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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11036 ***
+
+Credits: Christine De Ryck and the Online Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+LÉGENDES NORMANDES
+
+
+PAR
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+GASTON LAVALLEY
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+1867
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+ * * * * *
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+LÉGENDES NORMANDES
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+BARBARE
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+
+I
+
+La Déesse de la Liberté.
+
+
+La petite ville de Bayeux avait mis, ce jour-là, ses habits de fête.
+Les rues étaient pleines de monde. De temps en temps, de bruyantes
+détonations faisaient trembler les vitres. Le mouvement, le bruit,
+l'odeur de la poudre, le parfum des fleurs qu'on foulait aux pieds ou qui
+s'épanouissaient en fraîches guirlandes aux étages supérieurs, les drapeaux
+qui flottaient au vent, les clameurs de la foule, tout annonçait, tout
+respirait la joie. Là, des bandes d'enfants bondissaient, se jetant à
+travers les jambes des promeneurs pour ramasser dans la poussière une rose
+à moitié flétrie. Ailleurs, des mères de famille donnaient fièrement la
+main à de jolies petites filles, blondes têtes, doux visages, beautés de
+l'avenir, dont on avait caché les grâces naissantes sous un costume grec du
+plus mauvais goût. Et partout de la gaieté, des hymnes, des chansons! A
+chaque fenêtre, des yeux tout grands ouverts; à chaque porte, des mains
+prêtes à applaudir.
+
+C'est que, depuis longtemps, on n'avait eu pareille occasion de se réjouir.
+La municipalité de Bayeux venait de recevoir trois pierres de la Bastille,
+sur lesquelles on avait fait graver _les droits de l'homme_; et l'on devait
+profiter de cette circonstance pour inaugurer les bustes de Marat, de Le
+Pelletier et de Brutus.
+
+Tandis que la foule encombrait les abords de l'hôtel de ville et préludait
+à la fête officielle par des cris de joie et des chants patriotiques, une
+petite maison, perdue dans un des faubourgs les plus retirés de la ville,
+semblait protester, par son air paisible, contre cette bruyante
+manifestation populaire.
+
+Les fenêtres en étaient fermées, comme dans un jour de deuil. De quelque
+côté que l'oeil se tournât, il n'apercevait nulle part les brillantes
+couleurs de la nation. Aucun bruit n'arrivait de l'intérieur; on
+n'entendait que le murmure du vent qui se jouait dans les contrevents, ou
+qui passait en sifflant dans la serrure. C'était l'immobilité, le silence
+de la tombe. Comme un corps, dont l'âme s'est envolée, cette sombre demeure
+semblait n'avoir ni battement, ni respiration.
+
+Cependant la vie ne s'était pas retirée de cette maison.
+
+Une jeune fille traversa la cour intérieure en sautant légèrement sur la
+pointe des pieds, s'approcha d'une porte massive, qu'elle eut grand'peine à
+faire rouler sur ses gonds, et entra, à petits pas, sans bruit, et en
+mettant les mains en avant, dans une pièce assez sombre pour justifier cet
+excès de précaution.
+
+Un vieillard travaillait dans un coin, auprès d'une fenêtre basse. Le jour
+le frappait en plein visage et accusait vivement la maigreur de ses traits.
+La jeune fille s'avança vers cet homme, et, lorsqu'elle apparut dans cette
+traînée lumineuse, où se baignait l'austère physionomie du vieillard, ce
+fut un spectacle étrange et charmant.
+
+On aurait pu se croire transporté devant une de ces toiles merveilleuses de
+l'école espagnole, où l'on voit une blonde tête d'ange qui se penche à
+l'oreille de l'anachorète pour lui murmurer de ces mots doux comme le miel,
+et qui lui donnent un avant-goût des joies célestes.
+
+Il est fort présumable, en effet, que le digne vieillard était plus occupé
+des choses du ciel que de ce qui se passait sur la terre. A peine la jeune
+fille eut-elle posé familièrement la main sur son épaule qu'il se releva
+brusquement, comme s'il eût senti la pression d'un fer rouge.
+
+--Ah! fit-il avec terreur... c'est vous, mademoiselle Marguerite?
+
+--Eh! sans doute... Je t'ai donc fait peur?
+
+--Oh! oui... C'est-à-dire non... Ce sont ces gueux de patriotes qui me font
+sauter en l'air avec leurs maudites détonations!
+
+--Au moins ces coups de fusil ne font-ils de mal à personne.
+
+--Pouvez-vous parler ainsi, mademoiselle!... vous, la fille de monsieur le
+marquis!
+
+--Lorsque les hommes s'amusent, mon bon Dominique, ils ne songent pas à
+nuire à leur prochain.
+
+--Ils insultent à notre malheur!
+
+--Voyons. Je suis sûre que ta colère tomberait comme le vent, si mon père
+te donnait la permission d'aller à la fête.
+
+--Moi?... j'irais voir de pareils coquins?...
+
+--Oui... oui... oui...
+
+--Il faudrait m'y traîner de force!
+
+--Que tu es amusant!
+
+--Et encore je ne regarderais pas... Je fermerais les yeux!
+
+--Tu les ouvrirais tout grands!
+
+--Ah! mademoiselle, vous me méprisez donc bien?
+
+--Du tout. Mais je te connais.
+
+--Vous pouvez supposer?...
+
+--J'affirme même que tu ne resterais pas indifférent à un tel spectacle...
+Une fête du peuple?... Je ne sais rien de plus émouvant!
+
+--Le fait est, reprit Dominique en se calmant tout à coup, qu'on m'a assuré
+que ce serait très-beau!
+
+--Tu t'en es donc informé?...
+
+--Dieu m'en garde!... Seulement, en faisant mes provisions, ce matin, j'ai
+appris...
+
+--Si tu fermes les yeux, tu ne te bouches pas les oreilles.
+
+--Dame! mademoiselle, quand on tient un panier d'une main et son bâton de
+l'autre...
+
+--On est excusable, j'en conviens... Alors, tu as appris?...
+
+--Qu'on doit porter en triomphe la déesse de la Liberté... Toute la garde
+nationale sera sous les armes!
+
+--Vraiment!
+
+--Le cortége aura plus d'une demi-lieue de long. Un cortége magnifique!...
+Quelque chose comme la promenade des masques au carnaval!
+
+--Imprudent!... Si l'on nous entendait!...
+
+--Oh! je ne redoute rien, moi! Les patriotes ne me font pas peur!... Et, si
+je ne craignais d'être grondé par monsieur le marquis, j'irais voir leur
+fête, rien que pour avoir le plaisir de rire à leurs dépens!
+
+--Ainsi, sans mon père?...
+
+--Sans monsieur le marquis, je les poursuivrais déjà de mes huées!
+
+--Et si je prenais sur moi de t'accorder cette permission?
+
+--Monsieur le marquis ne me pardonnerait pas cette escapade.
+
+--S'il l'ignorait?
+
+--Vous ne me trahiriez pas?
+
+--A coup sûr... Je serais ta complice.
+
+--Quoi! mademoiselle, vous auriez aussi l'idée d'aller à la fête?
+
+--J'en meurs d'envie!... Il y a si longtemps que je suis enfermée dans
+cette tombe! S'il est vrai que les morts sortent quelquefois du sépulcre,
+les vivants doivent jouir un peu du même privilége.
+
+--Mademoiselle n'a pas l'intention de se moquer de moi?
+
+--Regarde-moi, dit la jeune fille.
+
+A ces mots, elle entra tout entière dans la zone lumineuse qui rayonnait à
+travers l'étroite fenêtre. Le vieux domestique poussa un cri de surprise.
+
+--Mademoiselle en femme du peuple!
+
+--Tu vois que je pense à tout. Si je fais une folie, on ne m'accusera pas
+de légèreté. Tu me donneras le bras, je passerai pour ta fille, et personne
+ne songera à nous inquiéter. Viens vite!
+
+Dominique ne se le fit pas dire deux fois. Il laissa là sa brosse et les
+souliers qu'il nettoyait, prit sa casquette, traversa rapidement la cour,
+sur les pas de sa maîtresse, et ouvrit avec précaution la porte de la rue.
+
+--Monsieur le marquis ne se doutera de rien? dit-il à la jeune fille,
+lorsqu'ils se trouvèrent dehors.
+
+--Il fait sa correspondance. Nous avons deux bonnes heures de liberté!
+répondit Marguerite.
+
+Puis elle passa son bras sous celui du vieillard, qu'elle entraîna vers
+le centre de la ville.
+
+Il était temps. Le cortége s'était mis en marche et gravissait lentement la
+principale rue de la ville. C'étaient d'abord les bataillons de la garde
+nationale. Rien de plus pittoresque et de plus martial que l'aspect de ces
+soldats bourgeois. Artisans pour la plupart, ils n'avaient eu ni le temps
+ni le moyen de s'enfermer dans un riche uniforme. Mais ils savaient la
+patrie en danger. Leurs fils mouraient à la frontière, et, tandis que le
+plus pur de leur sang arrosait les bords du Rhin ou grossissait les eaux de
+la Loire, ils étaient prêts à sacrifier leur vie pour la défense de leurs
+foyers. Et personne alors ne songeait à rire en voyant ce singulier
+assemblage de piques, de bâtons, de sabres et de fusils, ces vêtements
+déguenillés, ces bras nus, tout noirs encore des fumées de la forge ou de
+l'atelier, qu'on venait de quitter, pour saluer en commun l'aurore des
+temps modernes!
+
+Derrière les gardes nationaux marchait une troupe de jeunes gens qui
+portaient sur leurs épaules des arbres de la liberté, parés de fleurs et de
+rubans. Après eux, les frères de la _Société populaire_, coiffés du bonnet
+phrygien, soulevaient au-dessus de leur tête les trois pierres de la
+Bastille. Des chars, splendidement ornés et ombragés par des drapeaux,
+présentaient aux regards de la foule, comme un double objet de vénération,
+des vieillards et des soldats blessés: les victimes de l'âge et les
+victimes de la guerre! Sublime allégorie qui enseignait à la fois le
+respect qu'on doit à l'expérience et la pitié que mérite le malheur!
+
+Quelques pas en arrière venait la déesse de la Liberté. Mais ce n'était pas
+cette _forte femme qui veut qu'on l'embrasse avec des bras rouges de sang_,
+cette femme _à la voix rauque_, cette furie enfantée, dans un moment de
+délire, par l'imagination d'un grand poëte. C'était une belle jeune fille,
+dont les blonds cheveux se déroulaient avec grâce sur les épaules. Une
+tunique blanche serrait sa taille. Elle rougissait sous les regards de la
+foule, et cachait son beau corps sous les plis d'un manteau bleu. De petits
+enfants semaient des fleurs à ses pieds, et l'un d'eux agitait devant elle
+une bannière, sur laquelle on lisait cette devise: _Ne me changez pas en
+licence, et vous serez heureux_! Après elle, comme pour montrer qu'elle est
+la source de tout bien et de toute richesse, de jeunes moissonneurs,
+couchés sur des gerbes de blé, conduisaient une charrue traînée par des
+boeufs.
+
+Un soleil splendide s'était associé à cette fête d'un caractère antique.
+Les fleurs s'épanouissaient et versaient autour d'elles le trésor de leurs
+parfums; le peuple était joyeux, les enfants battaient des mains, et l'on
+aurait pu croire assister à une des fêtes de l'Athènes païenne.
+
+Marguerite et le domestique s'étaient blottis dans l'embrasure d'une porte,
+et, de là, ils voyaient défiler le cortége, sans être trop incommodés par
+le flot des curieux qui ondoyait à leurs pieds.
+
+Dominique avait fait bon marché de ses vieilles rancunes et regardait tout,
+en spectateur qui ne veut perdre ni son temps, ni son argent. En toute
+autre circonstance, la jeune fille n'eût pas manqué de profiter du riche
+thème à plaisanteries qu'aurait pu lui fournir l'ébahissement de l'ennemi
+juré des patriotes. Mais elle était trop émue elle-même pour exercer sa
+verve railleuse aux dépens du vieillard. L'enthousiasme de la foule est si
+puissant sur les jeunes organisations qu'elle se sentait, par moments, sur
+le point de chanter avec elle les refrains passionnés de la _Marseillaise_;
+et lorsque la déesse de la Liberté vint à passer, elle battit des mains et
+ne put retenir un cri d'admiration.
+
+--La belle jeune fille! dit-elle en montrant la déesse au vieux domestique.
+
+Tout entière à ce qu'elle voyait, Marguerite ne se doutait pas qu'elle
+était elle-même l'objet d'une admiration mystérieuse. Un homme du peuple ne
+la quittait pas des yeux, et restait indifférent au double spectacle que
+lui offraient la foule et le cortége. C'était une tête puissante, rehaussée
+encore par les vives couleurs du bonnet phrygien, qui lui donnait quelque
+ressemblance avec le type populaire de Masaniello. Comme le pêcheur
+napolitain, le jeune homme paraissait poursuivre un rêve aimé; ses yeux
+plongeaient dans le regard limpide de Marguerite comme dans l'azur de la
+mer. Tout à coup on le vit se redresser brusquement, comme un homme
+réveillé en sursaut, s'élancer d'un seul bond jusqu'aux pieds de la jeune
+fille, et se ruer sur un des spectateurs qui venait de ramasser un bijou
+dans la poussière.
+
+--Il y a des aristocrates ici! s'écria cet homme, en montrant à la foule
+une petite croix ornée de brillants qui scintillaient au soleil.
+
+--Tu en as menti! répliqua le mystérieux adorateur de Marguerite, en
+prenant l'homme à la gorge et en lui arrachant le bijou.
+
+--Cette croix est à moi, dit timidement la jeune fille.
+
+En parlant de la sorte, elle tendait la main pour s'en emparer.
+
+--Taisez-vous! lui dit à voix basse son protecteur inconnu. Voulez-vous
+donc vous perdre?... Sauvez-vous! Il en est temps encore!
+
+--Il a raison, dit Dominique.
+
+Puis il ajouta avec intention, mais de manière à n'être entendu que du
+jeune homme:
+
+--Sauvons-nous, ma fille! viens, mon enfant!
+
+--Au nom du ciel, partez vite! leur dit encore l'homme du peuple.
+
+Le vieux domestique entraîna la jeune fille. Grâce au tumulte que cette
+scène avait occasionné, ils purent disparaître sans attirer l'attention de
+leurs voisins.
+
+Cependant le patriote, humilié de sa chute, s'était relevé, l'oeil menaçant
+et l'injure à la bouche.
+
+--Mort aux aristocrates! dit-il.
+
+--A la lanterne! à la lanterne! s'écria la foule.
+
+--Vous n'avez donc pas assez de soleil comme ça? dit le sauveur de
+Marguerite en regardant la multitude avec un sourire ironique. Essayez de
+me hisser à la place de vos réverbères!
+
+En même temps, il se rejeta en arrière, par un brusque mouvement, et fit
+face à ses adversaires.
+
+--Il est brave! s'écria-t-on dans la foule.
+
+--C'est un aristocrate! dit une voix.
+
+--Pourquoi porte-t-il une croix sur lui? demanda l'homme du peuple qui
+s'était vu terrasser.
+
+--Parce que cela me plaît! répondit le jeune homme, en se croisant les bras
+sur la poitrine.
+
+--C'est défendu!
+
+--Défendu?... Vous êtes plaisants, sur mon honneur! répliqua l'accusé. Vous
+promenez dans vos rues la déesse de la Liberté, et je n'aurais pas le droit
+d'agir comme bon me semble?
+
+--Il a raison, dirent plusieurs assistants.
+
+--C'est un agent de Pitt et de Cobourg, reprit l'homme du peuple. A la
+lanterne, l'aristocrate!
+
+--Oui! à la lanterne!
+
+Et la foule resserra le demi-cercle qu'elle formait devant le jeune homme.
+
+--Pensez-vous m'intimider? dit-il en s'appuyant prudemment contre le mur
+d'une maison, pour n'être pas entouré.
+
+Mais sa noble attitude ne pouvait maîtriser longtemps les mauvais instincts
+de la foule. Les sabres, les piques, les baïonnettes s'abaissèrent, et la
+muraille de fer s'avança lentement contre le généreux défenseur de
+Marguerite.
+
+--Mort à l'aristocrate! s'écria le peuple en délire.
+
+Le demi-cercle se rétrécissait toujours et la pointe des piques touchait la
+poitrine du jeune homme. Tout à coup une voix de tonnerre se fit entendre.
+Un homme, à puissante stature, fendit la foule en distribuant, de droite et
+de gauche, une grêle de coups de poing, et vint se placer résolûment devant
+la victime qu'on allait sacrifier.
+
+--Êtres stupides! dit-il avec un geste de colère, en s'adressant aux
+agresseurs. Quelle belle besogne vous alliez faire là!... Égorger le plus
+pur des patriotes! Barbare, mon ami, un des défenseurs de Thionville!
+
+--Un défenseur de Thionville! murmura la foule, avec un étonnement mêlé
+d'admiration.
+
+Les agresseurs les plus rapprochés de Barbare, rougissant de l'énormité
+du crime qu'ils avaient été sur le point de commettre, baissèrent la tête
+avec une sorte de confusion. Cependant l'homme du peuple, que Barbare avait
+renversé à ses pieds, n'avait pas encore renoncé à l'espoir de se venger
+sur le lieu même témoin de son humiliation. Il ôta respectueusement son
+bonnet de laine, et, s'approchant du nouveau venu:
+
+--Citoyen, lui dit-il, nous avons pleine confiance dans celui qui préside
+notre club. Mais tu ne connais pas bien celui que tu défends. C'est un
+aristocrate. Il porte une croix sur sa poitrine!
+
+--Est-ce vrai? demanda le président de la Société populaire, en se tournant
+du côté de Barbare.
+
+Pour toute réponse, le jeune homme prit la petite croix qu'il avait déjà
+suspendue à son cou et la montra au peuple.
+
+--C'est stupide ce que tu fais là! lui dit le président du club à voix
+basse.
+
+--Non! répliqua le jeune homme, de manière à être entendu de tous ceux qui
+l'entouraient. Tant que vous laisserez les croix au haut des tours du
+temple de la Raison, je me croirai autorisé à porter le même signe sur ma
+poitrine.
+
+Tout en parlant de la sorte, il suspendit la petite croix à son cou.
+
+--Il parle bien! cria la foule.
+
+--C'est un bon patriote!
+
+--Il vaut mieux que nous!
+
+--A la cathédrale! à la cathédrale!
+
+--Arrachons les croix!
+
+Et déjà le peuple se préparait à exécuter sa menace.
+
+--Attendez! mes enfants, s'écria le président de la Société populaire. Ne
+faites rien sans l'assentiment du club. Pour le moment, ne songez qu'à vous
+amuser. Retournez à la fête.
+
+--C'est juste! Rattrapons le cortége! s'écria la foule.
+
+Et non moins prompte à agir qu'à changer de résolution, elle eut bientôt
+abandonné le lieu qu'elle avait failli ensanglanter.
+
+
+
+
+II
+
+Le Club.
+
+
+Quelques instants après, la rue se trouva complétement déserte. On
+n'entendait plus que le bruit lointain de la fête et le vague murmure de la
+foule. Barbare rompit le silence, et, prenant les mains de son compagnon
+qu'il serra avec une sombre énergie:
+
+--Citoyen président, dit-il, tu m'as sauvé la vie!
+
+--Ne parlons pas de cela! répondit le colosse.
+
+--Si fait! je veux t'en remercier et je ne souhaite rien tant que d'avoir
+l'occasion de te prouver ma reconnaissance.
+
+--Mais, mon bon ami, je n'ai fait que mon devoir.
+
+--C'est bien! nous sommes gens de coeur et nous nous comprenons!...
+Écoute... j'ai encore un service à te demander.
+
+--Parle.
+
+--Nous sommes seuls. Personne ne peut nous voir. Laisse-moi partir.
+
+--Et la fête? dit le patriote.
+
+--J'en ai vu assez comme cela.
+
+--Ah! fit le président du club en souriant... Je devine!... Un rendez-vous
+d'amour?
+
+--Peut-être, répondit Barbare en rougissant.
+
+--Va, mon garçon, reprit le patriote avec bonté. La République ne défend
+pas d'aimer; elle t'excuse par ma bouche; mais n'oublie pas d'assister, ce
+soir, à la séance du club.
+
+--Merci et adieu! dit Barbare en donnant une dernière poignée de main à son
+libérateur.
+
+--Adieu, répondit le président.
+
+Et le brave homme, après s'être amusé à regarder son protégé qui courait à
+toutes jambes, s'empressa de rejoindre le cortége.
+
+Barbare n'avait pas oublié dans quelle direction le vieillard et la jeune
+fille avaient pris la fuite. Il s'engagea dans un vrai labyrinthe de rues
+tortueuses et courut tant et si bien, qu'en arrivant aux dernières maisons
+de la ville, il aperçut sur la grand'route, à une portée de fusil environ,
+Dominique et Marguerite qui s'étaient arrêtés pour reprendre haleine. Il
+cria de toutes ses forces et leur fit signe de l'attendre. Mais cette
+bruyante manifestation eut un résultat diamétralement opposé à celui qu'il
+en espérait. A la vue de cet homme qui semblait les poursuivre, les
+fugitifs furent saisis d'une véritable panique et la peur leur rendit des
+jambes. Barbare eut beau presser le pas, gesticuler, crier; il ne put
+arrêter le vieillard et sa jolie compagne. Il les vit s'approcher de la
+petite maison isolée et disparaître derrière la porte, qui se referma avec
+fracas.
+
+Le jeune homme se sentit des larmes dans les yeux. Il s'approcha de la
+porte qu'il essaya de pousser, dans l'espoir sans doute que les fugitifs,
+en la jetant avec violence, l'auraient laissée entr'ouverte. Mais elle
+résista à tous ses efforts. Il se colla l'oeil contre la serrure et
+n'aperçut qu'un corridor sombre. Il chercha le cordon de la sonnette ou le
+marteau de la porte. Rien! Il frappa contre les planches sonores et prêta
+l'oreille. Pas le moindre bruit! Il recula de quelques pas, pour voir toute
+la façade de la maison. Peut-être découvrirait-il une figure curieuse, une
+main derrière un rideau? Hélas! le soleil lui-même ne visitait plus cette
+triste demeure. Et les fenêtres; ces yeux de la maison, s'étaient voilées
+sous leurs contrevents, comme l'oeil sous la paupière.
+
+Barbare éprouva un affreux serrement de coeur. Il eût donné sa vie, en cet
+instant, pour revoir ce frais visage, cette charmante apparition dont il
+était encore ébloui. Elle était là, pourtant, à deux pas de lui, derrière
+cette muraille!... Comme la mère qui rôde, le soir, devant la prison où
+gémit son enfant, et qui se demande si quelque barreau de fer ne lui
+livrera pas un passage, le jeune homme ne pouvait se décider à partir et
+s'en remettait au hasard, cette dernière consolation des désespérés! Il
+attendit longtemps encore. Mais la patience l'abandonna. Se sentant jeune
+et fort, il se révolta à la pensée que quelques planches, à peine jointes,
+lui opposaient un obstacle. Il s'élança vers la porte, bien déterminé à
+l'ébranler sous un dernier effort. Mais il recula bientôt en rougissant.
+
+--Qu'allais-je faire? pensa-t-il. Ce seuil est inviolable! Il n'y a là ni
+barreaux, ni soldats pour le défendre. Et je ne dois y entrer que par la
+volonté de celle que j'aime!
+
+Alors il tira de son sein la petite croix, ornée de diamants, la baisa avec
+respect et, l'agitant au-dessus de sa tête:
+
+--C'est votre croix! dit-il, votre croix que je vous rapporte!
+
+Deux fois il fit le même geste et poussa le même cri. Mais la maison ne
+sortit pas de son sommeil. Le jeune homme, après avoir caché la petite
+croix sur son coeur, reprit tristement le chemin de la ville.
+
+Lorsqu'il entra dans le faubourg, on allumait déjà les réverbères, dont les
+lanternes huileuses se balançaient, avec un grincement sinistre, et
+faisaient, en quelque sorte, danser le jour et la nuit entre les noires
+façades des maisons. Les bruits de la fête avaient cessé. Tout était rentré
+dans le silence. On n'entendait guère que le pas sonore du promeneur
+attardé qui regagnait son foyer, ou le sourd grognement de l'ivrogne qui
+luttait avec une borne, dans un coin obscur. Tout ce qu'il y avait de
+paisible ou de craintif s'était prudemment renfermé derrière une porte bien
+close, et la vie politique ne battait plus qu'au coeur même de la cité,
+dans une des salles basses de l'ancien évêché. C'était là que se donnaient
+rendez-vous les plus purs et les plus ardents patriotes de la ville.
+
+Barbare n'avait pas oublié la recommandation que lui avait faite le
+président de la société populaire. Pour rien au monde, il n'aurait voulu
+manquer à l'engagement qu'il avait pris. D'ailleurs, il ne se sentait pas
+dans une disposition d'esprit à rechercher la solitude. Dans les temps de
+révolution, l'amour,--ce sentiment raffiné qui trouve tant de charmes à se
+replier sur lui-même et qui met tant de complaisance à caresser même la
+pensée d'un revers,--l'amour semble se ressentir de la fièvre des passions
+politiques. Il fuit la rêverie, il marche, il court vers le but et, s'il
+éprouve un échec, il demande à la vie publique un instant d'oubli et de
+distraction. Aussi, Barbare se dirigea-t-il en toute hâte vers l'ancien
+évêché.
+
+Son entrée dans la salle du club fut un vrai triomphe.
+
+--Vive Barbare! cria la foule.
+
+--Ah! fit le jeune homme en promenant autour de lui un regard ironique, il
+paraît qu'on n'a plus envie de me hisser à la lanterne. Le moment serait
+pourtant mieux choisi que tantôt. Car vous êtes bien mal éclairés!
+
+Un éclat de rire général accueillit cette saillie, et chacun montra en
+plaisantant à son voisin les deux chandelles qui fumaient tristement au
+pied de l'estrade où montaient les orateurs.
+
+--Citoyen Barbare, répondit une voix énergique, si la République n'a pas le
+moyen de se payer des flambeaux, elle compte sur la bonne volonté des
+patriotes. Nos fils, qui sont à la frontière, n'ont pas de souliers pour
+marcher à l'ennemi; nous n'avons pas le droit d'être difficiles, et nous
+saurons défendre les intérêts de la patrie avec les seules lumières de
+notre raison.
+
+--Bien répondu! dit la foule.
+
+Le jeune homme tressaillit; car il venait de reconnaître la voix de l'homme
+auquel il devait la vie. Il fendit les rangs serrés des auditeurs et
+s'approcha respectueusement du magistrat populaire.
+
+--Citoyen président, dit-il, je n'ai pas eu l'intention d'offenser la
+majesté de la République. J'ai déjà versé mon sang pour elle et je suis
+prêt à lui donner une nouvelle preuve de mon dévouement. Je demande la
+parole.
+
+--Je te l'accorde, répondit le président d'un ton bref.
+
+D'un bond puissant, Barbare escalada la tribune, comme s'il eût monté à
+l'assaut. Du haut de ces misérables tréteaux, où l'éloquence populaire
+agitait tant de questions sérieuses ou plaisantes, grotesques ou sublimes,
+le jeune homme contempla un instant toutes ces têtes qui se balançaient
+au-dessous de lui, dans un demi-jour. C'était un tableau digne des maîtres
+flamands. Au premier plan, des ouvriers encore armés de leurs instruments
+de travail, des femmes, des enfants, des mendiants avec leurs besaces, des
+rôdeurs de nuit, chaos étrange, mer de haillons dont chaque flot
+s'éclairait d'un rouge reflet ou retombait dans les ténèbres, suivant que
+le caprice du vent ravivait ou menaçait d'éteindre la flamme des
+chandelles; et plus loin, au fond de la salle, un pâle rayon de la lune,
+glissant à travers les vitraux d'une fenêtre et venant entourer d'une douce
+lumière les cheveux blancs des frères de la Société populaire.
+
+Une rumeur sourde s'éleva de tous les coins de la salle, lorsqu'on vit le
+jeune homme escalader les degrés de l'estrade. Mais, peu à peu le bruit
+cessa pour faire place au silence de l'attente. Barbare se pencha sur le
+bord de la balustrade, et, s'adressant à la foule:
+
+--Citoyens, dit-il d'une voix ferme, vous avez déjà deviné sans doute le
+sujet de ma motion. Je demande que la municipalité tienne une récompense
+toute prête pour celui qui aura le courage de monter aux tours de la
+cathédrale et d'en enlever les croix.
+
+--Bravo! bravo! vive Barbare! cria la foule.
+
+Barbare descendit précipitamment au milieu des acclamations, et se dirigea
+vers la porte de la salle basse. Au moment où il allait en franchir le
+seuil, la voix d'un nouvel orateur lui causa une telle surprise qu'il
+s'arrêta sur-le-champ et se retourna, pour voir si ses sens ne l'avaient
+pas trompé. Il regarda du côté de la tribune et reconnut l'homme du peuple
+qu'il avait terrassé, le matin.
+
+--Citoyens, disait cet homme, on conspire dans la ville contre la
+République.
+
+--Qui ça? demanda la foule avec des cris furieux.
+
+--Je ne sais. Mais je puis affirmer qu'il y a des aristocrates...
+
+--Où donc? reprit encore la foule, dont la colère augmentait en raison de
+son impatience.
+
+--A la sortie de la ville, dans une petite maison isolée, à peu de distance
+de la rivière.
+
+Barbare sentit un frisson passer dans tous ses membres.
+
+--Dans la _Vallée aux Prés_? demanda la foule.
+
+--Oui, répondit l'orateur. Les contrevents de la maison sont fermés nuit et
+jour. Aucun bruit! jamais de lumière! apparences suspectes. A coup sûr, ce
+sont des royalistes; et l'on devrait charger un citoyen, bien connu pour
+son patriotisme, de s'introduire dans l'intérieur de cette maison.
+
+--Mort aux aristocrates! s'écrièrent les plus ardents des patriotes.
+
+--Hélas! pensa Barbare, cette jeune fille et son père sont perdus, si je
+n'interviens!
+
+Il entra dans la salle. Mais ses jambes tremblaient et le sang lui affluait
+au coeur.
+
+--Allons! Pas de faiblesse! se dit-il en essayant de vaincre son émotion.
+Du courage! de l'audace! je la sauverai encore une fois!
+
+Puis, l'oeil étincelant et l'air résolu, il passa de nouveau à travers la
+foule et s'approcha de la tribune.
+
+--Citoyen, dit-il à l'orateur, en le regardant en face, es-tu sûr de ce que
+tu avances?
+
+--Moi?... Moi? balbutia l'homme du peuple, que l'air menaçant de son
+interlocuteur troubla profondément... Je n'ai que des soupçons... et,
+d'ailleurs, je n'habite pas le quartier où se trouve la maison suspecte.
+
+--Eh bien! moi, je suis aux premières places pour surveiller les gens que
+tu accuses si légèrement. Je m'engage à pénétrer dans l'intérieur de la
+maison, et, dans deux jours, au plus tard, je dirai à tous les bons
+patriotes qui m'entourent s'il y a vraiment lieu de s'inquiéter.
+
+--Vive Barbare! cria l'assemblée.
+
+--Comptez sur moi, dit le jeune homme en remerciant du geste tous les
+auditeurs. Je me montrerai digne de votre confiance.
+
+A ces mots, il se pencha vers le président de la Société populaire, qui lui
+tendait la main, et sortit du club au milieu des applaudissements. A peine
+arrivé dans la rue, il tira de son sein la petite croix de Marguerite et la
+baisa avec amour, en s'écriant par deux fois:
+
+--Je la sauverai!... Je la sauverai!...
+
+
+
+
+III
+
+Le Proscrit.
+
+
+Le lendemain, vers neuf heures du soir, un homme, enveloppé dans un long
+manteau, se promenait devant la façade intérieure de la maison qu'on avait
+signalée la veille à la défiance du club. A la manière dont cet homme
+marchait dans les allées du jardin, tantôt s'avançant d'un pas rapide,
+tantôt s'arrêtant et levant la tête pour contempler le ciel, il eût été
+facile de se former une opinion vraisemblable sur ses habitudes et sur son
+caractère. Cela ne pouvait être qu'un amant, qu'un fou, ou un poëte.
+Lorsqu'il regardait le ciel, son oeil semblait se baigner avec délices dans
+cette mer étoilée.
+
+La soirée était belle d'ailleurs et invitait à la rêverie. Les fleurs,
+avant de s'endormir, avaient laissé dans l'air de douces émanations. Un
+vent frais courait à travers les peupliers d'Italie qui sortaient, comme de
+grands fantômes, du milieu de la haie qui séparait le jardin des prairies
+voisines. Ces géants de verdure frissonnaient sous le souffle aérien et
+ressemblaient, avec leurs branches rapprochées du tronc, à un homme qui
+s'enveloppe dans les plis de son manteau pour se préserver de l'air malsain
+du soir.
+
+Le promeneur s'arrêta au milieu d'une allée.
+
+--Mon Dieu! dit-il en laissant tomber ses bras avec découragement, la
+nature ne semble-t-elle pas rire de nos passions? Quel calme! Pas un nuage!
+Des étoiles, des mondes en feu; rien de changé au ciel, tandis que des
+hommes, nés pour s'aimer, s'égorgent comme des bêtes sauvages! Moi-même,
+moi, ministre d'une religion de paix et d'amour, je dois me cacher, et ma
+tête est mise à prix! Des milliers d'hommes sont proscrits ou persécutés,
+et Dieu ne parle pas! Il ne commande pas aux éléments d'annoncer sa
+vengeance, pour nous prouver au moins qu'il ne voit pas sans colère le
+spectacle de tant d'iniquités. La maison garde encore quelques traces des
+hôtes qui ont vécu sous son toit; et la terre ne s'inquiète pas de l'homme
+qui l'habite! Et la nature ne prendrait pas le deuil, quand l'humanité
+souffre et pleure! La Providence ne serait-elle qu'un mot?
+
+Le proscrit s'était remis machinalement en marche, et le hasard de la
+promenade l'avait conduit dans une petite allée qu'un mur, de peu
+d'élévation et qui tombait en ruine, séparait de la grand'route. Tout à
+coup le prêtre recula de plusieurs pas et poussa un cri de terreur.
+
+Un homme, qui venait d'escalader le mur, tomba presque à ses pieds, au
+milieu de l'allée. Le visiteur nocturne ne fut guère moins effrayé que
+celui dont il avait interrompu si brusquement la rêverie.
+
+--Rassurez-vous, citoyen, dit-il à voix basse au jeune prêtre, et
+gardez-vous bien de jeter l'alarme dans le voisinage. Je n'en veux ni à
+votre bourse, ni à votre vie.
+
+--Vous avez pourtant, monsieur, une manière de vous présenter...
+
+--Qui peut donner de moi la plus fâcheuse idée, reprit le voleur présumé en
+achevant la pensée de son interlocuteur. Les apparences sont contre moi, je
+le sais; et cependant je ne me suis introduit chez vous que dans
+l'intention de vous être utile.
+
+--Je vous en suis reconnaissant! répliqua le proscrit avec une froide
+ironie.
+
+--On m'avait chargé de vous espionner...
+
+--Vous faites-là un joli métier, monsieur! interrompit le prêtre, en
+ramenant avec soin autour de lui les plis de son manteau.
+
+--Croyez bien que c'est par patriotisme...
+
+--Vous ne me l'auriez pas dit que je l'eusse deviné! interrompit encore le
+prêtre.
+
+--Vous avez tort de me persifler, citoyen, répliqua l'homme du peuple avec
+un accent ferme et digne, qui parut impressionner son interlocuteur, car il
+l'écouta cette fois avec un religieux silence. Je vous rends un vrai
+service, et si la Société populaire eût confié à tout autre que moi la
+mission que je remplis en ce moment, vous n'auriez peut-être pas eu lieu de
+vous en réjouir.
+
+--Mais, enfin, que veut-on? demanda le prêtre.
+
+--On vous soupçonne d'avoir des relations avec Pitt.
+
+--On nous fait trop d'honneur, dit le proscrit en souriant.
+
+A ce moment la lune sortit d'un nuage et éclaira vivement le visage du
+prêtre. Barbare--le lecteur l'a déjà reconnu--ne put se défendre d'un
+étrange sentiment d'inquiétude.
+
+--Ah! citoyen, dit-il d'une voix émue, vous êtes jeune!
+
+--Oui, répondit le prêtre. Mais qu'y a-t-il là d'étonnant?
+
+--C'est que, pour être persécuté à votre âge...
+
+--La République s'est bien défiée des enfants! dit le proscrit avec
+mélancolie.
+
+--Vous êtes donc obligé de vous cacher? demanda Barbare.
+
+--Voilà mon interrogatoire qui commence! dit le prêtre avec amertume.
+Tenez, monsieur, si la République a besoin d'une nouvelle victime, je ferai
+volontiers le sacrifice de ma vie. Mais, au nom du ciel, sauvez les
+personnes qui habitent cette maison! Elles me sont chères, et c'est une
+prière que je vous fais du fond du coeur! Vous parliez de ma jeunesse? Eh
+bien! vous êtes aussi à cet âge généreux où le pardon est doux et le
+dévouement facile. Épargnez mes amis. Sauvez-les, et, s'il vous faut du
+sang enfin, prenez ma vie! Je me livre à vous!
+
+Barbare devint horriblement pâle.
+
+La jalousie s'empara de tout son être, et un frisson lui glaça le coeur.
+
+--Vous aimez donc bien ce vieillard et cette jeune fille? dit-il d'une voix
+étranglée.
+
+--De toute mon âme!
+
+--Ah! fit l'homme du peuple en jetant un regard étincelant sur celui qu'il
+regardait déjà comme un rival, vous les aimez?
+
+--Comme on aime son père et sa soeur.
+
+--Pas autrement? demanda encore le patriote.
+
+Le proscrit parut surpris de cette question; et, pour la première fois, il
+osa regarder en face l'homme du peuple qui ne put supporter, sans se
+troubler, ce coup d'oeil pénétrant.
+
+--Vous préparez votre réponse? dit Barbare, qui s'impatientait de ce long
+silence et de ce pénible examen. Vous ne voulez pas m'avouer que vous êtes
+l'amant de cette jeune fille?
+
+--Oh! fit le prêtre avec un vif sentiment d'indignation, je vous jure!...
+
+--Que me fait votre serment? dit Barbare en haussant les épaules.
+
+--C'est juste, reprit le proscrit. Rien ne vous force à ajouter foi à mes
+paroles. Il vous faudrait une preuve matérielle?
+
+--Oui! dit Barbare avec explosion.
+
+Il y eut, dans la manière dont il accentua ce simple mot, tant de haine,
+d'inquiétude et de jalousie, que sa figure même sembla s'éclairer du feu
+intérieur qui le consumait. Le prêtre put lire dans son coeur et juger de
+l'état de son âme, comme on voit un ciel d'orage à la lueur d'un éclair.
+
+Le proscrit mesura aussitôt toute l'étendue du danger qui menaçait le
+marquis et sa fille. Mais il était déjà prêt au sacrifice.
