+d'une royaut&eacute; non contest&eacute;e. A coup s&ucirc;r il n'e&ucirc;t
+pas &eacute;t&eacute; le second &agrave; Rome, mais il &eacute;tait certainement
+le premier dans son village. Il suffira
+d'un mot pour faire comprendre de quel respect,
+de quelle v&eacute;n&eacute;ration on entourait ce grave personnage.
+Il &eacute;tait&nbsp;: <i>Ma&icirc;tre de l'oeuvre</i>. C'&eacute;tait
+ainsi qu'on d&eacute;signait les architectes avant le
+seizi&egrave;me si&egrave;cle. Les moindres d&eacute;tails de l'ornementation
+et de l'ameublement &eacute;tant aussi bien
+de son ressort que la construction des &eacute;difices
+et la direction des travaux, le ma&icirc;tre de l'oeuvre
+devait joindre &agrave; une &eacute;tude approfondie de son
+art des connaissances vraiment encyclop&eacute;diques.
+A lui de b&acirc;tir les ch&acirc;teaux forts des seigneurs&nbsp;;
+&agrave; lui de b&acirc;tir les monast&egrave;res et les &eacute;glises. Ce
+dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire
+un caract&egrave;re sacr&eacute;, presque sacerdotal.
+Aussi les ma&icirc;tres de l'oeuvre partageaient-ils
+souvent les honneurs r&eacute;serv&eacute;s aux nobles et aux
+abb&eacute;s. On pla&ccedil;ait leurs tombeaux dans l'&eacute;glise
+qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait
+pas de leur mettre des nuages sous les
+pieds, distinction qu'on n'accordait alors qu'aux
+personnes divines.</p>
+
+<p>Mais il y avait une autre cause &agrave; la renomm&eacute;e
+de Pierre Vardouin. Les moeurs, le langage,
+les costumes, le gouvernement changent avec
+le temps&nbsp;; mais les pr&eacute;jug&eacute;s, les petitesses du
+coeur humain ne suivent pas les variations du
+calendrier. Que le treizi&egrave;me ou le dix-neuvi&egrave;me
+si&egrave;cle sonne &agrave; l'horloge du temps, les sept p&eacute;ch&eacute;s
+capitaux n'en sont pas moins &agrave; l'ordre du jour.
+On accepte une r&eacute;putation faite, parce qu'on ne
+se sent pas de force &agrave; lutter contre l'opinion
+g&eacute;n&eacute;rale&nbsp;; mais si votre voisin a du talent, vous
+en parlez comme d'un homme ordinaire&nbsp;; vous
+vous feriez tort &agrave; vous-m&ecirc;me plut&ocirc;t que de servir
+&agrave; son &eacute;l&eacute;vation. Il est tr&egrave;s-difficile d'avoir
+du m&eacute;rite dans la ville qui vous a vu na&icirc;tre.</p>
+
+<p>Les habitants de Bretteville avaient donc
+Pierre Vardouin en grande estime, parce qu'il
+venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de
+sa naissance, on ne savait pas au juste dans quel
+chantier ni sous quel patron il avait fait son
+apprentissage&nbsp;; mais il s'&eacute;tait &eacute;tabli tout &agrave; coup
+&agrave; Bretteville, se faisant pr&eacute;c&eacute;der d'une r&eacute;putation
+plus ou moins m&eacute;rit&eacute;e, r&eacute;p&eacute;tant &agrave; qui voulait
+l'entendre qu'il avait travaill&eacute; sous les
+ma&icirc;tres les plus illustres et &eacute;merveill&eacute; les gens
+du m&eacute;tier par son bon go&ucirc;t, ses nouveaux proc&eacute;d&eacute;s
+et l'&eacute;l&eacute;gance de ses constructions. Pourquoi
+abandonnait-il le th&eacute;&acirc;tre de ses triomphes&nbsp;?
+Pourquoi s'enterrait-il dans un village &agrave; peine
+connu&nbsp;? On ne se le demandait m&ecirc;me pas. Il fit
+si bien son apologie, vanta si habilement ses
+connaissances, que son &eacute;loge fut bient&ocirc;t dans
+toutes les bouches. Chacun proclama son talent.</p>
+
+<p>Les notables de Bretteville, entra&icirc;n&eacute;s par ce
+concert de louanges, et prenant, comme toujours,
+la voix du peuple pour la voix de Dieu,
+demand&egrave;rent comme une gr&acirc;ce au nouvel arriv&eacute;
+d'achever l'&eacute;glise du village. Pierre Vardouin
+se fit prier quelque temps pour la forme et
+accepta de grand coeur des propositions qui
+venaient flatter si &agrave; propos sa vanit&eacute;. Il s'installa
+donc avec sa fille et les ma&icirc;tres ouvriers dans
+la maison dite <i>de l'oeuvre</i>, qu'on pla&ccedil;ait habituellement
+dans le voisinage de l'&eacute;difice en
+construction.</p>
+
+<p>S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des
+artistes de son temps, il poss&eacute;dait assez bien les
+ressources du m&eacute;tier et savait remplacer, par
+la pratique et l'exp&eacute;rience, ce qui lui manquait
+en th&eacute;orie ou en largeur de vues. Il se mit
+ardemment &agrave; l'ouvrage, ne songeant gu&egrave;re &agrave;
+travailler pour la gloire de Dieu, mais d&eacute;sirant
+frapper l'esprit de ses nouveaux concitoyens et
+agrandir sa renomm&eacute;e. Son nom &eacute;tait grav&eacute; sur
+sa porte avec cette orgueilleuse inscription&nbsp;:
+<i>vir non incertus</i>, l'homme illustre&nbsp;! emprunt&eacute;e
+&agrave; Gilabertus, architecte de Toulouse.</p>
+
+<p>La tour s'&eacute;levait, s'&eacute;levait &agrave; vue d'oeil et commen&ccedil;ait
+&agrave; dominer tout le village. Chaque habitant
+pouvait apercevoir, de ses fen&ecirc;tres ou de
+son jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus
+aux &eacute;chafaudages. La plupart, n'osant porter
+un jugement sur ce qu'ils &eacute;taient incapables
+de comprendre, se contentaient d'admirer sur
+la foi de la renomm&eacute;e de Pierre Vardouin. Le
+ma&icirc;tre de l'oeuvre ne trouvait pas partout la
+m&ecirc;me indulgence. Les esprits forts de l'endroit,&nbsp;&mdash;&nbsp;ces
+gens qui aiment &agrave; critiquer en raison directe
+de leur ignorance,&nbsp;&mdash;&nbsp;parlaient d&eacute;j&agrave; librement
+sur son travail &agrave; mesure qu'il approchait
+de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles,
+qui vomissaient l'eau du sommet du
+corps carr&eacute;&nbsp;; la fl&egrave;che ne s'annon&ccedil;ait pas bien,
+elle &eacute;tait trop massive, elle ne s'&eacute;lan&ccedil;ait pas
+gracieusement dans les airs. Ces commentaires
+ne se faisaient pas &agrave; huis clos ou &agrave; voix basse&nbsp;;
+car le d&eacute;sir de se faire remarquer entre pour
+beaucoup dans l'esprit de ceux qui les font. Bien
+que Pierre Vardouin ne le c&eacute;d&acirc;t &agrave; personne
+sous le rapport du contentement de soi-m&ecirc;me,
+bien qu'il f&ucirc;t convaincu de sa sup&eacute;riorit&eacute;, il
+fut bless&eacute; au coeur par ces critiques malveillantes.</p>
+
+<p>Un dimanche, en revenant de l'office avec sa
+fille, il passa pr&egrave;s d'un groupe qui s'&eacute;tait form&eacute;
+&agrave; l'entr&eacute;e du cimeti&egrave;re, comme pour mieux examiner
+les travaux. Il pr&ecirc;ta l'oreille, esp&eacute;rant
+saisir au vol quelques-uns de ces mots flatteurs
+si agr&eacute;ables &agrave; la m&eacute;diocrit&eacute;. H&eacute;las&nbsp;! l'orateur de
+la troupe faisait une satire. Pierre Vardouin h&acirc;ta
+le pas et entra&icirc;na sa fille sous le porche de sa
+maison. Il monta au premier &eacute;tage, entra dans
+sa chambre et se jeta, tout d&eacute;courag&eacute;, sur une
+chaise. Sa fille, une jeune fille de seize ans, aux
+cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau
+ciel d'&eacute;t&eacute;, une de ces adorables natures qui
+vivent de d&eacute;vouement, devinent vos douleurs et
+s'ing&eacute;nient toujours pour vous consoler, voyant
+l'accablement du vieillard, s'approcha de lui,
+prit ses mains et lui demanda la cause de son
+chagrin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je crois savoir&nbsp;; dit-elle, le motif de votre
+m&eacute;contentement. Mais laissez parler vos ennemis.
+Leurs am&egrave;res critiques passeront comme
+le vent, et votre ouvrage restera pour dire
+votre nom et votre gloire aux &acirc;ges futurs.</p>
+
+<p>Le vieillard rougit l&eacute;g&egrave;rement, en voyant sa
+pens&eacute;e si bien mise &agrave; nu. Il regretta de ne pas
+avoir mieux cach&eacute; sa faiblesse et ne chercha
+plus qu'&agrave; dissimuler la honte qu'il en &eacute;prouvait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que tu es jeune, ma pauvre Marie&nbsp;! dit-il
+en regardant sa fille d'un air de compassion.
+Les &eacute;pigrammes de ces lourdauds ne peuvent
+que s'aplatir en m'atteignant. J'ai le droit de les
+m&eacute;priser. Ce que tu as pris pour les souffrances
+de l'humiliation, c'&eacute;tait tout simplement une des
+mille souffrances de ce mis&eacute;rable corps qui se
+vieillit. Car je souffre affreusement&nbsp;! Ma t&ecirc;te est
+lourde... Le sang me br&ucirc;le&nbsp;!... je suis alt&eacute;r&eacute;.
+C'est cela m&ecirc;me, ajouta-t-il en voyant sa fille
+courir vers une armoire et lui rapporter une
+coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-&ecirc;tre.
+La fi&egrave;vre, la pire de toutes les maladies, la fi&egrave;vre
+de l'esprit me d&eacute;vore. La pens&eacute;e, quand elle est
+trop forte, trop fr&eacute;quente, use et abat le corps
+le plus robuste. Et c'est au moment o&ugrave; j'enfante
+les plus belles conceptions, o&ugrave; je m'&eacute;puise, o&ugrave; je
+me tue pour la gloire et l'embellissement de ce
+pays, c'est &agrave; cet instant que ces hommes stupides
+me crachent l'injure &agrave; la face.&nbsp;&mdash;&nbsp;Tiens&nbsp;!
+regarde, dit-il apr&egrave;s avoir amen&eacute; sa fille pr&egrave;s
+de la fen&ecirc;tre, regarde cette tour, cette fl&egrave;che,
+d&eacute;pouille-les, par un effort d'imagination, de
+ces &eacute;chafaudages qui les masquent en partie, et
+dis-moi si tu as vu jamais quelque chose de plus
+l&eacute;ger, de plus simple, mais aussi de plus solide
+et de plus gracieux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'ignorez pas, mon p&egrave;re, r&eacute;pondit
+na&iuml;vement Marie, que j'&eacute;tais bien jeune quand
+j'ai voyag&eacute; et que je n'ai pas grande connaissance
+en fait d'art&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'importe&nbsp;! tu es ma fille et tu vas me
+comprendre. Admire l'&eacute;l&eacute;gance de ces fen&ecirc;tres,
+longues et &eacute;troites. Admire la finesse des colonnettes&nbsp;;
+vois comme les quatre pans de l'octogone
+correspondent bien aux quatre faces de la tour.
+Remarque comme chaque d&eacute;tail est &eacute;tudi&eacute;,
+comme tout est pr&eacute;vu, calcul&eacute;, proportionn&eacute;&nbsp;;
+et dis-moi si ce n'est pas l&agrave; un travail admirable&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, mon p&egrave;re, c'est bien beau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! le croiras-tu&nbsp;? ce troupeau d'imb&eacute;ciles
+me tourne en ridicule. Ils disent que l'effet
+est manqu&eacute;, que ma tour ressemble au four
+d'un potier, que j'ai d&eacute;shonor&eacute; leur village. En
+v&eacute;rit&eacute;, ils m&eacute;riteraient, les mis&eacute;rables, que je
+commandasse &agrave; mes ouvriers de d&eacute;molir leur
+&eacute;glise et de ne pas laisser pierre sur pierre de
+cet &eacute;difice de damnation&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Plus vous vous emporterez, plus vous
+augmenterez votre mal, dit Marie.</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit
+doucement le bras de son p&egrave;re et le fit asseoir
+pr&egrave;s de la table.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous travaillez trop, vous vous fatiguez,
+reprit-elle. Que ne prenez-vous quelqu'un pour
+vous aider&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela&nbsp;! grommela le vieillard avec
+humeur&nbsp;; je ne suis plus propre &agrave; rien&nbsp;! Vite, il
+faut faire place &agrave; un successeur&nbsp;! Aujourd'hui,
+l'imb&eacute;cillit&eacute;&nbsp;; demain, la tombe&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je prie assez le bon Dieu et sa douce m&egrave;re,
+ma patronne, pour qu'ils me fassent la gr&acirc;ce de
+vous conserver longtemps.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je pr&eacute;f&eacute;rerais la mort &agrave; une vieillesse
+honteuse&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous blasph&eacute;mez, mon p&egrave;re, dit Marie.
+Est-ce que vous ne n'aimez plus&nbsp;? ajouta-t-elle
+en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce
+que je suis trop exigeante&nbsp;? Je vous demande de
+vivre pour moi, de ne pas &eacute;puiser vos forces
+par un travail opini&acirc;tre, de confier &agrave; quelque
+personne intelligente une partie de vos entreprises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; justement la difficult&eacute;. Qui choisir&nbsp;?
+Philippe, Robert, Ewrard&nbsp;? Ils ne manquent pas
+d'adresse&nbsp;; ce sont d'excellents t&acirc;cherons, de
+bons tailleurs de pierre, de bons appareilleurs.
+Mais allez donc leur demander des projections
+sur parchemin ou des trac&eacute;s sur granit, et vous
+verrez la belle besogne qu'ils vous feront&nbsp;! Toi,
+ma fille, tu parles fort &agrave; ton aise de choses que
+tu n'es pas capable d'appr&eacute;cier. J'ai des ouvriers,
+des hommes qui ex&eacute;cutent bien, mais qui sont
+impuissants quand il s'agit d'inventer. Voil&agrave; ce
+qui me condamne &agrave; faire tout par moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'oubliez-vous pas quelqu'un&nbsp;? dit Marie
+en rougissant.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de l'oeuvre jeta un regard per&ccedil;ant
+sur sa fille et ne put s'emp&ecirc;cher de partager son
+trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais,
+feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait
+parler, il demeura les yeux fixes, comme un
+homme qui cherche &agrave; rappeler ses souvenirs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Celui qui a cisel&eacute; la coupe que vous avez
+entre les mains, reprit Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne me souviens pas...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous l'a pourtant apport&eacute;e lui-m&ecirc;me, le
+jour de votre f&ecirc;te, il n'y a pas un an de cela. Le
+pauvre Fran&ccedil;ois, le fils de cette bonne m&egrave;re
+Regnault, serait bien afflig&eacute; s'il apprenait que
+vous faites si peu de cas de ses attentions pour
+vous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai. Tu as ma foi raison&nbsp;! Mais il est
+si jeune que je n'aurais jamais song&eacute; &agrave; lui, quand
+tu me parlais de chercher quelqu'un pour me
+d&eacute;charger un peu de mon travail.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a du talent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'en sais-tu&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais ses dessins, ses statuettes, vous les
+connaissez aussi bien que moi... Que je vous
+montre encore un de ses derniers ouvrages&nbsp;!</p>
+
+<p>Marie alla chercher son livre d'heures. Elle
+l'ouvrit et mit sous les yeux de son p&egrave;re une
+feuille de parchemin, enlumin&eacute;e avec cette
+richesse de couleurs qu'on ne rencontre plus
+que dans les manuscrits du moyen &acirc;ge.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cela pourrait &ecirc;tre mieux, dit Pierre Vardouin
+en r&eacute;pondant par un jugement s&eacute;v&egrave;re &agrave;
+l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages.
+Tout cela me confirme dans mon opinion
+sur Fran&ccedil;ois Regnault. Il ne saura jamais faire
+que des images ou des statuettes. Je t'interdis
+de rien accepter d&eacute;sormais de ce gar&ccedil;on-l&agrave;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce qu'il y a du mal &agrave; recevoir un pr&eacute;sent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute, quand celui qui le fait esp&egrave;re
+un droit de retour. Te voil&agrave; maintenant l'oblig&eacute;e
+de Fran&ccedil;ois, et je ne le veux pas, entends-tu
+je ne le veux pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me grondez, petit p&egrave;re, dit Marie en
+jouant avec les cheveux du vieillard et en lui
+donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous
+avez &agrave; vous plaindre de moi&nbsp;? J'&eacute;coute docilement
+vos le&ccedil;ons&nbsp;; je chante quand vous m'ordonnez
+de vous d&eacute;sennuyer&nbsp;; je prie le bon Dieu
+avec ardeur, matin et soir, pour que vous soyez
+illustre et heureux, pour qu'il vous fasse retrouver
+en votre fille les vertus qui distinguaient
+ma pauvre m&egrave;re. Enfin&nbsp;&mdash;&nbsp;et la jeune fille rendit
+sa voix encore plus caressante,&nbsp;&mdash;&nbsp;je vous ai
+promis de me soumettre &agrave; vos volont&eacute;s. Vous
+choisirez vous-m&ecirc;me mon mari, et je ne me
+plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux
+du fils de la veuve Regnault. Mais voici les
+v&ecirc;pres qui sonnent, ajouta Marie avant de quitter
+sa position de suppliante&nbsp;; vous ne me laisserez
+pas partir sans me promettre d'&ecirc;tre plus
+indulgent pour Fran&ccedil;ois&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous verrons&nbsp;! r&eacute;pondit Pierre Vardouin
+en embrassant sa fille.</p>
+
+<p>Et Marie s'&eacute;chappa des bras du ma&icirc;tre de
+l'oeuvre, emportant avec elle du bonheur et de
+l'esp&eacute;rance pour le reste de la journ&eacute;e et s'attachant
+au dernier mot de son p&egrave;re, comme l'hirondelle,
+qui traverse les mers, se repose sur
+le m&acirc;t d'un navire afin d'y prendre la force de
+continuer son voyage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="MAITRE_II"></a><h2>II</h2>
+
+<h2>A propos d'une fleur.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Les premiers travaux de Pierre Vardouin &agrave;
+Bretteville avaient &eacute;t&eacute; signal&eacute;s par un triste
+&eacute;v&eacute;nement. Un tailleur de pierre s'&eacute;tait bris&eacute; la
+t&ecirc;te en tombant du haut d'un &eacute;chafaudage.
+Marie, qui n'avait alors que huit ans, &eacute;tait
+pr&eacute;sente &agrave; l'agonie du pauvre ouvrier. La vue
+du sang la gla&ccedil;a d'effroi&nbsp;; puis son coeur se
+gonfla et ses larmes coul&egrave;rent, quand on emporta
+le corps de la victime et lorsqu'elle
+entendit les g&eacute;missements de sa femme et de
+son enfant. Elle suivit son p&egrave;re dans la maison
+de ces infortun&eacute;s. A partir de ce jour, la veuve
+Regnault et son fils devinrent les prot&eacute;g&eacute;s de
+Pierre Vardouin. Fran&ccedil;ois entra comme apprenti
+chez le ma&icirc;tre de l'oeuvre. En nettoyant les outils,
+en pr&eacute;parant les mortiers, l'adolescent n'aurait
+gagn&eacute; qu'un faible salaire si son patron ne
+l'e&ucirc;t r&eacute;compens&eacute; plus largement en souvenir de
+ses malheurs. A part cette charit&eacute;, Pierre Vardouin
+s'inqui&eacute;tait fort peu de son apprenti, le
+croyant destin&eacute;, comme son p&egrave;re, &agrave; mener une
+vie obscure et laborieuse.</p>
+
+<p>Une seule personne remarqua ses heureuses
+dispositions. C'&eacute;tait la petite Marie. Elle aimait
+&agrave; s'entretenir avec lui&nbsp;; elle lui racontait les
+belles l&eacute;gendes des saints qu'elle avait entendu
+raconter elle-m&ecirc;me &agrave; sa m&egrave;re, tandis que Fran&ccedil;ois
+fa&ccedil;onnait de petites statuettes avec de la
+terre grasse ou dessinait sur le sable des cath&eacute;drales
+imaginaires. Rien n'&eacute;tait plus touchant
+que cette communication d'id&eacute;es entre deux enfants
+si jeunes. Bient&ocirc;t Marie, sur les instances
+de son ami, se d&eacute;cida &agrave; d&eacute;rober quelques-uns
+des rares manuscrits de son p&egrave;re. Elle les lui
+remettait en secret. Une fois rentr&eacute; chez lui,
+Fran&ccedil;ois les &eacute;tudiait avec ardeur, devinant les
+passages difficiles &agrave; comprendre, tant son esprit
+avait de sagacit&eacute;, et reproduisant les dessins et
+les figures de g&eacute;om&eacute;trie. Au bout de cinq ans,
+il les savait par coeur. Il critiquait d&eacute;j&agrave; les
+travaux de son ma&icirc;tre&nbsp;; il tra&ccedil;ait des plans de
+fantaisie, appelant de tous ses voeux le moment
+o&ugrave; il commanderait &agrave; son tour. Il n'&eacute;tait encore
+que simple manoeuvre&nbsp;! Pierre Vardouin fut
+&eacute;merveill&eacute; des dispositions de son apprenti&nbsp;; sa
+facilit&eacute;, ses connaissances le frapp&egrave;rent d'&eacute;tonnement.
+Un instant, il songea &agrave; lui confier ses ouvrages
+les plus d&eacute;licats&nbsp;: ses trac&eacute;s&nbsp;; ses mod&egrave;les,
+ses &eacute;pures&nbsp;; mais, &agrave; la r&eacute;flexion, il eut peur. Il se
+garda bien d'encourager et d'aiguillonner ce
+talent naissant, qui d&eacute;j&agrave; lui portait ombrage.</p>
+
+<p>La confidence de Marie r&eacute;veilla toutes les
+inqui&eacute;tudes de Pierre Vardouin. Fran&ccedil;ois Regnault,
+son apprenti, son prot&eacute;g&eacute;, aim&eacute; de sa
+fille&nbsp;! Cette pens&eacute;e le faisait fr&eacute;mir. Pour peu
+que cette passion s'enracin&acirc;t dans le coeur de
+son enfant, il voyait le jour o&ugrave; il serait oblig&eacute;
+de c&eacute;der &agrave; son d&eacute;sir. Son gendre alors deviendrait
+son rival&nbsp;; sa jeune renomm&eacute;e ferait p&acirc;lir
+son &eacute;toile. Il &eacute;tait grand temps de lui &ocirc;ter toute
+esp&eacute;rance, en lui montrant l'inutilit&eacute; de ses
+pr&eacute;tentions. Quant &agrave; Marie, il dirigerait son
+esprit vers d'autres id&eacute;es. On mettrait en jeu
+sa vanit&eacute;&nbsp;; on lui ferait comprendre qu'elle ne
+devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle
+pouvait pr&eacute;tendre aux plus beaux partis. En
+cherchant &agrave; se cacher ainsi la v&eacute;rit&eacute;, Pierre
+Vardouin en vint &agrave; se tromper de bonne foi.
+Tout en combattant, par un sentiment d'inqui&eacute;tude
+personnel, les voeux de sa fille, il s'imagina
+travailler dans l'int&eacute;r&ecirc;t de son enfant bien
+plus que dans celui de sa pr&eacute;somption. D&eacute;j&agrave; il
+caressait la pens&eacute;e d'une alliance avec un de
+ses anciens amis, Henry Montredon, alors employ&eacute;
+aux premiers travaux de l'abbaye de
+Saint-Ouen.</p>
+
+<p>Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux
+projets dans sa t&ecirc;te, Marie sortait de l'office en
+compagnie de la veuve Regnault et de son fils.
+La pauvre veuve, fid&egrave;le &agrave; la m&eacute;moire de son
+mari, allait, tous les dimanches, prier sur sa
+tombe dans le cimeti&egrave;re du petit village de Norrey.
+Marie et Fran&ccedil;ois l'accompagnaient habituellement
+dans cette pieuse promenade. La
+m&egrave;re pleurait en songeant &agrave; la fin malheureuse
+de son mari&nbsp;; les deux jeunes gens fol&acirc;traient
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s et se jetaient des fleurs. Celle-ci r&eacute;citait
+la pri&egrave;re des morts, ceux-l&agrave; pensaient &agrave;
+leurs amours et r&ecirc;vaient le bonheur dans l'avenir.</p>
+
+<p>Cependant, on &eacute;tait arriv&eacute; dans le cimeti&egrave;re
+de Norrey. Tous trois s'agenouill&egrave;rent avec respect
+pr&egrave;s d'une humble croix de bois et pri&egrave;rent
+du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine,
+alors, fit signe aux jeunes gens de se
+lever.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allez, dit-elle&nbsp;; votre &acirc;ge n'est pas fait
+pour de longues douleurs. Laissez-moi prier
+seule et promenez-vous sous les grands arbres
+du bois sans trop vous &eacute;loigner.</p>
+
+<p>Marie passa son bras sous celui de Fran&ccedil;ois.
+Ils s'&eacute;loign&egrave;rent lentement sous l'oeil de la
+veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait
+au ciel de leur faire la vie douce et facile.
+Gais et fol&acirc;tres, il n'y a qu'un moment, les jeunes
+gens avaient dans leur d&eacute;marche quelque
+chose de m&eacute;lancolique. Le devoir, qu'ils venaient
+d'accomplir, avait touch&eacute; leur esprit. Ou
+plut&ocirc;t, purs comme des anges, une voix int&eacute;rieure
+leur disait que, maintenant qu'ils avaient
+&eacute;chapp&eacute; &agrave; la surveillance de Magdeleine, ils
+devaient agir avec plus de r&eacute;serve et r&eacute;primer
+les &eacute;lans passionn&eacute;s de leurs coeurs. En &eacute;changeant
+quelques paroles, &agrave; de rares intervalles,
+ils arriv&egrave;rent &agrave; l'entr&eacute;e du bois. Ils en connaissaient
+d&eacute;j&agrave; les moindres all&eacute;es et, sans qu'ils se
+communiquassent leurs impressions, leur promenade
+les ramenait toujours vers un tertre
+vert, banc rustique dont la nature avait fait
+tous les frais et o&ugrave; les deux amants s'asseyaient
+sur un moelleux coussin de mousse.</p>
+
+<p>Le site &eacute;tait ravissant et plein de fra&icirc;cheur.
+A deux pas de l&agrave;, une petite source s'&eacute;chappait
+de dessous terre, descendait, d'abord libre et
+d&eacute;gag&eacute;e de toute entrave, sur un terrain l&eacute;g&egrave;rement
+inclin&eacute;, puis s'enfon&ccedil;ait en murmurant
+sous les buissons, comme si elle e&ucirc;t reproch&eacute;
+aux herbes et aux jonquilles de lui barrer
+le passage. Plus loin, elle prenait possession
+de son lit et venait, brillant ruisseau, former
+de petites cascades sous les pieds des deux
+amants. Marie et Fran&ccedil;ois, les mains dans les
+mains, admiraient sans mot dire ce petit coin
+de la cr&eacute;ation qui, pour eux, valait tout un
+monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un
+beau site et deux coeurs qui battaient l'un pour
+l'autre. Ils se plaisaient surtout &agrave; lancer dans
+le courant des mottes de terre ou des brins
+d'herbe, dont la chute faisait ballotter leur image
+&agrave; la surface, &eacute;cartant ou rapprochant leurs figures,
+selon le caprice du flot.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie
+ainsi&nbsp;? dit Marie en cueillant une rose sauvage
+aux branches d'un &eacute;glantier.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois la regardait, d'un air r&ecirc;veur, rouler
+dans ses doigts la tige de la rose.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de
+son extase, que vous &ecirc;tes la cause de mes meilleures
+inspirations. Chacun de vos mouvements
+m'enchante et me fait penser. Le sourire
+de votre bouche, le scintillement de vos yeux&nbsp;;
+l'ondulation de vos cheveux, le fr&eacute;missement de
+votre robe m'ouvrent un monde d'id&eacute;es. En
+voyant cette rose entre vos mains, je ne go&ucirc;te
+pas seulement le plaisir de vous contempler,
+je me rappelle comment un grand <i>ma&icirc;tre</i>
+de l'antiquit&eacute; inventa l'admirable chapiteau
+corinthien et je me dis qu'il ne me serait
+pas impossible d'attacher aussi mon nom &agrave; quelque
+d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup
+&agrave; moi et encore plus &agrave; la gloire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La gloire&nbsp;? je ne l'atteindrai jamais... Je
+suis trop pauvre pour cela&nbsp;! Je pensais cependant
+que le temps est venu de ne plus emprunter
+&agrave; la d&eacute;coration orientale ses palmettes et ses
+fleurs grasses. Je pensais qu'en reproduisant
+les v&eacute;g&eacute;taux du pays, en d&eacute;coupant d&eacute;licatement
+dans la pierre ces feuilles si fines, si &eacute;l&eacute;gantes,
+on ferait mieux que de l'art&nbsp;: on ob&eacute;irait
+&agrave; la loi de Dieu, dont la main g&eacute;n&eacute;reuse a
+si justement r&eacute;parti entre tous les climats les
+productions capables de les embellir, et qui ne
+veut pas qu'on d&eacute;laisse l'humble fleur de nos
+champs pour les plantes orgueilleuses de l'Orient.
+Quand nos p&egrave;res commenc&egrave;rent &agrave; &eacute;lever
+des &eacute;glises, ils furent bien oblig&eacute;s de chercher
+des mod&egrave;les en terre &eacute;trang&egrave;re. Les feuilles d'acanthe,
+les palmettes venaient naturellement
+couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient,
+ils n'avaient pas encore trouv&eacute; la mani&egrave;re
+qui convient aux &eacute;difices religieux&nbsp;; leurs
+arcades s'abaissaient lourdement sur la t&ecirc;te des
+fid&egrave;les et semblaient arr&ecirc;ter l'&eacute;lan des &acirc;mes vers
+le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus
+d'air, afin que les hymnes et les pri&egrave;res montassent
+plus librement au tr&ocirc;ne du Seigneur.
+Comment se fit ce changement&nbsp;? Comment les
+ma&icirc;tres de l'oeuvre obtinrent-ils ce progr&egrave;s&nbsp;? En
+observant la nature. Voyez, Marie, comme ces
+grands arbres s'&eacute;l&egrave;vent majestueusement au-dessus
+de nos t&ecirc;tes, comme ils se pressent, se
+rapprochent &agrave; leur sommet et entrelacent leurs
+derni&egrave;res branches en forme de vo&ucirc;te. Et, plus
+loin, remarquez ce groupe de ch&ecirc;nes rabougris,
+dont les troncs paraissent abandonner avec regret
+le sol qui les nourrit&nbsp;; un cavalier passerait
+difficilement sous leurs rameaux et, d'o&ugrave; nous
+sommes, on pourrait les prendre pour un &eacute;norme
+buisson. Vous avez l&agrave; tout le secret de notre
+art et de celui de nos p&egrave;res&nbsp;: l&agrave; des colonnes
+&eacute;cras&eacute;es, des arcades en plein-cintre&nbsp;; ici des
+f&ucirc;ts de colonnettes l&eacute;g&egrave;res, des arcades &eacute;lanc&eacute;es.
+Eh bien&nbsp;! je vous demande s'il ne serait
+pas d&eacute;raisonnable et contraire &agrave; la nature d'attacher
+des feuilles de palmier &agrave; ces arbres de
+notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles
+de saule, de lierre ou de rosier&nbsp;?</p>
+
+<p>Il y a des moments o&ugrave; la langue humaine, si
+riche qu'on la suppose, n'a plus assez d'images
+pour exprimer la foule de pens&eacute;es et de sentiments
+qui vous assi&egrave;gent. Le mieux alors est de
+s'abandonner &agrave; une vague r&ecirc;verie, source de
+toute po&eacute;sie pour les hommes d'imagination.</p>
+
+<p>Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux,
+noy&eacute;s dans l'infini, semblaient lire dans l'azur
+du ciel. C'est ainsi que devaient r&ecirc;ver Pythagore,
+quand il &eacute;tudiait le vrai dans le monde
+physique&nbsp;; Virgile, quand il &eacute;tudiait le vrai
+dans le monde moral. Marie le contemplait
+avec ravissement. Mais elle s'inqui&eacute;ta bient&ocirc;t
+de ce silence prolong&eacute;. Elle lui passa pr&egrave;s du
+visage la rose qu'elle tenait encore &agrave; la main et
+dit en souriant&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est &agrave; l'occasion de cette fleur que vous
+avez imagin&eacute; de si belles choses. Maintenant
+que vous vous taisez, si j'en cueillais une
+autre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti&nbsp;:
+vous &ecirc;tes pour moi le principe des plus nobles
+pens&eacute;es. L'homme poss&egrave;de en lui d'admirables
+facult&eacute;s&nbsp;; mais tous ces tr&eacute;sors, si quelque hasard
+heureux ne les met au jour, sont expos&eacute;s
+&agrave; rester &eacute;ternellement cach&eacute;s dans son &acirc;me. Il
+faut un rayon de soleil pour que le diamant
+brille et se distingue, par son &eacute;clat, de la pierre
+brute qui l'entoure. Vous avez &eacute;t&eacute; pour moi cette
+lumi&egrave;re bienfaisante. Auparavant, mon &acirc;me
+&eacute;tait remplie de t&eacute;n&egrave;bres. J'ignorais ma puissance&nbsp;;
+je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'&eacute;nergie,
+d'imagination, de courage. Ma m&egrave;re
+m'avait appris &agrave; prier, et je ne me rendais pas
+compte de ce que peut &ecirc;tre Dieu. Depuis, quand
+l'&acirc;ge est venu, quand je vous ai connue, j'ai su
+pourquoi j'aimais ma m&egrave;re et Dieu, pourquoi
+j'avais de l'intelligence. Et toutes ces notions
+me venaient de mon amour pour vous. Je vous
+voyais bonne et j'eus imm&eacute;diatement l'id&eacute;e
+d'une bont&eacute; sup&eacute;rieure &agrave; la v&ocirc;tre&nbsp;: Dieu m'&eacute;tait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;&nbsp;! Je vous voyais belle, et j'eus l'id&eacute;e
+d'une beaut&eacute; plus parfaite encore&nbsp;: j'eus le sentiment
+du beau&nbsp;! Je remarquai l'expression toujours
+vari&eacute;e de vos traits, la mobilit&eacute; de vos
+pens&eacute;es&nbsp;; et je fus dou&eacute; d'invention&nbsp;! Les quelques
+manuscrits de votre p&egrave;re m'ont donn&eacute; des
+connaissances&nbsp;; vous, vous m'avez donn&eacute; l'inspiration&nbsp;!
+Vous &ecirc;tes et vous serez le principe
+de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai
+de grand et de beau&nbsp;!</p>
+
+<p>Plus le jeune homme parlait, plus les mots
+se pressaient harmonieux et sonores sur ses
+l&egrave;vres. Il s'exprimait avec toute la force d'une
+&acirc;me libre et convaincue. Le sein de Marie se
+gonflait d'&eacute;motion. La voix de son ami frappait
+aussi doucement son oreille qu'une musique
+c&eacute;leste.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si j'&eacute;tais peintre, continua Fran&ccedil;ois, j'entourerais
+votre front d'une brillante aur&eacute;ole et
+je vous placerais entre la terre et les astres,
+sur la route du ciel. Si j'&eacute;tais sculpteur, je
+n'aurais pas assez de ma vie pour reproduire
+avec le marbre la finesse de vos traits, le
+charme de votre sourire&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et moi, si j'&eacute;tais reine, r&eacute;pondit Marie en
+pressant avec effusion la main du jeune homme,
+je vous demanderais de me construire un palais,
+non pas pour avoir une magnifique demeure,
+mais pour vous faire &eacute;lever un monument
+qui dirait votre nom aux si&egrave;cles futurs.
+Car vous &ecirc;tes grand, Fran&ccedil;ois&nbsp;! car vous m&eacute;ritez
+d'&ecirc;tre illustre&nbsp;! et je...</p>
+
+<p>Marie s'arr&ecirc;ta, rougissante. Ce mot charmant
+&agrave; dire, plus charmant &agrave; entendre, ce mot
+si noble et tant de fois profan&eacute;, que chaque si&egrave;cle
+prononce et qui ne mourra jamais, ce mot&nbsp;: je
+t'aime&nbsp;! allait s'&eacute;chapper de sa bouche. Mais
+Fran&ccedil;ois l'avait devin&eacute;. Ivre de bonheur, il
+approcha ses l&egrave;vres du front de la jeune fille.
+C'&eacute;tait le premier baiser. Marie sentit un frisson
+de plaisir courir par tous ses membres. En
+m&ecirc;me temps, la sainte honte de la pudeur colora
+son visage&nbsp;; et la petite rose d'&eacute;glantier,
+qu'elle tenait &agrave; la main, semblait p&acirc;lir de jalousie
+aupr&egrave;s de l'&eacute;clat de son teint. Marie
+n'avait pas oppos&eacute; de r&eacute;sistance. Elle ne fit pas
+non plus de reproches, parce qu'elle n'&eacute;tait pas
+coquette et qu'elle aimait de toute la force de
+son &acirc;me. Elle &eacute;tait heureuse&nbsp;! pourquoi se
+plaindre&nbsp;? Fran&ccedil;ois &eacute;prouvait plus d'embarras
+que son amie. Il s'&eacute;tait d&eacute;tourn&eacute;, plein de confusion
+et de regrets, s'accusant d&eacute;j&agrave; de trop
+d'audace. Il ne savait comment trouver des paroles
+d'excuse, lorsque, en se retournant, il
+comprit &agrave; l'air souriant de Marie qu'il &eacute;tait
+pardonn&eacute;. Il se rapprocha d'elle, et, prenant
+une de ses mains dans les siennes&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous
+pouvons nous le dire sans crainte aujourd'hui,
+parce que nous sommes trop jeunes pour &ecirc;tre
+pers&eacute;cut&eacute;s... Mais, plus tard, Marie, si l'on
+voulait nous s&eacute;parer, trouveriez-vous la force
+de r&eacute;sister&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous savez que je d&eacute;pends de mon p&egrave;re,
+r&eacute;pondit tristement Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois d'une voix
+pleine d'angoisses. Entre moi, pauvre ouvrier,
+et vous, fille d'un ma&icirc;tre de l'oeuvre, il y a
+des barri&egrave;res infranchissables&nbsp;! Et pourtant, je
+vous aime&nbsp;! Je sens que pour vous poss&eacute;der je
+serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence&nbsp;?
+je la cultiverais, je l'agrandirais, je
+travaillerais, je travaillerais jusqu'&agrave; en mourir&nbsp;!
+Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage,
+imagination, travail, tout cela n'est rien
+sans la naissance. Il me faudrait un titre, des
+ch&acirc;teaux, et je n'en ai pas&nbsp;! Tant d'autres ont
+de l'or&nbsp;! Pourquoi suis-je parmi les mis&eacute;rables&nbsp;?
+Est-ce que je ne suis pas autant, peut-&ecirc;tre plus
+que nos suzerains&nbsp;? Est-ce que je ne pense pas&nbsp;?
+Oh&nbsp;! voyez-vous, quand ces id&eacute;es me montent
+&agrave; la t&ecirc;te, je suis pris d'une haine immense contre
+les puissants de la terre. Je voudrais br&ucirc;ler
+les repaires de cette race d'oppresseurs&nbsp;! Ou
+plut&ocirc;t,&nbsp;&mdash;&nbsp;car je ne me sens pas n&eacute; pour le
+meurtre,&nbsp;&mdash;&nbsp;je voudrais immortaliser ma vengeance
+par la pierre, en faisant grimacer au
+sommet de nos &eacute;glises, sous la forme de monstres
+et de reptiles, les figures de nos tyrans&nbsp;!</p>
+
+<p>Le jeune homme s'arr&ecirc;ta, haletant, &agrave; bout de
+forces, &eacute;puis&eacute; par l'&eacute;motion. Son regard lan&ccedil;ait
+des &eacute;clairs de fureur, et les passions grondaient
+sourdement dans sa poitrine. Marie le consid&eacute;rait
+avec un sentiment de piti&eacute; et d'effroi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire
+ces paroles de haine et d'orgueil&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne me faites pas de reproches, r&eacute;pondit
+Fran&ccedil;ois. Je suis si malheureux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi vous d&eacute;courager&nbsp;? Qui vous dit
+que Dieu ne viendra pas &agrave; votre secours&nbsp;? Vous
+&ecirc;tes malheureux&nbsp;? Est-ce que je ne vous aime
+plus&nbsp;? Les hommes vous d&eacute;daignent&nbsp;?... Est-ce
+que mon p&egrave;re ne songe pas &agrave; vous&nbsp;? Croyez-vous
+qu'il n'appr&eacute;cie pas votre talent&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous aurait-il parl&eacute; de moi&nbsp;? s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois,
+en interrogeant avidement la jeune fille de
+la voix et du regard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous savez, r&eacute;pondit Marie, que mon p&egrave;re
+commence &agrave; vieillir. Le travail le fatigue. Il
+sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit
+Fran&ccedil;ois. Je ne serais pas son &eacute;gal&nbsp;; il aurait le
+droit de me m&eacute;priser. Il me refuserait votre main&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est le d&eacute;mon qui vous fait parler aussi
+m&eacute;chamment, Fran&ccedil;ois. Prenez garde&nbsp;! Vous
+avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous
+perdra. Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il
+avait du g&eacute;nie, et l'ambition le conduisit &agrave; l'ab&icirc;me.
+L'esprit du Seigneur l'abandonna&nbsp;; il
+d&eacute;pouilla l'habit monacal pour se jeter dans une
+vie de d&eacute;sordre. Dieu, pour le punir, lui envoya
+une maladie mortelle...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez
+que la Vierge lui apparut au sommet de la croix.
+Le globe d'azur qui la d&eacute;robait aux regards s'ouvrit
+merveilleusement en deux parties, et, dans
+le milieu, on vit la Reine du Ciel sous des v&ecirc;tements
+fins et ineffables. La m&egrave;re de Dieu descendit
+le long de la croix en semant des &eacute;toiles
+sur sa route. Elle s'assit pr&egrave;s du p&eacute;cheur et lui
+rendit la sant&eacute;... Vous &ecirc;tes pour moi cette bienheureuse
+apparition. Vous avez fait briller l'esp&eacute;rance
+&agrave; mes yeux... Et avec l'esp&eacute;rance, le
+calme et le repentir sont entr&eacute;s dans mon coeur.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Fran&ccedil;ois se jeta aux
+genoux de Marie et demeura dans une muette
+contemplation. Quand il se releva, son visage
+&eacute;tait rayonnant. Mais, tout &agrave; coup, il poussa un
+cri de surprise et recula de plusieurs pas, jusqu'au
+bord du ruisseau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="MAITRE_III"></a><h2>III</h2>
+
+<h2>Ma&icirc;tre et apprenti.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Un homme d'une taille &eacute;lev&eacute;e venait de para&icirc;tre
+au-dessus du buisson d'&eacute;glantier. Au cri
+de Fran&ccedil;ois, Marie s'&eacute;tait rapproch&eacute;e instinctivement
+de son ami et appuyait sa main tremblante
+sur son &eacute;paule. L'&eacute;tranger semblait
+s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant
+n'&eacute;tait capable d'exciter la terreur. Ses traits
+&eacute;taient s&eacute;v&egrave;res, mais un sourire bienveillant
+dessinait le contour de sa bouche. Une barbe
+longue et grisonnante, des cheveux qui se d&eacute;ployaient
+avec gr&acirc;ce sur son cou, apr&egrave;s avoir
+laiss&eacute; &agrave; d&eacute;couvert un front large et pensif, des
+yeux pleins de douceur, donnaient &agrave; sa physionomie
+un caract&egrave;re de dignit&eacute; et de bont&eacute;. A son
+bonnet de peluche, &agrave; son petit manteau, &agrave; sa
+robe courte, &agrave; ses chausses fines et collantes,
+Fran&ccedil;ois reconnut bient&ocirc;t qu'il avait devant lui
+un ma&icirc;tre de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec
+respect, quand l'&eacute;tranger s'approcha, apr&egrave;s avoir
+franchi d'un pied leste le banc de gazon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardonnez-moi, dit le ma&icirc;tre de l'oeuvre,
+d'avoir surpris vos confidences. Le hasard seul
+en est la cause. Ne craignez rien... je suis discret.
+D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant &agrave;
+Marie dont les joues se coloraient du plus vif
+carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse
+honneur &agrave; tous deux&nbsp;; et je trouve Pierre Vardouin
+tr&egrave;s-heureux d'avoir une fille accomplie
+et un apprenti de si grande esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens se regard&egrave;rent d'un air
+&eacute;tonn&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne soyez pas surpris de m'entendre parler
+de Pierre Vardouin, reprit l'&eacute;tranger en s'empressant
+de satisfaire leur curiosit&eacute;. C'est un
+de mes anciens et&nbsp;&mdash;&nbsp;je puis le dire&nbsp;&mdash;&nbsp;de mes
+meilleurs amis. Je ne voulais pas quitter le pays
+sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard
+vous a mis sur ma route, je compte sur vous
+pour me conduire chez mon vieux camarade.</p>
+
+<p>Tous trois reprirent le chemin du petit village
+de Norrey.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si je ne craignais de blesser votre modestie,
+continua le vieillard en serrant cordialement
+la main de Fran&ccedil;ois, je vous dirais que
+votre mani&egrave;re d'appr&eacute;cier notre art m'a vivement
+&eacute;mu&nbsp;! Pers&eacute;v&eacute;rez dans cette voie&nbsp;; habituez
+votre esprit &agrave; penser, &agrave; observer. Il y a beaucoup
+&agrave; faire encore dans l'&eacute;tude que vous embrassez
+de si grand coeur. Le doute, cependant,
+s'est gliss&eacute; dans votre &acirc;me. Vous vous plaignez
+d'&ecirc;tre m&eacute;connu&nbsp;; votre patron ne sait pas vous
+appr&eacute;cier. Attendez&nbsp;! je connais de vieille date
+le caract&egrave;re de Vardouin&nbsp;; il est avare d'&eacute;loges,
+il n'est pas expansif, mais il est juste, et je parierais
+qu'il a d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; vos heureuses
+dispositions. Il est temps&nbsp;&mdash;&nbsp;j'en conviens&nbsp;&mdash;&nbsp;de
+placer dans vos mains le b&acirc;ton du ma&icirc;tre de
+l'oeuvre et de vous donner des travaux &agrave; diriger.
+J'en fais mon affaire. Ainsi, plus de d&eacute;couragement.
+Ne vous lassez pas de marcher &agrave; la recherche
+du beau. Vous subirez de longues fatigues&nbsp;;
+mais vous arriverez enfin au but tant
+d&eacute;sir&eacute;, parce que vous poss&eacute;dez le courage qui
+triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait
+les grandes choses&nbsp;!</p>
+
+<p>Comme il achevait de parler, Magdeleine, inqui&egrave;te
+de ne pas voir revenir ses enfants, se
+pr&eacute;senta devant eux au d&eacute;tour du sentier. L'&eacute;tranger
+se chargea d'excuser les deux jeunes
+gens, en prenant sur lui la responsabilit&eacute; de leur
+retard, et les quatre promeneurs se h&acirc;t&egrave;rent de
+gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin
+n'&eacute;tait pas encore rentr&eacute;, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent sous
+le porche de sa maison. A leurs gestes, &agrave; leur
+physionomie, il &eacute;tait facile de voir qu'une discussion
+venait de s'engager. L'&eacute;tranger voulait
+retenir Fran&ccedil;ois et sa m&egrave;re&nbsp;; Marie l'appuyait
+en l'encourageant du regard, car elle n'osait
+manifester librement le d&eacute;sir qu'elle avait de
+garder Fran&ccedil;ois &agrave; souper. Mais la pauvre veuve
+les remercia, les larmes aux yeux, pr&eacute;textant
+que sa tristesse s'associerait mal &agrave; la joie des
+convives. Fran&ccedil;ois h&eacute;sitait, partag&eacute; entre la
+crainte de laisser sa m&egrave;re dans l'isolement et les
+voeux qu'il faisait pour passer encore quelques
+instants pr&egrave;s de son amie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien
+camarade de Pierre Vardouin en prenant
+le bras de l'apprenti. Nous allons, m&egrave;re Regnault,
+vous reconduire jusqu'&agrave; votre porte.
+Peut-&ecirc;tre vous d&eacute;ciderez-vous, dans le trajet, &agrave;
+accepter l'invitation que je me permets de vous
+faire au nom de mon vieil ami. En tout cas, je
+serai bien aise de parler un peu avec Fran&ccedil;ois.
+Cela donnera &agrave; Marie le temps d'appr&ecirc;ter le
+repas, et &agrave; son p&egrave;re celui de rentrer chez lui.</p>
+
+<p>Marie applaudit &agrave; cette id&eacute;e et entra dans la
+maison. Elle donna ses ordres &agrave; la domestique
+de son p&egrave;re&nbsp;; puis elle courut au jardin cueillir
+des fraises et des groseilles qu'elle disposa avec
+cet art merveilleux, avec cette po&eacute;sie que les
+femmes savent apporter aux plus petits d&eacute;tails
+du m&eacute;nage. Il &eacute;tait huit heures lorsqu'elle rentra
+dans la chambre du ma&icirc;tre de l'oeuvre, et le soleil,
+inclin&eacute; &agrave; l'horizon, &eacute;clairait l'&eacute;glise de ses
+derniers reflets. La table, d&eacute;j&agrave; dress&eacute;e, attendait
+les convives. La jeune fille roula la chaise de
+r&eacute;ception&nbsp;&mdash;&nbsp;le meuble le plus soign&eacute; de l'appartement&nbsp;&mdash;&nbsp;pr&egrave;s
+de celle de Pierre Vardouin. Restait
+&agrave; fixer sa place et celle de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait tout simple de rapprocher les escabeaux
+de la table. Mais une heureuse id&eacute;e, une
+id&eacute;e qui traverse la t&ecirc;te de tous les amoureux,
+sans qu'ils osent se l'avouer, changea sa r&eacute;solution.
+Une chaise, un fauteuil conviennent, plus
+que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent
+de toute la libert&eacute; de leurs mouvements
+et n'ont pas &agrave; se d&eacute;fendre contre l'empi&eacute;tement
+de leurs voisins. Ce n'est pas l&agrave; le compte des
+amants. Un canap&eacute;, un sofa r&eacute;pondent mieux &agrave;
+leurs d&eacute;sirs. Le rapprochement des pieds ou
+des mains, le fr&ocirc;lement du bras contre la robe,
+quelquefois des boucles de cheveux qui s'&eacute;garent
+et se confondent, autant de plaisirs, autant d'innocentes
+folies qui trompent la surveillance des
+vieux parents. On ne connaissait pas au treizi&egrave;me
+si&egrave;cle l'usage des canap&eacute;s et des sofas&nbsp;;
+mais des bahuts, couverts de coussins, remplissaient
+le m&ecirc;me r&ocirc;le que ces inventions du luxe
+moderne.</p>
+
+<p>Voil&agrave; comment Pierre Vardouin, revenu de
+sa promenade, surprit Marie s'&eacute;puisant en efforts
+inutiles pour d&eacute;ranger l'un de ces meubles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que signifie tout cet emm&eacute;nagement&nbsp;? dit
+le ma&icirc;tre de l'oeuvre en se croisant les bras et
+en regardant sa fille de l'air le plus &eacute;tonn&eacute; du
+monde.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aidez-moi d'abord &agrave; placer le bahut pr&egrave;s
+de la table. Tout va s'expliquer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, puisqu'il le faut&nbsp;! dit Pierre Vardouin
+du ton d'un p&egrave;re habitu&eacute; &agrave; satisfaire les
+caprices de sa fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le
+bahut, m'expliqueras-tu ce que cela veut dire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous donnez &agrave; d&icirc;ner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et je ne connais pas mes convives&nbsp;? La
+chose est plaisante&nbsp;!</p>
+
+<p>A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte
+et vint placer sur la table deux plats copieusement
+garnis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est donc s&eacute;rieux&nbsp;? dit Pierre Vardouin
+en prenant un ton s&eacute;v&egrave;re. Je gagerais que tu
+as invit&eacute; Fran&ccedil;ois et sa m&egrave;re, sans mon autorisation&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous vous trompez&nbsp;: je n'ai invit&eacute; ni Fran&ccedil;ois,
+ni sa m&egrave;re. Voici ce qui s'est pass&eacute;. En
+revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi,
+nous avons rencontr&eacute; un &eacute;tranger qui nous a
+pri&eacute;es de le mener pr&egrave;s de vous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela&nbsp;! tu m'am&egrave;nes un inconnu, un
+vagabond peut-&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait
+d'entrer dans la chambre avec Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Serait-il possible&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre Vardouin
+en pleurant de joie. Toi ici, Henry Montredon,
+mon ancien camarade&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi-m&ecirc;me&nbsp;! mon vieil ami, dit l'&eacute;tranger
+en pressant avec effusion les mains du ma&icirc;tre
+de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient &agrave; Caen.
+Je n'ai pas voulu quitter le pays sans embrasser
+mon bon Pierre Vardouin&nbsp;!</p>
+
+<p>C'&eacute;tait plaisir de voir ces deux vieillards se
+donner de touchantes marques d'affection, apr&egrave;s
+tant d'ann&eacute;es d'absence. Marie et Fran&ccedil;ois s'&eacute;taient
+discr&egrave;tement retir&eacute;s au fond de la chambre
+pour les laisser tout entiers &agrave; leur bonheur. Ils
+auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient
+un respectueux silence et consid&eacute;raient cette
+sc&egrave;ne avec attendrissement. Pierre Vardouin
+excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient
+pas compte. Ils &eacute;taient habitu&eacute;s &agrave; le voir
+triste et taciturne. Maintenant il s'abandonnait
+&agrave; tous les &eacute;lans de la joie. Ses traits, ordinairement
+s&eacute;v&egrave;res, prenaient tous les tons dont s'&eacute;clairent
+les natures passionn&eacute;es.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie, Fran&ccedil;ois, allons donc, petits fain&eacute;ants&nbsp;!
+s'&eacute;cria Pierre Vardouin en remarquant
+pour la premi&egrave;re fois l'immobilit&eacute; de sa fille et
+de son apprenti. Courez tous les deux chercher
+du vin, du meilleur et du plus vieux&nbsp;! Courez
+vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage.
+Je veux f&ecirc;ter dignement le retour de ce cher
+Henry&nbsp;!</p>
+
+<p>Les jeunes gens ne se le firent pas r&eacute;p&eacute;ter.
+Ils descendirent quatre &agrave; quatre les marches de
+l'escalier et entr&egrave;rent dans le caveau. Quand ils
+en sortirent, ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent un instant pour
+reprendre haleine.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelle heureuse rencontre nous avons faite
+l&agrave;&nbsp;! dit Fran&ccedil;ois en retenant &agrave; grand'peine contre
+sa poitrine plusieurs bouteilles de gr&egrave;s.</p>
+
+<p>Marie portait &agrave; la main une lampe &agrave; trois becs,
+qu'elle venait d'allumer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon p&egrave;re est d'une humeur charmante,
+dit-elle. C'est l'occasion de lui parler de votre
+avenir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh&nbsp;!
+l'excellent homme&nbsp;! Vous ne sauriez imaginer,
+Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites,
+toutes les consolations qu'il a donn&eacute;es &agrave; ma
+m&egrave;re. N'en doutez pas, il d&eacute;cidera mon patron
+&agrave; me tirer enfin de mon obscurit&eacute;. Son plan est
+d&eacute;j&agrave; fait. Il m'a recommand&eacute; seulement de ne
+pas le contredire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Espoir et prudence&nbsp;! dit Marie en ouvrant
+la porte de la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Enfin&nbsp;! voil&agrave; de la lumi&egrave;re&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre
+Vardouin. Le jour commence &agrave; tomber, et je ne
+pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dame&nbsp;! fit Henry Montredon en souriant,
+je ne suis plus le robuste apprenti que tu
+as connu autrefois&nbsp;!... Nous n'avons pas perdu
+nos cheveux&nbsp;; mais ils sont devenus blancs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est
+pas encore l'hiver&nbsp;: il neige quelquefois en automne...
+La femme que tu choisirais ne serait
+pas si &agrave; plaindre&nbsp;! Car tu n'es pas mari&eacute;, je suppose&nbsp;?
+ajouta-t-il en promenant un regard inquiet
+de sa fille &agrave; son ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Flatteur&nbsp;! Si je voulais savoir la v&eacute;rit&eacute;, je
+n'aurais qu'&agrave; m'adresser &agrave; Marie...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous oublions le souper, s'&eacute;cria Pierre
+Vardouin, qui avait ses raisons pour ne pas continuer
+ce genre de conversation.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; table. Les deux ma&icirc;tres de l'oeuvre
+s'assirent en face de l'&eacute;glise. Pierre Vardouin
+ne se lassait pas de la montrer &agrave; son ami,
+tandis que Marie et Fran&ccedil;ois, plac&eacute;s l'un &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de l'autre sur le bahut, se parlaient &agrave; voix basse.
+Cependant le ma&icirc;tre de la maison n'oubliait pas
+ses convives. Les coupes s'entrechoquaient avec
+un bruit agr&eacute;able, au milieu des voeux qu'on
+formait pour l'avenir. Les visages &eacute;taient color&eacute;s
+d'une charmante animation. Les bons mots,
+les r&eacute;parties, volant de bouche en bouche, se
+croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un
+&agrave; l'autre, comme une balle dans la main des
+joueurs. C'&eacute;tait le vrai moment des confidences
+et des &eacute;panchements.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry
+Montredon, que tu es un homme heureux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'avoue&nbsp;! je n'ai pas &agrave; me plaindre du
+sort.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as un tr&eacute;sor dans ta maison, continua
+Montredon en tournant la t&ecirc;te du c&ocirc;t&eacute; de Marie&nbsp;;
+mais il ne faut pas en &ecirc;tre avare...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-&agrave;-dire&nbsp;: est-ce que nous ne marierons
+pas cette adorable enfant&nbsp;? voil&agrave; ta pens&eacute;e...
+pas vrai&nbsp;? Eh bien&nbsp;! j'y ai d&eacute;j&agrave; song&eacute;, dit Pierre
+Vardouin. Mais chut&nbsp;! reprit &agrave; voix basse le
+ma&icirc;tre de l'oeuvre, ma fille nous &eacute;coute... Il ne
+faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus
+tard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ces deux enfants ont l'air de s'entendre &agrave;
+merveille, dit Montredon en souriant.</p>
+
+<p>Puis il ajouta &agrave; haute voix&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'aime &agrave; voir les jeunes gens s'amuser
+ainsi... C'est plein de promesses pour l'avenir...
+Allons&nbsp;! buvons &agrave; la sant&eacute; de Marie et de Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>Ces quelques mots renversaient tous les projets
+de Pierre Vardouin. Son regard haineux
+alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever
+sa coupe &agrave; l'exemple des autres convives, il repoussa
+sa chaise en arri&egrave;re avec col&egrave;re. Mais,
+se ravisant aussit&ocirc;t&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au fait, dit-il en serrant la coupe dans
+ses doigts, tu as raison, mon cher Henry. Je
+bois &agrave; la sant&eacute; de Fran&ccedil;ois, qui te devra une
+reconnaissance &eacute;ternelle... Je profite de ta pr&eacute;sence
+pour le r&eacute;compenser de ses services.</p>
+
+<p>Les deux amants &eacute;chang&egrave;rent un coup d'oeil
+o&ugrave; se peignaient toutes les joies de l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A partir d'aujourd'hui, continua Pierre
+Vardouin, Fran&ccedil;ois n'est plus mon apprenti.</p>
+
+<p>Le silence &eacute;tait si grand qu'on entendait distinctement
+la respiration des trois t&eacute;moins de
+cette sc&egrave;ne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'&eacute;l&egrave;ve, continua Pierre Vardouin avec
+un sourire ironique, &agrave; la dignit&eacute; de... ma&ccedil;on&nbsp;!</p>
+
+<p>Les trois coupes retomb&egrave;rent avec bruit sur
+la table. Pierre Vardouin vidait la sienne d'un
+seul trait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon p&egrave;re&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous m'insultez&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous plaisantez&nbsp;!</p>
+
+<p>S'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois Marie, Fran&ccedil;ois et Montredon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je parle s&eacute;rieusement, r&eacute;pondit Pierre
+Vardouin avec un calme affect&eacute;. Je ne peux, je
+ne dois rien accorder &agrave; Fran&ccedil;ois au-del&agrave; de ses
+m&eacute;rites. Je pense qu'il fera un bon ouvrier. Que
+demande-t-il de plus&nbsp;? Il est aussi ignorant que
+mes tailleurs de pierre, et il voudrait d&eacute;j&agrave; tenir
+dans sa main le compas du ma&icirc;tre de l'oeuvre.
+Quand on a de si hautes pr&eacute;tentions, il est au
+moins n&eacute;cessaire de les justifier et de donner
+des preuves de talent&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Me l'avez-vous seulement permis&nbsp;? M'en
+avez-vous fourni l'occasion&nbsp;? s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois,
+qui, malgr&eacute; les efforts de Marie, s'&eacute;tait dress&eacute;
+de toute sa hauteur et regardait son patron
+avec une audace dont on l'aurait cru incapable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le dr&ocirc;le ose me r&eacute;pliquer&nbsp;! dit Pierre Vardouin
+en essayant de se lever.</p>
+
+<p>Henry Montredon le retint clou&eacute; &agrave; sa chaise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me reprochez mon ignorance&nbsp;? continua
+Fran&ccedil;ois, dont l'indignation ne connaissait
+plus de bornes. Vous me demandez des
+preuves de talent&nbsp;? Eh bien&nbsp;! je veux vous montrer
+ce que je sais faire. Je veux vous dire comment
+je traiterais le sujet que vous devez sculpter
+sur les portes de l'&eacute;glise. Jetez donc un coup
+d'oeil sur ce mod&egrave;le, ajouta-t-il en d&eacute;signant du
+doigt un panneau en terre glaise appuy&eacute; contre
+la muraille, dans un coin de la chambre. Comme
+symbole de la musique, vous repr&eacute;sentez David
+jouant du luth aux pieds de Sa&uuml;l. Maintenant
+voici mon id&eacute;e, et je la soumets au jugement
+de votre v&eacute;n&eacute;rable ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te d&eacute;fends de parler&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre
+Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fran&ccedil;ois, disait Marie, au nom de notre
+amiti&eacute;, gardez le silence... Mon p&egrave;re ne se conna&icirc;t
+plus&nbsp;!</p>
+
+<p>Mais le jeune homme ne l'&eacute;couta pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comme l'air est la source du son, dit-il, je le
+repr&eacute;senterais sous la forme d'un homme &agrave; puissante
+stature, avec une figure belle comme celle
+du Christ. Il aurait dans ses mains les t&ecirc;tes de
+l'Aquilon et de l'Eurus&nbsp;; sous ses pieds, celle du
+Z&eacute;phyr et de l'Auster&nbsp;; &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, Arion et
+Pythagore&nbsp;; entre ses jambes, Orph&eacute;e&nbsp;: c'est-&agrave;-dire
+les trois grands musiciens de l'antiquit&eacute;.
+Les Muses ach&egrave;veraient l'ensemble en formant
+un cercle autour de son corps. Voil&agrave; mon projet.
