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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/11035-0.txt~ b/11035-0.txt~ new file mode 100644 index 0000000..03df744 --- /dev/null +++ b/11035-0.txt~ @@ -0,0 +1,7291 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11035 *** + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, +(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks) + + + + +AZIYADÉ + +par PIERRE LOTI + +De l'Académie française + + +Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise +entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de +Kars le 27 octobre 1877. + + + + +PRÉFACE DE PLUMKETT + +AMI DE LOTI + + +Dans tout roman bien conduit, une description du héros est de rigueur. +Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a +pas été plus conduit que la vie de son héros. Et puis décrire au public +indifférent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisée, et les plus +habiles pourraient bien s'y perdre. + +Pour son portrait physique, lecteur, allez à Musset: ouvrez "_Namouna_, +conte oriental" et lisez: + + Bien cambré, bien lavé; ........ + Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux + Ce qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux. + +Comme Hassan, il était très joyeux, et pourtant très maussade; +indignement naïf, et pourtant très blasé. En bien comme en mal, il +allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan égoïste, +et c'était à Rolla plutôt qu'il eût pu ressembler ... + + Dans plus d'une âme on voit deux choses à la fois: + + .................. + + Le ciel,--qui teint les eaux à peine remuées, + + .................. + + Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant. + +(VICTOR HUGO, _les Ondines_.) + +PLUMKETT. + + + +1 + +SALONIQUE + +JOURNAL DE LOTI + + + +I + +16 mai 1876. + +... Une belle journée de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les +canots étrangers arrivèrent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la +dernière main à leur oeuvre: six pendus exécutaient en présence de la +foule l'horrible contorsion finale ... Les fenêtres, les toits étaient +encombrés de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorités turques +souriaient à ce spectacle familier. + +Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du +supplice; les potences étaient si basses que les pieds nus des condamnés +touchaient la terre. Leurs ongles crispés grinçaient sur le sable. + + + +II + +L'exécution terminée, les soldats se retirèrent et les morts restèrent +jusqu'à la tombée du jour exposés aux yeux du peuple. Les six cadavres, +debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la +mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifférents et +de groupes silencieux de jeunes femmes. + + + +III + +Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exigé ces exécutions +d'ensemble, comme réparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit +en Europe au début de la crise orientale. + +Toutes les nations européennes avaient envoyé sur rade de Salonique +d'imposants cuirassés. L'Angleterre s'y était une des premières fait +représenter, et c'est ainsi que j'y étais venu moi-même, sur l'une des +corvettes de Sa Majesté. + + + +IV + +Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de +circuler dans Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois +jours après les pendaisons, vers quatre heures de l'après-midi, il +arriva que je m'arrêtai devant la porte fermée d'une vieille mosquée, +pour regarder se battre deux cigognes. + +La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons +caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par +les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mystérieux, de grands +balcons fermés et grillés, d'où les passants sont reluqués par des +petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavés de +galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les +toits; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu; on respirait +partout l'air tiède et la bonne odeur de mai. + +La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude +contrainte et hostile; aussi l'autorité nous obligeait-elle à traîner +par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin, +quelques personnages à turban passaient en longeant les murs, et aucune +tête de femme ne se montrait derrière les grillages discrets des +_haremlikes_; on eût dit une ville morte. + +Je me croyais si parfaitement seul, que j'éprouvai une étrange +impression en apercevant près de moi, derrière d'épais barreaux de fer, +le haut d'une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens. + +Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu'à se +rejoindre; l'expression de ce regard était un mélange d'énergie et de +naïveté; on eût dit un regard d'enfant, tant il avait de fraîcheur et de +jeunesse. + +La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'à la ceinture +sa taille enveloppée d'un camail à la turque (_féredjé_) aux plis longs +et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d'argent. +Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n'en laissant paraître +que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien vertes, de +cette teinte vert de mer d'autrefois chantée par les poètes d'Orient. + +Cette jeune femme était Aziyadé. + + + + +V + + +Aziyadé me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fût cachée; mais +un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosité +qu'on peut contempler à loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces +étrangers, qui étaient venus menacer son pays sur de si terribles +machines de fer, pût être un très jeune homme dont l'aspect ne lui +causait ni répulsion ni frayeur. + + + + +VI + + +Tous les canots des escadres étaient partis quand je revins sur le quai; +les yeux verts m'avaient légèrement captivé, bien que le visage exquis +caché par le voile blanc me fût encore inconnu; j'étais repassé trois +fois devant la mosquée aux cigognes, et l'heure s'en était allée sans +que j'en eusse conscience. + +Les impossibilités étaient entassées comme à plaisir entre cette jeune +femme et moi; impossibilité d'échanger avec elle une pensée, de lui +parler ni de lui écrire; défense de quitter le bord après six heures du +soir, et autrement qu'en armes; départ probable avant huit jours pour ne +jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des +harems. + +Je regardai s'éloigner les derniers canots anglais, le soleil près de +disparaître, et je m'assis irrésolu sous la tente d'un café turc. + + + + +VII + + +Un attroupement fut aussitôt formé autour de moi; c'était une bande de +ces hommes qui vivent à la belle étoile sur les quais de Salonique, +bateliers ou portefaix, qui désiraient savoir pourquoi j'étais resté à +terre et attendaient là , dans l'espoir que peut-être j'aurais besoin de +leurs services. + +Dans ce groupe de Macédoniens, je remarquai un homme qui avait une drôle +de barbe, séparée en petites boucles comme les plus antiques statues de +ce pays; il était assis devant moi par terre et m'examinait avec +beaucoup de curiosité; mon costume et surtout mes bottines paraissaient +l'intéresser vivement. Il s'étirait avec des airs câlins, des mines de +gros chat angora, et bâillait en montrant deux rangées de dents toutes +petites, aussi brillantes que des perles. + +Il avait d'ailleurs une très belle tête, une grande douceur dans les +yeux qui resplendissaient d'honnêteté et d'intelligence. Il était tout +dépenaillé, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre +comme une chatte. + +Ce personnage était Samuel. + + + + +VIII + + +Ces deux êtres rencontrés le même jour devaient bientôt remplir un rôle +dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on +m'eût beaucoup étonné en me le disant. Tous deux devaient abandonner +ensuite leur pays pour me suivre, et nous étions destinés à passer +l'hiver ensemble, sous le même toit, à Stamboul. + + + + +IX + + +Samuel s'enhardit jusqu'à me dire les trois mots qu'il savait d'anglais: + +--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller à bord?) + +Et il continua en sabir: + +--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.) + +Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on +pouvait tirer d'un garçon intelligent et déterminé, parlant une langue +connue, pour cette entreprise insensée qui flottait déjà devant moi à +l'état de vague ébauche. + +L'or était un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu. +Samuel, d'ailleurs, devait être honnête, et un garçon qui l'est ne +consent point pour de l'or à servir d'intermédiaire entre un jeune homme +et une jeune femme. + + + + +X + + +A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES + +Salonique, 2 juin. + +... Ce n'était d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens; +quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut; +j'en suis surpris et charmé. + +Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un +vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison +d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystère. C'est la +case choisie pour ces changements de décors qui lui sont familiers. +(Autrefois, vous vous en souvenez, c'était pour Isabelle B ..., l'étoile +: la scène se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la +maîtresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de +décors, et c'est à peine si le costume oriental leur prête encore +quelque peu d'attrait et de nouveauté.) + +Début de mélodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur. +Aspect assez misérable, mais beaucoup de couleur orientale. Des +narguilhés traînent à terre avec des armes. + +Votre ami Loti est planté au milieu et trois vieilles juives +s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes +pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornées de paillettes, +des sequins enfilés pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de +soie verte. Elles se dépêchent de lui enlever ses vêtements d'officier +et se mettent à l'habiller à la turque, en s'agenouillant pour commencer +par les guêtres dorées et les jarretières. Loti conserve l'air sombre et +préoccupé qui convient au héros d'un drame lyrique. + +Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les +manches d'argent sont incrustés de corail, et les lames damasquinées +d'or; elles lui passent une veste dorée à manches flottantes, et le +coiffent d'un tarbouch. Après cela, elles expriment, par des gestes, que +Loti est très beau ainsi, et vont chercher un grand miroir. + +Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement à cette +toilette qui pourrait lui être fatale; et puis il disparaît par une +porte de derrière et traverse toute une ville saugrenue, des bazars +d'Orient et des mosquées; il passe inaperçu dans des foules bariolées, +vêtues de ces couleurs éclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques +femmes voilées de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un +Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles." + +Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami +Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque, +laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensée en tout temps, +et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Auprès d'elle, +Loti va passer une heure de complète ivresse, au risque de sa tête, de +la tête de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications +diplomatiques. + +Vous direz qu'il faut, pour en arriver là , un terrible fond d'égoïsme; +je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu à penser que tout ce qui +me plaît est bon à faire et qu'il faut toujours épicer de son mieux le +repas si fade de la vie. + +Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai écrit +longuement. Je ne crois nullement à votre affection, pas plus qu'à celle +de personne; mais vous êtes, parmi les gens que j'ai rencontrés deçà et +delà dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir +à vivre et à échanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque +peu d'épanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de +Chypre. + +À présent c'est passé; je suis monté sur le pont respirer l'air vif du +soir, et Salonique faisait piètre mine; ses minarets avaient l'air d'un +tas de vieilles bougies, posées sur une ville sale et noire où +fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une +douche glacée, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je +retombe sur moi-même; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide +écoeurant et l'immense ennui de vivre. + +Je pense aller bientôt à Jérusalem, où je tâcherai de ressaisir quelques +bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et +philosophiques, mes principes de morale, mes théories sociales, etc., +sont représentés par cette grande personnalité: le gendarme. + +Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En +attendant, je vous serre les mains et je suis votre dévoué. + +LOTI. + + + + +XI + + +Ce fut une des époques troublées de mon existence que ces derniers jours +de mai 1876. + +Longtemps j'étais resté anéanti, le coeur vide, inerte, à force d'avoir +souffert; mais cet état transitoire avait passé, et la force de la +jeunesse amenait le réveil. Je m'éveillais seul dans la vie; mes +dernières croyances s'en étaient allées, et aucun frein ne me retenait +plus. + +Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient +jetait son grand charme sur ce réveil de moi-même, qui se traduisait par +le trouble des sens. + + + + +XII + + +Elle était venue habiter avec les trois autres femmes de son maître un +yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; là , on la +surveillait moins. + +Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me +jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des +pêcheurs; et Samuel, placé comme par hasard sur mon passage, recevait +par signes mes ordres pour la nuit. + +J'ai passé bien des journées à errer sur ce chemin de Monastir. C'était +une campagne nue et triste, où l'oeil s'étendait à perte de vue sur des +cimetières antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen +rongeait les inscriptions mystérieuses; des champs plantés de menhirs de +granit; des sépultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce +vieux sol de Macédoine où les grands peuples du passé ont laissé leur +poussière. De loin en loin, la silhouette aiguë d'un cyprès, ou un +platane immense, abritant des bergers albanais et des chèvres; sur la +terre aride, de larges fleurs lilas pâle, répandant une douce odeur de +chèvrefeuille, sous un soleil déjà brûlant. Les moindres détails de ce +pays sont restés dans ma mémoire. + +La nuit, c'était un calme tiède, inaltérable, un silence mêlé de bruits +de cigales, un air pur rempli de parfums d'été; la mer immobile, le ciel +aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques. + +Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que +des barrières matérielles, la présence de son maître, et le grillage de +fer de ses fenêtres. + +Je passais ces nuits à l'attendre, à attendre ce moment, très court +quelquefois, où je pouvais toucher ses bras à travers les terribles +barreaux, et embrasser dans l'obscurité ses mains blanches, ornées de +bagues d'Orient. + +Et puis, à certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec +mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les +officiers de garde. + + + + +XIII + + +Mes soirées se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'étranges +choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des études +de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et +les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais +dans ces bouges était celui des matelots turcs, le moins compromettant +pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait +singulièrement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure +rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu à peu je m'attachais à lui, +et son refus de me servir auprès d'Aziyadé me faisait l'estimer +davantage. + +Mais j'ai vu d'étranges choses la nuit avec ce vagabond, une +prostitution étrange, dans les caves où se consomment jusqu'à complète +ivresse le mastic et le raki ... + + + + +XIV + + +Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous +attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens +de cette belle nuit étoilée, où l'on n'entendait que le faible bruit de +la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires, +les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes +séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche d'autrefois; +l'herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'était un +bonheur d'être en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon +vivre. + +Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable +humeur, et ne me répondait même plus. + +Alors je lui pris la main pour la première fois, en signe d'amitié, et +lui fis en espagnol à peu près ce discours: + +--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des +planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le +serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur après. N'êtes-vous +pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire? + +Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eût été +nécessaire. + +--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublée, _che volete mî?_ +(Que voulez-vous de moi?) ... + +Quelque chose d'inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête +du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis +il s'était couvert la figure de ses bras, et restait là , terrifié de +lui-même, immobile et tremblant ... + +Mais, depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme; il +joue chaque soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison +qu'Aziyadé habite; il traverse, dans l'obscurité, pour aller la +chercher, ce cimetière rempli pour lui de visions et de terreurs +mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la +nôtre, ou bien m'attend toute la nuit, couché pêle-mêle avec cinquante +vagabonds, sur la _cinquième_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa +personnalité est comme absorbée dans la mienne, et je le trouve partout +dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis, +prêt à défendre ma vie au risque de la sienne. + + + + +XV + + +LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE + +Salonique, mai 1876. + +Mon cher Plumkett, + +Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses +tristes ou saugrenues, ou même gaies, qui vous passeront par la tête; +comme vous êtes classé pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai +toujours avec plaisir ce que vous m'écrirez. + +Votre lettre m'a été remise sur la fin d'un dîner au vin d'Espagne, et +je me souviens qu'elle m'a un peu, à première vue, abasourdi par son +ensemble original. Vous êtes en effet " un drôle de type ", mais cela, +je le savais déjà . Vous êtes aussi un garçon d'esprit, ce qui était +connu. Mais ce n'est point là seulement ce que j'ai démêlé dans votre +longue lettre, je vous l'assure. + +J'ai vu que vous avez dû beaucoup souffrir, et c'est là un point de +commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues années que j'ai +été lancé dans la vie, à Londres, livré à moi-même à seize ans; j'ai +goûté un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus +qu'aucun genre de douleur m'ait été épargné. Je me trouve fort vieux, +malgré mon extrême jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et +l'acrobatie. + +Les confidences d'ailleurs ne servent à rien; il suffit que vous ayez +souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous. + +Je vois aussi que j'ai été assez heureux pour vous inspirer quelque +affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que +vous appelez une _amitié intellectuelle_, et nos relations nous aideront +à passer le temps maussade de la vie. + +À la quatrième page de votre papier, votre main courait un peu vite sans +doute, quand vous avez écrit: " une affection et un dévouement +illimités. " Si vous avez pensé cela, vous voyez bien, mon cher ami, +qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraîcheur, et que +tout n'est pas perdu. Ces belles amitiés-là , à la vie, à la mort, +personne plus que moi n'en a éprouvé tout le charme; mais, voyez-vous, +on les a à dix-huit ans; à vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus +de dévouement que pour soi-même. C'est désolant, ce que je vous dis là , +mais c'est terriblement vrai. + + + + +XVI + + +Salonique, juin 1876. + +C'était un bonheur de faire à Salonique ces corvées matinales qui vous +mettaient à terre avant le lever du soleil. L'air était si léger, la +fraîcheur si délicieuse, qu'on n'avait aucune peine à vivre; on était +comme pénétré de bien-être. Quelques Turcs commençaient à circuler, +vêtus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voûtées des +bazars, à peine éclairées encore d'une demi-lueur transparente. + +L'ingénieur Thompson jouait auprès de moi le rôle du confident +d'opéra-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues +de cette ville, aux heures les plus prohibées et dans les tenues les +moins réglementaires. + +Le soir, c'était pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout +était rose ou doré. L'Olympe avait des teintes de braise ou de métal en +fusion, et se réfléchissait dans une mer unie comme une glace. Aucune +vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphère et que +les montagnes se découpaient dans le vide, tant leurs arêtes les plus +lointaines étaient nettes et décidées. + +Nous étions souvent assis le soir sur les quais où se portait la foule, +devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y +jouaient leurs airs bizarres, accompagnés de clochettes et de chapeaux +chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites +tables toujours garnies, et ne suffisaient plus à servir les narguilhés, +les skiros, le lokoum et le raki. + +Samuel était heureux et fier quand nous l'invitions à notre table. Il +rôdait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque +rendez-vous d'Aziyadé, et je tremblais d'impatience en songeant à la +nuit qui allait venir. + + + + +XVII + + +Salonique, juillet 1876. + +Aziyadé avait dit à Samuel qu'il resterait cette nuit-là auprès de nous. +Je la regardais faire avec étonnement: elle m'avait prié de m'asseoir +entre elle et lui, et commençait à lui parler en langue turque. + +C'était un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et +Samuel devait servir d'interprète; depuis un mois, liés par l'ivresse +des sens, sans avoir pu échanger même une pensée, nous étions restés +jusqu'à cette nuit étrangers l'un à l'autre et inconnus. + +--Où es-tu né? Où as-tu vécu? Quel âge as-tu? As-tu une mère? +Crois-tu en Dieu? Es-tu allé dans le pays des hommes noirs? As-tu eu +beaucoup de maîtresses? Es-tu un seigneur dans ton pays? + +Elle, elle était une petite fille circassienne venue à Constantinople +avec une autre petite de son âge; un marchand l'avait vendue à un vieux +Turc qui l'avait élevée pour la donner à son fils; le fils était mort, +le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, était extrêmement belle; +alors, elle avait été prise par cet homme, qui l'avait remarquée à +Stamboul et ramenée dans sa maison de Salonique. + +--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le même que le +tien, et qu'elle n'est pas bien sûre, d'après le Koran, que les femmes +aient une âme comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti, +vous ne vous verrez jamais, même après que vous serez morts, et c'est +pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande +si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous +laisserez couler au fond en vous tenant serrés tous les deux ... Et moi, +ensuite, je ramènerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus. + +--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons +tout de suite, ce sera fini après. + +Aziyadé comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et +nous nous penchâmes tous deux sur l'eau. + +--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous +deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez là . +En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace. + +Cela était dit en sabir avec une crudité sauvage que le français ne peut +pas traduire. + +.................. + +Il était l'heure pour Aziyadé de repartir, et, l'instant d'après, elle +nous quitta. + + + + +XVIII + + +PLUMKETT A LOTI + +Londres, juin 1876. + +Mon cher Loti, + +J'ai une vague souvenance de vous avoir envoyé le mois dernier une +lettre sans queue ni tête, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le +primesaut vous dicte, où l'imagination galope, suivie par la plume, qui, +elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille +rossinante de louage. + +Ces lettres-là , on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors +on ne les aurait point envoyées. Des digressions plus ou moins +pédantesques dont il est inutile de chercher l'à -propos, suivies +d'âneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un +auto-panégyrique d'individu incompris qui cherche à se faire plaindre, +pour récolter des compliments que vous êtes assez bon pour lui envoyer. +Conclusion: tout cela était bien ridicule. + +Et les protestations de dévouement!--Oh! pour le coup c'est là que +la vieille rossinante à deux becs prenait le mors aux dents! Vous +répondez à cet article de ma lettre comme eût pu le faire cet écrivain +du XVIe siècle avant notre ère qui ayant essayé de tout, d'être un grand +roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes, +etc., en vint à s'ennuyer et à se dégoûter tellement de toutes ces +choses, qu'il déclara sur ses vieux jours, toutes réflexions faites, que +tout n'était que vanité. + +Ce que vous me répondiez là , en style d'Ecclésiaste, je le savais bien; +je suis si bien de votre avis sur tout et même sur autre chose, que je +doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que +comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien à nous +apprendre l'un à l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral. + +--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles. + +Plus que jamais, je m'incline: j'aime à avoir des vues d'ensemble sur +les personnes et les choses, j'aime à en deviner les grands traits; +quant aux détails, je les ai toujours eus en horreur. + +"Affection et dévouement illimités! " Que voulez-vous! c'était un de +ces bons mouvements, un de ces heureux éclairs à la faveur desquels on +est meilleur que soi-même. Croyez bien que l'on est sincère au moment où +l'on écrit ainsi. Si ce ne sont que des éclairs, à qui faut-il s'en +prendre?... Est-ce à vous et à moi, qui ne sommes aucunement +responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce à +celui qui ne nous a créés que pour nous laisser à demi ébauchés, +susceptibles des aspirations les plus élevées; mais incapables d'actes +qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce à personne du tout? +Dans le doute où nous sommes à ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y +a de mieux à faire. + +Merci pour ce que vous me dites de la fraîcheur de mes sentiments. +Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutôt je m'en suis +trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu défraîchis par l'usage que +j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion, +et, à ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de très +bonnes occasions. Je vous ferai également remarquer qu'il est des choses +qui gagnent en solidité ce que l'usure peut leur avoir enlevé de +brillant et de fraîcheur; comme exemple tiré du noble métier que nous +exerçons tous deux, je vous citerai le vieux filin. + +Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus à +revenir là -dessus. Une fois pour toutes, je vous déclare que vous êtes +très bien doué, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez +s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-même. Cela posé, +je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour +entrer dans quelques détails sur mon individu. + +Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du +moral.--Mon traitement consiste à ne plus me tourner la cervelle à +l'envers, et à mettre un régulateur à ma sensibilité. Tout est équilibre +en ce monde, au-dedans de nous-même comme au-dehors. Si la sensibilité +prend le dessus, c'est toujours aux dépens de la raison. Plus vous serez +poète, moins vous serez géomètre, et, dans la vie, il faut un peu de +géométrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmétique. Je crois, +Dieu me pardonne, que je vous écris là quelque chose qui a presque le +sens commun! + +Tout à vous, +PLUMKETT. + + + + +XIX + + +Nuit du 27 juillet, Salonique. + +À neuf heures, les uns après les autres, les officiers du bord rentrent +dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance +et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde. + +Et je regarde avec anxiété le ciel du côté du vieil Olympe, d'où partent +trop souvent ces gros nuages cuivrés, indices d'orages et de pluie +torrentielle. + +Ce soir, de ce côté-là , tout est pur, et la montagne mythologique +découpe nettement sa cime sur le ciel profond. + +Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte. + +Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux +heures se passent, les minutes se traînent et sont longues comme des +nuits. + +À onze heures, un léger bruit d'avirons sur la mer calme; un point +lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de +Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le hèlent. Samuel ne +répond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires +ont une consigne secrète qui concerne lui seul, et le voilà le long du +bord. + +On lui remet pour moi des filets, et différents ustensiles de pêche; les +apparences sont sauvées ainsi, et je saute dans la barque, qui +s'éloigne; j'enlève le manteau qui couvrait mon costume turc et la +transformation est faite. Ma veste dorée brille légèrement dans +l'obscurité, la brise est molle et tiède, et Samuel rame sans bruit dans +la direction de la terre. + +Une petite barque est là qui stationne.--Elle contient une vieille +négresse hideuse enveloppée d'un drap bleu, un vieux domestique albanais +armé jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme, +tellement voilée qu'on ne voit plus rien d'elle-même qu'une informe +masse blanche. + +Samuel reçoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et +s'éloigne sans mot dire. Je suis resté seul avec la femme au voile, +aussi muette et immobile qu'un fantôme blanc; j'ai pris les rames, et, +en sens inverse, nous nous éloignons aussi dans la direction du large. +--Les yeux fixés sur elle, j'attends avec anxiété qu'elle fasse un +mouvement ou un signe. + +Quand, à son gré, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est +le signal attendu pour venir m'asseoir auprès d'elle. Je tremble en la +touchant, ce premier contact me pénètre d'une langueur mortelle, son +voile est imprégné des parfums de l'Orient, son contact est ferme et +froid. + +J'ai aimé plus qu'elle une autre jeune femme que, à présent, je n'ai +plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille +ivresse. + + + + +XX + + +La barque d'Aziyadé est remplie de tapis soyeux, de coussins et de +couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la +nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutôt +qu'une barque. + +C'est une situation singulière que la nôtre: il nous est interdit +d'échanger seulement une parole; tous les dangers se sont donné +rendez-vous autour de ce lit, qui dérive sans direction sur la mer +profonde; on dirait deux êtres qui ne se sont réunis que pour goûter +ensemble les charmes enivrants de l'impossible. + +Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera +renversée dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement +régulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse. + +D'ici là , c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le même baiser +commencé le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable à +cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant +de l'eau fraîche et que la satiété n'apaise plus ... + +À une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des +harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et à peine avons-nous +le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train +près de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine, +ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler. + + + + +XXI + + +Quand nous rejoignîmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait +dépassé son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le +lointain le chant du coq. + +Samuel dormait, roulé dans ma couverture, à l'arrière, au fond de la +barque; la négresse dormait, accroupie à l'avant comme une macaque; le +vieil Albanais dormait entre eux deux, courbé sur ses avirons. + +Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maîtresse, et la barque qui +portait Aziyadé s'éloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la +forme blanche de la jeune femme, étendue inerte à la place où je l'avais +quittée, chaude de baisers, et humide de la rosée de la nuit. + +Trois heures sonnaient à bord des cuirassés allemands: une lueur +blanche à l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la +base était perdue dans l'ombre, dans l'épaisseur de leur propre ombre, +reflétée profondément dans l'eau calme. Il était impossible d'apprécier +encore aucune distance dans l'obscurité projetée par ces montagnes; +seulement les étoiles pâlissaient. + +La fraîcheur humide du matin commençait à tomber sur la mer; la rosée se +déposait en gouttelettes serrées sur les planches de la barque de +Samuel; j'étais vêtu à peine, les épaules seulement couvertes d'une +chemise d'Albanais en mousseline légère. Je cherchais ma veste dorée; +elle était restée dans la barque d'Aziyadé. Un froid mortel glissait le +long de mes bras, et pénétrait peu à peu toute ma poitrine. Une heure +encore avant le moment favorable pour rentrer à bord en évitant la +surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil +irrésistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des +précautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour +m'étendre sans l'éveiller à côté de cet ami de hasard. + +Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous +étions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a +pas de résistance possible;--et la barque s'en alla en dérive. + +Une voix rauque et germanique nous éveilla au bout d'une heure; la voix +criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohé du canot!" + +Nous étions tombés sur les cuirassés allemands, et nous nous éloignâmes +à force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue. +Il était quatre heures; l'aube, incertaine encore, éclairait la masse +blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je +rentrai à bord comme un voleur, assez heureux pour être inaperçu. + + + + +XXII + + +La nuit d'après (du 28 au 29), je rêvai que je quittais brusquement +Salonique et Aziyadé. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le +sentier du village turc où elle demeure, pour au moins lui dire adieu; +l'inertie des rêves arrêtait notre course; l'heure passait et la +corvette larguait ses voiles. + +--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte +de ses cheveux bruns. + +Et nous cherchions toujours à courir. + +Alors, on vint m'éveiller pour le quart; il était minuit. Le timonier +alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les +fleurs de soie de la tapisserie, et m'éveillai tout à fait. + +Il plut par torrents cette nuit-là , et je fus trempé. + + + + +XXIII + + +Salonique, 29 juillet. + +Je reçois ce matin à dix heures cet ordre inattendu: quitter +brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le +paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le +_Deerhound_, qui se promène par là -bas, dans les eaux du Bosphore ou du +Danube. + +Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les +tentures et confectionnent les malles. + +J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un réduit blindé +confinant avec la soute aux poudres. J'avais meublé d'une manière +originale ce caveau, où ne pénétrait pas la lumière du soleil: sur les +murailles de fer, une épaisse soie rouge à fleurs bizarres; des +faïences, des vieilleries redorées, des armes, brillant sur ce fond +sombre. + +J'avais passé des heures tristes, dans l'obscurité de cette chambre, ces +heures inévitables du tête-à -tête avec soi-même, qui sont vouées aux +remords, aux regrets déchirants du passé. + + + + +XXIV + + +J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'étais un peu +l'enfant gâté du bord, mais je ne tiens plus à personne, et il m'est +indifférent de les quitter. + +Une période encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un +coin de la terre que je ne reverrai plus. + +J'ai passé pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette +grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes achèteraient bien cher et +j'aimais presque cette jeune femme, si singulièrement délicieuse! + +J'oublierai bientôt ces nuits tièdes, où la première lueur de l'aube +nous trouvait étendus dans une barque, enivrés d'amour, et tout trempés +de la rosée du matin. + +Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement +sa vie pour moi, et qui va pleurer mon départ comme un enfant. C'est +ainsi que je me laisse aller encore et prendre à toutes les affections +ardentes, à tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile intéressé +ou ténébreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une +heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence +d'amitié ou d'amour. + + + + +XXV + + +30 juillet. Dimanche. + +À midi, par une journée brûlante, je quitte Salonique. Samuel vient avec +sa barque, à la dernière heure, me dire adieu sur le paquebot qui +m'emporte. + +Il a l'air fort dégagé et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite! + +--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir, +monseigneur! pense un peu à Samuel!) + + + +XXVI + + +--En automne, a dit Aziyadé, Abeddin-effendi, mon maître, transportera +à Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas, +moi seule j'y viendrais pour toi. + +Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout à +recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de +nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore. + + + + +XXVII + + +L'état-major du _Prince-of-Wales_ exécute des effets de mouchoirs très +réussis, et le pays s'éloigne, baigné dans le soleil. Longtemps on +distingue la tour blanche, où, la nuit, s'embarquait Aziyadé, et cette +campagne pierreuse, çà et là plantée de vieux platanes, si souvent +parcourue dans l'obscurité. + +Salonique n'est plus bientôt qu'une tache grise qui s'étale sur des +montagnes jaunes et arides, une tache hérissée de pointes blanches qui +sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cyprès. + +Et puis la tache grise disparaît, pour toujours sans doute, derrière les +hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques +s'élèvent au-dessus de la côte déjà lointaine de Macédoine: Olympe, +Athos, Pélion et Ossa! + + + * * * * * + + +2 + +SOLITUDE + + + +I + + +Constantinople, 3 août 1876. + +Traversée en trois jours et trois étapes: Athos, Dédéagatch, les +Dardanelles. + +Nous étions une bande ainsi composée: une belle dame grecque, deux +belles dames juives, un Allemand, un missionnaire américain, sa femme, +et un derviche. Une société un peu drôle! mais nous avons fait bon +ménage tout de même, et beaucoup de musique. La conversation générale +avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homère. Il y avait même, +entre le missionnaire et moi, des apartés en langue polynésienne. + +Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majesté Britannique, un +hôtel du quartier de Péra. Mes voisins sont un lord et une aimable lady, +avec laquelle les soirées se passent au piano à jouer tout Beethoven. + +J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promène +quelque part, dans la mer de Marmara. + + + + +II + + +Samuel m'a suivi comme un ami fidèle; j'en ai été touché. Il a réussi à +se faufiler, lui aussi, à bord d'un paquebot des Messageries, et m'est +arrivé ce matin; je l'ai embrassé de bon coeur, heureux de revoir sa +franche et honnête figure, la seule qui me soit sympathique dans cette +grande ville où je ne connais âme qui vive. + +--Voilà , dit-il, effendim; j'ai tout laissé, mes amis, mon pays, ma +barque,--et je t'ai suivi. + +J'ai éprouvé déjà que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve +de ces dévouements absolus et spontanés; je les aime mieux que les gens +policés, décidément: ils n'en ont pas l'égoïsme ni les mesquineries. + + + + +III + + +Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit +se dit: _fate boum_ (faire boum). + +--Si Samuel monte à cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel +tombera. ") + +Ses réflexions sont subites et incohérentes comme celles des petits +enfants; il est religieux avec naïveté et candeur; ses superstitions +sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drôle +que quand il veut faire l'homme sérieux. + + + + +IV + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, août 1876. + +Frère aimé, + +Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voilà parti comme un +petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher +petit oiseau, capricieux, blasé, battu des vents, jouet des mirages, qui +n'a pas vu encore où il fallait qu'il reposât sa tête fatiguée, son aile +frémissante. + +Mirage à Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours, +jusqu'à ce que, dégoûté de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie +sur quelque jolie branche de fraîche verdure ... Non; tu ne briseras pas +tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des +petits oiseaux _a une fois parlé_, et qu'il y a des anges qui veillent +autour de cette tête légère et chérie. + +C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette année t'asseoir sous les +tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foulé notre gazon! Pendant +cinq années, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la +douce, la charmante pensée que je vous y verrais _tous deux_. Chaque +saison, chaque été, c'était mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et +nous ne t'y verrons pas. + +Un beau matin d'août, je t'écris de Brightbury, de notre salon de +campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les +rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les +pierres, et le plancher, fraîchement lavés, racontent tout un petit +poème rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifférent. +Les grandes chaleurs suffocantes sont passées et nous entrons dans cette +période de paix, de charme pénétrant, qui peut être si justement +comparée au second âge de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguées +de toutes ces voluptés de l'été, s'élancent maintenant, refleurissent +vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure +éclatante, et quelques feuilles déjà jaunies ajoutent au charme viril de +cette nature à sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Éden, tout +t'attendait, frère chéri; il semblait que tout poussait pour toi ... et +encore une fois, tout passera sans toi. C'est décidé, nous ne te verrons +pas. + + + + +V + + +Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Péra, les équipages +européens, les toilettes européennes heurtant les équipages et les +costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tiède +soulevant la poussière et les feuilles jaunies d'août; l'odeur des +myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrées de +raisins et de pastèques ... Les premiers moments de mon séjour à +Constantinople ont gravé ces images dans mon souvenir. + +Je passais des après-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent +sous les arbres, étranger à tous. En rêvant de ce temps qui venait de +finir, je suivais d'un regard distrait ce défilé cosmopolite; je +songeais beaucoup à elle, étonné de la trouver si bien assise tout au +fond de ma pensée. + +Je fis dans ce quartier la connaissance du prêtre arménien qui me donna +les premières notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce +pays comme je l'ai aimé plus tard; je l'observais en touriste; et +Stamboul, dont les chrétiens avaient peur, m'était à peu près inconnu. + +Pendant trois mois, je demeurai à Péra, songeant aux moyens d'exécuter +ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la +Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui était sa vie, la posséder des +jours entiers, comprendre et pénétrer ses pensées, lire au fond de son +coeur des choses fraîches et sauvages à peine soupçonnées dans nos nuits +de Salonique,--et l'avoir à moi tout entière. + +Ma maison était située en un point retiré de Péra, dominant de haut la +Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de +l'été donnait du charme à cette habitation. En travaillant la langue de +l'islam devant ma grande fenêtre ouverte, je planais sur le vieux +Stamboul baigné de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprès, +apparaissait Eyoub, où il eût été doux d'aller avec elle cacher son +existence,--point mystérieux et ignoré où notre vie eût trouvé un +cadre étrange et charmant. + +Autour de ma maison s'étendaient de vastes terrains dominant Stamboul, +plantés de cyprès et de tombes,--terrains vagues où j'ai passé plus +d'une nuit à errer, poursuivant quelque aventure imprudente arménienne, +ou grecque. + +Tout au fond de mon coeur, j'étais resté fidèle à Aziyadé; mais les +jours passaient et elle ne venait pas ... + +De ces belles créatures, je n'ai conservé que le souvenir sans charme +que laisse l'amour enfiévré des sens; rien de plus ne m'attacha jamais à +aucune d'elles, et elles furent vite oubliées. + +Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetières, et j'y ai fait plus +d'une fâcheuse rencontre. + +À trois heures, un matin, un homme sorti de derrière un cyprès me barra +le passage. C'était un veilleur de nuit; il était armé d'un long bâton +ferré, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'étais sans armes. + +Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eût attenté à ma +vie plutôt que de renoncer à son projet. + +Je consentis à le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions près de ces +fondrières de cinquante mètres de haut qui séparent Péra de +Kassim-Pacha. Il était tout au bord; je saisis l'instant favorable, je +me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit +l'équilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un +bruit sinistre et un gémissement. + +Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin +dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une +course si rapide qu'aucun être humain n'eût pu m'atteindre. + +Le ciel blanchissait à l'orient quand je regagnai ma chambre. La pâle +débauche me retenait souvent par les rues jusqu'à ces heures matinales. +À peine étais-je endormi, qu'une suave musique vint m'éveiller; une +vieille aubade d'autrefois, une mélodie gaie et orientale, fraîche comme +l'aube du jour, des voix humaines accompagnées de harpes et de guitares. + +Le choeur passa, et se perdit dans l'éloignement. Par ma fenêtre grande +ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel; +et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dôme et des +minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu à peu, comme +suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'étais à Stamboul,-- +et qu'elle avait juré d'y venir. + + + + +VI + + +La rencontre de cet homme m'avait laissé une impression sinistre; je +cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maîtresses,--si +ce n'est une jeune fille juive nommée Rébecca, qui me connaissait, dans +le faubourg israélite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo. + +Je passai la fin d'août et une partie de septembre en excursions dans le +Bosphore. Le temps était tiède et splendide. Les rives ombreuses, les +palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que +sillonnaient des caïques dorés. + +On préparait à Stamboul la déposition du sultan Mourad, et le sacre +d'Abd-ul-Hamid. + + + + +VII + + +Constantinople, 30 août. + +Minuit! la cinquième heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit +frappent le sol de leurs lourds bâtons ferrés. Les chiens sont en +révolution dans le quartier de Galata et poussent là -bas des hurlements +lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralité et je leur en +sais gré; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand +calme dans mon voisinage; les lumières s'y sont éteintes une à une, +pendant ces trois longues heures que j'ai passées là , étendu devant ma +fenêtre ouverte. + +À mes pieds, les vieilles cases arméniennes sont obscures et endormies; +j'ai vue sur un très profond ravin, au bas duquel un bois de cyprès +séculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes +ombragent d'antiques sépultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit +des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je +domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cyprès, une nappe brillante, +c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une +ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des +mosquées se découpent sur un ciel très étoilé où un mince croissant de +lune est suspendu; l'horizon est tout frangé de tours et minarets, +légèrement dessinés en silhouettes bleuâtres sur la teinte pâle de la +nuit. Les grands dômes superposés des mosquées montent en teintes vagues +jusqu'à la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du +gigantesque. + +Dans un de ces palais là -bas, le Seraskierat, il se passe à l'heure +qu'il est une sombre comédie; les grands pachas y sont réunis pour +déposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura +remplacé. Ce sultan pour l'avènement duquel nous avons fait si grande +fête, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un +dieu, on l'étrangle peut-être cette nuit dans quelque coin du sérail. + +Tout cependant est silencieux dans Constantinople ... À onze heures, des +cavaliers et de l'artillerie sont passés au galop, courant vers +Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le +lointain, tout est retombé dans le silence. + +Des chouettes chantent dans les cyprès, avec la même voix que celles de +mon pays; j'aime ce bruit d'été qui me ramène aux bois du Yorkshire, aux +beaux soirs de mon enfance, passée sous les arbres, là -bas, dans le +jardin de Brightbury. + +Au milieu de ce calme, les images du passé sont vivement présentes à mon +esprit, les images de tout ce qui est brisé, parti sans retour. + +Je comptais que mon pauvre Samuel serait auprès de moi ce soir, et sans +doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serré et ma solitude me +pèse. Il y a huit jours, je l'avais laissé partir pour gagner quelque +argent, sur un navire qui s'en allait à Salonique. Les trois bateaux qui +pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et +personne à bord n'en avait entendu parler ... + +Le croissant s'abaisse lentement derrière Stamboul, derrière les dômes +de la Suleïmanieh. Dans cette grande ville, je suis étranger et inconnu. +Mon pauvre Samuel était le seul qui y sût mon nom et mon existence, et +sincèrement je commençais à l'aimer. + +M'a-t-il abandonné, lui aussi, ou bien lui est-il arrivé malheur? + + + + +VIII + + +Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est +de n'en pas avoir. + + + +IX + + +.................. + +L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique à Constantinople sur +les paquebots turcs, nous rend fréquemment visite. D'abord craintif dans +la case, il y vint bientôt comme chez lui. Un brave garçon, ami +d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays. + +La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait là -bas mission de me +costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son +intermédiaire, ses souhaits et ses souvenirs. + +L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages +qu'Aziyadé lui transmet par l'organe de sa négresse. + +--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, présente ses salam à M. Loti; +elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant +l'hiver elle sera rendue ... + + + + +X + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +J'ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez +adressée à bord du _Prince-of-Wales_, elle est allée me chercher à Tunis +et ailleurs. + +En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et +vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre +malheur, vous avez reçu comme moi ce genre d'éducation qui développe le +coeur et la sensibilité. + +Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune +femme que vous aimez. À quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en +vertu de quelle morale? Si vous l'aimez à ce point et si elle vous +aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules; +prenez-la à n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guéri +après, et les conséquences sont secondaires. + +Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j'y +ai rencontré une jeune femme étrangement charmante, du nom d'Aziyadé, +qui m'a aidé à passer à Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond, +Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound; +j'y suis intermittent (comme certaines fièvres de Guinée), reparaissant +tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case +à Constantinople, dans un quartier où je suis inconnu; j'y mène une vie +qui n'a pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept +ans est ma maîtresse du jour. + +L'Orient a du charme encore; il est resté plus oriental qu'on ne pense. +J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je +porte fez et cafetan,--et je joue à l'_effendi_, comme les enfants +jouent aux soldats. + +Je riais autrefois de certains romans où l'on voit de braves gens +perdre, après quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral; +peut-être cependant ce cas-là est-il un peu le mien. Je ne souffre plus, +je ne me souviens plus: je passerais indifférent à côté de ceux +qu'autrefois j'ai adorés. + +J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime +qui peut élever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos +mères par exemple,--jusqu'à l'héroïsme, cette illusion m'est refusée. + +Les chrétiens du monde me font rire; si je l'étais, moi, le reste +n'existerait plus à mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais +quelque part me faire tuer au service du Christ ... + +Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands +remèdes; le coeur s'engourdit à la longue, et c'est alors qu'on ne +souffre plus. Cette vérité n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de +Musset vous l'eût beaucoup mieux accommodée; mais, de tous les vieux +adages, que, de génération en génération, les hommes se repassent, +celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous +rêvez est une fiction comme l'amitié; oubliez celle que vous aimez pour +une coureuse. Cette femme idéale vous échappe; éprenez-vous d'une fille +de cirque qui aura de belles formes. + +Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce +qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle +il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant +l'épouvante finale qui est la mort. + +Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse; +ni vous ni moi, nous n'avons ces misères-là ; nous pouvons avoir encore +une foule de maîtresses, et jouir de la vie. + +Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai +pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de +toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à +personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance. + +J'ai mis vingt-sept ans à en venir là ; si je suis tombé plus bas que la +moyenne des hommes j'étais aussi parti de plus haut. + +Adieu, je vous embrasse. + +LOTI. + + + + +XI + + +La mosquée d'Eyoub, située au fond de la Corne d'or, fut construite sous +Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophète. + +L'accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmes +n'en sont pas sûrs pour eux. + +Ce monument est bâti en marbre blanc; il est placé dans un lieu +solitaire, à la campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On +voit à peine son dôme et ses minarets sortant d'une épaisse verdure, +d'un massif de platanes gigantesques et de cyprès séculaires. + +Les chemins de ces cimetières sont très ombragés et sombres, dallés en +pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordés +d'édifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inaltérée, +tranche sur les teintes noires des cyprès. + +Des centaines de tombes dorées et entourées de fleurs se pressent à +l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts vénérés, d'anciens +pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs +kiosques funéraires dans une de ces avenues tristes. + +C'est dans la mosquée d'Eyoub que sont sacrés les sultans. + + + + +XII + + +Le 6 septembre, à six heures du matin, j'ai pu pénétrer dans la seconde +cour intérieure de la mosquée d'Eyoub. + +Le vieux monument était vide et silencieux; deux derviches +m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous +marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquée, à cette +heure matinale, était d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons +ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires. + +Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir qui +fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce +lieu vénéré, le plus saint de Stamboul, où jamais chrétien n'a pu porter +les yeux. + +C'était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid. + +Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendre +possession du palais impérial. J'avais été un des premiers à le voir, +quand il quitta cette retraite sombre du vieux sérail où l'on tient en +Turquie les prétendants au trône; de grands caïques de gala étaient +venus l'y chercher, et mon caïque touchait le sien. + +Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan; il avait +alors une expression de jeunesse et d'énergie qu'il a perdue depuis. +L'extrême simplicité de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont +on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurité +relative pour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé dans une +inquiète rêverie; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de +grands yeux noirs cernés de bistre; sa physionomie était intelligente et +distinguée. + +Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs +formes ont l'élégance originale de l'Orient; ils sont d'une grande +magnificence, entièrement ciselés et dorés, et portent à l'avant un +éperon d'or. La livrée des laquais de la cour est verte et orange, +couverte de dorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est +placé sous un dais rouge et or. + + + + +XIII + + +Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande représentation du sacre d'un +sultan. + +Abd-ul-Hamid, à ce qu'il semble, est pressé de s'entourer du prestige +des Khalifes; il se pourrait que son avènement ouvrît à l'islam une ère +nouvelle, et qu'il apportât à la Turquie un peu de gloire encore et un +dernier éclat. + +Dans la mosquée sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est allé ceindre en grande +pompe le sabre d'Othman. + +Après quoi, suivi d'un long et magnifique cortège, le sultan a traversé +Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux +sérail, faisant une pause et disant une prière, comme il est d'usage, +dans les mosquées et les kiosques funéraires qui se trouvaient sur son +chemin. + +Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffés de plumets verts de deux +mètres de haut, vêtus d'habits écarlates tout chamarrés d'or. + +Abd-ul-Hamid s'avançait au milieu d'eux, monté sur un cheval blanc +monumental, à l'allure lente et majestueuse, caparaçonné d'or et de +pierreries. + +Le cheik-ul-islam en manteau vert, les émirs en turban de cachemire, le +suléma en turban blanc à bandelettes d'or, les grands pachas, les grands +dignitaires, suivaient sur des chevaux étincelants de dorures,--grave +et interminable cortège où défilaient de singulières physionomies! De +sulémas octogénaires soutenus par des laquais sur leurs montures +tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres +regards empreints de fanatisme et d'obscurité. + +Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces +foules turques auprès desquelles les plus luxueuses foules d'Occident +paraîtraient laides et tristes. Des estrades disposées sur une étendue +de plusieurs kilomètres pliaient sous le poids des curieux, et tous les +costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient mêlés. + +Sur les hauteurs d'Eyoub s'étalait la masse mouvante des dames turques. +Tous ces corps de femmes, enveloppés chacun jusqu'aux pieds de pièces de +soie de couleurs éclatantes, toutes ces têtes blanches cachées sous les +plis des yachmaks d'où sortaient des yeux noirs, se confondaient sous +les cyprès avec les pierres peintes et historiées des tombes. Cela était +si coloré et si bizarre, qu'on eût dit moins une réalité qu'une +composition fantastique de quelque orientaliste halluciné. + + + + +XIV + + +Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaieté à ma triste case. +La fortune me sourit aux roulettes de Péra, et l'automne est splendide +en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberté est +illimitée. Je puis courir, à ma guise, les villages, les montagnes, les +bois de la côte d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens +vivraient une année des impressions et des péripéties d'un seul de mes +jours. + +Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre +les grandes fêtes religieuses, les grandes solennités de l'islam; Stamboul +illuminé chaque soir, le Bosphore éclairé aux feux de Bengale, les +dernières lueurs de l'Orient qui s'en va, une féerie à grand spectacle que +sans doute on ne reverra plus. + +Malgré mon indifférence politique, mes sympathies sont pour ce beau pays +qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en +douter. + + + + +XV + + +... Des renseignements sur Samuel et sa nationalité: il est Turc +d'occasion, israélite de foi, et Espagnol par ses pères. + +À Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici, +comme là -bas, il exerce son métier sur les quais; comme il a meilleure +mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes +journées; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et +rentre à la case, heureux de vivre. + +La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais si +insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour +rien des satisfactions que d'autres payent fort cher. + +Samuel met deux culottes percées l'une sur l'autre pour aller au travail; +il se figure que les trous ne coïncident pas et qu'il est fort convenable +ainsi. + +Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre +narguilhé sous les platanes d'un café turc, ou bien nous allons au +théâtre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous +captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique +n'existe pas pour nous. + +Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, et +Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Péra, qui ne passent +plus les ponts qu'en tremblant. + + + + +XVI + + +Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez +Izeddin-Ali. C'était la grande fête du Baïram, grande féerie orientale, +dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquées illuminées; les +minarets étincelants jusqu'à leur extrême pointe; des versets du Koran +en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant +à la fois, au bruit du canon, le nom vénéré d'Allah; une foule en habits +de fête, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes; +des femmes voilées circulant par troupes, vêtues de soie, d'argent et +d'or. + +Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures du +matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, où +de jeunes garçons asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danses +lascives devant un public composé de tous les repris de la justice +ottomane, saturnale d'une écoeurante nouveauté. Je demandai grâce pour +la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous +rentrâmes au petit jour. + + + + +XVII + + +KARAGUEUZ + +Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre +incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la +faveur de ce personnage soit près de finir. + +Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux +polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa +femme, il est battu lui-même par _Chéytan_,--le diable,--qui +finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs. + +Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme +de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également +drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas +soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un +comique irrésistible. + +Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses +démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties +tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui +scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y +trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la +lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants. +On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre, +ferait rougir un corps de garde. + +C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en +déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes, +conclusion qui serait absolument fausse. + +Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du +Ramazan et sont fort courus pendant trente jours. + +Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an +dans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir. + + + + +XVIII + + +Péra m'ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, +même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub. + +Je m'appelle là -bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont +inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma +nationalité; mais cela leur est égal, et à moi aussi. + +Je suis là à deux heures du _Deerhound_, presque à la campagne, dans une +case à moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une +rue de village où règne dans le jour une animation originale; des +bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur +narguilhé sous des amandiers. + +Une place, ornée d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc, +rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'intérieur, tziganes, +saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolée, +--c'est la nôtre. + +En bas, un vestibule badigeonné à la chaux, blanc comme neige, un +appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de +nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il +est hanté.) + +Au premier, ma chambre, donnant par trois fenêtres sur la place déjà +mentionnée; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant à +l'est sur la Corne d'or. + +On monte encore un étage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit +arabe; il est ombragé d'une vigne, déjà fort jaunie, hélas! par le vent +de novembre. + +Tout à côté de la case, une vieille mosquée de village. Quand le +muezzin, qui est mon ami, monte à son minaret, il arrive à la hauteur de +ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la prière, un salam amical. + +La vue est belle de là -haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage +d'Eyoub; la mosquée sainte émergeant avec sa blancheur de marbre d'un +bas-fond mystérieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines +tristes, teintées de nuances sombres et parsemées de marbres, des +cimetières immenses, une vraie ville des morts. + +À droite, la Corne d'or, sillonnée par des milliers de caïques dorés; +tout Stamboul en raccourci, les mosquées enchevêtrées, confondant leurs +dômes et leurs minarets. + +Là -bas, tout au loin, une colline plantée de maisons blanches; c'est +Péra, la ville des chrétiens, et le _Deerhound_ est derrière. + + + + +XIX + + +Le découragement m'avait pris, en présence de cette case vide, de ces +murailles nues, de ces fenêtres disjointes et de ces portes sans +serrures. C'était si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu +pratique ... + + + + +XX + + +Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons +clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent +entièrement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux +fenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rouges +complètent cette première installation, qui est pour l'instant une +installation modeste. + +Déjà l'aspect a changé; j'entrevois la possibilité de faire un chez moi +de cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins +désolée. Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de +venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde! + +Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est +fort apprécié. + +Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de +prévenances l'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour +eux tout est énigmatique. + +Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tire +ainsi ses conclusions: + +--Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange! +Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si +complète indépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas +toujours en conquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu +n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins +des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de connaissance plus +grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as +vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à +ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société +européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité +singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon +invraisemblable; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que +tu sois venu t'établir parmi nous. + + + + +XXI + + +Septembre 1876 + +Cérémonie du Surré-humayoun. Départ des cadeaux impériaux pour la Mecque. + +Le sultan, chaque année, expédie à la ville sainte une caravane chargée +de présents. + +Le cortège, parti du palais de Dolma-Bagtché va s'embarquer à l'échelle +de Top-Hané, pour se rendre à Scutari d'Asie. + +En tête, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en +l'air de longues perches enroulées de banderoles d'or. + +Des chameaux s'avancent gravement, coiffés de plumes d'autruche, +surmontés d'édifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces +édifices contiennent les présents les plus précieux. + +Des mulets empanachés portent le reste du tribut du Khalife, dans des +caissons de velours rouge brodé d'or. + +Les ulémas, les grands dignitaires, suivent à cheval, et les troupes +forment la haie sur tout le parcours. + +Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte. + + + + +XXII + + +Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j'avais le +coeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je +passai dans cet isolement. + +Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois ma +maison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire. + +J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à +Stamboul, les promeneurs sans fanal.) + +Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans +Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur +leurs portes. + +De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'une +fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe +funéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans. +On vous égorgerait là , devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours +humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont +moins rassurantes que l'obscurité. + +À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de +cadavres. + +Et là , tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands +cimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir +dévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne +jamais s'en mêler. + +Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être +informé du motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait +inexplicable et même un peu suspecte. + +Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et +celui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et +venues mystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion. + + + + +XXIII + + + +"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidèle." + +"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-être pas +un ami ..." + +(_Extrait d'une vieille poésie orientale_.) + + + + +XXIV + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY + +Eyoub ..., 1876. + +... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que +chaque jour ton point de vue et le mien s'éloignent davantage. L'idée +chrétienne était restée longtemps flottante dans mon imagination alors +même que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant. +Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombé; je ne connais rien de si +vain, de si mensonger, de si inadmissible. + +J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu +le sais. + +J'avais désiré me marier, je te l'avais dit; je t'avais confié le soin +de chercher une jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et de +notre vieille mère. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais +malheureuse la femme que j'épouserais, je préfère continuer une vie de +plaisirs ... + +Je t'écris dans ma triste case d'Eyoub; à part un petit garçon nommé +Yousouf, que même j'habitue à obéir par signes pour m'épargner l'ennui +de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole à +âme qui vive. + +Je t'ai dit que je ne croyais à l'affection de personne; cela est vrai. +J'ai quelques amis qui m'en témoignent beaucoup, mais je n'y crois pas. +Samuel, qui vient de me quitter, est peut-être encore de tous celui qui +tient le plus à moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de +sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en +fumée, et je me retrouverai seul. + +Ton affection à toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure; +affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire à quelque +chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ... +J'ai besoin de me rattacher à quelqu'un; si c'est vrai, fais que je +puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se +fait autour de moi, et j'éprouve une angoisse profonde ... + +Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence +ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire +adieu, et puis je disparaîtrai sans laisser trace de moi-même ... + + + + +XXV + + +LOTI A PLUMKETT + +Eyoub, 15 novembre 1876. + +Derrière toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence, +derrière Arif-Effendi, il y a un pauvre garçon triste qui se sent +souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce +garçon, très renfermé par nature, cause quelquefois d'une manière un peu +intime,--mais vous êtes de ces gens-là .--J'ai beau faire, Plumkett, +je ne suis pas heureux; aucun expédient ne me réussit pour m'étourdir. +J'ai le cœur plein de lassitude et d'amertume. + +Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassé +sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible +et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut +enchâssé dans du fer. De plus, sa société est naïve et originale, et je +m'ennuie moins quand je l'ai près de moi. + +Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d'hiver; on +n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, +en l'honneur d'Allah, sa complainte séculaire. Les images du passé se +présentent à mon esprit avec une netteté poignante; les objets qui +m'entourent ont des aspects sinistres et désolés; et je me demande ce +que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub. + +Si encore elle était là ,--elle, Aziyadé!... + +Je l'attends toujours,--mais, hélas! comme attendait soeur Anne ... + +Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le décor change et +mes idées aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, +enveloppé dans un manteau de fourrure, les pieds sur un épais tapis de +Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse. + +Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous +distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du +choix. Et puis ce qui est passé est passé, n'est-ce pas? et ne vous +intéresse plus. + +Plusieurs maîtresses, desquelles je n'ai aimé aucune, beaucoup de +péripéties, beaucoup d'excursions, à pied et à cheval, par monts et par +vaux; partout des visages inconnus, indifférents ou antipathiques; +beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses; des habits brodés d'or +jusqu'à la plante des pieds; la mort dans l'âme et le coeur vide. + +Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation: + +C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de +ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, +et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui +brûle à cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur +de l'islam; c'est ici qu'est la mosquée sainte où sont sacrés les +sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints +tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le +plus fanatique de tous ... + +Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien +enveloppé dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre +pour un derviche. + +Il a tiré les verrous de ses portes, et goûte le bien-être égoïste du +chez soi, bien-être d'autant plus grand que l'on serait plus mal +au-dehors, par cette tempête, dans ce pays peu sûr et inhospitalier. + +La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles, +porte aux rêves bizarres et aux méditations profondes; son plafond de +chêne sculpté a dû jadis abriter de singuliers hôtes, et recouvrir plus +d'un drame. + +L'aspect d'ensemble est resté dans la couleur primitive. Le plancher +disparaît sous des nattes et d'épais tapis, tout le luxe du logis; et, +suivant l'usage turc, on se déchausse en entrant pour ne point les +salir. Un divan très bas et des coussins qui traînent à terre composent +à peu près tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la +nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets +décoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran +sont peints partout, mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques. + +À côté, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement +des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyadé, qui devrait être +déjà près de moi, si elle avait tenu sa promesse. + +Une autre petite chambre, auprès de la mienne, est vide également: +c'est celle de Samuel, qui est allé me chercher à Salonique des +nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne +paraît revenir. + +Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre +prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort différent. Je +l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc. + + + + +XXVI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury ..., 1876. + +Frère chéri, + +Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu +veux disparaître!... Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aimée +mère nous quittera, tu veux disparaître, m'abandonner pour toujours. +Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passé,--la +vieille case de Brightbury vendue, les objets chéris dispersés,--et +toi qui ne seras pas mort ...! qui seras là quelque part à végéter sous +la griffe de Satan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je +sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutôt te +fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi +que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tête. + +Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, +puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec, +puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne +suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin +de moi-même où personne n'est ... c'est ta place à toi, et quand tu me +quitteras, elle sera vide et me brûlera. + +J'ai perdu mon frère, je suis prévenue--affaire de temps, de quelques +mois peut-être,--il est perdu pour le temps, et l'éternité, déjà mort +de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voilà , l'enfant +chéri qui plonge dans un abîme sans fond,--l'abîme des abîmes! Il +souffre, l'air lui manque, la lumière, le soleil; mais il est sans +force; ses yeux restent attachés au fond, à ses pieds; il ne relève plus +sa tête, il ne peut plus, le prince des ténèbres le lui défend ... +Quelquefois pourtant il veut résister. Il entend une voix lointaine, +celle qui a bercé son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge, +vanité, folie! " et le pauvre enfant, lié, garrotté, au fond de son +abîme, sanglant, éperdu, ayant appris de son maître à appeler le bien +mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit. + +Rien ne me surprend de ta pauvre âme travaillée et chargée, même pas le +sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien! + +Tu l'as même perdue, pauvre frère, cette soif d'honnêteté dont tu me +parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste, +fraîche, tendre et jolie, aimable, la mère de petits enfants que tu +aurais aimés. Je la voyais, là , dans le vieux salon, assise sous les +vieux portraits ... + +Un vent plein de corruption a passé là -dessus. Ce frère dont le coeur ne +peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en +veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera là +pour le chérir et égayer son front. Ses maîtresses se riront de lui, on +ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonné, désespéré ... +alors, il mourra! + +Plus tu es malheureux, troublé, ballotté, confiant, plus je t'aime. Ah! +mon bien-aimé frère, mon chéri, si tu voulais revenir à la vie! si Dieu +voulait! si tu voyais la désolation de mon coeur, si tu sentais la +chaleur de mes prières!... + +Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie +chrétienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux, +des gens absurdes, un méthodisme maussade, une austérité sans couleur, +sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout +cela qui peut te séduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jésus, et le +Jésus que tu crois n'est pas le maître radieux que je connais et que +j'adore. De celui-là , tu n'auras ni peur, ni ennui, ni éloignement. Tu +souffres étrangement, tu brûles de douleur ... il pleurera avec toi. + +Je prie à toute heure, bien-aimé; jamais ta pensée ne m'avait tant +rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je +sais que tu croiras un jour. Peut-être ne le saurai-je jamais,-- +peut-être mourrai-je bientôt,--mais j'espérerai et je prierai toujours! + +Je pense que j'écris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur à lire! +Mon bien-aimé a commencé à hausser les épaules. Viendra-t-il un jour où +il ne me lira plus?... + + + + +XXVII + + +--Vieux Kaïroullah, dis-je, amène-moi des femmes! + +Le vieux Kaïroullah était assis devant moi par terre. Il était ramassé +sur lui-même, comme un insecte malfaisant et immonde; son crâne chauve +et pointu luisait à la lueur de ma lampe. + +Il était huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub était +aussi noir et silencieux qu'un tombeau. + +Le vieux Kaïroullah avait un fils de douze ans nommé Joseph, beau comme +un ange, et qu'il élevait avec adoration. Ce détail à part, il était le +plus accompli des misérables. Il exerçait tous les métiers ténébreux du +vieux juif déclassé de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec +le Yuzbâchi Suleïman, et plusieurs de mes amis musulmans. + +Il était cependant admis et toléré partout, par cette raison que, depuis +de longues années on s'était habitué à le voir. Quand on le rencontrait +dans la rue, on disait: " Bonjour, Kaïroullah! " et on touchait même +le bout de ses grands doigts velus. + +Le vieux Kaïroullah réfléchit longuement à ma demande et répondit: + +--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coûtent très cher. +Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins coûteuses, que je puis +ce soir même vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par +exemple, vous sera agréable sans doute ... + +Sur cette phrase énigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses +socques, et disparut. + +Une demi-heure après, la portière de ma chambre se soulevait pour donner +passage à six jeunes garçons israélites, vêtus de robes fourrées, +rouges, bleues, vertes et orange. Kaïroullah les accompagnait avec un +autre vieillard plus hideux que lui-même, et tout ce monde s'assit à +terre avec force révérences, tandis que je restais aussi impassible et +immobile qu'une idole égyptienne. + +Ces enfants portaient de petites harpes dorées sur lesquelles ils se +mirent à promener leurs doigts chargés de bagues de clinquant. Il en +résulta une musique originale que j'écoutai quelques minutes en silence. + +--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kaïroullah +en se penchant à mon oreille. + +J'avais déjà compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; +j'eus seulement la curiosité de pousser plus loin cette étude +d'abjection humaine. + +--Vieux Kaïroullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ... + +Le vieux Kaïroullah réfléchit un instant et répondit: + +--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ... + +... Quand j'eus chassé tout ce monde comme une troupe de bêtes galeuses, +je vis de nouveau paraître la tête allongée du vieux Kaïroullah, +soulevant sans bruit la draperie de ma porte. + +--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitié de moi! Je demeure très loin et +on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me +mettre à la porte à pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de +votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir. + +Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fût mort de +froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eût point assassiné. Je me +contentai de lui assigner un coin de ma maison, où il resta accroupi +toute une nuit glaciale, pelotonné comme un vieux cloporte dans sa +pelisse râpée. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa +poitrine comme un râle; et j'en eus tant de pitié, que je me levai +encore pour lui jeter un tapis qui lui servît de couverture. + +Dès que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaître, +avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se +retrouver même jamais nulle part sur mon chemin. + + + * * * * * + + +3 + + +EYOUB À DEUX + + + + +I + + +Eyoub, le 4 décembre 1876. + +On m'avait dit: " Elle est arrivée! "--et depuis deux jours, je +vivais dans la fièvre de l'attente. + +--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique, +accompagnait la nuit Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa +maîtresse), ce soir, un caïque l'amènera à l'échelle d'Eyoub, devant ta +maison. + +Et j'attendais là depuis trois heures. + +La journée avait été belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or +avait une activité inusitée; à la tombée du jour, des milliers de +caïques abordaient à l'échelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier +tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appelés dans les centres +populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar. + +On commençait à me connaître à Eyoub, et à dire: + +--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi? + +On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'étais un +chrétien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus +ombrage à personne, et on me donnait quand même ce nom que j'avais +choisi. + + + + +II + + +Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi! + +(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.) + + +Le soleil était couché depuis deux heures quand un dernier caïque +s'avança seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel était aux avirons; une femme +voilée était assise à l'arrière sur des coussins. Je vis que c'était +elle. + +Quand ils arrivèrent, la place de la mosquée était devenue déserte, et +la nuit froide. + +Je pris sa main sans mot dire, et l'entraînai en courant vers ma maison, +oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ... + +Et, quand le rêve impossible fut accompli, quand elle fut là , dans cette +chambre préparée pour elle, seule avec moi, derrière deux portes garnies +de fer, je ne sus que me laisser tomber près d'elle, embrassant ses +genoux. Je sentis que je l'avais follement désirée: j'étais comme +anéanti. + +Alors j'entendis sa voix. Pour la première fois, elle parlait et je +comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un +seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui +répondais dans la vieille langue anglaise des choses incohérentes que je +n'entendais même plus! + +--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!) + +On me les avait dits avant Aziyadé, ces mots éternels; mais cette douce +musique de l'amour frappait pour la première fois mes oreilles en langue +turque. Délicieuse musique que j'avais oubliée, est-ce bien possible que +je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de +jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais; +tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon âme blasée ... + +Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaçai sa tête sous un rayon de +lumière pour la regarder, et je lui dis comme Roméo: + +--Répète encore! redis-le! + +Et je commençais à lui dire beaucoup de choses qu'elle devait +comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais +une foule de questions en lui disant: + +--Réponds-moi! + +Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tête n'y +était plus, et que je parlais dans le vide. + +--Aziyadé, dis-je, tu ne m'entends pas? + +--Non, répondit-elle. + +Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages: + +--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek +isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!) + + + + +III + + +Eyoub, décembre 1876. + +Aziyadé parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne +fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, +et ne s'entendent pas. C'est bien là cette petite personne mystérieuse, +qui le plus souvent s'évanouit quand paraît le jour, et que la nuit +ramène ensuite, à l'heure des djinns et des fantômes. + +Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux +par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tête +enfantine et sérieuse, et on en trouve en effet, quand la lumière tombe +sur certains petits cheveux impalpables, rebelles à toutes les +coiffures, qui entourent délicieusement ses joues et son front. + +Elle considère comme très inconvenants ces petits cheveux, et passe +chaque matin une heure en efforts tout à fait sans succès pour les +aplatir. Ce travail et celui qui consiste à teindre ses ongles en rouge +orange sont ses deux principales occupations. + +Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie; +cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et écrire son nom. +Elle l'écrit partout sur les murs, avec autant de sérieux que s'il +s'agissait d'une opération d'importance, et épointe tous mes crayons +à ce travail. + +Aziyadé me communique ses pensées plus avec ses yeux qu'avec sa bouche; +son expression est étonnamment changeante et mobile. Elle est si forte +en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement +encore ou même s'en dispenser tout à fait. + +Il lui arrive souvent de répondre à certaines situations en chantant des +passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui +serait insipide chez une femme européenne, a chez elle un singulier +charme oriental. + +Sa voix est grave, bien que très jeune et fraîche; elle la prend du +reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue +turque la font un peu rauque quelquefois. + +Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de +prendre elle-même et brusquement des résolutions extrêmes, et de les +suivre après, coûte que coûte, jusqu'à la mort. + + + + +IV + + +Autrefois à Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la +mienne pour passer auprès d'elle seulement une heure, j'avais fait ce +rêve insensé: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin +ignoré, où le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai réalisé à +peu près ce rêve, contraire à toutes les idées musulmanes, impossible +à tous égards. + +Constantinople était le seul endroit où pareille chose pût être tentée; +c'est le vrai désert d'hommes dont Paris était autrefois le type, un +assemblage de plusieurs grandes villes où chacun vit à sa guise et sans +contrôle,--où l'on peut mener de front plusieurs personnalités +différentes,--Loti, Arif et Marketo. + +... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de décembre +ébranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenêtres. +Protégés par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes +chargées,--par l'inviolabilité du domicile turc,--assis devant le +brasero de cuivre ... petite Aziyadé, qu'on est bien chez nous! + + + + +V + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY + +Chère petite soeur, + +J'ai été dur et ingrat de ne pas t'écrire plus tôt. Je t'ai fait +beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que +j'ai écrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien +maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te +laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu. + +Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut +d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais. + +Il faudrait m'intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de +bon et d'honnête, et le prendre à coeur. Mais j'ai ma pauvre chère +vieille mère; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me +suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un +certain courage: pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable +de mon existence, je reste Loti, officier de marine. + +Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un +vieux débauché qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne. +Mais je ne serai point cet objet-là : quand je ne serai plus bien +portant, ni jeune, ni aimé, c'est alors que je disparaîtrai. + +Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai +mort. + +Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je +serai au milieu de vous, mes idées changeront; si vous me choisissez une +jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l'aimer, et de me fixer, +pour l'amour de vous, dans cette affection-là . + +Puisque je t'ai parlé d'Aziyadé, je puis bien te dire qu'elle est +arrivée.--Elle m'aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse +me décider à la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux +m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passé et les ingrats,--un +peu aussi les absents ... + + + + +VI + + +Peu à peu, de modeste qu'elle était, la maison d'Arif-Effendi est +devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portières de Smyrne, des +faïences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans +peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme. + +La roulette a fourni des tentures de satin bleu brodé de roses rouges, +défroques du sérail; et les murailles, qui jadis étaient nues, sont +aujourd'hui tapissées de soie. Ce luxe, caché dans une masure isolée, +semble une vision fantastique. + +Aziyadé aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison +d'Abeddin-Effendi est un capharnaüm rempli de vieilles choses +précieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts +aux réserves de leurs maîtres. + +Elle reprendra tout cela quand le rêve sera fini, et ce qui est à moi +sera vendu. + + + + +VII + + +Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues +promenades sans but, et le tapage de Stamboul? + +Partir le matin de l'Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub; faire, un +chapelet à la main, la tournée des mosquées; s'arrêter à tous les +cafedjis, aux turbés, aux mausolées, aux bains et sur les places; boire +le café de Turquie dans les microscopiques tasses bleues à pied de +cuivre; s'asseoir au soleil, et s'étourdir doucement à la fumée d'un +narguilhé; causer avec les derviches ou les passants; être soi-même une +partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière; être libre, +insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimée vous attendra +le soir. + +Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou +rêveur, homme du peuple et poétique à l'excès, riant à tout bout de +champ et dévoué jusqu'à la mort! + +Le tableau s'assombrit à mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul, +qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetières. +Encore des échappées sur la nappe bleue de Marmara, les îles ou les +montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un +sceau de vétusté et de mystère,--et les objets extérieurs racontant +les histoires farouches de la vieille Turquie. + +Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après +avoir dîné n'importe où, dans quelqu'une de ces petites échoppes turques +où Achmet vérifie lui-même la propreté des ingrédients et en surveille +la préparation. + +Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis +si perdu et si paisible, dont l'éloignement même est un des charmes. + + + + +VIII + + +Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim; +vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma; les Turcs ne +savent jamais leur âge. Physiquement, c'est un drôle de garçon, de +petite taille, bâti en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure +maigre et bronzée ferait supposer une constitution délicate;--tout +petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour à tour pleins +d'une douceur triste, ou pétillants de gaieté et d'esprit. Dans +l'ensemble, un attrait original. + +Singulier garçon, gai comme un oiseau;--les idées les plus comiques, +exprimées d'une manière tout à fait neuve; sentiments exagérés +d'honnêteté et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie à cheval. Le +coeur ouvert comme la main: la moitié de son revenu est distribué aux +vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public +composent tout son avoir. + +Achmet a mis deux jours à découvrir qui j'étais et m'a promis le secret +de ce qu'il est seul à savoir, à condition d'être à l'avenir reçu dans +l'intimité. Peu à peu il s'est imposé comme ami, et a pris sa place au +foyer. Chevalier servant d'Aziyadé qu'il adore, il est jaloux pour elle, +plus qu'elle, et m'épie à son service, avec l'adresse d'un vieux +policier. + +--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce +petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui +donnes, si tu tiens à me donner quelque chose; je serai un peu +domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera. + +Yousouf reçut le lendemain son congé et Achmet prit possession de la +place. + + + + +IX + + +Un mois après, d'un air embarrassé, j'offris deux medjidiés de salaire +à Achmet, qui est la patience même; il entra dans une colère bleue et +enfonça deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer à ses frais. La +question de ses gages se trouva réglée de cette manière. + + + + +X + + +Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied. + +--_Sen tchok chéytan, Loti!... Anlamadum séni_! (Toi beaucoup le +diable, Loti! Tu es très malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!) + +Son bras agitait avec colère sa large manche blanche; sa petite tête +faisait danser furieusement le gland de soie de son fez. + +Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester: m'offrir la +moitié de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour +cela, j'étais _tchok chéytan_, et incompréhensible. + +À dater de cette soirée, je l'ai aimé sincèrement. + +Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour +me retenir à Stamboul; l'instant prévu de mon départ passait comme un +nuage noir sur son bonheur. + +Et, quand elle eut tout épuisé: + +--_Benim djan senin, Loti_. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu, +mon frère, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini +d'Aziyadé; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte.--Maintenant, +fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_! + +_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci: +"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je +m'incline devant ta décision, et je l'adore." + +Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je +chanterai pour toi ma chanson: + + _Chéytanlar , djinler, + Kaplanlar, duchmanlar, + Arslandar, etc..._ + +(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent +loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en +chantant ma chanson pour toi. + +Suivait la chanson, chantée chaque soir d'une voix douce, chanson +longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles +impossibles, et les finales tristes de l'Orient. + +Quand j'aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, +longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyadé. + + + + +XI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, décembre 1876. + +Chère frère, + +Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander +pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort: +"Tout va bien!" + +Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les cœurs +troublés qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de désespoir, tu +dis que tout t'échappe, tu en appelles passionnément à ma tendresse, et, +quand je t'en assure moi-même, avec passion, je trouve que tu oublies +les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu +voudrais toujours voir durer cet Éden. Mais voilà , moi, c'est permanent, +immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliées +pour faire place à d'autres, et peut-être en feras-tu plus tard plus de +cas que tu ne penses. + +Cher frère, tu es à moi, tu es à Dieu, tu es à nous. Je le sens, un +jour, bientôt peut-être, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu +verras combien cette _erreur_ est douce et délicieuse, précieuse et +bienfaisante. Oh! mensonge mille fois béni, que celui qui me fait vivre +et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mène le monde +depuis des siècles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, +qui change le deuil en allégresse, qui crie partout: " Amour, liberté +et charité!" + +.................. + + + +XII + + +Aujourd'hui, 10 décembre, visite au padishah. + +Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtché, +même le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les +gardes du sultan en costume écarlate, les musiciens vêtus de bleu de +ciel et chamarrés d'or, les laquais vert-pomme doublés de jaune-capucine +tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur. + +Les acrotères et les corniches du palais servent de perchoir à des +familles de goélands, de plongeons et de cigognes. + +Intérieurement, c'est une grande splendeur. + +Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous +leurs grands plumets, comme des momies dorées. Des officiers des gardes, +costumés un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes. + +Le sultan est grave, pâle, fatigué, affaissé. + +Réception courte, profonds saluts; on se retire à reculons, courbés +jusqu'à terre. + +Le café est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore. + +Des serviteurs à genoux vous allument des chibouks de deux mètres de +long à bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux +reposent sur des plateaux d'argent. + +Les _zarfs_ (pieds des tasses à café) sont d'argent ciselé, entourés de +gros diamants taillés en rose, et d'une quantité de pierres précieuses. + + + + +XIII + + +En vain chercherait-on dans tout l'islam un époux plus infortuné que le +vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; +et quatre femmes dont la plus âgée a trente ans, quatre femmes qui, par +extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent +mutuellement le secret de leurs équipées. + +Aziyadé elle-même n'est pas trop détestée, bien qu'elle soit de beaucoup +la plus jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas. + +Elle est leur égale d'ailleurs, une cérémonie dont la portée m'échappe, +lui ayant donné, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_épouse_. + + + + +XIV + + +Je disais à Aziyadé: + +--Que fais-tu chez ton maître? À quoi passez-vous vos longues journées +dans le harem? + +--Moi? répondit-elle, je m'ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde +ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits +objets à toi, que j'emporte d'ici pour me faire société là -bas. + +Posséder les cheveux et le portrait de quelqu'un était pour Aziyadé une +chose tout à fait singulière, à laquelle elle n'eût jamais songé sans +moi; c'était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation +de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d'une certaine +frayeur. + +Il avait fallu qu'elle m'aimât bien pour me permettre de prendre de ses +cheveux à elle; la pensée qu'elle pouvait subitement mourir, avant +qu'ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une +grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait +frémir. + +--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que +faisais-tu, Aziyadé? + +--Dans ce temps-là , Loti, j'étais presque une petite fille. Quand pour +la première fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'étais dans +le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans +mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du +hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des +histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait +raconter parfaitement. + +"Fenzilé-hanum m'apprenait à broder, et puis nous avions les visites à +rendre et à recevoir avec les dames des autres harems. + +"Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et +enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous +appartient en propre un jour à chacune: mais nous aimons mieux nous +arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades. + +"Nous nous entendons relativement fort bien. + +"Fenzilé-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la +plus considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans +de grands emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure +pas. Aïché est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de +tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la +plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son +appartement!... + +Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans +l'appartement d'Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma +bien-aimée passait son existence. Nous avions beaucoup discuté ce +projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum avait même été consultée; mais +nous ne l'avions pas mis à exécution, et plus je suis au courant des +coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eût été folle. + +--Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle, +pour notre patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous. + +--Triste modèle en tout cas! + +Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là ? + +Le mal y est entré d'abord par l'intermédiaire de la jolie Aïché-hanum. +La contagion a fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de +ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues où tous les serviteurs +sont subornés. Cette grande cage si bien grillée et d'un si sévère +aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes et +escaliers dérobés; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir, +et prennent leur volée dans toutes les directions du ciel. + + + + +XV + + +Stamboul, 25 décembre 1876. + +Une belle nuit de Noël, bien claire, bien étoilée, bien froide. + +À onze heures, je débarque du Deerhound au pied de la vieille mosquée de +Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune. + +Achmet est là qui m'attend, et nous commençons aux lanternes l'ascension +de Péra, par les rues biscornues des quartiers turcs. + +Grande émotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte +fantastique illustré par Gustave Doré. + +J'étais convié là -haut dans la ville européenne, à une fête de +Christmas, pareille à celles qui se célèbrent à la même date dans tous +les coins de la patrie. + +Hélas! les nuits de Noël de mon enfance ... quel doux souvenir j'en +garde encore!... + + + + +XVI + + +LOTI À PLUMKETT + +Eyoub, 27 septembre 1876. + +Cher Plumkett, + +Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Où allons-nous? +je vous le demande; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour? Un +sultan constitutionnel, cela déroute toutes les idées qu'on m'avait +inculquées sur l'espèce. + +À Eyoub, on est consterné de cet événement; tous les bons musulmans +pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi +qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique +surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la +Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système. + +J'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque +funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, +tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain +qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse +Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la +Constitution; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela +est hors de doute. + + + + +XVII + + +Stamboul, 27 septembre. + +7 Zi-il-iddjé 1293 de l'hégire. + +J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de +la mosquée de Bayazid. + +Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches. +Des vieillards (des _hadj-baba_) étaient assis, occupés à lire les +feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les +passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par +l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs +babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande +confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à +torrents. + +J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient +la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils +portaient était _eski_, jusqu'à leurs grandes lunettes d'argent, +jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononcé avec +vénération, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi +bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtement ou à de +vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de +l'immobilité et de la stagnation. + +On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie +du Séraskiérat; les vieillards échangèrent des signes d'intelligence et +des sourires ironiques. + +--Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en +s'inclinant d'un air de moquerie. + +--Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les +khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des représentations du +peuple. + +--_Voï, voï, voï, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile +de gaze; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et +les Moscow avaient moins d'insolence! + +Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur +octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les +constitutions européennes; et ces vieux Turcs accueillaient très +froidement ce cadeau de leur souverain. + +Cet événement, qu'Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était +attendu depuis longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la +guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan +poussa ses armements avec ardeur. + +Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La +promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus +sous ce déluge. + +Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes +les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient +parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les +musiques de la cour. + +Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et +inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple +lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui +fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre proférer +en plein Stamboul ces paroles subversives. + +Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière +cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se dispersèrent +tumultueusement. + +À la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de +l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence +internationale. + +C'était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire +entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et +l'aider dans sa péroraison. + + + + +XVIII + + -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poètes ? + Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux ! + " Hélas ! ont répondu leurs voix longtemps muettes, + Nous voyons bien là -bas un jour mystérieux ! + + .................. + + C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore " + + .................. + + (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.) + +Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-là , la grande +place du Séraskiérat, esplanade immense sur la hauteur centrale de +Stamboul, d'où, par-dessus les jardins du sérail, le regard s'étend dans +le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute +tour aux formes bizarres étaient illuminés comme aux soirs de grandes +fêtes. Le déluge de la journée avait fait de ce lieu un vrai lac où se +reflétaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon +surgissaient dans le ciel les dômes des mosquées et les minarets aigus, +longues tiges surmontées d'aériennes couronnes de lumières. + +Un silence de mort régnait sur cette place; c'était un vrai désert. + +Le ciel clair, balayé par un vent qu'on ne sentait pas, était traversé +par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune était venue +plaquer son croissant bleuâtre. C'était un de ces aspects à part que +semble prendre la nature dans ces moments où va se consommer quelque +grand événement de l'histoire des peuples. + +Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une +bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des +lanternes et des bannières; ils criaient: " Vive le sultan! vive +Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes +étaient comme enivrés de se croire libres; et, seuls, quelques vieux +Turcs qui se souvenaient du passé haussaient les épaules en regardant +courir ces foules exaltées. + +--Allons saluer Midhat-pacha, s'écrièrent les softas. + +Et ils prirent à gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre +à l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, +quelques semaines après, partir pour l'exil. + +Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allèrent ensemble prier +dans la grande mosquée (la Suleimanieh) et de là passèrent la Corne +d'or, pour aller, à Dolma-Bagtché, acclamer Abd-ul-Hamid. + +Devant les grilles du palais, des députations de tous les corps, et une +grande masse confuse d'hommes s'étaient réunis spontanément dans le but +de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste. + +Ces bandes revinrent à Stamboul par la grande rue de Péra, acclamant sur +leur passage lord Salisbury (qui devait bientôt devenir si impopulaire), +l'ambassade britannique et celle de France. + +--Nos ancêtres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancêtres, +qui n'étaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y +a quatre siècles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le +laisserons-nous envahir par l'étranger? Mourons tous, musulmans et +chrétiens, mourons pour la patrie ottomane, plutôt que d'accepter des +conditions déshonorantes ... + + + + +XIX + + +La mosquée du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquérant) nous voit +souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres +grises, étendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant +quelque rêve indécis, intraduisible en aucune langue humaine. + +La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de +grands espaces où circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, +coiffés de larges turbans blancs. La mosquée qui s'élève au centre est +une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus vénérées. + +L'immense place est entourée de murailles mystérieuses, que surmontent +des files de dômes de pierres, semblables à des alignements de ruches +d'abeilles; ce sont des demeures de softas, où les infidèles ne sont +point admis. + +Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le +traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes +monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses +saintes, et rien n'y est encore arrivé d'Occident. + + + + +XX + + +Près de cette place est une rue sombre et sans passants, où pousse +l'herbe verte et la mousse. Là est la demeure d'Aziyadé; là est le +secret du charme de ce lieu. Les longues journées où je suis privé de sa +présence, je les passe là , moins loin d'elle, ignoré de tous et à l'abri +de tous les soupçons. + + + + +XXI + + +Aziyadé est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes. + +--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est +à moi de l'être, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir. + +Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pénétration et de +persistance, que je détournai la tête sous ce regard. + +--Moi, dis-je, ma chérie! Je ne me plains de rien quand tu es là , et +je suis plus heureux qu'un roi. + +--En effet, qui est plus aimé que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien +envier? Envierais-tu même le sultan? + +Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de +la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je +puis envier; il est fatigué et vieilli et, de plus il est +_constitutionnel_. + +--Je pense, Aziyadé, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il +possède,--même son émeraude qui est aussi large qu'une main, même sa +charte et son parlement,--pour avoir ma liberté et ma jeunesse. + +J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah +ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante +qu'elle fût, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine +d'opéra-comique. Mon costume y prêtait d'ailleurs: une glace m'envoyait +une image déplaisante de moi-même, et je me faisais l'effet d'un jeune +ténor, prêt à entonner un morceau d'Auber. + +C'est ainsi que, par moments, je ne réussis plus à me prendre au sérieux +dans mon rôle turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban +d'Arif, et je retombe sottement sur moi-même, impression maussade et +insupportable. + + + + +XXII + + +J'ai été difficile et fier pour tout ce qui porte lévite ou chapeau +noir; personne n'était pour moi assez brillant ni assez grand seigneur; +j'ai beaucoup méprisé mes égaux et choisi mes amis parmi les plus +raffinés. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je +m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs, même de +leur société et de leurs plaisirs. + +Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du +feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main +à tous les assistants, et je m'assieds pour écouter le conteur des +veillées d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et où +figurent les djinns et les génies). Les heures passent là sans fatigue +et sans remords; je me trouve à l'aise au milieu d'eux, et nullement +dépaysé. + +Arif et Loti étant deux personnages très différents, il suffirait, le +jour du départ du Deerhound, qu'Arif restât dans sa maison; personne +sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu, +et disparu pour toujours. + +Cette idée, qui est d'Aziyadé, se présente à mon esprit par instants +sous des aspects étrangement admissibles. + +Rester près d'elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc +au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des +hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans créanciers et sans souci +de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai +horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur +de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes +les obligations sociales de nos pays d'Occident. + +Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où +le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ... + +Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux +qu'ailleurs. + +--Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma +position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en +moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mère. + +Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris +peut-être que cela ne serait pas tout à fait impossible; mais elle sent +par intuition ce que cela doit être qu'une vieille mère, elle, la pauvre +petite qui n'en a jamais eu; et les idées qu'elle a sur la générosité et +le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce +qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est +inquiété de les lui donner. + + + + +XXIII + + +DE PLUMKETT A LOTI + +Liverpool, 1876. + +Mon cher Loti, + +Figaro était un homme de génie: il riait si souvent, qu'il n'avait +jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et +je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y +arrive tant bien que mal. + +Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le +même individu. Trop souvent, la gaieté de Figaro m'abandonne, et c'est +alors Jérémie, prophète de malheur, ou David, auguste désespéré sur +lequel la main céleste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me +possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'écris pas, je ne +pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à +grands pas en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc +émissaire idéal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets +toutes les extravagances possibles: je me livre à huis clos aux actes +les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je me calme et +deviens raisonnable. + +Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type; un fou, que +sais-je? à quoi je répondrai: " Oui mais bien moins que vous ne +croyez. Bien moins que vous, par exemple." + +Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me +comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un +individu, né raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes, +voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions +héréditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scène +de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous façonnent, +comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce +qui l'a touchée.--Les circonstances, pour moi, n'ont été que +douloureuses; j'ai été, pour me servir de l'expression consacrée, formé +à l'école du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris à mes +dépens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une +manière un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est +que j'ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus +que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le +pourraient faire en connaissance de cause. + +Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette +consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes +de la vie, et confiants dans la justice suprême du créateur. + +Et, pourtant, je vis sans blasphémer. + +Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions, +l'enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse? Non, vous le +savez bien; j'ai renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus +de mon goût, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je +vis désormais sans but comme sans espoir ... Est-ce à dire pourtant que +j'en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout, niant tout ce +qui est bon, niant la vertu, niant l'amitié, niant tout ce qui peut nous +rendre supérieurs à la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points, +je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgré mon expérience des +choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquérir une pareille, il +en coûte trop cher!), je crois encore à tout cela, et à bien d'autres +choses encore. + +À Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de +vous. + +Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de +descriptions, d'une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et +moi, à travers les méandres fantasmagoriques d'une grande fourmilière +orientale. Nous restons la bouche béante en face des tableaux que vous +nous tracez; je songe à vos trois poignards, comme je songeais au +bouclier d'Achille, si _minutieusement chanté_ par Homère! Et puis +enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans +l'oeil, peut-être parce que votre lampe s'est mise à fumer comme vous +acheviez votre lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en +nous lançant la série des lieux communs édités au siècle dernier! je +crois vraiment que les lieux communs des frères ignorantins valent +encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera +l'anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe +siècle, ces idées matérialistes: Dieu était un préjugé; la morale était +devenue l'intérêt bien entendu, la société un vaste champ d'exploitation +pour l'homme habile. Tout cela séduisait beaucoup de gens par sa +nouveauté et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus +immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait; où l'on +pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, même des choses les moins +drôles, jusqu'au moment où tant de têtes tombèrent sous le couteau de la +Révolution, que ceux qui conservèrent la leur commencèrent à réfléchir. +Ensuite vint une époque de transition, où l'on vit apparaître une +génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie +constitutionnelle, regrettant le passé qu'elle ne connaissait pas, +maudissant le présent qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir +qu'elle ne devinait pas. Une génération de romantiques, une génération +de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer, à prier, à +blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en +venir un beau jour à se faire sauter la cervelle. + +Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus +pratique: on se hâte, avant d'être devenu un homme, de devenir une +_espèce d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se +fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son +état; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les +idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous +aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans +lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous +entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un +membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate, +épicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose; +on fait quelque chose; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne +se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne +de conduite toute tracée par les devoirs que l'on est tenu de remplir. +Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en +politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler; +ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous +absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous +engrènent; vous vous trémoussez dans l'espace; vous vous abêtissez dans +le temps, grâce à la vieillesse: vous faites des enfants qui seront +aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de +l'Église; votre cercueil est inondé d'eau bénite, on chante du latin en +faux bourdon autour d'un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui +étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant +votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on +hérite de vous. + +Ainsi va le monde! + +Tout cela n'empêche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort +braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant +le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas +et n'assassinant pas, lors même qu'ils seraient sûrs de l'impunité, +parce qu'ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes +auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables +d'aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et +pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies +pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charité allant au +milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous +pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de +la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui +seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous +offrir une affection et un dévouement illimités. + +Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous +rêvez au lieu de réfléchir; de ce que vous suivez la passion au lieu de +la raison. + +Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que +tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous +vous y dépeignez, vous m'écririez aussitôt pour protester, pour me dire +que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi; +que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que +ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive +contractée par la douleur. + +Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas +vous-même. Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et +délicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et +demeure une protestation vivante contre vos négations de tout ce qui est +amitié, désintéressement, dévouement. + +C'est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous; votre fierté +blessée vous fait cacher vos trésors et étaler à plaisir " l'être +factice créé par votre orgueil et votre ennui ". + +PLUMKETT. + + + + +XXIV + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +Eyoub, décembre 1876. + +Mon cher ami, + +Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de +Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand +plaisir en voulant bien me donner signe de vie. + +Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul; vous enfilez quatre +kilomètres de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg +d'Eyoub, où les enfants prennent pour cible à cailloux votre coiffure +insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique +immédiatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre +sous des amandiers, et ma case est à côté. + +J'habite là en compagnie d'Aziyadé, cette jeune femme de Salonique de +laquelle je vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin +d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passé et des ingrats. + +Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amené dans ce +recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu à adopter pour un temps le +langage et les coutumes de la Turquie--même ses beaux habits de soie +et d'or. + +Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation: Beau +temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient +d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour à mes +oreilles. Mon chat Kédi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirés, +l'un portant l'autre, dans leur appartement commun. + +Aziyadé, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de +coussins, est occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de +la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de +Londres, de toutes nos sottises,--et je vous écris en vous priant de +vouloir bien me répondre. + +Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma +lettre, vous pourriez le supposer; je mène seulement de front deux +personnalités différentes, et suis toujours officiellement, mais le +moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine. + +Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi +sous mon nom véritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique. + + + + +XXV + + +Stamboul, 1er janvier 1877. + +L'année 77 débute par une journée radieuse, un temps printanier. + +Ayant expédié dans la journée certaines visites, qu'un reste de +condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait à faire dans la +colonie de Péra, je rentre le soir à cheval à Eyoub, par le +Champ-des-Morts et Kassim-Pacha. + +Je croise le coupé du terrible Ignatief, qui revient ventre à terre de +la Conférence, sous nombreuse escorte de Croates à ses gages; un instant +après, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort +agités l'un et l'autre: on s'est disputé à la séance, et tout est au +plus mal. + +Les pauvres Turcs refusent avec l'énergie du désespoir les conditions +qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi. + +Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!" +à la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande +confusion et beaucoup de sang. + +Puisse cette catastrophe passer loin de nous!... + +Il faudrait--demain peut-être--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ... + + + + +XXVI + + +Nous descendions, par une soirée splendide, la rampe d'Oun-Capan. + +Stamboul avait un aspect inaccoutumé; les hodjas dans tous les minarets +chantaient des prières inconnues sur des airs étranges; ces voix aiguës, +parties de si haut, à une heure insolite de la nuit inquiétaient +l'imagination; et les musulmans, groupés sur leurs portes, semblaient +regarder tous quelque point effrayant du ciel. + +Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune +que tout à l'heure nous avions vue si brillante sur le dôme de +Sainte-Sophie, s'était éteinte là -haut dans l'immensité; ce n'était plus +qu'une tache rouge, terne et sanglante. + +Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma première +impression, plus rapide que l'éclair, fut aussi une impression de +frayeur. Je n'avais point prévu cet événement, ayant depuis longtemps +négligé de consulter le calendrier. + +Achmet m'explique combien c'est là un cas grave et sinistre: d'après la +croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui +la dévore. On peut la délivrer cependant, en intercédant auprès d'Allah, +et en tirant à balle sur le monstre. + +On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de +circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les +fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune, dans +le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phénomène. + +Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous +arrête en route. À mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zaptiés nous +barre le passage: une nuit d'éclipse, se promener en caïque est +interdit. + +Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, +nous discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une +fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire. + +Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et +la terreur. + +Les chiens hurlent à la lune d'une façon lamentable, qui complique +encore la situation. + +D'un air mystique, Achmet et Aziyadé m'apprennent que ces chiens hurlent +ainsi pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est +dispensé dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes +ne peuvent voir. + +L'éclipse continue sa marche, malgré la fusillade; le disque entier est +même d'une nuance rouge extraordinairement prononcée,--coloration due +à un état particulier de l'atmosphère. + +J'essaye l'explication du phénomène au moyen d'une bougie, d'une orange +et d'un miroir, vieux procédé d'école. + +J'épuise ma logique, et mes élèves ne comprennent pas; devant cette +hypothèse tout à fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyadé +s'assied avec dignité, et refuse absolument de me prendre au sérieux. Je +me fais l'effet d'un pédagogue, image horrible! et je suis pris de fou +rire; je mange l'orange et j'abandonne ma démonstration ... + +À quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur ôterais-je la +superstition qui les rend plus charmants? + +Et nous voilà , nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par +la fenêtre, à la lune qui continue de faire là -haut un effet sanglant, +au milieu des étoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels! + + + + +XXVII + + +Vers onze heures, Achmet nous éveille pour nous annoncer que le +traitement a réussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guérie). + +En effet, la lune, tout à fait rétablie, brillait comme une splendide +lampe bleue dans le beau ciel d'Orient. + + + + +XXVIII + + +"Ma mère Béhidjé " est une très extraordinaire vieille femme, +octogénaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que +le Koran, et plus raide que la loi du Chéri. + +Feu Chefket-Daoub-pacha, époux de Béhidjé-hanum, fut un des favoris du +sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. +Béhidjé-hanum, admise à cette époque dans son conseil, l'y avait poussé +de tout son pouvoir. + +Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs +du Taxim, habite la vieille Béhidjé-hanum. Son appartement, qui déjà +surplombe des précipices, porte deux shaknisirs en saillie, +soigneusement grillés de lattes de frêne. + +De là , on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de +Dolma-Bagtché et de Tchéraghan, la pointe du Sérail, le Bosphore, le +Deerhound, pareil à une coquille de noix posée sur une nappe bleue,--et +puis Scutari et toute la côte d'Asie. + +Béhidjé-hanum passe ses journées à cet observatoire, étendue sur un +fauteuil, et Aziyadé est souvent à ses pieds,--Aziyadé attentive au +moindre signe de sa vieille amie, et dévorant ses paroles comme les +arrêts divins d'un oracle. + +C'est une anomalie que l'intimité de la jeune femme obscure et de la +vieille cadine, rigide et fière, de noble souche et de grande maison. + +Béhidjé-hanum ne m'est connue que par ouï-dire: les infidèles ne sont +point admis dans sa demeure. + +Elle est belle encore, affirme Aziyadé, malgré ses quatre-vingts ans, +"belle comme les beaux soirs d'hiver" + +Et, chaque fois qu'Aziyadé m'exprime quelque idée neuve, quelque notion +nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer +absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma chérie? +"--Aziyadé répond: " C'est ma mère Béhidjé." + +"Ma mère " et " mon père " sont des titres de respect qu'on emploie en +Turquie lorsqu'on parle de personnes âgées, même lorsque ces personnes +vous sont indifférentes ou inconnues. + +Béhidjé-hanum n'est point une mère pour Aziyadé. Tout au moins est-ce +une mère imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune +imagination de son enfant. + +Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la +pauvre petite abandonnée verse souvent des larmes très amères sur son +amour pour un infidèle. + +Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le récit de longues +histoires, contées avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, +par les lèvres fraîches de ma bien-aimée. + +Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des +anciens héros du désert, légendes persanes ou tartares, où l'on voit de +jeunes princesses, persécutées par les génies, accomplir des prodiges de +fidélité et de courage. + +Et, quand Aziyadé arrive le soir, l'imagination plus surexcitée que de +coutume, je puis en toute sûreté lui dire: + +--Tu as passé ta journée, ma chère petite amie, aux pieds de ta mère +Béhidjé! + + + + +XXIX + + +Janvier 1877. + +Huit jours à Buyukdéré, dans le haut Bosphore, à l'entrée de la mer +Noire. Le _Deerhound_ est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui +sont postés là comme des chiens de garde, à l'intention de la Russie. +Cette situation du Deerhound, qui m'éloigne de Stamboul, coïncide avec +un séjour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et +cette séparation nous tient lieu de prudence. + +Il fait froid, il pleut, les journées se passent à courir dans la forêt +de Belgrade, et ces courses sous bois me ramènent aux temps heureux de +mon enfance. + +Des chênes antiques, des houx, de la mousse et des fougères, presque la +végétation du Yorkshire. À part qu'il y pousse aussi des ours, on se +croirait dans les bons vieux bois de la patrie. + + + + +XXX + + +Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent +des idées drôles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient +très respectueux, et s'en tient à distance. + +Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laissé pour +aller dormir, revint tout à coup frapper à ma porte. + +--_Bir madame kédi_, disait-il d'un air effaré, _bir madame kédi_ (une +madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com +Samuel_ (qui a apporté ses petits pour dormir avec Samuel)! + +Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable: + +--Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le +mois même ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire? + +Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon +ami, et j'entrai dans sa chambre. + +Une dame _kédi_ était en effet postée sur l'oreiller de Samuel, tout au +milieu. C'était une personne de beaucoup d'embonpoint, revêtue d'une +belle pelure jaune. Avec un air de dignité et de triomphe, assise sur +son _innommable_, elle contemplait tour à tour Samuel immobile, et ses +petits qui s'ébattaient sur la couverture. + +Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène +de famille dans une attitude de consternation résignée; il attendait que +je vinsse à son secours. + +Cette madame Kédi m'était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté +cependant pour se laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses +enfants. Après quoi, Samuel, ayant soigneusement épousseté sa +couverture, fit mine de s'aller coucher. + +Je ne devais point rentrer cette nuit-là . J'arrivai à l'improviste à +deux heures du matin. + +Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé +des cordes sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les +purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-même s'était +installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des têtes jeunes et des +consciences pures. Pour lui, c'était bien là son cas. + +Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée, +mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs. + + + + +XXXI + + +C'était Noël à la grecque; le vieux Phanar était en fête. + +Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de +papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient à +toutes les portes, à tour de bras, et donnaient des sérénades terribles, +avec accompagnement de tambour. + +Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand mépris pour ces +réjouissances d'infidèles. + +Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empêcher +d'avoir l'air sinistre. + +On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines, +rongées de vétusté, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des +jeunes filles, vêtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens +des piastres de cuivre. + +Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata; jamais, dans aucun pays +du monde, il ne fut donné d'ouïr un vacarme plus discordant, ni de +contempler un spectacle plus misérable. + +C'était un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait +en grande majorité l'élément grec. L'immonde population grecque affluait +en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, +de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer +tout ce qu'il y avait là d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y +entendait de braillements avinés, de cris écoeurants. + +Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire +tranquillement aux dépens des infidèles, pour voir comment ces chrétiens +du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si +pathétiques discours, célébraient la naissance de leur prophète. + +Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'être obligés d'aller se +battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait le +titre immérité de citoyens, s'en donnaient à coeur joie de chanter et de +boire. + + + + +XXXII + + +Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre +caïque sur la Corne d'or. + +C'était une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les +grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous +ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à +Eyoub. + +À l'échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit +noire, au milieu de pieux, d'épaves et de milliers de caïques échoués +sur la vase. + +On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de +Constantinople, lieu qui n'est fréquenté à pareille heure par aucun être +humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres à tête +blanche, cachées dans certain recoin obscur qui nous était familier, +sous le balcon d'une maison en ruine ... C'étaient Aziyadé, et la +vieille, la fidèle Kadidja. + +Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes. + +La distance était grande encore, de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub. +De loin en loin, une rare lumière, partie d'une maison grecque, laissait +tomber dans l'eau trouble une traînée jaune; autrement, c'était partout +la nuit profonde. + +Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit +d'un orchestre et d'un bal. C'était une de ces grandes habitations, noires +au-dehors, somptueuses au-dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes, +cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes. + +... Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes +dans le silence et l'obscurité. + +Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant +sur nous. + +--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tête. + +--_Bay-Kouch mî_? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et +emmaillotée. (Est-ce point le hibou?) + +Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils +avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour +rien. + +--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _ammâ +sen ... bilmezsen_! (C'est très mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne +sais pas!...) + +C'était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit +d'hiver, et elle nous suivit sans trêve, pendant plus d'une heure que +nous mîmes à remonter de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub. + +Il y avait un courant terrible, cette nuit-là , sur la Corne d'or; la +pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'était +éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par des bachibozouks de +patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois. + +Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de +iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux +rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la +grande synagogue, et ce lieu est le seul où l'on trouve, la nuit, du +mouvement sur la Corne d'or. + +Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de +iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé +pleurait, de froid et de frayeur. + +Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l'obscurité +profonde, notre caïque à l'échelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de +planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en +aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement +les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois; +passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous +de l'escalier, la cuisine, l'intérieur du four; laisser nos chaussures +pleines de boue et nos vêtements mouillés; monter pieds nus sur les +nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son +appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef; +laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous +asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait +depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles +du sérail et d'eau de roses; ... c'était pour au moins vingt-quatre +heures, la sécurité, et l'immense bonheur d'être ensemble! + +Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane +sous nos fenêtres. + +Et Aziyadé, brisée de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en +pleurant à chaudes larmes. + + + + +XXXIII + + +Leur " madame " était une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe +et fait tous les métiers; leur " madame " (la madame de Samuel et +d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur +madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le +quartier de Galata. + +Le café de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il était +très profond et très vaste; il avait une porte de derrière sur une +impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de +débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous +de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et +de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était +prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver. + +Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'était +ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs +_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" +était remplie pour nous d'attentions maternelles. + +Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un +coffre qui me servaient aux changements de décors. J'entrais en +vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par +l'impasse. + +Leur " madame " était italienne. + + + + +XXXIV + + +Eyoub, 20 janvier. + +Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des +conférenciers. La chose ayant raté, les Excellences s'en vont, les +ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors la loi. + +Bon voyage à tout ce monde! heureusement nous, nous restons. À Eyoub, +on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même +dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les +pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Égalité! inconnue à +notre nation démocratique, à nos républiques occidentales!) Un érudit +est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour; +chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions +bruyantes, à l'ale et à l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets +de barrières; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et +recueillement. + +On ne doit pas désespérer d'un peuple qui a conservé tant de croyances +et de sérieuse honnêteté. + + + + +XXXV + + +Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de +l'empire, réunis en séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à +l'unanimité de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles +ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de +félicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont +pris cette résolution désespérée. + +L'enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l'on vit +pour la première fois cette chose insolite: des chrétiens siégeant à +côté de musulmans; des prélats arméniens, à côté des derviches et du +cheik-ul-islam; où l'on entendit pour la première fois sortir de bouches +mahométanes cette parole inouïe: " Nos frères chrétiens." + +Un grand esprit de fraternité et d'union rapprochait alors les +différentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un +péril commun, et le prélat arménien-catholique prononça dans cette +assemblée cet étrange discours guerrier: + +"Effendis! + +"Les cendres de nos pères à tous reposent depuis cinq siècles dans +cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de défendre +ce sol qui nous est échu en héritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi +de nature. L'histoire nous montre de grands États qui ont tour à tour +paru et disparu dans la scène du monde. Si donc les décrets de la +Providence ont fixé le terme de l'existence de notre patrie, nous +n'avons qu'à nous incliner devant son arrêt; mais autre chose est de +s'éteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons +périr d'une balle meurtrière ne renonçons donc pas à l'honneur de la +recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de +notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguère encore, nous +n'étions qu'un corps inerte; la charte qui nous a été octroyée est venue +vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la première fois, +nous sommes invités à ce conseil; grâces en soient rendues à Sa Majesté +le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! désormais, que la +question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le +musulman aille à sa mosquée et le chrétien à son église; mais, en face +de l'intérêt de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons +tous unis!" + + + + +XXXVI + + +Aziyadé, qui était fidèle à la petite babouche de maroquin jaune des +bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien +trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, traînant +dans tous les recoins de la maison, et elle écrivait son nom dans +l'intérieur, sous prétexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre. + +Celles qui avaient servi étaient condamnées à un supplice affreux: +lancées dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et précipitées +dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des pâpoutchs_, le +sacrifice des babouches. + +C'était un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien +froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et +nous menait sur les toits, et, là au beau clair de lune, _mahitabda_, +après nous être assurés que tout sommeillait alentour, de consommer le +kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches +condamnées. + +Tombera-t-elle dans l'eau, la pâpoutch, ou sur la vase, ou bien encore +sur la tête d'un chat en maraude? + +Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous +deux avait deviné juste, et gagné le pari. + +Il faisait bon être là -haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si +tranquilles, souvent piétinant sur une blanche couche de neige, et +dominant le vieux Stamboul endormi. Nous étions privés, nous, de jouir +ensemble de la lumière du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en +vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprécier +leur bonheur. Là -haut était notre lieu de promenade; là , nous allions +respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en société de la +lune, compagne discrète qui tantôt s'abaissait lentement à l'ouest sur +les pays des infidèles, tantôt se levait toute rouge à l'orient, +dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Péra. + + + + +XXXVII + + Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement? + + (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.) + + +L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et +partent, chargés de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de +partout, des soldats et des rédifs, du fond de l'Asie, des frontières de +Perse, même de l'Arabie et de l'Égypte. On les équipe à la hâte pour les +expédier sur le Danube, ou dans les camps de la Géorgie. De bruyantes +fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour +leur départ. La Turquie ne s'était jamais vu tant d'hommes sous les +armes, tant d'hommes si décidés et si braves. Allah sait ce que +deviendront ces multitudes! + + + + +XXXVIII + + +Eyoub, 29 janvier 1877. + +Je n'aurais pas pardonné aux Excellences leurs pasquinades +diplomatiques, si elles avaient dérangé ma vie. + +Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un +instant j'avais eu peur de quitter. + +Il est minuit, la lune promène sur mon papier sa lumière bleue, et les +coqs ont commencé leur chanson nocturne. On est bien loin de ses +semblables à Eyoub, bien isolé la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai +peine à croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si +las de moi-même, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime +assez pouvoir me prendre un peu pour un autre. + +Aziyadé est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem +d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours. + +Samuel est là près de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi +tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journée +repêcher un noyé, lequel était, il paraît, si vilain et lui a fait tant +de peur, que, par prudence, il a apporté dans ma chambre sa couverture +et son matelas. + +Demain matin, dès l'aubette, les rédifs qui s'en vont en guerre feront +tapage, et il y aura foule dans la mosquée. Volontiers je partirais avec +eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une +chose belle et entraînante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas +mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet élan que je sentirais +pour mon pays, s'il était menacé comme elle, et en danger de mort. + + + + +XXXIX + + +Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan +Sélim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui +grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumée de nos +chibouks qui montait en spirale dans l'air pur. + +La place du Sultan Sélim est entourée d'une antique muraille, dans +laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y +sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cyprès; on est là +en bon quartier turc, et on peut aisément s'y tromper de deux siècles. + +--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, +Loti, quand tu seras parti: je mènerai joyeuse vie et je me griserai +tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du +matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est égal +(_zarar yok_).Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera fini +aussi de ton Achmet. + +Et il fallut lui faire jurer d'être sage; ce qui ne fut point une facile +affaire. + +--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras +marié et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai là -bas +ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'à Stamboul, mais je serai +près de toi, et c'est tout ce que je demande. + +Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier +mes petits enfants. + +Cette perspective d'élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à +le remettre en joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets +d'éducation, basés sur des méthodes extrêmement originales. + + + + +XL + + +PLUMKETT A LOTI + +Mon cher ami, + +Je ne vous écrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien à +vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire. + +Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'étais très préoccupé de +choses nullement agréables; que j'étais empoigné par dame Réalité, +étreinte dont il est fort dur de se débarrasser; que je languissais +assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les +liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en certains moments, +m'unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau, étaient +rompus. + +Je suis sûr que vous comprenez très bien ceci, car c'est là l'état dans +lequel je vous ai vu plus d'une fois plongé. + +Votre nature ressemble beaucoup à la mienne, ce qui m'explique fort bien +la très grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime +abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est +soi-même. Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi +accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un +et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le désir, la +tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de +bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe +sympathique_. + +Je vous parle un langage peu littéraire. Je m'en aperçois bien: +j'emploie un vocabulaire emprunté à la dynamique et fort différent de +celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensée. + +Ces sympathies, nous les éprouvons d'une foule de manières différentes. +Vous qui êtes musicien, vous les avez ressenties à l'égard de quoi, s'il +vous plaît? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui +naît en nous à l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air à +notre tympan et de là à notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans +notre cervelle? Voyez donc ce phénomène bizarre: vous êtes +impressionné par une suite de sons, vous entendez une phrase mélodique +qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle? Parce que les intervalles +musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des +nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimés par certains +chiffres plutôt que par certains autres; changez ces chiffres, votre +sympathie n'est plus excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus +musical, que c'est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons +simultanés se font entendre, vous recevez une impression qui sera +heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrés, qui sont les +rapports sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être +sensitif. + +Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons, +entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains +miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. +Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses +et vous-même soient trop compliqués pour être exprimés, comme dans le +cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent. + +Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement à ce +que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage, +que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre +je ne sais quoi qui fait le diable à quatre dans votre imagination. Ne +vous récriez pas! la moitié du temps, votre amour ne tient à rien de +plus. + +Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une +délicatesse de sentiment, une élévation de caractère qui sont la vraie +cause de votre amour ... Hélas! gardez-vous bien de confondre ce qui est +en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de là : +attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs à ce qui nous plaît. +Faire une châsse à la femme que l'on aime et prendre son ami pour un +homme de génie. + +J'ai été amoureux de la Vénus de Milo et d'une nymphe du Corrège. Ce +n'étaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif +d'échange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'était +l'affinité physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui +faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement compliqué, +que l'on ne sait plus où donner de la tête; les neuf dixièmes des gens +ne comprennent plus rien à quoi que ce soit. + +Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité +entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide +de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez être +heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins +sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n'y a pas de +bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces +émotions, vous serez toujours un pauvre exilé. + +Celui qui est apte à ressentir ces émotions d'un ordre supérieur, pour +lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu +impressionné par tout ce qui sera en dessous de ses désirs. Qu'est-ce +donc que l'attrait d'un bon dîner, d'une partie de chasse, d'une jolie +fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en lisant les +poètes, qui s'est délicieusement abandonné au courant d'une suave +mélodie, qui s'est plongé dans cette rêverie qui n'est pas la pensée, +qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime? + +Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur +lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal +proportionnés, emprisonnés dans des culottes ou des habits noirs, tout +cela grouillant sur des pavés boueux, autour de murailles sales, de +boîtes à fenêtre et de boutiques? + +Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau ... + +Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous +entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu'ils +expriment? + +Si votre pensée s'élance dans l'espace et dans le temps; si elle +embrasse l'infinie simultanéité des faits qui se passent sur toute la +surface de la terre, qui n'est qu'une planète tournant autour du soleil, +--qui n'est lui-même qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si +vous songez que cet infini simultané n'est qu'un instant de l'éternité, +qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment, +suivant le point de vue où vous vous placez, et qu'il y en a une +infinité de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela, +l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans +votre esprit ces éternels problèmes, qu'est-ce que tout cela? que +suis-je moi-même au milieu de cet infini? + +Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle +avec ceux qui vous entourent. + +Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d'une araignée +qui vous raconterait qu'un plumeau dévastateur lui a détruit une partie +de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient +d'hériter d'un gros tas de plâtras dans lequel il pourra gîter tout à +l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises +récoltes, et qu'il avait hérité d'une maison de campagne.) + +Vous avez été amoureux, vous l'êtes peut-être encore; vous avez senti +qu'il existait un genre de vie tout spécial, un état particulier de +votre être à la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects +entièrement nouveaux. + +Une sorte de révélation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de +naître une seconde fois, car dès lors on vit davantage, on fonctionne +tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idées, de sentiments, se +réveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite. +(Littérature de l'avenir!) + +Bref, on s'épanouit, on est heureux, et tout ce qui est antérieur à ce +bonheur disparaît dans une sorte de nuit. Il semble qu'on était dans les +limbes; on vivait, relativement à la vie actuelle, comme l'enfant en bas +âge par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe +lorsque l'on est amoureux, on ne peut les décrire qu'au moment même où +on les éprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci. +Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces +idées-là , je m'exalte, je perds la tête, je ne sais plus où j'en suis!... +Quelle bonne chose d'aimer et d'être aimé! savoir qu'une nature +d'élite a compris la vôtre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensées, +tous ses actes à vous; que vous êtes un centre, un but, en vue duquel +une organisation aussi délicatement compliquée que la vôtre, vit, pense +et agit! Voilà qui nous rend forts; voilà qui peut faire des hommes de +génie. + +Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est +peut-être moins une réalité que le plus pur produit de notre +imagination, et ce mélange d'impressions, physiques et morales, +sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles +que l'on ne peut que rappeler à l'esprit de celui qui les a déjà +éprouvées,--impressions que vous causera, par suite d'une mystérieuse +association d'idées, le moindre objet ayant appartenu à votre +bien-aimée, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez +simplement écrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui +sont peut-être tout ce qu'il y a de meilleur au monde. + +Et l'amitié, qui est un sentiment plus sévère, plus solidement assis, +puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus élevé en nous, la partie +purement intellectuelle de nous-même. Quel bonheur de pouvoir dire tout +ce que l'on sent à quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non +pas seulement _jusqu'à un certain point_, à quelqu'un qui achève votre +pensée avec le même mot qui était sur vos lèvres, dont la réplique fait +jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idées. Un +demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous +êtes habitué à penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui +l'animent et il le sait. Vous êtes deux intelligences qui s'ajoutent et +se complètent. + +Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et +à qui tout cela manque, est fort à plaindre. + +Pas d'affections, personne qui pense à moi ... À quoi bon avoir des idées +pour n'avoir personne à qui les dire? à quoi bon avoir du talent s'il +n'y a pas en ce monde une personne à l'estime de laquelle je tiens plus +qu'à tout le reste? à quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne +me comprendront pas? + +On laisse tout aller; on a éprouvé des déceptions, on en éprouve tous +les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'était durable, +qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les +nerfs détendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit à +tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois à se demander si +l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrête; donc, plus de +châteaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'espérance. On tombe dans la +bravade, on parle cavalièrement de bien des choses dont on rit beaucoup +quand on n'en pleure pas. + +On n'aime rien, et pourtant on était fait pour tout aimer: on ne croit +à rien et on pourrait peut-être encore bien croire à tout; on était bon +à tout et on n'est bon à rien. + +Avoir en soi une exubérance de facultés et sentir que l'on avorte, une +excroissance de sensibilité, un excédent de sentiments, et ne savoir +qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une +souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent +vous distraire un instant (votre écuyère de cirque, l'odalisque Aziyadé +et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de +nouveau, et plus contusionné que jamais. + +Voilà votre profession de foi expliquée, développée, et considérablement +augmentée par le drôle de type qui vous écrit. + +La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous +porte un très vif intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes, +que pour ce que je sens que vous pourriez devenir. + +Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des +muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes +clown, acrobate et bon tireur; il eût mieux valu être un grand artiste, +mon cher Loti. + +Je voudrais d'ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j'ai foi +: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remède. C'est à notre +raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le +tempérament du sujet. + +Le désespoir est un état complètement anormal; c'est une maladie aussi +guérissable que beaucoup d'autres; son remède naturel est le temps. Si +malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit +coin de vous-même que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit +coin sera votre boîte à médicaments.--_Amen_! + +PLUMKETT. + +Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je +baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionné. + +PLUMKETT. + + + + +XLI + + +LOTI A PLUMKETT + +Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'étais malheureux? Je ne le crois +pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j'ai dû me tromper. Je +rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'étais un des +heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais +à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil couchant dorait +les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le +toit de ma case ignorée, où Aziyadé m'attendait. + +Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d'essence de roses. Je +tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisées, position +dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prépara deux +narguilhés, l'un pour moi, l'autre pour lui-même, et posa à mes pieds un +plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail. + +Aziyadé entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur +un tambour chargé de paillettes de métal; la fumée se mit à décrire dans +l'air ses spirales bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la +vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et +aimables à regarder: ma maîtresse, mon domestique et mon chat. + +Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants. +Si quelques Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes +amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de +frêne gardent si fidèlement mes fenêtres qu'à aucun moment du jour un +regard curieux n'y saurait pénétrer. + +Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _être chez eux_; dans vos +logis d'Europe, ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est +ici dans la rue, en butte à l'espionnage des amis fâcheux et des +indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilité de l'intérieur, +ni le charme de ce mystère. + +Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai +été assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de +tout ce qui a été brisé dans mon coeur: je sens que l'heure présente +n'est qu'un répit de ma destinée, que quelque chose de funèbre plane +toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amènera fatalement +un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j'ai de +ces instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses +inexpliquées qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi à +l'approche de la nuit. + +Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir; je ne suis plus +ce garçon de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait +toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables. + +On déciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou +d'Aziyadé, ou même de Samuel. J'étais vieux et sceptique; auprès d'eux, +j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies +humaines sans que les années pussent marquer sur leur visage, et +logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans. + +Mais leur jeunesse rafraîchit mon coeur, et vous avez raison, je +pourrais peut-être bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus +croire à rien ... + + + + +XLII + + +Une certaine après-midi de janvier, le ciel sur Constantinople était +uniformément sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et +le jour était pâle comme un jour britannique. + +Je suivais à cheval une longue et large route, bordée d'interminables +murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme +des murailles de prison. + +En un point de cette route, un pont voûté en marbre gris passait en +l'air; il était supporté par des colonnes de marbre curieusement +sculptées, et servait de communication entre la partie droite et la +partie gauche de ces constructions tristes. + +Ces murailles étaient celles du sérail de Tchéraghan. D'un côté étaient +les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre +permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans être +aperçues du dehors. + +Trois portes s'ouvraient seulement à de longs intervalles dans ces +remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des +battants de fer, dorés et ciselés. + +C'étaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant à deviner +quelles pouvaient être les richesses cachées derrière la monotonie de +ces murs. + +Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrées défendues. Les +styles de ces portiques semblait indiquer lui-même que le seuil en était +dangereux à franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillées à +jour dans le goût arabe, étaient couvertes de dessins étranges et +d'enroulements mystérieux. + +Une mosquée de marbre blanc, avec un dôme et des croissants d'or était +adossée à des roches sombres où poussaient des broussailles sauvages. On +eût dit qu'une baguette de péri l'avait d'un seul coup fait surgir avec +sa neigeuse blancheur, en respectant à dessein l'aspect agreste et rude +de la nature qui l'entourait. + +Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, +dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beauté. + +Deux eunuques, chevauchant à leur suite, indiquaient que ces femmes +étaient de grandes dames. + +Ces trois Turques se tenaient fort mal, à la façon de toutes les +_hanums_ de grande maison qui ne craignent guère d'adresser aux +Européens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus +moqueurs. + +Celle surtout qui était jolie m'avait souri avec tant de complaisance, +que je tournai bride pour la suivre. + +Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la +belle dame m'envoya par la portière ouverte la collection de ses plus +délicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur +tout son parcours, passant devant ou derrière, ralentissant ma course, +ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles +dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et +continuaient de trotter à leur poste, dans l'impassibilité la plus +complète. + +Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier +de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir +Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak +antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arrêtèrent et +descendirent. + +La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa +demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait été +charmée de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ... + + + + +XLIII + + +Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de +la fidélité qu'elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances +de certains hommes, et la terreur du châtiment sont indispensables pour +les retenir. Toujours oisives, dévorées d'ennui, physiquement obsédées +de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier +venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui +les promène, s'il est beau et s'il leur plaît. Toutes sont fort +curieuses des jeunes gens européens, et ceux-ci en profiteraient +quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutôt ils étaient +placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position à +Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte +isolée tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--étaient choses +fort propices à ces sortes d'entreprises; et ma maison eût pu devenir +sans doute, si je l'avais désiré, le rendez-vous des belles désoeuvrées +des harems. + + + + +XLIV + + +Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case +paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je +n'avais cependant pas cessé de chérir. Aziyadé se révoltait contre un +projet cynique que je lui exposais; elle me résistait avec une force de +volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu'une larme vînt dans ses +yeux, ni un tremblement dans sa voix. + +Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une +autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-même +reviendrait ensuite, et m'aimerait encore après cette humiliation sans +en garder même le souvenir. + +Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales +et son impunité; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait +d'anathèmes; l'idée d'être chassée pour cette femme la comblait d'amertume +et de honte. + +--C'est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera +venue, ce sera fini et je ne t'aimerai même plus. Mon âme est à toi et +je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera +fini; j'en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te reverrai jamais. + + + + +XLV + + +Et, au bout d'une heure, à force d'amour, elle avait consenti à ce +compromis insensé: elle partait et jurait de revenir--après quand +l'autre s'en serait allée et qu'il me plairait de la faire demander. + +Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui +marchait derrière elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait +plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et +j'entendis jusqu'à l'escalier traîner leurs babouches sur les tapis. Là , +leurs pas s'arrêtèrent. Aziyadé s'était affaissée sur les marches pour +fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'à moi dans +le silence de cette nuit. + +Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir. + +Je venais de le lui dire, et c'était vrai: je l'adorais, elle, et je +n'aimais point cette Séniha; mes sens seulement avaient la fièvre et +m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec +angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois +retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue, +et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis +avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer +sur eux. Mais la pensée de cette créature qui allait venir brûlait mon +sang: je restai là , et je ne les rappelai pas. + + + + +XLVI + + +Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la +grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une +visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très +mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul. + +Elle enleva son voile et le _féredjé_ de laine grise qui, par prudence, +la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d'une +toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un +goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s'en +aperçut. Ayant manqué son effet, elle s'assit cependant avec aisance et +parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se +promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le +bon air et l'originalité. Elle insistait surtout sur l'étrangeté de ma +vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles +j'évitais de répondre. + +Et je regardais Séniha-hanum ... + +C'était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées, +aux lèvres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en +arrière, haute et fière, avec la conscience de sa beauté souveraine. + +L'ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le +mouvement lent de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de +leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, là , près de moi, +attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d'une chambre +parfumée; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue; +mes sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu'on +est convenu d'appeler l'âme, et l'âme se débattait contre les sens. +À ce moment, j'adorais la chère petite que j'avais chassée; mon coeur +débordait pour elle de tendresse et de remords. La belle créature assise +près de moi m'inspirait plus de dégoût que d'amour; je l'avais désirée, +elle était venue; il ne tenait plus qu'à moi de l'avoir; je n'en +demandais pas davantage et sa présence m'était odieuse. + +La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques. +Je me raidissais contre moi-même, ayant pris une résolution si forte, +que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre. + +--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment où +vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment +tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire? + +--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un. + +C'était une femme à précautions: un aimable eunuque, habitué sans doute +aux escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de +la porte de ma maison. + +La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire +qui me fit monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir +son bras rond pour la retenir. + +Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'étais nullement dérangé, +et que, des deux rôles que nous avions joué, le plus drôle assurément +n'était pas le mien. + + + + +XLVII + + +Achmet, qui ne devait plus revenir, se présenta le lendemain dès huit +heures. + +Il s'était composé une mine très bourrue, et me salua d'un air froid. + +L'histoire de Séniha-hanum l'eut bientôt mis en grande gaieté; il en +conclut, comme à l'ordinaire, que j'étais _tchok chéytan_ (très malin) +et s'assit dans un coin pour en rire plus à l'aise. + +Quand plus tard, dans nos courses à cheval, nous rencontrions la voiture +de Séniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus obligé de +lui faire à ce sujet des représentations et un sermon. + + + + +XLVIII + + +J'expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire +cette macaque de confiance de la réception faite à Séniha; de la prier +de dire à Aziyadé que j'implorais mon pardon, et que je désirais le soir +même sa chère présence. + +J'expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me +rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de +narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce +jour-là pour son retour un aspect inaccoutumé de joie et de fête. + +Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l'entrée de notre +chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles détachées de +leurs tiges couvraient le sol d'une épaisse couche odorante; on était +enivré de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait +pleuré ne se voyaient plus. + +Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle +sourit seulement en regardant ces fleurs; elle était bien assez +intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de +ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernés par les larmes +rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et +fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu, +ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues. + +Les vraies apsâras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni +plus fraîches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ... + +L'épisode de Séniha-hanum était clos; il avait eu pour résultat de nous +faire plus vivement nous aimer. + + + + +XLIX + + +C'était l'heure de la prière du soir, un soir d'hiver. Le muezzin +chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans +notre mystérieux logis d'Eyoub. + +Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis +rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et sérieuse, les +jambes croisées dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette +expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l'extrême +jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu'elle +prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tête quelque +raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole +orientale, dont l'effet devait être concluant et irrésistible. + +--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, +_Katebtané parmak bourada var_? + +Et elle montrait sa main, les doigts étendus. + +(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là ?) + +Et je répondis en riant: + +--Cinq, Aziyadé. + +--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous +semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce +--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que +le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de +tous.) + +Il était en effet très petit, le plus petit doigt d'Aziyadé. Son ongle, +très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa +partie supérieure teint tout comme les autres d'une couche de henné, +d'un beau rouge orange. + +--Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les +créatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes +semblables; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes +non plus ... + +C'était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres +femmes aimées autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient +trompé et abandonné, c'était une erreur de juger par eux toutes les +femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyadé, n'était pas comme les +autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-même m'aimerait +certainement toujours. + +--Donc, Loti, donc, reste avec nous ... + +Et puis elle songeait à l'avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui +fascinait sa pensée. + +La vieillesse,--chose très lointaine, qu'elle ne se représentait pas +bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore; +--s'aimer éternellement dans la vie, et après la vie. + +--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai +vieille) ... + +Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude, +plutôt mimée que parlée. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait +sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur +elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de +jeunesse ardente et fraîche. + +--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait +rien, Loti, nous nous aimerons toujours. + + + + +L + + +Eyoub, février 1877. + +Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire! + +Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour +pendant un mois, dans le but d'arriver à un résultat par lui-même +impossible. + +S'habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un oeil +quelque peu attentif, péchait même par l'exactitude des détails; +circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressée par un +passant eût pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour à une +femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les +annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper +l'ennui de vivre, plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades +désoeuvrés, plutôt par défi jeté à l'existence, plutôt par bravade que +par amour. + +Et le succès venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure +réussissant par l'emploi des moyens les plus propres à la faire tourner +en tragédie. + +Ce qui tendrait à prouver qu'il n'y a que les choses les plus +notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu'il y a une chance pour +les fous, un Dieu pour les téméraires. + +... Elle, la curiosité et l'inquiétude avaient été les premiers +sentiments éveillés dans son coeur. La curiosité avait fixé aux +treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au début plus +d'étonnement que d'amour. + +Elle avait tremblé pour lui d'abord, pour cet étranger qui changeait de +costume comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout +doré se planter sous sa fenêtre. + +Et puis elle avait songé qu'il fallait qu'il l'aimât bien, elle, +l'esclave achetée, l'obscure Aziyadé, puisque, pour la contempler, il +risquait si témérairement sa tête. Elle ne se doutait pas, la pauvre +petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de toutes les +choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blasé, en quête de +quelque nouveauté originale; elle s'était dit qu'il devait faire bon +être aimée ainsi,--et tout doucement elle avait glissé sur la pente qui +devait l'amener dans les bras du giaour. + +On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en +garde contre elle-même,--et peu à peu elle s'était laissée aller au +charme de ce premier poème d'amour chanté pour elle, au charme terrible +de ce danger. Elle avait donné sa main d'abord, à travers les grilles du +yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses lèvres, +jusqu'au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était +descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont +elle avait la jeunesse et la fraîche candeur. + +Comme l'âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son +corps d'enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus. + + + + +LI + + +Et maintenant que nous agissons d'une manière sûre et réfléchie, avec +une connaissance complète de tous les usages turcs, de tous les détours +de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler, +nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces +premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de rêves. + +Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus +raisonnables causent gravement de leurs sottises passées, nous causons +de ces temps troublés de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant +lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou +sur la mer comme des insensés,--sans pouvoir encore échanger une +pensée, ni même seulement une parole. + +Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime. +--La " petite fleur bleue de l'amour naïf " s'est de nouveau épanouie +dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus +profond de mon âme, je l'aime et je l'adore ... + + + + +LII + + +Un beau dimanche de janvier, rentrant à la case par un gai soleil +d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes. + +--Qu'est-ce qui brûle? demandai-je avec impatience. + +J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brûlerait. + +--Cours vite, Arif! me répondit un vieux Turc, cours vite, Arif! +c'est ta maison! + +Ce genre d'émotion m'était encore inconnu. + +Je m'approchai pourtant d'un air indifférent de ce petit logis que nous +avions arrangé l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec +tant d'amour. + +La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menaçante; de vieilles +femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti +des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de +sorcellerie et de maléfices. Les vieilles méfiances n'étaient +qu'endormies, et je recueillais les fruits d'être un personnage +inquiétant et invraisemblable, ne pouvant se réclamer de personne et +sans appui. + +J'approchais lentement de notre case. Les portes étaient enfoncées, les +vitres brisées, la fumée sortait par le toit; tout était au pillage, +envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent à Constantinople +dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau +noire mêlée de suie, du plâtre calciné et des planches enflammées ... + +Le feu cependant était éteint. Un appartement brûlé, un plancher, deux +portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais dominé +la situation; les bachibozouks avaient arraché aux pillards leur butin, +fait évacuer la place et dispersé la foule. + +Deux zaptiés en armes faisaient faction à ma porte enfoncée. Je leur +confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y +chercher Achmet, garçon de bon conseil, dont la présence amie m'eût été +précieuse au milieu de ce désarroi. + +Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des +estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les +bouges: Achmet ce soir-là fut introuvable. + +Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni +portes, roulé, par un froid mortel, dans des couvertures mouillées qui +sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes réflexions furent sombres; +cette nuit fut une des nuits désagréables de ma vie. + + + + +LIII + + +Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dégâts; ils +étaient relativement minimes, et le mal pouvait aisément se réparer. La +pièce détruite était vide et inhabitée; on eût imaginé un incendie de +commande comme distraction, qu'on l'eût fait faire comme celui-là ; les +plus légers objets se retrouvaient partout, dérangés et salis, mais +présents et intacts. + +Achmet déployait une activité fiévreuse; trois vieilles juives +rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scènes +d'un haut comique. + +Le jour suivant, tout était déblayé, lavé, séché, net et propre. Un trou +noir béant remplaçait deux pièces; ce détail à part, la maison avait +repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale élégance. + +Mes appartements étaient, ce soir-là même, disposés pour une grande +réception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhés, du +ratlokoum et du café; il y avait même un orchestre, deux musiciens: +un tambour et un hautbois. + +Achmet avait voulu tous ces frais, et combiné cette mise en scène: +à sept heures, je recevais les autorités et les notables qui allaient +décider de mon sort. + +Je craignais d'être obligé de me faire connaître, et de réclamer le +secours de l'ambassade britannique: j'étais fort perplexe en attendant +ma compagnie. + +Cette façon de terminer l'aventure aurait eu pour conséquence forcée un +ordre supérieur coupant court à ma vie de Stamboul, et je redoutais +cette solution, plus encore que la justice ottomane. + +Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, +gravement assis sur mes tapis; mon propriétaire, les notables, les +voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant +vacarme; et Achmet versant à pleins bords du mastic et du café. + +Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou +d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir +failli brûler Eyoub; enfin, d'indemniser mon propriétaire et de réparer +à mes frais. + +Il ne faut guère compter que sur soi-même en Turquie, mais en général on +réussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un +moyen de succès. Toute la soirée, je tranchai du grand seigneur, je +payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et +embrouillait à dessein les intérêts et les questions, magnifique dans +son rôle;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la +situation atteignait son paroxysme: mes hôtes ne se comprenaient plus +et se disputaient entre eux, j'étais hors de cause. + +--Allons, Loti, dit Achmet, les voilà tous à point et c'est mon oeuvre. +Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je +te suis vraiment bien précieux. + +La situation était compliquée et comique,--et Achmet, d'une gaieté +folle et contagieuse; je cédai au besoin impérieux de faire une +acrobatie, et, sautant sur les mains sans préambule, j'exécutai deux +tours de clown devant l'assistance ahurie. + +Achmet, ravi d'une pareille idée, tira profit de cette diversion; avec +force saluts, il remit à chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, +et la séance fut dissoute sans que rien fût conclu. + +_Fin et moralité_.--Je n'allai point en prison et ne payai point +d'amende. Mon propriétaire fit réparer sa maison en remerciant Allah de +lui en avoir laissé la moitié, et je demeurai l'enfant gâté du quartier. + +Quand, deux jours après, Aziyadé revint au logis, elle le retrouva à son +poste, en bon ordre et plein de fleurs. + +Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermée, est un +phénomène d'une explication difficile, et la cause première de +l'incendie est toujours restée mystérieuse. + + + + +LIV + + L'essence de cette région est l'oubli... + Quiconque est plongé dans l'Océan du coeur a trouvé + le repos dans cet anéantissement. + Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas être_... + + (FERIDEDDIN ATTAR, poète persan.) + +Il y avait réception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul: +la fumée des parfums, la fumée du tembaki, le tambour de basque aux +paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en rêve les +bizarres mélodies de l'Orient. + +Ces soirées qui m'avaient paru d'abord d'une étrangeté barbare, peu à +peu m'étaient devenues familières, et chez moi, plus tard, avaient lieu +des réceptions semblables où l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec +des parfums et de la fumée. + +On arrive le soir aux réceptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir +qu'au grand jour. Les distances sont grandes à Stamboul par une nuit de +neige, et Izeddin entend très largement l'hospitalité. + +La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses +murailles noires les mystérieuses magnificences du luxe oriental. +Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est +eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettés du passé, de tout ce +qui est marqué au sceau d'autrefois, + +On frappe à la porte, lourde et ferrée; deux petites esclaves +circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir. + +On éteint sa lanterne, on se déchausse, opérations très bourgeoises +voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est +jamais souillé de la boue du dehors; on la laisse à la porte, et les +tapis précieux que le petit-fils a reçus de l'aïeul, ne sont foulés que +par des babouches ou des pieds nus. + +Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont à vendre et elles le savent. +Leurs faces épanouies sont régulières et charmantes; des fleurs sont +plantées dans leurs cheveux de bébé, relevés très haut sur le sommet de +la tête. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent +doucement de leur front. + +Aziyadé, qui avait été, elle aussi, une petite esclave circassienne, +avait conservé cette manière de m'exprimer la soumission et l'amour ... + +On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de +Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous +observent, par l'entrebâillement d'une porte incrustée de nacre. + +Dans une grande pièce où les tapis sont si épais qu'on croirait marcher +sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont +assis, les jambes croisées, dans des attitudes de nonchalance heureuse, +et de tranquille rêverie. Un grand vase, de cuivre ciselé, rempli de +braise, fait à cet appartement une atmosphère tiède, un tant soit peu +lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au +plafond de chêne sculpté; elles sont enfermées dans des tulipes d'opale, +qui ne laissent filtrer qu'une lumière rose, discrète et voilée. + +Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirées turques. +Rien que des divans très bas, couverts de riches soies d'Asie; des +coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, où +reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles à huit pans, +supportant des narguilhés que terminent de grosses boules d'ambre +incrustées d'or. + +Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont là sont +choisis; non pas de ces fils de pacha, traînés sur les boulevards de +Paris, gommeux et abêtis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_ +élevés dans les Yalis dorés, à l'abri du vent égalitaire empesté de +fumée de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces +groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de +jeunesse. + +Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume européen, ont repris +le soir, dans leur inviolable intérieur, la chemise de soie et le long +cafetan en cachemire doublé de fourrure. Le paletot gris n'était qu'un +déguisement passager et sans grâce, qui seyait mal à leurs organisations +asiatiques. + +... La fumée odorante décrit dans la tiède atmosphère des courbes +changeantes et compliquées; on cause à voix basse, de la guerre souvent, +d'Ignatief et des inquiétants " Moscov ", des destinées fatales que +Allah prépare au khalife et à l'islam. Les toutes petites tasses de café +d'Arabie ont été plusieurs fois remplies et vidées; les femmes du harem, +qui rêvent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre +elles-mêmes les plateaux d'argent. On aperçoit le bout de leurs doigts, +un oeil quelquefois, ou un bras retiré furtivement; c'est tout, et, à la +cinquième heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close, +les belles ne paraissent plus. + +Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un +verre unique, où, suivant l'usage, chacun boit à son tour. + +On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que +ce vin est tout à fait étranger à ce qui va suivre. + +Peu à peu, cependant, la tête devient plus lourde, et les idées plus +incertaines se confondent en un rêve indécis. + +Izeddin-Ali et Suleïman prennent en main des tambours de basque, et +chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit +plus vaguement la fumée qui monte, les regards qui s'éteignent, les +nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive +l'ivresse, l'oubli désiré de toutes les choses humaines! + +Les domestiques apportent les yatags, où chacun s'étend et s'endort ... + +... Le matin est rendu; le jour se faufile à travers les treillages de +frêne, les stores peints et les rideaux de soie. + +Les hôtes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un +cabinet de marbre blanc, à l'aide de serviettes si brodées et dorées +qu'en Angleterre on oserait à peine s'en servir. + +Ils fument une cigarette, réunis autour du brasero de cuivre, et se +disent adieu. + +Le réveil est maussadeÂ… On s'imagine avoir été visité par quelque rêve +des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans +la boue de Stamboul, dans l'activité des rues et des bazars. + + + + +LV + + +Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restés dans ma mémoire, +mêlés au son de sa voix à elle, qui souvent m'en donnait des explications +étranges. + +Le plus sinistre de tous était le cri des _beckdjis_, le cri des +veilleurs de nuit annonçant l'incendie, le terrible _yangun vâr_! si +prolongé, si lugubre, répété dans tous les quartiers de Stamboul, au +milieu du silence profond. + +Et puis, le matin, c'était le chant sonore, l'aubade des coqs, précédant +de peu la prière des muezzins, chant triste parce qu'il annonçait le +jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question, +tout, même sa vie! + +Une des premières nuits qu'elle passa dans cette case isolée d'Eyoub, un +bruit rapproché, dans l'escalier même du vieux logis, nous fit tous deux +frémir. Tous deux nous crûmes entendre à notre porte une troupe de +djinns, ou des hommes à turban, rampant sur les marches vermoulues, avec +des poignards et des yatagans dégainés. Nous avions tout à craindre, +quand nous étions réunis, et il nous était permis de trembler. + +Mais le bruit s'était renouvelé, plus distinct et moins terrible, si +caractéristique même qu'il ne laissait plus d'équivoque: + +--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout à fait +rassurée ... + +Le fait est que la vieille masure en était pleine, et qu'elles s'y +livraient, la nuit, des batailles rangées fort meurtrières. + +--_Tchok setchan var senin evdé, Lotim_! disait-elle souvent. (Il +y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!) + +C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit présent du jeune _Kédi-bey_. + +Kédi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un énorme et très +imposant matou, avait alors à peine un mois; c'était une toute petite +boule jaune, ornée de gros yeux verts, et très gourmande. + +Elle me l'avait apporté en surprise, un soir, dans un de ces cabas de +velours brodé d'or dont se servent les enfants turcs qui vont à l'école. + +Ce cabas avait été le sien, à l'époque où elle allait, jambes nues et +sans voile, faire son instruction très incomplète chez le vieux +pédagogue à turban du village de Canlidja, sur la côte asiatique du +Bosphore. Elle avait très peu profité des leçons de ce maître, et +écrivait fort mal; ce qui ne m'empêchait point d'aimer ce pauvre cabas +fané, qui avait été le compagnon de sa petite enfance ... + +Kédi-bey, le soir où il me fut offert, était emmailloté en outre dans +une serviette de soie, où la frayeur du voyage lui avait fait commettre +toute sorte d'incongruités. + +Aziyadé, qui avait pris la peine de lui broder un collier à paillettes +d'or fut tout à fait désolée de voir son élève dans une situation si +pénible. Il avait si singulière mine, elle-même était si désappointée, +que nous fûmes, Achmet et moi, pris d'un accès de fou rire en présence +de ce déballage. + +Cette présentation de Kédi-bey est restée un des souvenirs que de ma vie +je ne pourrai oublier. + + + + +LVI + + +_Allah illah Allah, vé Mohammed! reçoul Allah_ (Dieu seul est Dieu, +et Mahomet est son prophète!). + +Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes +notes, du haut du minaret de la djiami, la même phrase retentit +au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la +psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, +une régularité fatale. + +Ceux-là qui ne sont déjà plus qu'un peu de cendre l'entendaient à cette +même place, tout comme nous qui sommes nés d'hier. Et sans trêve, depuis +trois cents ans, à l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers +du soleil d'été, la phrase sacramentelle de l'islam éclate dans la +sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers bruits de la +vie qui s'éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à +nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire +adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain +quelque révélation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompé par +quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour toujours, si demain ne +se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels +toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel, +impossible. + +Elle s'en va, ma chère petite Aziyadé, affublée comme une femme du bas +peuple d'une grossière robe de laine grise fabriquée dans ma maison, +courbant sa taille flexible,--appuyée sur un bâton quelquefois, et +cachant son visage sous un épais yachmak. + +Un caïque l'emmène, là -bas, dans le quartier populeux des bazars, d'où +elle rejoint au grand jour le harem de son maître, après avoir repris +chez Kadidja ses vêtements de cadine. Elle rapporte de sa promenade, +pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant +ressembler à des achats de fleurs ou de rubans ... + + + + +LVII + + +...Achmet était très important et très solennel: nous accomplissions +tous deux une expédition pleine de mystère, et lui était nanti des +instructions d'Aziyadé, tandis que moi, j'avais juré de me laisser mener +et d'obéir. + +À l'échelle d'Eyoub, Achmet débattit le prix d'un caïque pour +Azar-kapou. Le marché conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement: + +--Assieds-toi, Loti. + +Et nous partîmes. + +À Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands, +boueuses, noires, sinistres, occupées par des marchands de goudron, de +vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous +demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finîmes par trouver, au +fond d'un bouge inénarrable. + +C'était un vieux Grec en haillons, à barbe blanche, à mine de bandit. + +Achmet lui présenta un papier sur lequel était calligraphié le nom +d'Aziyadé, et lui tint, dans la langue d'Homère, un long discours que je +ne compris pas. + +Le vieux tira d'un coffre sordide une manière de trousse pleine de +petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affilés, +préparatifs peu rassurants! + +Il dit à Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent +cependant de comprendre: + +--Montrez-moi la place. + +Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du côté gauche, sur +l'emplacement du coeur ... + + + + +LVIII + + +L'opération s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit à l'artiste +un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyadé. + +Le vieux Dimitraki exerçait l'invraisemblable métier de tatoueur pour +marins grecs. Il avait une légèreté de touche, et une sûreté de dessin +très remarquables. + +Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, +labourée de milliers d'égratignures--qui, en se cicatrisant ensuite, +représentèrent en beau bleu le nom turc d'Aziyadé. + +Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou +défaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'éternité. + + + + +LIX + + +LOTI A PLUMKETT + +Février 1877. + +Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul était beau! + +À huit heures, j'avais quitté le _Deerhound_. + +Quand, après avoir marché bien longtemps, j'arrivai à Galata, j'entrai +chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux +nous nous acheminâmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers +musulmans. + +Là , Plumkett, deux chemins se présentent à nous chaque soir, entre +lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub. + +Traverser le grand pont de bateau qui mène à Stamboul, s'en aller à pied +par le Phanar, Balate et les cimetières, est une route directe et +originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous +n'entreprenons guère qu'à trois, quand nous avons avec nous notre fidèle +Samuel. + +Ce soir-là , nous avions pris un caïque au pont de Kara-Keui, pour nous +rendre par mer tranquillement à domicile. + +Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit! +Stamboul était enveloppé d'un immense suaire de neige. + +C'était un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de +la ville du soleil et du ciel bleu. + +Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases +noires, défilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une +monotone et sinistre teinte blanche. + +Au-dessus de ces fourmilières humaines ensevelies sous la neige, se +dressaient les masses grandioses des mosquées grises, et les pointes +aiguës des minarets. + +La lune, voilée dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumière +indécise et bleue. + +Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu'une lueur filtrait à travers +les carreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres: elle +était là ; la première, elle était rendue au logis ... + +Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, bêtement accessibles à +vous-mêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce _bonheur +d'arriver_, qui vaut à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ... + + + + +LX + + +Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus; un +temps viendra, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit +profonde; où tout ce qui était nous aura disparu, tout jusqu'à nos noms +gravés sur la pierre ... + +Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec +ses sombres montagnes et ses grandes forêts. Cette contrée exerce sur +mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyadé: là , elle a pris son +sang et sa vie. + +Quand je vois passer les farouches Circassiens, à moitié sauvages, +enveloppés de peaux de bêtes, quelque chose m'attire vers ces inconnus, +parce que le sang de leurs veines est pareil à celui de ma chérie. + +Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle +était née, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le +nom, d'une plage où elle jouait en plein air, avec les autres petits +enfants des montagnards ... + +On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on +voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les âges; on +voudrait l'avoir chérie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras +à soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne +l'ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son +passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, a été donné à d'autres; jaloux +des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa +bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure présente ne +suffit pas; il faudrait aussi tout le passé, et encore tout l'avenir. On +est là , les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les lèvres +se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la +fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul +être et se fondre l'un dans l'autre ... + +--Aziyadé, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton +enfance, et parle-moi du vieux maître d'école de Canlidja. + +Aziyadé sourit, et cherche dans sa tête quelque histoire nouvelle, +entremêlée de réflexions fraîches et de parenthèses bizarres. Les plus +aimées de ces histoires, où les _hodjas_ (les sorciers) jouent +ordinairement les grands premiers rôles, les plus aimées sont les plus +anciennes, celles qui sont déjà à moitié perdues dans sa mémoire, et ne +sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance. + +--À toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en étions restés à +quand tu avais seize ans ... + +Hélas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans +d'autres langues, je l'avais dit à d'autres! Tout ce qu'elle me dit, +d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite, +délicieusement insensés, qui s'entendent à peine, avant Aziyadé, +d'autres me les avaient répétés! + +Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon +coeur, j'ai aimé d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout +est passé! + +J'avais fait avec une autre ce rêve d'amour infini: nous nous étions +juré qu'après nous être adorés sur la terre, nous être fondus ensemble +tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir +dans la même fosse, et que la même terre nous reprendrait, pour que nos +cendres fussent mêlées éternellement. Et tout cela est passé, effacé, +balayé!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus. + +S'il y a une éternité, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce +avec elle, petite Aziyadé, ou bien avec toi? + +Qui pourrait bien démêler, dans ces extases inexpliquées, dans ces +ivresses dévorantes, qui pourrait bien démêler ce qui vient des sens, de +ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort suprême de l'âme vers le ciel, +ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recréer et revivre? +Perpétuelle question, que tous ceux qui ont vécu se sont posée, +tellement que c'est divaguer que de se la poser encore. + +Nous croyons presque à l'union immatérielle et sans fin, parce que nous +nous aimons. Mais combien de milliers d'êtres qui y ont cru, depuis des +milliers d'années que les générations passent, combien qui se sont aimés +et qui, tout illuminés d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage +trompeur de la mort! Hélas! dans vingt ans, dans dix ans peut-être, où +serons-nous, pauvre Aziyadé? Couchés en terre, deux débris ignorés, des +centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes,--et qui se +souviendra encore que nous nous sommes aimés? + +Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus. Un +temps viendra où nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, où +rien ne survivra de nous-mêmes, où tout s'effacera, tout jusqu'à nos +noms écrits sur nos pierres. + +Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes +dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin +retentira toujours dans le silence des matinées d'hiver,--seulement, +elle ne nous réveillera plus! + +.................. + + + + +LXI + + +Le voyage à Angora, capitale des chats, était depuis longtemps en +question. + +J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix +jours), à la condition que je ne me mettrai là -bas dans aucune espèce de +mauvais cas pouvant nécessiter l'intervention de mon ambassade. + +La bande s'organise à Scutari par un temps sans nuage; les derviches +Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de +l'expédition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un +grand nombre de bagages. La caravane pittoresque défile au soleil, dans +la longue avenue de cyprès qui traverse les grands cimetières de +Scutari. Le site est là d'une majesté funèbre; on a, de ces hauteurs, +une incomparable vue de Stamboul. + + + + +LXII + + +La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous +enfonçons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant +deux semaines la capitale des chats. + +Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons +de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour +visiter Nicomédie et Nicée, les vieilles villes de l'antiquité +chrétienne. + +J'emporte de cette première partie du voyage le souvenir d'une nature +ombreuse et sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées, +tapissées de chênes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, +le tout par un beau temps d'hiver, et légèrement saupoudré de neige. + +Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom. + +Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit +à Mudurlu; nous montons au premier étage d'un vieux _hane_ enfumé où +dorment déjà pêle-mêle des tziganes et des montreurs d'ours. Immense +pièce noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tête. Voici la +table d'hôte: une vaste marmite où des objets inqualifiables nagent +dans une épaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied +alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs +mètres, fait le tour du public et sert à tout le monde. + +Achmet déclare qu'il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans +la malpropreté de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et +harassés de fatigue, nous étions couchés et profondément endormis. + +Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous +laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine. + + + + +LXIII + + +Le soir d'après, nous arrivons à Ismidt (Nicomédie) à la nuit tombante. +Nous étions sans passeport et on nous arrête. Certain pacha est assez +complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, après de longs +pourparlers, nous réussissons à ne pas coucher au poste. Nos chevaux +cependant sont saisis et dorment en fourrière. + +Ismidt est une grande ville turque, assez civilisée, située au bord d'un +golfe admirable; les bazars y sont animés et pittoresques. Il est +interdit aux habitants de se promener après huit heures du soir, même en +compagnie d'une lanterne. + +J'ai bon souvenir de la matinée que nous passâmes dans ce pays, une +première matinée de printemps, avec un soleil déjà chaud, dans un beau +ciel bleu. Bien rassasiés tous deux d'un bon déjeuner de paysans, bien +frais et dispos, et nos papiers en règle, nous commençons l'ascension +d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes +folles, aussi raides que des sentiers de chèvre. Les papillons se +promènent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le +printemps, et la brise est tiède. Les vieilles cases de bois, caduques +et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes +nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gêne que leurs +constructions empêchent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenêtres. + +Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux +eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse +qui dresse là -haut tout au loin sa grande cime neigeuse. + + + + +LXIV + + +D'Ismidt à Taouchandjil, de Taouchandjil à Kara-Moussar, deuxième étape +où la pluie nous prend. + +De Kara-Moussar à Nicée (Isnik), course à cheval dans des montagnes +sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semée de +péripéties, un certain Ismaël, accompagné de trois zéibeks armés +jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous dévaliser. L'affaire +s'arrange pour le mieux, grâce à une rencontre inattendue de +bachibozouks, et nous arrivons à Nicée, crottés seulement. Je présente +avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha +d'Ismidt; l'autorité, malgré mon langage encore hésitant, se laisse +prendre à mon chapelet et à mon costume; me voilà pour tout de bon un +indiscutable effendi. + +À Nicée, de vieux sanctuaires chrétiens des premiers siècles, une +Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur aînée de nos plus anciennes églises +d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambrée. + +Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent étant venu à +manquer, nous retournons à Kara-Moussar, où nos dernières piastres +passent à déjeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il résulte que +je donne ma chemise à Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit à +payer notre retour et nous nous embarquons le coeur léger, et la bourse +aussi. + +Nous voyons reparaître Stamboul avec joie. Ces quelques journées y ont +changé l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont poussé sur le +toit de ma case; toute une nichée de petits chiens, dernièrement nés sur +le seuil de ma porte, commencent à japer et à remuer la queue; leur +maman nous fait grand accueil. + + + + +LXV + + +Aziyadé arriva le soir, me racontant combien elle avait été inquiète, et +combien de fois elle avait dit pour moi: + +--_Allah! Sélamet versen Loti_! (Allah! protège Loti!) + +Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite +boîte, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa +figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mystérieux, très +soigneusement caché dans sa robe. + +--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana édié_. (Ceci est un cadeau +que je te fais.) + +C'était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son +nom. + +Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle +j'emporterais dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n'avait +pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; +il lui était possible d'apporter chez moi des pièces de soie brodée, des +coussins et différents objets dont elle disposait sans contrôle; mais on +ne lui donnait que de petites sommes; tout passait à payer la discrétion +d'Emineh, sa servante, et il lui était difficile d'acheter une bague sur +ses économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle; mais elle +avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, +et il avait fallu recourir aux expédients. C'étaient ses propres bijoux, +écrasés au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle +m'apportait aujourd'hui, transformés en une énorme bague, irrégulière et +massive. + +Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait +jamais, que je la porterais toute ma vie ... + + + + +LXVI + + +C'était un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant. + +Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la +Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre +le harem de son maître, à Mehmed-Fatih.--Elle était gaie et souriante +sous son voile blanc; la vieille Kadidja était auprès d'elle, et toutes +deux étaient confortablement assises au fond de leur caïque effilé, dont +l'avant était orné de perles et de dorures. + +Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les +coussins rouges d'un long caïque à deux rameurs. + +C'était le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais +et les mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient +dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de +_karabataks_ (de plongeons noirs) exécutaient des cabrioles fantastiques +autour des barques des pêcheurs, et disparaissaient la tête la première +dans l'eau froide et bleue. + +Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorées +passèrent l'une près de l'autre, si près même que nos avirons furent +engagés. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser à cette occasion +les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arrière-petit-fils de +chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la dérobée, +montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire. + +Aziyadé, au contraire, passa sans sourciller. + +Elle semblait uniquement occupée d'espiègleries de karabataks: + +--_Neh cheytan haivan_! disait-elle à Kadidja. (Quel oiseau malin!) + + + + +LXVII + + +"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore +envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps +passe vite, elle ne durera pas. " Écoutez la chanson du rossignol: la +saison vernale s'approche. " Le printemps a déployé un berceau de joie +dans chaque bosquet. " Où l'amandier répand ses fleurs argentées." +Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, +elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poésie orientale) + +... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec +terreur, chaque saison qui m'entraîne plus avant dans la nuit, chaque +année qui m'approche du gouffre ... Où vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il +après? et qui sera près de moi quand il faudra boire la sombre coupe +!... + +"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est +arrivée. " Ne fais pas de prière avec moi, ô prêtre; cela a son propre +temps." + +.................. + + + + + +4 + +MANÉ, THÉCEL, PHARÈS + + + +I + +Stamboul, 19 mars 1877. + +L'ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre: le _Deerhound_ +était rappelé à Southampton. J'avais remué ciel et terre pour éluder cet +ordre et prolonger mon séjour à Stamboul; j'avais frappé à toutes les +portes, même à la porte de l'armée ottomane qui fut bien près de s'ouvrir +pour moi. + +--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais très pur, et avec +cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher +ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme? + +--Non, Excellence, dis-je; il me serait indifférent de me faire +naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement, +je resterai chrétien. + +--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable, +et nous n'aimons guère les renégats. Je crois pouvoir vous affirmer, +continua le pacha, que vos services ne seront pas admis à titre +temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils +pourraient être admis à titre définitif. Voyez si vous voulez nous +rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec +votre navire, car nous avons peu de temps pour ces démarches; cela vous +permettrait d'ailleurs de réfléchir longuement à une détermination aussi +grave, et vous nous reviendrez après. Si cependant vous le désirez, je +puis faire dès ce soir présenter votre requête à Sa Majesté le Sultan, +et j'ai tout lieu de croire que sa réponse vous sera favorable. + +--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose +se décide immédiatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous +demanderai seulement ensuite un congé pour aller voir ma mère. + +Je priai cependant qu'on m'accordât une heure, et je sortis pour +réfléchir. + +Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des +secondes, et mes pensées se pressaient avec tumulte. + +Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui +couvre les hauteurs du Taxim, entre Péra et Foundoucli. Il faisait un +temps sombre, lourd et tiède: les vieilles cases de bois variaient de +nuances, entre le gris foncé, le noir et le brun rouge; sur les pavés +secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se +tenant enveloppées jusqu'aux yeux dans des pièces de soie écarlate ou +orange brodées d'or. On avait des échappées de perspective de trois +cents mètres de haut, sur le sérail blanc et ses jardins de cyprès +noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, à demi voilés par des vapeurs +bleues. + +Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus sérieux qu'on ne +pense quand cela devient une réalité pressante, et qu'il faut avant une +heure avoir tranché la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, +quand j'y serai rivé pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de +l'existence britannique, les amis fâcheux, les ingrats, je laisse tout +cela sans regrets et sans remords. Je m'attache à ce pays dans un +instant de crise suprême; au printemps, la guerre décidera de son sort +et du mien. Je serai le yuzbâchi Arif; aussi souvent que dans la marine +de Sa Majesté, j'aurai des congés pour aller voir là -bas ceux que +j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, à Brightbury sous les +vieux tilleuls. + +Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbâchi, turc pour de bon, et rester +auprès d'elle ... + +Et je songeai à cet instant d'ivresse: rentrer à Eyoub, un beau jour, +costumé en yuzbâchi, en lui annonçant que je ne m'en vais plus. + +Au bout d'une heure, ma décision était prise et irrévocable: partir et +l'abandonner me déchirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez +le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour +jamais à la Turquie, et le prier de faire, le soir même, présenter ma +requête au sultan. + + + + +II + + +Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa +devant mes yeux: + +--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez +seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-être +vous écrirai-je ... + + + + +III + + +Alors, il fallut pour tout de bon songer à partir. + +Courant de porte en porte, j'expédiai le soir même les courses de Péra, +remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C. + +Achmet, en tenue de cérémonie, suivait à trois pas, portant mon manteau: + +--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites +d'adieu; j'ai deviné cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous +aimes, nous, et que ceux-là t'ennuient; s'il est vrai que les +conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse +ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drôle. Viens vite +à Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde. + +Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquées, par suite de ce +discours d'Achmet. + + + + +IV + + +Stamboul, 20 mars 1877. + +Une dernière promenade avec Samuel. Nos instants sont comptés. Le temps +inexorable emporte ces dernières heures, après lesquelles nous nous +séparerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec +des rafales de mars. + +Il était convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon départ +pour l'Angleterre. Il m'avait demandé, comme dernière faveur, de le +promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du +paquebot. + +Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en +Angleterre, augmentait sa douleur; il était malade de chagrin. Il ne +comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abîme entre son +affection à lui, si tourmentée, et l'affection limpide et fraternelle de +Mihran-Achmet; que lui, Samuel, était une plante de serre chaude, +impossible à transplanter là -bas, sous mon toit paisible. + +L'arabahdji nous mène grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel +est enveloppé comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui +abandonne; sa belle tête est pâle et triste; il regarde en silence +défiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et désertes où +poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles +mosquées décrépites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec +leur cachet d'antiquité et de délabrement, qui s'en vont en ruine comme +l'islamisme. + +Stamboul est désolé et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins +chantent la prière de trois heures; c'est l'heure du départ. + +Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit +aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir +à Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses +larmes me brisent un peu le coeur. + + + + +V + + +21 mars. + +Pauvre chère petite Aziyadé! le courage m'avait manqué pour lui dire à +elle: " Après-demain, je vais partir." + +Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de +ses beaux rayons rouges; le printemps était dans l'air. Les cafedjis +s'étalaient dehors comme dans les jours d'été; tous les hommes du +voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhé sous les amandiers +blancs de fleurs. + +Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l'un et +l'autre des efforts inouïs de conversation; mais Aziyadé avait à moitié +compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit +vint, et nous trouva silencieux comme des morts. + +À une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine +vieille caisse qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus +notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac +nous avaient laissés sans sou ni maille.) + +C'était gai d'ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions +nous-mêmes de notre misère: deux personnages souvent habillés de soie +et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le +fond d'une vieille caisse. + +Aziyadé s'était assise comme moi; mais sa part devant elle restait +intacte; ses yeux étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et +nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence. + +--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la dernière fois, n'est-ce +pas? + +Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec. + +--Non, Aziyadé, non, ma chérie! Demain encore, et je te le jure. +Après, je ne sais plus ... + +Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la +vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans +l'obscurité ... + + + + +VI + + +Le lendemain, c'était le jour de tout arracher, de tout démolir, dans +cette chère petite case, meublée peu à peu avec amour, où chaque objet +nous rappelait un souvenir. + +Deux _hamals_ que j'avais enrôlés pour cette besogne étaient là , +attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer dîner +pour gagner du temps et retarder cette destruction. + +--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Après les +années, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te +souviendras de nous. + +Et j'employai cette dernière heure à dessiner ma chambre turque. Les +années auront du mal à effacer le charme de ces souvenirs. + +Quand Aziyadé vint, elle trouva des murailles nues, et tout en désarroi; +c'était le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et +du désordre; les aspects qu'elle avait aimés étaient détruits pour +toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur +lesquels on se promenait nu-pieds, étaient partis chez les juifs, tout +avait repris l'air triste et misérable. + +Aziyadé entra presque gaie, s'étant monté la tête avec je ne sais quoi; +elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre dénudée, et +fondit en larmes. + + + + +VII + + +Elle m'avait demandé cette grâce des condamnés à mort, de faire ce +dernier jour tout ce qui lui plairait. + +--Aujourd'hui, à tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais +non. Je veux faire plusieurs choses à ma tête. Tu ne diras rien, et tu +approuveras tout. + +À neuf heures du soir, rentrant en caïque de Galata, j'entendis dans ma +case un tapage inusité; il en sortait des chants et une musique +originale. + +Dans l'appartement récemment incendié, au milieu d'un tourbillon de +poussière, s'agitait la chaîne d'une de ces danses turques qui ne +finissent qu'après complet épuisement des acteurs; des gens quelconques, +matelots grecs ou musulmans, ramassés sur la Corne d'or, dansaient avec +fureur; on leur servait du raki, du mastic et du café. + +Les habitués de la case, Suleïman, le vieux Riza, les derviches Hassan +et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupéfaction. + +La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyadé tournant +elle-même la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes, +orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes +stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois. + +Aziyadé était dévoilée, et les danseurs pouvaient, par la portière +entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'était contraire à tous les usages, +et aussi à la prudence la plus élémentaire. On n'avait jamais vu dans le +saint quartier d'Eyoub pareille scène ni pareil scandale, et, si Achmet +n'eût affirmé au public qu'elle était Arménienne, elle eût été perdue. + +Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'était +drôle et c'était navrant; j'avais envie de rire, et son regard à elle me +serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans père ni +mère à l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idées +saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui +régissent les femmes chrétiennes. + +Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce +grand meuble des sons extravagants. + +On a défini la musique turque: _les accès d'une gaieté déchirante_, et +je compris admirablement, ce soir-là , une si paradoxale définition. + +Bientôt, intimidée de son oeuvre, intimidée de son propre tapage, et +toute honteuse de se trouver sans voile à la vue de ces hommes, elle +alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restât dans la case, +et, après avoir ordonné au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle +pria qu'on lui donnât comme aux autres une cigarette et du café. + + + + +VIII + + +On avait, suivant la couleur et la forme consacrées, apporté à Aziyadé +son café turc dans une tasse bleue posée sur un pied de cuivre, et +grande à peu près comme la moitié d'un oeuf. + +Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides +et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme +un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait +chéri, elle demandait grâce avec ses yeux, qui avaient plus de charme +et de persuasion que toute parole humaine. + +Elle avait fait pour cette soirée une toilette qui la rendait +étrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait +maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et +misérable. Elle portait une de ces vestes à longues basques dont les +femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modèle, une veste de +soie violette semée de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait +jusqu'à ses chevilles, jusqu'à ses petits pieds chaussés de pantoufles +dorées. Sa chemise en gaze de Brousse lamée d'argent, laissait échapper +ses bras ronds, d'une teinte mate et ambrée, frottés d'essence de roses. +Ses cheveux bruns étaient divisés en huit nattes, si épaisses, que deux +d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils +s'étalaient à côté d'elle sur le divan, noués au bout par des rubans +jaunes, et mêlés de fils d'or, à la manière des femmes arméniennes. Une +masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient +nimbe autour de ses joues rondes, d'une pâleur chaude et dorée. Des +teintes d'un ambre plus foncé entouraient ses paupières; et ses +sourcils, très rapprochés d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-là avec +une expression de profonde douleur. + +Elle avait baissé les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses +larges prunelles glauques, penchées vers la terre; ses dents étaient +serrées, et sa lèvre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse +qui lui était familière. Ce mouvement qui eût rendu laide une autre +femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la +préoccupation ou la douleur, et découvrait deux rangées pareilles de +toutes petites perles blanches. On eût vendu son âme pour embrasser ces +perles blanches, et la contraction de cette lèvre rouge, et ces gencives +qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mûre. + +Et j'admirais ma maîtresse; je me pénétrais à la dernière heure de ses +traits bien-aimés pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit déchirant +de cette musique, la fumée aromatisée du narguilhé amenaient doucement +l'ivresse, cette légère ivresse orientale qui est l'anéantissement du +passé et l'oubli des heures sombres de la vie. + +Et ce rêve insensé s'imposait à mon esprit: tout oublier, et rester +près d'elle, jusqu'à l'heure froide du désenchantement ou de la mort ... + + + + +IX + + +On entendit au milieu de ce tapage un léger craquement de porcelaine: +Aziyadé était restée immobile, seulement elle venait de briser sa tasse +dans sa main crispée, et les débris tombaient à terre. + +Le mal n'était pas grand; le café épais après avoir désagréablement sali +ses doigts, se répandit sur le plancher, et l'incident passa sans +qu'aucun de nous fît mine de l'avoir remarqué. + +Cependant la tache s'élargissait par terre, et un liquide sombre tombait +toujours de sa main fermée, goutte à goutte d'abord, ensuite en mince +filet noir. Une lanterne éclairait misérablement cette chambre. Je +m'approchai pour regarder: il y avait près d'elle une mare de sang. La +porcelaine brisée avait entaillé cruellement sa chair, et l'os seulement +avait arrêté cette coupure profonde. + +Le sang de ma chérie coula une demi-heure, sans qu'on trouvât aucun +moyen de l'étancher. + +On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans +l'eau froide en comprimant les lèvres de cette plaie: rien n'arrêtait +ce sang, et Aziyadé, blanche comme une jeune fille morte, s'était +affaissée en fermant les yeux. + +Achmet avait pris sa course pour aller réveiller une vieille femme à +tête de sorcière qui l'arrêta enfin avec des plantes et de la cendre. + +La vieille, après avoir recommandé de lui tenir toute la nuit le bras +vertical, et réclamé trente piastres de salaire, fit quelques signes sur +la blessure et disparut. + +Il fallut ensuite congédier tous ces hommes et coucher l'enfant malade. +Elle était pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et +complètement évanouie. + +La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux. + +Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il +fallait tenir verticalement ce bras blessé, c'était la recommandation de +l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-même ce +bras nu qui avait la fièvre; toutes les fibres vibraient et tremblaient, +je les sentais aboutir à cette coupure profonde et béante; il me +semblait souffrir moi-même, comme si ma propre chair eût été coupée +jusqu'à l'os et non la sienne. + +La lune éclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide; +les meubles absents, les tables de planches grossières dépouillées de +leurs couvertures de soie, éveillaient des idées de misère, de froid et +de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette manière lugubre +qui, en Turquie comme en France est réputée présage de mort; le vent +sifflait à notre porte, ou gémissait tout doucement comme un vieillard +qui va mourir. + +Son désespoir me faisait mal, il était si profond et si résigné, qu'il +eût attendri des pierres. J'étais tout pour elle, le seul qu'elle eût +aimé, et le seul qui l'eût jamais aimée, et j'allais la quitter pour ne +plus revenir. + +--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donné ce tracas de me couper +les doigts; je t'empêche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien +que je souffre, puisque c'est fini de moi-même. + +--Écoute, lui dis-je, Aziyadé, ma bien-aimée, veux-tu que je revienne?... + + + + +X + + +Un moment après, nous étions assis tous deux sur le bord de ce lit; je +tenais toujours son bras blessé, et aussi sa tête affaiblie, et suivant +la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir. + +--Si tu es marié, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai +plus ta maîtresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire, +cela! J'aime mieux ton âme. Te revoir seulement, c'est tout ce que je +demande à Allah. Après cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai +pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyadé. + +Ensuite, elle commença à s'endormir tout doucement; le jour se mit à +poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant +d'un bon sommeil tranquille. + + + + +XI + + +23 mars. + +J'allai à bord et je revins à la hâte. Course de trois heures. +J'annonçai à Aziyadé un sursis de départ de deux jours. + +C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et +qu'il faut se hâter de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir. + +La nouvelle de mon départ avait déjà circulé et je reçus plusieurs +visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyadé s'enfermait dans +la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi +l'entendaient bien un peu, mais sa présence fréquente chez moi avait +déjà transpiré dans le voisinage, et elle était tacitement admise. +Achmet, d'ailleurs, avait affirmé la veille au soir au public qu'elle +était Arménienne; et cette assurance, donnée par un musulman, était sa +sauvegarde. + +--Nous nous étions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, +à vous voir disparaître ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. +Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous êtes et ce que +vous êtes venu faire parmi nous? + +Hassan-effendi était de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent +désiré savoir qui j'étais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne +m'avaient jamais épié. On n'a pas encore importé en Turquie le +commissaire de police français, qui vous dépiste en trois heures; on est +libre d'y vivre tranquille et inconnu. + +Je déclinai à Hassan-effendi mes noms et qualités, et nous nous fîmes la +promesse de nous écrire. + +Aziyadé avait pleuré plusieurs heures; mais ses larmes étaient moins +amères. L'idée de me revoir commençait à prendre consistance dans son +esprit et la rendait plus calme. Elle commençait à dire: " Quand tu +seras de retour ..." + +--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le +sait! Tous les jours je répéterai: _Allah! sélamet versen Loti_ +!(Allah! protège Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonté. +Pourtant, reprenait-elle avec sérieux, comment pourrais-je t'attendre un +an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un +jour, non pas même une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les +jours où tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou +m'installer en visite chez ma mère Béhidjé, parce que de là on aperçoit +de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et +que, si tu reviens, Aziyadé sera morte ... + + + + +XII + + +Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyadé et de lui +faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision +d'enveloppes à son adresse. + +Or, Achmet ne sait point écrire, ni lui ni personne de sa famille; +Aziyadé écrit trop mal pour affronter la poste, et nous voilà tous les +trois assis sous la tente de l'écrivain public, faisant vignette +d'Orient. + +C'est très compliqué, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes: + +"À Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure à Yedi-Koulé, dans une traverse +donnant sur Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée. C'est la troisième +maison après un tutundji, et à côté il y a une vieille Arménienne qui +vend des remèdes, et, en face, un derviche." + +Aziyadé fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de +son argent, huit piastres blanches; après quoi, il lui faut de ma part +le serment de m'en servir. + +Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la +rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de +si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle, +qu'avant longtemps, " Aziyadé sera oubliée pour toujours "! + + + + +XIII + + +Le soir, nous remontions en caïque la Corne d'or; jamais nous n'avions +tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se +soucier d'aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que +le monde lui fût indifférent. + +Nous avions pris un caïque à l'échelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le +soleil se couchait derrière un ciel de tempête. + +On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c'était, au +nord, un de ces terribles nuages arqués, à l'aspect de cataclysme, qui +annoncent en Afrique les grands orages. + +--Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir +dans le pays des hommes noirs, où j'ai habité un an avec le frère que +j'ai perdu! + +Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une +grande déchirure jaune, d'une nuance éclatante et profonde,--éclairage +fantastique et presque funèbre. + +Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d'or; la nuit tombait +et nous étions transis de froid. + +Les grands yeux d'Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une +étrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur +crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce +regard et il me causait une impression inconnue; c'était comme si les +replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par +elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure +cette interrogation suprême: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aimé? +Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien +m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?" + +Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche, +seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et, +par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel +d'orage ... + + + + +XIV + + +Nous débarquons encore une fois là -bas, sur cette petite place d'Eyoub +que demain je ne verrai plus. + +Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil à notre demeure. + +L'entrée en était encombrée de caisses et de paquets, et il y faisait +déjà nuit. Achmet découvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il +promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hâte de partir: je +pris Aziyadé par la main et l'entraînai dehors. + +Le ciel était toujours étrangement noir, menaçant d'un déluge; les cases +et les pavés se détachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par +eux-mêmes. La rue était déserte et balayée par des rafales qui faisaient +tout trembler; deux femmes turques étaient blotties dans une porte et +nous examinaient curieusement. Je tournai la tête pour voir encore cette +demeure où je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur +ce coin de la terre où j'avais trouvé un peu de bonheur ... + + + + +XV + + +Nous traversons la petite place de la mosquée pour nous embarquer de +nouveau. Un caïque nous emporte à Azar-kapou, d'où nous devons rejoindre +Galata, et puis Top-hané, Foundoucli, et le _Deerhound_. + +Aziyadé a voulu venir me conduire; elle a juré d'être sage; elle est à +cette dernière heure d'un calme inattendu. + +Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus +circuler ensemble dans ces quartiers européens. Leur " madame " est sur +sa porte à nous voir passer; la présence de cette jeune femme voilée lui +donne le mot de l'énigme qu'elle avait depuis longtemps cherché. + +Nous passons Top-hané, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires +de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems. + +Enfin, voici Foundoucli, où nous devons nous dire adieu. + +Une voiture est là qui stationne, commandée par Achmet, pour ramener +Aziyadé dans sa demeure. + +Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble détaché +du fond de Stamboul: petite place dallée, au bord de la mer, antique +mosquée à croissant d'or, entourée de tombes de derviches, et de sombres +retraites d'oulémas. + +L'orage est passé et le temps est radieux; on n'entend que le bruit +lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir. + +Huit heures sonnent à bord du _Deerhound_, l'heure à laquelle je dois +rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici +me prendre. Le voilà qui se détache de la masse noire du navire, et qui +lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable +des adieux! + +J'embrasse ses lèvres et ses mains. Ses mains tremblent légèrement; cela +à part, elle est aussi calme que moi-même, et sa chair est glacée. + +Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de +la mosquée; je pars, et je les perds de vue! + +Un instant après, j'entends le roulement rapide de la voiture qui +emporte pour toujours ma bien-aimée!... bruit aussi sinistre que celui +de la terre qui roule sur une tombe chérie. + +C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai juré, +les années auront secoué sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai +creusé l'abîme entre nous deux en en épousant une autre, et elle ne +m'appartiendra plus. + +Et il me prit une rage folle de courir après cette voiture, de retenir +ma chérie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que +nous nous aimions encore de toute la force de notre âme, et de ne plus +les ouvrir qu'à l'heure de la mort. + +.................. + + + + +XVI + + +24 mars. + +Un matin pluvieux de mars, un vieux juif déménage la maison d'Arif. +Achmet surveille cette opération d'un oeil morne. + +--Achmet, où va votre maître? disent les voisins matineux sortis sur +leur porte. + +--Je ne sais pas, répond Achmet. + +Des caisses mouillées, des paquets trempés de pluie, s'embarquent dans +un caïque, et s'en vont on ne sait où, descendant la Corne d'or du côté +de lamer. + +Et c'est fini d'Arif, le personnage a cessé d'exister. + +Tout ce rêve oriental est achevé; cette étape de mon existence, la +dernière sans doute qui aura du charme, est passée sans retour, et le +temps peut-être en balayera jusqu'au souvenir. + + + + +XVII + + +Quand Achmet vint à bord, escortant ce convoi de bagages, je lui +annonçai qu'un nouveau sursis nous était accordé, de vingt-quatre heures +au moins. Il ventait tempête du côté de Marmara. + +--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une +promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne +la reverrai plus! + +Et j'allai déposer mes habits européens chez leur " madame "; +Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa +les ponts, un chapelet à la main, avec l'air grave et la tenue correcte +des bons musulmans qui se prennent au sérieux et s'en vont pieusement +faire leurs prières. Achmet marchait à côté de lui, revêtu de ses plus +beaux habits. Il avait demandé de régler lui-même le programme de cette +dernière journée, et se renfermait pour l'instant dans un deuil +silencieux. + + + + +XVIII + + +Après avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fumé un +grand nombre de narguilhés et fait station à toutes les mosquées, nous +nous retrouvons le soir à Eyoub, ramenés encore une fois vers ce lieu, +où je ne suis plus qu'un étranger sans gîte, dont le souvenir même sera +bientôt effacé. + +Mon entrée au café de Suleïman produit sensation: on m'avait considéré +comme un personnage disparu, éteint pour tout de bon et pour jamais. + +L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mêlée: beaucoup de têtes +entièrement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des +Miracles, ou peu s'en faut. + +Achmet cependant organise pour moi une fête d'adieu et commande un +orchestre: deux hautbois à l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une +grosse caisse. + +Je consens à ces préparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera +rien, et que je ne verrai pas couler de sang. + +Nous allons nous étourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas +mieux. + +On m'apporte mon narguilhé et ma tasse de café turc, qu'un enfant est +chargé de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les +assistants par la main, les forme en cercle et les invite à danser. + +Une longue chaîne de figures bizarres commence à s'agiter devant moi, +à la lueur troublée des lanternes; une musique assourdissante fait +trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus +aux murailles noires s'ébranlent et donnent des vibrations métalliques; +les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaieté déchirante_ +éclate avec frénésie. + +Au bout d'une heure, tous étaient grisés de mouvement et de tapage; la +fête était à souhait. + +Je n'y voyais plus moi-même qu'à travers un nuage, ma tête s'emplissait +de pensées étranges et incohérentes. Les groupes, exténués et haletants, +passaient et repassaient dans l'obscurité. La danse tourbillonnait +toujours, et Achmet, à chaque tour, brisait une vitre du revers de sa +main. + +Une à une, toutes les vitres de l'établissement tombaient à terre, et se +pulvérisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourées +de coupures profondes, ensanglantaient le plancher. + +Il paraît qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques. + +J'étais écoeuré de cette fête, inquiet aussi pour l'avenir de voir +Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses +promesses. + +Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air +froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes. + +--Loti, dit Achmet, où vas-tu? + +--À bord, répondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses +comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais. + +Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attardé le prix d'un +passage pour Galata. + +--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton +frère! + +Et il commença à me supplier en pleurant. + +Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais jugé +qu'une pénitence et une semonce lui étaient nécessaires, et je restais +inexorable. + +Alors, il chercha à me retenir avec ses mains pleines de sang, et +s'accrocha à moi avec désespoir. Je le repoussai violemment et le lançai +contre une pile de bois qui s'écroula avec fracas. Des bachibozouks de +patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et +s'approchèrent avec un fanal. + +Nous étions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, +loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges représentaient mal. + +--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garçon a bu, et je le ramenais +chez lui. + +Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz, +qui, après avoir pansé ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya +coucher. + + + + +XIX + + +26 mars. + +Encore un jour,--dernier sursis de notre départ. + +Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me +retrouve à Stamboul. + +Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiède et douce. Nous fumons +un narguilhé de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du +Sultan-Sélim.--Les colonnades blanches, déformées par les années, +alternent avec les kiosques funéraires et les alignements de tombeaux. +Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les +murailles grises; de fraîches plantes croissent partout, et courent +gaiement sur les vieux marbres sacrés. + +J'aime ce pays, et tous ces détails me charment; je l'aime parce que +c'est le sien et qu'elle a tout animé de sa présence,--elle qui est +encore là tout près, et que cependant je ne verrai plus. + +Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquée de Mehmed-Fatih, +sur certain banc où nous avons autrefois passé de longues heures. +Par-ci, par-là , des groupes de musulmans, éparpillés sur l'immense +place, fument en causant, et goûtent avec nonchalance les charmes d'une +soirée de printemps. + +Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette +vie d'Orient, j'ai peine à me figurer qu'elle est finie et que je vais +partir. + +Je regarde ce vieux portique noir, là -bas, et cette rue déserte qui +s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est là qu'elle habite, et, en +m'avançant de quelques pas, je verrais encore sa demeure. + +Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquiétude: il a deviné ce +que je pense, et compris ce que je veux faire. + +--Ah! dit-il, Loti, aie pitié d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit +adieu; à présent, laisse-la! + +Mais j'avais résolu de la voir, et j'étais sans force contre moi-même. + +Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause même du simple +bon sens: Abeddin était là , le vieil Abeddin, son maître, et toute +tentative pour la voir devenait insensée. + +--D'ailleurs, disait-il, si même elle sortait, tu n'as plus de maison +pour la recevoir. Où trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalité +pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui +disent que tu es là , elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la +laisseras dans la rue. Cela t'est égal, à toi qui vas partir; mais, +Loti, si tu fais cela, je te déteste et tu n'as pas de coeur. + +Achmet baissa la tête, et se mit à frapper du pied contre le sol, parti +qu'il avait coutume de prendre quand ma volonté dominait la sienne. + +Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique. + +Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et +déserte: on eût dit la rue d'une ville morte. + +Pas une fenêtre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de +l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pavé, deux +carcasses desséchées de chiens morts. + +C'était un quartier aristocratique: les vieilles maisons, bâties en +planches de nuances foncées, décelaient une opulence mystérieuse; des +balcons fermés, des shaknisirs en grande saillie, débordant sur la rue +triste; derrière les grilles de fer, des treillages discrets en lattes +de frêne, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres +et des oiseaux. Toutes les fenêtres de Stamboul sont peintes et fermées +de cette manière. + +Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les +passants, par l'ouverture des rideaux, découvrent des têtes humaines, +jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses. + +Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre +pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebâille seulement; quelqu'un +est derrière, qui la referme aussitôt. L'intérieur ne se devine jamais. + +Cette grande maison là -bas, peinte en rouge sombre, c'est celle +d'Aziyadé. La porte est surmontée d'un soleil, d'une étoile et d'un +croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les +treillages des shaknisirs représentent des tulipes bleues mêlées à des +papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un être vivant l'habite; +on ne sait jamais si, des fenêtres d'une maison turque, quelqu'un vous +regarde ou ne vous regarde pas. + +Derrière moi, là -haut, la grande place est dorée par le soleil couchant; +ici, dans la rue, tout est déjà dans l'ombre. + +Je me cache à moitié derrière un pan de muraille, je regarde cette +maison, et mon coeur bat terriblement. + +Je pense à ce jour où je l'avais vue, et pour la première fois de ma +vie, derrière les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce +que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres +femmes ne rient de moi; j'ai peur d'être ridicule, et surtout j'ai peur +de la perdre ... + + + + +XX + + +Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en +plein l'immense mosquée, les portiques arabes et les minarets +gigantesques. Les oulémas qui sortaient de la prière du soir s'étaient +tous arrêtés sur le seuil, et s'étageaient dans la lumière sur les +grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait +: au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme +qui avait une admirable tête mystique. Le turban blanc des oulémas +entourait son beau front large; son visage était pâle, sa barbe et ses +grands yeux étaient noirs comme de l'ébène. + +Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la +profondeur du ciel bleu et disait: + +--Voilà Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Éternel! + +Et nous courûmes, Achmet et moi, comme la foule, auprès de l'ouléma qui +voyait Allah. + + + + +XXI + + +Nous ne vîmes rien, hélas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, +comme toujours, j'aurais donné ma vie pour cette vision divine, ma vie +seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du +surnaturel. + +--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah? + +--Ah! c'est vous, Loti, dit l'ouléma Izzet; vous aussi, vous voulez +voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infidèles. + +--Il est fou, dirent les derviches. + +Et on emmena le visionnaire dans sa cellule. + +Achmet avait profité de cette diversion pour m'entraîner sur le versant +de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva à +moitié égarés. + + + + +XXII + + +Nous dînons sous les porches de la rue du Sultan-Sélim. Il est déjà tard +pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil. + +L'une après l'autre, les étoiles s'allument dans le ciel pur; la lune +éclaire la rue large et déserte, les arcades arabes et les vieilles +tombes. De loin en loin un café turc encore ouvert jette une lueur rouge +sur les pavés gris; les passants sont rares et circulent le fanal à la +main; par-ci par-là , de petites lampes tristes brûlent dans les kiosques +funéraires. Je vois pour la dernière fois ces tableaux familiers; +demain, à pareille heure, je serai loin de ce pays. + +--Nous allons descendre jusqu'à Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir +encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux +jusqu'à Balate, un caïque jusqu'à Pri-pacha, et nous irons coucher chez +Eriknaz qui nous attend. + +Nous nous perdons pour aller à Oun-Capan, et les chiens aboient après +nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les +vieux Turcs eux-mêmes se perdent la nuit dans ces dédales. Personne pour +nous indiquer la route; toujours les mêmes petites rues, qui montent, +descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers +d'un labyrinthe. + +À Oun-Capan, à l'entrée du Phanar, deux chevaux nous attendent. + +Un coureur nous précède, porteur d'un fanal de deux mètres de haut, et +nous partons comme le vent. + +Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux. +Dans les rues où nous courons, le soleil en plein midi hésite à +descendre, et deux chevaux ont peine à passer de front. D'un côté, c'est +la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardées de +fer et plus vieilles que l'islam, qui s'élargissent par le haut, et font +voûte sur la ruelle humide. Il faut courber la tête en passant à cheval +sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous +dans l'obscurité profonde leurs gros bras de pierre. + +C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis +d'Eyoub; arrivés à Balate, nous en sommes bien près, mais ce logis +n'existe plus ... + +Nous réveillons un batelier qui nous mène en caïque sur l'autre rive ... + +Là , c'est la campagne, et de grands cyprès noirs se dressent au milieu +des platanes. + +Nous commençons aux lanternes l'ascension des sentiers qui mènent à la +case d'Eriknaz. + + + + +XXIII + + +Eriknaz-hanum est d'une laideur agréable et distinguée, blanche comme de +la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle +nous reçoit sans voile, comme une femme franque. + +Tout son intérieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte +propreté. Ses amies Murrah et Fenzilé, qui veillaient avec elle, à notre +arrivée prennent la fuite en se cachant le visage. Elles étaient +occupées à broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, à +bouts retroussés comme des trompettes. + +Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et nièce d'Achmet, vient prendre sa +place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite +créature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette +comme une poupée. + +Après le café et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux +_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz +et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous +endormons tous deux d'un profond sommeil. + +Un soleil radieux vient de grand matin nous éveiller, et quatre à quatre +nous dégringolons les sentiers qui mènent à la Corne d'or. Un caïque +matinal est là qui nous attend. + +La multitude des cases noires de Pri-pacha, étagées là -haut en pyramide, +baignent dans la lumière orangée, et toutes les vitres étincellent. +Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchées, en robes +rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison. + +Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la +mosquée, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne +au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi. + +Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et +le vent du nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de +soleil. + +Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumée; tout le long +de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au sérail, les dômes et les +minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisées. +Les caïques dorés commencent à circuler par centaines, chargés de +passants pittoresques ou de femmes voilées. + +Au bout d'une heure, nous sommes à bord. Tout y est sens dessus dessous, +et c'est bien le départ cette fois. + +Il est fixé pour midi. + + + + +XXIV + + +--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore à Stamboul, fumer notre +narguilhé ensemble pour la dernière fois ... + +Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophané, Galata. Nous voici au +pont de Stamboul. + +La foule se presse sous un soleil brûlant; c'est bien le printemps, pour +tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumière de +midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de dômes et de +minarets, qui couronnent là -haut Stamboul; elle s'éparpille sur une +foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel. + +Les bateaux arrivent et partent, chargés d'un public pittoresque; les +marchands ambulants hurlent à tue-tête, en bousculant la foule. + +Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportés à tous les +points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les +échoppes, tous les passants, même tous les mendiants, la collection +complète des estropiés, aveugles, manchots, becs-de-lièvre et +culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je +distribue des aumônes à tout ce monde, et recueille toute une kyrielle +de bénédictions et de salams. + +Nous nous arrêtons à Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant +la mosquée. Pour la dernière fois de ma vie, je jouis du plaisir d'être +en Turc, assis à côté de mon ami Achmet, fumant un narguilhé au milieu +de ce décor oriental. + +Aujourd'hui, c'est une vraie fête du printemps, un étalage de costumes +et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, +autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se +couvriront bientôt de feuilles tendres. Les barbiers ont établi leurs +ateliers dans la rue et opèrent en plein air; les bons musulmans se font +gravement raser la tête, en réservant au sommet la mèche par laquelle +Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis. + +... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part +ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque +part où rien ne changera plus, quelque part où je ne serai pas +perpétuellement séparé de ce que j'aime ou de ce que j'ai aimé? + +Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme +j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophète! + +--Digression stupide, à propos d'une queue réservée sur le sommet de la +tête ... + + + + +XXV + + +--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire. + +--Achmet, dis-je, quand j'aurai traversé la mer de Marmara, l'Ak-Déniz +(la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup +plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour +aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une +plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais +dans cette mer si bleue, la Méditerranée, je serais moins loin de vous; +ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le +va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la +Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu +n'as aucune idée d'une étendue pareille, et il me faudra, là , naviguer +plusieurs jours en remontant vers l'étoile (le nord) pour arriver dans +mon pays--dans mon pays, où nous voyons plus souvent la pluie que le +beau temps, et les nuages que le soleil. + +"Je serai là -bas bien loin de vous et cette contrée ne ressemble guère +à la tienne; tout y est plus pâle, et les couleurs de toute chose y sont +plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce +moins transparent. + +"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce +n'est quand tu es allé en Arabie, faire à la Mecque le pèlerinage que +tout bon musulman doit au tombeau du prophète; seulement, au lieu de +sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs labourés. Les maisons +sont toutes carrées et pareilles; pour perspective, on n'a guère que le +mur de son voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait +s'élever pour voir plus loin. + +"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur +les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idée de me promener +sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garçon +excentrique. + +"Tout le monde est à l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et +c'est pis qu'à Péra. Tout est prévu, réglé, numéroté; il y a des lois +sur tout et des règlements pour tout le monde, si bien que le dernier +des cuistres, marchand de bonneterie ou garçon coiffeur, a les mêmes +droits à vivre qu'un garçon intelligent et déterminé, comme toi ou moi +par exemple. + +"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que +nous faisons journellement à Stamboul, on aurait dans mon pays des +pourparlers d'une heure avec le commissaire de police! + +Achmet comprit très bien cet aperçu de civilisation occidentale, et +resta un instant rêveur. + +--Pourquoi, dit-il, après la guerre, n'amènerais-tu pas ta famille en +Turquie d'Asie, Loti? + +--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de +mon père Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais +bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois, +nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de +Stamboul, les _Moscov_ nous détruiront tous, et, quand tu reviendras, +Loti, ton Achmet sera mort. + +"Son corps restera quelque part dans la campagne, du côté du Nord; il +n'aura même pas une petite tombe en marbre gris, sous les cyprès, dans +le cimetière de Kassim-Pacha; Aziyadé sera passée en Asie, et tu ne +retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle. +Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frère! + +Hélas! Je crains ces Moscov autant que lui-même, je tremble à cette +idée horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne +trouverais plus personne au monde qui pût jamais me parler d'elle!... + + + + +XXVI + + +Les muezzins montent à leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi; +il est temps de partir. + +En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais +presque cette vieille coquine. + +Achmet me reconduit à bord, où nous nous disons adieu au milieu du +tohu-bohu des visites et de l'appareillage. + +Nous partons, et Stamboul s'éloigne ... + + + + +XXVII + + +En mer, 27 mars 1877. + +Un pâle soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large +est vif et froid. Les côtes, tristes et nues, s'éloignent dans la brume +du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus? + +Stamboul a disparu; les plus hauts dômes des plus hautes mosquées, tout +s'est perdu dans l'éloignement, tout s'est effacé. Je voudrais seulement +une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main; +j'ai une envie folle de sa présence. + +J'ai encore dans la tête tout le tapage de l'Orient, les foules de +Constantinople, l'agitation du départ, et ce calme de la mer m'oppresse. + +Si elle était là , je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma +tête sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait +pleurer et elle aurait confiance. J'ai été bien tranquille et bien froid +en lui disant adieu. + +Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de +l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son âme et son cœur +qui sont à moi; je l'aimerai encore au-delà de la jeunesse, au-delà du +charme des sens, dans l'avenir mystérieux qui nous apportera la +vieillesse et la mort. + +Ce calme de la mer, ce ciel pâle de mars me serrent le coeur. Je souffre +bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir. +J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis +même pas. + +Elle est à cette heure dans son harem, ma bien-aimée, dans quelque +appartement de cette demeure si sombre et si grillée, étendue, sans +paroles et sans larmes, anéantie, à l'approche de la nuit. + +Achmet est resté, nous suivant des yeux, assis sur le quai de +Foundoucli; je l'ai perdu de vue en même temps que ce coin familier de +Constantinople, où, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre. + +Lui aussi pense que je ne reviendrai plus. + +Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-là encore; son amitié +m'était douce et bienfaisante. + +C'est fini de l'Orient, le rêve est achevé. La patrie est devant nous; +dans ce paisible petit Brightbury là -bas, on m'attend avec bonheur. Moi +aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend. + +Je revois ce nid, chéri pourtant, où s'est passée mon enfance, les vieux +murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse +et les tilleuls, témoins d'autrefois, témoins des premiers rêves et du +bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre. + +Souvent déjà j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmenté et déchiré; +j'y ai rapporté bien des passions, bien des espérances, toujours +brisées; il est rempli de poignants souvenirs, son calme béni n'a plus +sur moi son action salutaire; j'étoufferai là , maintenant, comme une +plante privée de soleil ... + + + + +XXVIII + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, avril 1877. + +Cher frère aimé, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans +notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et +que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne +négligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour. + +Je fais souvent la réflexion qu'alors qu'on est si aimé, si chéri, et +qu'on est l'affection et la pensée dominante de tant de coeurs, il n'y a +point de quoi se croire une vie _maudite_ et déshéritée dans ce monde. +Je t'ai écrit à Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans +doute jamais. Je te disais combien je prenais part à tes peines, à tes +douleurs même. Va, j'ai plus d'une fois versé des larmes en songeant à +l'histoire d'Aziyadé. + +Je pense, cher petit frère, que ce n'est pas tout à fait ta faute, si tu +laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est +bien disputée, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue +encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientôt quelqu'un qui +la prendra tout à fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde. + +Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton +arrivée; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait +si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gâter. + +Adieu; tous nos baisers, et à bientôt! + + + + +XXIX + + +Traduction d'un grimoire turc, écrit sous la dictée d'Achmet par un +écrivain public de la place d'Emin-Ounou à Stamboul, et adressé à Loti, +à Brightbury. + +"ALLAH! + +"Mon cher Loti, + +"Achmet te fait beaucoup de salutations. + +"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilène à Aziyadé par la vieille +Kadidja; elle l'a serrée dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire +encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton départ. + +"Le vieux Abeddin a soupçonné et tout deviné, car nous avions été sans +prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, +a dit Kadidja, et ne l'a pas chassée, parce qu'il l'aimait beaucoup. +Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde +à elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont +abandonnée, excepté Fenzilé-hanum, qui est allée pour elle consulter le +hodja (le sorcier). + +"Elle est malade depuis ton départ; cependant le grand ekime (médecin) +qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu. + +"C'est la vieille qui avait un jour arrêté le sang de sa main qui la +soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a dénoncée pour de +l'argent. + +"Aziyadé te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas +le moment de ton retour à Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle +puisse jamais _voir tes yeux face à face_ et qu'il lui semble qu'il n'y +a plus de soleil. + +"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses +que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensée, crois-tu que +je peux être heureux un seul moment sans toi à Constantinople? Je ne le +puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brisé de peine. + +"On ne m'a pas encore appelé pour la guerre, à cause de mon père, qui +est très vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientôt. + +"Je te salue + +"Ton frère, + +"ACHMET" + +"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette dernière +semaine. Le Phanar est tout brûlé." + + + + +XXX + + +LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL + +Brightbury, 20 mai 1877. + +Mon cher Izzedin-Ali, + +Me voici dans mon pays, bien différent du vôtre! sous les vieux +tilleuls qui m'ont abrité enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous +parlais à Stamboul, au milieu de mes bois de chênes verts. C'est le +printemps, mais un pâle printemps: de la pluie et de la brume, un peu +comme est chez vous l'hiver. + +J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble +par instants que mon costume, c'est le vôtre, et que c'est à présent que +je suis déguisé. + +J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la +famille que j'ai tant de fois déserté; j'aime ceux qui m'aiment ici, et +dont l'affection rendait douces et heureuses mes premières années. +J'aime tout ce qui m'entoure, même cette campagne et ces vieux bois qui +ont leur charme à eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il +m'est difficile de définir pour vous, charme du passé, charme +d'autrefois et des anciens bergers. + +Les nouvelles se succèdent, mon cher effendim, les nouvelles de la +guerre; les événements se précipitent. J'avais espéré que le peuple +anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'à moitié, si +loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays, +je fais pour lui des voeux sincères, et sans doute vous me reverrez +bientôt. + +Et puis, vous l'avez deviné, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez +soupçonné et toléré la présence. Votre coeur est grand; vous êtes +au-dessus de toutes les conventions, de tous les préjugés. Je puis bien +vous dire à vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai +bientôt. + + + + +XXXI + + +Brightbury, mai 1877. + +J'étais assis à Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mésange à tête +bleue chantait au-dessus de ma tête une chanson compliquée et fort +longue; elle y mettait toute son âme de mésange, et son chant réveillait +chez moi un monde de souvenirs. + +C'était confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu à peu +les images vinrent, plus nettes et plus précises, je m'y retrouvai tout +à fait. + +Oui, c'était là -bas, à Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un +de nos jours d'école buissonnière et de témérité. Mais c'est si grand, +Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui était à +Andrinople!... + +C'était une belle après-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux, +elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au +soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne. + +Il était triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: +nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par +excellence, et où tout semble s'être immobilisé depuis les derniers +empereurs byzantins. + +La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses +murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une +nécropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les +épaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et +qu'il eût autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes +basses, contournées, mystérieuses, surmontées d'inscriptions dorées et +d'ornements bizarres. + +Entre la partie habitée de la ville et ses fortifications s'étendent de +vastes terrains vagues occupés par des masures inquiétantes, des ruines +éboulées de tous les âges de l'histoire. + +Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces +murailles; à peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige +blanche; toujours les mêmes créneaux, toujours les mêmes tours, la même +teinte sombre apportée par les siècles,--les mêmes lignes régulières, +qui s'en vont, droites et funèbres, se perdre dans l'extrême horizon. + +Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour +de nous, dans la campagne, c'étaient des bois de ces cyprès +gigantesques, hauts comme des cathédrales, à l'ombre desquels par +milliers se pressaient les sépultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle +part autant de cimetières que dans ce pays, ni autant de tombes, ni +autant de morts. + +--Ces lieux, disait Aziyadé, étaient affectionnés d'Azraël qui, la +nuit, y arrêtait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait +comme un homme sous ces ombrages terribles. + +Cette campagne était silencieuse, ces sites imposants et solennels. + +Et cependant nous étions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, +heureux d'être jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en +plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu. + +Son yachmak, très épais, était ramené sur ses yeux jusqu'à dérober tout +son front; à peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses +prunelles, si limpides et si mobiles; son féredjé d'emprunt était d'une +couleur foncée, d'une coupe sévère, que n'adoptent point d'ordinaire les +femmes élégantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-même ne l'eût point +reconnue. + +Nous marchions d'un pas souple et rapide, frôlant les modestes +marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant à pleine +poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver. + +Tout à coup, dans ce grand silence, nous entendîmes un délicieux chant +de mésange, en tout semblable à celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux +de même espèce répètent dans tous les coins du monde la même chanson. + +Aziyadé s'arrêta court, étonnée; avec une mine de stupéfaction comique, +du bout de son doigt teint de henné, elle me montrait le petit chanteur +posé près de nous sur une branche de cyprès. Ce petit oiseau, tout +petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se +démenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous +nous mîmes à rire. + +Et nous restâmes là longtemps à l'écouter, jusqu'au moment où il prit +son vol, effrayé par six grands chameaux qui s'avançaient d'une allure +bête, attachés à la queue leu leu par des ficelles. + +Après ... après, nous vîmes poindre une troupe de femmes en deuil qui se +dirigeaient vers nous. + +C'étaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tête; elles +portaient un petit cadavre, à découvert sur une civière, suivant leur +rite national. + +--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyadé devenue +sérieuse. + +En effet, c'était une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une +délicieuse poupée de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle +était vêtue d'une élégante robe de mousseline blanche et portait sur la +tête une couronne de fleurs d'or. + +Il y avait une fosse creusée au bord du chemin. On enterre ainsi les +morts n'importe où, le long des routes ou au pied des murs ... + +--Approchons-nous, dit Aziyadé, redevenue enfant; on nous donnera des +bonbons. + +On avait dérangé pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas +être fort ancien; la terre qui en était sortie était pleine d'ossements +et de lambeaux de diverses étoffes. Il y avait surtout un bras, plié à +angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par +quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de dévorer. + +Il y avait là deux _popes_ à grands cheveux de femme, couverts de +sordides oripeaux dorés, sales, patibulaires, assistés de quatre mauvais +drôles d'enfants de choeur. + +Ils marmottèrent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mère lui +enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds +dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eût fait sourire, si +elle n'eût pas été faite par cette mère. + +Quand elle fut couchée tout au fond sur le sol humide, sans planches, +sans bière, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le +trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le +vieux coude; et elle fut promptement enfouie. + +On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec. + +Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragées blanches, en +remit une poignée à chacun des assistants, et nous en eûmes aussi, bien +que nous fussions Turcs. + +Quand Aziyadé tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux étaient +pleins de larmes ... + + + + +XXXII + + +Le fait est que ce petit oiseau était drôle de se trouver si heureux de +vivre, et d'être si gai au milieu de ce site funèbre!... + +.................. + + + * * * * * + + +5 + +AZRAËL + + + +I + +20 mai 1877. + +... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. Là -bas, quelque +chose se dessine; l'horizon se frange de mosquées et de minarets;--mon +coeur bat, c'est Stamboul! + +Je mets pied à terre.--C'est une émotion vive que de me retrouver dans +ce pays ... + +Achmet n'est plus là , à son poste, caracolant à Top-Hané sur son cheval +blanc. Galata même est mort; on voit que quelque chose de terrible comme +une guerre d'extermination se passe au-dehors. + +... J'ai repris mes habits turcs. Je cours à Azarkapou. Je monte dans le +premier caïque qui passe. Le caïqdji me reconnaît. + +--Et Achmet?... dis-je. + +--Parti, parti pour la guerre! + +J'arrive chez Eriknaz, sa soeur. + +--Oui, parti, dit-elle. Il était à Batoum, et, depuis la bataille, nous +sommes sans nouvelles. + +Les sourcils noirs d'Eriknaz s'étaient contractés avec douleur; elle +pleurait amèrement ce frère que les hommes lui avaient ravi, et la +petite Alemshah pleurait en regardant sa mère. + +Je me rendis à la case de Kadidja; mais la vieille avait déménagé, et +personne ne put m'indiquer sa demeure. + + + + +II + + +Alors, je me dirigeai seul vers la mosquée de Mehmed-Fatih, vers la +maison d'Aziyadé, sans arrêter aucun projet dans ma tête troublée, sans +songer même à ce que j'allais faire, poussé seulement par le besoin de +m'approcher d'elle et de la voir!... + +Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait été autrefois +l'opulent Phanar; ce n'était plus qu'une grande dévastation, une longue +suite de rues funèbres, encombrées de débris noirs et calcinés. C'était +ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller à Eyoub, +où m'attendait ma chérie ... + +On criait dans ces rues; des groupes d'hommes à peine vêtus, levés pour +la guerre, à moitié armés, à moitié sauvages, aiguisaient leurs yatagans +sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zébrés +d'inscriptions blanches. + +Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de +l'Eski-Stamboul. + +J'approchais toujours. J'étais dans la rue sombre qui monte à +Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!... + +Les objets extérieurs étalaient au soleil des aspects sinistres qui me +serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et +rien que le bruit de mes pas ... + +Sur les pavés, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille, +rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes +maigres et nues, d'un noir d'ébène; elle trottinait tête basse, et se +parlait à elle-même ... C'était Kadidja. + +Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une +intonation aiguë de négresse ou de macaque, et un ricanement de +moquerie. + +--Aziyadé? dis-je. + +--_Eûlû! eûlû_! dit-elle en appuyant à plaisir sur ces mots +bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, désignent la mort. + +--_Eûlû! eûlmûch_! criait-elle, comme à quelqu'un qui ne comprend +pas. + +Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait +sans pitié de ce mot funèbre: + +--Morte! Morte!... elle est morte! + +On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme +un coup de foudre; il faut un moment à la souffrance, pour vous +étreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur +d'être si calme. Et la vieille me suivait pas à pas, comme une furie, +avec son horrible _Eûlû! eûlû_! + +Je sentais derrière moi la haine exaspérée de cette créature, qui +adorait sa maîtresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me +retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une +certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ... + +.................. + + + +III + + +Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison +peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyadé avait habitée; +j'étais assis et la tête me tournait; les maisons sombres et désertes +dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le +marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempée dans l'eau +froide de la fontaine, faisait matelas à ma tête ... Alors, je vis la +vieille Kadidja près de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridées de +singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ... + +Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde à nous; ils causaient +avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues, +des nouvelles de la première bataille de Kars. On était aux mauvais +jours des débuts de la guerre, et les destinées de l'islam semblaient +déjà perdues. + + + + +IV + + Je veille, et, nuit et jour, mon front rêve enflammé, + Ma joue en pleurs ruisselle, + Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé + Ses beaux yeux de gazelle. + (VICTOR HUGO, _Orientales_.) + + +La chose froide que je tenais serrée dans mes bras était une borne de +marbre plantée dans le sol. + +Ce marbre était peint en bleu d'azur, et terminé en haut par un relief +de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorées en +saillie, que machinalement je lisais ... + +C'était une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulières +aux femmes, et j'étais assis sur la terre, dans le grand cimetière de +Kassim-Pacha. + +La terre rouge et fraîchement remuée formait une bosse de la longueur +d'un corps humain; de petites plantes déracinées par la bêche étaient +posées sur ce guéret les racines en l'air; tout alentour, c'étaient la +mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni +bouquets ni couronnes sur les tombes turques. + +Ce cimetière n'avait pas l'horreur de nos cimetières d'Europe; sa +tristesse orientale était plus douce, et aussi plus grandiose. De +grandes solitudes mornes, des collines stériles, çà et là plantées de +cyprès noirs; de loin en loin, à l'ombre de ces arbres immenses, des +mottes de terre retournées de la veille, d'antiques bornes funéraires, +de bizarres tombes turques, coiffées de tarbouchs et de turbans. + +Tout au loin, à mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familière de +Stamboul, et là -bas ... Eyoub! + +C'était un soir d'été; la terre, l'herbe sèche, tout était tiède, à part +ce marbre autour duquel j'avais noué mes bras, qui était resté froid; sa +base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort. + +Les objets extérieurs avaient ces aspects inaccoutumés que prennent les +choses, quand les destinées des hommes ou des empires touchent aux +grandes crises décisives, quand les destinées s'achèvent. + +On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la +guerre sainte, ces étranges fanfares turques, unisson strident et +sonore, timbre inconnu à nos cuivres d'Europe; on eût dit le suprême +hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande +race de Tchengiz. + +Le yatagan turc traînait à mon côté, je portais l'uniforme de +_yuzbâchi_; celui qui était là ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le +_yuzbâchi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicité d'être envoyé aux +avant-postes, je partais le lendemain ... + +Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacrée de +l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdâtres des +tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cyprès, sur leurs +troncs séculaires, sur leur mélancolique ramure grise. Ce cimetière +était comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme +mystérieux, et portait à la prière. + +J'y voyais comme à travers un voile funèbre, et toute ma vie passée +tourbillonnait dans ma tête avec le vague désordre des rêves; tous les +coins du monde où j'ai vécu et aimé, mes amis, mon frère, des femmes de +diverses couleurs que j'ai adorées, et puis, hélas! le foyer bien-aimé +que j'ai déserté pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille +mère ... + +Pour elle qui est là couchée, j'ai tout oublié!... Elle m'aimait, elle, +de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et +tout doucement, lentement, derrière les grilles dorées du harem, elle +est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa +voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne, +moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta +volonté!" + +Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares +bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble +le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'à moi et +remplissait les grands cimetières de rumeurs étranges. + +Le soleil s'était couché derrière la colline sacrée d'Eyoub, et la nuit +d'été descendait transparente sur l'héritage d'Othman ... + +... Cette chose sinistre qui est là -dessous, si près de moi que j'en +frémis, cette chose sinistre déjà dévorée par la terre, et que j'aime +encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indéfini, +une âme, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me +voir encore pleurant là sur cette terre?... + +Mon Dieu, pour elle je suis près de prier, mon coeur qui s'était durci +et fermé dans la comédie de la vie, s'ouvre à présent à toutes les +erreurs délicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans +amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre +poussière, je le saurai bientôt peut-être, je vais tenter de mourir pour +le savoir ... + + + + +V + + +CONCLUSION + + +On lit dans le _Djerideï-havadis_, journal de Stamboul: + +"Parmi les morts de la dernière bataille de Kars, on a retrouvé le +corps d'un jeune officier de la marine anglaise, récemment engagé au +service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi. + +"Il a été inhumé parmi les braves défenseurs de l'islam (que Mahomet +protège!), aux pieds du Kizil-Tépé, dans les plaines de Karadjémir." + + + +FIN + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 11035 *** diff --git a/11035-8.txt b/11035-8.txt new file mode 100644 index 0000000..79365f3 --- /dev/null +++ b/11035-8.txt @@ -0,0 +1,7711 @@ +The Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aziyade + Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise + entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de + Kars, le 27 octobre 1877. + + +Author: Pierre Loti + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11035] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE *** + + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, +(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks) + + + + +AZIYADÉ + +par PIERRE LOTI + +De l'Académie française + + +Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise +entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de +Kars le 27 octobre 1877. + + + + +PRÉFACE DE PLUMKETT + +AMI DE LOTI + + +Dans tout roman bien conduit, une description du héros est de rigueur. +Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a +pas été plus conduit que la vie de son héros. Et puis décrire au public +indifférent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisée, et les plus +habiles pourraient bien s'y perdre. + +Pour son portrait physique, lecteur, allez à Musset: ouvrez "_Namouna_, +conte oriental" et lisez: + + Bien cambré, bien lavé; ........ + Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux + Ce qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux. + +Comme Hassan, il était très joyeux, et pourtant très maussade; +indignement naïf, et pourtant très blasé. En bien comme en mal, il +allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan égoïste, +et c'était à Rolla plutôt qu'il eût pu ressembler ... + + Dans plus d'une âme on voit deux choses à la fois: + + .................. + + Le ciel,--qui teint les eaux à peine remuées, + + .................. + + Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant. + +(VICTOR HUGO, _les Ondines_.) + +PLUMKETT. + + + +1 + +SALONIQUE + +JOURNAL DE LOTI + + + +I + +16 mai 1876. + +... Une belle journée de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les +canots étrangers arrivèrent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la +dernière main à leur oeuvre: six pendus exécutaient en présence de la +foule l'horrible contorsion finale ... Les fenêtres, les toits étaient +encombrés de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorités turques +souriaient à ce spectacle familier. + +Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du +supplice; les potences étaient si basses que les pieds nus des condamnés +touchaient la terre. Leurs ongles crispés grinçaient sur le sable. + + + +II + +L'exécution terminée, les soldats se retirèrent et les morts restèrent +jusqu'à la tombée du jour exposés aux yeux du peuple. Les six cadavres, +debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la +mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifférents et +de groupes silencieux de jeunes femmes. + + + +III + +Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exigé ces exécutions +d'ensemble, comme réparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit +en Europe au début de la crise orientale. + +Toutes les nations européennes avaient envoyé sur rade de Salonique +d'imposants cuirassés. L'Angleterre s'y était une des premières fait +représenter, et c'est ainsi que j'y étais venu moi-même, sur l'une des +corvettes de Sa Majesté. + + + +IV + +Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de +circuler dans Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois +jours après les pendaisons, vers quatre heures de l'après-midi, il +arriva que je m'arrêtai devant la porte fermée d'une vieille mosquée, +pour regarder se battre deux cigognes. + +La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons +caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par +les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mystérieux, de grands +balcons fermés et grillés, d'où les passants sont reluqués par des +petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavés de +galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les +toits; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu; on respirait +partout l'air tiède et la bonne odeur de mai. + +La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude +contrainte et hostile; aussi l'autorité nous obligeait-elle à traîner +par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin, +quelques personnages à turban passaient en longeant les murs, et aucune +tête de femme ne se montrait derrière les grillages discrets des +_haremlikes_; on eût dit une ville morte. + +Je me croyais si parfaitement seul, que j'éprouvai une étrange +impression en apercevant près de moi, derrière d'épais barreaux de fer, +le haut d'une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens. + +Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu'à se +rejoindre; l'expression de ce regard était un mélange d'énergie et de +naïveté; on eût dit un regard d'enfant, tant il avait de fraîcheur et de +jeunesse. + +La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'à la ceinture +sa taille enveloppée d'un camail à la turque (_féredjé_) aux plis longs +et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d'argent. +Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n'en laissant paraître +que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien vertes, de +cette teinte vert de mer d'autrefois chantée par les poètes d'Orient. + +Cette jeune femme était Aziyadé. + + + + +V + + +Aziyadé me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fût cachée; mais +un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosité +qu'on peut contempler à loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces +étrangers, qui étaient venus menacer son pays sur de si terribles +machines de fer, pût être un très jeune homme dont l'aspect ne lui +causait ni répulsion ni frayeur. + + + + +VI + + +Tous les canots des escadres étaient partis quand je revins sur le quai; +les yeux verts m'avaient légèrement captivé, bien que le visage exquis +caché par le voile blanc me fût encore inconnu; j'étais repassé trois +fois devant la mosquée aux cigognes, et l'heure s'en était allée sans +que j'en eusse conscience. + +Les impossibilités étaient entassées comme à plaisir entre cette jeune +femme et moi; impossibilité d'échanger avec elle une pensée, de lui +parler ni de lui écrire; défense de quitter le bord après six heures du +soir, et autrement qu'en armes; départ probable avant huit jours pour ne +jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des +harems. + +Je regardai s'éloigner les derniers canots anglais, le soleil près de +disparaître, et je m'assis irrésolu sous la tente d'un café turc. + + + + +VII + + +Un attroupement fut aussitôt formé autour de moi; c'était une bande de +ces hommes qui vivent à la belle étoile sur les quais de Salonique, +bateliers ou portefaix, qui désiraient savoir pourquoi j'étais resté à +terre et attendaient là, dans l'espoir que peut-être j'aurais besoin de +leurs services. + +Dans ce groupe de Macédoniens, je remarquai un homme qui avait une drôle +de barbe, séparée en petites boucles comme les plus antiques statues de +ce pays; il était assis devant moi par terre et m'examinait avec +beaucoup de curiosité; mon costume et surtout mes bottines paraissaient +l'intéresser vivement. Il s'étirait avec des airs câlins, des mines de +gros chat angora, et bâillait en montrant deux rangées de dents toutes +petites, aussi brillantes que des perles. + +Il avait d'ailleurs une très belle tête, une grande douceur dans les +yeux qui resplendissaient d'honnêteté et d'intelligence. Il était tout +dépenaillé, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre +comme une chatte. + +Ce personnage était Samuel. + + + + +VIII + + +Ces deux êtres rencontrés le même jour devaient bientôt remplir un rôle +dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on +m'eût beaucoup étonné en me le disant. Tous deux devaient abandonner +ensuite leur pays pour me suivre, et nous étions destinés à passer +l'hiver ensemble, sous le même toit, à Stamboul. + + + + +IX + + +Samuel s'enhardit jusqu'à me dire les trois mots qu'il savait d'anglais: + +--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller à bord?) + +Et il continua en sabir: + +--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.) + +Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on +pouvait tirer d'un garçon intelligent et déterminé, parlant une langue +connue, pour cette entreprise insensée qui flottait déjà devant moi à +l'état de vague ébauche. + +L'or était un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu. +Samuel, d'ailleurs, devait être honnête, et un garçon qui l'est ne +consent point pour de l'or à servir d'intermédiaire entre un jeune homme +et une jeune femme. + + + + +X + + +A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES + +Salonique, 2 juin. + +... Ce n'était d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens; +quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut; +j'en suis surpris et charmé. + +Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un +vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison +d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystère. C'est la +case choisie pour ces changements de décors qui lui sont familiers. +(Autrefois, vous vous en souvenez, c'était pour Isabelle B ..., l'étoile +: la scène se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la +maîtresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de +décors, et c'est à peine si le costume oriental leur prête encore +quelque peu d'attrait et de nouveauté.) + +Début de mélodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur. +Aspect assez misérable, mais beaucoup de couleur orientale. Des +narguilhés traînent à terre avec des armes. + +Votre ami Loti est planté au milieu et trois vieilles juives +s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes +pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornées de paillettes, +des sequins enfilés pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de +soie verte. Elles se dépêchent de lui enlever ses vêtements d'officier +et se mettent à l'habiller à la turque, en s'agenouillant pour commencer +par les guêtres dorées et les jarretières. Loti conserve l'air sombre et +préoccupé qui convient au héros d'un drame lyrique. + +Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les +manches d'argent sont incrustés de corail, et les lames damasquinées +d'or; elles lui passent une veste dorée à manches flottantes, et le +coiffent d'un tarbouch. Après cela, elles expriment, par des gestes, que +Loti est très beau ainsi, et vont chercher un grand miroir. + +Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement à cette +toilette qui pourrait lui être fatale; et puis il disparaît par une +porte de derrière et traverse toute une ville saugrenue, des bazars +d'Orient et des mosquées; il passe inaperçu dans des foules bariolées, +vêtues de ces couleurs éclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques +femmes voilées de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un +Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles." + +Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami +Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque, +laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensée en tout temps, +et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Auprès d'elle, +Loti va passer une heure de complète ivresse, au risque de sa tête, de +la tête de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications +diplomatiques. + +Vous direz qu'il faut, pour en arriver là, un terrible fond d'égoïsme; +je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu à penser que tout ce qui +me plaît est bon à faire et qu'il faut toujours épicer de son mieux le +repas si fade de la vie. + +Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai écrit +longuement. Je ne crois nullement à votre affection, pas plus qu'à celle +de personne; mais vous êtes, parmi les gens que j'ai rencontrés deçà et +delà dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir +à vivre et à échanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque +peu d'épanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de +Chypre. + +À présent c'est passé; je suis monté sur le pont respirer l'air vif du +soir, et Salonique faisait piètre mine; ses minarets avaient l'air d'un +tas de vieilles bougies, posées sur une ville sale et noire où +fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une +douche glacée, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je +retombe sur moi-même; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide +écoeurant et l'immense ennui de vivre. + +Je pense aller bientôt à Jérusalem, où je tâcherai de ressaisir quelques +bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et +philosophiques, mes principes de morale, mes théories sociales, etc., +sont représentés par cette grande personnalité: le gendarme. + +Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En +attendant, je vous serre les mains et je suis votre dévoué. + +LOTI. + + + + +XI + + +Ce fut une des époques troublées de mon existence que ces derniers jours +de mai 1876. + +Longtemps j'étais resté anéanti, le coeur vide, inerte, à force d'avoir +souffert; mais cet état transitoire avait passé, et la force de la +jeunesse amenait le réveil. Je m'éveillais seul dans la vie; mes +dernières croyances s'en étaient allées, et aucun frein ne me retenait +plus. + +Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient +jetait son grand charme sur ce réveil de moi-même, qui se traduisait par +le trouble des sens. + + + + +XII + + +Elle était venue habiter avec les trois autres femmes de son maître un +yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; là, on la +surveillait moins. + +Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me +jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des +pêcheurs; et Samuel, placé comme par hasard sur mon passage, recevait +par signes mes ordres pour la nuit. + +J'ai passé bien des journées à errer sur ce chemin de Monastir. C'était +une campagne nue et triste, où l'oeil s'étendait à perte de vue sur des +cimetières antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen +rongeait les inscriptions mystérieuses; des champs plantés de menhirs de +granit; des sépultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce +vieux sol de Macédoine où les grands peuples du passé ont laissé leur +poussière. De loin en loin, la silhouette aiguë d'un cyprès, ou un +platane immense, abritant des bergers albanais et des chèvres; sur la +terre aride, de larges fleurs lilas pâle, répandant une douce odeur de +chèvrefeuille, sous un soleil déjà brûlant. Les moindres détails de ce +pays sont restés dans ma mémoire. + +La nuit, c'était un calme tiède, inaltérable, un silence mêlé de bruits +de cigales, un air pur rempli de parfums d'été; la mer immobile, le ciel +aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques. + +Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que +des barrières matérielles, la présence de son maître, et le grillage de +fer de ses fenêtres. + +Je passais ces nuits à l'attendre, à attendre ce moment, très court +quelquefois, où je pouvais toucher ses bras à travers les terribles +barreaux, et embrasser dans l'obscurité ses mains blanches, ornées de +bagues d'Orient. + +Et puis, à certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec +mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les +officiers de garde. + + + + +XIII + + +Mes soirées se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'étranges +choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des études +de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et +les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais +dans ces bouges était celui des matelots turcs, le moins compromettant +pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait +singulièrement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure +rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu à peu je m'attachais à lui, +et son refus de me servir auprès d'Aziyadé me faisait l'estimer +davantage. + +Mais j'ai vu d'étranges choses la nuit avec ce vagabond, une +prostitution étrange, dans les caves où se consomment jusqu'à complète +ivresse le mastic et le raki ... + + + + +XIV + + +Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous +attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens +de cette belle nuit étoilée, où l'on n'entendait que le faible bruit de +la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires, +les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes +séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche d'autrefois; +l'herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'était un +bonheur d'être en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon +vivre. + +Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable +humeur, et ne me répondait même plus. + +Alors je lui pris la main pour la première fois, en signe d'amitié, et +lui fis en espagnol à peu près ce discours: + +--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des +planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le +serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur après. N'êtes-vous +pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire? + +Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eût été +nécessaire. + +--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublée, _che volete mî?_ +(Que voulez-vous de moi?) ... + +Quelque chose d'inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête +du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis +il s'était couvert la figure de ses bras, et restait là, terrifié de +lui-même, immobile et tremblant ... + +Mais, depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme; il +joue chaque soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison +qu'Aziyadé habite; il traverse, dans l'obscurité, pour aller la +chercher, ce cimetière rempli pour lui de visions et de terreurs +mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la +nôtre, ou bien m'attend toute la nuit, couché pêle-mêle avec cinquante +vagabonds, sur la _cinquième_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa +personnalité est comme absorbée dans la mienne, et je le trouve partout +dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis, +prêt à défendre ma vie au risque de la sienne. + + + + +XV + + +LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE + +Salonique, mai 1876. + +Mon cher Plumkett, + +Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses +tristes ou saugrenues, ou même gaies, qui vous passeront par la tête; +comme vous êtes classé pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai +toujours avec plaisir ce que vous m'écrirez. + +Votre lettre m'a été remise sur la fin d'un dîner au vin d'Espagne, et +je me souviens qu'elle m'a un peu, à première vue, abasourdi par son +ensemble original. Vous êtes en effet " un drôle de type ", mais cela, +je le savais déjà. Vous êtes aussi un garçon d'esprit, ce qui était +connu. Mais ce n'est point là seulement ce que j'ai démêlé dans votre +longue lettre, je vous l'assure. + +J'ai vu que vous avez dû beaucoup souffrir, et c'est là un point de +commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues années que j'ai +été lancé dans la vie, à Londres, livré à moi-même à seize ans; j'ai +goûté un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus +qu'aucun genre de douleur m'ait été épargné. Je me trouve fort vieux, +malgré mon extrême jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et +l'acrobatie. + +Les confidences d'ailleurs ne servent à rien; il suffit que vous ayez +souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous. + +Je vois aussi que j'ai été assez heureux pour vous inspirer quelque +affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que +vous appelez une _amitié intellectuelle_, et nos relations nous aideront +à passer le temps maussade de la vie. + +À la quatrième page de votre papier, votre main courait un peu vite sans +doute, quand vous avez écrit: " une affection et un dévouement +illimités. " Si vous avez pensé cela, vous voyez bien, mon cher ami, +qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraîcheur, et que +tout n'est pas perdu. Ces belles amitiés-là, à la vie, à la mort, +personne plus que moi n'en a éprouvé tout le charme; mais, voyez-vous, +on les a à dix-huit ans; à vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus +de dévouement que pour soi-même. C'est désolant, ce que je vous dis là, +mais c'est terriblement vrai. + + + + +XVI + + +Salonique, juin 1876. + +C'était un bonheur de faire à Salonique ces corvées matinales qui vous +mettaient à terre avant le lever du soleil. L'air était si léger, la +fraîcheur si délicieuse, qu'on n'avait aucune peine à vivre; on était +comme pénétré de bien-être. Quelques Turcs commençaient à circuler, +vêtus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voûtées des +bazars, à peine éclairées encore d'une demi-lueur transparente. + +L'ingénieur Thompson jouait auprès de moi le rôle du confident +d'opéra-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues +de cette ville, aux heures les plus prohibées et dans les tenues les +moins réglementaires. + +Le soir, c'était pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout +était rose ou doré. L'Olympe avait des teintes de braise ou de métal en +fusion, et se réfléchissait dans une mer unie comme une glace. Aucune +vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphère et que +les montagnes se découpaient dans le vide, tant leurs arêtes les plus +lointaines étaient nettes et décidées. + +Nous étions souvent assis le soir sur les quais où se portait la foule, +devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y +jouaient leurs airs bizarres, accompagnés de clochettes et de chapeaux +chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites +tables toujours garnies, et ne suffisaient plus à servir les narguilhés, +les skiros, le lokoum et le raki. + +Samuel était heureux et fier quand nous l'invitions à notre table. Il +rôdait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque +rendez-vous d'Aziyadé, et je tremblais d'impatience en songeant à la +nuit qui allait venir. + + + + +XVII + + +Salonique, juillet 1876. + +Aziyadé avait dit à Samuel qu'il resterait cette nuit-là auprès de nous. +Je la regardais faire avec étonnement: elle m'avait prié de m'asseoir +entre elle et lui, et commençait à lui parler en langue turque. + +C'était un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et +Samuel devait servir d'interprète; depuis un mois, liés par l'ivresse +des sens, sans avoir pu échanger même une pensée, nous étions restés +jusqu'à cette nuit étrangers l'un à l'autre et inconnus. + +--Où es-tu né? Où as-tu vécu? Quel âge as-tu? As-tu une mère? +Crois-tu en Dieu? Es-tu allé dans le pays des hommes noirs? As-tu eu +beaucoup de maîtresses? Es-tu un seigneur dans ton pays? + +Elle, elle était une petite fille circassienne venue à Constantinople +avec une autre petite de son âge; un marchand l'avait vendue à un vieux +Turc qui l'avait élevée pour la donner à son fils; le fils était mort, +le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, était extrêmement belle; +alors, elle avait été prise par cet homme, qui l'avait remarquée à +Stamboul et ramenée dans sa maison de Salonique. + +--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le même que le +tien, et qu'elle n'est pas bien sûre, d'après le Koran, que les femmes +aient une âme comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti, +vous ne vous verrez jamais, même après que vous serez morts, et c'est +pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande +si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous +laisserez couler au fond en vous tenant serrés tous les deux ... Et moi, +ensuite, je ramènerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus. + +--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons +tout de suite, ce sera fini après. + +Aziyadé comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et +nous nous penchâmes tous deux sur l'eau. + +--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous +deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez là. +En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace. + +Cela était dit en sabir avec une crudité sauvage que le français ne peut +pas traduire. + +.................. + +Il était l'heure pour Aziyadé de repartir, et, l'instant d'après, elle +nous quitta. + + + + +XVIII + + +PLUMKETT A LOTI + +Londres, juin 1876. + +Mon cher Loti, + +J'ai une vague souvenance de vous avoir envoyé le mois dernier une +lettre sans queue ni tête, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le +primesaut vous dicte, où l'imagination galope, suivie par la plume, qui, +elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille +rossinante de louage. + +Ces lettres-là, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors +on ne les aurait point envoyées. Des digressions plus ou moins +pédantesques dont il est inutile de chercher l'à-propos, suivies +d'âneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un +auto-panégyrique d'individu incompris qui cherche à se faire plaindre, +pour récolter des compliments que vous êtes assez bon pour lui envoyer. +Conclusion: tout cela était bien ridicule. + +Et les protestations de dévouement!--Oh! pour le coup c'est là que +la vieille rossinante à deux becs prenait le mors aux dents! Vous +répondez à cet article de ma lettre comme eût pu le faire cet écrivain +du XVIe siècle avant notre ère qui ayant essayé de tout, d'être un grand +roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes, +etc., en vint à s'ennuyer et à se dégoûter tellement de toutes ces +choses, qu'il déclara sur ses vieux jours, toutes réflexions faites, que +tout n'était que vanité. + +Ce que vous me répondiez là, en style d'Ecclésiaste, je le savais bien; +je suis si bien de votre avis sur tout et même sur autre chose, que je +doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que +comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien à nous +apprendre l'un à l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral. + +--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles. + +Plus que jamais, je m'incline: j'aime à avoir des vues d'ensemble sur +les personnes et les choses, j'aime à en deviner les grands traits; +quant aux détails, je les ai toujours eus en horreur. + +"Affection et dévouement illimités! " Que voulez-vous! c'était un de +ces bons mouvements, un de ces heureux éclairs à la faveur desquels on +est meilleur que soi-même. Croyez bien que l'on est sincère au moment où +l'on écrit ainsi. Si ce ne sont que des éclairs, à qui faut-il s'en +prendre?... Est-ce à vous et à moi, qui ne sommes aucunement +responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce à +celui qui ne nous a créés que pour nous laisser à demi ébauchés, +susceptibles des aspirations les plus élevées; mais incapables d'actes +qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce à personne du tout? +Dans le doute où nous sommes à ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y +a de mieux à faire. + +Merci pour ce que vous me dites de la fraîcheur de mes sentiments. +Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutôt je m'en suis +trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu défraîchis par l'usage que +j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion, +et, à ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de très +bonnes occasions. Je vous ferai également remarquer qu'il est des choses +qui gagnent en solidité ce que l'usure peut leur avoir enlevé de +brillant et de fraîcheur; comme exemple tiré du noble métier que nous +exerçons tous deux, je vous citerai le vieux filin. + +Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus à +revenir là-dessus. Une fois pour toutes, je vous déclare que vous êtes +très bien doué, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez +s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-même. Cela posé, +je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour +entrer dans quelques détails sur mon individu. + +Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du +moral.--Mon traitement consiste à ne plus me tourner la cervelle à +l'envers, et à mettre un régulateur à ma sensibilité. Tout est équilibre +en ce monde, au-dedans de nous-même comme au-dehors. Si la sensibilité +prend le dessus, c'est toujours aux dépens de la raison. Plus vous serez +poète, moins vous serez géomètre, et, dans la vie, il faut un peu de +géométrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmétique. Je crois, +Dieu me pardonne, que je vous écris là quelque chose qui a presque le +sens commun! + +Tout à vous, +PLUMKETT. + + + + +XIX + + +Nuit du 27 juillet, Salonique. + +À neuf heures, les uns après les autres, les officiers du bord rentrent +dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance +et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde. + +Et je regarde avec anxiété le ciel du côté du vieil Olympe, d'où partent +trop souvent ces gros nuages cuivrés, indices d'orages et de pluie +torrentielle. + +Ce soir, de ce côté-là, tout est pur, et la montagne mythologique +découpe nettement sa cime sur le ciel profond. + +Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte. + +Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux +heures se passent, les minutes se traînent et sont longues comme des +nuits. + +À onze heures, un léger bruit d'avirons sur la mer calme; un point +lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de +Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le hèlent. Samuel ne +répond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires +ont une consigne secrète qui concerne lui seul, et le voilà le long du +bord. + +On lui remet pour moi des filets, et différents ustensiles de pêche; les +apparences sont sauvées ainsi, et je saute dans la barque, qui +s'éloigne; j'enlève le manteau qui couvrait mon costume turc et la +transformation est faite. Ma veste dorée brille légèrement dans +l'obscurité, la brise est molle et tiède, et Samuel rame sans bruit dans +la direction de la terre. + +Une petite barque est là qui stationne.--Elle contient une vieille +négresse hideuse enveloppée d'un drap bleu, un vieux domestique albanais +armé jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme, +tellement voilée qu'on ne voit plus rien d'elle-même qu'une informe +masse blanche. + +Samuel reçoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et +s'éloigne sans mot dire. Je suis resté seul avec la femme au voile, +aussi muette et immobile qu'un fantôme blanc; j'ai pris les rames, et, +en sens inverse, nous nous éloignons aussi dans la direction du large. +--Les yeux fixés sur elle, j'attends avec anxiété qu'elle fasse un +mouvement ou un signe. + +Quand, à son gré, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est +le signal attendu pour venir m'asseoir auprès d'elle. Je tremble en la +touchant, ce premier contact me pénètre d'une langueur mortelle, son +voile est imprégné des parfums de l'Orient, son contact est ferme et +froid. + +J'ai aimé plus qu'elle une autre jeune femme que, à présent, je n'ai +plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille +ivresse. + + + + +XX + + +La barque d'Aziyadé est remplie de tapis soyeux, de coussins et de +couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la +nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutôt +qu'une barque. + +C'est une situation singulière que la nôtre: il nous est interdit +d'échanger seulement une parole; tous les dangers se sont donné +rendez-vous autour de ce lit, qui dérive sans direction sur la mer +profonde; on dirait deux êtres qui ne se sont réunis que pour goûter +ensemble les charmes enivrants de l'impossible. + +Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera +renversée dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement +régulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse. + +D'ici là, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le même baiser +commencé le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable à +cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant +de l'eau fraîche et que la satiété n'apaise plus ... + +À une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des +harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et à peine avons-nous +le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train +près de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine, +ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler. + + + + +XXI + + +Quand nous rejoignîmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait +dépassé son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le +lointain le chant du coq. + +Samuel dormait, roulé dans ma couverture, à l'arrière, au fond de la +barque; la négresse dormait, accroupie à l'avant comme une macaque; le +vieil Albanais dormait entre eux deux, courbé sur ses avirons. + +Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maîtresse, et la barque qui +portait Aziyadé s'éloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la +forme blanche de la jeune femme, étendue inerte à la place où je l'avais +quittée, chaude de baisers, et humide de la rosée de la nuit. + +Trois heures sonnaient à bord des cuirassés allemands: une lueur +blanche à l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la +base était perdue dans l'ombre, dans l'épaisseur de leur propre ombre, +reflétée profondément dans l'eau calme. Il était impossible d'apprécier +encore aucune distance dans l'obscurité projetée par ces montagnes; +seulement les étoiles pâlissaient. + +La fraîcheur humide du matin commençait à tomber sur la mer; la rosée se +déposait en gouttelettes serrées sur les planches de la barque de +Samuel; j'étais vêtu à peine, les épaules seulement couvertes d'une +chemise d'Albanais en mousseline légère. Je cherchais ma veste dorée; +elle était restée dans la barque d'Aziyadé. Un froid mortel glissait le +long de mes bras, et pénétrait peu à peu toute ma poitrine. Une heure +encore avant le moment favorable pour rentrer à bord en évitant la +surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil +irrésistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des +précautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour +m'étendre sans l'éveiller à côté de cet ami de hasard. + +Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous +étions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a +pas de résistance possible;--et la barque s'en alla en dérive. + +Une voix rauque et germanique nous éveilla au bout d'une heure; la voix +criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohé du canot!" + +Nous étions tombés sur les cuirassés allemands, et nous nous éloignâmes +à force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue. +Il était quatre heures; l'aube, incertaine encore, éclairait la masse +blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je +rentrai à bord comme un voleur, assez heureux pour être inaperçu. + + + + +XXII + + +La nuit d'après (du 28 au 29), je rêvai que je quittais brusquement +Salonique et Aziyadé. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le +sentier du village turc où elle demeure, pour au moins lui dire adieu; +l'inertie des rêves arrêtait notre course; l'heure passait et la +corvette larguait ses voiles. + +--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte +de ses cheveux bruns. + +Et nous cherchions toujours à courir. + +Alors, on vint m'éveiller pour le quart; il était minuit. Le timonier +alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les +fleurs de soie de la tapisserie, et m'éveillai tout à fait. + +Il plut par torrents cette nuit-là, et je fus trempé. + + + + +XXIII + + +Salonique, 29 juillet. + +Je reçois ce matin à dix heures cet ordre inattendu: quitter +brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le +paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le +_Deerhound_, qui se promène par là-bas, dans les eaux du Bosphore ou du +Danube. + +Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les +tentures et confectionnent les malles. + +J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un réduit blindé +confinant avec la soute aux poudres. J'avais meublé d'une manière +originale ce caveau, où ne pénétrait pas la lumière du soleil: sur les +murailles de fer, une épaisse soie rouge à fleurs bizarres; des +faïences, des vieilleries redorées, des armes, brillant sur ce fond +sombre. + +J'avais passé des heures tristes, dans l'obscurité de cette chambre, ces +heures inévitables du tête-à-tête avec soi-même, qui sont vouées aux +remords, aux regrets déchirants du passé. + + + + +XXIV + + +J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'étais un peu +l'enfant gâté du bord, mais je ne tiens plus à personne, et il m'est +indifférent de les quitter. + +Une période encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un +coin de la terre que je ne reverrai plus. + +J'ai passé pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette +grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes achèteraient bien cher et +j'aimais presque cette jeune femme, si singulièrement délicieuse! + +J'oublierai bientôt ces nuits tièdes, où la première lueur de l'aube +nous trouvait étendus dans une barque, enivrés d'amour, et tout trempés +de la rosée du matin. + +Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement +sa vie pour moi, et qui va pleurer mon départ comme un enfant. C'est +ainsi que je me laisse aller encore et prendre à toutes les affections +ardentes, à tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile intéressé +ou ténébreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une +heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence +d'amitié ou d'amour. + + + + +XXV + + +30 juillet. Dimanche. + +À midi, par une journée brûlante, je quitte Salonique. Samuel vient avec +sa barque, à la dernière heure, me dire adieu sur le paquebot qui +m'emporte. + +Il a l'air fort dégagé et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite! + +--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir, +monseigneur! pense un peu à Samuel!) + + + +XXVI + + +--En automne, a dit Aziyadé, Abeddin-effendi, mon maître, transportera +à Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas, +moi seule j'y viendrais pour toi. + +Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout à +recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de +nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore. + + + + +XXVII + + +L'état-major du _Prince-of-Wales_ exécute des effets de mouchoirs très +réussis, et le pays s'éloigne, baigné dans le soleil. Longtemps on +distingue la tour blanche, où, la nuit, s'embarquait Aziyadé, et cette +campagne pierreuse, çà et là plantée de vieux platanes, si souvent +parcourue dans l'obscurité. + +Salonique n'est plus bientôt qu'une tache grise qui s'étale sur des +montagnes jaunes et arides, une tache hérissée de pointes blanches qui +sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cyprès. + +Et puis la tache grise disparaît, pour toujours sans doute, derrière les +hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques +s'élèvent au-dessus de la côte déjà lointaine de Macédoine: Olympe, +Athos, Pélion et Ossa! + + + * * * * * + + +2 + +SOLITUDE + + + +I + + +Constantinople, 3 août 1876. + +Traversée en trois jours et trois étapes: Athos, Dédéagatch, les +Dardanelles. + +Nous étions une bande ainsi composée: une belle dame grecque, deux +belles dames juives, un Allemand, un missionnaire américain, sa femme, +et un derviche. Une société un peu drôle! mais nous avons fait bon +ménage tout de même, et beaucoup de musique. La conversation générale +avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homère. Il y avait même, +entre le missionnaire et moi, des apartés en langue polynésienne. + +Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majesté Britannique, un +hôtel du quartier de Péra. Mes voisins sont un lord et une aimable lady, +avec laquelle les soirées se passent au piano à jouer tout Beethoven. + +J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promène +quelque part, dans la mer de Marmara. + + + + +II + + +Samuel m'a suivi comme un ami fidèle; j'en ai été touché. Il a réussi à +se faufiler, lui aussi, à bord d'un paquebot des Messageries, et m'est +arrivé ce matin; je l'ai embrassé de bon coeur, heureux de revoir sa +franche et honnête figure, la seule qui me soit sympathique dans cette +grande ville où je ne connais âme qui vive. + +--Voilà, dit-il, effendim; j'ai tout laissé, mes amis, mon pays, ma +barque,--et je t'ai suivi. + +J'ai éprouvé déjà que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve +de ces dévouements absolus et spontanés; je les aime mieux que les gens +policés, décidément: ils n'en ont pas l'égoïsme ni les mesquineries. + + + + +III + + +Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit +se dit: _fate boum_ (faire boum). + +--Si Samuel monte à cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel +tombera. ") + +Ses réflexions sont subites et incohérentes comme celles des petits +enfants; il est religieux avec naïveté et candeur; ses superstitions +sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drôle +que quand il veut faire l'homme sérieux. + + + + +IV + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, août 1876. + +Frère aimé, + +Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voilà parti comme un +petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher +petit oiseau, capricieux, blasé, battu des vents, jouet des mirages, qui +n'a pas vu encore où il fallait qu'il reposât sa tête fatiguée, son aile +frémissante. + +Mirage à Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours, +jusqu'à ce que, dégoûté de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie +sur quelque jolie branche de fraîche verdure ... Non; tu ne briseras pas +tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des +petits oiseaux _a une fois parlé_, et qu'il y a des anges qui veillent +autour de cette tête légère et chérie. + +C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette année t'asseoir sous les +tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foulé notre gazon! Pendant +cinq années, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la +douce, la charmante pensée que je vous y verrais _tous deux_. Chaque +saison, chaque été, c'était mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et +nous ne t'y verrons pas. + +Un beau matin d'août, je t'écris de Brightbury, de notre salon de +campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les +rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les +pierres, et le plancher, fraîchement lavés, racontent tout un petit +poème rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifférent. +Les grandes chaleurs suffocantes sont passées et nous entrons dans cette +période de paix, de charme pénétrant, qui peut être si justement +comparée au second âge de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguées +de toutes ces voluptés de l'été, s'élancent maintenant, refleurissent +vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure +éclatante, et quelques feuilles déjà jaunies ajoutent au charme viril de +cette nature à sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Éden, tout +t'attendait, frère chéri; il semblait que tout poussait pour toi ... et +encore une fois, tout passera sans toi. C'est décidé, nous ne te verrons +pas. + + + + +V + + +Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Péra, les équipages +européens, les toilettes européennes heurtant les équipages et les +costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tiède +soulevant la poussière et les feuilles jaunies d'août; l'odeur des +myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrées de +raisins et de pastèques ... Les premiers moments de mon séjour à +Constantinople ont gravé ces images dans mon souvenir. + +Je passais des après-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent +sous les arbres, étranger à tous. En rêvant de ce temps qui venait de +finir, je suivais d'un regard distrait ce défilé cosmopolite; je +songeais beaucoup à elle, étonné de la trouver si bien assise tout au +fond de ma pensée. + +Je fis dans ce quartier la connaissance du prêtre arménien qui me donna +les premières notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce +pays comme je l'ai aimé plus tard; je l'observais en touriste; et +Stamboul, dont les chrétiens avaient peur, m'était à peu près inconnu. + +Pendant trois mois, je demeurai à Péra, songeant aux moyens d'exécuter +ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la +Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui était sa vie, la posséder des +jours entiers, comprendre et pénétrer ses pensées, lire au fond de son +coeur des choses fraîches et sauvages à peine soupçonnées dans nos nuits +de Salonique,--et l'avoir à moi tout entière. + +Ma maison était située en un point retiré de Péra, dominant de haut la +Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de +l'été donnait du charme à cette habitation. En travaillant la langue de +l'islam devant ma grande fenêtre ouverte, je planais sur le vieux +Stamboul baigné de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprès, +apparaissait Eyoub, où il eût été doux d'aller avec elle cacher son +existence,--point mystérieux et ignoré où notre vie eût trouvé un +cadre étrange et charmant. + +Autour de ma maison s'étendaient de vastes terrains dominant Stamboul, +plantés de cyprès et de tombes,--terrains vagues où j'ai passé plus +d'une nuit à errer, poursuivant quelque aventure imprudente arménienne, +ou grecque. + +Tout au fond de mon coeur, j'étais resté fidèle à Aziyadé; mais les +jours passaient et elle ne venait pas ... + +De ces belles créatures, je n'ai conservé que le souvenir sans charme +que laisse l'amour enfiévré des sens; rien de plus ne m'attacha jamais à +aucune d'elles, et elles furent vite oubliées. + +Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetières, et j'y ai fait plus +d'une fâcheuse rencontre. + +À trois heures, un matin, un homme sorti de derrière un cyprès me barra +le passage. C'était un veilleur de nuit; il était armé d'un long bâton +ferré, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'étais sans armes. + +Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eût attenté à ma +vie plutôt que de renoncer à son projet. + +Je consentis à le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions près de ces +fondrières de cinquante mètres de haut qui séparent Péra de +Kassim-Pacha. Il était tout au bord; je saisis l'instant favorable, je +me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit +l'équilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un +bruit sinistre et un gémissement. + +Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin +dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une +course si rapide qu'aucun être humain n'eût pu m'atteindre. + +Le ciel blanchissait à l'orient quand je regagnai ma chambre. La pâle +débauche me retenait souvent par les rues jusqu'à ces heures matinales. +À peine étais-je endormi, qu'une suave musique vint m'éveiller; une +vieille aubade d'autrefois, une mélodie gaie et orientale, fraîche comme +l'aube du jour, des voix humaines accompagnées de harpes et de guitares. + +Le choeur passa, et se perdit dans l'éloignement. Par ma fenêtre grande +ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel; +et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dôme et des +minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu à peu, comme +suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'étais à Stamboul,-- +et qu'elle avait juré d'y venir. + + + + +VI + + +La rencontre de cet homme m'avait laissé une impression sinistre; je +cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maîtresses,--si +ce n'est une jeune fille juive nommée Rébecca, qui me connaissait, dans +le faubourg israélite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo. + +Je passai la fin d'août et une partie de septembre en excursions dans le +Bosphore. Le temps était tiède et splendide. Les rives ombreuses, les +palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que +sillonnaient des caïques dorés. + +On préparait à Stamboul la déposition du sultan Mourad, et le sacre +d'Abd-ul-Hamid. + + + + +VII + + +Constantinople, 30 août. + +Minuit! la cinquième heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit +frappent le sol de leurs lourds bâtons ferrés. Les chiens sont en +révolution dans le quartier de Galata et poussent là-bas des hurlements +lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralité et je leur en +sais gré; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand +calme dans mon voisinage; les lumières s'y sont éteintes une à une, +pendant ces trois longues heures que j'ai passées là, étendu devant ma +fenêtre ouverte. + +À mes pieds, les vieilles cases arméniennes sont obscures et endormies; +j'ai vue sur un très profond ravin, au bas duquel un bois de cyprès +séculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes +ombragent d'antiques sépultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit +des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je +domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cyprès, une nappe brillante, +c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une +ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des +mosquées se découpent sur un ciel très étoilé où un mince croissant de +lune est suspendu; l'horizon est tout frangé de tours et minarets, +légèrement dessinés en silhouettes bleuâtres sur la teinte pâle de la +nuit. Les grands dômes superposés des mosquées montent en teintes vagues +jusqu'à la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du +gigantesque. + +Dans un de ces palais là-bas, le Seraskierat, il se passe à l'heure +qu'il est une sombre comédie; les grands pachas y sont réunis pour +déposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura +remplacé. Ce sultan pour l'avènement duquel nous avons fait si grande +fête, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un +dieu, on l'étrangle peut-être cette nuit dans quelque coin du sérail. + +Tout cependant est silencieux dans Constantinople ... À onze heures, des +cavaliers et de l'artillerie sont passés au galop, courant vers +Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le +lointain, tout est retombé dans le silence. + +Des chouettes chantent dans les cyprès, avec la même voix que celles de +mon pays; j'aime ce bruit d'été qui me ramène aux bois du Yorkshire, aux +beaux soirs de mon enfance, passée sous les arbres, là-bas, dans le +jardin de Brightbury. + +Au milieu de ce calme, les images du passé sont vivement présentes à mon +esprit, les images de tout ce qui est brisé, parti sans retour. + +Je comptais que mon pauvre Samuel serait auprès de moi ce soir, et sans +doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serré et ma solitude me +pèse. Il y a huit jours, je l'avais laissé partir pour gagner quelque +argent, sur un navire qui s'en allait à Salonique. Les trois bateaux qui +pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et +personne à bord n'en avait entendu parler ... + +Le croissant s'abaisse lentement derrière Stamboul, derrière les dômes +de la Suleïmanieh. Dans cette grande ville, je suis étranger et inconnu. +Mon pauvre Samuel était le seul qui y sût mon nom et mon existence, et +sincèrement je commençais à l'aimer. + +M'a-t-il abandonné, lui aussi, ou bien lui est-il arrivé malheur? + + + + +VIII + + +Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est +de n'en pas avoir. + + + +IX + + +.................. + +L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique à Constantinople sur +les paquebots turcs, nous rend fréquemment visite. D'abord craintif dans +la case, il y vint bientôt comme chez lui. Un brave garçon, ami +d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays. + +La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait là-bas mission de me +costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son +intermédiaire, ses souhaits et ses souvenirs. + +L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages +qu'Aziyadé lui transmet par l'organe de sa négresse. + +--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, présente ses salam à M. Loti; +elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant +l'hiver elle sera rendue ... + + + + +X + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +J'ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez +adressée à bord du _Prince-of-Wales_, elle est allée me chercher à Tunis +et ailleurs. + +En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et +vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre +malheur, vous avez reçu comme moi ce genre d'éducation qui développe le +coeur et la sensibilité. + +Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune +femme que vous aimez. À quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en +vertu de quelle morale? Si vous l'aimez à ce point et si elle vous +aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules; +prenez-la à n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guéri +après, et les conséquences sont secondaires. + +Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j'y +ai rencontré une jeune femme étrangement charmante, du nom d'Aziyadé, +qui m'a aidé à passer à Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond, +Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound; +j'y suis intermittent (comme certaines fièvres de Guinée), reparaissant +tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case +à Constantinople, dans un quartier où je suis inconnu; j'y mène une vie +qui n'a pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept +ans est ma maîtresse du jour. + +L'Orient a du charme encore; il est resté plus oriental qu'on ne pense. +J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je +porte fez et cafetan,--et je joue à l'_effendi_, comme les enfants +jouent aux soldats. + +Je riais autrefois de certains romans où l'on voit de braves gens +perdre, après quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral; +peut-être cependant ce cas-là est-il un peu le mien. Je ne souffre plus, +je ne me souviens plus: je passerais indifférent à côté de ceux +qu'autrefois j'ai adorés. + +J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime +qui peut élever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos +mères par exemple,--jusqu'à l'héroïsme, cette illusion m'est refusée. + +Les chrétiens du monde me font rire; si je l'étais, moi, le reste +n'existerait plus à mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais +quelque part me faire tuer au service du Christ ... + +Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands +remèdes; le coeur s'engourdit à la longue, et c'est alors qu'on ne +souffre plus. Cette vérité n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de +Musset vous l'eût beaucoup mieux accommodée; mais, de tous les vieux +adages, que, de génération en génération, les hommes se repassent, +celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous +rêvez est une fiction comme l'amitié; oubliez celle que vous aimez pour +une coureuse. Cette femme idéale vous échappe; éprenez-vous d'une fille +de cirque qui aura de belles formes. + +Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce +qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle +il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant +l'épouvante finale qui est la mort. + +Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse; +ni vous ni moi, nous n'avons ces misères-là; nous pouvons avoir encore +une foule de maîtresses, et jouir de la vie. + +Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai +pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de +toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à +personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance. + +J'ai mis vingt-sept ans à en venir là; si je suis tombé plus bas que la +moyenne des hommes j'étais aussi parti de plus haut. + +Adieu, je vous embrasse. + +LOTI. + + + + +XI + + +La mosquée d'Eyoub, située au fond de la Corne d'or, fut construite sous +Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophète. + +L'accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmes +n'en sont pas sûrs pour eux. + +Ce monument est bâti en marbre blanc; il est placé dans un lieu +solitaire, à la campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On +voit à peine son dôme et ses minarets sortant d'une épaisse verdure, +d'un massif de platanes gigantesques et de cyprès séculaires. + +Les chemins de ces cimetières sont très ombragés et sombres, dallés en +pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordés +d'édifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inaltérée, +tranche sur les teintes noires des cyprès. + +Des centaines de tombes dorées et entourées de fleurs se pressent à +l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts vénérés, d'anciens +pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs +kiosques funéraires dans une de ces avenues tristes. + +C'est dans la mosquée d'Eyoub que sont sacrés les sultans. + + + + +XII + + +Le 6 septembre, à six heures du matin, j'ai pu pénétrer dans la seconde +cour intérieure de la mosquée d'Eyoub. + +Le vieux monument était vide et silencieux; deux derviches +m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous +marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquée, à cette +heure matinale, était d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons +ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires. + +Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir qui +fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce +lieu vénéré, le plus saint de Stamboul, où jamais chrétien n'a pu porter +les yeux. + +C'était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid. + +Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendre +possession du palais impérial. J'avais été un des premiers à le voir, +quand il quitta cette retraite sombre du vieux sérail où l'on tient en +Turquie les prétendants au trône; de grands caïques de gala étaient +venus l'y chercher, et mon caïque touchait le sien. + +Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan; il avait +alors une expression de jeunesse et d'énergie qu'il a perdue depuis. +L'extrême simplicité de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont +on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurité +relative pour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé dans une +inquiète rêverie; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de +grands yeux noirs cernés de bistre; sa physionomie était intelligente et +distinguée. + +Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs +formes ont l'élégance originale de l'Orient; ils sont d'une grande +magnificence, entièrement ciselés et dorés, et portent à l'avant un +éperon d'or. La livrée des laquais de la cour est verte et orange, +couverte de dorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est +placé sous un dais rouge et or. + + + + +XIII + + +Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande représentation du sacre d'un +sultan. + +Abd-ul-Hamid, à ce qu'il semble, est pressé de s'entourer du prestige +des Khalifes; il se pourrait que son avènement ouvrît à l'islam une ère +nouvelle, et qu'il apportât à la Turquie un peu de gloire encore et un +dernier éclat. + +Dans la mosquée sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est allé ceindre en grande +pompe le sabre d'Othman. + +Après quoi, suivi d'un long et magnifique cortège, le sultan a traversé +Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux +sérail, faisant une pause et disant une prière, comme il est d'usage, +dans les mosquées et les kiosques funéraires qui se trouvaient sur son +chemin. + +Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffés de plumets verts de deux +mètres de haut, vêtus d'habits écarlates tout chamarrés d'or. + +Abd-ul-Hamid s'avançait au milieu d'eux, monté sur un cheval blanc +monumental, à l'allure lente et majestueuse, caparaçonné d'or et de +pierreries. + +Le cheik-ul-islam en manteau vert, les émirs en turban de cachemire, le +suléma en turban blanc à bandelettes d'or, les grands pachas, les grands +dignitaires, suivaient sur des chevaux étincelants de dorures,--grave +et interminable cortège où défilaient de singulières physionomies! De +sulémas octogénaires soutenus par des laquais sur leurs montures +tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres +regards empreints de fanatisme et d'obscurité. + +Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces +foules turques auprès desquelles les plus luxueuses foules d'Occident +paraîtraient laides et tristes. Des estrades disposées sur une étendue +de plusieurs kilomètres pliaient sous le poids des curieux, et tous les +costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient mêlés. + +Sur les hauteurs d'Eyoub s'étalait la masse mouvante des dames turques. +Tous ces corps de femmes, enveloppés chacun jusqu'aux pieds de pièces de +soie de couleurs éclatantes, toutes ces têtes blanches cachées sous les +plis des yachmaks d'où sortaient des yeux noirs, se confondaient sous +les cyprès avec les pierres peintes et historiées des tombes. Cela était +si coloré et si bizarre, qu'on eût dit moins une réalité qu'une +composition fantastique de quelque orientaliste halluciné. + + + + +XIV + + +Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaieté à ma triste case. +La fortune me sourit aux roulettes de Péra, et l'automne est splendide +en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberté est +illimitée. Je puis courir, à ma guise, les villages, les montagnes, les +bois de la côte d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens +vivraient une année des impressions et des péripéties d'un seul de mes +jours. + +Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre +les grandes fêtes religieuses, les grandes solennités de l'islam; Stamboul +illuminé chaque soir, le Bosphore éclairé aux feux de Bengale, les +dernières lueurs de l'Orient qui s'en va, une féerie à grand spectacle que +sans doute on ne reverra plus. + +Malgré mon indifférence politique, mes sympathies sont pour ce beau pays +qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en +douter. + + + + +XV + + +... Des renseignements sur Samuel et sa nationalité: il est Turc +d'occasion, israélite de foi, et Espagnol par ses pères. + +À Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici, +comme là-bas, il exerce son métier sur les quais; comme il a meilleure +mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes +journées; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et +rentre à la case, heureux de vivre. + +La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais si +insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour +rien des satisfactions que d'autres payent fort cher. + +Samuel met deux culottes percées l'une sur l'autre pour aller au travail; +il se figure que les trous ne coïncident pas et qu'il est fort convenable +ainsi. + +Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre +narguilhé sous les platanes d'un café turc, ou bien nous allons au +théâtre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous +captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique +n'existe pas pour nous. + +Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, et +Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Péra, qui ne passent +plus les ponts qu'en tremblant. + + + + +XVI + + +Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez +Izeddin-Ali. C'était la grande fête du Baïram, grande féerie orientale, +dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquées illuminées; les +minarets étincelants jusqu'à leur extrême pointe; des versets du Koran +en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant +à la fois, au bruit du canon, le nom vénéré d'Allah; une foule en habits +de fête, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes; +des femmes voilées circulant par troupes, vêtues de soie, d'argent et +d'or. + +Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures du +matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, où +de jeunes garçons asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danses +lascives devant un public composé de tous les repris de la justice +ottomane, saturnale d'une écoeurante nouveauté. Je demandai grâce pour +la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous +rentrâmes au petit jour. + + + + +XVII + + +KARAGUEUZ + +Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre +incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la +faveur de ce personnage soit près de finir. + +Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux +polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa +femme, il est battu lui-même par _Chéytan_,--le diable,--qui +finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs. + +Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme +de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également +drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas +soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un +comique irrésistible. + +Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses +démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties +tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui +scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y +trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la +lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants. +On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre, +ferait rougir un corps de garde. + +C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en +déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes, +conclusion qui serait absolument fausse. + +Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du +Ramazan et sont fort courus pendant trente jours. + +Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an +dans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir. + + + + +XVIII + + +Péra m'ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, +même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub. + +Je m'appelle là-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont +inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma +nationalité; mais cela leur est égal, et à moi aussi. + +Je suis là à deux heures du _Deerhound_, presque à la campagne, dans une +case à moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une +rue de village où règne dans le jour une animation originale; des +bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur +narguilhé sous des amandiers. + +Une place, ornée d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc, +rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'intérieur, tziganes, +saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolée, +--c'est la nôtre. + +En bas, un vestibule badigeonné à la chaux, blanc comme neige, un +appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de +nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il +est hanté.) + +Au premier, ma chambre, donnant par trois fenêtres sur la place déjà +mentionnée; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant à +l'est sur la Corne d'or. + +On monte encore un étage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit +arabe; il est ombragé d'une vigne, déjà fort jaunie, hélas! par le vent +de novembre. + +Tout à côté de la case, une vieille mosquée de village. Quand le +muezzin, qui est mon ami, monte à son minaret, il arrive à la hauteur de +ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la prière, un salam amical. + +La vue est belle de là-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage +d'Eyoub; la mosquée sainte émergeant avec sa blancheur de marbre d'un +bas-fond mystérieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines +tristes, teintées de nuances sombres et parsemées de marbres, des +cimetières immenses, une vraie ville des morts. + +À droite, la Corne d'or, sillonnée par des milliers de caïques dorés; +tout Stamboul en raccourci, les mosquées enchevêtrées, confondant leurs +dômes et leurs minarets. + +Là-bas, tout au loin, une colline plantée de maisons blanches; c'est +Péra, la ville des chrétiens, et le _Deerhound_ est derrière. + + + + +XIX + + +Le découragement m'avait pris, en présence de cette case vide, de ces +murailles nues, de ces fenêtres disjointes et de ces portes sans +serrures. C'était si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu +pratique ... + + + + +XX + + +Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons +clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent +entièrement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux +fenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rouges +complètent cette première installation, qui est pour l'instant une +installation modeste. + +Déjà l'aspect a changé; j'entrevois la possibilité de faire un chez moi +de cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins +désolée. Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de +venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde! + +Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est +fort apprécié. + +Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de +prévenances l'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour +eux tout est énigmatique. + +Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tire +ainsi ses conclusions: + +--Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange! +Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si +complète indépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas +toujours en conquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu +n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins +des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de connaissance plus +grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as +vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à +ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société +européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité +singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon +invraisemblable; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que +tu sois venu t'établir parmi nous. + + + + +XXI + + +Septembre 1876 + +Cérémonie du Surré-humayoun. Départ des cadeaux impériaux pour la Mecque. + +Le sultan, chaque année, expédie à la ville sainte une caravane chargée +de présents. + +Le cortège, parti du palais de Dolma-Bagtché va s'embarquer à l'échelle +de Top-Hané, pour se rendre à Scutari d'Asie. + +En tête, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en +l'air de longues perches enroulées de banderoles d'or. + +Des chameaux s'avancent gravement, coiffés de plumes d'autruche, +surmontés d'édifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces +édifices contiennent les présents les plus précieux. + +Des mulets empanachés portent le reste du tribut du Khalife, dans des +caissons de velours rouge brodé d'or. + +Les ulémas, les grands dignitaires, suivent à cheval, et les troupes +forment la haie sur tout le parcours. + +Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte. + + + + +XXII + + +Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j'avais le +coeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je +passai dans cet isolement. + +Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois ma +maison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire. + +J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à +Stamboul, les promeneurs sans fanal.) + +Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans +Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur +leurs portes. + +De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'une +fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe +funéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans. +On vous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours +humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont +moins rassurantes que l'obscurité. + +À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de +cadavres. + +Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands +cimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir +dévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne +jamais s'en mêler. + +Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être +informé du motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait +inexplicable et même un peu suspecte. + +Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et +celui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et +venues mystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion. + + + + +XXIII + + + +"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidèle." + +"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-être pas +un ami ..." + +(_Extrait d'une vieille poésie orientale_.) + + + + +XXIV + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY + +Eyoub ..., 1876. + +... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que +chaque jour ton point de vue et le mien s'éloignent davantage. L'idée +chrétienne était restée longtemps flottante dans mon imagination alors +même que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant. +Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombé; je ne connais rien de si +vain, de si mensonger, de si inadmissible. + +J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu +le sais. + +J'avais désiré me marier, je te l'avais dit; je t'avais confié le soin +de chercher une jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et de +notre vieille mère. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais +malheureuse la femme que j'épouserais, je préfère continuer une vie de +plaisirs ... + +Je t'écris dans ma triste case d'Eyoub; à part un petit garçon nommé +Yousouf, que même j'habitue à obéir par signes pour m'épargner l'ennui +de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole à +âme qui vive. + +Je t'ai dit que je ne croyais à l'affection de personne; cela est vrai. +J'ai quelques amis qui m'en témoignent beaucoup, mais je n'y crois pas. +Samuel, qui vient de me quitter, est peut-être encore de tous celui qui +tient le plus à moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de +sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en +fumée, et je me retrouverai seul. + +Ton affection à toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure; +affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire à quelque +chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ... +J'ai besoin de me rattacher à quelqu'un; si c'est vrai, fais que je +puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se +fait autour de moi, et j'éprouve une angoisse profonde ... + +Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence +ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire +adieu, et puis je disparaîtrai sans laisser trace de moi-même ... + + + + +XXV + + +LOTI A PLUMKETT + +Eyoub, 15 novembre 1876. + +Derrière toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence, +derrière Arif-Effendi, il y a un pauvre garçon triste qui se sent +souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce +garçon, très renfermé par nature, cause quelquefois d'une manière un peu +intime,--mais vous êtes de ces gens-là.--J'ai beau faire, Plumkett, +je ne suis pas heureux; aucun expédient ne me réussit pour m'étourdir. +J'ai le cœur plein de lassitude et d'amertume. + +Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassé +sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible +et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut +enchâssé dans du fer. De plus, sa société est naïve et originale, et je +m'ennuie moins quand je l'ai près de moi. + +Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d'hiver; on +n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, +en l'honneur d'Allah, sa complainte séculaire. Les images du passé se +présentent à mon esprit avec une netteté poignante; les objets qui +m'entourent ont des aspects sinistres et désolés; et je me demande ce +que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub. + +Si encore elle était là,--elle, Aziyadé!... + +Je l'attends toujours,--mais, hélas! comme attendait soeur Anne ... + +Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le décor change et +mes idées aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, +enveloppé dans un manteau de fourrure, les pieds sur un épais tapis de +Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse. + +Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous +distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du +choix. Et puis ce qui est passé est passé, n'est-ce pas? et ne vous +intéresse plus. + +Plusieurs maîtresses, desquelles je n'ai aimé aucune, beaucoup de +péripéties, beaucoup d'excursions, à pied et à cheval, par monts et par +vaux; partout des visages inconnus, indifférents ou antipathiques; +beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses; des habits brodés d'or +jusqu'à la plante des pieds; la mort dans l'âme et le coeur vide. + +Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation: + +C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de +ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, +et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui +brûle à cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur +de l'islam; c'est ici qu'est la mosquée sainte où sont sacrés les +sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints +tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le +plus fanatique de tous ... + +Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien +enveloppé dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre +pour un derviche. + +Il a tiré les verrous de ses portes, et goûte le bien-être égoïste du +chez soi, bien-être d'autant plus grand que l'on serait plus mal +au-dehors, par cette tempête, dans ce pays peu sûr et inhospitalier. + +La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles, +porte aux rêves bizarres et aux méditations profondes; son plafond de +chêne sculpté a dû jadis abriter de singuliers hôtes, et recouvrir plus +d'un drame. + +L'aspect d'ensemble est resté dans la couleur primitive. Le plancher +disparaît sous des nattes et d'épais tapis, tout le luxe du logis; et, +suivant l'usage turc, on se déchausse en entrant pour ne point les +salir. Un divan très bas et des coussins qui traînent à terre composent +à peu près tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la +nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets +décoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran +sont peints partout, mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques. + +À côté, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement +des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyadé, qui devrait être +déjà près de moi, si elle avait tenu sa promesse. + +Une autre petite chambre, auprès de la mienne, est vide également: +c'est celle de Samuel, qui est allé me chercher à Salonique des +nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne +paraît revenir. + +Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre +prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort différent. Je +l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc. + + + + +XXVI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury ..., 1876. + +Frère chéri, + +Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu +veux disparaître!... Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aimée +mère nous quittera, tu veux disparaître, m'abandonner pour toujours. +Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passé,--la +vieille case de Brightbury vendue, les objets chéris dispersés,--et +toi qui ne seras pas mort ...! qui seras là quelque part à végéter sous +la griffe de Satan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je +sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutôt te +fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi +que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tête. + +Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, +puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec, +puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne +suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin +de moi-même où personne n'est ... c'est ta place à toi, et quand tu me +quitteras, elle sera vide et me brûlera. + +J'ai perdu mon frère, je suis prévenue--affaire de temps, de quelques +mois peut-être,--il est perdu pour le temps, et l'éternité, déjà mort +de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voilà, l'enfant +chéri qui plonge dans un abîme sans fond,--l'abîme des abîmes! Il +souffre, l'air lui manque, la lumière, le soleil; mais il est sans +force; ses yeux restent attachés au fond, à ses pieds; il ne relève plus +sa tête, il ne peut plus, le prince des ténèbres le lui défend ... +Quelquefois pourtant il veut résister. Il entend une voix lointaine, +celle qui a bercé son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge, +vanité, folie! " et le pauvre enfant, lié, garrotté, au fond de son +abîme, sanglant, éperdu, ayant appris de son maître à appeler le bien +mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit. + +Rien ne me surprend de ta pauvre âme travaillée et chargée, même pas le +sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien! + +Tu l'as même perdue, pauvre frère, cette soif d'honnêteté dont tu me +parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste, +fraîche, tendre et jolie, aimable, la mère de petits enfants que tu +aurais aimés. Je la voyais, là, dans le vieux salon, assise sous les +vieux portraits ... + +Un vent plein de corruption a passé là-dessus. Ce frère dont le coeur ne +peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en +veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera là +pour le chérir et égayer son front. Ses maîtresses se riront de lui, on +ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonné, désespéré ... +alors, il mourra! + +Plus tu es malheureux, troublé, ballotté, confiant, plus je t'aime. Ah! +mon bien-aimé frère, mon chéri, si tu voulais revenir à la vie! si Dieu +voulait! si tu voyais la désolation de mon coeur, si tu sentais la +chaleur de mes prières!... + +Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie +chrétienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux, +des gens absurdes, un méthodisme maussade, une austérité sans couleur, +sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout +cela qui peut te séduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jésus, et le +Jésus que tu crois n'est pas le maître radieux que je connais et que +j'adore. De celui-là, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni éloignement. Tu +souffres étrangement, tu brûles de douleur ... il pleurera avec toi. + +Je prie à toute heure, bien-aimé; jamais ta pensée ne m'avait tant +rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je +sais que tu croiras un jour. Peut-être ne le saurai-je jamais,-- +peut-être mourrai-je bientôt,--mais j'espérerai et je prierai toujours! + +Je pense que j'écris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur à lire! +Mon bien-aimé a commencé à hausser les épaules. Viendra-t-il un jour où +il ne me lira plus?... + + + + +XXVII + + +--Vieux Kaïroullah, dis-je, amène-moi des femmes! + +Le vieux Kaïroullah était assis devant moi par terre. Il était ramassé +sur lui-même, comme un insecte malfaisant et immonde; son crâne chauve +et pointu luisait à la lueur de ma lampe. + +Il était huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub était +aussi noir et silencieux qu'un tombeau. + +Le vieux Kaïroullah avait un fils de douze ans nommé Joseph, beau comme +un ange, et qu'il élevait avec adoration. Ce détail à part, il était le +plus accompli des misérables. Il exerçait tous les métiers ténébreux du +vieux juif déclassé de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec +le Yuzbâchi Suleïman, et plusieurs de mes amis musulmans. + +Il était cependant admis et toléré partout, par cette raison que, depuis +de longues années on s'était habitué à le voir. Quand on le rencontrait +dans la rue, on disait: " Bonjour, Kaïroullah! " et on touchait même +le bout de ses grands doigts velus. + +Le vieux Kaïroullah réfléchit longuement à ma demande et répondit: + +--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coûtent très cher. +Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins coûteuses, que je puis +ce soir même vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par +exemple, vous sera agréable sans doute ... + +Sur cette phrase énigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses +socques, et disparut. + +Une demi-heure après, la portière de ma chambre se soulevait pour donner +passage à six jeunes garçons israélites, vêtus de robes fourrées, +rouges, bleues, vertes et orange. Kaïroullah les accompagnait avec un +autre vieillard plus hideux que lui-même, et tout ce monde s'assit à +terre avec force révérences, tandis que je restais aussi impassible et +immobile qu'une idole égyptienne. + +Ces enfants portaient de petites harpes dorées sur lesquelles ils se +mirent à promener leurs doigts chargés de bagues de clinquant. Il en +résulta une musique originale que j'écoutai quelques minutes en silence. + +--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kaïroullah +en se penchant à mon oreille. + +J'avais déjà compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; +j'eus seulement la curiosité de pousser plus loin cette étude +d'abjection humaine. + +--Vieux Kaïroullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ... + +Le vieux Kaïroullah réfléchit un instant et répondit: + +--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ... + +... Quand j'eus chassé tout ce monde comme une troupe de bêtes galeuses, +je vis de nouveau paraître la tête allongée du vieux Kaïroullah, +soulevant sans bruit la draperie de ma porte. + +--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitié de moi! Je demeure très loin et +on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me +mettre à la porte à pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de +votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir. + +Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fût mort de +froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eût point assassiné. Je me +contentai de lui assigner un coin de ma maison, où il resta accroupi +toute une nuit glaciale, pelotonné comme un vieux cloporte dans sa +pelisse râpée. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa +poitrine comme un râle; et j'en eus tant de pitié, que je me levai +encore pour lui jeter un tapis qui lui servît de couverture. + +Dès que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaître, +avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se +retrouver même jamais nulle part sur mon chemin. + + + * * * * * + + +3 + + +EYOUB À DEUX + + + + +I + + +Eyoub, le 4 décembre 1876. + +On m'avait dit: " Elle est arrivée! "--et depuis deux jours, je +vivais dans la fièvre de l'attente. + +--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique, +accompagnait la nuit Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa +maîtresse), ce soir, un caïque l'amènera à l'échelle d'Eyoub, devant ta +maison. + +Et j'attendais là depuis trois heures. + +La journée avait été belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or +avait une activité inusitée; à la tombée du jour, des milliers de +caïques abordaient à l'échelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier +tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appelés dans les centres +populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar. + +On commençait à me connaître à Eyoub, et à dire: + +--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi? + +On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'étais un +chrétien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus +ombrage à personne, et on me donnait quand même ce nom que j'avais +choisi. + + + + +II + + +Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi! + +(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.) + + +Le soleil était couché depuis deux heures quand un dernier caïque +s'avança seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel était aux avirons; une femme +voilée était assise à l'arrière sur des coussins. Je vis que c'était +elle. + +Quand ils arrivèrent, la place de la mosquée était devenue déserte, et +la nuit froide. + +Je pris sa main sans mot dire, et l'entraînai en courant vers ma maison, +oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ... + +Et, quand le rêve impossible fut accompli, quand elle fut là, dans cette +chambre préparée pour elle, seule avec moi, derrière deux portes garnies +de fer, je ne sus que me laisser tomber près d'elle, embrassant ses +genoux. Je sentis que je l'avais follement désirée: j'étais comme +anéanti. + +Alors j'entendis sa voix. Pour la première fois, elle parlait et je +comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un +seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui +répondais dans la vieille langue anglaise des choses incohérentes que je +n'entendais même plus! + +--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!) + +On me les avait dits avant Aziyadé, ces mots éternels; mais cette douce +musique de l'amour frappait pour la première fois mes oreilles en langue +turque. Délicieuse musique que j'avais oubliée, est-ce bien possible que +je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de +jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais; +tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon âme blasée ... + +Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaçai sa tête sous un rayon de +lumière pour la regarder, et je lui dis comme Roméo: + +--Répète encore! redis-le! + +Et je commençais à lui dire beaucoup de choses qu'elle devait +comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais +une foule de questions en lui disant: + +--Réponds-moi! + +Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tête n'y +était plus, et que je parlais dans le vide. + +--Aziyadé, dis-je, tu ne m'entends pas? + +--Non, répondit-elle. + +Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages: + +--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek +isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!) + + + + +III + + +Eyoub, décembre 1876. + +Aziyadé parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne +fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, +et ne s'entendent pas. C'est bien là cette petite personne mystérieuse, +qui le plus souvent s'évanouit quand paraît le jour, et que la nuit +ramène ensuite, à l'heure des djinns et des fantômes. + +Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux +par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tête +enfantine et sérieuse, et on en trouve en effet, quand la lumière tombe +sur certains petits cheveux impalpables, rebelles à toutes les +coiffures, qui entourent délicieusement ses joues et son front. + +Elle considère comme très inconvenants ces petits cheveux, et passe +chaque matin une heure en efforts tout à fait sans succès pour les +aplatir. Ce travail et celui qui consiste à teindre ses ongles en rouge +orange sont ses deux principales occupations. + +Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie; +cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et écrire son nom. +Elle l'écrit partout sur les murs, avec autant de sérieux que s'il +s'agissait d'une opération d'importance, et épointe tous mes crayons +à ce travail. + +Aziyadé me communique ses pensées plus avec ses yeux qu'avec sa bouche; +son expression est étonnamment changeante et mobile. Elle est si forte +en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement +encore ou même s'en dispenser tout à fait. + +Il lui arrive souvent de répondre à certaines situations en chantant des +passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui +serait insipide chez une femme européenne, a chez elle un singulier +charme oriental. + +Sa voix est grave, bien que très jeune et fraîche; elle la prend du +reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue +turque la font un peu rauque quelquefois. + +Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de +prendre elle-même et brusquement des résolutions extrêmes, et de les +suivre après, coûte que coûte, jusqu'à la mort. + + + + +IV + + +Autrefois à Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la +mienne pour passer auprès d'elle seulement une heure, j'avais fait ce +rêve insensé: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin +ignoré, où le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai réalisé à +peu près ce rêve, contraire à toutes les idées musulmanes, impossible +à tous égards. + +Constantinople était le seul endroit où pareille chose pût être tentée; +c'est le vrai désert d'hommes dont Paris était autrefois le type, un +assemblage de plusieurs grandes villes où chacun vit à sa guise et sans +contrôle,--où l'on peut mener de front plusieurs personnalités +différentes,--Loti, Arif et Marketo. + +... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de décembre +ébranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenêtres. +Protégés par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes +chargées,--par l'inviolabilité du domicile turc,--assis devant le +brasero de cuivre ... petite Aziyadé, qu'on est bien chez nous! + + + + +V + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY + +Chère petite soeur, + +J'ai été dur et ingrat de ne pas t'écrire plus tôt. Je t'ai fait +beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que +j'ai écrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien +maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te +laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu. + +Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut +d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais. + +Il faudrait m'intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de +bon et d'honnête, et le prendre à coeur. Mais j'ai ma pauvre chère +vieille mère; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me +suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un +certain courage: pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable +de mon existence, je reste Loti, officier de marine. + +Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un +vieux débauché qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne. +Mais je ne serai point cet objet-là: quand je ne serai plus bien +portant, ni jeune, ni aimé, c'est alors que je disparaîtrai. + +Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai +mort. + +Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je +serai au milieu de vous, mes idées changeront; si vous me choisissez une +jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l'aimer, et de me fixer, +pour l'amour de vous, dans cette affection-là. + +Puisque je t'ai parlé d'Aziyadé, je puis bien te dire qu'elle est +arrivée.--Elle m'aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse +me décider à la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux +m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passé et les ingrats,--un +peu aussi les absents ... + + + + +VI + + +Peu à peu, de modeste qu'elle était, la maison d'Arif-Effendi est +devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portières de Smyrne, des +faïences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans +peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme. + +La roulette a fourni des tentures de satin bleu brodé de roses rouges, +défroques du sérail; et les murailles, qui jadis étaient nues, sont +aujourd'hui tapissées de soie. Ce luxe, caché dans une masure isolée, +semble une vision fantastique. + +Aziyadé aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison +d'Abeddin-Effendi est un capharnaüm rempli de vieilles choses +précieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts +aux réserves de leurs maîtres. + +Elle reprendra tout cela quand le rêve sera fini, et ce qui est à moi +sera vendu. + + + + +VII + + +Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues +promenades sans but, et le tapage de Stamboul? + +Partir le matin de l'Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub; faire, un +chapelet à la main, la tournée des mosquées; s'arrêter à tous les +cafedjis, aux turbés, aux mausolées, aux bains et sur les places; boire +le café de Turquie dans les microscopiques tasses bleues à pied de +cuivre; s'asseoir au soleil, et s'étourdir doucement à la fumée d'un +narguilhé; causer avec les derviches ou les passants; être soi-même une +partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière; être libre, +insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimée vous attendra +le soir. + +Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou +rêveur, homme du peuple et poétique à l'excès, riant à tout bout de +champ et dévoué jusqu'à la mort! + +Le tableau s'assombrit à mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul, +qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetières. +Encore des échappées sur la nappe bleue de Marmara, les îles ou les +montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un +sceau de vétusté et de mystère,--et les objets extérieurs racontant +les histoires farouches de la vieille Turquie. + +Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après +avoir dîné n'importe où, dans quelqu'une de ces petites échoppes turques +où Achmet vérifie lui-même la propreté des ingrédients et en surveille +la préparation. + +Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis +si perdu et si paisible, dont l'éloignement même est un des charmes. + + + + +VIII + + +Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim; +vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma; les Turcs ne +savent jamais leur âge. Physiquement, c'est un drôle de garçon, de +petite taille, bâti en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure +maigre et bronzée ferait supposer une constitution délicate;--tout +petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour à tour pleins +d'une douceur triste, ou pétillants de gaieté et d'esprit. Dans +l'ensemble, un attrait original. + +Singulier garçon, gai comme un oiseau;--les idées les plus comiques, +exprimées d'une manière tout à fait neuve; sentiments exagérés +d'honnêteté et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie à cheval. Le +coeur ouvert comme la main: la moitié de son revenu est distribué aux +vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public +composent tout son avoir. + +Achmet a mis deux jours à découvrir qui j'étais et m'a promis le secret +de ce qu'il est seul à savoir, à condition d'être à l'avenir reçu dans +l'intimité. Peu à peu il s'est imposé comme ami, et a pris sa place au +foyer. Chevalier servant d'Aziyadé qu'il adore, il est jaloux pour elle, +plus qu'elle, et m'épie à son service, avec l'adresse d'un vieux +policier. + +--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce +petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui +donnes, si tu tiens à me donner quelque chose; je serai un peu +domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera. + +Yousouf reçut le lendemain son congé et Achmet prit possession de la +place. + + + + +IX + + +Un mois après, d'un air embarrassé, j'offris deux medjidiés de salaire +à Achmet, qui est la patience même; il entra dans une colère bleue et +enfonça deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer à ses frais. La +question de ses gages se trouva réglée de cette manière. + + + + +X + + +Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied. + +--_Sen tchok chéytan, Loti!... Anlamadum séni_! (Toi beaucoup le +diable, Loti! Tu es très malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!) + +Son bras agitait avec colère sa large manche blanche; sa petite tête +faisait danser furieusement le gland de soie de son fez. + +Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester: m'offrir la +moitié de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour +cela, j'étais _tchok chéytan_, et incompréhensible. + +À dater de cette soirée, je l'ai aimé sincèrement. + +Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour +me retenir à Stamboul; l'instant prévu de mon départ passait comme un +nuage noir sur son bonheur. + +Et, quand elle eut tout épuisé: + +--_Benim djan senin, Loti_. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu, +mon frère, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini +d'Aziyadé; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte.--Maintenant, +fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_! + +_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci: +"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je +m'incline devant ta décision, et je l'adore." + +Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je +chanterai pour toi ma chanson: + + _Chéytanlar , djinler, + Kaplanlar, duchmanlar, + Arslandar, etc..._ + +(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent +loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en +chantant ma chanson pour toi. + +Suivait la chanson, chantée chaque soir d'une voix douce, chanson +longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles +impossibles, et les finales tristes de l'Orient. + +Quand j'aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, +longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyadé. + + + + +XI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, décembre 1876. + +Chère frère, + +Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander +pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort: +"Tout va bien!" + +Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les cœurs +troublés qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de désespoir, tu +dis que tout t'échappe, tu en appelles passionnément à ma tendresse, et, +quand je t'en assure moi-même, avec passion, je trouve que tu oublies +les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu +voudrais toujours voir durer cet Éden. Mais voilà, moi, c'est permanent, +immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliées +pour faire place à d'autres, et peut-être en feras-tu plus tard plus de +cas que tu ne penses. + +Cher frère, tu es à moi, tu es à Dieu, tu es à nous. Je le sens, un +jour, bientôt peut-être, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu +verras combien cette _erreur_ est douce et délicieuse, précieuse et +bienfaisante. Oh! mensonge mille fois béni, que celui qui me fait vivre +et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mène le monde +depuis des siècles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, +qui change le deuil en allégresse, qui crie partout: " Amour, liberté +et charité!" + +.................. + + + +XII + + +Aujourd'hui, 10 décembre, visite au padishah. + +Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtché, +même le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les +gardes du sultan en costume écarlate, les musiciens vêtus de bleu de +ciel et chamarrés d'or, les laquais vert-pomme doublés de jaune-capucine +tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur. + +Les acrotères et les corniches du palais servent de perchoir à des +familles de goélands, de plongeons et de cigognes. + +Intérieurement, c'est une grande splendeur. + +Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous +leurs grands plumets, comme des momies dorées. Des officiers des gardes, +costumés un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes. + +Le sultan est grave, pâle, fatigué, affaissé. + +Réception courte, profonds saluts; on se retire à reculons, courbés +jusqu'à terre. + +Le café est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore. + +Des serviteurs à genoux vous allument des chibouks de deux mètres de +long à bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux +reposent sur des plateaux d'argent. + +Les _zarfs_ (pieds des tasses à café) sont d'argent ciselé, entourés de +gros diamants taillés en rose, et d'une quantité de pierres précieuses. + + + + +XIII + + +En vain chercherait-on dans tout l'islam un époux plus infortuné que le +vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; +et quatre femmes dont la plus âgée a trente ans, quatre femmes qui, par +extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent +mutuellement le secret de leurs équipées. + +Aziyadé elle-même n'est pas trop détestée, bien qu'elle soit de beaucoup +la plus jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas. + +Elle est leur égale d'ailleurs, une cérémonie dont la portée m'échappe, +lui ayant donné, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_épouse_. + + + + +XIV + + +Je disais à Aziyadé: + +--Que fais-tu chez ton maître? À quoi passez-vous vos longues journées +dans le harem? + +--Moi? répondit-elle, je m'ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde +ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits +objets à toi, que j'emporte d'ici pour me faire société là-bas. + +Posséder les cheveux et le portrait de quelqu'un était pour Aziyadé une +chose tout à fait singulière, à laquelle elle n'eût jamais songé sans +moi; c'était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation +de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d'une certaine +frayeur. + +Il avait fallu qu'elle m'aimât bien pour me permettre de prendre de ses +cheveux à elle; la pensée qu'elle pouvait subitement mourir, avant +qu'ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une +grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait +frémir. + +--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que +faisais-tu, Aziyadé? + +--Dans ce temps-là, Loti, j'étais presque une petite fille. Quand pour +la première fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'étais dans +le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans +mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du +hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des +histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait +raconter parfaitement. + +"Fenzilé-hanum m'apprenait à broder, et puis nous avions les visites à +rendre et à recevoir avec les dames des autres harems. + +"Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et +enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous +appartient en propre un jour à chacune: mais nous aimons mieux nous +arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades. + +"Nous nous entendons relativement fort bien. + +"Fenzilé-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la +plus considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans +de grands emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure +pas. Aïché est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de +tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la +plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son +appartement!... + +Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans +l'appartement d'Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma +bien-aimée passait son existence. Nous avions beaucoup discuté ce +projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum avait même été consultée; mais +nous ne l'avions pas mis à exécution, et plus je suis au courant des +coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eût été folle. + +--Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle, +pour notre patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous. + +--Triste modèle en tout cas! + +Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là? + +Le mal y est entré d'abord par l'intermédiaire de la jolie Aïché-hanum. +La contagion a fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de +ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues où tous les serviteurs +sont subornés. Cette grande cage si bien grillée et d'un si sévère +aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes et +escaliers dérobés; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir, +et prennent leur volée dans toutes les directions du ciel. + + + + +XV + + +Stamboul, 25 décembre 1876. + +Une belle nuit de Noël, bien claire, bien étoilée, bien froide. + +À onze heures, je débarque du Deerhound au pied de la vieille mosquée de +Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune. + +Achmet est là qui m'attend, et nous commençons aux lanternes l'ascension +de Péra, par les rues biscornues des quartiers turcs. + +Grande émotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte +fantastique illustré par Gustave Doré. + +J'étais convié là-haut dans la ville européenne, à une fête de +Christmas, pareille à celles qui se célèbrent à la même date dans tous +les coins de la patrie. + +Hélas! les nuits de Noël de mon enfance ... quel doux souvenir j'en +garde encore!... + + + + +XVI + + +LOTI À PLUMKETT + +Eyoub, 27 septembre 1876. + +Cher Plumkett, + +Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Où allons-nous? +je vous le demande; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour? Un +sultan constitutionnel, cela déroute toutes les idées qu'on m'avait +inculquées sur l'espèce. + +À Eyoub, on est consterné de cet événement; tous les bons musulmans +pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi +qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique +surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la +Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système. + +J'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque +funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, +tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain +qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse +Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la +Constitution; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela +est hors de doute. + + + + +XVII + + +Stamboul, 27 septembre. + +7 Zi-il-iddjé 1293 de l'hégire. + +J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de +la mosquée de Bayazid. + +Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches. +Des vieillards (des _hadj-baba_) étaient assis, occupés à lire les +feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les +passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par +l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs +babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande +confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à +torrents. + +J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient +la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils +portaient était _eski_, jusqu'à leurs grandes lunettes d'argent, +jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononcé avec +vénération, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi +bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtement ou à de +vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de +l'immobilité et de la stagnation. + +On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie +du Séraskiérat; les vieillards échangèrent des signes d'intelligence et +des sourires ironiques. + +--Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en +s'inclinant d'un air de moquerie. + +--Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les +khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des représentations du +peuple. + +--_Voï, voï, voï, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile +de gaze; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et +les Moscow avaient moins d'insolence! + +Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur +octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les +constitutions européennes; et ces vieux Turcs accueillaient très +froidement ce cadeau de leur souverain. + +Cet événement, qu'Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était +attendu depuis longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la +guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan +poussa ses armements avec ardeur. + +Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La +promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus +sous ce déluge. + +Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes +les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient +parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les +musiques de la cour. + +Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et +inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple +lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui +fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre proférer +en plein Stamboul ces paroles subversives. + +Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière +cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se dispersèrent +tumultueusement. + +À la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de +l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence +internationale. + +C'était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire +entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et +l'aider dans sa péroraison. + + + + +XVIII + + -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poètes ? + Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux ! + " Hélas ! ont répondu leurs voix longtemps muettes, + Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux ! + + .................. + + C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore " + + .................. + + (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.) + +Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-là, la grande +place du Séraskiérat, esplanade immense sur la hauteur centrale de +Stamboul, d'où, par-dessus les jardins du sérail, le regard s'étend dans +le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute +tour aux formes bizarres étaient illuminés comme aux soirs de grandes +fêtes. Le déluge de la journée avait fait de ce lieu un vrai lac où se +reflétaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon +surgissaient dans le ciel les dômes des mosquées et les minarets aigus, +longues tiges surmontées d'aériennes couronnes de lumières. + +Un silence de mort régnait sur cette place; c'était un vrai désert. + +Le ciel clair, balayé par un vent qu'on ne sentait pas, était traversé +par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune était venue +plaquer son croissant bleuâtre. C'était un de ces aspects à part que +semble prendre la nature dans ces moments où va se consommer quelque +grand événement de l'histoire des peuples. + +Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une +bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des +lanternes et des bannières; ils criaient: " Vive le sultan! vive +Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes +étaient comme enivrés de se croire libres; et, seuls, quelques vieux +Turcs qui se souvenaient du passé haussaient les épaules en regardant +courir ces foules exaltées. + +--Allons saluer Midhat-pacha, s'écrièrent les softas. + +Et ils prirent à gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre +à l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, +quelques semaines après, partir pour l'exil. + +Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allèrent ensemble prier +dans la grande mosquée (la Suleimanieh) et de là passèrent la Corne +d'or, pour aller, à Dolma-Bagtché, acclamer Abd-ul-Hamid. + +Devant les grilles du palais, des députations de tous les corps, et une +grande masse confuse d'hommes s'étaient réunis spontanément dans le but +de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste. + +Ces bandes revinrent à Stamboul par la grande rue de Péra, acclamant sur +leur passage lord Salisbury (qui devait bientôt devenir si impopulaire), +l'ambassade britannique et celle de France. + +--Nos ancêtres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancêtres, +qui n'étaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y +a quatre siècles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le +laisserons-nous envahir par l'étranger? Mourons tous, musulmans et +chrétiens, mourons pour la patrie ottomane, plutôt que d'accepter des +conditions déshonorantes ... + + + + +XIX + + +La mosquée du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquérant) nous voit +souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres +grises, étendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant +quelque rêve indécis, intraduisible en aucune langue humaine. + +La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de +grands espaces où circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, +coiffés de larges turbans blancs. La mosquée qui s'élève au centre est +une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus vénérées. + +L'immense place est entourée de murailles mystérieuses, que surmontent +des files de dômes de pierres, semblables à des alignements de ruches +d'abeilles; ce sont des demeures de softas, où les infidèles ne sont +point admis. + +Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le +traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes +monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses +saintes, et rien n'y est encore arrivé d'Occident. + + + + +XX + + +Près de cette place est une rue sombre et sans passants, où pousse +l'herbe verte et la mousse. Là est la demeure d'Aziyadé; là est le +secret du charme de ce lieu. Les longues journées où je suis privé de sa +présence, je les passe là, moins loin d'elle, ignoré de tous et à l'abri +de tous les soupçons. + + + + +XXI + + +Aziyadé est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes. + +--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est +à moi de l'être, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir. + +Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pénétration et de +persistance, que je détournai la tête sous ce regard. + +--Moi, dis-je, ma chérie! Je ne me plains de rien quand tu es là, et +je suis plus heureux qu'un roi. + +--En effet, qui est plus aimé que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien +envier? Envierais-tu même le sultan? + +Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de +la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je +puis envier; il est fatigué et vieilli et, de plus il est +_constitutionnel_. + +--Je pense, Aziyadé, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il +possède,--même son émeraude qui est aussi large qu'une main, même sa +charte et son parlement,--pour avoir ma liberté et ma jeunesse. + +J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah +ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante +qu'elle fût, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine +d'opéra-comique. Mon costume y prêtait d'ailleurs: une glace m'envoyait +une image déplaisante de moi-même, et je me faisais l'effet d'un jeune +ténor, prêt à entonner un morceau d'Auber. + +C'est ainsi que, par moments, je ne réussis plus à me prendre au sérieux +dans mon rôle turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban +d'Arif, et je retombe sottement sur moi-même, impression maussade et +insupportable. + + + + +XXII + + +J'ai été difficile et fier pour tout ce qui porte lévite ou chapeau +noir; personne n'était pour moi assez brillant ni assez grand seigneur; +j'ai beaucoup méprisé mes égaux et choisi mes amis parmi les plus +raffinés. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je +m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs, même de +leur société et de leurs plaisirs. + +Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du +feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main +à tous les assistants, et je m'assieds pour écouter le conteur des +veillées d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et où +figurent les djinns et les génies). Les heures passent là sans fatigue +et sans remords; je me trouve à l'aise au milieu d'eux, et nullement +dépaysé. + +Arif et Loti étant deux personnages très différents, il suffirait, le +jour du départ du Deerhound, qu'Arif restât dans sa maison; personne +sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu, +et disparu pour toujours. + +Cette idée, qui est d'Aziyadé, se présente à mon esprit par instants +sous des aspects étrangement admissibles. + +Rester près d'elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc +au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des +hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans créanciers et sans souci +de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai +horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur +de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes +les obligations sociales de nos pays d'Occident. + +Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où +le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ... + +Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux +qu'ailleurs. + +--Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma +position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en +moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mère. + +Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris +peut-être que cela ne serait pas tout à fait impossible; mais elle sent +par intuition ce que cela doit être qu'une vieille mère, elle, la pauvre +petite qui n'en a jamais eu; et les idées qu'elle a sur la générosité et +le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce +qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est +inquiété de les lui donner. + + + + +XXIII + + +DE PLUMKETT A LOTI + +Liverpool, 1876. + +Mon cher Loti, + +Figaro était un homme de génie: il riait si souvent, qu'il n'avait +jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et +je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y +arrive tant bien que mal. + +Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le +même individu. Trop souvent, la gaieté de Figaro m'abandonne, et c'est +alors Jérémie, prophète de malheur, ou David, auguste désespéré sur +lequel la main céleste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me +possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'écris pas, je ne +pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à +grands pas en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc +émissaire idéal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets +toutes les extravagances possibles: je me livre à huis clos aux actes +les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je me calme et +deviens raisonnable. + +Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type; un fou, que +sais-je? à quoi je répondrai: " Oui mais bien moins que vous ne +croyez. Bien moins que vous, par exemple." + +Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me +comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un +individu, né raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes, +voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions +héréditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scène +de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous façonnent, +comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce +qui l'a touchée.--Les circonstances, pour moi, n'ont été que +douloureuses; j'ai été, pour me servir de l'expression consacrée, formé +à l'école du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris à mes +dépens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une +manière un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est +que j'ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus +que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le +pourraient faire en connaissance de cause. + +Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette +consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes +de la vie, et confiants dans la justice suprême du créateur. + +Et, pourtant, je vis sans blasphémer. + +Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions, +l'enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse? Non, vous le +savez bien; j'ai renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus +de mon goût, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je +vis désormais sans but comme sans espoir ... Est-ce à dire pourtant que +j'en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout, niant tout ce +qui est bon, niant la vertu, niant l'amitié, niant tout ce qui peut nous +rendre supérieurs à la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points, +je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgré mon expérience des +choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquérir une pareille, il +en coûte trop cher!), je crois encore à tout cela, et à bien d'autres +choses encore. + +À Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de +vous. + +Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de +descriptions, d'une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et +moi, à travers les méandres fantasmagoriques d'une grande fourmilière +orientale. Nous restons la bouche béante en face des tableaux que vous +nous tracez; je songe à vos trois poignards, comme je songeais au +bouclier d'Achille, si _minutieusement chanté_ par Homère! Et puis +enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans +l'oeil, peut-être parce que votre lampe s'est mise à fumer comme vous +acheviez votre lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en +nous lançant la série des lieux communs édités au siècle dernier! je +crois vraiment que les lieux communs des frères ignorantins valent +encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera +l'anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe +siècle, ces idées matérialistes: Dieu était un préjugé; la morale était +devenue l'intérêt bien entendu, la société un vaste champ d'exploitation +pour l'homme habile. Tout cela séduisait beaucoup de gens par sa +nouveauté et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus +immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait; où l'on +pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, même des choses les moins +drôles, jusqu'au moment où tant de têtes tombèrent sous le couteau de la +Révolution, que ceux qui conservèrent la leur commencèrent à réfléchir. +Ensuite vint une époque de transition, où l'on vit apparaître une +génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie +constitutionnelle, regrettant le passé qu'elle ne connaissait pas, +maudissant le présent qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir +qu'elle ne devinait pas. Une génération de romantiques, une génération +de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer, à prier, à +blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en +venir un beau jour à se faire sauter la cervelle. + +Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus +pratique: on se hâte, avant d'être devenu un homme, de devenir une +_espèce d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se +fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son +état; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les +idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous +aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans +lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous +entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un +membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate, +épicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose; +on fait quelque chose; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne +se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne +de conduite toute tracée par les devoirs que l'on est tenu de remplir. +Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en +politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler; +ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous +absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous +engrènent; vous vous trémoussez dans l'espace; vous vous abêtissez dans +le temps, grâce à la vieillesse: vous faites des enfants qui seront +aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de +l'Église; votre cercueil est inondé d'eau bénite, on chante du latin en +faux bourdon autour d'un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui +étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant +votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on +hérite de vous. + +Ainsi va le monde! + +Tout cela n'empêche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort +braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant +le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas +et n'assassinant pas, lors même qu'ils seraient sûrs de l'impunité, +parce qu'ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes +auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables +d'aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et +pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies +pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charité allant au +milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous +pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de +la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui +seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous +offrir une affection et un dévouement illimités. + +Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous +rêvez au lieu de réfléchir; de ce que vous suivez la passion au lieu de +la raison. + +Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que +tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous +vous y dépeignez, vous m'écririez aussitôt pour protester, pour me dire +que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi; +que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que +ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive +contractée par la douleur. + +Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas +vous-même. Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et +délicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et +demeure une protestation vivante contre vos négations de tout ce qui est +amitié, désintéressement, dévouement. + +C'est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous; votre fierté +blessée vous fait cacher vos trésors et étaler à plaisir " l'être +factice créé par votre orgueil et votre ennui ". + +PLUMKETT. + + + + +XXIV + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +Eyoub, décembre 1876. + +Mon cher ami, + +Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de +Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand +plaisir en voulant bien me donner signe de vie. + +Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul; vous enfilez quatre +kilomètres de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg +d'Eyoub, où les enfants prennent pour cible à cailloux votre coiffure +insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique +immédiatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre +sous des amandiers, et ma case est à côté. + +J'habite là en compagnie d'Aziyadé, cette jeune femme de Salonique de +laquelle je vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin +d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passé et des ingrats. + +Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amené dans ce +recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu à adopter pour un temps le +langage et les coutumes de la Turquie--même ses beaux habits de soie +et d'or. + +Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation: Beau +temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient +d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour à mes +oreilles. Mon chat Kédi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirés, +l'un portant l'autre, dans leur appartement commun. + +Aziyadé, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de +coussins, est occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de +la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de +Londres, de toutes nos sottises,--et je vous écris en vous priant de +vouloir bien me répondre. + +Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma +lettre, vous pourriez le supposer; je mène seulement de front deux +personnalités différentes, et suis toujours officiellement, mais le +moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine. + +Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi +sous mon nom véritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique. + + + + +XXV + + +Stamboul, 1er janvier 1877. + +L'année 77 débute par une journée radieuse, un temps printanier. + +Ayant expédié dans la journée certaines visites, qu'un reste de +condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait à faire dans la +colonie de Péra, je rentre le soir à cheval à Eyoub, par le +Champ-des-Morts et Kassim-Pacha. + +Je croise le coupé du terrible Ignatief, qui revient ventre à terre de +la Conférence, sous nombreuse escorte de Croates à ses gages; un instant +après, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort +agités l'un et l'autre: on s'est disputé à la séance, et tout est au +plus mal. + +Les pauvres Turcs refusent avec l'énergie du désespoir les conditions +qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi. + +Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!" +à la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande +confusion et beaucoup de sang. + +Puisse cette catastrophe passer loin de nous!... + +Il faudrait--demain peut-être--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ... + + + + +XXVI + + +Nous descendions, par une soirée splendide, la rampe d'Oun-Capan. + +Stamboul avait un aspect inaccoutumé; les hodjas dans tous les minarets +chantaient des prières inconnues sur des airs étranges; ces voix aiguës, +parties de si haut, à une heure insolite de la nuit inquiétaient +l'imagination; et les musulmans, groupés sur leurs portes, semblaient +regarder tous quelque point effrayant du ciel. + +Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune +que tout à l'heure nous avions vue si brillante sur le dôme de +Sainte-Sophie, s'était éteinte là-haut dans l'immensité; ce n'était plus +qu'une tache rouge, terne et sanglante. + +Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma première +impression, plus rapide que l'éclair, fut aussi une impression de +frayeur. Je n'avais point prévu cet événement, ayant depuis longtemps +négligé de consulter le calendrier. + +Achmet m'explique combien c'est là un cas grave et sinistre: d'après la +croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui +la dévore. On peut la délivrer cependant, en intercédant auprès d'Allah, +et en tirant à balle sur le monstre. + +On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de +circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les +fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune, dans +le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phénomène. + +Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous +arrête en route. À mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zaptiés nous +barre le passage: une nuit d'éclipse, se promener en caïque est +interdit. + +Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, +nous discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une +fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire. + +Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et +la terreur. + +Les chiens hurlent à la lune d'une façon lamentable, qui complique +encore la situation. + +D'un air mystique, Achmet et Aziyadé m'apprennent que ces chiens hurlent +ainsi pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est +dispensé dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes +ne peuvent voir. + +L'éclipse continue sa marche, malgré la fusillade; le disque entier est +même d'une nuance rouge extraordinairement prononcée,--coloration due +à un état particulier de l'atmosphère. + +J'essaye l'explication du phénomène au moyen d'une bougie, d'une orange +et d'un miroir, vieux procédé d'école. + +J'épuise ma logique, et mes élèves ne comprennent pas; devant cette +hypothèse tout à fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyadé +s'assied avec dignité, et refuse absolument de me prendre au sérieux. Je +me fais l'effet d'un pédagogue, image horrible! et je suis pris de fou +rire; je mange l'orange et j'abandonne ma démonstration ... + +À quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur ôterais-je la +superstition qui les rend plus charmants? + +Et nous voilà, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par +la fenêtre, à la lune qui continue de faire là-haut un effet sanglant, +au milieu des étoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels! + + + + +XXVII + + +Vers onze heures, Achmet nous éveille pour nous annoncer que le +traitement a réussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guérie). + +En effet, la lune, tout à fait rétablie, brillait comme une splendide +lampe bleue dans le beau ciel d'Orient. + + + + +XXVIII + + +"Ma mère Béhidjé " est une très extraordinaire vieille femme, +octogénaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que +le Koran, et plus raide que la loi du Chéri. + +Feu Chefket-Daoub-pacha, époux de Béhidjé-hanum, fut un des favoris du +sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. +Béhidjé-hanum, admise à cette époque dans son conseil, l'y avait poussé +de tout son pouvoir. + +Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs +du Taxim, habite la vieille Béhidjé-hanum. Son appartement, qui déjà +surplombe des précipices, porte deux shaknisirs en saillie, +soigneusement grillés de lattes de frêne. + +De là, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de +Dolma-Bagtché et de Tchéraghan, la pointe du Sérail, le Bosphore, le +Deerhound, pareil à une coquille de noix posée sur une nappe bleue,--et +puis Scutari et toute la côte d'Asie. + +Béhidjé-hanum passe ses journées à cet observatoire, étendue sur un +fauteuil, et Aziyadé est souvent à ses pieds,--Aziyadé attentive au +moindre signe de sa vieille amie, et dévorant ses paroles comme les +arrêts divins d'un oracle. + +C'est une anomalie que l'intimité de la jeune femme obscure et de la +vieille cadine, rigide et fière, de noble souche et de grande maison. + +Béhidjé-hanum ne m'est connue que par ouï-dire: les infidèles ne sont +point admis dans sa demeure. + +Elle est belle encore, affirme Aziyadé, malgré ses quatre-vingts ans, +"belle comme les beaux soirs d'hiver" + +Et, chaque fois qu'Aziyadé m'exprime quelque idée neuve, quelque notion +nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer +absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma chérie? +"--Aziyadé répond: " C'est ma mère Béhidjé." + +"Ma mère " et " mon père " sont des titres de respect qu'on emploie en +Turquie lorsqu'on parle de personnes âgées, même lorsque ces personnes +vous sont indifférentes ou inconnues. + +Béhidjé-hanum n'est point une mère pour Aziyadé. Tout au moins est-ce +une mère imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune +imagination de son enfant. + +Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la +pauvre petite abandonnée verse souvent des larmes très amères sur son +amour pour un infidèle. + +Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le récit de longues +histoires, contées avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, +par les lèvres fraîches de ma bien-aimée. + +Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des +anciens héros du désert, légendes persanes ou tartares, où l'on voit de +jeunes princesses, persécutées par les génies, accomplir des prodiges de +fidélité et de courage. + +Et, quand Aziyadé arrive le soir, l'imagination plus surexcitée que de +coutume, je puis en toute sûreté lui dire: + +--Tu as passé ta journée, ma chère petite amie, aux pieds de ta mère +Béhidjé! + + + + +XXIX + + +Janvier 1877. + +Huit jours à Buyukdéré, dans le haut Bosphore, à l'entrée de la mer +Noire. Le _Deerhound_ est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui +sont postés là comme des chiens de garde, à l'intention de la Russie. +Cette situation du Deerhound, qui m'éloigne de Stamboul, coïncide avec +un séjour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et +cette séparation nous tient lieu de prudence. + +Il fait froid, il pleut, les journées se passent à courir dans la forêt +de Belgrade, et ces courses sous bois me ramènent aux temps heureux de +mon enfance. + +Des chênes antiques, des houx, de la mousse et des fougères, presque la +végétation du Yorkshire. À part qu'il y pousse aussi des ours, on se +croirait dans les bons vieux bois de la patrie. + + + + +XXX + + +Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent +des idées drôles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient +très respectueux, et s'en tient à distance. + +Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laissé pour +aller dormir, revint tout à coup frapper à ma porte. + +--_Bir madame kédi_, disait-il d'un air effaré, _bir madame kédi_ (une +madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com +Samuel_ (qui a apporté ses petits pour dormir avec Samuel)! + +Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable: + +--Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le +mois même ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire? + +Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon +ami, et j'entrai dans sa chambre. + +Une dame _kédi_ était en effet postée sur l'oreiller de Samuel, tout au +milieu. C'était une personne de beaucoup d'embonpoint, revêtue d'une +belle pelure jaune. Avec un air de dignité et de triomphe, assise sur +son _innommable_, elle contemplait tour à tour Samuel immobile, et ses +petits qui s'ébattaient sur la couverture. + +Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène +de famille dans une attitude de consternation résignée; il attendait que +je vinsse à son secours. + +Cette madame Kédi m'était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté +cependant pour se laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses +enfants. Après quoi, Samuel, ayant soigneusement épousseté sa +couverture, fit mine de s'aller coucher. + +Je ne devais point rentrer cette nuit-là. J'arrivai à l'improviste à +deux heures du matin. + +Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé +des cordes sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les +purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-même s'était +installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des têtes jeunes et des +consciences pures. Pour lui, c'était bien là son cas. + +Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée, +mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs. + + + + +XXXI + + +C'était Noël à la grecque; le vieux Phanar était en fête. + +Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de +papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient à +toutes les portes, à tour de bras, et donnaient des sérénades terribles, +avec accompagnement de tambour. + +Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand mépris pour ces +réjouissances d'infidèles. + +Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empêcher +d'avoir l'air sinistre. + +On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines, +rongées de vétusté, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des +jeunes filles, vêtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens +des piastres de cuivre. + +Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata; jamais, dans aucun pays +du monde, il ne fut donné d'ouïr un vacarme plus discordant, ni de +contempler un spectacle plus misérable. + +C'était un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait +en grande majorité l'élément grec. L'immonde population grecque affluait +en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, +de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer +tout ce qu'il y avait là d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y +entendait de braillements avinés, de cris écoeurants. + +Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire +tranquillement aux dépens des infidèles, pour voir comment ces chrétiens +du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si +pathétiques discours, célébraient la naissance de leur prophète. + +Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'être obligés d'aller se +battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait le +titre immérité de citoyens, s'en donnaient à coeur joie de chanter et de +boire. + + + + +XXXII + + +Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre +caïque sur la Corne d'or. + +C'était une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les +grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous +ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à +Eyoub. + +À l'échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit +noire, au milieu de pieux, d'épaves et de milliers de caïques échoués +sur la vase. + +On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de +Constantinople, lieu qui n'est fréquenté à pareille heure par aucun être +humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres à tête +blanche, cachées dans certain recoin obscur qui nous était familier, +sous le balcon d'une maison en ruine ... C'étaient Aziyadé, et la +vieille, la fidèle Kadidja. + +Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes. + +La distance était grande encore, de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub. +De loin en loin, une rare lumière, partie d'une maison grecque, laissait +tomber dans l'eau trouble une traînée jaune; autrement, c'était partout +la nuit profonde. + +Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit +d'un orchestre et d'un bal. C'était une de ces grandes habitations, noires +au-dehors, somptueuses au-dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes, +cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes. + +... Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes +dans le silence et l'obscurité. + +Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant +sur nous. + +--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tête. + +--_Bay-Kouch mî_? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et +emmaillotée. (Est-ce point le hibou?) + +Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils +avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour +rien. + +--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _ammâ +sen ... bilmezsen_! (C'est très mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne +sais pas!...) + +C'était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit +d'hiver, et elle nous suivit sans trêve, pendant plus d'une heure que +nous mîmes à remonter de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub. + +Il y avait un courant terrible, cette nuit-là, sur la Corne d'or; la +pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'était +éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par des bachibozouks de +patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois. + +Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de +iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux +rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la +grande synagogue, et ce lieu est le seul où l'on trouve, la nuit, du +mouvement sur la Corne d'or. + +Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de +iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé +pleurait, de froid et de frayeur. + +Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l'obscurité +profonde, notre caïque à l'échelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de +planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en +aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement +les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois; +passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous +de l'escalier, la cuisine, l'intérieur du four; laisser nos chaussures +pleines de boue et nos vêtements mouillés; monter pieds nus sur les +nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son +appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef; +laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous +asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait +depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles +du sérail et d'eau de roses; ... c'était pour au moins vingt-quatre +heures, la sécurité, et l'immense bonheur d'être ensemble! + +Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane +sous nos fenêtres. + +Et Aziyadé, brisée de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en +pleurant à chaudes larmes. + + + + +XXXIII + + +Leur " madame " était une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe +et fait tous les métiers; leur " madame " (la madame de Samuel et +d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur +madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le +quartier de Galata. + +Le café de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il était +très profond et très vaste; il avait une porte de derrière sur une +impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de +débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous +de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et +de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était +prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver. + +Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'était +ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs +_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" +était remplie pour nous d'attentions maternelles. + +Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un +coffre qui me servaient aux changements de décors. J'entrais en +vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par +l'impasse. + +Leur " madame " était italienne. + + + + +XXXIV + + +Eyoub, 20 janvier. + +Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des +conférenciers. La chose ayant raté, les Excellences s'en vont, les +ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors la loi. + +Bon voyage à tout ce monde! heureusement nous, nous restons. À Eyoub, +on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même +dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les +pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Égalité! inconnue à +notre nation démocratique, à nos républiques occidentales!) Un érudit +est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour; +chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions +bruyantes, à l'ale et à l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets +de barrières; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et +recueillement. + +On ne doit pas désespérer d'un peuple qui a conservé tant de croyances +et de sérieuse honnêteté. + + + + +XXXV + + +Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de +l'empire, réunis en séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à +l'unanimité de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles +ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de +félicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont +pris cette résolution désespérée. + +L'enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l'on vit +pour la première fois cette chose insolite: des chrétiens siégeant à +côté de musulmans; des prélats arméniens, à côté des derviches et du +cheik-ul-islam; où l'on entendit pour la première fois sortir de bouches +mahométanes cette parole inouïe: " Nos frères chrétiens." + +Un grand esprit de fraternité et d'union rapprochait alors les +différentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un +péril commun, et le prélat arménien-catholique prononça dans cette +assemblée cet étrange discours guerrier: + +"Effendis! + +"Les cendres de nos pères à tous reposent depuis cinq siècles dans +cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de défendre +ce sol qui nous est échu en héritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi +de nature. L'histoire nous montre de grands États qui ont tour à tour +paru et disparu dans la scène du monde. Si donc les décrets de la +Providence ont fixé le terme de l'existence de notre patrie, nous +n'avons qu'à nous incliner devant son arrêt; mais autre chose est de +s'éteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons +périr d'une balle meurtrière ne renonçons donc pas à l'honneur de la +recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de +notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguère encore, nous +n'étions qu'un corps inerte; la charte qui nous a été octroyée est venue +vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la première fois, +nous sommes invités à ce conseil; grâces en soient rendues à Sa Majesté +le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! désormais, que la +question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le +musulman aille à sa mosquée et le chrétien à son église; mais, en face +de l'intérêt de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons +tous unis!" + + + + +XXXVI + + +Aziyadé, qui était fidèle à la petite babouche de maroquin jaune des +bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien +trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, traînant +dans tous les recoins de la maison, et elle écrivait son nom dans +l'intérieur, sous prétexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre. + +Celles qui avaient servi étaient condamnées à un supplice affreux: +lancées dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et précipitées +dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des pâpoutchs_, le +sacrifice des babouches. + +C'était un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien +froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et +nous menait sur les toits, et, là au beau clair de lune, _mahitabda_, +après nous être assurés que tout sommeillait alentour, de consommer le +kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches +condamnées. + +Tombera-t-elle dans l'eau, la pâpoutch, ou sur la vase, ou bien encore +sur la tête d'un chat en maraude? + +Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous +deux avait deviné juste, et gagné le pari. + +Il faisait bon être là-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si +tranquilles, souvent piétinant sur une blanche couche de neige, et +dominant le vieux Stamboul endormi. Nous étions privés, nous, de jouir +ensemble de la lumière du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en +vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprécier +leur bonheur. Là-haut était notre lieu de promenade; là, nous allions +respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en société de la +lune, compagne discrète qui tantôt s'abaissait lentement à l'ouest sur +les pays des infidèles, tantôt se levait toute rouge à l'orient, +dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Péra. + + + + +XXXVII + + Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement? + + (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.) + + +L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et +partent, chargés de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de +partout, des soldats et des rédifs, du fond de l'Asie, des frontières de +Perse, même de l'Arabie et de l'Égypte. On les équipe à la hâte pour les +expédier sur le Danube, ou dans les camps de la Géorgie. De bruyantes +fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour +leur départ. La Turquie ne s'était jamais vu tant d'hommes sous les +armes, tant d'hommes si décidés et si braves. Allah sait ce que +deviendront ces multitudes! + + + + +XXXVIII + + +Eyoub, 29 janvier 1877. + +Je n'aurais pas pardonné aux Excellences leurs pasquinades +diplomatiques, si elles avaient dérangé ma vie. + +Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un +instant j'avais eu peur de quitter. + +Il est minuit, la lune promène sur mon papier sa lumière bleue, et les +coqs ont commencé leur chanson nocturne. On est bien loin de ses +semblables à Eyoub, bien isolé la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai +peine à croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si +las de moi-même, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime +assez pouvoir me prendre un peu pour un autre. + +Aziyadé est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem +d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours. + +Samuel est là près de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi +tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journée +repêcher un noyé, lequel était, il paraît, si vilain et lui a fait tant +de peur, que, par prudence, il a apporté dans ma chambre sa couverture +et son matelas. + +Demain matin, dès l'aubette, les rédifs qui s'en vont en guerre feront +tapage, et il y aura foule dans la mosquée. Volontiers je partirais avec +eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une +chose belle et entraînante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas +mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet élan que je sentirais +pour mon pays, s'il était menacé comme elle, et en danger de mort. + + + + +XXXIX + + +Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan +Sélim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui +grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumée de nos +chibouks qui montait en spirale dans l'air pur. + +La place du Sultan Sélim est entourée d'une antique muraille, dans +laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y +sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cyprès; on est là +en bon quartier turc, et on peut aisément s'y tromper de deux siècles. + +--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, +Loti, quand tu seras parti: je mènerai joyeuse vie et je me griserai +tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du +matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est égal +(_zarar yok_).Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera fini +aussi de ton Achmet. + +Et il fallut lui faire jurer d'être sage; ce qui ne fut point une facile +affaire. + +--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras +marié et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai là-bas +ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'à Stamboul, mais je serai +près de toi, et c'est tout ce que je demande. + +Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier +mes petits enfants. + +Cette perspective d'élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à +le remettre en joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets +d'éducation, basés sur des méthodes extrêmement originales. + + + + +XL + + +PLUMKETT A LOTI + +Mon cher ami, + +Je ne vous écrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien à +vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire. + +Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'étais très préoccupé de +choses nullement agréables; que j'étais empoigné par dame Réalité, +étreinte dont il est fort dur de se débarrasser; que je languissais +assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les +liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en certains moments, +m'unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau, étaient +rompus. + +Je suis sûr que vous comprenez très bien ceci, car c'est là l'état dans +lequel je vous ai vu plus d'une fois plongé. + +Votre nature ressemble beaucoup à la mienne, ce qui m'explique fort bien +la très grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime +abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est +soi-même. Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi +accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un +et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le désir, la +tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de +bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe +sympathique_. + +Je vous parle un langage peu littéraire. Je m'en aperçois bien: +j'emploie un vocabulaire emprunté à la dynamique et fort différent de +celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensée. + +Ces sympathies, nous les éprouvons d'une foule de manières différentes. +Vous qui êtes musicien, vous les avez ressenties à l'égard de quoi, s'il +vous plaît? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui +naît en nous à l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air à +notre tympan et de là à notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans +notre cervelle? Voyez donc ce phénomène bizarre: vous êtes +impressionné par une suite de sons, vous entendez une phrase mélodique +qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle? Parce que les intervalles +musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des +nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimés par certains +chiffres plutôt que par certains autres; changez ces chiffres, votre +sympathie n'est plus excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus +musical, que c'est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons +simultanés se font entendre, vous recevez une impression qui sera +heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrés, qui sont les +rapports sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être +sensitif. + +Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons, +entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains +miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. +Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses +et vous-même soient trop compliqués pour être exprimés, comme dans le +cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent. + +Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement à ce +que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage, +que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre +je ne sais quoi qui fait le diable à quatre dans votre imagination. Ne +vous récriez pas! la moitié du temps, votre amour ne tient à rien de +plus. + +Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une +délicatesse de sentiment, une élévation de caractère qui sont la vraie +cause de votre amour ... Hélas! gardez-vous bien de confondre ce qui est +en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de là: +attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs à ce qui nous plaît. +Faire une châsse à la femme que l'on aime et prendre son ami pour un +homme de génie. + +J'ai été amoureux de la Vénus de Milo et d'une nymphe du Corrège. Ce +n'étaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif +d'échange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'était +l'affinité physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui +faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement compliqué, +que l'on ne sait plus où donner de la tête; les neuf dixièmes des gens +ne comprennent plus rien à quoi que ce soit. + +Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité +entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide +de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez être +heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins +sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n'y a pas de +bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces +émotions, vous serez toujours un pauvre exilé. + +Celui qui est apte à ressentir ces émotions d'un ordre supérieur, pour +lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu +impressionné par tout ce qui sera en dessous de ses désirs. Qu'est-ce +donc que l'attrait d'un bon dîner, d'une partie de chasse, d'une jolie +fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en lisant les +poètes, qui s'est délicieusement abandonné au courant d'une suave +mélodie, qui s'est plongé dans cette rêverie qui n'est pas la pensée, +qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime? + +Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur +lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal +proportionnés, emprisonnés dans des culottes ou des habits noirs, tout +cela grouillant sur des pavés boueux, autour de murailles sales, de +boîtes à fenêtre et de boutiques? + +Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau ... + +Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous +entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu'ils +expriment? + +Si votre pensée s'élance dans l'espace et dans le temps; si elle +embrasse l'infinie simultanéité des faits qui se passent sur toute la +surface de la terre, qui n'est qu'une planète tournant autour du soleil, +--qui n'est lui-même qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si +vous songez que cet infini simultané n'est qu'un instant de l'éternité, +qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment, +suivant le point de vue où vous vous placez, et qu'il y en a une +infinité de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela, +l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans +votre esprit ces éternels problèmes, qu'est-ce que tout cela? que +suis-je moi-même au milieu de cet infini? + +Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle +avec ceux qui vous entourent. + +Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d'une araignée +qui vous raconterait qu'un plumeau dévastateur lui a détruit une partie +de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient +d'hériter d'un gros tas de plâtras dans lequel il pourra gîter tout à +l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises +récoltes, et qu'il avait hérité d'une maison de campagne.) + +Vous avez été amoureux, vous l'êtes peut-être encore; vous avez senti +qu'il existait un genre de vie tout spécial, un état particulier de +votre être à la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects +entièrement nouveaux. + +Une sorte de révélation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de +naître une seconde fois, car dès lors on vit davantage, on fonctionne +tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idées, de sentiments, se +réveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite. +(Littérature de l'avenir!) + +Bref, on s'épanouit, on est heureux, et tout ce qui est antérieur à ce +bonheur disparaît dans une sorte de nuit. Il semble qu'on était dans les +limbes; on vivait, relativement à la vie actuelle, comme l'enfant en bas +âge par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe +lorsque l'on est amoureux, on ne peut les décrire qu'au moment même où +on les éprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci. +Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces +idées-là, je m'exalte, je perds la tête, je ne sais plus où j'en suis!... +Quelle bonne chose d'aimer et d'être aimé! savoir qu'une nature +d'élite a compris la vôtre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensées, +tous ses actes à vous; que vous êtes un centre, un but, en vue duquel +une organisation aussi délicatement compliquée que la vôtre, vit, pense +et agit! Voilà qui nous rend forts; voilà qui peut faire des hommes de +génie. + +Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est +peut-être moins une réalité que le plus pur produit de notre +imagination, et ce mélange d'impressions, physiques et morales, +sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles +que l'on ne peut que rappeler à l'esprit de celui qui les a déjà +éprouvées,--impressions que vous causera, par suite d'une mystérieuse +association d'idées, le moindre objet ayant appartenu à votre +bien-aimée, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez +simplement écrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui +sont peut-être tout ce qu'il y a de meilleur au monde. + +Et l'amitié, qui est un sentiment plus sévère, plus solidement assis, +puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus élevé en nous, la partie +purement intellectuelle de nous-même. Quel bonheur de pouvoir dire tout +ce que l'on sent à quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non +pas seulement _jusqu'à un certain point_, à quelqu'un qui achève votre +pensée avec le même mot qui était sur vos lèvres, dont la réplique fait +jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idées. Un +demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous +êtes habitué à penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui +l'animent et il le sait. Vous êtes deux intelligences qui s'ajoutent et +se complètent. + +Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et +à qui tout cela manque, est fort à plaindre. + +Pas d'affections, personne qui pense à moi ... À quoi bon avoir des idées +pour n'avoir personne à qui les dire? à quoi bon avoir du talent s'il +n'y a pas en ce monde une personne à l'estime de laquelle je tiens plus +qu'à tout le reste? à quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne +me comprendront pas? + +On laisse tout aller; on a éprouvé des déceptions, on en éprouve tous +les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'était durable, +qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les +nerfs détendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit à +tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois à se demander si +l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrête; donc, plus de +châteaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'espérance. On tombe dans la +bravade, on parle cavalièrement de bien des choses dont on rit beaucoup +quand on n'en pleure pas. + +On n'aime rien, et pourtant on était fait pour tout aimer: on ne croit +à rien et on pourrait peut-être encore bien croire à tout; on était bon +à tout et on n'est bon à rien. + +Avoir en soi une exubérance de facultés et sentir que l'on avorte, une +excroissance de sensibilité, un excédent de sentiments, et ne savoir +qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une +souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent +vous distraire un instant (votre écuyère de cirque, l'odalisque Aziyadé +et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de +nouveau, et plus contusionné que jamais. + +Voilà votre profession de foi expliquée, développée, et considérablement +augmentée par le drôle de type qui vous écrit. + +La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous +porte un très vif intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes, +que pour ce que je sens que vous pourriez devenir. + +Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des +muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes +clown, acrobate et bon tireur; il eût mieux valu être un grand artiste, +mon cher Loti. + +Je voudrais d'ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j'ai foi +: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remède. C'est à notre +raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le +tempérament du sujet. + +Le désespoir est un état complètement anormal; c'est une maladie aussi +guérissable que beaucoup d'autres; son remède naturel est le temps. Si +malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit +coin de vous-même que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit +coin sera votre boîte à médicaments.