+
+--Écoutez! dit-il à l'homme du peuple. Je ne peux pas être l'amant de cette
+jeune fille... Il y a entre elle et moi un obstacle insurmontable.
+
+--Lequel? demanda vivement Barbare.
+
+--Les devoirs de mon ministère, répondit le proscrit.
+
+En même temps il entr'ouvrit son manteau et laissa voir les plis de sa
+soutane.
+
+--Un prêtre! s'écria Barbare avec joie.
+
+--Vous le voyez! dit simplement le ministre de Dieu. Je vous ai fait le
+maître de ma vie. Doutez-vous encore de ma parole?
+
+--Non, certes! dit Barbare.
+
+Cependant il baissa la tête et ses traits s'assombrirent.
+
+--Eh bien! demanda le proscrit, vous n'êtes pas encore convaincu?
+
+--Aux termes de la Constitution, dit Barbare, les prêtres ont le droit de
+se marier.
+
+--Pauvre insensé! dit le jeune prêtre en souriant avec tristesse, si
+j'avais reconnu l'autorité de cette loi, est-ce que je serais obligé de me
+cacher?
+
+--C'est vrai! je suis fou! s'écria joyeusement Barbare. Vous êtes un noble
+coeur, citoyen! et personne, tant que je vivrai, n'osera troubler votre
+solitude et menacer votre vie. Permettez-moi de vous regarder comme un ami!
+
+--Volontiers, dit le prêtre en serrant avec effusion la main que le jeune
+homme lui tendait.
+
+Après cette étreinte cordiale, Barbare se disposa à escalader le mur.
+
+--Ne vous exposez pas de nouveau, lui dit le prêtre avec bonté, et
+suivez-moi.
+
+En même temps, il le conduisit vers le fond du jardin, et ouvrit une petite
+porte qui donnait sur la campagne.
+
+
+
+
+IV
+
+Une crise domestique.
+
+
+Lorsque le patriote fut sorti, le proscrit ferma la porte à double tour et
+s'arrêta quelques instants comme un homme accablé sous le poids de pénibles
+pensées.
+
+Puis il doubla le pas, traversa rapidement le jardin, entra dans la cour,
+monta l'escalier et frappa à la porte de M. de Louvigny.
+
+--Entrez, dit une voix de jeune fille.
+
+--Ah! pensa l'abbé avec douleur, mademoiselle Marguerite est avec son père.
+
+Néanmoins il entra chez le marquis. M. de Louvigny tenait sa fille sur ses
+genoux. Tout en écoutant l'innocent bavardage de Marguerite, il jonglait
+avec les boucles soyeuses de ses cheveux, qu'il se plaisait à faire sauter
+dans sa main.
+
+--Eh bien! cher abbé, dit le marquis avec son aimable sourire, est-ce qu'il
+faut tant de précautions pour entrer chez ses amis?
+
+--Je vous croyais au travail et je craignais de vous déranger, répondit le
+jeune prêtre en faisant de grands efforts pour cacher son émotion.
+
+--Il est neuf heures du soir, observa M. de Louvigny, et vous n'ignorez pas
+que c'est à partir de ce moment que je consens à perdre mon temps.
+
+--C'est joli ce que vous dites-là, mon père! s'écria Marguerite en quittant
+les genoux du marquis.
+
+--J'ai dit une sottise? demanda M. de Louvigny en remarquant la petite mine
+boudeuse que faisait Marguerite.
+
+--Je vous en fais juge, monsieur l'abbé, dit Marguerite. Tenir sa fille
+dans ses bras, l'embrasser, l'écouter causer, est-ce là perdre son temps?
+
+--Expliquons-nous, Marguerite, reprit le marquis.
+
+--Non. Je ne veux rien entendre, je ne veux pas être complice de votre
+paresse!
+
+--Allons, viens ici.
+
+--Non! je vous laisse travailler.
+
+--Je t'en prie! dit M. de Louvigny d'une voix caressante.
+
+--Ne me tentez pas! reprit la jeune fille, qui ne demandait qu'à répondre
+aux instances paternelles.
+
+--Je te tiens cette fois! s'écria joyeusement le vieillard en saisissant la
+jeune fille par le bas de sa robe. Viens m'embrasser.
+
+--Vous n'obtiendrez rien par la violence, dit Marguerite en détournant la
+tête.
+
+--Je te rends la liberté, répliqua le marquis en lâchant le bas de la robe
+et en ouvrant les bras.
+
+--Et voilà l'usage que j'en fais, dit Marguerite en sautant au cou de son
+père. Je tiens ma vengeance, et je vais vous faire perdre toute votre
+soirée!
+
+Le prêtre avait contemplé cette scène avec tristesse. Il pleurait sur cette
+joie qu'il savait devoir se changer en deuil, sur cette étroite communion
+de deux âmes qu'on allait séparer.
+
+--Eh bien! l'abbé, vous ne parlez pas? dit M. de Louvigny. Approchez donc.
+Vous avez l'air de nous bouder!
+
+L'abbé s'avança vers le marquis et serra avec émotion la main qu'il lui
+présentait.
+
+--Vous n'êtes pas déplacé dans cette chambre, ajouta le marquis. Celui qui
+a assisté mon fils à ses derniers moments est, à mes yeux, comme son
+remplaçant dans la famille. Si j'avais encore ma fortune et mes dignités,
+vous seriez de toutes nos fêtes. Il ne me reste plus que ma fille. Elle est
+tout mon trésor, tous mes honneurs, toute ma joie! Partagez la seule
+richesse qu'on m'ait laissée, en vous mêlant à nos entretiens et en voyant
+comme nous nous aimons!... Quoi! vous pleurez?
+
+--Pour cela non, monsieur le marquis, répondit le jeune homme.
+
+--Ne vous en défendez pas, poursuivit M. de Louvigny. Ce que je vous dis là
+n'est pas gai d'ailleurs.
+
+--Ce n'est pas là ce qui fait pleurer monsieur l'abbé, interrompit
+Marguerite, qui depuis un instant observait les efforts que faisait le
+prêtre pour retenir ses sanglots. Monsieur l'abbé nous cache quelque
+malheur!...
+
+--Mademoiselle Marguerite se trompe! dit le prêtre en se troublant de plus
+en plus.
+
+--Ma fille a raison, au contraire, répliqua le marquis en faisant lever
+Marguerite.
+
+Il se leva à son tour et saisit vivement la main de l'abbé.
+
+--Votre émotion m'effraie, lui dit-il à voix basse.
+
+--Je vous assure, dit le prêtre en se défendant...
+
+--Votre main est glacée! continua le vieillard en se penchant à l'oreille
+de l'abbé... Je comprends! vous n'osez pas parler devant ma fille.
+
+Marguerite n'avait rien perdu de cette pantomime inquiétante. Lorsque son
+père se retourna de son côté, ce ne fut pas sans un vif étonnement qu'elle
+aperçut le gai sourire qui s'épanouissait sur les lèvres du vieillard.
+
+--L'abbé est un poltron, ma chère Marguerite, dit M. de Louvigny.
+Rassure-toi. Ce n'est rien... Quelques affaires d'intérêts... une nouvelle
+pauvreté qui vient se greffer sur l'ancienne! Nous allons avoir quelques
+comptes à régler... Tu serais bien aimable d'aller demander à Dominique le
+registre où il note ses dépenses.
+
+--J'y vais, mon père, dit Marguerite.
+
+Avant de sortir, elle se retourna vers le marquis, mit un doigt sur sa
+bouche et fit un signe de tête que le vieillard n'eut pas de peine à
+traduire ainsi:
+
+--J'obéis, mais je n'ignore pas qu'on me trompe!
+
+Le marquis ferma lui-même la porte de la chambre. Lorsqu'il se trouva seul
+en face de l'abbé, tout son calme sembla l'abandonner.
+
+--Parlez maintenant! dit-il d'une voix émue. Qu'y a-t-il?
+
+--On s'est introduit ce soir dans le jardin.
+
+--Un maraudeur?
+
+--Un espion envoyé par le Club.
+
+--Nous sommes donc découverts?
+
+--Pas encore. Mais on croit que nous sommes des agents de Pitt.
+
+--Si ce n'est que cela, dit le marquis en souriant, rassurez-vous, cher
+abbé; nous en serons quittes pour la peur. Je me charge de rassurer ces
+messieurs de la Société populaire.
+
+--C'est toujours un danger de paraître devant eux.
+
+--Sans doute. Toutefois, personne ne nous connaît ici. Nous n'avons rien à
+craindre.
+
+--Pardon.
+
+--Qui donc?
+
+--L'homme du peuple que le Club a envoyé, ce soir, en éclaireur.
+
+--Il nous en veut donc beaucoup?
+
+--Au contraire.
+
+--Il est bien disposé pour nous?
+
+--Trop bien.
+
+--Ma foi! dit le marquis en badinant, voilà le premier républicain qui nous
+ait montré de la bienveillance!
+
+--Et ce sera peut-être celui qui vous aura fait le plus de mal! dit l'abbé
+d'un air sombre.
+
+Le marquis devint sérieux.
+
+--Expliquez-vous, dit-il avec gravité. Il y a dans vos propos une
+incohérence qui ne peut se concevoir. Si cet homme n'a pas de motif de
+haine contre moi, pourquoi songerait-il à me nuire?
+
+--Il vous nuira sans le savoir, répondit l'abbé. Car il faut tout craindre
+des amoureux; et cet homme aime mademoiselle Marguerite.
+
+--Ma fille! s'écria le marquis avec une expression de surprise et de
+colère, que le pinceau serait seul capable de rendre et de fixer.
+
+--Oui, reprit l'abbé, cet homme aime sérieusement votre fille.
+
+--Mais, dit le marquis, Marguerite ne sort jamais; elle ne se montre jamais
+aux fenêtres. Comment cet homme a-t-il pu la voir?
+
+--Je ne sais. Mais je vous affirme que je ne vous dis que l'exacte vérité.
+
+--Il vous a donc ouvert son coeur?
+
+--A peu près. Je peux même vous assurer qu'il est jaloux.
+
+--Alors il faut fuir! dit le marquis avec éclat. Il faut passer en
+Angleterre.
+
+Puis, se promenant avec agitation dans la chambre:
+
+--Moi, dit-il, qui me croyais si bien en sûreté dans cette petite ville!
+
+A cet instant la porte s'ouvrit. Marguerite entra avec le vieux domestique,
+qui tenait sous son bras le grand livre de dépense.
+
+--Mes amis, dit le marquis aux nouveaux venus, nous allons partir cette
+nuit même. Que chacun prépare ses malles. Demain nous faisons voile pour
+l'Angleterre.
+
+--Ah! fit Marguerite en sautant au cou de son père, je savais bien que vous
+me cachiez la vérité. Un danger vous menace?
+
+--Il faut bien te l'avouer, répondit M. de Louvigny: nous sommes dénoncés.
+
+Et, s'adressant au vieux domestique qui paraissait attéré:
+
+--Voyons! Dominique, ajouta-t-il, il doit te rester encore quelque argent?
+
+--Hélas! dit le vieux serviteur, nous avons tout dépensé le jour de la fête
+de mademoiselle. Monsieur le marquis peut vérifier les comptes. Voici le
+registre.
+
+--C'est inutile, répondit M. de Louvigny en repoussant le livre que lui
+présentait le domestique. Je m'en rapporte bien à toi. C'est un espoir de
+moins... Voilà tout!
+
+Sans une parole de reproches, sans un geste d'impatience, sans un mouvement
+de dépit, le marquis s'approcha avec calme de son secrétaire, dont il
+ouvrit les tiroirs les uns après les autres.
+
+L'abbé, Marguerite et le domestique l'observaient en silence.
+
+Le marquis fouillait scrupuleusement dans tous les coins de chaque tiroir
+et comptait son argent au fur et à mesure. Lorsqu'il fut au bout de son
+travail, il laissa tomber sa tête dans ses mains et demeura immobile.
+Marguerite courut auprès de lui et écarta doucement ses mains, qu'il tenait
+serrées contre son visage.
+
+--Quoi! dit-elle avec un cri douloureux, vous pleurez, mon père?
+
+Le marquis ne répondit rien. Il compta de nouveau son argent, le réunit en
+pile, et, le montrant à l'abbé et au vieux domestique:
+
+--Mes amis, dit-il d'une voix émue, voici toute notre fortune... Quarante
+écus!
+
+--C'est assez pour vous sauver! lui dit Marguerite en l'enlaçant dans ses
+bras.
+
+--Et toi, mon enfant? dit le vieillard en fondant en larmes.
+
+--Moi? fit Marguerite. Je ne peux pas porter ombrage à la République. Je
+resterai avec le bon Dominique.
+
+--Non! c'est à toi de partir, reprit le marquis. Nous sommes habitués au
+danger, nous autres hommes.
+
+Et se tournant, les mains jointes, vers les deux témoins de cette scène:
+
+--N'est-ce pas, l'abbé? dit-il; n'est-ce pas, Dominique?
+
+--Oui, nous resterons avec vous, répondirent le jeune prêtre et Dominique.
+
+--Et moi aussi! dit Marguerite avec fermeté; car je ne me séparerai jamais
+de mon père.
+
+A ces mots, la noble fille se jeta dans les bras du marquis, et il se fit
+dans la chambre un si grand silence qu'on n'entendait guère que le bruit
+des sanglots que chacun cherchait à étouffer.
+
+Tout à coup le vieux Dominique sortit de son immobilité. Il s'essuya les
+yeux du revers de la main et s'approcha respectueusement du fauteuil du
+marquis. Son front avait quelque chose d'inspiré, et sa physionomie
+vulgaire avait le rayonnement qu'on admire dans une tête de génie.
+
+Chacun, en effet, peut avoir ici-bas ses jours de triomphe. Quelquefois les
+esprits les moins délicats trouvent l'occasion de s'élever, sur les ailes
+du dévouement, jusqu'à ces hauteurs sublimes où planent les intelligences
+supérieures. S'il y a une couronne sur le front des poëtes, il y a une
+auréole sur celui des hommes simples, dont le sacrifice est sans éclat et
+la mort sans gloire.
+
+--Monsieur le marquis?... dit timidement le vieux domestique.
+
+--Que me veux-tu, mon bon Dominique?
+
+--Monsieur le marquis me permettra-t-il de le sauver?
+
+--Toi?... Nous sauver?... Et comment? s'écria M. de Louvigny, qui pensa un
+instant que son domestique n'avait plus sa raison.
+
+--Ne m'interrogez pas, monsieur le marquis! répondit Dominique. Donnez-moi
+liberté pleine et entière, et je vous sauverai peut-être!
+
+--Tu ne courras aucun danger? se hâta de demander M. de Louvigny.
+
+--Ne m'interrogez pas! dit encore le vieillard, mais à voix basse et de
+manière à n'être entendu que de son maître.
+
+--Je comprends! répondit le marquis. Je serais seul, que je ne
+t'accorderais pas l'autorisation que tu me demandes; car tu vas peut-être
+exposer ta vie.
+
+--Ainsi, dit Dominique avec joie, vous me permettez?...
+
+--Oui! reprit le marquis en serrant la main de son domestique avec énergie.
+Va! que Dieu t'accompagne! et, si je ne puis te récompenser, le ciel est
+là!
+
+--Oh! merci, monsieur le marquis, dit le vieux domestique en baisant la
+main de son maître; merci!
+
+Il se dirigea vers la porte de la chambre.
+
+--Je sauverai donc mademoiselle Marguerite! se disait-il en tournant la
+clef dans la serrure.
+
+Et il sortit précipitamment, pour ne pas laisser voir les larmes qui
+tombaient de ses yeux.
+
+
+
+
+V
+
+Désespoir de Dominique.
+
+
+Le vieux Dominique était allé s'enfermer dans sa mansarde, où il attendait
+impatiemment le retour du soleil. Il était en proie à une agitation
+cruelle.
+
+Enfin, le jour parut. Dominique sauta à bas du lit et traversa les
+corridors avec précaution, afin de ne réveiller personne. Quand il se
+trouva dans le chemin, il hâta le pas pour gagner le centre de la ville.
+
+Huit heures sonnaient au beffroi de la cathédrale, lorsqu'il arriva sur la
+place de l'Hôtel-de-Ville. Il s'approcha d'un mur où l'on placardait les
+affiches, et toute son attention parut se concentrer sur elles.
+
+--C'est bon! dit-il en se frottant les mains: l'affiche y est encore! c'est
+que personne ne s'est présenté... J'arrive à temps!
+
+Il entra dans l'Hôtel-de-Ville et se dirigea vers la salle des
+délibérations des membres du District. Comme la porte en était fermée, il
+descendit chez le concierge, où il apprit que la séance ne serait ouverte
+qu'à onze heures du matin. Il lui fallut donc, bon gré mal gré, mettre un
+frein à son impatience, et il s'assit dans l'embrasure d'une fenêtre en
+attendant l'arrivée des patriotes qui avaient la direction des affaires de
+la cité.
+
+A cette époque de lutte, il n'était pas rare que la salle des délibérations
+fût envahie par les frères de la Société populaire, qui venaient y proposer
+des motions et prononcer des harangues. Souvent la foule se glissait à leur
+suite. C'est ainsi que le domestique réussit à s'introduire dans le lieu où
+se discutaient les intérêts de la ville.
+
+Lorsque le citoyen président et les membres du District se furent assis
+devant une table en demi-cercle, Dominique pensa qu'il était temps d'agir.
+Il se fit une trouée à travers les assistants. Jusque-là, sa fermeté ne
+l'avait pas abandonné. Mais quand il se trouva dans l'espace qui restait
+vide entre l'auditoire et le conseil, il perdit toute assurance. Il eût
+mieux aimé affronter le feu d'un peloton que ces milliers de regards, dont
+l'éclat lui causait une sorte de vertige.
+
+--Que veut cet homme? demanda le citoyen président à l'huissier.
+
+--Parle, dit l'huissier en s'approchant du vieillard.
+
+--Monsieur le président, balbutia Dominique sans oser lever les yeux...
+
+Un rire moqueur courut dans les rangs de la foule. L'huissier se sentit
+pris de pitié pour ce pauvre homme qui frissonnait et lui souffla tout bas
+à l'oreille:
+
+--Dis donc: Citoyen président!
+
+--Citoyen président, reprit Dominique en acceptant la correction qu'on lui
+indiquait, j'ai une proposition à vous faire.
+
+--A te faire, imbécile! souffla encore l'huissier.
+
+Mais déjà toute la salle riait aux éclats. Le vieux domestique était
+horriblement pâle, et de grosses gouttes de sueur roulaient sur ses tempes.
+
+--Laisse-moi l'interroger, dit le président à l'huissier.
+
+Et, s'adressant directement au vieillard:
+
+--Voyons! que demandes-tu, mon brave homme?
+
+--Je demande à gagner la récompense, répondit Dominique.
+
+--La récompense? fit le président avec surprise.
+
+--Oui! reprit le vieux domestique: la récompense que la municipalité promet
+à celui qui enlèvera les croix de la cathédrale.
+
+--Tu aurais la prétention de monter aux tours du temple de la Raison? dit
+le président en riant.
+
+--Oui, répondit simplement Dominique.
+
+A la vue de ce petit vieillard, maigre, efflanqué, qu'un souffle aurait
+jeté à terre, et qui voulait tenter une ascension devant laquelle les plus
+audacieux avaient reculé, les assistants ne gardèrent plus de mesure dans
+leur hilarité, et ce furent des cris et des huées à couvrir la voix même du
+tonnerre.
+
+Sur un signe du président, l'huissier s'approcha de Dominique et l'invita à
+sortir. Mais le vieillard opposa une vive résistance.
+
+--Tu persistes encore dans ton projet? lui demanda le président.
+
+--Oui! répondit Dominique avec assurance.
+
+--Tu es bien maître de ta raison?
+
+--Oui.
+
+--Mais, reprit l'officier de l'état civil, as-tu réfléchi sérieusement à
+cette entreprise? Tu peux te tuer?
+
+--Je le sais! répondit le vieillard avec un admirable sang-froid.
+
+Sa voix était ferme, son front rayonnait, son oeil était étincelant.
+
+Personne ne songea plus à rire. Le vieux domestique avait tiré ce mot-là du
+fond de son coeur; et la foule n'est jamais insensible à la véritable
+éloquence. Cependant si Dominique avait captivé l'attention du président et
+des membres du District, la position nouvelle qu'il venait de se faire
+n'était pas sans danger. On voulut savoir le motif de sa détermination; et
+son interrogatoire commença. A toutes les questions qui lui furent posées,
+il ne sut répondre que ces seuls mots:
+
+--Je veux sauver mon maître!
+
+Le président s'impatienta.
+
+--Tonnerre! s'écria-t-il en frappant du poing sur la table, la République
+ne connaît pas de maîtres! Cet homme est fou... Qu'on le fasse sortir.
+
+Aussitôt deux huissiers s'approchèrent du vieillard. Ils le prirent chacun
+par un bras, et, malgré ses cris, malgré sa résistance, ils le poussèrent à
+la porte au milieu des vociférations et des huées de la foule.
+
+--Je suis fou!... Ils ont dit que je suis fou! répétait le domestique en
+descendant les marches du grand escalier de l'Hôtel-de-Ville.
+
+Il traversa la place presque en courant, et se jeta au hasard dans la
+première rue qui se trouva devant lui. En ce moment, le pauvre homme
+semblait donner raison à ceux qui l'avaient jugé si défavorablement. Il
+allait en trébuchant le long des maisons, comme un homme ivre, et
+s'arrêtait de temps à autre pour s'écrier, en battant l'air de ses bras:
+
+--Plus d'espoir! Mes maîtres sont perdus!... Que faire? Comment me
+représenter devant eux?
+
+Alors il se mit à courir.
+
+Il se trouva tout à coup dans la campagne; et ce fut alors qu'il songea à
+regarder autour de lui. L'habitude a sur nos actions une telle puissance
+que, sans préméditation aucune et comme par instinct, il était arrivé sur
+la route qui conduisait à la maison du marquis. Des massifs d'arbres verts
+la lui cachaient en partie, mais il en apercevait encore le toit, dont les
+ardoises brillaient comme un miroir au soleil. Une légère fumée montait en
+serpentant au-dessus de la cheminée, comme pour lui rappeler qu'il était
+temps de rentrer, afin de couvrir le feu et de ménager le bois _de ses
+maîtres_.
+
+Le vieillard laissa tomber sa tête dans ses mains, et, pour la première
+fois depuis sa sortie de l'Hôtel-de-Ville, il pleura amèrement.
+
+--Non! dit-il en s'armant d'une résolution soudaine, non! je ne rentrerai
+pas dans cette maison, d'où je suis sorti avec des paroles d'espérance et
+où je ne rapporterais que des nouvelles de mort!
+
+Et se frappant le front, comme pour y réveiller la mémoire:
+
+--Monsieur le marquis n'a-t-il pas dit qu'il lui restait encore quarante
+écus?... Oui! je me le rappelle maintenant... Eh bien! avec cela ils
+peuvent se sauver tous les trois... et qui sait ce que prépare l'avenir? Si
+je retournais à la maison, M. le marquis voudrait me garder auprès de
+lui... Il ne faut pas de bouche inutile... Je ne rentrerai pas!
+
+A ces mots, l'héroïque serviteur s'enfonça dans un petit chemin ombragé qui
+conduisait aux prairies voisines. A mesure qu'il avançait, il entendait
+plus distinctement le bruit de la rivière qui tombait avec fracas du haut
+d'un déversoir. Au bout de quelques minutes, il arriva au bord de l'eau.
+
+Le courant était rapide et charriait des flots d'écume.
+
+Le vieillard suivit le bord de la rivière et s'éloigna de cette scène
+tumultueuse, comme s'il eût voulu chercher des eaux plus calmes. Lorsqu'il
+se crut à une assez grande distance de la ville, il s'arrêta dans un site
+sauvage et s'agenouilla près d'un saule, au pied duquel la rivière s'était
+creusé un bassin paisible et profond. Il pria longtemps avec ferveur, se
+redressa lentement, et, levant les yeux au ciel:
+
+--Mon Dieu, dit-il, pardonnez-moi!
+
+Il s'élança.
+
+Au même instant, deux bras vigoureux l'enveloppèrent comme dans un cercle
+de fer.
+
+Le vieillard poussa un cri et tomba sans connaissance sur le gazon.
+Lorsqu'il revint à lui, il aperçut, à genoux à ses côtés, un jeune homme
+qui lui jetait de l'eau sur le visage.
+
+--Ah! monsieur, s'écria Dominique avec douleur, pourquoi m'avez-vous
+arrêté? Je n'aurai peut-être pas une seconde fois le courage d'en finir
+avec la vie!
+
+--Il ne faut plus songer à mourir, dit le jeune homme en aidant au vieux
+domestique à se relever.
+
+--Mais je suis abandonné de tout le monde! s'écria Dominique d'un air
+désespéré.
+
+--Vous voyez bien qu'il vous reste encore des amis, puisque je vous ai
+empêché de vous noyer.
+
+--Je ne vous connais pas! fit naïvement Dominique.
+
+--Pardon. Si vous avez oublié mes traits, vous reconnaîtrez du moins cet
+objet.
+
+Le jeune homme mit une petite croix sous les yeux du domestique.
+
+--La croix de Marguerite! s'écria le vieillard avec joie.
+
+--Oui, la croix de votre fille que vous alliez follement laisser sans
+protecteur.
+
+--Ma fille? répéta Dominique comme s'il sortait d'un rêve... Ah! je me
+rappelle tout maintenant... C'est vous qui nous avez protégés contre la
+fureur du peuple? vous qui nous avez prudemment conseillé de prendre la
+fuite?
+
+--C'est cela même, répondit Barbare.
+
+--Soyez béni, monsieur! s'écria le domestique avec une profonde émotion.
+
+Puis il ajouta tristement:
+
+--Vous m'avez sauvé deux fois la vie. Je voudrais pouvoir vous récompenser
+comme vous le méritez; mais, hélas! je suis sans ressources.
+
+--Les dettes du coeur se payent avec le coeur, dit Barbare avec fierté.
+
+--Vous nous aimez donc bien? demanda Dominique.
+
+--Moi! s'écria le jeune homme avec enthousiasme... Je n'ai vu mademoiselle
+Marguerite qu'une seule fois, et, ce jour-là, j'ai risqué ma vie pour
+elle... Eh bien! si le plaisir de la revoir devait m'exposer au même péril,
+je n'hésiterais pas à braver de nouveau la mort.
+
+--Oh! pensa Dominique, le jeune homme est amoureux de ma petite maîtresse!
+
+Enchanté de sa pénétration, le bon domestique résolut d'employer le
+dévouement de Barbare au service de ses maîtres. Pour y arriver, il lui
+sembla prudent de l'entretenir dans son erreur et de se faire passer à ses
+yeux pour le père de Marguerite.
+
+--Ma fille et moi nous sommes réduits à la plus profonde misère, dit-il en
+baissant la tête.
+
+--Je l'avais déjà deviné, reprit Barbare. J'assistais à la séance du
+conseil et j'ai tout compris: votre détresse et votre admirable
+dévouement... Allez embrasser et rassurer votre fille. Dans quelques jours
+je vous porterai l'argent dont vous avez besoin.
+
+--Est-ce que vraiment vous pourriez nous prêter?...
+
+--Que la foudre me frappe! interrompit Barbare, si, dans quatre jours, je
+ne vous apporte pas cinq cents livres.
+
+Dominique s'attendait si peu à une telle réussite qu'il ne trouva pas une
+seule parole de remerciement à adresser au jeune homme. Il se mit à pleurer
+comme un enfant.
+
+--Je ne sais quoi vous dire, s'écria-t-il... mais laissez-moi vous
+embrasser!
+
+Et il sauta au cou du jeune homme.
+
+Quelques instants après, Dominique reprenait, en s'appuyant sur le bras de
+son sauveur, le chemin qu'il avait suivi pour courir à la mort; et ses
+idées alors étaient gaies comme les fauvettes qui sautaient en chantant
+dans les branches.
+
+Lorsqu'on fut arrivé sur la grande route, Barbare prit congé du vieux
+domestique.
+
+--Dans quatre jours, dit-il, trouvez-vous à huit heures du soir à la porte
+de votre jardin, et je vous remettrai la somme que je vous ai promise.
+
+--Oui, répondit Dominique. Que Dieu vous bénisse, comme je vous bénis
+moi-même!
+
+A ces mots, ils se séparèrent.
+
+
+
+
+VI
+
+Le Pont de cordes.
+
+
+Lorsque Barbare eut perdu de vue l'homme auquel il avait sauvé deux fois la
+vie, il se mit à courir à toutes jambes. Il traversa rapidement une partie
+de la ville, et, comme le courrier qui vint annoncer aux Athéniens la
+victoire de Marathon, il entra, tout pâle et tout couvert de sueur, dans la
+salle des délibérations du conseil.
+
+On allait lever la séance.
+
+Mais, à l'arrivée de Barbare, la foule se rangea respectueusement devant
+lui, et le jeune homme put se présenter assez à temps pour qu'on lui donnât
+audience.
+
+--Citoyens, dit-il, en s'adressant aux conseillers, voilà trois jours que
+vous avez promis une récompense à celui qui enlèverait les croix qui
+dominent les tours du temple de la Raison, et personne, si ce n'est un
+vieillard infirme, personne n'a répondu à votre appel! C'est une honte pour
+votre ville, et je demande pour moi le périlleux honneur d'arracher ces
+emblèmes de réprobation.
+
+Les applaudissements éclatèrent de tous les points de la salle, et la
+proposition de Barbare fut accueillie avec enthousiasme.
+
+Le jeune homme fit alors ses conditions. Il fut convenu que la ville lui
+fournirait tous les instruments nécessaires pour mener à bonne fin son
+entreprise, et qu'on lui donnerait cinq cents livres pour chaque
+expédition.
+
+L'enlèvement de la croix, qui couronnait la tour centrale de l'église, ne
+présentait pas de grandes difficultés; Barbare l'accomplit dès le lendemain
+sans encombre. Il n'en était pas de même des deux tours qui se dressaient,
+en pyramides gigantesques, des deux côtés du portail principal de la
+cathédrale. L'une d'elles était alors inaccessible, et celle qui regarde le
+Nord était à peine suffisamment garnie de crampons de fer pour en permettre
+impunément l'escalade. Mais Barbare était doué d'une agilité merveilleuse
+et d'un sang-froid à toute épreuve. D'ailleurs son amour lui faisait voir
+au-delà du danger. Il porta des planches, une à une, jusqu'au sommet de la
+tour septentrionale et les attacha solidement entre elles au pied de la
+croix. Ce travail vertigineux lui demanda deux jours, et l'on devine
+aisément avec quelle avidité la foule suivait, d'en bas, les moindres
+mouvements de cet étrange aéronaute.
+
+Le lendemain, de grand matin, la nouvelle se répandit dans la ville que
+Barbare allait opérer son ascension définitive. Quoique la fureur des paris
+ne fût pas encore importée d'Angleterre, grand nombre de gens avaient
+engagé de gros enjeux pour ou contre le succès de cette audacieuse
+entreprise. Les uns avaient pleine confiance dans la souplesse étonnante
+dont Barbare avait déjà fait preuve; les autres calculaient toutes les
+chances qu'ils avaient de le voir tomber du haut des tours.
+
+Tandis que ces honnêtes industriels posaient mentalement leurs chiffres et
+faisaient leur charitable problème, des rues voisines, la foule se
+répandait à flots tumultueux sur la place où se dresse le portail de la
+cathédrale. On ne savait pas au juste à quelle heure la représentation
+devait commencer. Mais l'important était de ne pas manquer de place; et
+chacun s'était muni de tout ce qu'il faut pour tromper les ennuis de
+l'attente ou satisfaire l'aiguillon de la faim.
+
+Tout à coup une grande rumeur se fit dans la multitude. Toutes les têtes se
+dressèrent, et chacun se haussa sur la pointe des pieds pour voir le héros
+de la fête. Mais la curiosité publique fut trompée. Au lieu de l'audacieux
+gymnaste qu'on attendait, on n'aperçut qu'un petit vieillard qui se
+débattait entre deux soldats.
+
+--Je veux lui parler! disait-il avec des larmes dans les yeux. Au nom du
+ciel, laissez-moi lui parler!
+
+--Il n'est plus temps! répondit l'un des soldats.
+
+--Lâchez-moi! disait le vieillard en essayant de prendre la fuite. Il me
+reconnaîtra bien moi... il ne refusera pas de me voir!
+
+Malgré ses prières, les deux soldats l'entraînèrent, le conduisirent contre
+une des maisons de la place et l'y gardèrent à vue.
+
+--C'est horrible cela! s'écriait le vieillard en pleurant de rage... Il va
+se tuer!... Je ne permettrai pas qu'il monte aux tours!
+
+Il y eut des murmures dans les groupes voisins.
+
+--Le pauvre homme! disait-on.
+
+--Le connaissez-vous?
+
+--Non.
+
+--C'est le père, sans doute.
+
+--Je le plains de tout mon coeur!
+
+--Songez donc... si son fils allait se tuer!
+
+--Cela fait frémir, rien que d'y penser!
+
+--Je voudrais bien n'être pas venu!
+
+--Ah! tenez!... tenez!
+
+--Le voilà!... le voilà!
+
+Une immense clameur fit résonner les fenêtres des maisons et les vitraux du
+portail. La foule respira bruyamment, comme un monstre gigantesque. Puis un
+silence de mort plana au-dessus de toutes les têtes, et l'on n'entendit
+plus que les sanglots et les hoquets du petit vieillard.
+
+Barbare venait de paraître.
+
+Il était sorti en rampant de la trappe qui s'ouvrait, à une hauteur de cent
+pieds environ, dans la tour septentrionale. Des cordes de toute dimension
+s'enroulaient autour de son cou, comme les anneaux d'un serpent. Il saisit
+un crampon de fer à la base de la pyramide, et, sûr de son point d'appui,
+il se décida à sortir tout entier de la trappe. Alors il monta légèrement
+d'un crampon à l'autre, sans plus d'effort apparent que s'il eût posé les
+pieds sur une échelle ordinaire. Dix minutes après, il était installé sur
+son échafaudage, au pied de la croix, et chantait un refrain de la
+_Marseillaise_.
+
+Des applaudissements partirent d'en bas, et la foule reprit en choeur
+l'hymne patriotique.
+
+--Allons! se dit Barbare en sentant trembler les planches sous ses pieds,
+il est temps de se hâter. Voilà le vent qui fraîchit. Dans une heure
+peut-être, la place ne sera plus tenable.
+
+Il déroula les cordes qu'il avait apportées et attacha, à chacune de leurs
+extrémités, une grosse balle de plomb.
+
+Le peuple suivait ses moindres mouvements avec anxiété. Comme la manoeuvre
+de Barbare durait longtemps, et que d'ailleurs il leur était impossible
+d'en juger les progrès, ni même d'en deviner l'utilité, les spectateurs
+s'impatientèrent.
+
+--Il hésite! disaient les uns.
+
+--Il a peur! ajoutaient les autres.
+
+Les murmures grandirent, s'élevèrent et montèrent jusqu'à l'audacieux
+gymnaste.
+
+--Ah! dit Barbare, en regardant avec un sourire toutes ces têtes qui
+brillaient en bas comme des têtes d'épingles sur une pelote, il paraît que
+je me fais attendre!
+
+Cependant son travail touchait à sa fin. D'une main il retint l'extrémité
+d'une des cordes; de l'autre, il saisit une des balles de plomb qu'il lança
+devant lui avec une adresse si merveilleuse qu'elle fit plusieurs fois le
+tour de la croix, qui couronnait la pyramide méridionale. Barbare roidit la
+corde, pour s'assurer qu'elle était solidement enroulée au sommet de la
+tour qu'il avait en face de lui.
+
+Les dix mille spectateurs qu'il avait sous les pieds retenaient leur
+respiration. Personne ne songeait à murmurer.
+
+--Ils se taisent maintenant! se dit Barbare... Ils ont donc compris!
+
+Alors il lança une nouvelle balle de plomb. Quand il en eut envoyé ainsi
+une trentaine, il tressa les cordes et les attacha fortement au bas de la
+croix qui soutenait son échafaudage.
+
+Avant de s'engager sur son pont aérien, il jeta un regard plein de
+mélancolie sur les riches campagnes qui s'étendaient à perte de vue autour
+de lui, et des larmes s'échappèrent de ses yeux; car la nature ne se montre
+jamais avec plus d'attraits que lorsqu'on est exposé à mourir.
+
+ * * * * *
+
+Cependant le jeune homme chassa bien vite ces tristes pensées. D'ailleurs,
+la foule murmurait de nouveau.
+
+Barbare leva les yeux au ciel. Après avoir contemplé cette voûte d'azur qui
+s'arrondissait à l'infini au-dessus et autour de lui:
+
+--Ma mère, dit-il, respectait ce signe que je vais arracher... Mais ne
+sert-il pas de ralliement aux ennemis de la Révolution?
+
+Tout en parlant de la sorte, il tira de son sein la petite croix de
+Marguerite. Il la tint longtemps, avec amour, sur ses lèvres; puis il la
+remit religieusement sur son coeur.
+
+Quelques minutes après, Barbare était suspendu par les mains, à deux cents
+pieds au-dessus du sol.
+
+Un cri d'effroi s'échappa de toutes les poitrines. Les femmes se couvrirent
+les yeux.
+
+Barbare avançait toujours, en s'aidant des pieds et des mains. Il était
+déjà arrivé au milieu de sa course, lorsqu'il sentit la corde fléchir
+insensiblement sous son poids. Il lui sembla même que la tour méridionale
+se penchait et s'avançait rapidement sur lui; et ce n'était pas l'effet de
+la peur, car le sommet de la pyramide s'écroulait!
+
+Barbare aperçut les pierres qui se détachaient. Il les entendit se heurter,
+en roulant le long de la tour. Il se raidit, serra convulsivement la corde
+et s'écria par deux fois, en se sentant lancé dans le vide:
+
+--Marguerite! Marguerite!
+
+Tous les spectateurs avaient instinctivement détourné la tête ou fermé les
+yeux.
+
+Lorsque les plus intrépides, ou les plus curieux, osèrent regarder, un cri
+de surprise et d'admiration sortit de toutes les bouches.
+
+Barbare, toujours cramponné à sa corde, se balançait dans l'air, comme la
+boule d'un pendule immense. Doué d'une énergie merveilleuse et d'un
+sang-froid sans borne, le jeune homme avait eu la présence d'esprit de
+tourner les pieds dans la direction de la tour septentrionale, contre
+laquelle, sans cette précaution, il eût été infailliblement écrasé. Le
+premier choc fut terrible, et Barbare fut renvoyé violemment en arrière.
+Mais, peu à peu, les oscillations de la corde s'apaisèrent, et elle
+s'arrêta contre les parois de la pyramide[1].
+
+ [Note 1: Tous les détails de l'ascension de Barbare sont
+ historiques. Je les tiens de la bouche même d'un contemporain, qui
+ fut témoin de cette héroïque imprudence.
+
+ (_Note de l'auteur._)]
+
+Barbare était encore suspendu par les mains. Il demeura ainsi quelque temps
+pour reprendre haleine; puis on le vit remonter le long de la corde, gagner
+son échafaudage et s'y reposer un instant. Il se releva, et, saluant les
+spectateurs de la main:
+
+--Barbare n'est pas mort! s'écria-t-il. Vive la République!