+Je cours en chercher le dessin, si vous d&eacute;sirez
+le comparer au mod&egrave;le de mon ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le jeune homme se disposait &agrave; sortir.</p>
+
+<p>A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer
+sur la physionomie de Montredon des signes
+d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il
+s'&eacute;chappa des mains de son ami et, s'&eacute;lan&ccedil;ant
+sur Fran&ccedil;ois, il lui imprima sur le visage une
+de ces fl&eacute;trissures dont la dignit&eacute; humaine doit
+toujours tirer vengeance.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois poussa un cri de fureur. Son premier
+mouvement fut de saisir une bouteille, qu'il
+brandit au-dessus de sa t&ecirc;te. Mais, plus prompte
+que l'&eacute;clair, Marie se pr&eacute;cipita devant son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Frappez-moi&nbsp;! dit-elle en s'adressant &agrave;
+Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Le jeune homme trembla comme un enfant. Il
+laissa tomber le projectile sur le plancher et
+s'&eacute;lan&ccedil;a hors de la chambre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+<a name="MAITRE_IV"></a><h2>IV</h2>
+
+<blockquote>V&eacute;rit&eacute; est, et je le di<br>
+Qu'amors vainc tout et tout vaincra,<br>
+Tant com cis si&egrave;cle durera.<br>
+<br>
+HENRY D'ANDELY.</blockquote>
+<br><br>
+
+<p>Fran&ccedil;ois &eacute;tait dans un v&eacute;ritable d&eacute;lire. Il parcourut
+le village en se frappant le front avec
+des gestes de d&eacute;sespoir. Quelques personnes
+qui le rencontr&egrave;rent eurent piti&eacute; de son &eacute;tat et
+lui offrirent de le ramener chez sa m&egrave;re. Mais
+la vue des hommes lui &eacute;tait &agrave; charge, et, sans
+rien r&eacute;pondre, il s'enfon&ccedil;a dans le premier chemin
+qui s'offrit &agrave; lui, sans but, sans r&eacute;flexion,
+en proie &agrave; une fi&egrave;vre d&eacute;vorante, d&eacute;sirant &agrave; tout
+prix la solitude.</p>
+
+<p>La lune inondait la campagne d'une douce
+lumi&egrave;re. Il aper&ccedil;ut bient&ocirc;t, &agrave; peu de distance, le
+bois t&eacute;moin de ses amours. Le hasard&nbsp;&mdash;&nbsp;peut-&ecirc;tre
+l'habitude&nbsp;&mdash;&nbsp;avait conduit ses pas vers le
+lieu ordinaire de ses promenades. Il entra sous
+les grands arbres, se laissa tomber pr&egrave;s du banc
+de gazon sur lequel il s'&eacute;tait assis le jour m&ecirc;me
+avec Marie et s'abandonna &agrave; tout l'exc&egrave;s de sa
+douleur, s'exag&eacute;rant, comme tous les malheureux,
+la port&eacute;e du coup qui venait de le frapper.
+Il se releva soudain, tout pale, tout d&eacute;fait, et ne
+sortit du bois que pour commencer &agrave; travers
+champs une course insens&eacute;e. Le d&eacute;sespoir, la
+col&egrave;re, les mille passions qui l'agitaient avaient
+surexcit&eacute; ses forces, au point qu'il semblait rire
+des obstacles et franchissait d'un pied s&ucirc;r les
+foss&eacute;s les plus larges et les haies les plus &eacute;lev&eacute;es.
+Apr&egrave;s avoir couru ainsi pendant plus d'une
+heure, il fut tout surpris de se retrouver &agrave; l'entr&eacute;e
+de Bretteville. Alors seulement il pensa &agrave;
+sa m&egrave;re. Mais il craignit de l'effrayer en se pr&eacute;sentant
+subitement devant elle, et cette crainte
+allait sans doute lui faire rebrousser chemin,
+lorsque l'id&eacute;e lui vint qu'elle &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+endormie. Cet espoir le d&eacute;cida &agrave; rentrer pour
+prendre du repos&nbsp;; car il se sentait &agrave; bout de
+forces et de courage. Il s'approcha donc de la
+maison et pr&ecirc;ta l'oreille&nbsp;; tout &eacute;tait silencieux.
+Il poussa doucement la porte&nbsp;; la lampe br&ucirc;lait
+encore, et sa m&egrave;re, agenouill&eacute;e dans un coin de
+la chambre, priait pour lui. Magdeleine l'avait
+entendu&nbsp;; elle se retourna&nbsp;; sans lui donner le
+temps de se lever, Fran&ccedil;ois se jeta dans ses
+bras. Jusque-l&agrave;, il n'avait pas vers&eacute; une seule
+larme. Maintenant les sanglots d&eacute;chiraient sa
+poitrine. Il pleura longtemps ainsi sur le sein de
+sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! comme je souffre, ma m&egrave;re, dit Fran&ccedil;ois
+en s'affaissant sur un escabeau.</p>
+
+<p>Alors seulement la pauvre femme s'aper&ccedil;ut
+de la p&acirc;leur de son fils et du d&eacute;sordre de ses
+v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! dit-elle, que t'est-il arriv&eacute;&nbsp;?
+Ton front est couvert de sueur, tes joues sont
+p&acirc;les, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas
+querelleur pourtant, et je ne te connais pas
+d'ennemis...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai pas &eacute;t&eacute; bless&eacute;, dit Fran&ccedil;ois, et
+cependant je souffre plus que si j'&eacute;tais &agrave; mon
+dernier moment. Je souffre l&agrave;&nbsp;! reprit-il d'une
+voix per&ccedil;ante en prenant la main de sa m&egrave;re
+et en la pla&ccedil;ant sur son coeur.</p>
+
+<p>Puis il baissa la t&ecirc;te et retomba dans un
+morne silence.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je
+faire pour te soulager&nbsp;? Je t'aime tant que je
+trouverai bien le moyen de te consoler. Mais&nbsp;&mdash;&nbsp;pour
+l'amour du ciel&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;ne me regarde pas
+ainsi fixement, sans me r&eacute;pondre&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous sommes perdus, ma m&egrave;re&nbsp;! nous
+sommes sans ressources&nbsp;! r&eacute;pondit sourdement
+Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne sommes-nous pas habitu&eacute;s &agrave; la mis&egrave;re&nbsp;?
+dit Magdeleine en souriant tristement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai, interrompit Fran&ccedil;ois dont les
+yeux brill&egrave;rent d'un vif &eacute;clat&nbsp;; mais nous avons
+toujours eu du pain, et nous allons en manquer&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment cela&nbsp;? s'&eacute;cria Magdeleine au
+comble de l'inqui&eacute;tude&nbsp;; n'es-tu pas plein d'ardeur
+au travail&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si je n'ai pas d'ouvrage&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est mal, ce que tu dis l&agrave;, Fran&ccedil;ois&nbsp;! tu
+devrais mieux reconna&icirc;tre les bienfaits de Pierre
+Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ne me parlez pas de cet homme&nbsp;! s'&eacute;cria
+Fran&ccedil;ois avec un geste de col&egrave;re. Il m'a
+insult&eacute;, insult&eacute; devant son ami, devant Marie&nbsp;!
+Je ne veux plus repara&icirc;tre devant lui, car je serais
+capable de le tuer. D'ailleurs, ne m'a-t-il
+pas chass&eacute; ignominieusement de chez lui&nbsp;!</p>
+
+<p>Et le jeune homme raconta rapidement tout
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; au souper de Pierre Vardouin&nbsp;:
+sa querelle avec le ma&icirc;tre de l'oeuvre et
+les circonstances qui l'avaient amen&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est encore possible de le fl&eacute;chir, dit
+Magdeleine en s'avan&ccedil;ant vers la porte. Si j'allais
+me jeter &agrave; ses pieds, lui demander ton
+pardon&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne le faites pas, ma m&egrave;re&nbsp;! dit Fran&ccedil;ois en
+&eacute;treignant fortement les mains de Magdeleine
+dans les siennes... Vous me feriez mourir de
+honte&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;coute Fran&ccedil;ois&nbsp;! reprit la pauvre femme.
+Si tu as encore quelque amour pour moi, tu refouleras
+bien loin dans ton coeur ces sentiments
+d'orgueil qui ne conviennent pas &agrave; de pauvres
+gens comme nous, oblig&eacute;s de vivre de leur travail.
+Vois, dit-elle en faisant tomber quelques
+pi&egrave;ces de monnaie de son escarcelle, voil&agrave; tout
+ce qui nous reste&nbsp;: &agrave; peine de quoi vivre une
+semaine&nbsp;! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je
+ne me plains pas. Mais je voudrais te savoir
+heureux&nbsp;; je voudrais te voir triompher d'un
+moment de d&eacute;couragement. Allons, mon fils,
+de l'&eacute;nergie, et souviens-toi que si le devoir du
+riche est dans la charit&eacute;, celui du pauvre est
+dans le travail.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le travail&nbsp;! le travail&nbsp;! r&eacute;p&eacute;ta Fran&ccedil;ois en
+redressant fi&egrave;rement la t&ecirc;te, c'est ce que je
+demande au ciel&nbsp;! Car je ne suis pas de ceux-l&agrave;&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu
+merci&nbsp;!&nbsp;&mdash;&nbsp;qui se croisent les bras et se
+complaisent dans une vie d'oisivet&eacute;. J'ai de la
+force, du courage, je suis jeune et je veux travailler
+pour vous, ma m&egrave;re. Mais ne me forcez
+pas &agrave; croupir dans Bretteville. Pierre Vardouin
+m'a ferm&eacute; l'entr&eacute;e de son chantier&nbsp;? Eh bien&nbsp;!
+j'irai chercher fortune ailleurs. Je ferai comme
+tant de ma&icirc;tres de l'oeuvre qu'on voit courir le
+monde, offrant leurs services &agrave; qui les veut bien
+payer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu consens donc &agrave; abandonner ta m&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non pas, vous me suivrez&nbsp;; je vous rendrai
+tous les soins dont vous avez entour&eacute; mon enfance.
+Et vous serez heureuse, car j'aurai de
+l'or&nbsp;; et vous serez fi&egrave;re, car j'aurai de la gloire&nbsp;!</p>
+
+<p>Les yeux de Magdeleine &eacute;taient tourn&eacute;s vers
+le ciel. Deux grosses larmes roul&egrave;rent sur ses
+joues, tandis que ses l&egrave;vres s'agitaient faiblement,
+comme si elle e&ucirc;t adress&eacute; &agrave; Dieu une
+fervente pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous pleurez, ma m&egrave;re&nbsp;? dit Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'esp&eacute;rais, r&eacute;pondit tristement Magdeleine,
+mourir &agrave; Bretteville et reposer pr&egrave;s de la tombe
+de mon mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous promets de revenir tous les ans
+au pays. Vous pourrez alors accomplir votre
+pieux p&egrave;lerinage de Norrey. Allons, ma m&egrave;re,
+repoussez &agrave; votre tour ces fun&egrave;bres pens&eacute;es.
+Voyez, j'ai presque oubli&eacute; l'insulte de Pierre
+Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis
+que j'ai pris une forte r&eacute;solution. Avec l'argent
+qui nous reste, nous irons &agrave; Caen. J'y trouverai
+de l'ouvrage et nous commencerons bient&ocirc;t
+notre tour de France. Un coup de main, ma
+m&egrave;re&nbsp;; vous serez plus habile que moi &agrave; empaqueter
+mes v&ecirc;tements.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Volontiers, puisque c'est ta volont&eacute; bien
+arr&ecirc;t&eacute;e, soupira Magdeleine.</p>
+
+<p>Et le fils et la m&egrave;re commenc&egrave;rent leurs pr&eacute;paratifs
+de voyage.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la brusque sortie de Fran&ccedil;ois, Marie,
+qui connaissait le caract&egrave;re irritable de son p&egrave;re,
+se d&eacute;cida &agrave; quitter la chambre sans avoir essay&eacute;
+de justifier son amant ou du moins d'implorer
+son pardon. Cette r&eacute;solution lui co&ucirc;tait cher,
+car elle se sentait bonne envie de se jeter aux
+genoux de Pierre Vardouin et de donner un
+libre essor &agrave; sa douleur. Mais elle pensa que son
+p&egrave;re pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant,
+d'avoir &eacute;t&eacute; t&eacute;moin de son honteux emportement.
+Cette crainte l'emporta sur son &eacute;motion.
+Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle
+tourna ses yeux humides du c&ocirc;t&eacute; d'Henri Montredon,
+comme pour lui demander son assistance.
+Le vieillard lui sourit avec bont&eacute; et
+r&eacute;pondit par un coup d'oeil expressif qui voulait
+dire, &agrave; ne s'y pas tromper&nbsp;: Courage&nbsp;! je sauverai
+tout.</p>
+
+<p>Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier,
+Marie se demanda si elle rentrerait dans sa
+chambre&nbsp;; mais son h&eacute;sitation s'envola, plus rapide
+que l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle
+s'arc-bouta des deux mains contre la muraille,
+appuya son oreille contre la porte et retint sa
+respiration, de mani&egrave;re &agrave; ne rien perdre de ce
+qui allait se dire dans la chambre de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>La pauvre fille n'avait certes pas le vilain
+d&eacute;faut que Walter Scott impute, &agrave; tort ou &agrave;
+raison, &agrave; toutes les filles d'&Egrave;ve. Elle n'&eacute;tait pas
+curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom
+et celui de Fran&ccedil;ois. C'&eacute;tait son jugement qu'on
+allait prononcer&nbsp;; et, de tout temps, on a permis
+&agrave; l'accus&eacute; d'assister aux d&eacute;bats qui d&eacute;cident de
+son sort.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin marchait &agrave; grands pas d'un
+bout de la chambre &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Montredon, encore assis devant la table et
+appuy&eacute; sur un de ses coudes, suivait des yeux
+la pantomime furieuse du ma&icirc;tre de l'oeuvre. Il
+d&eacute;plorait la jalousie de son ancien camarade.
+Il voyait son emportement avec d&eacute;go&ucirc;t. Et
+cependant il n'&eacute;tait plus ma&icirc;tre de son envie
+de rire, d&egrave;s que la col&egrave;re de Pierre Vardouin se
+manifestait par un geste ridicule ou par un &eacute;clat
+de voix pareil &agrave; une fausse note.</p>
+
+<p>Nous sommes ainsi. Commen&ccedil;ons-nous &agrave; lire
+dans le coeur humain&nbsp;? Sommes-nous initi&eacute;s &agrave;
+ses plus sombres myst&egrave;res&nbsp;? nous plaignons nos
+semblables et nous en rions. Il n'y a pas d'autre
+secret au drame&nbsp;; et celui-l&agrave; seul est m&eacute;chant,
+qui ne plaint jamais et qui rit toujours.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fran&ccedil;ois&nbsp;! Fran&ccedil;ois&nbsp;! r&eacute;p&eacute;tait sans cesse le
+ma&icirc;tre de l'oeuvre, maudit soit le jour o&ugrave; je t'ai
+ouvert pour la premi&egrave;re fois la porte de ma
+maison&nbsp;!</p>
+
+<p>Henri Montredon savait par exp&eacute;rience qu'il
+en est de la col&egrave;re de l'homme comme de celle
+des torrents. Opposez-leur un obstacle&nbsp;; aussit&ocirc;t
+les eaux s'y brisent avec imp&eacute;tuosit&eacute;. Puis elles
+se divisent en une foule de petits courants qui
+perdent de leur force &agrave; mesure qu'ils s'&eacute;tendent
+sur un terrain plus large.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; une superbe col&egrave;re&nbsp;! dit-il en plaisantant.
+Seulement, je me demande comment
+Fran&ccedil;ois peut en &ecirc;tre la cause&nbsp;?</p>
+
+<p>Pierre Vardouin s'arr&ecirc;ta brusquement et, se
+croisant les bras devant Montredon avec ce
+geste intraduisible d'un homme qui croit r&eacute;pondre
+&agrave; une grosse absurdit&eacute;&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi je suis irrit&eacute; contre Fran&ccedil;ois&nbsp;?
+dit-il d'une voix &eacute;clatante... Mais le bienfaiteur
+qui se voit pay&eacute; d'ingratitude&nbsp;; le ma&icirc;tre, dont
+la science est mise en doute par l'&eacute;l&egrave;ve&nbsp;; le p&egrave;re,
+dont la fille est compromise par un homme sans
+honneur, tous ces gens-l&agrave; ont-ils le droit de
+s'emporter&nbsp;? En v&eacute;rit&eacute;&nbsp;! il faudrait avoir la
+patience d'un ange...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour t'&eacute;couter plus longtemps, dit Montredon
+en b&acirc;illant &agrave; se briser la m&acirc;choire. Bonne
+nuit&nbsp;!</p>
+
+<p>Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs
+pas vers la porte. Pierre Vardouin l'arr&ecirc;ta par
+le bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Enfin, dit-il, tu conviendras toi-m&ecirc;me que
+Fran&ccedil;ois est trop jeune pour qu'on en fasse un
+ma&icirc;tre de l'oeuvre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Certainement, r&eacute;pondit Montredon en se
+frottant les yeux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que j'ai bien fait de lui interdire l'entr&eacute;e
+de ma maison&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;-&eacute;-videm-em-ment&nbsp;! balbutia le d&eacute;fenseur
+de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que d'ailleurs il est compl&eacute;tement incapable&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ou-ou-i.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que ma fille est d'un trop haut rang&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ouf&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour &eacute;pouser un si pauvre h&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>Cette fois, Montredon r&eacute;pondit par un ronflement
+bien caract&eacute;ris&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il dort, l'imb&eacute;cile&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre Vardouin
+en le secouant vigoureusement par les &eacute;paules.</p>
+
+<p>La col&egrave;re du ma&icirc;tre de l'oeuvre avait chang&eacute;
+de cours, gr&acirc;ce au syst&egrave;me de <i>barrage</i> d'Henri
+Montredon. Le rus&eacute; vieillard n'eut pas de peine
+&agrave; sortir de son faux assoupissement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis accabl&eacute; de sommeil, dit-il, et cependant
+j'avais &agrave; te communiquer des choses du
+plus haut int&eacute;r&ecirc;t. Tu n'as pas devin&eacute; le but de
+mon voyage dans ce pays&nbsp;?... Allons, tu fr&eacute;mis
+encore&nbsp;!... A demain les confidences.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'est pas tard, s'&eacute;cria Vardouin en cherchant
+&agrave; le retenir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Peut-&ecirc;tre m'a-t-on r&eacute;compens&eacute; au-del&agrave; de
+mes m&eacute;rites, poursuivit Henri Montredon qui
+joignait la finesse d'Ulysse &agrave; l'exp&eacute;rience de
+Nestor...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu occupes un poste &eacute;minent&nbsp;? demanda
+Pierre Vardouin vivement intrigu&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est certain que je jouis d'une grande
+influence...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vraiment&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et que je puis &ecirc;tre utile &agrave; mes anciens
+amis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as toujours aim&eacute; &agrave; rendre service.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu me fais des compliments, je m'&eacute;chappe,
+je vais dormir&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin&nbsp;:
+laissons aux petites filles le soin de se
+mettre au lit d&egrave;s que le soleil a quitt&eacute; l'horizon.
+Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras
+pas de trinquer avec un vieux camarade qui,
+moins heureux que toi, n'a pas rencontr&eacute; la
+gloire sur son chemin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dis&nbsp;: plus modeste.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est vrai que j'aurais pu, comme tant
+d'autres, offrir mes services &agrave; quelque riche
+abbaye.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais tu as pr&eacute;f&eacute;r&eacute; l'obscurit&eacute; au grand
+jour, le village &agrave; la grande ville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai renferm&eacute; en moi-m&ecirc;me mes faibles
+talents.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et personne n'est venu leur ouvrir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'en repentira peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit fi&egrave;rement
+Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On s'en est m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; repenti, dit Montredon
+en souriant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que veux-tu dire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis employ&eacute;, comme tu le sais, aux
+travaux de l'abbaye de St-Ouen. Derni&egrave;rement,
+le r&eacute;v&eacute;rend p&egrave;re abb&eacute; me fit appeler pr&egrave;s de
+lui. &laquo;&nbsp;Henri Montredon, me dit-il, je n'ai jamais
+dout&eacute; de votre discr&eacute;tion et de votre d&eacute;vouement.
+Il n'est donc pas surprenant que je vous
+aie choisi pour une mission secr&egrave;te...&nbsp;&raquo; Je re&ccedil;ois
+l'ordre de partir sans retard. J'arrive &agrave; Caen,
+o&ugrave; je passe deux jours, et me voil&agrave; &agrave; Bretteville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On avait entendu parler de l'&eacute;glise que je
+construis&nbsp;? dit Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et alors&nbsp;?... demanda le ma&icirc;tre de l'oeuvre,
+avec un &eacute;tranglement dans la voix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors... il a &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que l'on en construirait
+une autre &agrave; Norrey. L'abb&eacute; n'a pas
+voulu que cette succursale de St-Ouen f&ucirc;t moins
+bien trait&eacute;e que le village de Bretteville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de
+construire deux &eacute;glises dans un si petit espace.
+L'une fera tort &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A ce point de vue, la tienne n'a rien &agrave;
+craindre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue
+sur ce pied-l&agrave;, nous verrons bient&ocirc;t plus de
+clochers que d'habitants dans le pays.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ex&eacute;cute les ordres de mon sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tu vas commencer les travaux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur.
+J'ai song&eacute; &agrave; toi, et me voil&agrave;.</p>
+
+<p>Vardouin &eacute;tait rayonnant. Il lui &eacute;tait doux
+de penser qu'il aurait encore une fois l'occasion
+de mettre ses talents en lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ainsi, dit-il avec une certaine timidit&eacute;, tu
+as song&eacute; &agrave; moi pour la construction de cette
+nouvelle &eacute;glise&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mon cher&nbsp;! non&nbsp;! pas pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous
+ses pieds, et le sang lui monta au visage.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne veux pas te railler de moi&nbsp;? dit-il
+avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>Henri Montredon ne r&eacute;pondit pas et laissa
+passer l'orage. Jusque-l&agrave;, il avait dirig&eacute; l'entretien
+suivant ses d&eacute;sirs, m&eacute;nageant les emportements
+de Pierre Vardouin avec le calme
+d'un auteur dramatique qui noue et d&eacute;noue, suivant
+son caprice, les fils de son intrigue. Mais
+la pi&egrave;ce devenait s&eacute;rieuse&nbsp;; il eut un moment
+d'inqui&eacute;tude et d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin avait &eacute;tudi&eacute; avec lui le grand
+art des ma&icirc;tres de l'oeuvre. Pendant trois ans
+ils s'&eacute;taient coudoy&eacute;s dans les m&ecirc;mes chantiers&nbsp;;
+ils avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins
+en commun&nbsp;; ils se confiaient leurs projets, se
+disaient leurs esp&eacute;rances. Refuserait-il maintenant
+&agrave; son ancien camarade une l&eacute;g&egrave;re satisfaction
+d'amour-propre&nbsp;? Il n'avait qu'un mot &agrave;
+dire pour le voir sauter &agrave; son cou et pleurer de
+joie. D'un autre c&ocirc;t&eacute;, qui pouvait lui r&eacute;pondre
+des moyens de Fran&ccedil;ois Regnault, &agrave; qui il commen&ccedil;ait
+&agrave; penser s&eacute;rieusement pour lui confier
+la direction des travaux de Norrey&nbsp;? Le jeune
+homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
+d'exp&eacute;rience&nbsp;; il n'avait pas encore fait
+ses preuves. Les sentiments d'Henri Montredon
+allaient de Fran&ccedil;ois &agrave; Pierre Vardouin qui
+semblait, en derni&egrave;re analyse, &ecirc;tre sur le point
+de faire pencher la balance de son c&ocirc;t&eacute;, lorsqu'un
+sanglot de Marie, entendu seulement de
+Montredon, vint tout &agrave; coup terminer ce combat
+int&eacute;rieur en faveur de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle l'aime, se dit-il&nbsp;; son p&egrave;re est vieux
+et n'a plus longtemps &agrave; vivre&nbsp;; il est juste que
+sa vanit&eacute; se taise devant le bonheur de sa fille.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin s'&eacute;tait lev&eacute; et avait recommenc&eacute;
+sa promenade furieuse. C'&eacute;tait le moyen
+qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
+emportements. Henry Montredon l'arr&ecirc;ta au
+passage en lui appliquant famili&egrave;rement la
+main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu,
+pour tout l'or du monde, &agrave; faire quelque
+chose de nuisible &agrave; ta r&eacute;putation&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, par Saint Pierre&nbsp;; mon patron&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;coute-moi alors... Le ma&icirc;tre de l'oeuvre
+de Saint-Ouen m'a fait mander qu'il conna&icirc;t
+le but secret de ma mission et qu'il saura bien
+me perdre, si je confie la construction de l'&eacute;glise
+de Norrey &agrave; un homme de talent. Il est
+jaloux&nbsp;! Comprends-tu maintenant pourquoi je
+ne t'ai pas propos&eacute; cette affaire&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre Vardouin en serrant
+&eacute;nergiquement la main de son ancien camarade&nbsp;;
+merci&nbsp;! cela me fait du bien de savoir que mon
+clocher de Bretteville n'aura pas &agrave; craindre la
+comparaison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'ai donc besoin d'un homme incapable,
+continua Henri Montredon... O&ugrave; le trouver&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La chose n'est pas rare cependant. Dans
+tous les cas, un homme inexp&eacute;riment&eacute; ferait
+bien mon affaire... J'ai pens&eacute; &agrave; Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Un enfant&nbsp;! s'&eacute;cria Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est justement ce qui m'en pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il fera absurdit&eacute;s sur absurdit&eacute;s&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant mieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est d'un ent&ecirc;tement &agrave; toute &eacute;preuve</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A merveille&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'&eacute;coutera aucun conseil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bravo&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est m&ecirc;me capable de montrer du talent,
+pour nous contredire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour cela, je l'en emp&ecirc;cherai bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;? demanda Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>Il y avait, dans la mani&egrave;re dont ce mot fut
+accentu&eacute;, une telle inqui&eacute;tude, un aveu si na&iuml;f
+du m&eacute;rite de Fran&ccedil;ois, que Henri Montredon
+ne put s'emp&ecirc;cher de sourire.</p>
+
+<p>Tu n'ignores pas, dit-il, que Fran&ccedil;ois ferait
+tout au monde pour obtenir la main de ta fille&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne l'aura jamais&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On peut la lui promettre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quitte &agrave; ne pas tenir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon. Mais on lui fixera pour terme de
+son attente le jour o&ugrave; la croix...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Couronnera la pyramide du clocher de
+Norrey&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela m&ecirc;me&nbsp;!... Comprends alors son
+ardeur &agrave; conduire les travaux, &agrave; presser les ouvriers.
+Laisse agir sa passion, et sois assur&eacute;
+qu'il ne prendra pas le temps de construire un
+chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, Henry Montredon
+sortit, laissant le ma&icirc;tre de l'oeuvre tout &eacute;tourdi
+de cette &eacute;tonnante confidence.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re la porte, il trouva Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je
+suppose que vous avez tout entendu... &Ecirc;tes-vous
+contente&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas plus que ne le serait Fran&ccedil;ois, s'il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; &agrave; ma place.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon
+d&eacute;vouement&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand on aime vraiment quelqu'un, r&eacute;pondit
+Marie d'une voix ferme, on le d&eacute;fend&nbsp;;
+mais on ne le d&eacute;grade pas, en le mettant dans
+une situation d'o&ugrave; il ne peut sortir qu'avec honte
+et d&eacute;shonneur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il fallait bien mentir un peu...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se
+fait l'avocat d'une bonne cause, dit noblement
+Marie. Et moi qui aime Fran&ccedil;ois de toutes les
+forces de mon coeur, non-seulement je lui refuserais
+ma main, mais encore je ne lui accorderais
+pas un regard de piti&eacute;, s'il devait oublier, en
+faisant un march&eacute; indigne, ce qu'il doit &agrave; Dieu
+et &agrave; son art.</p>
+
+<p>Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation,
+&agrave; la pens&eacute;e du r&ocirc;le humiliant qu'on voulait faire
+jouer &agrave; Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Le lendemain, le soleil se leva radieux &agrave; l'horizon.
+L'espace qu'il allait parcourir s'&eacute;tendait
+devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
+que le ciel e&ucirc;t voulu c&eacute;l&eacute;brer sa bienvenue
+en &eacute;cartant tout ce qui pouvait nuire &agrave; son
+&eacute;clat.</p>
+
+<p>Lorsque Fran&ccedil;ois se r&eacute;veilla, ses yeux furent
+&eacute;blouis par un rayon de soleil qui, apr&egrave;s avoir
+travers&eacute; la fente d'un des contrevents, venait se
+briser au-dessus de son lit contre la muraille.
+Il sauta &agrave; terre, presque honteux de sa paresse,
+s'habilla lestement et courut ouvrir la fen&ecirc;tre.
+Une brise ti&egrave;de et charg&eacute;e d'aromes p&eacute;n&eacute;tra
+dans l'appartement. Le jeune homme aspira avec
+force cet air vivifiant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La belle matin&eacute;e&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il en promenant
+lentement son regard sur l'azur du ciel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;H&eacute;las&nbsp;! la journ&eacute;e ne lui ressemblera pas&nbsp;!
+dit tristement la m&egrave;re de Fran&ccedil;ois, qui s'&eacute;tait
+approch&eacute;e sans bruit.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois saisit les mains de sa m&egrave;re dans les
+siennes. Dieu sait seul ce qu'il y eut de regrets,
+de douleur dans ce serrement de mains et dans
+le regard qu'ils &eacute;chang&egrave;rent tous les deux. Cette
+nouvelle &eacute;motion allait peut-&ecirc;tre &eacute;branler la
+r&eacute;solution du jeune homme. Ses r&ecirc;ves d'avenir,
+ses projets de voyage, le myst&egrave;re d'une vie inconnue,
+tout cela n'avait plus pour lui le m&ecirc;me
+charme qu'au moment de la col&egrave;re. Il sentait
+tout ce qu'il allait perdre. Il ne voyait pas ce
+qu'il allait gagner. Il repassa rapidement dans
+sa m&eacute;moire les &eacute;v&eacute;nements de la soir&eacute;e. La conduite
+de Pierre Vardouin ne lui paraissait plus
+aussi odieuse que la veille. Il se reconnaissait
+m&ecirc;me des torts. Mais, pour rien au monde, il
+n'e&ucirc;t consenti &agrave; faire les premi&egrave;res avances. La
+perspective d'une telle humiliation lui rendit
+toute son &eacute;nergie. Il s'approcha du havre-sac qui
+contenait ses v&ecirc;tements et ceux de sa m&egrave;re. Il le
+jeta sur son dos, empoigna le b&acirc;ton dont son
+p&egrave;re se servait quand il se mettait en route et,
+prenant sa plus grosse voix, afin de dissimuler
+son envie de pleurer&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma m&egrave;re, dit-il, voici l'heure o&ugrave; les travailleurs
+se rendent aux champs. Il est temps de
+partir.</p>
+
+<p>La veuve se cacha la t&ecirc;te dans les mains.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Partons, ma m&egrave;re&nbsp;! reprit Fran&ccedil;ois d'un
+ton moins assur&eacute;.</p>
+
+<p>La pauvre femme ne r&eacute;pondit pas&nbsp;; elle &eacute;clata
+en sanglots. Son fils lui tendait la main droite,
+tandis que de l'autre il retenait ses larmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;M&egrave;re, dit-il tout bas, de mani&egrave;re &agrave; ne rien
+laisser voir de la douleur qui le suffoquait, venez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! vous partez sans moi&nbsp;? dit une voix
+douce comme celle qu'on pr&ecirc;te aux anges.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois et sa m&egrave;re, dans leur foi na&iuml;ve,
+crurent en effet que, touch&eacute; de leur douleur, le
+ciel leur envoyait un de ses messagers.</p>
+
+<p>Ils se retourn&egrave;rent et, surpris, reconnurent
+Marie.</p>
+
+<p>La jeune fille &eacute;tait encadr&eacute;e dans la baie de la
+porte, au milieu de la vigne vierge, dont les
+feuilles laissaient percer de place en place quelque
+joyeuse petite fleur de cl&eacute;matite. Elle &eacute;tait
+rayonnante de beaut&eacute;. Plac&eacute;e ainsi, elle ressemblait,
+s'il nous est permis d'emprunter notre
+comparaison &agrave; une &eacute;poque plus rapproch&eacute;e de
+nous, &agrave; ces portraits de jeunes femmes, que les
+artistes du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle se plaisaient &agrave;
+entourer de guirlandes de fleurs.</p>
+
+<p>Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;M&eacute;chants&nbsp;! disait-elle en pleurant, m&eacute;chants
+qui vouliez abandonner votre petite Marie&nbsp;!</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois &eacute;tait rest&eacute; sur le seuil de la porte.
+Tout &agrave; coup il poussa un grand cri et rentra
+pr&eacute;cipitamment dans la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'y a-t-il&nbsp;? demand&egrave;rent les deux femmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pierre Vardouin&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois hors de
+lui. Il s'avance de notre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quel malheur si mon p&egrave;re me surprenait
+ici&nbsp;! dit Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Venez&nbsp;! lui dit la veuve Regnault.</p>
+
+<p>Elle l'entra&icirc;na dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>Lorsqu'il vit le ma&icirc;tre de l'oeuvre entrer d'un
+pas r&eacute;solu dans la maison, Fran&ccedil;ois porta instinctivement
+la main &agrave; son coeur, comme pour
+en comprimer les battements. Il &eacute;tait trop jeune,
+et ses passions &eacute;taient trop vives pour que son
+&eacute;motion &eacute;chapp&acirc;t &agrave; un oeil aussi exerc&eacute; que celui
+de Pierre Vardouin. L'attitude de l'apprenti
+n'exprimait pas le d&eacute;fi&nbsp;; mais elle &eacute;tait pleine de
+noblesse et de fiert&eacute;. Il se d&eacute;couvrit, par respect
+pour les cheveux blancs du ma&icirc;tre de l'oeuvre,
+et garda le silence. Il attendait une explication.
+Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien
+du jeune homme, s'il ne lui adressait pas les
+excuses auxquelles il savait, d'ailleurs, qu'il
+avait droit. Il s'avan&ccedil;a donc &agrave; sa rencontre en
+lui tendant la main.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fran&ccedil;ois, dit-il, l'offense &eacute;tait grave,&nbsp;&mdash;&nbsp;je
+le sais,&nbsp;&mdash;&nbsp;mais irr&eacute;fl&eacute;chie. Voici la main qui
+vous a frapp&eacute;. Voulez-vous la serrer, comme
+celle d'un ami qui reconna&icirc;t ses torts&nbsp;?</p>
+
+<p>Le jeune homme r&eacute;pondit par une &eacute;treinte
+cordiale, mais tout en conservant une certaine
+retenue et sans manifester d'&eacute;tonnement. Cette
+froideur d&eacute;plut au ma&icirc;tre de l'oeuvre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Garderais-tu un vieux levain de rancune
+contre moi&nbsp;? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu m'en pr&eacute;serve&nbsp;! dit Fran&ccedil;ois. Seulement
+j'ai peine &agrave; croire que je doive la visite de
+Pierre Vardouin &agrave; un but d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;. J'attends
+donc l'explication de sa d&eacute;marche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as vraiment une p&eacute;n&eacute;tration remarquable
+pour ton &acirc;ge, Fran&ccedil;ois. Parlons donc
+franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;! r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois avec fermet&eacute;. Vous
+me rendez votre amiti&eacute;, et je vous en suis reconnaissant.
+Mais quant &agrave; travailler sous vos
+ordres, jamais&nbsp;!... Voyez plut&ocirc;t, ajouta-t-il en
+montrant son havre-sac et son b&acirc;ton de voyage,
+je me disposais &agrave; partir.</p>
+
+<p>Un &eacute;clair de joie illumina le visage s&eacute;v&egrave;re de
+Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au fait&nbsp;! se dit-il, si je laissais s'envoler
+l'oiseau, je n'aurais pas la peine de fermer sa
+cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont
+il &eacute;tait l'occasion.</p>
+
+<p>Mais une r&eacute;flexion le ramena &agrave; sa premi&egrave;re
+id&eacute;e. Si Fran&ccedil;ois quittait le pays, Henri Montredon
+choisirait peut-&ecirc;tre quelque habile entrepreneur,
+dont l'amour-propre tiendrait &agrave; surpasser
+la renomm&eacute;e de Pierre Vardouin. Au
+contraire, s'il obtenait pour Fran&ccedil;ois la direction
+des travaux de Norrey, il exercerait sur lui une
+influence toute-puissante. Il l'&eacute;craserait sous ses
+pieds, plut&ocirc;t que de permettre &agrave; son talent de
+se d&eacute;ployer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu tiens &agrave; ton ind&eacute;pendance&nbsp;? reprit-il en
+s'adressant au jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je suis lass&eacute; d'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si tu commandais &agrave; ton tour&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! cela n'arrivera jamais&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Plus t&ocirc;t que tu n'oserais l'esp&eacute;rer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas
+s&eacute;rieux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tellement s&eacute;rieux que je viens t'offrir le
+b&acirc;ton de ma&icirc;tre de l'oeuvre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois, le front rayonnant
+d'esp&eacute;rance, je conduirais des ouvriers, je construirais
+des &eacute;glises&nbsp;! Tous mes r&ecirc;ves, toutes les
+belles choses que j'ai con&ccedil;ues, que j'ai m&eacute;dit&eacute;es,
+je pourrais leur donner une forme, leur donner
+la vie, les soumettre au jugement des autres&nbsp;?
+Je me ferais un nom, je serais assez grand pour
+qu'on ne me refus&acirc;t pas la main de Marie&nbsp;!...
+Mais non&nbsp;! cela n'est pas vraisemblable, cela est
+impossible, je ne suis qu'un insens&eacute;&nbsp;; et vous-m&ecirc;me,
+vous ne pouvez vous emp&ecirc;cher de rire
+de ma folie&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te
+dis est si bien l'expression de la v&eacute;rit&eacute; que voil&agrave;
+Henri Montredon...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout pr&ecirc;t &agrave; vous saluer du titre de ma&icirc;tre
+de l'oeuvre, dit le nouveau venu en entrant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Il ne put trouver une parole&nbsp;; mais il tendit la
+main &agrave; son protecteur et le remercia par un
+regard &eacute;loquent.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'esp&egrave;re que tu nous construiras une belle
+&eacute;glise, dit Montredon en lui frappant amicalement
+sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois, je vous ferai quelque
+chose de beau&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Songe, interrompit Pierre Vardouin, que
+tu n'auras qu'un bref d&eacute;lai pour construire ton
+&eacute;glise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Combien de temps&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais au juste, r&eacute;pondit Pierre Vardouin
+assez embarrass&eacute; du silence d'Henri Montredon...
+Mais... tu aimes Marie&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Plus que la gloire&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, je te l'accorderai en mariage...</p>
+
+<p>Le jeune homme tomba aux genoux du ma&icirc;tre
+de l'oeuvre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le jour o&ugrave; l'on posera la derni&egrave;re pierre
+de l'&eacute;glise de Norrey.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cependant, dit Fran&ccedil;ois, je ne puis sans
+un temps raisonnable...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si tu aimes vraiment ma fille, tu h&acirc;teras
+les travaux, tu presseras les ouvriers. Rien n'est
+impossible &agrave; l'amour. D'ailleurs je ne reviens
+pas sur ma parole. Voil&agrave; mes conditions&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et voici les miennes&nbsp;! dit Marie d'une voix
+assur&eacute;e en entrant dans la chambre avec la
+veuve Regnault.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin devint horriblement p&acirc;le. Il
+voulut saisir sa fille et l'entra&icirc;ner. Mais elle glissa
+dans ses doigts, courut vers Fran&ccedil;ois, le prit
+par la main et le conduisit devant un Christ en
+pierre attach&eacute; &agrave; la muraille. Les spectateurs de
+cette sc&egrave;ne &eacute;taient sous le coup d'&eacute;motions si
+violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la
+force d'exprimer sa col&egrave;re, son &eacute;tonnement ou
+son admiration.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyez-vous cette image du Sauveur&nbsp;? dit
+Marie en montrant le Christ &agrave; Fran&ccedil;ois. Quelle
+expression de souffrance&nbsp;! quelle r&eacute;signation divine&nbsp;!
+quelle sublime bont&eacute; dans ce regard d'agonisant&nbsp;!
+Celui qui a pu travailler une mati&egrave;re
+ingrate, de fa&ccedil;on qu'il en ressort&icirc;t un si poignant
+embl&egrave;me de la passion de J&eacute;sus, celui-l&agrave;,&nbsp;&mdash;&nbsp;n'est-ce
+pas,&nbsp;&mdash;&nbsp;devait &ecirc;tre un merveilleux sculpteur,
+un des princes de son art&nbsp;? Non, c'&eacute;tait un
+simple ouvrier. Eh bien&nbsp;! le fils de cet homme
+inspir&eacute; vient d'&ecirc;tre nomm&eacute; ma&icirc;tre de l'oeuvre.
+Et ce fils... c'est vous, Fran&ccedil;ois&nbsp;; car ce Christ
+est l'ouvrage de votre p&egrave;re. Ferez-vous injure
+&agrave; sa m&eacute;moire&nbsp;? oublierez-vous ses le&ccedil;ons&nbsp;? consentirez-vous
+&agrave; faire une oeuvre indigne de lui,
+indigne de vous&nbsp;? Non, Fran&ccedil;ois&nbsp;!... Que votre
+travail m&eacute;rite l'admiration des hommes&nbsp;; que
+votre amour pour moi devienne une source f&eacute;conde
+d'inspirations&nbsp;; qu'il ne soit pas une entrave
+au d&eacute;veloppement de votre g&eacute;nie. Ne vous
+pressez pas, consacrez &agrave; votre entreprise tout
+le temps qu'elle exige. Je saurai bien attendre.
+Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette
+figure du Christ, de ne jamais donner ma main
+&agrave; un autre que vous&nbsp;!</p>
+
+<p>Le rayonnement du bonheur illuminait le front
+de Fran&ccedil;ois. Il tomba aux genoux de Marie.
+Il essaya de prendre une de ses mains pour la
+couvrir de baisers. Mais la jeune fille se d&eacute;roba
+&agrave; ces marques d'amour et, se tournant r&eacute;solument
+du c&ocirc;t&eacute; de Pierre Vardouin&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon p&egrave;re, dit-elle, je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>Son assurance, la fiert&eacute; de son attitude en
+impos&egrave;rent au ma&icirc;tre de l'oeuvre. Il donna silencieusement
+le bras &agrave; sa fille et sortit, apr&egrave;s
+avoir jet&eacute; sur Fran&ccedil;ois un regard o&ugrave; se peignait
+toute sa haine.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="MAITRE_V"></a><h2>V</h2>
+
+<h2>Deux martyrs.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Huit ans s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;s depuis le serment
+de Marie. Son fianc&eacute; avait noblement r&eacute;pondu &agrave;
+son religieux enthousiasme. La tour de l'&eacute;glise
+de Norrey s'&eacute;levait, gracieuse et coquette, au-dessus
+des peupliers les plus &eacute;lanc&eacute;s.</p>
+
+<p>Rien de mieux ordonn&eacute; que l'ensemble de
+l'&eacute;difice&nbsp;; rien de plus &eacute;l&eacute;gant, de plus achev&eacute;
+que ses moindres d&eacute;tails. On n'y voyait pas les
+lourds et massifs piliers de l'&eacute;poque romane&nbsp;; on
+n'y voyait pas les formes contourn&eacute;es, les tours
+de force qui, plus tard, caract&eacute;ris&egrave;rent l'architecture
+dite <i>flamboyante</i>. C'&eacute;tait un des types les
+plus heureux de cette belle p&eacute;riode du treizi&egrave;me
+si&egrave;cle, dont la Sainte-Chapelle est l'id&eacute;al. L&agrave;,
+tout est si bien pr&eacute;vu que l'oeil n'est bless&eacute; par
+aucune d&eacute;fectuosit&eacute;&nbsp;; tout est si bien &agrave; sa place,
+qu'on ne saurait ajouter ni retrancher le plus
+petit ornement sans nuire &agrave; l'effet g&eacute;n&eacute;ral. Les
+colonnettes s'&eacute;lancent l&eacute;g&egrave;rement, des deux c&ocirc;t&eacute;s
+du choeur, pour se rejoindre &agrave; la vo&ucirc;te et s'y
+&eacute;panouir en un gracieux bouquet, comme ces
+fus&eacute;es qui d&eacute;crivent dans l'air leur lumineuse
+parabole et se terminent par une gerbe de feux
+du Bengale. La t&eacute;nuit&eacute; des piliers ne vous cause
+aucun effroi&nbsp;; car ils sont aussi solides qu'&eacute;l&eacute;gants.
+Ils ne ressemblent pas &agrave; ces g&eacute;ants difformes
+qui n'ont, pour soutenir leurs grands
+corps, que des jambes amaigries, mais &agrave; ces
+hommes bien proportionn&eacute;s, dont chaque partie
+du corps s'est logiquement d&eacute;velopp&eacute;e.</p>
+
+<p>Une ornementation simple, de grandes lignes,
+l'union intelligente du beau et de l'utile, voil&agrave;
+ce qui fait le charme et le prix de la petite &eacute;glise
+de Norrey.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; nous retrouvons Fran&ccedil;ois, le
+jeune ma&icirc;tre de l'oeuvre &eacute;tait au milieu de son
+chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient
+autour de lui, sans que l'id&eacute;e de les surveiller
+ou d'&eacute;couter leurs propos v&icirc;nt troubler sa r&ecirc;verie.
+Appuy&eacute; contre un bloc de pierre, les yeux
+fix&eacute;s sur le corps carr&eacute; de la tour qui n'attendait
+plus que sa pyramide pour que l'&eacute;difice f&ucirc;t
+dignement couronn&eacute;, le jeune homme semblait
+ab&icirc;m&eacute; dans de profondes r&eacute;flexions. Une expression
+de mortelle tristesse &eacute;tait r&eacute;pandue
+sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment
+dans le visage&nbsp;; et il demeurait, les bras crois&eacute;s,
+immobile, et dans un morne accablement. Son
+travail lui valait l'admiration des hommes. Mais
+de combien de douleurs n'avait-il pas &eacute;t&eacute; la
+source&nbsp;?</p>
+
+<p>Huit longues ann&eacute;es s'&eacute;taient pass&eacute;es depuis
+la promesse de Marie. On lui avait d&eacute;fendu de
+la voir. La pauvre fille &eacute;tait enferm&eacute;e ou surveill&eacute;e.
+Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque
+fois qu'elle mettait les pieds hors de la maison.
+Impossible de le fl&eacute;chir, impossible m&ecirc;me de
+parvenir jusqu'&agrave; lui. Il se barricadait chez lui,
+comme dans une forteresse. A plusieurs reprises,
+Fran&ccedil;ois avait envoy&eacute; sa m&egrave;re chez le ma&icirc;tre de
+l'oeuvre de Bretteville pour essayer de le toucher.
+Mais Pierre Vardouin ne voulut pas l'&eacute;couter
+et lui ferma sa porte. H&eacute;las&nbsp;! la pauvre
+femme n'eut point l'occasion de tenter une nouvelle
+&eacute;preuve&nbsp;; une courte maladie l'enleva &agrave;
+l'affection de son fils.</p>
+
+<p>Ce fut pour Fran&ccedil;ois le plus affreux des malheurs.
+Priv&eacute; de l'amour de Marie, priv&eacute; des
+consolations de sa m&egrave;re, il eut un horrible vertige,
+en se sentant r&eacute;duit &agrave; ses seules forces
+morales. Pas un &ecirc;tre qui s'int&eacute;ress&acirc;t &agrave; lui, pas
+une bouche amie pour lui dire de ces douces
+paroles qui sont la nourriture du coeur&nbsp;; personne
+&agrave; aimer&nbsp;!</p>
+
+<p>Le jeune homme fut arrach&eacute; &agrave; ses sombres
+pens&eacute;es par une petite altercation qui venait de
+s'&eacute;lever entre ses ouvriers.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il
+est fort inutile de s'ext&eacute;nuer &agrave; polir des cailloux,
+pour que le diable s'amuse &agrave; les mettre en
+morceaux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma foi&nbsp;! je suis de l'avis de Greffin, dit un
+autre ouvrier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui, d'entre nous, aura le courage de
+garder l'&eacute;glise cette nuit&nbsp;? demanda un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas moi, certes&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ni moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il faudrait avoir des griffes au bout des
+doigts, reprit Greffin, pour affronter les esprits
+de l'enfer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors ta femme pourrait servir de sentinelle,
+dit un bouffon de la compagnie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne comprends pas qu'on plaisante sur
+les choses s&eacute;rieuses, r&eacute;pondit Greffin visiblement
+contrari&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous rappelez-vous la statue de la Vierge,
+que j'avais port&eacute;e hier soir dans la nef&nbsp;? demanda
+un sculpteur, qui arriva fort &agrave; propos pour emp&ecirc;cher
+une querelle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si je me la rappelle&nbsp;! dit un tailleur de
+pierre&nbsp;: c'est ce que tu as fait de mieux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, voil&agrave;&nbsp;! dit le sculpteur.</p>
+
+<p>Et il se frappa le cou du tranchant de la main.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle est bris&eacute;e&nbsp;? demand&egrave;rent les ouvriers
+en choeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On lui a tranch&eacute; la t&ecirc;te&nbsp;! r&eacute;pondit le sculpteur.
+Je savais, ajouta-t-il, que Kerlaz avait re&ccedil;u
+l'ordre de passer la nuit dans l'&eacute;glise. Je m'appr&ecirc;tais
+&agrave; y aller pour lui tenir compagnie, lorsque
+le pauvre gar&ccedil;on s'est avanc&eacute; &agrave; ma rencontre
+avec une mine &agrave; faire trembler. Une
+bosse affreuse lui cachait la moiti&eacute; d'un oeil.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est tomb&eacute;&nbsp;? demanda-t-on.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non&nbsp;; mais il s'est battu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec qui&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Avec un esprit qui a le poing solide, allez&nbsp;!...
+Il para&icirc;t qu'il s'&eacute;clairait (l'esprit bien entendu)
+avec une petite lanterne sourde. Il prenait toutes
+ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors
+Kerlaz, qui est un rude comp&egrave;re et qui n'a pas
+peur, s'est approch&eacute; de lui tout doucement. Mais
+au moment o&ugrave; il allongeait la main pour l'empoigner,
+il a re&ccedil;u un terrible coup en plein
+visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux&nbsp;: bonsoir&nbsp;!
+l'esprit &eacute;tait parti... Il ne restait plus que la
+bosse. Comme je ne tiens pas &agrave; &ecirc;tre d&eacute;figur&eacute;,
+j'ai pris la ferme r&eacute;solution de ne pas monter la
+garde dans l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous &eacute;viterai cette peine, dit Fran&ccedil;ois
+qui s'&eacute;tait approch&eacute; du groupe des parleurs. Je
+veillerai moi-m&ecirc;me, cette nuit, &agrave; la s&ucirc;ret&eacute; de
+l'&eacute;glise. J'entends que d&eacute;sormais il ne soit plus
+question de toutes ces histoires ridicules. Suivez-moi,
+ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai
+besoin de vous.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois s'avan&ccedil;a &agrave; grands pas vers la maison
+qu'il occupait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du chantier. Il pria
+le sculpteur de patienter quelques instants&nbsp;; puis
+il s'approcha d'une table et se mit &agrave; &eacute;crire, sous
+la dict&eacute;e de son coeur. Il ferma sa lettre et la
+donna &agrave; l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur
+le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Morbrun, lui dit-il d'une voix &eacute;mue, vous
+connaissez la maison de Pierre Vardouin. Courez
+&agrave; Bretteville, et t&acirc;chez de remettre ce billet entre
+les mains de Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais vous n'ignorez pas que le ma&icirc;tre de
+l'oeuvre ne permet &agrave; personne d'approcher de sa
+maison, encore moins de sa fille&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en rapporte &agrave; votre esprit inventif.
+Rappelez-vous seulement que ce billet doit passer
+de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois s'assit sur un banc plac&eacute; devant la
+maison et regarda s'&eacute;loigner Morbrun, qui courait
+sur la route de Bretteville avec la rapidit&eacute;
+d'un li&egrave;vre poursuivi par une meute.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un gar&ccedil;on &agrave; sentiments bien
+vifs. La t&ecirc;te jouait un plus grand r&ocirc;le que le
+coeur dans son affection pour Fran&ccedil;ois. Homme
+d'esprit lui-m&ecirc;me, il se faisait un honneur
+d'ob&eacute;ir aux volont&eacute;s d'un ma&icirc;tre intelligent.
+Bref c'&eacute;tait un de ces caract&egrave;res port&eacute;s naturellement
+au bien, et chez lesquels la soumission
+au devoir est un instinct plut&ocirc;t qu'une vertu.</p>
+
+<p>Tandis que Morbrun d&eacute;vorait ainsi l'espace,
+il cherchait un moyen ing&eacute;nieux pour tromper
+la surveillance de Pierre Vardouin. D&egrave;s qu'il
+fut devant la maison du ma&icirc;tre de l'oeuvre, il
+prit la d&eacute;sinvolture et la voix d'un homme avin&eacute;.
+Tout en tr&eacute;buchant et maugr&eacute;ant &agrave; la fa&ccedil;on
+des ivrognes, il vint rouler avec force contre la
+porte ext&eacute;rieure. Le bruit de sa chute attira du
+monde. Une fen&ecirc;tre s'ouvrit au-dessus de lui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui est l&agrave;&nbsp;? dit une voix de jeune fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quelqu'un qui d&eacute;sirerait parler &agrave; Pierre
+Vardouin, r&eacute;pondit le sculpteur avec accompagnement
+de fioritures d'ivrogne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est sorti.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun
+en se redressant d'aplomb sur ses jambes.</p>
+
+<p>Puis, tirant la lettre de sa poche&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous
+apporte ce billet, qu'on m'a charg&eacute; de vous remettre.</p>
+
+<p>Marie poussa un cri de joie et tendit la main
+pour saisir le billet&nbsp;; mais la fen&ecirc;tre &eacute;tait trop
+&eacute;lev&eacute;e au-dessus du sol. Alors elle &ocirc;ta prestement
+le cordon qui faisait plusieurs fois le tour
+de sa taille. En moins d'une minute le cordon fut
+descendu, la lettre attach&eacute;e et introduite dans
+la chambre. Marie fit un geste de remerc&icirc;ment
+&agrave; Morbrun et referma la fen&ecirc;tre. Son coeur battit
+violemment, quand elle d&eacute;cacheta la lettre&nbsp;; et
+ses yeux se remplirent de larmes, &agrave; mesure
+qu'elle avan&ccedil;ait dans sa lecture. Voici ce que lui
+disait Fran&ccedil;ois&nbsp;:</p>
+
+<blockquote>
+&laquo;&nbsp;Que devenez-vous, Marie&nbsp;? Vous rappelez-vous
+votre promesse&nbsp;? Pensez-vous toujours &agrave;
+votre ami d'enfance&nbsp;? Oh&nbsp;! vous ne sauriez imaginer
+combien de fois j'ai maudit le jour o&ugrave; je
+me suis engag&eacute;, au pied du Christ, &agrave; m&eacute;riter
+votre estime et celle des hommes&nbsp;! Que me sert
+la gloire&nbsp;? Cette vaine renomm&eacute;e, je la donnerais
+pour un instant pass&eacute; aupr&egrave;s de vous. On r&eacute;p&egrave;te
+autour de moi que mon oeuvre est belle. Les
+m&egrave;res seraient jalouses de voir leurs enfants
+recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais
+tout cet encens, tous ces &eacute;loges que j'avais tant
+d&eacute;sir&eacute;s, loin de me satisfaire, ils me brisent le
+coeur&nbsp;! En m'imposant l'obligation de couronner
+dignement mon travail, ils semblent par cela
+m&ecirc;me m'&eacute;loigner encore de vous. Moi qui aurais
+voulu passer ma vie aupr&egrave;s de vous&nbsp;! Moi qui
+n'aurais demand&eacute; pour tout bonheur que de vous
+voir, de vous entendre&nbsp;!<br><br>
+
+&laquo;&nbsp;Il ne m'est donc plus permis d'&eacute;couter votre
+voix, de serrer votre main, de vous dire que je
+vous aime. Et pourtant j'ai soif d'affection&nbsp;; mon
+&acirc;me est pleine de douleurs, et je n'ai personne
+avec qui pleurer&nbsp;!... Ma m&egrave;re, ma pauvre m&egrave;re&nbsp;!
+elle n'est plus l&agrave; pour me donner des consolations.
+Je n'ai m&ecirc;me plus la force de la r&eacute;signation.
+Je me sens tout pr&ecirc;t &agrave; blasph&eacute;mer. Je ne
+sais quelle voix me crie que vous m'aimez toujours&nbsp;;
+et cependant le doute, l'inqui&eacute;tude me
+torturent &agrave; chaque heure du jour et de la nuit.
+J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je
+tremble&nbsp;! Ce n'est d&eacute;j&agrave; plus un pressentiment.
+On m'a dit que votre p&egrave;re veut vous marier. Ce
+bruit-l&agrave; est absurde, n'est-ce pas&nbsp;? Ce serait un
+crime de vous supposer capable d'un parjure.
+Mais si votre p&egrave;re vous enferme comme dans
+une prison, il peut bien vous conduire de force
+&agrave; l'autel. Cette pens&eacute;e me brise le coeur, et je ne
+me sens plus ma&icirc;tre de ma volont&eacute;. Marie, ayez
+piti&eacute; de moi&nbsp;! Il faut que je vous parle, que j'entende
+votre voix, que je touche votre robe,
+dussiez-vous vous attirer la col&egrave;re de votre p&egrave;re.
+Ce soir, je vous attendrai aupr&egrave;s de l'&eacute;glise de
+Norrey. Venez, lorsque le soleil aura disparu &agrave;
+l'horizon, venez rendre le calme au coeur de
+votre ami...<br>
+<br>
+
+&laquo;&nbsp;Oh&nbsp;! ne craignez rien&nbsp;; si sa raison l'abandonne
+parfois, c'est quand il d&eacute;sesp&egrave;re de vous
+voir. Votre pr&eacute;sence le gu&eacute;rira. Ne craignez
+rien&nbsp;! Nous ne serons pas seuls. Ma m&egrave;re elle-m&ecirc;me
+nous entendra, nous surveillera, comme
+autrefois. Sa tombe sera sous nos pieds, &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de celle de mon p&egrave;re. Adieu, Marie&nbsp;! Pardonnez-moi&nbsp;;
+mais ne me refusez pas&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+</blockquote>
+
+<p>La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner
+&agrave; l'&eacute;motion que lui causaient les plaintes
+de Fran&ccedil;ois. On venait de refermer brusquement
+la porte de la rue, et les pas de son p&egrave;re
+r&eacute;sonn&egrave;rent pesamment sur les degr&eacute;s de l'escalier.
+Elle n'eut que le temps de cacher la lettre
+et de passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre
+Vardouin &eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ces pleurs-l&agrave; n'auront donc pas de fin&nbsp;? dit
+le ma&icirc;tre de l'oeuvre d'une voix dure.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je pensais aux jours de mon enfance, r&eacute;pondit
+Marie en essayant de sourire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu auras bien assez de sujets de chagrin
+dans l'avenir sans en demander au pass&eacute;, reprit
+Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme
+moi, tu conna&icirc;tras le prix des larmes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; pr&eacute;cis&eacute;ment le mal, continua Pierre
+Vardouin en d&eacute;posant son manteau. Dans la vie,
+les parents se contentent des fruits amers et
+abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise
+&eacute;ducation&nbsp;! Ils n'ont plus de courage dans les
+jours malheureux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il y a des exceptions, soupira Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De quoi te plains-tu&nbsp;? Je ne te donne pas
+assez de libert&eacute; peut-&ecirc;tre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous m'enfermez &agrave; clef.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Par saint Pierre, mon patron&nbsp;! je te sais gr&eacute;
+de ta franchise. J'oubliais que les filles se fatiguent
+de l'autorit&eacute; paternelle, quand elles ont
+d&eacute;pass&eacute; vingt ans.</p>
+
+<p>En disant cela, Pierre Vardouin se mit &agrave; sourire.
+Marie, encourag&eacute;e par son air affable, eut
+une lueur d'esp&eacute;rance. Elle courut vers son p&egrave;re
+et lui fit mille caresses.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vraiment&nbsp;! mon p&egrave;re, dit-elle en cherchant
+&agrave; lire dans ses yeux, vous auriez l'intention&nbsp;?...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De te marier... Qu'y a-t-il l&agrave; d'&eacute;tonnant&nbsp;?</p>
+
+<p>Marie poussa un cri de joie. Cette r&eacute;v&eacute;lation
+r&eacute;pondait au plus cher de ses d&eacute;sirs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu consens donc &agrave; quitter ton vieux p&egrave;re&nbsp;?
+dit le ma&icirc;tre de l'oeuvre en passant doucement
+la main dans les cheveux de sa fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;T&ocirc;t ou tard, mon p&egrave;re, il le faudra bien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et&nbsp;: mieux vaut t&ocirc;t que jamais&nbsp;? dit Pierre
+Vardouin en retournant le proverbe.</p>
+
+<p>Marie ne chercha point &agrave; r&eacute;pondre &agrave; cette
+plaisanterie. Elle se serait d'ailleurs mal d&eacute;fendue.
+Son visage &eacute;tait rayonnant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous l'avez donc vu&nbsp;? demanda-t-elle &agrave; son
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aujourd'hui m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il vous a dit combien il a souffert&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute. Le pauvre gar&ccedil;on attendait depuis
+si longtemps. Il s'est jet&eacute; &agrave; mon cou en
+pleurant. Alors, pour le consoler&nbsp;: &laquo;&nbsp;Dans peu
+de jours, lui ai-je dit, dans peu de jours, Louis
+Rogier, vous serez le plus heureux des hommes.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les joues de Marie se couvrirent d'une p&acirc;leur
+mortelle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De qui voulez-vous parler&nbsp;? demanda-t-elle
+avec angoisse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;De Louis Rogier, parbleu&nbsp;! du fils de l'&eacute;chevin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce n'est pas lui&nbsp;! s'&eacute;cria la jeune fille en
+laissant tomber sa t&ecirc;te dans ses mains. Ah&nbsp;! vous
+&ecirc;tes cruel, mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! tu pensais encore &agrave; l'autre&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il a ma parole, r&eacute;pondit simplement Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y tient gu&egrave;re, crois-moi. S'il t'aimait
+sinc&egrave;rement, est-ce qu'il aurait mis huit ans, et
+plus, &agrave; construire l'&eacute;glise de Norrey&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'a fait que son devoir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui&nbsp;; mais il est plus &eacute;pris de son oeuvre que
+de toi, ma pauvre enfant. On le salue du nom de
+ma&icirc;tre illustre&nbsp;; tout Bretteville va admirer son
+travail... On me d&eacute;laisse moi&nbsp;! pour ce mis&eacute;rable
+apprenti, qui sait &agrave; peine b&eacute;gayer son art... La
+fum&eacute;e de l'orgueil lui d&eacute;robe le souvenir de ce
+qu'il nous doit. Il r&ecirc;ve d&eacute;j&agrave; une alliance plus
+relev&eacute;e. Il te d&eacute;daigne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ne pense plus &agrave; toi&nbsp;; j'en ai des preuves.</p>
+
+<p>Indign&eacute;e de la conduite de son p&egrave;re, Marie
+fut tent&eacute;e de le confondre en mettant sous ses
+yeux la lettre de Fran&ccedil;ois. Mais elle s'arr&ecirc;ta &agrave;
+temps, dans la crainte de compromettre son bonheur
+et celui de son amant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quel est donc le m&eacute;rite de Fran&ccedil;ois&nbsp;? poursuivit
+Pierre Vardouin. On lui prodigue les
+&eacute;loges&nbsp;; mais cela durera-t-il&nbsp;? Quelle est sa fortune&nbsp;?