--_Amen_! + +PLUMKETT. + +Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je +baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionné. + +PLUMKETT. + + + + +XLI + + +LOTI A PLUMKETT + +Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'étais malheureux? Je ne le crois +pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j'ai dû me tromper. Je +rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'étais un des +heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais +à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil couchant dorait +les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le +toit de ma case ignorée, où Aziyadé m'attendait. + +Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d'essence de roses. Je +tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisées, position +dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prépara deux +narguilhés, l'un pour moi, l'autre pour lui-même, et posa à mes pieds un +plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail. + +Aziyadé entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur +un tambour chargé de paillettes de métal; la fumée se mit à décrire dans +l'air ses spirales bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la +vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et +aimables à regarder: ma maîtresse, mon domestique et mon chat. + +Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants. +Si quelques Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes +amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de +frêne gardent si fidèlement mes fenêtres qu'à aucun moment du jour un +regard curieux n'y saurait pénétrer. + +Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _être chez eux_; dans vos +logis d'Europe, ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est +ici dans la rue, en butte à l'espionnage des amis fâcheux et des +indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilité de l'intérieur, +ni le charme de ce mystère. + +Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai +été assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de +tout ce qui a été brisé dans mon coeur: je sens que l'heure présente +n'est qu'un répit de ma destinée, que quelque chose de funèbre plane +toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amènera fatalement +un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j'ai de +ces instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses +inexpliquées qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi à +l'approche de la nuit. + +Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir; je ne suis plus +ce garçon de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait +toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables. + +On déciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou +d'Aziyadé, ou même de Samuel. J'étais vieux et sceptique; auprès d'eux, +j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies +humaines sans que les années pussent marquer sur leur visage, et +logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans. + +Mais leur jeunesse rafraîchit mon coeur, et vous avez raison, je +pourrais peut-être bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus +croire à rien ... + + + + +XLII + + +Une certaine après-midi de janvier, le ciel sur Constantinople était +uniformément sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et +le jour était pâle comme un jour britannique. + +Je suivais à cheval une longue et large route, bordée d'interminables +murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme +des murailles de prison. + +En un point de cette route, un pont voûté en marbre gris passait en +l'air; il était supporté par des colonnes de marbre curieusement +sculptées, et servait de communication entre la partie droite et la +partie gauche de ces constructions tristes. + +Ces murailles étaient celles du sérail de Tchéraghan. D'un côté étaient +les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre +permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans être +aperçues du dehors. + +Trois portes s'ouvraient seulement à de longs intervalles dans ces +remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des +battants de fer, dorés et ciselés. + +C'étaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant à deviner +quelles pouvaient être les richesses cachées derrière la monotonie de +ces murs. + +Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrées défendues. Les +styles de ces portiques semblait indiquer lui-même que le seuil en était +dangereux à franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillées à +jour dans le goût arabe, étaient couvertes de dessins étranges et +d'enroulements mystérieux. + +Une mosquée de marbre blanc, avec un dôme et des croissants d'or était +adossée à des roches sombres où poussaient des broussailles sauvages. On +eût dit qu'une baguette de péri l'avait d'un seul coup fait surgir avec +sa neigeuse blancheur, en respectant à dessein l'aspect agreste et rude +de la nature qui l'entourait. + +Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, +dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beauté. + +Deux eunuques, chevauchant à leur suite, indiquaient que ces femmes +étaient de grandes dames. + +Ces trois Turques se tenaient fort mal, à la façon de toutes les +_hanums_ de grande maison qui ne craignent guère d'adresser aux +Européens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus +moqueurs. + +Celle surtout qui était jolie m'avait souri avec tant de complaisance, +que je tournai bride pour la suivre. + +Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la +belle dame m'envoya par la portière ouverte la collection de ses plus +délicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur +tout son parcours, passant devant ou derrière, ralentissant ma course, +ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles +dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et +continuaient de trotter à leur poste, dans l'impassibilité la plus +complète. + +Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier +de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir +Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak +antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arrêtèrent et +descendirent. + +La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa +demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait été +charmée de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ... + + + + +XLIII + + +Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de +la fidélité qu'elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances +de certains hommes, et la terreur du châtiment sont indispensables pour +les retenir. Toujours oisives, dévorées d'ennui, physiquement obsédées +de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier +venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui +les promène, s'il est beau et s'il leur plaît. Toutes sont fort +curieuses des jeunes gens européens, et ceux-ci en profiteraient +quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutôt ils étaient +placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position à +Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte +isolée tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--étaient choses +fort propices à ces sortes d'entreprises; et ma maison eût pu devenir +sans doute, si je l'avais désiré, le rendez-vous des belles désoeuvrées +des harems. + + + + +XLIV + + +Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case +paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je +n'avais cependant pas cessé de chérir. Aziyadé se révoltait contre un +projet cynique que je lui exposais; elle me résistait avec une force de +volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu'une larme vînt dans ses +yeux, ni un tremblement dans sa voix. + +Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une +autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-même +reviendrait ensuite, et m'aimerait encore après cette humiliation sans +en garder même le souvenir. + +Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales +et son impunité; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait +d'anathèmes; l'idée d'être chassée pour cette femme la comblait d'amertume +et de honte. + +--C'est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera +venue, ce sera fini et je ne t'aimerai même plus. Mon âme est à toi et +je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera +fini; j'en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te reverrai jamais. + + + + +XLV + + +Et, au bout d'une heure, à force d'amour, elle avait consenti à ce +compromis insensé: elle partait et jurait de revenir--après quand +l'autre s'en serait allée et qu'il me plairait de la faire demander. + +Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui +marchait derrière elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait +plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et +j'entendis jusqu'à l'escalier traîner leurs babouches sur les tapis. Là, +leurs pas s'arrêtèrent. Aziyadé s'était affaissée sur les marches pour +fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'à moi dans +le silence de cette nuit. + +Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir. + +Je venais de le lui dire, et c'était vrai: je l'adorais, elle, et je +n'aimais point cette Séniha; mes sens seulement avaient la fièvre et +m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec +angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois +retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue, +et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis +avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer +sur eux. Mais la pensée de cette créature qui allait venir brûlait mon +sang: je restai là, et je ne les rappelai pas. + + + + +XLVI + + +Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la +grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une +visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très +mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul. + +Elle enleva son voile et le _féredjé_ de laine grise qui, par prudence, +la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d'une +toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un +goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s'en +aperçut. Ayant manqué son effet, elle s'assit cependant avec aisance et +parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se +promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le +bon air et l'originalité. Elle insistait surtout sur l'étrangeté de ma +vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles +j'évitais de répondre. + +Et je regardais Séniha-hanum ... + +C'était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées, +aux lèvres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en +arrière, haute et fière, avec la conscience de sa beauté souveraine. + +L'ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le +mouvement lent de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de +leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, là, près de moi, +attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d'une chambre +parfumée; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue; +mes sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu'on +est convenu d'appeler l'âme, et l'âme se débattait contre les sens. +À ce moment, j'adorais la chère petite que j'avais chassée; mon coeur +débordait pour elle de tendresse et de remords. La belle créature assise +près de moi m'inspirait plus de dégoût que d'amour; je l'avais désirée, +elle était venue; il ne tenait plus qu'à moi de l'avoir; je n'en +demandais pas davantage et sa présence m'était odieuse. + +La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques. +Je me raidissais contre moi-même, ayant pris une résolution si forte, +que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre. + +--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment où +vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment +tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire? + +--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un. + +C'était une femme à précautions: un aimable eunuque, habitué sans doute +aux escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de +la porte de ma maison. + +La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire +qui me fit monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir +son bras rond pour la retenir. + +Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'étais nullement dérangé, +et que, des deux rôles que nous avions joué, le plus drôle assurément +n'était pas le mien. + + + + +XLVII + + +Achmet, qui ne devait plus revenir, se présenta le lendemain dès huit +heures. + +Il s'était composé une mine très bourrue, et me salua d'un air froid. + +L'histoire de Séniha-hanum l'eut bientôt mis en grande gaieté; il en +conclut, comme à l'ordinaire, que j'étais _tchok chéytan_ (très malin) +et s'assit dans un coin pour en rire plus à l'aise. + +Quand plus tard, dans nos courses à cheval, nous rencontrions la voiture +de Séniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus obligé de +lui faire à ce sujet des représentations et un sermon. + + + + +XLVIII + + +J'expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire +cette macaque de confiance de la réception faite à Séniha; de la prier +de dire à Aziyadé que j'implorais mon pardon, et que je désirais le soir +même sa chère présence. + +J'expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me +rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de +narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce +jour-là pour son retour un aspect inaccoutumé de joie et de fête. + +Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l'entrée de notre +chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles détachées de +leurs tiges couvraient le sol d'une épaisse couche odorante; on était +enivré de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait +pleuré ne se voyaient plus. + +Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle +sourit seulement en regardant ces fleurs; elle était bien assez +intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de +ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernés par les larmes +rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et +fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu, +ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues. + +Les vraies apsâras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni +plus fraîches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ... + +L'épisode de Séniha-hanum était clos; il avait eu pour résultat de nous +faire plus vivement nous aimer. + + + + +XLIX + + +C'était l'heure de la prière du soir, un soir d'hiver. Le muezzin +chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans +notre mystérieux logis d'Eyoub. + +Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis +rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et sérieuse, les +jambes croisées dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette +expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l'extrême +jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu'elle +prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tête quelque +raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole +orientale, dont l'effet devait être concluant et irrésistible. + +--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, +_Katebtané parmak bourada var_? + +Et elle montrait sa main, les doigts étendus. + +(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là?) + +Et je répondis en riant: + +--Cinq, Aziyadé. + +--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous +semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce +--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que +le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de +tous.) + +Il était en effet très petit, le plus petit doigt d'Aziyadé. Son ongle, +très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa +partie supérieure teint tout comme les autres d'une couche de henné, +d'un beau rouge orange. + +--Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les +créatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes +semblables; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes +non plus ... + +C'était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres +femmes aimées autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient +trompé et abandonné, c'était une erreur de juger par eux toutes les +femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyadé, n'était pas comme les +autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-même m'aimerait +certainement toujours. + +--Donc, Loti, donc, reste avec nous ... + +Et puis elle songeait à l'avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui +fascinait sa pensée. + +La vieillesse,--chose très lointaine, qu'elle ne se représentait pas +bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore; +--s'aimer éternellement dans la vie, et après la vie. + +--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai +vieille) ... + +Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude, +plutôt mimée que parlée. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait +sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur +elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de +jeunesse ardente et fraîche. + +--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait +rien, Loti, nous nous aimerons toujours. + + + + +L + + +Eyoub, février 1877. + +Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire! + +Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour +pendant un mois, dans le but d'arriver à un résultat par lui-même +impossible. + +S'habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un oeil +quelque peu attentif, péchait même par l'exactitude des détails; +circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressée par un +passant eût pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour à une +femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les +annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper +l'ennui de vivre, plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades +désoeuvrés, plutôt par défi jeté à l'existence, plutôt par bravade que +par amour. + +Et le succès venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure +réussissant par l'emploi des moyens les plus propres à la faire tourner +en tragédie. + +Ce qui tendrait à prouver qu'il n'y a que les choses les plus +notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu'il y a une chance pour +les fous, un Dieu pour les téméraires. + +... Elle, la curiosité et l'inquiétude avaient été les premiers +sentiments éveillés dans son coeur. La curiosité avait fixé aux +treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au début plus +d'étonnement que d'amour. + +Elle avait tremblé pour lui d'abord, pour cet étranger qui changeait de +costume comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout +doré se planter sous sa fenêtre. + +Et puis elle avait songé qu'il fallait qu'il l'aimât bien, elle, +l'esclave achetée, l'obscure Aziyadé, puisque, pour la contempler, il +risquait si témérairement sa tête. Elle ne se doutait pas, la pauvre +petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de toutes les +choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blasé, en quête de +quelque nouveauté originale; elle s'était dit qu'il devait faire bon +être aimée ainsi,--et tout doucement elle avait glissé sur la pente qui +devait l'amener dans les bras du giaour. + +On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en +garde contre elle-même,--et peu à peu elle s'était laissée aller au +charme de ce premier poème d'amour chanté pour elle, au charme terrible +de ce danger. Elle avait donné sa main d'abord, à travers les grilles du +yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses lèvres, +jusqu'au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était +descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont +elle avait la jeunesse et la fraîche candeur. + +Comme l'âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son +corps d'enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus. + + + + +LI + + +Et maintenant que nous agissons d'une manière sûre et réfléchie, avec +une connaissance complète de tous les usages turcs, de tous les détours +de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler, +nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces +premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de rêves. + +Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus +raisonnables causent gravement de leurs sottises passées, nous causons +de ces temps troublés de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant +lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou +sur la mer comme des insensés,--sans pouvoir encore échanger une +pensée, ni même seulement une parole. + +Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime. +--La " petite fleur bleue de l'amour naïf " s'est de nouveau épanouie +dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus +profond de mon âme, je l'aime et je l'adore ... + + + + +LII + + +Un beau dimanche de janvier, rentrant à la case par un gai soleil +d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes. + +--Qu'est-ce qui brûle? demandai-je avec impatience. + +J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brûlerait. + +--Cours vite, Arif! me répondit un vieux Turc, cours vite, Arif! +c'est ta maison! + +Ce genre d'émotion m'était encore inconnu. + +Je m'approchai pourtant d'un air indifférent de ce petit logis que nous +avions arrangé l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec +tant d'amour. + +La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menaçante; de vieilles +femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti +des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de +sorcellerie et de maléfices. Les vieilles méfiances n'étaient +qu'endormies, et je recueillais les fruits d'être un personnage +inquiétant et invraisemblable, ne pouvant se réclamer de personne et +sans appui. + +J'approchais lentement de notre case. Les portes étaient enfoncées, les +vitres brisées, la fumée sortait par le toit; tout était au pillage, +envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent à Constantinople +dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau +noire mêlée de suie, du plâtre calciné et des planches enflammées ... + +Le feu cependant était éteint. Un appartement brûlé, un plancher, deux +portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais dominé +la situation; les bachibozouks avaient arraché aux pillards leur butin, +fait évacuer la place et dispersé la foule. + +Deux zaptiés en armes faisaient faction à ma porte enfoncée. Je leur +confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y +chercher Achmet, garçon de bon conseil, dont la présence amie m'eût été +précieuse au milieu de ce désarroi. + +Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des +estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les +bouges: Achmet ce soir-là fut introuvable. + +Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni +portes, roulé, par un froid mortel, dans des couvertures mouillées qui +sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes réflexions furent sombres; +cette nuit fut une des nuits désagréables de ma vie. + + + + +LIII + + +Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dégâts; ils +étaient relativement minimes, et le mal pouvait aisément se réparer. La +pièce détruite était vide et inhabitée; on eût imaginé un incendie de +commande comme distraction, qu'on l'eût fait faire comme celui-là; les +plus légers objets se retrouvaient partout, dérangés et salis, mais +présents et intacts. + +Achmet déployait une activité fiévreuse; trois vieilles juives +rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scènes +d'un haut comique. + +Le jour suivant, tout était déblayé, lavé, séché, net et propre. Un trou +noir béant remplaçait deux pièces; ce détail à part, la maison avait +repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale élégance. + +Mes appartements étaient, ce soir-là même, disposés pour une grande +réception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhés, du +ratlokoum et du café; il y avait même un orchestre, deux musiciens: +un tambour et un hautbois. + +Achmet avait voulu tous ces frais, et combiné cette mise en scène: +à sept heures, je recevais les autorités et les notables qui allaient +décider de mon sort. + +Je craignais d'être obligé de me faire connaître, et de réclamer le +secours de l'ambassade britannique: j'étais fort perplexe en attendant +ma compagnie. + +Cette façon de terminer l'aventure aurait eu pour conséquence forcée un +ordre supérieur coupant court à ma vie de Stamboul, et je redoutais +cette solution, plus encore que la justice ottomane. + +Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, +gravement assis sur mes tapis; mon propriétaire, les notables, les +voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant +vacarme; et Achmet versant à pleins bords du mastic et du café. + +Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou +d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir +failli brûler Eyoub; enfin, d'indemniser mon propriétaire et de réparer +à mes frais. + +Il ne faut guère compter que sur soi-même en Turquie, mais en général on +réussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un +moyen de succès. Toute la soirée, je tranchai du grand seigneur, je +payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et +embrouillait à dessein les intérêts et les questions, magnifique dans +son rôle;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la +situation atteignait son paroxysme: mes hôtes ne se comprenaient plus +et se disputaient entre eux, j'étais hors de cause. + +--Allons, Loti, dit Achmet, les voilà tous à point et c'est mon oeuvre. +Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je +te suis vraiment bien précieux. + +La situation était compliquée et comique,--et Achmet, d'une gaieté +folle et contagieuse; je cédai au besoin impérieux de faire une +acrobatie, et, sautant sur les mains sans préambule, j'exécutai deux +tours de clown devant l'assistance ahurie. + +Achmet, ravi d'une pareille idée, tira profit de cette diversion; avec +force saluts, il remit à chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, +et la séance fut dissoute sans que rien fût conclu. + +_Fin et moralité_.--Je n'allai point en prison et ne payai point +d'amende. Mon propriétaire fit réparer sa maison en remerciant Allah de +lui en avoir laissé la moitié, et je demeurai l'enfant gâté du quartier. + +Quand, deux jours après, Aziyadé revint au logis, elle le retrouva à son +poste, en bon ordre et plein de fleurs. + +Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermée, est un +phénomène d'une explication difficile, et la cause première de +l'incendie est toujours restée mystérieuse. + + + + +LIV + + L'essence de cette région est l'oubli... + Quiconque est plongé dans l'Océan du coeur a trouvé + le repos dans cet anéantissement. + Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas être_... + + (FERIDEDDIN ATTAR, poète persan.) + +Il y avait réception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul: +la fumée des parfums, la fumée du tembaki, le tambour de basque aux +paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en rêve les +bizarres mélodies de l'Orient. + +Ces soirées qui m'avaient paru d'abord d'une étrangeté barbare, peu à +peu m'étaient devenues familières, et chez moi, plus tard, avaient lieu +des réceptions semblables où l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec +des parfums et de la fumée. + +On arrive le soir aux réceptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir +qu'au grand jour. Les distances sont grandes à Stamboul par une nuit de +neige, et Izeddin entend très largement l'hospitalité. + +La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses +murailles noires les mystérieuses magnificences du luxe oriental. +Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est +eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettés du passé, de tout ce +qui est marqué au sceau d'autrefois, + +On frappe à la porte, lourde et ferrée; deux petites esclaves +circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir. + +On éteint sa lanterne, on se déchausse, opérations très bourgeoises +voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est +jamais souillé de la boue du dehors; on la laisse à la porte, et les +tapis précieux que le petit-fils a reçus de l'aïeul, ne sont foulés que +par des babouches ou des pieds nus. + +Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont à vendre et elles le savent. +Leurs faces épanouies sont régulières et charmantes; des fleurs sont +plantées dans leurs cheveux de bébé, relevés très haut sur le sommet de +la tête. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent +doucement de leur front. + +Aziyadé, qui avait été, elle aussi, une petite esclave circassienne, +avait conservé cette manière de m'exprimer la soumission et l'amour ... + +On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de +Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous +observent, par l'entrebâillement d'une porte incrustée de nacre. + +Dans une grande pièce où les tapis sont si épais qu'on croirait marcher +sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont +assis, les jambes croisées, dans des attitudes de nonchalance heureuse, +et de tranquille rêverie. Un grand vase, de cuivre ciselé, rempli de +braise, fait à cet appartement une atmosphère tiède, un tant soit peu +lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au +plafond de chêne sculpté; elles sont enfermées dans des tulipes d'opale, +qui ne laissent filtrer qu'une lumière rose, discrète et voilée. + +Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirées turques. +Rien que des divans très bas, couverts de riches soies d'Asie; des +coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, où +reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles à huit pans, +supportant des narguilhés que terminent de grosses boules d'ambre +incrustées d'or. + +Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont là sont +choisis; non pas de ces fils de pacha, traînés sur les boulevards de +Paris, gommeux et abêtis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_ +élevés dans les Yalis dorés, à l'abri du vent égalitaire empesté de +fumée de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces +groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de +jeunesse. + +Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume européen, ont repris +le soir, dans leur inviolable intérieur, la chemise de soie et le long +cafetan en cachemire doublé de fourrure. Le paletot gris n'était qu'un +déguisement passager et sans grâce, qui seyait mal à leurs organisations +asiatiques. + +... La fumée odorante décrit dans la tiède atmosphère des courbes +changeantes et compliquées; on cause à voix basse, de la guerre souvent, +d'Ignatief et des inquiétants " Moscov ", des destinées fatales que +Allah prépare au khalife et à l'islam. Les toutes petites tasses de café +d'Arabie ont été plusieurs fois remplies et vidées; les femmes du harem, +qui rêvent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre +elles-mêmes les plateaux d'argent. On aperçoit le bout de leurs doigts, +un oeil quelquefois, ou un bras retiré furtivement; c'est tout, et, à la +cinquième heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close, +les belles ne paraissent plus. + +Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un +verre unique, où, suivant l'usage, chacun boit à son tour. + +On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que +ce vin est tout à fait étranger à ce qui va suivre. + +Peu à peu, cependant, la tête devient plus lourde, et les idées plus +incertaines se confondent en un rêve indécis. + +Izeddin-Ali et Suleïman prennent en main des tambours de basque, et +chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit +plus vaguement la fumée qui monte, les regards qui s'éteignent, les +nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive +l'ivresse, l'oubli désiré de toutes les choses humaines! + +Les domestiques apportent les yatags, où chacun s'étend et s'endort ... + +... Le matin est rendu; le jour se faufile à travers les treillages de +frêne, les stores peints et les rideaux de soie. + +Les hôtes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un +cabinet de marbre blanc, à l'aide de serviettes si brodées et dorées +qu'en Angleterre on oserait à peine s'en servir. + +Ils fument une cigarette, réunis autour du brasero de cuivre, et se +disent adieu. + +Le réveil est maussade… On s'imagine avoir été visité par quelque rêve +des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans +la boue de Stamboul, dans l'activité des rues et des bazars. + + + + +LV + + +Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restés dans ma mémoire, +mêlés au son de sa voix à elle, qui souvent m'en donnait des explications +étranges. + +Le plus sinistre de tous était le cri des _beckdjis_, le cri des +veilleurs de nuit annonçant l'incendie, le terrible _yangun vâr_! si +prolongé, si lugubre, répété dans tous les quartiers de Stamboul, au +milieu du silence profond. + +Et puis, le matin, c'était le chant sonore, l'aubade des coqs, précédant +de peu la prière des muezzins, chant triste parce qu'il annonçait le +jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question, +tout, même sa vie! + +Une des premières nuits qu'elle passa dans cette case isolée d'Eyoub, un +bruit rapproché, dans l'escalier même du vieux logis, nous fit tous deux +frémir. Tous deux nous crûmes entendre à notre porte une troupe de +djinns, ou des hommes à turban, rampant sur les marches vermoulues, avec +des poignards et des yatagans dégainés. Nous avions tout à craindre, +quand nous étions réunis, et il nous était permis de trembler. + +Mais le bruit s'était renouvelé, plus distinct et moins terrible, si +caractéristique même qu'il ne laissait plus d'équivoque: + +--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout à fait +rassurée ... + +Le fait est que la vieille masure en était pleine, et qu'elles s'y +livraient, la nuit, des batailles rangées fort meurtrières. + +--_Tchok setchan var senin evdé, Lotim_! disait-elle souvent. (Il +y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!) + +C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit présent du jeune _Kédi-bey_. + +Kédi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un énorme et très +imposant matou, avait alors à peine un mois; c'était une toute petite +boule jaune, ornée de gros yeux verts, et très gourmande. + +Elle me l'avait apporté en surprise, un soir, dans un de ces cabas de +velours brodé d'or dont se servent les enfants turcs qui vont à l'école. + +Ce cabas avait été le sien, à l'époque où elle allait, jambes nues et +sans voile, faire son instruction très incomplète chez le vieux +pédagogue à turban du village de Canlidja, sur la côte asiatique du +Bosphore. Elle avait très peu profité des leçons de ce maître, et +écrivait fort mal; ce qui ne m'empêchait point d'aimer ce pauvre cabas +fané, qui avait été le compagnon de sa petite enfance ... + +Kédi-bey, le soir où il me fut offert, était emmailloté en outre dans +une serviette de soie, où la frayeur du voyage lui avait fait commettre +toute sorte d'incongruités. + +Aziyadé, qui avait pris la peine de lui broder un collier à paillettes +d'or fut tout à fait désolée de voir son élève dans une situation si +pénible. Il avait si singulière mine, elle-même était si désappointée, +que nous fûmes, Achmet et moi, pris d'un accès de fou rire en présence +de ce déballage. + +Cette présentation de Kédi-bey est restée un des souvenirs que de ma vie +je ne pourrai oublier. + + + + +LVI + + +_Allah illah Allah, vé Mohammed! reçoul Allah_ (Dieu seul est Dieu, +et Mahomet est son prophète!). + +Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes +notes, du haut du minaret de la djiami, la même phrase retentit +au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la +psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, +une régularité fatale. + +Ceux-là qui ne sont déjà plus qu'un peu de cendre l'entendaient à cette +même place, tout comme nous qui sommes nés d'hier. Et sans trêve, depuis +trois cents ans, à l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers +du soleil d'été, la phrase sacramentelle de l'islam éclate dans la +sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers bruits de la +vie qui s'éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à +nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire +adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain +quelque révélation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompé par +quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour toujours, si demain ne +se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels +toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel, +impossible. + +Elle s'en va, ma chère petite Aziyadé, affublée comme une femme du bas +peuple d'une grossière robe de laine grise fabriquée dans ma maison, +courbant sa taille flexible,--appuyée sur un bâton quelquefois, et +cachant son visage sous un épais yachmak. + +Un caïque l'emmène, là-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'où +elle rejoint au grand jour le harem de son maître, après avoir repris +chez Kadidja ses vêtements de cadine. Elle rapporte de sa promenade, +pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant +ressembler à des achats de fleurs ou de rubans ... + + + + +LVII + + +...Achmet était très important et très solennel: nous accomplissions +tous deux une expédition pleine de mystère, et lui était nanti des +instructions d'Aziyadé, tandis que moi, j'avais juré de me laisser mener +et d'obéir. + +À l'échelle d'Eyoub, Achmet débattit le prix d'un caïque pour +Azar-kapou. Le marché conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement: + +--Assieds-toi, Loti. + +Et nous partîmes. + +À Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands, +boueuses, noires, sinistres, occupées par des marchands de goudron, de +vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous +demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finîmes par trouver, au +fond d'un bouge inénarrable. + +C'était un vieux Grec en haillons, à barbe blanche, à mine de bandit. + +Achmet lui présenta un papier sur lequel était calligraphié le nom +d'Aziyadé, et lui tint, dans la langue d'Homère, un long discours que je +ne compris pas. + +Le vieux tira d'un coffre sordide une manière de trousse pleine de +petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affilés, +préparatifs peu rassurants! + +Il dit à Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent +cependant de comprendre: + +--Montrez-moi la place. + +Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du côté gauche, sur +l'emplacement du coeur ... + + + + +LVIII + + +L'opération s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit à l'artiste +un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyadé. + +Le vieux Dimitraki exerçait l'invraisemblable métier de tatoueur pour +marins grecs. Il avait une légèreté de touche, et une sûreté de dessin +très remarquables. + +Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, +labourée de milliers d'égratignures--qui, en se cicatrisant ensuite, +représentèrent en beau bleu le nom turc d'Aziyadé. + +Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou +défaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'éternité. + + + + +LIX + + +LOTI A PLUMKETT + +Février 1877. + +Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul était beau! + +À huit heures, j'avais quitté le _Deerhound_. + +Quand, après avoir marché bien longtemps, j'arrivai à Galata, j'entrai +chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux +nous nous acheminâmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers +musulmans. + +Là, Plumkett, deux chemins se présentent à nous chaque soir, entre +lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub. + +Traverser le grand pont de bateau qui mène à Stamboul, s'en aller à pied +par le Phanar, Balate et les cimetières, est une route directe et +originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous +n'entreprenons guère qu'à trois, quand nous avons avec nous notre fidèle +Samuel. + +Ce soir-là, nous avions pris un caïque au pont de Kara-Keui, pour nous +rendre par mer tranquillement à domicile. + +Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit! +Stamboul était enveloppé d'un immense suaire de neige. + +C'était un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de +la ville du soleil et du ciel bleu. + +Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases +noires, défilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une +monotone et sinistre teinte blanche. + +Au-dessus de ces fourmilières humaines ensevelies sous la neige, se +dressaient les masses grandioses des mosquées grises, et les pointes +aiguës des minarets. + +La lune, voilée dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumière +indécise et bleue. + +Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu'une lueur filtrait à travers +les carreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres: elle +était là; la première, elle était rendue au logis ... + +Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, bêtement accessibles à +vous-mêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce _bonheur +d'arriver_, qui vaut à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ... + + + + +LX + + +Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus; un +temps viendra, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit +profonde; où tout ce qui était nous aura disparu, tout jusqu'à nos noms +gravés sur la pierre ... + +Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec +ses sombres montagnes et ses grandes forêts. Cette contrée exerce sur +mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyadé: là, elle a pris son +sang et sa vie. + +Quand je vois passer les farouches Circassiens, à moitié sauvages, +enveloppés de peaux de bêtes, quelque chose m'attire vers ces inconnus, +parce que le sang de leurs veines est pareil à celui de ma chérie. + +Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle +était née, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le +nom, d'une plage où elle jouait en plein air, avec les autres petits +enfants des montagnards ... + +On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on +voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les âges; on +voudrait l'avoir chérie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras +à soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne +l'ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son +passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, a été donné à d'autres; jaloux +des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa +bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure présente ne +suffit pas; il faudrait aussi tout le passé, et encore tout l'avenir. On +est là, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les lèvres +se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la +fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul +être et se fondre l'un dans l'autre ... + +--Aziyadé, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton +enfance, et parle-moi du vieux maître d'école de Canlidja. + +Aziyadé sourit, et cherche dans sa tête quelque histoire nouvelle, +entremêlée de réflexions fraîches et de parenthèses bizarres. Les plus +aimées de ces histoires, où les _hodjas_ (les sorciers) jouent +ordinairement les grands premiers rôles, les plus aimées sont les plus +anciennes, celles qui sont déjà à moitié perdues dans sa mémoire, et ne +sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance. + +--À toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en étions restés à +quand tu avais seize ans ... + +Hélas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans +d'autres langues, je l'avais dit à d'autres! Tout ce qu'elle me dit, +d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite, +délicieusement insensés, qui s'entendent à peine, avant Aziyadé, +d'autres me les avaient répétés! + +Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon +coeur, j'ai aimé d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout +est passé! + +J'avais fait avec une autre ce rêve d'amour infini: nous nous étions +juré qu'après nous être adorés sur la terre, nous être fondus ensemble +tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir +dans la même fosse, et que la même terre nous reprendrait, pour que nos +cendres fussent mêlées éternellement. Et tout cela est passé, effacé, +balayé!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus. + +S'il y a une éternité, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce +avec elle, petite Aziyadé, ou bien avec toi? + +Qui pourrait bien démêler, dans ces extases inexpliquées, dans ces +ivresses dévorantes, qui pourrait bien démêler ce qui vient des sens, de +ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort suprême de l'âme vers le ciel, +ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recréer et revivre? +Perpétuelle question, que tous ceux qui ont vécu se sont posée, +tellement que c'est divaguer que de se la poser encore. + +Nous croyons presque à l'union immatérielle et sans fin, parce que nous +nous aimons. Mais combien de milliers d'êtres qui y ont cru, depuis des +milliers d'années que les générations passent, combien qui se sont aimés +et qui, tout illuminés d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage +trompeur de la mort! Hélas! dans vingt ans, dans dix ans peut-être, où +serons-nous, pauvre Aziyadé? Couchés en terre, deux débris ignorés, des +centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes,--et qui se +souviendra encore que nous nous sommes aimés? + +Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus. Un +temps viendra où nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, où +rien ne survivra de nous-mêmes, où tout s'effacera, tout jusqu'à nos +noms écrits sur nos pierres. + +Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes +dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin +retentira toujours dans le silence des matinées d'hiver,--seulement, +elle ne nous réveillera plus! + +.................. + + + + +LXI + + +Le voyage à Angora, capitale des chats, était depuis longtemps en +question. + +J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix +jours), à la condition que je ne me mettrai là-bas dans aucune espèce de +mauvais cas pouvant nécessiter l'intervention de mon ambassade. + +La bande s'organise à Scutari par un temps sans nuage; les derviches +Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de +l'expédition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un +grand nombre de bagages. La caravane pittoresque défile au soleil, dans +la longue avenue de cyprès qui traverse les grands cimetières de +Scutari. Le site est là d'une majesté funèbre; on a, de ces hauteurs, +une incomparable vue de Stamboul. + + + + +LXII + + +La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous +enfonçons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant +deux semaines la capitale des chats. + +Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons +de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour +visiter Nicomédie et Nicée, les vieilles villes de l'antiquité +chrétienne. + +J'emporte de cette première partie du voyage le souvenir d'une nature +ombreuse et sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées, +tapissées de chênes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, +le tout par un beau temps d'hiver, et légèrement saupoudré de neige. + +Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom. + +Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit +à Mudurlu; nous montons au premier étage d'un vieux _hane_ enfumé où +dorment déjà pêle-mêle des tziganes et des montreurs d'ours. Immense +pièce noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tête. Voici la +table d'hôte: une vaste marmite où des objets inqualifiables nagent +dans une épaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied +alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs +mètres, fait le tour du public et sert à tout le monde. + +Achmet déclare qu'il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans +la malpropreté de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et +harassés de fatigue, nous étions couchés et profondément endormis. + +Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous +laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine. + + + + +LXIII + + +Le soir d'après, nous arrivons à Ismidt (Nicomédie) à la nuit tombante. +Nous étions sans passeport et on nous arrête. Certain pacha est assez +complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, après de longs +pourparlers, nous réussissons à ne pas coucher au poste. Nos chevaux +cependant sont saisis et dorment en fourrière. + +Ismidt est une grande ville turque, assez civilisée, située au bord d'un +golfe admirable; les bazars y sont animés et pittoresques. Il est +interdit aux habitants de se promener après huit heures du soir, même en +compagnie d'une lanterne. + +J'ai bon souvenir de la matinée que nous passâmes dans ce pays, une +première matinée de printemps, avec un soleil déjà chaud, dans un beau +ciel bleu. Bien rassasiés tous deux d'un bon déjeuner de paysans, bien +frais et dispos, et nos papiers en règle, nous commençons l'ascension +d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes +folles, aussi raides que des sentiers de chèvre. Les papillons se +promènent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le +printemps, et la brise est tiède. Les vieilles cases de bois, caduques +et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes +nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gêne que leurs +constructions empêchent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenêtres. + +Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux +eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse +qui dresse là-haut tout au loin sa grande cime neigeuse. + + + + +LXIV + + +D'Ismidt à Taouchandjil, de Taouchandjil à Kara-Moussar, deuxième étape +où la pluie nous prend. + +De Kara-Moussar à Nicée (Isnik), course à cheval dans des montagnes +sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semée de +péripéties, un certain Ismaël, accompagné de trois zéibeks armés +jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous dévaliser. L'affaire +s'arrange pour le mieux, grâce à une rencontre inattendue de +bachibozouks, et nous arrivons à Nicée, crottés seulement. Je présente +avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha +d'Ismidt; l'autorité, malgré mon langage encore hésitant, se laisse +prendre à mon chapelet et à mon costume; me voilà pour tout de bon un +indiscutable effendi. + +À Nicée, de vieux sanctuaires chrétiens des premiers siècles, une +Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur aînée de nos plus anciennes églises +d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambrée. + +Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent étant venu à +manquer, nous retournons à Kara-Moussar, où nos dernières piastres +passent à déjeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il résulte que +je donne ma chemise à Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit à +payer notre retour et nous nous embarquons le coeur léger, et la bourse +aussi. + +Nous voyons reparaître Stamboul avec joie. Ces quelques journées y ont +changé l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont poussé sur le +toit de ma case; toute une nichée de petits chiens, dernièrement nés sur +le seuil de ma porte, commencent à japer et à remuer la queue; leur +maman nous fait grand accueil. + + + + +LXV + + +Aziyadé arriva le soir, me racontant combien elle avait été inquiète, et +combien de fois elle avait dit pour moi: + +--_Allah! Sélamet versen Loti_! (Allah! protège Loti!) + +Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite +boîte, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa +figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mystérieux, très +soigneusement caché dans sa robe. + +--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana édié_. (Ceci est un cadeau +que je te fais.) + +C'était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son +nom. + +Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle +j'emporterais dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n'avait +pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; +il lui était possible d'apporter chez moi des pièces de soie brodée, des +coussins et différents objets dont elle disposait sans contrôle; mais on +ne lui donnait que de petites sommes; tout passait à payer la discrétion +d'Emineh, sa servante, et il lui était difficile d'acheter une bague sur +ses économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle; mais elle +avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, +et il avait fallu recourir aux expédients. C'étaient ses propres bijoux, +écrasés au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle +m'apportait aujourd'hui, transformés en une énorme bague, irrégulière et +massive. + +Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait +jamais, que je la porterais toute ma vie ... + + + + +LXVI + + +C'était un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant. + +Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la +Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre +le harem de son maître, à Mehmed-Fatih.--Elle était gaie et souriante +sous son voile blanc; la vieille Kadidja était auprès d'elle, et toutes +deux étaient confortablement assises au fond de leur caïque effilé, dont +l'avant était orné de perles et de dorures. + +Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les +coussins rouges d'un long caïque à deux rameurs. + +C'était le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais +et les mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient +dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de +_karabataks_ (de plongeons noirs) exécutaient des cabrioles fantastiques +autour des barques des pêcheurs, et disparaissaient la tête la première +dans l'eau froide et bleue. + +Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorées +passèrent l'une près de l'autre, si près même que nos avirons furent +engagés. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser à cette occasion +les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arrière-petit-fils de +chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la dérobée, +montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire. + +Aziyadé, au contraire, passa sans sourciller. + +Elle semblait uniquement occupée d'espiègleries de karabataks: + +--_Neh cheytan haivan_! disait-elle à Kadidja. (Quel oiseau malin!) + + + + +LXVII + + +"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore +envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps +passe vite, elle ne durera pas. " Écoutez la chanson du rossignol: la +saison vernale s'approche. " Le printemps a déployé un berceau de joie +dans chaque bosquet. " Où l'amandier répand ses fleurs argentées." +Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, +elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poésie orientale) + +... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec +terreur, chaque saison qui m'entraîne plus avant dans la nuit, chaque +année qui m'approche du gouffre ... Où vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il +après? et qui sera près de moi quand il faudra boire la sombre coupe +!... + +"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est +arrivée. " Ne fais pas de prière avec moi, ô prêtre; cela a son propre +temps." + +.................. + + + + + +4 + +MANÉ, THÉCEL, PHARÈS + + + +I + +Stamboul, 19 mars 1877. + +L'ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre: le _Deerhound_ +était rappelé à Southampton. J'avais remué ciel et terre pour éluder cet +ordre et prolonger mon séjour à Stamboul; j'avais frappé à toutes les +portes, même à la porte de l'armée ottomane qui fut bien près de s'ouvrir +pour moi. + +--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais très pur, et avec +cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher +ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme? + +--Non, Excellence, dis-je; il me serait indifférent de me faire +naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement, +je resterai chrétien. + +--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable, +et nous n'aimons guère les renégats. Je crois pouvoir vous affirmer, +continua le pacha, que vos services ne seront pas admis à titre +temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils +pourraient être admis à titre définitif. Voyez si vous voulez nous +rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec +votre navire, car nous avons peu de temps pour ces démarches; cela vous +permettrait d'ailleurs de réfléchir longuement à une détermination aussi +grave, et vous nous reviendrez après. Si cependant vous le désirez, je +puis faire dès ce soir présenter votre requête à Sa Majesté le Sultan, +et j'ai tout lieu de croire que sa réponse vous sera favorable. + +--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose +se décide immédiatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous +demanderai seulement ensuite un congé pour aller voir ma mère. + +Je priai cependant qu'on m'accordât une heure, et je sortis pour +réfléchir. + +Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des +secondes, et mes pensées se pressaient avec tumulte. + +Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui +couvre les hauteurs du Taxim, entre Péra et Foundoucli. Il faisait un +temps sombre, lourd et tiède: les vieilles cases de bois variaient de +nuances, entre le gris foncé, le noir et le brun rouge; sur les pavés +secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se +tenant enveloppées jusqu'aux yeux dans des pièces de soie écarlate ou +orange brodées d'or. On avait des échappées de perspective de trois +cents mètres de haut, sur le sérail blanc et ses jardins de cyprès +noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, à demi voilés par des vapeurs +bleues. + +Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus sérieux qu'on ne +pense quand cela devient une réalité pressante, et qu'il faut avant une +heure avoir tranché la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, +quand j'y serai rivé pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de +l'existence britannique, les amis fâcheux, les ingrats, je laisse tout +cela sans regrets et sans remords. Je m'attache à ce pays dans un +instant de crise suprême; au printemps, la guerre décidera de son sort +et du mien. Je serai le yuzbâchi Arif; aussi souvent que dans la marine +de Sa Majesté, j'aurai des congés pour aller voir là-bas ceux que +j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, à Brightbury sous les +vieux tilleuls. + +Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbâchi, turc pour de bon, et rester +auprès d'elle ... + +Et je songeai à cet instant d'ivresse: rentrer à Eyoub, un beau jour, +costumé en yuzbâchi, en lui annonçant que je ne m'en vais plus. + +Au bout d'une heure, ma décision était prise et irrévocable: partir et +l'abandonner me déchirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez +le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour +jamais à la Turquie, et le prier de faire, le soir même, présenter ma +requête au sultan. + + + + +II + + +Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa +devant mes yeux: + +--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez +seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-être +vous écrirai-je ... + + + + +III + + +Alors, il fallut pour tout de bon songer à partir. + +Courant de porte en porte, j'expédiai le soir même les courses de Péra, +remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C. + +Achmet, en tenue de cérémonie, suivait à trois pas, portant mon manteau: + +--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites +d'adieu; j'ai deviné cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous +aimes, nous, et que ceux-là t'ennuient; s'il est vrai que les +conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse +ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drôle. Viens vite +à Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde. + +Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquées, par suite de ce +discours d'Achmet. + + + + +IV + + +Stamboul, 20 mars 1877. + +Une dernière promenade avec Samuel. Nos instants sont comptés. Le temps +inexorable emporte ces dernières heures, après lesquelles nous nous +séparerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec +des rafales de mars. + +Il était convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon départ +pour l'Angleterre. Il m'avait demandé, comme dernière faveur, de le +promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du +paquebot. + +Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en +Angleterre, augmentait sa douleur; il était malade de chagrin. Il ne +comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abîme entre son +affection à lui, si tourmentée, et l'affection limpide et fraternelle de +Mihran-Achmet; que lui, Samuel, était une plante de serre chaude, +impossible à transplanter là-bas, sous mon toit paisible. + +L'arabahdji nous mène grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel +est enveloppé comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui +abandonne; sa belle tête est pâle et triste; il regarde en silence +défiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et désertes où +poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles +mosquées décrépites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec +leur cachet d'antiquité et de délabrement, qui s'en vont en ruine comme +l'islamisme. + +Stamboul est désolé et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins +chantent la prière de trois heures; c'est l'heure du départ. + +Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit +aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir +à Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses +larmes me brisent un peu le coeur. + + + + +V + + +21 mars. + +Pauvre chère petite Aziyadé! le courage m'avait manqué pour lui dire à +elle: " Après-demain, je vais partir." + +Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de +ses beaux rayons rouges; le printemps était dans l'air. Les cafedjis +s'étalaient dehors comme dans les jours d'été; tous les hommes du +voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhé sous les amandiers +blancs de fleurs. + +Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l'un et +l'autre des efforts inouïs de conversation; mais Aziyadé avait à moitié +compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit +vint, et nous trouva silencieux comme des morts. + +À une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine +vieille caisse qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus +notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac +nous avaient laissés sans sou ni maille.) + +C'était gai d'ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions +nous-mêmes de notre misère: deux personnages souvent habillés de soie +et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le +fond d'une vieille caisse. + +Aziyadé s'était assise comme moi; mais sa part devant elle restait +intacte; ses yeux étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et +nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence. + +--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la dernière fois, n'est-ce +pas? + +Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec. + +--Non, Aziyadé, non, ma chérie! Demain encore, et je te le jure. +Après, je ne sais plus ... + +Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la +vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans +l'obscurité ... + + + + +VI + + +Le lendemain, c'était le jour de tout arracher, de tout démolir, dans +cette chère petite case, meublée peu à peu avec amour, où chaque objet +nous rappelait un souvenir. + +Deux _hamals_ que j'avais enrôlés pour cette besogne étaient là, +attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer dîner +pour gagner du temps et retarder cette destruction. + +--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Après les +années, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te +souviendras de nous. + +Et j'employai cette dernière heure à dessiner ma chambre turque. Les +années auront du mal à effacer le charme de ces souvenirs. + +Quand Aziyadé vint, elle trouva des murailles nues, et tout en désarroi; +c'était le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et +du désordre; les aspects qu'elle avait aimés étaient détruits pour +toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur +lesquels on se promenait nu-pieds, étaient partis chez les juifs, tout +avait repris l'air triste et misérable. + +Aziyadé entra presque gaie, s'étant monté la tête avec je ne sais quoi; +elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre dénudée, et +fondit en larmes. + + + + +VII + + +Elle m'avait demandé cette grâce des condamnés à mort, de faire ce +dernier jour tout ce qui lui plairait. + +--Aujourd'hui, à tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais +non. Je veux faire plusieurs choses à ma tête. Tu ne diras rien, et tu +approuveras tout. + +À neuf heures du soir, rentrant en caïque de Galata, j'entendis dans ma +case un tapage inusité; il en sortait des chants et une musique +originale. + +Dans l'appartement récemment incendié, au milieu d'un tourbillon de +poussière, s'agitait la chaîne d'une de ces danses turques qui ne +finissent qu'après complet épuisement des acteurs; des gens quelconques, +matelots grecs ou musulmans, ramassés sur la Corne d'or, dansaient avec +fureur; on leur servait du raki, du mastic et du café. + +Les habitués de la case, Suleïman, le vieux Riza, les derviches Hassan +et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupéfaction. + +La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyadé tournant +elle-même la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes, +orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes +stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois. + +Aziyadé était dévoilée, et les danseurs pouvaient, par la portière +entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'était contraire à tous les usages, +et aussi à la prudence la plus élémentaire. On n'avait jamais vu dans le +saint quartier d'Eyoub pareille scène ni pareil scandale, et, si Achmet +n'eût affirmé au public qu'elle était Arménienne, elle eût été perdue. + +Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'était +drôle et c'était navrant; j'avais envie de rire, et son regard à elle me +serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans père ni +mère à l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idées +saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui +régissent les femmes chrétiennes. + +Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce +grand meuble des sons extravagants. + +On a défini la musique turque: _les accès d'une gaieté déchirante_, et +je compris admirablement, ce soir-là, une si paradoxale définition. + +Bientôt, intimidée de son oeuvre, intimidée de son propre tapage, et +toute honteuse de se trouver sans voile à la vue de ces hommes, elle +alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restât dans la case, +et, après avoir ordonné au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle +pria qu'on lui donnât comme aux autres une cigarette et du café. + + + + +VIII + + +On avait, suivant la couleur et la forme consacrées, apporté à Aziyadé +son café turc dans une tasse bleue posée sur un pied de cuivre, et +grande à peu près comme la moitié d'un oeuf. + +Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides +et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme +un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait +chéri, elle demandait grâce avec ses yeux, qui avaient plus de charme +et de persuasion que toute parole humaine. + +Elle avait fait pour cette soirée une toilette qui la rendait +étrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait +maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et +misérable. Elle portait une de ces vestes à longues basques dont les +femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modèle, une veste de +soie violette semée de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait +jusqu'à ses chevilles, jusqu'à ses petits pieds chaussés de pantoufles +dorées. Sa chemise en gaze de Brousse lamée d'argent, laissait échapper +ses bras ronds, d'une teinte mate et ambrée, frottés d'essence de roses. +Ses cheveux bruns étaient divisés en huit nattes, si épaisses, que deux +d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils +s'étalaient à côté d'elle sur le divan, noués au bout par des rubans +jaunes, et mêlés de fils d'or, à la manière des femmes arméniennes. Une +masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient +nimbe autour de ses joues rondes, d'une pâleur chaude et dorée. Des +teintes d'un ambre plus foncé entouraient ses paupières; et ses +sourcils, très rapprochés d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-là avec +une expression de profonde douleur. + +Elle avait baissé les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses +larges prunelles glauques, penchées vers la terre; ses dents étaient +serrées, et sa lèvre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse +qui lui était familière. Ce mouvement qui eût rendu laide une autre +femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la +préoccupation ou la douleur, et découvrait deux rangées pareilles de +toutes petites perles blanches. On eût vendu son âme pour embrasser ces +perles blanches, et la contraction de cette lèvre rouge, et ces gencives +qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mûre. + +Et j'admirais ma maîtresse; je me pénétrais à la dernière heure de ses +traits bien-aimés pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit déchirant +de cette musique, la fumée aromatisée du narguilhé amenaient doucement +l'ivresse, cette légère ivresse orientale qui est l'anéantissement du +passé et l'oubli des heures sombres de la vie. + +Et ce rêve insensé s'imposait à mon esprit: tout oublier, et rester +près d'elle, jusqu'à l'heure froide du désenchantement ou de la mort ... + + + + +IX + + +On entendit au milieu de ce tapage un léger craquement de porcelaine: +Aziyadé était restée immobile, seulement elle venait de briser sa tasse +dans sa main crispée, et les débris tombaient à terre. + +Le mal n'était pas grand; le café épais après avoir désagréablement sali +ses doigts, se répandit sur le plancher, et l'incident passa sans +qu'aucun de nous fît mine de l'avoir remarqué. + +Cependant la tache s'élargissait par terre, et un liquide sombre tombait +toujours de sa main fermée, goutte à goutte d'abord, ensuite en mince +filet noir. Une lanterne éclairait misérablement cette chambre. Je +m'approchai pour regarder: il y avait près d'elle une mare de sang. La +porcelaine brisée avait entaillé cruellement sa chair, et l'os seulement +avait arrêté cette coupure profonde. + +Le sang de ma chérie coula une demi-heure, sans qu'on trouvât aucun +moyen de l'étancher. + +On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans +l'eau froide en comprimant les lèvres de cette plaie: rien n'arrêtait +ce sang, et Aziyadé, blanche comme une jeune fille morte, s'était +affaissée en fermant les yeux. + +Achmet avait pris sa course pour aller réveiller une vieille femme à +tête de sorcière qui l'arrêta enfin avec des plantes et de la cendre. + +La vieille, après avoir recommandé de lui tenir toute la nuit le bras +vertical, et réclamé trente piastres de salaire, fit quelques signes sur +la blessure et disparut. + +Il fallut ensuite congédier tous ces hommes et coucher l'enfant malade. +Elle était pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et +complètement évanouie. + +La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux. + +Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il +fallait tenir verticalement ce bras blessé, c'était la recommandation de +l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-même ce +bras nu qui avait la fièvre; toutes les fibres vibraient et tremblaient, +je les sentais aboutir à cette coupure profonde et béante; il me +semblait souffrir moi-même, comme si ma propre chair eût été coupée +jusqu'à l'os et non la sienne. + +La lune éclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide; +les meubles absents, les tables de planches grossières dépouillées de +leurs couvertures de soie, éveillaient des idées de misère, de froid et +de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette manière lugubre +qui, en Turquie comme en France est réputée présage de mort; le vent +sifflait à notre porte, ou gémissait tout doucement comme un vieillard +qui va mourir. + +Son désespoir me faisait mal, il était si profond et si résigné, qu'il +eût attendri des pierres. J'étais tout pour elle, le seul qu'elle eût +aimé, et le seul qui l'eût jamais aimée, et j'allais la quitter pour ne +plus revenir. + +--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donné ce tracas de me couper +les doigts; je t'empêche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien +que je souffre, puisque c'est fini de moi-même. + +--Écoute, lui dis-je, Aziyadé, ma bien-aimée, veux-tu que je revienne?... + + + + +X + + +Un moment après, nous étions assis tous deux sur le bord de ce lit; je +tenais toujours son bras blessé, et aussi sa tête affaiblie, et suivant +la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir. + +--Si tu es marié, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai +plus ta maîtresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire, +cela! J'aime mieux ton âme. Te revoir seulement, c'est tout ce que je +demande à Allah. Après cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai +pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyadé. + +Ensuite, elle commença à s'endormir tout doucement; le jour se mit à +poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant +d'un bon sommeil tranquille. + + + + +XI + + +23 mars. + +J'allai à bord et je revins à la hâte. Course de trois heures. +J'annonçai à Aziyadé un sursis de départ de deux jours. + +C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et +qu'il faut se hâter de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir. + +La nouvelle de mon départ avait déjà circulé et je reçus plusieurs +visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyadé s'enfermait dans +la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi +l'entendaient bien un peu, mais sa présence fréquente chez moi avait +déjà transpiré dans le voisinage, et elle était tacitement admise. +Achmet, d'ailleurs, avait affirmé la veille au soir au public qu'elle +était Arménienne; et cette assurance, donnée par un musulman, était sa +sauvegarde. + +--Nous nous étions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, +à vous voir disparaître ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. +Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous êtes et ce que +vous êtes venu faire parmi nous? + +Hassan-effendi était de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent +désiré savoir qui j'étais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne +m'avaient jamais épié. On n'a pas encore importé en Turquie le +commissaire de police français, qui vous dépiste en trois heures; on est +libre d'y vivre tranquille et inconnu. + +Je déclinai à Hassan-effendi mes noms et qualités, et nous nous fîmes la +promesse de nous écrire. + +Aziyadé avait pleuré plusieurs heures; mais ses larmes étaient moins +amères. L'idée de me revoir commençait à prendre consistance dans son +esprit et la rendait plus calme. Elle commençait à dire: " Quand tu +seras de retour ..." + +--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le +sait! Tous les jours je répéterai: _Allah! sélamet versen Loti_ +!(Allah! protège Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonté. +Pourtant, reprenait-elle avec sérieux, comment pourrais-je t'attendre un +an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un +jour, non pas même une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les +jours où tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou +m'installer en visite chez ma mère Béhidjé, parce que de là on aperçoit +de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et +que, si tu reviens, Aziyadé sera morte ... + + + + +XII + + +Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyadé et de lui +faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision +d'enveloppes à son adresse. + +Or, Achmet ne sait point écrire, ni lui ni personne de sa famille; +Aziyadé écrit trop mal pour affronter la poste, et nous voilà tous les +trois assis sous la tente de l'écrivain public, faisant vignette +d'Orient. + +C'est très compliqué, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes: + +"À Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure à Yedi-Koulé, dans une traverse +donnant sur Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée. C'est la troisième +maison après un tutundji, et à côté il y a une vieille Arménienne qui +vend des remèdes, et, en face, un derviche." + +Aziyadé fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de +son argent, huit piastres blanches; après quoi, il lui faut de ma part +le serment de m'en servir. + +Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la +rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de +si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle, +qu'avant longtemps, " Aziyadé sera oubliée pour toujours "! + + + + +XIII + + +Le soir, nous remontions en caïque la Corne d'or; jamais nous n'avions +tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se +soucier d'aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que +le monde lui fût indifférent. + +Nous avions pris un caïque à l'échelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le +soleil se couchait derrière un ciel de tempête. + +On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c'était, au +nord, un de ces terribles nuages arqués, à l'aspect de cataclysme, qui +annoncent en Afrique les grands orages. + +--Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir +dans le pays des hommes noirs, où j'ai habité un an avec le frère que +j'ai perdu! + +Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une +grande déchirure jaune, d'une nuance éclatante et profonde,--éclairage +fantastique et presque funèbre. + +Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d'or; la nuit tombait +et nous étions transis de froid. + +Les grands yeux d'Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une +étrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur +crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce +regard et il me causait une impression inconnue; c'était comme si les +replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par +elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure +cette interrogation suprême: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aimé? +Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien +m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?" + +Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche, +seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et, +par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel +d'orage ... + + + + +XIV + + +Nous débarquons encore une fois là-bas, sur cette petite place d'Eyoub +que demain je ne verrai plus. + +Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil à notre demeure. + +L'entrée en était encombrée de caisses et de paquets, et il y faisait +déjà nuit. Achmet découvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il +promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hâte de partir: je +pris Aziyadé par la main et l'entraînai dehors. + +Le ciel était toujours étrangement noir, menaçant d'un déluge; les cases +et les pavés se détachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par +eux-mêmes. La rue était déserte et balayée par des rafales qui faisaient +tout trembler; deux femmes turques étaient blotties dans une porte et +nous examinaient curieusement. Je tournai la tête pour voir encore cette +demeure où je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur +ce coin de la terre où j'avais trouvé un peu de bonheur ... + + + + +XV + + +Nous traversons la petite place de la mosquée pour nous embarquer de +nouveau. Un caïque nous emporte à Azar-kapou, d'où nous devons rejoindre +Galata, et puis Top-hané, Foundoucli, et le _Deerhound_. + +Aziyadé a voulu venir me conduire; elle a juré d'être sage; elle est à +cette dernière heure d'un calme inattendu. + +Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus +circuler ensemble dans ces quartiers européens. Leur " madame " est sur +sa porte à nous voir passer; la présence de cette jeune femme voilée lui +donne le mot de l'énigme qu'elle avait depuis longtemps cherché. + +Nous passons Top-hané, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires +de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems. + +Enfin, voici Foundoucli, où nous devons nous dire adieu. + +Une voiture est là qui stationne, commandée par Achmet, pour ramener +Aziyadé dans sa demeure. + +Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble détaché +du fond de Stamboul: petite place dallée, au bord de la mer, antique +mosquée à croissant d'or, entourée de tombes de derviches, et de sombres +retraites d'oulémas. + +L'orage est passé et le temps est radieux; on n'entend que le bruit +lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir. + +Huit heures sonnent à bord du _Deerhound_, l'heure à laquelle je dois +rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici +me prendre. Le voilà qui se détache de la masse noire du navire, et qui +lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable +des adieux! + +J'embrasse ses lèvres et ses mains. Ses mains tremblent légèrement; cela +à part, elle est aussi calme que moi-même, et sa chair est glacée. + +Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de +la mosquée; je pars, et je les perds de vue! + +Un instant après, j'entends le roulement rapide de la voiture qui +emporte pour toujours ma bien-aimée!... bruit aussi sinistre que celui +de la terre qui roule sur une tombe chérie. + +C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai juré, +les années auront secoué sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai +creusé l'abîme entre nous deux en en épousant une autre, et elle ne +m'appartiendra plus. + +Et il me prit une rage folle de courir après cette voiture, de retenir +ma chérie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que +nous nous aimions encore de toute la force de notre âme, et de ne plus +les ouvrir qu'à l'heure de la mort. + +.................. + + + + +XVI + + +24 mars. + +Un matin pluvieux de mars, un vieux juif déménage la maison d'Arif. +Achmet surveille cette opération d'un oeil morne. + +--Achmet, où va votre maître? disent les voisins matineux sortis sur +leur porte. + +--Je ne sais pas, répond Achmet. + +Des caisses mouillées, des paquets trempés de pluie, s'embarquent dans +un caïque, et s'en vont on ne sait où, descendant la Corne d'or du côté +de lamer. + +Et c'est fini d'Arif, le personnage a cessé d'exister. + +Tout ce rêve oriental est achevé; cette étape de mon existence, la +dernière sans doute qui aura du charme, est passée sans retour, et le +temps peut-être en balayera jusqu'au souvenir. + + + + +XVII + + +Quand Achmet vint à bord, escortant ce convoi de bagages, je lui +annonçai qu'un nouveau sursis nous était accordé, de vingt-quatre heures +au moins. Il ventait tempête du côté de Marmara. + +--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une +promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne +la reverrai plus! + +Et j'allai déposer mes habits européens chez leur " madame "; +Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa +les ponts, un chapelet à la main, avec l'air grave et la tenue correcte +des bons musulmans qui se prennent au sérieux et s'en vont pieusement +faire leurs prières. Achmet marchait à côté de lui, revêtu de ses plus +beaux habits. Il avait demandé de régler lui-même le programme de cette +dernière journée, et se renfermait pour l'instant dans un deuil +silencieux. + + + + +XVIII + + +Après avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fumé un +grand nombre de narguilhés et fait station à toutes les mosquées, nous +nous retrouvons le soir à Eyoub, ramenés encore une fois vers ce lieu, +où je ne suis plus qu'un étranger sans gîte, dont le souvenir même sera +bientôt effacé. + +Mon entrée au café de Suleïman produit sensation: on m'avait considéré +comme un personnage disparu, éteint pour tout de bon et pour jamais. + +L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mêlée: beaucoup de têtes +entièrement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des +Miracles, ou peu s'en faut. + +Achmet cependant organise pour moi une fête d'adieu et commande un +orchestre: deux hautbois à l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une +grosse caisse. + +Je consens à ces préparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera +rien, et que je ne verrai pas couler de sang. + +Nous allons nous étourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas +mieux. + +On m'apporte mon narguilhé et ma tasse de café turc, qu'un enfant est +chargé de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les +assistants par la main, les forme en cercle et les invite à danser. + +Une longue chaîne de figures bizarres commence à s'agiter devant moi, +à la lueur troublée des lanternes; une musique assourdissante fait +trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus +aux murailles noires s'ébranlent et donnent des vibrations métalliques; +les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaieté déchirante_ +éclate avec frénésie. + +Au bout d'une heure, tous étaient grisés de mouvement et de tapage; la +fête était à souhait. + +Je n'y voyais plus moi-même qu'à travers un nuage, ma tête s'emplissait +de pensées étranges et incohérentes. Les groupes, exténués et haletants, +passaient et repassaient dans l'obscurité. La danse tourbillonnait +toujours, et Achmet, à chaque tour, brisait une vitre du revers de sa +main. + +Une à une, toutes les vitres de l'établissement tombaient à terre, et se +pulvérisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourées +de coupures profondes, ensanglantaient le plancher. + +Il paraît qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques. + +J'étais écoeuré de cette fête, inquiet aussi pour l'avenir de voir +Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses +promesses. + +Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air +froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes. + +--Loti, dit Achmet, où vas-tu? + +--À bord, répondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses +comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais. + +Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attardé le prix d'un +passage pour Galata. + +--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton +frère! + +Et il commença à me supplier en pleurant. + +Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais jugé +qu'une pénitence et une semonce lui étaient nécessaires, et je restais +inexorable. + +Alors, il chercha à me retenir avec ses mains pleines de sang, et +s'accrocha à moi avec désespoir. Je le repoussai violemment et le lançai +contre une pile de bois qui s'écroula avec fracas. Des bachibozouks de +patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et +s'approchèrent avec un fanal. + +Nous étions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, +loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges représentaient mal. + +--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garçon a bu, et je le ramenais +chez lui. + +Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz, +qui, après avoir pansé ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya +coucher. + + + + +XIX + + +26 mars. + +Encore un jour,--dernier sursis de notre départ. + +Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me +retrouve à Stamboul. + +Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiède et douce. Nous fumons +un narguilhé de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du +Sultan-Sélim.