+
+Alors il redescendit à l'aide des crampons de fer et disparut par la
+trappe, d'où il était sorti deux heures auparavant.
+
+La foule avait suivi avec trop d'intérêt toutes les péripéties de ce drame
+pour s'occuper du petit vieillard, dont l'arrestation avait été en quelque
+sorte le prologue du spectacle. Mais, lorsque le danger fut passé, les
+groupes les plus rapprochés commencèrent à reporter sur lui toute leur
+attention.
+
+--Il ne bouge pas plus qu'une statue!
+
+--On croirait même qu'il est mort!
+
+--Le pauvre homme!
+
+--Si c'est le père, ça se comprend!
+
+On s'approcha du vieillard, et les deux soldats, qui avaient eu le temps de
+l'oublier pendant l'expédition de Barbare, songèrent à le conduire en lieu
+sûr.
+
+--Allons! réveillez-vous, bonhomme, lui dirent-ils. Il faut nous suivre.
+
+Mais le prisonnier ne donnait pas signe de vie.
+
+Un des assistants s'approcha de lui et lui cria à l'oreille:
+
+--Consolez-vous, brave homme. Votre fils est sauvé!
+
+--Il est sauvé! s'écria le vieillard, en sortant de sa stupeur.
+
+Il se releva en répétant plusieurs fois ce mot qui l'avait ranimé, et il
+demanda à être conduit près de Barbare. Les soldats lui répondirent par un
+refus et voulurent l'entraîner au poste voisin. Mais la foule prit fait et
+cause pour lui. Elle repoussa ses deux gardes et lui fit une escorte
+jusqu'à l'entrée de l'église.
+
+Au même instant, Barbare essayait, en s'échappant par une des portes
+latérales, de se dérober aux acclamations de la multitude. Mais il fut
+reconnu, et son nom retentit de tous côtés, au milieu des applaudissements.
+
+Le vieillard l'aperçut et s'avança à sa rencontre.
+
+A la vue de Dominique, le jeune homme poussa un cri de surprise et fendit
+les flots serrés des spectateurs, pour se rapprocher de celui qu'il
+regardait comme le père de Marguerite.
+
+--C'est le ciel qui vous envoie! dit-il au vieillard en se jetant dans ses
+bras.
+
+Les deux hommes s'embrassèrent avec effusion.
+
+--C'est son père! s'écrièrent plusieurs assistants.
+
+A ces mots, la foule se recula discrètement, attendant, pour le porter en
+triomphe, que son héros eût d'abord obéi aux élans naturels de son coeur.
+
+--Quoi! demanda Barbare, lorsqu'il eut retrouvé la parole, vous avez tout
+vu?
+
+--Tout! répondit Dominique d'une voix tremblante, et j'en frémis encore!...
+S'il vous était arrivé malheur, je ne m'en serais jamais consolé... car je
+venais vous prier de ne pas risquer votre vie, et je ne me suis pas assez
+hâté...
+
+--Est-ce que?...
+
+--Ne me questionnez pas! dit le vieux domestique. Puisque vous avez échappé
+au danger, ma conscience est en repos. Ne me demandez rien de plus... Il
+faut que je vous quitte. Prenez cette lettre, et jurez-moi de ne l'ouvrir
+que dans deux heures.
+
+--Je le jure! dit Barbare en saisissant le billet... Mais, je ne vous le
+cacherai pas, ce que vous faites-là me trouble profondément. Je suis plus
+ému qu'au moment où je me suis senti rouler dans le vide!... Ne me
+cachez-vous point quelque malheur?
+
+--Ne me questionnez pas, répéta Dominique en détournant la tête, et
+laissez-moi partir.
+
+Il serra une dernière fois la main du jeune homme, et il se perdit dans la
+foule sans oser regarder derrière lui.
+
+--Sa main était couverte d'une sueur froide! se dit Barbare en le suivant
+des yeux. Mon Dieu! que s'est-il donc passé?
+
+Cependant la foule ne le laissa pas longtemps aux prises avec cette cruelle
+incertitude. Le triomphe était prêt!
+
+Lorsque Barbare put échapper à ses admirateurs, il se hâta de sortir de la
+ville et se dirigea, en attendant que le délai fatal fût expiré, vers la
+maison isolée qui renfermait toutes ses espérances. Tout à coup il s'arrêta
+au milieu de la route. Quatre heures venaient de sonner au beffroi du
+temple de la Raison. C'était le signal!
+
+Barbare brisa fiévreusement le cachet de la lettre.
+
+Et il lut ce qui suit:
+
+ «Monsieur,
+
+ «Mon bon Dominique, un serviteur dans lequel j'ai la plus grande
+ confiance, m'a dit ce que vous vouliez faire pour nous. Je ne
+ trouve pas de mots pour vous exprimer ma reconnaissance. Secourir
+ des proscrits, par cette seule raison qu'on les sait malheureux,
+ voilà une pensée admirable, un dévouement qui ne peut partir que
+ d'un grand coeur! Pardonnez-moi, si je viens vous supplier
+ aujourd'hui de ne rien tenter pour nous. Grâce à Dieu! nous avons
+ reçu un secours inespéré! Un des amis de mon père lui a envoyé la
+ somme dont nous avions besoin pour passer à l'étranger. Je sais
+ qu'il n'est pas de plus grand supplice, pour une âme généreuse, que
+ de perdre une occasion de se dévouer. Aussi je vous prie encore de
+ me pardonner! S'il est possible de trouver une compensation au mal
+ que je vais vous faire, gardez la petite croix que vous avez
+ ramassée à mes pieds. Un orfèvre en ferait peu de cas peut-être;
+ mais, à mes yeux, elle a une valeur inestimable, car elle me fut
+ donnée par mon frère.
+
+ «MARGUERITE DE LOUVIGNY.»
+
+Barbare lut cette lettre tout d'un trait, comme un homme décidé à mourir
+boit avidement le poison qui doit abréger ses tourments. Il porta
+instinctivement la main à son coeur, poussa un cri et leva les yeux au
+ciel, comme pour se plaindre à lui de ses angoisses.
+
+Cependant le jeune homme eut encore une lueur d'espérance. Il courut vers
+la maison où demeurait Marguerite. Il écouta à la porte. Comme il
+n'entendait aucun bruit, il s'approcha du mur du jardin qu'il franchit sans
+peine, sauta par dessus les plates-bandes, entra dans la cour, monta
+l'escalier et parcourut toutes les chambres, dont on avait laissé les
+portes toutes grandes ouvertes.
+
+--Ah! fit-il en tombant sur un fauteuil, j'étais fou d'espérer encore!...
+Ils sont partis!... Je ne reverrai plus Marguerite!
+
+Alors il laissa tomber sa tête dans ses mains et pleura jusqu'au soir.
+
+ * * * * *
+
+Huit mois plus tard, pendant cette merveilleuse campagne qui permit à
+quatre armées de la République de se donner la main depuis Bâle jusqu'à la
+mer, en suivant la ligne du Rhin, et qui se termina par la conquête
+inespérée de la Hollande, l'armée de la Moselle, attaquée à l'improviste
+par les Prussiens, perdit quatre mille hommes près du village de
+Kayserslautern.
+
+Le soir de ce combat désastreux, lorsque les soldats républicains se mirent
+en devoir d'enterrer leurs morts, deux d'entre eux furent très-étonnés, en
+dépouillant un de leurs frères d'armes, de trouver sur sa poitrine une
+petite croix en or.
+
+Il leur parut si étrange qu'un soldat de la République gardât sur lui un
+pareil signe, qu'ils en firent part à leurs chefs. Une enquête fut ouverte,
+et, toute vérification faite, il fut constaté que le mort s'appelait
+Fournier, mais qu'il était plus connu dans son régiment sous le nom de
+guerre de Barbare.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+MICHEL CABIEU
+
+
+
+
+I
+
+
+Dans la nuit du 12 au 13 juillet, peu de temps avant la signature du traité
+de Paris qui mit fin à la guerre de sept ans, une escadre anglaise, en
+croisière dans la Manche, débarqua trois détachements d'environ cinquante
+hommes chacun à l'embouchure de la rivière d'Orne. Ces troupes avaient
+l'ordre d'enclouer les pièces des batteries de Sallenelles, d'Ouistreham et
+de Colleville. Si l'expédition réussissait, l'ennemi brûlait, le lendemain,
+les bateaux mouillés dans la rivière, remontait l'Orne jusqu'à Caen,
+assiégeait la ville et s'ouvrait un chemin à travers la Normandie.
+
+L'audace d'un homme de coeur fit échouer le projet des Anglais et sauva le
+pays.
+
+Voici le fait dans toute sa grandeur, dans toute sa simplicité.
+
+A cette époque, Michel Cabieu, sergent garde-côte, habitait une petite
+maison située à l'extrémité nord d'Ouistreham. Dans son isolement, cette
+maison ressemblait à une sentinelle avancée qui aurait eu pour consigne de
+préserver le village de toute surprise nocturne. Ses fenêtres s'ouvraient
+sur les dunes et sur la mer. En plein jour, pas un homme ne passait sur le
+sable, pas une voile ne se montrait à l'horizon, sans qu'on les aperçût de
+l'intérieur de la chaumière.
+
+Mais l'ennemi avait bien choisi son temps. La nuit était profonde. Il n'y
+avait plus de lumières dans le village. Les Anglais laissèrent quelques
+hommes pour garder les barques et se divisèrent en deux troupes, dont l'une
+se dirigea vers Colleville, tandis que l'autre se disposa à remonter les
+bords de la rivière d'Orne.
+
+Ce soir-là, Michel Cabieu s'était couché de bonne heure. Il dormait de ce
+lourd sommeil que connaissent seuls les soldats préposés à la garde des
+côtes et obligés de passer deux nuits sur trois. A ses côtés, sa femme
+luttait contre le sommeil. Elle savait son enfant souffrant et ne pouvait
+se décider à prendre du repos. De temps en temps elle se soulevait sur un
+coude et se penchait sur le lit du petit malade pour écouter sa
+respiration. L'enfant ne se plaignait pas; son souffle était égal et pur,
+et la mère allait peut-être fermer les yeux, lorsqu'elle entendit tout à
+coup un grognement, qui fut suivi d'un bruit sourd contre la porte
+extérieure de la maison.
+
+--Maudit chien! murmura-t-elle. Il va réveiller mon petit Jean.
+
+Des hurlements aigus se mêlaient déjà à la basse ronflante du dogue en
+mauvaise humeur. Il y avait dans la voix de l'animal de la colère et de
+l'inquiétude. Encore quelques minutes, et il était facile de deviner qu'il
+allait jeter bruyamment le cri d'alarme.
+
+La mère n'hésita pas; elle sauta à bas du lit, ouvrit doucement la fenêtre
+et appela le trop zélé défenseur à quatre pattes.
+
+--Ici, Pitt! ici! dit la femme du garde en allongeant la main pour caresser
+le dogue.
+
+Le chien reconnut la voix de sa maîtresse et s'approcha. C'était un de ces
+terriers ennemis implacables des rats, et qui ne se font pardonner leur
+physionomie désagréable que pour les services qu'ils rendent dans les
+ménages. Il avait appartenu autrefois au fameux corsaire Thurot, qui
+l'avait trouvé à bord d'un navire anglais auquel il avait donné la chasse.
+En changeant de maître, il avait changé de nom. On l'appelait Pitt, en
+haine du ministre anglais qui avait fait le plus de mal à la marine
+française.
+
+--Paix! monsieur Pitt! paix! répétait la femme de Cabieu en frappant
+amicalement sur la tête du chien.
+
+Mais celui-ci, comme son illustre homonyme, ne rêvait que la guerre. Il
+n'était pas brave cependant, car il s'était blotti, en tremblant, contre le
+bas de la fenêtre. Mais, comme les peureux qui se sentent appuyés, il éleva
+la voix, allongea le cou dans la direction de la mer et fit entendre un
+grognement menaçant.
+
+--Il faut pourtant qu'il y ait quelque chose, pensa la mère.
+
+Elle se pencha et regarda dans la nuit. Mais elle ne put rien apercevoir
+sur les dunes. A peine distinguait-on, sur ce fond obscur, l'ombre plus
+noire des buissons de tamaris agités par le vent. Au-dessus des dunes, une
+bande moins sombre laissait deviner le ciel. La femme de Cabieu crut même
+apercevoir une étoile. Puis l'astre se dédoubla. Les deux lumières
+s'écartèrent et se rapprochèrent, pour se rejoindre encore.
+
+--Ce ne sont pas des étoiles! se dit la mère avec épouvante. Ce sont des
+feux de l'escadre anglaise. Ils nous préparent quelque méchant tour.
+
+Tandis qu'elle faisait ces réflexions, le chien se mit à aboyer avec
+fureur.
+
+La femme du garde regarda de nouveau devant elle. Il lui sembla voir remuer
+quelque chose sur le haut de la dune.
+
+--C'est l'ennemi! dit-elle en pâlissant.
+
+Elle courut auprès du lit et réveilla son mari.
+
+--Michel! Michel! cria-t-elle d'une voix tremblante, les Anglais!
+
+--Les Anglais! répéta le sergent en écartant brusquement les couvertures.
+Tu as le cauchemar!
+
+--Non. Ils sont débarqués. Je les ai vus. Ils vont venir. Nous sommes
+perdus!
+
+--Nous le verrons bien! dit Cabieu en sautant dans la chambre.
+
+Il chercha ses vêtements dans l'obscurité et s'habilla à la hâte. Le chien
+ne cessait d'aboyer.
+
+--Diable! diable! fit le garde-côte en riant, ils ne doivent pas être loin.
+M. Pitt reconnaît ses compatriotes. Depuis qu'il est naturalisé Français,
+il aime les Anglais autant que nous.
+
+--Peux-tu plaisanter dans un pareil moment, Michel! dit la femme du
+sergent.
+
+En même temps elle battait le briquet. Une gerbe d'étincelles brilla dans
+l'ombre.
+
+--N'allume pas la lampe! dit vivement le garde-côte; tu nous ferais
+massacrer. Si les Anglais s'aperçoivent que nous veillons, ils entoureront
+la maison et nous égorgeront sans brûler une amorce.
+
+--Que faire? dit la femme avec désespoir.
+
+--Nous taire, écouter et observer.
+
+--Le chien va nous trahir.
+
+--Je me charge de museler M. Pitt.
+
+A ces mots, le sergent entre-bailla la porte et attira le dogue dans la
+maison; puis il alla se mettre en observation derrière la haie de son
+jardin.
+
+La mère était restée auprès du berceau. L'enfant dormait paisiblement et
+rêvait sans doute aux jeux qu'il allait reprendre à son réveil. Il ne se
+doutait pas du danger qui le menaçait. Il songeait encore moins aux
+angoisses de celle qui veillait à ses côtés, prête à sacrifier sa vie pour
+le défendre.
+
+Cabieu ne revenait pas. Sa femme s'inquiéta; les minutes lui paraissaient
+des siècles. Elle voulut avoir des nouvelles et sortit en refermant
+doucement la porte derrière elle. A l'autre bout du jardin elle rencontra
+son mari.
+
+--Eh bien? lui dit-elle.
+
+--Ils sont plus nombreux que je ne le pensais. Vois!
+
+La femme regarda entre les branches que son mari écartait.
+
+--Ils s'éloignent! dit-elle avec joie.
+
+--Il n'y a pas là de quoi se réjouir, murmura Cabieu.
+
+--Pourquoi donc? Nous en voilà débarrassés.
+
+--C'est un mauvais sentiment cela, Madeleine! Il faut penser aux autres, et
+je suis loin d'être rassuré. Je devine maintenant l'intention des Anglais.
+Ils vont essayer de surprendre la garde des batteries d'Ouistreham.
+Heureusement qu'en route ils rencontreront une sentinelle avancée qui peut
+donner l'alarme. Si cet homme-là fait son devoir, nos artilleurs sont
+sauvés.
+
+Cabieu se tut un instant pour écouter.
+
+--Ventrebleu! s'écria-t-il avec colère.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Madeleine.
+
+--Quoi! tu n'as pas entendu?
+
+--J'ai entendu comme un gémissement.
+
+--Oui, et la chute d'un corps. Ils ont poignardé la sentinelle. Ce
+gredin-là dormait. Tant pis pour lui! Je m'en soucie peu... Mais ce sont
+ces gueux d'habits rouges qui n'ont plus personne pour les arrêter!... Ils
+tueront les artilleurs endormis, ils encloueront les pièces!... Comment
+faire? comment faire?... Ah!...
+
+Cabieu cessa de se désespérer. Il avait trouvé une idée et, sans prendre le
+temps de la communiquer à sa femme, il s'élança vers la maison.
+
+Madeleine connaissait l'intrépidité de son mari. Elle le savait capable de
+tenter les entreprises les plus désespérées. Elle résolut de le retenir à
+la maison et traversa le jardin en courant. Elle trouva le sergent occupé à
+remplir ses poches de cartouches.
+
+--Michel, dit-elle, en enlaçant ses bras autour du cou de son mari, tu n'as
+pas l'idée d'aller tout seul à la rencontre des Anglais?
+
+--Pardon.
+
+--Mais, malheureux, tu t'exposes à une mort certaine.
+
+--Probable.
+
+--Tu n'as donc pas pitié de moi?
+
+--J'en aurais pitié si tu avais un mari assez lâche pour manquer à son
+devoir.
+
+--Pourquoi tenter l'impossible? Les Anglais arriveront avant toi.
+
+--Je connais mieux le pays qu'eux; et je compte bien prendre le chemin le
+plus court.
+
+--Et si tu les rencontres en route?
+
+--J'ai mon fusil; il avertira nos artilleurs.
+
+--Tu te feras tuer, voilà tout! Les Anglais se vengeront sur toi de leur
+échec... Oh! je n'aurais pas dû te réveiller!
+
+Madeleine se lamentait, suppliait. Cabieu continuait ses préparatifs et
+répondait aux objections de sa femme par des plaisanteries dites avec
+fermeté, ou par des mots sérieux prononcés en souriant. En même temps il
+réfléchissait et combinait son plan. Tout à coup il éclata de rire. Une
+idée étrange venait de surgir dans son esprit. Il entra dans un cabinet et
+reparut avec un tambour, qu'il jeta sur son épaule.
+
+--Si la farce réussit, dit-il en mettant sa carabine sous son bras, on
+n'aura jamais joué un si joli tour à nos amis les Anglais!
+
+Il se pencha sur le berceau et embrassa l'enfant qui dormait. Quand il se
+releva, ses yeux étaient humides. Madeleine s'aperçut de son émotion. Elle
+essaya d'en profiter pour le faire renoncer à son projet.
+
+--Michel, dit-elle en se plaçant entre la porte et son mari, tu n'auras pas
+le coeur de nous abandonner, moi et ton enfant! Nous sommes sans défense!
+
+--L'ennemi ne pense pas à vous. Vous n'avez rien à craindre.
+
+--Si tu pars, Michel, je suis sûre que je ne te reverrai plus. J'en ai le
+pressentiment!
+
+--N'essaie pas de m'attendrir, Madeleine. Je ne changerai pas de
+résolution. Allons! dis-moi adieu. Nous avons déjà perdu trop de temps.
+
+La jeune femme fondit en larmes et se jeta dans les bras de son mari.
+
+--Reste! lui dit-elle d'une voix brisée.
+
+--Tu veux donc me déshonorer? dit Cabieu avec sévérité.
+
+--Non, tu ne seras pas déshonoré. On ne saura pas que je t'ai réveillé dans
+la nuit. On croira que tu dormais. On ne te fera pas de reproches.
+
+--Et ma conscience? dit le garde-côte. Allons! Madeleine, embrasse-moi et
+laisse-moi partir.
+
+Il serra sa femme contre son coeur, la poussa doucement de côté et ouvrit
+la porte.
+
+--Et ton fils! s'écria Madeleine en cherchant à retenir son mari avec cette
+dernière prière. Il est si jeune. Si tu ne reviens pas, il n'aura pas connu
+son père.
+
+--Tu lui diras plus tard pourquoi je ne suis pas revenu; et il apprendra à
+me connaître, s'il a du coeur... Adieu, Madeleine, adieu!
+
+Et l'on n'entendit plus dans la nuit que les sanglots de la femme et le
+bruit des pas de Cabieu qui s'éloignait.
+
+
+
+
+II
+
+
+A quelque distance de sa maison, Cabieu sauta dans le creux d'un fossé qui
+séparait les dunes de la campagne. Il espérait ainsi échapper aux regards
+de l'ennemi. Après avoir couru quelques minutes, il arriva au bord d'un
+chemin qui conduisait à la mer. Tout à coup un homme se présenta devant
+lui. Le sergent épaula sa carabine et coucha en joue l'inconnu.
+
+--Arrête! lui cria-t-il, ou tu es mort!
+
+L'homme s'arrêta au milieu de la route, et Cabieu marcha à sa rencontre.
+
+--Il paraît, mon drôle, lui dit le garde-côte, que tu comprends bien le
+français?
+
+--Aussi bien que vous le parlez, répondit l'étranger sans le moindre
+accent; et c'est pour cela que j'ai cru devoir vous obéir. J'ai deviné que
+j'avais affaire à un ami.
+
+--Tu es donc un de mes compatriotes?
+
+--Mieux que cela, un de tes parents. Je t'ai reconnu à la voix. Si tu es
+moins habile ou plus défiant que moi, approche et regarde. Je suis sans
+armes.
+
+Le sergent examina l'homme de plus près.
+
+--C'est toi, Baptiste! s'écria-t-il avec joie.
+
+--Oui, c'est moi, ton frère!
+
+--On m'avait assuré que l'ennemi t'avait fait prisonnier.
+
+--On ne t'avait pas trompé. Avant-hier, dans une descente qu'ils ont faite
+sur la côte de Colleville, les Anglais ont enlevé quatre garde-côtes, ton
+serviteur et un autre soldat du régiment de Forez.
+
+--Comment te trouves-tu ici?
+
+--Par cette raison bien simple qu'il y a deux jours, j'étais fait
+prisonnier, et qu'aujourd'hui je suis libre.
+
+--Ce n'est pas le moment de plaisanter. L'ennemi est à deux pas de nous.
+
+--Je le sais. Écoute-moi, et fais ton profit de ce que je vais te dire. Ce
+soir, le capitaine de la frégate, où j'étais aux fers, m'a fait monter sur
+le pont. Plusieurs barques étaient déjà à la mer. On me promet la liberté
+si je consens à servir de guide aux troupes qu'on allait débarquer sur la
+côte.
+
+--Tu as accepté?
+
+--Parbleu! Sans cela, aurais-je le plaisir de te parler à cette heure?...
+On débarque. Je suis placé sous la garde de deux grands habits rouges. Nous
+marchons sur Colleville. J'étais à la tête de la compagnie, pour servir
+d'éclaireur. Mon premier soin est de conduire les Anglais sur le bord d'une
+mare bourbeuse. Un de mes gardiens y tombe consciencieusement, sans en être
+prié. J'y pousse l'autre, et je me sauve à la faveur de la nuit, laissant
+le reste de la troupe en tête-à-tête avec les grenouilles du marécage. Ils
+n'ont pas osé me tirer des coups de fusil, dans la crainte de jeter
+l'alarme dans le pays... Et me voilà!
+
+--Où allais-tu?
+
+--Chez toi. Je voulais t'avertir de l'arrivée de l'ennemi.
+
+--Et me conseiller de l'attaquer?
+
+--Sans doute.
+
+--Touche-là, Baptiste! dit le sergent avec émotion.
+
+Les deux frères se serrèrent la main.
+
+--Tu es l'homme qu'il me fallait, ajouta Cabieu. A nous deux, nous sommes
+de force à repousser les Anglais.
+
+--Si on nous aide, dit le soldat du régiment de Forez. Où sont tes hommes?
+
+--Les voilà! répondit le sergent en frappant successivement sur sa poitrine
+et sur celle de son frère.
+
+--Quoi! tu n'as pas rassemblé tes garde-côtes?
+
+--Ils sont au diable!
+
+--Et tu venais ainsi, tout seul?... Ah! mon cher, tu es fou!
+
+--Pas si fou que cela, puisque j'ai eu l'esprit de te rencontrer... Es-tu
+décidé à te venger des Anglais? L'occasion est bonne.
+
+--Hum! ils sont au moins un cent.
+
+--Qu'importe! si nous avons cent fois plus de courage qu'eux.
+
+--Nous n'aurons pas autant de fusils.
+
+--Tu hésites? N'en parlons plus... J'entends du bruit sur la dune. Ils
+approchent. Voici le moment de les arrêter. Adieu!
+
+Cabieu s'éloigna. Son frère courut après lui.
+
+--Michel, dit le soldat d'un air triste, tu pars sans moi? Tu me méprises
+donc bien?
+
+--Je savais que tu me suivrais, répondit Cabieu en riant. Je n'ai pris les
+devants que pour t'empêcher de faire des phrases. Tu as le malheur d'être
+bavard. Ce soir, il faut se taire et agir.
+
+--Bon! Donne-moi une arme.
+
+--Je n'ai que mon fusil.
+
+--En ce cas, j'ai bien peur, si je ne laisse pas mes os sur la dune, de
+retourner sur l'escadre anglaise. Avec quoi veux-tu que je me batte? Avec
+les poings?
+
+--Avec cela, dit Cabieu.
+
+Sans s'arrêter, il prit le tambour qu'il portait sur l'épaule et le
+suspendit au cou de son frère. Celui-ci reçut les baguettes en hochant la
+tête.
+
+--J'espère bien, dit-il, que nous ne nous servirons pas de ce tambour?
+
+--Pardon.
+
+--Autant vaudrait appeler l'ennemi et le prier tout de suite de nous
+entourer et de nous passer par les armes!
+
+--Chut! dit Cabieu d'une voix brève.
+
+On entendit, derrière la dune, un bruit d'armes et le cliquetis des galets
+qui roulaient sous les pieds.
+
+--C'est ma troupe de Colleville, murmura le soldat. Ils n'ont pas pu
+trouver le chemin de la batterie. Ils reviennent.
+
+A cet instant, une traînée de feu monta en serpentant dans le ciel.
+
+--Ils tirent des fusées, dit Cabieu. On va bientôt leur répondre.
+
+En effet, sur leur droite, à trois cents pas environ, les deux frères
+aperçurent la lueur d'une autre fusée.
+
+--C'est la troupe d'Ouistreham, dit le soldat.
+
+--Oui, répondit Cabieu, celle-là continue les signaux, tandis que les
+autres cessent de lancer des fusées. Ils vont évidemment se rallier sur les
+bords de la rivière. Ce hasard nous donne la victoire.
+
+Cabieu se leva précipitamment. Il avait le visage radieux.
+
+--Reste-là, dit-il à son frère.
+
+--Je veux t'accompagner.
+
+--Je t'ordonne de rester ici, reprit le sergent d'une voix impérieuse. Qui
+a conçu le plan? Moi. Je suis donc ton chef. Si tu ne m'obéis pas, si tu
+violes la consigne, tu es traître à ton pays!
+
+--Tu as l'air de parler sérieusement, Michel; et cependant je suis sûr que
+tu vas faire une folie.
+
+--Si tu exécutes fidèlement mes ordres, dans une heure, les Anglais auront
+rejoint leur escadre.
+
+--Que faut-il faire?
+
+--Rester ici.
+
+--Bien.
+
+--Et, lorsque tu auras entendu l'explosion de ma carabine, battre la
+générale à tour de bras et en courant dans la direction des Anglais...
+Puis-je compter sur toi, Baptiste?
+
+--Comme sur toi-même, Michel.
+
+Cabieu visita l'amorce de sa carabine et partit d'un pas rapide.
+
+
+
+
+III
+
+
+Le soldat regarda avec tristesse son frère qui s'éloignait. Il pensait
+qu'il ne le reverrait plus.
+
+Mais le sergent des garde-côtes avait plus de confiance que cela dans la
+réussite de son entreprise. Il marchait sur l'ennemi avec la certitude de
+le mettre en fuite. Il ne craignait pas d'être aperçu. La nuit était si
+profonde qu'il entendait déjà les Anglais sans les voir.
+
+Cabieu quitta la dune et se jeta dans la campagne. Il voulait tourner les
+Anglais et revenir sur eux à l'improviste, en s'abritant derrière une haie
+de saules qui poussaient dans le voisinage de la rivière. La connaissance
+qu'il avait du pays le servit autant que son audace.
+
+Le garde-côte s'accroupit derrière un buisson, à dix pas de l'ennemi. Il
+coula le canon de sa carabine entre les feuilles, ajusta le groupe et resta
+en observation.
+
+Les Anglais parlaient entre eux avec animation. Les uns tendaient la main
+du côté de la mer, comme s'ils eussent donné l'avis de se rembarquer au
+plus vite. Les autres se tournaient vers la batterie d'Ouistreham, comme
+s'ils eussent voulu exciter leurs camarades à ne pas laisser leur
+entreprise inachevée. On devinait à leurs gestes, à leur air indécis, qu'il
+y avait dans leur conseil deux courants d'idées contraires. La compagnie
+qui avait marché sur le village de Colleville se croyait trahie et
+craignait une surprise; les autres paraissaient décidés à tenter tous les
+hasards.
+
+Cabieu retenait sa respiration, voyait et écoutait tout. Quand il fut
+convaincu que le parti des audacieux l'emportait, il coucha en joue
+l'officier qui s'était mis à la tête du détachement. En même temps, il
+s'écria d'une voix formidable:
+
+--Qui vive?
+
+A ce mot, un grand trouble se fit dans les rangs des Anglais. Ils se
+pressèrent les uns contre les autres, formèrent le carré et regardèrent
+avec inquiétude dans les ténèbres.
+
+--Voilà le moment de jouer ma comédie, se dit Cabieu.
+
+Il tourna la tête en arrière, comme s'il eût adressé un commandement à une
+troupe de soldats.
+
+--Nom d'un tonnerre! s'écria-t-il, ne tirez pas! ne tirez pas! Je vous le
+défends!
+
+Les Anglais dressaient l'oreille et cherchaient dans l'ombre à apercevoir
+leur ennemi.
+
+Cabieu fit résonner la batterie de son fusil.
+
+--Sacrebleu! fit-il d'un ton furieux, n'armez pas, caporal; j'ai défendu de
+tirer.
+
+Et, changeant de voix:
+
+--Capitaine, reprit-il, il faut en finir avec ces gueux d'habits rouges. Si
+nous faisons feu, il n'en échappera pas un.
+
+--Silence! répondit Cabieu. Obéissez à la consigne.
+
+--Capitaine, continua-t-il sur un autre ton, mes hommes sont impatients.
+Ils ne veulent plus rester au port d'armes.
+
+--Gredin! s'écria Cabieu, ce sont les mauvais chefs qui font les mauvais
+soldats.
+
+Et, comme s'il eût parlé au reste de sa troupe imaginaire:
+
+--Qu'on emmène cet homme! dit-il avec colère. Il n'est pas digne de se
+mesurer avec l'ennemi. Qu'on le conduise en prison.
+
+Il se leva, marcha avec bruit et frappa plusieurs fois la terre de la
+crosse de son fusil, comme pour faire croire à une lutte.
+
+Tout en jouant cette scène, Cabieu ne perdait pas de vue les Anglais.
+Ceux-ci paraissaient consternés.
+
+--Eh bien! s'écria de nouveau le rusé sergent, il me semble qu'on a murmuré
+dans les rangs! Auriez-vous la sottise de regretter le départ de cet homme?
+Sachez-le: ce n'est pas le nombre qui fait la force d'une armée, c'est la
+discipline. D'ailleurs n'êtes-vous pas assez nombreux pour mettre en fuite
+trois fois plus d'ennemis qu'il n'y en a là à combattre?... Allons! arme
+bras!... Que personne ne tire avant le commandement. Les garde-côtes
+d'Ouistreham et de Colleville sont avertis. Ils vont venir. Attendons-les.
+Nous prendrons l'ennemi entre deux feux. Pas un Anglais ne remettra le pied
+sur l'escadre!
+
+En disant cela, il ajusta l'officier qui avait fait quelques pas dans la
+direction de la haie. Il lâcha la détente; le buisson s'enflamma et, quand
+la fumée se fut dissipée, Cabieu aperçut sa victime qui se débattait sur le
+sable de la dune.
+
+Les Anglais firent un feu de peloton sur la ligne des saules. Les balles
+sifflèrent aux oreilles de Cabieu et cassèrent des branches autour de lui.
+
+--Canailles! s'écria Cabieu d'une voix furieuse, comme s'il eût parlé à ses
+hommes, ne vous avais-je pas défendu de tirer? Heureusement que rien n'est
+perdu. Nous n'avons personne de tué, et voici les garde-côtes qui arrivent.
+
+En effet, au loin, on entendit le son d'un tambour qui battait la générale.
+Le bruit se rapprochait; il était formidable. On aurait dit un régiment qui
+s'avance au pas de course.
+
+--Voilà les nôtres! cria Cabieu. Ne tirez pas encore. A la baïonnette! mes
+amis, à la baïonnette!
+
+Il avait rechargé sa carabine et il tira un second coup de feu dans la
+masse des Anglais.
+
+--A la baïonnette! reprit-il d'une voix courroucée.
+
+A ces mots il agita les touffes de saules; puis il traversa bravement la
+haie et s'élança à la rencontre des Anglais.
+
+--Sauve qui peut! s'écria l'ennemi qui se croyait attaqué par des forces
+supérieures.
+
+De tous les côtés à la fois les Anglais gagnèrent le haut de la dune, se
+précipitèrent sur le rivage et se jetèrent dans les barques.
+
+Cabieu eut encore le temps de leur envoyer deux coups de fusil, avant
+qu'ils eussent pris la mer.
+
+Son frère le rejoignit sur les bancs de sable; il battait toujours du
+tambour.
+
+--Tu peux te reposer, lui dit Cabieu en riant, ils sont partis. La farce a
+réussi.
+
+--Tiens, Michel, dit le soldat du régiment de Forez en sautant au cou de
+son frère, s'il y avait en France dix généraux comme toi, M. Pitt n'oserait
+plus nous faire la guerre.
+
+
+
+
+IV
+
+
+A cet instant, les deux frères entendirent des gémissements derrière eux.
+Ils remontèrent sur la dune, et, après avoir cherché quelque temps au
+hasard dans les ténèbres, ils trouvèrent un homme qui se débattait sur le
+sable.
+
+Ils se penchèrent sur le blessé et ils constatèrent qu'il avait une cuisse
+cassée et l'autre percée par une balle. Ils le soulevèrent et le
+transportèrent dans la maison du garde-côte.
+
+--Les Anglais sont partis, dit Cabieu en embrassant sa femme. Nous amenons
+un prisonnier qu'il faut soigner comme si c'était l'un des nôtres.
+
+Ils le soignèrent si bien qu'au bout de deux jours le blessé recouvra sa
+connaissance. Il se nomma. C'était un bas officier qui commandait un des
+détachements, et qui, selon toute apparence, était fort estimé; car le
+commandant de l'escadre le fit demander en offrant de renvoyer les quatre
+garde-côtes et le deuxième soldat du régiment de Forez que les Anglais
+avaient faits prisonniers. La proposition fut acceptée, et l'échange eut
+lieu.
+
+Quelques jours après, l'escadre anglaise mit à la voile, et les côtes de la
+basse Normandie ne furent plus inquiétées jusqu'à la signature du traité de
+Paris.
+
+L'esprit et le courage de Cabieu avaient sauvé le pays.
+
+Le ministre lui accorda une gratification de deux cents livres et lui
+écrivit une lettre de satisfaction pour sa manoeuvre.
+
+Ce fut tout. Mais l'opinion publique fut plus généreuse que le Trésor
+royal. L'exploit de l'humble garde-côte eut un grand retentissement dans la
+Normandie, et le peuple ne le désigna plus que sous le nom de général
+Cabieu.
+
+«Il aurait vécu heureux de ce souvenir, dit M. Boisard dans ses notices
+biographiques sur les hommes du Calvados, si un incendie ne fût venu
+augmenter sa détresse et celle de sa famille.
+
+«La pitié qu'il inspira réveilla le souvenir du service qu'on avait oublié.
+A la sollicitation du duc d'Harcourt, le ministre de la guerre lui accorda
+une gratification annuelle de 100 francs. Mais la reconnaissance nationale
+lui réservait d'autres dédommagements. Il les obtint aussitôt qu'elle put
+se manifester sans recourir au patronage des grands. Le grade de général
+fut solennellement conféré à Cabieu dans les premières années de la
+Révolution, et nous l'avons vu en porter les insignes. L'État lui accorda
+en outre une pension de 600 francs.»
+
+Michel Cabieu mourut à Ouistreham, le 4 novembre 1804. Ce petit coin de
+terre, qui n'est sur la carte qu'un point insignifiant, vit naître et
+mourir obscurément un de ces héros auxquels la Grèce élevait des statues.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+LE MAÎTRE DE L'OEUVRE
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+Les deux touristes.
+
+
+Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen à
+Bayeux, venait de s'arrêter à Bretteville-l'Orgueilleuse. Deux jeunes gens
+sautèrent de l'impériale plutôt qu'ils n'en descendirent, emportant avec
+eux tout leur bagage: un sac en toile, un bâton, un album; avantage
+inappréciable qui n'appartient qu'aux célibataires.
+
+A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent vers l'église avec un
+empressement qui dénotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du
+moins un goût prononcé pour l'archéologie. Ils firent le tour du monument;
+en visitèrent l'intérieur, et sortirent bientôt pour se consulter sur
+l'emploi de leur journée.
+
+--Il est midi, dit l'un des touristes en tirant sa montre, et j'ai plus
+faim de beefsteak que d'architecture.
+
+--J'allais te faire la même réflexion, répondit l'autre. Il faut déjeuner
+au plus vite.
+
+Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de l'hôtel du _Grand-Monarque_
+et s'assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se
+dressent, les mâchoires s'entrechoquent, le silence le plus complet
+s'établit entre les deux compagnons de route. C'est le moment de vous dire
+en peu de mots ce qu'ils sont, pourquoi nous les voyons attablés dans
+l'hôtel du _Grand-Monarque_, et ce qu'ils se proposent de faire.
+
+Le premier répond au nom de Léon Vautier. Ses traits ne sont pas
+précisément réguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d'intelligence.
+S'il sourit devant vous, vous comprenez immédiatement que vous ne parlez
+pas à un sot. Sorti de l'école des Beaux-Arts, Léon Vautier avait travaillé
+sous la direction d'un architecte du gouvernement. Au moment où nous le
+rencontrons, il venait d'être chargé par la commission des monuments
+historiques, instituée près le ministre de l'intérieur, de l'inspection de
+quelques-uns des édifices religieux de la Basse-Normandie.
+
+Son compagnon s'appelait Victor Lenormand. Il n'avait pas de mission du
+gouvernement, mais c'était le fidèle Achate du jeune architecte. Comme il
+avait une jolie fortune et des prétentions, peu justifiées, à la peinture,
+il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses pérégrinations
+officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-là, et se
+composant des cartons qui devaient, selon ses espérances, le conduire au
+Temple de mémoire. Il est vrai qu'il avait déjà essayé de faire parler les
+cent bouches de la renommée en exposant son fameux tableau du _Quos ego_.