+A-t-il de la naissance&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais je l'aime&nbsp;! s'&eacute;cria Marie d'un ton d&eacute;chirant.</p>
+
+<p>Pierre Vardouin comprit en cet instant que
+tout l'avenir de sa fille &eacute;tait attach&eacute; &agrave; la satisfaction
+de son amour pour Fran&ccedil;ois. Son premier,
+son bon mouvement, celui que lui dictait
+son instinct de p&egrave;re, allait peut-&ecirc;tre lui arracher
+un consentement. Marie attendait son arr&ecirc;t
+en fr&eacute;missant, lorsqu'un bruit de voix, parti de
+la rue, parvint jusqu'aux oreilles de Pierre
+Vardouin et paralysa son &eacute;lan g&eacute;n&eacute;reux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est impossible, disait-on, de voir quelque
+chose de plus beau que l'&eacute;glise de Norrey.
+La construction de Pierre Vardouin est une
+bicoque, en comparaison de celle de Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>Quand il se fait une perturbation dans les lois
+de la nature, le physicien n'a plus qu'&agrave; d&eacute;poser
+ses instruments d'exp&eacute;rimentation en attendant
+la fin du d&eacute;sordre. Ne doit-il pas en &ecirc;tre de
+m&ecirc;me du moraliste&nbsp;? Que viendrait faire sa
+science en pr&eacute;sence des cataclysmes du coeur
+humain&nbsp;? Sa m&eacute;thode, si incertaine d'ailleurs,
+oserait-elle balbutier une explication des orages
+qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au
+point d'an&eacute;antir les affections les plus saintes&nbsp;?
+Qu'il se taise alors&nbsp;; ou, s'il veut faire de la statistique,
+qu'il constate une monstruosit&eacute; de
+plus.</p>
+
+<p>La jalousie de Pierre Vardouin s'&eacute;tait r&eacute;veill&eacute;e,
+plus active, plus effroyable que jamais.
+Il ne se contentait pas de ha&iuml;r Fran&ccedil;ois de toutes
+les forces de son &acirc;me. Il embrassait dans
+son inimiti&eacute; tout ce qui pouvait porter quelque
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; son ancien apprenti. Il lan&ccedil;a un regard
+terrible &agrave; sa fille et sortit en blasph&eacute;mant.</p>
+
+<p>Marie profita de son absence pour s'abandonner
+librement &agrave; sa douleur. Il &eacute;tait trop &eacute;vident
+&agrave; ses yeux qu'elle n'avait plus &agrave; esp&eacute;rer que
+dans la mis&eacute;ricorde de Dieu. Elle attendit avec
+r&eacute;signation le retour de son p&egrave;re. Leur souper
+fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle.
+Pas un mot ne fut &eacute;chang&eacute; entre le p&egrave;re et la
+fille. Marie retenait &agrave; peine ses sanglots.</p>
+
+<p>Cependant la nuit commen&ccedil;ait &agrave; remplir tout
+de son ombre, et l'heure du rendez-vous approchait.
+La jeune fille aurait cru commettre un
+sacril&eacute;ge si elle n'e&ucirc;t pas tent&eacute; l'impossible pour
+aller donner des consolations &agrave; Fran&ccedil;ois. Elle
+sentait elle-m&ecirc;me le besoin de pleurer avec lui.
+Son p&egrave;re sortait habituellement le soir. Elle surveillait
+donc avec une impatience f&eacute;brile les
+moindres mouvements du ma&icirc;tre de l'oeuvre.</p>
+
+<p>Enfin il se leva de table plus t&ocirc;t que de coutume,
+prit son manteau et descendit l'escalier
+avec pr&eacute;cipitation.</p>
+
+<p>Au bruit &eacute;pouvantable que la porte fit en se
+refermant, Marie put juger du degr&eacute; d'irritation
+de son p&egrave;re. Elle s'approcha de la fen&ecirc;tre et le
+suivit des yeux aussi longtemps que l'obscurit&eacute;
+le lui permit. Puis elle se demanda par quels
+moyens elle parviendrait &agrave; s'&eacute;chapper de la
+maison. Ses mouvements ind&eacute;cis t&eacute;moignaient
+du peu de succ&egrave;s de ses recherches. Soudain le
+feu de la r&eacute;solution brilla dans son regard&nbsp;; elle
+prit la lampe et descendit examiner la porte qui
+donnait sur la rue. Ses yeux se lev&egrave;rent vers le
+ciel avec une admirable expression de reconnaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes pressentiments ne m'ont pas tromp&eacute;e&nbsp;!
+s'&eacute;cria-t-elle. Dans sa col&egrave;re, il a oubli&eacute; ses pr&eacute;cautions
+habituelles... Je suis libre&nbsp;!</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle attirait la porte, qui g&eacute;mit
+p&eacute;niblement sur ses gonds.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il me tuera peut-&ecirc;tre &agrave; mon retour, pensa-t-elle,
+mais Fran&ccedil;ois va savoir que je l'aime
+encore&nbsp;!</p>
+
+<p>Et la courageuse fille se mit &agrave; courir dans la
+direction du village de Norrey. Elle n'eut pas
+fait trois cents pas qu'elle entendit marcher &agrave; sa
+rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta pr&eacute;cipitamment
+de c&ocirc;t&eacute; et chercha une cachette derri&egrave;re
+une haie d'aub&eacute;pine.</p>
+
+<p>Le vent chassait au ciel de grands nuages,
+aux contours bizarres. De temps &agrave; autre, cependant,
+la lune apparaissait au milieu de vapeurs
+irris&eacute;es, brillante comme un miroir d'argent
+qui r&eacute;fl&eacute;terait les rayons du soleil. Au moment
+o&ugrave; Marie se croyait le mieux &agrave; couvert, un des
+gros nuages se d&eacute;chira, et des flots de lumi&egrave;re
+se r&eacute;pandirent sur la route et sur la campagne.</p>
+
+<p>Deux cris de joie signal&egrave;rent cette victoire de
+l'astre sur les t&eacute;n&egrave;bres. Dans l'homme qui lui
+avait caus&eacute; tant d'effroi, Marie venait de reconna&icirc;tre
+Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens &eacute;chang&egrave;rent un rapide
+regard et se jet&egrave;rent dans les bras l'un de
+l'autre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je savais bien que vous ne me refuseriez
+pas&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois, quand il se fut rendu
+ma&icirc;tre de son &eacute;motion.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Douterez-vous de mon amour maintenant&nbsp;?
+lui demanda Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes bonne, r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois en
+d&eacute;posant un baiser sur le front de la jeune fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons&nbsp;! donnez-moi votre bras, dit Marie.
+Et promenons-nous gravement, comme de
+grands parents.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;O&ugrave; faut-il vous mener&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A Norrey. Je ne connais pas encore votre
+chef-d'oeuvre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous exag&eacute;rez...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non pas&nbsp;! reprit Marie. Je compte sur un
+chef-d'oeuvre, sans quoi je ne vous pardonnerais
+pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir
+de vous admirer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En effet, voil&agrave; huit ans que je souffre&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Est-ce un reproche&nbsp;? dit Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour cela, non, r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois. Vous
+n'avez fait que votre devoir en me faisant jurer
+d'illustrer mon nom. Mais votre p&egrave;re devait-il
+se montrer si impitoyable&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! ne me parlez pas de mon p&egrave;re&nbsp;! interrompit
+Marie. Soyons tout entiers au bonheur
+de nous voir&nbsp;!</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient arriv&eacute;s au d&eacute;tour du sentier, et l'&eacute;glise
+se dressait devant eux dans toute sa magnificence.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu, que c'est beau&nbsp;! s'&eacute;cria Marie. Oh&nbsp;!
+que je suis contente, que je suis fi&egrave;re de vous,
+Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>En, m&ecirc;me temps elle enla&ccedil;a ses deux bras
+autour de son cou et lui prodigua mille caresses,
+en lui disant les plus douces choses. Ces quelques
+minutes de bonheur firent oublier &agrave; Fran&ccedil;ois
+ses huit ann&eacute;es de souffrance. Ses yeux,
+admirables en ce moment d'enthousiasme et de
+f&eacute;licit&eacute;, se promenaient avec amour de Marie &agrave;
+l'&eacute;difice en construction, et ses l&egrave;vres cherchaient
+en vain des mots qui r&eacute;pondissent aux
+sentiments qui remplissaient son &acirc;me.</p>
+
+<p>Mais il n'est pas de langue capable de traduire
+ces sublimes b&eacute;atitudes, si fugitives d'ailleurs
+qu'elles sont bient&ocirc;t suivies d'une tristesse mortelle.
+Le front de Fran&ccedil;ois s'inclina, charg&eacute; de
+langueur.</p>
+
+<p>Et n'est-ce pas le propre des natures &eacute;lev&eacute;es
+d'associer au bonheur pr&eacute;sent un p&eacute;nible souvenir,
+de ne jamais go&ucirc;ter une joie, un plaisir
+sans y trouver d'amertume, de penser, en voyant
+l'enfant, &agrave; l'a&iuml;eul qui n'est plus&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que je suis heureux&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il d'une
+voix &eacute;mue... Si ma m&egrave;re pouvait partager ma
+joie&nbsp;!</p>
+
+<p>Marie suivit la direction des yeux de son
+amant. Elle aper&ccedil;ut alors deux petites croix de
+bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme
+pour se rejoindre, au-dessus de deux tertres
+couverts de gazon.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Prions&nbsp;! dit Marie en tombant &agrave; genoux&nbsp;;
+Dieu pourrait nous punir d'avoir oubli&eacute; les
+morts.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie, s'&eacute;cria tout &agrave; coup Fran&ccedil;ois, n'avez-vous
+pas entendu du bruit&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne sais. Mais je ne puis m'emp&ecirc;cher de
+trembler. Il me semble que la nuit est glaciale.
+L'obscurit&eacute; augmente de plus en plus... J'ai
+peur, Fran&ccedil;ois&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tranquillisez-vous&nbsp;; je suis l&agrave; pour vous
+prot&eacute;ger, r&eacute;pondit le jeune homme en couvrant
+Marie d'un &eacute;pais manteau qu'il avait tenu
+jusque-l&agrave; sur son bras.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables,
+et s&eacute;parons-nous. Mon p&egrave;re peut rentrer
+d'un instant &agrave; l'autre. Vous figurez-vous
+bien sa col&egrave;re, s'il ne me trouve pas &agrave; la
+maison&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On jurerait qu'il y a de la lumi&egrave;re dans la
+tour, interrompit Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est peut-&ecirc;tre un reflet de la lune, dit
+Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes yeux me trompent rarement, reprit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>Il se dirigea vers l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Restez&nbsp;! dit Marie avec un tremblement
+dans la voix.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les ouvriers, continua Fran&ccedil;ois, pr&eacute;tendent
+que ce sont des esprits. Je croirais plus
+volontiers &agrave; la malveillance. Esprits ou malfaiteurs,
+je vais bient&ocirc;t avoir sond&eacute; ce myst&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne vous exposez pas&nbsp;! s'&eacute;cria Marie en
+cherchant &agrave; retenir son ami.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne craignez rien, r&eacute;pondit-il. Je serai bient&ocirc;t
+de retour.</p>
+
+<p>A ces mots, il entra r&eacute;sol&ucirc;ment dans l'&eacute;glise
+et prit un ciseau laiss&eacute; l&agrave; sur le sol par les compagnons,
+pour s'en faire une arme au besoin.</p>
+
+<p>Marie l'avait suivi dans la nef, en proie &agrave; une
+vive terreur. Elle s'agenouilla sur une dalle et
+commen&ccedil;a une fervente pri&egrave;re. Le jeune homme
+montait rapidement les marches du petit escalier
+de la tour.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; au terme de sa course, son pied heurta
+contre une masse informe qui lui barrait le passage.
+Il se baissa et sentit le corps d'un homme
+sous ses doigts. Fran&ccedil;ois ne savait pas ce que
+c'est que la peur. Il empoigna fortement le bras
+de l'inconnu et l'entra&icirc;na avec vigueur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je te tiens enfin&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il en prenant
+pied sur la plate-forme. Si tu n'es pas un esprit
+de l'enfer, je vais apprendre au moins comment
+tu te nommes.</p>
+
+<p>Le prisonnier sortit de la p&eacute;nombre et parut
+dans un demi-jour. Le jeune homme l&acirc;cha sa
+proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Pierre Vardouin.</p>
+
+<p>Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faisiez-vous l&agrave; &agrave; cette heure&nbsp;? demanda
+enfin Fran&ccedil;ois, dont la poitrine se soulevait par
+bonds violents.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;N'est-il pas permis au ma&icirc;tre de visiter le
+travail de son &eacute;l&egrave;ve&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais vous brisiez des sculptures&nbsp;! reprit
+Fran&ccedil;ois avec indignation. Vous n'aviez donc
+pas assez de me briser le coeur, en me refusant
+la main de Marie&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Proclame partout que ton &eacute;glise a &eacute;t&eacute; construite
+sur mes plans, dit Pierre Vardouin d'une
+voix sourde, et demain tu conduiras Marie &agrave;
+l'autel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que je fasse cette infamie&nbsp;? s'&eacute;cria le jeune
+homme, chez qui l'orgueil de l'artiste se r&eacute;veilla
+plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, soit&nbsp;! dit Pierre Vardouin avec
+un sourire affreux.</p>
+
+<p>Et, plus prompt que l'&eacute;clair, il se pr&eacute;cipita
+sur le jeune homme, qu'il &eacute;treignit de ses bras
+nerveux. Fran&ccedil;ois, pris &agrave; l'improviste, n'eut
+pas le temps d'opposer de r&eacute;sistance. Il fut soulev&eacute;
+et port&eacute; sur le bord de la plate-forme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;R&eacute;fl&eacute;chis encore&nbsp;! dit Pierre Vardouin en
+le tenant suspendu sur l'ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois ne r&eacute;pondit pas. Il avait r&eacute;ussi &agrave;
+d&eacute;gager celle de ses mains qui tenait le ciseau.
+Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
+Vardouin, qui l&acirc;cha prise. Et Fran&ccedil;ois roula
+dans le vide. Son corps rencontra un restant
+d'&eacute;chafaudage, s'y arr&ecirc;ta un instant, puis rebondit
+et vint s'affaisser au pied de la tour avec
+un bruit sourd.</p>
+
+<p>Cependant la lune &eacute;clairait de ses tristes reflets
+l'int&eacute;rieur de l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>Marie continuait de prier pour son amant.
+L'absence prolong&eacute;e de Fran&ccedil;ois la frappa de
+terreur. Elle se leva, p&acirc;le comme une morte,
+et s'approcha, en chancelant, de la porte qui
+donnait acc&egrave;s &agrave; la tour.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; elle mettait le pied sur la
+premi&egrave;re marche, la figure sombre de Pierre
+Vardouin s'offrit &agrave; ses regards. Elle faillit tomber
+&agrave; la renverse&nbsp;; mais elle retrouva subitement
+toute son &eacute;nergie &agrave; la pens&eacute;e du danger que
+Fran&ccedil;ois avait couru. Et saisissant une des
+mains du ma&icirc;tre de l'oeuvre&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait
+de Fran&ccedil;ois&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le malheureux s'est tu&eacute;&nbsp;! balbutia Pierre
+Vardouin en baissant les yeux sous le regard
+p&eacute;n&eacute;trant de sa fille.</p>
+
+<p>Marie bondit hors de l'&eacute;glise et courut au pied
+de la tour.</p>
+
+<p>Le corps de Fran&ccedil;ois &eacute;tait &eacute;tendu &agrave; terre. Sa
+t&ecirc;te reposait sur le tertre d'une tombe, comme
+s'il se f&ucirc;t endormi pour toujours sur la couche
+des morts.</p>
+
+<p>Marie se jeta &agrave; genoux et posa la main sur le
+coeur du jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il respire&nbsp;! dit-elle en levant les yeux au
+ciel avec une divine expression de reconnaissance.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui est l&agrave;&nbsp;? soupira faiblement le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est moi&nbsp;; c'est votre Marie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous attendais, Marie. Je savais bien
+que vous viendriez me fermer les yeux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne parlez pas ainsi&nbsp;! r&eacute;pondit Marie tout
+en larmes... Tenez, maintenant que votre t&ecirc;te
+repose sur mes genoux, les couleurs semblent
+vous revenir... Oh&nbsp;! personne ne m'enl&egrave;vera mon
+tr&eacute;sor&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le sens, Marie, mon heure est venue...
+Je souffre&nbsp;!... Ma pauvre &eacute;glise, je ne l'ach&egrave;verai
+donc pas&nbsp;?... Que personne ne la termine...
+qu'elle reste inachev&eacute;e, comme ma destin&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si vous m'aimez, Fran&ccedil;ois, vous reprendrez
+courage... Mon p&egrave;re est parti pour chercher du
+secours...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre p&egrave;re&nbsp;! s'&eacute;cria Fran&ccedil;ois avec horreur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;? dit Marie plus p&acirc;le que son amant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je lui pardonne tout, murmura Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<p>Pas un mot d'accusation ne sortit de sa
+bouche. Ce sublime effort l'avait &eacute;puis&eacute;, et sa
+t&ecirc;te retomba lourdement sur les genoux de la
+jeune fille. Folle de douleur et d'amour, Marie
+serra Fran&ccedil;ois contre sa poitrine et lui donna
+un baiser br&ucirc;lant. Le jeune homme se ranima
+sous cette &eacute;treinte passionn&eacute;e, et ses yeux reprirent
+tout leur &eacute;clat.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Marie, dit-il&nbsp;; au nom du ciel&nbsp;! laissez-moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous abandonnerais&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux
+vous &eacute;pargner cet horrible spectacle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais... vos yeux s'animent et votre voix
+est sonore&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon p&egrave;re &eacute;tait ainsi quand il tomba du haut
+de son &eacute;chafaudage. Il nous parla avec force...
+puis... tout d'un coup...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! vous me d&eacute;sesp&eacute;rez, Fran&ccedil;ois&nbsp;! s'&eacute;cria
+Marie en &eacute;clatant en sanglots.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyez-vous comme le ciel s'illumine&nbsp;?
+reprit Fran&ccedil;ois. Toutes ces &eacute;toiles qui brillent
+au-dessus de nos t&ecirc;tes, ce sont les cierges de
+mes fun&eacute;railles, les fun&eacute;railles du pauvre... Et
+pourtant je voudrais si bien vivre, vivre pour
+vous, pour mon &eacute;glise, pour ces beaux astres&nbsp;!
+Nous aurions eu tant de bonheur&nbsp;! Mais Dieu ne
+le veut pas, et nous nous reverrons au ciel.
+Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'&eacute;glantier
+o&ugrave; vous aviez cueilli une rose&nbsp;?... Vous
+le planterez sur ma tombe, et tous les ans... Oh&nbsp;!
+mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu&nbsp;!...
+Votre main, Marie... Encore un baiser&nbsp;!</p>
+
+<p>Marie approcha ses l&egrave;vres de celles du jeune
+homme.</p>
+
+<p>Quand elle releva la t&ecirc;te, l'ange de la mort
+avait pass&eacute; entre les deux amants&nbsp;; et l'&acirc;me
+de Fran&ccedil;ois &eacute;tait all&eacute;e rejoindre celle de sa
+m&egrave;re.</p>
+
+<p>Absorb&eacute;e qu'elle &eacute;tait dans sa douleur, la
+jeune fille n'entendit pas son p&egrave;re qui revenait
+de laver sa blessure &agrave; une source voisine. Pierre
+Vardouin l'ayant appel&eacute;e, elle leva vers le ma&icirc;tre
+de l'oeuvre ses yeux &eacute;gar&eacute;s. Un frisson glacial
+parcourut alors tous ses membres. Elle venait
+d'apercevoir le front meurtri de son p&egrave;re&nbsp;; et,
+de l&agrave;, son regard s'&eacute;tait abaiss&eacute; fatalement sur
+le ciseau que Fran&ccedil;ois tenait encore dans la
+main droite.</p>
+
+<p>L'affreux myst&egrave;re s'&eacute;tait fait jour dans son
+esprit. Elle poussa un cri d'horreur et tomba
+presque inanim&eacute;e aux pieds de Fran&ccedil;ois.</p>
+
+<hr style="width: 45%;">
+
+<p>Marie eut le malheur de survivre &agrave; son amant.
+A cette &eacute;poque, on n'avait pas encore appris &agrave;
+se soustraire au d&eacute;sespoir par une mort volontaire.</p>
+
+<p>Douce, affectueuse comme par le pass&eacute;, la
+jeune fille continua d'habiter sous le m&ecirc;me toit
+que son p&egrave;re. Plus elle le voyait triste et rong&eacute;
+par les remords, plus elle redoublait de soins et
+d'attentions. En pr&eacute;sence d'un tel d&eacute;vouement,
+le ma&icirc;tre de l'oeuvre v&eacute;cut dans la persuasion
+que sa fille ne se doutait pas de l'affreuse v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire
+&agrave; l'id&eacute;e de voir les plus belles ann&eacute;es de Marie se
+consumer dans l'isolement. Le bourreau eut piti&eacute;
+de sa victime. Il voulut lui pr&eacute;parer un avenir
+heureux.</p>
+
+<p>Mais, au premier mot de mariage, la jeune
+fille se r&eacute;volta. Elle r&eacute;pondit simplement&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'&eacute;glise de Norrey n'est pas achev&eacute;e. C'est
+l&agrave; le d&eacute;lai que vous m'aviez impos&eacute; pour mon
+mariage. J'attendrai&nbsp;!</p>
+
+<p>Ce refus porta un coup funeste au vieux ma&icirc;tre
+de l'oeuvre. Ses facult&eacute;s baiss&egrave;rent rapidement,
+et cet homme orgueilleux devint la ris&eacute;e et le
+jouet des enfants du village. Marie seule avait
+le don de le distraire. Elle consentait &agrave; mettre
+ses robes de f&ecirc;te pour amuser le pauvre insens&eacute;.</p>
+
+<p>Il y a certes plus de grandeur &agrave; supporter une
+telle existence qu'&agrave; monter sur le b&ucirc;cher des
+pers&eacute;cutions&nbsp;; et les martyrs, dont les religions
+ont le plus le droit de s'&eacute;norgueillir, sont peut-&ecirc;tre
+ceux-l&agrave; m&ecirc;me qui ont le courage de vivre
+tout en ayant la mort dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>A partir de la mort de son p&egrave;re, le temps que
+Marie ne consacra pas &agrave; visiter les malheureux,
+elle le passa &agrave; prier sur la tombe de Fran&ccedil;ois.
+Souvent, apr&egrave;s l'accomplissement de ce pieux
+devoir, elle dirigeait ses pas vers le petit bois,
+voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le
+banc de gazon o&ugrave; nous l'avons vue recevoir le
+touchant aveu de la passion de Fran&ccedil;ois. Alors
+sa pens&eacute;e se reportait vers ces temps de bonheur
+et d'esp&eacute;rance, et des larmes am&egrave;res coulaient
+de ses yeux.</p>
+
+<p>Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas
+un lieu de pr&eacute;dilection, o&ugrave; promener nos regrets
+et exhaler notre douleur&nbsp;?</p>
+
+<p>On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait
+sur le rivage de Minturnes, pendant que l'on
+pr&eacute;parait le navire qui devait prot&eacute;ger sa fuite,
+tournait souvent ses regards du c&ocirc;t&eacute; de la ville
+&eacute;ternelle. Que lui disaient alors ses souvenirs
+et son immense orgueil inassouvi&nbsp;? Il passait la
+main sur son front, comme pour en arracher
+son angoisse, et, levant vers le ciel ses yeux humides,
+il semblait lui demander d'abr&eacute;ger son
+supplice.</p>
+
+<p>La pri&egrave;re de Marie fut mieux entendue de la
+Divinit&eacute; que celle de l'ambitieux.</p>
+
+<hr style="width: 65%;">
+<br><br><br><br>
+
+
+
+<a name="MAITRE_EPILOGUE"></a><h2><b>&Eacute;PILOGUE.</b></h2>
+
+<h2>Visite chez l'ex-magistrat.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je remarque avec plaisir que la tour n'a
+pas &eacute;t&eacute; achev&eacute;e, dit L&eacute;on en sortant du cimeti&egrave;re.
+Elle attend encore sa pyramide.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les derni&egrave;res volont&eacute;s de Fran&ccedil;ois ont &eacute;t&eacute;
+respect&eacute;es, r&eacute;pondit M. Landry. Seulement, on
+ne prend pas grand soin de conserver son chef-d'oeuvre.
+Vous pouvez en juger d'apr&egrave;s le mauvais
+&eacute;tat de la toiture.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cherchons le moyen de secouer l'apathie
+des habitants de Norrey, dit Victor... Si l'on
+r&eacute;pandait le bruit que l'&acirc;me de Fran&ccedil;ois vient
+se plaindre le soir du triste d&eacute;labrement de son
+&eacute;glise&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y songerai, r&eacute;pondit M. Landry en souriant.
+Vous avez l&agrave; une excellente id&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, nos touristes
+avaient repris le chemin de Bretteville. Lorsqu'ils
+furent arriv&eacute;s &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; du village,
+leur cic&eacute;rone s'arr&ecirc;ta devant une maison de peu
+d'apparence pr&eacute;c&eacute;d&eacute;e d'un jardin, dont les
+plates-bandes eussent fait envie &agrave; la bonne d&eacute;esse
+des fleurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; mon &Eacute;den, dit M. Landry en leur ouvrant
+la grille du jardin. Vous pouvez vous y
+promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni
+arbre de la science...</p>
+
+<p>Il les quitta un instant pour aller donner ses
+ordres &agrave; la vieille Marianne, sa cuisini&egrave;re.
+Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
+bonheur qu'un solitaire, retir&eacute; volontairement
+du monde, doit go&ucirc;ter lorsqu'il est arrach&eacute; &agrave;
+ses m&eacute;ditations par des amis qu'il estime.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! dit-il, vous regardez mes pains de
+sucre&nbsp;? des ifs taill&eacute;s en forme de pyramide&nbsp;?
+Mauvais go&ucirc;t, n'est-ce pas&nbsp;? Mais que voulez-vous&nbsp;?
+Tels me les a laiss&eacute;s mon p&egrave;re, tels je les
+ai conserv&eacute;s. Le brave homme aimait &agrave; tailler
+ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet,
+et d'ailleurs c'&eacute;tait de mode &agrave; l'&eacute;poque. Par
+esprit d'imitation, peut-&ecirc;tre aussi pour conserver
+&agrave; cette habitation la physionomie qu'elle avait
+du temps du vieillard, je me suis mis &agrave; prendre
+de grands ciseaux et &agrave; faire la toilette de ces
+pauvre ifs.</p>
+
+<p>A cet instant, la cuisini&egrave;re cria du seuil de
+la porte&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Monsieur est servi&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En ce cas, messieurs, je vous invite &agrave; me
+suivre au r&eacute;fectoire, dit M. Landry en se levant
+et prenant chacun des jeunes gens par un bras.</p>
+
+<p>La salle &agrave; manger de M. Landry &eacute;tait simple,
+mais d'un go&ucirc;t parfait.</p>
+
+<p>On y voyait un dressoir en vieux ch&ecirc;ne, admirablement
+sculpt&eacute;, une table monopode avec
+des guirlandes de fleurs &eacute;galement taill&eacute;es dans
+le bois, des chaises &agrave; pieds tordus, dans le genre
+Renaissance, une horloge dans le m&ecirc;me style,
+quatre tableaux repr&eacute;sentant les saisons et plusieurs
+vases du Japon, plac&eacute;s sur la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le peintre s'empressa naturellement d'aller
+examiner les tableaux, tandis que son compagnon
+promenait un regard complaisant sur tous
+les objets qui l'entouraient.</p>
+
+<p>La conversation s'engagea sur ce ton demi-s&eacute;rieux,
+demi-plaisant, qui a tant de charme
+entre gens d'esprit. On parla beaucoup des
+femmes, de l'art, de la litt&eacute;rature, et fort peu
+du cours de la rente&nbsp;; ce qui e&ucirc;t paru bien fade
+&agrave; plus d'un de nos po&euml;tes &agrave; la mode et peut-&ecirc;tre
+h&eacute;las&nbsp;! &agrave; plus d'une de nos jolies femmes.</p>
+
+<p>Les deux artistes se retir&egrave;rent dans leur
+chambre, enchant&eacute;s de leur h&ocirc;te. Ils ne tard&egrave;rent
+pas &agrave; s'endormir et leur imagination,
+&eacute;chauff&eacute;e par un repas excellent, les fit assister
+&agrave; des sc&egrave;nes &eacute;tranges qui auraient pu, &agrave; elles
+seules, d&eacute;frayer tout un conte d'Hoffmann.</p>
+
+<p>L&eacute;on voyait la tour de Norrey s'allonger, se
+coiffer d'une immense pyramide et commencer
+autour de lui une ronde d&eacute;vergond&eacute;e&nbsp;; Victor
+voyait avec effroi la servante de M. Landry s'approcher
+de son tableau du <i>Quos ego</i>, arracher
+le poisson que Neptune tenait &agrave; la main et le
+jeter dans la po&ecirc;le &agrave; frire.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient encore sous l'impression du cauchemar,
+lorsqu'on frappa &agrave; leur porte. Ils se
+r&eacute;veill&egrave;rent en sursaut. M. Landry venait d'entrer
+dans la chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; comme je dormais autrefois&nbsp;! dit l'ex-magistrat
+en souriant. Aussi m'est-il arriv&eacute; souvent
+de manquer le d&eacute;part des voitures.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quoi&nbsp;! la voiture serait pass&eacute;e&nbsp;? s'&eacute;cri&egrave;rent
+les deux jeunes gens en sautant &agrave; bas du lit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui. Vous &ecirc;tes mes prisonniers.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et le ge&ocirc;lier n'aurait pas besoin de fermer
+les portes pour nous retenir, r&eacute;pondit L&eacute;on, si
+le peu de temps dont nous pouvons disposer ne
+nous faisait un devoir de partir aujourd'hui.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais la voiture&nbsp;? objecta M. Landry.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous n'avons pas les mollets aristocratiques
+du marquis de la Seigli&egrave;re, dit Victor&nbsp;; mais
+nos jambes sont solides. Nous irons &agrave; pied.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors je vous accompagnerai.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous n'y consentirons jamais...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'exercice est salutaire &agrave; tout &acirc;ge, interrompit
+M. Landry. Pendant que vous ach&egrave;verez
+votre toilette, j'improviserai un d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Trois heures apr&egrave;s, nos voyageurs arrivaient
+aux premi&egrave;res maisons de St-L&eacute;ger. M. Landry
+s'arr&ecirc;ta et saisit avec &eacute;motion les mains des deux
+artistes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ici qu'il faut nous s&eacute;parer, dit-il tristement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;D&eacute;j&agrave;&nbsp;! s'&eacute;cria Victor.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes fatigu&eacute;&nbsp;? dit L&eacute;on.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il m'est p&eacute;nible de vous quitter, r&eacute;pondit
+M. Landry, car je commen&ccedil;ais &agrave; vous aimer. Je
+me serais bient&ocirc;t arrog&eacute; le droit de vous donner
+des conseils&nbsp;; de vous dire, &agrave; vous, L&eacute;on, de
+combattre avec &eacute;nergie votre malheureuse disposition
+au d&eacute;couragement&nbsp;; &agrave; vous, Victor, de
+savoir mettre parfois un frein &agrave; votre imagination.
+Mais il ne faut pas y songer. H&eacute;las&nbsp;! mes
+amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se
+dire qu'on ne voudrait jamais se quitter et se
+quitter aussit&ocirc;t, n'est-ce pas la vie&nbsp;? Nous aurions
+le ciel sur la terre si les &acirc;mes qui sympathisent
+entre elles n'&eacute;taient jamais condamn&eacute;es &agrave; se s&eacute;parer.
+Encore&nbsp;! ajouta M. Landry, en allongeant
+le bras dans la direction du cimeti&egrave;re de St-L&eacute;ger,
+encore doit-on se croire heureux, lorsque
+la mort n'est pas la cause d'une cruelle s&eacute;paration.</p>
+
+<p>Les deux artistes n'insist&egrave;rent pas davantage
+pour retenir M. Landry.</p>
+
+<p>Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage
+un souvenir douloureux.</p>
+
+<p>Ils lui serr&egrave;rent une derni&egrave;re fois la main, lui
+dirent un dernier adieu et se remirent tristement
+en route.</p>
+
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br><br><br>
+
+<a name="L'HOTEL_FORTUNE"></a><h2><b>L'H&Ocirc;TEL FORTUN&Eacute;</b></h2>
+<br><br><br><br>
+
+<a name="HOTEL_I"></a><h2>I</h2>
+
+<h2>Le R&ecirc;ve.</h2>
+<br><br>
+
+
+<p>A moiti&eacute; route environ de Caen &agrave; Bayeux, le
+voyageur qui se dirige vers cette derni&egrave;re ville
+rencontre sur la droite, au bas de deux c&ocirc;tes
+assez roides, une maison dont la fa&ccedil;ade, tourn&eacute;e
+du c&ocirc;t&eacute; du chemin, regarde une prairie qui
+semble s'&eacute;tendre &agrave; perte de vue dans la direction
+d'Audrieu. Le site n'a rien d'enchanteur&nbsp;; mais il
+a cela de bon qu'il repose un peu les yeux de
+l'aspect monotone des terres en labour.</p>
+
+<p>Tout un peuple d'animaux domestique s'agite
+et murmure dans la cour qui s&eacute;pare la ferme
+du grand chemin. Dans une mare aliment&eacute;e par
+un petit ruisseau, les canards jouissent des d&eacute;lices
+du bain, tandis que les porcs, moins d&eacute;licats,
+disparaissent jusqu'au grouin dans la
+bourbe noire des engrais. Ailleurs les oies dorment
+tranquillement sur une patte, le cou repli&eacute;
+et cach&eacute; sous l'aile, dans le voisinage d'un
+dindon qui fait la roue aupr&egrave;s de sa femelle.
+Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une
+souris avant de lui donner le dernier coup de
+dent. Aupr&egrave;s de la barri&egrave;re, c'est un chien de
+garde qui tend sa cha&icirc;ne en aboyant.</p>
+
+<p>Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce
+mouvement, un &acirc;ne ne semble pr&eacute;occup&eacute; que
+du soin de se laisser vivre. Il r&ecirc;ve, bien d&eacute;cid&eacute;
+&agrave; n'abandonner sa m&eacute;ditation que lorsqu'on l'y
+contraindra par la violence. Mais voil&agrave; que l'apparition
+de la redoutable ma&icirc;tresse Gilles vient
+jeter l'alarme dans son coeur. Rien &agrave; l'ext&eacute;rieur
+ne trahit son &eacute;motion&nbsp;; il demeure impassible.
+Mais tout porte &agrave; croire qu'il a perdu le fil de
+ses id&eacute;es&nbsp;; l'&eacute;tude de la philosophie exigeant une
+parfaite possession de soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bah&nbsp;! s'&eacute;crie la grosse fermi&egrave;re avec &eacute;tonnement,
+Jacquot est d&eacute;j&agrave; revenu des champs&nbsp;!
+Il est m&ecirc;me d&eacute;brid&eacute;, comme si cette paresseuse
+d'&Eacute;lisabeth s'&eacute;tait lev&eacute;e avant le jour pour aller
+traire les vaches&nbsp;!... C'est &agrave; n'y pas croire&nbsp;!</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se
+renversait en arri&egrave;re pour chercher des yeux
+une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne
+d'Audrieu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth&nbsp;! &Eacute;lisabeth&nbsp;! cria ma&icirc;tresse Gilles
+d'une voix qui retentit dans la cour et dans tous
+les coins de la maison.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que voulez-vous, ma&icirc;tresse&nbsp;? demanda une
+jolie jeune fille qui pencha la moiti&eacute; du corps
+en dehors de la fen&ecirc;tre de la mansarde.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes bien matinale aujourd'hui&nbsp;! r&eacute;pondit
+ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait
+ses raisons pour voir une ironie dans ces simples
+paroles... je suis pr&ecirc;te &agrave; l'instant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s-bien&nbsp;! vous ferez maintenant deux toilettes
+comme les dames de la ville, r&eacute;pliqua la
+fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'habille pour la premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Par l'&acirc;me de feu ma m&egrave;re&nbsp;! j'aurais d&ucirc;
+m'en douter&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles avec col&egrave;re&nbsp;;
+la paresseuse&nbsp;!... la paresseuse&nbsp;!</p>
+
+<p>Tandis que la fermi&egrave;re exhalait sa rage dans
+de v&eacute;h&eacute;mentes impr&eacute;cations, &Eacute;lisabeth s'empressait
+de descendre et entrait dans la cour.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Me voil&agrave;, dit la jeune fille en s'avan&ccedil;ant
+timidement vers sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous voil&agrave;&nbsp;! vous voil&agrave;&nbsp;! Vous attendez
+peut-&ecirc;tre qu'on vous complimente&nbsp;? reprit ma&icirc;tresse
+Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente
+colombe qui se l&egrave;ve deux heures apr&egrave;s
+le soleil pour aller traire les vaches&nbsp;! Vous n'&ecirc;tes
+qu'une fain&eacute;ante, une propre &agrave; rien, qui n'a pas
+honte de voler le pain d'honn&ecirc;tes gens&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma&icirc;tresse, j'&eacute;tais souffrante...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Souffrante&nbsp;? jour de Dieu&nbsp;! c'est par trop
+risible&nbsp;! Est-ce que je vous paye dix &eacute;cus tous
+les ans, &agrave; la Saint-Clair, pour que vous soyez
+souffrante&nbsp;? s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles avec indignation.
+Il n'y a que les gens riches qui aient
+le temps d'&ecirc;tre malades,&nbsp;&mdash;&nbsp;entendez-vous&nbsp;?&nbsp;&mdash;&nbsp;mais
+les gens de votre esp&egrave;ce doivent bien se
+porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,
+moi&nbsp;? continua ma&icirc;tresse Gilles en appuyant
+fi&egrave;rement ses deux poings sur ses hanches, de
+mani&egrave;re &agrave; faire ressortir sa large poitrine. Ai-je
+jamais recul&eacute; devant la besogne ou regrett&eacute; que
+la moisson f&ucirc;t trop abondante&nbsp;? Ai-je bonne mine,
+oui ou non&nbsp;? Voil&agrave; pourtant soixante ans que je
+me passe du m&eacute;decin&nbsp;; et j'esp&egrave;re bien que ce ne
+sera pas lui qui me fera mourir. Le lendemain
+du jour o&ugrave; je mis mon gros Germain au monde,
+je ramassais de la luzerne pour les chevaux&nbsp;; et
+c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce
+que, si vous savez &ecirc;tre coquette avec les gar&ccedil;ons,
+vous n'apprendrez jamais comment il faut
+travailler pour &eacute;lever sa petite famille et lui
+laisser du pain tout cuit quand le bon Dieu nous
+appelle l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur
+subite, &Eacute;lisabeth courba la t&ecirc;te et se mit &agrave;
+pleurer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Des larmes maintenant&nbsp;! s'&eacute;cria la fermi&egrave;re.
+Ah&nbsp;! pleurez donc&nbsp;; et croyez que je vais vous
+plaindre&nbsp;!... Vous ne connaissez pas ma&icirc;tresse
+Gilles, allez&nbsp;!... Je ne voudrais pourtant pas
+donner &agrave; entendre que je ne saurais pas m'attendrir
+&agrave; l'occasion&nbsp;: j'ai piti&eacute; des boiteux, des
+manchots et surtout des aveugles. Mais quand
+on a, comme vous, ses jambes et ses bras, on
+n'a pas le droit de mendier&nbsp;; car autant vaudrait
+demander l'aum&ocirc;ne que de ne pas faire sa besogne&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma&icirc;tresse Gilles, r&eacute;pondit &Eacute;lisabeth en s'essuyant
+les yeux du coin de son tablier, je tiens
+&agrave; gagner le pain que je mange...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On ne s'en aper&ccedil;oit gu&egrave;re&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si je viens de pleurer, c'est uniquement
+le souvenir de ma m&egrave;re...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce n'est pas un mal de penser &agrave; sa m&egrave;re,
+interrompit ma&icirc;tresse Gilles sur un ton moins
+rude&nbsp;; mais il faut choisir le moment. Allons,
+voil&agrave; d&eacute;j&agrave; trop de bavardage&nbsp;; il est temps de
+partir et je veux bien vous aider &agrave; seller Jacquot...
+Mais o&ugrave; diable est-il&nbsp;? Je suis s&ucirc;re de
+l'avoir vu l&agrave;, &agrave; deux pas de moi, il n'y a pas
+cinq minutes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'aper&ccedil;ois, dit &Eacute;lisabeth en allongeant
+le doigt dans la direction d'une charrette plac&eacute;e
+&agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; de la cour.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il se cache&nbsp;!... Il est aussi paresseux que
+vous, dit ma&icirc;tresse Gilles. Mais nous allons le
+saisir entre la charrette et la haie du jardin...
+Courez vite.</p>
+
+<p>La jeune fille essaya d'ex&eacute;cuter les ordres de
+la fermi&egrave;re. Mais elle fut bient&ocirc;t oblig&eacute;e de s'arr&ecirc;ter.
+Elle sentait que les jambes lui manquaient,
+et elle appuya la main contre son coeur, de mani&egrave;re
+&agrave; en comprimer les battements. Ce que
+voyant, ma&icirc;tre Jacquot, en tacticien consomm&eacute;,
+laissa ma&icirc;tresse Gilles s'approcher &agrave; deux pas
+de lui, s'embarrasser les jambes dans les bras
+de la voiture et tendre la main pour le saisir par
+le cou. Aussit&ocirc;t il ne fit qu'un bond et d&eacute;campa,
+par l'espace qui restait libre, entre la haie du
+jardin et la charrette. Ma&icirc;tresse Gilles poussa
+un cri de col&egrave;re en apercevant Jacquot qui faisait
+de joyeuses gambades au milieu de la cour.
+Mais le malin animal avait tort de se r&eacute;jouir
+sit&ocirc;t de sa victoire. Un gar&ccedil;on de ferme, qui
+revenait des champs, le surprit par derri&egrave;re, le
+saisit fortement &agrave; la croupe et le tint dans cette
+position humiliante jusqu'&agrave; ce que ma&icirc;tresse
+Gilles et &Eacute;lisabeth eussent apport&eacute; les cannes<span class="noteref">[1]</span>
+&agrave; lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on
+lui passa dans les dents.</p>
+
+<blockquote>[Note 1&nbsp;: La <i>canne</i> est un grand vase en cuivre dont on se sert en basse Normandie pour traire les vaches.]</blockquote>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et surtout que je ne vous voie pas monter
+sur Jacquot&nbsp;! dit s&eacute;v&egrave;rement ma&icirc;tresse Gilles en
+mettant les guides dans les mains de la jeune
+fille. Les vaches ne sont pas si loin que vous ne
+puissiez aller &agrave; pied.</p>
+
+<p>Trop prudente pour r&eacute;pondre et trop fi&egrave;re
+pour recevoir des ordres humiliants, &Eacute;lisabeth
+prit le parti le plus sage en feignant de ne pas
+avoir entendu la derni&egrave;re injonction de sa ma&icirc;tresse.
+Elle passa les guides &agrave; son bras et s'empressa
+de gagner la grande route, en tirant
+derri&egrave;re elle le r&eacute;calcitrant Jacquot. Lorsque la
+jeune fille fut arriv&eacute;e au haut de la c&ocirc;te, moiti&eacute;
+pour reprendre haleine, moiti&eacute; pour s'abandonner
+&agrave; ses tristes pens&eacute;es, elle s'arr&ecirc;ta &agrave; l'entr&eacute;e
+du petit chemin qui devait la conduire
+dans l'herbage o&ugrave; paissaient les vaches&nbsp;; et,
+s'appuyant les coudes sur le dos de Jacquot,
+enchant&eacute; du r&eacute;pit qu'on voulait bien lui accorder,
+elle se prit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir. Un vieux ch&ecirc;ne, qui se
+dressait sur la cr&ecirc;te du foss&eacute; et se penchait sur
+la route, prot&eacute;geait la jeune fille contre les
+rayons d&eacute;j&agrave; br&ucirc;lants du soleil. Les yeux d'&Eacute;lisabeth
+suivaient tristement les nuages cotonneux
+qui effa&ccedil;aient de temps &agrave; autre le bleu du
+ciel. Comme eux, sa pens&eacute;e traversait l'espace
+et cherchait la terre regrett&eacute;e, le pays o&ugrave; s'&eacute;taient
+pass&eacute;es ses jeunes ann&eacute;es. Elle revoyait
+la maison o&ugrave; filait sa m&egrave;re, o&ugrave; son p&egrave;re, revenu
+de sa rude journ&eacute;e de travail, la soulevait dans
+ses bras pour la porter &agrave; ses l&egrave;vres et oublier sa
+fatigue dans ce doux baiser paternel. Tout &agrave;
+coup le refrain d'une ronde champ&ecirc;tre la fit
+tressaillir au milieu de son isolement, comme le
+bruit d'une arme &agrave; feu r&eacute;veille les &eacute;chos d'une
+solitude. Elle se retourna et aper&ccedil;ut une vach&egrave;re
+qui sortait du champ voisin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, &Eacute;lisabeth, dit cette fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bonjour, Fran&ccedil;oise, r&eacute;pondit-elle. Vous
+m'avez fait bien peur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique
+je n'aie pas un si bel amoureux que vous,
+reprit Fran&ccedil;oise avec une nuance de jalousie.
+Au surplus, je ne m'en plains pas&nbsp;; car, &agrave; ce jeu-l&agrave;,
+on perd souvent sa tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Viens, Jacquot, dit &Eacute;lisabeth en tirant l'&acirc;ne
+par la bride.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes bien fi&egrave;re maintenant&nbsp;! continua
+Fran&ccedil;oise avec un m&eacute;chant sourire. Vous avez
+l'air de fuir le monde et vous ne venez plus
+danser, le soir, sous les grands marronniers.
+Vous avez pourtant la taille plus fine que moi&nbsp;;
+vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth d&eacute;tourna la t&ecirc;te, car elle se sentait
+horriblement rougir. Elle s'&eacute;loigna le plus vite
+possible, entra&icirc;nant Jacquot qui ne comprenait
+rien &agrave; ce changement subit d'allure. Fran&ccedil;oise
+la poursuivait encore de ses railleries. &Eacute;lisabeth
+h&acirc;ta le pas et, lorsqu'elle fut arriv&eacute;e pr&egrave;s
+de la barri&egrave;re de l'herbage o&ugrave; reposaient ses
+vaches, elle se prit &agrave; pleurer am&egrave;rement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu, que je suis malheureuse&nbsp;! dit-elle&nbsp;:
+me voil&agrave; forc&eacute;e de rougir devant Fran&ccedil;oise,
+qui passe pour la plus mauvaise fille du pays.
+Je suis donc perdue&nbsp;! je n'ai plus qu'&agrave; mourir,
+si, malgr&eacute; mes pr&eacute;cautions, je n'ai pu cacher...
+Mon Dieu&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! que vais-je devenir&nbsp;?</p>
+
+<p>Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement
+bien connu de ses vaches qui l'avaient
+aper&ccedil;ue, pr&egrave;s de la barri&egrave;re, et attendaient impatiemment
+qu'on vint les d&eacute;barrasser de leur
+fardeau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les pauvres b&ecirc;tes&nbsp;! ne croirait-on pas
+qu'elles m'appellent&nbsp;? se dit &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>Elle essuya ses larmes, ouvrit la barri&egrave;re et
+entra dans l'herbage, suivie de Jacquot, qui ne
+se contenta pas de tondre du pr&eacute; la largeur de
+sa langue. Les vaches quitt&egrave;rent le bas de l'herbage
+pour venir &agrave; la rencontre de la jeune fille.
+&Eacute;lisabeth vit une preuve d'attention dans cet
+empressement, qu'il &eacute;tait plus simple d'attribuer
+au besoin qu'elles ressentaient d'&ecirc;tre d&eacute;livr&eacute;es
+du trop plein de leurs mamelles. Mais au
+coeur bless&eacute; tout est sujet de consolation, et
+ceux qui ont &agrave; se plaindre des hommes trouvent
+souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils
+ont l'habitude de donner aux animaux. Dans les
+jours tranquilles, on ne songe gu&egrave;re &agrave; son chien
+que pour lui jeter, d'une fa&ccedil;on peu polie, les
+quelques bribes qui composent son d&icirc;ner&nbsp;; mais,
+vienne un jour d'affliction, l'animal d&eacute;laiss&eacute;
+devient un bon serviteur&nbsp;; on s'aper&ccedil;oit alors,
+mais alors seulement, qu'il lit votre douleur
+dans vos yeux, qu'il a ses jappements de joie
+ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'all&eacute;gresse
+ou de d&eacute;sespoir&nbsp;; on aime sa taciturnit&eacute;
+et ses airs m&eacute;lancoliques&nbsp;; on le rapproche de
+soi, on lui donne les morceaux les plus d&eacute;licats
+de sa table, on le caresse affectueusement&nbsp;; on
+lui parle m&ecirc;me de ses maux, comme s'il pouvait
+vous comprendre. Ces vers&nbsp;:</p>
+
+
+<blockquote>
+&laquo;&nbsp;O mon chien&nbsp;! Dieu sait seul la distance entre nous&nbsp;;<br>
+&nbsp;&nbsp;Seul, il sait quel degr&eacute; de l'&eacute;chelle de l'&ecirc;tre<br>
+&nbsp;&nbsp;S&eacute;pare ton instinct de l'&acirc;me de ton ma&icirc;tre&nbsp;!...&nbsp;&raquo;
+</blockquote>
+
+<p class="noind">ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas
+dits s'il n'e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; malheureux. &Eacute;lisabeth
+ob&eacute;issait donc &agrave; cette loi myst&eacute;rieuse de notre
+&ecirc;tre, qui nous fait trouver, aux temps de pers&eacute;cution,
+un v&eacute;ritable plaisir dans la soci&eacute;t&eacute;
+des animaux. Tous les jours elle allait traire ses
+vaches, et l'id&eacute;e ne lui &eacute;tait pas encore venue
+que ces pauvres b&ecirc;tes lui &eacute;taient reconnaissantes
+des soins qu'elle leur donnait. Maintenant,
+il lui semblait qu'elles la regardaient avec affection&nbsp;;
+elle passait la main sur leur museau humide,
+elle leur parlait comme &agrave; de vieilles amies
+dont elle aurait m&eacute;connu jusque-l&agrave; les bons sentiments.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pauvres b&ecirc;tes&nbsp;! disait-elle&nbsp;; vous, du moins,
+vous ne faites de mal &agrave; personne.</p>
+
+<p>Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes
+cannes de cuivre qui reluisaient au soleil, tandis
+que les bons animaux se battaient les flancs de
+leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque
+sa besogne fut achev&eacute;e, lorsqu'elle voulut
+remettre les cannes dans les hottes de bois que
+l'&acirc;ne portait sur son dos, &Eacute;lisabeth s'aper&ccedil;ut
+que Jacquot &eacute;tait all&eacute; brouter les jeunes pousses
+de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau
+appeler, crier, Jacquot fit la sourde oreille.
+Alors elle courut du c&ocirc;t&eacute; de l'animal indocile.
+Mais bient&ocirc;t ses forces la trahirent&nbsp;; car le terrain
+allait en montant, la chaleur augmentait
+de minute en minute, et elle sentait de grosses
+gouttes de sueur qui roulaient le long de ses
+joues. Elle s'assit sur l'herbe pour reprendre haleine.
+Mais il se fit en elle une si grande lassitude
+qu'elle se coucha sur le c&ocirc;t&eacute;, son bras
+gauche repli&eacute; sous sa t&ecirc;te. Une brise chaude
+courait dans les herbes, apr&egrave;s avoir pass&eacute; dans
+les grands arbres, dont les feuilles bruissaient
+comme de petites vagues qui viennent mourir
+au rivage&nbsp;; un doux bourdonnement d'insectes
+s'&eacute;chappait des haies voisines&nbsp;; la terre &eacute;tait
+br&ucirc;lante, l'air &eacute;tait rempli de vagues murmures,
+tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne
+tarda pas &agrave; s'endormir sous la vo&ucirc;te d'azur.</p>
+
+<p>Qui pourra d&eacute;terminer l'instant de raison o&ugrave;
+commence le sommeil, o&ugrave; finit la veille&nbsp;? Qui
+pourra dire ce qui distingue le r&ecirc;ve de la r&ecirc;verie&nbsp;?
+s'ils sont s&eacute;par&eacute;s par un ab&icirc;me, ou s'ils
+sont unis &eacute;troitement&nbsp;?... &Eacute;lisabeth s'&eacute;tait report&eacute;e
+par la pens&eacute;e aux jours de son enfance&nbsp;;
+on l'interrompt dans sa r&ecirc;verie, elle dit adieu
+au monde des songes, elle marche, elle agit, elle
+fait sa t&acirc;che journali&egrave;re, puis elle se repose&nbsp;; et,
+sit&ocirc;t que le sommeil a ferm&eacute; ses yeux, la voil&agrave;
+de nouveau dans la maison de son p&egrave;re. Le
+temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle
+avait vu prendre &agrave; la premi&egrave;re moisson dont
+elle e&ucirc;t gard&eacute; le souvenir. Sa m&egrave;re ne file plus
+pr&egrave;s du foyer demi-&eacute;teint, dont elle remuait les
+cendres pour pr&eacute;parer le repas du soir. C'est
+&Eacute;lisabeth qui remplit la petite chambre de son
+mouvement, c'est elle qui nettoie l'aire, c'est
+elle qui ranime le feu mourant, c'est elle qui va
+chercher les l&eacute;gumes dans le jardin, c'est elle
+qui console et qui soigne son vieux p&egrave;re invalide&nbsp;;
+car il s'est pass&eacute; de grands &eacute;v&eacute;nements
+depuis qu'&Eacute;lisabeth est devenue jeune fille, et,
+comme les empires, les chaumi&egrave;res ont aussi
+leurs r&eacute;volutions. La m&egrave;re d'&Eacute;lisabeth repose
+sous le vieil if du cimeti&egrave;re&nbsp;; son p&egrave;re n'a plus
+la force de travailler&nbsp;; c'est &agrave; elle de le nourrir.
+Mais, comme elle ne trouve pas de place dans
+le village, il faut s'expatrier. Aussi, par une
+belle matin&eacute;e de juillet, voil&agrave; qu'&Eacute;lisabeth sort
+de la pauvre maison en donnant le bras au
+vieillard. Ils se dirigent lentement vers une
+grande avenue o&ugrave; la foule afflue. C'est l&agrave; que,
+de tous les environs, accourent les jeunes paysans
+qui vendent leur travail aux fermiers. &Eacute;lisabeth
+se m&ecirc;le au groupe des jeunes filles, et, comme
+ses compagnes, elle porte un bouquet &agrave; son corsage
+pour indiquer qu'elle veut entrer en condition&nbsp;;
+il y a toujours des fleurs pour cacher
+les mis&egrave;res de la vie. Un beau jeune homme
+s'arr&ecirc;te devant elle, la consid&egrave;re un instant, puis
+s'adresse au vieillard et r&egrave;gle avec lui les conditions
+du march&eacute;. C'est le fils d'un riche fermier
+de Sainte-Croix&nbsp;; son p&egrave;re l'a charg&eacute; de lui
+ramener une servante pour traire les vaches&nbsp;;
+&Eacute;lisabeth para&icirc;t pouvoir remplir ces fonctions.
+Le jeune homme monte sur sa bonne jument
+normande et fait asseoir la jeune fille derri&egrave;re
+lui. Le vieux p&egrave;re embrasse encore une fois sa
+fille et, avant de regagner sa maison d&eacute;serte, il
+jette un dernier regard au fils du fermier, regard
+o&ugrave; se peignaient toutes ses angoisses et qui disait&nbsp;:
+&laquo;&nbsp;Je te confie mon enfant, c'est mon bien
+le plus pr&eacute;cieux&nbsp;; respecte-la comme tu respecterais
+ta soeur&nbsp;; le bon Dieu saura bien t'en
+r&eacute;compenser&nbsp;!&nbsp;&raquo; Puis la jument prend son trot
+habituel, emportant le dernier lien qui rattachait
+le vieillard &agrave; la vie... &Eacute;lisabeth avait le coeur
+gros et faisait de grands efforts pour retenir ses
+larmes. Son compagnon de route respecta sa
+douleur&nbsp;; il ne se retourna pas une seule fois
+pendant toute la dur&eacute;e du voyage&nbsp;; et c'&eacute;tait
+chose vraiment singuli&egrave;re de voir ces deux
+jeunes gens si pr&egrave;s l'un de l'autre, et pourtant
+si indiff&eacute;rents, comme s'ils eussent ignor&eacute; que
+Dieu leur avait r&eacute;parti la jeunesse et la beaut&eacute;.
+Mais les jours se succ&eacute;d&egrave;rent, et la grande douleur
+s'effa&ccedil;a. Puis vint le temps de la moisson&nbsp;;
+les bl&eacute;s &eacute;taient superbes, abondants. Aussi quel
+mouvement, et comme la sueur roulait sur les
+joues, et comme on apportait de la ga&icirc;t&eacute; aux
+repas qu'on prenait en plein air&nbsp;! Ma&icirc;tres et domestiques
+vivaient dans une douce familiarit&eacute;.
+M&ecirc;mes travaux, m&ecirc;mes peines, m&ecirc;me table&nbsp;!
+c'&eacute;tait la famille du temps des rois pasteurs&nbsp;;
+c'&eacute;tait l'&eacute;galit&eacute; dans toute sa pl&eacute;nitude. Souvent
+la m&ecirc;me coupe de terre servait &agrave; deux convives,
+et le breuvage n'en paraissait pas plus amer &agrave;
+Germain quand les l&egrave;vres d'&Eacute;lisabeth s'y &eacute;taient
+d&eacute;j&agrave; tremp&eacute;es. &Eacute;lisabeth &agrave; son tour ne pouvait
+s'emp&ecirc;cher de comparer Germain aux choses
+qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux
+de Germain &eacute;taient plus blonds que les
+&eacute;pis dor&eacute;s, et elle trouvait que les yeux de Germain
+&eacute;taient d'un plus bel azur que le bleu du
+ciel... Puis vinrent les veill&eacute;es&nbsp;; le vieillard s'asseyait
+sous la grande chemin&eacute;e et rappelait &agrave;
+ses contemporains les choses de son temps, et
+tous riaient &agrave; ces doux souvenirs. Mais Germain
+et &Eacute;lisabeth ne riaient pas&nbsp;; ils se regardaient,
+tout en feignant d'&eacute;couter&nbsp;; puis, quand l'histoire
+avait &eacute;t&eacute; reprise, abandonn&eacute;e et reprise une
+derni&egrave;re fois, quand le narrateur s'endormait &agrave;
+la suite de son auditoire, le fils du riche fermier
+et la pauvre servante s'&eacute;chappaient sans bruit...
+Puis vinrent les beaux jours, et l'on dansa sous
+les grands marronniers du village&nbsp;; mais &Eacute;lisabeth
+ne s'y montra pas&nbsp;; les cris de joie l'attristaient...</p>
+
+<p>Et l&agrave; sans doute finissaient les souvenirs heureux,
+pour faire place &agrave; des pens&eacute;es qui &eacute;treignaient
+cruellement la jeune fille endormie&nbsp;; car
+sa respiration devenait haletante, son sein se
+soulevait par bonds in&eacute;gaux, et sa main se crispait
+comme si elle e&ucirc;t voulu repousser avec force
+l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontr&egrave;rent
+un obstacle. &Eacute;lisabeth se r&eacute;veilla en
+sursaut et aper&ccedil;ut le gros chien de la ferme,
+qui semblait trouver, &agrave; lui passer la langue sur
+le visage, le plaisir que prend un enfant gourmand
+&agrave; l&eacute;cher un bouquet de fraises.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne te g&ecirc;nes pas, mon bon Fid&egrave;le, dit
+&Eacute;lisabeth en s'amusant &agrave; m&ecirc;ler ses doigts dans
+les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as
+rendu un v&eacute;ritable service en me r&eacute;veillant&nbsp;; car
+je r&ecirc;vais des choses bien tristes&nbsp;!... Ah&nbsp;! tu regardes
+de c&ocirc;t&eacute;&nbsp;?... Ton ma&icirc;tre ne doit pas &ecirc;tre
+loin. En effet, le voil&agrave;.</p>
+
+<p>La jeune fille se leva et repoussa doucement le
+chien, qui s'en alla rejoindre son ma&icirc;tre pour
+le pr&eacute;c&eacute;der de nouveau en aboyant joyeusement.
+Elle attacha l'extr&eacute;mit&eacute; de son tablier &agrave;
+sa ceinture et alla prendre une des cannes &agrave; lait
+qu'elle posa sur son &eacute;paule. Germain &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+&agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que faites-vous l&agrave;, &Eacute;lisabeth&nbsp;? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous le voyez&nbsp;: je remplis ma t&acirc;che de tous
+les jours.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quand je suis arriv&eacute;, vous &eacute;tiez assise, et
+vous vous &ecirc;tes lev&eacute;e subitement &agrave; mon approche...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comme doit le faire une pauvre servante
+lorsqu'elle est sous l'oeil du ma&icirc;tre, interrompit
+&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez-vous que je veuille vous reprocher
+de vous &ecirc;tre repos&eacute;e&nbsp;?... &Eacute;lisabeth, &Eacute;lisabeth&nbsp;!
+depuis quelques jours j'ai dout&eacute; de vous&nbsp;; je vous
+ai vue plus d'une fois me lancer des regards o&ugrave;
+se peignait plut&ocirc;t la haine que l'amiti&eacute;. Je ne
+m'&eacute;tais donc pas tromp&eacute;&nbsp;! vous m'en voulez&nbsp;?
+vous ne m'aimez plus&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon coeur n'a pas chang&eacute;, r&eacute;pondit
+&Eacute;lisabeth&nbsp;; mais on m'a fait comprendre la distance
+qu'il y a entre nous. Vous &ecirc;tes mon ma&icirc;tre,
+je suis votre servante&nbsp;; vous avez le droit de me
+surveiller et de me gronder quand j'oublie mes
+devoirs.</p>
+
+<p>La jeune fille appuya la courroie de la canne
+contre sa t&ecirc;te et fit quelques pas en pliant sous
+son fardeau.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth&nbsp;! s'&eacute;cria Germain avec un accent
+douloureux, vos yeux sont rouges&nbsp;: vous avez
+pleur&eacute;&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne dis pas non&nbsp;; mais il n'est pas d&eacute;fendu
+&agrave; une servante de pleurer, pourvu qu'elle fasse
+sa besogne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au nom du ciel&nbsp;! ne me parlez pas ainsi,
+reprit Germain en essayant d'arr&ecirc;ter la jeune
+fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-moi, r&eacute;pondit-elle&nbsp;; on va trouver
+que je suis rest&eacute;e trop longtemps aux champs.
+Je serai grond&eacute;e. On m'a d&eacute;j&agrave; reproch&eacute; ce matin
+de voler le pain que je mange.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui a pu dire cela&nbsp;? s'&eacute;cria Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Votre m&egrave;re, dit &Eacute;lisabeth. Vous voyez bien
+que vous avez tort de vous int&eacute;resser &agrave; une voleuse&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, &Eacute;lisabeth, ne vous f&acirc;chez pas
+ainsi. Vous n'ignorez pas que ma m&egrave;re est un
+peu vive...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne l'ignore pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Au fond, c'est une bonne femme...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'en doute pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et, malgr&eacute; ses brutalit&eacute;s, elle vous aime.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui... qui aime bien ch&acirc;tie bien, dit &Eacute;lisabeth
+avec amertume.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle vous excuserait, si elle connaissait
+votre &eacute;tat de souffrance...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle ne le saura jamais, s'&eacute;cria &Eacute;lisabeth&nbsp;;
+j'aimerais mieux tomber morte &agrave; cette place que
+de faire un pareil aveu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis
+le vrai coupable, si j'allais me jeter aux pieds
+de ma m&egrave;re, lui avouer notre faute, lui demander
+pardon pour vous et pour moi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle vous pardonnerait, Germain, car elle
+est votre m&egrave;re&nbsp;; mais elle me mettrait honteusement
+&agrave; la porte... Oh&nbsp;! que cela ne vous surprenne
+point, ajouta &Eacute;lisabeth en remarquant le
+mouvement d'indignation du jeune homme&nbsp;; la
+sc&egrave;ne qui s'est pass&eacute;e ce matin entre votre m&egrave;re
+et moi m'a ouvert les yeux. Malheur &agrave; moi d'avoir
+&eacute;t&eacute; jeune&nbsp;! malheur &agrave; moi d'avoir manqu&eacute;
+d'exp&eacute;rience&nbsp;! Je ne devais pas accepter les fleurs
+que vous m'apportiez&nbsp;; je ne devais pas m'apercevoir
+que vous me regardiez avec tendresse&nbsp;;
+je ne devais pas vous savoir gr&eacute; des attentions
+que vous aviez pour moi, des peines que vous
+m'&eacute;pargniez&nbsp;; je ne devais pas surtout vous laisser
+voir ma reconnaissance, ni vous avouer ma
+pr&eacute;f&eacute;rence pour vous, ni vous sourire, non&nbsp;!
