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+The Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Aziyade
+ Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise
+ entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de
+ Kars, le 27 octobre 1877.
+
+
+Author: Pierre Loti
+
+Release Date: February 11, 2004 [EBook #11035]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE ***
+
+
+
+
+
+
+This Etext was prepared by Walter Debeuf,
+(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks)
+
+
+
+
+AZIYADE
+
+par PIERRE LOTI
+
+De l'Academie francaise
+
+
+Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise
+entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de
+Kars le 27 octobre 1877.
+
+
+
+
+PREFACE DE PLUMKETT
+
+AMI DE LOTI
+
+
+Dans tout roman bien conduit, une description du heros est de rigueur.
+Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a
+pas ete plus conduit que la vie de son heros. Et puis decrire au public
+indifferent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisee, et les plus
+habiles pourraient bien s'y perdre.
+
+Pour son portrait physique, lecteur, allez a Musset: ouvrez "_Namouna_,
+conte oriental" et lisez:
+
+ Bien cambre, bien lave; ........
+ Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux
+ Ce qu'il avait de beau surtout, c'etaient les yeux.
+
+Comme Hassan, il etait tres joyeux, et pourtant tres maussade;
+indignement naif, et pourtant tres blase. En bien comme en mal, il
+allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan egoiste,
+et c'etait a Rolla plutot qu'il eut pu ressembler ...
+
+ Dans plus d'une ame on voit deux choses a la fois:
+
+ ..................
+
+ Le ciel,--qui teint les eaux a peine remuees,
+
+ ..................
+
+ Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant.
+
+(VICTOR HUGO, _les Ondines_.)
+
+PLUMKETT.
+
+
+
+1
+
+SALONIQUE
+
+JOURNAL DE LOTI
+
+
+
+I
+
+16 mai 1876.
+
+... Une belle journee de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les
+canots etrangers arriverent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la
+derniere main a leur oeuvre: six pendus executaient en presence de la
+foule l'horrible contorsion finale ... Les fenetres, les toits etaient
+encombres de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorites turques
+souriaient a ce spectacle familier.
+
+Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du
+supplice; les potences etaient si basses que les pieds nus des condamnes
+touchaient la terre. Leurs ongles crispes grincaient sur le sable.
+
+
+
+II
+
+L'execution terminee, les soldats se retirerent et les morts resterent
+jusqu'a la tombee du jour exposes aux yeux du peuple. Les six cadavres,
+debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la
+mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifferents et
+de groupes silencieux de jeunes femmes.
+
+
+
+III
+
+Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exige ces executions
+d'ensemble, comme reparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit
+en Europe au debut de la crise orientale.
+
+Toutes les nations europeennes avaient envoye sur rade de Salonique
+d'imposants cuirasses. L'Angleterre s'y etait une des premieres fait
+representer, et c'est ainsi que j'y etais venu moi-meme, sur l'une des
+corvettes de Sa Majeste.
+
+
+
+IV
+
+Un beau jour de printemps, un des premiers ou il nous fut permis de
+circuler dans Salonique de Macedoine, peu apres les massacres, trois
+jours apres les pendaisons, vers quatre heures de l'apres-midi, il
+arriva que je m'arretai devant la porte fermee d'une vieille mosquee,
+pour regarder se battre deux cigognes.
+
+La scene se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons
+caduques bordaient de petits chemins tortueux, a moitie recouverts par
+les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mysterieux, de grands
+balcons fermes et grilles, d'ou les passants sont reluques par des
+petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les paves de
+galets noirs, et des branches de fraiche verdure couraient sur les
+toits; le ciel, entrevu par echappees, etait pur et bleu; on respirait
+partout l'air tiede et la bonne odeur de mai.
+
+La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude
+contrainte et hostile; aussi l'autorite nous obligeait-elle a trainer
+par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin,
+quelques personnages a turban passaient en longeant les murs, et aucune
+tete de femme ne se montrait derriere les grillages discrets des
+_haremlikes_; on eut dit une ville morte.
+
+Je me croyais si parfaitement seul, que j'eprouvai une etrange
+impression en apercevant pres de moi, derriere d'epais barreaux de fer,
+le haut d'une tete humaine, deux grands yeux verts fixes sur les miens.
+
+Les sourcils etaient bruns, legerement fronces, rapproches jusqu'a se
+rejoindre; l'expression de ce regard etait un melange d'energie et de
+naivete; on eut dit un regard d'enfant, tant il avait de fraicheur et de
+jeunesse.
+
+La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'a la ceinture
+sa taille enveloppee d'un camail a la turque (_feredje_) aux plis longs
+et rigides. Le camail etait de soie verte, orne de broderies d'argent.
+Un voile blanc enveloppait soigneusement la tete, n'en laissant paraitre
+que le front et les grands yeux. Les prunelles etaient bien vertes, de
+cette teinte vert de mer d'autrefois chantee par les poetes d'Orient.
+
+Cette jeune femme etait Aziyade.
+
+
+
+
+V
+
+
+Aziyade me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fut cachee; mais
+un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosite
+qu'on peut contempler a loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces
+etrangers, qui etaient venus menacer son pays sur de si terribles
+machines de fer, put etre un tres jeune homme dont l'aspect ne lui
+causait ni repulsion ni frayeur.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Tous les canots des escadres etaient partis quand je revins sur le quai;
+les yeux verts m'avaient legerement captive, bien que le visage exquis
+cache par le voile blanc me fut encore inconnu; j'etais repasse trois
+fois devant la mosquee aux cigognes, et l'heure s'en etait allee sans
+que j'en eusse conscience.
+
+Les impossibilites etaient entassees comme a plaisir entre cette jeune
+femme et moi; impossibilite d'echanger avec elle une pensee, de lui
+parler ni de lui ecrire; defense de quitter le bord apres six heures du
+soir, et autrement qu'en armes; depart probable avant huit jours pour ne
+jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des
+harems.
+
+Je regardai s'eloigner les derniers canots anglais, le soleil pres de
+disparaitre, et je m'assis irresolu sous la tente d'un cafe turc.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Un attroupement fut aussitot forme autour de moi; c'etait une bande de
+ces hommes qui vivent a la belle etoile sur les quais de Salonique,
+bateliers ou portefaix, qui desiraient savoir pourquoi j'etais reste a
+terre et attendaient la, dans l'espoir que peut-etre j'aurais besoin de
+leurs services.
+
+Dans ce groupe de Macedoniens, je remarquai un homme qui avait une drole
+de barbe, separee en petites boucles comme les plus antiques statues de
+ce pays; il etait assis devant moi par terre et m'examinait avec
+beaucoup de curiosite; mon costume et surtout mes bottines paraissaient
+l'interesser vivement. Il s'etirait avec des airs calins, des mines de
+gros chat angora, et baillait en montrant deux rangees de dents toutes
+petites, aussi brillantes que des perles.
+
+Il avait d'ailleurs une tres belle tete, une grande douceur dans les
+yeux qui resplendissaient d'honnetete et d'intelligence. Il etait tout
+depenaille, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre
+comme une chatte.
+
+Ce personnage etait Samuel.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ces deux etres rencontres le meme jour devaient bientot remplir un role
+dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on
+m'eut beaucoup etonne en me le disant. Tous deux devaient abandonner
+ensuite leur pays pour me suivre, et nous etions destines a passer
+l'hiver ensemble, sous le meme toit, a Stamboul.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Samuel s'enhardit jusqu'a me dire les trois mots qu'il savait d'anglais:
+
+--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller a bord?)
+
+Et il continua en sabir:
+
+--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.)
+
+Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on
+pouvait tirer d'un garcon intelligent et determine, parlant une langue
+connue, pour cette entreprise insensee qui flottait deja devant moi a
+l'etat de vague ebauche.
+
+L'or etait un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu.
+Samuel, d'ailleurs, devait etre honnete, et un garcon qui l'est ne
+consent point pour de l'or a servir d'intermediaire entre un jeune homme
+et une jeune femme.
+
+
+
+
+X
+
+
+A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES
+
+Salonique, 2 juin.
+
+... Ce n'etait d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens;
+quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut;
+j'en suis surpris et charme.
+
+Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un
+vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison
+d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystere. C'est la
+case choisie pour ces changements de decors qui lui sont familiers.
+(Autrefois, vous vous en souvenez, c'etait pour Isabelle B ..., l'etoile
+: la scene se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la
+maitresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de
+decors, et c'est a peine si le costume oriental leur prete encore
+quelque peu d'attrait et de nouveaute.)
+
+Debut de melodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur.
+Aspect assez miserable, mais beaucoup de couleur orientale. Des
+narguilhes trainent a terre avec des armes.
+
+Votre ami Loti est plante au milieu et trois vieilles juives
+s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes
+pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornees de paillettes,
+des sequins enfiles pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de
+soie verte. Elles se depechent de lui enlever ses vetements d'officier
+et se mettent a l'habiller a la turque, en s'agenouillant pour commencer
+par les guetres dorees et les jarretieres. Loti conserve l'air sombre et
+preoccupe qui convient au heros d'un drame lyrique.
+
+Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les
+manches d'argent sont incrustes de corail, et les lames damasquinees
+d'or; elles lui passent une veste doree a manches flottantes, et le
+coiffent d'un tarbouch. Apres cela, elles expriment, par des gestes, que
+Loti est tres beau ainsi, et vont chercher un grand miroir.
+
+Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement a cette
+toilette qui pourrait lui etre fatale; et puis il disparait par une
+porte de derriere et traverse toute une ville saugrenue, des bazars
+d'Orient et des mosquees; il passe inapercu dans des foules bariolees,
+vetues de ces couleurs eclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques
+femmes voilees de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un
+Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles."
+
+Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami
+Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque,
+laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensee en tout temps,
+et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Aupres d'elle,
+Loti va passer une heure de complete ivresse, au risque de sa tete, de
+la tete de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications
+diplomatiques.
+
+Vous direz qu'il faut, pour en arriver la, un terrible fond d'egoisme;
+je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu a penser que tout ce qui
+me plait est bon a faire et qu'il faut toujours epicer de son mieux le
+repas si fade de la vie.
+
+Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai ecrit
+longuement. Je ne crois nullement a votre affection, pas plus qu'a celle
+de personne; mais vous etes, parmi les gens que j'ai rencontres deca et
+dela dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir
+a vivre et a echanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque
+peu d'epanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de
+Chypre.
+
+A present c'est passe; je suis monte sur le pont respirer l'air vif du
+soir, et Salonique faisait pietre mine; ses minarets avaient l'air d'un
+tas de vieilles bougies, posees sur une ville sale et noire ou
+fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une
+douche glacee, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je
+retombe sur moi-meme; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide
+ecoeurant et l'immense ennui de vivre.
+
+Je pense aller bientot a Jerusalem, ou je tacherai de ressaisir quelques
+bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et
+philosophiques, mes principes de morale, mes theories sociales, etc.,
+sont representes par cette grande personnalite: le gendarme.
+
+Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En
+attendant, je vous serre les mains et je suis votre devoue.
+
+LOTI.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Ce fut une des epoques troublees de mon existence que ces derniers jours
+de mai 1876.
+
+Longtemps j'etais reste aneanti, le coeur vide, inerte, a force d'avoir
+souffert; mais cet etat transitoire avait passe, et la force de la
+jeunesse amenait le reveil. Je m'eveillais seul dans la vie; mes
+dernieres croyances s'en etaient allees, et aucun frein ne me retenait
+plus.
+
+Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient
+jetait son grand charme sur ce reveil de moi-meme, qui se traduisait par
+le trouble des sens.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Elle etait venue habiter avec les trois autres femmes de son maitre un
+yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; la, on la
+surveillait moins.
+
+Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me
+jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des
+pecheurs; et Samuel, place comme par hasard sur mon passage, recevait
+par signes mes ordres pour la nuit.
+
+J'ai passe bien des journees a errer sur ce chemin de Monastir. C'etait
+une campagne nue et triste, ou l'oeil s'etendait a perte de vue sur des
+cimetieres antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen
+rongeait les inscriptions mysterieuses; des champs plantes de menhirs de
+granit; des sepultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce
+vieux sol de Macedoine ou les grands peuples du passe ont laisse leur
+poussiere. De loin en loin, la silhouette aigue d'un cypres, ou un
+platane immense, abritant des bergers albanais et des chevres; sur la
+terre aride, de larges fleurs lilas pale, repandant une douce odeur de
+chevrefeuille, sous un soleil deja brulant. Les moindres details de ce
+pays sont restes dans ma memoire.
+
+La nuit, c'etait un calme tiede, inalterable, un silence mele de bruits
+de cigales, un air pur rempli de parfums d'ete; la mer immobile, le ciel
+aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques.
+
+Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que
+des barrieres materielles, la presence de son maitre, et le grillage de
+fer de ses fenetres.
+
+Je passais ces nuits a l'attendre, a attendre ce moment, tres court
+quelquefois, ou je pouvais toucher ses bras a travers les terribles
+barreaux, et embrasser dans l'obscurite ses mains blanches, ornees de
+bagues d'Orient.
+
+Et puis, a certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec
+mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les
+officiers de garde.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Mes soirees se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'etranges
+choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des etudes
+de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et
+les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais
+dans ces bouges etait celui des matelots turcs, le moins compromettant
+pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait
+singulierement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure
+rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu a peu je m'attachais a lui,
+et son refus de me servir aupres d'Aziyade me faisait l'estimer
+davantage.
+
+Mais j'ai vu d'etranges choses la nuit avec ce vagabond, une
+prostitution etrange, dans les caves ou se consomment jusqu'a complete
+ivresse le mastic et le raki ...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Une nuit tiede de juin, etendus tous deux a terre dans la campagne, nous
+attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens
+de cette belle nuit etoilee, ou l'on n'entendait que le faible bruit de
+la mer calme. Les cypres dessinaient sur la montagne des larmes noires,
+les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes
+seculaires marquaient la place oubliee de quelque derviche d'autrefois;
+l'herbe seche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'etait un
+bonheur d'etre en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon
+vivre.
+
+Mais Samuel paraissait subir cette corvee nocturne avec une detestable
+humeur, et ne me repondait meme plus.
+
+Alors je lui pris la main pour la premiere fois, en signe d'amitie, et
+lui fis en espagnol a peu pres ce discours:
+
+--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des
+planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le
+serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur apres. N'etes-vous
+pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire?
+
+Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eut ete
+necessaire.
+
+--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublee, _che volete mi?_
+(Que voulez-vous de moi?) ...
+
+Quelque chose d'inoui et de tenebreux avait un moment passe dans la tete
+du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis
+il s'etait couvert la figure de ses bras, et restait la, terrifie de
+lui-meme, immobile et tremblant ...
+
+Mais, depuis cet instant etrange, il est a mon service corps et ame; il
+joue chaque soir sa liberte et sa vie en entrant dans la maison
+qu'Aziyade habite; il traverse, dans l'obscurite, pour aller la
+chercher, ce cimetiere rempli pour lui de visions et de terreurs
+mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la
+notre, ou bien m'attend toute la nuit, couche pele-mele avec cinquante
+vagabonds, sur la _cinquieme_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa
+personnalite est comme absorbee dans la mienne, et je le trouve partout
+dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis,
+pret a defendre ma vie au risque de la sienne.
+
+
+
+
+XV
+
+
+LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE
+
+Salonique, mai 1876.
+
+Mon cher Plumkett,
+
+Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses
+tristes ou saugrenues, ou meme gaies, qui vous passeront par la tete;
+comme vous etes classe pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai
+toujours avec plaisir ce que vous m'ecrirez.
+
+Votre lettre m'a ete remise sur la fin d'un diner au vin d'Espagne, et
+je me souviens qu'elle m'a un peu, a premiere vue, abasourdi par son
+ensemble original. Vous etes en effet " un drole de type ", mais cela,
+je le savais deja. Vous etes aussi un garcon d'esprit, ce qui etait
+connu. Mais ce n'est point la seulement ce que j'ai demele dans votre
+longue lettre, je vous l'assure.
+
+J'ai vu que vous avez du beaucoup souffrir, et c'est la un point de
+commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues annees que j'ai
+ete lance dans la vie, a Londres, livre a moi-meme a seize ans; j'ai
+goute un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus
+qu'aucun genre de douleur m'ait ete epargne. Je me trouve fort vieux,
+malgre mon extreme jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et
+l'acrobatie.
+
+Les confidences d'ailleurs ne servent a rien; il suffit que vous ayez
+souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous.
+
+Je vois aussi que j'ai ete assez heureux pour vous inspirer quelque
+affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que
+vous appelez une _amitie intellectuelle_, et nos relations nous aideront
+a passer le temps maussade de la vie.
+
+A la quatrieme page de votre papier, votre main courait un peu vite sans
+doute, quand vous avez ecrit: " une affection et un devouement
+illimites. " Si vous avez pense cela, vous voyez bien, mon cher ami,
+qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraicheur, et que
+tout n'est pas perdu. Ces belles amities-la, a la vie, a la mort,
+personne plus que moi n'en a eprouve tout le charme; mais, voyez-vous,
+on les a a dix-huit ans; a vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus
+de devouement que pour soi-meme. C'est desolant, ce que je vous dis la,
+mais c'est terriblement vrai.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Salonique, juin 1876.
+
+C'etait un bonheur de faire a Salonique ces corvees matinales qui vous
+mettaient a terre avant le lever du soleil. L'air etait si leger, la
+fraicheur si delicieuse, qu'on n'avait aucune peine a vivre; on etait
+comme penetre de bien-etre. Quelques Turcs commencaient a circuler,
+vetus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voutees des
+bazars, a peine eclairees encore d'une demi-lueur transparente.
+
+L'ingenieur Thompson jouait aupres de moi le role du confident
+d'opera-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues
+de cette ville, aux heures les plus prohibees et dans les tenues les
+moins reglementaires.
+
+Le soir, c'etait pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout
+etait rose ou dore. L'Olympe avait des teintes de braise ou de metal en
+fusion, et se reflechissait dans une mer unie comme une glace. Aucune
+vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphere et que
+les montagnes se decoupaient dans le vide, tant leurs aretes les plus
+lointaines etaient nettes et decidees.
+
+Nous etions souvent assis le soir sur les quais ou se portait la foule,
+devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y
+jouaient leurs airs bizarres, accompagnes de clochettes et de chapeaux
+chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites
+tables toujours garnies, et ne suffisaient plus a servir les narguilhes,
+les skiros, le lokoum et le raki.
+
+Samuel etait heureux et fier quand nous l'invitions a notre table. Il
+rodait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque
+rendez-vous d'Aziyade, et je tremblais d'impatience en songeant a la
+nuit qui allait venir.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Salonique, juillet 1876.
+
+Aziyade avait dit a Samuel qu'il resterait cette nuit-la aupres de nous.
+Je la regardais faire avec etonnement: elle m'avait prie de m'asseoir
+entre elle et lui, et commencait a lui parler en langue turque.
+
+C'etait un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et
+Samuel devait servir d'interprete; depuis un mois, lies par l'ivresse
+des sens, sans avoir pu echanger meme une pensee, nous etions restes
+jusqu'a cette nuit etrangers l'un a l'autre et inconnus.
+
+--Ou es-tu ne? Ou as-tu vecu? Quel age as-tu? As-tu une mere?
+Crois-tu en Dieu? Es-tu alle dans le pays des hommes noirs? As-tu eu
+beaucoup de maitresses? Es-tu un seigneur dans ton pays?
+
+Elle, elle etait une petite fille circassienne venue a Constantinople
+avec une autre petite de son age; un marchand l'avait vendue a un vieux
+Turc qui l'avait elevee pour la donner a son fils; le fils etait mort,
+le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, etait extremement belle;
+alors, elle avait ete prise par cet homme, qui l'avait remarquee a
+Stamboul et ramenee dans sa maison de Salonique.
+
+--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le meme que le
+tien, et qu'elle n'est pas bien sure, d'apres le Koran, que les femmes
+aient une ame comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti,
+vous ne vous verrez jamais, meme apres que vous serez morts, et c'est
+pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande
+si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous
+laisserez couler au fond en vous tenant serres tous les deux ... Et moi,
+ensuite, je ramenerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus.
+
+--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons
+tout de suite, ce sera fini apres.
+
+Aziyade comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et
+nous nous penchames tous deux sur l'eau.
+
+--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous
+deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez la.
+En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace.
+
+Cela etait dit en sabir avec une crudite sauvage que le francais ne peut
+pas traduire.
+
+..................
+
+Il etait l'heure pour Aziyade de repartir, et, l'instant d'apres, elle
+nous quitta.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+PLUMKETT A LOTI
+
+Londres, juin 1876.
+
+Mon cher Loti,
+
+J'ai une vague souvenance de vous avoir envoye le mois dernier une
+lettre sans queue ni tete, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le
+primesaut vous dicte, ou l'imagination galope, suivie par la plume, qui,
+elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille
+rossinante de louage.
+
+Ces lettres-la, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors
+on ne les aurait point envoyees. Des digressions plus ou moins
+pedantesques dont il est inutile de chercher l'a-propos, suivies
+d'aneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un
+auto-panegyrique d'individu incompris qui cherche a se faire plaindre,
+pour recolter des compliments que vous etes assez bon pour lui envoyer.
+Conclusion: tout cela etait bien ridicule.
+
+Et les protestations de devouement!--Oh! pour le coup c'est la que
+la vieille rossinante a deux becs prenait le mors aux dents! Vous
+repondez a cet article de ma lettre comme eut pu le faire cet ecrivain
+du XVIe siecle avant notre ere qui ayant essaye de tout, d'etre un grand
+roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes,
+etc., en vint a s'ennuyer et a se degouter tellement de toutes ces
+choses, qu'il declara sur ses vieux jours, toutes reflexions faites, que
+tout n'etait que vanite.
+
+Ce que vous me repondiez la, en style d'Ecclesiaste, je le savais bien;
+je suis si bien de votre avis sur tout et meme sur autre chose, que je
+doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que
+comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien a nous
+apprendre l'un a l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral.
+
+--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles.
+
+Plus que jamais, je m'incline: j'aime a avoir des vues d'ensemble sur
+les personnes et les choses, j'aime a en deviner les grands traits;
+quant aux details, je les ai toujours eus en horreur.
+
+"Affection et devouement illimites! " Que voulez-vous! c'etait un de
+ces bons mouvements, un de ces heureux eclairs a la faveur desquels on
+est meilleur que soi-meme. Croyez bien que l'on est sincere au moment ou
+l'on ecrit ainsi. Si ce ne sont que des eclairs, a qui faut-il s'en
+prendre?... Est-ce a vous et a moi, qui ne sommes aucunement
+responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce a
+celui qui ne nous a crees que pour nous laisser a demi ebauches,
+susceptibles des aspirations les plus elevees; mais incapables d'actes
+qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce a personne du tout?
+Dans le doute ou nous sommes a ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y
+a de mieux a faire.
+
+Merci pour ce que vous me dites de la fraicheur de mes sentiments.
+Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutot je m'en suis
+trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu defraichis par l'usage que
+j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion,
+et, a ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de tres
+bonnes occasions. Je vous ferai egalement remarquer qu'il est des choses
+qui gagnent en solidite ce que l'usure peut leur avoir enleve de
+brillant et de fraicheur; comme exemple tire du noble metier que nous
+exercons tous deux, je vous citerai le vieux filin.
+
+Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus a
+revenir la-dessus. Une fois pour toutes, je vous declare que vous etes
+tres bien doue, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez
+s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-meme. Cela pose,
+je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour
+entrer dans quelques details sur mon individu.
+
+Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du
+moral.--Mon traitement consiste a ne plus me tourner la cervelle a
+l'envers, et a mettre un regulateur a ma sensibilite. Tout est equilibre
+en ce monde, au-dedans de nous-meme comme au-dehors. Si la sensibilite
+prend le dessus, c'est toujours aux depens de la raison. Plus vous serez
+poete, moins vous serez geometre, et, dans la vie, il faut un peu de
+geometrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmetique. Je crois,
+Dieu me pardonne, que je vous ecris la quelque chose qui a presque le
+sens commun!
+
+Tout a vous,
+PLUMKETT.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Nuit du 27 juillet, Salonique.
+
+A neuf heures, les uns apres les autres, les officiers du bord rentrent
+dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance
+et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde.
+
+Et je regarde avec anxiete le ciel du cote du vieil Olympe, d'ou partent
+trop souvent ces gros nuages cuivres, indices d'orages et de pluie
+torrentielle.
+
+Ce soir, de ce cote-la, tout est pur, et la montagne mythologique
+decoupe nettement sa cime sur le ciel profond.
+
+Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte.
+
+Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux
+heures se passent, les minutes se trainent et sont longues comme des
+nuits.
+
+A onze heures, un leger bruit d'avirons sur la mer calme; un point
+lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de
+Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le helent. Samuel ne
+repond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires
+ont une consigne secrete qui concerne lui seul, et le voila le long du
+bord.
+
+On lui remet pour moi des filets, et differents ustensiles de peche; les
+apparences sont sauvees ainsi, et je saute dans la barque, qui
+s'eloigne; j'enleve le manteau qui couvrait mon costume turc et la
+transformation est faite. Ma veste doree brille legerement dans
+l'obscurite, la brise est molle et tiede, et Samuel rame sans bruit dans
+la direction de la terre.
+
+Une petite barque est la qui stationne.--Elle contient une vieille
+negresse hideuse enveloppee d'un drap bleu, un vieux domestique albanais
+arme jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme,
+tellement voilee qu'on ne voit plus rien d'elle-meme qu'une informe
+masse blanche.
+
+Samuel recoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et
+s'eloigne sans mot dire. Je suis reste seul avec la femme au voile,
+aussi muette et immobile qu'un fantome blanc; j'ai pris les rames, et,
+en sens inverse, nous nous eloignons aussi dans la direction du large.
+--Les yeux fixes sur elle, j'attends avec anxiete qu'elle fasse un
+mouvement ou un signe.
+
+Quand, a son gre, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est
+le signal attendu pour venir m'asseoir aupres d'elle. Je tremble en la
+touchant, ce premier contact me penetre d'une langueur mortelle, son
+voile est impregne des parfums de l'Orient, son contact est ferme et
+froid.
+
+J'ai aime plus qu'elle une autre jeune femme que, a present, je n'ai
+plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille
+ivresse.
+
+
+
+
+XX
+
+
+La barque d'Aziyade est remplie de tapis soyeux, de coussins et de
+couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la
+nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutot
+qu'une barque.
+
+C'est une situation singuliere que la notre: il nous est interdit
+d'echanger seulement une parole; tous les dangers se sont donne
+rendez-vous autour de ce lit, qui derive sans direction sur la mer
+profonde; on dirait deux etres qui ne se sont reunis que pour gouter
+ensemble les charmes enivrants de l'impossible.
+
+Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera
+renversee dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement
+regulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse.
+
+D'ici la, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le meme baiser
+commence le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable a
+cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant
+de l'eau fraiche et que la satiete n'apaise plus ...
+
+A une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des
+harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et a peine avons-nous
+le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train
+pres de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine,
+ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Quand nous rejoignimes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait
+depasse son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le
+lointain le chant du coq.
+
+Samuel dormait, roule dans ma couverture, a l'arriere, au fond de la
+barque; la negresse dormait, accroupie a l'avant comme une macaque; le
+vieil Albanais dormait entre eux deux, courbe sur ses avirons.
+
+Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maitresse, et la barque qui
+portait Aziyade s'eloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la
+forme blanche de la jeune femme, etendue inerte a la place ou je l'avais
+quittee, chaude de baisers, et humide de la rosee de la nuit.
+
+Trois heures sonnaient a bord des cuirasses allemands: une lueur
+blanche a l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la
+base etait perdue dans l'ombre, dans l'epaisseur de leur propre ombre,
+refletee profondement dans l'eau calme. Il etait impossible d'apprecier
+encore aucune distance dans l'obscurite projetee par ces montagnes;
+seulement les etoiles palissaient.
+
+La fraicheur humide du matin commencait a tomber sur la mer; la rosee se
+deposait en gouttelettes serrees sur les planches de la barque de
+Samuel; j'etais vetu a peine, les epaules seulement couvertes d'une
+chemise d'Albanais en mousseline legere. Je cherchais ma veste doree;
+elle etait restee dans la barque d'Aziyade. Un froid mortel glissait le
+long de mes bras, et penetrait peu a peu toute ma poitrine. Une heure
+encore avant le moment favorable pour rentrer a bord en evitant la
+surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil
+irresistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des
+precautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour
+m'etendre sans l'eveiller a cote de cet ami de hasard.
+
+Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous
+etions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a
+pas de resistance possible;--et la barque s'en alla en derive.
+
+Une voix rauque et germanique nous eveilla au bout d'une heure; la voix
+criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohe du canot!"
+
+Nous etions tombes sur les cuirasses allemands, et nous nous eloignames
+a force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue.
+Il etait quatre heures; l'aube, incertaine encore, eclairait la masse
+blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je
+rentrai a bord comme un voleur, assez heureux pour etre inapercu.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+La nuit d'apres (du 28 au 29), je revai que je quittais brusquement
+Salonique et Aziyade. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le
+sentier du village turc ou elle demeure, pour au moins lui dire adieu;
+l'inertie des reves arretait notre course; l'heure passait et la
+corvette larguait ses voiles.
+
+--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte
+de ses cheveux bruns.
+
+Et nous cherchions toujours a courir.
+
+Alors, on vint m'eveiller pour le quart; il etait minuit. Le timonier
+alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les
+fleurs de soie de la tapisserie, et m'eveillai tout a fait.
+
+Il plut par torrents cette nuit-la, et je fus trempe.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Salonique, 29 juillet.
+
+Je recois ce matin a dix heures cet ordre inattendu: quitter
+brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le
+paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le
+_Deerhound_, qui se promene par la-bas, dans les eaux du Bosphore ou du
+Danube.
+
+Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les
+tentures et confectionnent les malles.
+
+J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un reduit blinde
+confinant avec la soute aux poudres. J'avais meuble d'une maniere
+originale ce caveau, ou ne penetrait pas la lumiere du soleil: sur les
+murailles de fer, une epaisse soie rouge a fleurs bizarres; des
+faiences, des vieilleries redorees, des armes, brillant sur ce fond
+sombre.
+
+J'avais passe des heures tristes, dans l'obscurite de cette chambre, ces
+heures inevitables du tete-a-tete avec soi-meme, qui sont vouees aux
+remords, aux regrets dechirants du passe.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'etais un peu
+l'enfant gate du bord, mais je ne tiens plus a personne, et il m'est
+indifferent de les quitter.
+
+Une periode encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un
+coin de la terre que je ne reverrai plus.
+
+J'ai passe pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette
+grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes acheteraient bien cher et
+j'aimais presque cette jeune femme, si singulierement delicieuse!
+
+J'oublierai bientot ces nuits tiedes, ou la premiere lueur de l'aube
+nous trouvait etendus dans une barque, enivres d'amour, et tout trempes
+de la rosee du matin.
+
+Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement
+sa vie pour moi, et qui va pleurer mon depart comme un enfant. C'est
+ainsi que je me laisse aller encore et prendre a toutes les affections
+ardentes, a tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile interesse
+ou tenebreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une
+heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence
+d'amitie ou d'amour.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+30 juillet. Dimanche.