+Son Neptune, avec sa barbe inculte et mélangée d'herbes marines, avait bien
+l'air de dignité qui convient au souverain des eaux. Seulement notre
+artiste avait eu la malencontreuse idée de mettre dans la main du dieu un
+poisson que le jury ne trouva pas de son goût. Victor se consola de ce
+premier pas de clerc en rimant force épigrammes contre ses juges; mais la
+blessure n'en était pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui
+rappelait son tableau du _Quos ego_ faisait saigner la plaie mal fermée de
+son amour-propre.
+
+Le déjeuner fini, Léon se fit indiquer par la servante de l'auberge le
+chemin qui conduit au petit village de Norrey; et les deux amis reprirent
+leur bagage. L'architecte ayant levé machinalement les yeux vers l'enseigne
+du _Grand-Monarque_ partit d'un grand éclat de rire.
+
+--Ce chef-d'oeuvre vaut bien un coup d'oeil, dit-il en montrant du doigt la
+figure du héros d'Ivry, enluminé comme un ivrogne qui sort du cabaret.
+
+--En effet, ce n'est pas mal! Il a l'air d'avoir abusé du premier de ses
+trois talents, le bon Henri!
+
+ Ce diable à quatre
+ A le triple talent
+ De boire, etc...
+
+Je soupçonne l'artiste d'avoir eu des relations avec les ligueurs. C'est
+une satire, ce portrait-là!
+
+--Est-ce tout ce que tu as remarqué?
+
+--Mon Dieu, oui!
+
+--Comment! tu n'admires pas sa cotte de mailles? de vraies écailles de
+poisson! Le peintre aura vu ton tableau. C'est un plagiaire.
+
+--Quoi que tu en dises, répliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas
+un des membres du jury ne serait capable de donner à Neptune un tel cachet
+d'originalité. Ces messieurs sont habitués à se traîner dans les ornières
+de la tradition. Ils m'ont trouvé ridicule, et je m'y résigne; mais on sera
+bien obligé de reconnaître en moi le courage de défendre un système; ce
+dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau
+de tes professeurs.
+
+--Qu'en sais-tu? Je n'ai encore rien produit.
+
+--Je m'en aperçois bien; car tu n'es guère indulgent pour les autres. Il
+n'y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n'ont rien imaginé. Je
+crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idées de tes maîtres,
+tu seras tout surpris de copier là où tu croyais créer. L'architecture est
+morte!...
+
+--Oui: _Ceci tuera cela_! Voir Notre-Dame de Paris!
+
+--Vous n'avez plus, continua Victor en s'échauffant, ce sentiment
+patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du
+moyen âge. Si vous construisez une église, vous faites une mauvaise
+imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous
+construisez une espèce de gare de chemin de fer. Et chacun connaît le maçon
+qui bâtit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont élevé les
+cathédrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l'admirable façade de
+Notre-Dame, ne nous sont pas conservés!
+
+--_Sic vos non vobis!_ soupira mélancoliquement une voix de basse-taille
+derrière les deux amis.
+
+--Qui se permet d'écouter aux portes? dit Victor en se retournant vers le
+nouveau venu.
+
+--Vous vous parlez en latin? dit Léon Vautier; je ne jouis pas de cet
+avantage; mais voici mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c'est qu'il
+vient de me tenir un long discours dans cette langue.
+
+--C'est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué! répondit le peintre en
+se mordant les lèvres.
+
+--J'ai pourtant compris, dit l'étranger en s'interposant comme
+pacificateur, que votre ami regrette l'oubli qui pèse sur les noms des
+_maîtres de l'oeuvre_.
+
+--On voit que monsieur est versé dans l'histoire de l'architecture, dit
+Léon Vautier.
+
+Et, pour la première fois, il songea à examiner l'étranger.
+
+C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Son costume était celui
+d'un paysan endimanché: blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec
+un gros noeud dont les bouts se balançaient au vent, chapeau de paille et
+souliers ferrés. Mais, si l'on venait à observer sa toilette, à considérer
+plus attentivement sa tournure et ses manières, il sautait aux yeux que ce
+personnage devait porter l'habit avec autant d'aisance que la blouse.
+
+--Si je ne m'abuse, dit-il, j'ai l'honneur de parler à des artistes, et,
+comme je les ai en grande estime...
+
+--Vous avez peut-être été du métier? demanda Victor.
+
+--Vous désirez savoir mon nom? répondit l'étranger en souriant finement. Au
+temps où je me servais de cartes de visite, on y lisait: Louis Landry, et
+au-dessous: procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les
+variations du baromètre politique. J'ai déjà servi,--comme vous le
+voyez,--deux ou trois gouvernements. Cela fatigue à la longue. Aussi me
+suis-je décidé sans peine à céder la toge à la magistrature militante. J'ai
+suivi le précepte de Virgile... je me suis fait paysan! Comme tel, j'aime à
+exercer l'hospitalité, et j'espère, si cela ne dérange pas vos projets,
+vous amener dîner chez moi.
+
+On était arrivé devant l'église de Norrey, une des curiosités du pays.
+
+--Vous désirez la visiter? dit l'ancien magistrat. Je vais chercher les
+clefs chez le sonneur. Attendez-moi.
+
+Il partit et revint bientôt avec les clefs.
+
+--Voilà un charmant morceau du treizième siècle, s'écria Léon Vautier en
+contemplant avec délices la tour élégante de l'église de Norrey.
+
+--Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième! dit Victor. Il va nous
+ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu'il nous ouvre celle de la
+salle à manger.
+
+Le dialogue fut interrompu par l'arrivée de M. Landry.
+
+--Un peu de patience, mes amis! dit le Mécène bas-normand en tournant et
+retournant la clef dans la serrure.
+
+On entra dans l'église.
+
+Léon Vautier en eut pour une bonne heure à satisfaire sa curiosité. Son
+regard interrogeait chaque détail d'ornementation avec autant d'ardeur que
+l'artiste du moyen âge en avait mis à fouiller la pierre. Quand ils furent
+sortis de l'église, les deux jeunes gens s'assirent sur un tertre de gazon,
+ouvrirent leurs albums et commencèrent un dessin du monument.
+
+--Prenez un siège et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement
+Victor à leur complaisant cicerone.
+
+--Volontiers! répondit l'ex-magistrat en prenant place entre les deux
+jeunes gens; je taillerai les crayons.
+
+--Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d'assises.
+
+--Y songez-vous? J'ai tout oublié en dépouillant la robe de magistrat. Je
+préfère vous raconter une histoire locale. Ce lieu où nous sommes assis
+tranquillement a été le théâtre d'un drame sanglant.
+
+--Vous me faites frémir! Commencez toutefois votre récit; j'adore le
+drame... fût-il de M. Dennery!
+
+--Puisque vous l'exigez, j'appelle à mon secours feu mon éloquence de
+ministère public; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles délicates de
+mon auditoire! Or donc, voici l'histoire du maître de l'oeuvre de Norrey:
+
+
+
+
+I
+
+Pierre Vardouin
+
+
+Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à
+Bretteville les douceurs d'une royauté non contestée. A coup sûr il n'eût
+pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son
+village. Il suffira d'un mot pour faire comprendre de quel respect, de
+quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était: _Maître de
+l'oeuvre_. C'était ainsi qu'on désignait les architectes avant le seizième
+siècle. Les moindres détails de l'ornementation et de l'ameublement étant
+aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction
+des travaux, le maître de l'oeuvre devait joindre à une étude approfondie
+de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les
+châteaux forts des seigneurs; à lui de bâtir les monastères et les églises.
+Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré,
+presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l'oeuvre partageaient-ils souvent
+les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux
+dans l'église qu'ils avaient construite, et le sculpteur n'oubliait pas de
+leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu'on n'accordait alors
+qu'aux personnes divines.
+
+Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les
+moeurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps;
+mais les préjugés, les petitesses du coeur humain ne suivent pas les
+variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne
+à l'horloge du temps, les sept péchés capitaux n'en sont pas moins à
+l'ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu'on ne se sent
+pas de force à lutter contre l'opinion générale; mais si votre voisin a du
+talent, vous en parlez comme d'un homme ordinaire; vous vous feriez tort à
+vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile
+d'avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître.
+
+Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime,
+parce qu'il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance,
+on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait
+fait son apprentissage; mais il s'était établi tout à coup à Bretteville,
+se faisant précéder d'une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui
+voulait l'entendre qu'il avait travaillé sous les maîtres les plus
+illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux
+procédés et l'élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le
+théâtre de ses triomphes? Pourquoi s'enterrait-il dans un village à peine
+connu? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta
+si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les
+bouches. Chacun proclama son talent.
+
+Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et
+prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu,
+demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d'achever l'église du village.
+Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de
+grand coeur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il
+s'installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite
+_de l'oeuvre_, qu'on plaçait habituellement dans le voisinage de l'édifice
+en construction.
+
+S'il n'avait pas l'inspiration de la plupart des artistes de son temps, il
+possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la
+pratique et l'expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de
+vues. Il se mit ardemment à l'ouvrage, ne songeant guère à travailler pour
+la gloire de Dieu, mais désirant frapper l'esprit de ses nouveaux
+concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec
+cette orgueilleuse inscription: _vir non incertus_, l'homme illustre!
+empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse.
+
+La tour s'élevait, s'élevait à vue d'oeil et commençait à dominer tout le
+village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son
+jardin, les manoeuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart,
+n'osant porter un jugement sur ce qu'ils étaient incapables de comprendre,
+se contentaient d'admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le
+maître de l'oeuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits
+forts de l'endroit,--ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de
+leur ignorance,--parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu'il
+approchait de sa fin. On n'aimait pas la forme des gargouilles, qui
+vomissaient l'eau du sommet du corps carré; la flèche ne s'annonçait pas
+bien, elle était trop massive, elle ne s'élançait pas gracieusement dans
+les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse;
+car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l'esprit de
+ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le
+rapport du contentement de soi-même, bien qu'il fût convaincu de sa
+supériorité, il fut blessé au coeur par ces critiques malveillantes.
+
+Un dimanche, en revenant de l'office avec sa fille, il passa près d'un
+groupe qui s'était formé à l'entrée du cimetière, comme pour mieux examiner
+les travaux. Il prêta l'oreille, espérant saisir au vol quelques-uns de ces
+mots flatteurs si agréables à la médiocrité. Hélas! l'orateur de la troupe
+faisait une satire. Pierre Vardouin hâta le pas et entraîna sa fille sous
+le porche de sa maison. Il monta au premier étage, entra dans sa chambre et
+se jeta, tout découragé, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize
+ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d'été, une de ces
+adorables natures qui vivent de dévouement, devinent vos douleurs et
+s'ingénient toujours pour vous consoler, voyant l'accablement du vieillard,
+s'approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.
+
+--Je crois savoir; dit-elle, le motif de votre mécontentement. Mais laissez
+parler vos ennemis. Leurs amères critiques passeront comme le vent, et
+votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux âges futurs.
+
+Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa pensée si bien mise à nu. Il
+regretta de ne pas avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha plus qu'à
+dissimuler la honte qu'il en éprouvait.
+
+--Que tu es jeune, ma pauvre Marie! dit-il en regardant sa fille d'un air
+de compassion. Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s'aplatir en
+m'atteignant. J'ai le droit de les mépriser. Ce que tu as pris pour les
+souffrances de l'humiliation, c'était tout simplement une des mille
+souffrances de ce misérable corps qui se vieillit. Car je souffre
+affreusement! Ma tête est lourde... Le sang me brûle!... je suis altéré.
+C'est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et
+lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. La
+fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre de l'esprit me dévore. La
+pensée, quand elle est trop forte, trop fréquente, use et abat le corps le
+plus robuste. Et c'est au moment où j'enfante les plus belles conceptions,
+où je m'épuise, où je me tue pour la gloire et l'embellissement de ce pays,
+c'est à cet instant que ces hommes stupides me crachent l'injure à la
+face.--Tiens! regarde, dit-il après avoir amené sa fille près de la
+fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, dépouille-les, par un effort
+d'imagination, de ces échafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi
+si tu as vu jamais quelque chose de plus léger, de plus simple, mais aussi
+de plus solide et de plus gracieux!
+
+--Vous n'ignorez pas, mon père, répondit naïvement Marie, que j'étais bien
+jeune quand j'ai voyagé et que je n'ai pas grande connaissance en fait
+d'art?
+
+--N'importe! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l'élégance de
+ces fenêtres, longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes; vois
+comme les quatre pans de l'octogone correspondent bien aux quatre faces de
+la tour. Remarque comme chaque détail est étudié, comme tout est prévu,
+calculé, proportionné; et dis-moi si ce n'est pas là un travail admirable!
+
+--Oui, mon père, c'est bien beau.
+
+--Eh bien! le croiras-tu? ce troupeau d'imbéciles me tourne en ridicule.
+Ils disent que l'effet est manqué, que ma tour ressemble au four d'un
+potier, que j'ai déshonoré leur village. En vérité, ils mériteraient, les
+misérables, que je commandasse à mes ouvriers de démolir leur église et de
+ne pas laisser pierre sur pierre de cet édifice de damnation!
+
+--Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.
+
+Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son père et
+le fit asseoir près de la table.
+
+--Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous
+quelqu'un pour vous aider?
+
+--C'est cela! grommela le vieillard avec humeur; je ne suis plus propre à
+rien! Vite, il faut faire place à un successeur! Aujourd'hui,
+l'imbécillité; demain, la tombe!
+
+--Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu'ils me
+fassent la grâce de vous conserver longtemps.
+
+--Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse!
+
+--Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n'aimez plus?
+ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop
+exigeante? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces
+par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une
+partie de vos entreprises.
+
+--Voilà justement la difficulté. Qui choisir? Philippe, Robert, Ewrard? Ils
+ne manquent pas d'adresse; ce sont d'excellents tâcherons, de bons
+tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander
+des projections sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous verrez la
+belle besogne qu'ils vous feront! Toi, ma fille, tu parles fort à ton aise
+de choses que tu n'es pas capable d'apprécier. J'ai des ouvriers, des
+hommes qui exécutent bien, mais qui sont impuissants quand il s'agit
+d'inventer. Voilà ce qui me condamne à faire tout par moi-même.
+
+--N'oubliez-vous pas quelqu'un? dit Marie en rougissant.
+
+Le maître de l'oeuvre jeta un regard perçant sur sa fille et ne put
+s'empêcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais,
+feignant d'ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les
+yeux fixes, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs.
+
+--Celui qui a ciselé la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.
+
+--Je ne me souviens pas...
+
+--Il vous l'a pourtant apportée lui-même, le jour de votre fête, il n'y a
+pas un an de cela. Le pauvre François, le fils de cette bonne mère
+Regnault, serait bien affligé s'il apprenait que vous faites si peu de cas
+de ses attentions pour vous.
+
+--C'est vrai. Tu as ma foi raison! Mais il est si jeune que je n'aurais
+jamais songé à lui, quand tu me parlais de chercher quelqu'un pour me
+décharger un peu de mon travail.
+
+--Il a du talent.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que
+moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages!
+
+Marie alla chercher son livre d'heures. Elle l'ouvrit et mit sous les
+yeux de son père une feuille de parchemin, enluminée avec cette richesse
+de couleurs qu'on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen âge.
+
+--Cela pourrait être mieux, dit Pierre Vardouin en répondant par un
+jugement sévère à l'enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages.
+Tout cela me confirme dans mon opinion sur François Regnault. Il ne saura
+jamais faire que des images ou des statuettes. Je t'interdis de rien
+accepter désormais de ce garçon-là.
+
+--Est-ce qu'il y a du mal à recevoir un présent?
+
+--Sans doute, quand celui qui le fait espère un droit de retour. Te voilà
+maintenant l'obligée de François, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le
+veux pas.
+
+--Vous me grondez, petit père, dit Marie en jouant avec les cheveux du
+vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez à
+vous plaindre de moi? J'écoute docilement vos leçons; je chante quand vous
+m'ordonnez de vous désennuyer; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et
+soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu'il vous fasse
+retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mère.
+Enfin--et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante,--je vous ai
+promis de me soumettre à vos volontés. Vous choisirez vous-même mon mari,
+et je ne me plaindrai pas, s'il a les yeux noirs comme ceux du fils de la
+veuve Regnault. Mais voici les vêpres qui sonnent, ajouta Marie avant de
+quitter sa position de suppliante; vous ne me laisserez pas partir sans me
+promettre d'être plus indulgent pour François?
+
+--Nous verrons! répondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.
+
+Et Marie s'échappa des bras du maître de l'oeuvre, emportant avec elle du
+bonheur et de l'espérance pour le reste de la journée et s'attachant au
+dernier mot de son père, comme l'hirondelle, qui traverse les mers, se
+repose sur le mât d'un navire afin d'y prendre la force de continuer son
+voyage.
+
+
+
+
+II
+
+A propos d'une fleur.
+
+
+Les premiers travaux de Pierre Vardouin à Bretteville avaient été signalés
+par un triste événement. Un tailleur de pierre s'était brisé la tête en
+tombant du haut d'un échafaudage. Marie, qui n'avait alors que huit ans,
+était présente à l'agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaça
+d'effroi; puis son coeur se gonfla et ses larmes coulèrent, quand on
+emporta le corps de la victime et lorsqu'elle entendit les gémissements de
+sa femme et de son enfant. Elle suivit son père dans la maison de ces
+infortunés. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent
+les protégés de Pierre Vardouin. François entra comme apprenti chez le
+maître de l'oeuvre. En nettoyant les outils, en préparant les mortiers,
+l'adolescent n'aurait gagné qu'un faible salaire si son patron ne l'eût
+récompensé plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette
+charité, Pierre Vardouin s'inquiétait fort peu de son apprenti, le croyant
+destiné, comme son père, à mener une vie obscure et laborieuse.
+
+Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C'était la petite
+Marie. Elle aimait à s'entretenir avec lui; elle lui racontait les belles
+légendes des saints qu'elle avait entendu raconter elle-même à sa mère,
+tandis que François façonnait de petites statuettes avec de la terre grasse
+ou dessinait sur le sable des cathédrales imaginaires. Rien n'était plus
+touchant que cette communication d'idées entre deux enfants si jeunes.
+Bientôt Marie, sur les instances de son ami, se décida à dérober
+quelques-uns des rares manuscrits de son père. Elle les lui remettait en
+secret. Une fois rentré chez lui, François les étudiait avec ardeur,
+devinant les passages difficiles à comprendre, tant son esprit avait de
+sagacité, et reproduisant les dessins et les figures de géométrie. Au bout
+de cinq ans, il les savait par coeur. Il critiquait déjà les travaux de son
+maître; il traçait des plans de fantaisie, appelant de tous ses voeux le
+moment où il commanderait à son tour. Il n'était encore que simple
+manoeuvre! Pierre Vardouin fut émerveillé des dispositions de son apprenti;
+sa facilité, ses connaissances le frappèrent d'étonnement. Un instant, il
+songea à lui confier ses ouvrages les plus délicats: ses tracés; ses
+modèles, ses épures; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se garda bien
+d'encourager et d'aiguillonner ce talent naissant, qui déjà lui portait
+ombrage.
+
+La confidence de Marie réveilla toutes les inquiétudes de Pierre Vardouin.
+François Regnault, son apprenti, son protégé, aimé de sa fille! Cette
+pensée le faisait frémir. Pour peu que cette passion s'enracinât dans le
+coeur de son enfant, il voyait le jour où il serait obligé de céder à son
+désir. Son gendre alors deviendrait son rival; sa jeune renommée ferait
+pâlir son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute espérance, en lui
+montrant l'inutilité de ses prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son
+esprit vers d'autres idées. On mettrait en jeu sa vanité; on lui ferait
+comprendre qu'elle ne devait pas avoir d'amours vulgaires et qu'elle
+pouvait prétendre aux plus beaux partis. En cherchant à se cacher ainsi la
+vérité, Pierre Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. Tout en
+combattant, par un sentiment d'inquiétude personnel, les voeux de sa fille,
+il s'imagina travailler dans l'intérêt de son enfant bien plus que dans
+celui de sa présomption. Déjà il caressait la pensée d'une alliance avec un
+de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé aux premiers travaux de
+l'abbaye de Saint-Ouen.
+
+Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tête, Marie
+sortait de l'office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La
+pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son mari, allait, tous les dimanches,
+prier sur sa tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. Marie et
+François l'accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La
+mère pleurait en songeant à la fin malheureuse de son mari; les deux jeunes
+gens folâtraient à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait
+la prière des morts, ceux-là pensaient à leurs amours et rêvaient le
+bonheur dans l'avenir.
+
+Cependant, on était arrivé dans le cimetière de Norrey. Tous trois
+s'agenouillèrent avec respect près d'une humble croix de bois et prièrent
+du fond du coeur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux
+jeunes gens de se lever.
+
+--Allez, dit-elle; votre âge n'est pas fait pour de longues douleurs.
+Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois
+sans trop vous éloigner.
+
+Marie passa son bras sous celui de François. Ils s'éloignèrent lentement
+sous l'oeil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel
+de leur faire la vie douce et facile. Gais et folâtres, il n'y a qu'un
+moment, les jeunes gens avaient dans leur démarche quelque chose de
+mélancolique. Le devoir, qu'ils venaient d'accomplir, avait touché leur
+esprit. Ou plutôt, purs comme des anges, une voix intérieure leur disait
+que, maintenant qu'ils avaient échappé à la surveillance de Magdeleine, ils
+devaient agir avec plus de réserve et réprimer les élans passionnés de
+leurs coeurs. En échangeant quelques paroles, à de rares intervalles, ils
+arrivèrent à l'entrée du bois. Ils en connaissaient déjà les moindres
+allées et, sans qu'ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade
+les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature
+avait fait tous les frais et où les deux amants s'asseyaient sur un
+moelleux coussin de mousse.
+
+Le site était ravissant et plein de fraîcheur. A deux pas de là, une petite
+source s'échappait de dessous terre, descendait, d'abord libre et dégagée
+de toute entrave, sur un terrain légèrement incliné, puis s'enfonçait en
+murmurant sous les buissons, comme si elle eût reproché aux herbes et aux
+jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de
+son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les
+pieds des deux amants. Marie et François, les mains dans les mains,
+admiraient sans mot dire ce petit coin de la création qui, pour eux, valait
+tout un monde, puisqu'ils y trouvaient le charme d'un beau site et deux
+coeurs qui battaient l'un pour l'autre. Ils se plaisaient surtout à lancer
+dans le courant des mottes de terre ou des brins d'herbe, dont la chute
+faisait ballotter leur image à la surface, écartant ou rapprochant leurs
+figures, selon le caprice du flot.
+
+--Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi? dit Marie en cueillant une
+rose sauvage aux branches d'un églantier.
+
+François la regardait, d'un air rêveur, rouler dans ses doigts la tige de
+la rose.
+
+--Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous êtes la
+cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m'enchante
+et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos
+yeux; l'ondulation de vos cheveux, le frémissement de votre robe m'ouvrent
+un monde d'idées. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goûte pas
+seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand
+_maître_ de l'antiquité inventa l'admirable chapiteau corinthien et je me
+dis qu'il ne me serait pas impossible d'attacher aussi mon nom à quelque
+découverte.
+
+--Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup à moi et encore plus à la
+gloire.
+
+--La gloire? je ne l'atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela! Je
+pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter à la
+décoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu'en
+reproduisant les végétaux du pays, en découpant délicatement dans la pierre
+ces feuilles si fines, si élégantes, on ferait mieux que de l'art: on
+obéirait à la loi de Dieu, dont la main généreuse a si justement réparti
+entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne
+veut pas qu'on délaisse l'humble fleur de nos champs pour les plantes
+orgueilleuses de l'Orient. Quand nos pères commencèrent à élever des
+églises, ils furent bien obligés de chercher des modèles en terre
+étrangère. Les feuilles d'acanthe, les palmettes venaient naturellement
+couronner leurs colonnes massives. Ils s'essayaient, ils n'avaient pas
+encore trouvé la manière qui convient aux édifices religieux; leurs arcades
+s'abaissaient lourdement sur la tête des fidèles et semblaient arrêter
+l'élan des âmes vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d'espace, plus
+d'air, afin que les hymnes et les prières montassent plus librement au
+trône du Seigneur. Comment se fit ce changement? Comment les maîtres de
+l'oeuvre obtinrent-ils ce progrès? En observant la nature. Voyez, Marie,
+comme ces grands arbres s'élèvent majestueusement au-dessus de nos têtes,
+comme ils se pressent, se rapprochent à leur sommet et entrelacent leurs
+dernières branches en forme de voûte. Et, plus loin, remarquez ce groupe de
+chênes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol
+qui les nourrit; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et,
+d'où nous sommes, on pourrait les prendre pour un énorme buisson. Vous avez
+là tout le secret de notre art et de celui de nos pères: là des colonnes
+écrasées, des arcades en plein-cintre; ici des fûts de colonnettes légères,
+des arcades élancées. Eh bien! je vous demande s'il ne serait pas
+déraisonnable et contraire à la nature d'attacher des feuilles de palmier à
+ces arbres de notre pays, au lieu d'y suspendre des feuilles de saule, de
+lierre ou de rosier?
+
+Il y a des moments où la langue humaine, si riche qu'on la suppose, n'a
+plus assez d'images pour exprimer la foule de pensées et de sentiments qui
+vous assiègent. Le mieux alors est de s'abandonner à une vague rêverie,
+source de toute poésie pour les hommes d'imagination.
+
+Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyés dans l'infini, semblaient
+lire dans l'azur du ciel. C'est ainsi que devaient rêver Pythagore, quand
+il étudiait le vrai dans le monde physique; Virgile, quand il étudiait le
+vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle
+s'inquiéta bientôt de ce silence prolongé. Elle lui passa près du visage la
+rose qu'elle tenait encore à la main et dit en souriant:
+
+--C'est à l'occasion de cette fleur que vous avez imaginé de si belles
+choses. Maintenant que vous vous taisez, si j'en cueillais une autre?
+
+--Ne l'oubliez pas, Marie, reprit l'apprenti: vous êtes pour moi le
+principe des plus nobles pensées. L'homme possède en lui d'admirables
+facultés; mais tous ces trésors, si quelque hasard heureux ne les met au
+jour, sont exposés à rester éternellement cachés dans son âme. Il faut un
+rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son éclat,
+de la pierre brute qui l'entoure. Vous avez été pour moi cette lumière
+bienfaisante. Auparavant, mon âme était remplie de ténèbres. J'ignorais ma
+puissance; je ne savais pas ce qu'il y a en moi d'énergie, d'imagination,
+de courage. Ma mère m'avait appris à prier, et je ne me rendais pas compte
+de ce que peut être Dieu. Depuis, quand l'âge est venu, quand je vous ai
+connue, j'ai su pourquoi j'aimais ma mère et Dieu, pourquoi j'avais de
+l'intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous.
+Je vous voyais bonne et j'eus immédiatement l'idée d'une bonté supérieure à
+la vôtre: Dieu m'était révélé! Je vous voyais belle, et j'eus l'idée d'une
+beauté plus parfaite encore: j'eus le sentiment du beau! Je remarquai
+l'expression toujours variée de vos traits, la mobilité de vos pensées; et
+je fus doué d'invention! Les quelques manuscrits de votre père m'ont donné
+des connaissances; vous, vous m'avez donné l'inspiration! Vous êtes et vous
+serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j'imaginerai de
+grand et de beau!
+
+Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et
+sonores sur ses lèvres. Il s'exprimait avec toute la force d'une âme libre
+et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d'émotion. La voix de son ami
+frappait aussi doucement son oreille qu'une musique céleste.
+
+--Si j'étais peintre, continua François, j'entourerais votre front d'une
+brillante auréole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la
+route du ciel. Si j'étais sculpteur, je n'aurais pas assez de ma vie pour
+reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre
+sourire!
+
+--Et moi, si j'étais reine, répondit Marie en pressant avec effusion la
+main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non
+pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire élever un
+monument qui dirait votre nom aux siècles futurs. Car vous êtes grand,
+François! car vous méritez d'être illustre! et je...
+
+Marie s'arrêta, rougissante. Ce mot charmant à dire, plus charmant à
+entendre, ce mot si noble et tant de fois profané, que chaque siècle
+prononce et qui ne mourra jamais, ce mot: je t'aime! allait s'échapper de
+sa bouche. Mais François l'avait deviné. Ivre de bonheur, il approcha ses
+lèvres du front de la jeune fille. C'était le premier baiser. Marie sentit
+un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En même temps, la sainte
+honte de la pudeur colora son visage; et la petite rose d'églantier,
+qu'elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie auprès de l'éclat de
+son teint. Marie n'avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas non plus
+de reproches, parce qu'elle n'était pas coquette et qu'elle aimait de toute
+la force de son âme. Elle était heureuse! pourquoi se plaindre? François
+éprouvait plus d'embarras que son amie. Il s'était détourné, plein de
+confusion et de regrets, s'accusant déjà de trop d'audace. Il ne savait
+comment trouver des paroles d'excuse, lorsque, en se retournant, il comprit
+à l'air souriant de Marie qu'il était pardonné. Il se rapprocha d'elle, et,
+prenant une de ses mains dans les siennes:
+
+--Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte
+aujourd'hui, parce que nous sommes trop jeunes pour être persécutés...
+Mais, plus tard, Marie, si l'on voulait nous séparer, trouveriez-vous la
+force de résister?
+
+--Vous savez que je dépends de mon père, répondit tristement Marie.
+
+--C'est cela! s'écria François d'une voix pleine d'angoisses. Entre moi,
+pauvre ouvrier, et vous, fille d'un maître de l'oeuvre, il y a des
+barrières infranchissables! Et pourtant, je vous aime! Je sens que pour
+vous posséder je serais capable de tout au monde. J'ai de l'intelligence?
+je la cultiverais, je l'agrandirais, je travaillerais, je travaillerais
+jusqu'à en mourir! Mais ce sont des voeux inutiles. Esprit, courage,
+imagination, travail, tout cela n'est rien sans la naissance. Il me
+faudrait un titre, des châteaux, et je n'en ai pas! Tant d'autres ont de
+l'or! Pourquoi suis-je parmi les misérables? Est-ce que je ne suis pas
+autant, peut-être plus que nos suzerains? Est-ce que je ne pense pas? Oh!
+voyez-vous, quand ces idées me montent à la tête, je suis pris d'une haine
+immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brûler les repaires
+de cette race d'oppresseurs! Ou plutôt,--car je ne me sens pas né pour le
+meurtre,--je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant
+grimacer au sommet de nos églises, sous la forme de monstres et de
+reptiles, les figures de nos tyrans!
+
+Le jeune homme s'arrêta, haletant, à bout de forces, épuisé par l'émotion.
+Son regard lançait des éclairs de fureur, et les passions grondaient
+sourdement dans sa poitrine. Marie le considérait avec un sentiment de
+pitié et d'effroi.
+
+--Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et
+d'orgueil?
+
+--Ne me faites pas de reproches, répondit François. Je suis si malheureux!
+
+--Pourquoi vous décourager? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas à votre
+secours? Vous êtes malheureux? Est-ce que je ne vous aime plus? Les hommes
+vous dédaignent?... Est-ce que mon père ne songe pas à vous? Croyez-vous
+qu'il n'apprécie pas votre talent?
+
+--Vous aurait-il parlé de moi? s'écria François, en interrogeant avidement
+la jeune fille de la voix et du regard.
+
+--Vous savez, répondit Marie, que mon père commence à vieillir. Le travail
+le fatigue. Il sentira le besoin d'un aide jeune, intelligent...
+
+--Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit François. Je ne serais pas
+son égal; il aurait le droit de me mépriser. Il me refuserait votre main!
+
+--C'est le démon qui vous fait parler aussi méchamment, François. Prenez
+garde! Vous avez de bonnes inspirations, mais l'orgueil vous perdra.
+Rappelez-vous l'histoire de Hugues. Il avait du génie, et l'ambition le
+conduisit à l'abîme. L'esprit du Seigneur l'abandonna; il dépouilla l'habit
+monacal pour se jeter dans une vie de désordre. Dieu, pour le punir, lui
+envoya une maladie mortelle...
+
+--Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au
+sommet de la croix. Le globe d'azur qui la dérobait aux regards s'ouvrit
+merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du
+Ciel sous des vêtements fins et ineffables. La mère de Dieu descendit le
+long de la croix en semant des étoiles sur sa route. Elle s'assit près du
+pécheur et lui rendit la santé... Vous êtes pour moi cette bienheureuse
+apparition. Vous avez fait briller l'espérance à mes yeux... Et avec
+l'espérance, le calme et le repentir sont entrés dans mon coeur.
+
+En achevant ces mots, François se jeta aux genoux de Marie et demeura dans
+une muette contemplation. Quand il se releva, son visage était rayonnant.
+Mais, tout à coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas,
+jusqu'au bord du ruisseau.
+
+
+
+
+III
+
+Maître et apprenti.
+
+
+Un homme d'une taille élevée venait de paraître au-dessus du buisson
+d'églantier. Au cri de François, Marie s'était rapprochée instinctivement
+de son ami et appuyait sa main tremblante sur son épaule. L'étranger
+semblait s'amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n'était capable
+d'exciter la terreur. Ses traits étaient sévères, mais un sourire
+bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et
+grisonnante, des cheveux qui se déployaient avec grâce sur son cou, après
+avoir laissé à découvert un front large et pensif, des yeux pleins de
+douceur, donnaient à sa physionomie un caractère de dignité et de bonté. A
+son bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa robe courte, à ses
+chausses fines et collantes, François reconnut bientôt qu'il avait devant
+lui un maître de l'oeuvre. Aussi s'inclina-t-il avec respect, quand
+l'étranger s'approcha, après avoir franchi d'un pied leste le banc de
+gazon.
+
+--Pardonnez-moi, dit le maître de l'oeuvre, d'avoir surpris vos
+confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis
+discret. D'ailleurs, ajouta-t-il en s'adressant à Marie dont les joues se
+coloraient du plus vif carmin, je n'ai rien entendu qui ne vous fasse
+honneur à tous deux; et je trouve Pierre Vardouin très-heureux d'avoir une
+fille accomplie et un apprenti de si grande espérance.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent d'un air étonné.
+
+--Ne soyez pas surpris de m'entendre parler de Pierre Vardouin, reprit
+l'étranger en s'empressant de satisfaire leur curiosité. C'est un de mes
+anciens et--je puis le dire--de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas
+quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis
+sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.
+
+Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.
+
+--Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en
+serrant cordialement la main de François, je vous dirais que votre manière
+d'apprécier notre art m'a vivement ému! Persévérez dans cette voie;
+habituez votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup à faire encore
+dans l'étude que vous embrassez de si grand coeur. Le doute, cependant,
+s'est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez d'être méconnu; votre
+patron ne sait pas vous apprécier. Attendez! je connais de vieille date le
+caractère de Vardouin; il est avare d'éloges, il n'est pas expansif, mais
+il est juste, et je parierais qu'il a déjà remarqué vos heureuses
+dispositions. Il est temps--j'en conviens--de placer dans vos mains le
+bâton du maître de l'oeuvre et de vous donner des travaux à diriger. J'en
+fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. Ne vous lassez pas de
+marcher à la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues; mais vous
+arriverez enfin au but tant désiré, parce que vous possédez le courage qui
+triomphe des obstacles et l'inspiration qui fait les grandes choses!
+
+Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète de ne pas voir revenir
+ses enfants, se présenta devant eux au détour du sentier. L'étranger se
+chargea d'excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la
+responsabilité de leur retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de
+gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n'était pas encore rentré, ils
+s'arrêtèrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur
+physionomie, il était facile de voir qu'une discussion venait de s'engager.
+L'étranger voulait retenir François et sa mère; Marie l'appuyait en
+l'encourageant du regard, car elle n'osait manifester librement le désir
+qu'elle avait de garder François à souper. Mais la pauvre veuve les
+remercia, les larmes aux yeux, prétextant que sa tristesse s'associerait
+mal à la joie des convives. François hésitait, partagé entre la crainte de
+laisser sa mère dans l'isolement et les voeux qu'il faisait pour passer
+encore quelques instants près de son amie.
+
+--Je sais le moyen de tout arranger, dit l'ancien camarade de Pierre
+Vardouin en prenant le bras de l'apprenti. Nous allons, mère Regnault, vous
+reconduire jusqu'à votre porte. Peut-être vous déciderez-vous, dans le
+trajet, à accepter l'invitation que je me permets de vous faire au nom de
+mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec
+François. Cela donnera à Marie le temps d'apprêter le repas, et à son père
+celui de rentrer chez lui.
+
+Marie applaudit à cette idée et entra dans la maison. Elle donna ses ordres
+à la domestique de son père; puis elle courut au jardin cueillir des
+fraises et des groseilles qu'elle disposa avec cet art merveilleux, avec
+cette poésie que les femmes savent apporter aux plus petits détails du
+ménage. Il était huit heures lorsqu'elle rentra dans la chambre du maître
+de l'oeuvre, et le soleil, incliné à l'horizon, éclairait l'église de ses
+derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait les convives. La jeune
+fille roula la chaise de réception--le meuble le plus soigné de
+l'appartement--près de celle de Pierre Vardouin. Restait à fixer sa place
+et celle de François.
+
+Il était tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une
+heureuse idée, une idée qui traverse la tête de tous les amoureux, sans
+qu'ils osent se l'avouer, changea sa résolution. Une chaise, un fauteuil
+conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de
+toute la liberté de leurs mouvements et n'ont pas à se défendre contre
+l'empiétement de leurs voisins. Ce n'est pas là le compte des amants. Un
+canapé, un sofa répondent mieux à leurs désirs. Le rapprochement des pieds
+ou des mains, le frôlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles
+de cheveux qui s'égarent et se confondent, autant de plaisirs, autant
+d'innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne
+connaissait pas au treizième siècle l'usage des canapés et des sofas; mais
+des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le même rôle que ces
+inventions du luxe moderne.
+
+Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie
+s'épuisant en efforts inutiles pour déranger l'un de ces meubles.
+
+--Que signifie tout cet emménagement? dit le maître de l'oeuvre en se
+croisant les bras et en regardant sa fille de l'air le plus étonné du
+monde.
+
+--Aidez-moi d'abord à placer le bahut près de la table. Tout va
+s'expliquer.
+
+--Allons, puisqu'il le faut! dit Pierre Vardouin du ton d'un père habitué à
+satisfaire les caprices de sa fille.
+
+--Maintenant, reprit-il en s'asseyant sur le bahut, m'expliqueras-tu ce que
+cela veut dire?
+
+--Vous donnez à dîner.
+
+--Et je ne connais pas mes convives? La chose est plaisante!
+
+A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la
+table deux plats copieusement garnis.
+
+--C'est donc sérieux? dit Pierre Vardouin en prenant un ton sévère. Je
+gagerais que tu as invité François et sa mère, sans mon autorisation?