+Germain, je ne devais pas vous aimer, parce
+que vous &eacute;tiez mon ma&icirc;tre&nbsp;! Malheur &agrave; moi&nbsp;! car
+vous &ecirc;tes riche et vos parents voudront vous
+marier &agrave; une riche fermi&egrave;re. Et vous aurez beau
+dire que vous m'aimez, on ne vous &eacute;coutera pas&nbsp;;
+et vous aurez beau chercher &agrave; me retenir pr&egrave;s
+de vous, moi je vous fuirai, parce que si je c&eacute;dais
+&agrave; vos instances, on m'accuserait de vous avoir
+aim&eacute; pour votre fortune. Vous-m&ecirc;me, vous le
+croiriez peut-&ecirc;tre plus tard... O ma m&egrave;re&nbsp;! Si
+j'avais eu ma m&egrave;re pr&egrave;s de moi, si elle avait
+exist&eacute; seulement&nbsp;! L'id&eacute;e de me repr&eacute;senter
+devant elle apr&egrave;s ma faute me l'e&ucirc;t fait &eacute;viter...
+car elle m'avait &eacute;lev&eacute;e honn&ecirc;tement, et je n'&eacute;tais
+pas n&eacute;e mauvaise. Mais Dieu me l'a enlev&eacute;e
+trop t&ocirc;t, et le souvenir des morts n'est pas assez
+puissant pour nous arr&ecirc;ter... O ma m&egrave;re&nbsp;! ma
+m&egrave;re&nbsp;! que n'&eacute;tiez-vous-l&agrave;&nbsp;!</p>
+
+<p>Germain &eacute;tait profond&eacute;ment &eacute;mu. Il s'approcha
+de la jeune fille, prit une de ses mains dans
+les siennes et lui dit avec une rude franchise&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth, regardez-moi bien... Je vous
+aime et vous pouvez compter sur moi&nbsp;!</p>
+
+<p>Les deux jeunes gens tomb&egrave;rent dans les bras
+l'un de l'autre.</p>
+
+<p>Cependant Jacquot s'&eacute;tait rapproch&eacute; insensiblement
+du groupe form&eacute; par le chien et par les
+deux amants. Il eut la malheureuse id&eacute;e de vouloir
+se mirer de trop pr&egrave;s dans la canne &agrave; lait,
+et Fid&egrave;le, qui avait un merveilleux instinct pour
+d&eacute;fendre la propri&eacute;t&eacute;, s'&eacute;lan&ccedil;a en aboyant &agrave; la
+t&ecirc;te du voleur. Germain se retourna, aper&ccedil;ut
+l'&acirc;ne et l'arr&ecirc;ta par le cou au moment o&ugrave; il s'appr&ecirc;tait
+&agrave; fuir. Puis, apr&egrave;s avoir plac&eacute; les cannes
+&agrave; lait dans les hottes de bois, il invita &Eacute;lisabeth
+&agrave; monter sur l'&acirc;ne.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne monterai pas, dit &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S&eacute;rieusement&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;S&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes fatigu&eacute;e&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en conviens&nbsp;; mais votre m&egrave;re m'a d&eacute;fendu
+de monter sur Jacquot.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Encore ma m&egrave;re&nbsp;! dit Germain en haussant
+l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules. C'est un tort de ne voir
+jamais que le mauvais c&ocirc;t&eacute; des choses, ma ch&egrave;re
+&Eacute;lisabeth. Ma m&egrave;re n'est pas m&eacute;chante&nbsp;; elle a
+le d&eacute;faut de tenir trop rigoureusement &agrave; son
+droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est
+imagin&eacute;e que c'est par paresse que vous &ecirc;tes
+descendue si tard de votre chambre, et, pour
+vous punir de votre pr&eacute;tendue fain&eacute;antise, elle
+vous a condamn&eacute;e &agrave; marcher &agrave; pied. Allons, j'esp&egrave;re
+que vous la conna&icirc;trez mieux un jour, et
+que vous serez toute surprise de la trouver bonne
+et compatissante...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Toute surprise en effet, interrompit &Eacute;lisabeth
+avec un peu de malice.</p>
+
+<p>Puis elle monta gaiement sur Jacquot&nbsp;; car
+elle n'eut pas de mal &agrave; se rendre aux raisons de
+son amant et &agrave; reconna&icirc;tre qu'elle pouvait bien,
+en somme, avoir port&eacute; sur ma&icirc;tresse Gilles un
+jugement t&eacute;m&eacute;raire. Tant le coeur a d'empire
+sur le raisonnement&nbsp;!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="HOTEL_II"></a><h2>II</h2>
+
+<h2>Le renvoi.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part d'&Eacute;lisabeth, au moment o&ugrave;
+ma&icirc;tresse Gilles se disposait &agrave; rentrer dans sa
+cuisine, une commotion subite &eacute;branla l'air et
+fut suivie imm&eacute;diatement d'un bruit sourd et
+prolong&eacute;. La fermi&egrave;re fit un bond, s'arr&ecirc;ta sur
+le seuil de sa porte et consid&eacute;ra avec inqui&eacute;tude
+l'&eacute;tat du ciel. Le soleil brillait dans toute sa
+splendeur, l'horizon &eacute;tait pur&nbsp;; seulement de petits
+nuages blancs paraissaient &agrave; de longs intervalles
+dans l'azur, comme si un peintre maladroit
+e&ucirc;t laiss&eacute; tomber son pinceau sur le fond
+de cette toile immense.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a pas la moindre apparence d'orage&nbsp;;
+&ccedil;a ne peut pas &ecirc;tre le tonnerre. Les oreilles
+m'auront tint&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>Rassur&eacute;e par cette r&eacute;flexion, ma&icirc;tresse Gilles
+entra dans une grande pi&egrave;ce enfum&eacute;e, qui servait
+&agrave; la fois de cuisine et de salle &agrave; manger.
+Elle versa de l'eau dans la marmite, aga&ccedil;a les
+tisons avec le bout des pincettes et se mit &agrave;
+gratter consciencieusement des l&eacute;gumes avec la
+lame de son couteau, lorsque les vitres de la
+crois&eacute;e r&eacute;sonn&egrave;rent d'une fa&ccedil;on &eacute;trange.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Encore le m&ecirc;me bruit&nbsp;! s'&eacute;cria la fermi&egrave;re
+en sautant malgr&eacute; elle.</p>
+
+<p>Elle pr&ecirc;ta l'oreille et, comme elle n'entendait
+plus rien, elle se remit &agrave; la besogne&nbsp;: Mais les
+vitres de r&eacute;sonner bient&ocirc;t, et ma&icirc;tresse Gilles
+de sauter en l'air.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y suis cette fois&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles,
+enchant&eacute;e de sa d&eacute;couverte&nbsp;; boum&nbsp;! boum&nbsp;! c'est
+bien &ccedil;a... c'est le canon.</p>
+
+<p>Elle alla chercher son almanach dans son
+armoire et se rapprocha de la fen&ecirc;tre pour le
+feuilleter. Aussit&ocirc;t les vitres de crier&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Boum&nbsp;! boum&nbsp;! boum&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Toujours le m&ecirc;me bruit&nbsp;! dit ma&icirc;tresse
+Gilles en tressaillant et tournant difficilement
+les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant
+&agrave; ses l&egrave;vres&nbsp;; voyons... nous sommes dans le mois de juin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Boum&nbsp;! boum&nbsp;! boum&nbsp;! cri&egrave;rent encore les vitres.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! voil&agrave; que je tremble comme une poule mouill&eacute;e...
+Ah&nbsp;! nous y voil&agrave;&nbsp;: 22 juin 1786.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Boum&nbsp;! boum&nbsp;! boum&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais, s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles apr&egrave;s avoir
+bien r&eacute;fl&eacute;chi, ce canon-l&agrave; perd la t&ecirc;te&nbsp;; car le
+22 juin, c'est un jour tout &agrave; fait ordinaire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire,
+ma&icirc;tresse Gilles, du tout, du tout&nbsp;! dit ma&icirc;tre Gilles en entrant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Imb&eacute;cile&nbsp;! r&eacute;pliqua imm&eacute;diatement ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>Le fermier ne fit pas la moindre attention &agrave;
+l'apostrophe malveillante de sa femme et s'avan&ccedil;a,
+le rire sur les l&egrave;vres, jusqu'au milieu de la cuisine.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas un bel homme que ma&icirc;tre Gilles,
+et le fameux roi Fr&eacute;d&eacute;ric ne l'e&ucirc;t certes pas choisi
+pour en faire un de ses grenadiers&nbsp;: Mais, s'il
+n'avait pas une grande taille, en revanche il avait
+une de ces bonnes physionomies qui ont le pr&eacute;cieux
+privil&eacute;ge de pouvoir voyager partout sans
+passe-port. Blonds probablement dans le principe,
+ses cheveux, en vieillissant, avaient pris
+une teinte rousse qui se rapprochait merveilleusement
+de la couleur de certaines sauces au
+beurre dont on a le secret en Basse-Normandie.
+Ses yeux &eacute;taient petits et d'un bleu p&acirc;le. Il &eacute;tait
+douteux qu'ils se fussent jamais anim&eacute;s&nbsp;; mais
+ils avaient une expression de douceur et de bont&eacute;
+qui faisait oublier la vie qui leur manquait. Un
+nez en trompette, une large bouche qui souriait
+toujours, quelques brins de barbe qui couraient
+de l'oreille au menton compl&eacute;taient l'ameublement
+de ce visage d'honn&ecirc;te homme. Ma&icirc;tre
+Gilles portait une blouse d'un vert fonc&eacute; qui lui
+descendait jusqu'aux genoux. Des gu&ecirc;tres blanches
+emprisonnaient le bas de ses jambes dont
+les mollets &eacute;taient all&eacute;s, je ne sais o&ugrave;, faire un
+voyage de long cours, et ses gros souliers &eacute;taient
+couverts de poussi&egrave;re&nbsp;; car il &eacute;tait sorti avant le
+jour pour se rendre au march&eacute; de Bretteville-l'Orgueilleuse.</p>
+
+<p>Il se tenait debout devant sa femme, la regardait
+en ricanant et se frappait en m&ecirc;me temps
+le bout du pied avec son b&acirc;ton. Les vitres r&eacute;sonn&egrave;rent
+de nouveau et r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent en coeur&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Boum&nbsp;! boum&nbsp;! boum&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! tu trouves que je dis des b&ecirc;tises&nbsp;! reprit
+ma&icirc;tre Gilles en se moquant de la fermi&egrave;re,
+que la derni&egrave;re explosion avait fait sauter sur sa
+chaise. Crois-tu qu'on va s'amuser &agrave; tirer le canon
+&agrave; Caen pour faire peur aux moineaux qui
+mangent les cerises de notre jardin&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Es-tu s&ucirc;r que ce soit le canon&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parbleu&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je viens de regarder dans l'almanach, et
+ce n'est pas un jour de f&ecirc;te...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, mais un jour de r&eacute;jouissance, interrompit
+ma&icirc;tre Gilles d'un air fin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, r&eacute;pliqua
+la fermi&egrave;re&nbsp;; il faut que tu sois all&eacute; au cabaret&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'aurais gu&egrave;re eu le temps d'y aller,
+puisque me voil&agrave; d&eacute;j&agrave; revenu de Bretteville.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu as fait &agrave; Bretteville&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon &agrave;
+Caen.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire
+dans l'almanach.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Les Anglais ne sont pas d&eacute;barqu&eacute;s&nbsp;? demanda
+ma&icirc;tresse Gilles avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si pareil malheur &eacute;tait arriv&eacute;, je ne te r&eacute;pondrais
+pas en riant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors, c'est un &eacute;v&eacute;nement heureux&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En peux-tu douter&nbsp;?... Le roi est &agrave; Caen&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le roi de France&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles
+avec admiration.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis XVI&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Louis XVI&nbsp;: un bien brave homme, &agrave; ce qu'on dit&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors il faut atteler la jument noire &agrave; la
+charrette, reprit ma&icirc;tresse Gilles en s'animant.
+Je veux voir Louis XVI. &Ccedil;a doit &ecirc;tre bien beau,
+un roi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'en ai jamais vu&nbsp;; mais j'imagine que
+&ccedil;a doit &ecirc;tre tout couvert d'or&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et &ccedil;a boit et &ccedil;a mange comme nous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Apparemment, puisqu'on m'a affirm&eacute; qu'il
+a soup&eacute; hier chez la duchesse d'Harcourt.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tout le monde peut le voir&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout le monde&nbsp;! On me racontait ce matin,
+&agrave; Bretteville, qu'il ordonne &agrave; son cocher d'aller
+au pas pour qu'on puisse le voir &agrave; son aise. Il
+distribue des aum&ocirc;nes aux pauvres&nbsp;; il a m&ecirc;me
+accord&eacute; la gr&acirc;ce de six d&eacute;serteurs enferm&eacute;s
+dans les prisons de Caen.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est dommage que nous n'ayons pas de
+d&eacute;serteurs dans notre famille&nbsp;! murmura ma&icirc;tresse
+Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que tu disais&nbsp;? demanda son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Rien.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant mieux&nbsp;; ce sera moins long, pensa ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il d&eacute;posa son b&acirc;ton sur une
+chaise, s'assit sur un des bancs et s'appuya les
+deux coudes sur le coin de la table.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu vas me servir &agrave; d&eacute;jeuner, n'est-ce pas,
+petite femme&nbsp;?</p>
+
+<p>Cette qualification fut accept&eacute;e aussi na&iuml;vement
+qu'elle avait &eacute;t&eacute; donn&eacute;e. Flatt&eacute;e de l'&eacute;pith&egrave;te,
+ma&icirc;tresse Gilles s'empressa d'apporter
+devant le fermier un morceau de lard froid et
+du fromage. Elle poussa m&ecirc;me la complaisance
+jusqu'&agrave; tirer du cidre au tonneau. Ma&icirc;tre Gilles
+contemplait sa femme avec &eacute;tonnement&nbsp;; et,
+comme il n'&eacute;tait pas habitu&eacute; &agrave; de pareilles attentions,
+il jugea prudent d'en profiter et se
+laissa verser &agrave; boire sans souffler mot. Cependant
+la fermi&egrave;re n'eut pas plus t&ocirc;t rempli le
+verre qu'elle releva, par un geste familier, le
+menton de son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous allons &agrave; Caen, n'est-ce pas, mon petit homme&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour voir le roi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sans doute.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il est inutile de fatiguer la jument noire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors tu me refuses&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne refuse pas&nbsp;; je dis que nous n'avons
+pas besoin de nous d&eacute;ranger.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parce que c'est le roi qui se d&eacute;range lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Deviens-tu idiot&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour aller de Caen &agrave; Cherbourg, dit tranquillement
+ma&icirc;tre Gilles, il faut bien passer par ici, &agrave; moins qu'on
+ne prenne la mer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Aujourd'hui m&ecirc;me&nbsp;; dans moins de deux heures peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en deviendrai folle&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse
+Gilles en se frappant dans les mains et en sautant
+comme une enfant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est d&eacute;j&agrave; fait, pensa ma&icirc;tre Gilles en se versant &agrave; boire.</p>
+
+<p>Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa
+jument noire, il fallait bien qu'il se r&eacute;sign&acirc;t &agrave;
+se servir lui-m&ecirc;me d'&eacute;chanson.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et le jeune roi n'est pas fier&nbsp;? reprit la grosse fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On raconte qu'il s'est laiss&eacute; embrasser, &agrave;
+l'Aigle, par la ma&icirc;tresse de l'auberge o&ugrave; il a d&icirc;n&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il
+m'en arriv&acirc;t autant&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il para&icirc;t, poursuivit le fermier, qu'il adore
+le peuple et qu'il consid&egrave;re ses sujets comme ses
+enfants.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;La bonne nature d'homme&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il ressemble peu au feu roi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est son fils&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, son petit-fils&nbsp;; il est aussi bon que son
+a&iuml;eul &eacute;tait m&eacute;chant. Mais la m&eacute;chancet&eacute;... c'est
+comme la goutte&nbsp;: &ccedil;a saute souvent plusieurs
+g&eacute;n&eacute;rations.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me sens d&eacute;j&agrave; de l'affection pour lui, dit
+ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et tout le monde est comme toi. La foule
+pousse des cris de joie sur son passage et lui
+jette des fleurs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons
+pas quelque chose&nbsp;? demanda la fermi&egrave;re, qui
+avait sur le coeur le baiser donn&eacute; &agrave; l'aubergiste
+de l'Aigle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est une id&eacute;e, &ccedil;a, ma femme&nbsp;! r&eacute;pondit le
+paysan en se grattant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont
+dans le jardin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a n'est pas assez substantiel, les fleurs,
+remarqua ma&icirc;tre Gilles en r&eacute;fl&eacute;chissant profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! j'y suis&nbsp;! s'&eacute;cria la fermi&egrave;re avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;? dit le fermier, la bouche b&eacute;ante.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! j'ai deux beaux chapons...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a n'est pas assez, dit ma&icirc;tre Gilles en hochant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Nous y joindrons le dernier n&eacute; de nos agneaux.
+Je vais le savonner, le savonner, qu'il
+sera plus blanc que la neige&nbsp;! et lui passer autour
+du cou le ruban rouge que je mets les jours de
+f&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, mais...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais quoi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qui l'offrira&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et les chapons&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Moi, dis-je, et c'est assez&nbsp;! r&eacute;pliqua ma&icirc;tresse
+Gilles, qui rencontra sans s'en douter un
+h&eacute;mistiche c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En finiras-tu avec tes <i>mais</i>&nbsp;! s'&eacute;cria la fermi&egrave;re...
+Est-ce que je ne saurai pas m'expliquer aussi bien que toi&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne dis pas non&nbsp;; mais si tu avais une
+<i>jeunesse</i> avec toi, &ccedil;a n'en ferait pas plus mal.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Une <i>jeunesse</i>&nbsp;?... et qui donc&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth, par exemple&nbsp;; elle n'est pas
+vilaine fille&nbsp;; et, en prenant ses <i>habits</i> du
+dimanche...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle serait pr&eacute;sentable.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi&nbsp;! tais-toi&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles
+en fermant avec sa main la bouche de son mari...
+N'as-tu pas honte de songer &agrave; &Eacute;lisabeth, une
+m&eacute;chante cr&eacute;ature qui nous pille, qui nous vole,
+qui mange notre pain et ne fait pas le quart de
+sa besogne&nbsp;! Cette fille-l&agrave; est indigne de para&icirc;tre
+devant le roi&nbsp;; et, si je n'avais piti&eacute; de son p&egrave;re,
+je l'aurais d&eacute;j&agrave; mise &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne me suis pas encore aper&ccedil;u qu'il manqu&acirc;t quelque
+chose &agrave; la maison, dit timidement le fermier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est-&agrave;-dire que je mens, reprit la fermi&egrave;re
+en se croisant les bras sur la poitrine. Tu ne
+rougis pas de prendre la d&eacute;fense de cette m&eacute;chante
+fille&nbsp;?... Vous &ecirc;tes tous comme cela, du
+reste, et je suis bien sotte de m'en f&acirc;cher. Si j'avais
+dix-huit ans, comme &Eacute;lisabeth, oh&nbsp;! j'aurais
+toujours raison, et l'on serait aux petits soins
+pour moi. Mais je n'ai pas dix-huit ans, et j'ai
+tort, parbleu&nbsp;! Je d&eacute;raisonne, je perds la t&ecirc;te...
+C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui
+fais ta cuisine, moi qui re&ccedil;ois les voyageurs, moi
+qui soigne la laiterie, moi qui donne &agrave; manger
+&agrave; la volaille, qui &eacute;cris les quittances&nbsp;; car tu n'es
+propre &agrave; rien, toi&nbsp;; tu n'as pas plus de t&ecirc;te qu'une
+linotte, plus d'&eacute;nergie qu'une poule mouill&eacute;e&nbsp;!
+Tu as tellement peur d'une querelle que tu te
+laisserais marcher sur le pied, voler et jeter &agrave;
+la porte, plut&ocirc;t que de montrer que tu es un
+homme&nbsp;!... Ah&nbsp;! mademoiselle &Eacute;lisabeth est le
+mod&egrave;le des servantes&nbsp;?... &Eacute;coute, voil&agrave; dix
+heures qui sonnent &agrave; l'horloge&nbsp;; elle n'est pas
+encore revenue des champs, elle n'a pas encore
+fini de traire les vaches&nbsp;!... Oui, je te conseille
+de regarder par la fen&ecirc;tre&nbsp;; tu pourras y rester
+longtemps si tu tiens &agrave; la voir revenir...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant
+du doigt la grande route&nbsp;; car la voil&agrave; avec
+Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et perch&eacute;e sur l'&acirc;ne&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>Rouge de col&egrave;re, elle sauta par-dessus le banc,
+bouscula son mari, renversa deux chaises et s'&eacute;lan&ccedil;a
+dans la cour.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Germain tirait l'&acirc;ne par la
+bride pour lui faire passer le petit pont jet&eacute; sur
+le foss&eacute; qui s&eacute;parait la cour de la route, &Eacute;lisabeth
+aper&ccedil;ut la fermi&egrave;re qui accourait en poussant
+des cris furieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-moi descendre, dit-elle &agrave; Germain&nbsp;;
+autant vaut &eacute;viter une querelle, quand on le
+peut.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma m&egrave;re se calmera, soyez tranquille, r&eacute;pondit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se retourna, il se trouva face &agrave; face
+avec ma&icirc;tresse Gilles, qui ne cessait de crier,
+bien qu'elle f&ucirc;t tout pr&egrave;s des jeunes gens&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Descendra-t-elle, la fain&eacute;ante, la paresseuse&nbsp;!</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth n'avait pas attendu cette derni&egrave;re
+injonction pour sauter &agrave; terre. Cette prompte
+ob&eacute;issance sembla redoubler la col&egrave;re de ma&icirc;tresse
+Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous avais d&eacute;fendu de monter sur Jacquot,
+dit-elle en montrant le poing &agrave; la servante.
+Vous me la tuerez, la pauvre b&ecirc;te&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Quant &agrave; cela, ma m&egrave;re, dit Germain avec
+calme, Jacquot est bien de force &agrave; porter &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Jacquot est un vieux serviteur, r&eacute;pliqua
+vivement la fermi&egrave;re, et l'on ne doit pas abuser
+des gens, qui ont pass&eacute; toute leur vie &agrave; travailler,
+pour encourager la paresse d'une demoiselle
+&Eacute;lisabeth&nbsp;!... Mais, voil&agrave; ce que c'est&nbsp;: on n'a
+plus d'&eacute;gards pour la vieillesse quand on ne sait
+m&ecirc;me pas respecter sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne crois pas vous avoir manqu&eacute; de respect,
+r&eacute;pondit simplement Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous r&eacute;p&egrave;te, poursuivit ma&icirc;tresse Gilles,
+que vous ne devez pas aller contre mes volont&eacute;s.
+Or, j'avais d&eacute;fendu ce matin &agrave; cette m&eacute;chante
+fille de monter sur Jacquot&nbsp;; quand on se l&egrave;ve &agrave;
+huit heures du matin pour aller traire les vaches,
+on peut bien marcher &agrave; pied&nbsp;; car il n'y a plus
+de ros&eacute;e dans les champs.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;coutez-moi, ma m&egrave;re, dit Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'&eacute;coute, r&eacute;pondit ma&icirc;tresse Gilles du ton
+d'une personne qui a pris la ferme r&eacute;solution de
+se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui
+fera l'honneur de lui parler.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En revenant ce matin de voir nos bl&eacute;s, dit
+Germain, j'ai rencontr&eacute; &Eacute;lisabeth dans l'herbage
+o&ugrave; sont les vaches&nbsp;; elle &eacute;tait &eacute;tendue &agrave;
+terre et dormait profond&eacute;ment...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est probablement pour dormir qu'on l'a
+lou&eacute;e&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle s'est r&eacute;veill&eacute;e &agrave; mon approche et m'a
+dit qu'elle &eacute;tait souffrante.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Toujours l'excuse des paresseux&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et comme elle avait grand'peine &agrave; marcher,
+je n'ai cru faire que mon devoir en l'engageant
+&agrave; monter sur Jacquot.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Malgr&eacute; ma d&eacute;fense&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je
+pense que vous en auriez fait tout autant &agrave; ma
+place, si vous aviez vu sa p&acirc;leur et son abattement&nbsp;;
+car je vous sais bon coeur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur&nbsp;!...
+on en abuse assez&nbsp;! r&eacute;pondit la fermi&egrave;re qui ne
+parut pas tout &agrave; fait indiff&eacute;rente &agrave; ce compliment.</p>
+
+<p>Germain s'imaginait avoir gagn&eacute; la cause
+d'&Eacute;lisabeth. Malheureusement ma&icirc;tre Gilles, qui
+avait observ&eacute; de la fen&ecirc;tre de la cuisine ce qui
+se passait dans la cour, eut la f&acirc;cheuse id&eacute;e de
+venir se m&ecirc;ler au d&eacute;bat. A la vue de son mari,
+la fermi&egrave;re se rappela la discussion qu'elle avait
+eue avec lui, et sa mauvaise humeur prit des
+proportions telles qu'aucune puissance humaine
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable d'arr&ecirc;ter le d&eacute;bordement de
+paroles qui sortit de sa bouche.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Bon&nbsp;! voil&agrave; l'autre, maintenant&nbsp;! s'&eacute;cria-t-elle
+en lan&ccedil;ant &agrave; son mari un regard furieux...
+Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes&nbsp;!
+Mon fils et mon mari se donnent la main pour
+me tourmenter. Mais, au lieu de me faire mourir
+ainsi &agrave; petit feu, mettez-moi &agrave; la porte de
+chez nous&nbsp;!... Vous pourrez alors garder votre
+&Eacute;lisabeth, puisque vous avez besoin de cette
+fille-l&agrave; pour vivre... Oui, oui&nbsp;! c'est une excellente
+cr&eacute;ature&nbsp;; elle n'est pas paresseuse, elle
+n'est pas malhonn&ecirc;te, elle ne vole pas ses
+ma&icirc;tres, c'est la brebis du bon Dieu&nbsp;!... Allez
+donc l'embrasser, Germain&nbsp;; &eacute;pousez-la m&ecirc;me,
+si bon vous semble&nbsp;; et vous, ma&icirc;tre Gilles,
+chassez-moi de la maison, j'irai mendier mon
+pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la
+voleuse, c'est moi qui suis la fain&eacute;ante&nbsp;!... Voyons,
+poussez-moi sur le chemin et t&acirc;chez de vous remuer
+un peu&nbsp;!</p>
+
+<p>La recommandation n'&eacute;tait pas inutile&nbsp;; car
+ma&icirc;tre Gilles et son fils restaient immobiles et
+silencieux.</p>
+
+<p>Chez le fermier, c'&eacute;tait stup&eacute;faction, &eacute;tourdissement,
+timidit&eacute; et habitude de supporter
+sans se plaindre les orages domestiques&nbsp;; chez
+Germain, au contraire, c'&eacute;tait consternation,
+d&eacute;sespoir. Ses yeux &eacute;taient tourn&eacute;s du c&ocirc;t&eacute;
+d'&Eacute;lisabeth, qui s'&eacute;tait assise sur le banc de
+pierre, au pied d'un poirier dont les branches
+s'attachaient comme autant de bras au mur de
+la maison. La jeune fille avait cach&eacute; sa t&ecirc;te
+dans ses mains, et de grosses larmes roulaient
+le long de ses joues. Germain entendait de sa
+place les sanglots qu'elle cherchait &agrave; retenir. Il
+ne put supporter plus longtemps ce spectacle et
+son secret lui &eacute;chappa. Comme le joueur qui
+risque sa fortune sur un coup de d&eacute;s, il risqua
+tout, dans un aveu que lui arrach&egrave;rent sa douleur
+et ses remords, tout, jusqu'&agrave; son amour
+pour &Eacute;lisabeth, jusqu'&agrave; l'avenir de la pauvre fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes ma m&egrave;re&nbsp;? dit-il en serrant avec
+&eacute;motion les mains de la fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour mon malheur&nbsp;! r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et vous, vous &ecirc;tes mon p&egrave;re&nbsp;? reprit-il en
+s'adressant &agrave; ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>Habitu&eacute; &agrave; la soumission la plus absolue, le
+brave homme sembla chercher dans les yeux de
+sa femme un signe d'assentiment.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous devez donc m'aimer comme votre
+fils&nbsp;? poursuivit Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour cela, &ccedil;a ne fait pas de doute&nbsp;! dit le
+fermier en embrassant le jeune homme.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ma&icirc;tresse Gilles, elle se tenait toujours
+sur la d&eacute;fensive.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et vous d&eacute;sirez mon bonheur&nbsp;? continua Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est encore vrai, dit le fermier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! supposez que le bon Dieu, au
+lieu de vous accorder un gar&ccedil;on, vous ait donn&eacute;
+une fille...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a m'aurait mieux convenu&nbsp;! interrompit
+ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Supposez encore, poursuivit Germain, que
+vous soyez dans la pauvret&eacute; et que votre fille
+soit oblig&eacute;e pour vivre de se louer comme servante
+dans une ferme. Votre fille est belle, le
+fils du fermier s'en aper&ccedil;oit, il l'aime, il ne le
+lui cache pas, et la pauvre enfant l'&eacute;coute pour
+son malheur &agrave; elle... Que doit faire le fils du
+fermier&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Si ce gar&ccedil;on-l&agrave; a du coeur, dit ma&icirc;tre
+Gilles, il doit en faire sa femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et si son p&egrave;re s'y oppose&nbsp;? demanda Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il aurait tort, r&eacute;pondit le brave homme.
+Il pourrait bien, sans doute, gronder son fils&nbsp;;
+mais il ne devrait pas causer, par son refus, la
+perte de la jeune fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien, mon p&egrave;re, grondez-moi&nbsp;! dit Germain
+en fondant en larmes et en tombant dans
+les bras du vieillard&nbsp;; car le fils du fermier c'est
+moi, et la servante c'est &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>Le brave homme serra son enfant contre son
+coeur avec une grosse &eacute;motion. Cette confidence
+renversait bien des projets&nbsp;; mais les beaux
+r&ecirc;ves qu'il avait caress&eacute;s s'&eacute;vanouirent sans
+peine, sinon sans regrets, pour faire place aux
+sentiments d'honn&ecirc;tet&eacute; qui faisaient le fond de
+son caract&egrave;re&nbsp;; et le pardon s'&eacute;chappa de ses
+l&egrave;vres avec le dernier baiser qu'il donna &agrave; son
+fils.</p>
+
+<p>Cependant, ma&icirc;tresse Gilles n'avait pas eu
+besoin d'attendre la fin de l'apologue pour en
+comprendre la moralit&eacute;&nbsp;; car les femmes, dans
+quelque milieu social que le sort les ait plac&eacute;es,
+surpassent de beaucoup les hommes en finesse,
+et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude
+&agrave; deviner les choses les plus imp&eacute;n&eacute;trables, pour
+peu qu'il s'y m&ecirc;le de l'amour ou tout autre sentiment
+d&eacute;licat. Elle n'eut pas plus t&ocirc;t entendu
+les premiers mots de la confidence que, sans
+s'inqui&eacute;ter de la d&eacute;termination que prendrait
+son mari, elle courut rapidement vers la maison.
+Elle monta &agrave; sa chambre, ouvrit son armoire,
+compta dix &eacute;cus dans sa main et redescendit
+quatre &agrave; quatre les marches de l'escalier. Son
+visage, si color&eacute; d'ordinaire, &eacute;tait presque p&acirc;le
+et ses l&egrave;vres tremblaient. &Eacute;lisabeth &eacute;tait toujours
+assise sur le banc de pierre et pleurait. Ma&icirc;tresse
+Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle &eacute;carta
+brusquement les mains, et lui jeta les pi&egrave;ces de
+monnaie sur les genoux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyez, dit la fermi&egrave;re, s'il y a bien dix
+&eacute;cus. Je ne vous dois que onze mois&nbsp;; mais je
+vous paie l'ann&eacute;e enti&egrave;re, afin d'&ecirc;tre d&eacute;barrass&eacute;e
+plus t&ocirc;t de vous.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous me mettez &agrave; la porte&nbsp;? dit &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Ccedil;a me para&icirc;t clair.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes m&eacute;contente de moi&nbsp;? Je ne travaille
+pas assez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il s'agit bien de cela&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse
+Gilles avec indignation.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Germain a parl&eacute;&nbsp;! se dit &Eacute;lisabeth en
+retombant sur le banc de pierre, je suis perdue&nbsp;!</p>
+
+<p>D'abondantes larmes s'&eacute;chapp&egrave;rent de ses
+yeux, et sa t&ecirc;te s'affaissa sur sa poitrine, comme
+une fleur qui plie sous le poids de la ros&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ramassez votre argent, reprit durement
+la fermi&egrave;re en montrant les pi&egrave;ces de monnaie
+qui avaient roul&eacute; &agrave; terre.</p>
+
+<p>Ces paroles rappel&egrave;rent &Eacute;lisabeth au sentiment
+de sa position&nbsp;; elle fit un violent effort sur elle-m&ecirc;me
+et se leva.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Merci&nbsp;! r&eacute;pondit-elle en d&eacute;tournant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous les d&eacute;daignez&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'aime mieux vous avoir servie pour rien&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour rien, dites-vous&nbsp;? r&eacute;pliqua brutalement
+ma&icirc;tresse Gilles&nbsp;; et vous avez fait le malheur de
+mon fils&nbsp;!</p>
+
+<p>Ces derniers mots firent tressaillir la jeune
+fille. Elle leva noblement la t&ecirc;te et obligea la
+fermi&egrave;re &agrave; baisser les yeux sous son regard.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma&icirc;tresse Gilles, dit-elle, apprenez que le
+malheur n'a frapp&eacute; chez vous qu'une seule personne,
+et cette personne, c'est moi&nbsp;! Si je ne
+respectais votre mari, si je ne... pardonnais &agrave;
+Germain, je ne partirais pas d'ici sans vous
+maudire... Vous comprendrez plus tard combien
+vous avez &eacute;t&eacute; injuste et cruelle &agrave; l'&eacute;gard d'une
+pauvre enfant, qui ne se croyait pas en danger
+sous votre toit... Je ne demande pas d'autre
+vengeance&nbsp;; et, lorsque je sortirai de cette maison,
+d'o&ugrave; vous me chassez indignement, pas une
+parole de haine ne s'&eacute;chappera de ma bouche...
+Je trouverai peut-&ecirc;tre m&ecirc;me la force d'appeler
+sur elle la b&eacute;n&eacute;diction du ciel.</p>
+
+<p>A ces mots, elle disparut dans l'int&eacute;rieur de la
+maison.</p>
+
+<p>Le fermier et son fils, apr&egrave;s le premier &eacute;panchement,
+furent tout surpris de ne plus voir
+ma&icirc;tresse Gilles &agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s&nbsp;; ils l'aper&ccedil;urent
+bient&ocirc;t pr&egrave;s de la porte de la cuisine et march&egrave;rent
+&agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu sais tout&nbsp;? dit le fermier en s'essuyant
+les yeux du revers de sa manche, et tu pardonnes
+&agrave; Germain&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il le faut bien, r&eacute;pondit la fermi&egrave;re en se
+baissant pour ramasser les &eacute;cus qui &eacute;taient
+rest&eacute;s au pied du banc.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Qu'est-ce que c'est que cet argent&nbsp;? demanda
+ma&icirc;tre Gilles&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce sont les gages d'&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu la paies d'avance&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je la mets &agrave; la porte.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous la chassez&nbsp;! s'&eacute;cria Germain. Voyons...
+vous plaisantez, ma m&egrave;re&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je ne plaisante pas&nbsp;; je ne veux pas garder
+une fille de mauvaise vie chez moi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais c'est moi qui ai fait tout le mal&nbsp;! reprit
+le jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et c'est &agrave; moi de le r&eacute;parer, r&eacute;pondit la fermi&egrave;re.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu as tort, ma femme, hasarda ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tais-toi, lui dit ma&icirc;tresse Gilles&nbsp;; cela ne
+te regarde pas.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment&nbsp;! mon p&egrave;re, vous souffrirez une
+pareille indignit&eacute;&nbsp;? dit Germain en voyant le fermier
+se pr&eacute;parer &agrave; la retraite.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Petite pluie abat grand vent, lui r&eacute;pondit
+ma&icirc;tre Gilles &agrave; voix basse&nbsp;; dans moins d'une
+heure ta m&egrave;re ne songera plus &agrave; renvoyer sa
+servante.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous vous trompez, dit la fermi&egrave;re, car la
+chose est d&eacute;j&agrave; faite. &Eacute;lisabeth a re&ccedil;u son cong&eacute;.
+Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! ma m&egrave;re, s'&eacute;cria Germain en &eacute;clatant
+en sanglots&nbsp;; il e&ucirc;t mieux valu ne pas me mettre
+au monde.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;"><br><br><br><br>
+
+<a name="HOTEL_III"></a><h2>III</h2>
+
+<h2>Louis XVI.</h2>
+<br><br>
+
+<p>Les d&eacute;tails que ma&icirc;tre Gilles avait recueillis &agrave;
+Bretteville sur l'arriv&eacute;e prochaine de Louis XVI
+&eacute;taient exacts. Le jeune roi avait quitt&eacute; Versailles
+le 21 juin 1786, pour se rendre &agrave; Cherbourg.
+Il arriva dans la soir&eacute;e du 21 au ch&acirc;teau
+d'Harcourt, o&ugrave; il passa la nuit, et le 22, &agrave; dix
+heures du matin, il s'arr&ecirc;ta &agrave; Caen, sur la place
+des Casernes, et re&ccedil;ut des mains du comte de
+Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'&eacute;tait
+port&eacute;e au devant du roi, qui recevait avec bont&eacute;
+les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce fut seulement
+&agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de la ville qu'il permit &agrave;
+ses cochers de lancer les chevaux. Le temps &eacute;tait
+magnifique. Louis XVI ne se lassait pas d'admirer
+les moissons qui couvraient la campagne.
+Il prenait une joie d'enfant &agrave; passer la t&ecirc;te &agrave; la
+porti&egrave;re, pour mieux respirer la senteur des
+champs&nbsp;; et, se retournant vers ses compagnons
+de route, le prince de Poix, les ducs de Villequier
+et de Coigny&nbsp;:&nbsp;&mdash;&nbsp;Convenez, messieurs,
+leur disait-il ga&icirc;ment, que Virgile avait raison
+de conseiller aux Romains de d&eacute;serter leurs
+villas pour aller chercher de douces &eacute;motions au
+sein de la campagne.</p>
+
+<p>Et les carrosses de la cour passaient si rapides
+que les arbres de la route semblaient courir &agrave;
+toutes jambes le long des foss&eacute;s, et qu'un nuage
+de poussi&egrave;re se roulait en tourbillons &eacute;pais &agrave;
+l'arri&egrave;re des voitures. Mais, &agrave; chaque village,
+Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et
+se montrait aux paysans qui saluaient son apparition
+par des cris de joie. Lorsqu'on fut sorti
+de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter
+de ne pas s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; dans ce village.
+Le grand air lui avait ouvert l'app&eacute;tit.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa Majest&eacute; trouvera bient&ocirc;t ce qu'elle d&eacute;sire,
+dit le duc de Villequier.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous croyez&nbsp;? demanda Louis XVI.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'en suis certain, car j'ai parcouru cette
+route &agrave; cheval&nbsp;; et, dans moins de dix minutes,
+nous rencontrerons une auberge sur la droite,
+au bas de deux c&ocirc;tes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;A merveille&nbsp;! s'&eacute;cria joyeusement Louis XVI&nbsp;;
+nous allons faire un repas en plein air, comme
+de vrais bergers.</p>
+
+<p>Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse,
+un silence solennel r&eacute;gnait dans la
+grande cuisine de ma&icirc;tresse Gilles. On n'entendait
+que le bruit sec des sabots qui frappaient
+l'aire ou le tic-tac monotone du balancier de
+l'horloge. Mais voil&agrave; qu'une rumeur extraordinaire,
+accompagn&eacute;e de convulsions, &eacute;clate soudain
+dans cette petite bo&icirc;te carr&eacute;e, comme si
+l'&ecirc;tre anim&eacute; qu'elle semblait retenir prisonnier
+entre ses parois e&ucirc;t voulu briser ses cha&icirc;nes...
+et midi sonna. Ce fut comme un coup de th&eacute;&acirc;tre,&nbsp;&mdash;&nbsp;car
+c'&eacute;tait l'heure du d&icirc;ner&nbsp;&mdash;&nbsp;et ma&icirc;tresse
+Gilles remplit &agrave; elle seule de son mouvement
+toutes les parties de son immense cuisine. Les
+assiettes, qu'on aurait pu consid&eacute;rer comme les
+pi&egrave;ces principales d'un vaste &eacute;chiquier, s'align&egrave;rent
+sur les bords de la table&nbsp;; les couteaux et
+les fourchettes se plac&egrave;rent &agrave; leur droite, en
+guise de cavaliers&nbsp;; les verres se pos&egrave;rent carr&eacute;ment
+en t&ecirc;te, sur la premi&egrave;re ligne, en guise
+de pions, et les pots de cidre furent plant&eacute;s
+comme des tours aux quatre coins de la table.
+Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journ&eacute;e,
+ma&icirc;tresse Gilles apporta la soupi&egrave;re, d'o&ugrave; sortait
+un &eacute;pais nuage de fum&eacute;e. Mais personne n'y
+toucha&nbsp;; on attendait le fermier et son fils. Enfin
+ma&icirc;tre Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien
+de rassurant&nbsp;; sa bouche, fendue &eacute;videmment
+pour un sourire perp&eacute;tuel, se contractait en
+grima&ccedil;ant, comme lorsqu'il avait du chagrin.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne l'as pas trouv&eacute;&nbsp;!... je vois bien cela
+&agrave; ta mine, s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles, sans donner
+&agrave; son mari le temps de s'expliquer.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que peut-il &ecirc;tre devenu, notre pauvre Germain&nbsp;?
+dit le fermier en se laissant tomber sur
+une chaise avec accablement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous ne l'avez pas vu, vous autres&nbsp;? demanda
+ma&icirc;tresse Gilles aux gens de la ferme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Non, r&eacute;pondirent les domestiques.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tu ne manges pas&nbsp;? reprit la fermi&egrave;re en
+se tournant vers son mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je n'ai pas faim.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Poule mouill&eacute;e&nbsp;! s'&eacute;cria d&eacute;daigneusement
+ma&icirc;tresse Gilles en emplissant son assiette jusqu'aux bords...
+Il se retrouvera, ton fils, il se
+retrouvera, parbleu&nbsp;!... Il est all&eacute; prendre l'air...
+Ah&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! qu'entends-je&nbsp;? s'&eacute;cria de nouveau
+ma&icirc;tresse Gilles&nbsp;; et, pour la premi&egrave;re fois
+de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui
+couvrit l'aire de soupe et de morceaux de
+fa&iuml;ence... C'est le roi&nbsp;!</p>
+
+<p>A ce mot, tous les gens de la ferme quitt&egrave;rent
+leur place, jusqu'&agrave; ma&icirc;tre Gilles, qui, s'il n'avait
+pas d'app&eacute;tit, retrouva du moins des jambes pour
+la circonstance&nbsp;; et tout le monde, ma&icirc;tres et domestiques,
+se pr&eacute;cipita &agrave; l'entr&eacute;e de la maison.
+C'&eacute;taient bien, en effet, les carrosses de la cour
+qui descendaient la c&ocirc;te au grand galop de
+quatre chevaux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mes chapons&nbsp;? s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles
+avec d&eacute;solation. Qu'on aille me chercher mes
+chapons&nbsp;!</p>
+
+<p>Un gar&ccedil;on de ferme se d&eacute;tacha du groupe pour
+ob&eacute;ir aux ordres de sa ma&icirc;tresse.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mon agneau&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Le voici, dit le fermier en saisissant le
+pauvre petit animal qui passait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re.
+Mais il n'est pas d&eacute;crott&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tant pis&nbsp;! r&eacute;pondit ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle fit ranger toute sa petite
+arm&eacute;e de valets et se mit &agrave; leur t&ecirc;te, tandis que
+son mari, plac&eacute; modestement &agrave; deux pas en arri&egrave;re,
+tenait dans ses bras les chapons et l'agneau.
+Puis elle se pr&eacute;para &agrave; marcher au devant
+des voitures. Mais elle s'arr&ecirc;ta subitement, recula
+en tr&eacute;buchant et ne retrouva son &eacute;quilibre
+que sur les pieds de son mari.</p>
+
+<p>Le roi &eacute;tait descendu de voiture, accompagn&eacute;
+de plusieurs seigneurs de sa suite, auxquels il
+montrait la maison avec des gestes qui pouvaient
+faire penser qu'il avait le d&eacute;sir d'y entrer. Et
+telle &eacute;tait bien son intention&nbsp;; car le petit cort&eacute;ge
+se mit en marche, franchit le pont jet&eacute; sur le
+foss&eacute; et s'avan&ccedil;a dans la cour.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tresse Gilles n'&eacute;tait pas pr&eacute;par&eacute;e &agrave; cet &eacute;v&eacute;nement.
+Sa fermet&eacute; l'abandonna. On la vit m&ecirc;me
+trembler et jeter autour d'elle un regard d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+comme si elle e&ucirc;t appel&eacute; quelqu'un &agrave; son
+aide. Ce n'&eacute;tait plus l'arrogante fermi&egrave;re qui
+faisait retentir la maison de sa voix formidable&nbsp;;
+ce n'&eacute;tait plus ma&icirc;tresse Gilles camp&eacute;e fi&egrave;rement,
+les deux poings sur les hanches, et gourmandant
+sans piti&eacute; les domestiques. Quant au fermier, il
+n'&eacute;tait pas &eacute;tonnant que ses deux genoux se donnassent
+de fr&eacute;quents et involontaires baisers. Le
+pauvre homme tremblait&nbsp;; la peur lui fit l&acirc;cher
+les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau,
+qui s'en alla promptement rejoindre sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Cependant le roi approchait toujours. Il n'&eacute;tait
+plus qu'&agrave; vingt pas du groupe form&eacute; par les deux
+fermiers et leurs domestiques.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mes mains qui sont encore toutes noires
+de charbon&nbsp;! s'&eacute;cria douloureusement ma&icirc;tresse
+Gilles. Voyons, Jean, dit-elle &agrave; son mari, tu peux
+bien recevoir le roi pendant que je vais aller les
+nettoyer&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Essuie-les &agrave; ton tablier, r&eacute;pondit le fermier
+plus mort que vif.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mon bonnet que je porte depuis le commencement
+de la semaine&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mes souliers tout pleins de poussi&egrave;re&nbsp;!
+r&eacute;pliqua le paysan.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mon fichu d&eacute;chir&eacute;&nbsp;! continua la femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et mon gilet sans boutons&nbsp;! r&eacute;pondit le mari.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous r&eacute;p&egrave;te que vous &ecirc;tes superbe comme
+cela, Jean&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t elle se fit, &agrave; coup de coudes, une
+trou&eacute;e &agrave; travers les domestiques et disparut
+dans la maison.</p>
+
+<p>Le roi n'&eacute;tait plus qu'&agrave; six pas de ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>Le pauvre fermier se tordait les mains et la
+sueur lui roulait sur le visage. Il essaya d'appeler
+ma&icirc;tresse Gilles, &Eacute;lisabeth, Germain m&ecirc;me qu'il
+savait absent. Mais la voix lui fit d&eacute;faut. Comme
+le roi approchait toujours, comme la fuite &eacute;tait devenue
+impossible, le paysan &ocirc;ta respectueusement
+son bonnet de laine et se plia en deux,
+n'osant ni se relever, ni d&eacute;tacher les yeux de
+l'extr&eacute;mit&eacute; de ses pieds qu'il trouvait encore plus
+laids et plus difformes que de coutume.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allons, brave homme, relevez-vous, dit
+Louis XVI en lui frappant amicalement sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>Mais ma&icirc;tre Gilles se baissa encore plus bas,
+de sorte que ses longs cheveux roux semblaient
+prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle
+invitation du roi, il se d&eacute;cida &agrave; se redresser.
+Seulement son corps se balan&ccedil;a longtemps encore
+avant de reprendre son &eacute;quilibre, comme
+ces arbustes qu'on a ploy&eacute;s avec la main et qui
+s'inclinent plus d'une fois avant de rester immobiles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous servez &agrave; boire et &agrave; manger, comme
+cela est &eacute;crit l&agrave;-bas au-dessus de votre porte&nbsp;?
+reprit Louis XVI apr&egrave;s l'avoir rassur&eacute; de son
+mieux.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, Ma-ma-majest&eacute;, b&eacute;gaya ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voyons, qu'allez-vous me donner &agrave; manger&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma-majest&eacute;, tout ce que nous avons est &agrave;
+votre service. On va tuer toute la volaille, s'il le
+faut...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mais il ne le faut pas&nbsp;! dit Louis XVI, que
+les protestations du fermier amusaient &eacute;tonnamment.
+Je ne voudrais pour rien au monde
+&ecirc;tre la cause d'un tel massacre&nbsp;! Je n'ai pas,
+d'ailleurs, l'intention de faire un d&icirc;ner en r&egrave;gle.
+Une simple collation, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! mon Dieu&nbsp;! si ma femme &eacute;tait
+l&agrave; seulement&nbsp;! s'&eacute;cria ma&icirc;tre Gilles au d&eacute;sespoir
+de ne pouvoir trouver quoi offrir &agrave; son
+souverain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;J'aurais &eacute;t&eacute; enchant&eacute; de la voir, dit
+Louis XVI&nbsp;; mais, puisque le malheur veut
+qu'elle ne soit pas l&agrave;, je m'en rapporte &agrave; vous.
+Vous d&eacute;sirez me donner de trop bonnes choses&nbsp;?
+vous voulez me g&acirc;ter, j'imagine&nbsp;? Aussi, pour
+vous mettre &agrave; votre aise, je vous demanderai si
+vous avez des oeufs&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est si commun&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! quant &agrave; cela, on va les prendre au poulailler.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s-bien. Et du beurre&nbsp;?... en avez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;On vient de le faire.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; un repas magnifique&nbsp;! s'&eacute;cria joyeusement
+Louis XVI. Vous voyez, brave homme,
+que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y
+a-t-il encore&nbsp;? demanda le roi en remarquant
+que ma&icirc;tre Gilles se grattait l'oreille d'une mani&egrave;re
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est que... la cuisine... balbutia ma&icirc;tre
+Gilles, la cuisine est bien sombre, et Sa Majest&eacute;
+est habitu&eacute;e &agrave; manger dans de si beaux appartements&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est cela qui vous embarrasse&nbsp;?... Mais,
+y a-t-il &agrave; Versailles une salle &agrave; manger avec
+un plus beau plafond que celui-l&agrave;&nbsp;? dit
+Louis XVI en faisant admirer &agrave; ses gentilshommes
+la puret&eacute; du ciel.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa Majest&eacute; consent &agrave; manger en plein air&nbsp;?
+demanda ma&icirc;tre Gilles en ouvrant de grands
+yeux &eacute;bahis.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;En plein air, mon cher h&ocirc;te&nbsp;! r&eacute;pondit le
+roi. Et voici ma place toute trouv&eacute;e, ajouta-t-il
+en se dirigeant vers le banc de pierre plac&eacute; pr&egrave;s
+de la porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Ma&icirc;tre Gilles, devinant l'intention du roi, &ocirc;ta
+sa veste, l'&eacute;tendit avec soin sur la pierre et entra
+dans la maison.</p>
+
+<p>Cependant deux gar&ccedil;ons de ferme apport&egrave;rent
+une petite table devant le roi, et ma&icirc;tre Gilles
+reparut bient&ocirc;t dans sa belle blouse des dimanches.
+Il d&eacute;posa un couvert sur la table, apr&egrave;s
+avoir eu soin, toutefois, d'essuyer le verre avec
+le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi
+quelle boisson il fallait lui servir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez donc le choix&nbsp;? dit Louis XVI.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Majest&eacute;, j'ai encore une vieille bouteille de
+vin qui nous est rest&eacute;e du bapt&ecirc;me de notre fils.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! gardez-la pour le jour de son mariage...
+On aura soin, ajouta-t-il en s'adressant
+&agrave; ses familiers, de compl&eacute;ter le caveau de ce
+brave homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Alors... nous n'avons plus que du cidre &agrave;
+offrir...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tr&egrave;s-bien&nbsp;! Servez-moi du cidre et apportez-moi
+de votre pain de m&eacute;nage. Je me sens un app&eacute;tit d'enfer&nbsp;!</p>
+
+<p>Le roi fut promptement ob&eacute;i. Comme il ouvrait
+un oeuf apr&egrave;s avoir coup&eacute; une tranche de
+pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de
+temps &agrave; autre sur le bas de la jambe. Il regarda
+de c&ocirc;t&eacute; et vit le gros chien de ferme qui se permettait,
+contre toutes les lois de l'&eacute;tiquette, de
+caresser avec sa patte les mollets de son souverain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! je devine ce que tu veux, toi&nbsp;! dit
+Louis XVI en lui jetant un morceau de pain
+que le barbet attrapa avec la dext&eacute;rit&eacute; d'un
+jongleur accompli.</p>
+
+<p>Mais, comme le barbet avait un app&eacute;tit d&eacute;r&eacute;gl&eacute;,
+il renouvela ses demandes avec tant d'insistance
+que ma&icirc;tre Gilles en fut tout scandalis&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fi donc&nbsp;! vilaine b&ecirc;te&nbsp;! s'&eacute;cria le fermier&nbsp;;
+vous devriez rougir de tourmenter ainsi Sa Majest&eacute;&nbsp;!</p>
+
+<p>Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas
+toucher le compagnon de table du roi, ma&icirc;tre
+Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros
+bout au parasite &agrave; quatre pattes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement
+la main sur la t&ecirc;te de son prot&eacute;g&eacute;&nbsp;; il
+ne me g&ecirc;ne pas. Comment l'appelez-vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sauf votre respect, Majest&eacute;, il s'appelle Fid&egrave;le.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Fid&egrave;le&nbsp;? A coup s&ucirc;r ce n'est pas un chien
+de cour, dit Louis XVI en souriant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, Majest&eacute;, r&eacute;pondit ma&icirc;tre Gilles,
+qui n'avait pas compris le jeu de mots&nbsp;: il n'y a
+pas son pareil comme chien de garde.</p>
+
+<p>La nouvelle de l'arriv&eacute;e de Louis XVI s'&eacute;tait
+vite r&eacute;pandue, et l'on voyait accourir de tous
+c&ocirc;t&eacute;s les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient
+respectueusement &agrave; distance, le cou tendu dans
+la direction du roi, et suivant curieusement le
+moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent
+&eacute;t&eacute; surpris de le voir manger comme un
+homme ordinaire. Le bruit des cloches se fit
+bient&ocirc;t entendre, et ce signal officiel d&eacute;cida les
+retardataires &agrave; d&eacute;serter le village. A cet instant
+la porte de la cuisine s'ouvrit, et ma&icirc;tresse
+Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux
+atours. Un grand tablier de soie, qui miroitait
+au soleil comme la gorge de ses pigeons, couvrait
+sa poitrine et descendait jusqu'au bas de
+sa jupe d'un rouge &eacute;clatant. Un immense bonnet,
+en forme de cath&eacute;drale, &eacute;talait au vent ses ailes
+de papillon et couronnait dignement cet imposant
+&eacute;difice.</p>
+
+<p>La fermi&egrave;re se dirigea vers le groupe des
+courtisans, qu'elle salua jusqu'&agrave; terre, pensant
+que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se
+retournant, elle aper&ccedil;ut Louis XVI assis &agrave; la petite
+table et &eacute;tendant tranquillement son beurre
+sur une tranche de pain, elle entra dans une
+col&egrave;re impossible &agrave; rendre et, saisissant rudement
+son mari par le collet&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Malheureux&nbsp;! s'&eacute;cria-t-elle, tu as eu la b&ecirc;tise
+de laisser Sa Majest&eacute; dehors&nbsp;!... Tu ne sauras
+donc jamais rien faire comme les autres&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine
+&agrave; garder son s&eacute;rieux, c'est moi qui l'ai voulu...
+Vous pouvez l&acirc;cher ma&icirc;tre Gilles.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est ma femme, dit le fermier en faisant
+une sorte de pr&eacute;sentation de ma&icirc;tresse Gilles,
+quand il fut &eacute;chapp&eacute; de ses griffes.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je l'ai devin&eacute; tout de suite, r&eacute;pondit le roi
+en souriant. Elle a vraiment bonne mine, votre
+femme&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Sa Majest&eacute; est bien honn&ecirc;te, dit ma&icirc;tresse
+Gilles en ex&eacute;cutant la plus belle de ses r&eacute;v&eacute;rences.</p>
+
+<p>Mais le roi ne s'occupait d&eacute;j&agrave; plus d'elle.
+Son attention s'&eacute;tait report&eacute;e sur la foule des
+paysans qui remplissaient la grande route.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Allez avertir ces bons villageois qu'on leur
+permet d'entrer dans la cour, dit Louis XVI &agrave;
+une personne de sa suite&nbsp;; s'ils ont quelque demande
+&agrave; me faire, je suis pr&ecirc;t &agrave; les entendre.</p>
+
+<p>On se rappelle qu'&Eacute;lisabeth, apr&egrave;s la querelle
+qui s'&eacute;tait &eacute;lev&eacute;e entre ma&icirc;tresse Gilles et son
+fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages
+et alla se r&eacute;fugier dans sa mansarde. Elle se jeta
+&agrave; genoux devant son lit, la t&ecirc;te appuy&eacute;e contre
+les draps et les mains lev&eacute;es au ciel. Combien
+de pri&egrave;res entrecoup&eacute;es de sanglots montent
+ainsi chaque jour vers Dieu&nbsp;! Qu'il est bon de se
+retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de
+sonder impitoyablement les plaies de son &acirc;me&nbsp;!</p>
+
+<p>Qui pourrait songer en ces moments redoutables
+&agrave; se d&eacute;guiser la v&eacute;rit&eacute;&nbsp;? Les d&eacute;guisements
+sont bons pour des chagrins d'enfant&nbsp;; mais,
+quand toutes les cordes de la douleur ont vibr&eacute;
+en nous, il n'est plus possible d'&ecirc;tre hypocrite
+envers soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Eacute;lisabeth pleura am&egrave;rement&nbsp;; mais, apr&egrave;s le
+premier tumulte de ses passions, elle examina
+plus s&eacute;rieusement la conduite de la fermi&egrave;re&nbsp;;
+elle s'avoua que la plupart des m&egrave;res eussent
+agi comme sa ma&icirc;tresse. Elle se trouvait m&ecirc;me
+des torts, sans pouvoir toutefois excuser les
+brutalit&eacute;s et surtout l'arrogance de la fermi&egrave;re.
+Car ce qu'on pardonne le plus difficilement chez
+les autres, ce sont moins les mauvais traitements
+que l'orgueil immod&eacute;r&eacute; qui cherche &agrave; nous humilier.
+&Eacute;lisabeth &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; cet &eacute;tat d'abattement
+physique o&ugrave; l'&acirc;me, se d&eacute;tachant de la terre,
+se rapproche du ciel par la pri&egrave;re. Alors ses
+larmes coul&egrave;rent moins br&ucirc;lantes&nbsp;; ses soupirs
+ne d&eacute;chir&egrave;rent plus sa poitrine et l'indulgence
+entra dans son coeur.</p>
+
+<p>Pleine de r&eacute;signation, elle se leva pour commencer
+ses pr&eacute;paratifs de d&eacute;part. Au m&ecirc;me instant
+on frappa &agrave; la porte de sa petite chambre.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Entrez, dit-elle.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux
+d'&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! pardonnez-moi&nbsp;! s'&eacute;cria-t-il en sanglotant.
+Ne me maudissez pas, &Eacute;lisabeth&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous maudire&nbsp;! dit la jeune fille en p&acirc;lissant...
+Il faudrait alors commencer par me maudire moi-m&ecirc;me.
+Car... vous, du moins, vous
+aviez pour excuse le peu d'importance de votre
+faute, et l'irr&eacute;flexion de votre &acirc;ge vous fermait
+les yeux sur le reste&nbsp;; tandis que moi, je devais
+savoir quel avenir je me pr&eacute;parais&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ne partez pas, &Eacute;lisabeth, je vous en supplie,
+restez pr&egrave;s de nous. Ma m&egrave;re oubliera tout&nbsp;;
+elle finira par vous aimer et vous appeler du
+doux nom de fille.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ce sont des r&ecirc;ves tout cela, mon bon Germain&nbsp;!...
+D'ailleurs, je ne consentirais jamais &agrave; &ecirc;tre votre femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous ne m'aimez donc plus&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous aime toujours. Mais la souffrance
+m'a vieillie&nbsp;; et j'ai r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; bien des choses
+aupr&egrave;s desquelles je passais &eacute;tourdiment jadis&nbsp;;
+et je me suis dit que la femme doit, avant tout,
+d&eacute;fendre sa puret&eacute;... Lorsqu'un homme a perdu
+l'honneur, on dit qu'il a &eacute;t&eacute; l&acirc;che et tout le
+monde le m&eacute;prise. Notre honneur &agrave; nous, c'est
+notre vertu&nbsp;! Lorsque nous n'avons pas su la
+garder, nous sommes l&acirc;ches comme l'homme
+qui a manqu&eacute; &agrave; l'honneur. Je ne voudrais pas
+&eacute;pouser un homme l&acirc;che... Vous ne pouvez
+&eacute;pouser une femme sans vertu.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;&Eacute;lisabeth, &Eacute;lisabeth&nbsp;! dit Germain, ne vous
+jugez pas ainsi&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je parle comme le monde...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je me moque du monde et de ses jugements.