+
+A midi, par une journee brulante, je quitte Salonique. Samuel vient avec
+sa barque, a la derniere heure, me dire adieu sur le paquebot qui
+m'emporte.
+
+Il a l'air fort degage et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite!
+
+--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir,
+monseigneur! pense un peu a Samuel!)
+
+
+
+XXVI
+
+
+--En automne, a dit Aziyade, Abeddin-effendi, mon maitre, transportera
+a Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas,
+moi seule j'y viendrais pour toi.
+
+Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout a
+recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de
+nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+L'etat-major du _Prince-of-Wales_ execute des effets de mouchoirs tres
+reussis, et le pays s'eloigne, baigne dans le soleil. Longtemps on
+distingue la tour blanche, ou, la nuit, s'embarquait Aziyade, et cette
+campagne pierreuse, ca et la plantee de vieux platanes, si souvent
+parcourue dans l'obscurite.
+
+Salonique n'est plus bientot qu'une tache grise qui s'etale sur des
+montagnes jaunes et arides, une tache herissee de pointes blanches qui
+sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cypres.
+
+Et puis la tache grise disparait, pour toujours sans doute, derriere les
+hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques
+s'elevent au-dessus de la cote deja lointaine de Macedoine: Olympe,
+Athos, Pelion et Ossa!
+
+
+ * * * * *
+
+
+2
+
+SOLITUDE
+
+
+
+I
+
+
+Constantinople, 3 aout 1876.
+
+Traversee en trois jours et trois etapes: Athos, Dedeagatch, les
+Dardanelles.
+
+Nous etions une bande ainsi composee: une belle dame grecque, deux
+belles dames juives, un Allemand, un missionnaire americain, sa femme,
+et un derviche. Une societe un peu drole! mais nous avons fait bon
+menage tout de meme, et beaucoup de musique. La conversation generale
+avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homere. Il y avait meme,
+entre le missionnaire et moi, des apartes en langue polynesienne.
+
+Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majeste Britannique, un
+hotel du quartier de Pera. Mes voisins sont un lord et une aimable lady,
+avec laquelle les soirees se passent au piano a jouer tout Beethoven.
+
+J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promene
+quelque part, dans la mer de Marmara.
+
+
+
+
+II
+
+
+Samuel m'a suivi comme un ami fidele; j'en ai ete touche. Il a reussi a
+se faufiler, lui aussi, a bord d'un paquebot des Messageries, et m'est
+arrive ce matin; je l'ai embrasse de bon coeur, heureux de revoir sa
+franche et honnete figure, la seule qui me soit sympathique dans cette
+grande ville ou je ne connais ame qui vive.
+
+--Voila, dit-il, effendim; j'ai tout laisse, mes amis, mon pays, ma
+barque,--et je t'ai suivi.
+
+J'ai eprouve deja que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve
+de ces devouements absolus et spontanes; je les aime mieux que les gens
+polices, decidement: ils n'en ont pas l'egoisme ni les mesquineries.
+
+
+
+
+III
+
+
+Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit
+se dit: _fate boum_ (faire boum).
+
+--Si Samuel monte a cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel
+tombera. ")
+
+Ses reflexions sont subites et incoherentes comme celles des petits
+enfants; il est religieux avec naivete et candeur; ses superstitions
+sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drole
+que quand il veut faire l'homme serieux.
+
+
+
+
+IV
+
+
+A LOTI, DE SA SOEUR
+
+Brightbury, aout 1876.
+
+Frere aime,
+
+Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voila parti comme un
+petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher
+petit oiseau, capricieux, blase, battu des vents, jouet des mirages, qui
+n'a pas vu encore ou il fallait qu'il reposat sa tete fatiguee, son aile
+fremissante.
+
+Mirage a Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours,
+jusqu'a ce que, degoute de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie
+sur quelque jolie branche de fraiche verdure ... Non; tu ne briseras pas
+tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des
+petits oiseaux _a une fois parle_, et qu'il y a des anges qui veillent
+autour de cette tete legere et cherie.
+
+C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette annee t'asseoir sous les
+tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foule notre gazon! Pendant
+cinq annees, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la
+douce, la charmante pensee que je vous y verrais _tous deux_. Chaque
+saison, chaque ete, c'etait mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et
+nous ne t'y verrons pas.
+
+Un beau matin d'aout, je t'ecris de Brightbury, de notre salon de
+campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les
+rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les
+pierres, et le plancher, fraichement laves, racontent tout un petit
+poeme rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifferent.
+Les grandes chaleurs suffocantes sont passees et nous entrons dans cette
+periode de paix, de charme penetrant, qui peut etre si justement
+comparee au second age de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguees
+de toutes ces voluptes de l'ete, s'elancent maintenant, refleurissent
+vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure
+eclatante, et quelques feuilles deja jaunies ajoutent au charme viril de
+cette nature a sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Eden, tout
+t'attendait, frere cheri; il semblait que tout poussait pour toi ... et
+encore une fois, tout passera sans toi. C'est decide, nous ne te verrons
+pas.
+
+
+
+
+V
+
+
+Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Pera, les equipages
+europeens, les toilettes europeennes heurtant les equipages et les
+costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tiede
+soulevant la poussiere et les feuilles jaunies d'aout; l'odeur des
+myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrees de
+raisins et de pasteques ... Les premiers moments de mon sejour a
+Constantinople ont grave ces images dans mon souvenir.
+
+Je passais des apres-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent
+sous les arbres, etranger a tous. En revant de ce temps qui venait de
+finir, je suivais d'un regard distrait ce defile cosmopolite; je
+songeais beaucoup a elle, etonne de la trouver si bien assise tout au
+fond de ma pensee.
+
+Je fis dans ce quartier la connaissance du pretre armenien qui me donna
+les premieres notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce
+pays comme je l'ai aime plus tard; je l'observais en touriste; et
+Stamboul, dont les chretiens avaient peur, m'etait a peu pres inconnu.
+
+Pendant trois mois, je demeurai a Pera, songeant aux moyens d'executer
+ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la
+Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui etait sa vie, la posseder des
+jours entiers, comprendre et penetrer ses pensees, lire au fond de son
+coeur des choses fraiches et sauvages a peine soupconnees dans nos nuits
+de Salonique,--et l'avoir a moi tout entiere.
+
+Ma maison etait situee en un point retire de Pera, dominant de haut la
+Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de
+l'ete donnait du charme a cette habitation. En travaillant la langue de
+l'islam devant ma grande fenetre ouverte, je planais sur le vieux
+Stamboul baigne de soleil. Tout au fond, dans un bois de cypres,
+apparaissait Eyoub, ou il eut ete doux d'aller avec elle cacher son
+existence,--point mysterieux et ignore ou notre vie eut trouve un
+cadre etrange et charmant.
+
+Autour de ma maison s'etendaient de vastes terrains dominant Stamboul,
+plantes de cypres et de tombes,--terrains vagues ou j'ai passe plus
+d'une nuit a errer, poursuivant quelque aventure imprudente armenienne,
+ou grecque.
+
+Tout au fond de mon coeur, j'etais reste fidele a Aziyade; mais les
+jours passaient et elle ne venait pas ...
+
+De ces belles creatures, je n'ai conserve que le souvenir sans charme
+que laisse l'amour enfievre des sens; rien de plus ne m'attacha jamais a
+aucune d'elles, et elles furent vite oubliees.
+
+Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetieres, et j'y ai fait plus
+d'une facheuse rencontre.
+
+A trois heures, un matin, un homme sorti de derriere un cypres me barra
+le passage. C'etait un veilleur de nuit; il etait arme d'un long baton
+ferre, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'etais sans armes.
+
+Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eut attente a ma
+vie plutot que de renoncer a son projet.
+
+Je consentis a le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions pres de ces
+fondrieres de cinquante metres de haut qui separent Pera de
+Kassim-Pacha. Il etait tout au bord; je saisis l'instant favorable, je
+me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit
+l'equilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un
+bruit sinistre et un gemissement.
+
+Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin
+dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une
+course si rapide qu'aucun etre humain n'eut pu m'atteindre.
+
+Le ciel blanchissait a l'orient quand je regagnai ma chambre. La pale
+debauche me retenait souvent par les rues jusqu'a ces heures matinales.
+A peine etais-je endormi, qu'une suave musique vint m'eveiller; une
+vieille aubade d'autrefois, une melodie gaie et orientale, fraiche comme
+l'aube du jour, des voix humaines accompagnees de harpes et de guitares.
+
+Le choeur passa, et se perdit dans l'eloignement. Par ma fenetre grande
+ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel;
+et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dome et des
+minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu a peu, comme
+suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'etais a Stamboul,--
+et qu'elle avait jure d'y venir.
+
+
+
+
+VI
+
+
+La rencontre de cet homme m'avait laisse une impression sinistre; je
+cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maitresses,--si
+ce n'est une jeune fille juive nommee Rebecca, qui me connaissait, dans
+le faubourg israelite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo.
+
+Je passai la fin d'aout et une partie de septembre en excursions dans le
+Bosphore. Le temps etait tiede et splendide. Les rives ombreuses, les
+palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que
+sillonnaient des caiques dores.
+
+On preparait a Stamboul la deposition du sultan Mourad, et le sacre
+d'Abd-ul-Hamid.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Constantinople, 30 aout.
+
+Minuit! la cinquieme heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit
+frappent le sol de leurs lourds batons ferres. Les chiens sont en
+revolution dans le quartier de Galata et poussent la-bas des hurlements
+lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralite et je leur en
+sais gre; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand
+calme dans mon voisinage; les lumieres s'y sont eteintes une a une,
+pendant ces trois longues heures que j'ai passees la, etendu devant ma
+fenetre ouverte.
+
+A mes pieds, les vieilles cases armeniennes sont obscures et endormies;
+j'ai vue sur un tres profond ravin, au bas duquel un bois de cypres
+seculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes
+ombragent d'antiques sepultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit
+des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je
+domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cypres, une nappe brillante,
+c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une
+ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des
+mosquees se decoupent sur un ciel tres etoile ou un mince croissant de
+lune est suspendu; l'horizon est tout frange de tours et minarets,
+legerement dessines en silhouettes bleuatres sur la teinte pale de la
+nuit. Les grands domes superposes des mosquees montent en teintes vagues
+jusqu'a la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du
+gigantesque.
+
+Dans un de ces palais la-bas, le Seraskierat, il se passe a l'heure
+qu'il est une sombre comedie; les grands pachas y sont reunis pour
+deposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura
+remplace. Ce sultan pour l'avenement duquel nous avons fait si grande
+fete, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un
+dieu, on l'etrangle peut-etre cette nuit dans quelque coin du serail.
+
+Tout cependant est silencieux dans Constantinople ... A onze heures, des
+cavaliers et de l'artillerie sont passes au galop, courant vers
+Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le
+lointain, tout est retombe dans le silence.
+
+Des chouettes chantent dans les cypres, avec la meme voix que celles de
+mon pays; j'aime ce bruit d'ete qui me ramene aux bois du Yorkshire, aux
+beaux soirs de mon enfance, passee sous les arbres, la-bas, dans le
+jardin de Brightbury.
+
+Au milieu de ce calme, les images du passe sont vivement presentes a mon
+esprit, les images de tout ce qui est brise, parti sans retour.
+
+Je comptais que mon pauvre Samuel serait aupres de moi ce soir, et sans
+doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serre et ma solitude me
+pese. Il y a huit jours, je l'avais laisse partir pour gagner quelque
+argent, sur un navire qui s'en allait a Salonique. Les trois bateaux qui
+pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et
+personne a bord n'en avait entendu parler ...
+
+Le croissant s'abaisse lentement derriere Stamboul, derriere les domes
+de la Suleimanieh. Dans cette grande ville, je suis etranger et inconnu.
+Mon pauvre Samuel etait le seul qui y sut mon nom et mon existence, et
+sincerement je commencais a l'aimer.
+
+M'a-t-il abandonne, lui aussi, ou bien lui est-il arrive malheur?
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est
+de n'en pas avoir.
+
+
+
+IX
+
+
+..................
+
+L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique a Constantinople sur
+les paquebots turcs, nous rend frequemment visite. D'abord craintif dans
+la case, il y vint bientot comme chez lui. Un brave garcon, ami
+d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays.
+
+La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait la-bas mission de me
+costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son
+intermediaire, ses souhaits et ses souvenirs.
+
+L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages
+qu'Aziyade lui transmet par l'organe de sa negresse.
+
+--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, presente ses salam a M. Loti;
+elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant
+l'hiver elle sera rendue ...
+
+
+
+
+X
+
+
+LOTI A WILLIAM BROWN
+
+J'ai recu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez
+adressee a bord du _Prince-of-Wales_, elle est allee me chercher a Tunis
+et ailleurs.
+
+En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et
+vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre
+malheur, vous avez recu comme moi ce genre d'education qui developpe le
+coeur et la sensibilite.
+
+Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune
+femme que vous aimez. A quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en
+vertu de quelle morale? Si vous l'aimez a ce point et si elle vous
+aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules;
+prenez-la a n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, gueri
+apres, et les consequences sont secondaires.
+
+Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitte; j'y
+ai rencontre une jeune femme etrangement charmante, du nom d'Aziyade,
+qui m'a aide a passer a Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond,
+Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound;
+j'y suis intermittent (comme certaines fievres de Guinee), reparaissant
+tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case
+a Constantinople, dans un quartier ou je suis inconnu; j'y mene une vie
+qui n'a pour regle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept
+ans est ma maitresse du jour.
+
+L'Orient a du charme encore; il est reste plus oriental qu'on ne pense.
+J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je
+porte fez et cafetan,--et je joue a l'_effendi_, comme les enfants
+jouent aux soldats.
+
+Je riais autrefois de certains romans ou l'on voit de braves gens
+perdre, apres quelque catastrophe, la sensibilite et le sens moral;
+peut-etre cependant ce cas-la est-il un peu le mien. Je ne souffre plus,
+je ne me souviens plus: je passerais indifferent a cote de ceux
+qu'autrefois j'ai adores.
+
+J'ai essaye d'etre chretien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime
+qui peut elever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos
+meres par exemple,--jusqu'a l'heroisme, cette illusion m'est refusee.
+
+Les chretiens du monde me font rire; si je l'etais, moi, le reste
+n'existerait plus a mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais
+quelque part me faire tuer au service du Christ ...
+
+Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la debauche sont deux grands
+remedes; le coeur s'engourdit a la longue, et c'est alors qu'on ne
+souffre plus. Cette verite n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de
+Musset vous l'eut beaucoup mieux accommodee; mais, de tous les vieux
+adages, que, de generation en generation, les hommes se repassent,
+celui-la est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous
+revez est une fiction comme l'amitie; oubliez celle que vous aimez pour
+une coureuse. Cette femme ideale vous echappe; eprenez-vous d'une fille
+de cirque qui aura de belles formes.
+
+Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce
+qu'on nous a enseigne a respecter; il y a une vie qui passe, a laquelle
+il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant
+l'epouvante finale qui est la mort.
+
+Les vraies miseres, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse;
+ni vous ni moi, nous n'avons ces miseres-la; nous pouvons avoir encore
+une foule de maitresses, et jouir de la vie.
+
+Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai
+pour regle de conduite de faire toujours ce qui me plait, en depit de
+toute moralite, de toute convention sociale. Je ne crois a rien ni a
+personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni esperance.
+
+J'ai mis vingt-sept ans a en venir la; si je suis tombe plus bas que la
+moyenne des hommes j'etais aussi parti de plus haut.
+
+Adieu, je vous embrasse.
+
+LOTI.
+
+
+
+
+XI
+
+
+La mosquee d'Eyoub, situee au fond de la Corne d'or, fut construite sous
+Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophete.
+
+L'acces en est de tout temps interdit aux chretiens, et les abords memes
+n'en sont pas surs pour eux.
+
+Ce monument est bati en marbre blanc; il est place dans un lieu
+solitaire, a la campagne, et entoure de cimetieres de tous cotes. On
+voit a peine son dome et ses minarets sortant d'une epaisse verdure,
+d'un massif de platanes gigantesques et de cypres seculaires.
+
+Les chemins de ces cimetieres sont tres ombrages et sombres, dalles en
+pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordes
+d'edifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inalteree,
+tranche sur les teintes noires des cypres.
+
+Des centaines de tombes dorees et entourees de fleurs se pressent a
+l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts veneres, d'anciens
+pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs
+kiosques funeraires dans une de ces avenues tristes.
+
+C'est dans la mosquee d'Eyoub que sont sacres les sultans.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Le 6 septembre, a six heures du matin, j'ai pu penetrer dans la seconde
+cour interieure de la mosquee d'Eyoub.
+
+Le vieux monument etait vide et silencieux; deux derviches
+m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous
+marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquee, a cette
+heure matinale, etait d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons
+ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires.
+
+Les deux derviches, en robe de bure, souleverent la portiere de cuir qui
+fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce
+lieu venere, le plus saint de Stamboul, ou jamais chretien n'a pu porter
+les yeux.
+
+C'etait la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid.
+
+Je me souviens du jour ou le nouveau sultan vint en grande pompe prendre
+possession du palais imperial. J'avais ete un des premiers a le voir,
+quand il quitta cette retraite sombre du vieux serail ou l'on tient en
+Turquie les pretendants au trone; de grands caiques de gala etaient
+venus l'y chercher, et mon caique touchait le sien.
+
+Ces quelques jours de puissance ont deja vieilli le sultan; il avait
+alors une expression de jeunesse et d'energie qu'il a perdue depuis.
+L'extreme simplicite de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont
+on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurite
+relative pour le conduire au supreme pouvoir, semblait plonge dans une
+inquiete reverie; il etait maigre, pale et tristement preoccupe, avec de
+grands yeux noirs cernes de bistre; sa physionomie etait intelligente et
+distinguee.
+
+Les caiques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs
+formes ont l'elegance originale de l'Orient; ils sont d'une grande
+magnificence, entierement ciseles et dores, et portent a l'avant un
+eperon d'or. La livree des laquais de la cour est verte et orange,
+couverte de dorures. Le trone du sultan, orne de plusieurs soleils, est
+place sous un dais rouge et or.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande representation du sacre d'un
+sultan.
+
+Abd-ul-Hamid, a ce qu'il semble, est presse de s'entourer du prestige
+des Khalifes; il se pourrait que son avenement ouvrit a l'islam une ere
+nouvelle, et qu'il apportat a la Turquie un peu de gloire encore et un
+dernier eclat.
+
+Dans la mosquee sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est alle ceindre en grande
+pompe le sabre d'Othman.
+
+Apres quoi, suivi d'un long et magnifique cortege, le sultan a traverse
+Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux
+serail, faisant une pause et disant une priere, comme il est d'usage,
+dans les mosquees et les kiosques funeraires qui se trouvaient sur son
+chemin.
+
+Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffes de plumets verts de deux
+metres de haut, vetus d'habits ecarlates tout chamarres d'or.
+
+Abd-ul-Hamid s'avancait au milieu d'eux, monte sur un cheval blanc
+monumental, a l'allure lente et majestueuse, caparaconne d'or et de
+pierreries.
+
+Le cheik-ul-islam en manteau vert, les emirs en turban de cachemire, le
+sulema en turban blanc a bandelettes d'or, les grands pachas, les grands
+dignitaires, suivaient sur des chevaux etincelants de dorures,--grave
+et interminable cortege ou defilaient de singulieres physionomies! De
+sulemas octogenaires soutenus par des laquais sur leurs montures
+tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres
+regards empreints de fanatisme et d'obscurite.
+
+Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces
+foules turques aupres desquelles les plus luxueuses foules d'Occident
+paraitraient laides et tristes. Des estrades disposees sur une etendue
+de plusieurs kilometres pliaient sous le poids des curieux, et tous les
+costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient meles.
+
+Sur les hauteurs d'Eyoub s'etalait la masse mouvante des dames turques.
+Tous ces corps de femmes, enveloppes chacun jusqu'aux pieds de pieces de
+soie de couleurs eclatantes, toutes ces tetes blanches cachees sous les
+plis des yachmaks d'ou sortaient des yeux noirs, se confondaient sous
+les cypres avec les pierres peintes et historiees des tombes. Cela etait
+si colore et si bizarre, qu'on eut dit moins une realite qu'une
+composition fantastique de quelque orientaliste hallucine.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaiete a ma triste case.
+La fortune me sourit aux roulettes de Pera, et l'automne est splendide
+en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberte est
+illimitee. Je puis courir, a ma guise, les villages, les montagnes, les
+bois de la cote d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens
+vivraient une annee des impressions et des peripeties d'un seul de mes
+jours.
+
+Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre
+les grandes fetes religieuses, les grandes solennites de l'islam; Stamboul
+illumine chaque soir, le Bosphore eclaire aux feux de Bengale, les
+dernieres lueurs de l'Orient qui s'en va, une feerie a grand spectacle que
+sans doute on ne reverra plus.
+
+Malgre mon indifference politique, mes sympathies sont pour ce beau pays
+qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en
+douter.
+
+
+
+
+XV
+
+
+... Des renseignements sur Samuel et sa nationalite: il est Turc
+d'occasion, israelite de foi, et Espagnol par ses peres.
+
+A Salonique, il etait un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici,
+comme la-bas, il exerce son metier sur les quais; comme il a meilleure
+mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes
+journees; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et
+rentre a la case, heureux de vivre.
+
+La roulette ne donne plus, et nous voila fort pauvres tous deux, mais si
+insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour
+rien des satisfactions que d'autres payent fort cher.
+
+Samuel met deux culottes percees l'une sur l'autre pour aller au travail;
+il se figure que les trous ne coincident pas et qu'il est fort convenable
+ainsi.
+
+Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre
+narguilhe sous les platanes d'un cafe turc, ou bien nous allons au
+theatre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous
+captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique
+n'existe pas pour nous.
+
+Il y a panique cependant parmi les chretiens de Constantinople, et
+Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Pera, qui ne passent
+plus les ponts qu'en tremblant.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Je traversais hier au soir Stamboul a cheval, pour aller chez
+Izeddin-Ali. C'etait la grande fete du Bairam, grande feerie orientale,
+dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquees illuminees; les
+minarets etincelants jusqu'a leur extreme pointe; des versets du Koran
+en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant
+a la fois, au bruit du canon, le nom venere d'Allah; une foule en habits
+de fete, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes;
+des femmes voilees circulant par troupes, vetues de soie, d'argent et
+d'or.
+
+Apres avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, a trois heures du
+matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, ou
+de jeunes garcons asiatiques, costumes en almees, executaient des danses
+lascives devant un public compose de tous les repris de la justice
+ottomane, saturnale d'une ecoeurante nouveaute. Je demandai grace pour
+la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous
+rentrames au petit jour.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+KARAGUEUZ
+
+Les aventures et les mefaits du seigneur Karagueuz ont amuse un nombre
+incalculable de generations de Turcs, et rien ne fait presager que la
+faveur de ce personnage soit pres de finir.
+
+Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractere avec le vieux
+polichinelle francais; apres avoir battu tout le monde, y compris sa
+femme, il est battu lui-meme par _Cheytan_,--le diable,--qui
+finalement l'emporte, a la grande joie des spectateurs.
+
+Karagueuz est en carton ou en bois; il se presente au public sous forme
+de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est egalement
+drole. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas
+soupconnees; les caresses qu'il prodigue a madame Karagueuz sont d'un
+comique irresistible.
+
+Il arrive a Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses
+demeles avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des faceties
+tout a fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui
+scandaliseraient meme un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y
+trouve rien a dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la
+lanterne a la main, conduire a Karagueuz des troupes de petits enfants.
+On offre a ces pleines salles de bebes un spectacle qui, en Angleterre,
+ferait rougir un corps de garde.
+
+C'est la un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tente d'en
+deduire que les musulmans sont beaucoup plus depraves que nous-memes,
+conclusion qui serait absolument fausse.
+
+Les theatres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du
+Ramazan et sont fort courus pendant trente jours.
+
+Le mois fini, tout se ramasse et se demonte. Karagueuz rentre pour un an
+dans sa boite et n'a plus, sous aucun pretexte, le droit d'en sortir.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Pera m'ennuie et je demenage; je vais habiter dans le vieux Stamboul,
+meme au-dela de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub.
+
+Je m'appelle la-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont
+inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma
+nationalite; mais cela leur est egal, et a moi aussi.
+
+Je suis la a deux heures du _Deerhound_, presque a la campagne, dans une
+case a moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une
+rue de village ou regne dans le jour une animation originale; des
+bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur
+narguilhe sous des amandiers.
+
+Une place, ornee d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc,
+rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'interieur, tziganes,
+saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolee,
+--c'est la notre.
+
+En bas, un vestibule badigeonne a la chaux, blanc comme neige, un
+appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de
+nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il
+est hante.)
+
+Au premier, ma chambre, donnant par trois fenetres sur la place deja
+mentionnee; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant a
+l'est sur la Corne d'or.
+
+On monte encore un etage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit
+arabe; il est ombrage d'une vigne, deja fort jaunie, helas! par le vent
+de novembre.
+
+Tout a cote de la case, une vieille mosquee de village. Quand le
+muezzin, qui est mon ami, monte a son minaret, il arrive a la hauteur de
+ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la priere, un salam amical.
+
+La vue est belle de la-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage
+d'Eyoub; la mosquee sainte emergeant avec sa blancheur de marbre d'un
+bas-fond mysterieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines
+tristes, teintees de nuances sombres et parsemees de marbres, des
+cimetieres immenses, une vraie ville des morts.
+
+A droite, la Corne d'or, sillonnee par des milliers de caiques dores;
+tout Stamboul en raccourci, les mosquees enchevetrees, confondant leurs
+domes et leurs minarets.
+
+La-bas, tout au loin, une colline plantee de maisons blanches; c'est
+Pera, la ville des chretiens, et le _Deerhound_ est derriere.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Le decouragement m'avait pris, en presence de cette case vide, de ces
+murailles nues, de ces fenetres disjointes et de ces portes sans
+serrures. C'etait si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu
+pratique ...
+
+
+
+
+XX
+
+
+Samuel passe huit jours a laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons
+clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent
+entierement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux
+fenetres et un large divan couvert d'une etoffe a ramages rouges
+completent cette premiere installation, qui est pour l'instant une
+installation modeste.
+
+Deja l'aspect a change; j'entrevois la possibilite de faire un chez moi
+de cette case ou soufflent tous les vents, et je la trouve moins
+desolee. Cependant il y faudrait sa presence a elle qui avait jure de
+venir, et peut-etre est-ce pour elle seule que je me suis isole du monde!
+
+Je suis un peu a Eyoub l'enfant gate du quartier, et Samuel aussi y est
+fort apprecie.
+
+Mes voisins, mefiants d'abord, ont pris le parti de combler de
+prevenances l'aimable etranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour
+eux tout est enigmatique.
+
+Le derviche Hassan-Effendi, a la suite d'une visite de deux heures, tire
+ainsi ses conclusions:
+
+--Tu es un garcon invraisemblable, et tout ce que tu fais est etrange!
+Tu es tres jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si
+complete independance, que les hommes d'un age mur ne savent pas
+toujours en conquerir de semblable. Nous ignorons d'ou tu viens, et tu
+n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as deja couru tous les recoins
+des cinq parties du monde; tu possedes un ensemble de connaissance plus
+grand que celui de nos ulemas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as
+vingt ans, vingt-deux peut-etre, et une vie humaine ne suffirait pas a
+ton passe mysterieux. Ta place serait au premier rang dans la societe
+europeenne de Pera, et tu viens vivre a Eyoub, dans l'intimite
+singulierement choisie d'un vagabond israelite. Tu es un garcon
+invraisemblable; mais j'ai du plaisir a te voir, et je suis charme que
+tu sois venu t'etablir parmi nous.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Septembre 1876
+
+Ceremonie du Surre-humayoun. Depart des cadeaux imperiaux pour la Mecque.
+
+Le sultan, chaque annee, expedie a la ville sainte une caravane chargee
+de presents.
+
+Le cortege, parti du palais de Dolma-Bagtche va s'embarquer a l'echelle
+de Top-Hane, pour se rendre a Scutari d'Asie.
+
+En tete, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en
+l'air de longues perches enroulees de banderoles d'or.
+
+Des chameaux s'avancent gravement, coiffes de plumes d'autruche,
+surmontes d'edifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces
+edifices contiennent les presents les plus precieux.
+
+Des mulets empanaches portent le reste du tribut du Khalife, dans des
+caissons de velours rouge brode d'or.
+
+Les ulemas, les grands dignitaires, suivent a cheval, et les troupes
+forment la haie sur tout le parcours.
+
+Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Eyoub est un pays bien funebre par ces nuits de novembre; j'avais le
+coeur serre et rempli de sentiments etranges, les premieres nuits que je
+passai dans cet isolement.
+
+Ma porte fermee, quand l'obscurite eut envahi pour la premiere fois ma
+maison, une tristesse profonde s'etendit sur moi comme un suaire.
+
+J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, a
+Stamboul, les promeneurs sans fanal.)
+
+Mais, passe sept heures du soir, tout est ferme et silencieux dans
+Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur
+leurs portes.
+
+De loin en loin, si une lampe dessine sur le pave le grillage d'une
+fenetre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe
+funeraire qui n'eclaire que de grands catafalques surmontes de turbans.
+On vous egorgerait la, devant cette fenetre grillee, qu'aucun secours
+humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont
+moins rassurantes que l'obscurite.
+
+A tous les coins de rue, on rencontre a Stamboul de ces habitations de
+cadavres.
+
+Et la, tout pres de nous, ou finissent les rues, commencent les grands
+cimetieres, hantes par ces bandes de malfaiteurs qui, apres vous avoir
+devalise, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne
+jamais s'en meler.
+
+Un veilleur de nuit m'engagea a rentrer dans ma case, apres s'etre
+informe du motif de ma promenade, laquelle lui avait semble tout a fait
+inexplicable et meme un peu suspecte.
+
+Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et
+celui-la en particulier, qui devait voir par la suite des allees et
+venues mysterieuses, fut toujours d'une irreprochable discretion.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+
+"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidele."
+
+"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-etre pas
+un ami ..."
+
+(_Extrait d'une vieille poesie orientale_.)
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY
+
+Eyoub ..., 1876.
+
+... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que
+chaque jour ton point de vue et le mien s'eloignent davantage. L'idee
+chretienne etait restee longtemps flottante dans mon imagination alors
+meme que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant.
+Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombe; je ne connais rien de si
+vain, de si mensonger, de si inadmissible.
+
+J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu
+le sais.
+
+J'avais desire me marier, je te l'avais dit; je t'avais confie le soin
+de chercher une jeune fille qui fut digne de notre toit de famille et de
+notre vieille mere. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais
+malheureuse la femme que j'epouserais, je prefere continuer une vie de
+plaisirs ...
+
+Je t'ecris dans ma triste case d'Eyoub; a part un petit garcon nomme
+Yousouf, que meme j'habitue a obeir par signes pour m'epargner l'ennui
+de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole a
+ame qui vive.