+
+--Vous vous trompez: je n'ai invité ni François, ni sa mère. Voici ce qui
+s'est passé. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons
+rencontré un étranger qui nous a priées de le mener près de vous.
+
+--C'est cela! tu m'amènes un inconnu, un vagabond peut-être?
+
+--Ni l'un ni l'autre, dit le voyageur qui venait d'entrer dans la chambre
+avec François.
+
+--Serait-il possible! s'écria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici,
+Henry Montredon, mon ancien camarade!
+
+--Moi-même! mon vieil ami, dit l'étranger en pressant avec effusion les
+mains du maître de l'oeuvre. Des affaires m'appelaient à Caen. Je n'ai pas
+voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin!
+
+C'était plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques
+d'affection, après tant d'années d'absence. Marie et François s'étaient
+discrètement retirés au fond de la chambre pour les laisser tout entiers à
+leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un
+respectueux silence et considéraient cette scène avec attendrissement.
+Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas
+compte. Ils étaient habitués à le voir triste et taciturne. Maintenant il
+s'abandonnait à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement
+sévères, prenaient tous les tons dont s'éclairent les natures passionnées.
+
+--Marie, François, allons donc, petits fainéants! s'écria Pierre Vardouin
+en remarquant pour la première fois l'immobilité de sa fille et de son
+apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus
+vieux! Courez vite et mettez, s'il le faut, la maison au pillage. Je veux
+fêter dignement le retour de ce cher Henry!
+
+Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. Ils descendirent quatre à
+quatre les marches de l'escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils en
+sortirent, ils s'arrêtèrent un instant pour reprendre haleine.
+
+--Quelle heureuse rencontre nous avons faite là! dit François en retenant à
+grand'peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grès.
+
+Marie portait à la main une lampe à trois becs, qu'elle venait d'allumer.
+
+--Mon père est d'une humeur charmante, dit-elle. C'est l'occasion de lui
+parler de votre avenir.
+
+--Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh! l'excellent homme! Vous ne
+sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu'il m'a faites, toutes les
+consolations qu'il a données à ma mère. N'en doutez pas, il décidera mon
+patron à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est déjà fait. Il m'a
+recommandé seulement de ne pas le contredire.
+
+--Espoir et prudence! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.
+
+--Enfin! voilà de la lumière! s'écria Pierre Vardouin. Le jour commence à
+tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.
+
+--Ah! dame! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste
+apprenti que tu as connu autrefois!... Nous n'avons pas perdu nos cheveux;
+mais ils sont devenus blancs.
+
+--Bah! interrompit Pierre Vardouin, ce n'est pas encore l'hiver: il neige
+quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si à
+plaindre! Car tu n'es pas marié, je suppose? ajouta-t-il en promenant un
+regard inquiet de sa fille à son ami.
+
+--Flatteur! Si je voulais savoir la vérité, je n'aurais qu'à m'adresser à
+Marie...
+
+--Nous oublions le souper, s'écria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons
+pour ne pas continuer ce genre de conversation.
+
+On se mit à table. Les deux maîtres de l'oeuvre s'assirent en face de
+l'église. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer à son ami, tandis
+que Marie et François, placés l'un à côté de l'autre sur le bahut, se
+parlaient à voix basse. Cependant le maître de la maison n'oubliait pas ses
+convives. Les coupes s'entrechoquaient avec un bruit agréable, au milieu
+des voeux qu'on formait pour l'avenir. Les visages étaient colorés d'une
+charmante animation. Les bons mots, les réparties, volant de bouche en
+bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l'un à l'autre,
+comme une balle dans la main des joueurs. C'était le vrai moment des
+confidences et des épanchements.
+
+--Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme
+heureux!
+
+--Je l'avoue! je n'ai pas à me plaindre du sort.
+
+--Tu as un trésor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tête du
+côté de Marie; mais il ne faut pas en être avare...
+
+--C'est-à-dire: est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant?
+voilà ta pensée... pas vrai? Eh bien! j'y ai déjà songé, dit Pierre
+Vardouin. Mais chut! reprit à voix basse le maître de l'oeuvre, ma fille
+nous écoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.
+
+--Ces deux enfants ont l'air de s'entendre à merveille, dit Montredon en
+souriant.
+
+Puis il ajouta à haute voix:
+
+--J'aime à voir les jeunes gens s'amuser ainsi... C'est plein de promesses
+pour l'avenir... Allons! buvons à la santé de Marie et de François!
+
+Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son
+regard haineux alla glacer d'effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe
+à l'exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrière avec
+colère. Mais, se ravisant aussitôt:
+
+--Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon
+cher Henry. Je bois à la santé de François, qui te devra une reconnaissance
+éternelle... Je profite de ta présence pour le récompenser de ses services.
+
+Les deux amants échangèrent un coup d'oeil où se peignaient toutes les
+joies de l'espérance.
+
+--A partir d'aujourd'hui, continua Pierre Vardouin, François n'est plus mon
+apprenti.
+
+Le silence était si grand qu'on entendait distinctement la respiration des
+trois témoins de cette scène.
+
+--Je l'élève, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, à la
+dignité de... maçon!
+
+Les trois coupes retombèrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin
+vidait la sienne d'un seul trait.
+
+--Mon père!...
+
+--Vous m'insultez!
+
+--Vous plaisantez!
+
+S'écrièrent à la fois Marie, François et Montredon.
+
+--Je parle sérieusement, répondit Pierre Vardouin avec un calme affecté. Je
+ne peux, je ne dois rien accorder à François au-delà de ses mérites. Je
+pense qu'il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus? Il est aussi
+ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir dans sa
+main le compas du maître de l'oeuvre. Quand on a de si hautes prétentions,
+il est au moins nécessaire de les justifier et de donner des preuves de
+talent!
+
+--Me l'avez-vous seulement permis? M'en avez-vous fourni l'occasion?
+s'écria François, qui, malgré les efforts de Marie, s'était dressé de toute
+sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l'aurait cru
+incapable.
+
+--Le drôle ose me répliquer! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.
+
+Henry Montredon le retint cloué à sa chaise.
+
+--Vous me reprochez mon ignorance? continua François, dont l'indignation ne
+connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent? Eh
+bien! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment
+je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l'église.
+Jetez donc un coup d'oeil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du doigt
+un panneau en terre glaise appuyé contre la muraille, dans un coin de la
+chambre. Comme symbole de la musique, vous représentez David jouant du luth
+aux pieds de Saül. Maintenant voici mon idée, et je la soumets au jugement
+de votre vénérable ami.
+
+--Je te défends de parler! s'écria Pierre Vardouin.
+
+--François, disait Marie, au nom de notre amitié, gardez le silence... Mon
+père ne se connaît plus!
+
+Mais le jeune homme ne l'écouta pas.
+
+--Comme l'air est la source du son, dit-il, je le représenterais sous la
+forme d'un homme à puissante stature, avec une figure belle comme celle du
+Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de l'Aquilon et de l'Eurus; sous
+ses pieds, celle du Zéphyr et de l'Auster; à ses côtés, Arion et Pythagore;
+entre ses jambes, Orphée: c'est-à-dire les trois grands musiciens de
+l'antiquité. Les Muses achèveraient l'ensemble en formant un cercle autour
+de son corps. Voilà mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous
+désirez le comparer au modèle de mon maître.
+
+Le jeune homme se disposait à sortir.
+
+A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de
+Montredon des signes d'admiration. La jalousie le mordit au coeur. Il
+s'échappa des mains de son ami et, s'élançant sur François, il lui imprima
+sur le visage une de ces flétrissures dont la dignité humaine doit toujours
+tirer vengeance.
+
+François poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une
+bouteille, qu'il brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte que
+l'éclair, Marie se précipita devant son père.
+
+--Frappez-moi! dit-elle en s'adressant à François.
+
+Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur
+le plancher et s'élança hors de la chambre.
+
+
+
+
+IV
+
+ Vérité est, et je le di
+ Qu'amors vainc tout et tout vaincra,
+ Tant com cis siècle durera.
+
+ HENRY D'ANDELY.
+
+
+François était dans un véritable délire. Il parcourut le village en se
+frappant le front avec des gestes de désespoir. Quelques personnes qui le
+rencontrèrent eurent pitié de son état et lui offrirent de le ramener chez
+sa mère. Mais la vue des hommes lui était à charge, et, sans rien répondre,
+il s'enfonça dans le premier chemin qui s'offrit à lui, sans but, sans
+réflexion, en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout prix la
+solitude.
+
+La lune inondait la campagne d'une douce lumière. Il aperçut bientôt, à peu
+de distance, le bois témoin de ses amours. Le hasard--peut-être
+l'habitude--avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades.
+Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber près du banc de gazon sur
+lequel il s'était assis le jour même avec Marie et s'abandonna à tout
+l'excès de sa douleur, s'exagérant, comme tous les malheureux, la portée du
+coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout
+défait, et ne sortit du bois que pour commencer à travers champs une course
+insensée. Le désespoir, la colère, les mille passions qui l'agitaient
+avaient surexcité ses forces, au point qu'il semblait rire des obstacles et
+franchissait d'un pied sûr les fossés les plus larges et les haies les plus
+élevées. Après avoir couru ainsi pendant plus d'une heure, il fut tout
+surpris de se retrouver à l'entrée de Bretteville. Alors seulement il pensa
+à sa mère. Mais il craignit de l'effrayer en se présentant subitement
+devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser
+chemin, lorsque l'idée lui vint qu'elle était peut-être endormie. Cet
+espoir le décida à rentrer pour prendre du repos; car il se sentait à bout
+de forces et de courage. Il s'approcha donc de la maison et prêta
+l'oreille; tout était silencieux. Il poussa doucement la porte; la lampe
+brûlait encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de la chambre, priait
+pour lui. Magdeleine l'avait entendu; elle se retourna; sans lui donner le
+temps de se lever, François se jeta dans ses bras. Jusque-là, il n'avait
+pas versé une seule larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa poitrine.
+Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mère.
+
+--Oh! comme je souffre, ma mère, dit François en s'affaissant sur un
+escabeau.
+
+Alors seulement la pauvre femme s'aperçut de la pâleur de son fils et du
+désordre de ses vêtements.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, que t'est-il arrivé? Ton front est couvert de sueur,
+tes joues sont pâles, comme si tu allais mourir. Tu n'es pas querelleur
+pourtant, et je ne te connais pas d'ennemis...
+
+--Je n'ai pas été blessé, dit François, et cependant je souffre plus que si
+j'étais à mon dernier moment. Je souffre là! reprit-il d'une voix perçante
+en prenant la main de sa mère et en la plaçant sur son coeur.
+
+Puis il baissa la tête et retomba dans un morne silence.
+
+--Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager? Je t'aime
+tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais--pour l'amour du
+ciel!--ne me regarde pas ainsi fixement, sans me répondre!
+
+--Nous sommes perdus, ma mère! nous sommes sans ressources! répondit
+sourdement François!
+
+--Ne sommes-nous pas habitués à la misère? dit Magdeleine en souriant
+tristement.
+
+--C'est vrai, interrompit François dont les yeux brillèrent d'un vif éclat;
+mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer!
+
+--Comment cela? s'écria Magdeleine au comble de l'inquiétude; n'es-tu pas
+plein d'ardeur au travail?
+
+--Et si je n'ai pas d'ouvrage?
+
+--C'est mal, ce que tu dis là, François! tu devrais mieux reconnaître les
+bienfaits de Pierre Vardouin.
+
+--Oh! ne me parlez pas de cet homme! s'écria François avec un geste de
+colère. Il m'a insulté, insulté devant son ami, devant Marie! Je ne veux
+plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D'ailleurs,
+ne m'a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui!
+
+Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s'était passé au souper de
+Pierre Vardouin: sa querelle avec le maître de l'oeuvre et les
+circonstances qui l'avaient amenée.
+
+--Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s'avançant vers
+la porte. Si j'allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon?
+
+--Ne le faites pas, ma mère! dit François en étreignant fortement les mains
+de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte!
+
+--Écoute François! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour
+pour moi, tu refouleras bien loin dans ton coeur ces sentiments d'orgueil
+qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de
+leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie
+de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste: à peine de quoi vivre une
+semaine! Ce n'est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je
+voudrais te savoir heureux; je voudrais te voir triompher d'un moment de
+découragement. Allons, mon fils, de l'énergie, et souviens-toi que si le
+devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail.
+
+--Le travail! le travail! répéta François en redressant fièrement la tête,
+c'est ce que je demande au ciel! Car je ne suis pas de ceux-là--Dieu
+merci!--qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d'oisiveté.
+J'ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour
+vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre
+Vardouin m'a fermé l'entrée de son chantier? Eh bien! j'irai chercher
+fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l'oeuvre qu'on voit
+courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer.
+
+--Tu consens donc à abandonner ta mère?
+
+--Non pas, vous me suivrez; je vous rendrai tous les soins dont vous avez
+entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j'aurai de l'or; et vous
+serez fière, car j'aurai de la gloire!
+
+Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers le ciel. Deux grosses larmes
+roulèrent sur ses joues, tandis que ses lèvres s'agitaient faiblement,
+comme si elle eût adressé à Dieu une fervente prière.
+
+--Vous pleurez, ma mère? dit François.
+
+--J'espérais, répondit tristement Magdeleine, mourir à Bretteville et
+reposer près de la tombe de mon mari.
+
+--Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors
+accomplir votre pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, repoussez à
+votre tour ces funèbres pensées. Voyez, j'ai presque oublié l'insulte de
+Pierre Vardouin et je me sens plein d'ardeur, depuis que j'ai pris une
+forte résolution. Avec l'argent qui nous reste, nous irons à Caen. J'y
+trouverai de l'ouvrage et nous commencerons bientôt notre tour de France.
+Un coup de main, ma mère; vous serez plus habile que moi à empaqueter mes
+vêtements.
+
+--Volontiers, puisque c'est ta volonté bien arrêtée, soupira Magdeleine.
+
+Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs de voyage.
+
+Après la brusque sortie de François, Marie, qui connaissait le caractère
+irritable de son père, se décida à quitter la chambre sans avoir essayé de
+justifier son amant ou du moins d'implorer son pardon. Cette résolution lui
+coûtait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de
+Pierre Vardouin et de donner un libre essor à sa douleur. Mais elle pensa
+que son père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d'avoir été
+témoin de son honteux emportement. Cette crainte l'emporta sur son émotion.
+Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides
+du côté d'Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le
+vieillard lui sourit avec bonté et répondit par un coup d'oeil expressif
+qui voulait dire, à ne s'y pas tromper: Courage! je sauverai tout.
+
+Quand elle se trouva sur le palier de l'escalier, Marie se demanda si elle
+rentrerait dans sa chambre; mais son hésitation s'envola, plus rapide que
+l'oiseau dont on ouvre la cage. Elle s'arc-bouta des deux mains contre la
+muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de
+manière à ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son
+père.
+
+La pauvre fille n'avait certes pas le vilain défaut que Walter Scott
+impute, à tort ou à raison, à toutes les filles d'Ève. Elle n'était pas
+curieuse. Mais elle venait d'entendre son nom et celui de François. C'était
+son jugement qu'on allait prononcer; et, de tout temps, on a permis à
+l'accusé d'assister aux débats qui décident de son sort.
+
+Pierre Vardouin marchait à grands pas d'un bout de la chambre à l'autre.
+
+Montredon, encore assis devant la table et appuyé sur un de ses coudes,
+suivait des yeux la pantomime furieuse du maître de l'oeuvre. Il déplorait
+la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dégoût.
+Et cependant il n'était plus maître de son envie de rire, dès que la colère
+de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un éclat de
+voix pareil à une fausse note.
+
+Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire dans le coeur humain? Sommes-nous
+initiés à ses plus sombres mystères? nous plaignons nos semblables et nous
+en rions. Il n'y a pas d'autre secret au drame; et celui-là seul est
+méchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.
+
+--François! François! répétait sans cesse le maître de l'oeuvre, maudit
+soit le jour où je t'ai ouvert pour la première fois la porte de ma maison!
+
+Henri Montredon savait par expérience qu'il en est de la colère de l'homme
+comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle; aussitôt les eaux
+s'y brisent avec impétuosité. Puis elles se divisent en une foule de petits
+courants qui perdent de leur force à mesure qu'ils s'étendent sur un
+terrain plus large.
+
+--Voilà une superbe colère! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande
+comment François peut en être la cause?
+
+Pierre Vardouin s'arrêta brusquement et, se croisant les bras devant
+Montredon avec ce geste intraduisible d'un homme qui croit répondre à une
+grosse absurdité:
+
+--Pourquoi je suis irrité contre François? dit-il d'une voix éclatante...
+Mais le bienfaiteur qui se voit payé d'ingratitude; le maître, dont la
+science est mise en doute par l'élève; le père, dont la fille est
+compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de
+s'emporter? En vérité! il faudrait avoir la patience d'un ange...
+
+--Pour t'écouter plus longtemps, dit Montredon en bâillant à se briser la
+mâchoire. Bonne nuit!
+
+Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte.
+Pierre Vardouin l'arrêta par le bras.
+
+--Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que François est trop jeune pour
+qu'on en fasse un maître de l'oeuvre?
+
+--Certainement, répondit Montredon en se frottant les yeux.
+
+--Que j'ai bien fait de lui interdire l'entrée de ma maison?
+
+--É-é-videm-em-ment! balbutia le défenseur de François.
+
+--Que d'ailleurs il est complétement incapable?
+
+--Ou-ou-i.
+
+--Que ma fille est d'un trop haut rang?...
+
+--Ouf!
+
+--Pour épouser un si pauvre hère?
+
+Cette fois, Montredon répondit par un ronflement bien caractérisé.
+
+--Il dort, l'imbécile! s'écria Pierre Vardouin en le secouant
+vigoureusement par les épaules.
+
+La colère du maître de l'oeuvre avait changé de cours, grâce au système de
+_barrage_ d'Henri Montredon. Le rusé vieillard n'eut pas de peine à sortir
+de son faux assoupissement.
+
+--Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant j'avais à te communiquer
+des choses du plus haut intérêt. Tu n'as pas deviné le but de mon voyage
+dans ce pays?... Allons, tu frémis encore!... A demain les confidences.
+
+--Il n'est pas tard, s'écria Vardouin en cherchant à le retenir.
+
+--Peut-être m'a-t-on récompensé au-delà de mes mérites, poursuivit Henri
+Montredon qui joignait la finesse d'Ulysse à l'expérience de Nestor...
+
+--Tu occupes un poste éminent? demanda Pierre Vardouin vivement intrigué.
+
+--Il est certain que je jouis d'une grande influence...
+
+--Vraiment?
+
+--Et que je puis être utile à mes anciens amis.
+
+--Tu as toujours aimé à rendre service.
+
+--Si tu me fais des compliments, je m'échappe, je vais dormir!
+
+--Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin: laissons aux petites filles
+le soin de se mettre au lit dès que le soleil a quitté l'horizon.
+Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un
+vieux camarade qui, moins heureux que toi, n'a pas rencontré la gloire sur
+son chemin.
+
+--Dis: plus modeste.
+
+--Il est vrai que j'aurais pu, comme tant d'autres, offrir mes services à
+quelque riche abbaye.
+
+--Mais tu as préféré l'obscurité au grand jour, le village à la grande
+ville.
+
+--J'ai renfermé en moi-même mes faibles talents.
+
+--Et personne n'est venu leur ouvrir?
+
+--On s'en repentira peut-être, répondit fièrement Pierre Vardouin.
+
+--On s'en est même déjà repenti, dit Montredon en souriant.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je suis employé, comme tu le sais, aux travaux de l'abbaye de St-Ouen.
+Dernièrement, le révérend père abbé me fit appeler près de lui. «Henri
+Montredon, me dit-il, je n'ai jamais douté de votre discrétion et de votre
+dévouement. Il n'est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une
+mission secrète...» Je reçois l'ordre de partir sans retard. J'arrive à
+Caen, où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville.
+
+--On avait entendu parler de l'église que je construis? dit Pierre
+Vardouin.
+
+--Sans doute.
+
+--Et alors?... demanda le maître de l'oeuvre, avec un étranglement dans la
+voix.
+
+--Alors... il a été décidé que l'on en construirait une autre à Norrey.
+L'abbé n'a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins bien traitée
+que le village de Bretteville.
+
+--C'est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux églises dans un
+si petit espace. L'une fera tort à l'autre.
+
+--A ce point de vue, la tienne n'a rien à craindre.
+
+--J'ose m'en flatter. Mais, si l'on continue sur ce pied-là, nous verrons
+bientôt plus de clochers que d'habitants dans le pays.
+
+--J'exécute les ordres de mon supérieur.
+
+--Et tu vas commencer les travaux?
+
+--Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J'ai songé à toi, et
+me voilà.
+
+Vardouin était rayonnant. Il lui était doux de penser qu'il aurait encore
+une fois l'occasion de mettre ses talents en lumière.
+
+--Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu as songé à moi pour la
+construction de cette nouvelle église?
+
+--Non, mon cher! non! pas précisément.
+
+Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui
+monta au visage.
+
+--Tu ne veux pas te railler de moi? dit-il avec colère.
+
+Henri Montredon ne répondit pas et laissa passer l'orage. Jusque-là, il
+avait dirigé l'entretien suivant ses désirs, ménageant les emportements de
+Pierre Vardouin avec le calme d'un auteur dramatique qui noue et dénoue,
+suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pièce devenait
+sérieuse; il eut un moment d'inquiétude et d'hésitation.
+
+Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand art des maîtres de l'oeuvre.
+Pendant trois ans ils s'étaient coudoyés dans les mêmes chantiers; ils
+avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun; ils se confiaient
+leurs projets, se disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant à son
+ancien camarade une légère satisfaction d'amour-propre? Il n'avait qu'un
+mot à dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de joie. D'un autre
+côté, qui pouvait lui répondre des moyens de François Regnault, à qui il
+commençait à penser sérieusement pour lui confier la direction des travaux
+de Norrey? Le jeune homme avait de l'enthousiasme, mais il manquait
+d'expérience; il n'avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments
+d'Henri Montredon allaient de François à Pierre Vardouin qui semblait, en
+dernière analyse, être sur le point de faire pencher la balance de son
+côté, lorsqu'un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout
+à coup terminer ce combat intérieur en faveur de François.
+
+--Elle l'aime, se dit-il; son père est vieux et n'a plus longtemps à vivre;
+il est juste que sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille.
+
+Pierre Vardouin s'était levé et avait recommencé sa promenade furieuse.
+C'était le moyen qu'il employait d'ordinaire pour dissiper ses
+emportements. Henry Montredon l'arrêta au passage en lui appliquant
+familièrement la main sur l'épaule.
+
+--Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l'or du monde, à
+faire quelque chose de nuisible à ta réputation?
+
+--Non, par Saint Pierre; mon patron!
+
+--Écoute-moi alors... Le maître de l'oeuvre de Saint-Ouen m'a fait mander
+qu'il connaît le but secret de ma mission et qu'il saura bien me perdre, si
+je confie la construction de l'église de Norrey à un homme de talent. Il
+est jaloux! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t'ai pas proposé cette
+affaire?
+
+--Merci! s'écria Pierre Vardouin en serrant énergiquement la main de son
+ancien camarade; merci! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de
+Bretteville n'aura pas à craindre la comparaison.
+
+--J'ai donc besoin d'un homme incapable, continua Henri Montredon... Où le
+trouver?
+
+--Je ne sais.
+
+--La chose n'est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme
+inexpérimenté ferait bien mon affaire... J'ai pensé à François.
+
+--Un enfant! s'écria Pierre Vardouin.
+
+--C'est justement ce qui m'en plaît.
+
+--Il fera absurdités sur absurdités!
+
+--Tant mieux.
+
+--Il est d'un entêtement à toute épreuve
+
+--A merveille!
+
+--Il n'écoutera aucun conseil.
+
+--Bravo!
+
+--Il est même capable de montrer du talent, pour nous contredire.
+
+--Pour cela, je l'en empêcherai bien.
+
+--Comment? demanda Pierre Vardouin.
+
+Il y avait, dans la manière dont ce mot fut accentué, une telle inquiétude,
+un aveu si naïf du mérite de François, que Henri Montredon ne put
+s'empêcher de sourire.
+
+Tu n'ignores pas, dit-il, que François ferait tout au monde pour obtenir la
+main de ta fille?
+
+--Il ne l'aura jamais!
+
+--On peut la lui promettre.
+
+--Quitte à ne pas tenir?
+
+--Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour où la
+croix...
+
+--Couronnera la pyramide du clocher de Norrey?
+
+--C'est cela même!... Comprends alors son ardeur à conduire les travaux, à
+presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assuré qu'il ne
+prendra pas le temps de construire un chef-d'oeuvre.
+
+En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maître de
+l'oeuvre tout étourdi de cette étonnante confidence.
+
+Derrière la porte, il trouva Marie.
+
+--Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout
+entendu... Êtes-vous contente?
+
+--Pas plus que ne le serait François, s'il eût été à ma place.
+
+--Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dévouement?
+
+--Quand on aime vraiment quelqu'un, répondit Marie d'une voix ferme, on le
+défend; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d'où il
+ne peut sortir qu'avec honte et déshonneur.
+
+--Il fallait bien mentir un peu...
+
+--On n'a pas besoin de mentir lorsqu'on se fait l'avocat d'une bonne cause,
+dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon
+coeur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui
+accorderais pas un regard de pitié, s'il devait oublier, en faisant un
+marché indigne, ce qu'il doit à Dieu et à son art.
+
+Et Marie s'enfuit, toute rouge d'indignation, à la pensée du rôle humiliant
+qu'on voulait faire jouer à François.
+
+Le lendemain, le soleil se leva radieux à l'horizon. L'espace qu'il allait
+parcourir s'étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait
+que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait
+nuire à son éclat.
+
+Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de
+soleil qui, après avoir traversé la fente d'un des contrevents, venait se
+briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque
+honteux de sa paresse, s'habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une
+brise tiède et chargée d'aromes pénétra dans l'appartement. Le jeune homme
+aspira avec force cet air vivifiant.
+
+--La belle matinée! s'écria-t-il en promenant lentement son regard sur
+l'azur du ciel.
+
+--Hélas! la journée ne lui ressemblera pas! dit tristement la mère de
+François, qui s'était approchée sans bruit.
+
+François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce
+qu'il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le
+regard qu'ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait
+peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d'avenir, ses
+projets de voyage, le mystère d'une vie inconnue, tout cela n'avait plus
+pour lui le même charme qu'au moment de la colère. Il sentait tout ce qu'il
+allait perdre. Il ne voyait pas ce qu'il allait gagner. Il repassa
+rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de
+Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se
+reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n'eût consenti à
+faire les premières avances. La perspective d'une telle humiliation lui
+rendit toute son énergie. Il s'approcha du havre-sac qui contenait ses
+vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton
+dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus
+grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer:
+
+--Ma mère, dit-il, voici l'heure où les travailleurs se rendent aux champs.
+Il est temps de partir.
+
+La veuve se cacha la tête dans les mains.
+
+--Partons, ma mère! reprit François d'un ton moins assuré.
+
+La pauvre femme ne répondit pas; elle éclata en sanglots. Son fils lui
+tendait la main droite, tandis que de l'autre il retenait ses larmes.
+
+--Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien laisser voir de la douleur
+qui le suffoquait, venez-vous?
+
+--Quoi! vous partez sans moi? dit une voix douce comme celle qu'on prête
+aux anges.
+
+François et sa mère, dans leur foi naïve, crurent en effet que, touché de
+leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.
+
+Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent Marie.
+
+La jeune fille était encadrée dans la baie de la porte, au milieu de la
+vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque
+joyeuse petite fleur de clématite. Elle était rayonnante de beauté. Placée
+ainsi, elle ressemblait, s'il nous est permis d'emprunter notre comparaison
+à une époque plus rapprochée de nous, à ces portraits de jeunes femmes, que
+les artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à entourer de guirlandes
+de fleurs.
+
+Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.
+
+--Méchants! disait-elle en pleurant, méchants qui vouliez abandonner votre
+petite Marie!
+
+François était resté sur le seuil de la porte. Tout à coup il poussa un
+grand cri et rentra précipitamment dans la chambre.
+
+--Qu'y a-t-il? demandèrent les deux femmes.
+
+--Pierre Vardouin! s'écria François hors de lui. Il s'avance de notre côté.
+
+--Quel malheur si mon père me surprenait ici! dit Marie.
+
+--Venez! lui dit la veuve Regnault.
+
+Elle l'entraîna dans la chambre voisine.
+
+Lorsqu'il vit le maître de l'oeuvre entrer d'un pas résolu dans la maison,
+François porta instinctivement la main à son coeur, comme pour en comprimer
+les battements. Il était trop jeune, et ses passions étaient trop vives
+pour que son émotion échappât à un oeil aussi exercé que celui de Pierre
+Vardouin. L'attitude de l'apprenti n'exprimait pas le défi; mais elle était
+pleine de noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect pour les
+cheveux blancs du maître de l'oeuvre, et garda le silence. Il attendait une
+explication. Pierre Vardouin comprit qu'il n'obtiendrait rien du jeune
+homme, s'il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait,
+d'ailleurs, qu'il avait droit. Il s'avança donc à sa rencontre en lui
+tendant la main.
+
+--François, dit-il, l'offense était grave,--je le sais,--mais irréfléchie.
+Voici la main qui vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme celle d'un
+ami qui reconnaît ses torts?
+
+Le jeune homme répondit par une étreinte cordiale, mais tout en conservant
+une certaine retenue et sans manifester d'étonnement. Cette froideur déplut
+au maître de l'oeuvre.
+
+--Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi? demanda-t-il.
+
+--Dieu m'en préserve! dit François. Seulement j'ai peine à croire que je
+doive la visite de Pierre Vardouin à un but désintéressé. J'attends donc
+l'explication de sa démarche.
+
+--Tu as vraiment une pénétration remarquable pour ton âge, François.
+Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier?
+
+--Non! répondit François avec fermeté. Vous me rendez votre amitié, et je
+vous en suis reconnaissant. Mais quant à travailler sous vos ordres,
+jamais!... Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bâton
+de voyage, je me disposais à partir.
+
+Un éclair de joie illumina le visage sévère de Pierre Vardouin.
+
+--Au fait! se dit-il, si je laissais s'envoler l'oiseau, je n'aurais pas la
+peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il
+était l'occasion.
+
+Mais une réflexion le ramena à sa première idée. Si François quittait le
+pays, Henri Montredon choisirait peut-être quelque habile entrepreneur,
+dont l'amour-propre tiendrait à surpasser la renommée de Pierre Vardouin.
+Au contraire, s'il obtenait pour François la direction des travaux de
+Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il
+l'écraserait sous ses pieds, plutôt que de permettre à son talent de se
+déployer.
+
+--Tu tiens à ton indépendance? reprit-il en s'adressant au jeune homme.
+
+--Je suis lassé d'obéir.
+
+--Et si tu commandais à ton tour?
+
+--Oh! cela n'arrivera jamais!
+
+--Plus tôt que tu n'oserais l'espérer.
+
+--Vous vous jouez de moi... Cela n'est pas sérieux?
+
+--Tellement sérieux que je viens t'offrir le bâton de maître de l'oeuvre.
+
+--Quoi! s'écria François, le front rayonnant d'espérance, je conduirais des
+ouvriers, je construirais des églises! Tous mes rêves, toutes les belles
+choses que j'ai conçues, que j'ai méditées, je pourrais leur donner une
+forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres? Je me
+ferais un nom, je serais assez grand pour qu'on ne me refusât pas la main
+de Marie!... Mais non! cela n'est pas vraisemblable, cela est impossible,
+je ne suis qu'un insensé; et vous-même, vous ne pouvez vous empêcher de
+rire de ma folie!
+
+--Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien
+l'expression de la vérité que voilà Henri Montredon...
+
+--Tout prêt à vous saluer du titre de maître de l'oeuvre, dit le nouveau
+venu en entrant.
+
+--Ah! s'écria François.
+
+Il ne put trouver une parole; mais il tendit la main à son protecteur et le
+remercia par un regard éloquent.
+
+--J'espère que tu nous construiras une belle église, dit Montredon en lui
+frappant amicalement sur l'épaule.
+
+Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s'agissait.
+
+--Oh! répondit François, je vous ferai quelque chose de beau!
+
+--Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n'auras qu'un bref délai pour
+construire ton église.
+
+--Combien de temps?
+
+--Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin assez embarrassé du silence
+d'Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie?
+
+--Plus que la gloire!
+
+--Eh bien, je te l'accorderai en mariage...
+
+Le jeune homme tomba aux genoux du maître de l'oeuvre.
+
+--Le jour où l'on posera la dernière pierre de l'église de Norrey.
+
+--Cependant, dit François, je ne puis sans un temps raisonnable...
+
+--Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras les travaux, tu presseras les
+ouvriers. Rien n'est impossible à l'amour. D'ailleurs je ne reviens pas sur
+ma parole. Voilà mes conditions!
+
+--Et voici les miennes! dit Marie d'une voix assurée en entrant dans la
+chambre avec la veuve Regnault.
+
+Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il voulut saisir sa fille et
+l'entraîner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers François, le
+prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attaché à la
+muraille. Les spectateurs de cette scène étaient sous le coup d'émotions si
+violentes, que pas un d'entre eux ne trouva la force d'exprimer sa colère,
+son étonnement ou son admiration.
+
+--Voyez-vous cette image du Sauveur? dit Marie en montrant le Christ à
+François. Quelle expression de souffrance! quelle résignation divine!
+quelle sublime bonté dans ce regard d'agonisant! Celui qui a pu travailler
+une matière ingrate, de façon qu'il en ressortît un si poignant emblème de
+la passion de Jésus, celui-là,--n'est-ce pas,--devait être un merveilleux
+sculpteur, un des princes de son art? Non, c'était un simple ouvrier. Eh
+bien! le fils de cet homme inspiré vient d'être nommé maître de l'oeuvre.
+Et ce fils... c'est vous, François; car ce Christ est l'ouvrage de votre
+père. Ferez-vous injure à sa mémoire? oublierez-vous ses leçons?
+consentirez-vous à faire une oeuvre indigne de lui, indigne de vous? Non,
+François!... Que votre travail mérite l'admiration des hommes; que votre
+amour pour moi devienne une source féconde d'inspirations; qu'il ne soit
+pas une entrave au développement de votre génie. Ne vous pressez pas,
+consacrez à votre entreprise tout le temps qu'elle exige. Je saurai bien
+attendre. Et je vous jure aujourd'hui, en face de cette figure du Christ,
+de ne jamais donner ma main à un autre que vous!
+
+Le rayonnement du bonheur illuminait le front de François. Il tomba aux
+genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de
+baisers. Mais la jeune fille se déroba à ces marques d'amour et, se
+tournant résolument du côté de Pierre Vardouin:
+
+--Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres.
+
+Son assurance, la fierté de son attitude en imposèrent au maître de
+l'oeuvre. Il donna silencieusement le bras à sa fille et sortit, après
+avoir jeté sur François un regard où se peignait toute sa haine.
+
+
+
+
+V
+
+Deux martyrs.
+
+
+Huit ans s'étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait
+noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l'église de
+Norrey s'élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus
+élancés.
+
+Rien de mieux ordonné que l'ensemble de l'édifice; rien de plus élégant, de
+plus achevé que ses moindres détails. On n'y voyait pas les lourds et
+massifs piliers de l'époque romane; on n'y voyait pas les formes
+contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent
+l'architecture dite _flamboyante_. C'était un des types les plus heureux de
+cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est
+l'idéal. Là, tout est si bien prévu que l'oeil n'est blessé par aucune
+défectuosité; tout est si bien à sa place, qu'on ne saurait ajouter ni
+retrancher le plus petit ornement sans nuire à l'effet général. Les
+colonnettes s'élancent légèrement, des deux côtés du choeur, pour se
+rejoindre à la voûte et s'y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces
+fusées qui décrivent dans l'air leur lumineuse parabole et se terminent par
+une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun
+effroi; car ils sont aussi solides qu'élégants. Ils ne ressemblent pas à
+ces géants difformes qui n'ont, pour soutenir leurs grands corps, que des
+jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie
+du corps s'est logiquement développée.
+
+Une ornementation simple, de grandes lignes, l'union intelligente du beau
+et de l'utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église
+de Norrey.
+
+Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l'oeuvre était au
+milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de
+lui, sans que l'idée de les surveiller ou d'écouter leurs propos vînt
+troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le
+corps carré de la tour qui n'attendait plus que sa pyramide pour que
+l'édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de
+profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue
+sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage; et il
+demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son
+travail lui valait l'admiration des hommes. Mais de combien de douleurs
+n'avait-il pas été la source?
+
+Huit longues années s'étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui
+avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée.
+Pierre Vardouin l'accompagnait, chaque fois qu'elle mettait les pieds hors
+de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu'à
+lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs
+reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l'oeuvre de
+Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas
+l'écouter et lui ferma sa porte. Hélas! la pauvre femme n'eut point
+l'occasion de tenter une nouvelle épreuve; une courte maladie l'enleva à
+l'affection de son fils.
+
+Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l'amour de
+Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se
+sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s'intéressât à
+lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la
+nourriture du coeur; personne à aimer!
+
+Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation
+qui venait de s'élever entre ses ouvriers.
+
+--J'imagine, disait un tailleur de pierre, qu'il est fort inutile de
+s'exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s'amuse à les mettre en
+morceaux.
+
+--Ma foi! je suis de l'avis de Greffin, dit un autre ouvrier.
+
+--Qui, d'entre nous, aura le courage de garder l'église cette nuit? demanda
+un troisième.
+
+--Pas moi, certes!
+
+--Ni moi.
+
+--Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour
+affronter les esprits de l'enfer.
+
+--Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la
+compagnie.
+
+--Je ne comprends pas qu'on plaisante sur les choses sérieuses, répondit
+Greffin visiblement contrarié.
+
+--Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j'avais portée hier soir
+dans la nef? demanda un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher
+une querelle.
+
+--Si je me la rappelle! dit un tailleur de pierre: c'est ce que tu as fait
+de mieux!
+
+--Eh bien, voilà! dit le sculpteur.
+
+Et il se frappa le cou du tranchant de la main.
+
+--Elle est brisée? demandèrent les ouvriers en choeur.
+
+--On lui a tranché la tête! répondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il,
+que Kerlaz avait reçu l'ordre de passer la nuit dans l'église. Je
+m'apprêtais à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garçon
+s'est avancé à ma rencontre avec une mine à faire trembler. Une bosse
+affreuse lui cachait la moitié d'un oeil.
+
+--Il est tombé? demanda-t-on.
+
+--Non; mais il s'est battu.
+
+--Avec qui?
+
+--Avec un esprit qui a le poing solide, allez!... Il paraît qu'il
+s'éclairait (l'esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il
+prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui
+est un rude compère et qui n'a pas peur, s'est approché de lui tout
+doucement. Mais au moment où il allongeait la main pour l'empoigner, il a
+reçu un terrible coup en plein visage. Lorsqu'il a rouvert les yeux:
+bonsoir! l'esprit était parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je
+ne tiens pas à être défiguré, j'ai pris la ferme résolution de ne pas
+monter la garde dans l'église.