+Je ne sais qu'une chose&nbsp;: c'est que je
+vous estime, c'est que je vous aime&nbsp;!... Ne partez
+pas&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est impossible&nbsp;! on m'a chass&eacute;e d'ici.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Et moi je vous dis d'y rester&nbsp;! Je suis le
+ma&icirc;tre apr&egrave;s tout&nbsp;! et ma m&egrave;re ne me tiendra
+pas toujours...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Une brouille avec votre m&egrave;re&nbsp;? Voil&agrave; ce
+que je veux &eacute;viter &agrave; tout prix. Je vais partir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pour aller&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Chez mon p&egrave;re. Il n'y a que Dieu et lui qui
+puissent me pardonner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mes larmes ne vous fl&eacute;chiront pas&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ma r&eacute;solution est prise.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! vous ne partirez pas seule&nbsp;! dit
+Germain.</p>
+
+<p>Et le jeune homme sortit sous le coup d'une
+terrible &eacute;motion. &Eacute;lisabeth resta quelques instants
+immobile, les yeux fix&eacute;s sur la porte qui
+venait de se refermer. Puis elle &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Mon Dieu&nbsp;! dit-elle, est-ce que la punition
+ne d&eacute;passe pas la faute&nbsp;?</p>
+
+<p>Elle promena un regard d&eacute;sol&eacute; sur les murs
+de sa petite mansarde, dont chaque meuble &eacute;tait
+un souvenir. C'&eacute;taient le lit, o&ugrave; elle go&ucirc;tait un
+si doux sommeil, le b&eacute;nitier de fa&iuml;ence surmont&eacute;
+d'un Christ o&ugrave; elle puisait pieusement
+de l'eau b&eacute;nite tous les matins &agrave; son r&eacute;veil,
+la petite table sur laquelle elle lisait le dimanche,
+la chaise sur laquelle elle se ber&ccedil;ait en
+pensant &agrave; son p&egrave;re infirme, &agrave; sa m&egrave;re qui reposait
+sous le vieil if du cimeti&egrave;re, &agrave; ses amis
+d'enfance. Elle se sentait le coeur gros &agrave; l'id&eacute;e
+de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient
+vue r&ecirc;ver, prier et pleurer&nbsp;! Et cette admirable
+campagne que l'on apercevait de la fen&ecirc;tre&nbsp;! et
+ce bois sombre qui s'arrondissait &agrave; l'horizon
+comme une &eacute;paisse chevelure&nbsp;! et le clocher
+d'Audrieu qui se d&eacute;tachait en noir sur le bleu
+du ciel&nbsp;! Que de po&eacute;sie, &agrave; l'heure des adieux,
+dans toutes ces choses qui lui paraissaient autrefois
+insignifiantes&nbsp;!...</p>
+
+<p>Mais voil&agrave; que de riches voitures descendent
+la c&ocirc;te &agrave; grand bruit et viennent troubler sa
+r&ecirc;verie. &Eacute;lisabeth, qui tenait &agrave; rester avec ses
+pens&eacute;es, referma la fen&ecirc;tre. Elle plia soigneusement
+ses robes et grossit son paquet de tous les
+autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire
+partait d'en bas et montait jusqu'au toit&nbsp;;
+mais la jeune fille n'eut pas un instant l'id&eacute;e
+d'ouvrir la fen&ecirc;tre. Elle prit une derni&egrave;re fois
+de l'eau b&eacute;nite sous le vieux crucifix, jeta un
+dernier regard autour d'elle et descendit lentement
+les marches de l'escalier.</p>
+
+<p>Il faut renoncer &agrave; peindre sa surprise et son
+effroi, lorsqu'elle aper&ccedil;ut la foule qui remplissait
+la cour. Elle voulut revenir sur ses pas&nbsp;;
+mais il n'&eacute;tait plus temps. Fran&ccedil;oise, la servante
+qui s'&eacute;tait moqu&eacute;e d'elle si m&eacute;chamment le matin,
+s'approcha d'elle et, feignant une compassion
+hypocrite&nbsp;:</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez l'air bien triste&nbsp;? lui dit-elle. Cela
+ne convient gu&egrave;re dans un pareil jour&nbsp;!</p>
+
+<p>La m&eacute;chante fille avait eu soin d'&eacute;lever la
+voix pour &ecirc;tre entendue des personnes qui l'entouraient.
+Tous les regards se port&egrave;rent aussit&ocirc;t
+sur la pauvre &Eacute;lisabeth, qui, rougissant et
+p&acirc;lissant, subit dans ces courts instants le plus
+affreux supplice qu'ait jamais endur&eacute; cr&eacute;ature
+humaine.</p>
+
+<p>Louis XVI avait fini son repas et parlait avec
+bont&eacute; aux paysans. Il fut un des premiers &agrave;
+entendre la remarque perfide de Fran&ccedil;oise. Il
+regarda &Eacute;lisabeth et fut frapp&eacute; de son air d'abattement.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Laissez approcher cette enfant, dit-il.</p>
+
+<p>La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle
+n'e&ucirc;t pas entendu les paroles de Louis XVI, soit
+qu'elle n'e&ucirc;t pas la force de faire un mouvement,
+&Eacute;lisabeth demeura debout &agrave; la m&ecirc;me
+place, les yeux obstin&eacute;ment fix&eacute;s sur le sol.
+Touch&eacute; de sa position, le roi s'approcha d'elle
+et l'interrogea avec la plus grande douceur.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Elle ne m&eacute;rite pas que Sa Majest&eacute; s'occupe
+d'elle, s'&eacute;cria ma&icirc;tresse Gilles en accourant pr&egrave;s
+du roi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pourquoi&nbsp;? demanda Louis XVI sans se retourner.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Parce que c'est une malheureuse&nbsp;!...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous devriez savoir, interrompit le roi,
+qu'il faut toujours avoir piti&eacute; des malheureux&nbsp;!</p>
+
+<p>Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur
+de ma&icirc;tre Gilles quand il aper&ccedil;ut &Eacute;lisabeth entre
+la fermi&egrave;re et le roi. Il eut cependant le courage
+de venir au secours de la jeune fille&nbsp;; et on
+le vit se placer bravement entre Louis XVI et
+sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant
+elle fut &eacute;tonn&eacute;e d'un pareil trait d'audace.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Que puis-je faire pour vous&nbsp;? disait en ce
+moment Louis XVI &agrave; &Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Tout&nbsp;! Majest&eacute;, r&eacute;pondit ma&icirc;tre Gilles en
+avan&ccedil;ant sa bonne figure qui n'eut jamais depuis
+ce jour un tel air de r&eacute;solution. Vous
+pouvez la sauver du d&eacute;shonneur&nbsp;! ajouta-t-il
+&agrave; voix basse, de mani&egrave;re &agrave; n'&ecirc;tre entendu que
+du roi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Cette fille a failli chez vous&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Chez moi, Majest&eacute;. Et mon fils Germain
+est d&eacute;cid&eacute; &agrave; l'&eacute;pouser...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Ah&nbsp;! vous avez un fils&nbsp;? Je comprends tout
+maintenant. Cette enfant est moins coupable que
+je ne l'avais pens&eacute;... Mais alors, si vous consentez
+au mariage, il n'y a plus d'obstacle...</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Pardon, interrompit ma&icirc;tre Gilles, il y a
+ma femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;C'est vrai, dit Louis XVI en souriant&nbsp;;
+vous me faites toucher du doigt un abus que
+je ne pourrai cependant pas supprimer dans
+mon royaume. Et quelle est la cause de son opposition&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;L'argent, Majest&eacute;... &Eacute;lisabeth n'a pas un
+sou vaillant.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je m'en doutais, dit Louis XVI.</p>
+
+<p>Il appela l'un de ses gens et lui parla &agrave; voix
+basse. Quelques instants apr&egrave;s, on apportait au
+roi une bourse remplie d'or qu'il pr&eacute;senta &agrave;
+&Eacute;lisabeth.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille &eacute;tait dans une prostration
+semblable &agrave; celle du condamn&eacute; &agrave; mort, qui entend
+les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer
+le sens des paroles qui se disent autour
+de lui. D&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de la voir insensible aux bont&eacute;s
+de Louis XVI, ma&icirc;tre Gilles s'approcha d'elle et
+lui cria de toutes ses forces&nbsp;: &laquo;&nbsp;R&eacute;pondez donc,
+&Eacute;lisabeth&nbsp;; c'est le roi de France qui vous parle&nbsp;!&nbsp;&raquo;
+Elle tressaillit, comme une personne qui sort
+brusquement d'un mauvais r&ecirc;ve, leva les yeux
+et rencontra le regard du roi.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Je vous dote en faveur de votre enfant, lui
+dit Louis XVI&nbsp;; vous pourrez &eacute;pouser Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oh&nbsp;! merci&nbsp;! s'&eacute;cria &Eacute;lisabeth en tombant
+&agrave; genoux. Je demanderai &agrave; Dieu qu'il vous accorde
+de longs jours, et mon enfant m&ecirc;lera votre
+nom &agrave; ses pri&egrave;res.</p>
+
+<p>Comme elle achevait de parler, ses forces
+l'abandonn&egrave;rent, et, sans le fermier, elle f&ucirc;t
+tomb&eacute;e &agrave; terre. Les paysans pouss&egrave;rent des cris
+de joie et firent retentir les airs de leurs acclamations.
+Une seule personne ne partageait pas
+l'all&eacute;gresse g&eacute;n&eacute;rale&nbsp;: c'&eacute;tait Fran&ccedil;oise, qui
+voyait sa manoeuvre perfide tourner au profit
+de son ennemie.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Il n'y a que les mauvaises filles comme
+&Eacute;lisabeth pour avoir de ces chances-l&agrave;&nbsp;! disait-elle
+en suivant la foule.</p>
+
+<p>Heureusement que sa voix se perdit dans le
+bruit de la multitude, comme une fausse note
+dans un choeur immense.</p>
+
+<p>Quant &agrave; ma&icirc;tresse Gilles, elle n'avait pas encore
+retrouv&eacute; la parole et ne pouvait d&eacute;tacher
+ses yeux de la bourse que son mari tenait dans
+ses mains. Soudain elle se frappa le front, comme
+une personne qui rappelle ses souvenirs&nbsp;; puis
+on la vit courir du c&ocirc;t&eacute; de l'&eacute;table et rapporter
+un petit agneau dans ses bras. Mais Louis XVI
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; rentr&eacute; dans sa voiture, les postillons
+fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans
+dans son d&eacute;sespoir, ma&icirc;tresse Gilles crut apercevoir,
+&agrave; travers le nuage de poussi&egrave;re qui s'&eacute;levait
+de la route, la ma&icirc;tresse d'auberge de l'Aigle
+recevant le baiser du roi.</p>
+
+<p>A quelque distance de la ferme, Louis XVI
+aper&ccedil;ut, en se penchant &agrave; la porti&egrave;re, un jeune
+paysan qui pleurait au bord de la grande route.
+Il reconnut le gros chien noir qui &eacute;tait assis
+aupr&egrave;s du jeune homme. C'&eacute;tait son compagnon
+de table&nbsp;; c'&eacute;tait Fid&egrave;le qui regardait tristement
+son ma&icirc;tre, sans oublier toutefois de surveiller
+en m&ecirc;me temps le b&acirc;ton de voyage et les habits
+roul&eacute;s dans un mouchoir. Louis XVI pensa que
+la Providence, en pla&ccedil;ant le ma&icirc;tre du barbet
+sur sa route, ne voulait pas qu'il laiss&acirc;t sa bonne
+action inachev&eacute;e. Il fit arr&ecirc;ter sa voiture et
+appela le jeune homme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Comment vous appelez-vous&nbsp;? lui dit-il avec bont&eacute;.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Germain.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous &ecirc;tes le fils de ma&icirc;tre Gilles&nbsp;?</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Oui, monseigneur, pour vous servir.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Eh bien&nbsp;! ne pleurez plus et retournez &agrave; la
+ferme. &Eacute;lisabeth vient de faire un h&eacute;ritage et
+ma&icirc;tresse Gilles consent &agrave; ce qu'elle devienne
+votre femme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Vous avez l'air trop bon, monseigneur,
+pour vouloir me tromper, dit Germain. Tout
+mon bonheur est attach&eacute; &agrave; l'accomplissement de
+ce mariage&nbsp;; et, si vous aviez abus&eacute; de ma simplicit&eacute;
+pour vous amuser de moi, vous m'auriez
+donn&eacute; le coup de mort&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Croyez-moi, reprit Louis XVI&nbsp;: le bonheur
+vous attend &agrave; la ferme.</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Dieu vous b&eacute;nisse, monseigneur&nbsp;! s'&eacute;cria
+Germain, et vous accorde de longs jours&nbsp;!</p>
+
+<p>&nbsp;&mdash;&nbsp;Voil&agrave; deux fois aujourd'hui que ce souhait
+m'est adress&eacute;, dit le roi &agrave; ses gentilshommes&nbsp;;
+ne puis-je pas esp&eacute;rer que les voeux d'&Eacute;lisabeth
+et de Germain me porteront bonheur&nbsp;?</p>
+
+<p>Les chevaux reprirent le galop&nbsp;; et, tandis que
+Louis XVI courait &agrave; ses destin&eacute;es, Germain
+marchait &agrave; grands pas, la joie au coeur, vers la
+ferme de ma&icirc;tre Gilles, que les paysans avaient
+baptis&eacute;e, dans leur enthousiasme, du nom
+d'<i>H&ocirc;tel fortun&eacute;</i>. Depuis ce jour, bien que la
+vieille maison n'offre plus le lit et la table aux
+voyageurs, on n'a cess&eacute; de l'appeler dans le pays
+l'<i>H&ocirc;tel fortun&eacute;</i>, comme si le peuple e&ucirc;t voulu
+perp&eacute;tuer ainsi le souvenir du passage de
+Louis XVI.</p>
+
+
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;">
+<br>
+<br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+
+An alternative method of locating eBooks:
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+
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+
+</body>
+</html>
diff --git a/old/11036.txt b/old/11036.txt
new file mode 100644
index 0000000..9246e4b
--- /dev/null
+++ b/old/11036.txt
@@ -0,0 +1,7246 @@
+The Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Legendes Normandes
+
+Author: Gaston Lavalley
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11036]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***
+
+
+
+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+LEGENDES NORMANDES
+
+
+PAR
+
+
+GASTON LAVALLEY
+
+
+
+1867
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+LEGENDES NORMANDES
+
+
+
+
+
+
+BARBARE
+
+
+
+
+I
+
+La Deesse de la Liberte.
+
+
+La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-la, ses habits de fete.
+Les rues etaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes
+detonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit,
+l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui
+s'epanouissaient en fraiches guirlandes aux etages superieurs, les drapeaux
+qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annoncait, tout
+respirait la joie. La, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant a
+travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussiere une rose
+a moitie fletrie. Ailleurs, des meres de famille donnaient fierement la
+main a de jolies petites filles, blondes tetes, doux visages, beautes de
+l'avenir, dont on avait cache les graces naissantes sous un costume grec du
+plus mauvais gout. Et partout de la gaiete, des hymnes, des chansons! A
+chaque fenetre, des yeux tout grands ouverts; a chaque porte, des mains
+pretes a applaudir.
+
+C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se rejouir.
+La municipalite de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
+sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait
+profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le
+Pelletier et de Brutus.
+
+Tandis que la foule encombrait les abords de l'hotel de ville et preludait
+a la fete officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une
+petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retires de la ville,
+semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante
+manifestation populaire.
+
+Les fenetres en etaient fermees, comme dans un jour de deuil. De quelque
+cote que l'oeil se tournat, il n'apercevait nulle part les brillantes
+couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'interieur; on
+n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou
+qui passait en sifflant dans la serrure. C'etait l'immobilite, le silence
+de la tombe. Comme un corps, dont l'ame s'est envolee, cette sombre demeure
+semblait n'avoir ni battement, ni respiration.
+
+Cependant la vie ne s'etait pas retiree de cette maison.
+
+Une jeune fille traversa la cour interieure en sautant legerement sur la
+pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine a
+faire rouler sur ses gonds, et entra, a petits pas, sans bruit, et en
+mettant les mains en avant, dans une piece assez sombre pour justifier cet
+exces de precaution.
+
+Un vieillard travaillait dans un coin, aupres d'une fenetre basse. Le jour
+le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits.
+La jeune fille s'avanca vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette
+trainee lumineuse, ou se baignait l'austere physionomie du vieillard, ce
+fut un spectacle etrange et charmant.
+
+On aurait pu se croire transporte devant une de ces toiles merveilleuses de
+l'ecole espagnole, ou l'on voit une blonde tete d'ange qui se penche a
+l'oreille de l'anachorete pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel,
+et qui lui donnent un avant-gout des joies celestes.
+
+Il est fort presumable, en effet, que le digne vieillard etait plus occupe
+des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
+fille eut-elle pose familierement la main sur son epaule qu'il se releva
+brusquement, comme s'il eut senti la pression d'un fer rouge.
+
+--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite?
+
+--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur?
+
+--Oh! oui... C'est-a-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font
+sauter en l'air avec leurs maudites detonations!
+
+--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal a personne.
+
+--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le
+marquis!
+
+--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas a
+nuire a leur prochain.
+
+--Ils insultent a notre malheur!
+
+--Voyons. Je suis sure que ta colere tomberait comme le vent, si mon pere
+te donnait la permission d'aller a la fete.
+
+--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?...
+
+--Oui... oui... oui...
+
+--Il faudrait m'y trainer de force!
+
+--Que tu es amusant!
+
+--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux!
+
+--Tu les ouvrirais tout grands!
+
+--Ah! mademoiselle, vous me meprisez donc bien?
+
+--Du tout. Mais je te connais.
+
+--Vous pouvez supposer?...
+
+--J'affirme meme que tu ne resterais pas indifferent a un tel spectacle...
+Une fete du peuple?... Je ne sais rien de plus emouvant!
+
+--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout a coup, qu'on m'a assure
+que ce serait tres-beau!
+
+--Tu t'en es donc informe?...
+
+--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai
+appris...
+
+--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles.
+
+--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son baton de
+l'autre...
+
+--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?...
+
+--Qu'on doit porter en triomphe la deesse de la Liberte... Toute la garde
+nationale sera sous les armes!
+
+--Vraiment!
+
+--Le cortege aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortege magnifique!...
+Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval!
+
+--Imprudent!... Si l'on nous entendait!...
+
+--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si
+je ne craignais d'etre gronde par monsieur le marquis, j'irais voir leur
+fete, rien que pour avoir le plaisir de rire a leurs depens!
+
+--Ainsi, sans mon pere?...
+
+--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais deja de mes huees!
+
+--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission?
+
+--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade.
+
+--S'il l'ignorait?
+
+--Vous ne me trahiriez pas?
+
+--A coup sur... Je serais ta complice.
+
+--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idee d'aller a la fete?
+
+--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermee dans
+cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sepulcre,
+les vivants doivent jouir un peu du meme privilege.
+
+--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi?
+
+--Regarde-moi, dit la jeune fille.
+
+A ces mots, elle entra tout entiere dans la zone lumineuse qui rayonnait a
+travers l'etroite fenetre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise.
+
+--Mademoiselle en femme du peuple!
+
+--Tu vois que je pense a tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas
+de legerete. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne
+ne songera a nous inquieter. Viens vite!
+
+Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa la sa brosse et les
+souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
+sur les pas de sa maitresse, et ouvrit avec precaution la porte de la rue.
+
+--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il a la jeune fille,
+lorsqu'ils se trouverent dehors.
+
+--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberte!
+repondit Marguerite.
+
+Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraina vers
+le centre de la ville.
+
+Il etait temps. Le cortege s'etait mis en marche et gravissait lentement la
+principale rue de la ville. C'etaient d'abord les bataillons de la garde
+nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces
+soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps
+ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la
+patrie en danger. Leurs fils mouraient a la frontiere, et, tandis que le
+plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de
+la Loire, ils etaient prets a sacrifier leur vie pour la defense de leurs
+foyers. Et personne alors ne songeait a rire en voyant ce singulier
+assemblage de piques, de batons, de sabres et de fusils, ces vetements
+deguenilles, ces bras nus, tout noirs encore des fumees de la forge ou de
+l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des
+temps modernes!
+
+Derriere les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui
+portaient sur leurs epaules des arbres de la liberte, pares de fleurs et de
+rubans. Apres eux, les freres de la _Societe populaire_, coiffes du bonnet
+phrygien, soulevaient au-dessus de leur tete les trois pierres de la
+Bastille. Des chars, splendidement ornes et ombrages par des drapeaux,
+presentaient aux regards de la foule, comme un double objet de veneration,
+des vieillards et des soldats blesses: les victimes de l'age et les
+victimes de la guerre! Sublime allegorie qui enseignait a la fois le
+respect qu'on doit a l'experience et la pitie que merite le malheur!
+
+Quelques pas en arriere venait la deesse de la Liberte. Mais ce n'etait pas
+cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_,
+cette femme _a la voix rauque_, cette furie enfantee, dans un moment de
+delire, par l'imagination d'un grand poete. C'etait une belle jeune fille,
+dont les blonds cheveux se deroulaient avec grace sur les epaules. Une
+tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la
+foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits
+enfants semaient des fleurs a ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle
+une banniere, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en
+licence, et vous serez heureux_! Apres elle, comme pour montrer qu'elle est
+la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
+couches sur des gerbes de ble, conduisaient une charrue trainee par des
+boeufs.
+
+Un soleil splendide s'etait associe a cette fete d'un caractere antique.
+Les fleurs s'epanouissaient et versaient autour d'elles le tresor de leurs
+parfums; le peuple etait joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on
+aurait pu croire assister a une des fetes de l'Athenes paienne.
+
+Marguerite et le domestique s'etaient blottis dans l'embrasure d'une porte,
+et, de la, ils voyaient defiler le cortege, sans etre trop incommodes par
+le flot des curieux qui ondoyait a leurs pieds.
+
+Dominique avait fait bon marche de ses vieilles rancunes et regardait tout,
+en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute
+autre circonstance, la jeune fille n'eut pas manque de profiter du riche
+theme a plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ebahissement de l'ennemi
+jure des patriotes. Mais elle etait trop emue elle-meme pour exercer sa
+verve railleuse aux depens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si
+puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur
+le point de chanter avec elle les refrains passionnes de la _Marseillaise_;
+et lorsque la deesse de la Liberte vint a passer, elle battit des mains et
+ne put retenir un cri d'admiration.
+
+--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la deesse au vieux domestique.
+
+Tout entiere a ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle
+etait elle-meme l'objet d'une admiration mysterieuse. Un homme du peuple ne
+la quittait pas des yeux, et restait indifferent au double spectacle que
+lui offraient la foule et le cortege. C'etait une tete puissante, rehaussee
+encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque
+ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pecheur
+napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un reve aime; ses yeux
+plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la
+mer. Tout a coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme
+reveille en sursaut, s'elancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune
+fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou
+dans la poussiere.
+
+--Il y a des aristocrates ici! s'ecria cet homme, en montrant a la foule
+une petite croix ornee de brillants qui scintillaient au soleil.
+
+--Tu en as menti! repliqua le mysterieux adorateur de Marguerite, en
+prenant l'homme a la gorge et en lui arrachant le bijou.
+
+--Cette croix est a moi, dit timidement la jeune fille.
+
+En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer.
+
+--Taisez-vous! lui dit a voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous
+donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore!
+
+--Il a raison, dit Dominique.
+
+Puis il ajouta avec intention, mais de maniere a n'etre entendu que du
+jeune homme:
+
+--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant!
+
+--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple.
+
+Le vieux domestique entraina la jeune fille. Grace au tumulte que cette
+scene avait occasionne, ils purent disparaitre sans attirer l'attention de
+leurs voisins.
+
+Cependant le patriote, humilie de sa chute, s'etait releve, l'oeil menacant
+et l'injure a la bouche.
+
+--Mort aux aristocrates! dit-il.
+
+--A la lanterne! a la lanterne! s'ecria la foule.
+
+--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ca? dit le sauveur de
+Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de
+me hisser a la place de vos reverberes!
+
+En meme temps, il se rejeta en arriere, par un brusque mouvement, et fit
+face a ses adversaires.
+
+--Il est brave! s'ecria-t-on dans la foule.
+
+--C'est un aristocrate! dit une voix.
+
+--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui
+s'etait vu terrasser.
+
+--Parce que cela me plait! repondit le jeune homme, en se croisant les bras
+sur la poitrine.
+
+--C'est defendu!
+
+--Defendu?... Vous etes plaisants, sur mon honneur! repliqua l'accuse. Vous
+promenez dans vos rues la deesse de la Liberte, et je n'aurais pas le droit
+d'agir comme bon me semble?
+
+--Il a raison, dirent plusieurs assistants.
+
+--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la
+lanterne, l'aristocrate!
+
+--Oui! a la lanterne!
+
+Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme.
+
+--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur
+d'une maison, pour n'etre pas entoure.
+
+Mais sa noble attitude ne pouvait maitriser longtemps les mauvais instincts
+de la foule. Les sabres, les piques, les baionnettes s'abaisserent, et la
+muraille de fer s'avanca lentement contre le genereux defenseur de
+Marguerite.
+
+--Mort a l'aristocrate! s'ecria le peuple en delire.
+
+Le demi-cercle se retrecissait toujours et la pointe des piques touchait la
+poitrine du jeune homme. Tout a coup une voix de tonnerre se fit entendre.
+Un homme, a puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et
+de gauche, une grele de coups de poing, et vint se placer resolument devant
+la victime qu'on allait sacrifier.
+
+--Etres stupides! dit-il avec un geste de colere, en s'adressant aux
+agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire la!... Egorger le plus
+pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des defenseurs de Thionville!
+
+--Un defenseur de Thionville! murmura la foule, avec un etonnement mele
+d'admiration.
+
+Les agresseurs les plus rapproches de Barbare, rougissant de l'enormite
+du crime qu'ils avaient ete sur le point de commettre, baisserent la tete
+avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait
+renverse a ses pieds, n'avait pas encore renonce a l'espoir de se venger
+sur le lieu meme temoin de son humiliation. Il ota respectueusement son
+bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu:
+
+--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui preside
+notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu defends. C'est un
+aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine!
+
+--Est-ce vrai? demanda le president de la Societe populaire, en se tournant
+du cote de Barbare.
+
+Pour toute reponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait deja
+suspendue a son cou et la montra au peuple.
+
+--C'est stupide ce que tu fais la! lui dit le president du club a voix
+basse.
+
+--Non! repliqua le jeune homme, de maniere a etre entendu de tous ceux qui
+l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du
+temple de la Raison, je me croirai autorise a porter le meme signe sur ma
+poitrine.
+
+Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix a son cou.
+
+--Il parle bien! cria la foule.
+
+--C'est un bon patriote!
+
+--Il vaut mieux que nous!
+
+--A la cathedrale! a la cathedrale!
+
+--Arrachons les croix!
+
+Et deja le peuple se preparait a executer sa menace.
+
+--Attendez! mes enfants, s'ecria le president de la Societe populaire. Ne
+faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'a vous
+amuser. Retournez a la fete.
+
+--C'est juste! Rattrapons le cortege! s'ecria la foule.
+
+Et non moins prompte a agir qu'a changer de resolution, elle eut bientot
+abandonne le lieu qu'elle avait failli ensanglanter.
+
+
+
+
+II
+
+Le Club.
+
+
+Quelques instants apres, la rue se trouva completement deserte. On
+n'entendait plus que le bruit lointain de la fete et le vague murmure de la
+foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon
+qu'il serra avec une sombre energie:
+
+--Citoyen president, dit-il, tu m'as sauve la vie!
+
+--Ne parlons pas de cela! repondit le colosse.
+
+--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir
+l'occasion de te prouver ma reconnaissance.
+
+--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir.
+
+--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!...
+Ecoute... j'ai encore un service a te demander.
+
+--Parle.
+
+--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir.
+
+--Et la fete? dit le patriote.
+
+--J'en ai vu assez comme cela.
+
+--Ah! fit le president du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous
+d'amour?
+
+--Peut-etre, repondit Barbare en rougissant.
+
+--Va, mon garcon, reprit le patriote avec bonte. La Republique ne defend
+pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce
+soir, a la seance du club.
+
+--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une derniere poignee de main a son
+liberateur.
+
+--Adieu, repondit le president.
+
+Et le brave homme, apres s'etre amuse a regarder son protege qui courait a
+toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortege.
+
+Barbare n'avait pas oublie dans quelle direction le vieillard et la jeune
+fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues
+tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernieres maisons
+de la ville, il apercut sur la grand'route, a une portee de fusil environ,
+Dominique et Marguerite qui s'etaient arretes pour reprendre haleine. Il
+cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette
+bruyante manifestation eut un resultat diametralement oppose a celui qu'il
+en esperait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les
+fugitifs furent saisis d'une veritable panique et la peur leur rendit des
+jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put
+arreter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la
+petite maison isolee et disparaitre derriere la porte, qui se referma avec
+fracas.
+
+Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la
+porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
+en la jetant avec violence, l'auraient laissee entr'ouverte. Mais elle
+resista a tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et
+n'apercut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le
+marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et preta
+l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute
+la facade de la maison. Peut-etre decouvrirait-il une figure curieuse, une
+main derriere un rideau? Helas! le soleil lui-meme ne visitait plus cette
+triste demeure. Et les fenetres; ces yeux de la maison, s'etaient voilees
+sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupiere.
+
+Barbare eprouva un affreux serrement de coeur. Il eut donne sa vie, en cet
+instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il
+etait encore ebloui. Elle etait la, pourtant, a deux pas de lui, derriere
+cette muraille!... Comme la mere qui rode, le soir, devant la prison ou
+gemit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui
+livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se decider a partir et
+s'en remettait au hasard, cette derniere consolation des desesperes! Il
+attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune
+et fort, il se revolta a la pensee que quelques planches, a peine jointes,
+lui opposaient un obstacle. Il s'elanca vers la porte, bien determine a
+l'ebranler sous un dernier effort. Mais il recula bientot en rougissant.
+
+--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a la ni
+barreaux, ni soldats pour le defendre. Et je ne dois y entrer que par la
+volonte de celle que j'aime!
+
+Alors il tira de son sein la petite croix, ornee de diamants, la baisa avec
+respect et, l'agitant au-dessus de sa tete:
+
+--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte!
+
+Deux fois il fit le meme geste et poussa le meme cri. Mais la maison ne
+sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, apres avoir cache la petite
+croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville.
+
+Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait deja les reverberes, dont les
+lanternes huileuses se balancaient, avec un grincement sinistre, et
+faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires
+facades des maisons. Les bruits de la fete avaient cesse. Tout etait rentre
+dans le silence. On n'entendait guere que le pas sonore du promeneur
+attarde qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
+luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de
+paisible ou de craintif s'etait prudemment renferme derriere une porte bien
+close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur meme de la cite,
+dans une des salles basses de l'ancien eveche. C'etait la que se donnaient
+rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville.
+
+Barbare n'avait pas oublie la recommandation que lui avait faite le
+president de la societe populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu
+manquer a l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas
+dans une disposition d'esprit a rechercher la solitude. Dans les temps de
+revolution, l'amour,--ce sentiment raffine qui trouve tant de charmes a se
+replier sur lui-meme et qui met tant de complaisance a caresser meme la
+pensee d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fievre des passions
+politiques. Il fuit la reverie, il marche, il court vers le but et, s'il
+eprouve un echec, il demande a la vie publique un instant d'oubli et de
+distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hate vers l'ancien
+eveche.
+
+Son entree dans la salle du club fut un vrai triomphe.
+
+--Vive Barbare! cria la foule.
+
+--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il
+parait qu'on n'a plus envie de me hisser a la lanterne. Le moment serait
+pourtant mieux choisi que tantot. Car vous etes bien mal eclaires!
+
+Un eclat de rire general accueillit cette saillie, et chacun montra en
+plaisantant a son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au
+pied de l'estrade ou montaient les orateurs.
+
+--Citoyen Barbare, repondit une voix energique, si la Republique n'a pas le
+moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonte des
+patriotes. Nos fils, qui sont a la frontiere, n'ont pas de souliers pour
+marcher a l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'etre difficiles, et nous
+saurons defendre les interets de la patrie avec les seules lumieres de
+notre raison.
+
+--Bien repondu! dit la foule.
+
+Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaitre la voix de l'homme
+auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serres des auditeurs et
+s'approcha respectueusement du magistrat populaire.
+
+--Citoyen president, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la
+majeste de la Republique. J'ai deja verse mon sang pour elle et je suis
+pret a lui donner une nouvelle preuve de mon devouement. Je demande la
+parole.
+
+--Je te l'accorde, repondit le president d'un ton bref.
+
+D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eut monte a
+l'assaut. Du haut de ces miserables treteaux, ou l'eloquence populaire
+agitait tant de questions serieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes,
+le jeune homme contempla un instant toutes ces tetes qui se balancaient
+au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'etait un tableau digne des maitres
+flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armes de leurs instruments
+de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des
+rodeurs de nuit, chaos etrange, mer de haillons dont chaque flot
+s'eclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les tenebres, suivant que
+le caprice du vent ravivait ou menacait d'eteindre la flamme des
+chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pale rayon de la lune,
+glissant a travers les vitraux d'une fenetre et venant entourer d'une douce
+lumiere les cheveux blancs des freres de la Societe populaire.
+
+Une rumeur sourde s'eleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le
+jeune homme escalader les degres de l'estrade. Mais, peu a peu le bruit
+cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le
+bord de la balustrade, et, s'adressant a la foule:
+
+--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez deja devine sans doute le
+sujet de ma motion. Je demande que la municipalite tienne une recompense
+toute prete pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la
+cathedrale et d'en enlever les croix.
+
+--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule.
+
+Barbare descendit precipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea
+vers la porte de la salle basse. Au moment ou il allait en franchir le
+seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il
+s'arreta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient
+pas trompe. Il regarda du cote de la tribune et reconnut l'homme du peuple
+qu'il avait terrasse, le matin.
+
+--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la
+Republique.
+
+--Qui ca? demanda la foule avec des cris furieux.
+
+--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates...
+
+--Ou donc? reprit encore la foule, dont la colere augmentait en raison de
+son impatience.
+
+--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolee, a peu de distance
+de la riviere.
+
+Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres.
+
+--Dans la _Vallee aux Pres_? demanda la foule.
+
+--Oui, repondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermes nuit et
+jour. Aucun bruit! jamais de lumiere! apparences suspectes. A coup sur, ce
+sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour
+son patriotisme, de s'introduire dans l'interieur de cette maison.
+
+--Mort aux aristocrates! s'ecrierent les plus ardents des patriotes.
+
+--Helas! pensa Barbare, cette jeune fille et son pere sont perdus, si je
+n'interviens!
+
+Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait
+au coeur.
+
+--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son emotion.
+Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois!
+
+Puis, l'oeil etincelant et l'air resolu, il passa de nouveau a travers la
+foule et s'approcha de la tribune.
+
+--Citoyen, dit-il a l'orateur, en le regardant en face, es-tu sur de ce que
+tu avances?
+
+--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menacant de son
+interlocuteur troubla profondement... Je n'ai que des soupcons... et,
+d'ailleurs, je n'habite pas le quartier ou se trouve la maison suspecte.
+
+--Eh bien! moi, je suis aux premieres places pour surveiller les gens que
+tu accuses si legerement. Je m'engage a penetrer dans l'interieur de la
+maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai a tous les bons
+patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquieter.
+
+--Vive Barbare! cria l'assemblee.
+
+--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les
+auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance.
+
+A ces mots, il se pencha vers le president de la Societe populaire, qui lui
+tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine
+arrive dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la
+baisa avec amour, en s'ecriant par deux fois:
+
+--Je la sauverai!... Je la sauverai!...
+
+
+
+
+III
+
+Le Proscrit.
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppe dans un long
+manteau, se promenait devant la facade interieure de la maison qu'on avait
+signalee la veille a la defiance du club. A la maniere dont cet homme
+marchait dans les allees du jardin, tantot s'avancant d'un pas rapide,
+tantot s'arretant et levant la tete pour contempler le ciel, il eut ete
+facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son
+caractere. Cela ne pouvait etre qu'un amant, qu'un fou, ou un poete.
+Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec delices dans
+cette mer etoilee.
+
+La soiree etait belle d'ailleurs et invitait a la reverie. Les fleurs,
+avant de s'endormir, avaient laisse dans l'air de douces emanations. Un
+vent frais courait a travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de
+grands fantomes, du milieu de la haie qui separait le jardin des prairies
+voisines. Ces geants de verdure frissonnaient sous le souffle aerien et
+ressemblaient, avec leurs branches rapprochees du tronc, a un homme qui
+s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se preserver de l'air malsain
+du soir.
+
+Le promeneur s'arreta au milieu d'une allee.
+
+--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec decouragement, la
+nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage!
+Des etoiles, des mondes en feu; rien de change au ciel, tandis que des
+hommes, nes pour s'aimer, s'egorgent comme des betes sauvages! Moi-meme,
+moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma
+tete est mise a prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persecutes,
+et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux elements d'annoncer sa
+vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colere le
+spectacle de tant d'iniquites. La maison garde encore quelques traces des
+hotes qui ont vecu sous son toit; et la terre ne s'inquiete pas de l'homme
+qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanite
+souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot?
+
+Le proscrit s'etait remis machinalement en marche, et le hasard de la
+promenade l'avait conduit dans une petite allee qu'un mur, de peu
+d'elevation et qui tombait en ruine, separait de la grand'route. Tout a
+coup le pretre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.
+
+Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque a ses pieds, au
+milieu de l'allee. Le visiteur nocturne ne fut guere moins effraye que
+celui dont il avait interrompu si brusquement la reverie.
+
+--Rassurez-vous, citoyen, dit-il a voix basse au jeune pretre, et
+gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni a
+votre bourse, ni a votre vie.
+
+--Vous avez pourtant, monsieur, une maniere de vous presenter...
+
+--Qui peut donner de moi la plus facheuse idee, reprit le voleur presume en
+achevant la pensee de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je
+le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans
+l'intention de vous etre utile.
+
+--Je vous en suis reconnaissant! repliqua le proscrit avec une froide
+ironie.
+
+--On m'avait charge de vous espionner...
+
+--Vous faites-la un joli metier, monsieur! interrompit le pretre, en
+ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau.
+
+--Croyez bien que c'est par patriotisme...
+
+--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse devine! interrompit encore le
+pretre.
+
+--Vous avez tort de me persifler, citoyen, repliqua l'homme du peuple avec
+un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il
+l'ecouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai
+service, et si la Societe populaire eut confie a tout autre que moi la
+mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-etre pas eu lieu de
+vous en rejouir.
+
+--Mais, enfin, que veut-on? demanda le pretre.
+
+--On vous soupconne d'avoir des relations avec Pitt.
+
+--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant.
+
+A ce moment la lune sortit d'un nuage et eclaira vivement le visage du
+pretre. Barbare--le lecteur l'a deja reconnu--ne put se defendre d'un
+etrange sentiment d'inquietude.
+
+--Ah! citoyen, dit-il d'une voix emue, vous etes jeune!
+
+--Oui, repondit le pretre. Mais qu'y a-t-il la d'etonnant?
+
+--C'est que, pour etre persecute a votre age...
+
+--La Republique s'est bien defiee des enfants! dit le proscrit avec
+melancolie.
+
+--Vous etes donc oblige de vous cacher? demanda Barbare.
+
+--Voila mon interrogatoire qui commence! dit le pretre avec amertume.
+Tenez, monsieur, si la Republique a besoin d'une nouvelle victime, je ferai
+volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les
+personnes qui habitent cette maison! Elles me sont cheres, et c'est une
+priere que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh
+bien! vous etes aussi a cet age genereux ou le pardon est doux et le
+devouement facile. Epargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du
+sang enfin, prenez ma vie! Je me livre a vous!
+
+Barbare devint horriblement pale.
+
+La jalousie s'empara de tout son etre, et un frisson lui glaca le coeur.
+
+--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix
+etranglee.
+
+--De toute mon ame!
+
+--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard etincelant sur celui qu'il
+regardait deja comme un rival, vous les aimez?
+
+--Comme on aime son pere et sa soeur.
+
+--Pas autrement? demanda encore le patriote.
+
+Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la premiere fois, il
+osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se
+troubler, ce coup d'oeil penetrant.
+
+--Vous preparez votre reponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long
+silence et de ce penible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous etes
+l'amant de cette jeune fille?
+
+--Oh! fit le pretre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!...
+
+--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les epaules.
+
+--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force a ajouter foi a mes
+paroles. Il vous faudrait une preuve materielle?
+
+--Oui! dit Barbare avec explosion.
+
+Il y eut, dans la maniere dont il accentua ce simple mot, tant de haine,
+d'inquietude et de jalousie, que sa figure meme sembla s'eclairer du feu
+interieur qui le consumait. Le pretre put lire dans son coeur et juger de
+l'etat de son ame, comme on voit un ciel d'orage a la lueur d'un eclair.
+
+Le proscrit mesura aussitot toute l'etendue du danger qui menacait le
+marquis et sa fille. Mais il etait deja pret au sacrifice.
+
+--Ecoutez! dit-il a l'homme du peuple. Je ne peux pas etre l'amant de cette
+jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.
+
+--Lequel? demanda vivement Barbare.
+
+--Les devoirs de mon ministere, repondit le proscrit.
+
+En meme temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa
+soutane.
+
+--Un pretre! s'ecria Barbare avec joie.
+
+--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le
+maitre de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole?
+
+--Non, certes! dit Barbare.
+
+Cependant il baissa la tete et ses traits s'assombrirent.
+
+--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'etes pas encore convaincu?
+
+--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les pretres ont le droit de
+se marier.
+
+--Pauvre insense! dit le jeune pretre en souriant avec tristesse, si
+j'avais reconnu l'autorite de cette loi, est-ce que je serais oblige de me
+cacher?
+
+--C'est vrai! je suis fou! s'ecria joyeusement Barbare. Vous etes un noble
+coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre
+solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami!
+
+--Volontiers, dit le pretre en serrant avec effusion la main que le jeune
+homme lui tendait.
+
+Apres cette etreinte cordiale, Barbare se disposa a escalader le mur.
+
+--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le pretre avec bonte, et
+suivez-moi.
+
+En meme temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite
+porte qui donnait sur la campagne.
+
+
+
+
+IV
+
+Une crise domestique.
+
+
+Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte a double tour et
+s'arreta quelques instants comme un homme accable sous le poids de penibles
+pensees.
+
+Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour,
+monta l'escalier et frappa a la porte de M. de Louvigny.
+
+--Entrez, dit une voix de jeune fille.
+
+--Ah! pensa l'abbe avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son pere.
+
+Neanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses
+genoux. Tout en ecoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait
+avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait a faire sauter
+dans sa main.
+
+--Eh bien! cher abbe, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il
+faut tant de precautions pour entrer chez ses amis?
+
+--Je vous croyais au travail et je craignais de vous deranger, repondit le
+jeune pretre en faisant de grands efforts pour cacher son emotion.
+
+--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas
+que c'est a partir de ce moment que je consens a perdre mon temps.
+
+--C'est joli ce que vous dites-la, mon pere! s'ecria Marguerite en quittant
+les genoux du marquis.
+
+--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine
+boudeuse que faisait Marguerite.
+
+--Je vous en fais juge, monsieur l'abbe, dit Marguerite. Tenir sa fille
+dans ses bras, l'embrasser, l'ecouter causer, est-ce la perdre son temps?
+
+--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.
+
+--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas etre complice de votre
+paresse!
+
+--Allons, viens ici.
+
+--Non! je vous laisse travailler.
+
+--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante.
+
+--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'a repondre
+aux instances paternelles.
+
+--Je te tiens cette fois! s'ecria joyeusement le vieillard en saisissant la
+jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser.
+
+--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en detournant la
+tete.
+
+--Je te rends la liberte, repliqua le marquis en lachant le bas de la robe
+et en ouvrant les bras.
+
+--Et voila l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son
+pere. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre
+soiree!
+
+Le pretre avait contemple cette scene avec tristesse. Il pleurait sur cette
+joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette etroite communion
+de deux ames qu'on allait separer.
+
+--Eh bien! l'abbe, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc.
+Vous avez l'air de nous bouder!
+
+L'abbe s'avanca vers le marquis et serra avec emotion la main qu'il lui
+presentait.
+
+--Vous n'etes pas deplace dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui
+a assiste mon fils a ses derniers moments est, a mes yeux, comme son
+remplacant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignites,
+vous seriez de toutes nos fetes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est
+tout mon tresor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule
+richesse qu'on m'ait laissee, en vous melant a nos entretiens et en voyant
+comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez?
+
+--Pour cela non, monsieur le marquis, repondit le jeune homme.
+
+--Ne vous en defendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis la
+n'est pas gai d'ailleurs.
+
+--Ce n'est pas la ce qui fait pleurer monsieur l'abbe, interrompit
+Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le
+pretre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbe nous cache quelque
+malheur!...
+
+--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le pretre en se troublant de plus
+en plus.
+
+--Ma fille a raison, au contraire, repliqua le marquis en faisant lever
+Marguerite.
+
+Il se leva a son tour et saisit vivement la main de l'abbe.
+
+--Votre emotion m'effraie, lui dit-il a voix basse.
+
+--Je vous assure, dit le pretre en se defendant...
+
+--Votre main est glacee! continua le vieillard en se penchant a l'oreille
+de l'abbe... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille.
+
+Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquietante. Lorsque son
+pere se retourna de son cote, ce ne fut pas sans un vif etonnement qu'elle
+apercut le gai sourire qui s'epanouissait sur les levres du vieillard.
+
+--L'abbe est un poltron, ma chere Marguerite, dit M. de Louvigny.
+Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'interets... une nouvelle
+pauvrete qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques
+comptes a regler... Tu serais bien aimable d'aller demander a Dominique le
+registre ou il note ses depenses.
+
+--J'y vais, mon pere, dit Marguerite.
+
+Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa
+bouche et fit un signe de tete que le vieillard n'eut pas de peine a
+traduire ainsi:
+
+--J'obeis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe!
+
+Le marquis ferma lui-meme la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul
+en face de l'abbe, tout son calme sembla l'abandonner.
+
+--Parlez maintenant! dit-il d'une voix emue. Qu'y a-t-il?
+
+--On s'est introduit ce soir dans le jardin.
+
+--Un maraudeur?
+
+--Un espion envoye par le Club.
+
+--Nous sommes donc decouverts?
+
+--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt.
+
+--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher
+abbe; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces
+messieurs de la Societe populaire.
+
+--C'est toujours un danger de paraitre devant eux.
+
+--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connait ici. Nous n'avons rien a
+craindre.
+
+--Pardon.
+
+--Qui donc?
+
+--L'homme du peuple que le Club a envoye, ce soir, en eclaireur.
+
+--Il nous en veut donc beaucoup?
+
+--Au contraire.
+
+--Il est bien dispose pour nous?
+
+--Trop bien.
+
+--Ma foi! dit le marquis en badinant, voila le premier republicain qui nous
+ait montre de la bienveillance!
+
+--Et ce sera peut-etre celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbe
+d'un air sombre.
+
+Le marquis devint serieux.
+
+--Expliquez-vous, dit-il avec gravite. Il y a dans vos propos une
+incoherence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de
+haine contre moi, pourquoi songerait-il a me nuire?
+
+--Il vous nuira sans le savoir, repondit l'abbe. Car il faut tout craindre
+des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite.
+
+--Ma fille! s'ecria le marquis avec une expression de surprise et de
+colere, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer.
+
+--Oui, reprit l'abbe, cet homme aime serieusement votre fille.
+
+--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais
+aux fenetres. Comment cet homme a-t-il pu la voir?
+
+--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte verite.
+
+--Il vous a donc ouvert son coeur?
+
+--A peu pres. Je peux meme vous assurer qu'il est jaloux.
+
+--Alors il faut fuir! dit le marquis avec eclat. Il faut passer en
+Angleterre.
+
+Puis, se promenant avec agitation dans la chambre:
+
+--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en surete dans cette petite ville!
+
+A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique,
+qui tenait sous son bras le grand livre de depense.
+
+--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette
+nuit meme. Que chacun prepare ses malles. Demain nous faisons voile pour
+l'Angleterre.
+
+--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son pere, je savais bien que vous
+me cachiez la verite. Un danger vous menace?
+
+--Il faut bien te l'avouer, repondit M. de Louvigny: nous sommes denonces.
+
+Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attere:
+
+--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent?
+
+--Helas! dit le vieux serviteur, nous avons tout depense le jour de la fete
+de mademoiselle. Monsieur le marquis peut verifier les comptes. Voici le
+registre.
+
+--C'est inutile, repondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui
+presentait le domestique. Je m'en rapporte bien a toi. C'est un espoir de
+moins... Voila tout!
+
+Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement
+de depit, le marquis s'approcha avec calme de son secretaire, dont il
+ouvrit les tiroirs les uns apres les autres.
+
+L'abbe, Marguerite et le domestique l'observaient en silence.
+
+Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir
+et comptait son argent au fur et a mesure. Lorsqu'il fut au bout de son
+travail, il laissa tomber sa tete dans ses mains et demeura immobile.
+Marguerite courut aupres de lui et ecarta doucement ses mains, qu'il tenait
+serrees contre son visage.
+
+--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon pere?
+
+Le marquis ne repondit rien. Il compta de nouveau son argent, le reunit en
+pile, et, le montrant a l'abbe et au vieux domestique:
+
+--Mes amis, dit-il d'une voix emue, voici toute notre fortune... Quarante
+ecus!
+
+--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlacant dans ses
+bras.
+
+--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes.
+
+--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage a la Republique. Je
+resterai avec le bon Dominique.
+
+--Non! c'est a toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitues au
+danger, nous autres hommes.
+
+Et se tournant, les mains jointes, vers les deux temoins de cette scene:
+
+--N'est-ce pas, l'abbe? dit-il; n'est-ce pas, Dominique?
+
+--Oui, nous resterons avec vous, repondirent le jeune pretre et Dominique.
+
+--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermete; car je ne me separerai jamais
+de mon pere.
+
+A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit
+dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guere que le bruit
+des sanglots que chacun cherchait a etouffer.
+
+Tout a coup le vieux Dominique sortit de son immobilite. Il s'essuya les
+yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du
+marquis. Son front avait quelque chose d'inspire, et sa physionomie
+vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tete de genie.
+
+Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les
+esprits les moins delicats trouvent l'occasion de s'elever, sur les ailes
+du devouement, jusqu'a ces hauteurs sublimes ou planent les intelligences
+superieures. S'il y a une couronne sur le front des poetes, il y a une
+aureole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans eclat et
+la mort sans gloire.
+
+--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique.
+
+--Que me veux-tu, mon bon Dominique?
+
+--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver?
+
+--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'ecria M. de Louvigny, qui pensa un
+instant que son domestique n'avait plus sa raison.
+
+--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! repondit Dominique. Donnez-moi
+liberte pleine et entiere, et je vous sauverai peut-etre!
+
+--Tu ne courras aucun danger? se hata de demander M. de Louvigny.
+
+--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais a voix basse et de
+maniere a n'etre entendu que de son maitre.
+
+--Je comprends! repondit le marquis. Je serais seul, que je ne
+t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-etre
+exposer ta vie.
+
+--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?...
+
+--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec energie.
+Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te recompenser, le ciel est
+la!
+
+--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la
+main de son maitre; merci!
+
+Il se dirigea vers la porte de la chambre.
+
+--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la
+clef dans la serrure.
+
+Et il sortit precipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui
+tombaient de ses yeux.
+
+
+
+
+V
+
+Desespoir de Dominique.
+
+
+Le vieux Dominique etait alle s'enfermer dans sa mansarde, ou il attendait
+impatiemment le retour du soleil. Il etait en proie a une agitation
+cruelle.
+
+Enfin, le jour parut. Dominique sauta a bas du lit et traversa les
+corridors avec precaution, afin de ne reveiller personne. Quand il se
+trouva dans le chemin, il hata le pas pour gagner le centre de la ville.
+
+Huit heures sonnaient au beffroi de la cathedrale, lorsqu'il arriva sur la
+place de l'Hotel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur ou l'on placardait les
+affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles.
+
+--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est
+que personne ne s'est presente... J'arrive a temps!
+
+Il entra dans l'Hotel-de-Ville et se dirigea vers la salle des
+deliberations des membres du District. Comme la porte en etait fermee, il
+descendit chez le concierge, ou il apprit que la seance ne serait ouverte
+qu'a onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gre mal gre, mettre un
+frein a son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenetre en
+attendant l'arrivee des patriotes qui avaient la direction des affaires de
+la cite.
+
+A cette epoque de lutte, il n'etait pas rare que la salle des deliberations
+fut envahie par les freres de la Societe populaire, qui venaient y proposer
+des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait a leur
+suite. C'est ainsi que le domestique reussit a s'introduire dans le lieu ou
+se discutaient les interets de la ville.
+
+Lorsque le citoyen president et les membres du District se furent assis
+devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il etait temps d'agir.
+Il se fit une trouee a travers les assistants. Jusque-la, sa fermete ne
+l'avait pas abandonne. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait
+vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eut
+mieux aime affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont
+l'eclat lui causait une sorte de vertige.
+
+--Que veut cet homme? demanda le citoyen president a l'huissier.
+
+--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard.
+
+--Monsieur le president, balbutia Dominique sans oser lever les yeux...
+
+Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit
+pris de pitie pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas
+a l'oreille:
+
+--Dis donc: Citoyen president!
+
+--Citoyen president, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui
+indiquait, j'ai une proposition a vous faire.
+
+--A te faire, imbecile! souffla encore l'huissier.
+
+Mais deja toute la salle riait aux eclats. Le vieux domestique etait
+horriblement pale, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes.
+
+--Laisse-moi l'interroger, dit le president a l'huissier.
+
+Et, s'adressant directement au vieillard:
+
+--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme?
+
+--Je demande a gagner la recompense, repondit Dominique.
+
+--La recompense? fit le president avec surprise.
+
+--Oui! reprit le vieux domestique: la recompense que la municipalite promet
+a celui qui enlevera les croix de la cathedrale.
+
+--Tu aurais la pretention de monter aux tours du temple de la Raison? dit
+le president en riant.
+
+--Oui, repondit simplement Dominique.
+
+A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanque, qu'un souffle aurait
+jete a terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus
+audacieux avaient recule, les assistants ne garderent plus de mesure dans
+leur hilarite, et ce furent des cris et des huees a couvrir la voix meme du
+tonnerre.
+
+Sur un signe du president, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita a
+sortir. Mais le vieillard opposa une vive resistance.
+
+--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le president.
+
+--Oui! repondit Dominique avec assurance.
+
+--Tu es bien maitre de ta raison?
+
+--Oui.
+
+--Mais, reprit l'officier de l'etat civil, as-tu reflechi serieusement a
+cette entreprise? Tu peux te tuer?
+
+--Je le sais! repondit le vieillard avec un admirable sang-froid.
+
+Sa voix etait ferme, son front rayonnait, son oeil etait etincelant.
+
+Personne ne songea plus a rire. Le vieux domestique avait tire ce mot-la du
+fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible a la veritable
+eloquence. Cependant si Dominique avait captive l'attention du president et
+des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire
+n'etait pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa determination; et
+son interrogatoire commenca. A toutes les questions qui lui furent posees,
+il ne sut repondre que ces seuls mots:
+
+--Je veux sauver mon maitre!
+
+Le president s'impatienta.
+
+--Tonnerre! s'ecria-t-il en frappant du poing sur la table, la Republique
+ne connait pas de maitres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir.
+
+Aussitot deux huissiers s'approcherent du vieillard. Ils le prirent chacun
+par un bras, et, malgre ses cris, malgre sa resistance, ils le pousserent a
+la porte au milieu des vociferations et des huees de la foule.
+
+--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! repetait le domestique en
+descendant les marches du grand escalier de l'Hotel-de-Ville.
+
+Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la
+premiere rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme
+semblait donner raison a ceux qui l'avaient juge si defavorablement. Il
+allait en trebuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et
+s'arretait de temps a autre pour s'ecrier, en battant l'air de ses bras:
+
+--Plus d'espoir! Mes maitres sont perdus!... Que faire? Comment me
+representer devant eux?
+
+Alors il se mit a courir.
+
+Il se trouva tout a coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea a
+regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance
+que, sans premeditation aucune et comme par instinct, il etait arrive sur
+la route qui conduisait a la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts
+la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les
+ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une legere fumee montait en
+serpentant au-dessus de la cheminee, comme pour lui rappeler qu'il etait
+temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de menager le bois _de ses
+maitres_.
+
+Le vieillard laissa tomber sa tete dans ses mains, et, pour la premiere
+fois depuis sa sortie de l'Hotel-de-Ville, il pleura amerement.
+
+--Non! dit-il en s'armant d'une resolution soudaine, non! je ne rentrerai
+pas dans cette maison, d'ou je suis sorti avec des paroles d'esperance et
+ou je ne rapporterais que des nouvelles de mort!
+
+Et se frappant le front, comme pour y reveiller la memoire:
+
+--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante
+ecus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils
+peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prepare l'avenir? Si
+je retournais a la maison, M. le marquis voudrait me garder aupres de
+lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas!
+
+A ces mots, l'heroique serviteur s'enfonca dans un petit chemin ombrage qui
+conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avancait, il entendait
+plus distinctement le bruit de la riviere qui tombait avec fracas du haut
+d'un deversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau.
+
+Le courant etait rapide et charriait des flots d'ecume.
+
+Le vieillard suivit le bord de la riviere et s'eloigna de cette scene
+tumultueuse, comme s'il eut voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il
+se crut a une assez grande distance de la ville, il s'arreta dans un site
+sauvage et s'agenouilla pres d'un saule, au pied duquel la riviere s'etait
+creuse un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se
+redressa lentement, et, levant les yeux au ciel:
+
+--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi!
+
+Il s'elanca.
+
+Au meme instant, deux bras vigoureux l'envelopperent comme dans un cercle
+de fer.
+
+Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon.
+Lorsqu'il revint a lui, il apercut, a genoux a ses cotes, un jeune homme
+qui lui jetait de l'eau sur le visage.
+
+--Ah! monsieur, s'ecria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous
+arrete? Je n'aurai peut-etre pas une seconde fois le courage d'en finir
+avec la vie!
+
+--Il ne faut plus songer a mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux
+domestique a se relever.
+
+--Mais je suis abandonne de tout le monde! s'ecria Dominique d'un air
+desespere.
+
+--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai
+empeche de vous noyer.
+
+--Je ne vous connais pas! fit naivement Dominique.
+
+--Pardon. Si vous avez oublie mes traits, vous reconnaitrez du moins cet
+objet.
+
+Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique.
+
+--La croix de Marguerite! s'ecria le vieillard avec joie.
+
+--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans
+protecteur.
+
+--Ma fille? repeta Dominique comme s'il sortait d'un reve... Ah! je me
+rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez proteges contre la
+fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseille de prendre la
+fuite?
+
+--C'est cela meme, repondit Barbare.
+
+--Soyez beni, monsieur! s'ecria le domestique avec une profonde emotion.
+
+Puis il ajouta tristement:
+
+--Vous m'avez sauve deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous recompenser
+comme vous le meritez; mais, helas! je suis sans ressources.
+
+--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierte.
+
+--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique.
+
+--Moi! s'ecria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle
+Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-la, j'ai risque ma vie pour
+elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au meme peril,
+je n'hesiterais pas a braver de nouveau la mort.
+
+--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maitresse!
+
+Enchante de sa penetration, le bon domestique resolut d'employer le
+devouement de Barbare au service de ses maitres. Pour y arriver, il lui
+sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer a ses
+yeux pour le pere de Marguerite.
+
+--Ma fille et moi nous sommes reduits a la plus profonde misere, dit-il en
+baissant la tete.
+
+--Je l'avais deja devine, reprit Barbare. J'assistais a la seance du
+conseil et j'ai tout compris: votre detresse et votre admirable
+devouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours
+je vous porterai l'argent dont vous avez besoin.
+
+--Est-ce que vraiment vous pourriez nous preter?...
+
+--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je
+ne vous apporte pas cinq cents livres.
+
+Dominique s'attendait si peu a une telle reussite qu'il ne trouva pas une
+seule parole de remerciement a adresser au jeune homme. Il se mit a pleurer
+comme un enfant.
+
+--Je ne sais quoi vous dire, s'ecria-t-il... mais laissez-moi vous
+embrasser!
+
+Et il sauta au cou du jeune homme.
+
+Quelques instants apres, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de
+son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir a la mort; et ses
+idees alors etaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant
+dans les branches.
+
+Lorsqu'on fut arrive sur la grande route, Barbare prit conge du vieux
+domestique.
+
+--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous a huit heures du soir a la porte
+de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise.
+
+--Oui, repondit Dominique. Que Dieu vous benisse, comme je vous benis
+moi-meme!
+
+A ces mots, ils se separerent.
+
+
+
+
+VI
+
+Le Pont de cordes.
+
+
+Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauve deux fois la
+vie, il se mit a courir a toutes jambes. Il traversa rapidement une partie
+de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Atheniens la
+victoire de Marathon, il entra, tout pale et tout couvert de sueur, dans la
+salle des deliberations du conseil.
+
+On allait lever la seance.
+
+Mais, a l'arrivee de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant
+lui, et le jeune homme put se presenter assez a temps pour qu'on lui donnat
+audience.
+
+--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voila trois jours que
+vous avez promis une recompense a celui qui enleverait les croix qui
+dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un
+vieillard infirme, personne n'a repondu a votre appel! C'est une honte pour
+votre ville, et je demande pour moi le perilleux honneur d'arracher ces
+emblemes de reprobation.
+
+Les applaudissements eclaterent de tous les points de la salle, et la
+proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme.
+
+Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui
+fournirait tous les instruments necessaires pour mener a bonne fin son
+entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque
+expedition.
+
+L'enlevement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'eglise, ne
+presentait pas de grandes difficultes; Barbare l'accomplit des le lendemain
+sans encombre. Il n'en etait pas de meme des deux tours qui se dressaient,
+en pyramides gigantesques, des deux cotes du portail principal de la
+cathedrale. L'une d'elles etait alors inaccessible, et celle qui regarde le
+Nord etait a peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre
+impunement l'escalade. Mais Barbare etait doue d'une agilite merveilleuse
+et d'un sang-froid a toute epreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir
+au-dela du danger. Il porta des planches, une a une, jusqu'au sommet de la
+tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la
+croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine
+aisement avec quelle avidite la foule suivait, d'en bas, les moindres
+mouvements de cet etrange aeronaute.
+
+Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se repandit dans la ville que
+Barbare allait operer son ascension definitive. Quoique la fureur des paris
+ne fut pas encore importee d'Angleterre, grand nombre de gens avaient
+engage de gros enjeux pour ou contre le succes de cette audacieuse
+entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse etonnante
+dont Barbare avait deja fait preuve; les autres calculaient toutes les
+chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours.
+
+Tandis que ces honnetes industriels posaient mentalement leurs chiffres et
+faisaient leur charitable probleme, des rues voisines, la foule se
+repandait a flots tumultueux sur la place ou se dresse le portail de la
+cathedrale. On ne savait pas au juste a quelle heure la representation
+devait commencer. Mais l'important etait de ne pas manquer de place; et
+chacun s'etait muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de
+l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.
+
+Tout a coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les tetes se
+dresserent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le heros
+de la fete. Mais la curiosite publique fut trompee. Au lieu de l'audacieux
+gymnaste qu'on attendait, on n'apercut qu'un petit vieillard qui se
+debattait entre deux soldats.
+
+--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du
+ciel, laissez-moi lui parler!
+
+--Il n'est plus temps! repondit l'un des soldats.
+
+--Lachez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me
+reconnaitra bien moi... il ne refusera pas de me voir!
+
+Malgre ses prieres, les deux soldats l'entrainerent, le conduisirent contre
+une des maisons de la place et l'y garderent a vue.
+
+--C'est horrible cela! s'ecriait le vieillard en pleurant de rage... Il va
+se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours!
+
+Il y eut des murmures dans les groupes voisins.
+
+--Le pauvre homme! disait-on.
+
+--Le connaissez-vous?
+
+--Non.
+
+--C'est le pere, sans doute.
+
+--Je le plains de tout mon coeur!
+
+--Songez donc... si son fils allait se tuer!
+
+--Cela fait fremir, rien que d'y penser!
+
+--Je voudrais bien n'etre pas venu!
+
+--Ah! tenez!... tenez!
+
+--Le voila!... le voila!
+
+Une immense clameur fit resonner les fenetres des maisons et les vitraux du
+portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un
+silence de mort plana au-dessus de toutes les tetes, et l'on n'entendit
+plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard.
+
+Barbare venait de paraitre.
+
+Il etait sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, a une hauteur de cent
+pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension
+s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit
+un crampon de fer a la base de la pyramide, et, sur de son point d'appui,
+il se decida a sortir tout entier de la trappe. Alors il monta legerement
+d'un crampon a l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eut pose les
+pieds sur une echelle ordinaire. Dix minutes apres, il etait installe sur
+son echafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la
+_Marseillaise_.