+
+Je t'ai dit que je ne croyais a l'affection de personne; cela est vrai.
+J'ai quelques amis qui m'en temoignent beaucoup, mais je n'y crois pas.
+Samuel, qui vient de me quitter, est peut-etre encore de tous celui qui
+tient le plus a moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de
+sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en
+fumee, et je me retrouverai seul.
+
+Ton affection a toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure;
+affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire a quelque
+chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ...
+J'ai besoin de me rattacher a quelqu'un; si c'est vrai, fais que je
+puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se
+fait autour de moi, et j'eprouve une angoisse profonde ...
+
+Tant que je conserverai ma chere vieille mere, je resterai en apparence
+ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire
+adieu, et puis je disparaitrai sans laisser trace de moi-meme ...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+LOTI A PLUMKETT
+
+Eyoub, 15 novembre 1876.
+
+Derriere toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence,
+derriere Arif-Effendi, il y a un pauvre garcon triste qui se sent
+souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce
+garcon, tres renferme par nature, cause quelquefois d'une maniere un peu
+intime,--mais vous etes de ces gens-la.--J'ai beau faire, Plumkett,
+je ne suis pas heureux; aucun expedient ne me reussit pour m'etourdir.
+J'ai le coeur plein de lassitude et d'amertume.
+
+Dans mon isolement, je me suis beaucoup attache a ce va-nu-pieds ramasse
+sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible
+et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut
+enchasse dans du fer. De plus, sa societe est naive et originale, et je
+m'ennuie moins quand je l'ai pres de moi.
+
+Je vous ecris a cette heure navrante des crepuscules d'hiver; on
+n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement,
+en l'honneur d'Allah, sa complainte seculaire. Les images du passe se
+presentent a mon esprit avec une nettete poignante; les objets qui
+m'entourent ont des aspects sinistres et desoles; et je me demande ce
+que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub.
+
+Si encore elle etait la,--elle, Aziyade!...
+
+Je l'attends toujours,--mais, helas! comme attendait soeur Anne ...
+
+Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le decor change et
+mes idees aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse,
+enveloppe dans un manteau de fourrure, les pieds sur un epais tapis de
+Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse.
+
+Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous
+distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du
+choix. Et puis ce qui est passe est passe, n'est-ce pas? et ne vous
+interesse plus.
+
+Plusieurs maitresses, desquelles je n'ai aime aucune, beaucoup de
+peripeties, beaucoup d'excursions, a pied et a cheval, par monts et par
+vaux; partout des visages inconnus, indifferents ou antipathiques;
+beaucoup de dettes, des juifs a mes trousses; des habits brodes d'or
+jusqu'a la plante des pieds; la mort dans l'ame et le coeur vide.
+
+Ce soir, 15 novembre, a dix heures, voici quelle est la situation:
+
+C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de
+ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font,
+et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tete est la seule qui
+brule a cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur
+de l'islam; c'est ici qu'est la mosquee sainte ou sont sacres les
+sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints
+tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le
+plus fanatique de tous ...
+
+Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien
+enveloppe dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre
+pour un derviche.
+
+Il a tire les verrous de ses portes, et goute le bien-etre egoiste du
+chez soi, bien-etre d'autant plus grand que l'on serait plus mal
+au-dehors, par cette tempete, dans ce pays peu sur et inhospitalier.
+
+La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles,
+porte aux reves bizarres et aux meditations profondes; son plafond de
+chene sculpte a du jadis abriter de singuliers hotes, et recouvrir plus
+d'un drame.
+
+L'aspect d'ensemble est reste dans la couleur primitive. Le plancher
+disparait sous des nattes et d'epais tapis, tout le luxe du logis; et,
+suivant l'usage turc, on se dechausse en entrant pour ne point les
+salir. Un divan tres bas et des coussins qui trainent a terre composent
+a peu pres tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la
+nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets
+decoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran
+sont peints partout, meles a des fleurs et a des animaux fantastiques.
+
+A cote, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement
+des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyade, qui devrait etre
+deja pres de moi, si elle avait tenu sa promesse.
+
+Une autre petite chambre, aupres de la mienne, est vide egalement:
+c'est celle de Samuel, qui est alle me chercher a Salonique des
+nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne
+parait revenir.
+
+Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre
+prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort different. Je
+l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+A LOTI, DE SA SOEUR
+
+Brightbury ..., 1876.
+
+Frere cheri,
+
+Depuis hier, je traine le desespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu
+veux disparaitre!... Un jour, peut-etre prochain, ou notre bien-aimee
+mere nous quittera, tu veux disparaitre, m'abandonner pour toujours.
+Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passe,--la
+vieille case de Brightbury vendue, les objets cheris disperses,--et
+toi qui ne seras pas mort ...! qui seras la quelque part a vegeter sous
+la griffe de Satan, quelque part ou je ne saurai pas, mais ou je
+sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutot te
+fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi
+que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tete.
+
+Ce que tu dis me revolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc,
+puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec,
+puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne
+suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin
+de moi-meme ou personne n'est ... c'est ta place a toi, et quand tu me
+quitteras, elle sera vide et me brulera.
+
+J'ai perdu mon frere, je suis prevenue--affaire de temps, de quelques
+mois peut-etre,--il est perdu pour le temps, et l'eternite, deja mort
+de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voila, l'enfant
+cheri qui plonge dans un abime sans fond,--l'abime des abimes! Il
+souffre, l'air lui manque, la lumiere, le soleil; mais il est sans
+force; ses yeux restent attaches au fond, a ses pieds; il ne releve plus
+sa tete, il ne peut plus, le prince des tenebres le lui defend ...
+Quelquefois pourtant il veut resister. Il entend une voix lointaine,
+celle qui a berce son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge,
+vanite, folie! " et le pauvre enfant, lie, garrotte, au fond de son
+abime, sanglant, eperdu, ayant appris de son maitre a appeler le bien
+mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit.
+
+Rien ne me surprend de ta pauvre ame travaillee et chargee, meme pas le
+sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien!
+
+Tu l'as meme perdue, pauvre frere, cette soif d'honnetete dont tu me
+parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste,
+fraiche, tendre et jolie, aimable, la mere de petits enfants que tu
+aurais aimes. Je la voyais, la, dans le vieux salon, assise sous les
+vieux portraits ...
+
+Un vent plein de corruption a passe la-dessus. Ce frere dont le coeur ne
+peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en
+veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera la
+pour le cherir et egayer son front. Ses maitresses se riront de lui, on
+ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonne, desespere ...
+alors, il mourra!
+
+Plus tu es malheureux, trouble, ballotte, confiant, plus je t'aime. Ah!
+mon bien-aime frere, mon cheri, si tu voulais revenir a la vie! si Dieu
+voulait! si tu voyais la desolation de mon coeur, si tu sentais la
+chaleur de mes prieres!...
+
+Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie
+chretienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux,
+des gens absurdes, un methodisme maussade, une austerite sans couleur,
+sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout
+cela qui peut te seduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jesus, et le
+Jesus que tu crois n'est pas le maitre radieux que je connais et que
+j'adore. De celui-la, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni eloignement. Tu
+souffres etrangement, tu brules de douleur ... il pleurera avec toi.
+
+Je prie a toute heure, bien-aime; jamais ta pensee ne m'avait tant
+rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je
+sais que tu croiras un jour. Peut-etre ne le saurai-je jamais,--
+peut-etre mourrai-je bientot,--mais j'espererai et je prierai toujours!
+
+Je pense que j'ecris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur a lire!
+Mon bien-aime a commence a hausser les epaules. Viendra-t-il un jour ou
+il ne me lira plus?...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+--Vieux Kairoullah, dis-je, amene-moi des femmes!
+
+Le vieux Kairoullah etait assis devant moi par terre. Il etait ramasse
+sur lui-meme, comme un insecte malfaisant et immonde; son crane chauve
+et pointu luisait a la lueur de ma lampe.
+
+Il etait huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub etait
+aussi noir et silencieux qu'un tombeau.
+
+Le vieux Kairoullah avait un fils de douze ans nomme Joseph, beau comme
+un ange, et qu'il elevait avec adoration. Ce detail a part, il etait le
+plus accompli des miserables. Il exercait tous les metiers tenebreux du
+vieux juif declasse de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec
+le Yuzbachi Suleiman, et plusieurs de mes amis musulmans.
+
+Il etait cependant admis et tolere partout, par cette raison que, depuis
+de longues annees on s'etait habitue a le voir. Quand on le rencontrait
+dans la rue, on disait: " Bonjour, Kairoullah! " et on touchait meme
+le bout de ses grands doigts velus.
+
+Le vieux Kairoullah reflechit longuement a ma demande et repondit:
+
+--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coutent tres cher.
+Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins couteuses, que je puis
+ce soir meme vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par
+exemple, vous sera agreable sans doute ...
+
+Sur cette phrase enigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses
+socques, et disparut.
+
+Une demi-heure apres, la portiere de ma chambre se soulevait pour donner
+passage a six jeunes garcons israelites, vetus de robes fourrees,
+rouges, bleues, vertes et orange. Kairoullah les accompagnait avec un
+autre vieillard plus hideux que lui-meme, et tout ce monde s'assit a
+terre avec force reverences, tandis que je restais aussi impassible et
+immobile qu'une idole egyptienne.
+
+Ces enfants portaient de petites harpes dorees sur lesquelles ils se
+mirent a promener leurs doigts charges de bagues de clinquant. Il en
+resulta une musique originale que j'ecoutai quelques minutes en silence.
+
+--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kairoullah
+en se penchant a mon oreille.
+
+J'avais deja compris la situation et je ne manifestai aucune surprise;
+j'eus seulement la curiosite de pousser plus loin cette etude
+d'abjection humaine.
+
+--Vieux Kairoullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ...
+
+Le vieux Kairoullah reflechit un instant et repondit:
+
+--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ...
+
+... Quand j'eus chasse tout ce monde comme une troupe de betes galeuses,
+je vis de nouveau paraitre la tete allongee du vieux Kairoullah,
+soulevant sans bruit la draperie de ma porte.
+
+--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitie de moi! Je demeure tres loin et
+on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me
+mettre a la porte a pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de
+votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir.
+
+Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fut mort de
+froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eut point assassine. Je me
+contentai de lui assigner un coin de ma maison, ou il resta accroupi
+toute une nuit glaciale, pelotonne comme un vieux cloporte dans sa
+pelisse rapee. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa
+poitrine comme un rale; et j'en eus tant de pitie, que je me levai
+encore pour lui jeter un tapis qui lui servit de couverture.
+
+Des que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaitre,
+avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se
+retrouver meme jamais nulle part sur mon chemin.
+
+
+ * * * * *
+
+
+3
+
+
+EYOUB A DEUX
+
+
+
+
+I
+
+
+Eyoub, le 4 decembre 1876.
+
+On m'avait dit: " Elle est arrivee! "--et depuis deux jours, je
+vivais dans la fievre de l'attente.
+
+--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille negresse qui, a Salonique,
+accompagnait la nuit Aziyade dans sa barque et risquait sa vie pour sa
+maitresse), ce soir, un caique l'amenera a l'echelle d'Eyoub, devant ta
+maison.
+
+Et j'attendais la depuis trois heures.
+
+La journee avait ete belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or
+avait une activite inusitee; a la tombee du jour, des milliers de
+caiques abordaient a l'echelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier
+tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appeles dans les centres
+populeux de Constantinople, a Galata ou au grand bazar.
+
+On commencait a me connaitre a Eyoub, et a dire:
+
+--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi?
+
+On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'etais un
+chretien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus
+ombrage a personne, et on me donnait quand meme ce nom que j'avais
+choisi.
+
+
+
+
+II
+
+
+Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi!
+
+(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.)
+
+
+Le soleil etait couche depuis deux heures quand un dernier caique
+s'avanca seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel etait aux avirons; une femme
+voilee etait assise a l'arriere sur des coussins. Je vis que c'etait
+elle.
+
+Quand ils arriverent, la place de la mosquee etait devenue deserte, et
+la nuit froide.
+
+Je pris sa main sans mot dire, et l'entrainai en courant vers ma maison,
+oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ...
+
+Et, quand le reve impossible fut accompli, quand elle fut la, dans cette
+chambre preparee pour elle, seule avec moi, derriere deux portes garnies
+de fer, je ne sus que me laisser tomber pres d'elle, embrassant ses
+genoux. Je sentis que je l'avais follement desiree: j'etais comme
+aneanti.
+
+Alors j'entendis sa voix. Pour la premiere fois, elle parlait et je
+comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un
+seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui
+repondais dans la vieille langue anglaise des choses incoherentes que je
+n'entendais meme plus!
+
+--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!)
+
+On me les avait dits avant Aziyade, ces mots eternels; mais cette douce
+musique de l'amour frappait pour la premiere fois mes oreilles en langue
+turque. Delicieuse musique que j'avais oubliee, est-ce bien possible que
+je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de
+jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais;
+tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon ame blasee ...
+
+Alors, je la soulevai dans mes bras, je placai sa tete sous un rayon de
+lumiere pour la regarder, et je lui dis comme Romeo:
+
+--Repete encore! redis-le!
+
+Et je commencais a lui dire beaucoup de choses qu'elle devait
+comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais
+une foule de questions en lui disant:
+
+--Reponds-moi!
+
+Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tete n'y
+etait plus, et que je parlais dans le vide.
+
+--Aziyade, dis-je, tu ne m'entends pas?
+
+--Non, repondit-elle.
+
+Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages:
+
+--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek
+isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!)
+
+
+
+
+III
+
+
+Eyoub, decembre 1876.
+
+Aziyade parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne
+fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles,
+et ne s'entendent pas. C'est bien la cette petite personne mysterieuse,
+qui le plus souvent s'evanouit quand parait le jour, et que la nuit
+ramene ensuite, a l'heure des djinns et des fantomes.
+
+Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux
+par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tete
+enfantine et serieuse, et on en trouve en effet, quand la lumiere tombe
+sur certains petits cheveux impalpables, rebelles a toutes les
+coiffures, qui entourent delicieusement ses joues et son front.
+
+Elle considere comme tres inconvenants ces petits cheveux, et passe
+chaque matin une heure en efforts tout a fait sans succes pour les
+aplatir. Ce travail et celui qui consiste a teindre ses ongles en rouge
+orange sont ses deux principales occupations.
+
+Elle est paresseuse, comme toutes les femmes elevees en Turquie;
+cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et ecrire son nom.
+Elle l'ecrit partout sur les murs, avec autant de serieux que s'il
+s'agissait d'une operation d'importance, et epointe tous mes crayons
+a ce travail.
+
+Aziyade me communique ses pensees plus avec ses yeux qu'avec sa bouche;
+son expression est etonnamment changeante et mobile. Elle est si forte
+en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement
+encore ou meme s'en dispenser tout a fait.
+
+Il lui arrive souvent de repondre a certaines situations en chantant des
+passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui
+serait insipide chez une femme europeenne, a chez elle un singulier
+charme oriental.
+
+Sa voix est grave, bien que tres jeune et fraiche; elle la prend du
+reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue
+turque la font un peu rauque quelquefois.
+
+Aziyade est agee de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de
+prendre elle-meme et brusquement des resolutions extremes, et de les
+suivre apres, coute que coute, jusqu'a la mort.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Autrefois a Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la
+mienne pour passer aupres d'elle seulement une heure, j'avais fait ce
+reve insense: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin
+ignore, ou le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai realise a
+peu pres ce reve, contraire a toutes les idees musulmanes, impossible
+a tous egards.
+
+Constantinople etait le seul endroit ou pareille chose put etre tentee;
+c'est le vrai desert d'hommes dont Paris etait autrefois le type, un
+assemblage de plusieurs grandes villes ou chacun vit a sa guise et sans
+controle,--ou l'on peut mener de front plusieurs personnalites
+differentes,--Loti, Arif et Marketo.
+
+... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de decembre
+ebranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenetres.
+Proteges par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes
+chargees,--par l'inviolabilite du domicile turc,--assis devant le
+brasero de cuivre ... petite Aziyade, qu'on est bien chez nous!
+
+
+
+
+V
+
+
+LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY
+
+Chere petite soeur,
+
+J'ai ete dur et ingrat de ne pas t'ecrire plus tot. Je t'ai fait
+beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que
+j'ai ecrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien
+maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te
+laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu.
+
+Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient a defaut
+d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais.
+
+Il faudrait m'interesser a quelque chose, dis-tu? a quelque chose de
+bon et d'honnete, et le prendre a coeur. Mais j'ai ma pauvre chere
+vieille mere; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me
+suis donne a moi-meme. Pour elle, je me compose une certaine gaiete, un
+certain courage: pour elle, je maintiens le cote positif et raisonnable
+de mon existence, je reste Loti, officier de marine.
+
+Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un
+vieux debauche qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne.
+Mais je ne serai point cet objet-la: quand je ne serai plus bien
+portant, ni jeune, ni aime, c'est alors que je disparaitrai.
+
+Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai
+mort.
+
+Pour vous, pour toi, a mon retour, je ferai un supreme effort. Quand je
+serai au milieu de vous, mes idees changeront; si vous me choisissez une
+jeune fille que vous aimiez, je tacherai de l'aimer, et de me fixer,
+pour l'amour de vous, dans cette affection-la.
+
+Puisque je t'ai parle d'Aziyade, je puis bien te dire qu'elle est
+arrivee.--Elle m'aime de toute son ame, et ne pense pas que je puisse
+me decider a la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux
+m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passe et les ingrats,--un
+peu aussi les absents ...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Peu a peu, de modeste qu'elle etait, la maison d'Arif-Effendi est
+devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portieres de Smyrne, des
+faiences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans
+peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme.
+
+La roulette a fourni des tentures de satin bleu brode de roses rouges,
+defroques du serail; et les murailles, qui jadis etaient nues, sont
+aujourd'hui tapissees de soie. Ce luxe, cache dans une masure isolee,
+semble une vision fantastique.
+
+Aziyade aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison
+d'Abeddin-Effendi est un capharnauem rempli de vieilles choses
+precieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts
+aux reserves de leurs maitres.
+
+Elle reprendra tout cela quand le reve sera fini, et ce qui est a moi
+sera vendu.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues
+promenades sans but, et le tapage de Stamboul?
+
+Partir le matin de l'Atmeidan, pour aboutir la nuit a Eyoub; faire, un
+chapelet a la main, la tournee des mosquees; s'arreter a tous les
+cafedjis, aux turbes, aux mausolees, aux bains et sur les places; boire
+le cafe de Turquie dans les microscopiques tasses bleues a pied de
+cuivre; s'asseoir au soleil, et s'etourdir doucement a la fumee d'un
+narguilhe; causer avec les derviches ou les passants; etre soi-meme une
+partie de ce tableau plein de mouvement et de lumiere; etre libre,
+insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimee vous attendra
+le soir.
+
+Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou
+reveur, homme du peuple et poetique a l'exces, riant a tout bout de
+champ et devoue jusqu'a la mort!
+
+Le tableau s'assombrit a mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul,
+qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetieres.
+Encore des echappees sur la nappe bleue de Marmara, les iles ou les
+montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un
+sceau de vetuste et de mystere,--et les objets exterieurs racontant
+les histoires farouches de la vieille Turquie.
+
+Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons a Eyoub, apres
+avoir dine n'importe ou, dans quelqu'une de ces petites echoppes turques
+ou Achmet verifie lui-meme la proprete des ingredients et en surveille
+la preparation.
+
+Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis
+si perdu et si paisible, dont l'eloignement meme est un des charmes.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux pere Ibrahim;
+vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mere Fatma; les Turcs ne
+savent jamais leur age. Physiquement, c'est un drole de garcon, de
+petite taille, bati en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure
+maigre et bronzee ferait supposer une constitution delicate;--tout
+petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour a tour pleins
+d'une douceur triste, ou petillants de gaiete et d'esprit. Dans
+l'ensemble, un attrait original.
+
+Singulier garcon, gai comme un oiseau;--les idees les plus comiques,
+exprimees d'une maniere tout a fait neuve; sentiments exageres
+d'honnetete et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie a cheval. Le
+coeur ouvert comme la main: la moitie de son revenu est distribue aux
+vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public
+composent tout son avoir.
+
+Achmet a mis deux jours a decouvrir qui j'etais et m'a promis le secret
+de ce qu'il est seul a savoir, a condition d'etre a l'avenir recu dans
+l'intimite. Peu a peu il s'est impose comme ami, et a pris sa place au
+foyer. Chevalier servant d'Aziyade qu'il adore, il est jaloux pour elle,
+plus qu'elle, et m'epie a son service, avec l'adresse d'un vieux
+policier.
+
+--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce
+petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui
+donnes, si tu tiens a me donner quelque chose; je serai un peu
+domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera.
+
+Yousouf recut le lendemain son conge et Achmet prit possession de la
+place.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Un mois apres, d'un air embarrasse, j'offris deux medjidies de salaire
+a Achmet, qui est la patience meme; il entra dans une colere bleue et
+enfonca deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer a ses frais. La
+question de ses gages se trouva reglee de cette maniere.
+
+
+
+
+X
+
+
+Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied.
+
+--_Sen tchok cheytan, Loti!... Anlamadum seni_! (Toi beaucoup le
+diable, Loti! Tu es tres malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!)
+
+Son bras agitait avec colere sa large manche blanche; sa petite tete
+faisait danser furieusement le gland de soie de son fez.
+
+Il avait complote ceci avec Aziyade pour me faire rester: m'offrir la
+moitie de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour
+cela, j'etais _tchok cheytan_, et incomprehensible.
+
+A dater de cette soiree, je l'ai aime sincerement.
+
+Chere petite Aziyade! elle avait depense sa logique et ses larmes pour
+me retenir a Stamboul; l'instant prevu de mon depart passait comme un
+nuage noir sur son bonheur.
+
+Et, quand elle eut tout epuise:
+
+--_Benim djan senin, Loti_. (Mon ame est a toi, Loti.) Tu es mon Dieu,
+mon frere, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini
+d'Aziyade; ses yeux seront fermes, Aziyade sera morte.--Maintenant,
+fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_!
+
+_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire a peu pres ceci:
+"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je
+m'incline devant ta decision, et je l'adore."
+
+Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je
+chanterai pour toi ma chanson:
+
+ _Cheytanlar , djinler,
+ Kaplanlar, duchmanlar,
+ Arslandar, etc..._
+
+(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent
+loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en
+chantant ma chanson pour toi.
+
+Suivait la chanson, chantee chaque soir d'une voix douce, chanson
+longue, monotone, composee sur un rythme etrange, avec les intervalles
+impossibles, et les finales tristes de l'Orient.
+
+Quand j'aurai quitte Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours,
+longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyade.
+
+
+
+
+XI
+
+
+A LOTI, DE SA SOEUR
+
+Brightbury, decembre 1876.
+
+Chere frere,
+
+Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander
+pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort:
+"Tout va bien!"
+
+Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les coeurs
+troubles qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de desespoir, tu
+dis que tout t'echappe, tu en appelles passionnement a ma tendresse, et,
+quand je t'en assure moi-meme, avec passion, je trouve que tu oublies
+les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu
+voudrais toujours voir durer cet Eden. Mais voila, moi, c'est permanent,
+immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliees
+pour faire place a d'autres, et peut-etre en feras-tu plus tard plus de
+cas que tu ne penses.
+
+Cher frere, tu es a moi, tu es a Dieu, tu es a nous. Je le sens, un
+jour, bientot peut-etre, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu
+verras combien cette _erreur_ est douce et delicieuse, precieuse et
+bienfaisante. Oh! mensonge mille fois beni, que celui qui me fait vivre
+et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mene le monde
+depuis des siecles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples,
+qui change le deuil en allegresse, qui crie partout: " Amour, liberte
+et charite!"
+
+..................
+
+
+
+XII
+
+
+Aujourd'hui, 10 decembre, visite au padishah.
+
+Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtche,
+meme le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les
+gardes du sultan en costume ecarlate, les musiciens vetus de bleu de
+ciel et chamarres d'or, les laquais vert-pomme doubles de jaune-capucine
+tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur.
+
+Les acroteres et les corniches du palais servent de perchoir a des
+familles de goelands, de plongeons et de cigognes.
+
+Interieurement, c'est une grande splendeur.
+
+Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous
+leurs grands plumets, comme des momies dorees. Des officiers des gardes,
+costumes un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes.
+
+Le sultan est grave, pale, fatigue, affaisse.
+
+Reception courte, profonds saluts; on se retire a reculons, courbes
+jusqu'a terre.
+
+Le cafe est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore.
+
+Des serviteurs a genoux vous allument des chibouks de deux metres de
+long a bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux
+reposent sur des plateaux d'argent.
+
+Les _zarfs_ (pieds des tasses a cafe) sont d'argent cisele, entoures de
+gros diamants tailles en rose, et d'une quantite de pierres precieuses.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+En vain chercherait-on dans tout l'islam un epoux plus infortune que le
+vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie;
+et quatre femmes dont la plus agee a trente ans, quatre femmes qui, par
+extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent
+mutuellement le secret de leurs equipees.
+
+Aziyade elle-meme n'est pas trop detestee, bien qu'elle soit de beaucoup
+la plus jeune et la plus jolie, et ses ainees ne la vendent pas.
+
+Elle est leur egale d'ailleurs, une ceremonie dont la portee m'echappe,
+lui ayant donne, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_epouse_.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Je disais a Aziyade:
+
+--Que fais-tu chez ton maitre? A quoi passez-vous vos longues journees
+dans le harem?
+
+--Moi? repondit-elle, je m'ennuie; je pense a toi, Loti; je regarde
+ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits
+objets a toi, que j'emporte d'ici pour me faire societe la-bas.
+
+Posseder les cheveux et le portrait de quelqu'un etait pour Aziyade une
+chose tout a fait singuliere, a laquelle elle n'eut jamais songe sans
+moi; c'etait une chose contraire a ses idees musulmanes, une innovation
+de giaour, a laquelle elle trouvait un charme mele d'une certaine
+frayeur.
+
+Il avait fallu qu'elle m'aimat bien pour me permettre de prendre de ses
+cheveux a elle; la pensee qu'elle pouvait subitement mourir, avant
+qu'ils fussent repousses, et paraitre dans un autre monde avec une
+grosse meche coupee tout ras par un infidele, cette pensee la faisait
+fremir.
+
+--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivee en Turquie, que
+faisais-tu, Aziyade?
+
+--Dans ce temps-la, Loti, j'etais presque une petite fille. Quand pour
+la premiere fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'etais dans
+le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans
+mon appartement, assise sur mon divan, a fumer des cigarettes, ou du
+hachisch, a jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou a ecouter des
+histoires tres droles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait
+raconter parfaitement.
+
+"Fenzile-hanum m'apprenait a broder, et puis nous avions les visites a
+rendre et a recevoir avec les dames des autres harems.
+
+"Nous avions aussi notre service a faire aupres de notre maitre, et
+enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous
+appartient en propre un jour a chacune: mais nous aimons mieux nous
+arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades.
+
+"Nous nous entendons relativement fort bien.
+
+"Fenzile-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus agee et la
+plus considerable du harem. Besme est colere, et entre quelquefois dans
+de grands emportements, mais elle est facile a calmer et cela ne dure
+pas. Aiche est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de
+tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la
+plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son
+appartement!...
+
+Cela avait ete bien souvent mon reve aussi, de penetrer une fois dans
+l'appartement d'Aziyade, pour avoir seulement une idee du lieu ou ma
+bien-aimee passait son existence. Nous avions beaucoup discute ce
+projet, au sujet duquel Fenzile-hanum avait meme ete consultee; mais
+nous ne l'avions pas mis a execution, et plus je suis au courant des
+coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eut ete folle.
+
+--Notre harem, concluait Aziyade, est repute partout comme un modele,
+pour notre patience mutuelle et le bon accord qui regne entre nous.
+
+--Triste modele en tout cas!
+
+Y en a-t-il a Stamboul beaucoup comme celui-la?
+
+Le mal y est entre d'abord par l'intermediaire de la jolie Aiche-hanum.
+La contagion a fait en deux ans des progres si rapides, que la maison de
+ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues ou tous les serviteurs
+sont subornes. Cette grande cage si bien grillee et d'un si severe
+aspect, est devenue une sorte de boite a trucs, avec portes secretes et
+escaliers derobes; les oiseaux prisonniers en peuvent impunement sortir,
+et prennent leur volee dans toutes les directions du ciel.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Stamboul, 25 decembre 1876.
+
+Une belle nuit de Noel, bien claire, bien etoilee, bien froide.
+
+A onze heures, je debarque du Deerhound au pied de la vieille mosquee de
+Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune.
+
+Achmet est la qui m'attend, et nous commencons aux lanternes l'ascension
+de Pera, par les rues biscornues des quartiers turcs.
+
+Grande emotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte
+fantastique illustre par Gustave Dore.
+
+J'etais convie la-haut dans la ville europeenne, a une fete de
+Christmas, pareille a celles qui se celebrent a la meme date dans tous
+les coins de la patrie.
+
+Helas! les nuits de Noel de mon enfance ... quel doux souvenir j'en
+garde encore!...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+LOTI A PLUMKETT
+
+Eyoub, 27 septembre 1876.
+
+Cher Plumkett,
+
+Voila cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Ou allons-nous?
+je vous le demande; et dans quel siecle avons-nous recu le jour? Un
+sultan constitutionnel, cela deroute toutes les idees qu'on m'avait
+inculquees sur l'espece.
+
+A Eyoub, on est consterne de cet evenement; tous les bons musulmans
+pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi
+qui considere comme faceties toutes les choses serieuses, la politique
+surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalite, la
+Turquie perdra beaucoup a l'application de ce nouveau systeme.
+
+J'etais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque
+funeraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique,
+tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain
+qui fit etrangler en sa presence son fils Mustapha, ni son epouse
+Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la
+Constitution; la Turquie sera perdue par le regime parlementaire, cela
+est hors de doute.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Stamboul, 27 septembre.
+
+7 Zi-il-iddje 1293 de l'hegire.
+
+J'etais entre, pour laisser passer une averse, dans un cafe turc pres de
+la mosquee de Bayazid.
+
+Rien que de vieux turbans dans ce cafe, et de vieilles barbes blanches.
+Des vieillards (des _hadj-baba_) etaient assis, occupes a lire les
+feuilles publiques, ou a regarder a travers les vitres enfumees les
+passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par
+l'ondee, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs
+babouches et leurs socques a patins. C'etait dans la rue une grande
+confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait a
+torrents.
+
+J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient
+la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils
+portaient etait _eski_, jusqu'a leurs grandes lunettes d'argent,
+jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononce avec
+veneration, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi
+bien a de vieilles coutumes qu'a de vieilles formes de vetement ou a de
+vieilles etoffes. Les Turcs ont l'amour du passe, l'amour de
+l'immobilite et de la stagnation.
+
+On entendit tout a coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie
+du Seraskierat; les vieillards echangerent des signes d'intelligence et
+des sourires ironiques.
+
+--Salut a la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en
+s'inclinant d'un air de moquerie.
+
+--Des deputes! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les
+khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des representations du
+peuple.