+
+--Je vous éviterai cette peine, dit François qui s'était approché du groupe
+des parleurs. Je veillerai moi-même, cette nuit, à la sûreté de l'église.
+J'entends que désormais il ne soit plus question de toutes ces histoires
+ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s'adressant au sculpteur. J'ai besoin
+de vous.
+
+François s'avança à grands pas vers la maison qu'il occupait à l'extrémité
+du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants; puis il
+s'approcha d'une table et se mit à écrire, sous la dictée de son coeur. Il
+ferma sa lettre et la donna à l'ouvrier, qui attendait ses ordres sur le
+seuil de la porte.
+
+--Morbrun, lui dit-il d'une voix émue, vous connaissez la maison de Pierre
+Vardouin. Courez à Bretteville, et tâchez de remettre ce billet entre les
+mains de Marie.
+
+--Mais vous n'ignorez pas que le maître de l'oeuvre ne permet à personne
+d'approcher de sa maison, encore moins de sa fille?
+
+--Je m'en rapporte à votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce
+billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.
+
+François s'assit sur un banc placé devant la maison et regarda s'éloigner
+Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidité d'un
+lièvre poursuivi par une meute.
+
+Ce n'était pas un garçon à sentiments bien vifs. La tête jouait un plus
+grand rôle que le coeur dans son affection pour François. Homme d'esprit
+lui-même, il se faisait un honneur d'obéir aux volontés d'un maître
+intelligent. Bref c'était un de ces caractères portés naturellement au
+bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutôt
+qu'une vertu.
+
+Tandis que Morbrun dévorait ainsi l'espace, il cherchait un moyen ingénieux
+pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Dès qu'il fut devant la
+maison du maître de l'oeuvre, il prit la désinvolture et la voix d'un homme
+aviné. Tout en trébuchant et maugréant à la façon des ivrognes, il vint
+rouler avec force contre la porte extérieure. Le bruit de sa chute attira
+du monde. Une fenêtre s'ouvrit au-dessus de lui.
+
+--Qui est là? dit une voix de jeune fille.
+
+--Quelqu'un qui désirerait parler à Pierre Vardouin, répondit le sculpteur
+avec accompagnement de fioritures d'ivrogne.
+
+--Il est sorti.
+
+--C'est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d'aplomb sur
+ses jambes.
+
+Puis, tirant la lettre de sa poche:
+
+--Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu'on m'a
+chargé de vous remettre.
+
+Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet; mais
+la fenêtre était trop élevée au-dessus du sol. Alors elle ôta prestement le
+cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d'une
+minute le cordon fut descendu, la lettre attachée et introduite dans la
+chambre. Marie fit un geste de remercîment à Morbrun et referma la fenêtre.
+Son coeur battit violemment, quand elle décacheta la lettre; et ses yeux se
+remplirent de larmes, à mesure qu'elle avançait dans sa lecture. Voici ce
+que lui disait François:
+
+ «Que devenez-vous, Marie? Vous rappelez-vous votre promesse?
+ Pensez-vous toujours à votre ami d'enfance? Oh! vous ne sauriez
+ imaginer combien de fois j'ai maudit le jour où je me suis engagé,
+ au pied du Christ, à mériter votre estime et celle des hommes! Que
+ me sert la gloire? Cette vaine renommée, je la donnerais pour un
+ instant passé auprès de vous. On répète autour de moi que mon
+ oeuvre est belle. Les mères seraient jalouses de voir leurs enfants
+ recueillir les hommages qu'on m'accorde. Mais tout cet encens, tous
+ ces éloges que j'avais tant désirés, loin de me satisfaire, ils me
+ brisent le coeur! En m'imposant l'obligation de couronner dignement
+ mon travail, ils semblent par cela même m'éloigner encore de vous.
+ Moi qui aurais voulu passer ma vie auprès de vous! Moi qui n'aurais
+ demandé pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre!
+
+ «Il ne m'est donc plus permis d'écouter votre voix, de serrer votre
+ main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j'ai soif
+ d'affection; mon âme est pleine de douleurs, et je n'ai personne
+ avec qui pleurer!... Ma mère, ma pauvre mère! elle n'est plus là
+ pour me donner des consolations. Je n'ai même plus la force de la
+ résignation. Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne sais quelle
+ voix me crie que vous m'aimez toujours; et cependant le doute,
+ l'inquiétude me torturent à chaque heure du jour et de la nuit.
+ J'ai du courage et j'ai peur. Je suis fort et je tremble! Ce n'est
+ déjà plus un pressentiment. On m'a dit que votre père veut vous
+ marier. Ce bruit-là est absurde, n'est-ce pas? Ce serait un crime
+ de vous supposer capable d'un parjure. Mais si votre père vous
+ enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force
+ à l'autel. Cette pensée me brise le coeur, et je ne me sens plus
+ maître de ma volonté. Marie, ayez pitié de moi! Il faut que je vous
+ parle, que j'entende votre voix, que je touche votre robe,
+ dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. Ce soir, je vous
+ attendrai auprès de l'église de Norrey. Venez, lorsque le soleil
+ aura disparu à l'horizon, venez rendre le calme au coeur de votre
+ ami...
+
+ «Oh! ne craignez rien; si sa raison l'abandonne parfois, c'est
+ quand il désespère de vous voir. Votre présence le guérira. Ne
+ craignez rien! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même nous
+ entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos
+ pieds, à côté de celle de mon père. Adieu, Marie! Pardonnez-moi;
+ mais ne me refusez pas!»
+
+La jeune fille n'eut pas le loisir de s'abandonner à l'émotion que lui
+causaient les plaintes de François. On venait de refermer brusquement la
+porte de la rue, et les pas de son père résonnèrent pesamment sur les
+degrés de l'escalier. Elle n'eut que le temps de cacher la lettre et de
+passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin était déjà dans la
+chambre.
+
+--Ces pleurs-là n'auront donc pas de fin? dit le maître de l'oeuvre d'une
+voix dure.
+
+--Je pensais aux jours de mon enfance, répondit Marie en essayant de
+sourire.
+
+--Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l'avenir sans en demander
+au passé, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu
+connaîtras le prix des larmes.
+
+--Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.
+
+--Voilà précisément le mal, continua Pierre Vardouin en déposant son
+manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et
+abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise éducation! Ils n'ont plus de
+courage dans les jours malheureux.
+
+--Il y a des exceptions, soupira Marie.
+
+--De quoi te plains-tu? Je ne te donne pas assez de liberté peut-être?
+
+--Vous m'enfermez à clef.
+
+--Par saint Pierre, mon patron! je te sais gré de ta franchise. J'oubliais
+que les filles se fatiguent de l'autorité paternelle, quand elles ont
+dépassé vingt ans.
+
+En disant cela, Pierre Vardouin se mit à sourire. Marie, encouragée par son
+air affable, eut une lueur d'espérance. Elle courut vers son père et lui
+fit mille caresses.
+
+--Vraiment! mon père, dit-elle en cherchant à lire dans ses yeux, vous
+auriez l'intention?...
+
+--De te marier... Qu'y a-t-il là d'étonnant?
+
+Marie poussa un cri de joie. Cette révélation répondait au plus cher de ses
+désirs.
+
+--Tu consens donc à quitter ton vieux père? dit le maître de l'oeuvre en
+passant doucement la main dans les cheveux de sa fille.
+
+--Tôt ou tard, mon père, il le faudra bien.
+
+--Et: mieux vaut tôt que jamais? dit Pierre Vardouin en retournant le
+proverbe.
+
+Marie ne chercha point à répondre à cette plaisanterie. Elle se serait
+d'ailleurs mal défendue. Son visage était rayonnant.
+
+--Vous l'avez donc vu? demanda-t-elle à son père.
+
+--Aujourd'hui même.
+
+--Il vous a dit combien il a souffert?
+
+--Sans doute. Le pauvre garçon attendait depuis si longtemps. Il s'est jeté
+à mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler: «Dans peu de jours, lui
+ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des
+hommes.»
+
+Les joues de Marie se couvrirent d'une pâleur mortelle.
+
+--De qui voulez-vous parler? demanda-t-elle avec angoisse.
+
+--De Louis Rogier, parbleu! du fils de l'échevin.
+
+--Ce n'est pas lui! s'écria la jeune fille en laissant tomber sa tête dans
+ses mains. Ah! vous êtes cruel, mon père.
+
+--Quoi! tu pensais encore à l'autre?
+
+--Il a ma parole, répondit simplement Marie.
+
+--Il n'y tient guère, crois-moi. S'il t'aimait sincèrement, est-ce qu'il
+aurait mis huit ans, et plus, à construire l'église de Norrey?
+
+--Il n'a fait que son devoir.
+
+--Oui; mais il est plus épris de son oeuvre que de toi, ma pauvre enfant.
+On le salue du nom de maître illustre; tout Bretteville va admirer son
+travail... On me délaisse moi! pour ce misérable apprenti, qui sait à peine
+bégayer son art... La fumée de l'orgueil lui dérobe le souvenir de ce qu'il
+nous doit. Il rêve déjà une alliance plus relevée. Il te dédaigne.
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--Il ne pense plus à toi; j'en ai des preuves.
+
+Indignée de la conduite de son père, Marie fut tentée de le confondre en
+mettant sous ses yeux la lettre de François. Mais elle s'arrêta à temps,
+dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant.
+
+--Quel est donc le mérite de François? poursuivit Pierre Vardouin. On lui
+prodigue les éloges; mais cela durera-t-il? Quelle est sa fortune? A-t-il
+de la naissance?
+
+--Mais je l'aime! s'écria Marie d'un ton déchirant.
+
+Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l'avenir de sa fille était
+attaché à la satisfaction de son amour pour François. Son premier, son bon
+mouvement, celui que lui dictait son instinct de père, allait peut-être lui
+arracher un consentement. Marie attendait son arrêt en frémissant,
+lorsqu'un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu'aux oreilles de
+Pierre Vardouin et paralysa son élan généreux.
+
+--Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que
+l'église de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en
+comparaison de celle de François!
+
+Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien
+n'a plus qu'à déposer ses instruments d'expérimentation en attendant la fin
+du désordre. Ne doit-il pas en être de même du moraliste? Que viendrait
+faire sa science en présence des cataclysmes du coeur humain? Sa méthode,
+si incertaine d'ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages
+qui troublent le coeur et aveuglent l'esprit, au point d'anéantir les
+affections les plus saintes? Qu'il se taise alors; ou, s'il veut faire de
+la statistique, qu'il constate une monstruosité de plus.
+
+La jalousie de Pierre Vardouin s'était réveillée, plus active, plus
+effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de haïr François de toutes
+les forces de son âme. Il embrassait dans son inimitié tout ce qui pouvait
+porter quelque intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard terrible à
+sa fille et sortit en blasphémant.
+
+Marie profita de son absence pour s'abandonner librement à sa douleur. Il
+était trop évident à ses yeux qu'elle n'avait plus à espérer que dans la
+miséricorde de Dieu. Elle attendit avec résignation le retour de son père.
+Leur souper fut, comme on l'imagine, d'une tristesse mortelle. Pas un mot
+ne fut échangé entre le père et la fille. Marie retenait à peine ses
+sanglots.
+
+Cependant la nuit commençait à remplir tout de son ombre, et l'heure du
+rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilége si
+elle n'eût pas tenté l'impossible pour aller donner des consolations à
+François. Elle sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. Son père
+sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience
+fébrile les moindres mouvements du maître de l'oeuvre.
+
+Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, prit son manteau et
+descendit l'escalier avec précipitation.
+
+Au bruit épouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du
+degré d'irritation de son père. Elle s'approcha de la fenêtre et le suivit
+des yeux aussi longtemps que l'obscurité le lui permit. Puis elle se
+demanda par quels moyens elle parviendrait à s'échapper de la maison. Ses
+mouvements indécis témoignaient du peu de succès de ses recherches. Soudain
+le feu de la résolution brilla dans son regard; elle prit la lampe et
+descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent
+vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.
+
+--Mes pressentiments ne m'ont pas trompée! s'écria-t-elle. Dans sa colère,
+il a oublié ses précautions habituelles... Je suis libre!
+
+En même temps elle attirait la porte, qui gémit péniblement sur ses gonds.
+
+--Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, mais François va savoir
+que je l'aime encore!
+
+Et la courageuse fille se mit à courir dans la direction du village de
+Norrey. Elle n'eut pas fait trois cents pas qu'elle entendit marcher à sa
+rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment de côté et
+chercha une cachette derrière une haie d'aubépine.
+
+Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps
+à autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisées,
+brillante comme un miroir d'argent qui réfléterait les rayons du soleil. Au
+moment où Marie se croyait le mieux à couvert, un des gros nuages se
+déchira, et des flots de lumière se répandirent sur la route et sur la
+campagne.
+
+Deux cris de joie signalèrent cette victoire de l'astre sur les ténèbres.
+Dans l'homme qui lui avait causé tant d'effroi, Marie venait de reconnaître
+François.
+
+Les deux jeunes gens échangèrent un rapide regard et se jetèrent dans les
+bras l'un de l'autre.
+
+--Je savais bien que vous ne me refuseriez pas! s'écria François, quand il
+se fut rendu maître de son émotion.
+
+--Douterez-vous de mon amour maintenant? lui demanda Marie.
+
+--Vous êtes bonne, répondit François en déposant un baiser sur le front de
+la jeune fille.
+
+--Voyons! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement,
+comme de grands parents.
+
+--Où faut-il vous mener?
+
+--A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d'oeuvre.
+
+--Vous exagérez...
+
+--Non pas! reprit Marie. Je compte sur un chef-d'oeuvre, sans quoi je ne
+vous pardonnerais pas de m'avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous
+admirer.
+
+--En effet, voilà huit ans que je souffre!...
+
+--Est-ce un reproche? dit Marie.
+
+--Pour cela, non, répondit François. Vous n'avez fait que votre devoir en
+me faisant jurer d'illustrer mon nom. Mais votre père devait-il se montrer
+si impitoyable?
+
+--Oh! ne me parlez pas de mon père! interrompit Marie. Soyons tout entiers
+au bonheur de nous voir!
+
+Ils étaient arrivés au détour du sentier, et l'église se dressait devant
+eux dans toute sa magnificence.
+
+--Dieu, que c'est beau! s'écria Marie. Oh! que je suis contente, que je
+suis fière de vous, François!
+
+En, même temps elle enlaça ses deux bras autour de son cou et lui prodigua
+mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes
+de bonheur firent oublier à François ses huit années de souffrance. Ses
+yeux, admirables en ce moment d'enthousiasme et de félicité, se promenaient
+avec amour de Marie à l'édifice en construction, et ses lèvres cherchaient
+en vain des mots qui répondissent aux sentiments qui remplissaient son âme.
+
+Mais il n'est pas de langue capable de traduire ces sublimes béatitudes, si
+fugitives d'ailleurs qu'elles sont bientôt suivies d'une tristesse
+mortelle. Le front de François s'inclina, chargé de langueur.
+
+Et n'est-ce pas le propre des natures élevées d'associer au bonheur présent
+un pénible souvenir, de ne jamais goûter une joie, un plaisir sans y
+trouver d'amertume, de penser, en voyant l'enfant, à l'aïeul qui n'est
+plus!
+
+--Que je suis heureux! s'écria-t-il d'une voix émue... Si ma mère pouvait
+partager ma joie!
+
+Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle aperçut alors deux
+petites croix de bois qui se penchaient l'une vers l'autre, comme pour se
+rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon.
+
+--Prions! dit Marie en tombant à genoux; Dieu pourrait nous punir d'avoir
+oublié les morts.
+
+--Marie, s'écria tout à coup François, n'avez-vous pas entendu du bruit?
+
+--Je ne sais. Mais je ne puis m'empêcher de trembler. Il me semble que la
+nuit est glaciale. L'obscurité augmente de plus en plus... J'ai peur,
+François!
+
+--Tranquillisez-vous; je suis là pour vous protéger, répondit le jeune
+homme en couvrant Marie d'un épais manteau qu'il avait tenu jusque-là sur
+son bras.
+
+--Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et séparons-nous. Mon
+père peut rentrer d'un instant à l'autre. Vous figurez-vous bien sa colère,
+s'il ne me trouve pas à la maison?
+
+--On jurerait qu'il y a de la lumière dans la tour, interrompit François.
+
+--C'est peut-être un reflet de la lune, dit Marie.
+
+--Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme.
+
+Il se dirigea vers l'église.
+
+--Restez! dit Marie avec un tremblement dans la voix.
+
+--Les ouvriers, continua François, prétendent que ce sont des esprits. Je
+croirais plus volontiers à la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais
+bientôt avoir sondé ce mystère.
+
+--Ne vous exposez pas! s'écria Marie en cherchant à retenir son ami.
+
+--Ne craignez rien, répondit-il. Je serai bientôt de retour.
+
+A ces mots, il entra résolûment dans l'église et prit un ciseau laissé là
+sur le sol par les compagnons, pour s'en faire une arme au besoin.
+
+Marie l'avait suivi dans la nef, en proie à une vive terreur. Elle
+s'agenouilla sur une dalle et commença une fervente prière. Le jeune homme
+montait rapidement les marches du petit escalier de la tour.
+
+Arrivé au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui
+lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d'un homme sous ses
+doigts. François ne savait pas ce que c'est que la peur. Il empoigna
+fortement le bras de l'inconnu et l'entraîna avec vigueur.
+
+--Je te tiens enfin! s'écria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu
+n'es pas un esprit de l'enfer, je vais apprendre au moins comment tu te
+nommes.
+
+Le prisonnier sortit de la pénombre et parut dans un demi-jour. Le jeune
+homme lâcha sa proie, en poussant un cri de surprise et d'effroi.
+
+C'était Pierre Vardouin.
+
+Il y eut quelques minutes d'un silence mortel.
+
+--Que faisiez-vous là à cette heure? demanda enfin François, dont la
+poitrine se soulevait par bonds violents.
+
+--N'est-il pas permis au maître de visiter le travail de son élève?
+
+--Mais vous brisiez des sculptures! reprit François avec indignation. Vous
+n'aviez donc pas assez de me briser le coeur, en me refusant la main de
+Marie!
+
+--Proclame partout que ton église a été construite sur mes plans, dit
+Pierre Vardouin d'une voix sourde, et demain tu conduiras Marie à l'autel.
+
+--Que je fasse cette infamie? s'écria le jeune homme, chez qui l'orgueil de
+l'artiste se réveilla plus fort que l'amour. J'aimerais mieux mourir!
+
+--Eh bien, soit! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux.
+
+Et, plus prompt que l'éclair, il se précipita sur le jeune homme, qu'il
+étreignit de ses bras nerveux. François, pris à l'improviste, n'eut pas le
+temps d'opposer de résistance. Il fut soulevé et porté sur le bord de la
+plate-forme.
+
+--Réfléchis encore! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l'abîme.
+
+François ne répondit pas. Il avait réussi à dégager celle de ses mains qui
+tenait le ciseau. Mais l'arme ne fit qu'effleurer le front de Pierre
+Vardouin, qui lâcha prise. Et François roula dans le vide. Son corps
+rencontra un restant d'échafaudage, s'y arrêta un instant, puis rebondit et
+vint s'affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd.
+
+Cependant la lune éclairait de ses tristes reflets l'intérieur de l'église.
+
+Marie continuait de prier pour son amant. L'absence prolongée de François
+la frappa de terreur. Elle se leva, pâle comme une morte, et s'approcha, en
+chancelant, de la porte qui donnait accès à la tour.
+
+Au moment où elle mettait le pied sur la première marche, la figure sombre
+de Pierre Vardouin s'offrit à ses regards. Elle faillit tomber à la
+renverse; mais elle retrouva subitement toute son énergie à la pensée du
+danger que François avait couru. Et saisissant une des mains du maître de
+l'oeuvre:
+
+--Vous tremblez, dit-elle. Qu'avez-vous fait de François?
+
+--Le malheureux s'est tué! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux
+sous le regard pénétrant de sa fille.
+
+Marie bondit hors de l'église et courut au pied de la tour.
+
+Le corps de François était étendu à terre. Sa tête reposait sur le tertre
+d'une tombe, comme s'il se fût endormi pour toujours sur la couche des
+morts.
+
+Marie se jeta à genoux et posa la main sur le coeur du jeune homme.
+
+--Il respire! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine
+expression de reconnaissance.
+
+--Qui est là? soupira faiblement le jeune homme.
+
+--C'est moi; c'est votre Marie.
+
+--Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les
+yeux.
+
+--Ne parlez pas ainsi! répondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant
+que votre tête repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir...
+Oh! personne ne m'enlèvera mon trésor!
+
+--Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre!... Ma pauvre
+église, je ne l'achèverai donc pas?... Que personne ne la termine...
+qu'elle reste inachevée, comme ma destinée!
+
+--Si vous m'aimez, François, vous reprendrez courage... Mon père est parti
+pour chercher du secours...
+
+--Votre père! s'écria François avec horreur.
+
+--Quoi? dit Marie plus pâle que son amant.
+
+--Je lui pardonne tout, murmura François.
+
+Pas un mot d'accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l'avait
+épuisé, et sa tête retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille.
+Folle de douleur et d'amour, Marie serra François contre sa poitrine et lui
+donna un baiser brûlant. Le jeune homme se ranima sous cette étreinte
+passionnée, et ses yeux reprirent tout leur éclat.
+
+--Marie, dit-il; au nom du ciel! laissez-moi.
+
+--Je vous abandonnerais!...
+
+--Vous n'avez jamais vu mourir... Je veux vous épargner cet horrible
+spectacle.
+
+--Mais... vos yeux s'animent et votre voix est sonore?
+
+--Mon père était ainsi quand il tomba du haut de son échafaudage. Il nous
+parla avec force... puis... tout d'un coup...
+
+--Oh! vous me désespérez, François! s'écria Marie en éclatant en sanglots.
+
+--Voyez-vous comme le ciel s'illumine? reprit François. Toutes ces étoiles
+qui brillent au-dessus de nos têtes, ce sont les cierges de mes
+funérailles, les funérailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien
+vivre, vivre pour vous, pour mon église, pour ces beaux astres! Nous
+aurions eu tant de bonheur! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous
+reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d'églantier
+où vous aviez cueilli une rose?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous
+les ans... Oh! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu!... Votre main,
+Marie... Encore un baiser!
+
+Marie approcha ses lèvres de celles du jeune homme.
+
+Quand elle releva la tête, l'ange de la mort avait passé entre les deux
+amants; et l'âme de François était allée rejoindre celle de sa mère.
+
+Absorbée qu'elle était dans sa douleur, la jeune fille n'entendit pas son
+père qui revenait de laver sa blessure à une source voisine. Pierre
+Vardouin l'ayant appelée, elle leva vers le maître de l'oeuvre ses yeux
+égarés. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait
+d'apercevoir le front meurtri de son père; et, de là, son regard s'était
+abaissé fatalement sur le ciseau que François tenait encore dans la main
+droite.
+
+L'affreux mystère s'était fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri
+d'horreur et tomba presque inanimée aux pieds de François.
+
+ * * * * *
+
+Marie eut le malheur de survivre à son amant. A cette époque, on n'avait
+pas encore appris à se soustraire au désespoir par une mort volontaire.
+
+Douce, affectueuse comme par le passé, la jeune fille continua d'habiter
+sous le même toit que son père. Plus elle le voyait triste et rongé par les
+remords, plus elle redoublait de soins et d'attentions. En présence d'un
+tel dévouement, le maître de l'oeuvre vécut dans la persuasion que sa fille
+ne se doutait pas de l'affreuse vérité.
+
+Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire à l'idée de voir les plus
+belles années de Marie se consumer dans l'isolement. Le bourreau eut pitié
+de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir heureux.
+
+Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se révolta. Elle répondit
+simplement:
+
+--L'église de Norrey n'est pas achevée. C'est là le délai que vous m'aviez
+imposé pour mon mariage. J'attendrai!
+
+Ce refus porta un coup funeste au vieux maître de l'oeuvre. Ses facultés
+baissèrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risée et le jouet
+des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle
+consentait à mettre ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé.
+
+Il y a certes plus de grandeur à supporter une telle existence qu'à monter
+sur le bûcher des persécutions; et les martyrs, dont les religions ont le
+plus le droit de s'énorgueillir, sont peut-être ceux-là même qui ont le
+courage de vivre tout en ayant la mort dans l'âme.
+
+A partir de la mort de son père, le temps que Marie ne consacra pas à
+visiter les malheureux, elle le passa à prier sur la tombe de François.
+Souvent, après l'accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas
+vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s'asseyait sur le banc
+de gazon où nous l'avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de
+François. Alors sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur et
+d'espérance, et des larmes amères coulaient de ses yeux.
+
+Tous, humbles ou puissants, n'avons-nous pas un lieu de prédilection, où
+promener nos regrets et exhaler notre douleur?
+
+On raconte que Marius, lorsqu'il se promenait sur le rivage de Minturnes,
+pendant que l'on préparait le navire qui devait protéger sa fuite, tournait
+souvent ses regards du côté de la ville éternelle. Que lui disaient alors
+ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi? Il passait la main sur son
+front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses
+yeux humides, il semblait lui demander d'abréger son supplice.
+
+La prière de Marie fut mieux entendue de la Divinité que celle de
+l'ambitieux.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+ÉPILOGUE.
+
+Visite chez l'ex-magistrat.
+
+
+--Je remarque avec plaisir que la tour n'a pas été achevée, dit Léon en
+sortant du cimetière. Elle attend encore sa pyramide.
+
+--Les dernières volontés de François ont été respectées, répondit M.
+Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son
+chef-d'oeuvre. Vous pouvez en juger d'après le mauvais état de la toiture.
+
+--Cherchons le moyen de secouer l'apathie des habitants de Norrey, dit
+Victor... Si l'on répandait le bruit que l'âme de François vient se
+plaindre le soir du triste délabrement de son église?
+
+--J'y songerai, répondit M. Landry en souriant. Vous avez là une excellente
+idée.
+
+Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de
+Bretteville. Lorsqu'ils furent arrivés à l'extrémité du village, leur
+cicérone s'arrêta devant une maison de peu d'apparence précédée d'un
+jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse des
+fleurs.
+
+--Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous
+pouvez vous y promener sans crainte. Il n'y a ni serpent, ni arbre de la
+science...
+
+Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres à la vieille
+Marianne, sa cuisinière. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le
+bonheur qu'un solitaire, retiré volontairement du monde, doit goûter
+lorsqu'il est arraché à ses méditations par des amis qu'il estime.
+
+--Ah! dit-il, vous regardez mes pains de sucre? des ifs taillés en forme de
+pyramide? Mauvais goût, n'est-ce pas? Mais que voulez-vous? Tels me les a
+laissés mon père, tels je les ai conservés. Le brave homme aimait à tailler
+ainsi ses arbres. Il trouvait cela d'un bon effet, et d'ailleurs c'était de
+mode à l'époque. Par esprit d'imitation, peut-être aussi pour conserver à
+cette habitation la physionomie qu'elle avait du temps du vieillard, je me
+suis mis à prendre de grands ciseaux et à faire la toilette de ces pauvre
+ifs.
+
+A cet instant, la cuisinière cria du seuil de la porte:
+
+--Monsieur est servi!
+
+--En ce cas, messieurs, je vous invite à me suivre au réfectoire, dit M.
+Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.
+
+La salle à manger de M. Landry était simple, mais d'un goût parfait.
+
+On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement sculpté, une table
+monopode avec des guirlandes de fleurs également taillées dans le bois, des
+chaises à pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le même
+style, quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs vases du
+Japon, placés sur la cheminée.
+
+Le peintre s'empressa naturellement d'aller examiner les tableaux, tandis
+que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui
+l'entouraient.
+
+La conversation s'engagea sur ce ton demi-sérieux, demi-plaisant, qui a
+tant de charme entre gens d'esprit. On parla beaucoup des femmes, de l'art,
+de la littérature, et fort peu du cours de la rente; ce qui eût paru bien
+fade à plus d'un de nos poëtes à la mode et peut-être hélas! à plus d'une
+de nos jolies femmes.
+
+Les deux artistes se retirèrent dans leur chambre, enchantés de leur hôte.
+Ils ne tardèrent pas à s'endormir et leur imagination, échauffée par un
+repas excellent, les fit assister à des scènes étranges qui auraient pu, à
+elles seules, défrayer tout un conte d'Hoffmann.
+
+Léon voyait la tour de Norrey s'allonger, se coiffer d'une immense pyramide
+et commencer autour de lui une ronde dévergondée; Victor voyait avec effroi
+la servante de M. Landry s'approcher de son tableau du _Quos ego_, arracher
+le poisson que Neptune tenait à la main et le jeter dans la poêle à frire.
+
+Ils étaient encore sous l'impression du cauchemar, lorsqu'on frappa à leur
+porte. Ils se réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d'entrer dans la
+chambre.
+
+--Voilà comme je dormais autrefois! dit l'ex-magistrat en souriant. Aussi
+m'est-il arrivé souvent de manquer le départ des voitures.
+
+--Quoi! la voiture serait passée? s'écrièrent les deux jeunes gens en
+sautant à bas du lit.
+
+--Oui. Vous êtes mes prisonniers.
+
+--Et le geôlier n'aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir,
+répondit Léon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous
+faisait un devoir de partir aujourd'hui.
+
+--Mais la voiture? objecta M. Landry.
+
+--Nous n'avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglière,
+dit Victor; mais nos jambes sont solides. Nous irons à pied.
+
+--Alors je vous accompagnerai.
+
+--Nous n'y consentirons jamais...
+
+--L'exercice est salutaire à tout âge, interrompit M. Landry. Pendant que
+vous achèverez votre toilette, j'improviserai un déjeuner.
+
+Trois heures après, nos voyageurs arrivaient aux premières maisons de
+St-Léger. M. Landry s'arrêta et saisit avec émotion les mains des deux
+artistes.
+
+--C'est ici qu'il faut nous séparer, dit-il tristement.
+
+--Déjà! s'écria Victor.
+
+--Vous êtes fatigué? dit Léon.
+
+--Il m'est pénible de vous quitter, répondit M. Landry, car je commençais à
+vous aimer. Je me serais bientôt arrogé le droit de vous donner des
+conseils; de vous dire, à vous, Léon, de combattre avec énergie votre
+malheureuse disposition au découragement; à vous, Victor, de savoir mettre
+parfois un frein à votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hélas!
+mes amis, se rencontrer, sympathiser, s'estimer, se dire qu'on ne voudrait
+jamais se quitter et se quitter aussitôt, n'est-ce pas la vie? Nous aurions
+le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent entre elles n'étaient
+jamais condamnées à se séparer. Encore! ajouta M. Landry, en allongeant le
+bras dans la direction du cimetière de St-Léger, encore doit-on se croire
+heureux, lorsque la mort n'est pas la cause d'une cruelle séparation.
+
+Les deux artistes n'insistèrent pas davantage pour retenir M. Landry.
+
+Ils avaient compris qu'il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.
+
+Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et
+se remirent tristement en route.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+L'HÔTEL FORTUNÉ
+
+
+
+
+I
+
+Le Rêve.
+
+
+A moitié route environ de Caen à Bayeux, le voyageur qui se dirige vers
+cette dernière ville rencontre sur la droite, au bas de deux côtes assez
+roides, une maison dont la façade, tournée du côté du chemin, regarde une
+prairie qui semble s'étendre à perte de vue dans la direction d'Audrieu. Le
+site n'a rien d'enchanteur; mais il a cela de bon qu'il repose un peu les
+yeux de l'aspect monotone des terres en labour.
+
+Tout un peuple d'animaux domestique s'agite et murmure dans la cour qui
+sépare la ferme du grand chemin. Dans une mare alimentée par un petit
+ruisseau, les canards jouissent des délices du bain, tandis que les porcs,
+moins délicats, disparaissent jusqu'au grouin dans la bourbe noire des
+engrais. Ailleurs les oies dorment tranquillement sur une patte, le cou
+replié et caché sous l'aile, dans le voisinage d'un dindon qui fait la roue
+auprès de sa femelle. Plus loin, c'est un chat qui jongle avec une souris
+avant de lui donner le dernier coup de dent. Auprès de la barrière, c'est
+un chien de garde qui tend sa chaîne en aboyant.
+
+Seul, au milieu de tout ce bruit, de tout ce mouvement, un âne ne semble
+préoccupé que du soin de se laisser vivre. Il rêve, bien décidé à
+n'abandonner sa méditation que lorsqu'on l'y contraindra par la violence.
+Mais voilà que l'apparition de la redoutable maîtresse Gilles vient jeter
+l'alarme dans son coeur. Rien à l'extérieur ne trahit son émotion; il
+demeure impassible. Mais tout porte à croire qu'il a perdu le fil de ses
+idées; l'étude de la philosophie exigeant une parfaite possession de
+soi-même.
+
+--Bah! s'écrie la grosse fermière avec étonnement, Jacquot est déjà revenu
+des champs! Il est même débridé, comme si cette paresseuse d'Élisabeth
+s'était levée avant le jour pour aller traire les vaches!... C'est à n'y
+pas croire!
+
+Tout en parlant de la sorte, dame Gilles se renversait en arrière pour
+chercher des yeux une petite lucarne qui s'ouvrait sur la campagne
+d'Audrieu.
+
+--Élisabeth! Élisabeth! cria maîtresse Gilles d'une voix qui retentit dans
+la cour et dans tous les coins de la maison.
+
+--Que voulez-vous, maîtresse? demanda une jolie jeune fille qui pencha la
+moitié du corps en dehors de la fenêtre de la mansarde.
+
+--Vous êtes bien matinale aujourd'hui! répondit maîtresse Gilles.
+
+--Excusez-moi, dit la jeune fille qui avait ses raisons pour voir une
+ironie dans ces simples paroles... je suis prête à l'instant.
+
+--Très-bien! vous ferez maintenant deux toilettes comme les dames de la
+ville, répliqua la fermière.
+
+--Je m'habille pour la première fois.
+
+--Par l'âme de feu ma mère! j'aurais dû m'en douter! s'écria maîtresse
+Gilles avec colère; la paresseuse!... la paresseuse!
+
+Tandis que la fermière exhalait sa rage dans de véhémentes imprécations,
+Élisabeth s'empressait de descendre et entrait dans la cour.
+
+--Me voilà, dit la jeune fille en s'avançant timidement vers sa maîtresse.
+
+--Vous voilà! vous voilà! Vous attendez peut-être qu'on vous complimente?
+reprit maîtresse Gilles avec amertume. Voyez un peu l'innocente colombe qui
+se lève deux heures après le soleil pour aller traire les vaches! Vous
+n'êtes qu'une fainéante, une propre à rien, qui n'a pas honte de voler le
+pain d'honnêtes gens!
+
+--Maîtresse, j'étais souffrante...
+
+--Souffrante? jour de Dieu! c'est par trop risible! Est-ce que je vous paye
+dix écus tous les ans, à la Saint-Clair, pour que vous soyez souffrante?
+s'écria maîtresse Gilles avec indignation. Il n'y a que les gens riches qui
+aient le temps d'être malades,--entendez-vous?--mais les gens de votre
+espèce doivent bien se porter. M'avez-vous jamais entendue me plaindre,
+moi? continua maîtresse Gilles en appuyant fièrement ses deux poings sur
+ses hanches, de manière à faire ressortir sa large poitrine. Ai-je jamais
+reculé devant la besogne ou regretté que la moisson fût trop abondante?
+Ai-je bonne mine, oui ou non? Voilà pourtant soixante ans que je me passe
+du médecin; et j'espère bien que ce ne sera pas lui qui me fera mourir. Le
+lendemain du jour où je mis mon gros Germain au monde, je ramassais de la
+luzerne pour les chevaux; et c'est ce que vous ne ferez jamais, vous, parce
+que, si vous savez être coquette avec les garçons, vous n'apprendrez jamais
+comment il faut travailler pour élever sa petite famille et lui laisser du
+pain tout cuit quand le bon Dieu nous appelle là-haut.
+
+Sentant que ses joues se couvraient d'une rougeur subite, Élisabeth courba
+la tête et se mit à pleurer.
+
+--Des larmes maintenant! s'écria la fermière. Ah! pleurez donc; et croyez
+que je vais vous plaindre!... Vous ne connaissez pas maîtresse Gilles,
+allez!... Je ne voudrais pourtant pas donner à entendre que je ne saurais
+pas m'attendrir à l'occasion: j'ai pitié des boiteux, des manchots et
+surtout des aveugles. Mais quand on a, comme vous, ses jambes et ses bras,
+on n'a pas le droit de mendier; car autant vaudrait demander l'aumône que
+de ne pas faire sa besogne!
+
+--Maîtresse Gilles, répondit Élisabeth en s'essuyant les yeux du coin de
+son tablier, je tiens à gagner le pain que je mange...
+
+--On ne s'en aperçoit guère!
+
+--Si je viens de pleurer, c'est uniquement le souvenir de ma mère...
+
+--Ce n'est pas un mal de penser à sa mère, interrompit maîtresse Gilles sur
+un ton moins rude; mais il faut choisir le moment. Allons, voilà déjà trop
+de bavardage; il est temps de partir et je veux bien vous aider à seller
+Jacquot... Mais où diable est-il? Je suis sûre de l'avoir vu là, à deux pas
+de moi, il n'y a pas cinq minutes.
+
+--Je l'aperçois, dit Élisabeth en allongeant le doigt dans la direction
+d'une charrette placée à l'autre extrémité de la cour.
+
+--Il se cache!... Il est aussi paresseux que vous, dit maîtresse Gilles.
+Mais nous allons le saisir entre la charrette et la haie du jardin...
+Courez vite.
+
+La jeune fille essaya d'exécuter les ordres de la fermière. Mais elle fut
+bientôt obligée de s'arrêter. Elle sentait que les jambes lui manquaient,
+et elle appuya la main contre son coeur, de manière à en comprimer les
+battements. Ce que voyant, maître Jacquot, en tacticien consommé, laissa
+maîtresse Gilles s'approcher à deux pas de lui, s'embarrasser les jambes
+dans les bras de la voiture et tendre la main pour le saisir par le cou.
+Aussitôt il ne fit qu'un bond et décampa, par l'espace qui restait libre,
+entre la haie du jardin et la charrette. Maîtresse Gilles poussa un cri de
+colère en apercevant Jacquot qui faisait de joyeuses gambades au milieu de
+la cour. Mais le malin animal avait tort de se réjouir sitôt de sa
+victoire. Un garçon de ferme, qui revenait des champs, le surprit par
+derrière, le saisit fortement à la croupe et le tint dans cette position
+humiliante jusqu'à ce que maîtresse Gilles et Élisabeth eussent apporté les
+cannes[1] à lait, qu'on lui fixa sur le dos, et le mors, qu'on lui passa
+dans les dents.
+
+ [Note 1: La _canne_ est un grand vase en cuivre dont on se sert en
+ basse Normandie pour traire les vaches.]
+
+--Et surtout que je ne vous voie pas monter sur Jacquot! dit sévèrement
+maîtresse Gilles en mettant les guides dans les mains de la jeune fille.
+Les vaches ne sont pas si loin que vous ne puissiez aller à pied.