+
+Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur
+l'hymne patriotique.
+
+--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds,
+il est temps de se hater. Voila le vent qui fraichit. Dans une heure
+peut-etre, la place ne sera plus tenable.
+
+Il deroula les cordes qu'il avait apportees et attacha, a chacune de leurs
+extremites, une grosse balle de plomb.
+
+Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiete. Comme la manoeuvre
+de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur etait impossible
+d'en juger les progres, ni meme d'en deviner l'utilite, les spectateurs
+s'impatienterent.
+
+--Il hesite! disaient les uns.
+
+--Il a peur! ajoutaient les autres.
+
+Les murmures grandirent, s'eleverent et monterent jusqu'a l'audacieux
+gymnaste.
+
+--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces tetes qui
+brillaient en bas comme des tetes d'epingles sur une pelote, il parait que
+je me fais attendre!
+
+Cependant son travail touchait a sa fin. D'une main il retint l'extremite
+d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lanca
+devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le
+tour de la croix, qui couronnait la pyramide meridionale. Barbare roidit la
+corde, pour s'assurer qu'elle etait solidement enroulee au sommet de la
+tour qu'il avait en face de lui.
+
+Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur
+respiration. Personne ne songeait a murmurer.
+
+--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris!
+
+Alors il lanca une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoye ainsi
+une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la
+croix qui soutenait son echafaudage.
+
+Avant de s'engager sur son pont aerien, il jeta un regard plein de
+melancolie sur les riches campagnes qui s'etendaient a perte de vue autour
+de lui, et des larmes s'echapperent de ses yeux; car la nature ne se montre
+jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est expose a mourir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensees. D'ailleurs,
+la foule murmurait de nouveau.
+
+Barbare leva les yeux au ciel. Apres avoir contemple cette voute d'azur qui
+s'arrondissait a l'infini au-dessus et autour de lui:
+
+--Ma mere, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne
+sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Revolution?
+
+Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de
+Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses levres; puis il la
+remit religieusement sur son coeur.
+
+Quelques minutes apres, Barbare etait suspendu par les mains, a deux cents
+pieds au-dessus du sol.
+
+Un cri d'effroi s'echappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent
+les yeux.
+
+Barbare avancait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il etait
+deja arrive au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde flechir
+insensiblement sous son poids. Il lui sembla meme que la tour meridionale
+se penchait et s'avancait rapidement sur lui; et ce n'etait pas l'effet de
+la peur, car le sommet de la pyramide s'ecroulait!
+
+Barbare apercut les pierres qui se detachaient. Il les entendit se heurter,
+en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde
+et s'ecria par deux fois, en se sentant lance dans le vide:
+
+--Marguerite! Marguerite!
+
+Tous les spectateurs avaient instinctivement detourne la tete ou ferme les
+yeux.
+
+Lorsque les plus intrepides, ou les plus curieux, oserent regarder, un cri
+de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches.
+
+Barbare, toujours cramponne a sa corde, se balancait dans l'air, comme la
+boule d'un pendule immense. Doue d'une energie merveilleuse et d'un
+sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la presence d'esprit de
+tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre
+laquelle, sans cette precaution, il eut ete infailliblement ecrase. Le
+premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoye violemment en arriere.
+Mais, peu a peu, les oscillations de la corde s'apaiserent, et elle
+s'arreta contre les parois de la pyramide[1].
+
+ [Note 1: Tous les details de l'ascension de Barbare sont
+ historiques. Je les tiens de la bouche meme d'un contemporain, qui
+ fut temoin de cette heroique imprudence.
+
+ (_Note de l'auteur._)]
+
+Barbare etait encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps
+pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner
+son echafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les
+spectateurs de la main:
+
+--Barbare n'est pas mort! s'ecria-t-il. Vive la Republique!
+
+Alors il redescendit a l'aide des crampons de fer et disparut par la
+trappe, d'ou il etait sorti deux heures auparavant.
+
+La foule avait suivi avec trop d'interet toutes les peripeties de ce drame
+pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait ete en quelque
+sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passe, les
+groupes les plus rapproches commencerent a reporter sur lui toute leur
+attention.
+
+--Il ne bouge pas plus qu'une statue!
+
+--On croirait meme qu'il est mort!
+
+--Le pauvre homme!
+
+--Si c'est le pere, ca se comprend!
+
+On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de
+l'oublier pendant l'expedition de Barbare, songerent a le conduire en lieu
+sur.
+
+--Allons! reveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre.
+
+Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie.
+
+Un des assistants s'approcha de lui et lui cria a l'oreille:
+
+--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauve!
+
+--Il est sauve! s'ecria le vieillard, en sortant de sa stupeur.
+
+Il se releva en repetant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranime, et il
+demanda a etre conduit pres de Barbare. Les soldats lui repondirent par un
+refus et voulurent l'entrainer au poste voisin. Mais la foule prit fait et
+cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte
+jusqu'a l'entree de l'eglise.
+
+Au meme instant, Barbare essayait, en s'echappant par une des portes
+laterales, de se derober aux acclamations de la multitude. Mais il fut
+reconnu, et son nom retentit de tous cotes, au milieu des applaudissements.
+
+Le vieillard l'apercut et s'avanca a sa rencontre.
+
+A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit
+les flots serres des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il
+regardait comme le pere de Marguerite.
+
+--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses
+bras.
+
+Les deux hommes s'embrasserent avec effusion.
+
+--C'est son pere! s'ecrierent plusieurs assistants.
+
+A ces mots, la foule se recula discretement, attendant, pour le porter en
+triomphe, que son heros eut d'abord obei aux elans naturels de son coeur.
+
+--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouve la parole, vous avez tout
+vu?
+
+--Tout! repondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en fremis encore!...
+S'il vous etait arrive malheur, je ne m'en serais jamais console... car je
+venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez
+hate...
+
+--Est-ce que?...
+
+--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez echappe
+au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il
+faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir
+que dans deux heures.
+
+--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le
+cacherai pas, ce que vous faites-la me trouble profondement. Je suis plus
+emu qu'au moment ou je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me
+cachez-vous point quelque malheur?
+
+--Ne me questionnez pas, repeta Dominique en detournant la tete, et
+laissez-moi partir.
+
+Il serra une derniere fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la
+foule sans oser regarder derriere lui.
+
+--Sa main etait couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant
+des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passe?
+
+Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle
+incertitude. Le triomphe etait pret!
+
+Lorsque Barbare put echapper a ses admirateurs, il se hata de sortir de la
+ville et se dirigea, en attendant que le delai fatal fut expire, vers la
+maison isolee qui renfermait toutes ses esperances. Tout a coup il s'arreta
+au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du
+temple de la Raison. C'etait le signal!
+
+Barbare brisa fievreusement le cachet de la lettre.
+
+Et il lut ce qui suit:
+
+ "Monsieur,
+
+ "Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande
+ confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne
+ trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir
+ des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux,
+ voila une pensee admirable, un devouement qui ne peut partir que
+ d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier
+ aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grace a Dieu! nous avons
+ recu un secours inespere! Un des amis de mon pere lui a envoye la
+ somme dont nous avions besoin pour passer a l'etranger. Je sais
+ qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une ame genereuse, que
+ de perdre une occasion de se devouer. Aussi je vous prie encore de
+ me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal
+ que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez
+ ramassee a mes pieds. Un orfevre en ferait peu de cas peut-etre;
+ mais, a mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut
+ donnee par mon frere.
+
+ "MARGUERITE DE LOUVIGNY."
+
+Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme decide a mourir
+boit avidement le poison qui doit abreger ses tourments. Il porta
+instinctivement la main a son coeur, poussa un cri et leva les yeux au
+ciel, comme pour se plaindre a lui de ses angoisses.
+
+Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'esperance. Il courut vers
+la maison ou demeurait Marguerite. Il ecouta a la porte. Comme il
+n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans
+peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta
+l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laisse les
+portes toutes grandes ouvertes.
+
+--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'etais fou d'esperer encore!...
+Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite!
+
+Alors il laissa tomber sa tete dans ses mains et pleura jusqu'au soir.
+
+ * * * * *
+
+Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit a
+quatre armees de la Republique de se donner la main depuis Bale jusqu'a la
+mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquete
+inesperee de la Hollande, l'armee de la Moselle, attaquee a l'improviste
+par les Prussiens, perdit quatre mille hommes pres du village de
+Kayserslautern.
+
+Le soir de ce combat desastreux, lorsque les soldats republicains se mirent
+en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent tres-etonnes, en
+depouillant un de leurs freres d'armes, de trouver sur sa poitrine une
+petite croix en or.
+
+Il leur parut si etrange qu'un soldat de la Republique gardat sur lui un
+pareil signe, qu'ils en firent part a leurs chefs. Une enquete fut ouverte,
+et, toute verification faite, il fut constate que le mort s'appelait
+Fournier, mais qu'il etait plus connu dans son regiment sous le nom de
+guerre de Barbare.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+MICHEL CABIEU
+
+
+
+
+I
+
+
+Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traite
+de Paris qui mit fin a la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en
+croisiere dans la Manche, debarqua trois detachements d'environ cinquante
+hommes chacun a l'embouchure de la riviere d'Orne. Ces troupes avaient
+l'ordre d'enclouer les pieces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et
+de Colleville. Si l'expedition reussissait, l'ennemi brulait, le lendemain,
+les bateaux mouilles dans la riviere, remontait l'Orne jusqu'a Caen,
+assiegeait la ville et s'ouvrait un chemin a travers la Normandie.
+
+L'audace d'un homme de coeur fit echouer le projet des Anglais et sauva le
+pays.
+
+Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicite.
+
+A cette epoque, Michel Cabieu, sergent garde-cote, habitait une petite
+maison situee a l'extremite nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette
+maison ressemblait a une sentinelle avancee qui aurait eu pour consigne de
+preserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenetres s'ouvraient
+sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le
+sable, pas une voile ne se montrait a l'horizon, sans qu'on les apercut de
+l'interieur de la chaumiere.
+
+Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit etait profonde. Il n'y
+avait plus de lumieres dans le village. Les Anglais laisserent quelques
+hommes pour garder les barques et se diviserent en deux troupes, dont l'une
+se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa a remonter les
+bords de la riviere d'Orne.
+
+Ce soir-la, Michel Cabieu s'etait couche de bonne heure. Il dormait de ce
+lourd sommeil que connaissent seuls les soldats preposes a la garde des
+cotes et obliges de passer deux nuits sur trois. A ses cotes, sa femme
+luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait
+se decider a prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un
+coude et se penchait sur le lit du petit malade pour ecouter sa
+respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle etait egal et pur,
+et la mere allait peut-etre fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout a
+coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte
+exterieure de la maison.
+
+--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va reveiller mon petit Jean.
+
+Des hurlements aigus se melaient deja a la basse ronflante du dogue en
+mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colere et de
+l'inquietude. Encore quelques minutes, et il etait facile de deviner qu'il
+allait jeter bruyamment le cri d'alarme.
+
+La mere n'hesita pas; elle sauta a bas du lit, ouvrit doucement la fenetre
+et appela le trop zele defenseur a quatre pattes.
+
+--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser
+le dogue.
+
+Le chien reconnut la voix de sa maitresse et s'approcha. C'etait un de ces
+terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur
+physionomie desagreable que pour les services qu'ils rendent dans les
+menages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui
+l'avait trouve a bord d'un navire anglais auquel il avait donne la chasse.
+En changeant de maitre, il avait change de nom. On l'appelait Pitt, en
+haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal a la marine
+francaise.
+
+--Paix! monsieur Pitt! paix! repetait la femme de Cabieu en frappant
+amicalement sur la tete du chien.
+
+Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne revait que la guerre. Il
+n'etait pas brave cependant, car il s'etait blotti, en tremblant, contre le
+bas de la fenetre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyes, il eleva
+la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un
+grognement menacant.
+
+--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mere.
+
+Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir
+sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus
+noire des buissons de tamaris agites par le vent. Au-dessus des dunes, une
+bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut meme
+apercevoir une etoile. Puis l'astre se dedoubla. Les deux lumieres
+s'ecarterent et se rapprocherent, pour se rejoindre encore.
+
+--Ce ne sont pas des etoiles! se dit la mere avec epouvante. Ce sont des
+feux de l'escadre anglaise. Ils nous preparent quelque mechant tour.
+
+Tandis qu'elle faisait ces reflexions, le chien se mit a aboyer avec
+fureur.
+
+La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer
+quelque chose sur le haut de la dune.
+
+--C'est l'ennemi! dit-elle en palissant.
+
+Elle courut aupres du lit et reveilla son mari.
+
+--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais!
+
+--Les Anglais! repeta le sergent en ecartant brusquement les couvertures.
+Tu as le cauchemar!
+
+--Non. Ils sont debarques. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes
+perdus!
+
+--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre.
+
+Il chercha ses vetements dans l'obscurite et s'habilla a la hate. Le chien
+ne cessait d'aboyer.
+
+--Diable! diable! fit le garde-cote en riant, ils ne doivent pas etre loin.
+M. Pitt reconnait ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalise Francais,
+il aime les Anglais autant que nous.
+
+--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du
+sergent.
+
+En meme temps elle battait le briquet. Une gerbe d'etincelles brilla dans
+l'ombre.
+
+--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-cote; tu nous ferais
+massacrer. Si les Anglais s'apercoivent que nous veillons, ils entoureront
+la maison et nous egorgeront sans bruler une amorce.
+
+--Que faire? dit la femme avec desespoir.
+
+--Nous taire, ecouter et observer.
+
+--Le chien va nous trahir.
+
+--Je me charge de museler M. Pitt.
+
+A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la
+maison; puis il alla se mettre en observation derriere la haie de son
+jardin.
+
+La mere etait restee aupres du berceau. L'enfant dormait paisiblement et
+revait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre a son reveil. Il ne se
+doutait pas du danger qui le menacait. Il songeait encore moins aux
+angoisses de celle qui veillait a ses cotes, prete a sacrifier sa vie pour
+le defendre.
+
+Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquieta; les minutes lui paraissaient
+des siecles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant
+doucement la porte derriere elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra
+son mari.
+
+--Eh bien? lui dit-elle.
+
+--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois!
+
+La femme regarda entre les branches que son mari ecartait.
+
+--Ils s'eloignent! dit-elle avec joie.
+
+--Il n'y a pas la de quoi se rejouir, murmura Cabieu.
+
+--Pourquoi donc? Nous en voila debarrasses.
+
+--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et
+je suis loin d'etre rassure. Je devine maintenant l'intention des Anglais.
+Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham.
+Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancee qui peut
+donner l'alarme. Si cet homme-la fait son devoir, nos artilleurs sont
+sauves.
+
+Cabieu se tut un instant pour ecouter.
+
+--Ventrebleu! s'ecria-t-il avec colere.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine.
+
+--Quoi! tu n'as pas entendu?
+
+--J'ai entendu comme un gemissement.
+
+--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignarde la sentinelle. Ce
+gredin-la dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont
+ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arreter!... Ils
+tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pieces!... Comment
+faire? comment faire?... Ah!...
+
+Cabieu cessa de se desesperer. Il avait trouve une idee et, sans prendre le
+temps de la communiquer a sa femme, il s'elanca vers la maison.
+
+Madeleine connaissait l'intrepidite de son mari. Elle le savait capable de
+tenter les entreprises les plus desesperees. Elle resolut de le retenir a
+la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupe a
+remplir ses poches de cartouches.
+
+--Michel, dit-elle, en enlacant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as
+pas l'idee d'aller tout seul a la rencontre des Anglais?
+
+--Pardon.
+
+--Mais, malheureux, tu t'exposes a une mort certaine.
+
+--Probable.
+
+--Tu n'as donc pas pitie de moi?
+
+--J'en aurais pitie si tu avais un mari assez lache pour manquer a son
+devoir.
+
+--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi.
+
+--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le
+plus court.
+
+--Et si tu les rencontres en route?
+
+--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs.
+
+--Tu te feras tuer, voila tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur
+echec... Oh! je n'aurais pas du te reveiller!
+
+Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses preparatifs et
+repondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec
+fermete, ou par des mots serieux prononces en souriant. En meme temps il
+reflechissait et combinait son plan. Tout a coup il eclata de rire. Une
+idee etrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et
+reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son epaule.
+
+--Si la farce reussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on
+n'aura jamais joue un si joli tour a nos amis les Anglais!
+
+Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se
+releva, ses yeux etaient humides. Madeleine s'apercut de son emotion. Elle
+essaya d'en profiter pour le faire renoncer a son projet.
+
+--Michel, dit-elle en se placant entre la porte et son mari, tu n'auras pas
+le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans defense!
+
+--L'ennemi ne pense pas a vous. Vous n'avez rien a craindre.
+
+--Si tu pars, Michel, je suis sure que je ne te reverrai plus. J'en ai le
+pressentiment!
+
+--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de
+resolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons deja perdu trop de temps.
+
+La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari.
+
+--Reste! lui dit-elle d'une voix brisee.
+
+--Tu veux donc me deshonorer? dit Cabieu avec severite.
+
+--Non, tu ne seras pas deshonore. On ne saura pas que je t'ai reveille dans
+la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.
+
+--Et ma conscience? dit le garde-cote. Allons! Madeleine, embrasse-moi et
+laisse-moi partir.
+
+Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de cote et ouvrit
+la porte.
+
+--Et ton fils! s'ecria Madeleine en cherchant a retenir son mari avec cette
+derniere priere. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu
+son pere.
+
+--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra a
+me connaitre, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu!
+
+Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le
+bruit des pas de Cabieu qui s'eloignait.
+
+
+
+
+II
+
+
+A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fosse qui
+separait les dunes de la campagne. Il esperait ainsi echapper aux regards
+de l'ennemi. Apres avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un
+chemin qui conduisait a la mer. Tout a coup un homme se presenta devant
+lui. Le sergent epaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu.
+
+--Arrete! lui cria-t-il, ou tu es mort!
+
+L'homme s'arreta au milieu de la route, et Cabieu marcha a sa rencontre.
+
+--Il parait, mon drole, lui dit le garde-cote, que tu comprends bien le
+francais?
+
+--Aussi bien que vous le parlez, repondit l'etranger sans le moindre
+accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obeir. J'ai devine que
+j'avais affaire a un ami.
+
+--Tu es donc un de mes compatriotes?
+
+--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu a la voix. Si tu es
+moins habile ou plus defiant que moi, approche et regarde. Je suis sans
+armes.
+
+Le sergent examina l'homme de plus pres.
+
+--C'est toi, Baptiste! s'ecria-t-il avec joie.
+
+--Oui, c'est moi, ton frere!
+
+--On m'avait assure que l'ennemi t'avait fait prisonnier.
+
+--On ne t'avait pas trompe. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite
+sur la cote de Colleville, les Anglais ont enleve quatre garde-cotes, ton
+serviteur et un autre soldat du regiment de Forez.
+
+--Comment te trouves-tu ici?
+
+--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'etais fait
+prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre.
+
+--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est a deux pas de nous.
+
+--Je le sais. Ecoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce
+soir, le capitaine de la fregate, ou j'etais aux fers, m'a fait monter sur
+le pont. Plusieurs barques etaient deja a la mer. On me promet la liberte
+si je consens a servir de guide aux troupes qu'on allait debarquer sur la
+cote.
+
+--Tu as accepte?
+
+--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler a cette heure?...
+On debarque. Je suis place sous la garde de deux grands habits rouges. Nous
+marchons sur Colleville. J'etais a la tete de la compagnie, pour servir
+d'eclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une
+mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en etre
+prie. J'y pousse l'autre, et je me sauve a la faveur de la nuit, laissant
+le reste de la troupe en tete-a-tete avec les grenouilles du marecage. Ils
+n'ont pas ose me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter
+l'alarme dans le pays... Et me voila!
+
+--Ou allais-tu?
+
+--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivee de l'ennemi.
+
+--Et me conseiller de l'attaquer?
+
+--Sans doute.
+
+--Touche-la, Baptiste! dit le sergent avec emotion.
+
+Les deux freres se serrerent la main.
+
+--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes
+de force a repousser les Anglais.
+
+--Si on nous aide, dit le soldat du regiment de Forez. Ou sont tes hommes?
+
+--Les voila! repondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine
+et sur celle de son frere.
+
+--Quoi! tu n'as pas rassemble tes garde-cotes?
+
+--Ils sont au diable!
+
+--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou!
+
+--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu
+decide a te venger des Anglais? L'occasion est bonne.
+
+--Hum! ils sont au moins un cent.
+
+--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux.
+
+--Nous n'aurons pas autant de fusils.
+
+--Tu hesites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils
+approchent. Voici le moment de les arreter. Adieu!
+
+Cabieu s'eloigna. Son frere courut apres lui.
+
+--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me meprises
+donc bien?
+
+--Je savais que tu me suivrais, repondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les
+devants que pour t'empecher de faire des phrases. Tu as le malheur d'etre
+bavard. Ce soir, il faut se taire et agir.
+
+--Bon! Donne-moi une arme.
+
+--Je n'ai que mon fusil.
+
+--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de
+retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec
+les poings?
+
+--Avec cela, dit Cabieu.
+
+Sans s'arreter, il prit le tambour qu'il portait sur l'epaule et le
+suspendit au cou de son frere. Celui-ci recut les baguettes en hochant la
+tete.
+
+--J'espere bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour?
+
+--Pardon.
+
+--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous
+entourer et de nous passer par les armes!
+
+--Chut! dit Cabieu d'une voix breve.
+
+On entendit, derriere la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets
+qui roulaient sous les pieds.
+
+--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu
+trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent.
+
+A cet instant, une trainee de feu monta en serpentant dans le ciel.
+
+--Ils tirent des fusees, dit Cabieu. On va bientot leur repondre.
+
+En effet, sur leur droite, a trois cents pas environ, les deux freres
+apercurent la lueur d'une autre fusee.
+
+--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.
+
+--Oui, repondit Cabieu, celle-la continue les signaux, tandis que les
+autres cessent de lancer des fusees. Ils vont evidemment se rallier sur les
+bords de la riviere. Ce hasard nous donne la victoire.
+
+Cabieu se leva precipitamment. Il avait le visage radieux.
+
+--Reste-la, dit-il a son frere.
+
+--Je veux t'accompagner.
+
+--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix imperieuse. Qui
+a concu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obeis pas, si tu
+violes la consigne, tu es traitre a ton pays!
+
+--Tu as l'air de parler serieusement, Michel; et cependant je suis sur que
+tu vas faire une folie.
+
+--Si tu executes fidelement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront
+rejoint leur escadre.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Rester ici.
+
+--Bien.
+
+--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la
+generale a tour de bras et en courant dans la direction des Anglais...
+Puis-je compter sur toi, Baptiste?
+
+--Comme sur toi-meme, Michel.
+
+Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le soldat regarda avec tristesse son frere qui s'eloignait. Il pensait
+qu'il ne le reverrait plus.
+
+Mais le sergent des garde-cotes avait plus de confiance que cela dans la
+reussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de
+le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'etre apercu. La nuit etait si
+profonde qu'il entendait deja les Anglais sans les voir.
+
+Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les
+Anglais et revenir sur eux a l'improviste, en s'abritant derriere une haie
+de saules qui poussaient dans le voisinage de la riviere. La connaissance
+qu'il avait du pays le servit autant que son audace.
+
+Le garde-cote s'accroupit derriere un buisson, a dix pas de l'ennemi. Il
+coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta
+en observation.
+
+Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main
+du cote de la mer, comme s'ils eussent donne l'avis de se rembarquer au
+plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme
+s'ils eussent voulu exciter leurs camarades a ne pas laisser leur
+entreprise inachevee. On devinait a leurs gestes, a leur air indecis, qu'il
+y avait dans leur conseil deux courants d'idees contraires. La compagnie
+qui avait marche sur le village de Colleville se croyait trahie et
+craignait une surprise; les autres paraissaient decides a tenter tous les
+hasards.
+
+Cabieu retenait sa respiration, voyait et ecoutait tout. Quand il fut
+convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue
+l'officier qui s'etait mis a la tete du detachement. En meme temps, il
+s'ecria d'une voix formidable:
+
+--Qui vive?
+
+A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se
+presserent les uns contre les autres, formerent le carre et regarderent
+avec inquietude dans les tenebres.
+
+--Voila le moment de jouer ma comedie, se dit Cabieu.
+
+Il tourna la tete en arriere, comme s'il eut adresse un commandement a une
+troupe de soldats.
+
+--Nom d'un tonnerre! s'ecria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le
+defends!
+
+Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre a apercevoir
+leur ennemi.
+
+Cabieu fit resonner la batterie de son fusil.
+
+--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai defendu de
+tirer.
+
+Et, changeant de voix:
+
+--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si
+nous faisons feu, il n'en echappera pas un.
+
+--Silence! repondit Cabieu. Obeissez a la consigne.
+
+--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients.
+Ils ne veulent plus rester au port d'armes.
+
+--Gredin! s'ecria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais
+soldats.
+
+Et, comme s'il eut parle au reste de sa troupe imaginaire:
+
+--Qu'on emmene cet homme! dit-il avec colere. Il n'est pas digne de se
+mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison.
+
+Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la
+crosse de son fusil, comme pour faire croire a une lutte.
+
+Tout en jouant cette scene, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais.
+Ceux-ci paraissaient consternes.
+
+--Eh bien! s'ecria de nouveau le ruse sergent, il me semble qu'on a murmure
+dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le depart de cet homme?
+Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armee, c'est la
+discipline. D'ailleurs n'etes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite
+trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a la a combattre?... Allons! arme
+bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-cotes
+d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les.
+Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied
+sur l'escadre!
+
+En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la
+direction de la haie. Il lacha la detente; le buisson s'enflamma et, quand
+la fumee se fut dissipee, Cabieu apercut sa victime qui se debattait sur le
+sable de la dune.
+
+Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles
+sifflerent aux oreilles de Cabieu et casserent des branches autour de lui.
+
+--Canailles! s'ecria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eut parle a ses
+hommes, ne vous avais-je pas defendu de tirer? Heureusement que rien n'est
+perdu. Nous n'avons personne de tue, et voici les garde-cotes qui arrivent.
+
+En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la generale.
+Le bruit se rapprochait; il etait formidable. On aurait dit un regiment qui
+s'avance au pas de course.
+
+--Voila les notres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baionnette! mes
+amis, a la baionnette!
+
+Il avait recharge sa carabine et il tira un second coup de feu dans la
+masse des Anglais.
+
+--A la baionnette! reprit-il d'une voix courroucee.
+
+A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la
+haie et s'elanca a la rencontre des Anglais.
+
+--Sauve qui peut! s'ecria l'ennemi qui se croyait attaque par des forces
+superieures.
+
+De tous les cotes a la fois les Anglais gagnerent le haut de la dune, se
+precipiterent sur le rivage et se jeterent dans les barques.
+
+Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant
+qu'ils eussent pris la mer.
+
+Son frere le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du
+tambour.
+
+--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a
+reussi.
+
+--Tiens, Michel, dit le soldat du regiment de Forez en sautant au cou de
+son frere, s'il y avait en France dix generaux comme toi, M. Pitt n'oserait
+plus nous faire la guerre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+A cet instant, les deux freres entendirent des gemissements derriere eux.
+Ils remonterent sur la dune, et, apres avoir cherche quelque temps au
+hasard dans les tenebres, ils trouverent un homme qui se debattait sur le
+sable.
+
+Ils se pencherent sur le blesse et ils constaterent qu'il avait une cuisse
+cassee et l'autre percee par une balle. Ils le souleverent et le
+transporterent dans la maison du garde-cote.
+
+--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons
+un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'etait l'un des notres.
+
+Ils le soignerent si bien qu'au bout de deux jours le blesse recouvra sa
+connaissance. Il se nomma. C'etait un bas officier qui commandait un des
+detachements, et qui, selon toute apparence, etait fort estime; car le
+commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre
+garde-cotes et le deuxieme soldat du regiment de Forez que les Anglais
+avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptee, et l'echange eut
+lieu.
+
+Quelques jours apres, l'escadre anglaise mit a la voile, et les cotes de la
+basse Normandie ne furent plus inquietees jusqu'a la signature du traite de
+Paris.
+
+L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauve le pays.
+
+Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui
+ecrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.
+
+Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus genereuse que le Tresor
+royal. L'exploit de l'humble garde-cote eut un grand retentissement dans la
+Normandie, et le peuple ne le designa plus que sous le nom de general
+Cabieu.
+
+"Il aurait vecu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices
+biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fut venu
+augmenter sa detresse et celle de sa famille.
+
+"La pitie qu'il inspira reveilla le souvenir du service qu'on avait oublie.
+A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda
+une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale
+lui reservait d'autres dedommagements. Il les obtint aussitot qu'elle put
+se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de general
+fut solennellement confere a Cabieu dans les premieres annees de la
+Revolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'Etat lui accorda
+en outre une pension de 600 francs."
+
+Michel Cabieu mourut a Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de
+terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naitre et
+mourir obscurement un de ces heros auxquels la Grece elevait des statues.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MAITRE DE L'OEUVRE
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+Les deux touristes.
+
+
+Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen a
+Bayeux, venait de s'arreter a Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens
+sauterent de l'imperiale plutot qu'ils n'en descendirent, emportant avec
+eux tout leur bagage: un sac en toile, un baton, un album; avantage
+inappreciable qui n'appartient qu'aux celibataires.
+
+A peine arrives, nos voyageurs se dirigerent vers l'eglise avec un
+empressement qui denotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du
+moins un gout prononce pour l'archeologie. Ils firent le tour du monument;
+en visiterent l'interieur, et sortirent bientot pour se consulter sur
+l'emploi de leur journee.
+
+--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus
+faim de beefsteak que d'architecture.
+
+--J'allais te faire la meme reflexion, repondit l'autre. Il faut dejeuner
+au plus vite.
+
+Tous deux se precipiterent dans la cuisine de l'hotel du _Grand-Monarque_
+et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se
+dressent, les machoires s'entrechoquent, le silence le plus complet
+s'etablit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire
+en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attables dans
+l'hotel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire.
+
+Le premier repond au nom de Leon Vautier. Ses traits ne sont pas
+precisement reguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence.
+S'il sourit devant vous, vous comprenez immediatement que vous ne parlez
+pas a un sot. Sorti de l'ecole des Beaux-Arts, Leon Vautier avait travaille
+sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment ou nous le
+rencontrons, il venait d'etre charge par la commission des monuments
+historiques, instituee pres le ministre de l'interieur, de l'inspection de
+quelques-uns des edifices religieux de la Basse-Normandie.
+
+Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du
+gouvernement, mais c'etait le fidele Achate du jeune architecte. Comme il
+avait une jolie fortune et des pretentions, peu justifiees, a la peinture,
+il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses peregrinations
+officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-la, et se
+composant des cartons qui devaient, selon ses esperances, le conduire au
+Temple de memoire. Il est vrai qu'il avait deja essaye de faire parler les
+cent bouches de la renommee en exposant son fameux tableau du _Quos ego_.
+Son Neptune, avec sa barbe inculte et melangee d'herbes marines, avait bien
+l'air de dignite qui convient au souverain des eaux. Seulement notre
+artiste avait eu la malencontreuse idee de mettre dans la main du dieu un
+poisson que le jury ne trouva pas de son gout. Victor se consola de ce
+premier pas de clerc en rimant force epigrammes contre ses juges; mais la
+blessure n'en etait pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui
+rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermee de
+son amour-propre.
+
+Le dejeuner fini, Leon se fit indiquer par la servante de l'auberge le
+chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent
+leur bagage. L'architecte ayant leve machinalement les yeux vers l'enseigne
+du _Grand-Monarque_ partit d'un grand eclat de rire.
+
+--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la
+figure du heros d'Ivry, enlumine comme un ivrogne qui sort du cabaret.
+
+--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abuse du premier de ses
+trois talents, le bon Henri!
+
+ Ce diable a quatre
+ A le triple talent
+ De boire, etc...
+
+Je soupconne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est
+une satire, ce portrait-la!
+
+--Est-ce tout ce que tu as remarque?
+
+--Mon Dieu, oui!
+
+--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies ecailles de
+poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.
+
+--Quoi que tu en dises, repliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas
+un des membres du jury ne serait capable de donner a Neptune un tel cachet
+d'originalite. Ces messieurs sont habitues a se trainer dans les ornieres
+de la tradition. Ils m'ont trouve ridicule, et je m'y resigne; mais on sera
+bien oblige de reconnaitre en moi le courage de defendre un systeme; ce
+dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau
+de tes professeurs.
+
+--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit.
+
+--Je m'en apercois bien; car tu n'es guere indulgent pour les autres. Il
+n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imagine. Je
+crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idees de tes maitres,
+tu seras tout surpris de copier la ou tu croyais creer. L'architecture est
+morte!...
+
+--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris!
+
+--Vous n'avez plus, continua Victor en s'echauffant, ce sentiment
+patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du
+moyen age. Si vous construisez une eglise, vous faites une mauvaise
+imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous
+construisez une espece de gare de chemin de fer. Et chacun connait le macon
+qui batit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont eleve les
+cathedrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable facade de
+Notre-Dame, ne nous sont pas conserves!
+
+--_Sic vos non vobis!_ soupira melancoliquement une voix de basse-taille
+derriere les deux amis.
+
+--Qui se permet d'ecouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le
+nouveau venu.
+
+--Vous vous parlez en latin? dit Leon Vautier; je ne jouis pas de cet
+avantage; mais voici mon camarade qui parle hebreu. La preuve, c'est qu'il
+vient de me tenir un long discours dans cette langue.
+
+--C'est-a-dire que je ne me suis pas bien explique! repondit le peintre en
+se mordant les levres.
+
+--J'ai pourtant compris, dit l'etranger en s'interposant comme
+pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pese sur les noms des
+_maitres de l'oeuvre_.
+
+--On voit que monsieur est verse dans l'histoire de l'architecture, dit
+Leon Vautier.
+
+Et, pour la premiere fois, il songea a examiner l'etranger.
+
+C'etait un homme de cinquante a cinquante-cinq ans. Son costume etait celui
+d'un paysan endimanche: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec
+un gros noeud dont les bouts se balancaient au vent, chapeau de paille et
+souliers ferres. Mais, si l'on venait a observer sa toilette, a considerer
+plus attentivement sa tournure et ses manieres, il sautait aux yeux que ce
+personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse.
+
+--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler a des artistes, et,
+comme je les ai en grande estime...
+
+--Vous avez peut-etre ete du metier? demanda Victor.
+
+--Vous desirez savoir mon nom? repondit l'etranger en souriant finement. Au
+temps ou je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et
+au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les
+variations du barometre politique. J'ai deja servi,--comme vous le
+voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue a la longue. Aussi me
+suis-je decide sans peine a ceder la toge a la magistrature militante. J'ai
+suivi le precepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime a
+exercer l'hospitalite, et j'espere, si cela ne derange pas vos projets,
+vous amener diner chez moi.
+
+On etait arrive devant l'eglise de Norrey, une des curiosites du pays.
+
+--Vous desirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les
+clefs chez le sonneur. Attendez-moi.
+
+Il partit et revint bientot avec les clefs.
+
+--Voila un charmant morceau du treizieme siecle, s'ecria Leon Vautier en
+contemplant avec delices la tour elegante de l'eglise de Norrey.
+
+--Et voila un charmant magistrat du dix-neuvieme! dit Victor. Il va nous
+ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la
+salle a manger.
+
+Le dialogue fut interrompu par l'arrivee de M. Landry.
+
+--Un peu de patience, mes amis! dit le Mecene bas-normand en tournant et
+retournant la clef dans la serrure.
+
+On entra dans l'eglise.
+
+Leon Vautier en eut pour une bonne heure a satisfaire sa curiosite. Son
+regard interrogeait chaque detail d'ornementation avec autant d'ardeur que
+l'artiste du moyen age en avait mis a fouiller la pierre. Quand ils furent
+sortis de l'eglise, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon,
+ouvrirent leurs albums et commencerent un dessin du monument.
+
+--Prenez un siege et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement
+Victor a leur complaisant cicerone.
+
+--Volontiers! repondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux
+jeunes gens; je taillerai les crayons.
+
+--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises.
+
+--Y songez-vous? J'ai tout oublie en depouillant la robe de magistrat. Je
+prefere vous raconter une histoire locale. Ce lieu ou nous sommes assis
+tranquillement a ete le theatre d'un drame sanglant.
+
+--Vous me faites fremir! Commencez toutefois votre recit; j'adore le
+drame... fut-il de M. Dennery!
+
+--Puisque vous l'exigez, j'appelle a mon secours feu mon eloquence de
+ministere public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles delicates de
+mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maitre de l'oeuvre de Norrey:
+
+
+
+
+I
+
+Pierre Vardouin
+
+
+Tandis que saint Louis regnait a Paris, Pierre Vardouin goutait a
+Bretteville les douceurs d'une royaute non contestee. A coup sur il n'eut
+pas ete le second a Rome, mais il etait certainement le premier dans son
+village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de
+quelle veneration on entourait ce grave personnage. Il etait: _Maitre de
+l'oeuvre_. C'etait ainsi qu'on designait les architectes avant le seizieme
+siecle. Les moindres details de l'ornementation et de l'ameublement etant
+aussi bien de son ressort que la construction des edifices et la direction
+des travaux, le maitre de l'oeuvre devait joindre a une etude approfondie
+de son art des connaissances vraiment encyclopediques. A lui de batir les
+chateaux forts des seigneurs; a lui de batir les monasteres et les eglises.
+Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractere sacre,
+presque sacerdotal. Aussi les maitres de l'oeuvre partageaient-ils souvent
+les honneurs reserves aux nobles et aux abbes. On placait leurs tombeaux
+dans l'eglise qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de
+leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors
+qu'aux personnes divines.
+
+Mais il y avait une autre cause a la renommee de Pierre Vardouin. Les
+moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps;
+mais les prejuges, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les
+variations du calendrier. Que le treizieme ou le dix-neuvieme siecle sonne
+a l'horloge du temps, les sept peches capitaux n'en sont pas moins a
+l'ordre du jour. On accepte une reputation faite, parce qu'on ne se sent
+pas de force a lutter contre l'opinion generale; mais si votre voisin a du
+talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort a
+vous-meme plutot que de servir a son elevation. Il est tres-difficile
+d'avoir du merite dans la ville qui vous a vu naitre.
+
+Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime,
+parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance,
+on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait
+fait son apprentissage; mais il s'etait etabli tout a coup a Bretteville,
+se faisant preceder d'une reputation plus ou moins meritee, repetant a qui
+voulait l'entendre qu'il avait travaille sous les maitres les plus
+illustres et emerveille les gens du metier par son bon gout, ses nouveaux
+procedes et l'elegance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le
+theatre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village a peine
+connu? On ne se le demandait meme pas. Il fit si bien son apologie, vanta
+si habilement ses connaissances, que son eloge fut bientot dans toutes les
+bouches. Chacun proclama son talent.
+
+Les notables de Bretteville, entraines par ce concert de louanges, et
+prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu,
+demanderent comme une grace au nouvel arrive d'achever l'eglise du village.
+Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de
+grand coeur des propositions qui venaient flatter si a propos sa vanite. Il
+s'installa donc avec sa fille et les maitres ouvriers dans la maison dite
+_de l'oeuvre_, qu'on placait habituellement dans le voisinage de l'edifice
+en construction.
+
+S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il
+possedait assez bien les ressources du metier et savait remplacer, par la
+pratique et l'experience, ce qui lui manquait en theorie ou en largeur de
+vues. Il se mit ardemment a l'ouvrage, ne songeant guere a travailler pour
+la gloire de Dieu, mais desirant frapper l'esprit de ses nouveaux
+concitoyens et agrandir sa renommee. Son nom etait grave sur sa porte avec
+cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre!
+empruntee a Gilabertus, architecte de Toulouse.
+
+La tour s'elevait, s'elevait a vue d'oeil et commencait a dominer tout le
+village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenetres ou de son
+jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux echafaudages. La plupart,
+n'osant porter un jugement sur ce qu'ils etaient incapables de comprendre,
+se contentaient d'admirer sur la foi de la renommee de Pierre Vardouin. Le
+maitre de l'oeuvre ne trouvait pas partout la meme indulgence. Les esprits
+forts de l'endroit,--ces gens qui aiment a critiquer en raison directe de
+leur ignorance,--parlaient deja librement sur son travail a mesure qu'il
+approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui
+vomissaient l'eau du sommet du corps carre; la fleche ne s'annoncait pas
+bien, elle etait trop massive, elle ne s'elancait pas gracieusement dans
+les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas a huis clos ou a voix basse;
+car le desir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de
+ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cedat a personne sous le
+rapport du contentement de soi-meme, bien qu'il fut convaincu de sa
+superiorite, il fut blesse au coeur par ces critiques malveillantes.
+
+Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa pres d'un
+groupe qui s'etait forme a l'entree du cimetiere, comme pour mieux examiner
+les travaux. Il preta l'oreille, esperant saisir au vol quelques-uns de ces
+mots flatteurs si agreables a la mediocrite. Helas! l'orateur de la troupe
+faisait une satire. Pierre Vardouin hata le pas et entraina sa fille sous
+le porche de sa maison. Il monta au premier etage, entra dans sa chambre et
+se jeta, tout decourage, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize
+ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'ete, une de ces
+adorables natures qui vivent de devouement, devinent vos douleurs et
+s'ingenient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard,
+s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.
+
+--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mecontentement. Mais laissez
+parler vos ennemis. Leurs ameres critiques passeront comme le vent, et
+votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux ages futurs.
+
+Le vieillard rougit legerement, en voyant sa pensee si bien mise a nu. Il
+regretta de ne pas avoir mieux cache sa faiblesse et ne chercha plus qu'a
+dissimuler la honte qu'il en eprouvait.
+
+--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air
+de compassion. Les epigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en
+m'atteignant. J'ai le droit de les mepriser. Ce que tu as pris pour les
+souffrances de l'humiliation, c'etait tout simplement une des mille
+souffrances de ce miserable corps qui se vieillit. Car je souffre
+affreusement! Ma tete est lourde... Le sang me brule!... je suis altere.
+C'est cela meme, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et
+lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-etre. La
+fievre, la pire de toutes les maladies, la fievre de l'esprit me devore. La
+pensee, quand elle est trop forte, trop frequente, use et abat le corps le
+plus robuste. Et c'est au moment ou j'enfante les plus belles conceptions,
+ou je m'epuise, ou je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays,
+c'est a cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure a la
+face.--Tiens! regarde, dit-il apres avoir amene sa fille pres de la
+fenetre, regarde cette tour, cette fleche, depouille-les, par un effort
+d'imagination, de ces echafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi
+si tu as vu jamais quelque chose de plus leger, de plus simple, mais aussi
+de plus solide et de plus gracieux!
+
+--Vous n'ignorez pas, mon pere, repondit naivement Marie, que j'etais bien
+jeune quand j'ai voyage et que je n'ai pas grande connaissance en fait
+d'art?
+
+--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'elegance de
+ces fenetres, longues et etroites. Admire la finesse des colonnettes; vois
+comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de
+la tour. Remarque comme chaque detail est etudie, comme tout est prevu,
+calcule, proportionne; et dis-moi si ce n'est pas la un travail admirable!
+
+--Oui, mon pere, c'est bien beau.
+
+--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbeciles me tourne en ridicule.
+Ils disent que l'effet est manque, que ma tour ressemble au four d'un
+potier, que j'ai deshonore leur village. En verite, ils meriteraient, les
+miserables, que je commandasse a mes ouvriers de demolir leur eglise et de
+ne pas laisser pierre sur pierre de cet edifice de damnation!
+
+--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.
+
+Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son pere et
+le fit asseoir pres de la table.
+
+--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous
+quelqu'un pour vous aider?
+
+--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre a
+rien! Vite, il faut faire place a un successeur! Aujourd'hui,
+l'imbecillite; demain, la tombe!
+
+--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mere, ma patronne, pour qu'ils me
+fassent la grace de vous conserver longtemps.
+
+--Je prefererais la mort a une vieillesse honteuse!
+
+--Vous blasphemez, mon pere, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus?
+ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop
+exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas epuiser vos forces
+par un travail opiniatre, de confier a quelque personne intelligente une
+partie de vos entreprises.
+
+--Voila justement la difficulte. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils
+ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tacherons, de bons
+tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander
+des projections sur parchemin ou des traces sur granit, et vous verrez la
+belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort a ton aise
+de choses que tu n'es pas capable d'apprecier. J'ai des ouvriers, des
+hommes qui executent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit
+d'inventer. Voila ce qui me condamne a faire tout par moi-meme.
+
+--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant.
+
+Le maitre de l'oeuvre jeta un regard percant sur sa fille et ne put
+s'empecher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais,
+feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les
+yeux fixes, comme un homme qui cherche a rappeler ses souvenirs.
+
+--Celui qui a cisele la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.
+
+--Je ne me souviens pas...
+
+--Il vous l'a pourtant apportee lui-meme, le jour de votre fete, il n'y a
+pas un an de cela. Le pauvre Francois, le fils de cette bonne mere
+Regnault, serait bien afflige s'il apprenait que vous faites si peu de cas
+de ses attentions pour vous.
+
+--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais
+jamais songe a lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me
+decharger un peu de mon travail.
+
+--Il a du talent.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que
+moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages!
+
+Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les
+yeux de son pere une feuille de parchemin, enluminee avec cette richesse
+de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen age.
+
+--Cela pourrait etre mieux, dit Pierre Vardouin en repondant par un
+jugement severe a l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages.
+Tout cela me confirme dans mon opinion sur Francois Regnault. Il ne saura
+jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien
+accepter desormais de ce garcon-la.
+
+--Est-ce qu'il y a du mal a recevoir un present?
+
+--Sans doute, quand celui qui le fait espere un droit de retour. Te voila
+maintenant l'obligee de Francois, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le
+veux pas.
+
+--Vous me grondez, petit pere, dit Marie en jouant avec les cheveux du
+vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez a
+vous plaindre de moi? J'ecoute docilement vos lecons; je chante quand vous
+m'ordonnez de vous desennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et
+soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse
+retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mere.
+Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai
+promis de me soumettre a vos volontes. Vous choisirez vous-meme mon mari,
+et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la
+veuve Regnault. Mais voici les vepres qui sonnent, ajouta Marie avant de
+quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me
+promettre d'etre plus indulgent pour Francois?
+
+--Nous verrons! repondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.
+
+Et Marie s'echappa des bras du maitre de l'oeuvre, emportant avec elle du
+bonheur et de l'esperance pour le reste de la journee et s'attachant au
+dernier mot de son pere, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se
+repose sur le mat d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son
+voyage.
+
+
+
+
+II
+
+A propos d'une fleur.
+
+
+Les premiers travaux de Pierre Vardouin a Bretteville avaient ete signales
+par un triste evenement. Un tailleur de pierre s'etait brise la tete en
+tombant du haut d'un echafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans,
+etait presente a l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaca
+d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulerent, quand on
+emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gemissements de
+sa femme et de son enfant. Elle suivit son pere dans la maison de ces
+infortunes. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent
+les proteges de Pierre Vardouin. Francois entra comme apprenti chez le
+maitre de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en preparant les mortiers,
+l'adolescent n'aurait gagne qu'un faible salaire si son patron ne l'eut
+recompense plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette
+charite, Pierre Vardouin s'inquietait fort peu de son apprenti, le croyant
+destine, comme son pere, a mener une vie obscure et laborieuse.
+
+Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'etait la petite
+Marie. Elle aimait a s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles
+legendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-meme a sa mere,
+tandis que Francois faconnait de petites statuettes avec de la terre grasse
+ou dessinait sur le sable des cathedrales imaginaires. Rien n'etait plus
+touchant que cette communication d'idees entre deux enfants si jeunes.
+Bientot Marie, sur les instances de son ami, se decida a derober
+quelques-uns des rares manuscrits de son pere. Elle les lui remettait en
+secret. Une fois rentre chez lui, Francois les etudiait avec ardeur,
+devinant les passages difficiles a comprendre, tant son esprit avait de
+sagacite, et reproduisant les dessins et les figures de geometrie. Au bout
+de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait deja les travaux de son
+maitre; il tracait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le
+moment ou il commanderait a son tour. Il n'etait encore que simple
+manoeuvre! Pierre Vardouin fut emerveille des dispositions de son apprenti;
+sa facilite, ses connaissances le frapperent d'etonnement. Un instant, il
+songea a lui confier ses ouvrages les plus delicats: ses traces; ses
+modeles, ses epures; mais, a la reflexion, il eut peur. Il se garda bien
+d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui deja lui portait
+ombrage.
+
+La confidence de Marie reveilla toutes les inquietudes de Pierre Vardouin.
+Francois Regnault, son apprenti, son protege, aime de sa fille! Cette
+pensee le faisait fremir. Pour peu que cette passion s'enracinat dans le
+coeur de son enfant, il voyait le jour ou il serait oblige de ceder a son
+desir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommee ferait
+palir son etoile. Il etait grand temps de lui oter toute esperance, en lui
+montrant l'inutilite de ses pretentions. Quant a Marie, il dirigerait son
+esprit vers d'autres idees. On mettrait en jeu sa vanite; on lui ferait
+comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle
+pouvait pretendre aux plus beaux partis. En cherchant a se cacher ainsi la
+verite, Pierre Vardouin en vint a se tromper de bonne foi. Tout en
+combattant, par un sentiment d'inquietude personnel, les voeux de sa fille,
+il s'imagina travailler dans l'interet de son enfant bien plus que dans
+celui de sa presomption. Deja il caressait la pensee d'une alliance avec un
+de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employe aux premiers travaux de
+l'abbaye de Saint-Ouen.
+
+Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tete, Marie
+sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La
+pauvre veuve, fidele a la memoire de son mari, allait, tous les dimanches,
+prier sur sa tombe dans le cimetiere du petit village de Norrey. Marie et
+Francois l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La
+mere pleurait en songeant a la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes
+gens folatraient a ses cotes et se jetaient des fleurs. Celle-ci recitait
+la priere des morts, ceux-la pensaient a leurs amours et revaient le
+bonheur dans l'avenir.
+
+Cependant, on etait arrive dans le cimetiere de Norrey. Tous trois
+s'agenouillerent avec respect pres d'une humble croix de bois et prierent
+du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux
+jeunes gens de se lever.
+
+--Allez, dit-elle; votre age n'est pas fait pour de longues douleurs.
+Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois
+sans trop vous eloigner.
+
+Marie passa son bras sous celui de Francois. Ils s'eloignerent lentement
+sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel
+de leur faire la vie douce et facile. Gais et folatres, il n'y a qu'un
+moment, les jeunes gens avaient dans leur demarche quelque chose de
+melancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touche leur
+esprit. Ou plutot, purs comme des anges, une voix interieure leur disait
+que, maintenant qu'ils avaient echappe a la surveillance de Magdeleine, ils
+devaient agir avec plus de reserve et reprimer les elans passionnes de
+leurs coeurs. En echangeant quelques paroles, a de rares intervalles, ils
+arriverent a l'entree du bois. Ils en connaissaient deja les moindres
+allees et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade
+les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature
+avait fait tous les frais et ou les deux amants s'asseyaient sur un
+moelleux coussin de mousse.
+
+Le site etait ravissant et plein de fraicheur. A deux pas de la, une petite
+source s'echappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et degagee
+de toute entrave, sur un terrain legerement incline, puis s'enfoncait en
+murmurant sous les buissons, comme si elle eut reproche aux herbes et aux
+jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de
+son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les
+pieds des deux amants. Marie et Francois, les mains dans les mains,
+admiraient sans mot dire ce petit coin de la creation qui, pour eux, valait
+tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux
+coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout a lancer
+dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute
+faisait ballotter leur image a la surface, ecartant ou rapprochant leurs
+figures, selon le caprice du flot.
+
+--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une
+rose sauvage aux branches d'un eglantier.
+
+Francois la regardait, d'un air reveur, rouler dans ses doigts la tige de
+la rose.
+
+--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous etes la
+cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante
+et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos
+yeux; l'ondulation de vos cheveux, le fremissement de votre robe m'ouvrent
+un monde d'idees. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goute pas
+seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand
+_maitre_ de l'antiquite inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me
+dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom a quelque
+decouverte.
+
+--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup a moi et encore plus a la
+gloire.
+
+--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je
+pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter a la
+decoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en
+reproduisant les vegetaux du pays, en decoupant delicatement dans la pierre
+ces feuilles si fines, si elegantes, on ferait mieux que de l'art: on
+obeirait a la loi de Dieu, dont la main genereuse a si justement reparti
+entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne
+veut pas qu'on delaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes
+orgueilleuses de l'Orient. Quand nos peres commencerent a elever des
+eglises, ils furent bien obliges de chercher des modeles en terre
+etrangere. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement
+couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas
+encore trouve la maniere qui convient aux edifices religieux; leurs arcades
+s'abaissaient lourdement sur la tete des fideles et semblaient arreter
+l'elan des ames vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus
+d'air, afin que les hymnes et les prieres montassent plus librement au
+trone du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maitres de
+l'oeuvre obtinrent-ils ce progres? En observant la nature. Voyez, Marie,
+comme ces grands arbres s'elevent majestueusement au-dessus de nos tetes,
+comme ils se pressent, se rapprochent a leur sommet et entrelacent leurs
+dernieres branches en forme de voute. Et, plus loin, remarquez ce groupe de
+chenes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol
+qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et,
+d'ou nous sommes, on pourrait les prendre pour un enorme buisson. Vous avez
+la tout le secret de notre art et de celui de nos peres: la des colonnes
+ecrasees, des arcades en plein-cintre; ici des futs de colonnettes legeres,
+des arcades elancees. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas
+deraisonnable et contraire a la nature d'attacher des feuilles de palmier a
+ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de
+lierre ou de rosier?
+
+Il y a des moments ou la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a
+plus assez d'images pour exprimer la foule de pensees et de sentiments qui
+vous assiegent. Le mieux alors est de s'abandonner a une vague reverie,
+source de toute poesie pour les hommes d'imagination.
+
+Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyes dans l'infini, semblaient
+lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rever Pythagore, quand
+il etudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il etudiait le
+vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle
+s'inquieta bientot de ce silence prolonge. Elle lui passa pres du visage la
+rose qu'elle tenait encore a la main et dit en souriant:
+
+--C'est a l'occasion de cette fleur que vous avez imagine de si belles
+choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre?
+
+--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous etes pour moi le
+principe des plus nobles pensees. L'homme possede en lui d'admirables
+facultes; mais tous ces tresors, si quelque hasard heureux ne les met au
+jour, sont exposes a rester eternellement caches dans son ame. Il faut un
+rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son eclat,
+de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez ete pour moi cette lumiere
+bienfaisante. Auparavant, mon ame etait remplie de tenebres. J'ignorais ma
+puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'energie, d'imagination,
+de courage. Ma mere m'avait appris a prier, et je ne me rendais pas compte
+de ce que peut etre Dieu. Depuis, quand l'age est venu, quand je vous ai
+connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mere et Dieu, pourquoi j'avais de
+l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous.
+Je vous voyais bonne et j'eus immediatement l'idee d'une bonte superieure a
+la votre: Dieu m'etait revele! Je vous voyais belle, et j'eus l'idee d'une
+beaute plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai
+l'expression toujours variee de vos traits, la mobilite de vos pensees; et
+je fus doue d'invention! Les quelques manuscrits de votre pere m'ont donne
+des connaissances; vous, vous m'avez donne l'inspiration! Vous etes et vous
+serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de
+grand et de beau!
+
+Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et
+sonores sur ses levres. Il s'exprimait avec toute la force d'une ame libre
+et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'emotion. La voix de son ami
+frappait aussi doucement son oreille qu'une musique celeste.
+
+--Si j'etais peintre, continua Francois, j'entourerais votre front d'une
+brillante aureole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la
+route du ciel. Si j'etais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour
+reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre
+sourire!
+
+--Et moi, si j'etais reine, repondit Marie en pressant avec effusion la
+main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non
+pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire elever un
+monument qui dirait votre nom aux siecles futurs. Car vous etes grand,
+Francois! car vous meritez d'etre illustre! et je...
+
+Marie s'arreta, rougissante. Ce mot charmant a dire, plus charmant a
+entendre, ce mot si noble et tant de fois profane, que chaque siecle
+prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'echapper de
+sa bouche. Mais Francois l'avait devine. Ivre de bonheur, il approcha ses
+levres du front de la jeune fille. C'etait le premier baiser. Marie sentit
+un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En meme temps, la sainte
+honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'eglantier,
+qu'elle tenait a la main, semblait palir de jalousie aupres de l'eclat de
+son teint. Marie n'avait pas oppose de resistance. Elle ne fit pas non plus
+de reproches, parce qu'elle n'etait pas coquette et qu'elle aimait de toute
+la force de son ame. Elle etait heureuse! pourquoi se plaindre? Francois
+eprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'etait detourne, plein de
+confusion et de regrets, s'accusant deja de trop d'audace. Il ne savait
+comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit
+a l'air souriant de Marie qu'il etait pardonne. Il se rapprocha d'elle, et,
+prenant une de ses mains dans les siennes:
+
+--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte
+aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour etre persecutes...
+Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous separer, trouveriez-vous la
+force de resister?
+
+--Vous savez que je depends de mon pere, repondit tristement Marie.
+
+--C'est cela! s'ecria Francois d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi,
+pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maitre de l'oeuvre, il y a des
+barrieres infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour
+vous posseder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence?
+je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais
+jusqu'a en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage,
+imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me
+faudrait un titre, des chateaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de
+l'or! Pourquoi suis-je parmi les miserables? Est-ce que je ne suis pas
+autant, peut-etre plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh!
+voyez-vous, quand ces idees me montent a la tete, je suis pris d'une haine
+immense contre les puissants de la terre. Je voudrais bruler les repaires
+de cette race d'oppresseurs! Ou plutot,--car je ne me sens pas ne pour le
+meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant
+grimacer au sommet de nos eglises, sous la forme de monstres et de
+reptiles, les figures de nos tyrans!
+
+Le jeune homme s'arreta, haletant, a bout de forces, epuise par l'emotion.
+Son regard lancait des eclairs de fureur, et les passions grondaient
+sourdement dans sa poitrine. Marie le considerait avec un sentiment de
+pitie et d'effroi.
+
+--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et
+d'orgueil?
+
+--Ne me faites pas de reproches, repondit Francois. Je suis si malheureux!
+
+--Pourquoi vous decourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas a votre
+secours? Vous etes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes
+vous dedaignent?... Est-ce que mon pere ne songe pas a vous? Croyez-vous
+qu'il n'apprecie pas votre talent?
+
+--Vous aurait-il parle de moi? s'ecria Francois, en interrogeant avidement
+la jeune fille de la voix et du regard.
+
+--Vous savez, repondit Marie, que mon pere commence a vieillir. Le travail
+le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...
+
+--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit Francois. Je ne serais pas
+son egal; il aurait le droit de me mepriser. Il me refuserait votre main!
+
+--C'est le demon qui vous fait parler aussi mechamment, Francois. Prenez
+garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra.
+Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du genie, et l'ambition le
+conduisit a l'abime. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il depouilla l'habit
+monacal pour se jeter dans une vie de desordre. Dieu, pour le punir, lui
+envoya une maladie mortelle...
+
+--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au
+sommet de la croix. Le globe d'azur qui la derobait aux regards s'ouvrit
+merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du
+Ciel sous des vetements fins et ineffables. La mere de Dieu descendit le
+long de la croix en semant des etoiles sur sa route. Elle s'assit pres du
+pecheur et lui rendit la sante... Vous etes pour moi cette bienheureuse
+apparition. Vous avez fait briller l'esperance a mes yeux... Et avec
+l'esperance, le calme et le repentir sont entres dans mon coeur.
+
+En achevant ces mots, Francois se jeta aux genoux de Marie et demeura dans
+une muette contemplation. Quand il se releva, son visage etait rayonnant.
+Mais, tout a coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas,
+jusqu'au bord du ruisseau.
+
+
+
+
+III
+
+Maitre et apprenti.
+
+
+Un homme d'une taille elevee venait de paraitre au-dessus du buisson
+d'eglantier. Au cri de Francois, Marie s'etait rapprochee instinctivement
+de son ami et appuyait sa main tremblante sur son epaule. L'etranger
+semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'etait capable
+d'exciter la terreur. Ses traits etaient severes, mais un sourire
+bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et
+grisonnante, des cheveux qui se deployaient avec grace sur son cou, apres
+avoir laisse a decouvert un front large et pensif, des yeux pleins de
+douceur, donnaient a sa physionomie un caractere de dignite et de bonte. A
+son bonnet de peluche, a son petit manteau, a sa robe courte, a ses
+chausses fines et collantes, Francois reconnut bientot qu'il avait devant
+lui un maitre de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand
+l'etranger s'approcha, apres avoir franchi d'un pied leste le banc de
+gazon.
+
+--Pardonnez-moi, dit le maitre de l'oeuvre, d'avoir surpris vos
+confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis
+discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant a Marie dont les joues se
+coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse
+honneur a tous deux; et je trouve Pierre Vardouin tres-heureux d'avoir une
+fille accomplie et un apprenti de si grande esperance.
+
+Les deux jeunes gens se regarderent d'un air etonne.
+
+--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit
+l'etranger en s'empressant de satisfaire leur curiosite. C'est un de mes
+anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas
+quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis
+sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.
+
+Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.
+
+--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en
+serrant cordialement la main de Francois, je vous dirais que votre maniere
+d'apprecier notre art m'a vivement emu! Perseverez dans cette voie;
+habituez votre esprit a penser, a observer. Il y a beaucoup a faire encore
+dans l'etude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant,
+s'est glisse dans votre ame. Vous vous plaignez d'etre meconnu; votre
+patron ne sait pas vous apprecier. Attendez! je connais de vieille date le
+caractere de Vardouin; il est avare d'eloges, il n'est pas expansif, mais
+il est juste, et je parierais qu'il a deja remarque vos heureuses
+dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le
+baton du maitre de l'oeuvre et de vous donner des travaux a diriger. J'en
+fais mon affaire. Ainsi, plus de decouragement. Ne vous lassez pas de
+marcher a la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous
+arriverez enfin au but tant desire, parce que vous possedez le courage qui
+triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses!
+
+Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiete de ne pas voir revenir
+ses enfants, se presenta devant eux au detour du sentier. L'etranger se
+chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la
+responsabilite de leur retard, et les quatre promeneurs se haterent de
+gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'etait pas encore rentre, ils
+s'arreterent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, a leur
+physionomie, il etait facile de voir qu'une discussion venait de s'engager.
+L'etranger voulait retenir Francois et sa mere; Marie l'appuyait en
+l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le desir
+qu'elle avait de garder Francois a souper. Mais la pauvre veuve les
+remercia, les larmes aux yeux, pretextant que sa tristesse s'associerait
+mal a la joie des convives. Francois hesitait, partage entre la crainte de
+laisser sa mere dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer
+encore quelques instants pres de son amie.
+
+--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre
+Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mere Regnault, vous
+reconduire jusqu'a votre porte. Peut-etre vous deciderez-vous, dans le
+trajet, a accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de
+mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec
+Francois. Cela donnera a Marie le temps d'appreter le repas, et a son pere
+celui de rentrer chez lui.
+
+Marie applaudit a cette idee et entra dans la maison. Elle donna ses ordres
+a la domestique de son pere; puis elle courut au jardin cueillir des
+fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec
+cette poesie que les femmes savent apporter aux plus petits details du
+menage. Il etait huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maitre
+de l'oeuvre, et le soleil, incline a l'horizon, eclairait l'eglise de ses
+derniers reflets. La table, deja dressee, attendait les convives. La jeune
+fille roula la chaise de reception--le meuble le plus soigne de
+l'appartement--pres de celle de Pierre Vardouin. Restait a fixer sa place
+et celle de Francois.