+
+--_Voi, voi, voi, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile
+de gaze; et les croyants disaient plus regulierement leurs prieres; et
+les Moscow avaient moins d'insolence!
+
+Cette salve d'artillerie annoncait aux musulmans que le padishah leur
+octroyait une constitution, plus large et plus liberale que toutes les
+constitutions europeennes; et ces vieux Turcs accueillaient tres
+froidement ce cadeau de leur souverain.
+
+Cet evenement, qu'Ignatief avait retarde de tout son pouvoir, etait
+attendu depuis longtemps; on put, a dater de ce jour, considerer la
+guerre comme tacitement declaree entre la Porte et le czar, et le sultan
+poussa ses armements avec ardeur.
+
+Il etait sept heures et demie a la turque (environ midi). La
+promulgation avait lieu a Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus
+sous ce deluge.
+
+Les vizirs, les pachas, les generaux, tous les fonctionnaires, toutes
+les autorites, en grand costume tous, et chamarres de dorures, etaient
+parques sur la grande place de Top-Kapou, ou etaient reunies les
+musiques de la cour.
+
+Le ciel etait noir et tourmente; pluie et grele tombaient abondamment et
+inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple
+lecture de la charte, et les vieilles murailles crenelees du serail, qui
+fermaient le tableau, semblaient s'etonner beaucoup d'entendre proferer
+en plein Stamboul ces paroles subversives.
+
+Des cris, des vivats et des fanfares terminerent cette singuliere
+ceremonie, et tous les assistants, trempes jusqu'aux os, se disperserent
+tumultueusement.
+
+A la meme heure, a l'autre bout de Constantinople, au palais de
+l'Amiraute, s'etaient reunis les membres de la conference
+internationale.
+
+C'etait un effet combine a dessein: les salves devaient se faire
+entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plenipotentiaires, et
+l'aider dans sa peroraison.
+
+
+
+
+XVIII
+
+ -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poetes ?
+ Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux !
+ " Helas ! ont repondu leurs voix longtemps muettes,
+ Nous voyons bien la-bas un jour mysterieux !
+
+ ..................
+
+ C'est peut-etre le soir qu'on prend pour une aurore "
+
+ ..................
+
+ (VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.)
+
+Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-la, la grande
+place du Seraskierat, esplanade immense sur la hauteur centrale de
+Stamboul, d'ou, par-dessus les jardins du serail, le regard s'etend dans
+le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute
+tour aux formes bizarres etaient illumines comme aux soirs de grandes
+fetes. Le deluge de la journee avait fait de ce lieu un vrai lac ou se
+refletaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon
+surgissaient dans le ciel les domes des mosquees et les minarets aigus,
+longues tiges surmontees d'aeriennes couronnes de lumieres.
+
+Un silence de mort regnait sur cette place; c'etait un vrai desert.
+
+Le ciel clair, balaye par un vent qu'on ne sentait pas, etait traverse
+par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune etait venue
+plaquer son croissant bleuatre. C'etait un de ces aspects a part que
+semble prendre la nature dans ces moments ou va se consommer quelque
+grand evenement de l'histoire des peuples.
+
+Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une
+bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des
+lanternes et des bannieres; ils criaient: " Vive le sultan! vive
+Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes
+etaient comme enivres de se croire libres; et, seuls, quelques vieux
+Turcs qui se souvenaient du passe haussaient les epaules en regardant
+courir ces foules exaltees.
+
+--Allons saluer Midhat-pacha, s'ecrierent les softas.
+
+Et ils prirent a gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre
+a l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait,
+quelques semaines apres, partir pour l'exil.
+
+Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allerent ensemble prier
+dans la grande mosquee (la Suleimanieh) et de la passerent la Corne
+d'or, pour aller, a Dolma-Bagtche, acclamer Abd-ul-Hamid.
+
+Devant les grilles du palais, des deputations de tous les corps, et une
+grande masse confuse d'hommes s'etaient reunis spontanement dans le but
+de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste.
+
+Ces bandes revinrent a Stamboul par la grande rue de Pera, acclamant sur
+leur passage lord Salisbury (qui devait bientot devenir si impopulaire),
+l'ambassade britannique et celle de France.
+
+--Nos ancetres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancetres,
+qui n'etaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y
+a quatre siecles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le
+laisserons-nous envahir par l'etranger? Mourons tous, musulmans et
+chretiens, mourons pour la patrie ottomane, plutot que d'accepter des
+conditions deshonorantes ...
+
+
+
+
+XIX
+
+
+La mosquee du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquerant) nous voit
+souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres
+grises, etendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant
+quelque reve indecis, intraduisible en aucune langue humaine.
+
+La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de
+grands espaces ou circulent des promeneurs en cafetans de cachemire,
+coiffes de larges turbans blancs. La mosquee qui s'eleve au centre est
+une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus venerees.
+
+L'immense place est entouree de murailles mysterieuses, que surmontent
+des files de domes de pierres, semblables a des alignements de ruches
+d'abeilles; ce sont des demeures de softas, ou les infideles ne sont
+point admis.
+
+Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le
+traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes
+monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses
+saintes, et rien n'y est encore arrive d'Occident.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Pres de cette place est une rue sombre et sans passants, ou pousse
+l'herbe verte et la mousse. La est la demeure d'Aziyade; la est le
+secret du charme de ce lieu. Les longues journees ou je suis prive de sa
+presence, je les passe la, moins loin d'elle, ignore de tous et a l'abri
+de tous les soupcons.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Aziyade est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes.
+
+--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est
+a moi de l'etre, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir.
+
+Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de penetration et de
+persistance, que je detournai la tete sous ce regard.
+
+--Moi, dis-je, ma cherie! Je ne me plains de rien quand tu es la, et
+je suis plus heureux qu'un roi.
+
+--En effet, qui est plus aime que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien
+envier? Envierais-tu meme le sultan?
+
+Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de
+la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je
+puis envier; il est fatigue et vieilli et, de plus il est
+_constitutionnel_.
+
+--Je pense, Aziyade, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il
+possede,--meme son emeraude qui est aussi large qu'une main, meme sa
+charte et son parlement,--pour avoir ma liberte et ma jeunesse.
+
+J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah
+ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante
+qu'elle fut, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine
+d'opera-comique. Mon costume y pretait d'ailleurs: une glace m'envoyait
+une image deplaisante de moi-meme, et je me faisais l'effet d'un jeune
+tenor, pret a entonner un morceau d'Auber.
+
+C'est ainsi que, par moments, je ne reussis plus a me prendre au serieux
+dans mon role turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban
+d'Arif, et je retombe sottement sur moi-meme, impression maussade et
+insupportable.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+J'ai ete difficile et fier pour tout ce qui porte levite ou chapeau
+noir; personne n'etait pour moi assez brillant ni assez grand seigneur;
+j'ai beaucoup meprise mes egaux et choisi mes amis parmi les plus
+raffines. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je
+m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pecheurs, meme de
+leur societe et de leurs plaisirs.
+
+Au cafe turc, chez le cafedji Suleiman, on elargit le cercle autour du
+feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main
+a tous les assistants, et je m'assieds pour ecouter le conteur des
+veillees d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et ou
+figurent les djinns et les genies). Les heures passent la sans fatigue
+et sans remords; je me trouve a l'aise au milieu d'eux, et nullement
+depayse.
+
+Arif et Loti etant deux personnages tres differents, il suffirait, le
+jour du depart du Deerhound, qu'Arif restat dans sa maison; personne
+sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu,
+et disparu pour toujours.
+
+Cette idee, qui est d'Aziyade, se presente a mon esprit par instants
+sous des aspects etrangement admissibles.
+
+Rester pres d'elle, non plus a Stamboul, mais dans quelque village turc
+au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des
+hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans creanciers et sans souci
+de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai
+horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur
+de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes
+les obligations sociales de nos pays d'Occident.
+
+Etre batelier en veste doree, quelque part au sud de la Turquie, la ou
+le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ...
+
+Ce serait possible, apres tout, et je serais la moins malheureux
+qu'ailleurs.
+
+--Je te jure, Aziyade, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma
+position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en
+moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mere.
+
+Aziyade ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris
+peut-etre que cela ne serait pas tout a fait impossible; mais elle sent
+par intuition ce que cela doit etre qu'une vieille mere, elle, la pauvre
+petite qui n'en a jamais eu; et les idees qu'elle a sur la generosite et
+le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce
+qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est
+inquiete de les lui donner.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+DE PLUMKETT A LOTI
+
+Liverpool, 1876.
+
+Mon cher Loti,
+
+Figaro etait un homme de genie: il riait si souvent, qu'il n'avait
+jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et
+je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y
+arrive tant bien que mal.
+
+Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le
+meme individu. Trop souvent, la gaiete de Figaro m'abandonne, et c'est
+alors Jeremie, prophete de malheur, ou David, auguste desespere sur
+lequel la main celeste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me
+possede. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'ecris pas, je ne
+pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promene a
+grands pas en montrant le poing a un etre imaginaire, a un bouc
+emissaire ideal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets
+toutes les extravagances possibles: je me livre a huis clos aux actes
+les plus insenses, apres quoi, soulage ou plutot fatigue, je me calme et
+deviens raisonnable.
+
+Vous allez me repeter encore que je suis un drole de type; un fou, que
+sais-je? a quoi je repondrai: " Oui mais bien moins que vous ne
+croyez. Bien moins que vous, par exemple."
+
+Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaitre, me
+comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un
+individu, ne raisonnable, le drole de type que je suis. Nous sommes,
+voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions
+hereditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scene
+de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous faconnent,
+comme une matiere plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce
+qui l'a touchee.--Les circonstances, pour moi, n'ont ete que
+douloureuses; j'ai ete, pour me servir de l'expression consacree, forme
+a l'ecole du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris a mes
+depens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une
+maniere un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est
+que j'ai la pretention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus
+que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le
+pourraient faire en connaissance de cause.
+
+Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette
+consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes
+de la vie, et confiants dans la justice supreme du createur.
+
+Et, pourtant, je vis sans blasphemer.
+
+Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions,
+l'enthousiasme et la fraicheur morale de la jeunesse? Non, vous le
+savez bien; j'ai renonce aux plaisirs de mon age, qui ne sont deja plus
+de mon gout, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je
+vis desormais sans but comme sans espoir ... Est-ce a dire pourtant que
+j'en sois reduit au meme point que vous, degoute de tout, niant tout ce
+qui est bon, niant la vertu, niant l'amitie, niant tout ce qui peut nous
+rendre superieurs a la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points,
+je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgre mon experience des
+choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquerir une pareille, il
+en coute trop cher!), je crois encore a tout cela, et a bien d'autres
+choses encore.
+
+A Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de
+vous.
+
+Vous la commencez gentiment par le recit, circonstancie et agremente de
+descriptions, d'une amourette a la turque. Nous vous suivons, Georges et
+moi, a travers les meandres fantasmagoriques d'une grande fourmiliere
+orientale. Nous restons la bouche beante en face des tableaux que vous
+nous tracez; je songe a vos trois poignards, comme je songeais au
+bouclier d'Achille, si _minutieusement chante_ par Homere! Et puis
+enfin, peut-etre parce que vous avez recu un grain de poussiere dans
+l'oeil, peut-etre parce que votre lampe s'est mise a fumer comme vous
+acheviez votre lettre, peut-etre pour moins que cela, vous terminez en
+nous lancant la serie des lieux communs edites au siecle dernier! je
+crois vraiment que les lieux communs des freres ignorantins valent
+encore mieux que ceux du materialisme, dont le resultat sera
+l'aneantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe
+siecle, ces idees materialistes: Dieu etait un prejuge; la morale etait
+devenue l'interet bien entendu, la societe un vaste champ d'exploitation
+pour l'homme habile. Tout cela seduisait beaucoup de gens par sa
+nouveaute et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus
+immoraux. Heureuse epoque ou aucun frein ne vous retenait; ou l'on
+pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, meme des choses les moins
+droles, jusqu'au moment ou tant de tetes tomberent sous le couteau de la
+Revolution, que ceux qui conserverent la leur commencerent a reflechir.
+Ensuite vint une epoque de transition, ou l'on vit apparaitre une
+generation atteinte de phtisie morale, affligee de sensiblerie
+constitutionnelle, regrettant le passe qu'elle ne connaissait pas,
+maudissant le present qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir
+qu'elle ne devinait pas. Une generation de romantiques, une generation
+de petits jeunes gens passant leur vie a rire, a pleurer, a prier, a
+blasphemer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en
+venir un beau jour a se faire sauter la cervelle.
+
+Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus
+pratique: on se hate, avant d'etre devenu un homme, de devenir une
+_espece d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se
+fait sur toute chose des opinions ou des prejuges en rapport avec son
+etat; on tombe dans un certain milieu de la societe, on en prend les
+idees. Vous acquerez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous
+aimez mieux, un genre de betise qui cadre bien avec le milieu dans
+lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous
+entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez reellement un
+membre de leur corps. On se fait banquier, ingenieur, bureaucrate,
+epicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose;
+on fait quelque chose; on a la tete quelque part et non ailleurs; on ne
+se perd pas dans des reves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne
+de conduite toute tracee par les devoirs que l'on est tenu de remplir.
+Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en
+politique, les civilites pueriles et honnetes sont la pour les combler;
+ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous
+absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous
+engrenent; vous vous tremoussez dans l'espace; vous vous abetissez dans
+le temps, grace a la vieillesse: vous faites des enfants qui seront
+aussi betes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de
+l'Eglise; votre cercueil est inonde d'eau benite, on chante du latin en
+faux bourdon autour d'un catafalque a la lueur des cierges; ceux qui
+etaient habitues a vous voir vous regrettent si vous avez ete bon durant
+votre vie, quelques-uns meme vous pleurent sincerement. Puis enfin, on
+herite de vous.
+
+Ainsi va le monde!
+
+Tout cela n'empeche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort
+braves gens, des gens foncierement honnetes, organiquement bons, faisant
+le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas
+et n'assassinant pas, lors meme qu'ils seraient surs de l'impunite,
+parce qu'ils ont une conscience qui est un controle perpetuel des actes
+auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables
+d'aimer, de se devouer corps et ame, des pretres croyant en Dieu et
+pratiquant la charite chretienne, des medecins bravant les epidemies
+pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charite allant au
+milieu des armees soigner de pauvres blesses, des banquiers a qui vous
+pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitie de
+la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui
+seraient peut-etre capables, en depit de tous vos blasphemes, de vous
+offrir une affection et un devouement illimites.
+
+Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous
+revez au lieu de reflechir; de ce que vous suivez la passion au lieu de
+la raison.
+
+Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que
+tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous
+vous y depeignez, vous m'ecririez aussitot pour protester, pour me dire
+que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi;
+que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que
+ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive
+contractee par la douleur.
+
+Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas
+vous-meme. Vous etes bon, vous etes aimant, vous etes sensible et
+delicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et
+demeure une protestation vivante contre vos negations de tout ce qui est
+amitie, desinteressement, devouement.
+
+C'est votre vanite qui nie tout cela et non pas vous; votre fierte
+blessee vous fait cacher vos tresors et etaler a plaisir " l'etre
+factice cree par votre orgueil et votre ennui ".
+
+PLUMKETT.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+LOTI A WILLIAM BROWN
+
+Eyoub, decembre 1876.
+
+Mon cher ami,
+
+Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de
+Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, a Eyoub, et vous me feriez grand
+plaisir en voulant bien me donner signe de vie.
+
+Vous debarquez a Constantinople, cote de Stamboul; vous enfilez quatre
+kilometres de bazars et de mosquees, vous arrivez au saint faubourg
+d'Eyoub, ou les enfants prennent pour cible a cailloux votre coiffure
+insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique
+immediatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre
+sous des amandiers, et ma case est a cote.
+
+J'habite la en compagnie d'Aziyade, cette jeune femme de Salonique de
+laquelle je vous avais autrefois parle, et que je ne suis pas bien loin
+d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passe et des ingrats.
+
+Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amene dans ce
+recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu a adopter pour un temps le
+langage et les coutumes de la Turquie--meme ses beaux habits de soie
+et d'or.
+
+Voici seulement, ce soir 30 decembre, quelle est la situation: Beau
+temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient
+d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour a mes
+oreilles. Mon chat Kedi-bey et mon domestique Yousouf se sont retires,
+l'un portant l'autre, dans leur appartement commun.
+
+Aziyade, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de
+coussins, est occupee a teindre ses ongles en rouge orange, operation de
+la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de
+Londres, de toutes nos sottises,--et je vous ecris en vous priant de
+vouloir bien me repondre.
+
+Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au debut de ma
+lettre, vous pourriez le supposer; je mene seulement de front deux
+personnalites differentes, et suis toujours officiellement, mais le
+moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine.
+
+Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, ecrivez-moi
+sous mon nom veritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Stamboul, 1er janvier 1877.
+
+L'annee 77 debute par une journee radieuse, un temps printanier.
+
+Ayant expedie dans la journee certaines visites, qu'un reste de
+condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait a faire dans la
+colonie de Pera, je rentre le soir a cheval a Eyoub, par le
+Champ-des-Morts et Kassim-Pacha.
+
+Je croise le coupe du terrible Ignatief, qui revient ventre a terre de
+la Conference, sous nombreuse escorte de Croates a ses gages; un instant
+apres, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort
+agites l'un et l'autre: on s'est dispute a la seance, et tout est au
+plus mal.
+
+Les pauvres Turcs refusent avec l'energie du desespoir les conditions
+qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi.
+
+Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!"
+a la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande
+confusion et beaucoup de sang.
+
+Puisse cette catastrophe passer loin de nous!...
+
+Il faudrait--demain peut-etre--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ...
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Nous descendions, par une soiree splendide, la rampe d'Oun-Capan.
+
+Stamboul avait un aspect inaccoutume; les hodjas dans tous les minarets
+chantaient des prieres inconnues sur des airs etranges; ces voix aigues,
+parties de si haut, a une heure insolite de la nuit inquietaient
+l'imagination; et les musulmans, groupes sur leurs portes, semblaient
+regarder tous quelque point effrayant du ciel.
+
+Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune
+que tout a l'heure nous avions vue si brillante sur le dome de
+Sainte-Sophie, s'etait eteinte la-haut dans l'immensite; ce n'etait plus
+qu'une tache rouge, terne et sanglante.
+
+Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma premiere
+impression, plus rapide que l'eclair, fut aussi une impression de
+frayeur. Je n'avais point prevu cet evenement, ayant depuis longtemps
+neglige de consulter le calendrier.
+
+Achmet m'explique combien c'est la un cas grave et sinistre: d'apres la
+croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui
+la devore. On peut la delivrer cependant, en intercedant aupres d'Allah,
+et en tirant a balle sur le monstre.
+
+On recite en effet, dans toutes les mosquees, des prieres de
+circonstance, et la fusillade commence a Stamboul. De toutes les
+fenetres, de tous les toits, on tire des coups de fusil a la lune, dans
+le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phenomene.
+
+Nous prenons un caique au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous
+arrete en route. A mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zapties nous
+barre le passage: une nuit d'eclipse, se promener en caique est
+interdit.
+
+Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons,
+nous discutons, le prenant de tres haut avec MM. les Zapties, et, une
+fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire.
+
+Nous arrivons a la case, ou Aziyade nous attend dans la consternation et
+la terreur.
+
+Les chiens hurlent a la lune d'une facon lamentable, qui complique
+encore la situation.
+
+D'un air mystique, Achmet et Aziyade m'apprennent que ces chiens hurlent
+ainsi pour demander a Allah un certain pain mysterieux qui leur est
+dispense dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes
+ne peuvent voir.
+
+L'eclipse continue sa marche, malgre la fusillade; le disque entier est
+meme d'une nuance rouge extraordinairement prononcee,--coloration due
+a un etat particulier de l'atmosphere.
+
+J'essaye l'explication du phenomene au moyen d'une bougie, d'une orange
+et d'un miroir, vieux procede d'ecole.
+
+J'epuise ma logique, et mes eleves ne comprennent pas; devant cette
+hypothese tout a fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyade
+s'assied avec dignite, et refuse absolument de me prendre au serieux. Je
+me fais l'effet d'un pedagogue, image horrible! et je suis pris de fou
+rire; je mange l'orange et j'abandonne ma demonstration ...
+
+A quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur oterais-je la
+superstition qui les rend plus charmants?
+
+Et nous voila, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par
+la fenetre, a la lune qui continue de faire la-haut un effet sanglant,
+au milieu des etoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels!
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Vers onze heures, Achmet nous eveille pour nous annoncer que le
+traitement a reussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guerie).
+
+En effet, la lune, tout a fait retablie, brillait comme une splendide
+lampe bleue dans le beau ciel d'Orient.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+"Ma mere Behidje " est une tres extraordinaire vieille femme,
+octogenaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que
+le Koran, et plus raide que la loi du Cheri.
+
+Feu Chefket-Daoub-pacha, epoux de Behidje-hanum, fut un des favoris du
+sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires.
+Behidje-hanum, admise a cette epoque dans son conseil, l'y avait pousse
+de tout son pouvoir.
+
+Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs
+du Taxim, habite la vieille Behidje-hanum. Son appartement, qui deja
+surplombe des precipices, porte deux shaknisirs en saillie,
+soigneusement grilles de lattes de frene.
+
+De la, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de
+Dolma-Bagtche et de Tcheraghan, la pointe du Serail, le Bosphore, le
+Deerhound, pareil a une coquille de noix posee sur une nappe bleue,--et
+puis Scutari et toute la cote d'Asie.
+
+Behidje-hanum passe ses journees a cet observatoire, etendue sur un
+fauteuil, et Aziyade est souvent a ses pieds,--Aziyade attentive au
+moindre signe de sa vieille amie, et devorant ses paroles comme les
+arrets divins d'un oracle.
+
+C'est une anomalie que l'intimite de la jeune femme obscure et de la
+vieille cadine, rigide et fiere, de noble souche et de grande maison.
+
+Behidje-hanum ne m'est connue que par oui-dire: les infideles ne sont
+point admis dans sa demeure.
+
+Elle est belle encore, affirme Aziyade, malgre ses quatre-vingts ans,
+"belle comme les beaux soirs d'hiver"
+
+Et, chaque fois qu'Aziyade m'exprime quelque idee neuve, quelque notion
+nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer
+absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma cherie?
+"--Aziyade repond: " C'est ma mere Behidje."
+
+"Ma mere " et " mon pere " sont des titres de respect qu'on emploie en
+Turquie lorsqu'on parle de personnes agees, meme lorsque ces personnes
+vous sont indifferentes ou inconnues.
+
+Behidje-hanum n'est point une mere pour Aziyade. Tout au moins est-ce
+une mere imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune
+imagination de son enfant.
+
+Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la
+pauvre petite abandonnee verse souvent des larmes tres ameres sur son
+amour pour un infidele.
+
+Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le recit de longues
+histoires, contees avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit,
+par les levres fraiches de ma bien-aimee.
+
+Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des
+anciens heros du desert, legendes persanes ou tartares, ou l'on voit de
+jeunes princesses, persecutees par les genies, accomplir des prodiges de
+fidelite et de courage.
+
+Et, quand Aziyade arrive le soir, l'imagination plus surexcitee que de
+coutume, je puis en toute surete lui dire:
+
+--Tu as passe ta journee, ma chere petite amie, aux pieds de ta mere
+Behidje!
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Janvier 1877.
+
+Huit jours a Buyukdere, dans le haut Bosphore, a l'entree de la mer
+Noire. Le _Deerhound_ est mouille pres des grands cuirasses turcs, qui
+sont postes la comme des chiens de garde, a l'intention de la Russie.
+Cette situation du Deerhound, qui m'eloigne de Stamboul, coincide avec
+un sejour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et
+cette separation nous tient lieu de prudence.
+
+Il fait froid, il pleut, les journees se passent a courir dans la foret
+de Belgrade, et ces courses sous bois me ramenent aux temps heureux de
+mon enfance.
+
+Des chenes antiques, des houx, de la mousse et des fougeres, presque la
+vegetation du Yorkshire. A part qu'il y pousse aussi des ours, on se
+croirait dans les bons vieux bois de la patrie.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Samuel a peur des kedis (des chats). Le jour, les kedis lui inspirent
+des idees droles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient
+tres respectueux, et s'en tient a distance.
+
+Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laisse pour
+aller dormir, revint tout a coup frapper a ma porte.
+
+--_Bir madame kedi_, disait-il d'un air effare, _bir madame kedi_ (une
+madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com
+Samuel_ (qui a apporte ses petits pour dormir avec Samuel)!
+
+Et il continuait a la cantonade, avec un serieux imperturbable:
+
+--Chez nous, dans ma famille, ceux-la qui derangent les chats, dans le
+mois meme ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire?
+
+Quand ma toilette fut achevee, je me decidai a preter main-forte a mon
+ami, et j'entrai dans sa chambre.
+
+Une dame _kedi_ etait en effet postee sur l'oreiller de Samuel, tout au
+milieu. C'etait une personne de beaucoup d'embonpoint, revetue d'une
+belle pelure jaune. Avec un air de dignite et de triomphe, assise sur
+son _innommable_, elle contemplait tour a tour Samuel immobile, et ses
+petits qui s'ebattaient sur la couverture.
+
+Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait a cette scene
+de famille dans une attitude de consternation resignee; il attendait que
+je vinsse a son secours.
+
+Cette madame Kedi m'etait inconnue. Elle ne fit aucune difficulte
+cependant pour se laisser prendre a mon cou et porter dehors avec ses
+enfants. Apres quoi, Samuel, ayant soigneusement epoussete sa
+couverture, fit mine de s'aller coucher.
+
+Je ne devais point rentrer cette nuit-la. J'arrivai a l'improviste a
+deux heures du matin.
+
+Samuel avait ouvert toute grande la fenetre de sa chambre, et dispose
+des cordes sur lesquelles il avait etendu ses couvertures, afin de les
+purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-meme s'etait
+installe dans mon lit, ou il dormait du sommeil des tetes jeunes et des
+consciences pures. Pour lui, c'etait bien la son cas.
+
+Le lendemain, nous apprimes que cette madame Kedi etait la bete adoree,
+mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+C'etait Noel a la grecque; le vieux Phanar etait en fete.
+
+Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de
+papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient a
+toutes les portes, a tour de bras, et donnaient des serenades terribles,
+avec accompagnement de tambour.
+
+Achmet, qui passait avec moi, temoignait un grand mepris pour ces
+rejouissances d'infideles.
+
+Le vieux Phanar, meme au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empecher
+d'avoir l'air sinistre.
+
+On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines,
+rongees de vetuste, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des
+jeunes filles, vetues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens
+des piastres de cuivre.
+
+Ce fut bien pis quand nous arrivames a Galata; jamais, dans aucun pays
+du monde, il ne fut donne d'ouir un vacarme plus discordant, ni de
+contempler un spectacle plus miserable.
+
+C'etait un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait
+en grande majorite l'element grec. L'immonde population grecque affluait
+en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution,
+de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer
+tout ce qu'il y avait la d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y
+entendait de braillements avines, de cris ecoeurants.
+
+Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire
+tranquillement aux depens des infideles, pour voir comment ces chretiens
+du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si
+pathetiques discours, celebraient la naissance de leur prophete.
+
+Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'etre obliges d'aller se
+battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conferait le
+titre immerite de citoyens, s'en donnaient a coeur joie de chanter et de
+boire.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Je me souviens de cette nuit ou le bay-kouch (le hibou), suivit notre
+caique sur la Corne d'or.
+
+C'etait une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les
+grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos tetes. Nous
+ramions, Achmet et moi, a tour de role, dans le caique qui nous menait a
+Eyoub.
+
+A l'echelle du Phanar, nous abordames avec precaution dans la nuit
+noire, au milieu de pieux, d'epaves et de milliers de caiques echoues
+sur la vase.
+
+On etait la au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de
+Constantinople, lieu qui n'est frequente a pareille heure par aucun etre
+humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres a tete
+blanche, cachees dans certain recoin obscur qui nous etait familier,
+sous le balcon d'une maison en ruine ... C'etaient Aziyade, et la
+vieille, la fidele Kadidja.
+
+Quand Aziyade fut assise dans notre barque, nous repartimes.
+
+La distance etait grande encore, de l'echelle du Phanar a celle d'Eyoub.
+De loin en loin, une rare lumiere, partie d'une maison grecque, laissait
+tomber dans l'eau trouble une trainee jaune; autrement, c'etait partout
+la nuit profonde.
+
+Passant devant une antique maison bardee de fer, nous entendimes le bruit
+d'un orchestre et d'un bal. C'etait une de ces grandes habitations, noires
+au-dehors, somptueuses au-dedans, ou les anciens Grecs, les Phanariotes,
+cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes.
+
+... Puis le bruit de la fete se perdit dans la brume, et nous retombames
+dans le silence et l'obscurite.
+
+Un oiseau volait lourdement autour de notre caique, passant et repassant
+sur nous.
+
+--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tete.
+
+--_Bay-Kouch mi_? lui demanda Aziyade, tout encapuchonnee et
+emmaillotee. (Est-ce point le hibou?)
+
+Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils
+avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour
+rien.
+
+--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _amma
+sen ... bilmezsen_! (C'est tres mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne
+sais pas!...)
+
+C'etait singulier au moins, de voir circuler cette bete une nuit
+d'hiver, et elle nous suivit sans treve, pendant plus d'une heure que
+nous mimes a remonter de l'echelle du Phanar a celle d'Eyoub.
+
+Il y avait un courant terrible, cette nuit-la, sur la Corne d'or; la
+pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'etait
+eteinte, et cela nous exposait a etre arretes par des bachibozouks de
+patrouille, ce qui eut ete notre perte a tous les trois.
+
+Par le travers de Balata, nous rencontrames des caiques remplis de
+iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux
+rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la
+grande synagogue, et ce lieu est le seul ou l'on trouve, la nuit, du
+mouvement sur la Corne d'or.
+
+Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de
+iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos tetes, et Aziyade
+pleurait, de froid et de frayeur.
+
+Quelle joie ce fut, quand nous amarrames sans bruit, dans l'obscurite
+profonde, notre caique a l'echelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de
+planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en
+aveugles), traverser la petite place deserte, faire tourner doucement
+les serrures et les verrous, et refermer le tout derriere nous trois;
+passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussee, le dessous
+de l'escalier, la cuisine, l'interieur du four; laisser nos chaussures
+pleines de boue et nos vetements mouilles; monter pieds nus sur les
+nattes blanches, donner le bonsoir a Achmet, qui se retirait dans son
+appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore a clef;
+laisser tomber derriere nous la portiere arabe blanche et rouge; nous
+asseoir sur les tapis epais, devant le brasero de cuivre qui couvait
+depuis le matin, et repandait une douce chaleur, embaumee de pastilles
+du serail et d'eau de roses; ... c'etait pour au moins vingt-quatre
+heures, la securite, et l'immense bonheur d'etre ensemble!
+
+Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit a chanter dans un platane
+sous nos fenetres.
+
+Et Aziyade, brisee de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en
+pleurant a chaudes larmes.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Leur " madame " etait une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe
+et fait tous les metiers; leur " madame " (la madame de Samuel et
+d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur
+madame parlait toutes les langues et tenait un cafe borgne dans le
+quartier de Galata.