+
+Trop prudente pour répondre et trop fière pour recevoir des ordres
+humiliants, Élisabeth prit le parti le plus sage en feignant de ne pas
+avoir entendu la dernière injonction de sa maîtresse. Elle passa les guides
+à son bras et s'empressa de gagner la grande route, en tirant derrière elle
+le récalcitrant Jacquot. Lorsque la jeune fille fut arrivée au haut de la
+côte, moitié pour reprendre haleine, moitié pour s'abandonner à ses tristes
+pensées, elle s'arrêta à l'entrée du petit chemin qui devait la conduire
+dans l'herbage où paissaient les vaches; et, s'appuyant les coudes sur le
+dos de Jacquot, enchanté du répit qu'on voulait bien lui accorder, elle se
+prit à réfléchir. Un vieux chêne, qui se dressait sur la crête du fossé et
+se penchait sur la route, protégeait la jeune fille contre les rayons déjà
+brûlants du soleil. Les yeux d'Élisabeth suivaient tristement les nuages
+cotonneux qui effaçaient de temps à autre le bleu du ciel. Comme eux, sa
+pensée traversait l'espace et cherchait la terre regrettée, le pays où
+s'étaient passées ses jeunes années. Elle revoyait la maison où filait sa
+mère, où son père, revenu de sa rude journée de travail, la soulevait dans
+ses bras pour la porter à ses lèvres et oublier sa fatigue dans ce doux
+baiser paternel. Tout à coup le refrain d'une ronde champêtre la fit
+tressaillir au milieu de son isolement, comme le bruit d'une arme à feu
+réveille les échos d'une solitude. Elle se retourna et aperçut une vachère
+qui sortait du champ voisin.
+
+--Bonjour, Élisabeth, dit cette fille.
+
+--Bonjour, Françoise, répondit-elle. Vous m'avez fait bien peur.
+
+--Je ne suis pourtant pas effrayante... quoique je n'aie pas un si bel
+amoureux que vous, reprit Françoise avec une nuance de jalousie. Au
+surplus, je ne m'en plains pas; car, à ce jeu-là, on perd souvent sa
+tranquillité.
+
+--Viens, Jacquot, dit Élisabeth en tirant l'âne par la bride.
+
+--Vous êtes bien fière maintenant! continua Françoise avec un méchant
+sourire. Vous avez l'air de fuir le monde et vous ne venez plus danser, le
+soir, sous les grands marronniers. Vous avez pourtant la taille plus fine
+que moi; vous ne devriez pas avoir honte de la montrer.
+
+Élisabeth détourna la tête, car elle se sentait horriblement rougir. Elle
+s'éloigna le plus vite possible, entraînant Jacquot qui ne comprenait rien
+à ce changement subit d'allure. Françoise la poursuivait encore de ses
+railleries. Élisabeth hâta le pas et, lorsqu'elle fut arrivée près de la
+barrière de l'herbage où reposaient ses vaches, elle se prit à pleurer
+amèrement.
+
+--Mon Dieu, que je suis malheureuse! dit-elle: me voilà forcée de rougir
+devant Françoise, qui passe pour la plus mauvaise fille du pays. Je suis
+donc perdue! je n'ai plus qu'à mourir, si, malgré mes précautions, je n'ai
+pu cacher... Mon Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?
+
+Comme elle pleurait, elle entendit le beuglement bien connu de ses vaches
+qui l'avaient aperçue, près de la barrière, et attendaient impatiemment
+qu'on vint les débarrasser de leur fardeau.
+
+--Les pauvres bêtes! ne croirait-on pas qu'elles m'appellent? se dit
+Élisabeth.
+
+Elle essuya ses larmes, ouvrit la barrière et entra dans l'herbage, suivie
+de Jacquot, qui ne se contenta pas de tondre du pré la largeur de sa
+langue. Les vaches quittèrent le bas de l'herbage pour venir à la rencontre
+de la jeune fille. Élisabeth vit une preuve d'attention dans cet
+empressement, qu'il était plus simple d'attribuer au besoin qu'elles
+ressentaient d'être délivrées du trop plein de leurs mamelles. Mais au
+coeur blessé tout est sujet de consolation, et ceux qui ont à se plaindre
+des hommes trouvent souvent un charme inconnu dans les soins qu'ils ont
+l'habitude de donner aux animaux. Dans les jours tranquilles, on ne songe
+guère à son chien que pour lui jeter, d'une façon peu polie, les quelques
+bribes qui composent son dîner; mais, vienne un jour d'affliction, l'animal
+délaissé devient un bon serviteur; on s'aperçoit alors, mais alors
+seulement, qu'il lit votre douleur dans vos yeux, qu'il a ses jappements de
+joie ou de tristesse, comme vous avez vos cris d'allégresse ou de
+désespoir; on aime sa taciturnité et ses airs mélancoliques; on le
+rapproche de soi, on lui donne les morceaux les plus délicats de sa table,
+on le caresse affectueusement; on lui parle même de ses maux, comme s'il
+pouvait vous comprendre. Ces vers:
+
+ «O mon chien! Dieu sait seul la distance entre nous;
+ Seul, il sait quel degré de l'échelle de l'être
+ Sépare ton instinct de l'âme de ton maître!...»
+
+ces mots charmants, Jocelyn ne les aurait pas dits s'il n'eût pas été
+malheureux. Élisabeth obéissait donc à cette loi mystérieuse de notre être,
+qui nous fait trouver, aux temps de persécution, un véritable plaisir dans
+la société des animaux. Tous les jours elle allait traire ses vaches, et
+l'idée ne lui était pas encore venue que ces pauvres bêtes lui étaient
+reconnaissantes des soins qu'elle leur donnait. Maintenant, il lui semblait
+qu'elles la regardaient avec affection; elle passait la main sur leur
+museau humide, elle leur parlait comme à de vieilles amies dont elle aurait
+méconnu jusque-là les bons sentiments.
+
+--Pauvres bêtes! disait-elle; vous, du moins, vous ne faites de mal à
+personne.
+
+Et le lait jaillissait et tombait dans les grandes cannes de cuivre qui
+reluisaient au soleil, tandis que les bons animaux se battaient les flancs
+de leur queue pour en chasser les mouches. Lorsque sa besogne fut achevée,
+lorsqu'elle voulut remettre les cannes dans les hottes de bois que l'âne
+portait sur son dos, Élisabeth s'aperçut que Jacquot était allé brouter les
+jeunes pousses de la haie qui entourait l'herbage. Elle eut beau appeler,
+crier, Jacquot fit la sourde oreille. Alors elle courut du côté de l'animal
+indocile. Mais bientôt ses forces la trahirent; car le terrain allait en
+montant, la chaleur augmentait de minute en minute, et elle sentait de
+grosses gouttes de sueur qui roulaient le long de ses joues. Elle s'assit
+sur l'herbe pour reprendre haleine. Mais il se fit en elle une si grande
+lassitude qu'elle se coucha sur le côté, son bras gauche replié sous sa
+tête. Une brise chaude courait dans les herbes, après avoir passé dans les
+grands arbres, dont les feuilles bruissaient comme de petites vagues qui
+viennent mourir au rivage; un doux bourdonnement d'insectes s'échappait des
+haies voisines; la terre était brûlante, l'air était rempli de vagues
+murmures, tout invitait au sommeil, et la pauvre fille ne tarda pas à
+s'endormir sous la voûte d'azur.
+
+Qui pourra déterminer l'instant de raison où commence le sommeil, où finit
+la veille? Qui pourra dire ce qui distingue le rêve de la rêverie? s'ils
+sont séparés par un abîme, ou s'ils sont unis étroitement?... Élisabeth
+s'était reportée par la pensée aux jours de son enfance; on l'interrompt
+dans sa rêverie, elle dit adieu au monde des songes, elle marche, elle
+agit, elle fait sa tâche journalière, puis elle se repose; et, sitôt que le
+sommeil a fermé ses yeux, la voilà de nouveau dans la maison de son père.
+Le temps a bruni le chaume que, tout enfant, elle avait vu prendre à la
+première moisson dont elle eût gardé le souvenir. Sa mère ne file plus près
+du foyer demi-éteint, dont elle remuait les cendres pour préparer le repas
+du soir. C'est Élisabeth qui remplit la petite chambre de son mouvement,
+c'est elle qui nettoie l'aire, c'est elle qui ranime le feu mourant, c'est
+elle qui va chercher les légumes dans le jardin, c'est elle qui console et
+qui soigne son vieux père invalide; car il s'est passé de grands événements
+depuis qu'Élisabeth est devenue jeune fille, et, comme les empires, les
+chaumières ont aussi leurs révolutions. La mère d'Élisabeth repose sous le
+vieil if du cimetière; son père n'a plus la force de travailler; c'est à
+elle de le nourrir. Mais, comme elle ne trouve pas de place dans le
+village, il faut s'expatrier. Aussi, par une belle matinée de juillet,
+voilà qu'Élisabeth sort de la pauvre maison en donnant le bras au
+vieillard. Ils se dirigent lentement vers une grande avenue où la foule
+afflue. C'est là que, de tous les environs, accourent les jeunes paysans
+qui vendent leur travail aux fermiers. Élisabeth se mêle au groupe des
+jeunes filles, et, comme ses compagnes, elle porte un bouquet à son corsage
+pour indiquer qu'elle veut entrer en condition; il y a toujours des fleurs
+pour cacher les misères de la vie. Un beau jeune homme s'arrête devant
+elle, la considère un instant, puis s'adresse au vieillard et règle avec
+lui les conditions du marché. C'est le fils d'un riche fermier de
+Sainte-Croix; son père l'a chargé de lui ramener une servante pour traire
+les vaches; Élisabeth paraît pouvoir remplir ces fonctions. Le jeune homme
+monte sur sa bonne jument normande et fait asseoir la jeune fille derrière
+lui. Le vieux père embrasse encore une fois sa fille et, avant de regagner
+sa maison déserte, il jette un dernier regard au fils du fermier, regard où
+se peignaient toutes ses angoisses et qui disait: «Je te confie mon enfant,
+c'est mon bien le plus précieux; respecte-la comme tu respecterais ta
+soeur; le bon Dieu saura bien t'en récompenser!» Puis la jument prend son
+trot habituel, emportant le dernier lien qui rattachait le vieillard à la
+vie... Élisabeth avait le coeur gros et faisait de grands efforts pour
+retenir ses larmes. Son compagnon de route respecta sa douleur; il ne se
+retourna pas une seule fois pendant toute la durée du voyage; et c'était
+chose vraiment singulière de voir ces deux jeunes gens si près l'un de
+l'autre, et pourtant si indifférents, comme s'ils eussent ignoré que Dieu
+leur avait réparti la jeunesse et la beauté. Mais les jours se succédèrent,
+et la grande douleur s'effaça. Puis vint le temps de la moisson; les blés
+étaient superbes, abondants. Aussi quel mouvement, et comme la sueur
+roulait sur les joues, et comme on apportait de la gaîté aux repas qu'on
+prenait en plein air! Maîtres et domestiques vivaient dans une douce
+familiarité. Mêmes travaux, mêmes peines, même table! c'était la famille du
+temps des rois pasteurs; c'était l'égalité dans toute sa plénitude. Souvent
+la même coupe de terre servait à deux convives, et le breuvage n'en
+paraissait pas plus amer à Germain quand les lèvres d'Élisabeth s'y étaient
+déjà trempées. Élisabeth à son tour ne pouvait s'empêcher de comparer
+Germain aux choses qui l'entouraient, et elle trouvait que les cheveux de
+Germain étaient plus blonds que les épis dorés, et elle trouvait que les
+yeux de Germain étaient d'un plus bel azur que le bleu du ciel... Puis
+vinrent les veillées; le vieillard s'asseyait sous la grande cheminée et
+rappelait à ses contemporains les choses de son temps, et tous riaient à
+ces doux souvenirs. Mais Germain et Élisabeth ne riaient pas; ils se
+regardaient, tout en feignant d'écouter; puis, quand l'histoire avait été
+reprise, abandonnée et reprise une dernière fois, quand le narrateur
+s'endormait à la suite de son auditoire, le fils du riche fermier et la
+pauvre servante s'échappaient sans bruit... Puis vinrent les beaux jours,
+et l'on dansa sous les grands marronniers du village; mais Élisabeth ne s'y
+montra pas; les cris de joie l'attristaient...
+
+Et là sans doute finissaient les souvenirs heureux, pour faire place à des
+pensées qui étreignaient cruellement la jeune fille endormie; car sa
+respiration devenait haletante, son sein se soulevait par bonds inégaux, et
+sa main se crispait comme si elle eût voulu repousser avec force
+l'agression d'un ennemi. Ses doigts en effet rencontrèrent un obstacle.
+Élisabeth se réveilla en sursaut et aperçut le gros chien de la ferme, qui
+semblait trouver, à lui passer la langue sur le visage, le plaisir que
+prend un enfant gourmand à lécher un bouquet de fraises.
+
+--Tu ne te gênes pas, mon bon Fidèle, dit Élisabeth en s'amusant à mêler
+ses doigts dans les poils soyeux du chien. Au surplus, tu m'as rendu un
+véritable service en me réveillant; car je rêvais des choses bien
+tristes!... Ah! tu regardes de côté?... Ton maître ne doit pas être loin.
+En effet, le voilà.
+
+La jeune fille se leva et repoussa doucement le chien, qui s'en alla
+rejoindre son maître pour le précéder de nouveau en aboyant joyeusement.
+Elle attacha l'extrémité de son tablier à sa ceinture et alla prendre une
+des cannes à lait qu'elle posa sur son épaule. Germain était déjà à ses
+côtés.
+
+--Que faites-vous là, Élisabeth? demanda-t-il.
+
+--Vous le voyez: je remplis ma tâche de tous les jours.
+
+--Quand je suis arrivé, vous étiez assise, et vous vous êtes levée
+subitement à mon approche...
+
+--Comme doit le faire une pauvre servante lorsqu'elle est sous l'oeil du
+maître, interrompit Élisabeth.
+
+--Croyez-vous que je veuille vous reprocher de vous être reposée?...
+Élisabeth, Élisabeth! depuis quelques jours j'ai douté de vous; je vous ai
+vue plus d'une fois me lancer des regards où se peignait plutôt la haine
+que l'amitié. Je ne m'étais donc pas trompé! vous m'en voulez? vous ne
+m'aimez plus?
+
+--Mon coeur n'a pas changé, répondit Élisabeth; mais on m'a fait comprendre
+la distance qu'il y a entre nous. Vous êtes mon maître, je suis votre
+servante; vous avez le droit de me surveiller et de me gronder quand
+j'oublie mes devoirs.
+
+La jeune fille appuya la courroie de la canne contre sa tête et fit
+quelques pas en pliant sous son fardeau.
+
+--Élisabeth! s'écria Germain avec un accent douloureux, vos yeux sont
+rouges: vous avez pleuré?
+
+--Je ne dis pas non; mais il n'est pas défendu à une servante de pleurer,
+pourvu qu'elle fasse sa besogne.
+
+--Au nom du ciel! ne me parlez pas ainsi, reprit Germain en essayant
+d'arrêter la jeune fille.
+
+--Laissez-moi, répondit-elle; on va trouver que je suis restée trop
+longtemps aux champs. Je serai grondée. On m'a déjà reproché ce matin de
+voler le pain que je mange.
+
+--Qui a pu dire cela? s'écria Germain.
+
+--Votre mère, dit Élisabeth. Vous voyez bien que vous avez tort de vous
+intéresser à une voleuse!
+
+--Voyons, Élisabeth, ne vous fâchez pas ainsi. Vous n'ignorez pas que ma
+mère est un peu vive...
+
+--Je ne l'ignore pas.
+
+--Au fond, c'est une bonne femme...
+
+--Je n'en doute pas.
+
+--Et, malgré ses brutalités, elle vous aime.
+
+--Oui... qui aime bien châtie bien, dit Élisabeth avec amertume.
+
+--Elle vous excuserait, si elle connaissait votre état de souffrance...
+
+--Elle ne le saura jamais, s'écria Élisabeth; j'aimerais mieux tomber morte
+à cette place que de faire un pareil aveu!
+
+--Mais moi, reprit Germain, moi, qui suis le vrai coupable, si j'allais me
+jeter aux pieds de ma mère, lui avouer notre faute, lui demander pardon
+pour vous et pour moi?
+
+--Elle vous pardonnerait, Germain, car elle est votre mère; mais elle me
+mettrait honteusement à la porte... Oh! que cela ne vous surprenne point,
+ajouta Élisabeth en remarquant le mouvement d'indignation du jeune homme;
+la scène qui s'est passée ce matin entre votre mère et moi m'a ouvert les
+yeux. Malheur à moi d'avoir été jeune! malheur à moi d'avoir manqué
+d'expérience! Je ne devais pas accepter les fleurs que vous m'apportiez; je
+ne devais pas m'apercevoir que vous me regardiez avec tendresse; je ne
+devais pas vous savoir gré des attentions que vous aviez pour moi, des
+peines que vous m'épargniez; je ne devais pas surtout vous laisser voir ma
+reconnaissance, ni vous avouer ma préférence pour vous, ni vous sourire,
+non! Germain, je ne devais pas vous aimer, parce que vous étiez mon maître!
+Malheur à moi! car vous êtes riche et vos parents voudront vous marier à
+une riche fermière. Et vous aurez beau dire que vous m'aimez, on ne vous
+écoutera pas; et vous aurez beau chercher à me retenir près de vous, moi je
+vous fuirai, parce que si je cédais à vos instances, on m'accuserait de
+vous avoir aimé pour votre fortune. Vous-même, vous le croiriez peut-être
+plus tard... O ma mère! Si j'avais eu ma mère près de moi, si elle avait
+existé seulement! L'idée de me représenter devant elle après ma faute me
+l'eût fait éviter... car elle m'avait élevée honnêtement, et je n'étais pas
+née mauvaise. Mais Dieu me l'a enlevée trop tôt, et le souvenir des morts
+n'est pas assez puissant pour nous arrêter... O ma mère! ma mère! que
+n'étiez-vous-là!
+
+Germain était profondément ému. Il s'approcha de la jeune fille, prit une
+de ses mains dans les siennes et lui dit avec une rude franchise:
+
+--Élisabeth, regardez-moi bien... Je vous aime et vous pouvez compter sur
+moi!
+
+Les deux jeunes gens tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
+
+Cependant Jacquot s'était rapproché insensiblement du groupe formé par le
+chien et par les deux amants. Il eut la malheureuse idée de vouloir se
+mirer de trop près dans la canne à lait, et Fidèle, qui avait un
+merveilleux instinct pour défendre la propriété, s'élança en aboyant à la
+tête du voleur. Germain se retourna, aperçut l'âne et l'arrêta par le cou
+au moment où il s'apprêtait à fuir. Puis, après avoir placé les cannes à
+lait dans les hottes de bois, il invita Élisabeth à monter sur l'âne.
+
+--Je ne monterai pas, dit Élisabeth.
+
+--Sérieusement?
+
+--Sérieusement.
+
+--Vous êtes fatiguée?
+
+--J'en conviens; mais votre mère m'a défendu de monter sur Jacquot.
+
+--Encore ma mère! dit Germain en haussant légèrement les épaules. C'est un
+tort de ne voir jamais que le mauvais côté des choses, ma chère Élisabeth.
+Ma mère n'est pas méchante; elle a le défaut de tenir trop rigoureusement à
+son droit. Ne vous sachant pas souffrante, elle s'est imaginée que c'est
+par paresse que vous êtes descendue si tard de votre chambre, et, pour vous
+punir de votre prétendue fainéantise, elle vous a condamnée à marcher à
+pied. Allons, j'espère que vous la connaîtrez mieux un jour, et que vous
+serez toute surprise de la trouver bonne et compatissante...
+
+--Toute surprise en effet, interrompit Élisabeth avec un peu de malice.
+
+Puis elle monta gaiement sur Jacquot; car elle n'eut pas de mal à se rendre
+aux raisons de son amant et à reconnaître qu'elle pouvait bien, en somme,
+avoir porté sur maîtresse Gilles un jugement téméraire. Tant le coeur a
+d'empire sur le raisonnement!
+
+
+
+
+II
+
+Le renvoi.
+
+
+Après le départ d'Élisabeth, au moment où maîtresse Gilles se disposait à
+rentrer dans sa cuisine, une commotion subite ébranla l'air et fut suivie
+immédiatement d'un bruit sourd et prolongé. La fermière fit un bond,
+s'arrêta sur le seuil de sa porte et considéra avec inquiétude l'état du
+ciel. Le soleil brillait dans toute sa splendeur, l'horizon était pur;
+seulement de petits nuages blancs paraissaient à de longs intervalles dans
+l'azur, comme si un peintre maladroit eût laissé tomber son pinceau sur le
+fond de cette toile immense.
+
+--Il n'y a pas la moindre apparence d'orage; ça ne peut pas être le
+tonnerre. Les oreilles m'auront tinté!
+
+Rassurée par cette réflexion, maîtresse Gilles entra dans une grande pièce
+enfumée, qui servait à la fois de cuisine et de salle à manger. Elle versa
+de l'eau dans la marmite, agaça les tisons avec le bout des pincettes et se
+mit à gratter consciencieusement des légumes avec la lame de son couteau,
+lorsque les vitres de la croisée résonnèrent d'une façon étrange.
+
+--Encore le même bruit! s'écria la fermière en sautant malgré elle.
+
+Elle prêta l'oreille et, comme elle n'entendait plus rien, elle se remit à
+la besogne: Mais les vitres de résonner bientôt, et maîtresse Gilles de
+sauter en l'air.
+
+--J'y suis cette fois! s'écria maîtresse Gilles, enchantée de sa
+découverte; boum! boum! c'est bien ça... c'est le canon.
+
+Elle alla chercher son almanach dans son armoire et se rapprocha de la
+fenêtre pour le feuilleter. Aussitôt les vitres de crier:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Toujours le même bruit! dit maîtresse Gilles en tressaillant et tournant
+difficilement les pages avec son pouce qu'elle mouillait pourtant à ses
+lèvres; voyons... nous sommes dans le mois de juin.
+
+--Boum! boum! boum! crièrent encore les vitres.
+
+--Bon! voilà que je tremble comme une poule mouillée... Ah! nous y voilà:
+22 juin 1786.
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Mais, s'écria maîtresse Gilles après avoir bien réfléchi, ce canon-là
+perd la tête; car le 22 juin, c'est un jour tout à fait ordinaire.
+
+--Du tout, ce n'est pas un jour ordinaire, maîtresse Gilles, du tout, du
+tout! dit maître Gilles en entrant.
+
+--Imbécile! répliqua immédiatement maîtresse Gilles.
+
+Le fermier ne fit pas la moindre attention à l'apostrophe malveillante de
+sa femme et s'avança, le rire sur les lèvres, jusqu'au milieu de la
+cuisine.
+
+Ce n'était pas un bel homme que maître Gilles, et le fameux roi Frédéric ne
+l'eût certes pas choisi pour en faire un de ses grenadiers: Mais, s'il
+n'avait pas une grande taille, en revanche il avait une de ces bonnes
+physionomies qui ont le précieux privilége de pouvoir voyager partout sans
+passe-port. Blonds probablement dans le principe, ses cheveux, en
+vieillissant, avaient pris une teinte rousse qui se rapprochait
+merveilleusement de la couleur de certaines sauces au beurre dont on a le
+secret en Basse-Normandie. Ses yeux étaient petits et d'un bleu pâle. Il
+était douteux qu'ils se fussent jamais animés; mais ils avaient une
+expression de douceur et de bonté qui faisait oublier la vie qui leur
+manquait. Un nez en trompette, une large bouche qui souriait toujours,
+quelques brins de barbe qui couraient de l'oreille au menton complétaient
+l'ameublement de ce visage d'honnête homme. Maître Gilles portait une
+blouse d'un vert foncé qui lui descendait jusqu'aux genoux. Des guêtres
+blanches emprisonnaient le bas de ses jambes dont les mollets étaient
+allés, je ne sais où, faire un voyage de long cours, et ses gros souliers
+étaient couverts de poussière; car il était sorti avant le jour pour se
+rendre au marché de Bretteville-l'Orgueilleuse.
+
+Il se tenait debout devant sa femme, la regardait en ricanant et se
+frappait en même temps le bout du pied avec son bâton. Les vitres
+résonnèrent de nouveau et répétèrent en coeur:
+
+--Boum! boum! boum!
+
+--Ah! tu trouves que je dis des bêtises! reprit maître Gilles en se moquant
+de la fermière, que la dernière explosion avait fait sauter sur sa chaise.
+Crois-tu qu'on va s'amuser à tirer le canon à Caen pour faire peur aux
+moineaux qui mangent les cerises de notre jardin?
+
+--Es-tu sûr que ce soit le canon?
+
+--Parbleu!
+
+--Je viens de regarder dans l'almanach, et ce n'est pas un jour de fête...
+
+--Non, mais un jour de réjouissance, interrompit maître Gilles d'un air
+fin.
+
+--Tu as bien de l'esprit aujourd'hui, répliqua la fermière; il faut que tu
+sois allé au cabaret?
+
+--Je n'aurais guère eu le temps d'y aller, puisque me voilà déjà revenu de
+Bretteville.
+
+--Qu'est-ce que tu as fait à Bretteville?
+
+--J'y ai appris pourquoi l'on tire le canon à Caen.
+
+--Pourquoi?
+
+--Devine, toi qui as de l'esprit et qui sais lire dans l'almanach.
+
+--Les Anglais ne sont pas débarqués? demanda maîtresse Gilles avec
+inquiétude.
+
+--Si pareil malheur était arrivé, je ne te répondrais pas en riant.
+
+--Alors, c'est un événement heureux?
+
+--En peux-tu douter?... Le roi est à Caen!
+
+--Le roi de France! s'écria maîtresse Gilles avec admiration.
+
+--Lui-même.
+
+--Louis XVI?
+
+--Louis XVI: un bien brave homme, à ce qu'on dit!
+
+--Alors il faut atteler la jument noire à la charrette, reprit maîtresse
+Gilles en s'animant. Je veux voir Louis XVI. Ça doit être bien beau, un
+roi?
+
+--Je n'en ai jamais vu; mais j'imagine que ça doit être tout couvert d'or!
+
+--Et ça boit et ça mange comme nous?
+
+--Apparemment, puisqu'on m'a affirmé qu'il a soupé hier chez la duchesse
+d'Harcourt.
+
+--Et tout le monde peut le voir?
+
+--Tout le monde! On me racontait ce matin, à Bretteville, qu'il ordonne à
+son cocher d'aller au pas pour qu'on puisse le voir à son aise. Il
+distribue des aumônes aux pauvres; il a même accordé la grâce de six
+déserteurs enfermés dans les prisons de Caen.
+
+--C'est dommage que nous n'ayons pas de déserteurs dans notre famille!
+murmura maîtresse Gilles.
+
+--Qu'est-ce que tu disais? demanda son mari.
+
+--Rien.
+
+--Tant mieux; ce sera moins long, pensa maître Gilles.
+
+En même temps il déposa son bâton sur une chaise, s'assit sur un des bancs
+et s'appuya les deux coudes sur le coin de la table.
+
+--Tu vas me servir à déjeuner, n'est-ce pas, petite femme?
+
+Cette qualification fut acceptée aussi naïvement qu'elle avait été donnée.
+Flattée de l'épithète, maîtresse Gilles s'empressa d'apporter devant le
+fermier un morceau de lard froid et du fromage. Elle poussa même la
+complaisance jusqu'à tirer du cidre au tonneau. Maître Gilles contemplait
+sa femme avec étonnement; et, comme il n'était pas habitué à de pareilles
+attentions, il jugea prudent d'en profiter et se laissa verser à boire sans
+souffler mot. Cependant la fermière n'eut pas plus tôt rempli le verre
+qu'elle releva, par un geste familier, le menton de son mari.
+
+--Nous allons à Caen, n'est-ce pas, mon petit homme?
+
+--Pour voir le roi?
+
+--Sans doute.
+
+--Il est inutile de fatiguer la jument noire.
+
+--Alors tu me refuses?
+
+--Je ne refuse pas; je dis que nous n'avons pas besoin de nous déranger.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c'est le roi qui se dérange lui-même.
+
+--Deviens-tu idiot?
+
+--Pour aller de Caen à Cherbourg, dit tranquillement maître Gilles, il faut
+bien passer par ici, à moins qu'on ne prenne la mer.
+
+--Ainsi, le roi Louis XVI va passer devant notre maison?
+
+--Aujourd'hui même; dans moins de deux heures peut-être.
+
+--J'en deviendrai folle! s'écria maîtresse Gilles en se frappant dans les
+mains et en sautant comme une enfant.
+
+--C'est déjà fait, pensa maître Gilles en se versant à boire.
+
+Car, depuis qu'on n'avait plus besoin de sa jument noire, il fallait bien
+qu'il se résignât à se servir lui-même d'échanson.
+
+--Et le jeune roi n'est pas fier? reprit la grosse fermière.
+
+--On raconte qu'il s'est laissé embrasser, à l'Aigle, par la maîtresse de
+l'auberge où il a dîné.
+
+--Je donnerais dix ans de ma vie pour qu'il m'en arrivât autant! s'écria
+maîtresse Gilles.
+
+--Il paraît, poursuivit le fermier, qu'il adore le peuple et qu'il
+considère ses sujets comme ses enfants.
+
+--La bonne nature d'homme!
+
+--Il ressemble peu au feu roi.
+
+--C'est son fils?
+
+--Non, son petit-fils; il est aussi bon que son aïeul était méchant. Mais
+la méchanceté... c'est comme la goutte: ça saute souvent plusieurs
+générations.
+
+--Je me sens déjà de l'affection pour lui, dit maîtresse Gilles.
+
+--Et tout le monde est comme toi. La foule pousse des cris de joie sur son
+passage et lui jette des fleurs.
+
+--Et nous, est-ce que nous ne lui offrirons pas quelque chose? demanda la
+fermière, qui avait sur le coeur le baiser donné à l'aubergiste de l'Aigle.
+
+--C'est une idée, ça, ma femme! répondit le paysan en se grattant la tête.
+
+--Je vais cueillir toutes les fleurs qui sont dans le jardin.
+
+--Ça n'est pas assez substantiel, les fleurs, remarqua maître Gilles en
+réfléchissant profondément.
+
+--Ah! j'y suis! s'écria la fermière avec enthousiasme.
+
+--Eh bien? dit le fermier, la bouche béante.
+
+--Eh bien! j'ai deux beaux chapons...
+
+--Ça n'est pas assez, dit maître Gilles en hochant la tête.
+
+--Nous y joindrons le dernier né de nos agneaux. Je vais le savonner, le
+savonner, qu'il sera plus blanc que la neige! et lui passer autour du cou
+le ruban rouge que je mets les jours de fête.
+
+--Oui, mais...
+
+--Mais quoi?
+
+--Qui l'offrira?
+
+--Moi.
+
+--Et les chapons?
+
+--Moi, dis-je, et c'est assez! répliqua maîtresse Gilles, qui rencontra
+sans s'en douter un hémistiche célèbre.
+
+--Mais...
+
+--En finiras-tu avec tes _mais_! s'écria la fermière... Est-ce que je ne
+saurai pas m'expliquer aussi bien que toi?
+
+--Je ne dis pas non; mais si tu avais une _jeunesse_ avec toi, ça n'en
+ferait pas plus mal.
+
+--Une _jeunesse_?... et qui donc?
+
+--Élisabeth, par exemple; elle n'est pas vilaine fille; et, en prenant ses
+_habits_ du dimanche...
+
+--Tais-toi!
+
+--Elle serait présentable.
+
+--Tais-toi! tais-toi! s'écria maîtresse Gilles en fermant avec sa main la
+bouche de son mari... N'as-tu pas honte de songer à Élisabeth, une méchante
+créature qui nous pille, qui nous vole, qui mange notre pain et ne fait pas
+le quart de sa besogne! Cette fille-là est indigne de paraître devant le
+roi; et, si je n'avais pitié de son père, je l'aurais déjà mise à la porte.
+
+--Je ne me suis pas encore aperçu qu'il manquât quelque chose à la maison,
+dit timidement le fermier.
+
+--C'est-à-dire que je mens, reprit la fermière en se croisant les bras sur
+la poitrine. Tu ne rougis pas de prendre la défense de cette méchante
+fille?... Vous êtes tous comme cela, du reste, et je suis bien sotte de
+m'en fâcher. Si j'avais dix-huit ans, comme Élisabeth, oh! j'aurais
+toujours raison, et l'on serait aux petits soins pour moi. Mais je n'ai pas
+dix-huit ans, et j'ai tort, parbleu! Je déraisonne, je perds la tête...
+C'est moi pourtant qui dirige ta maison, moi qui fais ta cuisine, moi qui
+reçois les voyageurs, moi qui soigne la laiterie, moi qui donne à manger à
+la volaille, qui écris les quittances; car tu n'es propre à rien, toi; tu
+n'as pas plus de tête qu'une linotte, plus d'énergie qu'une poule mouillée!
+Tu as tellement peur d'une querelle que tu te laisserais marcher sur le
+pied, voler et jeter à la porte, plutôt que de montrer que tu es un
+homme!... Ah! mademoiselle Élisabeth est le modèle des servantes?...
+Écoute, voilà dix heures qui sonnent à l'horloge; elle n'est pas encore
+revenue des champs, elle n'a pas encore fini de traire les vaches!... Oui,
+je te conseille de regarder par la fenêtre; tu pourras y rester longtemps
+si tu tiens à la voir revenir...
+
+--Pas si longtemps, dit le fermier en indiquant du doigt la grande route;
+car la voilà avec Germain.
+
+--Et perchée sur l'âne! s'écria maîtresse Gilles.
+
+Rouge de colère, elle sauta par-dessus le banc, bouscula son mari, renversa
+deux chaises et s'élança dans la cour.
+
+Au moment où Germain tirait l'âne par la bride pour lui faire passer le
+petit pont jeté sur le fossé qui séparait la cour de la route, Élisabeth
+aperçut la fermière qui accourait en poussant des cris furieux.
+
+--Laissez-moi descendre, dit-elle à Germain; autant vaut éviter une
+querelle, quand on le peut.
+
+--Ma mère se calmera, soyez tranquille, répondit le jeune homme.
+
+Lorsqu'il se retourna, il se trouva face à face avec maîtresse Gilles, qui
+ne cessait de crier, bien qu'elle fût tout près des jeunes gens:
+
+--Descendra-t-elle, la fainéante, la paresseuse!
+
+Élisabeth n'avait pas attendu cette dernière injonction pour sauter à
+terre. Cette prompte obéissance sembla redoubler la colère de maîtresse
+Gilles.
+
+--Je vous avais défendu de monter sur Jacquot, dit-elle en montrant le
+poing à la servante. Vous me la tuerez, la pauvre bête!
+
+--Quant à cela, ma mère, dit Germain avec calme, Jacquot est bien de force
+à porter Élisabeth.
+
+--Jacquot est un vieux serviteur, répliqua vivement la fermière, et l'on ne
+doit pas abuser des gens, qui ont passé toute leur vie à travailler, pour
+encourager la paresse d'une demoiselle Élisabeth!... Mais, voilà ce que
+c'est: on n'a plus d'égards pour la vieillesse quand on ne sait même pas
+respecter sa mère.
+
+--Je ne crois pas vous avoir manqué de respect, répondit simplement
+Germain.
+
+--Je vous répète, poursuivit maîtresse Gilles, que vous ne devez pas aller
+contre mes volontés. Or, j'avais défendu ce matin à cette méchante fille de
+monter sur Jacquot; quand on se lève à huit heures du matin pour aller
+traire les vaches, on peut bien marcher à pied; car il n'y a plus de rosée
+dans les champs.
+
+--Écoutez-moi, ma mère, dit Germain.
+
+--J'écoute, répondit maîtresse Gilles du ton d'une personne qui a pris la
+ferme résolution de se boucher les oreilles tout le temps qu'on lui fera
+l'honneur de lui parler.
+
+--En revenant ce matin de voir nos blés, dit Germain, j'ai rencontré
+Élisabeth dans l'herbage où sont les vaches; elle était étendue à terre et
+dormait profondément...
+
+--C'est probablement pour dormir qu'on l'a louée!
+
+--Elle s'est réveillée à mon approche et m'a dit qu'elle était souffrante.
+
+--Toujours l'excuse des paresseux!
+
+--Et comme elle avait grand'peine à marcher, je n'ai cru faire que mon
+devoir en l'engageant à monter sur Jacquot.
+
+--Malgré ma défense!
+
+--Je ne la connaissais pas... D'ailleurs, je pense que vous en auriez fait
+tout autant à ma place, si vous aviez vu sa pâleur et son abattement; car
+je vous sais bon coeur.
+
+--Je le crois pardine bien que j'ai bon coeur!... on en abuse assez!
+répondit la fermière qui ne parut pas tout à fait indifférente à ce
+compliment.
+
+Germain s'imaginait avoir gagné la cause d'Élisabeth. Malheureusement
+maître Gilles, qui avait observé de la fenêtre de la cuisine ce qui se
+passait dans la cour, eut la fâcheuse idée de venir se mêler au débat. A la
+vue de son mari, la fermière se rappela la discussion qu'elle avait eue
+avec lui, et sa mauvaise humeur prit des proportions telles qu'aucune
+puissance humaine n'eût été capable d'arrêter le débordement de paroles qui
+sortit de sa bouche.
+
+--Bon! voilà l'autre, maintenant! s'écria-t-elle en lançant à son mari un
+regard furieux... Ne suis-je pas la plus malheureuse des femmes! Mon fils
+et mon mari se donnent la main pour me tourmenter. Mais, au lieu de me
+faire mourir ainsi à petit feu, mettez-moi à la porte de chez nous!... Vous
+pourrez alors garder votre Élisabeth, puisque vous avez besoin de cette
+fille-là pour vivre... Oui, oui! c'est une excellente créature; elle n'est
+pas paresseuse, elle n'est pas malhonnête, elle ne vole pas ses maîtres,
+c'est la brebis du bon Dieu!... Allez donc l'embrasser, Germain; épousez-la
+même, si bon vous semble; et vous, maître Gilles, chassez-moi de la maison,
+j'irai mendier mon pain sur la grand'route... C'est moi qui suis la
+voleuse, c'est moi qui suis la fainéante!... Voyons, poussez-moi sur le
+chemin et tâchez de vous remuer un peu!
+
+La recommandation n'était pas inutile; car maître Gilles et son fils
+restaient immobiles et silencieux.
+
+Chez le fermier, c'était stupéfaction, étourdissement, timidité et habitude
+de supporter sans se plaindre les orages domestiques; chez Germain, au
+contraire, c'était consternation, désespoir. Ses yeux étaient tournés du
+côté d'Élisabeth, qui s'était assise sur le banc de pierre, au pied d'un
+poirier dont les branches s'attachaient comme autant de bras au mur de la
+maison. La jeune fille avait caché sa tête dans ses mains, et de grosses
+larmes roulaient le long de ses joues. Germain entendait de sa place les
+sanglots qu'elle cherchait à retenir. Il ne put supporter plus longtemps ce
+spectacle et son secret lui échappa. Comme le joueur qui risque sa fortune
+sur un coup de dés, il risqua tout, dans un aveu que lui arrachèrent sa
+douleur et ses remords, tout, jusqu'à son amour pour Élisabeth, jusqu'à
+l'avenir de la pauvre fille.