+
+Il etait tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une
+heureuse idee, une idee qui traverse la tete de tous les amoureux, sans
+qu'ils osent se l'avouer, changea sa resolution. Une chaise, un fauteuil
+conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de
+toute la liberte de leurs mouvements et n'ont pas a se defendre contre
+l'empietement de leurs voisins. Ce n'est pas la le compte des amants. Un
+canape, un sofa repondent mieux a leurs desirs. Le rapprochement des pieds
+ou des mains, le frolement du bras contre la robe, quelquefois des boucles
+de cheveux qui s'egarent et se confondent, autant de plaisirs, autant
+d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne
+connaissait pas au treizieme siecle l'usage des canapes et des sofas; mais
+des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le meme role que ces
+inventions du luxe moderne.
+
+Voila comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie
+s'epuisant en efforts inutiles pour deranger l'un de ces meubles.
+
+--Que signifie tout cet emmenagement? dit le maitre de l'oeuvre en se
+croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus etonne du
+monde.
+
+--Aidez-moi d'abord a placer le bahut pres de la table. Tout va
+s'expliquer.
+
+--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un pere habitue a
+satisfaire les caprices de sa fille.
+
+--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que
+cela veut dire?
+
+--Vous donnez a diner.
+
+--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante!
+
+A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la
+table deux plats copieusement garnis.
+
+--C'est donc serieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton severe. Je
+gagerais que tu as invite Francois et sa mere, sans mon autorisation?
+
+--Vous vous trompez: je n'ai invite ni Francois, ni sa mere. Voici ce qui
+s'est passe. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons
+rencontre un etranger qui nous a priees de le mener pres de vous.
+
+--C'est cela! tu m'amenes un inconnu, un vagabond peut-etre?
+
+--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre
+avec Francois.
+
+--Serait-il possible! s'ecria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici,
+Henry Montredon, mon ancien camarade!
+
+--Moi-meme! mon vieil ami, dit l'etranger en pressant avec effusion les
+mains du maitre de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient a Caen. Je n'ai pas
+voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin!
+
+C'etait plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques
+d'affection, apres tant d'annees d'absence. Marie et Francois s'etaient
+discretement retires au fond de la chambre pour les laisser tout entiers a
+leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un
+respectueux silence et consideraient cette scene avec attendrissement.
+Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas
+compte. Ils etaient habitues a le voir triste et taciturne. Maintenant il
+s'abandonnait a tous les elans de la joie. Ses traits, ordinairement
+severes, prenaient tous les tons dont s'eclairent les natures passionnees.
+
+--Marie, Francois, allons donc, petits faineants! s'ecria Pierre Vardouin
+en remarquant pour la premiere fois l'immobilite de sa fille et de son
+apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus
+vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux
+feter dignement le retour de ce cher Henry!
+
+Les jeunes gens ne se le firent pas repeter. Ils descendirent quatre a
+quatre les marches de l'escalier et entrerent dans le caveau. Quand ils en
+sortirent, ils s'arreterent un instant pour reprendre haleine.
+
+--Quelle heureuse rencontre nous avons faite la! dit Francois en retenant a
+grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de gres.
+
+Marie portait a la main une lampe a trois becs, qu'elle venait d'allumer.
+
+--Mon pere est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui
+parler de votre avenir.
+
+--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne
+sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les
+consolations qu'il a donnees a ma mere. N'en doutez pas, il decidera mon
+patron a me tirer enfin de mon obscurite. Son plan est deja fait. Il m'a
+recommande seulement de ne pas le contredire.
+
+--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.
+
+--Enfin! voila de la lumiere! s'ecria Pierre Vardouin. Le jour commence a
+tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.
+
+--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste
+apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux;
+mais ils sont devenus blancs.
+
+--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige
+quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si a
+plaindre! Car tu n'es pas marie, je suppose? ajouta-t-il en promenant un
+regard inquiet de sa fille a son ami.
+
+--Flatteur! Si je voulais savoir la verite, je n'aurais qu'a m'adresser a
+Marie...
+
+--Nous oublions le souper, s'ecria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons
+pour ne pas continuer ce genre de conversation.
+
+On se mit a table. Les deux maitres de l'oeuvre s'assirent en face de
+l'eglise. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer a son ami, tandis
+que Marie et Francois, places l'un a cote de l'autre sur le bahut, se
+parlaient a voix basse. Cependant le maitre de la maison n'oubliait pas ses
+convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agreable, au milieu
+des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages etaient colores d'une
+charmante animation. Les bons mots, les reparties, volant de bouche en
+bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un a l'autre,
+comme une balle dans la main des joueurs. C'etait le vrai moment des
+confidences et des epanchements.
+
+--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme
+heureux!
+
+--Je l'avoue! je n'ai pas a me plaindre du sort.
+
+--Tu as un tresor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tete du
+cote de Marie; mais il ne faut pas en etre avare...
+
+--C'est-a-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant?
+voila ta pensee... pas vrai? Eh bien! j'y ai deja songe, dit Pierre
+Vardouin. Mais chut! reprit a voix basse le maitre de l'oeuvre, ma fille
+nous ecoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.
+
+--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre a merveille, dit Montredon en
+souriant.
+
+Puis il ajouta a haute voix:
+
+--J'aime a voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses
+pour l'avenir... Allons! buvons a la sante de Marie et de Francois!
+
+Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son
+regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe
+a l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arriere avec
+colere. Mais, se ravisant aussitot:
+
+--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon
+cher Henry. Je bois a la sante de Francois, qui te devra une reconnaissance
+eternelle... Je profite de ta presence pour le recompenser de ses services.
+
+Les deux amants echangerent un coup d'oeil ou se peignaient toutes les
+joies de l'esperance.
+
+--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, Francois n'est plus mon
+apprenti.
+
+Le silence etait si grand qu'on entendait distinctement la respiration des
+trois temoins de cette scene.
+
+--Je l'eleve, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, a la
+dignite de... macon!
+
+Les trois coupes retomberent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin
+vidait la sienne d'un seul trait.
+
+--Mon pere!...
+
+--Vous m'insultez!
+
+--Vous plaisantez!
+
+S'ecrierent a la fois Marie, Francois et Montredon.
+
+--Je parle serieusement, repondit Pierre Vardouin avec un calme affecte. Je
+ne peux, je ne dois rien accorder a Francois au-dela de ses merites. Je
+pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi
+ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait deja tenir dans sa
+main le compas du maitre de l'oeuvre. Quand on a de si hautes pretentions,
+il est au moins necessaire de les justifier et de donner des preuves de
+talent!
+
+--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion?
+s'ecria Francois, qui, malgre les efforts de Marie, s'etait dresse de toute
+sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru
+incapable.
+
+--Le drole ose me repliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.
+
+Henry Montredon le retint cloue a sa chaise.
+
+--Vous me reprochez mon ignorance? continua Francois, dont l'indignation ne
+connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh
+bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment
+je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'eglise.
+Jetez donc un coup d'oeil sur ce modele, ajouta-t-il en designant du doigt
+un panneau en terre glaise appuye contre la muraille, dans un coin de la
+chambre. Comme symbole de la musique, vous representez David jouant du luth
+aux pieds de Sauel. Maintenant voici mon idee, et je la soumets au jugement
+de votre venerable ami.
+
+--Je te defends de parler! s'ecria Pierre Vardouin.
+
+--Francois, disait Marie, au nom de notre amitie, gardez le silence... Mon
+pere ne se connait plus!
+
+Mais le jeune homme ne l'ecouta pas.
+
+--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le representerais sous la
+forme d'un homme a puissante stature, avec une figure belle comme celle du
+Christ. Il aurait dans ses mains les tetes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous
+ses pieds, celle du Zephyr et de l'Auster; a ses cotes, Arion et Pythagore;
+entre ses jambes, Orphee: c'est-a-dire les trois grands musiciens de
+l'antiquite. Les Muses acheveraient l'ensemble en formant un cercle autour
+de son corps. Voila mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous
+desirez le comparer au modele de mon maitre.
+
+Le jeune homme se disposait a sortir.
+
+A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de
+Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il
+s'echappa des mains de son ami et, s'elancant sur Francois, il lui imprima
+sur le visage une de ces fletrissures dont la dignite humaine doit toujours
+tirer vengeance.
+
+Francois poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une
+bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tete. Mais, plus prompte que
+l'eclair, Marie se precipita devant son pere.
+
+--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant a Francois.
+
+Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur
+le plancher et s'elanca hors de la chambre.
+
+
+
+
+IV
+
+ Verite est, et je le di
+ Qu'amors vainc tout et tout vaincra,
+ Tant com cis siecle durera.
+
+ HENRY D'ANDELY.
+
+
+Francois etait dans un veritable delire. Il parcourut le village en se
+frappant le front avec des gestes de desespoir. Quelques personnes qui le
+rencontrerent eurent pitie de son etat et lui offrirent de le ramener chez
+sa mere. Mais la vue des hommes lui etait a charge, et, sans rien repondre,
+il s'enfonca dans le premier chemin qui s'offrit a lui, sans but, sans
+reflexion, en proie a une fievre devorante, desirant a tout prix la
+solitude.
+
+La lune inondait la campagne d'une douce lumiere. Il apercut bientot, a peu
+de distance, le bois temoin de ses amours. Le hasard--peut-etre
+l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades.
+Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber pres du banc de gazon sur
+lequel il s'etait assis le jour meme avec Marie et s'abandonna a tout
+l'exces de sa douleur, s'exagerant, comme tous les malheureux, la portee du
+coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout
+defait, et ne sortit du bois que pour commencer a travers champs une course
+insensee. Le desespoir, la colere, les mille passions qui l'agitaient
+avaient surexcite ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et
+franchissait d'un pied sur les fosses les plus larges et les haies les plus
+elevees. Apres avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout
+surpris de se retrouver a l'entree de Bretteville. Alors seulement il pensa
+a sa mere. Mais il craignit de l'effrayer en se presentant subitement
+devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser
+chemin, lorsque l'idee lui vint qu'elle etait peut-etre endormie. Cet
+espoir le decida a rentrer pour prendre du repos; car il se sentait a bout
+de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et preta
+l'oreille; tout etait silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe
+brulait encore, et sa mere, agenouillee dans un coin de la chambre, priait
+pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le
+temps de se lever, Francois se jeta dans ses bras. Jusque-la, il n'avait
+pas verse une seule larme. Maintenant les sanglots dechiraient sa poitrine.
+Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mere.
+
+--Oh! comme je souffre, ma mere, dit Francois en s'affaissant sur un
+escabeau.
+
+Alors seulement la pauvre femme s'apercut de la paleur de son fils et du
+desordre de ses vetements.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrive? Ton front est couvert de sueur,
+tes joues sont pales, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur
+pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis...
+
+--Je n'ai pas ete blesse, dit Francois, et cependant je souffre plus que si
+j'etais a mon dernier moment. Je souffre la! reprit-il d'une voix percante
+en prenant la main de sa mere et en la placant sur son coeur.
+
+Puis il baissa la tete et retomba dans un morne silence.
+
+--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime
+tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du
+ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me repondre!
+
+--Nous sommes perdus, ma mere! nous sommes sans ressources! repondit
+sourdement Francois!
+
+--Ne sommes-nous pas habitues a la misere? dit Magdeleine en souriant
+tristement.
+
+--C'est vrai, interrompit Francois dont les yeux brillerent d'un vif eclat;
+mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer!
+
+--Comment cela? s'ecria Magdeleine au comble de l'inquietude; n'es-tu pas
+plein d'ardeur au travail?
+
+--Et si je n'ai pas d'ouvrage?
+
+--C'est mal, ce que tu dis la, Francois! tu devrais mieux reconnaitre les
+bienfaits de Pierre Vardouin.
+
+--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'ecria Francois avec un geste de
+colere. Il m'a insulte, insulte devant son ami, devant Marie! Je ne veux
+plus reparaitre devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs,
+ne m'a-t-il pas chasse ignominieusement de chez lui!
+
+Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'etait passe au souper de
+Pierre Vardouin: sa querelle avec le maitre de l'oeuvre et les
+circonstances qui l'avaient amenee.
+
+--Il est encore possible de le flechir, dit Magdeleine en s'avancant vers
+la porte. Si j'allais me jeter a ses pieds, lui demander ton pardon?
+
+--Ne le faites pas, ma mere! dit Francois en etreignant fortement les mains
+de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte!
+
+--Ecoute Francois! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour
+pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil
+qui ne conviennent pas a de pauvres gens comme nous, obliges de vivre de
+leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pieces de monnaie
+de son escarcelle, voila tout ce qui nous reste: a peine de quoi vivre une
+semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je
+voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de
+decouragement. Allons, mon fils, de l'energie, et souviens-toi que si le
+devoir du riche est dans la charite, celui du pauvre est dans le travail.
+
+--Le travail! le travail! repeta Francois en redressant fierement la tete,
+c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-la--Dieu
+merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisivete.
+J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour
+vous, ma mere. Mais ne me forcez pas a croupir dans Bretteville. Pierre
+Vardouin m'a ferme l'entree de son chantier? Eh bien! j'irai chercher
+fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maitres de l'oeuvre qu'on voit
+courir le monde, offrant leurs services a qui les veut bien payer.
+
+--Tu consens donc a abandonner ta mere?
+
+--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez
+entoure mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous
+serez fiere, car j'aurai de la gloire!
+
+Les yeux de Magdeleine etaient tournes vers le ciel. Deux grosses larmes
+roulerent sur ses joues, tandis que ses levres s'agitaient faiblement,
+comme si elle eut adresse a Dieu une fervente priere.
+
+--Vous pleurez, ma mere? dit Francois.
+
+--J'esperais, repondit tristement Magdeleine, mourir a Bretteville et
+reposer pres de la tombe de mon mari.
+
+--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors
+accomplir votre pieux pelerinage de Norrey. Allons, ma mere, repoussez a
+votre tour ces funebres pensees. Voyez, j'ai presque oublie l'insulte de
+Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une
+forte resolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons a Caen. J'y
+trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientot notre tour de France.
+Un coup de main, ma mere; vous serez plus habile que moi a empaqueter mes
+vetements.
+
+--Volontiers, puisque c'est ta volonte bien arretee, soupira Magdeleine.
+
+Et le fils et la mere commencerent leurs preparatifs de voyage.
+
+Apres la brusque sortie de Francois, Marie, qui connaissait le caractere
+irritable de son pere, se decida a quitter la chambre sans avoir essaye de
+justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette resolution lui
+coutait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de
+Pierre Vardouin et de donner un libre essor a sa douleur. Mais elle pensa
+que son pere pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir ete
+temoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son emotion.
+Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides
+du cote d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le
+vieillard lui sourit avec bonte et repondit par un coup d'oeil expressif
+qui voulait dire, a ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout.
+
+Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle
+rentrerait dans sa chambre; mais son hesitation s'envola, plus rapide que
+l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la
+muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de
+maniere a ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son
+pere.
+
+La pauvre fille n'avait certes pas le vilain defaut que Walter Scott
+impute, a tort ou a raison, a toutes les filles d'Eve. Elle n'etait pas
+curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de Francois. C'etait
+son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis a
+l'accuse d'assister aux debats qui decident de son sort.
+
+Pierre Vardouin marchait a grands pas d'un bout de la chambre a l'autre.
+
+Montredon, encore assis devant la table et appuye sur un de ses coudes,
+suivait des yeux la pantomime furieuse du maitre de l'oeuvre. Il deplorait
+la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec degout.
+Et cependant il n'etait plus maitre de son envie de rire, des que la colere
+de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un eclat de
+voix pareil a une fausse note.
+
+Nous sommes ainsi. Commencons-nous a lire dans le coeur humain? Sommes-nous
+inities a ses plus sombres mysteres? nous plaignons nos semblables et nous
+en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-la seul est
+mechant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.
+
+--Francois! Francois! repetait sans cesse le maitre de l'oeuvre, maudit
+soit le jour ou je t'ai ouvert pour la premiere fois la porte de ma maison!
+
+Henri Montredon savait par experience qu'il en est de la colere de l'homme
+comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitot les eaux
+s'y brisent avec impetuosite. Puis elles se divisent en une foule de petits
+courants qui perdent de leur force a mesure qu'ils s'etendent sur un
+terrain plus large.
+
+--Voila une superbe colere! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande
+comment Francois peut en etre la cause?
+
+Pierre Vardouin s'arreta brusquement et, se croisant les bras devant
+Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit repondre a une
+grosse absurdite:
+
+--Pourquoi je suis irrite contre Francois? dit-il d'une voix eclatante...
+Mais le bienfaiteur qui se voit paye d'ingratitude; le maitre, dont la
+science est mise en doute par l'eleve; le pere, dont la fille est
+compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-la ont-ils le droit de
+s'emporter? En verite! il faudrait avoir la patience d'un ange...
+
+--Pour t'ecouter plus longtemps, dit Montredon en baillant a se briser la
+machoire. Bonne nuit!
+
+Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte.
+Pierre Vardouin l'arreta par le bras.
+
+--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-meme que Francois est trop jeune pour
+qu'on en fasse un maitre de l'oeuvre?
+
+--Certainement, repondit Montredon en se frottant les yeux.
+
+--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entree de ma maison?
+
+--E-e-videm-em-ment! balbutia le defenseur de Francois.
+
+--Que d'ailleurs il est completement incapable?
+
+--Ou-ou-i.
+
+--Que ma fille est d'un trop haut rang?...
+
+--Ouf!
+
+--Pour epouser un si pauvre here?
+
+Cette fois, Montredon repondit par un ronflement bien caracterise.
+
+--Il dort, l'imbecile! s'ecria Pierre Vardouin en le secouant
+vigoureusement par les epaules.
+
+La colere du maitre de l'oeuvre avait change de cours, grace au systeme de
+_barrage_ d'Henri Montredon. Le ruse vieillard n'eut pas de peine a sortir
+de son faux assoupissement.
+
+--Je suis accable de sommeil, dit-il, et cependant j'avais a te communiquer
+des choses du plus haut interet. Tu n'as pas devine le but de mon voyage
+dans ce pays?... Allons, tu fremis encore!... A demain les confidences.
+
+--Il n'est pas tard, s'ecria Vardouin en cherchant a le retenir.
+
+--Peut-etre m'a-t-on recompense au-dela de mes merites, poursuivit Henri
+Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse a l'experience de Nestor...
+
+--Tu occupes un poste eminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigue.
+
+--Il est certain que je jouis d'une grande influence...
+
+--Vraiment?
+
+--Et que je puis etre utile a mes anciens amis.
+
+--Tu as toujours aime a rendre service.
+
+--Si tu me fais des compliments, je m'echappe, je vais dormir!
+
+--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles
+le soin de se mettre au lit des que le soleil a quitte l'horizon.
+Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un
+vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontre la gloire sur
+son chemin.
+
+--Dis: plus modeste.
+
+--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services a
+quelque riche abbaye.
+
+--Mais tu as prefere l'obscurite au grand jour, le village a la grande
+ville.
+
+--J'ai renferme en moi-meme mes faibles talents.
+
+--Et personne n'est venu leur ouvrir?
+
+--On s'en repentira peut-etre, repondit fierement Pierre Vardouin.
+
+--On s'en est meme deja repenti, dit Montredon en souriant.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je suis employe, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen.
+Dernierement, le reverend pere abbe me fit appeler pres de lui. "Henri
+Montredon, me dit-il, je n'ai jamais doute de votre discretion et de votre
+devouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une
+mission secrete..." Je recois l'ordre de partir sans retard. J'arrive a
+Caen, ou je passe deux jours, et me voila a Bretteville.
+
+--On avait entendu parler de l'eglise que je construis? dit Pierre
+Vardouin.
+
+--Sans doute.
+
+--Et alors?... demanda le maitre de l'oeuvre, avec un etranglement dans la
+voix.
+
+--Alors... il a ete decide que l'on en construirait une autre a Norrey.
+L'abbe n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fut moins bien traitee
+que le village de Bretteville.
+
+--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux eglises dans un
+si petit espace. L'une fera tort a l'autre.
+
+--A ce point de vue, la tienne n'a rien a craindre.
+
+--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-la, nous verrons
+bientot plus de clochers que d'habitants dans le pays.
+
+--J'execute les ordres de mon superieur.
+
+--Et tu vas commencer les travaux?
+
+--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songe a toi, et
+me voila.
+
+Vardouin etait rayonnant. Il lui etait doux de penser qu'il aurait encore
+une fois l'occasion de mettre ses talents en lumiere.
+
+--Ainsi, dit-il avec une certaine timidite, tu as songe a moi pour la
+construction de cette nouvelle eglise?
+
+--Non, mon cher! non! pas precisement.
+
+Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui
+monta au visage.
+
+--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colere.
+
+Henri Montredon ne repondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-la, il
+avait dirige l'entretien suivant ses desirs, menageant les emportements de
+Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et denoue,
+suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la piece devenait
+serieuse; il eut un moment d'inquietude et d'hesitation.
+
+Pierre Vardouin avait etudie avec lui le grand art des maitres de l'oeuvre.
+Pendant trois ans ils s'etaient coudoyes dans les memes chantiers; ils
+avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient
+leurs projets, se disaient leurs esperances. Refuserait-il maintenant a son
+ancien camarade une legere satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un
+mot a dire pour le voir sauter a son cou et pleurer de joie. D'un autre
+cote, qui pouvait lui repondre des moyens de Francois Regnault, a qui il
+commencait a penser serieusement pour lui confier la direction des travaux
+de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
+d'experience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments
+d'Henri Montredon allaient de Francois a Pierre Vardouin qui semblait, en
+derniere analyse, etre sur le point de faire pencher la balance de son
+cote, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout
+a coup terminer ce combat interieur en faveur de Francois.
+
+--Elle l'aime, se dit-il; son pere est vieux et n'a plus longtemps a vivre;
+il est juste que sa vanite se taise devant le bonheur de sa fille.
+
+Pierre Vardouin s'etait leve et avait recommence sa promenade furieuse.
+C'etait le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
+emportements. Henry Montredon l'arreta au passage en lui appliquant
+familierement la main sur l'epaule.
+
+--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, a
+faire quelque chose de nuisible a ta reputation?
+
+--Non, par Saint Pierre; mon patron!
+
+--Ecoute-moi alors... Le maitre de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander
+qu'il connait le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si
+je confie la construction de l'eglise de Norrey a un homme de talent. Il
+est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas propose cette
+affaire?
+
+--Merci! s'ecria Pierre Vardouin en serrant energiquement la main de son
+ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de
+Bretteville n'aura pas a craindre la comparaison.
+
+--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Ou le
+trouver?
+
+--Je ne sais.
+
+--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme
+inexperimente ferait bien mon affaire... J'ai pense a Francois.
+
+--Un enfant! s'ecria Pierre Vardouin.
+
+--C'est justement ce qui m'en plait.
+
+--Il fera absurdites sur absurdites!
+
+--Tant mieux.
+
+--Il est d'un entetement a toute epreuve
+
+--A merveille!
+
+--Il n'ecoutera aucun conseil.
+
+--Bravo!
+
+--Il est meme capable de montrer du talent, pour nous contredire.
+
+--Pour cela, je l'en empecherai bien.
+
+--Comment? demanda Pierre Vardouin.
+
+Il y avait, dans la maniere dont ce mot fut accentue, une telle inquietude,
+un aveu si naif du merite de Francois, que Henri Montredon ne put
+s'empecher de sourire.
+
+Tu n'ignores pas, dit-il, que Francois ferait tout au monde pour obtenir la
+main de ta fille?
+
+--Il ne l'aura jamais!
+
+--On peut la lui promettre.
+
+--Quitte a ne pas tenir?
+
+--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour ou la
+croix...
+
+--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey?
+
+--C'est cela meme!... Comprends alors son ardeur a conduire les travaux, a
+presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assure qu'il ne
+prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre.
+
+En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maitre de
+l'oeuvre tout etourdi de cette etonnante confidence.
+
+Derriere la porte, il trouva Marie.
+
+--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout
+entendu... Etes-vous contente?
+
+--Pas plus que ne le serait Francois, s'il eut ete a ma place.
+
+--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon devouement?
+
+--Quand on aime vraiment quelqu'un, repondit Marie d'une voix ferme, on le
+defend; mais on ne le degrade pas, en le mettant dans une situation d'ou il
+ne peut sortir qu'avec honte et deshonneur.
+
+--Il fallait bien mentir un peu...
+
+--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause,
+dit noblement Marie. Et moi qui aime Francois de toutes les forces de mon
+coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui
+accorderais pas un regard de pitie, s'il devait oublier, en faisant un
+marche indigne, ce qu'il doit a Dieu et a son art.
+
+Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, a la pensee du role humiliant
+qu'on voulait faire jouer a Francois.
+
+Le lendemain, le soleil se leva radieux a l'horizon. L'espace qu'il allait
+parcourir s'etendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
+que le ciel eut voulu celebrer sa bienvenue en ecartant tout ce qui pouvait
+nuire a son eclat.
+
+Lorsque Francois se reveilla, ses yeux furent eblouis par un rayon de
+soleil qui, apres avoir traverse la fente d'un des contrevents, venait se
+briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta a terre, presque
+honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenetre. Une
+brise tiede et chargee d'aromes penetra dans l'appartement. Le jeune homme
+aspira avec force cet air vivifiant.
+
+--La belle matinee! s'ecria-t-il en promenant lentement son regard sur
+l'azur du ciel.
+
+--Helas! la journee ne lui ressemblera pas! dit tristement la mere de
+Francois, qui s'etait approchee sans bruit.
+
+Francois saisit les mains de sa mere dans les siennes. Dieu sait seul ce
+qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le
+regard qu'ils echangerent tous les deux. Cette nouvelle emotion allait
+peut-etre ebranler la resolution du jeune homme. Ses reves d'avenir, ses
+projets de voyage, le mystere d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus
+pour lui le meme charme qu'au moment de la colere. Il sentait tout ce qu'il
+allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa
+rapidement dans sa memoire les evenements de la soiree. La conduite de
+Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se
+reconnaissait meme des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eut consenti a
+faire les premieres avances. La perspective d'une telle humiliation lui
+rendit toute son energie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses
+vetements et ceux de sa mere. Il le jeta sur son dos, empoigna le baton
+dont son pere se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus
+grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer:
+
+--Ma mere, dit-il, voici l'heure ou les travailleurs se rendent aux champs.
+Il est temps de partir.
+
+La veuve se cacha la tete dans les mains.
+
+--Partons, ma mere! reprit Francois d'un ton moins assure.
+
+La pauvre femme ne repondit pas; elle eclata en sanglots. Son fils lui
+tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes.
+
+--Mere, dit-il tout bas, de maniere a ne rien laisser voir de la douleur
+qui le suffoquait, venez-vous?
+
+--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prete
+aux anges.
+
+Francois et sa mere, dans leur foi naive, crurent en effet que, touche de
+leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.
+
+Ils se retournerent et, surpris, reconnurent Marie.
+
+La jeune fille etait encadree dans la baie de la porte, au milieu de la
+vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque
+joyeuse petite fleur de clematite. Elle etait rayonnante de beaute. Placee
+ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison
+a une epoque plus rapprochee de nous, a ces portraits de jeunes femmes, que
+les artistes du dix-huitieme siecle se plaisaient a entourer de guirlandes
+de fleurs.
+
+Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.
+
+--Mechants! disait-elle en pleurant, mechants qui vouliez abandonner votre
+petite Marie!
+
+Francois etait reste sur le seuil de la porte. Tout a coup il poussa un
+grand cri et rentra precipitamment dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il? demanderent les deux femmes.
+
+--Pierre Vardouin! s'ecria Francois hors de lui. Il s'avance de notre cote.
+
+--Quel malheur si mon pere me surprenait ici! dit Marie.
+
+--Venez! lui dit la veuve Regnault.
+
+Elle l'entraina dans la chambre voisine.
+
+Lorsqu'il vit le maitre de l'oeuvre entrer d'un pas resolu dans la maison,
+Francois porta instinctivement la main a son coeur, comme pour en comprimer
+les battements. Il etait trop jeune, et ses passions etaient trop vives
+pour que son emotion echappat a un oeil aussi exerce que celui de Pierre
+Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le defi; mais elle etait
+pleine de noblesse et de fierte. Il se decouvrit, par respect pour les
+cheveux blancs du maitre de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une
+explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune
+homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait,
+d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avanca donc a sa rencontre en lui
+tendant la main.
+
+--Francois, dit-il, l'offense etait grave,--je le sais,--mais irreflechie.
+Voici la main qui vous a frappe. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un
+ami qui reconnait ses torts?
+
+Le jeune homme repondit par une etreinte cordiale, mais tout en conservant
+une certaine retenue et sans manifester d'etonnement. Cette froideur deplut
+au maitre de l'oeuvre.
+
+--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il.
+
+--Dieu m'en preserve! dit Francois. Seulement j'ai peine a croire que je
+doive la visite de Pierre Vardouin a un but desinteresse. J'attends donc
+l'explication de sa demarche.
+
+--Tu as vraiment une penetration remarquable pour ton age, Francois.
+Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier?
+
+--Non! repondit Francois avec fermete. Vous me rendez votre amitie, et je
+vous en suis reconnaissant. Mais quant a travailler sous vos ordres,
+jamais!... Voyez plutot, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son baton
+de voyage, je me disposais a partir.
+
+Un eclair de joie illumina le visage severe de Pierre Vardouin.
+
+--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la
+peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il
+etait l'occasion.
+
+Mais une reflexion le ramena a sa premiere idee. Si Francois quittait le
+pays, Henri Montredon choisirait peut-etre quelque habile entrepreneur,
+dont l'amour-propre tiendrait a surpasser la renommee de Pierre Vardouin.
+Au contraire, s'il obtenait pour Francois la direction des travaux de
+Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il
+l'ecraserait sous ses pieds, plutot que de permettre a son talent de se
+deployer.
+
+--Tu tiens a ton independance? reprit-il en s'adressant au jeune homme.
+
+--Je suis lasse d'obeir.
+
+--Et si tu commandais a ton tour?
+
+--Oh! cela n'arrivera jamais!
+
+--Plus tot que tu n'oserais l'esperer.
+
+--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas serieux?
+
+--Tellement serieux que je viens t'offrir le baton de maitre de l'oeuvre.
+
+--Quoi! s'ecria Francois, le front rayonnant d'esperance, je conduirais des
+ouvriers, je construirais des eglises! Tous mes reves, toutes les belles
+choses que j'ai concues, que j'ai meditees, je pourrais leur donner une
+forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me
+ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusat pas la main
+de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible,
+je ne suis qu'un insense; et vous-meme, vous ne pouvez vous empecher de
+rire de ma folie!
+
+--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien
+l'expression de la verite que voila Henri Montredon...
+
+--Tout pret a vous saluer du titre de maitre de l'oeuvre, dit le nouveau
+venu en entrant.
+
+--Ah! s'ecria Francois.
+
+Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main a son protecteur et le
+remercia par un regard eloquent.
+
+--J'espere que tu nous construiras une belle eglise, dit Montredon en lui
+frappant amicalement sur l'epaule.
+
+Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.
+
+--Oh! repondit Francois, je vous ferai quelque chose de beau!
+
+--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref delai pour
+construire ton eglise.
+
+--Combien de temps?
+
+--Je ne sais au juste, repondit Pierre Vardouin assez embarrasse du silence
+d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie?
+
+--Plus que la gloire!
+
+--Eh bien, je te l'accorderai en mariage...
+
+Le jeune homme tomba aux genoux du maitre de l'oeuvre.
+
+--Le jour ou l'on posera la derniere pierre de l'eglise de Norrey.
+
+--Cependant, dit Francois, je ne puis sans un temps raisonnable...
+
+--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hateras les travaux, tu presseras les
+ouvriers. Rien n'est impossible a l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur
+ma parole. Voila mes conditions!
+
+--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assuree en entrant dans la
+chambre avec la veuve Regnault.
+
+Pierre Vardouin devint horriblement pale. Il voulut saisir sa fille et
+l'entrainer. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers Francois, le
+prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attache a la
+muraille. Les spectateurs de cette scene etaient sous le coup d'emotions si
+violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colere,
+son etonnement ou son admiration.
+
+--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ a
+Francois. Quelle expression de souffrance! quelle resignation divine!
+quelle sublime bonte dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler
+une matiere ingrate, de facon qu'il en ressortit un si poignant embleme de
+la passion de Jesus, celui-la,--n'est-ce pas,--devait etre un merveilleux
+sculpteur, un des princes de son art? Non, c'etait un simple ouvrier. Eh
+bien! le fils de cet homme inspire vient d'etre nomme maitre de l'oeuvre.
+Et ce fils... c'est vous, Francois; car ce Christ est l'ouvrage de votre
+pere. Ferez-vous injure a sa memoire? oublierez-vous ses lecons?
+consentirez-vous a faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non,
+Francois!... Que votre travail merite l'admiration des hommes; que votre
+amour pour moi devienne une source feconde d'inspirations; qu'il ne soit
+pas une entrave au developpement de votre genie. Ne vous pressez pas,
+consacrez a votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien
+attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ,
+de ne jamais donner ma main a un autre que vous!
+
+Le rayonnement du bonheur illuminait le front de Francois. Il tomba aux
+genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de
+baisers. Mais la jeune fille se deroba a ces marques d'amour et, se
+tournant resolument du cote de Pierre Vardouin:
+
+--Mon pere, dit-elle, je suis a vos ordres.
+
+Son assurance, la fierte de son attitude en imposerent au maitre de
+l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras a sa fille et sortit, apres
+avoir jete sur Francois un regard ou se peignait toute sa haine.
+
+
+
+
+V
+
+Deux martyrs.
+
+
+Huit ans s'etaient ecoules depuis le serment de Marie. Son fiance avait
+noblement repondu a son religieux enthousiasme. La tour de l'eglise de
+Norrey s'elevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus
+elances.
+
+Rien de mieux ordonne que l'ensemble de l'edifice; rien de plus elegant, de
+plus acheve que ses moindres details. On n'y voyait pas les lourds et
+massifs piliers de l'epoque romane; on n'y voyait pas les formes
+contournees, les tours de force qui, plus tard, caracteriserent
+l'architecture dite _flamboyante_. C'etait un des types les plus heureux de
+cette belle periode du treizieme siecle, dont la Sainte-Chapelle est
+l'ideal. La, tout est si bien prevu que l'oeil n'est blesse par aucune
+defectuosite; tout est si bien a sa place, qu'on ne saurait ajouter ni
+retrancher le plus petit ornement sans nuire a l'effet general. Les
+colonnettes s'elancent legerement, des deux cotes du choeur, pour se
+rejoindre a la voute et s'y epanouir en un gracieux bouquet, comme ces
+fusees qui decrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par
+une gerbe de feux du Bengale. La tenuite des piliers ne vous cause aucun
+effroi; car ils sont aussi solides qu'elegants. Ils ne ressemblent pas a
+ces geants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des
+jambes amaigries, mais a ces hommes bien proportionnes, dont chaque partie
+du corps s'est logiquement developpee.
+
+Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau
+et de l'utile, voila ce qui fait le charme et le prix de la petite eglise
+de Norrey.
+
+Au moment ou nous retrouvons Francois, le jeune maitre de l'oeuvre etait au
+milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de
+lui, sans que l'idee de les surveiller ou d'ecouter leurs propos vint
+troubler sa reverie. Appuye contre un bloc de pierre, les yeux fixes sur le
+corps carre de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que
+l'edifice fut dignement couronne, le jeune homme semblait abime dans de
+profondes reflexions. Une expression de mortelle tristesse etait repandue
+sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il
+demeurait, les bras croises, immobile, et dans un morne accablement. Son
+travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs
+n'avait-il pas ete la source?
+
+Huit longues annees s'etaient passees depuis la promesse de Marie. On lui
+avait defendu de la voir. La pauvre fille etait enfermee ou surveillee.
+Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors
+de la maison. Impossible de le flechir, impossible meme de parvenir jusqu'a
+lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs
+reprises, Francois avait envoye sa mere chez le maitre de l'oeuvre de
+Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas
+l'ecouter et lui ferma sa porte. Helas! la pauvre femme n'eut point
+l'occasion de tenter une nouvelle epreuve; une courte maladie l'enleva a
+l'affection de son fils.
+
+Ce fut pour Francois le plus affreux des malheurs. Prive de l'amour de
+Marie, prive des consolations de sa mere, il eut un horrible vertige, en se
+sentant reduit a ses seules forces morales. Pas un etre qui s'interessat a
+lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la
+nourriture du coeur; personne a aimer!
+
+Le jeune homme fut arrache a ses sombres pensees par une petite altercation
+qui venait de s'elever entre ses ouvriers.
+
+--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de
+s'extenuer a polir des cailloux, pour que le diable s'amuse a les mettre en
+morceaux.
+
+--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.
+
+--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'eglise cette nuit? demanda
+un troisieme.
+
+--Pas moi, certes!
+
+--Ni moi.
+
+--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour
+affronter les esprits de l'enfer.
+
+--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la
+compagnie.
+
+--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses serieuses, repondit
+Greffin visiblement contrarie.
+
+--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portee hier soir
+dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort a propos pour empecher
+une querelle.
+
+--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait
+de mieux!
+
+--Eh bien, voila! dit le sculpteur.
+
+Et il se frappa le cou du tranchant de la main.
+
+--Elle est brisee? demanderent les ouvriers en choeur.
+
+--On lui a tranche la tete! repondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il,
+que Kerlaz avait recu l'ordre de passer la nuit dans l'eglise. Je
+m'appretais a y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garcon
+s'est avance a ma rencontre avec une mine a faire trembler. Une bosse
+affreuse lui cachait la moitie d'un oeil.
+
+--Il est tombe? demanda-t-on.
+
+--Non; mais il s'est battu.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il parait qu'il
+s'eclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il
+prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui
+est un rude compere et qui n'a pas peur, s'est approche de lui tout
+doucement. Mais au moment ou il allongeait la main pour l'empoigner, il a
+recu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux:
+bonsoir! l'esprit etait parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je
+ne tiens pas a etre defigure, j'ai pris la ferme resolution de ne pas
+monter la garde dans l'eglise.
+
+--Je vous eviterai cette peine, dit Francois qui s'etait approche du groupe
+des parleurs. Je veillerai moi-meme, cette nuit, a la surete de l'eglise.
+J'entends que desormais il ne soit plus question de toutes ces histoires
+ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin
+de vous.
+
+Francois s'avanca a grands pas vers la maison qu'il occupait a l'extremite
+du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il
+s'approcha d'une table et se mit a ecrire, sous la dictee de son coeur. Il
+ferma sa lettre et la donna a l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le
+seuil de la porte.
+
+--Morbrun, lui dit-il d'une voix emue, vous connaissez la maison de Pierre
+Vardouin. Courez a Bretteville, et tachez de remettre ce billet entre les
+mains de Marie.
+
+--Mais vous n'ignorez pas que le maitre de l'oeuvre ne permet a personne
+d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille?
+
+--Je m'en rapporte a votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce
+billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.
+
+Francois s'assit sur un banc place devant la maison et regarda s'eloigner
+Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidite d'un
+lievre poursuivi par une meute.
+
+Ce n'etait pas un garcon a sentiments bien vifs. La tete jouait un plus
+grand role que le coeur dans son affection pour Francois. Homme d'esprit
+lui-meme, il se faisait un honneur d'obeir aux volontes d'un maitre
+intelligent. Bref c'etait un de ces caracteres portes naturellement au
+bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutot
+qu'une vertu.
+
+Tandis que Morbrun devorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingenieux
+pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Des qu'il fut devant la
+maison du maitre de l'oeuvre, il prit la desinvolture et la voix d'un homme
+avine. Tout en trebuchant et maugreant a la facon des ivrognes, il vint
+rouler avec force contre la porte exterieure. Le bruit de sa chute attira
+du monde. Une fenetre s'ouvrit au-dessus de lui.
+
+--Qui est la? dit une voix de jeune fille.
+
+--Quelqu'un qui desirerait parler a Pierre Vardouin, repondit le sculpteur
+avec accompagnement de fioritures d'ivrogne.
+
+--Il est sorti.
+
+--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur
+ses jambes.
+
+Puis, tirant la lettre de sa poche:
+
+--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a
+charge de vous remettre.
+
+Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais
+la fenetre etait trop elevee au-dessus du sol. Alors elle ota prestement le
+cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une
+minute le cordon fut descendu, la lettre attachee et introduite dans la
+chambre. Marie fit un geste de remerciment a Morbrun et referma la fenetre.
+Son coeur battit violemment, quand elle decacheta la lettre; et ses yeux se
+remplirent de larmes, a mesure qu'elle avancait dans sa lecture. Voici ce
+que lui disait Francois:
+
+ "Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse?
+ Pensez-vous toujours a votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez
+ imaginer combien de fois j'ai maudit le jour ou je me suis engage,
+ au pied du Christ, a meriter votre estime et celle des hommes! Que
+ me sert la gloire? Cette vaine renommee, je la donnerais pour un
+ instant passe aupres de vous. On repete autour de moi que mon
+ oeuvre est belle. Les meres seraient jalouses de voir leurs enfants
+ recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous
+ ces eloges que j'avais tant desires, loin de me satisfaire, ils me
+ brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement
+ mon travail, ils semblent par cela meme m'eloigner encore de vous.
+ Moi qui aurais voulu passer ma vie aupres de vous! Moi qui n'aurais
+ demande pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre!
+
+ "Il ne m'est donc plus permis d'ecouter votre voix, de serrer votre
+ main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif
+ d'affection; mon ame est pleine de douleurs, et je n'ai personne
+ avec qui pleurer!... Ma mere, ma pauvre mere! elle n'est plus la
+ pour me donner des consolations. Je n'ai meme plus la force de la
+ resignation. Je me sens tout pret a blasphemer. Je ne sais quelle
+ voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute,
+ l'inquietude me torturent a chaque heure du jour et de la nuit.
+ J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est
+ deja plus un pressentiment. On m'a dit que votre pere veut vous
+ marier. Ce bruit-la est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime
+ de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre pere vous
+ enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force
+ a l'autel. Cette pensee me brise le coeur, et je ne me sens plus
+ maitre de ma volonte. Marie, ayez pitie de moi! Il faut que je vous
+ parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe,
+ dussiez-vous vous attirer la colere de votre pere. Ce soir, je vous
+ attendrai aupres de l'eglise de Norrey. Venez, lorsque le soleil
+ aura disparu a l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre
+ ami...
+
+ "Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est
+ quand il desespere de vous voir. Votre presence le guerira. Ne
+ craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mere elle-meme nous
+ entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos
+ pieds, a cote de celle de mon pere. Adieu, Marie! Pardonnez-moi;
+ mais ne me refusez pas!"
+
+La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner a l'emotion que lui
+causaient les plaintes de Francois. On venait de refermer brusquement la
+porte de la rue, et les pas de son pere resonnerent pesamment sur les
+degres de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de
+passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin etait deja dans la
+chambre.
+
+--Ces pleurs-la n'auront donc pas de fin? dit le maitre de l'oeuvre d'une
+voix dure.
+
+--Je pensais aux jours de mon enfance, repondit Marie en essayant de
+sourire.
+
+--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander
+au passe, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu
+connaitras le prix des larmes.
+
+--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.
+
+--Voila precisement le mal, continua Pierre Vardouin en deposant son
+manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et
+abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise education! Ils n'ont plus de
+courage dans les jours malheureux.
+
+--Il y a des exceptions, soupira Marie.
+
+--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberte peut-etre?
+
+--Vous m'enfermez a clef.
+
+--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gre de ta franchise. J'oubliais
+que les filles se fatiguent de l'autorite paternelle, quand elles ont
+depasse vingt ans.
+
+En disant cela, Pierre Vardouin se mit a sourire. Marie, encouragee par son
+air affable, eut une lueur d'esperance. Elle courut vers son pere et lui
+fit mille caresses.
+
+--Vraiment! mon pere, dit-elle en cherchant a lire dans ses yeux, vous
+auriez l'intention?...
+
+--De te marier... Qu'y a-t-il la d'etonnant?
+
+Marie poussa un cri de joie. Cette revelation repondait au plus cher de ses
+desirs.
+
+--Tu consens donc a quitter ton vieux pere? dit le maitre de l'oeuvre en
+passant doucement la main dans les cheveux de sa fille.
+
+--Tot ou tard, mon pere, il le faudra bien.
+
+--Et: mieux vaut tot que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le
+proverbe.
+
+Marie ne chercha point a repondre a cette plaisanterie. Elle se serait
+d'ailleurs mal defendue. Son visage etait rayonnant.
+
+--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle a son pere.
+
+--Aujourd'hui meme.
+
+--Il vous a dit combien il a souffert?
+
+--Sans doute. Le pauvre garcon attendait depuis si longtemps. Il s'est jete
+a mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: "Dans peu de jours, lui
+ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des
+hommes."
+
+Les joues de Marie se couvrirent d'une paleur mortelle.
+
+--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse.
+
+--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'echevin.
+
+--Ce n'est pas lui! s'ecria la jeune fille en laissant tomber sa tete dans
+ses mains. Ah! vous etes cruel, mon pere.
+
+--Quoi! tu pensais encore a l'autre?
+
+--Il a ma parole, repondit simplement Marie.
+
+--Il n'y tient guere, crois-moi. S'il t'aimait sincerement, est-ce qu'il
+aurait mis huit ans, et plus, a construire l'eglise de Norrey?
+
+--Il n'a fait que son devoir.
+
+--Oui; mais il est plus epris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant.
+On le salue du nom de maitre illustre; tout Bretteville va admirer son
+travail... On me delaisse moi! pour ce miserable apprenti, qui sait a peine
+begayer son art... La fumee de l'orgueil lui derobe le souvenir de ce qu'il
+nous doit. Il reve deja une alliance plus relevee. Il te dedaigne.
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--Il ne pense plus a toi; j'en ai des preuves.
+
+Indignee de la conduite de son pere, Marie fut tentee de le confondre en
+mettant sous ses yeux la lettre de Francois. Mais elle s'arreta a temps,
+dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant.
+
+--Quel est donc le merite de Francois? poursuivit Pierre Vardouin. On lui
+prodigue les eloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il
+de la naissance?
+
+--Mais je l'aime! s'ecria Marie d'un ton dechirant.
+
+Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille etait
+attache a la satisfaction de son amour pour Francois. Son premier, son bon
+mouvement, celui que lui dictait son instinct de pere, allait peut-etre lui
+arracher un consentement. Marie attendait son arret en fremissant,
+lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de
+Pierre Vardouin et paralysa son elan genereux.
+
+--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que
+l'eglise de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en
+comparaison de celle de Francois!
+
+Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien
+n'a plus qu'a deposer ses instruments d'experimentation en attendant la fin
+du desordre. Ne doit-il pas en etre de meme du moraliste? Que viendrait
+faire sa science en presence des cataclysmes du coeur humain? Sa methode,
+si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages
+qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'aneantir les
+affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de
+la statistique, qu'il constate une monstruosite de plus.
+
+La jalousie de Pierre Vardouin s'etait reveillee, plus active, plus
+effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de hair Francois de toutes
+les forces de son ame. Il embrassait dans son inimitie tout ce qui pouvait
+porter quelque interet a son ancien apprenti. Il lanca un regard terrible a
+sa fille et sortit en blasphemant.
+
+Marie profita de son absence pour s'abandonner librement a sa douleur. Il
+etait trop evident a ses yeux qu'elle n'avait plus a esperer que dans la
+misericorde de Dieu. Elle attendit avec resignation le retour de son pere.
+Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot
+ne fut echange entre le pere et la fille. Marie retenait a peine ses
+sanglots.
+
+Cependant la nuit commencait a remplir tout de son ombre, et l'heure du
+rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilege si
+elle n'eut pas tente l'impossible pour aller donner des consolations a
+Francois. Elle sentait elle-meme le besoin de pleurer avec lui. Son pere
+sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience
+febrile les moindres mouvements du maitre de l'oeuvre.
+
+Enfin il se leva de table plus tot que de coutume, prit son manteau et
+descendit l'escalier avec precipitation.
+
+Au bruit epouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du
+degre d'irritation de son pere. Elle s'approcha de la fenetre et le suivit
+des yeux aussi longtemps que l'obscurite le lui permit. Puis elle se
+demanda par quels moyens elle parviendrait a s'echapper de la maison. Ses
+mouvements indecis temoignaient du peu de succes de ses recherches. Soudain
+le feu de la resolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et
+descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se leverent
+vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.
+
+--Mes pressentiments ne m'ont pas trompee! s'ecria-t-elle. Dans sa colere,
+il a oublie ses precautions habituelles... Je suis libre!
+
+En meme temps elle attirait la porte, qui gemit peniblement sur ses gonds.
+
+--Il me tuera peut-etre a mon retour, pensa-t-elle, mais Francois va savoir
+que je l'aime encore!
+
+Et la courageuse fille se mit a courir dans la direction du village de
+Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher a sa
+rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta precipitamment de cote et
+chercha une cachette derriere une haie d'aubepine.
+
+Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps
+a autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisees,
+brillante comme un miroir d'argent qui refleterait les rayons du soleil. Au
+moment ou Marie se croyait le mieux a couvert, un des gros nuages se
+dechira, et des flots de lumiere se repandirent sur la route et sur la
+campagne.
+
+Deux cris de joie signalerent cette victoire de l'astre sur les tenebres.
+Dans l'homme qui lui avait cause tant d'effroi, Marie venait de reconnaitre
+Francois.
+
+Les deux jeunes gens echangerent un rapide regard et se jeterent dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'ecria Francois, quand il
+se fut rendu maitre de son emotion.
+
+--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie.
+
+--Vous etes bonne, repondit Francois en deposant un baiser sur le front de
+la jeune fille.
+
+--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement,
+comme de grands parents.
+
+--Ou faut-il vous mener?
+
+--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre.
+
+--Vous exagerez...
+
+--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne
+vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous
+admirer.
+
+--En effet, voila huit ans que je souffre!...
+
+--Est-ce un reproche? dit Marie.
+
+--Pour cela, non, repondit Francois. Vous n'avez fait que votre devoir en
+me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre pere devait-il se montrer
+si impitoyable?
+
+--Oh! ne me parlez pas de mon pere! interrompit Marie. Soyons tout entiers
+au bonheur de nous voir!
+
+Ils etaient arrives au detour du sentier, et l'eglise se dressait devant
+eux dans toute sa magnificence.
+
+--Dieu, que c'est beau! s'ecria Marie. Oh! que je suis contente, que je
+suis fiere de vous, Francois!
+
+En, meme temps elle enlaca ses deux bras autour de son cou et lui prodigua
+mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes
+de bonheur firent oublier a Francois ses huit annees de souffrance. Ses
+yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de felicite, se promenaient
+avec amour de Marie a l'edifice en construction, et ses levres cherchaient
+en vain des mots qui repondissent aux sentiments qui remplissaient son ame.
+
+Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes beatitudes, si
+fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientot suivies d'une tristesse
+mortelle. Le front de Francois s'inclina, charge de langueur.
+
+Et n'est-ce pas le propre des natures elevees d'associer au bonheur present
+un penible souvenir, de ne jamais gouter une joie, un plaisir sans y
+trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, a l'aieul qui n'est
+plus!
+
+--Que je suis heureux! s'ecria-t-il d'une voix emue... Si ma mere pouvait
+partager ma joie!
+
+Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle apercut alors deux
+petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se
+rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon.
+
+--Prions! dit Marie en tombant a genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir
+oublie les morts.
+
+--Marie, s'ecria tout a coup Francois, n'avez-vous pas entendu du bruit?
+
+--Je ne sais. Mais je ne puis m'empecher de trembler. Il me semble que la
+nuit est glaciale. L'obscurite augmente de plus en plus... J'ai peur,
+Francois!
+
+--Tranquillisez-vous; je suis la pour vous proteger, repondit le jeune
+homme en couvrant Marie d'un epais manteau qu'il avait tenu jusque-la sur
+son bras.
+
+--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et separons-nous. Mon
+pere peut rentrer d'un instant a l'autre. Vous figurez-vous bien sa colere,
+s'il ne me trouve pas a la maison?
+
+--On jurerait qu'il y a de la lumiere dans la tour, interrompit Francois.
+
+--C'est peut-etre un reflet de la lune, dit Marie.
+
+--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme.
+
+Il se dirigea vers l'eglise.
+
+--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix.
+
+--Les ouvriers, continua Francois, pretendent que ce sont des esprits. Je
+croirais plus volontiers a la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais
+bientot avoir sonde ce mystere.
+
+--Ne vous exposez pas! s'ecria Marie en cherchant a retenir son ami.
+
+--Ne craignez rien, repondit-il. Je serai bientot de retour.
+
+A ces mots, il entra resolument dans l'eglise et prit un ciseau laisse la
+sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin.
+
+Marie l'avait suivi dans la nef, en proie a une vive terreur. Elle
+s'agenouilla sur une dalle et commenca une fervente priere. Le jeune homme
+montait rapidement les marches du petit escalier de la tour.
+
+Arrive au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui
+lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses
+doigts. Francois ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna
+fortement le bras de l'inconnu et l'entraina avec vigueur.
+
+--Je te tiens enfin! s'ecria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu
+n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te
+nommes.
+
+Le prisonnier sortit de la penombre et parut dans un demi-jour. Le jeune
+homme lacha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.
+
+C'etait Pierre Vardouin.
+
+Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.
+
+--Que faisiez-vous la a cette heure? demanda enfin Francois, dont la
+poitrine se soulevait par bonds violents.
+
+--N'est-il pas permis au maitre de visiter le travail de son eleve?
+
+--Mais vous brisiez des sculptures! reprit Francois avec indignation. Vous
+n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de
+Marie!
+
+--Proclame partout que ton eglise a ete construite sur mes plans, dit
+Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie a l'autel.
+
+--Que je fasse cette infamie? s'ecria le jeune homme, chez qui l'orgueil de
+l'artiste se reveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir!
+
+--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux.
+
+Et, plus prompt que l'eclair, il se precipita sur le jeune homme, qu'il
+etreignit de ses bras nerveux. Francois, pris a l'improviste, n'eut pas le
+temps d'opposer de resistance. Il fut souleve et porte sur le bord de la
+plate-forme.
+
+--Reflechis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abime.
+
+Francois ne repondit pas. Il avait reussi a degager celle de ses mains qui
+tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
+Vardouin, qui lacha prise. Et Francois roula dans le vide. Son corps
+rencontra un restant d'echafaudage, s'y arreta un instant, puis rebondit et
+vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd.
+
+Cependant la lune eclairait de ses tristes reflets l'interieur de l'eglise.
+
+Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongee de Francois
+la frappa de terreur. Elle se leva, pale comme une morte, et s'approcha, en
+chancelant, de la porte qui donnait acces a la tour.
+
+Au moment ou elle mettait le pied sur la premiere marche, la figure sombre
+de Pierre Vardouin s'offrit a ses regards. Elle faillit tomber a la
+renverse; mais elle retrouva subitement toute son energie a la pensee du
+danger que Francois avait couru. Et saisissant une des mains du maitre de
+l'oeuvre:
+
+--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de Francois?
+
+--Le malheureux s'est tue! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux
+sous le regard penetrant de sa fille.
+
+Marie bondit hors de l'eglise et courut au pied de la tour.
+
+Le corps de Francois etait etendu a terre. Sa tete reposait sur le tertre
+d'une tombe, comme s'il se fut endormi pour toujours sur la couche des
+morts.
+
+Marie se jeta a genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme.
+
+--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine
+expression de reconnaissance.
+
+--Qui est la? soupira faiblement le jeune homme.
+
+--C'est moi; c'est votre Marie.
+
+--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les
+yeux.
+
+--Ne parlez pas ainsi! repondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant
+que votre tete repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir...
+Oh! personne ne m'enlevera mon tresor!
+
+--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre
+eglise, je ne l'acheverai donc pas?... Que personne ne la termine...
+qu'elle reste inachevee, comme ma destinee!
+
+--Si vous m'aimez, Francois, vous reprendrez courage... Mon pere est parti
+pour chercher du secours...
+
+--Votre pere! s'ecria Francois avec horreur.
+
+--Quoi? dit Marie plus pale que son amant.
+
+--Je lui pardonne tout, murmura Francois.
+
+Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait
+epuise, et sa tete retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille.
+Folle de douleur et d'amour, Marie serra Francois contre sa poitrine et lui
+donna un baiser brulant. Le jeune homme se ranima sous cette etreinte
+passionnee, et ses yeux reprirent tout leur eclat.
+
+--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi.
+
+--Je vous abandonnerais!...
+
+--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous epargner cet horrible
+spectacle.
+
+--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore?
+
+--Mon pere etait ainsi quand il tomba du haut de son echafaudage. Il nous
+parla avec force... puis... tout d'un coup...
+
+--Oh! vous me desesperez, Francois! s'ecria Marie en eclatant en sanglots.
+
+--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit Francois. Toutes ces etoiles
+qui brillent au-dessus de nos tetes, ce sont les cierges de mes
+funerailles, les funerailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien
+vivre, vivre pour vous, pour mon eglise, pour ces beaux astres! Nous
+aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous
+reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'eglantier
+ou vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous
+les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main,
+Marie... Encore un baiser!
+
+Marie approcha ses levres de celles du jeune homme.
+
+Quand elle releva la tete, l'ange de la mort avait passe entre les deux
+amants; et l'ame de Francois etait allee rejoindre celle de sa mere.
+
+Absorbee qu'elle etait dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son
+pere qui revenait de laver sa blessure a une source voisine. Pierre
+Vardouin l'ayant appelee, elle leva vers le maitre de l'oeuvre ses yeux
+egares. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait
+d'apercevoir le front meurtri de son pere; et, de la, son regard s'etait
+abaisse fatalement sur le ciseau que Francois tenait encore dans la main
+droite.
+
+L'affreux mystere s'etait fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri
+d'horreur et tomba presque inanimee aux pieds de Francois.
+
+ * * * * *
+
+Marie eut le malheur de survivre a son amant. A cette epoque, on n'avait
+pas encore appris a se soustraire au desespoir par une mort volontaire.
+
+Douce, affectueuse comme par le passe, la jeune fille continua d'habiter
+sous le meme toit que son pere. Plus elle le voyait triste et ronge par les
+remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En presence d'un
+tel devouement, le maitre de l'oeuvre vecut dans la persuasion que sa fille
+ne se doutait pas de l'affreuse verite.
+
+Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire a l'idee de voir les plus
+belles annees de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitie
+de sa victime. Il voulut lui preparer un avenir heureux.
+
+Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se revolta. Elle repondit
+simplement:
+
+--L'eglise de Norrey n'est pas achevee. C'est la le delai que vous m'aviez
+impose pour mon mariage. J'attendrai!
+
+Ce refus porta un coup funeste au vieux maitre de l'oeuvre. Ses facultes
+baisserent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risee et le jouet
+des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle
+consentait a mettre ses robes de fete pour amuser le pauvre insense.
+
+Il y a certes plus de grandeur a supporter une telle existence qu'a monter
+sur le bucher des persecutions; et les martyrs, dont les religions ont le
+plus le droit de s'enorgueillir, sont peut-etre ceux-la meme qui ont le
+courage de vivre tout en ayant la mort dans l'ame.
+
+A partir de la mort de son pere, le temps que Marie ne consacra pas a
+visiter les malheureux, elle le passa a prier sur la tombe de Francois.
+Souvent, apres l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas
+vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc
+de gazon ou nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de
+Francois. Alors sa pensee se reportait vers ces temps de bonheur et
+d'esperance, et des larmes ameres coulaient de ses yeux.
+
+Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de predilection, ou
+promener nos regrets et exhaler notre douleur?
+
+On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes,
+pendant que l'on preparait le navire qui devait proteger sa fuite, tournait
+souvent ses regards du cote de la ville eternelle. Que lui disaient alors
+ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son
+front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses
+yeux humides, il semblait lui demander d'abreger son supplice.
+
+La priere de Marie fut mieux entendue de la Divinite que celle de
+l'ambitieux.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+EPILOGUE.
+
+Visite chez l'ex-magistrat.
+
+
+--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas ete achevee, dit Leon en
+sortant du cimetiere. Elle attend encore sa pyramide.
+
+--Les dernieres volontes de Francois ont ete respectees, repondit M.
+Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son
+chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'apres le mauvais etat de la toiture.
+
+--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit
+Victor... Si l'on repandait le bruit que l'ame de Francois vient se
+plaindre le soir du triste delabrement de son eglise?
+
+--J'y songerai, repondit M. Landry en souriant. Vous avez la une excellente
+idee.
+
+Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de
+Bretteville. Lorsqu'ils furent arrives a l'extremite du village, leur
+cicerone s'arreta devant une maison de peu d'apparence precedee d'un
+jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie a la bonne deesse des
+fleurs.
+
+--Voila mon Eden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous
+pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la
+science...
+
+Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres a la vieille
+Marianne, sa cuisiniere. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
+bonheur qu'un solitaire, retire volontairement du monde, doit gouter
+lorsqu'il est arrache a ses meditations par des amis qu'il estime.
+
+--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs tailles en forme de
+pyramide? Mauvais gout, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a
+laisses mon pere, tels je les ai conserves. Le brave homme aimait a tailler
+ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'etait de
+mode a l'epoque. Par esprit d'imitation, peut-etre aussi pour conserver a
+cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me
+suis mis a prendre de grands ciseaux et a faire la toilette de ces pauvre
+ifs.
+
+A cet instant, la cuisiniere cria du seuil de la porte:
+
+--Monsieur est servi!
+
+--En ce cas, messieurs, je vous invite a me suivre au refectoire, dit M.
+Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.
+
+La salle a manger de M. Landry etait simple, mais d'un gout parfait.
+
+On y voyait un dressoir en vieux chene, admirablement sculpte, une table
+monopode avec des guirlandes de fleurs egalement taillees dans le bois, des
+chaises a pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le meme
+style, quatre tableaux representant les saisons et plusieurs vases du
+Japon, places sur la cheminee.
+
+Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis
+que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui
+l'entouraient.
+
+La conversation s'engagea sur ce ton demi-serieux, demi-plaisant, qui a
+tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art,
+de la litterature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eut paru bien
+fade a plus d'un de nos poetes a la mode et peut-etre helas! a plus d'une
+de nos jolies femmes.
+
+Les deux artistes se retirerent dans leur chambre, enchantes de leur hote.
+Ils ne tarderent pas a s'endormir et leur imagination, echauffee par un
+repas excellent, les fit assister a des scenes etranges qui auraient pu, a
+elles seules, defrayer tout un conte d'Hoffmann.
+
+Leon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide
+et commencer autour de lui une ronde devergondee; Victor voyait avec effroi
+la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher
+le poisson que Neptune tenait a la main et le jeter dans la poele a frire.
+
+Ils etaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa a leur
+porte. Ils se reveillerent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la
+chambre.
+
+--Voila comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi
+m'est-il arrive souvent de manquer le depart des voitures.
+
+--Quoi! la voiture serait passee? s'ecrierent les deux jeunes gens en
+sautant a bas du lit.
+
+--Oui. Vous etes mes prisonniers.
+
+--Et le geolier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir,
+repondit Leon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous
+faisait un devoir de partir aujourd'hui.
+
+--Mais la voiture? objecta M. Landry.
+
+--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seigliere,
+dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons a pied.
+
+--Alors je vous accompagnerai.
+
+--Nous n'y consentirons jamais...
+
+--L'exercice est salutaire a tout age, interrompit M. Landry. Pendant que
+vous acheverez votre toilette, j'improviserai un dejeuner.
+
+Trois heures apres, nos voyageurs arrivaient aux premieres maisons de
+St-Leger. M. Landry s'arreta et saisit avec emotion les mains des deux
+artistes.
+
+--C'est ici qu'il faut nous separer, dit-il tristement.
+
+--Deja! s'ecria Victor.
+
+--Vous etes fatigue? dit Leon.
+
+--Il m'est penible de vous quitter, repondit M. Landry, car je commencais a
+vous aimer. Je me serais bientot arroge le droit de vous donner des
+conseils; de vous dire, a vous, Leon, de combattre avec energie votre
+malheureuse disposition au decouragement; a vous, Victor, de savoir mettre
+parfois un frein a votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Helas!
+mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait
+jamais se quitter et se quitter aussitot, n'est-ce pas la vie? Nous aurions
+le ciel sur la terre si les ames qui sympathisent entre elles n'etaient
+jamais condamnees a se separer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le
+bras dans la direction du cimetiere de St-Leger, encore doit-on se croire
+heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle separation.
+
+Les deux artistes n'insisterent pas davantage pour retenir M. Landry.
+
+Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.
+
+Ils lui serrerent une derniere fois la main, lui dirent un dernier adieu et
+se remirent tristement en route.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'HOTEL FORTUNE
+
+
+
+
+I
+
+Le Reve.
+
+
+A moitie route environ de Caen a Bayeux, le voyageur qui se dirige vers
+cette derniere ville rencontre sur la droite, au bas de deux cotes assez
+roides, une maison dont la facade, tournee du cote du chemin, regarde une
+prairie qui semble s'etendre a perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le
+site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les
+yeux de l'aspect monotone des terres en labour.
+
+Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui
+separe la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentee par un petit
+ruisseau, les canards jouissent des delices du bain, tandis que les porcs,
+moins delicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des
+engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou
+replie et cache sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue
+aupres de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris
+avant de lui donner le dernier coup de dent. Aupres de la barriere, c'est
+un chien de garde qui tend sa chaine en aboyant.
+
+Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un ane ne semble
+preoccupe que du soin de se laisser vivre. Il reve, bien decide a
+n'abandonner sa meditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence.
+Mais voila que l'apparition de la redoutable maitresse Gilles vient jeter
+l'alarme dans son coeur. Rien a l'exterieur ne trahit son emotion; il
+demeure impassible. Mais tout porte a croire qu'il a perdu le fil de ses
+idees; l'etude de la philosophie exigeant une parfaite possession de
+soi-meme.
+
+--Bah! s'ecrie la grosse fermiere avec etonnement, Jacquot est deja revenu
+des champs! Il est meme debride, comme si cette paresseuse d'Elisabeth
+s'etait levee avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est a n'y
+pas croire!
+
+Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arriere pour
+chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne
+d'Audrieu.
+
+--Elisabeth! Elisabeth! cria maitresse Gilles d'une voix qui retentit dans
+la cour et dans tous les coins de la maison.
+
+--Que voulez-vous, maitresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la
+moitie du corps en dehors de la fenetre de la mansarde.
+
+--Vous etes bien matinale aujourd'hui! repondit maitresse Gilles.
+
+--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une
+ironie dans ces simples paroles... je suis prete a l'instant.
+
+--Tres-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la
+ville, repliqua la fermiere.
+
+--Je m'habille pour la premiere fois.
+
+--Par l'ame de feu ma mere! j'aurais du m'en douter! s'ecria maitresse
+Gilles avec colere; la paresseuse!... la paresseuse!
+
+Tandis que la fermiere exhalait sa rage dans de vehementes imprecations,
+Elisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour.
+
+--Me voila, dit la jeune fille en s'avancant timidement vers sa maitresse.
+
+--Vous voila! vous voila! Vous attendez peut-etre qu'on vous complimente?
+reprit maitresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui
+se leve deux heures apres le soleil pour aller traire les vaches! Vous
+n'etes qu'une faineante, une propre a rien, qui n'a pas honte de voler le
+pain d'honnetes gens!
+
+--Maitresse, j'etais souffrante...
+
+--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye
+dix ecus tous les ans, a la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante?
+s'ecria maitresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui
+aient le temps d'etre malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre
+espece doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,
+moi? continua maitresse Gilles en appuyant fierement ses deux poings sur
+ses hanches, de maniere a faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais
+recule devant la besogne ou regrette que la moisson fut trop abondante?
+Ai-je bonne mine, oui ou non? Voila pourtant soixante ans que je me passe
+du medecin; et j'espere bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le
+lendemain du jour ou je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la
+luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce
+que, si vous savez etre coquette avec les garcons, vous n'apprendrez jamais
+comment il faut travailler pour elever sa petite famille et lui laisser du
+pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle la-haut.
+
+Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Elisabeth courba
+la tete et se mit a pleurer.
+
+--Des larmes maintenant! s'ecria la fermiere. Ah! pleurez donc; et croyez
+que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maitresse Gilles,
+allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner a entendre que je ne saurais
+pas m'attendrir a l'occasion: j'ai pitie des boiteux, des manchots et
+surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras,
+on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumone que
+de ne pas faire sa besogne!
+
+--Maitresse Gilles, repondit Elisabeth en s'essuyant les yeux du coin de
+son tablier, je tiens a gagner le pain que je mange...
+
+--On ne s'en apercoit guere!
+
+--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mere...
+
+--Ce n'est pas un mal de penser a sa mere, interrompit maitresse Gilles sur
+un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voila deja trop
+de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider a seller
+Jacquot... Mais ou diable est-il? Je suis sure de l'avoir vu la, a deux pas
+de moi, il n'y a pas cinq minutes.
+
+--Je l'apercois, dit Elisabeth en allongeant le doigt dans la direction
+d'une charrette placee a l'autre extremite de la cour.
+
+--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maitresse Gilles.
+Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin...
+Courez vite.
+
+La jeune fille essaya d'executer les ordres de la fermiere. Mais elle fut
+bientot obligee de s'arreter. Elle sentait que les jambes lui manquaient,
+et elle appuya la main contre son coeur, de maniere a en comprimer les
+battements. Ce que voyant, maitre Jacquot, en tacticien consomme, laissa
+maitresse Gilles s'approcher a deux pas de lui, s'embarrasser les jambes
+dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou.
+Aussitot il ne fit qu'un bond et decampa, par l'espace qui restait libre,
+entre la haie du jardin et la charrette. Maitresse Gilles poussa un cri de
+colere en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de
+la cour. Mais le malin animal avait tort de se rejouir sitot de sa
+victoire. Un garcon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par
+derriere, le saisit fortement a la croupe et le tint dans cette position
+humiliante jusqu'a ce que maitresse Gilles et Elisabeth eussent apporte les
+cannes[1] a lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa
+dans les dents.
+
+ [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en
+ basse Normandie pour traire les vaches.]
+
+--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit severement
+maitresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille.
+Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller a pied.
+
+Trop prudente pour repondre et trop fiere pour recevoir des ordres
+humiliants, Elisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas
+avoir entendu la derniere injonction de sa maitresse. Elle passa les guides
+a son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derriere elle
+le recalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivee au haut de la
+cote, moitie pour reprendre haleine, moitie pour s'abandonner a ses tristes
+pensees, elle s'arreta a l'entree du petit chemin qui devait la conduire
+dans l'herbage ou paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le
+dos de Jacquot, enchante du repit qu'on voulait bien lui accorder, elle se
+prit a reflechir. Un vieux chene, qui se dressait sur la crete du fosse et
+se penchait sur la route, protegeait la jeune fille contre les rayons deja
+brulants du soleil. Les yeux d'Elisabeth suivaient tristement les nuages
+cotonneux qui effacaient de temps a autre le bleu du ciel. Comme eux, sa
+pensee traversait l'espace et cherchait la terre regrettee, le pays ou
+s'etaient passees ses jeunes annees. Elle revoyait la maison ou filait sa
+mere, ou son pere, revenu de sa rude journee de travail, la soulevait dans
+ses bras pour la porter a ses levres et oublier sa fatigue dans ce doux
+baiser paternel. Tout a coup le refrain d'une ronde champetre la fit
+tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme a feu
+reveille les echos d'une solitude. Elle se retourna et apercut une vachere
+qui sortait du champ voisin.
+
+--Bonjour, Elisabeth, dit cette fille.
+
+--Bonjour, Francoise, repondit-elle. Vous m'avez fait bien peur.
+
+--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel
+amoureux que vous, reprit Francoise avec une nuance de jalousie. Au
+surplus, je ne m'en plains pas; car, a ce jeu-la, on perd souvent sa
+tranquillite.
+
+--Viens, Jacquot, dit Elisabeth en tirant l'ane par la bride.
+
+--Vous etes bien fiere maintenant! continua Francoise avec un mechant
+sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le
+soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine
+que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.
+
+Elisabeth detourna la tete, car elle se sentait horriblement rougir. Elle
+s'eloigna le plus vite possible, entrainant Jacquot qui ne comprenait rien
+a ce changement subit d'allure. Francoise la poursuivait encore de ses
+railleries. Elisabeth hata le pas et, lorsqu'elle fut arrivee pres de la
+barriere de l'herbage ou reposaient ses vaches, elle se prit a pleurer
+amerement.
+
+--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voila forcee de rougir
+devant Francoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis
+donc perdue! je n'ai plus qu'a mourir, si, malgre mes precautions, je n'ai
+pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?
+
+Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches
+qui l'avaient apercue, pres de la barriere, et attendaient impatiemment
+qu'on vint les debarrasser de leur fardeau.
+
+--Les pauvres betes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit
+Elisabeth.
+
+Elle essuya ses larmes, ouvrit la barriere et entra dans l'herbage, suivie
+de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pre la largeur de sa
+langue. Les vaches quitterent le bas de l'herbage pour venir a la rencontre
+de la jeune fille. Elisabeth vit une preuve d'attention dans cet
+empressement, qu'il etait plus simple d'attribuer au besoin qu'elles
+ressentaient d'etre delivrees du trop plein de leurs mamelles. Mais au
+coeur blesse tout est sujet de consolation, et ceux qui ont a se plaindre
+des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont
+l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe
+guere a son chien que pour lui jeter, d'une facon peu polie, les quelques
+bribes qui composent son diner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal
+delaisse devient un bon serviteur; on s'apercoit alors, mais alors
+seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de
+joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allegresse ou de
+desespoir; on aime sa taciturnite et ses airs melancoliques; on le
+rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus delicats de sa table,
+on le caresse affectueusement; on lui parle meme de ses maux, comme s'il
+pouvait vous comprendre. Ces vers:
+
+ "O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous;
+ Seul, il sait quel degre de l'echelle de l'etre
+ Separe ton instinct de l'ame de ton maitre!..."
+
+ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eut pas ete
+malheureux. Elisabeth obeissait donc a cette loi mysterieuse de notre etre,
+qui nous fait trouver, aux temps de persecution, un veritable plaisir dans
+la societe des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et
+l'idee ne lui etait pas encore venue que ces pauvres betes lui etaient
+reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait
+qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur
+museau humide, elle leur parlait comme a de vieilles amies dont elle aurait
+meconnu jusque-la les bons sentiments.
+
+--Pauvres betes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal a
+personne.
+
+Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui
+reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs
+de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevee,
+lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'ane
+portait sur son dos, Elisabeth s'apercut que Jacquot etait alle brouter les
+jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler,
+crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du cote de l'animal
+indocile. Mais bientot ses forces la trahirent; car le terrain allait en
+montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de
+grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit
+sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande
+lassitude qu'elle se coucha sur le cote, son bras gauche replie sous sa
+tete. Une brise chaude courait dans les herbes, apres avoir passe dans les
+grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui
+viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'echappait des
+haies voisines; la terre etait brulante, l'air etait rempli de vagues
+murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas a
+s'endormir sous la voute d'azur.
+
+Qui pourra determiner l'instant de raison ou commence le sommeil, ou finit
+la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le reve de la reverie? s'ils
+sont separes par un abime, ou s'ils sont unis etroitement?... Elisabeth
+s'etait reportee par la pensee aux jours de son enfance; on l'interrompt
+dans sa reverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle
+agit, elle fait sa tache journaliere, puis elle se repose; et, sitot que le
+sommeil a ferme ses yeux, la voila de nouveau dans la maison de son pere.
+Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre a la
+premiere moisson dont elle eut garde le souvenir. Sa mere ne file plus pres
+du foyer demi-eteint, dont elle remuait les cendres pour preparer le repas
+du soir. C'est Elisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement,
+c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est
+elle qui va chercher les legumes dans le jardin, c'est elle qui console et
+qui soigne son vieux pere invalide; car il s'est passe de grands evenements
+depuis qu'Elisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les
+chaumieres ont aussi leurs revolutions. La mere d'Elisabeth repose sous le
+vieil if du cimetiere; son pere n'a plus la force de travailler; c'est a
+elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le
+village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinee de juillet,
+voila qu'Elisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au
+vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue ou la foule
+afflue. C'est la que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans
+qui vendent leur travail aux fermiers. Elisabeth se mele au groupe des
+jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet a son corsage
+pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs
+pour cacher les miseres de la vie. Un beau jeune homme s'arrete devant
+elle, la considere un instant, puis s'adresse au vieillard et regle avec
+lui les conditions du marche. C'est le fils d'un riche fermier de
+Sainte-Croix; son pere l'a charge de lui ramener une servante pour traire
+les vaches; Elisabeth parait pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme
+monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derriere
+lui. Le vieux pere embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner
+sa maison deserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard ou
+se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: "Je te confie mon enfant,
+c'est mon bien le plus precieux; respecte-la comme tu respecterais ta
+soeur; le bon Dieu saura bien t'en recompenser!" Puis la jument prend son
+trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard a la
+vie... Elisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour
+retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se
+retourna pas une seule fois pendant toute la duree du voyage; et c'etait
+chose vraiment singuliere de voir ces deux jeunes gens si pres l'un de
+l'autre, et pourtant si indifferents, comme s'ils eussent ignore que Dieu
+leur avait reparti la jeunesse et la beaute. Mais les jours se succederent,
+et la grande douleur s'effaca. Puis vint le temps de la moisson; les bles
+etaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur
+roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaite aux repas qu'on
+prenait en plein air! Maitres et domestiques vivaient dans une douce
+familiarite. Memes travaux, memes peines, meme table! c'etait la famille du
+temps des rois pasteurs; c'etait l'egalite dans toute sa plenitude. Souvent
+la meme coupe de terre servait a deux convives, et le breuvage n'en
+paraissait pas plus amer a Germain quand les levres d'Elisabeth s'y etaient
+deja trempees. Elisabeth a son tour ne pouvait s'empecher de comparer
+Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de
+Germain etaient plus blonds que les epis dores, et elle trouvait que les
+yeux de Germain etaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis
+vinrent les veillees; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminee et
+rappelait a ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient a
+ces doux souvenirs. Mais Germain et Elisabeth ne riaient pas; ils se
+regardaient, tout en feignant d'ecouter; puis, quand l'histoire avait ete
+reprise, abandonnee et reprise une derniere fois, quand le narrateur
+s'endormait a la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la
+pauvre servante s'echappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours,
+et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Elisabeth ne s'y
+montra pas; les cris de joie l'attristaient...
+
+Et la sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place a des
+pensees qui etreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa
+respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inegaux, et
+sa main se crispait comme si elle eut voulu repousser avec force
+l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrerent un obstacle.
+Elisabeth se reveilla en sursaut et apercut le gros chien de la ferme, qui
+semblait trouver, a lui passer la langue sur le visage, le plaisir que
+prend un enfant gourmand a lecher un bouquet de fraises.
+
+--Tu ne te genes pas, mon bon Fidele, dit Elisabeth en s'amusant a meler
+ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un
+veritable service en me reveillant; car je revais des choses bien
+tristes!... Ah! tu regardes de cote?... Ton maitre ne doit pas etre loin.
+En effet, le voila.
+
+La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla
+rejoindre son maitre pour le preceder de nouveau en aboyant joyeusement.
+Elle attacha l'extremite de son tablier a sa ceinture et alla prendre une
+des cannes a lait qu'elle posa sur son epaule. Germain etait deja a ses
+cotes.
+
+--Que faites-vous la, Elisabeth? demanda-t-il.
+
+--Vous le voyez: je remplis ma tache de tous les jours.
+
+--Quand je suis arrive, vous etiez assise, et vous vous etes levee
+subitement a mon approche...
+
+--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du
+maitre, interrompit Elisabeth.
+
+--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous etre reposee?...
+Elisabeth, Elisabeth! depuis quelques jours j'ai doute de vous; je vous ai
+vue plus d'une fois me lancer des regards ou se peignait plutot la haine
+que l'amitie. Je ne m'etais donc pas trompe! vous m'en voulez? vous ne
+m'aimez plus?
+
+--Mon coeur n'a pas change, repondit Elisabeth; mais on m'a fait comprendre
+la distance qu'il y a entre nous. Vous etes mon maitre, je suis votre
+servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand
+j'oublie mes devoirs.
+
+La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tete et fit
+quelques pas en pliant sous son fardeau.
+
+--Elisabeth! s'ecria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont
+rouges: vous avez pleure?
+
+--Je ne dis pas non; mais il n'est pas defendu a une servante de pleurer,
+pourvu qu'elle fasse sa besogne.
+
+--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant
+d'arreter la jeune fille.
+
+--Laissez-moi, repondit-elle; on va trouver que je suis restee trop
+longtemps aux champs. Je serai grondee. On m'a deja reproche ce matin de
+voler le pain que je mange.
+
+--Qui a pu dire cela? s'ecria Germain.
+
+--Votre mere, dit Elisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous
+interesser a une voleuse!
+
+--Voyons, Elisabeth, ne vous fachez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma
+mere est un peu vive...
+
+--Je ne l'ignore pas.
+
+--Au fond, c'est une bonne femme...
+
+--Je n'en doute pas.
+
+--Et, malgre ses brutalites, elle vous aime.
+
+--Oui... qui aime bien chatie bien, dit Elisabeth avec amertume.
+
+--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre etat de souffrance...
+
+--Elle ne le saura jamais, s'ecria Elisabeth; j'aimerais mieux tomber morte
+a cette place que de faire un pareil aveu!
+
+--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me
+jeter aux pieds de ma mere, lui avouer notre faute, lui demander pardon
+pour vous et pour moi?
+
+--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mere; mais elle me
+mettrait honteusement a la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point,
+ajouta Elisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme;
+la scene qui s'est passee ce matin entre votre mere et moi m'a ouvert les
+yeux. Malheur a moi d'avoir ete jeune! malheur a moi d'avoir manque
+d'experience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je
+ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne
+devais pas vous savoir gre des attentions que vous aviez pour moi, des
+peines que vous m'epargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma
+reconnaissance, ni vous avouer ma preference pour vous, ni vous sourire,
+non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous etiez mon maitre!
+Malheur a moi! car vous etes riche et vos parents voudront vous marier a
+une riche fermiere. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous
+ecoutera pas; et vous aurez beau chercher a me retenir pres de vous, moi je
+vous fuirai, parce que si je cedais a vos instances, on m'accuserait de
+vous avoir aime pour votre fortune. Vous-meme, vous le croiriez peut-etre
+plus tard... O ma mere! Si j'avais eu ma mere pres de moi, si elle avait
+existe seulement! L'idee de me representer devant elle apres ma faute me
+l'eut fait eviter... car elle m'avait elevee honnetement, et je n'etais pas
+nee mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevee trop tot, et le souvenir des morts
+n'est pas assez puissant pour nous arreter... O ma mere! ma mere! que
+n'etiez-vous-la!
+
+Germain etait profondement emu. Il s'approcha de la jeune fille, prit une
+de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise:
+
+--Elisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur
+moi!
+
+Les deux jeunes gens tomberent dans les bras l'un de l'autre.
+
+Cependant Jacquot s'etait rapproche insensiblement du groupe forme par le
+chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idee de vouloir se
+mirer de trop pres dans la canne a lait, et Fidele, qui avait un
+merveilleux instinct pour defendre la propriete, s'elanca en aboyant a la
+tete du voleur. Germain se retourna, apercut l'ane et l'arreta par le cou
+au moment ou il s'appretait a fuir. Puis, apres avoir place les cannes a
+lait dans les hottes de bois, il invita Elisabeth a monter sur l'ane.
+
+--Je ne monterai pas, dit Elisabeth.
+
+--Serieusement?
+
+--Serieusement.
+
+--Vous etes fatiguee?
+
+--J'en conviens; mais votre mere m'a defendu de monter sur Jacquot.
+
+--Encore ma mere! dit Germain en haussant legerement les epaules. C'est un
+tort de ne voir jamais que le mauvais cote des choses, ma chere Elisabeth.
+Ma mere n'est pas mechante; elle a le defaut de tenir trop rigoureusement a
+son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginee que c'est
+par paresse que vous etes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous
+punir de votre pretendue faineantise, elle vous a condamnee a marcher a
+pied. Allons, j'espere que vous la connaitrez mieux un jour, et que vous
+serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante...
+
+--Toute surprise en effet, interrompit Elisabeth avec un peu de malice.
+
+Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal a se rendre
+aux raisons de son amant et a reconnaitre qu'elle pouvait bien, en somme,
+avoir porte sur maitresse Gilles un jugement temeraire. Tant le coeur a
+d'empire sur le raisonnement!
+
+
+
+
+II
+
+Le renvoi.
+
+
+Apres le depart d'Elisabeth, au moment ou maitresse Gilles se disposait a
+rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ebranla l'air et fut suivie
+immediatement d'un bruit sourd et prolonge. La fermiere fit un bond,
+s'arreta sur le seuil de sa porte et considera avec inquietude l'etat du
+ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon etait pur;
+seulement de petits nuages blancs paraissaient a de longs intervalles dans
+l'azur, comme si un peintre maladroit eut laisse tomber son pinceau sur le
+fond de cette toile immense.
+
+--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ca ne peut pas etre le
+tonnerre. Les oreilles m'auront tinte!
+
+Rassuree par cette reflexion, maitresse Gilles entra dans une grande piece
+enfumee, qui servait a la fois de cuisine et de salle a manger. Elle versa
+de l'eau dans la marmite, agaca les tisons avec le bout des pincettes et se
+mit a gratter consciencieusement des legumes avec la lame de son couteau,
+lorsque les vitres de la croisee resonnerent d'une facon etrange.
+
+--Encore le meme bruit! s'ecria la fermiere en sautant malgre elle.
+
+Elle preta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit a
+la besogne: Mais les vitres de resonner bientot, et maitresse Gilles de
+sauter en l'air.
+
+--J'y suis cette fois! s'ecria maitresse Gilles, enchantee de sa
+decouverte; boum! boum! c'est bien ca... c'est le canon.
+
+Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la
+fenetre pour le feuilleter. Aussitot les vitres de crier:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Toujours le meme bruit! dit maitresse Gilles en tressaillant et tournant
+difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant a ses
+levres; voyons... nous sommes dans le mois de juin.
+
+--Boum! boum! boum! crierent encore les vitres.
+
+--Bon! voila que je tremble comme une poule mouillee... Ah! nous y voila:
+22 juin 1786.
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Mais, s'ecria maitresse Gilles apres avoir bien reflechi, ce canon-la
+perd la tete; car le 22 juin, c'est un jour tout a fait ordinaire.
+
+--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maitresse Gilles, du tout, du
+tout! dit maitre Gilles en entrant.
+
+--Imbecile! repliqua immediatement maitresse Gilles.
+
+Le fermier ne fit pas la moindre attention a l'apostrophe malveillante de
+sa femme et s'avanca, le rire sur les levres, jusqu'au milieu de la
+cuisine.
+
+Ce n'etait pas un bel homme que maitre Gilles, et le fameux roi Frederic ne
+l'eut certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il
+n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes
+physionomies qui ont le precieux privilege de pouvoir voyager partout sans
+passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en
+vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait
+merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le
+secret en Basse-Normandie. Ses yeux etaient petits et d'un bleu pale. Il
+etait douteux qu'ils se fussent jamais animes; mais ils avaient une
+expression de douceur et de bonte qui faisait oublier la vie qui leur
+manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours,
+quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton completaient
+l'ameublement de ce visage d'honnete homme. Maitre Gilles portait une
+blouse d'un vert fonce qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guetres
+blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets etaient
+alles, je ne sais ou, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers
+etaient couverts de poussiere; car il etait sorti avant le jour pour se
+rendre au marche de Bretteville-l'Orgueilleuse.
+
+Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se
+frappait en meme temps le bout du pied avec son baton. Les vitres
+resonnerent de nouveau et repeterent en coeur:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Ah! tu trouves que je dis des betises! reprit maitre Gilles en se moquant
+de la fermiere, que la derniere explosion avait fait sauter sur sa chaise.
+Crois-tu qu'on va s'amuser a tirer le canon a Caen pour faire peur aux
+moineaux qui mangent les cerises de notre jardin?
+
+--Es-tu sur que ce soit le canon?
+
+--Parbleu!
+
+--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fete...
+
+--Non, mais un jour de rejouissance, interrompit maitre Gilles d'un air
+fin.
+
+--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, repliqua la fermiere; il faut que tu
+sois alle au cabaret?
+
+--Je n'aurais guere eu le temps d'y aller, puisque me voila deja revenu de
+Bretteville.
+
+--Qu'est-ce que tu as fait a Bretteville?
+
+--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon a Caen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach.
+
+--Les Anglais ne sont pas debarques? demanda maitresse Gilles avec
+inquietude.
+
+--Si pareil malheur etait arrive, je ne te repondrais pas en riant.
+
+--Alors, c'est un evenement heureux?
+
+--En peux-tu douter?... Le roi est a Caen!
+
+--Le roi de France! s'ecria maitresse Gilles avec admiration.
+
+--Lui-meme.
+
+--Louis XVI?
+
+--Louis XVI: un bien brave homme, a ce qu'on dit!
+
+--Alors il faut atteler la jument noire a la charrette, reprit maitresse
+Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ca doit etre bien beau, un
+roi?
+
+--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ca doit etre tout couvert d'or!
+
+--Et ca boit et ca mange comme nous?
+
+--Apparemment, puisqu'on m'a affirme qu'il a soupe hier chez la duchesse
+d'Harcourt.
+
+--Et tout le monde peut le voir?
+
+--Tout le monde! On me racontait ce matin, a Bretteville, qu'il ordonne a
+son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir a son aise. Il
+distribue des aumones aux pauvres; il a meme accorde la grace de six
+deserteurs enfermes dans les prisons de Caen.
+
+--C'est dommage que nous n'ayons pas de deserteurs dans notre famille!
+murmura maitresse Gilles.
+
+--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari.
+
+--Rien.
+
+--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maitre Gilles.
+
+En meme temps il deposa son baton sur une chaise, s'assit sur un des bancs
+et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table.
+
+--Tu vas me servir a dejeuner, n'est-ce pas, petite femme?
+
+Cette qualification fut acceptee aussi naivement qu'elle avait ete donnee.
+Flattee de l'epithete, maitresse Gilles s'empressa d'apporter devant le
+fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa meme la
+complaisance jusqu'a tirer du cidre au tonneau. Maitre Gilles contemplait
+sa femme avec etonnement; et, comme il n'etait pas habitue a de pareilles
+attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser a boire sans
+souffler mot. Cependant la fermiere n'eut pas plus tot rempli le verre
+qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari.
+
+--Nous allons a Caen, n'est-ce pas, mon petit homme?
+
+--Pour voir le roi?
+
+--Sans doute.
+
+--Il est inutile de fatiguer la jument noire.
+
+--Alors tu me refuses?
+
+--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous deranger.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c'est le roi qui se derange lui-meme.
+
+--Deviens-tu idiot?
+
+--Pour aller de Caen a Cherbourg, dit tranquillement maitre Gilles, il faut
+bien passer par ici, a moins qu'on ne prenne la mer.
+
+--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison?
+
+--Aujourd'hui meme; dans moins de deux heures peut-etre.
+
+--J'en deviendrai folle! s'ecria maitresse Gilles en se frappant dans les
+mains et en sautant comme une enfant.
+
+--C'est deja fait, pensa maitre Gilles en se versant a boire.
+
+Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien
+qu'il se resignat a se servir lui-meme d'echanson.
+
+--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermiere.
+
+--On raconte qu'il s'est laisse embrasser, a l'Aigle, par la maitresse de
+l'auberge ou il a dine.
+
+--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivat autant! s'ecria
+maitresse Gilles.
+
+--Il parait, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il
+considere ses sujets comme ses enfants.
+
+--La bonne nature d'homme!
+
+--Il ressemble peu au feu roi.
+
+--C'est son fils?
+
+--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aieul etait mechant. Mais
+la mechancete... c'est comme la goutte: ca saute souvent plusieurs
+generations.
+
+--Je me sens deja de l'affection pour lui, dit maitresse Gilles.
+
+--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son
+passage et lui jette des fleurs.
+
+--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la
+fermiere, qui avait sur le coeur le baiser donne a l'aubergiste de l'Aigle.
+
+--C'est une idee, ca, ma femme! repondit le paysan en se grattant la tete.
+
+--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin.
+
+--Ca n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maitre Gilles en
+reflechissant profondement.
+
+--Ah! j'y suis! s'ecria la fermiere avec enthousiasme.
+
+--Eh bien? dit le fermier, la bouche beante.
+
+--Eh bien! j'ai deux beaux chapons...
+
+--Ca n'est pas assez, dit maitre Gilles en hochant la tete.
+
+--Nous y joindrons le dernier ne de nos agneaux. Je vais le savonner, le
+savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou
+le ruban rouge que je mets les jours de fete.
+
+--Oui, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Qui l'offrira?
+
+--Moi.
+
+--Et les chapons?
+
+--Moi, dis-je, et c'est assez! repliqua maitresse Gilles, qui rencontra
+sans s'en douter un hemistiche celebre.
+
+--Mais...
+
+--En finiras-tu avec tes _mais_! s'ecria la fermiere... Est-ce que je ne
+saurai pas m'expliquer aussi bien que toi?
+
+--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ca n'en
+ferait pas plus mal.
+
+--Une _jeunesse_?... et qui donc?
+
+--Elisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses
+_habits_ du dimanche...
+
+--Tais-toi!
+
+--Elle serait presentable.
+
+--Tais-toi! tais-toi! s'ecria maitresse Gilles en fermant avec sa main la
+bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer a Elisabeth, une mechante
+creature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas
+le quart de sa besogne! Cette fille-la est indigne de paraitre devant le
+roi; et, si je n'avais pitie de son pere, je l'aurais deja mise a la porte.
+
+--Je ne me suis pas encore apercu qu'il manquat quelque chose a la maison,
+dit timidement le fermier.
+
+--C'est-a-dire que je mens, reprit la fermiere en se croisant les bras sur
+la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la defense de cette mechante
+fille?... Vous etes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de
+m'en facher. Si j'avais dix-huit ans, comme Elisabeth, oh! j'aurais
+toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas
+dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je deraisonne, je perds la tete...
+C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui
+recois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne a manger a
+la volaille, qui ecris les quittances; car tu n'es propre a rien, toi; tu
+n'as pas plus de tete qu'une linotte, plus d'energie qu'une poule mouillee!
+Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le
+pied, voler et jeter a la porte, plutot que de montrer que tu es un
+homme!... Ah! mademoiselle Elisabeth est le modele des servantes?...
+Ecoute, voila dix heures qui sonnent a l'horloge; elle n'est pas encore
+revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui,
+je te conseille de regarder par la fenetre; tu pourras y rester longtemps
+si tu tiens a la voir revenir...
+
+--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route;
+car la voila avec Germain.
+
+--Et perchee sur l'ane! s'ecria maitresse Gilles.
+
+Rouge de colere, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa
+deux chaises et s'elanca dans la cour.
+
+Au moment ou Germain tirait l'ane par la bride pour lui faire passer le
+petit pont jete sur le fosse qui separait la cour de la route, Elisabeth
+apercut la fermiere qui accourait en poussant des cris furieux.
+
+--Laissez-moi descendre, dit-elle a Germain; autant vaut eviter une
+querelle, quand on le peut.
+
+--Ma mere se calmera, soyez tranquille, repondit le jeune homme.
+
+Lorsqu'il se retourna, il se trouva face a face avec maitresse Gilles, qui
+ne cessait de crier, bien qu'elle fut tout pres des jeunes gens:
+
+--Descendra-t-elle, la faineante, la paresseuse!
+
+Elisabeth n'avait pas attendu cette derniere injonction pour sauter a
+terre. Cette prompte obeissance sembla redoubler la colere de maitresse
+Gilles.
+
+--Je vous avais defendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le
+poing a la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bete!
+
+--Quant a cela, ma mere, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force
+a porter Elisabeth.
+
+--Jacquot est un vieux serviteur, repliqua vivement la fermiere, et l'on ne
+doit pas abuser des gens, qui ont passe toute leur vie a travailler, pour
+encourager la paresse d'une demoiselle Elisabeth!... Mais, voila ce que
+c'est: on n'a plus d'egards pour la vieillesse quand on ne sait meme pas
+respecter sa mere.
+
+--Je ne crois pas vous avoir manque de respect, repondit simplement
+Germain.
+
+--Je vous repete, poursuivit maitresse Gilles, que vous ne devez pas aller
+contre mes volontes. Or, j'avais defendu ce matin a cette mechante fille de
+monter sur Jacquot; quand on se leve a huit heures du matin pour aller
+traire les vaches, on peut bien marcher a pied; car il n'y a plus de rosee
+dans les champs.
+
+--Ecoutez-moi, ma mere, dit Germain.
+
+--J'ecoute, repondit maitresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la
+ferme resolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera
+l'honneur de lui parler.
+
+--En revenant ce matin de voir nos bles, dit Germain, j'ai rencontre
+Elisabeth dans l'herbage ou sont les vaches; elle etait etendue a terre et
+dormait profondement...
+
+--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louee!
+
+--Elle s'est reveillee a mon approche et m'a dit qu'elle etait souffrante.
+
+--Toujours l'excuse des paresseux!
+
+--Et comme elle avait grand'peine a marcher, je n'ai cru faire que mon
+devoir en l'engageant a monter sur Jacquot.
+
+--Malgre ma defense!
+
+--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait
+tout autant a ma place, si vous aviez vu sa paleur et son abattement; car
+je vous sais bon coeur.
+
+--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez!
+repondit la fermiere qui ne parut pas tout a fait indifferente a ce
+compliment.
+
+Germain s'imaginait avoir gagne la cause d'Elisabeth. Malheureusement
+maitre Gilles, qui avait observe de la fenetre de la cuisine ce qui se
+passait dans la cour, eut la facheuse idee de venir se meler au debat. A la
+vue de son mari, la fermiere se rappela la discussion qu'elle avait eue
+avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune
+puissance humaine n'eut ete capable d'arreter le debordement de paroles qui
+sortit de sa bouche.
+
+--Bon! voila l'autre, maintenant! s'ecria-t-elle en lancant a son mari un
+regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils
+et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me
+faire mourir ainsi a petit feu, mettez-moi a la porte de chez nous!... Vous
+pourrez alors garder votre Elisabeth, puisque vous avez besoin de cette
+fille-la pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente creature; elle n'est
+pas paresseuse, elle n'est pas malhonnete, elle ne vole pas ses maitres,
+c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; epousez-la
+meme, si bon vous semble; et vous, maitre Gilles, chassez-moi de la maison,
+j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la
+voleuse, c'est moi qui suis la faineante!... Voyons, poussez-moi sur le
+chemin et tachez de vous remuer un peu!
+
+La recommandation n'etait pas inutile; car maitre Gilles et son fils
+restaient immobiles et silencieux.
+
+Chez le fermier, c'etait stupefaction, etourdissement, timidite et habitude
+de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au
+contraire, c'etait consternation, desespoir. Ses yeux etaient tournes du
+cote d'Elisabeth, qui s'etait assise sur le banc de pierre, au pied d'un
+poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la
+maison. La jeune fille avait cache sa tete dans ses mains, et de grosses
+larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les
+sanglots qu'elle cherchait a retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce
+spectacle et son secret lui echappa. Comme le joueur qui risque sa fortune
+sur un coup de des, il risqua tout, dans un aveu que lui arracherent sa
+douleur et ses remords, tout, jusqu'a son amour pour Elisabeth, jusqu'a
+l'avenir de la pauvre fille.
+
+--Vous etes ma mere? dit-il en serrant avec emotion les mains de la
+fermiere.
+
+--Pour mon malheur! repondit-elle.
+
+--Et vous, vous etes mon pere? reprit-il en s'adressant a maitre Gilles.
+
+Habitue a la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher
+dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment.
+
+--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain.
+
+--Pour cela, ca ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune
+homme.
+
+Quant a maitresse Gilles, elle se tenait toujours sur la defensive.
+
+--Et vous desirez mon bonheur? continua Germain.
+
+--C'est encore vrai, dit le fermier.
+
+--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garcon,
+vous ait donne une fille...
+
+--Ca m'aurait mieux convenu! interrompit maitresse Gilles.
+
+--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvrete et
+que votre fille soit obligee pour vivre de se louer comme servante dans une
+ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en apercoit, il l'aime,
+il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'ecoute pour son malheur a
+elle... Que doit faire le fils du fermier?
+
+--Si ce garcon-la a du coeur, dit maitre Gilles, il doit en faire sa femme.
+
+--Et si son pere s'y oppose? demanda Germain.
+
+--Il aurait tort, repondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute,
+gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de
+la jeune fille.
+
+--Eh bien, mon pere, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en
+tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la
+servante c'est Elisabeth.
+
+Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse emotion.
+Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux reves qu'il
+avait caresses s'evanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire
+place aux sentiments d'honnetete qui faisaient le fond de son caractere; et
+le pardon s'echappa de ses levres avec le dernier baiser qu'il donna a son
+fils.
+
+Cependant, maitresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de
+l'apologue pour en comprendre la moralite; car les femmes, dans quelque
+milieu social que le sort les ait placees, surpassent de beaucoup les
+hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude a
+deviner les choses les plus impenetrables, pour peu qu'il s'y mele de
+l'amour ou tout autre sentiment delicat. Elle n'eut pas plus tot entendu
+les premiers mots de la confidence que, sans s'inquieter de la
+determination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la
+maison. Elle monta a sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix ecus dans
+sa main et redescendit quatre a quatre les marches de l'escalier. Son
+visage, si colore d'ordinaire, etait presque pale et ses levres
+tremblaient. Elisabeth etait toujours assise sur le banc de pierre et
+pleurait. Maitresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle ecarta
+brusquement les mains, et lui jeta les pieces de monnaie sur les genoux.
+
+--Voyez, dit la fermiere, s'il y a bien dix ecus. Je ne vous dois que onze
+mois; mais je vous paie l'annee entiere, afin d'etre debarrassee plus tot
+de vous.
+
+--Vous me mettez a la porte? dit Elisabeth.
+
+--Ca me parait clair.
+
+--Vous etes mecontente de moi? Je ne travaille pas assez?
+
+--Il s'agit bien de cela! s'ecria maitresse Gilles avec indignation.
+
+--Germain a parle! se dit Elisabeth en retombant sur le banc de pierre, je
+suis perdue!
+
+D'abondantes larmes s'echapperent de ses yeux, et sa tete s'affaissa sur sa
+poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosee.
+
+--Ramassez votre argent, reprit durement la fermiere en montrant les pieces
+de monnaie qui avaient roule a terre.
+
+Ces paroles rappelerent Elisabeth au sentiment de sa position; elle fit un
+violent effort sur elle-meme et se leva.
+
+--Merci! repondit-elle en detournant la tete.
+
+--Vous les dedaignez?
+
+--J'aime mieux vous avoir servie pour rien!
+
+--Pour rien, dites-vous? repliqua brutalement maitresse Gilles; et vous
+avez fait le malheur de mon fils!
+
+Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la
+tete et obligea la fermiere a baisser les yeux sous son regard.
+
+--Maitresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappe chez vous
+qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais
+votre mari, si je ne... pardonnais a Germain, je ne partirais pas d'ici
+sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez ete
+injuste et cruelle a l'egard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en
+danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque
+je sortirai de cette maison, d'ou vous me chassez indignement, pas une
+parole de haine ne s'echappera de ma bouche... Je trouverai peut-etre meme
+la force d'appeler sur elle la benediction du ciel.
+
+A ces mots, elle disparut dans l'interieur de la maison.
+
+Le fermier et son fils, apres le premier epanchement, furent tout surpris
+de ne plus voir maitresse Gilles a leurs cotes; ils l'apercurent bientot
+pres de la porte de la cuisine et marcherent a sa rencontre.
+
+--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa
+manche, et tu pardonnes a Germain?
+
+--Il le faut bien, repondit la fermiere en se baissant pour ramasser les
+ecus qui etaient restes au pied du banc.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maitre Gilles?
+
+--Ce sont les gages d'Elisabeth.
+
+--Tu la paies d'avance?
+
+--Je la mets a la porte.
+
+--Vous la chassez! s'ecria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mere?
+
+--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez
+moi.
+
+--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme.
+
+--Et c'est a moi de le reparer, repondit la fermiere.
+
+--Tu as tort, ma femme, hasarda maitre Gilles.
+
+--Tais-toi, lui dit maitresse Gilles; cela ne te regarde pas.
+
+--Comment! mon pere, vous souffrirez une pareille indignite? dit Germain en
+voyant le fermier se preparer a la retraite.
+
+--Petite pluie abat grand vent, lui repondit maitre Gilles a voix basse;
+dans moins d'une heure ta mere ne songera plus a renvoyer sa servante.
+
+--Vous vous trompez, dit la fermiere, car la chose est deja faite.
+Elisabeth a recu son conge. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.
+
+--Ah! ma mere, s'ecria Germain en eclatant en sanglots; il eut mieux valu
+ne pas me mettre au monde.
+
+
+
+
+III
+
+Louis XVI.
+
+
+Les details que maitre Gilles avait recueillis a Bretteville sur l'arrivee
+prochaine de Louis XVI etaient exacts. Le jeune roi avait quitte Versailles
+le 21 juin 1786, pour se rendre a Cherbourg. Il arriva dans la soiree du 21
+au chateau d'Harcourt, ou il passa la nuit, et le 22, a dix heures du
+matin, il s'arreta a Caen, sur la place des Casernes, et recut des mains du
+comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'etait portee au devant
+du roi, qui recevait avec bonte les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce
+fut seulement a l'extremite de la ville qu'il permit a ses cochers de
+lancer les chevaux. Le temps etait magnifique. Louis XVI ne se lassait pas
+d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie
+d'enfant a passer la tete a la portiere, pour mieux respirer la senteur des
+champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix,
+les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il
+gaiment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de deserter
+leurs villas pour aller chercher de douces emotions au sein de la campagne.
+
+Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route
+semblaient courir a toutes jambes le long des fosses, et qu'un nuage de
+poussiere se roulait en tourbillons epais a l'arriere des voitures. Mais, a
+chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait
+aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on
+fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas
+s'etre arrete dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appetit.
+
+--Sa Majeste trouvera bientot ce qu'elle desire, dit le duc de Villequier.
+
+--Vous croyez? demanda Louis XVI.
+
+--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route a cheval; et, dans moins
+de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de
+deux cotes.
+
+--A merveille! s'ecria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en
+plein air, comme de vrais bergers.
+
+Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence
+solennel regnait dans la grande cuisine de maitresse Gilles. On n'entendait
+que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du
+balancier de l'horloge. Mais voila qu'une rumeur extraordinaire,
+accompagnee de convulsions, eclate soudain dans cette petite boite carree,
+comme si l'etre anime qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois
+eut voulu briser ses chaines... et midi sonna. Ce fut comme un coup de
+theatre,--car c'etait l'heure du diner--et maitresse Gilles remplit a elle
+seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les
+assiettes, qu'on aurait pu considerer comme les pieces principales d'un
+vaste echiquier, s'alignerent sur les bords de la table; les couteaux et
+les fourchettes se placerent a leur droite, en guise de cavaliers; les
+verres se poserent carrement en tete, sur la premiere ligne, en guise de
+pions, et les pots de cidre furent plantes comme des tours aux quatre coins
+de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journee, maitresse
+Gilles apporta la soupiere, d'ou sortait un epais nuage de fumee. Mais
+personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maitre
+Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue
+evidemment pour un sourire perpetuel, se contractait en grimacant, comme
+lorsqu'il avait du chagrin.
+
+--Tu ne l'as pas trouve!... je vois bien cela a ta mine, s'ecria maitresse
+Gilles, sans donner a son mari le temps de s'expliquer.
+
+--Que peut-il etre devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se
+laissant tomber sur une chaise avec accablement.
+
+--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maitresse Gilles aux gens de
+la ferme.
+
+--Non, repondirent les domestiques.
+
+--Tu ne manges pas? reprit la fermiere en se tournant vers son mari.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+--Poule mouillee! s'ecria dedaigneusement maitresse Gilles en emplissant
+son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se
+retrouvera, parbleu!... Il est alle prendre l'air... Ah! mon Dieu!
+qu'entends-je? s'ecria de nouveau maitresse Gilles; et, pour la premiere
+fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de
+soupe et de morceaux de faience... C'est le roi!
+
+A ce mot, tous les gens de la ferme quitterent leur place, jusqu'a maitre
+Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appetit, retrouva du moins des jambes pour
+la circonstance; et tout le monde, maitres et domestiques, se precipita a
+l'entree de la maison. C'etaient bien, en effet, les carrosses de la cour
+qui descendaient la cote au grand galop de quatre chevaux.
+
+--Et mes chapons? s'ecria maitresse Gilles avec desolation. Qu'on aille me
+chercher mes chapons!
+
+Un garcon de ferme se detacha du groupe pour obeir aux ordres de sa
+maitresse.
+
+--Et mon agneau?
+
+--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait
+a cote de sa mere. Mais il n'est pas decrotte.
+
+--Tant pis! repondit maitresse Gilles.
+
+En meme temps elle fit ranger toute sa petite armee de valets et se mit
+a leur tete, tandis que son mari, place modestement a deux pas en arriere,
+tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prepara a
+marcher au devant des voitures. Mais elle s'arreta subitement, recula
+en trebuchant et ne retrouva son equilibre que sur les pieds de son mari.
+
+Le roi etait descendu de voiture, accompagne de plusieurs seigneurs de sa
+suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire
+penser qu'il avait le desir d'y entrer. Et telle etait bien son intention;
+car le petit cortege se mit en marche, franchit le pont jete sur le fosse
+et s'avanca dans la cour.
+
+Maitresse Gilles n'etait pas preparee a cet evenement. Sa fermete
+l'abandonna. On la vit meme trembler et jeter autour d'elle un regard
+desespere, comme si elle eut appele quelqu'un a son aide. Ce n'etait plus
+l'arrogante fermiere qui faisait retentir la maison de sa voix formidable;
+ce n'etait plus maitresse Gilles campee fierement, les deux poings sur les
+hanches, et gourmandant sans pitie les domestiques. Quant au fermier, il
+n'etait pas etonnant que ses deux genoux se donnassent de frequents et
+involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lacher
+les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement
+rejoindre sa mere.
+
+Cependant le roi approchait toujours. Il n'etait plus qu'a vingt pas du
+groupe forme par les deux fermiers et leurs domestiques.
+
+--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'ecria
+douloureusement maitresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle a son mari, tu
+peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer?
+
+--Essuie-les a ton tablier, repondit le fermier plus mort que vif.
+
+--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine?
+
+--Et mes souliers tout pleins de poussiere! repliqua le paysan.
+
+--Et mon fichu dechire! continua la femme.
+
+--Et mon gilet sans boutons! repondit le mari.
+
+--Je vous repete que vous etes superbe comme cela, Jean! s'ecria maitresse
+Gilles.
+
+Aussitot elle se fit, a coup de coudes, une trouee a travers les
+domestiques et disparut dans la maison.
+
+Le roi n'etait plus qu'a six pas de maitre Gilles.
+
+Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le
+visage. Il essaya d'appeler maitresse Gilles, Elisabeth, Germain meme qu'il
+savait absent. Mais la voix lui fit defaut. Comme le roi approchait
+toujours, comme la fuite etait devenue impossible, le paysan ota
+respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se
+relever, ni detacher les yeux de l'extremite de ses pieds qu'il trouvait
+encore plus laids et plus difformes que de coutume.
+
+--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant
+amicalement sur l'epaule.
+
+Mais maitre Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs
+cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle
+invitation du roi, il se decida a se redresser. Seulement son corps se
+balanca longtemps encore avant de reprendre son equilibre, comme ces
+arbustes qu'on a ployes avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois
+avant de rester immobiles.
+
+--Vous servez a boire et a manger, comme cela est ecrit la-bas au-dessus de
+votre porte? reprit Louis XVI apres l'avoir rassure de son mieux.
+
+--Oui, Ma-ma-majeste, begaya maitre Gilles.
+
+--Voyons, qu'allez-vous me donner a manger?
+
+--Ma-majeste, tout ce que nous avons est a votre service. On va tuer toute
+la volaille, s'il le faut...
+
+--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier
+amusaient etonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde etre la cause d'un
+tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un diner en
+regle. Une simple collation, voila tout.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme etait la seulement! s'ecria maitre Gilles
+au desespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir a son souverain.
+
+--J'aurais ete enchante de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur
+veut qu'elle ne soit pas la, je m'en rapporte a vous. Vous desirez me
+donner de trop bonnes choses? vous voulez me gater, j'imagine? Aussi, pour
+vous mettre a votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs?
+
+--C'est si commun!
+
+--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.
+
+--Oh! quant a cela, on va les prendre au poulailler.
+
+--Tres-bien. Et du beurre?... en avez-vous?
+
+--On vient de le faire.
+
+--Voila un repas magnifique! s'ecria joyeusement Louis XVI. Vous voyez,
+brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il
+encore? demanda le roi en remarquant que maitre Gilles se grattait
+l'oreille d'une maniere desesperee.
+
+--C'est que... la cuisine... balbutia maitre Gilles, la cuisine est bien
+sombre, et Sa Majeste est habituee a manger dans de si beaux appartements!
+
+--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il a Versailles une salle
+a manger avec un plus beau plafond que celui-la? dit Louis XVI en faisant
+admirer a ses gentilshommes la purete du ciel.
+
+--Sa Majeste consent a manger en plein air? demanda maitre Gilles en
+ouvrant de grands yeux ebahis.
+
+--En plein air, mon cher hote! repondit le roi. Et voici ma place toute
+trouvee, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre place pres de
+la porte d'entree.
+
+Maitre Gilles, devinant l'intention du roi, ota sa veste, l'etendit avec
+soin sur la pierre et entra dans la maison.
+
+Cependant deux garcons de ferme apporterent une petite table devant le roi,
+et maitre Gilles reparut bientot dans sa belle blouse des dimanches. Il
+deposa un couvert sur la table, apres avoir eu soin, toutefois, d'essuyer
+le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il
+fallait lui servir.
+
+--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI.
+
+--Majeste, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restee du
+bapteme de notre fils.
+
+--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin,
+ajouta-t-il en s'adressant a ses familiers, de completer le caveau de ce
+brave homme.
+
+--Alors... nous n'avons plus que du cidre a offrir...
+
+--Tres-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de menage.
+Je me sens un appetit d'enfer!
+
+Le roi fut promptement obei. Comme il ouvrait un oeuf apres avoir coupe une
+tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps a autre
+sur le bas de la jambe. Il regarda de cote et vit le gros chien de ferme
+qui se permettait, contre toutes les lois de l'etiquette, de caresser avec
+sa patte les mollets de son souverain.
+
+--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau
+de pain que le barbet attrapa avec la dexterite d'un jongleur accompli.
+
+Mais, comme le barbet avait un appetit deregle, il renouvela ses demandes
+avec tant d'insistance que maitre Gilles en fut tout scandalise.
+
+--Fi donc! vilaine bete! s'ecria le fermier; vous devriez rougir de
+tourmenter ainsi Sa Majeste!
+
+Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de
+table du roi, maitre Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout
+au parasite a quatre pattes.
+
+--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tete de
+son protege; il ne me gene pas. Comment l'appelez-vous?
+
+--Sauf votre respect, Majeste, il s'appelle Fidele.
+
+--Fidele? A coup sur ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en
+souriant.
+
+--Pardon, Majeste, repondit maitre Gilles, qui n'avait pas compris le jeu
+de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde.
+
+La nouvelle de l'arrivee de Louis XVI s'etait vite repandue, et l'on voyait
+accourir de tous cotes les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient
+respectueusement a distance, le cou tendu dans la direction du roi, et
+suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent ete
+surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se
+fit bientot entendre, et ce signal officiel decida les retardataires a
+deserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et
+maitresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand
+tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons,
+couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge
+eclatant. Un immense bonnet, en forme de cathedrale, etalait au vent ses
+ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant edifice.
+
+La fermiere se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'a
+terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se
+retournant, elle apercut Louis XVI assis a la petite table et etendant
+tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une
+colere impossible a rendre et, saisissant rudement son mari par le collet:
+
+--Malheureux! s'ecria-t-elle, tu as eu la betise de laisser Sa Majeste
+dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres!
+
+--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine a garder son serieux, c'est
+moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lacher maitre Gilles.
+
+--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de presentation de
+maitresse Gilles, quand il fut echappe de ses griffes.
+
+--Je l'ai devine tout de suite, repondit le roi en souriant. Elle a
+vraiment bonne mine, votre femme!
+
+--Sa Majeste est bien honnete, dit maitresse Gilles en executant la plus
+belle de ses reverences.
+
+Mais le roi ne s'occupait deja plus d'elle. Son attention s'etait reportee
+sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route.
+
+--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la
+cour, dit Louis XVI a une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande a
+me faire, je suis pret a les entendre.
+
+On se rappelle qu'Elisabeth, apres la querelle qui s'etait elevee entre
+maitresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages
+et alla se refugier dans sa mansarde. Elle se jeta a genoux devant son lit,
+la tete appuyee contre les draps et les mains levees au ciel. Combien de
+prieres entrecoupees de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il
+est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder
+impitoyablement les plaies de son ame!
+
+Qui pourrait songer en ces moments redoutables a se deguiser la verite? Les
+deguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les
+cordes de la douleur ont vibre en nous, il n'est plus possible d'etre
+hypocrite envers soi-meme.
+
+Elisabeth pleura amerement; mais, apres le premier tumulte de ses passions,
+elle examina plus serieusement la conduite de la fermiere; elle s'avoua que
+la plupart des meres eussent agi comme sa maitresse. Elle se trouvait meme
+des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalites et surtout
+l'arrogance de la fermiere. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement
+chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil
+immodere qui cherche a nous humilier. Elisabeth etait arrivee a cet etat
+d'abattement physique ou l'ame, se detachant de la terre, se rapproche du
+ciel par la priere. Alors ses larmes coulerent moins brulantes; ses soupirs
+ne dechirerent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur.
+
+Pleine de resignation, elle se leva pour commencer ses preparatifs de
+depart. Au meme instant on frappa a la porte de sa petite chambre.
+
+--Entrez, dit-elle.
+
+La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Elisabeth.
+
+--Oh! pardonnez-moi! s'ecria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas,
+Elisabeth!
+
+--Vous maudire! dit la jeune fille en palissant... Il faudrait alors
+commencer par me maudire moi-meme. Car... vous, du moins, vous aviez pour
+excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irreflexion de votre age
+vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel
+avenir je me preparais!...
+
+--Ne partez pas, Elisabeth, je vous en supplie, restez pres de nous. Ma
+mere oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom
+de fille.
+
+--Ce sont des reves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne
+consentirais jamais a etre votre femme.
+
+--Vous ne m'aimez donc plus?
+
+--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai reflechi
+a bien des choses aupres desquelles je passais etourdiment jadis; et je me
+suis dit que la femme doit, avant tout, defendre sa purete... Lorsqu'un
+homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a ete lache et tout le monde le
+meprise. Notre honneur a nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas
+su la garder, nous sommes laches comme l'homme qui a manque a l'honneur. Je
+ne voudrais pas epouser un homme lache... Vous ne pouvez epouser une femme
+sans vertu.
+
+--Elisabeth, Elisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi!
+
+--Je parle comme le monde...
+
+--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est
+que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas!
+
+--C'est impossible! on m'a chassee d'ici.
+
+--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maitre apres tout! et ma mere
+ne me tiendra pas toujours...
+
+--Une brouille avec votre mere? Voila ce que je veux eviter a tout prix. Je
+vais partir.
+
+--Pour aller?
+
+--Chez mon pere. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner.
+
+--Mes larmes ne vous flechiront pas?
+
+--Ma resolution est prise.
+
+--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain.
+
+Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible emotion. Elisabeth
+resta quelques instants immobile, les yeux fixes sur la porte qui venait de
+se refermer. Puis elle eclata en sanglots.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne depasse pas la faute?
+
+Elle promena un regard desole sur les murs de sa petite mansarde, dont
+chaque meuble etait un souvenir. C'etaient le lit, ou elle goutait un si
+doux sommeil, le benitier de faience surmonte d'un Christ ou elle puisait
+pieusement de l'eau benite tous les matins a son reveil, la petite table
+sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se
+bercait en pensant a son pere infirme, a sa mere qui reposait sous le vieil
+if du cimetiere, a ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros a
+l'idee de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rever, prier
+et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenetre!
+et ce bois sombre qui s'arrondissait a l'horizon comme une epaisse
+chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se detachait en noir sur le bleu du
+ciel! Que de poesie, a l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui
+paraissaient autrefois insignifiantes!...
+
+Mais voila que de riches voitures descendent la cote a grand bruit et
+viennent troubler sa reverie. Elisabeth, qui tenait a rester avec ses
+pensees, referma la fenetre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit
+son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire
+partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un
+instant l'idee d'ouvrir la fenetre. Elle prit une derniere fois de l'eau
+benite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et
+descendit lentement les marches de l'escalier.
+
+Il faut renoncer a peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle apercut
+la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il
+n'etait plus temps. Francoise, la servante qui s'etait moquee d'elle si
+mechamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion
+hypocrite:
+
+--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guere dans un
+pareil jour!
+
+La mechante fille avait eu soin d'elever la voix pour etre entendue des
+personnes qui l'entouraient. Tous les regards se porterent aussitot sur la
+pauvre Elisabeth, qui, rougissant et palissant, subit dans ces courts
+instants le plus affreux supplice qu'ait jamais endure creature humaine.
+
+Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonte aux paysans. Il fut un
+des premiers a entendre la remarque perfide de Francoise. Il regarda
+Elisabeth et fut frappe de son air d'abattement.
+
+--Laissez approcher cette enfant, dit-il.
+
+La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eut pas entendu les paroles
+de Louis XVI, soit qu'elle n'eut pas la force de faire un mouvement,
+Elisabeth demeura debout a la meme place, les yeux obstinement fixes sur le
+sol. Touche de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec
+la plus grande douceur.
+
+--Elle ne merite pas que Sa Majeste s'occupe d'elle, s'ecria maitresse
+Gilles en accourant pres du roi.
+
+--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner.
+
+--Parce que c'est une malheureuse!...
+
+--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitie
+des malheureux!
+
+Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maitre Gilles quand
+il apercut Elisabeth entre la fermiere et le roi. Il eut cependant le
+courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer
+bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant
+elle fut etonnee d'un pareil trait d'audace.
+
+--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI a Elisabeth.
+
+--Tout! Majeste, repondit maitre Gilles en avancant sa bonne figure qui
+n'eut jamais depuis ce jour un tel air de resolution. Vous pouvez la sauver
+du deshonneur! ajouta-t-il a voix basse, de maniere a n'etre entendu que du
+roi.
+
+--Cette fille a failli chez vous?
+
+--Chez moi, Majeste. Et mon fils Germain est decide a l'epouser...
+
+--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est
+moins coupable que je ne l'avais pense... Mais alors, si vous consentez au
+mariage, il n'y a plus d'obstacle...
+
+--Pardon, interrompit maitre Gilles, il y a ma femme.
+
+--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un
+abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle
+est la cause de son opposition?
+
+--L'argent, Majeste... Elisabeth n'a pas un sou vaillant.
+
+--Je m'en doutais, dit Louis XVI.
+
+Il appela l'un de ses gens et lui parla a voix basse. Quelques instants
+apres, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il presenta a
+Elisabeth.
+
+Mais la jeune fille etait dans une prostration semblable a celle du
+condamne a mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer
+le sens des paroles qui se disent autour de lui. Desespere de la voir
+insensible aux bontes de Louis XVI, maitre Gilles s'approcha d'elle et lui
+cria de toutes ses forces: "Repondez donc, Elisabeth; c'est le roi de
+France qui vous parle!" Elle tressaillit, comme une personne qui sort
+brusquement d'un mauvais reve, leva les yeux et rencontra le regard du roi.
+
+--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez
+epouser Germain.
+
+--Oh! merci! s'ecria Elisabeth en tombant a genoux. Je demanderai a Dieu
+qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant melera votre nom a ses
+prieres.
+
+Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnerent, et, sans le
+fermier, elle fut tombee a terre. Les paysans pousserent des cris de joie
+et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne
+partageait pas l'allegresse generale: c'etait Francoise, qui voyait sa
+manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie.
+
+--Il n'y a que les mauvaises filles comme Elisabeth pour avoir de ces
+chances-la! disait-elle en suivant la foule.
+
+Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une
+fausse note dans un choeur immense.
+
+Quant a maitresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouve la parole et ne
+pouvait detacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains.
+Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses
+souvenirs; puis on la vit courir du cote de l'etable et rapporter un petit
+agneau dans ses bras. Mais Louis XVI etait deja rentre dans sa voiture, les
+postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son
+desespoir, maitresse Gilles crut apercevoir, a travers le nuage de
+poussiere qui s'elevait de la route, la maitresse d'auberge de l'Aigle
+recevant le baiser du roi.
+
+A quelque distance de la ferme, Louis XVI apercut, en se penchant a la
+portiere, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il
+reconnut le gros chien noir qui etait assis aupres du jeune homme. C'etait
+son compagnon de table; c'etait Fidele qui regardait tristement son maitre,
+sans oublier toutefois de surveiller en meme temps le baton de voyage et
+les habits roules dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en
+placant le maitre du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissat sa
+bonne action inachevee. Il fit arreter sa voiture et appela le jeune homme.
+
+--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonte.
+
+--Germain.
+
+--Vous etes le fils de maitre Gilles?
+
+--Oui, monseigneur, pour vous servir.
+
+--Eh bien! ne pleurez plus et retournez a la ferme. Elisabeth vient de
+faire un heritage et maitresse Gilles consent a ce qu'elle devienne votre
+femme.
+
+--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit
+Germain. Tout mon bonheur est attache a l'accomplissement de ce mariage;
+et, si vous aviez abuse de ma simplicite pour vous amuser de moi, vous
+m'auriez donne le coup de mort!
+
+--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend a la ferme.
+
+--Dieu vous benisse, monseigneur! s'ecria Germain, et vous accorde de longs
+jours!
+
+--Voila deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adresse, dit le roi a
+ses gentilshommes; ne puis-je pas esperer que les voeux d'Elisabeth et de
+Germain me porteront bonheur?
+
+Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait a ses
+destinees, Germain marchait a grands pas, la joie au coeur, vers la ferme
+de maitre Gilles, que les paysans avaient baptisee, dans leur enthousiasme,
+du nom d'_Hotel fortune_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison
+n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cesse de l'appeler
+dans le pays l'_Hotel fortune_, comme si le peuple eut voulu perpetuer
+ainsi le souvenir du passage de Louis XVI.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+
+
+ BARBARE
+
+ CHAPITRE I.--La Deesse de la Liberte
+ -- II.--Le club
+ -- III.--Le proscrit
+ -- IV.--Une crise domestique
+ -- V.--Desespoir de Dominique
+ -- VI.--Le pont de cordes
+
+
+ MICHEL CABIEU
+
+ CHAPITRE I.
+ -- II.
+ -- III.
+ -- IV.
+
+
+ LE MAITRE DE L'OEUVRE
+
+ PROLOGUE. --Les deux touristes
+ CHAPITRE I.--Pierre Vardouin
+ -- II.--A propos d'une fleur
+ -- III.--Maitre et apprenti
+ -- IV.--...
+ -- V.--Deux martyrs
+ EPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat
+
+
+ L'HOTEL FORTUNE
+
+ CHAPITRE I.--Le reve
+ -- II.--Le renvoi
+ -- III.--Louis XVI
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LEGENDES NORMANDES ***
+
+***** This file should be named 11036.txt or 11036.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11036/
+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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