+
+Le cafe de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il etait
+tres profond et tres vaste; il avait une porte de derriere sur une
+impasse mal famee des quais de Galata, laquelle impasse servait de
+debouche a plusieurs mauvais lieux. Ce cafe etait surtout le rendez-vous
+de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et
+de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marches, et il etait
+prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.
+
+Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'etait
+ordinairement elle qui preparait a manger a mes deux amis, leurs
+_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame"
+etait remplie pour nous d'attentions maternelles.
+
+Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un
+coffre qui me servaient aux changements de decors. J'entrais en
+vetements europeens par la grande porte, et je sortais en Turc par
+l'impasse.
+
+Leur " madame " etait italienne.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Eyoub, 20 janvier.
+
+Hier finit en queue de rat la grande facetie internationale des
+conferenciers. La chose ayant rate, les Excellences s'en vont, les
+ambassadeurs aussi plient bagage, et voila les Turcs hors la loi.
+
+Bon voyage a tout ce monde! heureusement nous, nous restons. A Eyoub,
+on est fort calme et assez resolu. Dans les cafes turcs, le soir, meme
+dans les plus modestes, se reunissent indifferemment les riches et les
+pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Egalite! inconnue a
+notre nation democratique, a nos republiques occidentales!) Un erudit
+est la qui dechiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour;
+chacun ecoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions
+bruyantes, a l'ale et a l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets
+de barrieres; on fait a Eyoub de la politique avec sincerite et
+recueillement.
+
+On ne doit pas desesperer d'un peuple qui a conserve tant de croyances
+et de serieuse honnetete.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de
+l'empire, reunis en seance solennelle a la Sublime Porte, ont decide a
+l'unanimite de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles
+ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de
+felicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont
+pris cette resolution desesperee.
+
+L'enthousiasme national etait grand dans cette assemblee ou l'on vit
+pour la premiere fois cette chose insolite: des chretiens siegeant a
+cote de musulmans; des prelats armeniens, a cote des derviches et du
+cheik-ul-islam; ou l'on entendit pour la premiere fois sortir de bouches
+mahometanes cette parole inouie: " Nos freres chretiens."
+
+Un grand esprit de fraternite et d'union rapprochait alors les
+differentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un
+peril commun, et le prelat armenien-catholique prononca dans cette
+assemblee cet etrange discours guerrier:
+
+"Effendis!
+
+"Les cendres de nos peres a tous reposent depuis cinq siecles dans
+cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de defendre
+ce sol qui nous est echu en heritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi
+de nature. L'histoire nous montre de grands Etats qui ont tour a tour
+paru et disparu dans la scene du monde. Si donc les decrets de la
+Providence ont fixe le terme de l'existence de notre patrie, nous
+n'avons qu'a nous incliner devant son arret; mais autre chose est de
+s'eteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons
+perir d'une balle meurtriere ne renoncons donc pas a l'honneur de la
+recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de
+notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguere encore, nous
+n'etions qu'un corps inerte; la charte qui nous a ete octroyee est venue
+vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la premiere fois,
+nous sommes invites a ce conseil; graces en soient rendues a Sa Majeste
+le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! desormais, que la
+question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le
+musulman aille a sa mosquee et le chretien a son eglise; mais, en face
+de l'interet de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons
+tous unis!"
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+Aziyade, qui etait fidele a la petite babouche de maroquin jaune des
+bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien
+trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, trainant
+dans tous les recoins de la maison, et elle ecrivait son nom dans
+l'interieur, sous pretexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre.
+
+Celles qui avaient servi etaient condamnees a un supplice affreux:
+lancees dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et precipitees
+dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des papoutchs_, le
+sacrifice des babouches.
+
+C'etait un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien
+froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et
+nous menait sur les toits, et, la au beau clair de lune, _mahitabda_,
+apres nous etre assures que tout sommeillait alentour, de consommer le
+kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches
+condamnees.
+
+Tombera-t-elle dans l'eau, la papoutch, ou sur la vase, ou bien encore
+sur la tete d'un chat en maraude?
+
+Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous
+deux avait devine juste, et gagne le pari.
+
+Il faisait bon etre la-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si
+tranquilles, souvent pietinant sur une blanche couche de neige, et
+dominant le vieux Stamboul endormi. Nous etions prives, nous, de jouir
+ensemble de la lumiere du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en
+vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprecier
+leur bonheur. La-haut etait notre lieu de promenade; la, nous allions
+respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en societe de la
+lune, compagne discrete qui tantot s'abaissait lentement a l'ouest sur
+les pays des infideles, tantot se levait toute rouge a l'orient,
+dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Pera.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+ Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement?
+
+ (VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.)
+
+
+L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et
+partent, charges de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de
+partout, des soldats et des redifs, du fond de l'Asie, des frontieres de
+Perse, meme de l'Arabie et de l'Egypte. On les equipe a la hate pour les
+expedier sur le Danube, ou dans les camps de la Georgie. De bruyantes
+fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour
+leur depart. La Turquie ne s'etait jamais vu tant d'hommes sous les
+armes, tant d'hommes si decides et si braves. Allah sait ce que
+deviendront ces multitudes!
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Eyoub, 29 janvier 1877.
+
+Je n'aurais pas pardonne aux Excellences leurs pasquinades
+diplomatiques, si elles avaient derange ma vie.
+
+Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un
+instant j'avais eu peur de quitter.
+
+Il est minuit, la lune promene sur mon papier sa lumiere bleue, et les
+coqs ont commence leur chanson nocturne. On est bien loin de ses
+semblables a Eyoub, bien isole la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai
+peine a croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si
+las de moi-meme, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime
+assez pouvoir me prendre un peu pour un autre.
+
+Aziyade est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem
+d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours.
+
+Samuel est la pres de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi
+tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journee
+repecher un noye, lequel etait, il parait, si vilain et lui a fait tant
+de peur, que, par prudence, il a apporte dans ma chambre sa couverture
+et son matelas.
+
+Demain matin, des l'aubette, les redifs qui s'en vont en guerre feront
+tapage, et il y aura foule dans la mosquee. Volontiers je partirais avec
+eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une
+chose belle et entrainante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas
+mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet elan que je sentirais
+pour mon pays, s'il etait menace comme elle, et en danger de mort.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Nous etions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquee du Sultan
+Selim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui
+grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumee de nos
+chibouks qui montait en spirale dans l'air pur.
+
+La place du Sultan Selim est entouree d'une antique muraille, dans
+laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y
+sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cypres; on est la
+en bon quartier turc, et on peut aisement s'y tromper de deux siecles.
+
+--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai,
+Loti, quand tu seras parti: je menerai joyeuse vie et je me griserai
+tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du
+matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est egal
+(_zarar yok_).Je suis comme Aziyade, quand tu seras parti, ce sera fini
+aussi de ton Achmet.
+
+Et il fallut lui faire jurer d'etre sage; ce qui ne fut point une facile
+affaire.
+
+--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras
+marie et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai la-bas
+ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'a Stamboul, mais je serai
+pres de toi, et c'est tout ce que je demande.
+
+Je promis a Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier
+mes petits enfants.
+
+Cette perspective d'elever mes bebes et de les coiffer en fez suffit a
+le remettre en joie, et nous nous perdimes toute la soiree en projets
+d'education, bases sur des methodes extremement originales.
+
+
+
+
+XL
+
+
+PLUMKETT A LOTI
+
+Mon cher ami,
+
+Je ne vous ecrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien a
+vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire.
+
+Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'etais tres preoccupe de
+choses nullement agreables; que j'etais empoigne par dame Realite,
+etreinte dont il est fort dur de se debarrasser; que je languissais
+assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les
+liens sympathiques, les affinites mysterieuses qui, en certains moments,
+m'unissent si etroitement avec tout ce qui est aimable et beau, etaient
+rompus.
+
+Je suis sur que vous comprenez tres bien ceci, car c'est la l'etat dans
+lequel je vous ai vu plus d'une fois plonge.
+
+Votre nature ressemble beaucoup a la mienne, ce qui m'explique fort bien
+la tres grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime
+abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est
+soi-meme. Lorsque je rencontre un autre moi-meme, il y a chez moi
+accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un
+et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le desir, la
+tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de
+bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe
+sympathique_.
+
+Je vous parle un langage peu litteraire. Je m'en apercois bien:
+j'emploie un vocabulaire emprunte a la dynamique et fort different de
+celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensee.
+
+Ces sympathies, nous les eprouvons d'une foule de manieres differentes.
+Vous qui etes musicien, vous les avez ressenties a l'egard de quoi, s'il
+vous plait? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui
+nait en nous a l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air a
+notre tympan et de la a notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans
+notre cervelle? Voyez donc ce phenomene bizarre: vous etes
+impressionne par une suite de sons, vous entendez une phrase melodique
+qui vous plait. Pourquoi vous plait-elle? Parce que les intervalles
+musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des
+nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimes par certains
+chiffres plutot que par certains autres; changez ces chiffres, votre
+sympathie n'est plus excitee; vous dites, vous, que cela n'est plus
+musical, que c'est une suite de sons incoherents. Plusieurs sons
+simultanes se font entendre, vous recevez une impression qui sera
+heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffres, qui sont les
+rapports sympathiques d'un phenomene exterieur avec vous-meme, etre
+sensitif.
+
+Il y a de veritables affinites, entre vous et certaines suites de sons,
+entre vous et certaines couleurs eclatantes, entre vous et certains
+miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes.
+Bien que les rapports de convenance entre toutes ces differentes choses
+et vous-meme soient trop compliques pour etre exprimes, comme dans le
+cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent.
+
+Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement a ce
+que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage,
+que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre
+je ne sais quoi qui fait le diable a quatre dans votre imagination. Ne
+vous recriez pas! la moitie du temps, votre amour ne tient a rien de
+plus.
+
+Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une
+delicatesse de sentiment, une elevation de caractere qui sont la vraie
+cause de votre amour ... Helas! gardez-vous bien de confondre ce qui est
+en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de la:
+attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs a ce qui nous plait.
+Faire une chasse a la femme que l'on aime et prendre son ami pour un
+homme de genie.
+
+J'ai ete amoureux de la Venus de Milo et d'une nymphe du Correge. Ce
+n'etaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif
+d'echange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'etait
+l'affinite physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui
+faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement complique,
+que l'on ne sait plus ou donner de la tete; les neuf dixiemes des gens
+ne comprennent plus rien a quoi que ce soit.
+
+Tout cela pose, passons a votre definition a vous, Loti. Il y a affinite
+entre tous les ordres de choses et vous. Vous etes une nature tres avide
+de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez etre
+heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins
+sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces emotions, il n'y a pas de
+bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces
+emotions, vous serez toujours un pauvre exile.
+
+Celui qui est apte a ressentir ces emotions d'un ordre superieur, pour
+lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu
+impressionne par tout ce qui sera en dessous de ses desirs. Qu'est-ce
+donc que l'attrait d'un bon diner, d'une partie de chasse, d'une jolie
+fille pour celui qui a verse des larmes de ravissement en lisant les
+poetes, qui s'est delicieusement abandonne au courant d'une suave
+melodie, qui s'est plonge dans cette reverie qui n'est pas la pensee,
+qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime?
+
+Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur
+lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal
+proportionnes, emprisonnes dans des culottes ou des habits noirs, tout
+cela grouillant sur des paves boueux, autour de murailles sales, de
+boites a fenetre et de boutiques?
+
+Votre imagination se resserre et la pensee se fige dans votre cerveau ...
+
+Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous
+entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensees et celles qu'ils
+expriment?
+
+Si votre pensee s'elance dans l'espace et dans le temps; si elle
+embrasse l'infinie simultaneite des faits qui se passent sur toute la
+surface de la terre, qui n'est qu'une planete tournant autour du soleil,
+--qui n'est lui-meme qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si
+vous songez que cet infini simultane n'est qu'un instant de l'eternite,
+qui est un autre infini, que tout cela vous apparait differemment,
+suivant le point de vue ou vous vous placez, et qu'il y en a une
+infinite de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela,
+l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans
+votre esprit ces eternels problemes, qu'est-ce que tout cela? que
+suis-je moi-meme au milieu de cet infini?
+
+Vous aurez bien des chances pour ne pas etre en communion intellectuelle
+avec ceux qui vous entourent.
+
+Leur conversation ne vous touchera guere plus que celle d'une araignee
+qui vous raconterait qu'un plumeau devastateur lui a detruit une partie
+de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient
+d'heriter d'un gros tas de platras dans lequel il pourra giter tout a
+l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises
+recoltes, et qu'il avait herite d'une maison de campagne.)
+
+Vous avez ete amoureux, vous l'etes peut-etre encore; vous avez senti
+qu'il existait un genre de vie tout special, un etat particulier de
+votre etre a la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects
+entierement nouveaux.
+
+Une sorte de revelation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de
+naitre une seconde fois, car des lors on vit davantage, on fonctionne
+tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idees, de sentiments, se
+reveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite.
+(Litterature de l'avenir!)
+
+Bref, on s'epanouit, on est heureux, et tout ce qui est anterieur a ce
+bonheur disparait dans une sorte de nuit. Il semble qu'on etait dans les
+limbes; on vivait, relativement a la vie actuelle, comme l'enfant en bas
+age par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe
+lorsque l'on est amoureux, on ne peut les decrire qu'au moment meme ou
+on les eprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci.
+Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces
+idees-la, je m'exalte, je perds la tete, je ne sais plus ou j'en suis!...
+Quelle bonne chose d'aimer et d'etre aime! savoir qu'une nature
+d'elite a compris la votre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensees,
+tous ses actes a vous; que vous etes un centre, un but, en vue duquel
+une organisation aussi delicatement compliquee que la votre, vit, pense
+et agit! Voila qui nous rend forts; voila qui peut faire des hommes de
+genie.
+
+Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est
+peut-etre moins une realite que le plus pur produit de notre
+imagination, et ce melange d'impressions, physiques et morales,
+sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles
+que l'on ne peut que rappeler a l'esprit de celui qui les a deja
+eprouvees,--impressions que vous causera, par suite d'une mysterieuse
+association d'idees, le moindre objet ayant appartenu a votre
+bien-aimee, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez
+simplement ecrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui
+sont peut-etre tout ce qu'il y a de meilleur au monde.
+
+Et l'amitie, qui est un sentiment plus severe, plus solidement assis,
+puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus eleve en nous, la partie
+purement intellectuelle de nous-meme. Quel bonheur de pouvoir dire tout
+ce que l'on sent a quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non
+pas seulement _jusqu'a un certain point_, a quelqu'un qui acheve votre
+pensee avec le meme mot qui etait sur vos levres, dont la replique fait
+jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idees. Un
+demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous
+etes habitue a penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui
+l'animent et il le sait. Vous etes deux intelligences qui s'ajoutent et
+se completent.
+
+Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et
+a qui tout cela manque, est fort a plaindre.
+
+Pas d'affections, personne qui pense a moi ... A quoi bon avoir des idees
+pour n'avoir personne a qui les dire? a quoi bon avoir du talent s'il
+n'y a pas en ce monde une personne a l'estime de laquelle je tiens plus
+qu'a tout le reste? a quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne
+me comprendront pas?
+
+On laisse tout aller; on a eprouve des deceptions, on en eprouve tous
+les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'etait durable,
+qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les
+nerfs detendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit a
+tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois a se demander si
+l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrete; donc, plus de
+chateaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'esperance. On tombe dans la
+bravade, on parle cavalierement de bien des choses dont on rit beaucoup
+quand on n'en pleure pas.
+
+On n'aime rien, et pourtant on etait fait pour tout aimer: on ne croit
+a rien et on pourrait peut-etre encore bien croire a tout; on etait bon
+a tout et on n'est bon a rien.
+
+Avoir en soi une exuberance de facultes et sentir que l'on avorte, une
+excroissance de sensibilite, un excedent de sentiments, et ne savoir
+qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une
+souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent
+vous distraire un instant (votre ecuyere de cirque, l'odalisque Aziyade
+et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de
+nouveau, et plus contusionne que jamais.
+
+Voila votre profession de foi expliquee, developpee, et considerablement
+augmentee par le drole de type qui vous ecrit.
+
+La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous
+porte un tres vif interet, moins peut-etre a cause de ce que vous etes,
+que pour ce que je sens que vous pourriez devenir.
+
+Pourquoi avez-vous pris comme derivatif a votre douleur la culture des
+muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous etes
+clown, acrobate et bon tireur; il eut mieux valu etre un grand artiste,
+mon cher Loti.
+
+Je voudrais d'ailleurs vous penetrer de cette idee en laquelle j'ai foi
+: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remede. C'est a notre
+raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le
+temperament du sujet.
+
+Le desespoir est un etat completement anormal; c'est une maladie aussi
+guerissable que beaucoup d'autres; son remede naturel est le temps. Si
+malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit
+coin de vous-meme que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit
+coin sera votre boite a medicaments.--_Amen_!
+
+PLUMKETT.
+
+Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas a trois queues, etc. Je
+baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionne.
+
+PLUMKETT.
+
+
+
+
+XLI
+
+
+LOTI A PLUMKETT
+
+Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'etais malheureux? Je ne le crois
+pas, et assurement, si je vous ai dit cela, j'ai du me tromper. Je
+rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'etais un des
+heureux de ce monde, et que ce monde aussi etait bien beau. Je rentrais
+a cheval par une belle apres-midi de janvier; le soleil couchant dorait
+les cypres noirs, les vieilles murailles crenelees de Stamboul, et le
+toit de ma case ignoree, ou Aziyade m'attendait.
+
+Un brasier rechauffait ma chambre, tres parfumee d'essence de roses. Je
+tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisees, position
+dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prepara deux
+narguilhes, l'un pour moi, l'autre pour lui-meme, et posa a mes pieds un
+plateau de cuivre ou brulait une pastille du serail.
+
+Aziyade entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur
+un tambour charge de paillettes de metal; la fumee se mit a decrire dans
+l'air ses spirales bleuatres, et peu a peu je perdis conscience de la
+vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et
+aimables a regarder: ma maitresse, mon domestique et mon chat.
+
+Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou deplaisants.
+Si quelques Turcs me visitent discretement quand je les y invite, mes
+amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de
+frene gardent si fidelement mes fenetres qu'a aucun moment du jour un
+regard curieux n'y saurait penetrer.
+
+Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _etre chez eux_; dans vos
+logis d'Europe, ouverts a tous venants, vous etes chez vous comme on est
+ici dans la rue, en butte a l'espionnage des amis facheux et des
+indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilite de l'interieur,
+ni le charme de ce mystere.
+
+Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai
+ete assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de
+tout ce qui a ete brise dans mon coeur: je sens que l'heure presente
+n'est qu'un repit de ma destinee, que quelque chose de funebre plane
+toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amenera fatalement
+un terrible lendemain. Ici meme, et quand elle est pres de moi, j'ai de
+ces instants de navrante tristesse, comparables a ces angoisses
+inexpliquees qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi a
+l'approche de la nuit.
+
+Je suis heureux, Plumkett, et meme je me sens rajeunir; je ne suis plus
+ce garcon de vingt-sept ans, qui avait tant roule, tant vecu, et fait
+toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables.
+
+On deciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou
+d'Aziyade, ou meme de Samuel. J'etais vieux et sceptique; aupres d'eux,
+j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies
+humaines sans que les annees pussent marquer sur leur visage, et
+logeaient une vieille ame fatiguee dans un jeune corps de vingt ans.
+
+Mais leur jeunesse rafraichit mon coeur, et vous avez raison, je
+pourrais peut-etre bien encore croire a tout, moi qui pensais ne plus
+croire a rien ...
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Une certaine apres-midi de janvier, le ciel sur Constantinople etait
+uniformement sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et
+le jour etait pale comme un jour britannique.
+
+Je suivais a cheval une longue et large route, bordee d'interminables
+murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme
+des murailles de prison.
+
+En un point de cette route, un pont voute en marbre gris passait en
+l'air; il etait supporte par des colonnes de marbre curieusement
+sculptees, et servait de communication entre la partie droite et la
+partie gauche de ces constructions tristes.
+
+Ces murailles etaient celles du serail de Tcheraghan. D'un cote etaient
+les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre
+permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans etre
+apercues du dehors.
+
+Trois portes s'ouvraient seulement a de longs intervalles dans ces
+remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des
+battants de fer, dores et ciseles.
+
+C'etaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant a deviner
+quelles pouvaient etre les richesses cachees derriere la monotonie de
+ces murs.
+
+Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrees defendues. Les
+styles de ces portiques semblait indiquer lui-meme que le seuil en etait
+dangereux a franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillees a
+jour dans le gout arabe, etaient couvertes de dessins etranges et
+d'enroulements mysterieux.
+
+Une mosquee de marbre blanc, avec un dome et des croissants d'or etait
+adossee a des roches sombres ou poussaient des broussailles sauvages. On
+eut dit qu'une baguette de peri l'avait d'un seul coup fait surgir avec
+sa neigeuse blancheur, en respectant a dessein l'aspect agreste et rude
+de la nature qui l'entourait.
+
+Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues,
+dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beaute.
+
+Deux eunuques, chevauchant a leur suite, indiquaient que ces femmes
+etaient de grandes dames.
+
+Ces trois Turques se tenaient fort mal, a la facon de toutes les
+_hanums_ de grande maison qui ne craignent guere d'adresser aux
+Europeens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus
+moqueurs.
+
+Celle surtout qui etait jolie m'avait souri avec tant de complaisance,
+que je tournai bride pour la suivre.
+
+Alors commenca une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la
+belle dame m'envoya par la portiere ouverte la collection de ses plus
+delicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur
+tout son parcours, passant devant ou derriere, ralentissant ma course,
+ou galopant pour la depasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles
+dans les operas-comiques) consideraient ce manege avec bonhomie, et
+continuaient de trotter a leur poste, dans l'impassibilite la plus
+complete.
+
+Nous passames Dolma-Bagtche, Sali-Bazar, Top-Hane, le bruyant quartier
+de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir
+Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak
+antique, a la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arreterent et
+descendirent.
+
+La belle Seniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa
+demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait ete
+charmee de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ...
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Les femmes turques, les grandes dames surtout, font tres bon marche de
+la fidelite qu'elles doivent a leurs epoux. Les farouches surveillances
+de certains hommes, et la terreur du chatiment sont indispensables pour
+les retenir. Toujours oisives, devorees d'ennui, physiquement obsedees
+de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier
+venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui
+les promene, s'il est beau et s'il leur plait. Toutes sont fort
+curieuses des jeunes gens europeens, et ceux-ci en profiteraient
+quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutot ils etaient
+places dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position a
+Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte
+isolee tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--etaient choses
+fort propices a ces sortes d'entreprises; et ma maison eut pu devenir
+sans doute, si je l'avais desire, le rendez-vous des belles desoeuvrees
+des harems.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case
+paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je
+n'avais cependant pas cesse de cherir. Aziyade se revoltait contre un
+projet cynique que je lui exposais; elle me resistait avec une force de
+volonte qui voulait maitriser la mienne, sans qu'une larme vint dans ses
+yeux, ni un tremblement dans sa voix.
+
+Je lui avais declare que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une
+autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-meme
+reviendrait ensuite, et m'aimerait encore apres cette humiliation sans
+en garder meme le souvenir.
+
+Elle connaissait cette Seniha, celebre dans les harems par ses scandales
+et son impunite; elle haissait cette creature que Behidje-hanum chargeait
+d'anathemes; l'idee d'etre chassee pour cette femme la comblait d'amertume
+et de honte.
+
+--C'est absolument decide, Loti, disait-elle, quand cette Seniha sera
+venue, ce sera fini et je ne t'aimerai meme plus. Mon ame est a toi et
+je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonte. Mais, Loti, ce sera
+fini; j'en mourrai de chagrin peut-etre, mais je ne te reverrai jamais.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Et, au bout d'une heure, a force d'amour, elle avait consenti a ce
+compromis insense: elle partait et jurait de revenir--apres quand
+l'autre s'en serait allee et qu'il me plairait de la faire demander.
+
+Aziyade partit, les joues empourprees et les yeux secs, et Achmet, qui
+marchait derriere elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait
+plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et
+j'entendis jusqu'a l'escalier trainer leurs babouches sur les tapis. La,
+leurs pas s'arreterent. Aziyade s'etait affaissee sur les marches pour
+fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'a moi dans
+le silence de cette nuit.
+
+Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.
+
+Je venais de le lui dire, et c'etait vrai: je l'adorais, elle, et je
+n'aimais point cette Seniha; mes sens seulement avaient la fievre et
+m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec
+angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois
+retranchee derriere les murs du harem, elle etait a tout jamais perdue,
+et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis
+avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer
+sur eux. Mais la pensee de cette creature qui allait venir brulait mon
+sang: je restai la, et je ne les rappelai pas.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Le lendemain soir, ma case etait paree et parfumee, pour recevoir la
+grande dame qui avait desire faire, en tout bien tout honneur, une
+visite a mon logis solitaire. La belle Seniha arriva tres
+mysterieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.
+
+Elle enleva son voile et le _feredje_ de laine grise qui, par prudence,
+la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traine d'une
+toilette francaise dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un
+gout douteux, plus couteuse que moderne, allait mal a Seniha, qui s'en
+apercut. Ayant manque son effet, elle s'assit cependant avec aisance et
+parla avec volubilite. Sa voix etait sans charme et ses yeux se
+promenaient avec curiosite sur ma chambre, dont elle louait tres fort le
+bon air et l'originalite. Elle insistait surtout sur l'etrangete de ma
+vie, et me posait sans reserve une foule de questions auxquelles
+j'evitais de repondre.
+
+Et je regardais Seniha-hanum ...
+
+C'etait une bien splendide creature, aux chairs fraiches et veloutees,
+aux levres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tete en
+arriere, haute et fiere, avec la conscience de sa beaute souveraine.
+
+L'ardente volupte se pamait dans le sourire de cette bouche, dans le
+mouvement lent de ces yeux noirs, a moitie caches sous la frange de
+leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, la, pres de moi,
+attendant mon bon plaisir, dans la tiede solitude d'une chambre
+parfumee; et cependant il se livrait en moi-meme une lutte inattendue;
+mes sens se debattaient contre ce quelque chose de moins defini qu'on
+est convenu d'appeler l'ame, et l'ame se debattait contre les sens.
+A ce moment, j'adorais la chere petite que j'avais chassee; mon coeur
+debordait pour elle de tendresse et de remords. La belle creature assise
+pres de moi m'inspirait plus de degout que d'amour; je l'avais desiree,
+elle etait venue; il ne tenait plus qu'a moi de l'avoir; je n'en
+demandais pas davantage et sa presence m'etait odieuse.
+
+La conversation languissait, et Seniha avait des intonations ironiques.
+Je me raidissais contre moi-meme, ayant pris une resolution si forte,
+que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre.
+
+--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment ou
+vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment
+tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire?
+
+--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un.
+
+C'etait une femme a precautions: un aimable eunuque, habitue sans doute
+aux escapades de sa maitresse, se tenait, a toute eventualite, pres de
+la porte de ma maison.
+
+La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire
+qui me fit monter la colere au visage, et je ne fus pas loin de saisir
+son bras rond pour la retenir.
+
+Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'etais nullement derange,
+et que, des deux roles que nous avions joue, le plus drole assurement
+n'etait pas le mien.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Achmet, qui ne devait plus revenir, se presenta le lendemain des huit
+heures.
+
+Il s'etait compose une mine tres bourrue, et me salua d'un air froid.
+
+L'histoire de Seniha-hanum l'eut bientot mis en grande gaiete; il en
+conclut, comme a l'ordinaire, que j'etais _tchok cheytan_ (tres malin)
+et s'assit dans un coin pour en rire plus a l'aise.
+
+Quand plus tard, dans nos courses a cheval, nous rencontrions la voiture
+de Seniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus oblige de
+lui faire a ce sujet des representations et un sermon.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+J'expediai Achmet a Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire
+cette macaque de confiance de la reception faite a Seniha; de la prier
+de dire a Aziyade que j'implorais mon pardon, et que je desirais le soir
+meme sa chere presence.
+
+J'expediai en meme temps dans la campagne trois enfants charges de me
+rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de
+narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prit ce
+jour-la pour son retour un aspect inaccoutume de joie et de fete.
+
+Quand Aziyade entra le soir, du seuil de la porte a l'entree de notre
+chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles detachees de
+leurs tiges couvraient le sol d'une epaisse couche odorante; on etait
+enivre de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait
+pleure ne se voyaient plus.
+
+Aucune reflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle
+sourit seulement en regardant ces fleurs; elle etait bien assez
+intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de
+ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernes par les larmes
+rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et
+fiere comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu,
+ou comme Apsara circulant dans le paradis fleuri des divinites indoues.
+
+Les vraies apsaras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni
+plus fraiches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ...
+
+L'episode de Seniha-hanum etait clos; il avait eu pour resultat de nous
+faire plus vivement nous aimer.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+C'etait l'heure de la priere du soir, un soir d'hiver. Le muezzin
+chantait son eternelle chanson, et nous etions enfermes tous deux dans
+notre mysterieux logis d'Eyoub.
+
+Je la vois encore, la chere petite Aziyade, assise a terre sur un tapis
+rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et serieuse, les
+jambes croisees dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette
+expression presque prophetique qui contrastait si fort avec l'extreme
+jeunesse de son visage et la naivete de ses idees; expression qu'elle
+prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tete quelque
+raisonnement a elle, appuye le plus souvent sur quelque parabole
+orientale, dont l'effet devait etre concluant et irresistible.
+
+--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds,
+_Katebtane parmak bourada var_?
+
+Et elle montrait sa main, les doigts etendus.
+
+(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a la?)
+
+Et je repondis en riant:
+
+--Cinq, Aziyade.
+
+--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous
+semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce
+--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que
+le troisieme, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de
+tous.)
+
+Il etait en effet tres petit, le plus petit doigt d'Aziyade. Son ongle,
+tres rose a la base, dans la partie qui venait de pousser, etait a sa
+partie superieure teint tout comme les autres d'une couche de henne,
+d'un beau rouge orange.
+
+--Eh bien, dit-elle, de meme, et a plus forte raison, Loti, les
+creatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes
+semblables; toutes les femmes ne sont pas les memes, ni tous les hommes
+non plus ...
+
+C'etait une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres
+femmes aimees autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient
+trompe et abandonne, c'etait une erreur de juger par eux toutes les
+femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyade, n'etait pas comme les
+autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-meme m'aimerait
+certainement toujours.
+
+--Donc, Loti, donc, reste avec nous ...
+
+Et puis elle songeait a l'avenir, a cet avenir inconnu et sombre qui
+fascinait sa pensee.
+
+La vieillesse,--chose tres lointaine, qu'elle ne se representait pas
+bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore;
+--s'aimer eternellement dans la vie, et apres la vie.
+
+--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai
+vieille) ...