+
+--Vous êtes ma mère? dit-il en serrant avec émotion les mains de la
+fermière.
+
+--Pour mon malheur! répondit-elle.
+
+--Et vous, vous êtes mon père? reprit-il en s'adressant à maître Gilles.
+
+Habitué à la soumission la plus absolue, le brave homme sembla chercher
+dans les yeux de sa femme un signe d'assentiment.
+
+--Vous devez donc m'aimer comme votre fils? poursuivit Germain.
+
+--Pour cela, ça ne fait pas de doute! dit le fermier en embrassant le jeune
+homme.
+
+Quant à maîtresse Gilles, elle se tenait toujours sur la défensive.
+
+--Et vous désirez mon bonheur? continua Germain.
+
+--C'est encore vrai, dit le fermier.
+
+--Eh bien! supposez que le bon Dieu, au lieu de vous accorder un garçon,
+vous ait donné une fille...
+
+--Ça m'aurait mieux convenu! interrompit maîtresse Gilles.
+
+--Supposez encore, poursuivit Germain, que vous soyez dans la pauvreté et
+que votre fille soit obligée pour vivre de se louer comme servante dans une
+ferme. Votre fille est belle, le fils du fermier s'en aperçoit, il l'aime,
+il ne le lui cache pas, et la pauvre enfant l'écoute pour son malheur à
+elle... Que doit faire le fils du fermier?
+
+--Si ce garçon-là a du coeur, dit maître Gilles, il doit en faire sa femme.
+
+--Et si son père s'y oppose? demanda Germain.
+
+--Il aurait tort, répondit le brave homme. Il pourrait bien, sans doute,
+gronder son fils; mais il ne devrait pas causer, par son refus, la perte de
+la jeune fille.
+
+--Eh bien, mon père, grondez-moi! dit Germain en fondant en larmes et en
+tombant dans les bras du vieillard; car le fils du fermier c'est moi, et la
+servante c'est Élisabeth.
+
+Le brave homme serra son enfant contre son coeur avec une grosse émotion.
+Cette confidence renversait bien des projets; mais les beaux rêves qu'il
+avait caressés s'évanouirent sans peine, sinon sans regrets, pour faire
+place aux sentiments d'honnêteté qui faisaient le fond de son caractère; et
+le pardon s'échappa de ses lèvres avec le dernier baiser qu'il donna à son
+fils.
+
+Cependant, maîtresse Gilles n'avait pas eu besoin d'attendre la fin de
+l'apologue pour en comprendre la moralité; car les femmes, dans quelque
+milieu social que le sort les ait placées, surpassent de beaucoup les
+hommes en finesse, et rien n'est plus merveilleux que leur aptitude à
+deviner les choses les plus impénétrables, pour peu qu'il s'y mêle de
+l'amour ou tout autre sentiment délicat. Elle n'eut pas plus tôt entendu
+les premiers mots de la confidence que, sans s'inquiéter de la
+détermination que prendrait son mari, elle courut rapidement vers la
+maison. Elle monta à sa chambre, ouvrit son armoire, compta dix écus dans
+sa main et redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier. Son
+visage, si coloré d'ordinaire, était presque pâle et ses lèvres
+tremblaient. Élisabeth était toujours assise sur le banc de pierre et
+pleurait. Maîtresse Gilles s'approcha de la jeune fille, dont elle écarta
+brusquement les mains, et lui jeta les pièces de monnaie sur les genoux.
+
+--Voyez, dit la fermière, s'il y a bien dix écus. Je ne vous dois que onze
+mois; mais je vous paie l'année entière, afin d'être débarrassée plus tôt
+de vous.
+
+--Vous me mettez à la porte? dit Élisabeth.
+
+--Ça me paraît clair.
+
+--Vous êtes mécontente de moi? Je ne travaille pas assez?
+
+--Il s'agit bien de cela! s'écria maîtresse Gilles avec indignation.
+
+--Germain a parlé! se dit Élisabeth en retombant sur le banc de pierre, je
+suis perdue!
+
+D'abondantes larmes s'échappèrent de ses yeux, et sa tête s'affaissa sur sa
+poitrine, comme une fleur qui plie sous le poids de la rosée.
+
+--Ramassez votre argent, reprit durement la fermière en montrant les pièces
+de monnaie qui avaient roulé à terre.
+
+Ces paroles rappelèrent Élisabeth au sentiment de sa position; elle fit un
+violent effort sur elle-même et se leva.
+
+--Merci! répondit-elle en détournant la tête.
+
+--Vous les dédaignez?
+
+--J'aime mieux vous avoir servie pour rien!
+
+--Pour rien, dites-vous? répliqua brutalement maîtresse Gilles; et vous
+avez fait le malheur de mon fils!
+
+Ces derniers mots firent tressaillir la jeune fille. Elle leva noblement la
+tête et obligea la fermière à baisser les yeux sous son regard.
+
+--Maîtresse Gilles, dit-elle, apprenez que le malheur n'a frappé chez vous
+qu'une seule personne, et cette personne, c'est moi! Si je ne respectais
+votre mari, si je ne... pardonnais à Germain, je ne partirais pas d'ici
+sans vous maudire... Vous comprendrez plus tard combien vous avez été
+injuste et cruelle à l'égard d'une pauvre enfant, qui ne se croyait pas en
+danger sous votre toit... Je ne demande pas d'autre vengeance; et, lorsque
+je sortirai de cette maison, d'où vous me chassez indignement, pas une
+parole de haine ne s'échappera de ma bouche... Je trouverai peut-être même
+la force d'appeler sur elle la bénédiction du ciel.
+
+A ces mots, elle disparut dans l'intérieur de la maison.
+
+Le fermier et son fils, après le premier épanchement, furent tout surpris
+de ne plus voir maîtresse Gilles à leurs côtés; ils l'aperçurent bientôt
+près de la porte de la cuisine et marchèrent à sa rencontre.
+
+--Tu sais tout? dit le fermier en s'essuyant les yeux du revers de sa
+manche, et tu pardonnes à Germain?
+
+--Il le faut bien, répondit la fermière en se baissant pour ramasser les
+écus qui étaient restés au pied du banc.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet argent? demanda maître Gilles?
+
+--Ce sont les gages d'Élisabeth.
+
+--Tu la paies d'avance?
+
+--Je la mets à la porte.
+
+--Vous la chassez! s'écria Germain. Voyons... vous plaisantez, ma mère?
+
+--Je ne plaisante pas; je ne veux pas garder une fille de mauvaise vie chez
+moi.
+
+--Mais c'est moi qui ai fait tout le mal! reprit le jeune homme.
+
+--Et c'est à moi de le réparer, répondit la fermière.
+
+--Tu as tort, ma femme, hasarda maître Gilles.
+
+--Tais-toi, lui dit maîtresse Gilles; cela ne te regarde pas.
+
+--Comment! mon père, vous souffrirez une pareille indignité? dit Germain en
+voyant le fermier se préparer à la retraite.
+
+--Petite pluie abat grand vent, lui répondit maître Gilles à voix basse;
+dans moins d'une heure ta mère ne songera plus à renvoyer sa servante.
+
+--Vous vous trompez, dit la fermière, car la chose est déjà faite.
+Élisabeth a reçu son congé. Elle ne dormira pas cette nuit sous mon toit.
+
+--Ah! ma mère, s'écria Germain en éclatant en sanglots; il eût mieux valu
+ne pas me mettre au monde.
+
+
+
+
+III
+
+Louis XVI.
+
+
+Les détails que maître Gilles avait recueillis à Bretteville sur l'arrivée
+prochaine de Louis XVI étaient exacts. Le jeune roi avait quitté Versailles
+le 21 juin 1786, pour se rendre à Cherbourg. Il arriva dans la soirée du 21
+au château d'Harcourt, où il passa la nuit, et le 22, à dix heures du
+matin, il s'arrêta à Caen, sur la place des Casernes, et reçut des mains du
+comte de Vandeuvre les clefs de la ville. La foule s'était portée au devant
+du roi, qui recevait avec bonté les placets qu'on lui faisait parvenir. Ce
+fut seulement à l'extrémité de la ville qu'il permit à ses cochers de
+lancer les chevaux. Le temps était magnifique. Louis XVI ne se lassait pas
+d'admirer les moissons qui couvraient la campagne. Il prenait une joie
+d'enfant à passer la tête à la portière, pour mieux respirer la senteur des
+champs; et, se retournant vers ses compagnons de route, le prince de Poix,
+les ducs de Villequier et de Coigny:--Convenez, messieurs, leur disait-il
+gaîment, que Virgile avait raison de conseiller aux Romains de déserter
+leurs villas pour aller chercher de douces émotions au sein de la campagne.
+
+Et les carrosses de la cour passaient si rapides que les arbres de la route
+semblaient courir à toutes jambes le long des fossés, et qu'un nuage de
+poussière se roulait en tourbillons épais à l'arrière des voitures. Mais, à
+chaque village, Louis XVI ordonnait de ralentir la marche et se montrait
+aux paysans qui saluaient son apparition par des cris de joie. Lorsqu'on
+fut sorti de Bretteville-l'Orgueilleuse, le roi parut regretter de ne pas
+s'être arrêté dans ce village. Le grand air lui avait ouvert l'appétit.
+
+--Sa Majesté trouvera bientôt ce qu'elle désire, dit le duc de Villequier.
+
+--Vous croyez? demanda Louis XVI.
+
+--J'en suis certain, car j'ai parcouru cette route à cheval; et, dans moins
+de dix minutes, nous rencontrerons une auberge sur la droite, au bas de
+deux côtes.
+
+--A merveille! s'écria joyeusement Louis XVI; nous allons faire un repas en
+plein air, comme de vrais bergers.
+
+Tandis que le roi sortait de Bretteville-l'Orgueilleuse, un silence
+solennel régnait dans la grande cuisine de maîtresse Gilles. On n'entendait
+que le bruit sec des sabots qui frappaient l'aire ou le tic-tac monotone du
+balancier de l'horloge. Mais voilà qu'une rumeur extraordinaire,
+accompagnée de convulsions, éclate soudain dans cette petite boîte carrée,
+comme si l'être animé qu'elle semblait retenir prisonnier entre ses parois
+eût voulu briser ses chaînes... et midi sonna. Ce fut comme un coup de
+théâtre,--car c'était l'heure du dîner--et maîtresse Gilles remplit à elle
+seule de son mouvement toutes les parties de son immense cuisine. Les
+assiettes, qu'on aurait pu considérer comme les pièces principales d'un
+vaste échiquier, s'alignèrent sur les bords de la table; les couteaux et
+les fourchettes se placèrent à leur droite, en guise de cavaliers; les
+verres se posèrent carrément en tête, sur la première ligne, en guise de
+pions, et les pots de cidre furent plantés comme des tours aux quatre coins
+de la table. Lorsqu'elle vit arriver les hommes de journée, maîtresse
+Gilles apporta la soupière, d'où sortait un épais nuage de fumée. Mais
+personne n'y toucha; on attendait le fermier et son fils. Enfin maître
+Gilles parut. Sa physionomie n'avait rien de rassurant; sa bouche, fendue
+évidemment pour un sourire perpétuel, se contractait en grimaçant, comme
+lorsqu'il avait du chagrin.
+
+--Tu ne l'as pas trouvé!... je vois bien cela à ta mine, s'écria maîtresse
+Gilles, sans donner à son mari le temps de s'expliquer.
+
+--Que peut-il être devenu, notre pauvre Germain? dit le fermier en se
+laissant tomber sur une chaise avec accablement.
+
+--Vous ne l'avez pas vu, vous autres? demanda maîtresse Gilles aux gens de
+la ferme.
+
+--Non, répondirent les domestiques.
+
+--Tu ne manges pas? reprit la fermière en se tournant vers son mari.
+
+--Je n'ai pas faim.
+
+--Poule mouillée! s'écria dédaigneusement maîtresse Gilles en emplissant
+son assiette jusqu'aux bords... Il se retrouvera, ton fils, il se
+retrouvera, parbleu!... Il est allé prendre l'air... Ah! mon Dieu!
+qu'entends-je? s'écria de nouveau maîtresse Gilles; et, pour la première
+fois de sa vie, elle laissa tomber son assiette, qui couvrit l'aire de
+soupe et de morceaux de faïence... C'est le roi!
+
+A ce mot, tous les gens de la ferme quittèrent leur place, jusqu'à maître
+Gilles, qui, s'il n'avait pas d'appétit, retrouva du moins des jambes pour
+la circonstance; et tout le monde, maîtres et domestiques, se précipita à
+l'entrée de la maison. C'étaient bien, en effet, les carrosses de la cour
+qui descendaient la côte au grand galop de quatre chevaux.
+
+--Et mes chapons? s'écria maîtresse Gilles avec désolation. Qu'on aille me
+chercher mes chapons!
+
+Un garçon de ferme se détacha du groupe pour obéir aux ordres de sa
+maîtresse.
+
+--Et mon agneau?
+
+--Le voici, dit le fermier en saisissant le pauvre petit animal qui passait
+à côté de sa mère. Mais il n'est pas décrotté.
+
+--Tant pis! répondit maîtresse Gilles.
+
+En même temps elle fit ranger toute sa petite armée de valets et se mit
+à leur tête, tandis que son mari, placé modestement à deux pas en arrière,
+tenait dans ses bras les chapons et l'agneau. Puis elle se prépara à
+marcher au devant des voitures. Mais elle s'arrêta subitement, recula
+en trébuchant et ne retrouva son équilibre que sur les pieds de son mari.
+
+Le roi était descendu de voiture, accompagné de plusieurs seigneurs de sa
+suite, auxquels il montrait la maison avec des gestes qui pouvaient faire
+penser qu'il avait le désir d'y entrer. Et telle était bien son intention;
+car le petit cortége se mit en marche, franchit le pont jeté sur le fossé
+et s'avança dans la cour.
+
+Maîtresse Gilles n'était pas préparée à cet événement. Sa fermeté
+l'abandonna. On la vit même trembler et jeter autour d'elle un regard
+désespéré, comme si elle eût appelé quelqu'un à son aide. Ce n'était plus
+l'arrogante fermière qui faisait retentir la maison de sa voix formidable;
+ce n'était plus maîtresse Gilles campée fièrement, les deux poings sur les
+hanches, et gourmandant sans pitié les domestiques. Quant au fermier, il
+n'était pas étonnant que ses deux genoux se donnassent de fréquents et
+involontaires baisers. Le pauvre homme tremblait; la peur lui fit lâcher
+les deux chapons, qui s'enfuirent, et l'agneau, qui s'en alla promptement
+rejoindre sa mère.
+
+Cependant le roi approchait toujours. Il n'était plus qu'à vingt pas du
+groupe formé par les deux fermiers et leurs domestiques.
+
+--Et mes mains qui sont encore toutes noires de charbon! s'écria
+douloureusement maîtresse Gilles. Voyons, Jean, dit-elle à son mari, tu
+peux bien recevoir le roi pendant que je vais aller les nettoyer?
+
+--Essuie-les à ton tablier, répondit le fermier plus mort que vif.
+
+--Et mon bonnet que je porte depuis le commencement de la semaine?
+
+--Et mes souliers tout pleins de poussière! répliqua le paysan.
+
+--Et mon fichu déchiré! continua la femme.
+
+--Et mon gilet sans boutons! répondit le mari.
+
+--Je vous répète que vous êtes superbe comme cela, Jean! s'écria maîtresse
+Gilles.
+
+Aussitôt elle se fit, à coup de coudes, une trouée à travers les
+domestiques et disparut dans la maison.
+
+Le roi n'était plus qu'à six pas de maître Gilles.
+
+Le pauvre fermier se tordait les mains et la sueur lui roulait sur le
+visage. Il essaya d'appeler maîtresse Gilles, Élisabeth, Germain même qu'il
+savait absent. Mais la voix lui fit défaut. Comme le roi approchait
+toujours, comme la fuite était devenue impossible, le paysan ôta
+respectueusement son bonnet de laine et se plia en deux, n'osant ni se
+relever, ni détacher les yeux de l'extrémité de ses pieds qu'il trouvait
+encore plus laids et plus difformes que de coutume.
+
+--Allons, brave homme, relevez-vous, dit Louis XVI en lui frappant
+amicalement sur l'épaule.
+
+Mais maître Gilles se baissa encore plus bas, de sorte que ses longs
+cheveux roux semblaient prendre racine dans le sol. Sur une nouvelle
+invitation du roi, il se décida à se redresser. Seulement son corps se
+balança longtemps encore avant de reprendre son équilibre, comme ces
+arbustes qu'on a ployés avec la main et qui s'inclinent plus d'une fois
+avant de rester immobiles.
+
+--Vous servez à boire et à manger, comme cela est écrit là-bas au-dessus de
+votre porte? reprit Louis XVI après l'avoir rassuré de son mieux.
+
+--Oui, Ma-ma-majesté, bégaya maître Gilles.
+
+--Voyons, qu'allez-vous me donner à manger?
+
+--Ma-majesté, tout ce que nous avons est à votre service. On va tuer toute
+la volaille, s'il le faut...
+
+--Mais il ne le faut pas! dit Louis XVI, que les protestations du fermier
+amusaient étonnamment. Je ne voudrais pour rien au monde être la cause d'un
+tel massacre! Je n'ai pas, d'ailleurs, l'intention de faire un dîner en
+règle. Une simple collation, voilà tout.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! si ma femme était là seulement! s'écria maître Gilles
+au désespoir de ne pouvoir trouver quoi offrir à son souverain.
+
+--J'aurais été enchanté de la voir, dit Louis XVI; mais, puisque le malheur
+veut qu'elle ne soit pas là, je m'en rapporte à vous. Vous désirez me
+donner de trop bonnes choses? vous voulez me gâter, j'imagine? Aussi, pour
+vous mettre à votre aise, je vous demanderai si vous avez des oeufs?
+
+--C'est si commun!
+
+--Pas tant que vous le pensez, s'ils sont frais.
+
+--Oh! quant à cela, on va les prendre au poulailler.
+
+--Très-bien. Et du beurre?... en avez-vous?
+
+--On vient de le faire.
+
+--Voilà un repas magnifique! s'écria joyeusement Louis XVI. Vous voyez,
+brave homme, que je ne suis pas si difficile... Eh bien, qu'y a-t-il
+encore? demanda le roi en remarquant que maître Gilles se grattait
+l'oreille d'une manière désespérée.
+
+--C'est que... la cuisine... balbutia maître Gilles, la cuisine est bien
+sombre, et Sa Majesté est habituée à manger dans de si beaux appartements!
+
+--C'est cela qui vous embarrasse?... Mais, y a-t-il à Versailles une salle
+à manger avec un plus beau plafond que celui-là? dit Louis XVI en faisant
+admirer à ses gentilshommes la pureté du ciel.
+
+--Sa Majesté consent à manger en plein air? demanda maître Gilles en
+ouvrant de grands yeux ébahis.
+
+--En plein air, mon cher hôte! répondit le roi. Et voici ma place toute
+trouvée, ajouta-t-il en se dirigeant vers le banc de pierre placé près de
+la porte d'entrée.
+
+Maître Gilles, devinant l'intention du roi, ôta sa veste, l'étendit avec
+soin sur la pierre et entra dans la maison.
+
+Cependant deux garçons de ferme apportèrent une petite table devant le roi,
+et maître Gilles reparut bientôt dans sa belle blouse des dimanches. Il
+déposa un couvert sur la table, après avoir eu soin, toutefois, d'essuyer
+le verre avec le bas de sa blouse. Puis il demanda au roi quelle boisson il
+fallait lui servir.
+
+--Vous avez donc le choix? dit Louis XVI.
+
+--Majesté, j'ai encore une vieille bouteille de vin qui nous est restée du
+baptême de notre fils.
+
+--Eh bien! gardez-la pour le jour de son mariage... On aura soin,
+ajouta-t-il en s'adressant à ses familiers, de compléter le caveau de ce
+brave homme.
+
+--Alors... nous n'avons plus que du cidre à offrir...
+
+--Très-bien! Servez-moi du cidre et apportez-moi de votre pain de ménage.
+Je me sens un appétit d'enfer!
+
+Le roi fut promptement obéi. Comme il ouvrait un oeuf après avoir coupé une
+tranche de pain, il crut s'apercevoir qu'on lui frappait de temps à autre
+sur le bas de la jambe. Il regarda de côté et vit le gros chien de ferme
+qui se permettait, contre toutes les lois de l'étiquette, de caresser avec
+sa patte les mollets de son souverain.
+
+--Ah! je devine ce que tu veux, toi! dit Louis XVI en lui jetant un morceau
+de pain que le barbet attrapa avec la dextérité d'un jongleur accompli.
+
+Mais, comme le barbet avait un appétit déréglé, il renouvela ses demandes
+avec tant d'insistance que maître Gilles en fut tout scandalisé.
+
+--Fi donc! vilaine bête! s'écria le fermier; vous devriez rougir de
+tourmenter ainsi Sa Majesté!
+
+Cette apostrophe bien sentie ne paraissant pas toucher le compagnon de
+table du roi, maître Gilles s'arma d'un gourdin dont il montra le gros bout
+au parasite à quatre pattes.
+
+--Laissez-le, dit Louis XVI en passant amicalement la main sur la tête de
+son protégé; il ne me gêne pas. Comment l'appelez-vous?
+
+--Sauf votre respect, Majesté, il s'appelle Fidèle.
+
+--Fidèle? A coup sûr ce n'est pas un chien de cour, dit Louis XVI en
+souriant.
+
+--Pardon, Majesté, répondit maître Gilles, qui n'avait pas compris le jeu
+de mots: il n'y a pas son pareil comme chien de garde.
+
+La nouvelle de l'arrivée de Louis XVI s'était vite répandue, et l'on voyait
+accourir de tous côtés les habitants de Sainte-Croix. Ils se tenaient
+respectueusement à distance, le cou tendu dans la direction du roi, et
+suivant curieusement le moindre de ses mouvements, comme s'ils eussent été
+surpris de le voir manger comme un homme ordinaire. Le bruit des cloches se
+fit bientôt entendre, et ce signal officiel décida les retardataires à
+déserter le village. A cet instant la porte de la cuisine s'ouvrit, et
+maîtresse Gilles parut sur le seuil dans ses plus beaux atours. Un grand
+tablier de soie, qui miroitait au soleil comme la gorge de ses pigeons,
+couvrait sa poitrine et descendait jusqu'au bas de sa jupe d'un rouge
+éclatant. Un immense bonnet, en forme de cathédrale, étalait au vent ses
+ailes de papillon et couronnait dignement cet imposant édifice.
+
+La fermière se dirigea vers le groupe des courtisans, qu'elle salua jusqu'à
+terre, pensant que le roi devait en faire partie. Mais, lorsqu'en se
+retournant, elle aperçut Louis XVI assis à la petite table et étendant
+tranquillement son beurre sur une tranche de pain, elle entra dans une
+colère impossible à rendre et, saisissant rudement son mari par le collet:
+
+--Malheureux! s'écria-t-elle, tu as eu la bêtise de laisser Sa Majesté
+dehors!... Tu ne sauras donc jamais rien faire comme les autres!
+
+--Pardon, dit Louis XVI qui avait grand'peine à garder son sérieux, c'est
+moi qui l'ai voulu... Vous pouvez lâcher maître Gilles.
+
+--C'est ma femme, dit le fermier en faisant une sorte de présentation de
+maîtresse Gilles, quand il fut échappé de ses griffes.
+
+--Je l'ai deviné tout de suite, répondit le roi en souriant. Elle a
+vraiment bonne mine, votre femme!
+
+--Sa Majesté est bien honnête, dit maîtresse Gilles en exécutant la plus
+belle de ses révérences.
+
+Mais le roi ne s'occupait déjà plus d'elle. Son attention s'était reportée
+sur la foule des paysans qui remplissaient la grande route.
+
+--Allez avertir ces bons villageois qu'on leur permet d'entrer dans la
+cour, dit Louis XVI à une personne de sa suite; s'ils ont quelque demande à
+me faire, je suis prêt à les entendre.
+
+On se rappelle qu'Élisabeth, après la querelle qui s'était élevée entre
+maîtresse Gilles et son fils, refusa de recevoir le paiement de ses gages
+et alla se réfugier dans sa mansarde. Elle se jeta à genoux devant son lit,
+la tête appuyée contre les draps et les mains levées au ciel. Combien de
+prières entrecoupées de sanglots montent ainsi chaque jour vers Dieu! Qu'il
+est bon de se retrouver ainsi tout seul, loin du monde, et de sonder
+impitoyablement les plaies de son âme!
+
+Qui pourrait songer en ces moments redoutables à se déguiser la vérité? Les
+déguisements sont bons pour des chagrins d'enfant; mais, quand toutes les
+cordes de la douleur ont vibré en nous, il n'est plus possible d'être
+hypocrite envers soi-même.
+
+Élisabeth pleura amèrement; mais, après le premier tumulte de ses passions,
+elle examina plus sérieusement la conduite de la fermière; elle s'avoua que
+la plupart des mères eussent agi comme sa maîtresse. Elle se trouvait même
+des torts, sans pouvoir toutefois excuser les brutalités et surtout
+l'arrogance de la fermière. Car ce qu'on pardonne le plus difficilement
+chez les autres, ce sont moins les mauvais traitements que l'orgueil
+immodéré qui cherche à nous humilier. Élisabeth était arrivée à cet état
+d'abattement physique où l'âme, se détachant de la terre, se rapproche du
+ciel par la prière. Alors ses larmes coulèrent moins brûlantes; ses soupirs
+ne déchirèrent plus sa poitrine et l'indulgence entra dans son coeur.
+
+Pleine de résignation, elle se leva pour commencer ses préparatifs de
+départ. Au même instant on frappa à la porte de sa petite chambre.
+
+--Entrez, dit-elle.
+
+La porte s'ouvrit et Germain tomba aux genoux d'Élisabeth.
+
+--Oh! pardonnez-moi! s'écria-t-il en sanglotant. Ne me maudissez pas,
+Élisabeth!
+
+--Vous maudire! dit la jeune fille en pâlissant... Il faudrait alors
+commencer par me maudire moi-même. Car... vous, du moins, vous aviez pour
+excuse le peu d'importance de votre faute, et l'irréflexion de votre âge
+vous fermait les yeux sur le reste; tandis que moi, je devais savoir quel
+avenir je me préparais!...
+
+--Ne partez pas, Élisabeth, je vous en supplie, restez près de nous. Ma
+mère oubliera tout; elle finira par vous aimer et vous appeler du doux nom
+de fille.
+
+--Ce sont des rêves tout cela, mon bon Germain!... D'ailleurs, je ne
+consentirais jamais à être votre femme.
+
+--Vous ne m'aimez donc plus?
+
+--Je vous aime toujours. Mais la souffrance m'a vieillie; et j'ai réfléchi
+à bien des choses auprès desquelles je passais étourdiment jadis; et je me
+suis dit que la femme doit, avant tout, défendre sa pureté... Lorsqu'un
+homme a perdu l'honneur, on dit qu'il a été lâche et tout le monde le
+méprise. Notre honneur à nous, c'est notre vertu! Lorsque nous n'avons pas
+su la garder, nous sommes lâches comme l'homme qui a manqué à l'honneur. Je
+ne voudrais pas épouser un homme lâche... Vous ne pouvez épouser une femme
+sans vertu.
+
+--Élisabeth, Élisabeth! dit Germain, ne vous jugez pas ainsi!
+
+--Je parle comme le monde...
+
+--Je me moque du monde et de ses jugements. Je ne sais qu'une chose: c'est
+que je vous estime, c'est que je vous aime!... Ne partez pas!
+
+--C'est impossible! on m'a chassée d'ici.
+
+--Et moi je vous dis d'y rester! Je suis le maître après tout! et ma mère
+ne me tiendra pas toujours...
+
+--Une brouille avec votre mère? Voilà ce que je veux éviter à tout prix. Je
+vais partir.
+
+--Pour aller?
+
+--Chez mon père. Il n'y a que Dieu et lui qui puissent me pardonner.
+
+--Mes larmes ne vous fléchiront pas?
+
+--Ma résolution est prise.
+
+--Eh bien! vous ne partirez pas seule! dit Germain.
+
+Et le jeune homme sortit sous le coup d'une terrible émotion. Élisabeth
+resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur la porte qui venait de
+se refermer. Puis elle éclata en sanglots.
+
+--Mon Dieu! dit-elle, est-ce que la punition ne dépasse pas la faute?
+
+Elle promena un regard désolé sur les murs de sa petite mansarde, dont
+chaque meuble était un souvenir. C'étaient le lit, où elle goûtait un si
+doux sommeil, le bénitier de faïence surmonté d'un Christ où elle puisait
+pieusement de l'eau bénite tous les matins à son réveil, la petite table
+sur laquelle elle lisait le dimanche, la chaise sur laquelle elle se
+berçait en pensant à son père infirme, à sa mère qui reposait sous le vieil
+if du cimetière, à ses amis d'enfance. Elle se sentait le coeur gros à
+l'idée de quitter ces vieilles connaissances qui l'avaient vue rêver, prier
+et pleurer! Et cette admirable campagne que l'on apercevait de la fenêtre!
+et ce bois sombre qui s'arrondissait à l'horizon comme une épaisse
+chevelure! et le clocher d'Audrieu qui se détachait en noir sur le bleu du
+ciel! Que de poésie, à l'heure des adieux, dans toutes ces choses qui lui
+paraissaient autrefois insignifiantes!...
+
+Mais voilà que de riches voitures descendent la côte à grand bruit et
+viennent troubler sa rêverie. Élisabeth, qui tenait à rester avec ses
+pensées, referma la fenêtre. Elle plia soigneusement ses robes et grossit
+son paquet de tous les autres objets de toilette. Une rumeur extraordinaire
+partait d'en bas et montait jusqu'au toit; mais la jeune fille n'eut pas un
+instant l'idée d'ouvrir la fenêtre. Elle prit une dernière fois de l'eau
+bénite sous le vieux crucifix, jeta un dernier regard autour d'elle et
+descendit lentement les marches de l'escalier.
+
+Il faut renoncer à peindre sa surprise et son effroi, lorsqu'elle aperçut
+la foule qui remplissait la cour. Elle voulut revenir sur ses pas; mais il
+n'était plus temps. Françoise, la servante qui s'était moquée d'elle si
+méchamment le matin, s'approcha d'elle et, feignant une compassion
+hypocrite:
+
+--Vous avez l'air bien triste? lui dit-elle. Cela ne convient guère dans un
+pareil jour!
+
+La méchante fille avait eu soin d'élever la voix pour être entendue des
+personnes qui l'entouraient. Tous les regards se portèrent aussitôt sur la
+pauvre Élisabeth, qui, rougissant et pâlissant, subit dans ces courts
+instants le plus affreux supplice qu'ait jamais enduré créature humaine.
+
+Louis XVI avait fini son repas et parlait avec bonté aux paysans. Il fut un
+des premiers à entendre la remarque perfide de Françoise. Il regarda
+Élisabeth et fut frappé de son air d'abattement.
+
+--Laissez approcher cette enfant, dit-il.
+
+La foule ouvrit ses rangs. Mais, soit qu'elle n'eût pas entendu les paroles
+de Louis XVI, soit qu'elle n'eût pas la force de faire un mouvement,
+Élisabeth demeura debout à la même place, les yeux obstinément fixés sur le
+sol. Touché de sa position, le roi s'approcha d'elle et l'interrogea avec
+la plus grande douceur.
+
+--Elle ne mérite pas que Sa Majesté s'occupe d'elle, s'écria maîtresse
+Gilles en accourant près du roi.
+
+--Pourquoi? demanda Louis XVI sans se retourner.
+
+--Parce que c'est une malheureuse!...
+
+--Vous devriez savoir, interrompit le roi, qu'il faut toujours avoir pitié
+des malheureux!
+
+Il serait difficile d'imaginer quelle fut la stupeur de maître Gilles quand
+il aperçut Élisabeth entre la fermière et le roi. Il eut cependant le
+courage de venir au secours de la jeune fille; et on le vit se placer
+bravement entre Louis XVI et sa femme qui n'osa ou ne put rien dire, tant
+elle fut étonnée d'un pareil trait d'audace.
+
+--Que puis-je faire pour vous? disait en ce moment Louis XVI à Élisabeth.
+
+--Tout! Majesté, répondit maître Gilles en avançant sa bonne figure qui
+n'eut jamais depuis ce jour un tel air de résolution. Vous pouvez la sauver
+du déshonneur! ajouta-t-il à voix basse, de manière à n'être entendu que du
+roi.
+
+--Cette fille a failli chez vous?
+
+--Chez moi, Majesté. Et mon fils Germain est décidé à l'épouser...
+
+--Ah! vous avez un fils? Je comprends tout maintenant. Cette enfant est
+moins coupable que je ne l'avais pensé... Mais alors, si vous consentez au
+mariage, il n'y a plus d'obstacle...
+
+--Pardon, interrompit maître Gilles, il y a ma femme.
+
+--C'est vrai, dit Louis XVI en souriant; vous me faites toucher du doigt un
+abus que je ne pourrai cependant pas supprimer dans mon royaume. Et quelle
+est la cause de son opposition?
+
+--L'argent, Majesté... Élisabeth n'a pas un sou vaillant.
+
+--Je m'en doutais, dit Louis XVI.
+
+Il appela l'un de ses gens et lui parla à voix basse. Quelques instants
+après, on apportait au roi une bourse remplie d'or qu'il présenta à
+Élisabeth.
+
+Mais la jeune fille était dans une prostration semblable à celle du
+condamné à mort, qui entend les rumeurs de la foule sans pouvoir distinguer
+le sens des paroles qui se disent autour de lui. Désespéré de la voir
+insensible aux bontés de Louis XVI, maître Gilles s'approcha d'elle et lui
+cria de toutes ses forces: «Répondez donc, Élisabeth; c'est le roi de
+France qui vous parle!» Elle tressaillit, comme une personne qui sort
+brusquement d'un mauvais rêve, leva les yeux et rencontra le regard du roi.
+
+--Je vous dote en faveur de votre enfant, lui dit Louis XVI; vous pourrez
+épouser Germain.
+
+--Oh! merci! s'écria Élisabeth en tombant à genoux. Je demanderai à Dieu
+qu'il vous accorde de longs jours, et mon enfant mêlera votre nom à ses
+prières.
+
+Comme elle achevait de parler, ses forces l'abandonnèrent, et, sans le
+fermier, elle fût tombée à terre. Les paysans poussèrent des cris de joie
+et firent retentir les airs de leurs acclamations. Une seule personne ne
+partageait pas l'allégresse générale: c'était Françoise, qui voyait sa
+manoeuvre perfide tourner au profit de son ennemie.
+
+--Il n'y a que les mauvaises filles comme Élisabeth pour avoir de ces
+chances-là! disait-elle en suivant la foule.
+
+Heureusement que sa voix se perdit dans le bruit de la multitude, comme une
+fausse note dans un choeur immense.
+
+Quant à maîtresse Gilles, elle n'avait pas encore retrouvé la parole et ne
+pouvait détacher ses yeux de la bourse que son mari tenait dans ses mains.
+Soudain elle se frappa le front, comme une personne qui rappelle ses
+souvenirs; puis on la vit courir du côté de l'étable et rapporter un petit
+agneau dans ses bras. Mais Louis XVI était déjà rentré dans sa voiture, les
+postillons fouettaient vigoureusement les chevaux et, dans dans son
+désespoir, maîtresse Gilles crut apercevoir, à travers le nuage de
+poussière qui s'élevait de la route, la maîtresse d'auberge de l'Aigle
+recevant le baiser du roi.
+
+A quelque distance de la ferme, Louis XVI aperçut, en se penchant à la
+portière, un jeune paysan qui pleurait au bord de la grande route. Il
+reconnut le gros chien noir qui était assis auprès du jeune homme. C'était
+son compagnon de table; c'était Fidèle qui regardait tristement son maître,
+sans oublier toutefois de surveiller en même temps le bâton de voyage et
+les habits roulés dans un mouchoir. Louis XVI pensa que la Providence, en
+plaçant le maître du barbet sur sa route, ne voulait pas qu'il laissât sa
+bonne action inachevée. Il fit arrêter sa voiture et appela le jeune homme.
+
+--Comment vous appelez-vous? lui dit-il avec bonté.
+
+--Germain.
+
+--Vous êtes le fils de maître Gilles?
+
+--Oui, monseigneur, pour vous servir.
+
+--Eh bien! ne pleurez plus et retournez à la ferme. Élisabeth vient de
+faire un héritage et maîtresse Gilles consent à ce qu'elle devienne votre
+femme.
+
+--Vous avez l'air trop bon, monseigneur, pour vouloir me tromper, dit
+Germain. Tout mon bonheur est attaché à l'accomplissement de ce mariage;
+et, si vous aviez abusé de ma simplicité pour vous amuser de moi, vous
+m'auriez donné le coup de mort!
+
+--Croyez-moi, reprit Louis XVI: le bonheur vous attend à la ferme.
+
+--Dieu vous bénisse, monseigneur! s'écria Germain, et vous accorde de longs
+jours!
+
+--Voilà deux fois aujourd'hui que ce souhait m'est adressé, dit le roi à
+ses gentilshommes; ne puis-je pas espérer que les voeux d'Élisabeth et de
+Germain me porteront bonheur?
+
+Les chevaux reprirent le galop; et, tandis que Louis XVI courait à ses
+destinées, Germain marchait à grands pas, la joie au coeur, vers la ferme
+de maître Gilles, que les paysans avaient baptisée, dans leur enthousiasme,
+du nom d'_Hôtel fortuné_. Depuis ce jour, bien que la vieille maison
+n'offre plus le lit et la table aux voyageurs, on n'a cessé de l'appeler
+dans le pays l'_Hôtel fortuné_, comme si le peuple eût voulu perpétuer
+ainsi le souvenir du passage de Louis XVI.
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+ * * * * *
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+TABLE DES MATIÈRES
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+ BARBARE
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+ CHAPITRE I.--La Déesse de la Liberté
+ -- II.--Le club
+ -- III.--Le proscrit
+ -- IV.--Une crise domestique
+ -- V.--Désespoir de Dominique
+ -- VI.--Le pont de cordes
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+
+ MICHEL CABIEU
+
+ CHAPITRE I.
+ -- II.
+ -- III.
+ -- IV.
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+ LE MAÎTRE DE L'OEUVRE
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+ PROLOGUE. --Les deux touristes
+ CHAPITRE I.--Pierre Vardouin
+ -- II.--A propos d'une fleur
+ -- III.--Maître et apprenti
+ -- IV.--...
+ -- V.--Deux martyrs
+ ÉPILOGUE... --Visite chez l'ex-magistrat
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+ L'HÔTEL FORTUNÉ
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+ CHAPITRE I.--Le rêve
+ -- II.--Le renvoi
+ -- III.--Louis XVI
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+End of the Project Gutenberg EBook of Legendes Normandes, by Gaston Lavalley
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11036 ***