+
+Cette derniere phrase etait a peine articulee, et, suivant son habitude,
+plutot mimee que parlee. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait
+sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur
+elle-meme comme une petite vieille, courbant son corps si plein de
+jeunesse ardente et fraiche.
+
+--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), etait la conclusion. Cela ne fait
+rien, Loti, nous nous aimerons toujours.
+
+
+
+
+L
+
+
+Eyoub, fevrier 1877.
+
+Singulier debut, quand on y pense, que le debut de notre histoire!
+
+Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassees jour par jour
+pendant un mois, dans le but d'arriver a un resultat par lui-meme
+impossible.
+
+S'habiller en turc a Salonique, dans un costume qui, pour un oeil
+quelque peu attentif, pechait meme par l'exactitude des details;
+circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressee par un
+passant eut pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour a une
+femme musulmane sous son balcon, entreprise sans precedent dans les
+annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutot pour tromper
+l'ennui de vivre, plutot pour rester excentrique aux yeux de camarades
+desoeuvres, plutot par defi jete a l'existence, plutot par bravade que
+par amour.
+
+Et le succes venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure
+reussissant par l'emploi des moyens les plus propres a la faire tourner
+en tragedie.
+
+Ce qui tendrait a prouver qu'il n'y a que les choses les plus
+notoirement folles qui viennent a bonne fin, qu'il y a une chance pour
+les fous, un Dieu pour les temeraires.
+
+... Elle, la curiosite et l'inquietude avaient ete les premiers
+sentiments eveilles dans son coeur. La curiosite avait fixe aux
+treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au debut plus
+d'etonnement que d'amour.
+
+Elle avait tremble pour lui d'abord, pour cet etranger qui changeait de
+costume comme feu Protee changeait de forme, et venait en Albanais tout
+dore se planter sous sa fenetre.
+
+Et puis elle avait songe qu'il fallait qu'il l'aimat bien, elle,
+l'esclave achetee, l'obscure Aziyade, puisque, pour la contempler, il
+risquait si temerairement sa tete. Elle ne se doutait pas, la pauvre
+petite, que ce garcon si jeune de visage avait deja abuse de toutes les
+choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blase, en quete de
+quelque nouveaute originale; elle s'etait dit qu'il devait faire bon
+etre aimee ainsi,--et tout doucement elle avait glisse sur la pente qui
+devait l'amener dans les bras du giaour.
+
+On ne lui avait appris aucun principe de morale qui put la mettre en
+garde contre elle-meme,--et peu a peu elle s'etait laissee aller au
+charme de ce premier poeme d'amour chante pour elle, au charme terrible
+de ce danger. Elle avait donne sa main d'abord, a travers les grilles du
+yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses levres,
+jusqu'au soir ou elle avait ouvert tout a fait sa fenetre, et puis etait
+descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont
+elle avait la jeunesse et la fraiche candeur.
+
+Comme l'ame de Marguerite, son ame etait pure et vierge, bien que son
+corps d'enfant, achete par un vieillard, ne le fut deja plus.
+
+
+
+
+LI
+
+
+Et maintenant que nous agissons d'une maniere sure et reflechie, avec
+une connaissance complete de tous les usages turcs, de tous les detours
+de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler,
+nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces
+premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de reves.
+
+Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus
+raisonnables causent gravement de leurs sottises passees, nous causons
+de ces temps troubles de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant
+lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou
+sur la mer comme des insenses,--sans pouvoir encore echanger une
+pensee, ni meme seulement une parole.
+
+Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime.
+--La " petite fleur bleue de l'amour naif " s'est de nouveau epanouie
+dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus
+profond de mon ame, je l'aime et je l'adore ...
+
+
+
+
+LII
+
+
+Un beau dimanche de janvier, rentrant a la case par un gai soleil
+d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes.
+
+--Qu'est-ce qui brule? demandai-je avec impatience.
+
+J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brulerait.
+
+--Cours vite, Arif! me repondit un vieux Turc, cours vite, Arif!
+c'est ta maison!
+
+Ce genre d'emotion m'etait encore inconnu.
+
+Je m'approchai pourtant d'un air indifferent de ce petit logis que nous
+avions arrange l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec
+tant d'amour.
+
+La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menacante; de vieilles
+femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti
+des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de
+sorcellerie et de malefices. Les vieilles mefiances n'etaient
+qu'endormies, et je recueillais les fruits d'etre un personnage
+inquietant et invraisemblable, ne pouvant se reclamer de personne et
+sans appui.
+
+J'approchais lentement de notre case. Les portes etaient enfoncees, les
+vitres brisees, la fumee sortait par le toit; tout etait au pillage,
+envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent a Constantinople
+dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau
+noire melee de suie, du platre calcine et des planches enflammees ...
+
+Le feu cependant etait eteint. Un appartement brule, un plancher, deux
+portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais domine
+la situation; les bachibozouks avaient arrache aux pillards leur butin,
+fait evacuer la place et disperse la foule.
+
+Deux zapties en armes faisaient faction a ma porte enfoncee. Je leur
+confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y
+chercher Achmet, garcon de bon conseil, dont la presence amie m'eut ete
+precieuse au milieu de ce desarroi.
+
+Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des
+estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les
+bouges: Achmet ce soir-la fut introuvable.
+
+Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni
+portes, roule, par un froid mortel, dans des couvertures mouillees qui
+sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes reflexions furent sombres;
+cette nuit fut une des nuits desagreables de ma vie.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les degats; ils
+etaient relativement minimes, et le mal pouvait aisement se reparer. La
+piece detruite etait vide et inhabitee; on eut imagine un incendie de
+commande comme distraction, qu'on l'eut fait faire comme celui-la; les
+plus legers objets se retrouvaient partout, deranges et salis, mais
+presents et intacts.
+
+Achmet deployait une activite fievreuse; trois vieilles juives
+rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scenes
+d'un haut comique.
+
+Le jour suivant, tout etait deblaye, lave, seche, net et propre. Un trou
+noir beant remplacait deux pieces; ce detail a part, la maison avait
+repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale elegance.
+
+Mes appartements etaient, ce soir-la meme, disposes pour une grande
+reception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhes, du
+ratlokoum et du cafe; il y avait meme un orchestre, deux musiciens:
+un tambour et un hautbois.
+
+Achmet avait voulu tous ces frais, et combine cette mise en scene:
+a sept heures, je recevais les autorites et les notables qui allaient
+decider de mon sort.
+
+Je craignais d'etre oblige de me faire connaitre, et de reclamer le
+secours de l'ambassade britannique: j'etais fort perplexe en attendant
+ma compagnie.
+
+Cette facon de terminer l'aventure aurait eu pour consequence forcee un
+ordre superieur coupant court a ma vie de Stamboul, et je redoutais
+cette solution, plus encore que la justice ottomane.
+
+Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes,
+gravement assis sur mes tapis; mon proprietaire, les notables, les
+voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant
+vacarme; et Achmet versant a pleins bords du mastic et du cafe.
+
+Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou
+d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir
+failli bruler Eyoub; enfin, d'indemniser mon proprietaire et de reparer
+a mes frais.
+
+Il ne faut guere compter que sur soi-meme en Turquie, mais en general on
+reussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un
+moyen de succes. Toute la soiree, je tranchai du grand seigneur, je
+payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et
+embrouillait a dessein les interets et les questions, magnifique dans
+son role;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la
+situation atteignait son paroxysme: mes hotes ne se comprenaient plus
+et se disputaient entre eux, j'etais hors de cause.
+
+--Allons, Loti, dit Achmet, les voila tous a point et c'est mon oeuvre.
+Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je
+te suis vraiment bien precieux.
+
+La situation etait compliquee et comique,--et Achmet, d'une gaiete
+folle et contagieuse; je cedai au besoin imperieux de faire une
+acrobatie, et, sautant sur les mains sans preambule, j'executai deux
+tours de clown devant l'assistance ahurie.
+
+Achmet, ravi d'une pareille idee, tira profit de cette diversion; avec
+force saluts, il remit a chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne,
+et la seance fut dissoute sans que rien fut conclu.
+
+_Fin et moralite_.--Je n'allai point en prison et ne payai point
+d'amende. Mon proprietaire fit reparer sa maison en remerciant Allah de
+lui en avoir laisse la moitie, et je demeurai l'enfant gate du quartier.
+
+Quand, deux jours apres, Aziyade revint au logis, elle le retrouva a son
+poste, en bon ordre et plein de fleurs.
+
+Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermee, est un
+phenomene d'une explication difficile, et la cause premiere de
+l'incendie est toujours restee mysterieuse.
+
+
+
+
+LIV
+
+ L'essence de cette region est l'oubli...
+ Quiconque est plonge dans l'Ocean du coeur a trouve
+ le repos dans cet aneantissement.
+ Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas etre_...
+
+ (FERIDEDDIN ATTAR, poete persan.)
+
+Il y avait reception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul:
+la fumee des parfums, la fumee du tembaki, le tambour de basque aux
+paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en reve les
+bizarres melodies de l'Orient.
+
+Ces soirees qui m'avaient paru d'abord d'une etrangete barbare, peu a
+peu m'etaient devenues familieres, et chez moi, plus tard, avaient lieu
+des receptions semblables ou l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec
+des parfums et de la fumee.
+
+On arrive le soir aux receptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir
+qu'au grand jour. Les distances sont grandes a Stamboul par une nuit de
+neige, et Izeddin entend tres largement l'hospitalite.
+
+La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses
+murailles noires les mysterieuses magnificences du luxe oriental.
+Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est
+eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettes du passe, de tout ce
+qui est marque au sceau d'autrefois,
+
+On frappe a la porte, lourde et ferree; deux petites esclaves
+circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir.
+
+On eteint sa lanterne, on se dechausse, operations tres bourgeoises
+voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est
+jamais souille de la boue du dehors; on la laisse a la porte, et les
+tapis precieux que le petit-fils a recus de l'aieul, ne sont foules que
+par des babouches ou des pieds nus.
+
+Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont a vendre et elles le savent.
+Leurs faces epanouies sont regulieres et charmantes; des fleurs sont
+plantees dans leurs cheveux de bebe, releves tres haut sur le sommet de
+la tete. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent
+doucement de leur front.
+
+Aziyade, qui avait ete, elle aussi, une petite esclave circassienne,
+avait conserve cette maniere de m'exprimer la soumission et l'amour ...
+
+On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de
+Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous
+observent, par l'entrebaillement d'une porte incrustee de nacre.
+
+Dans une grande piece ou les tapis sont si epais qu'on croirait marcher
+sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont
+assis, les jambes croisees, dans des attitudes de nonchalance heureuse,
+et de tranquille reverie. Un grand vase, de cuivre cisele, rempli de
+braise, fait a cet appartement une atmosphere tiede, un tant soit peu
+lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au
+plafond de chene sculpte; elles sont enfermees dans des tulipes d'opale,
+qui ne laissent filtrer qu'une lumiere rose, discrete et voilee.
+
+Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirees turques.
+Rien que des divans tres bas, couverts de riches soies d'Asie; des
+coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, ou
+reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles a huit pans,
+supportant des narguilhes que terminent de grosses boules d'ambre
+incrustees d'or.
+
+Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont la sont
+choisis; non pas de ces fils de pacha, traines sur les boulevards de
+Paris, gommeux et abetis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_
+eleves dans les Yalis dores, a l'abri du vent egalitaire empeste de
+fumee de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces
+groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de
+jeunesse.
+
+Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume europeen, ont repris
+le soir, dans leur inviolable interieur, la chemise de soie et le long
+cafetan en cachemire double de fourrure. Le paletot gris n'etait qu'un
+deguisement passager et sans grace, qui seyait mal a leurs organisations
+asiatiques.
+
+... La fumee odorante decrit dans la tiede atmosphere des courbes
+changeantes et compliquees; on cause a voix basse, de la guerre souvent,
+d'Ignatief et des inquietants " Moscov ", des destinees fatales que
+Allah prepare au khalife et a l'islam. Les toutes petites tasses de cafe
+d'Arabie ont ete plusieurs fois remplies et videes; les femmes du harem,
+qui revent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre
+elles-memes les plateaux d'argent. On apercoit le bout de leurs doigts,
+un oeil quelquefois, ou un bras retire furtivement; c'est tout, et, a la
+cinquieme heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close,
+les belles ne paraissent plus.
+
+Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un
+verre unique, ou, suivant l'usage, chacun boit a son tour.
+
+On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que
+ce vin est tout a fait etranger a ce qui va suivre.
+
+Peu a peu, cependant, la tete devient plus lourde, et les idees plus
+incertaines se confondent en un reve indecis.
+
+Izeddin-Ali et Suleiman prennent en main des tambours de basque, et
+chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit
+plus vaguement la fumee qui monte, les regards qui s'eteignent, les
+nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive
+l'ivresse, l'oubli desire de toutes les choses humaines!
+
+Les domestiques apportent les yatags, ou chacun s'etend et s'endort ...
+
+... Le matin est rendu; le jour se faufile a travers les treillages de
+frene, les stores peints et les rideaux de soie.
+
+Les hotes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un
+cabinet de marbre blanc, a l'aide de serviettes si brodees et dorees
+qu'en Angleterre on oserait a peine s'en servir.
+
+Ils fument une cigarette, reunis autour du brasero de cuivre, et se
+disent adieu.
+
+Le reveil est maussade... On s'imagine avoir ete visite par quelque reve
+des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans
+la boue de Stamboul, dans l'activite des rues et des bazars.
+
+
+
+
+LV
+
+
+Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restes dans ma memoire,
+meles au son de sa voix a elle, qui souvent m'en donnait des explications
+etranges.
+
+Le plus sinistre de tous etait le cri des _beckdjis_, le cri des
+veilleurs de nuit annoncant l'incendie, le terrible _yangun var_! si
+prolonge, si lugubre, repete dans tous les quartiers de Stamboul, au
+milieu du silence profond.
+
+Et puis, le matin, c'etait le chant sonore, l'aubade des coqs, precedant
+de peu la priere des muezzins, chant triste parce qu'il annoncait le
+jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question,
+tout, meme sa vie!
+
+Une des premieres nuits qu'elle passa dans cette case isolee d'Eyoub, un
+bruit rapproche, dans l'escalier meme du vieux logis, nous fit tous deux
+fremir. Tous deux nous crumes entendre a notre porte une troupe de
+djinns, ou des hommes a turban, rampant sur les marches vermoulues, avec
+des poignards et des yatagans degaines. Nous avions tout a craindre,
+quand nous etions reunis, et il nous etait permis de trembler.
+
+Mais le bruit s'etait renouvele, plus distinct et moins terrible, si
+caracteristique meme qu'il ne laissait plus d'equivoque:
+
+--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout a fait
+rassuree ...
+
+Le fait est que la vieille masure en etait pleine, et qu'elles s'y
+livraient, la nuit, des batailles rangees fort meurtrieres.
+
+--_Tchok setchan var senin evde, Lotim_! disait-elle souvent. (Il
+y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!)
+
+C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit present du jeune _Kedi-bey_.
+
+Kedi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un enorme et tres
+imposant matou, avait alors a peine un mois; c'etait une toute petite
+boule jaune, ornee de gros yeux verts, et tres gourmande.
+
+Elle me l'avait apporte en surprise, un soir, dans un de ces cabas de
+velours brode d'or dont se servent les enfants turcs qui vont a l'ecole.
+
+Ce cabas avait ete le sien, a l'epoque ou elle allait, jambes nues et
+sans voile, faire son instruction tres incomplete chez le vieux
+pedagogue a turban du village de Canlidja, sur la cote asiatique du
+Bosphore. Elle avait tres peu profite des lecons de ce maitre, et
+ecrivait fort mal; ce qui ne m'empechait point d'aimer ce pauvre cabas
+fane, qui avait ete le compagnon de sa petite enfance ...
+
+Kedi-bey, le soir ou il me fut offert, etait emmaillote en outre dans
+une serviette de soie, ou la frayeur du voyage lui avait fait commettre
+toute sorte d'incongruites.
+
+Aziyade, qui avait pris la peine de lui broder un collier a paillettes
+d'or fut tout a fait desolee de voir son eleve dans une situation si
+penible. Il avait si singuliere mine, elle-meme etait si desappointee,
+que nous fumes, Achmet et moi, pris d'un acces de fou rire en presence
+de ce deballage.
+
+Cette presentation de Kedi-bey est restee un des souvenirs que de ma vie
+je ne pourrai oublier.
+
+
+
+
+LVI
+
+
+_Allah illah Allah, ve Mohammed! recoul Allah_ (Dieu seul est Dieu,
+et Mahomet est son prophete!).
+
+Tous les jours, depuis des siecles, a la meme heure, sur les memes
+notes, du haut du minaret de la djiami, la meme phrase retentit
+au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la
+psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique,
+une regularite fatale.
+
+Ceux-la qui ne sont deja plus qu'un peu de cendre l'entendaient a cette
+meme place, tout comme nous qui sommes nes d'hier. Et sans treve, depuis
+trois cents ans, a l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers
+du soleil d'ete, la phrase sacramentelle de l'islam eclate dans la
+sonorite matinale, melee au chant des coqs, aux premiers bruits de la
+vie qui s'eveille. Diane lugubre, triste reveil a nos nuits blanches, a
+nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, precipitamment nous dire
+adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain
+quelque revelation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompe par
+quatre femmes, ne viendra pas nous separer pour toujours, si demain ne
+se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels
+toute justice humaine est impuissante, tout secours materiel,
+impossible.
+
+Elle s'en va, ma chere petite Aziyade, affublee comme une femme du bas
+peuple d'une grossiere robe de laine grise fabriquee dans ma maison,
+courbant sa taille flexible,--appuyee sur un baton quelquefois, et
+cachant son visage sous un epais yachmak.
+
+Un caique l'emmene, la-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'ou
+elle rejoint au grand jour le harem de son maitre, apres avoir repris
+chez Kadidja ses vetements de cadine. Elle rapporte de sa promenade,
+pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant
+ressembler a des achats de fleurs ou de rubans ...
+
+
+
+
+LVII
+
+
+...Achmet etait tres important et tres solennel: nous accomplissions
+tous deux une expedition pleine de mystere, et lui etait nanti des
+instructions d'Aziyade, tandis que moi, j'avais jure de me laisser mener
+et d'obeir.
+
+A l'echelle d'Eyoub, Achmet debattit le prix d'un caique pour
+Azar-kapou. Le marche conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement:
+
+--Assieds-toi, Loti.
+
+Et nous partimes.
+
+A Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands,
+boueuses, noires, sinistres, occupees par des marchands de goudron, de
+vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous
+demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finimes par trouver, au
+fond d'un bouge inenarrable.
+
+C'etait un vieux Grec en haillons, a barbe blanche, a mine de bandit.
+
+Achmet lui presenta un papier sur lequel etait calligraphie le nom
+d'Aziyade, et lui tint, dans la langue d'Homere, un long discours que je
+ne compris pas.
+
+Le vieux tira d'un coffre sordide une maniere de trousse pleine de
+petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affiles,
+preparatifs peu rassurants!
+
+Il dit a Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent
+cependant de comprendre:
+
+--Montrez-moi la place.
+
+Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du cote gauche, sur
+l'emplacement du coeur ...
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+L'operation s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit a l'artiste
+un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyade.
+
+Le vieux Dimitraki exercait l'invraisemblable metier de tatoueur pour
+marins grecs. Il avait une legerete de touche, et une surete de dessin
+tres remarquables.
+
+Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge,
+labouree de milliers d'egratignures--qui, en se cicatrisant ensuite,
+representerent en beau bleu le nom turc d'Aziyade.
+
+Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou
+defaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'eternite.
+
+
+
+
+LIX
+
+
+LOTI A PLUMKETT
+
+Fevrier 1877.
+
+Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul etait beau!
+
+A huit heures, j'avais quitte le _Deerhound_.
+
+Quand, apres avoir marche bien longtemps, j'arrivai a Galata, j'entrai
+chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux
+nous nous acheminames vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers
+musulmans.
+
+La, Plumkett, deux chemins se presentent a nous chaque soir, entre
+lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub.
+
+Traverser le grand pont de bateau qui mene a Stamboul, s'en aller a pied
+par le Phanar, Balate et les cimetieres, est une route directe et
+originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous
+n'entreprenons guere qu'a trois, quand nous avons avec nous notre fidele
+Samuel.
+
+Ce soir-la, nous avions pris un caique au pont de Kara-Keui, pour nous
+rendre par mer tranquillement a domicile.
+
+Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit!
+Stamboul etait enveloppe d'un immense suaire de neige.
+
+C'etait un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de
+la ville du soleil et du ciel bleu.
+
+Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases
+noires, defilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une
+monotone et sinistre teinte blanche.
+
+Au-dessus de ces fourmilieres humaines ensevelies sous la neige, se
+dressaient les masses grandioses des mosquees grises, et les pointes
+aigues des minarets.
+
+La lune, voilee dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumiere
+indecise et bleue.
+
+Quand nous arrivames a Eyoub, nous vimes qu'une lueur filtrait a travers
+les carreaux, les treillages et les epais rideaux de nos fenetres: elle
+etait la; la premiere, elle etait rendue au logis ...
+
+Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, betement accessibles a
+vous-memes et aux autres, vous ne pouvez point soupconner ce _bonheur
+d'arriver_, qui vaut a lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ...
+
+
+
+
+LX
+
+
+Un temps viendra ou, de tout ce reve d'amour, rien ne restera plus; un
+temps viendra, ou tout sera englouti avec nous-memes dans la nuit
+profonde; ou tout ce qui etait nous aura disparu, tout jusqu'a nos noms
+graves sur la pierre ...
+
+Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec
+ses sombres montagnes et ses grandes forets. Cette contree exerce sur
+mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyade: la, elle a pris son
+sang et sa vie.
+
+Quand je vois passer les farouches Circassiens, a moitie sauvages,
+enveloppes de peaux de betes, quelque chose m'attire vers ces inconnus,
+parce que le sang de leurs veines est pareil a celui de ma cherie.
+
+Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle
+etait nee, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le
+nom, d'une plage ou elle jouait en plein air, avec les autres petits
+enfants des montagnards ...
+
+On voudrait reprendre sur le temps le passe de la bien-aimee, on
+voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les ages; on
+voudrait l'avoir cherie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras
+a soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne
+l'ait possedee, ni aimee, ni touchee, ni vue. On est jaloux de son
+passe, jaloux de tout ce qui, avant vous, a ete donne a d'autres; jaloux
+des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa
+bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure presente ne
+suffit pas; il faudrait aussi tout le passe, et encore tout l'avenir. On
+est la, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les levres
+se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points a la
+fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul
+etre et se fondre l'un dans l'autre ...
+
+--Aziyade, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton
+enfance, et parle-moi du vieux maitre d'ecole de Canlidja.
+
+Aziyade sourit, et cherche dans sa tete quelque histoire nouvelle,
+entremelee de reflexions fraiches et de parentheses bizarres. Les plus
+aimees de ces histoires, ou les _hodjas_ (les sorciers) jouent
+ordinairement les grands premiers roles, les plus aimees sont les plus
+anciennes, celles qui sont deja a moitie perdues dans sa memoire, et ne
+sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance.
+
+--A toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en etions restes a
+quand tu avais seize ans ...
+
+Helas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans
+d'autres langues, je l'avais dit a d'autres! Tout ce qu'elle me dit,
+d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite,
+delicieusement insenses, qui s'entendent a peine, avant Aziyade,
+d'autres me les avaient repetes!
+
+Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon
+coeur, j'ai aime d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout
+est passe!
+
+J'avais fait avec une autre ce reve d'amour infini: nous nous etions
+jure qu'apres nous etre adores sur la terre, nous etre fondus ensemble
+tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir
+dans la meme fosse, et que la meme terre nous reprendrait, pour que nos
+cendres fussent melees eternellement. Et tout cela est passe, efface,
+balaye!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus.
+
+S'il y a une eternite, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce
+avec elle, petite Aziyade, ou bien avec toi?
+
+Qui pourrait bien demeler, dans ces extases inexpliquees, dans ces
+ivresses devorantes, qui pourrait bien demeler ce qui vient des sens, de
+ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort supreme de l'ame vers le ciel,
+ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recreer et revivre?
+Perpetuelle question, que tous ceux qui ont vecu se sont posee,
+tellement que c'est divaguer que de se la poser encore.
+
+Nous croyons presque a l'union immaterielle et sans fin, parce que nous
+nous aimons. Mais combien de milliers d'etres qui y ont cru, depuis des
+milliers d'annees que les generations passent, combien qui se sont aimes
+et qui, tout illumines d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage
+trompeur de la mort! Helas! dans vingt ans, dans dix ans peut-etre, ou
+serons-nous, pauvre Aziyade? Couches en terre, deux debris ignores, des
+centaines de lieues sans doute separeront nos tombes,--et qui se
+souviendra encore que nous nous sommes aimes?
+
+Un temps viendra ou, de tout ce reve d'amour, rien ne restera plus. Un
+temps viendra ou nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, ou
+rien ne survivra de nous-memes, ou tout s'effacera, tout jusqu'a nos
+noms ecrits sur nos pierres.
+
+Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes
+dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin
+retentira toujours dans le silence des matinees d'hiver,--seulement,
+elle ne nous reveillera plus!
+
+..................
+
+
+
+
+LXI
+
+
+Le voyage a Angora, capitale des chats, etait depuis longtemps en
+question.
+
+J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix
+jours), a la condition que je ne me mettrai la-bas dans aucune espece de
+mauvais cas pouvant necessiter l'intervention de mon ambassade.
+
+La bande s'organise a Scutari par un temps sans nuage; les derviches
+Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de
+l'expedition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un
+grand nombre de bagages. La caravane pittoresque defile au soleil, dans
+la longue avenue de cypres qui traverse les grands cimetieres de
+Scutari. Le site est la d'une majeste funebre; on a, de ces hauteurs,
+une incomparable vue de Stamboul.
+
+
+
+
+LXII
+
+
+La neige retarde de plus en plus notre marche, a mesure que nous nous
+enfoncons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant
+deux semaines la capitale des chats.
+
+Apres trois jours de marche, je me decide a dire adieu a mes compagnons
+de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour
+visiter Nicomedie et Nicee, les vieilles villes de l'antiquite
+chretienne.
+
+J'emporte de cette premiere partie du voyage le souvenir d'une nature
+ombreuse et sauvage, de fraiches fontaines, de profondes vallees,
+tapissees de chenes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs,
+le tout par un beau temps d'hiver, et legerement saupoudre de neige.
+
+Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom.
+
+Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit
+a Mudurlu; nous montons au premier etage d'un vieux _hane_ enfume ou
+dorment deja pele-mele des tziganes et des montreurs d'ours. Immense
+piece noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tete. Voici la
+table d'hote: une vaste marmite ou des objets inqualifiables nagent
+dans une epaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied
+alentour. Une seule et meme serviette, longue a la verite de plusieurs
+metres, fait le tour du public et sert a tout le monde.
+
+Achmet declare qu'il aime mieux perir de froid dehors que de dormir dans
+la malproprete de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et
+harasses de fatigue, nous etions couches et profondement endormis.
+
+Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tete aux pieds, nous
+laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine.
+
+
+
+
+LXIII
+
+
+Le soir d'apres, nous arrivons a Ismidt (Nicomedie) a la nuit tombante.
+Nous etions sans passeport et on nous arrete. Certain pacha est assez
+complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, apres de longs
+pourparlers, nous reussissons a ne pas coucher au poste. Nos chevaux
+cependant sont saisis et dorment en fourriere.
+
+Ismidt est une grande ville turque, assez civilisee, situee au bord d'un
+golfe admirable; les bazars y sont animes et pittoresques. Il est
+interdit aux habitants de se promener apres huit heures du soir, meme en
+compagnie d'une lanterne.
+
+J'ai bon souvenir de la matinee que nous passames dans ce pays, une
+premiere matinee de printemps, avec un soleil deja chaud, dans un beau
+ciel bleu. Bien rassasies tous deux d'un bon dejeuner de paysans, bien
+frais et dispos, et nos papiers en regle, nous commencons l'ascension
+d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes
+folles, aussi raides que des sentiers de chevre. Les papillons se
+promenent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le
+printemps, et la brise est tiede. Les vieilles cases de bois, caduques
+et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes
+nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gene que leurs
+constructions empechent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenetres.
+
+Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux
+eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse
+qui dresse la-haut tout au loin sa grande cime neigeuse.
+
+
+
+
+LXIV
+
+
+D'Ismidt a Taouchandjil, de Taouchandjil a Kara-Moussar, deuxieme etape
+ou la pluie nous prend.
+
+De Kara-Moussar a Nicee (Isnik), course a cheval dans des montagnes
+sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semee de
+peripeties, un certain Ismael, accompagne de trois zeibeks armes
+jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous devaliser. L'affaire
+s'arrange pour le mieux, grace a une rencontre inattendue de
+bachibozouks, et nous arrivons a Nicee, crottes seulement. Je presente
+avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha
+d'Ismidt; l'autorite, malgre mon langage encore hesitant, se laisse
+prendre a mon chapelet et a mon costume; me voila pour tout de bon un
+indiscutable effendi.
+
+A Nicee, de vieux sanctuaires chretiens des premiers siecles, une
+Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur ainee de nos plus anciennes eglises
+d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambree.
+
+Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent etant venu a
+manquer, nous retournons a Kara-Moussar, ou nos dernieres piastres
+passent a dejeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il resulte que
+je donne ma chemise a Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit a
+payer notre retour et nous nous embarquons le coeur leger, et la bourse
+aussi.
+
+Nous voyons reparaitre Stamboul avec joie. Ces quelques journees y ont
+change l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont pousse sur le
+toit de ma case; toute une nichee de petits chiens, dernierement nes sur
+le seuil de ma porte, commencent a japer et a remuer la queue; leur
+maman nous fait grand accueil.
+
+
+
+
+LXV
+
+
+Aziyade arriva le soir, me racontant combien elle avait ete inquiete, et
+combien de fois elle avait dit pour moi:
+
+--_Allah! Selamet versen Loti_! (Allah! protege Loti!)
+
+Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite
+boite, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa
+figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mysterieux, tres
+soigneusement cache dans sa robe.
+
+--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana edie_. (Ceci est un cadeau
+que je te fais.)
+
+C'etait une lourde bague en or martele, sur laquelle etait grave son
+nom.
+
+Depuis longtemps, elle revait de me donner une bague, sur laquelle
+j'emporterais dans mon pays son nom grave. Mais la pauvre petite n'avait
+pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif;
+il lui etait possible d'apporter chez moi des pieces de soie brodee, des
+coussins et differents objets dont elle disposait sans controle; mais on
+ne lui donnait que de petites sommes; tout passait a payer la discretion
+d'Emineh, sa servante, et il lui etait difficile d'acheter une bague sur
+ses economies. Alors elle avait songe a ses bijoux a elle; mais elle
+avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers,
+et il avait fallu recourir aux expedients. C'etaient ses propres bijoux,
+ecrases au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle
+m'apportait aujourd'hui, transformes en une enorme bague, irreguliere et
+massive.
+
+Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait
+jamais, que je la porterais toute ma vie ...
+
+
+
+
+LXVI
+
+
+C'etait un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant.
+
+Aziyade, qui avait quitte Eyoub une heure avant nous et descendu la
+Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre
+le harem de son maitre, a Mehmed-Fatih.--Elle etait gaie et souriante
+sous son voile blanc; la vieille Kadidja etait aupres d'elle, et toutes
+deux etaient confortablement assises au fond de leur caique effile, dont
+l'avant etait orne de perles et de dorures.
+
+Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, etendus sur les
+coussins rouges d'un long caique a deux rameurs.
+
+C'etait le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais
+et les mosquees, encore roses sous le soleil levant, se reflechissaient
+dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de
+_karabataks_ (de plongeons noirs) executaient des cabrioles fantastiques
+autour des barques des pecheurs, et disparaissaient la tete la premiere
+dans l'eau froide et bleue.
+
+Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorees
+passerent l'une pres de l'autre, si pres meme que nos avirons furent
+engages. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser a cette occasion
+les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arriere-petit-fils de
+chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire a la derobee,
+montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.
+
+Aziyade, au contraire, passa sans sourciller.
+
+Elle semblait uniquement occupee d'espiegleries de karabataks:
+
+--_Neh cheytan haivan_! disait-elle a Kadidja. (Quel oiseau malin!)
+
+
+
+
+LXVII
+
+
+"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore
+envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps
+passe vite, elle ne durera pas. " Ecoutez la chanson du rossignol: la
+saison vernale s'approche. " Le printemps a deploye un berceau de joie
+dans chaque bosquet. " Ou l'amandier repand ses fleurs argentees."
+Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite,
+elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poesie orientale)
+
+... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec
+terreur, chaque saison qui m'entraine plus avant dans la nuit, chaque
+annee qui m'approche du gouffre ... Ou vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il
+apres? et qui sera pres de moi quand il faudra boire la sombre coupe
+!...
+
+"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est
+arrivee. " Ne fais pas de priere avec moi, o pretre; cela a son propre
+temps."
+
+..................
+
+
+
+
+
+4
+
+MANE, THECEL, PHARES
+
+
+
+I
+
+Stamboul, 19 mars 1877.
+
+L'ordre de depart etait arrive comme un coup de foudre: le _Deerhound_
+etait rappele a Southampton. J'avais remue ciel et terre pour eluder cet
+ordre et prolonger mon sejour a Stamboul; j'avais frappe a toutes les
+portes, meme a la porte de l'armee ottomane qui fut bien pres de s'ouvrir
+pour moi.
+
+--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais tres pur, et avec
+cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher
+ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme?
+
+--Non, Excellence, dis-je; il me serait indifferent de me faire
+naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement,
+je resterai chretien.
+
+--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable,
+et nous n'aimons guere les renegats. Je crois pouvoir vous affirmer,
+continua le pacha, que vos services ne seront pas admis a titre
+temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils
+pourraient etre admis a titre definitif. Voyez si vous voulez nous
+rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec
+votre navire, car nous avons peu de temps pour ces demarches; cela vous
+permettrait d'ailleurs de reflechir longuement a une determination aussi
+grave, et vous nous reviendrez apres. Si cependant vous le desirez, je
+puis faire des ce soir presenter votre requete a Sa Majeste le Sultan,
+et j'ai tout lieu de croire que sa reponse vous sera favorable.
+
+--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose
+se decide immediatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous
+demanderai seulement ensuite un conge pour aller voir ma mere.
+
+Je priai cependant qu'on m'accordat une heure, et je sortis pour
+reflechir.
+
+Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des
+secondes, et mes pensees se pressaient avec tumulte.
+
+Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui
+couvre les hauteurs du Taxim, entre Pera et Foundoucli. Il faisait un
+temps sombre, lourd et tiede: les vieilles cases de bois variaient de
+nuances, entre le gris fonce, le noir et le brun rouge; sur les paves
+secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se
+tenant enveloppees jusqu'aux yeux dans des pieces de soie ecarlate ou
+orange brodees d'or. On avait des echappees de perspective de trois
+cents metres de haut, sur le serail blanc et ses jardins de cypres
+noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, a demi voiles par des vapeurs
+bleues.
+
+Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus serieux qu'on ne
+pense quand cela devient une realite pressante, et qu'il faut avant une
+heure avoir tranche la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul,
+quand j'y serai rive pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de
+l'existence britannique, les amis facheux, les ingrats, je laisse tout
+cela sans regrets et sans remords. Je m'attache a ce pays dans un
+instant de crise supreme; au printemps, la guerre decidera de son sort
+et du mien. Je serai le yuzbachi Arif; aussi souvent que dans la marine
+de Sa Majeste, j'aurai des conges pour aller voir la-bas ceux que
+j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, a Brightbury sous les
+vieux tilleuls.
+
+Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbachi, turc pour de bon, et rester
+aupres d'elle ...
+
+Et je songeai a cet instant d'ivresse: rentrer a Eyoub, un beau jour,
+costume en yuzbachi, en lui annoncant que je ne m'en vais plus.
+
+Au bout d'une heure, ma decision etait prise et irrevocable: partir et
+l'abandonner me dechirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez
+le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour
+jamais a la Turquie, et le prier de faire, le soir meme, presenter ma
+requete au sultan.
+
+
+
+
+II
+
+
+Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa
+devant mes yeux:
+
+--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez
+seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-etre
+vous ecrirai-je ...
+
+
+
+
+III
+
+
+Alors, il fallut pour tout de bon songer a partir.
+
+Courant de porte en porte, j'expediai le soir meme les courses de Pera,
+remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C.
+
+Achmet, en tenue de ceremonie, suivait a trois pas, portant mon manteau:
+
+--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites
+d'adieu; j'ai devine cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous
+aimes, nous, et que ceux-la t'ennuient; s'il est vrai que les
+conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse
+ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drole. Viens vite
+a Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde.
+
+Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquees, par suite de ce
+discours d'Achmet.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Stamboul, 20 mars 1877.
+
+Une derniere promenade avec Samuel. Nos instants sont comptes. Le temps
+inexorable emporte ces dernieres heures, apres lesquelles nous nous
+separerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec
+des rafales de mars.
+
+Il etait convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon depart
+pour l'Angleterre. Il m'avait demande, comme derniere faveur, de le
+promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du
+paquebot.
+
+Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en
+Angleterre, augmentait sa douleur; il etait malade de chagrin. Il ne
+comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abime entre son
+affection a lui, si tourmentee, et l'affection limpide et fraternelle de
+Mihran-Achmet; que lui, Samuel, etait une plante de serre chaude,
+impossible a transplanter la-bas, sous mon toit paisible.
+
+L'arabahdji nous mene grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel
+est enveloppe comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui
+abandonne; sa belle tete est pale et triste; il regarde en silence
+defiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et desertes ou
+poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles
+mosquees decrepites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec
+leur cachet d'antiquite et de delabrement, qui s'en vont en ruine comme
+l'islamisme.
+
+Stamboul est desole et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins
+chantent la priere de trois heures; c'est l'heure du depart.
+
+Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit
+aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir
+a Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses
+larmes me brisent un peu le coeur.
+
+
+
+
+V
+
+
+21 mars.
+
+Pauvre chere petite Aziyade! le courage m'avait manque pour lui dire a
+elle: " Apres-demain, je vais partir."
+
+Je rentrai le soir a la case. Le soleil couchant eclairait ma chambre de
+ses beaux rayons rouges; le printemps etait dans l'air. Les cafedjis
+s'etalaient dehors comme dans les jours d'ete; tous les hommes du
+voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhe sous les amandiers
+blancs de fleurs.
+
+Achmet etait dans la confidence de mon depart. Nous faisions l'un et
+l'autre des efforts inouis de conversation; mais Aziyade avait a moitie
+compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit
+vint, et nous trouva silencieux comme des morts.
+
+A une heure a la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine
+vieille caisse qui, renversee, nous servait de table, et posa dessus
+notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac
+nous avaient laisses sans sou ni maille.)
+
+C'etait gai d'ordinaire, notre diner a deux, et nous nous amusions
+nous-memes de notre misere: deux personnages souvent habilles de soie
+et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le
+fond d'une vieille caisse.
+
+Aziyade s'etait assise comme moi; mais sa part devant elle restait
+intacte; ses yeux etaient attaches sur moi avec une fixite etrange, et
+nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence.
+
+--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la derniere fois, n'est-ce
+pas?
+
+Et ses larmes pressees commencerent a tomber sur son pain sec.
+
+--Non, Aziyade, non, ma cherie! Demain encore, et je te le jure.
+Apres, je ne sais plus ...
+
+Achmet vit que le souper etait inutile. Il emporta sans rien dire la
+vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans
+l'obscurite ...
+
+
+
+
+VI
+
+
+Le lendemain, c'etait le jour de tout arracher, de tout demolir, dans
+cette chere petite case, meublee peu a peu avec amour, ou chaque objet
+nous rappelait un souvenir.
+
+Deux _hamals_ que j'avais enroles pour cette besogne etaient la,
+attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer diner
+pour gagner du temps et retarder cette destruction.
+
+--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Apres les
+annees, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te
+souviendras de nous.
+
+Et j'employai cette derniere heure a dessiner ma chambre turque. Les
+annees auront du mal a effacer le charme de ces souvenirs.
+
+Quand Aziyade vint, elle trouva des murailles nues, et tout en desarroi;
+c'etait le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et
+du desordre; les aspects qu'elle avait aimes etaient detruits pour
+toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur
+lesquels on se promenait nu-pieds, etaient partis chez les juifs, tout
+avait repris l'air triste et miserable.
+
+Aziyade entra presque gaie, s'etant monte la tete avec je ne sais quoi;
+elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre denudee, et
+fondit en larmes.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Elle m'avait demande cette grace des condamnes a mort, de faire ce
+dernier jour tout ce qui lui plairait.
+
+--Aujourd'hui, a tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais
+non. Je veux faire plusieurs choses a ma tete. Tu ne diras rien, et tu
+approuveras tout.
+
+A neuf heures du soir, rentrant en caique de Galata, j'entendis dans ma
+case un tapage inusite; il en sortait des chants et une musique
+originale.
+
+Dans l'appartement recemment incendie, au milieu d'un tourbillon de
+poussiere, s'agitait la chaine d'une de ces danses turques qui ne
+finissent qu'apres complet epuisement des acteurs; des gens quelconques,
+matelots grecs ou musulmans, ramasses sur la Corne d'or, dansaient avec
+fureur; on leur servait du raki, du mastic et du cafe.
+
+Les habitues de la case, Suleiman, le vieux Riza, les derviches Hassan
+et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupefaction.
+
+La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyade tournant
+elle-meme la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes,
+orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes
+stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois.
+
+Aziyade etait devoilee, et les danseurs pouvaient, par la portiere
+entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'etait contraire a tous les usages,
+et aussi a la prudence la plus elementaire. On n'avait jamais vu dans le
+saint quartier d'Eyoub pareille scene ni pareil scandale, et, si Achmet
+n'eut affirme au public qu'elle etait Armenienne, elle eut ete perdue.
+
+Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'etait
+drole et c'etait navrant; j'avais envie de rire, et son regard a elle me
+serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans pere ni
+mere a l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idees
+saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui
+regissent les femmes chretiennes.
+
+Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce
+grand meuble des sons extravagants.
+
+On a defini la musique turque: _les acces d'une gaiete dechirante_, et
+je compris admirablement, ce soir-la, une si paradoxale definition.
+
+Bientot, intimidee de son oeuvre, intimidee de son propre tapage, et
+toute honteuse de se trouver sans voile a la vue de ces hommes, elle
+alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restat dans la case,
+et, apres avoir ordonne au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle
+pria qu'on lui donnat comme aux autres une cigarette et du cafe.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+On avait, suivant la couleur et la forme consacrees, apporte a Aziyade
+son cafe turc dans une tasse bleue posee sur un pied de cuivre, et
+grande a peu pres comme la moitie d'un oeuf.
+
+Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides
+et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme
+un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait
+cheri, elle demandait grace avec ses yeux, qui avaient plus de charme
+et de persuasion que toute parole humaine.
+
+Elle avait fait pour cette soiree une toilette qui la rendait
+etrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait
+maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et
+miserable. Elle portait une de ces vestes a longues basques dont les
+femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modele, une veste de
+soie violette semee de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait
+jusqu'a ses chevilles, jusqu'a ses petits pieds chausses de pantoufles
+dorees. Sa chemise en gaze de Brousse lamee d'argent, laissait echapper
+ses bras ronds, d'une teinte mate et ambree, frottes d'essence de roses.
+Ses cheveux bruns etaient divises en huit nattes, si epaisses, que deux
+d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils
+s'etalaient a cote d'elle sur le divan, noues au bout par des rubans
+jaunes, et meles de fils d'or, a la maniere des femmes armeniennes. Une
+masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient
+nimbe autour de ses joues rondes, d'une paleur chaude et doree. Des
+teintes d'un ambre plus fonce entouraient ses paupieres; et ses
+sourcils, tres rapproches d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-la avec
+une expression de profonde douleur.
+
+Elle avait baisse les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses
+larges prunelles glauques, penchees vers la terre; ses dents etaient
+serrees, et sa levre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse
+qui lui etait familiere. Ce mouvement qui eut rendu laide une autre
+femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la
+preoccupation ou la douleur, et decouvrait deux rangees pareilles de
+toutes petites perles blanches. On eut vendu son ame pour embrasser ces
+perles blanches, et la contraction de cette levre rouge, et ces gencives
+qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mure.
+
+Et j'admirais ma maitresse; je me penetrais a la derniere heure de ses
+traits bien-aimes pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit dechirant
+de cette musique, la fumee aromatisee du narguilhe amenaient doucement
+l'ivresse, cette legere ivresse orientale qui est l'aneantissement du
+passe et l'oubli des heures sombres de la vie.
+
+Et ce reve insense s'imposait a mon esprit: tout oublier, et rester
+pres d'elle, jusqu'a l'heure froide du desenchantement ou de la mort ...
+
+
+
+
+IX
+
+
+On entendit au milieu de ce tapage un leger craquement de porcelaine:
+Aziyade etait restee immobile, seulement elle venait de briser sa tasse
+dans sa main crispee, et les debris tombaient a terre.
+
+Le mal n'etait pas grand; le cafe epais apres avoir desagreablement sali
+ses doigts, se repandit sur le plancher, et l'incident passa sans
+qu'aucun de nous fit mine de l'avoir remarque.
+
+Cependant la tache s'elargissait par terre, et un liquide sombre tombait
+toujours de sa main fermee, goutte a goutte d'abord, ensuite en mince
+filet noir. Une lanterne eclairait miserablement cette chambre. Je
+m'approchai pour regarder: il y avait pres d'elle une mare de sang. La
+porcelaine brisee avait entaille cruellement sa chair, et l'os seulement
+avait arrete cette coupure profonde.
+
+Le sang de ma cherie coula une demi-heure, sans qu'on trouvat aucun
+moyen de l'etancher.
+
+On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans
+l'eau froide en comprimant les levres de cette plaie: rien n'arretait
+ce sang, et Aziyade, blanche comme une jeune fille morte, s'etait
+affaissee en fermant les yeux.
+
+Achmet avait pris sa course pour aller reveiller une vieille femme a
+tete de sorciere qui l'arreta enfin avec des plantes et de la cendre.
+
+La vieille, apres avoir recommande de lui tenir toute la nuit le bras
+vertical, et reclame trente piastres de salaire, fit quelques signes sur
+la blessure et disparut.
+
+Il fallut ensuite congedier tous ces hommes et coucher l'enfant malade.
+Elle etait pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et
+completement evanouie.
+
+La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux.
+
+Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il
+fallait tenir verticalement ce bras blesse, c'etait la recommandation de
+l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-meme ce
+bras nu qui avait la fievre; toutes les fibres vibraient et tremblaient,
+je les sentais aboutir a cette coupure profonde et beante; il me
+semblait souffrir moi-meme, comme si ma propre chair eut ete coupee
+jusqu'a l'os et non la sienne.
+
+La lune eclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide;
+les meubles absents, les tables de planches grossieres depouillees de
+leurs couvertures de soie, eveillaient des idees de misere, de froid et
+de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette maniere lugubre
+qui, en Turquie comme en France est reputee presage de mort; le vent
+sifflait a notre porte, ou gemissait tout doucement comme un vieillard
+qui va mourir.
+
+Son desespoir me faisait mal, il etait si profond et si resigne, qu'il
+eut attendri des pierres. J'etais tout pour elle, le seul qu'elle eut
+aime, et le seul qui l'eut jamais aimee, et j'allais la quitter pour ne
+plus revenir.
+
+--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donne ce tracas de me couper
+les doigts; je t'empeche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien
+que je souffre, puisque c'est fini de moi-meme.
+
+--Ecoute, lui dis-je, Aziyade, ma bien-aimee, veux-tu que je revienne?...
+
+
+
+
+X
+
+
+Un moment apres, nous etions assis tous deux sur le bord de ce lit; je
+tenais toujours son bras blesse, et aussi sa tete affaiblie, et suivant
+la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir.
+
+--Si tu es marie, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai
+plus ta maitresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire,
+cela! J'aime mieux ton ame. Te revoir seulement, c'est tout ce que je
+demande a Allah. Apres cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai
+pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyade.
+
+Ensuite, elle commenca a s'endormir tout doucement; le jour se mit a
+poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant
+d'un bon sommeil tranquille.
+
+
+
+
+XI
+
+
+23 mars.
+
+J'allai a bord et je revins a la hate. Course de trois heures.
+J'annoncai a Aziyade un sursis de depart de deux jours.
+
+C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et
+qu'il faut se hater de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir.
+
+La nouvelle de mon depart avait deja circule et je recus plusieurs
+visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyade s'enfermait dans
+la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi
+l'entendaient bien un peu, mais sa presence frequente chez moi avait
+deja transpire dans le voisinage, et elle etait tacitement admise.
+Achmet, d'ailleurs, avait affirme la veille au soir au public qu'elle
+etait Armenienne; et cette assurance, donnee par un musulman, etait sa
+sauvegarde.
+
+--Nous nous etions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi,
+a vous voir disparaitre ainsi, par une trappe ou un coup de baguette.
+Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous etes et ce que
+vous etes venu faire parmi nous?
+
+Hassan-effendi etait de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent
+desire savoir qui j'etais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne
+m'avaient jamais epie. On n'a pas encore importe en Turquie le
+commissaire de police francais, qui vous depiste en trois heures; on est
+libre d'y vivre tranquille et inconnu.
+
+Je declinai a Hassan-effendi mes noms et qualites, et nous nous fimes la
+promesse de nous ecrire.
+
+Aziyade avait pleure plusieurs heures; mais ses larmes etaient moins
+ameres. L'idee de me revoir commencait a prendre consistance dans son
+esprit et la rendait plus calme. Elle commencait a dire: " Quand tu
+seras de retour ..."
+
+--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le
+sait! Tous les jours je repeterai: _Allah! selamet versen Loti_
+!(Allah! protege Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonte.
+Pourtant, reprenait-elle avec serieux, comment pourrais-je t'attendre un
+an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un
+jour, non pas meme une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les
+jours ou tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou
+m'installer en visite chez ma mere Behidje, parce que de la on apercoit
+de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et
+que, si tu reviens, Aziyade sera morte ...
+
+
+
+
+XII
+
+
+Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyade et de lui
+faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision
+d'enveloppes a son adresse.
+
+Or, Achmet ne sait point ecrire, ni lui ni personne de sa famille;
+Aziyade ecrit trop mal pour affronter la poste, et nous voila tous les
+trois assis sous la tente de l'ecrivain public, faisant vignette
+d'Orient.
+
+C'est tres complique, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes:
+
+"A Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure a Yedi-Koule, dans une traverse
+donnant sur Arabahdjilar-Malessi, pres de la mosquee. C'est la troisieme
+maison apres un tutundji, et a cote il y a une vieille Armenienne qui
+vend des remedes, et, en face, un derviche."
+
+Aziyade fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de
+son argent, huit piastres blanches; apres quoi, il lui faut de ma part
+le serment de m'en servir.
+
+Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la
+rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de
+si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle,
+qu'avant longtemps, " Aziyade sera oubliee pour toujours "!
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Le soir, nous remontions en caique la Corne d'or; jamais nous n'avions
+tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se
+soucier d'aucune precaution, comme si tout etait fini pour elle, et que
+le monde lui fut indifferent.
+
+Nous avions pris un caique a l'echelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le
+soleil se couchait derriere un ciel de tempete.
+
+On voit rarement en Europe ciel si tourmente et si noir; c'etait, au
+nord, un de ces terribles nuages arques, a l'aspect de cataclysme, qui
+annoncent en Afrique les grands orages.
+
+--Regarde, dis-je a Aziyade, voila le ciel que je voyais chaque soir
+dans le pays des hommes noirs, ou j'ai habite un an avec le frere que
+j'ai perdu!
+
+Du cote oppose, Stamboul, avec ses pointes aigues, se frangeait sur une
+grande dechirure jaune, d'une nuance eclatante et profonde,--eclairage
+fantastique et presque funebre.
+
+Un vent terrible se leva tout a coup sur la Corne d'or; la nuit tombait
+et nous etions transis de froid.
+
+Les grands yeux d'Aziyade etaient fixes sur les miens, regardant a une
+etrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater a la lueur
+crepusculaire, et lire au fond de mon ame. Je ne lui avais jamais vu ce
+regard et il me causait une impression inconnue; c'etait comme si les
+replis les plus secrets de moi-meme eussent ete tout a coup penetres par
+elle, et examines au scalpel. Son regard me posait a la derniere heure
+cette interrogation supreme: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aime?
+Serai-je oubliee bientot comme une maitresse de hasard, ou bien
+m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?"
+
+Les yeux fermes, je retrouve encore ce regard, cette tete blanche,
+seulement indiquee sous les plis de mousseline du yachmak, et,
+par-derriere, cette silhouette de Stamboul, profilee sur ce ciel
+d'orage ...
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Nous debarquons encore une fois la-bas, sur cette petite place d'Eyoub
+que demain je ne verrai plus.
+
+Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil a notre demeure.
+
+L'entree en etait encombree de caisses et de paquets, et il y faisait
+deja nuit. Achmet decouvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il
+promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hate de partir: je
+pris Aziyade par la main et l'entrainai dehors.
+
+Le ciel etait toujours etrangement noir, menacant d'un deluge; les cases
+et les paves se detachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par
+eux-memes. La rue etait deserte et balayee par des rafales qui faisaient
+tout trembler; deux femmes turques etaient blotties dans une porte et
+nous examinaient curieusement. Je tournai la tete pour voir encore cette
+demeure ou je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur
+ce coin de la terre ou j'avais trouve un peu de bonheur ...
+
+
+
+
+XV
+
+
+Nous traversons la petite place de la mosquee pour nous embarquer de
+nouveau. Un caique nous emporte a Azar-kapou, d'ou nous devons rejoindre
+Galata, et puis Top-hane, Foundoucli, et le _Deerhound_.
+
+Aziyade a voulu venir me conduire; elle a jure d'etre sage; elle est a
+cette derniere heure d'un calme inattendu.
+
+Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus
+circuler ensemble dans ces quartiers europeens. Leur " madame " est sur
+sa porte a nous voir passer; la presence de cette jeune femme voilee lui
+donne le mot de l'enigme qu'elle avait depuis longtemps cherche.
+
+Nous passons Top-hane, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires
+de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems.
+
+Enfin, voici Foundoucli, ou nous devons nous dire adieu.
+
+Une voiture est la qui stationne, commandee par Achmet, pour ramener
+Aziyade dans sa demeure.
+
+Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble detache
+du fond de Stamboul: petite place dallee, au bord de la mer, antique
+mosquee a croissant d'or, entouree de tombes de derviches, et de sombres
+retraites d'oulemas.
+
+L'orage est passe et le temps est radieux; on n'entend que le bruit
+lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir.
+
+Huit heures sonnent a bord du _Deerhound_, l'heure a laquelle je dois
+rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici
+me prendre. Le voila qui se detache de la masse noire du navire, et qui
+lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable
+des adieux!
+
+J'embrasse ses levres et ses mains. Ses mains tremblent legerement; cela
+a part, elle est aussi calme que moi-meme, et sa chair est glacee.
+
+Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de
+la mosquee; je pars, et je les perds de vue!
+
+Un instant apres, j'entends le roulement rapide de la voiture qui
+emporte pour toujours ma bien-aimee!... bruit aussi sinistre que celui
+de la terre qui roule sur une tombe cherie.
+
+C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai jure,
+les annees auront secoue sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai
+creuse l'abime entre nous deux en en epousant une autre, et elle ne
+m'appartiendra plus.
+
+Et il me prit une rage folle de courir apres cette voiture, de retenir
+ma cherie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que
+nous nous aimions encore de toute la force de notre ame, et de ne plus
+les ouvrir qu'a l'heure de la mort.
+
+..................
+
+
+
+
+XVI
+
+
+24 mars.
+
+Un matin pluvieux de mars, un vieux juif demenage la maison d'Arif.
+Achmet surveille cette operation d'un oeil morne.
+
+--Achmet, ou va votre maitre? disent les voisins matineux sortis sur
+leur porte.
+
+--Je ne sais pas, repond Achmet.
+
+Des caisses mouillees, des paquets trempes de pluie, s'embarquent dans
+un caique, et s'en vont on ne sait ou, descendant la Corne d'or du cote
+de lamer.
+
+Et c'est fini d'Arif, le personnage a cesse d'exister.
+
+Tout ce reve oriental est acheve; cette etape de mon existence, la
+derniere sans doute qui aura du charme, est passee sans retour, et le
+temps peut-etre en balayera jusqu'au souvenir.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Quand Achmet vint a bord, escortant ce convoi de bagages, je lui
+annoncai qu'un nouveau sursis nous etait accorde, de vingt-quatre heures
+au moins. Il ventait tempete du cote de Marmara.
+
+--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une
+promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne
+la reverrai plus!
+
+Et j'allai deposer mes habits europeens chez leur " madame ";
+Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa
+les ponts, un chapelet a la main, avec l'air grave et la tenue correcte
+des bons musulmans qui se prennent au serieux et s'en vont pieusement
+faire leurs prieres. Achmet marchait a cote de lui, revetu de ses plus
+beaux habits. Il avait demande de regler lui-meme le programme de cette
+derniere journee, et se renfermait pour l'instant dans un deuil
+silencieux.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Apres avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fume un
+grand nombre de narguilhes et fait station a toutes les mosquees, nous
+nous retrouvons le soir a Eyoub, ramenes encore une fois vers ce lieu,
+ou je ne suis plus qu'un etranger sans gite, dont le souvenir meme sera
+bientot efface.
+
+Mon entree au cafe de Suleiman produit sensation: on m'avait considere
+comme un personnage disparu, eteint pour tout de bon et pour jamais.
+
+L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort melee: beaucoup de tetes
+entierement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des
+Miracles, ou peu s'en faut.
+
+Achmet cependant organise pour moi une fete d'adieu et commande un
+orchestre: deux hautbois a l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une
+grosse caisse.
+
+Je consens a ces preparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera
+rien, et que je ne verrai pas couler de sang.
+
+Nous allons nous etourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas
+mieux.
+
+On m'apporte mon narguilhe et ma tasse de cafe turc, qu'un enfant est
+charge de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les
+assistants par la main, les forme en cercle et les invite a danser.
+
+Une longue chaine de figures bizarres commence a s'agiter devant moi,
+a la lueur troublee des lanternes; une musique assourdissante fait
+trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus
+aux murailles noires s'ebranlent et donnent des vibrations metalliques;
+les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaiete dechirante_
+eclate avec frenesie.
+
+Au bout d'une heure, tous etaient grises de mouvement et de tapage; la
+fete etait a souhait.
+
+Je n'y voyais plus moi-meme qu'a travers un nuage, ma tete s'emplissait
+de pensees etranges et incoherentes. Les groupes, extenues et haletants,
+passaient et repassaient dans l'obscurite. La danse tourbillonnait
+toujours, et Achmet, a chaque tour, brisait une vitre du revers de sa
+main.
+
+Une a une, toutes les vitres de l'etablissement tombaient a terre, et se
+pulverisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourees
+de coupures profondes, ensanglantaient le plancher.
+
+Il parait qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.
+
+J'etais ecoeure de cette fete, inquiet aussi pour l'avenir de voir
+Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses
+promesses.
+
+Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air
+froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-memes.
+
+--Loti, dit Achmet, ou vas-tu?
+
+--A bord, repondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses
+comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais.
+
+Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attarde le prix d'un
+passage pour Galata.
+
+--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton
+frere!
+
+Et il commenca a me supplier en pleurant.
+
+Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais juge
+qu'une penitence et une semonce lui etaient necessaires, et je restais
+inexorable.
+
+Alors, il chercha a me retenir avec ses mains pleines de sang, et
+s'accrocha a moi avec desespoir. Je le repoussai violemment et le lancai
+contre une pile de bois qui s'ecroula avec fracas. Des bachibozouks de
+patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et
+s'approcherent avec un fanal.
+
+Nous etions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue,
+loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges representaient mal.
+
+--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garcon a bu, et je le ramenais
+chez lui.
+
+Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz,
+qui, apres avoir panse ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya
+coucher.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+26 mars.
+
+Encore un jour,--dernier sursis de notre depart.
+
+Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me
+retrouve a Stamboul.
+
+Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiede et douce. Nous fumons
+un narguilhe de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du
+Sultan-Selim.--Les colonnades blanches, deformees par les annees,
+alternent avec les kiosques funeraires et les alignements de tombeaux.
+Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les
+murailles grises; de fraiches plantes croissent partout, et courent
+gaiement sur les vieux marbres sacres.
+
+J'aime ce pays, et tous ces details me charment; je l'aime parce que
+c'est le sien et qu'elle a tout anime de sa presence,--elle qui est
+encore la tout pres, et que cependant je ne verrai plus.
+
+Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquee de Mehmed-Fatih,
+sur certain banc ou nous avons autrefois passe de longues heures.
+Par-ci, par-la, des groupes de musulmans, eparpilles sur l'immense
+place, fument en causant, et goutent avec nonchalance les charmes d'une
+soiree de printemps.
+
+Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette
+vie d'Orient, j'ai peine a me figurer qu'elle est finie et que je vais
+partir.
+
+Je regarde ce vieux portique noir, la-bas, et cette rue deserte qui
+s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est la qu'elle habite, et, en
+m'avancant de quelques pas, je verrais encore sa demeure.
+
+Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquietude: il a devine ce
+que je pense, et compris ce que je veux faire.
+
+--Ah! dit-il, Loti, aie pitie d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit
+adieu; a present, laisse-la!
+
+Mais j'avais resolu de la voir, et j'etais sans force contre moi-meme.
+
+Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause meme du simple
+bon sens: Abeddin etait la, le vieil Abeddin, son maitre, et toute
+tentative pour la voir devenait insensee.
+
+--D'ailleurs, disait-il, si meme elle sortait, tu n'as plus de maison
+pour la recevoir. Ou trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalite
+pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui
+disent que tu es la, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la
+laisseras dans la rue. Cela t'est egal, a toi qui vas partir; mais,
+Loti, si tu fais cela, je te deteste et tu n'as pas de coeur.
+
+Achmet baissa la tete, et se mit a frapper du pied contre le sol, parti
+qu'il avait coutume de prendre quand ma volonte dominait la sienne.
+
+Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.
+
+Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et
+deserte: on eut dit la rue d'une ville morte.
+
+Pas une fenetre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de
+l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pave, deux
+carcasses dessechees de chiens morts.
+
+C'etait un quartier aristocratique: les vieilles maisons, baties en
+planches de nuances foncees, decelaient une opulence mysterieuse; des
+balcons fermes, des shaknisirs en grande saillie, debordant sur la rue
+triste; derriere les grilles de fer, des treillages discrets en lattes
+de frene, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres
+et des oiseaux. Toutes les fenetres de Stamboul sont peintes et fermees
+de cette maniere.
+
+Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les
+passants, par l'ouverture des rideaux, decouvrent des tetes humaines,
+jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses.
+
+Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre
+pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebaille seulement; quelqu'un
+est derriere, qui la referme aussitot. L'interieur ne se devine jamais.
+
+Cette grande maison la-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle
+d'Aziyade. La porte est surmontee d'un soleil, d'une etoile et d'un
+croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les
+treillages des shaknisirs representent des tulipes bleues melees a des
+papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un etre vivant l'habite;
+on ne sait jamais si, des fenetres d'une maison turque, quelqu'un vous
+regarde ou ne vous regarde pas.
+
+Derriere moi, la-haut, la grande place est doree par le soleil couchant;
+ici, dans la rue, tout est deja dans l'ombre.
+
+Je me cache a moitie derriere un pan de muraille, je regarde cette
+maison, et mon coeur bat terriblement.
+
+Je pense a ce jour ou je l'avais vue, et pour la premiere fois de ma
+vie, derriere les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce
+que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres
+femmes ne rient de moi; j'ai peur d'etre ridicule, et surtout j'ai peur
+de la perdre ...
+
+
+
+
+XX
+
+
+Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en
+plein l'immense mosquee, les portiques arabes et les minarets
+gigantesques. Les oulemas qui sortaient de la priere du soir s'etaient
+tous arretes sur le seuil, et s'etageaient dans la lumiere sur les
+grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait
+: au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme
+qui avait une admirable tete mystique. Le turban blanc des oulemas
+entourait son beau front large; son visage etait pale, sa barbe et ses
+grands yeux etaient noirs comme de l'ebene.
+
+Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la
+profondeur du ciel bleu et disait:
+
+--Voila Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Eternel!
+
+Et nous courumes, Achmet et moi, comme la foule, aupres de l'oulema qui
+voyait Allah.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Nous ne vimes rien, helas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors,
+comme toujours, j'aurais donne ma vie pour cette vision divine, ma vie
+seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du
+surnaturel.
+
+--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah?
+
+--Ah! c'est vous, Loti, dit l'oulema Izzet; vous aussi, vous voulez
+voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infideles.
+
+--Il est fou, dirent les derviches.
+
+Et on emmena le visionnaire dans sa cellule.
+
+Achmet avait profite de cette diversion pour m'entrainer sur le versant
+de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva a
+moitie egares.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Nous dinons sous les porches de la rue du Sultan-Selim. Il est deja tard
+pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil.
+
+L'une apres l'autre, les etoiles s'allument dans le ciel pur; la lune
+eclaire la rue large et deserte, les arcades arabes et les vieilles
+tombes. De loin en loin un cafe turc encore ouvert jette une lueur rouge
+sur les paves gris; les passants sont rares et circulent le fanal a la
+main; par-ci par-la, de petites lampes tristes brulent dans les kiosques
+funeraires. Je vois pour la derniere fois ces tableaux familiers;
+demain, a pareille heure, je serai loin de ce pays.
+
+--Nous allons descendre jusqu'a Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir
+encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux
+jusqu'a Balate, un caique jusqu'a Pri-pacha, et nous irons coucher chez
+Eriknaz qui nous attend.
+
+Nous nous perdons pour aller a Oun-Capan, et les chiens aboient apres
+nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les
+vieux Turcs eux-memes se perdent la nuit dans ces dedales. Personne pour
+nous indiquer la route; toujours les memes petites rues, qui montent,
+descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers
+d'un labyrinthe.
+
+A Oun-Capan, a l'entree du Phanar, deux chevaux nous attendent.
+
+Un coureur nous precede, porteur d'un fanal de deux metres de haut, et
+nous partons comme le vent.
+
+Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux.
+Dans les rues ou nous courons, le soleil en plein midi hesite a
+descendre, et deux chevaux ont peine a passer de front. D'un cote, c'est
+la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardees de
+fer et plus vieilles que l'islam, qui s'elargissent par le haut, et font
+voute sur la ruelle humide. Il faut courber la tete en passant a cheval
+sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous
+dans l'obscurite profonde leurs gros bras de pierre.
+
+C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis
+d'Eyoub; arrives a Balate, nous en sommes bien pres, mais ce logis
+n'existe plus ...
+
+Nous reveillons un batelier qui nous mene en caique sur l'autre rive ...
+
+La, c'est la campagne, et de grands cypres noirs se dressent au milieu
+des platanes.
+
+Nous commencons aux lanternes l'ascension des sentiers qui menent a la
+case d'Eriknaz.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Eriknaz-hanum est d'une laideur agreable et distinguee, blanche comme de
+la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle
+nous recoit sans voile, comme une femme franque.
+
+Tout son interieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte
+proprete. Ses amies Murrah et Fenzile, qui veillaient avec elle, a notre
+arrivee prennent la fuite en se cachant le visage. Elles etaient
+occupees a broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, a
+bouts retrousses comme des trompettes.
+
+Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et niece d'Achmet, vient prendre sa
+place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite
+creature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette
+comme une poupee.
+
+Apres le cafe et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux
+_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz
+et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous
+endormons tous deux d'un profond sommeil.
+
+Un soleil radieux vient de grand matin nous eveiller, et quatre a quatre
+nous degringolons les sentiers qui menent a la Corne d'or. Un caique
+matinal est la qui nous attend.
+
+La multitude des cases noires de Pri-pacha, etagees la-haut en pyramide,
+baignent dans la lumiere orangee, et toutes les vitres etincellent.
+Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchees, en robes
+rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison.
+
+Voici Eyoub qui passe, voici le cafe de Suleiman, la petite place de la
+mosquee, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumiere du matin. Personne
+au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi.
+
+Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et
+le vent du nord, me laisse comme derniere image un eblouissement de
+soleil.
+
+Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumee; tout le long
+de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au serail, les domes et les
+minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisees.
+Les caiques dores commencent a circuler par centaines, charges de
+passants pittoresques ou de femmes voilees.
+
+Au bout d'une heure, nous sommes a bord. Tout y est sens dessus dessous,
+et c'est bien le depart cette fois.
+
+Il est fixe pour midi.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore a Stamboul, fumer notre
+narguilhe ensemble pour la derniere fois ...
+
+Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophane, Galata. Nous voici au
+pont de Stamboul.
+
+La foule se presse sous un soleil brulant; c'est bien le printemps, pour
+tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumiere de
+midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de domes et de
+minarets, qui couronnent la-haut Stamboul; elle s'eparpille sur une
+foule bariolee, vetue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel.
+
+Les bateaux arrivent et partent, charges d'un public pittoresque; les
+marchands ambulants hurlent a tue-tete, en bousculant la foule.
+
+Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportes a tous les
+points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les
+echoppes, tous les passants, meme tous les mendiants, la collection
+complete des estropies, aveugles, manchots, becs-de-lievre et
+culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je
+distribue des aumones a tout ce monde, et recueille toute une kyrielle
+de benedictions et de salams.
+
+Nous nous arretons a Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant
+la mosquee. Pour la derniere fois de ma vie, je jouis du plaisir d'etre
+en Turc, assis a cote de mon ami Achmet, fumant un narguilhe au milieu
+de ce decor oriental.
+
+Aujourd'hui, c'est une vraie fete du printemps, un etalage de costumes
+et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes,
+autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se
+couvriront bientot de feuilles tendres. Les barbiers ont etabli leurs
+ateliers dans la rue et operent en plein air; les bons musulmans se font
+gravement raser la tete, en reservant au sommet la meche par laquelle
+Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis.
+
+... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part
+ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque
+part ou rien ne changera plus, quelque part ou je ne serai pas
+perpetuellement separe de ce que j'aime ou de ce que j'ai aime?
+
+Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme
+j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophete!
+
+--Digression stupide, a propos d'une queue reservee sur le sommet de la
+tete ...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire.
+
+--Achmet, dis-je, quand j'aurai traverse la mer de Marmara, l'Ak-Deniz
+(la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup
+plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour
+aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une
+plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais
+dans cette mer si bleue, la Mediterranee, je serais moins loin de vous;
+ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le
+va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la
+Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu
+n'as aucune idee d'une etendue pareille, et il me faudra, la, naviguer
+plusieurs jours en remontant vers l'etoile (le nord) pour arriver dans
+mon pays--dans mon pays, ou nous voyons plus souvent la pluie que le
+beau temps, et les nuages que le soleil.
+
+"Je serai la-bas bien loin de vous et cette contree ne ressemble guere
+a la tienne; tout y est plus pale, et les couleurs de toute chose y sont
+plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce
+moins transparent.
+
+"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce
+n'est quand tu es alle en Arabie, faire a la Mecque le pelerinage que
+tout bon musulman doit au tombeau du prophete; seulement, au lieu de
+sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs laboures. Les maisons
+sont toutes carrees et pareilles; pour perspective, on n'a guere que le
+mur de son voisin, et souvent cette platitude vous etouffe, on voudrait
+s'elever pour voir plus loin.
+
+"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur
+les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idee de me promener
+sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garcon
+excentrique.
+
+"Tout le monde est a l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et
+c'est pis qu'a Pera. Tout est prevu, regle, numerote; il y a des lois
+sur tout et des reglements pour tout le monde, si bien que le dernier
+des cuistres, marchand de bonneterie ou garcon coiffeur, a les memes
+droits a vivre qu'un garcon intelligent et determine, comme toi ou moi
+par exemple.
+
+"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que
+nous faisons journellement a Stamboul, on aurait dans mon pays des
+pourparlers d'une heure avec le commissaire de police!
+
+Achmet comprit tres bien cet apercu de civilisation occidentale, et
+resta un instant reveur.
+
+--Pourquoi, dit-il, apres la guerre, n'amenerais-tu pas ta famille en
+Turquie d'Asie, Loti?
+
+--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de
+mon pere Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais
+bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois,
+nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de
+Stamboul, les _Moscov_ nous detruiront tous, et, quand tu reviendras,
+Loti, ton Achmet sera mort.
+
+"Son corps restera quelque part dans la campagne, du cote du Nord; il
+n'aura meme pas une petite tombe en marbre gris, sous les cypres, dans
+le cimetiere de Kassim-Pacha; Aziyade sera passee en Asie, et tu ne
+retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle.
+Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frere!
+
+Helas! Je crains ces Moscov autant que lui-meme, je tremble a cette
+idee horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne
+trouverais plus personne au monde qui put jamais me parler d'elle!...
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Les muezzins montent a leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi;
+il est temps de partir.
+
+En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais
+presque cette vieille coquine.
+
+Achmet me reconduit a bord, ou nous nous disons adieu au milieu du
+tohu-bohu des visites et de l'appareillage.
+
+Nous partons, et Stamboul s'eloigne ...
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+En mer, 27 mars 1877.
+
+Un pale soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large
+est vif et froid. Les cotes, tristes et nues, s'eloignent dans la brume
+du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus?
+
+Stamboul a disparu; les plus hauts domes des plus hautes mosquees, tout
+s'est perdu dans l'eloignement, tout s'est efface. Je voudrais seulement
+une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main;
+j'ai une envie folle de sa presence.
+
+J'ai encore dans la tete tout le tapage de l'Orient, les foules de
+Constantinople, l'agitation du depart, et ce calme de la mer m'oppresse.
+
+Si elle etait la, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma
+tete sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait
+pleurer et elle aurait confiance. J'ai ete bien tranquille et bien froid
+en lui disant adieu.
+
+Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de
+l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son ame et son coeur
+qui sont a moi; je l'aimerai encore au-dela de la jeunesse, au-dela du
+charme des sens, dans l'avenir mysterieux qui nous apportera la
+vieillesse et la mort.
+
+Ce calme de la mer, ce ciel pale de mars me serrent le coeur. Je souffre
+bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir.
+J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis
+meme pas.
+
+Elle est a cette heure dans son harem, ma bien-aimee, dans quelque
+appartement de cette demeure si sombre et si grillee, etendue, sans
+paroles et sans larmes, aneantie, a l'approche de la nuit.
+
+Achmet est reste, nous suivant des yeux, assis sur le quai de
+Foundoucli; je l'ai perdu de vue en meme temps que ce coin familier de
+Constantinople, ou, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre.
+
+Lui aussi pense que je ne reviendrai plus.
+
+Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-la encore; son amitie
+m'etait douce et bienfaisante.
+
+C'est fini de l'Orient, le reve est acheve. La patrie est devant nous;
+dans ce paisible petit Brightbury la-bas, on m'attend avec bonheur. Moi
+aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend.
+
+Je revois ce nid, cheri pourtant, ou s'est passee mon enfance, les vieux
+murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse
+et les tilleuls, temoins d'autrefois, temoins des premiers reves et du
+bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre.
+
+Souvent deja j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmente et dechire;
+j'y ai rapporte bien des passions, bien des esperances, toujours
+brisees; il est rempli de poignants souvenirs, son calme beni n'a plus
+sur moi son action salutaire; j'etoufferai la, maintenant, comme une
+plante privee de soleil ...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+A LOTI, DE SA SOEUR
+
+Brightbury, avril 1877.
+
+Cher frere aime, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans
+notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et
+que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne
+negligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour.
+
+Je fais souvent la reflexion qu'alors qu'on est si aime, si cheri, et
+qu'on est l'affection et la pensee dominante de tant de coeurs, il n'y a
+point de quoi se croire une vie _maudite_ et desheritee dans ce monde.
+Je t'ai ecrit a Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans
+doute jamais. Je te disais combien je prenais part a tes peines, a tes
+douleurs meme. Va, j'ai plus d'une fois verse des larmes en songeant a
+l'histoire d'Aziyade.
+
+Je pense, cher petit frere, que ce n'est pas tout a fait ta faute, si tu
+laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est
+bien disputee, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue
+encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientot quelqu'un qui
+la prendra tout a fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde.
+
+Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton
+arrivee; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait
+si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gater.
+
+Adieu; tous nos baisers, et a bientot!
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Traduction d'un grimoire turc, ecrit sous la dictee d'Achmet par un
+ecrivain public de la place d'Emin-Ounou a Stamboul, et adresse a Loti,
+a Brightbury.
+
+"ALLAH!
+
+"Mon cher Loti,
+
+"Achmet te fait beaucoup de salutations.
+
+"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilene a Aziyade par la vieille
+Kadidja; elle l'a serree dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire
+encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton depart.
+
+"Le vieux Abeddin a soupconne et tout devine, car nous avions ete sans
+prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches,
+a dit Kadidja, et ne l'a pas chassee, parce qu'il l'aimait beaucoup.
+Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde
+a elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont
+abandonnee, excepte Fenzile-hanum, qui est allee pour elle consulter le
+hodja (le sorcier).
+
+"Elle est malade depuis ton depart; cependant le grand ekime (medecin)
+qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu.
+
+"C'est la vieille qui avait un jour arrete le sang de sa main qui la
+soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a denoncee pour de
+l'argent.
+
+"Aziyade te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas
+le moment de ton retour a Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle
+puisse jamais _voir tes yeux face a face_ et qu'il lui semble qu'il n'y
+a plus de soleil.
+
+"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses
+que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensee, crois-tu que
+je peux etre heureux un seul moment sans toi a Constantinople? Je ne le
+puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brise de peine.
+
+"On ne m'a pas encore appele pour la guerre, a cause de mon pere, qui
+est tres vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientot.
+
+"Je te salue
+
+"Ton frere,
+
+"ACHMET"
+
+"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette derniere
+semaine. Le Phanar est tout brule."
+
+
+
+
+XXX
+
+
+LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL
+
+Brightbury, 20 mai 1877.
+
+Mon cher Izzedin-Ali,
+
+Me voici dans mon pays, bien different du votre! sous les vieux
+tilleuls qui m'ont abrite enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous
+parlais a Stamboul, au milieu de mes bois de chenes verts. C'est le
+printemps, mais un pale printemps: de la pluie et de la brume, un peu
+comme est chez vous l'hiver.
+
+J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble
+par instants que mon costume, c'est le votre, et que c'est a present que
+je suis deguise.
+
+J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la
+famille que j'ai tant de fois deserte; j'aime ceux qui m'aiment ici, et
+dont l'affection rendait douces et heureuses mes premieres annees.
+J'aime tout ce qui m'entoure, meme cette campagne et ces vieux bois qui
+ont leur charme a eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il
+m'est difficile de definir pour vous, charme du passe, charme
+d'autrefois et des anciens bergers.
+
+Les nouvelles se succedent, mon cher effendim, les nouvelles de la
+guerre; les evenements se precipitent. J'avais espere que le peuple
+anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'a moitie, si
+loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays,
+je fais pour lui des voeux sinceres, et sans doute vous me reverrez
+bientot.
+
+Et puis, vous l'avez devine, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez
+soupconne et tolere la presence. Votre coeur est grand; vous etes
+au-dessus de toutes les conventions, de tous les prejuges. Je puis bien
+vous dire a vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai
+bientot.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Brightbury, mai 1877.
+
+J'etais assis a Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mesange a tete
+bleue chantait au-dessus de ma tete une chanson compliquee et fort
+longue; elle y mettait toute son ame de mesange, et son chant reveillait
+chez moi un monde de souvenirs.
+
+C'etait confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu a peu
+les images vinrent, plus nettes et plus precises, je m'y retrouvai tout
+a fait.
+
+Oui, c'etait la-bas, a Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un
+de nos jours d'ecole buissonniere et de temerite. Mais c'est si grand,
+Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui etait a
+Andrinople!...
+
+C'etait une belle apres-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux,
+elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au
+soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne.
+
+Il etait triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi:
+nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par
+excellence, et ou tout semble s'etre immobilise depuis les derniers
+empereurs byzantins.
+
+La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses
+murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une
+necropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les
+epaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et
+qu'il eut autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes
+basses, contournees, mysterieuses, surmontees d'inscriptions dorees et
+d'ornements bizarres.
+
+Entre la partie habitee de la ville et ses fortifications s'etendent de
+vastes terrains vagues occupes par des masures inquietantes, des ruines
+eboulees de tous les ages de l'histoire.
+
+Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces
+murailles; a peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige
+blanche; toujours les memes creneaux, toujours les memes tours, la meme
+teinte sombre apportee par les siecles,--les memes lignes regulieres,
+qui s'en vont, droites et funebres, se perdre dans l'extreme horizon.
+
+Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour
+de nous, dans la campagne, c'etaient des bois de ces cypres
+gigantesques, hauts comme des cathedrales, a l'ombre desquels par
+milliers se pressaient les sepultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle
+part autant de cimetieres que dans ce pays, ni autant de tombes, ni
+autant de morts.
+
+--Ces lieux, disait Aziyade, etaient affectionnes d'Azrael qui, la
+nuit, y arretait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait
+comme un homme sous ces ombrages terribles.
+
+Cette campagne etait silencieuse, ces sites imposants et solennels.
+
+Et cependant nous etions gais, tous les deux, heureux de notre escapade,
+heureux d'etre jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en
+plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu.
+
+Son yachmak, tres epais, etait ramene sur ses yeux jusqu'a derober tout
+son front; a peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses
+prunelles, si limpides et si mobiles; son feredje d'emprunt etait d'une
+couleur foncee, d'une coupe severe, que n'adoptent point d'ordinaire les
+femmes elegantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-meme ne l'eut point
+reconnue.
+
+Nous marchions d'un pas souple et rapide, frolant les modestes
+marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant a pleine
+poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver.
+
+Tout a coup, dans ce grand silence, nous entendimes un delicieux chant
+de mesange, en tout semblable a celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux
+de meme espece repetent dans tous les coins du monde la meme chanson.
+
+Aziyade s'arreta court, etonnee; avec une mine de stupefaction comique,
+du bout de son doigt teint de henne, elle me montrait le petit chanteur
+pose pres de nous sur une branche de cypres. Ce petit oiseau, tout
+petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se
+demenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous
+nous mimes a rire.
+
+Et nous restames la longtemps a l'ecouter, jusqu'au moment ou il prit
+son vol, effraye par six grands chameaux qui s'avancaient d'une allure
+bete, attaches a la queue leu leu par des ficelles.
+
+Apres ... apres, nous vimes poindre une troupe de femmes en deuil qui se
+dirigeaient vers nous.
+
+C'etaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tete; elles
+portaient un petit cadavre, a decouvert sur une civiere, suivant leur
+rite national.
+
+--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyade devenue
+serieuse.
+
+En effet, c'etait une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une
+delicieuse poupee de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle
+etait vetue d'une elegante robe de mousseline blanche et portait sur la
+tete une couronne de fleurs d'or.
+
+Il y avait une fosse creusee au bord du chemin. On enterre ainsi les
+morts n'importe ou, le long des routes ou au pied des murs ...
+
+--Approchons-nous, dit Aziyade, redevenue enfant; on nous donnera des
+bonbons.
+
+On avait derange pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas
+etre fort ancien; la terre qui en etait sortie etait pleine d'ossements
+et de lambeaux de diverses etoffes. Il y avait surtout un bras, plie a
+angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par
+quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de devorer.
+
+Il y avait la deux _popes_ a grands cheveux de femme, couverts de
+sordides oripeaux dores, sales, patibulaires, assistes de quatre mauvais
+droles d'enfants de choeur.
+
+Ils marmotterent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mere lui
+enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds
+dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eut fait sourire, si
+elle n'eut pas ete faite par cette mere.
+
+Quand elle fut couchee tout au fond sur le sol humide, sans planches,
+sans biere, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le
+trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le
+vieux coude; et elle fut promptement enfouie.
+
+On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec.
+
+Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragees blanches, en
+remit une poignee a chacun des assistants, et nous en eumes aussi, bien
+que nous fussions Turcs.
+
+Quand Aziyade tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux etaient
+pleins de larmes ...
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Le fait est que ce petit oiseau etait drole de se trouver si heureux de
+vivre, et d'etre si gai au milieu de ce site funebre!...
+
+..................
+
+
+ * * * * *
+
+
+5
+
+AZRAEL
+
+
+
+I
+
+20 mai 1877.
+
+... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. La-bas, quelque
+chose se dessine; l'horizon se frange de mosquees et de minarets;--mon
+coeur bat, c'est Stamboul!
+
+Je mets pied a terre.--C'est une emotion vive que de me retrouver dans
+ce pays ...
+
+Achmet n'est plus la, a son poste, caracolant a Top-Hane sur son cheval
+blanc. Galata meme est mort; on voit que quelque chose de terrible comme
+une guerre d'extermination se passe au-dehors.
+
+... J'ai repris mes habits turcs. Je cours a Azarkapou. Je monte dans le
+premier caique qui passe. Le caiqdji me reconnait.
+
+--Et Achmet?... dis-je.
+
+--Parti, parti pour la guerre!
+
+J'arrive chez Eriknaz, sa soeur.
+
+--Oui, parti, dit-elle. Il etait a Batoum, et, depuis la bataille, nous
+sommes sans nouvelles.
+
+Les sourcils noirs d'Eriknaz s'etaient contractes avec douleur; elle
+pleurait amerement ce frere que les hommes lui avaient ravi, et la
+petite Alemshah pleurait en regardant sa mere.
+
+Je me rendis a la case de Kadidja; mais la vieille avait demenage, et
+personne ne put m'indiquer sa demeure.
+
+
+
+
+II
+
+
+Alors, je me dirigeai seul vers la mosquee de Mehmed-Fatih, vers la
+maison d'Aziyade, sans arreter aucun projet dans ma tete troublee, sans
+songer meme a ce que j'allais faire, pousse seulement par le besoin de
+m'approcher d'elle et de la voir!...
+
+Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait ete autrefois
+l'opulent Phanar; ce n'etait plus qu'une grande devastation, une longue
+suite de rues funebres, encombrees de debris noirs et calcines. C'etait
+ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller a Eyoub,
+ou m'attendait ma cherie ...
+
+On criait dans ces rues; des groupes d'hommes a peine vetus, leves pour
+la guerre, a moitie armes, a moitie sauvages, aiguisaient leurs yatagans
+sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zebres
+d'inscriptions blanches.
+
+Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de
+l'Eski-Stamboul.
+
+J'approchais toujours. J'etais dans la rue sombre qui monte a
+Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!...
+
+Les objets exterieurs etalaient au soleil des aspects sinistres qui me
+serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et
+rien que le bruit de mes pas ...
+
+Sur les paves, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille,
+rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes
+maigres et nues, d'un noir d'ebene; elle trottinait tete basse, et se
+parlait a elle-meme ... C'etait Kadidja.
+
+Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une
+intonation aigue de negresse ou de macaque, et un ricanement de
+moquerie.
+
+--Aziyade? dis-je.
+
+--_Eulu! eulu_! dit-elle en appuyant a plaisir sur ces mots
+bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, designent la mort.
+
+--_Eulu! eulmuch_! criait-elle, comme a quelqu'un qui ne comprend
+pas.
+
+Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait
+sans pitie de ce mot funebre:
+
+--Morte! Morte!... elle est morte!
+
+On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme
+un coup de foudre; il faut un moment a la souffrance, pour vous
+etreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur
+d'etre si calme. Et la vieille me suivait pas a pas, comme une furie,
+avec son horrible _Eulu! eulu_!
+
+Je sentais derriere moi la haine exasperee de cette creature, qui
+adorait sa maitresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me
+retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une
+certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ...
+
+..................
+
+
+
+III
+
+
+Je me retrouvai appuye contre une fontaine de marbre, pres de la maison
+peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyade avait habitee;
+j'etais assis et la tete me tournait; les maisons sombres et desertes
+dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le
+marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempee dans l'eau
+froide de la fontaine, faisait matelas a ma tete ... Alors, je vis la
+vieille Kadidja pres de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridees de
+singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ...
+
+Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde a nous; ils causaient
+avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues,
+des nouvelles de la premiere bataille de Kars. On etait aux mauvais
+jours des debuts de la guerre, et les destinees de l'islam semblaient
+deja perdues.
+
+
+
+
+IV
+
+ Je veille, et, nuit et jour, mon front reve enflamme,
+ Ma joue en pleurs ruisselle,
+ Depuis qu'Albayde dans la tombe a ferme
+ Ses beaux yeux de gazelle.
+ (VICTOR HUGO, _Orientales_.)
+
+
+La chose froide que je tenais serree dans mes bras etait une borne de
+marbre plantee dans le sol.
+
+Ce marbre etait peint en bleu d'azur, et termine en haut par un relief
+de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorees en
+saillie, que machinalement je lisais ...
+
+C'etait une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulieres
+aux femmes, et j'etais assis sur la terre, dans le grand cimetiere de
+Kassim-Pacha.
+
+La terre rouge et fraichement remuee formait une bosse de la longueur
+d'un corps humain; de petites plantes deracinees par la beche etaient
+posees sur ce gueret les racines en l'air; tout alentour, c'etaient la
+mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni
+bouquets ni couronnes sur les tombes turques.
+
+Ce cimetiere n'avait pas l'horreur de nos cimetieres d'Europe; sa
+tristesse orientale etait plus douce, et aussi plus grandiose. De
+grandes solitudes mornes, des collines steriles, ca et la plantees de
+cypres noirs; de loin en loin, a l'ombre de ces arbres immenses, des
+mottes de terre retournees de la veille, d'antiques bornes funeraires,
+de bizarres tombes turques, coiffees de tarbouchs et de turbans.
+
+Tout au loin, a mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familiere de
+Stamboul, et la-bas ... Eyoub!
+
+C'etait un soir d'ete; la terre, l'herbe seche, tout etait tiede, a part
+ce marbre autour duquel j'avais noue mes bras, qui etait reste froid; sa
+base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort.
+
+Les objets exterieurs avaient ces aspects inaccoutumes que prennent les
+choses, quand les destinees des hommes ou des empires touchent aux
+grandes crises decisives, quand les destinees s'achevent.
+
+On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la
+guerre sainte, ces etranges fanfares turques, unisson strident et
+sonore, timbre inconnu a nos cuivres d'Europe; on eut dit le supreme
+hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande
+race de Tchengiz.
+
+Le yatagan turc trainait a mon cote, je portais l'uniforme de
+_yuzbachi_; celui qui etait la ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le
+_yuzbachi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicite d'etre envoye aux
+avant-postes, je partais le lendemain ...
+
+Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacree de
+l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdatres des
+tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cypres, sur leurs
+troncs seculaires, sur leur melancolique ramure grise. Ce cimetiere
+etait comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme
+mysterieux, et portait a la priere.
+
+J'y voyais comme a travers un voile funebre, et toute ma vie passee
+tourbillonnait dans ma tete avec le vague desordre des reves; tous les
+coins du monde ou j'ai vecu et aime, mes amis, mon frere, des femmes de
+diverses couleurs que j'ai adorees, et puis, helas! le foyer bien-aime
+que j'ai deserte pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille
+mere ...
+
+Pour elle qui est la couchee, j'ai tout oublie!... Elle m'aimait, elle,
+de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et
+tout doucement, lentement, derriere les grilles dorees du harem, elle
+est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa
+voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne,
+moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta
+volonte!"
+
+Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares
+bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble
+le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'a moi et
+remplissait les grands cimetieres de rumeurs etranges.
+
+Le soleil s'etait couche derriere la colline sacree d'Eyoub, et la nuit
+d'ete descendait transparente sur l'heritage d'Othman ...
+
+... Cette chose sinistre qui est la-dessous, si pres de moi que j'en
+fremis, cette chose sinistre deja devoree par la terre, et que j'aime
+encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indefini,
+une ame, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me
+voir encore pleurant la sur cette terre?...
+
+Mon Dieu, pour elle je suis pres de prier, mon coeur qui s'etait durci
+et ferme dans la comedie de la vie, s'ouvre a present a toutes les
+erreurs delicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans
+amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre
+poussiere, je le saurai bientot peut-etre, je vais tenter de mourir pour
+le savoir ...
+
+
+
+
+V
+
+
+CONCLUSION
+
+
+On lit dans le _Djeridei-havadis_, journal de Stamboul:
+
+"Parmi les morts de la derniere bataille de Kars, on a retrouve le
+corps d'un jeune officier de la marine anglaise, recemment engage au
+service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi.
+
+"Il a ete inhume parmi les braves defenseurs de l'islam (que Mahomet
+protege!), aux pieds du Kizil-Tepe, dans les plaines de Karadjemir."
+
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE ***
+
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+
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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