--Les colonnades blanches, déformées par les années, +alternent avec les kiosques funéraires et les alignements de tombeaux. +Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les +murailles grises; de fraîches plantes croissent partout, et courent +gaiement sur les vieux marbres sacrés. + +J'aime ce pays, et tous ces détails me charment; je l'aime parce que +c'est le sien et qu'elle a tout animé de sa présence,--elle qui est +encore là tout près, et que cependant je ne verrai plus. + +Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquée de Mehmed-Fatih, +sur certain banc où nous avons autrefois passé de longues heures. +Par-ci, par-là, des groupes de musulmans, éparpillés sur l'immense +place, fument en causant, et goûtent avec nonchalance les charmes d'une +soirée de printemps. + +Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette +vie d'Orient, j'ai peine à me figurer qu'elle est finie et que je vais +partir. + +Je regarde ce vieux portique noir, là-bas, et cette rue déserte qui +s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est là qu'elle habite, et, en +m'avançant de quelques pas, je verrais encore sa demeure. + +Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquiétude: il a deviné ce +que je pense, et compris ce que je veux faire. + +--Ah! dit-il, Loti, aie pitié d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit +adieu; à présent, laisse-la! + +Mais j'avais résolu de la voir, et j'étais sans force contre moi-même. + +Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause même du simple +bon sens: Abeddin était là, le vieil Abeddin, son maître, et toute +tentative pour la voir devenait insensée. + +--D'ailleurs, disait-il, si même elle sortait, tu n'as plus de maison +pour la recevoir. Où trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalité +pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui +disent que tu es là, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la +laisseras dans la rue. Cela t'est égal, à toi qui vas partir; mais, +Loti, si tu fais cela, je te déteste et tu n'as pas de coeur. + +Achmet baissa la tête, et se mit à frapper du pied contre le sol, parti +qu'il avait coutume de prendre quand ma volonté dominait la sienne. + +Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique. + +Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et +déserte: on eût dit la rue d'une ville morte. + +Pas une fenêtre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de +l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pavé, deux +carcasses desséchées de chiens morts. + +C'était un quartier aristocratique: les vieilles maisons, bâties en +planches de nuances foncées, décelaient une opulence mystérieuse; des +balcons fermés, des shaknisirs en grande saillie, débordant sur la rue +triste; derrière les grilles de fer, des treillages discrets en lattes +de frêne, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres +et des oiseaux. Toutes les fenêtres de Stamboul sont peintes et fermées +de cette manière. + +Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les +passants, par l'ouverture des rideaux, découvrent des têtes humaines, +jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses. + +Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre +pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebâille seulement; quelqu'un +est derrière, qui la referme aussitôt. L'intérieur ne se devine jamais. + +Cette grande maison là-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle +d'Aziyadé. La porte est surmontée d'un soleil, d'une étoile et d'un +croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les +treillages des shaknisirs représentent des tulipes bleues mêlées à des +papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un être vivant l'habite; +on ne sait jamais si, des fenêtres d'une maison turque, quelqu'un vous +regarde ou ne vous regarde pas. + +Derrière moi, là-haut, la grande place est dorée par le soleil couchant; +ici, dans la rue, tout est déjà dans l'ombre. + +Je me cache à moitié derrière un pan de muraille, je regarde cette +maison, et mon coeur bat terriblement. + +Je pense à ce jour où je l'avais vue, et pour la première fois de ma +vie, derrière les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce +que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres +femmes ne rient de moi; j'ai peur d'être ridicule, et surtout j'ai peur +de la perdre ... + + + + +XX + + +Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en +plein l'immense mosquée, les portiques arabes et les minarets +gigantesques. Les oulémas qui sortaient de la prière du soir s'étaient +tous arrêtés sur le seuil, et s'étageaient dans la lumière sur les +grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait +: au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme +qui avait une admirable tête mystique. Le turban blanc des oulémas +entourait son beau front large; son visage était pâle, sa barbe et ses +grands yeux étaient noirs comme de l'ébène. + +Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la +profondeur du ciel bleu et disait: + +--Voilà Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Éternel! + +Et nous courûmes, Achmet et moi, comme la foule, auprès de l'ouléma qui +voyait Allah. + + + + +XXI + + +Nous ne vîmes rien, hélas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, +comme toujours, j'aurais donné ma vie pour cette vision divine, ma vie +seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du +surnaturel. + +--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah? + +--Ah! c'est vous, Loti, dit l'ouléma Izzet; vous aussi, vous voulez +voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infidèles. + +--Il est fou, dirent les derviches. + +Et on emmena le visionnaire dans sa cellule. + +Achmet avait profité de cette diversion pour m'entraîner sur le versant +de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva à +moitié égarés. + + + + +XXII + + +Nous dînons sous les porches de la rue du Sultan-Sélim. Il est déjà tard +pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil. + +L'une après l'autre, les étoiles s'allument dans le ciel pur; la lune +éclaire la rue large et déserte, les arcades arabes et les vieilles +tombes. De loin en loin un café turc encore ouvert jette une lueur rouge +sur les pavés gris; les passants sont rares et circulent le fanal à la +main; par-ci par-là, de petites lampes tristes brûlent dans les kiosques +funéraires. Je vois pour la dernière fois ces tableaux familiers; +demain, à pareille heure, je serai loin de ce pays. + +--Nous allons descendre jusqu'à Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir +encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux +jusqu'à Balate, un caïque jusqu'à Pri-pacha, et nous irons coucher chez +Eriknaz qui nous attend. + +Nous nous perdons pour aller à Oun-Capan, et les chiens aboient après +nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les +vieux Turcs eux-mêmes se perdent la nuit dans ces dédales. Personne pour +nous indiquer la route; toujours les mêmes petites rues, qui montent, +descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers +d'un labyrinthe. + +À Oun-Capan, à l'entrée du Phanar, deux chevaux nous attendent. + +Un coureur nous précède, porteur d'un fanal de deux mètres de haut, et +nous partons comme le vent. + +Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux. +Dans les rues où nous courons, le soleil en plein midi hésite à +descendre, et deux chevaux ont peine à passer de front. D'un côté, c'est +la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardées de +fer et plus vieilles que l'islam, qui s'élargissent par le haut, et font +voûte sur la ruelle humide. Il faut courber la tête en passant à cheval +sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous +dans l'obscurité profonde leurs gros bras de pierre. + +C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis +d'Eyoub; arrivés à Balate, nous en sommes bien près, mais ce logis +n'existe plus ... + +Nous réveillons un batelier qui nous mène en caïque sur l'autre rive ... + +Là, c'est la campagne, et de grands cyprès noirs se dressent au milieu +des platanes. + +Nous commençons aux lanternes l'ascension des sentiers qui mènent à la +case d'Eriknaz. + + + + +XXIII + + +Eriknaz-hanum est d'une laideur agréable et distinguée, blanche comme de +la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle +nous reçoit sans voile, comme une femme franque. + +Tout son intérieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte +propreté. Ses amies Murrah et Fenzilé, qui veillaient avec elle, à notre +arrivée prennent la fuite en se cachant le visage. Elles étaient +occupées à broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, à +bouts retroussés comme des trompettes. + +Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et nièce d'Achmet, vient prendre sa +place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite +créature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette +comme une poupée. + +Après le café et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux +_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz +et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous +endormons tous deux d'un profond sommeil. + +Un soleil radieux vient de grand matin nous éveiller, et quatre à quatre +nous dégringolons les sentiers qui mènent à la Corne d'or. Un caïque +matinal est là qui nous attend. + +La multitude des cases noires de Pri-pacha, étagées là-haut en pyramide, +baignent dans la lumière orangée, et toutes les vitres étincellent. +Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchées, en robes +rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison. + +Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la +mosquée, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne +au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi. + +Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et +le vent du nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de +soleil. + +Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumée; tout le long +de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au sérail, les dômes et les +minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisées. +Les caïques dorés commencent à circuler par centaines, chargés de +passants pittoresques ou de femmes voilées. + +Au bout d'une heure, nous sommes à bord. Tout y est sens dessus dessous, +et c'est bien le départ cette fois. + +Il est fixé pour midi. + + + + +XXIV + + +--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore à Stamboul, fumer notre +narguilhé ensemble pour la dernière fois ... + +Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophané, Galata. Nous voici au +pont de Stamboul. + +La foule se presse sous un soleil brûlant; c'est bien le printemps, pour +tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumière de +midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de dômes et de +minarets, qui couronnent là-haut Stamboul; elle s'éparpille sur une +foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel. + +Les bateaux arrivent et partent, chargés d'un public pittoresque; les +marchands ambulants hurlent à tue-tête, en bousculant la foule. + +Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportés à tous les +points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les +échoppes, tous les passants, même tous les mendiants, la collection +complète des estropiés, aveugles, manchots, becs-de-lièvre et +culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je +distribue des aumônes à tout ce monde, et recueille toute une kyrielle +de bénédictions et de salams. + +Nous nous arrêtons à Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant +la mosquée. Pour la dernière fois de ma vie, je jouis du plaisir d'être +en Turc, assis à côté de mon ami Achmet, fumant un narguilhé au milieu +de ce décor oriental. + +Aujourd'hui, c'est une vraie fête du printemps, un étalage de costumes +et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, +autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se +couvriront bientôt de feuilles tendres. Les barbiers ont établi leurs +ateliers dans la rue et opèrent en plein air; les bons musulmans se font +gravement raser la tête, en réservant au sommet la mèche par laquelle +Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis. + +... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part +ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque +part où rien ne changera plus, quelque part où je ne serai pas +perpétuellement séparé de ce que j'aime ou de ce que j'ai aimé? + +Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme +j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophète! + +--Digression stupide, à propos d'une queue réservée sur le sommet de la +tête ... + + + + +XXV + + +--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire. + +--Achmet, dis-je, quand j'aurai traversé la mer de Marmara, l'Ak-Déniz +(la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup +plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour +aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une +plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais +dans cette mer si bleue, la Méditerranée, je serais moins loin de vous; +ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le +va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la +Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu +n'as aucune idée d'une étendue pareille, et il me faudra, là, naviguer +plusieurs jours en remontant vers l'étoile (le nord) pour arriver dans +mon pays--dans mon pays, où nous voyons plus souvent la pluie que le +beau temps, et les nuages que le soleil. + +"Je serai là-bas bien loin de vous et cette contrée ne ressemble guère +à la tienne; tout y est plus pâle, et les couleurs de toute chose y sont +plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce +moins transparent. + +"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce +n'est quand tu es allé en Arabie, faire à la Mecque le pèlerinage que +tout bon musulman doit au tombeau du prophète; seulement, au lieu de +sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs labourés. Les maisons +sont toutes carrées et pareilles; pour perspective, on n'a guère que le +mur de son voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait +s'élever pour voir plus loin. + +"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur +les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idée de me promener +sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garçon +excentrique. + +"Tout le monde est à l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et +c'est pis qu'à Péra. Tout est prévu, réglé, numéroté; il y a des lois +sur tout et des règlements pour tout le monde, si bien que le dernier +des cuistres, marchand de bonneterie ou garçon coiffeur, a les mêmes +droits à vivre qu'un garçon intelligent et déterminé, comme toi ou moi +par exemple. + +"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que +nous faisons journellement à Stamboul, on aurait dans mon pays des +pourparlers d'une heure avec le commissaire de police! + +Achmet comprit très bien cet aperçu de civilisation occidentale, et +resta un instant rêveur. + +--Pourquoi, dit-il, après la guerre, n'amènerais-tu pas ta famille en +Turquie d'Asie, Loti? + +--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de +mon père Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais +bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois, +nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de +Stamboul, les _Moscov_ nous détruiront tous, et, quand tu reviendras, +Loti, ton Achmet sera mort. + +"Son corps restera quelque part dans la campagne, du côté du Nord; il +n'aura même pas une petite tombe en marbre gris, sous les cyprès, dans +le cimetière de Kassim-Pacha; Aziyadé sera passée en Asie, et tu ne +retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle. +Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frère! + +Hélas! Je crains ces Moscov autant que lui-même, je tremble à cette +idée horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne +trouverais plus personne au monde qui pût jamais me parler d'elle!... + + + + +XXVI + + +Les muezzins montent à leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi; +il est temps de partir. + +En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais +presque cette vieille coquine. + +Achmet me reconduit à bord, où nous nous disons adieu au milieu du +tohu-bohu des visites et de l'appareillage. + +Nous partons, et Stamboul s'éloigne ... + + + + +XXVII + + +En mer, 27 mars 1877. + +Un pâle soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large +est vif et froid. Les côtes, tristes et nues, s'éloignent dans la brume +du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus? + +Stamboul a disparu; les plus hauts dômes des plus hautes mosquées, tout +s'est perdu dans l'éloignement, tout s'est effacé. Je voudrais seulement +une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main; +j'ai une envie folle de sa présence. + +J'ai encore dans la tête tout le tapage de l'Orient, les foules de +Constantinople, l'agitation du départ, et ce calme de la mer m'oppresse. + +Si elle était là, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma +tête sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait +pleurer et elle aurait confiance. J'ai été bien tranquille et bien froid +en lui disant adieu. + +Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de +l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son âme et son cœur +qui sont à moi; je l'aimerai encore au-delà de la jeunesse, au-delà du +charme des sens, dans l'avenir mystérieux qui nous apportera la +vieillesse et la mort. + +Ce calme de la mer, ce ciel pâle de mars me serrent le coeur. Je souffre +bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir. +J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis +même pas. + +Elle est à cette heure dans son harem, ma bien-aimée, dans quelque +appartement de cette demeure si sombre et si grillée, étendue, sans +paroles et sans larmes, anéantie, à l'approche de la nuit. + +Achmet est resté, nous suivant des yeux, assis sur le quai de +Foundoucli; je l'ai perdu de vue en même temps que ce coin familier de +Constantinople, où, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre. + +Lui aussi pense que je ne reviendrai plus. + +Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-là encore; son amitié +m'était douce et bienfaisante. + +C'est fini de l'Orient, le rêve est achevé. La patrie est devant nous; +dans ce paisible petit Brightbury là-bas, on m'attend avec bonheur. Moi +aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend. + +Je revois ce nid, chéri pourtant, où s'est passée mon enfance, les vieux +murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse +et les tilleuls, témoins d'autrefois, témoins des premiers rêves et du +bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre. + +Souvent déjà j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmenté et déchiré; +j'y ai rapporté bien des passions, bien des espérances, toujours +brisées; il est rempli de poignants souvenirs, son calme béni n'a plus +sur moi son action salutaire; j'étoufferai là, maintenant, comme une +plante privée de soleil ... + + + + +XXVIII + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, avril 1877. + +Cher frère aimé, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans +notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et +que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne +négligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour. + +Je fais souvent la réflexion qu'alors qu'on est si aimé, si chéri, et +qu'on est l'affection et la pensée dominante de tant de coeurs, il n'y a +point de quoi se croire une vie _maudite_ et déshéritée dans ce monde. +Je t'ai écrit à Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans +doute jamais. Je te disais combien je prenais part à tes peines, à tes +douleurs même. Va, j'ai plus d'une fois versé des larmes en songeant à +l'histoire d'Aziyadé. + +Je pense, cher petit frère, que ce n'est pas tout à fait ta faute, si tu +laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est +bien disputée, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue +encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientôt quelqu'un qui +la prendra tout à fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde. + +Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton +arrivée; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait +si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gâter. + +Adieu; tous nos baisers, et à bientôt! + + + + +XXIX + + +Traduction d'un grimoire turc, écrit sous la dictée d'Achmet par un +écrivain public de la place d'Emin-Ounou à Stamboul, et adressé à Loti, +à Brightbury. + +"ALLAH! + +"Mon cher Loti, + +"Achmet te fait beaucoup de salutations. + +"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilène à Aziyadé par la vieille +Kadidja; elle l'a serrée dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire +encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton départ. + +"Le vieux Abeddin a soupçonné et tout deviné, car nous avions été sans +prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, +a dit Kadidja, et ne l'a pas chassée, parce qu'il l'aimait beaucoup. +Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde +à elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont +abandonnée, excepté Fenzilé-hanum, qui est allée pour elle consulter le +hodja (le sorcier). + +"Elle est malade depuis ton départ; cependant le grand ekime (médecin) +qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu. + +"C'est la vieille qui avait un jour arrêté le sang de sa main qui la +soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a dénoncée pour de +l'argent. + +"Aziyadé te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas +le moment de ton retour à Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle +puisse jamais _voir tes yeux face à face_ et qu'il lui semble qu'il n'y +a plus de soleil. + +"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses +que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensée, crois-tu que +je peux être heureux un seul moment sans toi à Constantinople? Je ne le +puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brisé de peine. + +"On ne m'a pas encore appelé pour la guerre, à cause de mon père, qui +est très vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientôt. + +"Je te salue + +"Ton frère, + +"ACHMET" + +"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette dernière +semaine. Le Phanar est tout brûlé." + + + + +XXX + + +LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL + +Brightbury, 20 mai 1877. + +Mon cher Izzedin-Ali, + +Me voici dans mon pays, bien différent du vôtre! sous les vieux +tilleuls qui m'ont abrité enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous +parlais à Stamboul, au milieu de mes bois de chênes verts. C'est le +printemps, mais un pâle printemps: de la pluie et de la brume, un peu +comme est chez vous l'hiver. + +J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble +par instants que mon costume, c'est le vôtre, et que c'est à présent que +je suis déguisé. + +J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la +famille que j'ai tant de fois déserté; j'aime ceux qui m'aiment ici, et +dont l'affection rendait douces et heureuses mes premières années. +J'aime tout ce qui m'entoure, même cette campagne et ces vieux bois qui +ont leur charme à eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il +m'est difficile de définir pour vous, charme du passé, charme +d'autrefois et des anciens bergers. + +Les nouvelles se succèdent, mon cher effendim, les nouvelles de la +guerre; les événements se précipitent. J'avais espéré que le peuple +anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'à moitié, si +loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays, +je fais pour lui des voeux sincères, et sans doute vous me reverrez +bientôt. + +Et puis, vous l'avez deviné, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez +soupçonné et toléré la présence. Votre coeur est grand; vous êtes +au-dessus de toutes les conventions, de tous les préjugés. Je puis bien +vous dire à vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai +bientôt. + + + + +XXXI + + +Brightbury, mai 1877. + +J'étais assis à Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mésange à tête +bleue chantait au-dessus de ma tête une chanson compliquée et fort +longue; elle y mettait toute son âme de mésange, et son chant réveillait +chez moi un monde de souvenirs. + +C'était confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu à peu +les images vinrent, plus nettes et plus précises, je m'y retrouvai tout +à fait. + +Oui, c'était là-bas, à Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un +de nos jours d'école buissonnière et de témérité. Mais c'est si grand, +Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui était à +Andrinople!... + +C'était une belle après-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux, +elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au +soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne. + +Il était triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: +nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par +excellence, et où tout semble s'être immobilisé depuis les derniers +empereurs byzantins. + +La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses +murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une +nécropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les +épaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et +qu'il eût autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes +basses, contournées, mystérieuses, surmontées d'inscriptions dorées et +d'ornements bizarres. + +Entre la partie habitée de la ville et ses fortifications s'étendent de +vastes terrains vagues occupés par des masures inquiétantes, des ruines +éboulées de tous les âges de l'histoire. + +Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces +murailles; à peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige +blanche; toujours les mêmes créneaux, toujours les mêmes tours, la même +teinte sombre apportée par les siècles,--les mêmes lignes régulières, +qui s'en vont, droites et funèbres, se perdre dans l'extrême horizon. + +Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour +de nous, dans la campagne, c'étaient des bois de ces cyprès +gigantesques, hauts comme des cathédrales, à l'ombre desquels par +milliers se pressaient les sépultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle +part autant de cimetières que dans ce pays, ni autant de tombes, ni +autant de morts. + +--Ces lieux, disait Aziyadé, étaient affectionnés d'Azraël qui, la +nuit, y arrêtait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait +comme un homme sous ces ombrages terribles. + +Cette campagne était silencieuse, ces sites imposants et solennels. + +Et cependant nous étions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, +heureux d'être jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en +plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu. + +Son yachmak, très épais, était ramené sur ses yeux jusqu'à dérober tout +son front; à peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses +prunelles, si limpides et si mobiles; son féredjé d'emprunt était d'une +couleur foncée, d'une coupe sévère, que n'adoptent point d'ordinaire les +femmes élégantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-même ne l'eût point +reconnue. + +Nous marchions d'un pas souple et rapide, frôlant les modestes +marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant à pleine +poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver. + +Tout à coup, dans ce grand silence, nous entendîmes un délicieux chant +de mésange, en tout semblable à celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux +de même espèce répètent dans tous les coins du monde la même chanson. + +Aziyadé s'arrêta court, étonnée; avec une mine de stupéfaction comique, +du bout de son doigt teint de henné, elle me montrait le petit chanteur +posé près de nous sur une branche de cyprès. Ce petit oiseau, tout +petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se +démenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous +nous mîmes à rire. + +Et nous restâmes là longtemps à l'écouter, jusqu'au moment où il prit +son vol, effrayé par six grands chameaux qui s'avançaient d'une allure +bête, attachés à la queue leu leu par des ficelles. + +Après ... après, nous vîmes poindre une troupe de femmes en deuil qui se +dirigeaient vers nous. + +C'étaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tête; elles +portaient un petit cadavre, à découvert sur une civière, suivant leur +rite national. + +--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyadé devenue +sérieuse. + +En effet, c'était une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une +délicieuse poupée de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle +était vêtue d'une élégante robe de mousseline blanche et portait sur la +tête une couronne de fleurs d'or. + +Il y avait une fosse creusée au bord du chemin. On enterre ainsi les +morts n'importe où, le long des routes ou au pied des murs ... + +--Approchons-nous, dit Aziyadé, redevenue enfant; on nous donnera des +bonbons. + +On avait dérangé pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas +être fort ancien; la terre qui en était sortie était pleine d'ossements +et de lambeaux de diverses étoffes. Il y avait surtout un bras, plié à +angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par +quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de dévorer. + +Il y avait là deux _popes_ à grands cheveux de femme, couverts de +sordides oripeaux dorés, sales, patibulaires, assistés de quatre mauvais +drôles d'enfants de choeur. + +Ils marmottèrent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mère lui +enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds +dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eût fait sourire, si +elle n'eût pas été faite par cette mère. + +Quand elle fut couchée tout au fond sur le sol humide, sans planches, +sans bière, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le +trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le +vieux coude; et elle fut promptement enfouie. + +On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec. + +Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragées blanches, en +remit une poignée à chacun des assistants, et nous en eûmes aussi, bien +que nous fussions Turcs. + +Quand Aziyadé tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux étaient +pleins de larmes ... + + + + +XXXII + + +Le fait est que ce petit oiseau était drôle de se trouver si heureux de +vivre, et d'être si gai au milieu de ce site funèbre!... + +.................. + + + * * * * * + + +5 + +AZRAËL + + + +I + +20 mai 1877. + +... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. Là-bas, quelque +chose se dessine; l'horizon se frange de mosquées et de minarets;--mon +coeur bat, c'est Stamboul! + +Je mets pied à terre.--C'est une émotion vive que de me retrouver dans +ce pays ... + +Achmet n'est plus là, à son poste, caracolant à Top-Hané sur son cheval +blanc. Galata même est mort; on voit que quelque chose de terrible comme +une guerre d'extermination se passe au-dehors. + +... J'ai repris mes habits turcs. Je cours à Azarkapou. Je monte dans le +premier caïque qui passe. Le caïqdji me reconnaît. + +--Et Achmet?... dis-je. + +--Parti, parti pour la guerre! + +J'arrive chez Eriknaz, sa soeur. + +--Oui, parti, dit-elle. Il était à Batoum, et, depuis la bataille, nous +sommes sans nouvelles. + +Les sourcils noirs d'Eriknaz s'étaient contractés avec douleur; elle +pleurait amèrement ce frère que les hommes lui avaient ravi, et la +petite Alemshah pleurait en regardant sa mère. + +Je me rendis à la case de Kadidja; mais la vieille avait déménagé, et +personne ne put m'indiquer sa demeure. + + + + +II + + +Alors, je me dirigeai seul vers la mosquée de Mehmed-Fatih, vers la +maison d'Aziyadé, sans arrêter aucun projet dans ma tête troublée, sans +songer même à ce que j'allais faire, poussé seulement par le besoin de +m'approcher d'elle et de la voir!... + +Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait été autrefois +l'opulent Phanar; ce n'était plus qu'une grande dévastation, une longue +suite de rues funèbres, encombrées de débris noirs et calcinés. C'était +ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller à Eyoub, +où m'attendait ma chérie ... + +On criait dans ces rues; des groupes d'hommes à peine vêtus, levés pour +la guerre, à moitié armés, à moitié sauvages, aiguisaient leurs yatagans +sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zébrés +d'inscriptions blanches. + +Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de +l'Eski-Stamboul. + +J'approchais toujours. J'étais dans la rue sombre qui monte à +Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!... + +Les objets extérieurs étalaient au soleil des aspects sinistres qui me +serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et +rien que le bruit de mes pas ... + +Sur les pavés, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille, +rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes +maigres et nues, d'un noir d'ébène; elle trottinait tête basse, et se +parlait à elle-même ... C'était Kadidja. + +Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une +intonation aiguë de négresse ou de macaque, et un ricanement de +moquerie. + +--Aziyadé? dis-je. + +--_Eûlû! eûlû_! dit-elle en appuyant à plaisir sur ces mots +bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, désignent la mort. + +--_Eûlû! eûlmûch_! criait-elle, comme à quelqu'un qui ne comprend +pas. + +Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait +sans pitié de ce mot funèbre: + +--Morte! Morte!... elle est morte! + +On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme +un coup de foudre; il faut un moment à la souffrance, pour vous +étreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur +d'être si calme. Et la vieille me suivait pas à pas, comme une furie, +avec son horrible _Eûlû! eûlû_! + +Je sentais derrière moi la haine exaspérée de cette créature, qui +adorait sa maîtresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me +retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une +certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ... + +.................. + + + +III + + +Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison +peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyadé avait habitée; +j'étais assis et la tête me tournait; les maisons sombres et désertes +dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le +marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempée dans l'eau +froide de la fontaine, faisait matelas à ma tête ... Alors, je vis la +vieille Kadidja près de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridées de +singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ... + +Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde à nous; ils causaient +avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues, +des nouvelles de la première bataille de Kars. On était aux mauvais +jours des débuts de la guerre, et les destinées de l'islam semblaient +déjà perdues. + + + + +IV + + Je veille, et, nuit et jour, mon front rêve enflammé, + Ma joue en pleurs ruisselle, + Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé + Ses beaux yeux de gazelle. + (VICTOR HUGO, _Orientales_.) + + +La chose froide que je tenais serrée dans mes bras était une borne de +marbre plantée dans le sol. + +Ce marbre était peint en bleu d'azur, et terminé en haut par un relief +de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorées en +saillie, que machinalement je lisais ... + +C'était une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulières +aux femmes, et j'étais assis sur la terre, dans le grand cimetière de +Kassim-Pacha. + +La terre rouge et fraîchement remuée formait une bosse de la longueur +d'un corps humain; de petites plantes déracinées par la bêche étaient +posées sur ce guéret les racines en l'air; tout alentour, c'étaient la +mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni +bouquets ni couronnes sur les tombes turques. + +Ce cimetière n'avait pas l'horreur de nos cimetières d'Europe; sa +tristesse orientale était plus douce, et aussi plus grandiose. De +grandes solitudes mornes, des collines stériles, çà et là plantées de +cyprès noirs; de loin en loin, à l'ombre de ces arbres immenses, des +mottes de terre retournées de la veille, d'antiques bornes funéraires, +de bizarres tombes turques, coiffées de tarbouchs et de turbans. + +Tout au loin, à mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familière de +Stamboul, et là-bas ... Eyoub! + +C'était un soir d'été; la terre, l'herbe sèche, tout était tiède, à part +ce marbre autour duquel j'avais noué mes bras, qui était resté froid; sa +base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort. + +Les objets extérieurs avaient ces aspects inaccoutumés que prennent les +choses, quand les destinées des hommes ou des empires touchent aux +grandes crises décisives, quand les destinées s'achèvent. + +On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la +guerre sainte, ces étranges fanfares turques, unisson strident et +sonore, timbre inconnu à nos cuivres d'Europe; on eût dit le suprême +hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande +race de Tchengiz. + +Le yatagan turc traînait à mon côté, je portais l'uniforme de +_yuzbâchi_; celui qui était là ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le +_yuzbâchi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicité d'être envoyé aux +avant-postes, je partais le lendemain ... + +Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacrée de +l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdâtres des +tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cyprès, sur leurs +troncs séculaires, sur leur mélancolique ramure grise. Ce cimetière +était comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme +mystérieux, et portait à la prière. + +J'y voyais comme à travers un voile funèbre, et toute ma vie passée +tourbillonnait dans ma tête avec le vague désordre des rêves; tous les +coins du monde où j'ai vécu et aimé, mes amis, mon frère, des femmes de +diverses couleurs que j'ai adorées, et puis, hélas! le foyer bien-aimé +que j'ai déserté pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille +mère ... + +Pour elle qui est là couchée, j'ai tout oublié!... Elle m'aimait, elle, +de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et +tout doucement, lentement, derrière les grilles dorées du harem, elle +est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa +voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne, +moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta +volonté!" + +Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares +bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble +le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'à moi et +remplissait les grands cimetières de rumeurs étranges. + +Le soleil s'était couché derrière la colline sacrée d'Eyoub, et la nuit +d'été descendait transparente sur l'héritage d'Othman ... + +... Cette chose sinistre qui est là-dessous, si près de moi que j'en +frémis, cette chose sinistre déjà dévorée par la terre, et que j'aime +encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indéfini, +une âme, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me +voir encore pleurant là sur cette terre?... + +Mon Dieu, pour elle je suis près de prier, mon coeur qui s'était durci +et fermé dans la comédie de la vie, s'ouvre à présent à toutes les +erreurs délicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans +amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre +poussière, je le saurai bientôt peut-être, je vais tenter de mourir pour +le savoir ... + + + + +V + + +CONCLUSION + + +On lit dans le _Djerideï-havadis_, journal de Stamboul: + +"Parmi les morts de la dernière bataille de Kars, on a retrouvé le +corps d'un jeune officier de la marine anglaise, récemment engagé au +service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi. + +"Il a été inhumé parmi les braves défenseurs de l'islam (que Mahomet +protège!), aux pieds du Kizil-Tépé, dans les plaines de Karadjémir." + + + +FIN + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE *** + +***** This file should be named 11035-8.txt or 11035-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11035/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/11035-8.zip b/11035-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..849ba73 --- /dev/null +++ b/11035-8.zip diff --git a/11035.txt b/11035.txt new file mode 100644 index 0000000..4a39486 --- /dev/null +++ b/11035.txt @@ -0,0 +1,7712 @@ +The Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aziyade + Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise + entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de + Kars, le 27 octobre 1877. + + +Author: Pierre Loti + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11035] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE *** + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, +(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks) + + + + +AZIYADE + +par PIERRE LOTI + +De l'Academie francaise + + +Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise +entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de +Kars le 27 octobre 1877. + + + + +PREFACE DE PLUMKETT + +AMI DE LOTI + + +Dans tout roman bien conduit, une description du heros est de rigueur. +Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a +pas ete plus conduit que la vie de son heros. Et puis decrire au public +indifferent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisee, et les plus +habiles pourraient bien s'y perdre. + +Pour son portrait physique, lecteur, allez a Musset: ouvrez "_Namouna_, +conte oriental" et lisez: + + Bien cambre, bien lave; ........ + Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux + Ce qu'il avait de beau surtout, c'etaient les yeux. + +Comme Hassan, il etait tres joyeux, et pourtant tres maussade; +indignement naif, et pourtant tres blase. En bien comme en mal, il +allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan egoiste, +et c'etait a Rolla plutot qu'il eut pu ressembler ... + + Dans plus d'une ame on voit deux choses a la fois: + + .................. + + Le ciel,--qui teint les eaux a peine remuees, + + .................. + + Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant. + +(VICTOR HUGO, _les Ondines_.) + +PLUMKETT. + + + +1 + +SALONIQUE + +JOURNAL DE LOTI + + + +I + +16 mai 1876. + +... Une belle journee de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les +canots etrangers arriverent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la +derniere main a leur oeuvre: six pendus executaient en presence de la +foule l'horrible contorsion finale ... Les fenetres, les toits etaient +encombres de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorites turques +souriaient a ce spectacle familier. + +Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du +supplice; les potences etaient si basses que les pieds nus des condamnes +touchaient la terre. Leurs ongles crispes grincaient sur le sable. + + + +II + +L'execution terminee, les soldats se retirerent et les morts resterent +jusqu'a la tombee du jour exposes aux yeux du peuple. Les six cadavres, +debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la +mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifferents et +de groupes silencieux de jeunes femmes. + + + +III + +Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exige ces executions +d'ensemble, comme reparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit +en Europe au debut de la crise orientale. + +Toutes les nations europeennes avaient envoye sur rade de Salonique +d'imposants cuirasses. L'Angleterre s'y etait une des premieres fait +representer, et c'est ainsi que j'y etais venu moi-meme, sur l'une des +corvettes de Sa Majeste. + + + +IV + +Un beau jour de printemps, un des premiers ou il nous fut permis de +circuler dans Salonique de Macedoine, peu apres les massacres, trois +jours apres les pendaisons, vers quatre heures de l'apres-midi, il +arriva que je m'arretai devant la porte fermee d'une vieille mosquee, +pour regarder se battre deux cigognes. + +La scene se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons +caduques bordaient de petits chemins tortueux, a moitie recouverts par +les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mysterieux, de grands +balcons fermes et grilles, d'ou les passants sont reluques par des +petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les paves de +galets noirs, et des branches de fraiche verdure couraient sur les +toits; le ciel, entrevu par echappees, etait pur et bleu; on respirait +partout l'air tiede et la bonne odeur de mai. + +La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude +contrainte et hostile; aussi l'autorite nous obligeait-elle a trainer +par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin, +quelques personnages a turban passaient en longeant les murs, et aucune +tete de femme ne se montrait derriere les grillages discrets des +_haremlikes_; on eut dit une ville morte. + +Je me croyais si parfaitement seul, que j'eprouvai une etrange +impression en apercevant pres de moi, derriere d'epais barreaux de fer, +le haut d'une tete humaine, deux grands yeux verts fixes sur les miens. + +Les sourcils etaient bruns, legerement fronces, rapproches jusqu'a se +rejoindre; l'expression de ce regard etait un melange d'energie et de +naivete; on eut dit un regard d'enfant, tant il avait de fraicheur et de +jeunesse. + +La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'a la ceinture +sa taille enveloppee d'un camail a la turque (_feredje_) aux plis longs +et rigides. Le camail etait de soie verte, orne de broderies d'argent. +Un voile blanc enveloppait soigneusement la tete, n'en laissant paraitre +que le front et les grands yeux. Les prunelles etaient bien vertes, de +cette teinte vert de mer d'autrefois chantee par les poetes d'Orient. + +Cette jeune femme etait Aziyade. + + + + +V + + +Aziyade me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fut cachee; mais +un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosite +qu'on peut contempler a loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces +etrangers, qui etaient venus menacer son pays sur de si terribles +machines de fer, put etre un tres jeune homme dont l'aspect ne lui +causait ni repulsion ni frayeur. + + + + +VI + + +Tous les canots des escadres etaient partis quand je revins sur le quai; +les yeux verts m'avaient legerement captive, bien que le visage exquis +cache par le voile blanc me fut encore inconnu; j'etais repasse trois +fois devant la mosquee aux cigognes, et l'heure s'en etait allee sans +que j'en eusse conscience. + +Les impossibilites etaient entassees comme a plaisir entre cette jeune +femme et moi; impossibilite d'echanger avec elle une pensee, de lui +parler ni de lui ecrire; defense de quitter le bord apres six heures du +soir, et autrement qu'en armes; depart probable avant huit jours pour ne +jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des +harems. + +Je regardai s'eloigner les derniers canots anglais, le soleil pres de +disparaitre, et je m'assis irresolu sous la tente d'un cafe turc. + + + + +VII + + +Un attroupement fut aussitot forme autour de moi; c'etait une bande de +ces hommes qui vivent a la belle etoile sur les quais de Salonique, +bateliers ou portefaix, qui desiraient savoir pourquoi j'etais reste a +terre et attendaient la, dans l'espoir que peut-etre j'aurais besoin de +leurs services. + +Dans ce groupe de Macedoniens, je remarquai un homme qui avait une drole +de barbe, separee en petites boucles comme les plus antiques statues de +ce pays; il etait assis devant moi par terre et m'examinait avec +beaucoup de curiosite; mon costume et surtout mes bottines paraissaient +l'interesser vivement. Il s'etirait avec des airs calins, des mines de +gros chat angora, et baillait en montrant deux rangees de dents toutes +petites, aussi brillantes que des perles. + +Il avait d'ailleurs une tres belle tete, une grande douceur dans les +yeux qui resplendissaient d'honnetete et d'intelligence. Il etait tout +depenaille, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre +comme une chatte. + +Ce personnage etait Samuel. + + + + +VIII + + +Ces deux etres rencontres le meme jour devaient bientot remplir un role +dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on +m'eut beaucoup etonne en me le disant. Tous deux devaient abandonner +ensuite leur pays pour me suivre, et nous etions destines a passer +l'hiver ensemble, sous le meme toit, a Stamboul. + + + + +IX + + +Samuel s'enhardit jusqu'a me dire les trois mots qu'il savait d'anglais: + +--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller a bord?) + +Et il continua en sabir: + +--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.) + +Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on +pouvait tirer d'un garcon intelligent et determine, parlant une langue +connue, pour cette entreprise insensee qui flottait deja devant moi a +l'etat de vague ebauche. + +L'or etait un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu. +Samuel, d'ailleurs, devait etre honnete, et un garcon qui l'est ne +consent point pour de l'or a servir d'intermediaire entre un jeune homme +et une jeune femme. + + + + +X + + +A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES + +Salonique, 2 juin. + +... Ce n'etait d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens; +quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut; +j'en suis surpris et charme. + +Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un +vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison +d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystere. C'est la +case choisie pour ces changements de decors qui lui sont familiers. +(Autrefois, vous vous en souvenez, c'etait pour Isabelle B ..., l'etoile +: la scene se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la +maitresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de +decors, et c'est a peine si le costume oriental leur prete encore +quelque peu d'attrait et de nouveaute.) + +Debut de melodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur. +Aspect assez miserable, mais beaucoup de couleur orientale. Des +narguilhes trainent a terre avec des armes. + +Votre ami Loti est plante au milieu et trois vieilles juives +s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes +pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornees de paillettes, +des sequins enfiles pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de +soie verte. Elles se depechent de lui enlever ses vetements d'officier +et se mettent a l'habiller a la turque, en s'agenouillant pour commencer +par les guetres dorees et les jarretieres. Loti conserve l'air sombre et +preoccupe qui convient au heros d'un drame lyrique. + +Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les +manches d'argent sont incrustes de corail, et les lames damasquinees +d'or; elles lui passent une veste doree a manches flottantes, et le +coiffent d'un tarbouch. Apres cela, elles expriment, par des gestes, que +Loti est tres beau ainsi, et vont chercher un grand miroir. + +Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement a cette +toilette qui pourrait lui etre fatale; et puis il disparait par une +porte de derriere et traverse toute une ville saugrenue, des bazars +d'Orient et des mosquees; il passe inapercu dans des foules bariolees, +vetues de ces couleurs eclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques +femmes voilees de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un +Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles." + +Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami +Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque, +laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensee en tout temps, +et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Aupres d'elle, +Loti va passer une heure de complete ivresse, au risque de sa tete, de +la tete de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications +diplomatiques. + +Vous direz qu'il faut, pour en arriver la, un terrible fond d'egoisme; +je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu a penser que tout ce qui +me plait est bon a faire et qu'il faut toujours epicer de son mieux le +repas si fade de la vie. + +Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai ecrit +longuement. Je ne crois nullement a votre affection, pas plus qu'a celle +de personne; mais vous etes, parmi les gens que j'ai rencontres deca et +dela dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir +a vivre et a echanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque +peu d'epanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de +Chypre. + +A present c'est passe; je suis monte sur le pont respirer l'air vif du +soir, et Salonique faisait pietre mine; ses minarets avaient l'air d'un +tas de vieilles bougies, posees sur une ville sale et noire ou +fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une +douche glacee, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je +retombe sur moi-meme; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide +ecoeurant et l'immense ennui de vivre. + +Je pense aller bientot a Jerusalem, ou je tacherai de ressaisir quelques +bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et +philosophiques, mes principes de morale, mes theories sociales, etc., +sont representes par cette grande personnalite: le gendarme. + +Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En +attendant, je vous serre les mains et je suis votre devoue. + +LOTI. + + + + +XI + + +Ce fut une des epoques troublees de mon existence que ces derniers jours +de mai 1876. + +Longtemps j'etais reste aneanti, le coeur vide, inerte, a force d'avoir +souffert; mais cet etat transitoire avait passe, et la force de la +jeunesse amenait le reveil. Je m'eveillais seul dans la vie; mes +dernieres croyances s'en etaient allees, et aucun frein ne me retenait +plus. + +Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient +jetait son grand charme sur ce reveil de moi-meme, qui se traduisait par +le trouble des sens. + + + + +XII + + +Elle etait venue habiter avec les trois autres femmes de son maitre un +yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; la, on la +surveillait moins. + +Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me +jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des +pecheurs; et Samuel, place comme par hasard sur mon passage, recevait +par signes mes ordres pour la nuit. + +J'ai passe bien des journees a errer sur ce chemin de Monastir. C'etait +une campagne nue et triste, ou l'oeil s'etendait a perte de vue sur des +cimetieres antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen +rongeait les inscriptions mysterieuses; des champs plantes de menhirs de +granit; des sepultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce +vieux sol de Macedoine ou les grands peuples du passe ont laisse leur +poussiere. De loin en loin, la silhouette aigue d'un cypres, ou un +platane immense, abritant des bergers albanais et des chevres; sur la +terre aride, de larges fleurs lilas pale, repandant une douce odeur de +chevrefeuille, sous un soleil deja brulant. Les moindres details de ce +pays sont restes dans ma memoire. + +La nuit, c'etait un calme tiede, inalterable, un silence mele de bruits +de cigales, un air pur rempli de parfums d'ete; la mer immobile, le ciel +aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques. + +Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que +des barrieres materielles, la presence de son maitre, et le grillage de +fer de ses fenetres. + +Je passais ces nuits a l'attendre, a attendre ce moment, tres court +quelquefois, ou je pouvais toucher ses bras a travers les terribles +barreaux, et embrasser dans l'obscurite ses mains blanches, ornees de +bagues d'Orient. + +Et puis, a certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec +mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les +officiers de garde. + + + + +XIII + + +Mes soirees se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'etranges +choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des etudes +de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et +les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais +dans ces bouges etait celui des matelots turcs, le moins compromettant +pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait +singulierement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure +rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu a peu je m'attachais a lui, +et son refus de me servir aupres d'Aziyade me faisait l'estimer +davantage. + +Mais j'ai vu d'etranges choses la nuit avec ce vagabond, une +prostitution etrange, dans les caves ou se consomment jusqu'a complete +ivresse le mastic et le raki ... + + + + +XIV + + +Une nuit tiede de juin, etendus tous deux a terre dans la campagne, nous +attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens +de cette belle nuit etoilee, ou l'on n'entendait que le faible bruit de +la mer calme. Les cypres dessinaient sur la montagne des larmes noires, +les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes +seculaires marquaient la place oubliee de quelque derviche d'autrefois; +l'herbe seche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'etait un +bonheur d'etre en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon +vivre. + +Mais Samuel paraissait subir cette corvee nocturne avec une detestable +humeur, et ne me repondait meme plus. + +Alors je lui pris la main pour la premiere fois, en signe d'amitie, et +lui fis en espagnol a peu pres ce discours: + +--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des +planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le +serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur apres. N'etes-vous +pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire? + +Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eut ete +necessaire. + +--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublee, _che volete mi?_ +(Que voulez-vous de moi?) ... + +Quelque chose d'inoui et de tenebreux avait un moment passe dans la tete +du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis +il s'etait couvert la figure de ses bras, et restait la, terrifie de +lui-meme, immobile et tremblant ... + +Mais, depuis cet instant etrange, il est a mon service corps et ame; il +joue chaque soir sa liberte et sa vie en entrant dans la maison +qu'Aziyade habite; il traverse, dans l'obscurite, pour aller la +chercher, ce cimetiere rempli pour lui de visions et de terreurs +mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la +notre, ou bien m'attend toute la nuit, couche pele-mele avec cinquante +vagabonds, sur la _cinquieme_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa +personnalite est comme absorbee dans la mienne, et je le trouve partout +dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis, +pret a defendre ma vie au risque de la sienne. + + + + +XV + + +LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE + +Salonique, mai 1876. + +Mon cher Plumkett, + +Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses +tristes ou saugrenues, ou meme gaies, qui vous passeront par la tete; +comme vous etes classe pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai +toujours avec plaisir ce que vous m'ecrirez. + +Votre lettre m'a ete remise sur la fin d'un diner au vin d'Espagne, et +je me souviens qu'elle m'a un peu, a premiere vue, abasourdi par son +ensemble original. Vous etes en effet " un drole de type ", mais cela, +je le savais deja. Vous etes aussi un garcon d'esprit, ce qui etait +connu. Mais ce n'est point la seulement ce que j'ai demele dans votre +longue lettre, je vous l'assure. + +J'ai vu que vous avez du beaucoup souffrir, et c'est la un point de +commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues annees que j'ai +ete lance dans la vie, a Londres, livre a moi-meme a seize ans; j'ai +goute un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus +qu'aucun genre de douleur m'ait ete epargne. Je me trouve fort vieux, +malgre mon extreme jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et +l'acrobatie. + +Les confidences d'ailleurs ne servent a rien; il suffit que vous ayez +souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous. + +Je vois aussi que j'ai ete assez heureux pour vous inspirer quelque +affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que +vous appelez une _amitie intellectuelle_, et nos relations nous aideront +a passer le temps maussade de la vie. + +A la quatrieme page de votre papier, votre main courait un peu vite sans +doute, quand vous avez ecrit: " une affection et un devouement +illimites. " Si vous avez pense cela, vous voyez bien, mon cher ami, +qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraicheur, et que +tout n'est pas perdu. Ces belles amities-la, a la vie, a la mort, +personne plus que moi n'en a eprouve tout le charme; mais, voyez-vous, +on les a a dix-huit ans; a vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus +de devouement que pour soi-meme. C'est desolant, ce que je vous dis la, +mais c'est terriblement vrai. + + + + +XVI + + +Salonique, juin 1876. + +C'etait un bonheur de faire a Salonique ces corvees matinales qui vous +mettaient a terre avant le lever du soleil. L'air etait si leger, la +fraicheur si delicieuse, qu'on n'avait aucune peine a vivre; on etait +comme penetre de bien-etre. Quelques Turcs commencaient a circuler, +vetus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voutees des +bazars, a peine eclairees encore d'une demi-lueur transparente. + +L'ingenieur Thompson jouait aupres de moi le role du confident +d'opera-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues +de cette ville, aux heures les plus prohibees et dans les tenues les +moins reglementaires. + +Le soir, c'etait pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout +etait rose ou dore. L'Olympe avait des teintes de braise ou de metal en +fusion, et se reflechissait dans une mer unie comme une glace. Aucune +vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphere et que +les montagnes se decoupaient dans le vide, tant leurs aretes les plus +lointaines etaient nettes et decidees. + +Nous etions souvent assis le soir sur les quais ou se portait la foule, +devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y +jouaient leurs airs bizarres, accompagnes de clochettes et de chapeaux +chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites +tables toujours garnies, et ne suffisaient plus a servir les narguilhes, +les skiros, le lokoum et le raki. + +Samuel etait heureux et fier quand nous l'invitions a notre table. Il +rodait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque +rendez-vous d'Aziyade, et je tremblais d'impatience en songeant a la +nuit qui allait venir. + + + + +XVII + + +Salonique, juillet 1876. + +Aziyade avait dit a Samuel qu'il resterait cette nuit-la aupres de nous. +Je la regardais faire avec etonnement: elle m'avait prie de m'asseoir +entre elle et lui, et commencait a lui parler en langue turque. + +C'etait un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et +Samuel devait servir d'interprete; depuis un mois, lies par l'ivresse +des sens, sans avoir pu echanger meme une pensee, nous etions restes +jusqu'a cette nuit etrangers l'un a l'autre et inconnus. + +--Ou es-tu ne? Ou as-tu vecu? Quel age as-tu? As-tu une mere? +Crois-tu en Dieu? Es-tu alle dans le pays des hommes noirs? As-tu eu +beaucoup de maitresses? Es-tu un seigneur dans ton pays? + +Elle, elle etait une petite fille circassienne venue a Constantinople +avec une autre petite de son age; un marchand l'avait vendue a un vieux +Turc qui l'avait elevee pour la donner a son fils; le fils etait mort, +le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, etait extremement belle; +alors, elle avait ete prise par cet homme, qui l'avait remarquee a +Stamboul et ramenee dans sa maison de Salonique. + +--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le meme que le +tien, et qu'elle n'est pas bien sure, d'apres le Koran, que les femmes +aient une ame comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti, +vous ne vous verrez jamais, meme apres que vous serez morts, et c'est +pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande +si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous +laisserez couler au fond en vous tenant serres tous les deux ... Et moi, +ensuite, je ramenerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus. + +--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons +tout de suite, ce sera fini apres. + +Aziyade comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et +nous nous penchames tous deux sur l'eau. + +--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous +deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez la. +En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace. + +Cela etait dit en sabir avec une crudite sauvage que le francais ne peut +pas traduire. + +.................. + +Il etait l'heure pour Aziyade de repartir, et, l'instant d'apres, elle +nous quitta. + + + + +XVIII + + +PLUMKETT A LOTI + +Londres, juin 1876. + +Mon cher Loti, + +J'ai une vague souvenance de vous avoir envoye le mois dernier une +lettre sans queue ni tete, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le +primesaut vous dicte, ou l'imagination galope, suivie par la plume, qui, +elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille +rossinante de louage. + +Ces lettres-la, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors +on ne les aurait point envoyees. Des digressions plus ou moins +pedantesques dont il est inutile de chercher l'a-propos, suivies +d'aneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un +auto-panegyrique d'individu incompris qui cherche a se faire plaindre, +pour recolter des compliments que vous etes assez bon pour lui envoyer. +Conclusion: tout cela etait bien ridicule. + +Et les protestations de devouement!--Oh! pour le coup c'est la que +la vieille rossinante a deux becs prenait le mors aux dents! Vous +repondez a cet article de ma lettre comme eut pu le faire cet ecrivain +du XVIe siecle avant notre ere qui ayant essaye de tout, d'etre un grand +roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes, +etc., en vint a s'ennuyer et a se degouter tellement de toutes ces +choses, qu'il declara sur ses vieux jours, toutes reflexions faites, que +tout n'etait que vanite. + +Ce que vous me repondiez la, en style d'Ecclesiaste, je le savais bien; +je suis si bien de votre avis sur tout et meme sur autre chose, que je +doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que +comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien a nous +apprendre l'un a l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral. + +--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles. + +Plus que jamais, je m'incline: j'aime a avoir des vues d'ensemble sur +les personnes et les choses, j'aime a en deviner les grands traits; +quant aux details, je les ai toujours eus en horreur. + +"Affection et devouement illimites! " Que voulez-vous! c'etait un de +ces bons mouvements, un de ces heureux eclairs a la faveur desquels on +est meilleur que soi-meme. Croyez bien que l'on est sincere au moment ou +l'on ecrit ainsi. Si ce ne sont que des eclairs, a qui faut-il s'en +prendre?... Est-ce a vous et a moi, qui ne sommes aucunement +responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce a +celui qui ne nous a crees que pour nous laisser a demi ebauches, +susceptibles des aspirations les plus elevees; mais incapables d'actes +qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce a personne du tout? +Dans le doute ou nous sommes a ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y +a de mieux a faire. + +Merci pour ce que vous me dites de la fraicheur de mes sentiments. +Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutot je m'en suis +trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu defraichis par l'usage que +j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion, +et, a ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de tres +bonnes occasions. Je vous ferai egalement remarquer qu'il est des choses +qui gagnent en solidite ce que l'usure peut leur avoir enleve de +brillant et de fraicheur; comme exemple tire du noble metier que nous +exercons tous deux, je vous citerai le vieux filin. + +Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus a +revenir la-dessus. Une fois pour toutes, je vous declare que vous etes +tres bien doue, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez +s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-meme. Cela pose, +je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour +entrer dans quelques details sur mon individu. + +Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du +moral.--Mon traitement consiste a ne plus me tourner la cervelle a +l'envers, et a mettre un regulateur a ma sensibilite. Tout est equilibre +en ce monde, au-dedans de nous-meme comme au-dehors. Si la sensibilite +prend le dessus, c'est toujours aux depens de la raison. Plus vous serez +poete, moins vous serez geometre, et, dans la vie, il faut un peu de +geometrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmetique. Je crois, +Dieu me pardonne, que je vous ecris la quelque chose qui a presque le +sens commun! + +Tout a vous, +PLUMKETT. + + + + +XIX + + +Nuit du 27 juillet, Salonique. + +A neuf heures, les uns apres les autres, les officiers du bord rentrent +dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance +et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde. + +Et je regarde avec anxiete le ciel du cote du vieil Olympe, d'ou partent +trop souvent ces gros nuages cuivres, indices d'orages et de pluie +torrentielle. + +Ce soir, de ce cote-la, tout est pur, et la montagne mythologique +decoupe nettement sa cime sur le ciel profond. + +Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte. + +Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux +heures se passent, les minutes se trainent et sont longues comme des +nuits. + +A onze heures, un leger bruit d'avirons sur la mer calme; un point +lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de +Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le helent. Samuel ne +repond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires +ont une consigne secrete qui concerne lui seul, et le voila le long du +bord. + +On lui remet pour moi des filets, et differents ustensiles de peche; les +apparences sont sauvees ainsi, et je saute dans la barque, qui +s'eloigne; j'enleve le manteau qui couvrait mon costume turc et la +transformation est faite. Ma veste doree brille legerement dans +l'obscurite, la brise est molle et tiede, et Samuel rame sans bruit dans +la direction de la terre. + +Une petite barque est la qui stationne.--Elle contient une vieille +negresse hideuse enveloppee d'un drap bleu, un vieux domestique albanais +arme jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme, +tellement voilee qu'on ne voit plus rien d'elle-meme qu'une informe +masse blanche. + +Samuel recoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et +s'eloigne sans mot dire. Je suis reste seul avec la femme au voile, +aussi muette et immobile qu'un fantome blanc; j'ai pris les rames, et, +en sens inverse, nous nous eloignons aussi dans la direction du large. +--Les yeux fixes sur elle, j'attends avec anxiete qu'elle fasse un +mouvement ou un signe. + +Quand, a son gre, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est +le signal attendu pour venir m'asseoir aupres d'elle. Je tremble en la +touchant, ce premier contact me penetre d'une langueur mortelle, son +voile est impregne des parfums de l'Orient, son contact est ferme et +froid. + +J'ai aime plus qu'elle une autre jeune femme que, a present, je n'ai +plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille +ivresse. + + + + +XX + + +La barque d'Aziyade est remplie de tapis soyeux, de coussins et de +couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la +nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutot +qu'une barque. + +C'est une situation singuliere que la notre: il nous est interdit +d'echanger seulement une parole; tous les dangers se sont donne +rendez-vous autour de ce lit, qui derive sans direction sur la mer +profonde; on dirait deux etres qui ne se sont reunis que pour gouter +ensemble les charmes enivrants de l'impossible. + +Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera +renversee dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement +regulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse. + +D'ici la, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le meme baiser +commence le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable a +cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant +de l'eau fraiche et que la satiete n'apaise plus ... + +A une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des +harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et a peine avons-nous +le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train +pres de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine, +ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler. + + + + +XXI + + +Quand nous rejoignimes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait +depasse son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le +lointain le chant du coq. + +Samuel dormait, roule dans ma couverture, a l'arriere, au fond de la +barque; la negresse dormait, accroupie a l'avant comme une macaque; le +vieil Albanais dormait entre eux deux, courbe sur ses avirons. + +Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maitresse, et la barque qui +portait Aziyade s'eloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la +forme blanche de la jeune femme, etendue inerte a la place ou je l'avais +quittee, chaude de baisers, et humide de la rosee de la nuit. + +Trois heures sonnaient a bord des cuirasses allemands: une lueur +blanche a l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la +base etait perdue dans l'ombre, dans l'epaisseur de leur propre ombre, +refletee profondement dans l'eau calme. Il etait impossible d'apprecier +encore aucune distance dans l'obscurite projetee par ces montagnes; +seulement les etoiles palissaient. + +La fraicheur humide du matin commencait a tomber sur la mer; la rosee se +deposait en gouttelettes serrees sur les planches de la barque de +Samuel; j'etais vetu a peine, les epaules seulement couvertes d'une +chemise d'Albanais en mousseline legere. Je cherchais ma veste doree; +elle etait restee dans la barque d'Aziyade. Un froid mortel glissait le +long de mes bras, et penetrait peu a peu toute ma poitrine. Une heure +encore avant le moment favorable pour rentrer a bord en evitant la +surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil +irresistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des +precautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour +m'etendre sans l'eveiller a cote de cet ami de hasard. + +Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous +etions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a +pas de resistance possible;--et la barque s'en alla en derive. + +Une voix rauque et germanique nous eveilla au bout d'une heure; la voix +criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohe du canot!" + +Nous etions tombes sur les cuirasses allemands, et nous nous eloignames +a force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue. +Il etait quatre heures; l'aube, incertaine encore, eclairait la masse +blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je +rentrai a bord comme un voleur, assez heureux pour etre inapercu. + + + + +XXII + + +La nuit d'apres (du 28 au 29), je revai que je quittais brusquement +Salonique et Aziyade. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le +sentier du village turc ou elle demeure, pour au moins lui dire adieu; +l'inertie des reves arretait notre course; l'heure passait et la +corvette larguait ses voiles. + +--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte +de ses cheveux bruns. + +Et nous cherchions toujours a courir. + +Alors, on vint m'eveiller pour le quart; il etait minuit. Le timonier +alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les +fleurs de soie de la tapisserie, et m'eveillai tout a fait. + +Il plut par torrents cette nuit-la, et je fus trempe. + + + + +XXIII + + +Salonique, 29 juillet. + +Je recois ce matin a dix heures cet ordre inattendu: quitter +brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le +paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le +_Deerhound_, qui se promene par la-bas, dans les eaux du Bosphore ou du +Danube. + +Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les +tentures et confectionnent les malles. + +J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un reduit blinde +confinant avec la soute aux poudres. J'avais meuble d'une maniere +originale ce caveau, ou ne penetrait pas la lumiere du soleil: sur les +murailles de fer, une epaisse soie rouge a fleurs bizarres; des +faiences, des vieilleries redorees, des armes, brillant sur ce fond +sombre. + +J'avais passe des heures tristes, dans l'obscurite de cette chambre, ces +heures inevitables du tete-a-tete avec soi-meme, qui sont vouees aux +remords, aux regrets dechirants du passe. + + + + +XXIV + + +J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'etais un peu +l'enfant gate du bord, mais je ne tiens plus a personne, et il m'est +indifferent de les quitter. + +Une periode encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un +coin de la terre que je ne reverrai plus. + +J'ai passe pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette +grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes acheteraient bien cher et +j'aimais presque cette jeune femme, si singulierement delicieuse! + +J'oublierai bientot ces nuits tiedes, ou la premiere lueur de l'aube +nous trouvait etendus dans une barque, enivres d'amour, et tout trempes +de la rosee du matin. + +Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement +sa vie pour moi, et qui va pleurer mon depart comme un enfant. C'est +ainsi que je me laisse aller encore et prendre a toutes les affections +ardentes, a tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile interesse +ou tenebreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une +heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence +d'amitie ou d'amour. + + + + +XXV + + +30 juillet. Dimanche. + +A midi, par une journee brulante, je quitte Salonique. Samuel vient avec +sa barque, a la derniere heure, me dire adieu sur le paquebot qui +m'emporte. + +Il a l'air fort degage et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite! + +--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir, +monseigneur! pense un peu a Samuel!) + + + +XXVI + + +--En automne, a dit Aziyade, Abeddin-effendi, mon maitre, transportera +a Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas, +moi seule j'y viendrais pour toi. + +Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout a +recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de +nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore. + + + + +XXVII + + +L'etat-major du _Prince-of-Wales_ execute des effets de mouchoirs tres +reussis, et le pays s'eloigne, baigne dans le soleil. Longtemps on +distingue la tour blanche, ou, la nuit, s'embarquait Aziyade, et cette +campagne pierreuse, ca et la plantee de vieux platanes, si souvent +parcourue dans l'obscurite. + +Salonique n'est plus bientot qu'une tache grise qui s'etale sur des +montagnes jaunes et arides, une tache herissee de pointes blanches qui +sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cypres. + +Et puis la tache grise disparait, pour toujours sans doute, derriere les +hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques +s'elevent au-dessus de la cote deja lointaine de Macedoine: Olympe, +Athos, Pelion et Ossa! + + + * * * * * + + +2 + +SOLITUDE + + + +I + + +Constantinople, 3 aout 1876. + +Traversee en trois jours et trois etapes: Athos, Dedeagatch, les +Dardanelles. + +Nous etions une bande ainsi composee: une belle dame grecque, deux +belles dames juives, un Allemand, un missionnaire americain, sa femme, +et un derviche. Une societe un peu drole! mais nous avons fait bon +menage tout de meme, et beaucoup de musique. La conversation generale +avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homere. Il y avait meme, +entre le missionnaire et moi, des apartes en langue polynesienne. + +Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majeste Britannique, un +hotel du quartier de Pera. Mes voisins sont un lord et une aimable lady, +avec laquelle les soirees se passent au piano a jouer tout Beethoven. + +J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promene +quelque part, dans la mer de Marmara. + + + + +II + + +Samuel m'a suivi comme un ami fidele; j'en ai ete touche. Il a reussi a +se faufiler, lui aussi, a bord d'un paquebot des Messageries, et m'est +arrive ce matin; je l'ai embrasse de bon coeur, heureux de revoir sa +franche et honnete figure, la seule qui me soit sympathique dans cette +grande ville ou je ne connais ame qui vive. + +--Voila, dit-il, effendim; j'ai tout laisse, mes amis, mon pays, ma +barque,--et je t'ai suivi. + +J'ai eprouve deja que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve +de ces devouements absolus et spontanes; je les aime mieux que les gens +polices, decidement: ils n'en ont pas l'egoisme ni les mesquineries. + + + + +III + + +Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit +se dit: _fate boum_ (faire boum). + +--Si Samuel monte a cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel +tombera. ") + +Ses reflexions sont subites et incoherentes comme celles des petits +enfants; il est religieux avec naivete et candeur; ses superstitions +sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drole +que quand il veut faire l'homme serieux. + + + + +IV + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, aout 1876. + +Frere aime, + +Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voila parti comme un +petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher +petit oiseau, capricieux, blase, battu des vents, jouet des mirages, qui +n'a pas vu encore ou il fallait qu'il reposat sa tete fatiguee, son aile +fremissante. + +Mirage a Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours, +jusqu'a ce que, degoute de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie +sur quelque jolie branche de fraiche verdure ... Non; tu ne briseras pas +tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des +petits oiseaux _a une fois parle_, et qu'il y a des anges qui veillent +autour de cette tete legere et cherie. + +C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette annee t'asseoir sous les +tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foule notre gazon! Pendant +cinq annees, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la +douce, la charmante pensee que je vous y verrais _tous deux_. Chaque +saison, chaque ete, c'etait mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et +nous ne t'y verrons pas. + +Un beau matin d'aout, je t'ecris de Brightbury, de notre salon de +campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les +rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les +pierres, et le plancher, fraichement laves, racontent tout un petit +poeme rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifferent. +Les grandes chaleurs suffocantes sont passees et nous entrons dans cette +periode de paix, de charme penetrant, qui peut etre si justement +comparee au second age de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguees +de toutes ces voluptes de l'ete, s'elancent maintenant, refleurissent +vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure +eclatante, et quelques feuilles deja jaunies ajoutent au charme viril de +cette nature a sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Eden, tout +t'attendait, frere cheri; il semblait que tout poussait pour toi ... et +encore une fois, tout passera sans toi. C'est decide, nous ne te verrons +pas. + + + + +V + + +Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Pera, les equipages +europeens, les toilettes europeennes heurtant les equipages et les +costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tiede +soulevant la poussiere et les feuilles jaunies d'aout; l'odeur des +myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrees de +raisins et de pasteques ... Les premiers moments de mon sejour a +Constantinople ont grave ces images dans mon souvenir. + +Je passais des apres-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent +sous les arbres, etranger a tous. En revant de ce temps qui venait de +finir, je suivais d'un regard distrait ce defile cosmopolite; je +songeais beaucoup a elle, etonne de la trouver si bien assise tout au +fond de ma pensee. + +Je fis dans ce quartier la connaissance du pretre armenien qui me donna +les premieres notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce +pays comme je l'ai aime plus tard; je l'observais en touriste; et +Stamboul, dont les chretiens avaient peur, m'etait a peu pres inconnu. + +Pendant trois mois, je demeurai a Pera, songeant aux moyens d'executer +ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la +Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui etait sa vie, la posseder des +jours entiers, comprendre et penetrer ses pensees, lire au fond de son +coeur des choses fraiches et sauvages a peine soupconnees dans nos nuits +de Salonique,--et l'avoir a moi tout entiere. + +Ma maison etait situee en un point retire de Pera, dominant de haut la +Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de +l'ete donnait du charme a cette habitation. En travaillant la langue de +l'islam devant ma grande fenetre ouverte, je planais sur le vieux +Stamboul baigne de soleil. Tout au fond, dans un bois de cypres, +apparaissait Eyoub, ou il eut ete doux d'aller avec elle cacher son +existence,--point mysterieux et ignore ou notre vie eut trouve un +cadre etrange et charmant. + +Autour de ma maison s'etendaient de vastes terrains dominant Stamboul, +plantes de cypres et de tombes,--terrains vagues ou j'ai passe plus +d'une nuit a errer, poursuivant quelque aventure imprudente armenienne, +ou grecque. + +Tout au fond de mon coeur, j'etais reste fidele a Aziyade; mais les +jours passaient et elle ne venait pas ... + +De ces belles creatures, je n'ai conserve que le souvenir sans charme +que laisse l'amour enfievre des sens; rien de plus ne m'attacha jamais a +aucune d'elles, et elles furent vite oubliees. + +Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetieres, et j'y ai fait plus +d'une facheuse rencontre. + +A trois heures, un matin, un homme sorti de derriere un cypres me barra +le passage. C'etait un veilleur de nuit; il etait arme d'un long baton +ferre, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'etais sans armes. + +Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eut attente a ma +vie plutot que de renoncer a son projet. + +Je consentis a le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions pres de ces +fondrieres de cinquante metres de haut qui separent Pera de +Kassim-Pacha. Il etait tout au bord; je saisis l'instant favorable, je +me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit +l'equilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un +bruit sinistre et un gemissement. + +Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin +dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une +course si rapide qu'aucun etre humain n'eut pu m'atteindre. + +Le ciel blanchissait a l'orient quand je regagnai ma chambre. La pale +debauche me retenait souvent par les rues jusqu'a ces heures matinales. +A peine etais-je endormi, qu'une suave musique vint m'eveiller; une +vieille aubade d'autrefois, une melodie gaie et orientale, fraiche comme +l'aube du jour, des voix humaines accompagnees de harpes et de guitares. + +Le choeur passa, et se perdit dans l'eloignement. Par ma fenetre grande +ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel; +et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dome et des +minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu a peu, comme +suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'etais a Stamboul,-- +et qu'elle avait jure d'y venir. + + + + +VI + + +La rencontre de cet homme m'avait laisse une impression sinistre; je +cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maitresses,--si +ce n'est une jeune fille juive nommee Rebecca, qui me connaissait, dans +le faubourg israelite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo. + +Je passai la fin d'aout et une partie de septembre en excursions dans le +Bosphore. Le temps etait tiede et splendide. Les rives ombreuses, les +palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que +sillonnaient des caiques dores. + +On preparait a Stamboul la deposition du sultan Mourad, et le sacre +d'Abd-ul-Hamid. + + + + +VII + + +Constantinople, 30 aout. + +Minuit! la cinquieme heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit +frappent le sol de leurs lourds batons ferres. Les chiens sont en +revolution dans le quartier de Galata et poussent la-bas des hurlements +lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralite et je leur en +sais gre; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand +calme dans mon voisinage; les lumieres s'y sont eteintes une a une, +pendant ces trois longues heures que j'ai passees la, etendu devant ma +fenetre ouverte. + +A mes pieds, les vieilles cases armeniennes sont obscures et endormies; +j'ai vue sur un tres profond ravin, au bas duquel un bois de cypres +seculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes +ombragent d'antiques sepultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit +des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je +domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cypres, une nappe brillante, +c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une +ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des +mosquees se decoupent sur un ciel tres etoile ou un mince croissant de +lune est suspendu; l'horizon est tout frange de tours et minarets, +legerement dessines en silhouettes bleuatres sur la teinte pale de la +nuit. Les grands domes superposes des mosquees montent en teintes vagues +jusqu'a la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du +gigantesque. + +Dans un de ces palais la-bas, le Seraskierat, il se passe a l'heure +qu'il est une sombre comedie; les grands pachas y sont reunis pour +deposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura +remplace. Ce sultan pour l'avenement duquel nous avons fait si grande +fete, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un +dieu, on l'etrangle peut-etre cette nuit dans quelque coin du serail. + +Tout cependant est silencieux dans Constantinople ... A onze heures, des +cavaliers et de l'artillerie sont passes au galop, courant vers +Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le +lointain, tout est retombe dans le silence. + +Des chouettes chantent dans les cypres, avec la meme voix que celles de +mon pays; j'aime ce bruit d'ete qui me ramene aux bois du Yorkshire, aux +beaux soirs de mon enfance, passee sous les arbres, la-bas, dans le +jardin de Brightbury. + +Au milieu de ce calme, les images du passe sont vivement presentes a mon +esprit, les images de tout ce qui est brise, parti sans retour. + +Je comptais que mon pauvre Samuel serait aupres de moi ce soir, et sans +doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serre et ma solitude me +pese. Il y a huit jours, je l'avais laisse partir pour gagner quelque +argent, sur un navire qui s'en allait a Salonique. Les trois bateaux qui +pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et +personne a bord n'en avait entendu parler ... + +Le croissant s'abaisse lentement derriere Stamboul, derriere les domes +de la Suleimanieh. Dans cette grande ville, je suis etranger et inconnu. +Mon pauvre Samuel etait le seul qui y sut mon nom et mon existence, et +sincerement je commencais a l'aimer. + +M'a-t-il abandonne, lui aussi, ou bien lui est-il arrive malheur? + + + + +VIII + + +Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est +de n'en pas avoir. + + + +IX + + +.................. + +L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique a Constantinople sur +les paquebots turcs, nous rend frequemment visite. D'abord craintif dans +la case, il y vint bientot comme chez lui. Un brave garcon, ami +d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays. + +La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait la-bas mission de me +costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son +intermediaire, ses souhaits et ses souvenirs. + +L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages +qu'Aziyade lui transmet par l'organe de sa negresse. + +--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, presente ses salam a M. Loti; +elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant +l'hiver elle sera rendue ... + + + + +X + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +J'ai recu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez +adressee a bord du _Prince-of-Wales_, elle est allee me chercher a Tunis +et ailleurs. + +En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et +vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre +malheur, vous avez recu comme moi ce genre d'education qui developpe le +coeur et la sensibilite. + +Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune +femme que vous aimez. A quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en +vertu de quelle morale? Si vous l'aimez a ce point et si elle vous +aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules; +prenez-la a n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, gueri +apres, et les consequences sont secondaires. + +Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitte; j'y +ai rencontre une jeune femme etrangement charmante, du nom d'Aziyade, +qui m'a aide a passer a Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond, +Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound; +j'y suis intermittent (comme certaines fievres de Guinee), reparaissant +tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case +a Constantinople, dans un quartier ou je suis inconnu; j'y mene une vie +qui n'a pour regle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept +ans est ma maitresse du jour. + +L'Orient a du charme encore; il est reste plus oriental qu'on ne pense. +J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je +porte fez et cafetan,--et je joue a l'_effendi_, comme les enfants +jouent aux soldats. + +Je riais autrefois de certains romans ou l'on voit de braves gens +perdre, apres quelque catastrophe, la sensibilite et le sens moral; +peut-etre cependant ce cas-la est-il un peu le mien. Je ne souffre plus, +je ne me souviens plus: je passerais indifferent a cote de ceux +qu'autrefois j'ai adores. + +J'ai essaye d'etre chretien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime +qui peut elever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos +meres par exemple,--jusqu'a l'heroisme, cette illusion m'est refusee. + +Les chretiens du monde me font rire; si je l'etais, moi, le reste +n'existerait plus a mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais +quelque part me faire tuer au service du Christ ... + +Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la debauche sont deux grands +remedes; le coeur s'engourdit a la longue, et c'est alors qu'on ne +souffre plus. Cette verite n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de +Musset vous l'eut beaucoup mieux accommodee; mais, de tous les vieux +adages, que, de generation en generation, les hommes se repassent, +celui-la est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous +revez est une fiction comme l'amitie; oubliez celle que vous aimez pour +une coureuse. Cette femme ideale vous echappe; eprenez-vous d'une fille +de cirque qui aura de belles formes. + +Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce +qu'on nous a enseigne a respecter; il y a une vie qui passe, a laquelle +il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant +l'epouvante finale qui est la mort. + +Les vraies miseres, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse; +ni vous ni moi, nous n'avons ces miseres-la; nous pouvons avoir encore +une foule de maitresses, et jouir de la vie. + +Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai +pour regle de conduite de faire toujours ce qui me plait, en depit de +toute moralite, de toute convention sociale. Je ne crois a rien ni a +personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni esperance. + +J'ai mis vingt-sept ans a en venir la; si je suis tombe plus bas que la +moyenne des hommes j'etais aussi parti de plus haut. + +Adieu, je vous embrasse. + +LOTI. + + + + +XI + + +La mosquee d'Eyoub, situee au fond de la Corne d'or, fut construite sous +Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophete. + +L'acces en est de tout temps interdit aux chretiens, et les abords memes +n'en sont pas surs pour eux. + +Ce monument est bati en marbre blanc; il est place dans un lieu +solitaire, a la campagne, et entoure de cimetieres de tous cotes. On +voit a peine son dome et ses minarets sortant d'une epaisse verdure, +d'un massif de platanes gigantesques et de cypres seculaires. + +Les chemins de ces cimetieres sont tres ombrages et sombres, dalles en +pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordes +d'edifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inalteree, +tranche sur les teintes noires des cypres. + +Des centaines de tombes dorees et entourees de fleurs se pressent a +l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts veneres, d'anciens +pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs +kiosques funeraires dans une de ces avenues tristes. + +C'est dans la mosquee d'Eyoub que sont sacres les sultans. + + + + +XII + + +Le 6 septembre, a six heures du matin, j'ai pu penetrer dans la seconde +cour interieure de la mosquee d'Eyoub. + +Le vieux monument etait vide et silencieux; deux derviches +m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous +marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquee, a cette +heure matinale, etait d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons +ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires. + +Les deux derviches, en robe de bure, souleverent la portiere de cuir qui +fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce +lieu venere, le plus saint de Stamboul, ou jamais chretien n'a pu porter +les yeux. + +C'etait la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid. + +Je me souviens du jour ou le nouveau sultan vint en grande pompe prendre +possession du palais imperial. J'avais ete un des premiers a le voir, +quand il quitta cette retraite sombre du vieux serail ou l'on tient en +Turquie les pretendants au trone; de grands caiques de gala etaient +venus l'y chercher, et mon caique touchait le sien. + +Ces quelques jours de puissance ont deja vieilli le sultan; il avait +alors une expression de jeunesse et d'energie qu'il a perdue depuis. +L'extreme simplicite de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont +on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurite +relative pour le conduire au supreme pouvoir, semblait plonge dans une +inquiete reverie; il etait maigre, pale et tristement preoccupe, avec de +grands yeux noirs cernes de bistre; sa physionomie etait intelligente et +distinguee. + +Les caiques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs +formes ont l'elegance originale de l'Orient; ils sont d'une grande +magnificence, entierement ciseles et dores, et portent a l'avant un +eperon d'or. La livree des laquais de la cour est verte et orange, +couverte de dorures. Le trone du sultan, orne de plusieurs soleils, est +place sous un dais rouge et or. + + + + +XIII + + +Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande representation du sacre d'un +sultan. + +Abd-ul-Hamid, a ce qu'il semble, est presse de s'entourer du prestige +des Khalifes; il se pourrait que son avenement ouvrit a l'islam une ere +nouvelle, et qu'il apportat a la Turquie un peu de gloire encore et un +dernier eclat. + +Dans la mosquee sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est alle ceindre en grande +pompe le sabre d'Othman. + +Apres quoi, suivi d'un long et magnifique cortege, le sultan a traverse +Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux +serail, faisant une pause et disant une priere, comme il est d'usage, +dans les mosquees et les kiosques funeraires qui se trouvaient sur son +chemin. + +Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffes de plumets verts de deux +metres de haut, vetus d'habits ecarlates tout chamarres d'or. + +Abd-ul-Hamid s'avancait au milieu d'eux, monte sur un cheval blanc +monumental, a l'allure lente et majestueuse, caparaconne d'or et de +pierreries. + +Le cheik-ul-islam en manteau vert, les emirs en turban de cachemire, le +sulema en turban blanc a bandelettes d'or, les grands pachas, les grands +dignitaires, suivaient sur des chevaux etincelants de dorures,--grave +et interminable cortege ou defilaient de singulieres physionomies! De +sulemas octogenaires soutenus par des laquais sur leurs montures +tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres +regards empreints de fanatisme et d'obscurite. + +Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces +foules turques aupres desquelles les plus luxueuses foules d'Occident +paraitraient laides et tristes. Des estrades disposees sur une etendue +de plusieurs kilometres pliaient sous le poids des curieux, et tous les +costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient meles. + +Sur les hauteurs d'Eyoub s'etalait la masse mouvante des dames turques. +Tous ces corps de femmes, enveloppes chacun jusqu'aux pieds de pieces de +soie de couleurs eclatantes, toutes ces tetes blanches cachees sous les +plis des yachmaks d'ou sortaient des yeux noirs, se confondaient sous +les cypres avec les pierres peintes et historiees des tombes. Cela etait +si colore et si bizarre, qu'on eut dit moins une realite qu'une +composition fantastique de quelque orientaliste hallucine. + + + + +XIV + + +Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaiete a ma triste case. +La fortune me sourit aux roulettes de Pera, et l'automne est splendide +en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberte est +illimitee. Je puis courir, a ma guise, les villages, les montagnes, les +bois de la cote d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens +vivraient une annee des impressions et des peripeties d'un seul de mes +jours. + +Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre +les grandes fetes religieuses, les grandes solennites de l'islam; Stamboul +illumine chaque soir, le Bosphore eclaire aux feux de Bengale, les +dernieres lueurs de l'Orient qui s'en va, une feerie a grand spectacle que +sans doute on ne reverra plus. + +Malgre mon indifference politique, mes sympathies sont pour ce beau pays +qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en +douter. + + + + +XV + + +... Des renseignements sur Samuel et sa nationalite: il est Turc +d'occasion, israelite de foi, et Espagnol par ses peres. + +A Salonique, il etait un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici, +comme la-bas, il exerce son metier sur les quais; comme il a meilleure +mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes +journees; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et +rentre a la case, heureux de vivre. + +La roulette ne donne plus, et nous voila fort pauvres tous deux, mais si +insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour +rien des satisfactions que d'autres payent fort cher. + +Samuel met deux culottes percees l'une sur l'autre pour aller au travail; +il se figure que les trous ne coincident pas et qu'il est fort convenable +ainsi. + +Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre +narguilhe sous les platanes d'un cafe turc, ou bien nous allons au +theatre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous +captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique +n'existe pas pour nous. + +Il y a panique cependant parmi les chretiens de Constantinople, et +Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Pera, qui ne passent +plus les ponts qu'en tremblant. + + + + +XVI + + +Je traversais hier au soir Stamboul a cheval, pour aller chez +Izeddin-Ali. C'etait la grande fete du Bairam, grande feerie orientale, +dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquees illuminees; les +minarets etincelants jusqu'a leur extreme pointe; des versets du Koran +en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant +a la fois, au bruit du canon, le nom venere d'Allah; une foule en habits +de fete, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes; +des femmes voilees circulant par troupes, vetues de soie, d'argent et +d'or. + +Apres avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, a trois heures du +matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, ou +de jeunes garcons asiatiques, costumes en almees, executaient des danses +lascives devant un public compose de tous les repris de la justice +ottomane, saturnale d'une ecoeurante nouveaute. Je demandai grace pour +la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous +rentrames au petit jour. + + + + +XVII + + +KARAGUEUZ + +Les aventures et les mefaits du seigneur Karagueuz ont amuse un nombre +incalculable de generations de Turcs, et rien ne fait presager que la +faveur de ce personnage soit pres de finir. + +Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractere avec le vieux +polichinelle francais; apres avoir battu tout le monde, y compris sa +femme, il est battu lui-meme par _Cheytan_,--le diable,--qui +finalement l'emporte, a la grande joie des spectateurs. + +Karagueuz est en carton ou en bois; il se presente au public sous forme +de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est egalement +drole. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas +soupconnees; les caresses qu'il prodigue a madame Karagueuz sont d'un +comique irresistible. + +Il arrive a Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses +demeles avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des faceties +tout a fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui +scandaliseraient meme un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y +trouve rien a dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la +lanterne a la main, conduire a Karagueuz des troupes de petits enfants. +On offre a ces pleines salles de bebes un spectacle qui, en Angleterre, +ferait rougir un corps de garde. + +C'est la un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tente d'en +deduire que les musulmans sont beaucoup plus depraves que nous-memes, +conclusion qui serait absolument fausse. + +Les theatres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du +Ramazan et sont fort courus pendant trente jours. + +Le mois fini, tout se ramasse et se demonte. Karagueuz rentre pour un an +dans sa boite et n'a plus, sous aucun pretexte, le droit d'en sortir. + + + + +XVIII + + +Pera m'ennuie et je demenage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, +meme au-dela de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub. + +Je m'appelle la-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont +inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma +nationalite; mais cela leur est egal, et a moi aussi. + +Je suis la a deux heures du _Deerhound_, presque a la campagne, dans une +case a moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une +rue de village ou regne dans le jour une animation originale; des +bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur +narguilhe sous des amandiers. + +Une place, ornee d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc, +rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'interieur, tziganes, +saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolee, +--c'est la notre. + +En bas, un vestibule badigeonne a la chaux, blanc comme neige, un +appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de +nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il +est hante.) + +Au premier, ma chambre, donnant par trois fenetres sur la place deja +mentionnee; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant a +l'est sur la Corne d'or. + +On monte encore un etage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit +arabe; il est ombrage d'une vigne, deja fort jaunie, helas! par le vent +de novembre. + +Tout a cote de la case, une vieille mosquee de village. Quand le +muezzin, qui est mon ami, monte a son minaret, il arrive a la hauteur de +ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la priere, un salam amical. + +La vue est belle de la-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage +d'Eyoub; la mosquee sainte emergeant avec sa blancheur de marbre d'un +bas-fond mysterieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines +tristes, teintees de nuances sombres et parsemees de marbres, des +cimetieres immenses, une vraie ville des morts. + +A droite, la Corne d'or, sillonnee par des milliers de caiques dores; +tout Stamboul en raccourci, les mosquees enchevetrees, confondant leurs +domes et leurs minarets. + +La-bas, tout au loin, une colline plantee de maisons blanches; c'est +Pera, la ville des chretiens, et le _Deerhound_ est derriere. + + + + +XIX + + +Le decouragement m'avait pris, en presence de cette case vide, de ces +murailles nues, de ces fenetres disjointes et de ces portes sans +serrures. C'etait si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu +pratique ... + + + + +XX + + +Samuel passe huit jours a laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons +clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent +entierement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux +fenetres et un large divan couvert d'une etoffe a ramages rouges +completent cette premiere installation, qui est pour l'instant une +installation modeste. + +Deja l'aspect a change; j'entrevois la possibilite de faire un chez moi +de cette case ou soufflent tous les vents, et je la trouve moins +desolee. Cependant il y faudrait sa presence a elle qui avait jure de +venir, et peut-etre est-ce pour elle seule que je me suis isole du monde! + +Je suis un peu a Eyoub l'enfant gate du quartier, et Samuel aussi y est +fort apprecie. + +Mes voisins, mefiants d'abord, ont pris le parti de combler de +prevenances l'aimable etranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour +eux tout est enigmatique. + +Le derviche Hassan-Effendi, a la suite d'une visite de deux heures, tire +ainsi ses conclusions: + +--Tu es un garcon invraisemblable, et tout ce que tu fais est etrange! +Tu es tres jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si +complete independance, que les hommes d'un age mur ne savent pas +toujours en conquerir de semblable. Nous ignorons d'ou tu viens, et tu +n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as deja couru tous les recoins +des cinq parties du monde; tu possedes un ensemble de connaissance plus +grand que celui de nos ulemas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as +vingt ans, vingt-deux peut-etre, et une vie humaine ne suffirait pas a +ton passe mysterieux. Ta place serait au premier rang dans la societe +europeenne de Pera, et tu viens vivre a Eyoub, dans l'intimite +singulierement choisie d'un vagabond israelite. Tu es un garcon +invraisemblable; mais j'ai du plaisir a te voir, et je suis charme que +tu sois venu t'etablir parmi nous. + + + + +XXI + + +Septembre 1876 + +Ceremonie du Surre-humayoun. Depart des cadeaux imperiaux pour la Mecque. + +Le sultan, chaque annee, expedie a la ville sainte une caravane chargee +de presents. + +Le cortege, parti du palais de Dolma-Bagtche va s'embarquer a l'echelle +de Top-Hane, pour se rendre a Scutari d'Asie. + +En tete, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en +l'air de longues perches enroulees de banderoles d'or. + +Des chameaux s'avancent gravement, coiffes de plumes d'autruche, +surmontes d'edifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces +edifices contiennent les presents les plus precieux. + +Des mulets empanaches portent le reste du tribut du Khalife, dans des +caissons de velours rouge brode d'or. + +Les ulemas, les grands dignitaires, suivent a cheval, et les troupes +forment la haie sur tout le parcours. + +Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte. + + + + +XXII + + +Eyoub est un pays bien funebre par ces nuits de novembre; j'avais le +coeur serre et rempli de sentiments etranges, les premieres nuits que je +passai dans cet isolement. + +Ma porte fermee, quand l'obscurite eut envahi pour la premiere fois ma +maison, une tristesse profonde s'etendit sur moi comme un suaire. + +J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, a +Stamboul, les promeneurs sans fanal.) + +Mais, passe sept heures du soir, tout est ferme et silencieux dans +Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur +leurs portes. + +De loin en loin, si une lampe dessine sur le pave le grillage d'une +fenetre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe +funeraire qui n'eclaire que de grands catafalques surmontes de turbans. +On vous egorgerait la, devant cette fenetre grillee, qu'aucun secours +humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont +moins rassurantes que l'obscurite. + +A tous les coins de rue, on rencontre a Stamboul de ces habitations de +cadavres. + +Et la, tout pres de nous, ou finissent les rues, commencent les grands +cimetieres, hantes par ces bandes de malfaiteurs qui, apres vous avoir +devalise, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne +jamais s'en meler. + +Un veilleur de nuit m'engagea a rentrer dans ma case, apres s'etre +informe du motif de ma promenade, laquelle lui avait semble tout a fait +inexplicable et meme un peu suspecte. + +Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et +celui-la en particulier, qui devait voir par la suite des allees et +venues mysterieuses, fut toujours d'une irreprochable discretion. + + + + +XXIII + + + +"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidele." + +"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-etre pas +un ami ..." + +(_Extrait d'une vieille poesie orientale_.) + + + + +XXIV + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY + +Eyoub ..., 1876. + +... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que +chaque jour ton point de vue et le mien s'eloignent davantage. L'idee +chretienne etait restee longtemps flottante dans mon imagination alors +meme que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant. +Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombe; je ne connais rien de si +vain, de si mensonger, de si inadmissible. + +J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu +le sais. + +J'avais desire me marier, je te l'avais dit; je t'avais confie le soin +de chercher une jeune fille qui fut digne de notre toit de famille et de +notre vieille mere. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais +malheureuse la femme que j'epouserais, je prefere continuer une vie de +plaisirs ... + +Je t'ecris dans ma triste case d'Eyoub; a part un petit garcon nomme +Yousouf, que meme j'habitue a obeir par signes pour m'epargner l'ennui +de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole a +ame qui vive. + +Je t'ai dit que je ne croyais a l'affection de personne; cela est vrai. +J'ai quelques amis qui m'en temoignent beaucoup, mais je n'y crois pas. +Samuel, qui vient de me quitter, est peut-etre encore de tous celui qui +tient le plus a moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de +sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en +fumee, et je me retrouverai seul. + +Ton affection a toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure; +affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire a quelque +chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ... +J'ai besoin de me rattacher a quelqu'un; si c'est vrai, fais que je +puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se +fait autour de moi, et j'eprouve une angoisse profonde ... + +Tant que je conserverai ma chere vieille mere, je resterai en apparence +ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire +adieu, et puis je disparaitrai sans laisser trace de moi-meme ... + + + + +XXV + + +LOTI A PLUMKETT + +Eyoub, 15 novembre 1876. + +Derriere toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence, +derriere Arif-Effendi, il y a un pauvre garcon triste qui se sent +souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce +garcon, tres renferme par nature, cause quelquefois d'une maniere un peu +intime,--mais vous etes de ces gens-la.--J'ai beau faire, Plumkett, +je ne suis pas heureux; aucun expedient ne me reussit pour m'etourdir. +J'ai le coeur plein de lassitude et d'amertume. + +Dans mon isolement, je me suis beaucoup attache a ce va-nu-pieds ramasse +sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible +et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut +enchasse dans du fer. De plus, sa societe est naive et originale, et je +m'ennuie moins quand je l'ai pres de moi. + +Je vous ecris a cette heure navrante des crepuscules d'hiver; on +n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, +en l'honneur d'Allah, sa complainte seculaire. Les images du passe se +presentent a mon esprit avec une nettete poignante; les objets qui +m'entourent ont des aspects sinistres et desoles; et je me demande ce +que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub. + +Si encore elle etait la,--elle, Aziyade!... + +Je l'attends toujours,--mais, helas! comme attendait soeur Anne ... + +Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le decor change et +mes idees aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, +enveloppe dans un manteau de fourrure, les pieds sur un epais tapis de +Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse. + +Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous +distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du +choix. Et puis ce qui est passe est passe, n'est-ce pas? et ne vous +interesse plus. + +Plusieurs maitresses, desquelles je n'ai aime aucune, beaucoup de +peripeties, beaucoup d'excursions, a pied et a cheval, par monts et par +vaux; partout des visages inconnus, indifferents ou antipathiques; +beaucoup de dettes, des juifs a mes trousses; des habits brodes d'or +jusqu'a la plante des pieds; la mort dans l'ame et le coeur vide. + +Ce soir, 15 novembre, a dix heures, voici quelle est la situation: + +C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de +ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, +et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tete est la seule qui +brule a cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur +de l'islam; c'est ici qu'est la mosquee sainte ou sont sacres les +sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints +tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le +plus fanatique de tous ... + +Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien +enveloppe dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre +pour un derviche. + +Il a tire les verrous de ses portes, et goute le bien-etre egoiste du +chez soi, bien-etre d'autant plus grand que l'on serait plus mal +au-dehors, par cette tempete, dans ce pays peu sur et inhospitalier. + +La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles, +porte aux reves bizarres et aux meditations profondes; son plafond de +chene sculpte a du jadis abriter de singuliers hotes, et recouvrir plus +d'un drame. + +L'aspect d'ensemble est reste dans la couleur primitive. Le plancher +disparait sous des nattes et d'epais tapis, tout le luxe du logis; et, +suivant l'usage turc, on se dechausse en entrant pour ne point les +salir. Un divan tres bas et des coussins qui trainent a terre composent +a peu pres tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la +nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets +decoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran +sont peints partout, meles a des fleurs et a des animaux fantastiques. + +A cote, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement +des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyade, qui devrait etre +deja pres de moi, si elle avait tenu sa promesse. + +Une autre petite chambre, aupres de la mienne, est vide egalement: +c'est celle de Samuel, qui est alle me chercher a Salonique des +nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne +parait revenir. + +Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre +prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort different. Je +l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc. + + + + +XXVI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury ..., 1876. + +Frere cheri, + +Depuis hier, je traine le desespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu +veux disparaitre!... Un jour, peut-etre prochain, ou notre bien-aimee +mere nous quittera, tu veux disparaitre, m'abandonner pour toujours. +Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passe,--la +vieille case de Brightbury vendue, les objets cheris disperses,--et +toi qui ne seras pas mort ...! qui seras la quelque part a vegeter sous +la griffe de Satan, quelque part ou je ne saurai pas, mais ou je +sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutot te +fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi +que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tete. + +Ce que tu dis me revolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, +puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec, +puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne +suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin +de moi-meme ou personne n'est ... c'est ta place a toi, et quand tu me +quitteras, elle sera vide et me brulera. + +J'ai perdu mon frere, je suis prevenue--affaire de temps, de quelques +mois peut-etre,--il est perdu pour le temps, et l'eternite, deja mort +de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voila, l'enfant +cheri qui plonge dans un abime sans fond,--l'abime des abimes! Il +souffre, l'air lui manque, la lumiere, le soleil; mais il est sans +force; ses yeux restent attaches au fond, a ses pieds; il ne releve plus +sa tete, il ne peut plus, le prince des tenebres le lui defend ... +Quelquefois pourtant il veut resister. Il entend une voix lointaine, +celle qui a berce son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge, +vanite, folie! " et le pauvre enfant, lie, garrotte, au fond de son +abime, sanglant, eperdu, ayant appris de son maitre a appeler le bien +mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit. + +Rien ne me surprend de ta pauvre ame travaillee et chargee, meme pas le +sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien! + +Tu l'as meme perdue, pauvre frere, cette soif d'honnetete dont tu me +parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste, +fraiche, tendre et jolie, aimable, la mere de petits enfants que tu +aurais aimes. Je la voyais, la, dans le vieux salon, assise sous les +vieux portraits ... + +Un vent plein de corruption a passe la-dessus. Ce frere dont le coeur ne +peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en +veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera la +pour le cherir et egayer son front. Ses maitresses se riront de lui, on +ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonne, desespere ... +alors, il mourra! + +Plus tu es malheureux, trouble, ballotte, confiant, plus je t'aime. Ah! +mon bien-aime frere, mon cheri, si tu voulais revenir a la vie! si Dieu +voulait! si tu voyais la desolation de mon coeur, si tu sentais la +chaleur de mes prieres!... + +Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie +chretienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux, +des gens absurdes, un methodisme maussade, une austerite sans couleur, +sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout +cela qui peut te seduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jesus, et le +Jesus que tu crois n'est pas le maitre radieux que je connais et que +j'adore. De celui-la, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni eloignement. Tu +souffres etrangement, tu brules de douleur ... il pleurera avec toi. + +Je prie a toute heure, bien-aime; jamais ta pensee ne m'avait tant +rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je +sais que tu croiras un jour. Peut-etre ne le saurai-je jamais,-- +peut-etre mourrai-je bientot,--mais j'espererai et je prierai toujours! + +Je pense que j'ecris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur a lire! +Mon bien-aime a commence a hausser les epaules. Viendra-t-il un jour ou +il ne me lira plus?... + + + + +XXVII + + +--Vieux Kairoullah, dis-je, amene-moi des femmes! + +Le vieux Kairoullah etait assis devant moi par terre. Il etait ramasse +sur lui-meme, comme un insecte malfaisant et immonde; son crane chauve +et pointu luisait a la lueur de ma lampe. + +Il etait huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub etait +aussi noir et silencieux qu'un tombeau. + +Le vieux Kairoullah avait un fils de douze ans nomme Joseph, beau comme +un ange, et qu'il elevait avec adoration. Ce detail a part, il etait le +plus accompli des miserables. Il exercait tous les metiers tenebreux du +vieux juif declasse de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec +le Yuzbachi Suleiman, et plusieurs de mes amis musulmans. + +Il etait cependant admis et tolere partout, par cette raison que, depuis +de longues annees on s'etait habitue a le voir. Quand on le rencontrait +dans la rue, on disait: " Bonjour, Kairoullah! " et on touchait meme +le bout de ses grands doigts velus. + +Le vieux Kairoullah reflechit longuement a ma demande et repondit: + +--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coutent tres cher. +Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins couteuses, que je puis +ce soir meme vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par +exemple, vous sera agreable sans doute ... + +Sur cette phrase enigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses +socques, et disparut. + +Une demi-heure apres, la portiere de ma chambre se soulevait pour donner +passage a six jeunes garcons israelites, vetus de robes fourrees, +rouges, bleues, vertes et orange. Kairoullah les accompagnait avec un +autre vieillard plus hideux que lui-meme, et tout ce monde s'assit a +terre avec force reverences, tandis que je restais aussi impassible et +immobile qu'une idole egyptienne. + +Ces enfants portaient de petites harpes dorees sur lesquelles ils se +mirent a promener leurs doigts charges de bagues de clinquant. Il en +resulta une musique originale que j'ecoutai quelques minutes en silence. + +--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kairoullah +en se penchant a mon oreille. + +J'avais deja compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; +j'eus seulement la curiosite de pousser plus loin cette etude +d'abjection humaine. + +--Vieux Kairoullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ... + +Le vieux Kairoullah reflechit un instant et repondit: + +--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ... + +... Quand j'eus chasse tout ce monde comme une troupe de betes galeuses, +je vis de nouveau paraitre la tete allongee du vieux Kairoullah, +soulevant sans bruit la draperie de ma porte. + +--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitie de moi! Je demeure tres loin et +on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me +mettre a la porte a pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de +votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir. + +Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fut mort de +froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eut point assassine. Je me +contentai de lui assigner un coin de ma maison, ou il resta accroupi +toute une nuit glaciale, pelotonne comme un vieux cloporte dans sa +pelisse rapee. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa +poitrine comme un rale; et j'en eus tant de pitie, que je me levai +encore pour lui jeter un tapis qui lui servit de couverture. + +Des que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaitre, +avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se +retrouver meme jamais nulle part sur mon chemin. + + + * * * * * + + +3 + + +EYOUB A DEUX + + + + +I + + +Eyoub, le 4 decembre 1876. + +On m'avait dit: " Elle est arrivee! "--et depuis deux jours, je +vivais dans la fievre de l'attente. + +--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille negresse qui, a Salonique, +accompagnait la nuit Aziyade dans sa barque et risquait sa vie pour sa +maitresse), ce soir, un caique l'amenera a l'echelle d'Eyoub, devant ta +maison. + +Et j'attendais la depuis trois heures. + +La journee avait ete belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or +avait une activite inusitee; a la tombee du jour, des milliers de +caiques abordaient a l'echelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier +tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appeles dans les centres +populeux de Constantinople, a Galata ou au grand bazar. + +On commencait a me connaitre a Eyoub, et a dire: + +--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi? + +On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'etais un +chretien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus +ombrage a personne, et on me donnait quand meme ce nom que j'avais +choisi. + + + + +II + + +Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi! + +(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.) + + +Le soleil etait couche depuis deux heures quand un dernier caique +s'avanca seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel etait aux avirons; une femme +voilee etait assise a l'arriere sur des coussins. Je vis que c'etait +elle. + +Quand ils arriverent, la place de la mosquee etait devenue deserte, et +la nuit froide. + +Je pris sa main sans mot dire, et l'entrainai en courant vers ma maison, +oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ... + +Et, quand le reve impossible fut accompli, quand elle fut la, dans cette +chambre preparee pour elle, seule avec moi, derriere deux portes garnies +de fer, je ne sus que me laisser tomber pres d'elle, embrassant ses +genoux. Je sentis que je l'avais follement desiree: j'etais comme +aneanti. + +Alors j'entendis sa voix. Pour la premiere fois, elle parlait et je +comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un +seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui +repondais dans la vieille langue anglaise des choses incoherentes que je +n'entendais meme plus! + +--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!) + +On me les avait dits avant Aziyade, ces mots eternels; mais cette douce +musique de l'amour frappait pour la premiere fois mes oreilles en langue +turque. Delicieuse musique que j'avais oubliee, est-ce bien possible que +je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de +jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais; +tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon ame blasee ... + +Alors, je la soulevai dans mes bras, je placai sa tete sous un rayon de +lumiere pour la regarder, et je lui dis comme Romeo: + +--Repete encore! redis-le! + +Et je commencais a lui dire beaucoup de choses qu'elle devait +comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais +une foule de questions en lui disant: + +--Reponds-moi! + +Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tete n'y +etait plus, et que je parlais dans le vide. + +--Aziyade, dis-je, tu ne m'entends pas? + +--Non, repondit-elle. + +Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages: + +--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek +isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!) + + + + +III + + +Eyoub, decembre 1876. + +Aziyade parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne +fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, +et ne s'entendent pas. C'est bien la cette petite personne mysterieuse, +qui le plus souvent s'evanouit quand parait le jour, et que la nuit +ramene ensuite, a l'heure des djinns et des fantomes. + +Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux +par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tete +enfantine et serieuse, et on en trouve en effet, quand la lumiere tombe +sur certains petits cheveux impalpables, rebelles a toutes les +coiffures, qui entourent delicieusement ses joues et son front. + +Elle considere comme tres inconvenants ces petits cheveux, et passe +chaque matin une heure en efforts tout a fait sans succes pour les +aplatir. Ce travail et celui qui consiste a teindre ses ongles en rouge +orange sont ses deux principales occupations. + +Elle est paresseuse, comme toutes les femmes elevees en Turquie; +cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et ecrire son nom. +Elle l'ecrit partout sur les murs, avec autant de serieux que s'il +s'agissait d'une operation d'importance, et epointe tous mes crayons +a ce travail. + +Aziyade me communique ses pensees plus avec ses yeux qu'avec sa bouche; +son expression est etonnamment changeante et mobile. Elle est si forte +en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement +encore ou meme s'en dispenser tout a fait. + +Il lui arrive souvent de repondre a certaines situations en chantant des +passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui +serait insipide chez une femme europeenne, a chez elle un singulier +charme oriental. + +Sa voix est grave, bien que tres jeune et fraiche; elle la prend du +reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue +turque la font un peu rauque quelquefois. + +Aziyade est agee de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de +prendre elle-meme et brusquement des resolutions extremes, et de les +suivre apres, coute que coute, jusqu'a la mort. + + + + +IV + + +Autrefois a Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la +mienne pour passer aupres d'elle seulement une heure, j'avais fait ce +reve insense: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin +ignore, ou le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai realise a +peu pres ce reve, contraire a toutes les idees musulmanes, impossible +a tous egards. + +Constantinople etait le seul endroit ou pareille chose put etre tentee; +c'est le vrai desert d'hommes dont Paris etait autrefois le type, un +assemblage de plusieurs grandes villes ou chacun vit a sa guise et sans +controle,--ou l'on peut mener de front plusieurs personnalites +differentes,--Loti, Arif et Marketo. + +... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de decembre +ebranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenetres. +Proteges par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes +chargees,--par l'inviolabilite du domicile turc,--assis devant le +brasero de cuivre ... petite Aziyade, qu'on est bien chez nous! + + + + +V + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY + +Chere petite soeur, + +J'ai ete dur et ingrat de ne pas t'ecrire plus tot. Je t'ai fait +beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que +j'ai ecrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien +maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te +laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu. + +Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient a defaut +d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais. + +Il faudrait m'interesser a quelque chose, dis-tu? a quelque chose de +bon et d'honnete, et le prendre a coeur. Mais j'ai ma pauvre chere +vieille mere; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me +suis donne a moi-meme. Pour elle, je me compose une certaine gaiete, un +certain courage: pour elle, je maintiens le cote positif et raisonnable +de mon existence, je reste Loti, officier de marine. + +Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un +vieux debauche qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne. +Mais je ne serai point cet objet-la: quand je ne serai plus bien +portant, ni jeune, ni aime, c'est alors que je disparaitrai. + +Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai +mort. + +Pour vous, pour toi, a mon retour, je ferai un supreme effort. Quand je +serai au milieu de vous, mes idees changeront; si vous me choisissez une +jeune fille que vous aimiez, je tacherai de l'aimer, et de me fixer, +pour l'amour de vous, dans cette affection-la. + +Puisque je t'ai parle d'Aziyade, je puis bien te dire qu'elle est +arrivee.--Elle m'aime de toute son ame, et ne pense pas que je puisse +me decider a la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux +m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passe et les ingrats,--un +peu aussi les absents ... + + + + +VI + + +Peu a peu, de modeste qu'elle etait, la maison d'Arif-Effendi est +devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portieres de Smyrne, des +faiences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans +peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme. + +La roulette a fourni des tentures de satin bleu brode de roses rouges, +defroques du serail; et les murailles, qui jadis etaient nues, sont +aujourd'hui tapissees de soie. Ce luxe, cache dans une masure isolee, +semble une vision fantastique. + +Aziyade aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison +d'Abeddin-Effendi est un capharnauem rempli de vieilles choses +precieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts +aux reserves de leurs maitres. + +Elle reprendra tout cela quand le reve sera fini, et ce qui est a moi +sera vendu. + + + + +VII + + +Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues +promenades sans but, et le tapage de Stamboul? + +Partir le matin de l'Atmeidan, pour aboutir la nuit a Eyoub; faire, un +chapelet a la main, la tournee des mosquees; s'arreter a tous les +cafedjis, aux turbes, aux mausolees, aux bains et sur les places; boire +le cafe de Turquie dans les microscopiques tasses bleues a pied de +cuivre; s'asseoir au soleil, et s'etourdir doucement a la fumee d'un +narguilhe; causer avec les derviches ou les passants; etre soi-meme une +partie de ce tableau plein de mouvement et de lumiere; etre libre, +insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimee vous attendra +le soir. + +Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou +reveur, homme du peuple et poetique a l'exces, riant a tout bout de +champ et devoue jusqu'a la mort! + +Le tableau s'assombrit a mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul, +qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetieres. +Encore des echappees sur la nappe bleue de Marmara, les iles ou les +montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un +sceau de vetuste et de mystere,--et les objets exterieurs racontant +les histoires farouches de la vieille Turquie. + +Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons a Eyoub, apres +avoir dine n'importe ou, dans quelqu'une de ces petites echoppes turques +ou Achmet verifie lui-meme la proprete des ingredients et en surveille +la preparation. + +Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis +si perdu et si paisible, dont l'eloignement meme est un des charmes. + + + + +VIII + + +Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux pere Ibrahim; +vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mere Fatma; les Turcs ne +savent jamais leur age. Physiquement, c'est un drole de garcon, de +petite taille, bati en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure +maigre et bronzee ferait supposer une constitution delicate;--tout +petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour a tour pleins +d'une douceur triste, ou petillants de gaiete et d'esprit. Dans +l'ensemble, un attrait original. + +Singulier garcon, gai comme un oiseau;--les idees les plus comiques, +exprimees d'une maniere tout a fait neuve; sentiments exageres +d'honnetete et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie a cheval. Le +coeur ouvert comme la main: la moitie de son revenu est distribue aux +vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public +composent tout son avoir. + +Achmet a mis deux jours a decouvrir qui j'etais et m'a promis le secret +de ce qu'il est seul a savoir, a condition d'etre a l'avenir recu dans +l'intimite. Peu a peu il s'est impose comme ami, et a pris sa place au +foyer. Chevalier servant d'Aziyade qu'il adore, il est jaloux pour elle, +plus qu'elle, et m'epie a son service, avec l'adresse d'un vieux +policier. + +--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce +petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui +donnes, si tu tiens a me donner quelque chose; je serai un peu +domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera. + +Yousouf recut le lendemain son conge et Achmet prit possession de la +place. + + + + +IX + + +Un mois apres, d'un air embarrasse, j'offris deux medjidies de salaire +a Achmet, qui est la patience meme; il entra dans une colere bleue et +enfonca deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer a ses frais. La +question de ses gages se trouva reglee de cette maniere. + + + + +X + + +Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied. + +--_Sen tchok cheytan, Loti!... Anlamadum seni_! (Toi beaucoup le +diable, Loti! Tu es tres malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!) + +Son bras agitait avec colere sa large manche blanche; sa petite tete +faisait danser furieusement le gland de soie de son fez. + +Il avait complote ceci avec Aziyade pour me faire rester: m'offrir la +moitie de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour +cela, j'etais _tchok cheytan_, et incomprehensible. + +A dater de cette soiree, je l'ai aime sincerement. + +Chere petite Aziyade! elle avait depense sa logique et ses larmes pour +me retenir a Stamboul; l'instant prevu de mon depart passait comme un +nuage noir sur son bonheur. + +Et, quand elle eut tout epuise: + +--_Benim djan senin, Loti_. (Mon ame est a toi, Loti.) Tu es mon Dieu, +mon frere, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini +d'Aziyade; ses yeux seront fermes, Aziyade sera morte.--Maintenant, +fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_! + +_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire a peu pres ceci: +"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je +m'incline devant ta decision, et je l'adore." + +Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je +chanterai pour toi ma chanson: + + _Cheytanlar , djinler, + Kaplanlar, duchmanlar, + Arslandar, etc..._ + +(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent +loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en +chantant ma chanson pour toi. + +Suivait la chanson, chantee chaque soir d'une voix douce, chanson +longue, monotone, composee sur un rythme etrange, avec les intervalles +impossibles, et les finales tristes de l'Orient. + +Quand j'aurai quitte Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, +longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyade. + + + + +XI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, decembre 1876. + +Chere frere, + +Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander +pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort: +"Tout va bien!" + +Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les coeurs +troubles qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de desespoir, tu +dis que tout t'echappe, tu en appelles passionnement a ma tendresse, et, +quand je t'en assure moi-meme, avec passion, je trouve que tu oublies +les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu +voudrais toujours voir durer cet Eden. Mais voila, moi, c'est permanent, +immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliees +pour faire place a d'autres, et peut-etre en feras-tu plus tard plus de +cas que tu ne penses. + +Cher frere, tu es a moi, tu es a Dieu, tu es a nous. Je le sens, un +jour, bientot peut-etre, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu +verras combien cette _erreur_ est douce et delicieuse, precieuse et +bienfaisante. Oh! mensonge mille fois beni, que celui qui me fait vivre +et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mene le monde +depuis des siecles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, +qui change le deuil en allegresse, qui crie partout: " Amour, liberte +et charite!" + +.................. + + + +XII + + +Aujourd'hui, 10 decembre, visite au padishah. + +Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtche, +meme le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les +gardes du sultan en costume ecarlate, les musiciens vetus de bleu de +ciel et chamarres d'or, les laquais vert-pomme doubles de jaune-capucine +tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur. + +Les acroteres et les corniches du palais servent de perchoir a des +familles de goelands, de plongeons et de cigognes. + +Interieurement, c'est une grande splendeur. + +Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous +leurs grands plumets, comme des momies dorees. Des officiers des gardes, +costumes un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes. + +Le sultan est grave, pale, fatigue, affaisse. + +Reception courte, profonds saluts; on se retire a reculons, courbes +jusqu'a terre. + +Le cafe est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore. + +Des serviteurs a genoux vous allument des chibouks de deux metres de +long a bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux +reposent sur des plateaux d'argent. + +Les _zarfs_ (pieds des tasses a cafe) sont d'argent cisele, entoures de +gros diamants tailles en rose, et d'une quantite de pierres precieuses. + + + + +XIII + + +En vain chercherait-on dans tout l'islam un epoux plus infortune que le +vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; +et quatre femmes dont la plus agee a trente ans, quatre femmes qui, par +extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent +mutuellement le secret de leurs equipees. + +Aziyade elle-meme n'est pas trop detestee, bien qu'elle soit de beaucoup +la plus jeune et la plus jolie, et ses ainees ne la vendent pas. + +Elle est leur egale d'ailleurs, une ceremonie dont la portee m'echappe, +lui ayant donne, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_epouse_. + + + + +XIV + + +Je disais a Aziyade: + +--Que fais-tu chez ton maitre? A quoi passez-vous vos longues journees +dans le harem? + +--Moi? repondit-elle, je m'ennuie; je pense a toi, Loti; je regarde +ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits +objets a toi, que j'emporte d'ici pour me faire societe la-bas. + +Posseder les cheveux et le portrait de quelqu'un etait pour Aziyade une +chose tout a fait singuliere, a laquelle elle n'eut jamais songe sans +moi; c'etait une chose contraire a ses idees musulmanes, une innovation +de giaour, a laquelle elle trouvait un charme mele d'une certaine +frayeur. + +Il avait fallu qu'elle m'aimat bien pour me permettre de prendre de ses +cheveux a elle; la pensee qu'elle pouvait subitement mourir, avant +qu'ils fussent repousses, et paraitre dans un autre monde avec une +grosse meche coupee tout ras par un infidele, cette pensee la faisait +fremir. + +--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivee en Turquie, que +faisais-tu, Aziyade? + +--Dans ce temps-la, Loti, j'etais presque une petite fille. Quand pour +la premiere fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'etais dans +le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans +mon appartement, assise sur mon divan, a fumer des cigarettes, ou du +hachisch, a jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou a ecouter des +histoires tres droles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait +raconter parfaitement. + +"Fenzile-hanum m'apprenait a broder, et puis nous avions les visites a +rendre et a recevoir avec les dames des autres harems. + +"Nous avions aussi notre service a faire aupres de notre maitre, et +enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous +appartient en propre un jour a chacune: mais nous aimons mieux nous +arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades. + +"Nous nous entendons relativement fort bien. + +"Fenzile-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus agee et la +plus considerable du harem. Besme est colere, et entre quelquefois dans +de grands emportements, mais elle est facile a calmer et cela ne dure +pas. Aiche est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de +tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la +plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son +appartement!... + +Cela avait ete bien souvent mon reve aussi, de penetrer une fois dans +l'appartement d'Aziyade, pour avoir seulement une idee du lieu ou ma +bien-aimee passait son existence. Nous avions beaucoup discute ce +projet, au sujet duquel Fenzile-hanum avait meme ete consultee; mais +nous ne l'avions pas mis a execution, et plus je suis au courant des +coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eut ete folle. + +--Notre harem, concluait Aziyade, est repute partout comme un modele, +pour notre patience mutuelle et le bon accord qui regne entre nous. + +--Triste modele en tout cas! + +Y en a-t-il a Stamboul beaucoup comme celui-la? + +Le mal y est entre d'abord par l'intermediaire de la jolie Aiche-hanum. +La contagion a fait en deux ans des progres si rapides, que la maison de +ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues ou tous les serviteurs +sont subornes. Cette grande cage si bien grillee et d'un si severe +aspect, est devenue une sorte de boite a trucs, avec portes secretes et +escaliers derobes; les oiseaux prisonniers en peuvent impunement sortir, +et prennent leur volee dans toutes les directions du ciel. + + + + +XV + + +Stamboul, 25 decembre 1876. + +Une belle nuit de Noel, bien claire, bien etoilee, bien froide. + +A onze heures, je debarque du Deerhound au pied de la vieille mosquee de +Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune. + +Achmet est la qui m'attend, et nous commencons aux lanternes l'ascension +de Pera, par les rues biscornues des quartiers turcs. + +Grande emotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte +fantastique illustre par Gustave Dore. + +J'etais convie la-haut dans la ville europeenne, a une fete de +Christmas, pareille a celles qui se celebrent a la meme date dans tous +les coins de la patrie. + +Helas! les nuits de Noel de mon enfance ... quel doux souvenir j'en +garde encore!... + + + + +XVI + + +LOTI A PLUMKETT + +Eyoub, 27 septembre 1876. + +Cher Plumkett, + +Voila cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Ou allons-nous? +je vous le demande; et dans quel siecle avons-nous recu le jour? Un +sultan constitutionnel, cela deroute toutes les idees qu'on m'avait +inculquees sur l'espece. + +A Eyoub, on est consterne de cet evenement; tous les bons musulmans +pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi +qui considere comme faceties toutes les choses serieuses, la politique +surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalite, la +Turquie perdra beaucoup a l'application de ce nouveau systeme. + +J'etais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque +funeraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, +tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain +qui fit etrangler en sa presence son fils Mustapha, ni son epouse +Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la +Constitution; la Turquie sera perdue par le regime parlementaire, cela +est hors de doute. + + + + +XVII + + +Stamboul, 27 septembre. + +7 Zi-il-iddje 1293 de l'hegire. + +J'etais entre, pour laisser passer une averse, dans un cafe turc pres de +la mosquee de Bayazid. + +Rien que de vieux turbans dans ce cafe, et de vieilles barbes blanches. +Des vieillards (des _hadj-baba_) etaient assis, occupes a lire les +feuilles publiques, ou a regarder a travers les vitres enfumees les +passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par +l'ondee, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs +babouches et leurs socques a patins. C'etait dans la rue une grande +confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait a +torrents. + +J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient +la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils +portaient etait _eski_, jusqu'a leurs grandes lunettes d'argent, +jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononce avec +veneration, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi +bien a de vieilles coutumes qu'a de vieilles formes de vetement ou a de +vieilles etoffes. Les Turcs ont l'amour du passe, l'amour de +l'immobilite et de la stagnation. + +On entendit tout a coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie +du Seraskierat; les vieillards echangerent des signes d'intelligence et +des sourires ironiques. + +--Salut a la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en +s'inclinant d'un air de moquerie. + +--Des deputes! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les +khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des representations du +peuple. + +--_Voi, voi, voi, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile +de gaze; et les croyants disaient plus regulierement leurs prieres; et +les Moscow avaient moins d'insolence! + +Cette salve d'artillerie annoncait aux musulmans que le padishah leur +octroyait une constitution, plus large et plus liberale que toutes les +constitutions europeennes; et ces vieux Turcs accueillaient tres +froidement ce cadeau de leur souverain. + +Cet evenement, qu'Ignatief avait retarde de tout son pouvoir, etait +attendu depuis longtemps; on put, a dater de ce jour, considerer la +guerre comme tacitement declaree entre la Porte et le czar, et le sultan +poussa ses armements avec ardeur. + +Il etait sept heures et demie a la turque (environ midi). La +promulgation avait lieu a Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus +sous ce deluge. + +Les vizirs, les pachas, les generaux, tous les fonctionnaires, toutes +les autorites, en grand costume tous, et chamarres de dorures, etaient +parques sur la grande place de Top-Kapou, ou etaient reunies les +musiques de la cour. + +Le ciel etait noir et tourmente; pluie et grele tombaient abondamment et +inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple +lecture de la charte, et les vieilles murailles crenelees du serail, qui +fermaient le tableau, semblaient s'etonner beaucoup d'entendre proferer +en plein Stamboul ces paroles subversives. + +Des cris, des vivats et des fanfares terminerent cette singuliere +ceremonie, et tous les assistants, trempes jusqu'aux os, se disperserent +tumultueusement. + +A la meme heure, a l'autre bout de Constantinople, au palais de +l'Amiraute, s'etaient reunis les membres de la conference +internationale. + +C'etait un effet combine a dessein: les salves devaient se faire +entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plenipotentiaires, et +l'aider dans sa peroraison. + + + + +XVIII + + -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poetes ? + Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux ! + " Helas ! ont repondu leurs voix longtemps muettes, + Nous voyons bien la-bas un jour mysterieux ! + + .................. + + C'est peut-etre le soir qu'on prend pour une aurore " + + .................. + + (VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.) + +Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-la, la grande +place du Seraskierat, esplanade immense sur la hauteur centrale de +Stamboul, d'ou, par-dessus les jardins du serail, le regard s'etend dans +le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute +tour aux formes bizarres etaient illumines comme aux soirs de grandes +fetes. Le deluge de la journee avait fait de ce lieu un vrai lac ou se +refletaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon +surgissaient dans le ciel les domes des mosquees et les minarets aigus, +longues tiges surmontees d'aeriennes couronnes de lumieres. + +Un silence de mort regnait sur cette place; c'etait un vrai desert. + +Le ciel clair, balaye par un vent qu'on ne sentait pas, etait traverse +par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune etait venue +plaquer son croissant bleuatre. C'etait un de ces aspects a part que +semble prendre la nature dans ces moments ou va se consommer quelque +grand evenement de l'histoire des peuples. + +Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une +bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des +lanternes et des bannieres; ils criaient: " Vive le sultan! vive +Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes +etaient comme enivres de se croire libres; et, seuls, quelques vieux +Turcs qui se souvenaient du passe haussaient les epaules en regardant +courir ces foules exaltees. + +--Allons saluer Midhat-pacha, s'ecrierent les softas. + +Et ils prirent a gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre +a l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, +quelques semaines apres, partir pour l'exil. + +Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allerent ensemble prier +dans la grande mosquee (la Suleimanieh) et de la passerent la Corne +d'or, pour aller, a Dolma-Bagtche, acclamer Abd-ul-Hamid. + +Devant les grilles du palais, des deputations de tous les corps, et une +grande masse confuse d'hommes s'etaient reunis spontanement dans le but +de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste. + +Ces bandes revinrent a Stamboul par la grande rue de Pera, acclamant sur +leur passage lord Salisbury (qui devait bientot devenir si impopulaire), +l'ambassade britannique et celle de France. + +--Nos ancetres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancetres, +qui n'etaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y +a quatre siecles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le +laisserons-nous envahir par l'etranger? Mourons tous, musulmans et +chretiens, mourons pour la patrie ottomane, plutot que d'accepter des +conditions deshonorantes ... + + + + +XIX + + +La mosquee du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquerant) nous voit +souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres +grises, etendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant +quelque reve indecis, intraduisible en aucune langue humaine. + +La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de +grands espaces ou circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, +coiffes de larges turbans blancs. La mosquee qui s'eleve au centre est +une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus venerees. + +L'immense place est entouree de murailles mysterieuses, que surmontent +des files de domes de pierres, semblables a des alignements de ruches +d'abeilles; ce sont des demeures de softas, ou les infideles ne sont +point admis. + +Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le +traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes +monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses +saintes, et rien n'y est encore arrive d'Occident. + + + + +XX + + +Pres de cette place est une rue sombre et sans passants, ou pousse +l'herbe verte et la mousse. La est la demeure d'Aziyade; la est le +secret du charme de ce lieu. Les longues journees ou je suis prive de sa +presence, je les passe la, moins loin d'elle, ignore de tous et a l'abri +de tous les soupcons. + + + + +XXI + + +Aziyade est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes. + +--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est +a moi de l'etre, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir. + +Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de penetration et de +persistance, que je detournai la tete sous ce regard. + +--Moi, dis-je, ma cherie! Je ne me plains de rien quand tu es la, et +je suis plus heureux qu'un roi. + +--En effet, qui est plus aime que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien +envier? Envierais-tu meme le sultan? + +Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de +la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je +puis envier; il est fatigue et vieilli et, de plus il est +_constitutionnel_. + +--Je pense, Aziyade, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il +possede,--meme son emeraude qui est aussi large qu'une main, meme sa +charte et son parlement,--pour avoir ma liberte et ma jeunesse. + +J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah +ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante +qu'elle fut, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine +d'opera-comique. Mon costume y pretait d'ailleurs: une glace m'envoyait +une image deplaisante de moi-meme, et je me faisais l'effet d'un jeune +tenor, pret a entonner un morceau d'Auber. + +C'est ainsi que, par moments, je ne reussis plus a me prendre au serieux +dans mon role turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban +d'Arif, et je retombe sottement sur moi-meme, impression maussade et +insupportable. + + + + +XXII + + +J'ai ete difficile et fier pour tout ce qui porte levite ou chapeau +noir; personne n'etait pour moi assez brillant ni assez grand seigneur; +j'ai beaucoup meprise mes egaux et choisi mes amis parmi les plus +raffines. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je +m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pecheurs, meme de +leur societe et de leurs plaisirs. + +Au cafe turc, chez le cafedji Suleiman, on elargit le cercle autour du +feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main +a tous les assistants, et je m'assieds pour ecouter le conteur des +veillees d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et ou +figurent les djinns et les genies). Les heures passent la sans fatigue +et sans remords; je me trouve a l'aise au milieu d'eux, et nullement +depayse. + +Arif et Loti etant deux personnages tres differents, il suffirait, le +jour du depart du Deerhound, qu'Arif restat dans sa maison; personne +sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu, +et disparu pour toujours. + +Cette idee, qui est d'Aziyade, se presente a mon esprit par instants +sous des aspects etrangement admissibles. + +Rester pres d'elle, non plus a Stamboul, mais dans quelque village turc +au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des +hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans creanciers et sans souci +de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai +horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur +de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes +les obligations sociales de nos pays d'Occident. + +Etre batelier en veste doree, quelque part au sud de la Turquie, la ou +le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ... + +Ce serait possible, apres tout, et je serais la moins malheureux +qu'ailleurs. + +--Je te jure, Aziyade, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma +position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en +moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mere. + +Aziyade ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris +peut-etre que cela ne serait pas tout a fait impossible; mais elle sent +par intuition ce que cela doit etre qu'une vieille mere, elle, la pauvre +petite qui n'en a jamais eu; et les idees qu'elle a sur la generosite et +le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce +qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est +inquiete de les lui donner. + + + + +XXIII + + +DE PLUMKETT A LOTI + +Liverpool, 1876. + +Mon cher Loti, + +Figaro etait un homme de genie: il riait si souvent, qu'il n'avait +jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et +je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y +arrive tant bien que mal. + +Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le +meme individu. Trop souvent, la gaiete de Figaro m'abandonne, et c'est +alors Jeremie, prophete de malheur, ou David, auguste desespere sur +lequel la main celeste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me +possede. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'ecris pas, je ne +pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promene a +grands pas en montrant le poing a un etre imaginaire, a un bouc +emissaire ideal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets +toutes les extravagances possibles: je me livre a huis clos aux actes +les plus insenses, apres quoi, soulage ou plutot fatigue, je me calme et +deviens raisonnable. + +Vous allez me repeter encore que je suis un drole de type; un fou, que +sais-je? a quoi je repondrai: " Oui mais bien moins que vous ne +croyez. Bien moins que vous, par exemple." + +Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaitre, me +comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un +individu, ne raisonnable, le drole de type que je suis. Nous sommes, +voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions +hereditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scene +de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous faconnent, +comme une matiere plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce +qui l'a touchee.--Les circonstances, pour moi, n'ont ete que +douloureuses; j'ai ete, pour me servir de l'expression consacree, forme +a l'ecole du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris a mes +depens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une +maniere un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est +que j'ai la pretention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus +que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le +pourraient faire en connaissance de cause. + +Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette +consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes +de la vie, et confiants dans la justice supreme du createur. + +Et, pourtant, je vis sans blasphemer. + +Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions, +l'enthousiasme et la fraicheur morale de la jeunesse? Non, vous le +savez bien; j'ai renonce aux plaisirs de mon age, qui ne sont deja plus +de mon gout, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je +vis desormais sans but comme sans espoir ... Est-ce a dire pourtant que +j'en sois reduit au meme point que vous, degoute de tout, niant tout ce +qui est bon, niant la vertu, niant l'amitie, niant tout ce qui peut nous +rendre superieurs a la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points, +je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgre mon experience des +choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquerir une pareille, il +en coute trop cher!), je crois encore a tout cela, et a bien d'autres +choses encore. + +A Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de +vous. + +Vous la commencez gentiment par le recit, circonstancie et agremente de +descriptions, d'une amourette a la turque. Nous vous suivons, Georges et +moi, a travers les meandres fantasmagoriques d'une grande fourmiliere +orientale. Nous restons la bouche beante en face des tableaux que vous +nous tracez; je songe a vos trois poignards, comme je songeais au +bouclier d'Achille, si _minutieusement chante_ par Homere! Et puis +enfin, peut-etre parce que vous avez recu un grain de poussiere dans +l'oeil, peut-etre parce que votre lampe s'est mise a fumer comme vous +acheviez votre lettre, peut-etre pour moins que cela, vous terminez en +nous lancant la serie des lieux communs edites au siecle dernier! je +crois vraiment que les lieux communs des freres ignorantins valent +encore mieux que ceux du materialisme, dont le resultat sera +l'aneantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe +siecle, ces idees materialistes: Dieu etait un prejuge; la morale etait +devenue l'interet bien entendu, la societe un vaste champ d'exploitation +pour l'homme habile. Tout cela seduisait beaucoup de gens par sa +nouveaute et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus +immoraux. Heureuse epoque ou aucun frein ne vous retenait; ou l'on +pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, meme des choses les moins +droles, jusqu'au moment ou tant de tetes tomberent sous le couteau de la +Revolution, que ceux qui conserverent la leur commencerent a reflechir. +Ensuite vint une epoque de transition, ou l'on vit apparaitre une +generation atteinte de phtisie morale, affligee de sensiblerie +constitutionnelle, regrettant le passe qu'elle ne connaissait pas, +maudissant le present qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir +qu'elle ne devinait pas. Une generation de romantiques, une generation +de petits jeunes gens passant leur vie a rire, a pleurer, a prier, a +blasphemer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en +venir un beau jour a se faire sauter la cervelle. + +Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus +pratique: on se hate, avant d'etre devenu un homme, de devenir une +_espece d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se +fait sur toute chose des opinions ou des prejuges en rapport avec son +etat; on tombe dans un certain milieu de la societe, on en prend les +idees. Vous acquerez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous +aimez mieux, un genre de betise qui cadre bien avec le milieu dans +lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous +entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez reellement un +membre de leur corps. On se fait banquier, ingenieur, bureaucrate, +epicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose; +on fait quelque chose; on a la tete quelque part et non ailleurs; on ne +se perd pas dans des reves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne +de conduite toute tracee par les devoirs que l'on est tenu de remplir. +Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en +politique, les civilites pueriles et honnetes sont la pour les combler; +ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous +absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous +engrenent; vous vous tremoussez dans l'espace; vous vous abetissez dans +le temps, grace a la vieillesse: vous faites des enfants qui seront +aussi betes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de +l'Eglise; votre cercueil est inonde d'eau benite, on chante du latin en +faux bourdon autour d'un catafalque a la lueur des cierges; ceux qui +etaient habitues a vous voir vous regrettent si vous avez ete bon durant +votre vie, quelques-uns meme vous pleurent sincerement. Puis enfin, on +herite de vous. + +Ainsi va le monde! + +Tout cela n'empeche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort +braves gens, des gens foncierement honnetes, organiquement bons, faisant +le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas +et n'assassinant pas, lors meme qu'ils seraient surs de l'impunite, +parce qu'ils ont une conscience qui est un controle perpetuel des actes +auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables +d'aimer, de se devouer corps et ame, des pretres croyant en Dieu et +pratiquant la charite chretienne, des medecins bravant les epidemies +pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charite allant au +milieu des armees soigner de pauvres blesses, des banquiers a qui vous +pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitie de +la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui +seraient peut-etre capables, en depit de tous vos blasphemes, de vous +offrir une affection et un devouement illimites. + +Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous +revez au lieu de reflechir; de ce que vous suivez la passion au lieu de +la raison. + +Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que +tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous +vous y depeignez, vous m'ecririez aussitot pour protester, pour me dire +que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi; +que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que +ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive +contractee par la douleur. + +Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas +vous-meme. Vous etes bon, vous etes aimant, vous etes sensible et +delicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et +demeure une protestation vivante contre vos negations de tout ce qui est +amitie, desinteressement, devouement. + +C'est votre vanite qui nie tout cela et non pas vous; votre fierte +blessee vous fait cacher vos tresors et etaler a plaisir " l'etre +factice cree par votre orgueil et votre ennui ". + +PLUMKETT. + + + + +XXIV + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +Eyoub, decembre 1876. + +Mon cher ami, + +Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de +Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, a Eyoub, et vous me feriez grand +plaisir en voulant bien me donner signe de vie. + +Vous debarquez a Constantinople, cote de Stamboul; vous enfilez quatre +kilometres de bazars et de mosquees, vous arrivez au saint faubourg +d'Eyoub, ou les enfants prennent pour cible a cailloux votre coiffure +insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique +immediatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre +sous des amandiers, et ma case est a cote. + +J'habite la en compagnie d'Aziyade, cette jeune femme de Salonique de +laquelle je vous avais autrefois parle, et que je ne suis pas bien loin +d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passe et des ingrats. + +Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amene dans ce +recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu a adopter pour un temps le +langage et les coutumes de la Turquie--meme ses beaux habits de soie +et d'or. + +Voici seulement, ce soir 30 decembre, quelle est la situation: Beau +temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient +d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour a mes +oreilles. Mon chat Kedi-bey et mon domestique Yousouf se sont retires, +l'un portant l'autre, dans leur appartement commun. + +Aziyade, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de +coussins, est occupee a teindre ses ongles en rouge orange, operation de +la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de +Londres, de toutes nos sottises,--et je vous ecris en vous priant de +vouloir bien me repondre. + +Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au debut de ma +lettre, vous pourriez le supposer; je mene seulement de front deux +personnalites differentes, et suis toujours officiellement, mais le +moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine. + +Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, ecrivez-moi +sous mon nom veritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique. + + + + +XXV + + +Stamboul, 1er janvier 1877. + +L'annee 77 debute par une journee radieuse, un temps printanier. + +Ayant expedie dans la journee certaines visites, qu'un reste de +condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait a faire dans la +colonie de Pera, je rentre le soir a cheval a Eyoub, par le +Champ-des-Morts et Kassim-Pacha. + +Je croise le coupe du terrible Ignatief, qui revient ventre a terre de +la Conference, sous nombreuse escorte de Croates a ses gages; un instant +apres, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort +agites l'un et l'autre: on s'est dispute a la seance, et tout est au +plus mal. + +Les pauvres Turcs refusent avec l'energie du desespoir les conditions +qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi. + +Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!" +a la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande +confusion et beaucoup de sang. + +Puisse cette catastrophe passer loin de nous!... + +Il faudrait--demain peut-etre--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ... + + + + +XXVI + + +Nous descendions, par une soiree splendide, la rampe d'Oun-Capan. + +Stamboul avait un aspect inaccoutume; les hodjas dans tous les minarets +chantaient des prieres inconnues sur des airs etranges; ces voix aigues, +parties de si haut, a une heure insolite de la nuit inquietaient +l'imagination; et les musulmans, groupes sur leurs portes, semblaient +regarder tous quelque point effrayant du ciel. + +Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune +que tout a l'heure nous avions vue si brillante sur le dome de +Sainte-Sophie, s'etait eteinte la-haut dans l'immensite; ce n'etait plus +qu'une tache rouge, terne et sanglante. + +Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma premiere +impression, plus rapide que l'eclair, fut aussi une impression de +frayeur. Je n'avais point prevu cet evenement, ayant depuis longtemps +neglige de consulter le calendrier. + +Achmet m'explique combien c'est la un cas grave et sinistre: d'apres la +croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui +la devore. On peut la delivrer cependant, en intercedant aupres d'Allah, +et en tirant a balle sur le monstre. + +On recite en effet, dans toutes les mosquees, des prieres de +circonstance, et la fusillade commence a Stamboul. De toutes les +fenetres, de tous les toits, on tire des coups de fusil a la lune, dans +le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phenomene. + +Nous prenons un caique au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous +arrete en route. A mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zapties nous +barre le passage: une nuit d'eclipse, se promener en caique est +interdit. + +Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, +nous discutons, le prenant de tres haut avec MM. les Zapties, et, une +fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire. + +Nous arrivons a la case, ou Aziyade nous attend dans la consternation et +la terreur. + +Les chiens hurlent a la lune d'une facon lamentable, qui complique +encore la situation. + +D'un air mystique, Achmet et Aziyade m'apprennent que ces chiens hurlent +ainsi pour demander a Allah un certain pain mysterieux qui leur est +dispense dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes +ne peuvent voir. + +L'eclipse continue sa marche, malgre la fusillade; le disque entier est +meme d'une nuance rouge extraordinairement prononcee,--coloration due +a un etat particulier de l'atmosphere. + +J'essaye l'explication du phenomene au moyen d'une bougie, d'une orange +et d'un miroir, vieux procede d'ecole. + +J'epuise ma logique, et mes eleves ne comprennent pas; devant cette +hypothese tout a fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyade +s'assied avec dignite, et refuse absolument de me prendre au serieux. Je +me fais l'effet d'un pedagogue, image horrible! et je suis pris de fou +rire; je mange l'orange et j'abandonne ma demonstration ... + +A quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur oterais-je la +superstition qui les rend plus charmants? + +Et nous voila, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par +la fenetre, a la lune qui continue de faire la-haut un effet sanglant, +au milieu des etoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels! + + + + +XXVII + + +Vers onze heures, Achmet nous eveille pour nous annoncer que le +traitement a reussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guerie). + +En effet, la lune, tout a fait retablie, brillait comme une splendide +lampe bleue dans le beau ciel d'Orient. + + + + +XXVIII + + +"Ma mere Behidje " est une tres extraordinaire vieille femme, +octogenaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que +le Koran, et plus raide que la loi du Cheri. + +Feu Chefket-Daoub-pacha, epoux de Behidje-hanum, fut un des favoris du +sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. +Behidje-hanum, admise a cette epoque dans son conseil, l'y avait pousse +de tout son pouvoir. + +Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs +du Taxim, habite la vieille Behidje-hanum. Son appartement, qui deja +surplombe des precipices, porte deux shaknisirs en saillie, +soigneusement grilles de lattes de frene. + +De la, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de +Dolma-Bagtche et de Tcheraghan, la pointe du Serail, le Bosphore, le +Deerhound, pareil a une coquille de noix posee sur une nappe bleue,--et +puis Scutari et toute la cote d'Asie. + +Behidje-hanum passe ses journees a cet observatoire, etendue sur un +fauteuil, et Aziyade est souvent a ses pieds,--Aziyade attentive au +moindre signe de sa vieille amie, et devorant ses paroles comme les +arrets divins d'un oracle. + +C'est une anomalie que l'intimite de la jeune femme obscure et de la +vieille cadine, rigide et fiere, de noble souche et de grande maison. + +Behidje-hanum ne m'est connue que par oui-dire: les infideles ne sont +point admis dans sa demeure. + +Elle est belle encore, affirme Aziyade, malgre ses quatre-vingts ans, +"belle comme les beaux soirs d'hiver" + +Et, chaque fois qu'Aziyade m'exprime quelque idee neuve, quelque notion +nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer +absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma cherie? +"--Aziyade repond: " C'est ma mere Behidje." + +"Ma mere " et " mon pere " sont des titres de respect qu'on emploie en +Turquie lorsqu'on parle de personnes agees, meme lorsque ces personnes +vous sont indifferentes ou inconnues. + +Behidje-hanum n'est point une mere pour Aziyade. Tout au moins est-ce +une mere imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune +imagination de son enfant. + +Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la +pauvre petite abandonnee verse souvent des larmes tres ameres sur son +amour pour un infidele. + +Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le recit de longues +histoires, contees avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, +par les levres fraiches de ma bien-aimee. + +Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des +anciens heros du desert, legendes persanes ou tartares, ou l'on voit de +jeunes princesses, persecutees par les genies, accomplir des prodiges de +fidelite et de courage. + +Et, quand Aziyade arrive le soir, l'imagination plus surexcitee que de +coutume, je puis en toute surete lui dire: + +--Tu as passe ta journee, ma chere petite amie, aux pieds de ta mere +Behidje! + + + + +XXIX + + +Janvier 1877. + +Huit jours a Buyukdere, dans le haut Bosphore, a l'entree de la mer +Noire. Le _Deerhound_ est mouille pres des grands cuirasses turcs, qui +sont postes la comme des chiens de garde, a l'intention de la Russie. +Cette situation du Deerhound, qui m'eloigne de Stamboul, coincide avec +un sejour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et +cette separation nous tient lieu de prudence. + +Il fait froid, il pleut, les journees se passent a courir dans la foret +de Belgrade, et ces courses sous bois me ramenent aux temps heureux de +mon enfance. + +Des chenes antiques, des houx, de la mousse et des fougeres, presque la +vegetation du Yorkshire. A part qu'il y pousse aussi des ours, on se +croirait dans les bons vieux bois de la patrie. + + + + +XXX + + +Samuel a peur des kedis (des chats). Le jour, les kedis lui inspirent +des idees droles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient +tres respectueux, et s'en tient a distance. + +Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laisse pour +aller dormir, revint tout a coup frapper a ma porte. + +--_Bir madame kedi_, disait-il d'un air effare, _bir madame kedi_ (une +madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com +Samuel_ (qui a apporte ses petits pour dormir avec Samuel)! + +Et il continuait a la cantonade, avec un serieux imperturbable: + +--Chez nous, dans ma famille, ceux-la qui derangent les chats, dans le +mois meme ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire? + +Quand ma toilette fut achevee, je me decidai a preter main-forte a mon +ami, et j'entrai dans sa chambre. + +Une dame _kedi_ etait en effet postee sur l'oreiller de Samuel, tout au +milieu. C'etait une personne de beaucoup d'embonpoint, revetue d'une +belle pelure jaune. Avec un air de dignite et de triomphe, assise sur +son _innommable_, elle contemplait tour a tour Samuel immobile, et ses +petits qui s'ebattaient sur la couverture. + +Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait a cette scene +de famille dans une attitude de consternation resignee; il attendait que +je vinsse a son secours. + +Cette madame Kedi m'etait inconnue. Elle ne fit aucune difficulte +cependant pour se laisser prendre a mon cou et porter dehors avec ses +enfants. Apres quoi, Samuel, ayant soigneusement epoussete sa +couverture, fit mine de s'aller coucher. + +Je ne devais point rentrer cette nuit-la. J'arrivai a l'improviste a +deux heures du matin. + +Samuel avait ouvert toute grande la fenetre de sa chambre, et dispose +des cordes sur lesquelles il avait etendu ses couvertures, afin de les +purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-meme s'etait +installe dans mon lit, ou il dormait du sommeil des tetes jeunes et des +consciences pures. Pour lui, c'etait bien la son cas. + +Le lendemain, nous apprimes que cette madame Kedi etait la bete adoree, +mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs. + + + + +XXXI + + +C'etait Noel a la grecque; le vieux Phanar etait en fete. + +Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de +papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient a +toutes les portes, a tour de bras, et donnaient des serenades terribles, +avec accompagnement de tambour. + +Achmet, qui passait avec moi, temoignait un grand mepris pour ces +rejouissances d'infideles. + +Le vieux Phanar, meme au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empecher +d'avoir l'air sinistre. + +On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines, +rongees de vetuste, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des +jeunes filles, vetues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens +des piastres de cuivre. + +Ce fut bien pis quand nous arrivames a Galata; jamais, dans aucun pays +du monde, il ne fut donne d'ouir un vacarme plus discordant, ni de +contempler un spectacle plus miserable. + +C'etait un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait +en grande majorite l'element grec. L'immonde population grecque affluait +en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, +de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer +tout ce qu'il y avait la d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y +entendait de braillements avines, de cris ecoeurants. + +Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire +tranquillement aux depens des infideles, pour voir comment ces chretiens +du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si +pathetiques discours, celebraient la naissance de leur prophete. + +Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'etre obliges d'aller se +battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conferait le +titre immerite de citoyens, s'en donnaient a coeur joie de chanter et de +boire. + + + + +XXXII + + +Je me souviens de cette nuit ou le bay-kouch (le hibou), suivit notre +caique sur la Corne d'or. + +C'etait une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les +grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos tetes. Nous +ramions, Achmet et moi, a tour de role, dans le caique qui nous menait a +Eyoub. + +A l'echelle du Phanar, nous abordames avec precaution dans la nuit +noire, au milieu de pieux, d'epaves et de milliers de caiques echoues +sur la vase. + +On etait la au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de +Constantinople, lieu qui n'est frequente a pareille heure par aucun etre +humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres a tete +blanche, cachees dans certain recoin obscur qui nous etait familier, +sous le balcon d'une maison en ruine ... C'etaient Aziyade, et la +vieille, la fidele Kadidja. + +Quand Aziyade fut assise dans notre barque, nous repartimes. + +La distance etait grande encore, de l'echelle du Phanar a celle d'Eyoub. +De loin en loin, une rare lumiere, partie d'une maison grecque, laissait +tomber dans l'eau trouble une trainee jaune; autrement, c'etait partout +la nuit profonde. + +Passant devant une antique maison bardee de fer, nous entendimes le bruit +d'un orchestre et d'un bal. C'etait une de ces grandes habitations, noires +au-dehors, somptueuses au-dedans, ou les anciens Grecs, les Phanariotes, +cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes. + +... Puis le bruit de la fete se perdit dans la brume, et nous retombames +dans le silence et l'obscurite. + +Un oiseau volait lourdement autour de notre caique, passant et repassant +sur nous. + +--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tete. + +--_Bay-Kouch mi_? lui demanda Aziyade, tout encapuchonnee et +emmaillotee. (Est-ce point le hibou?) + +Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils +avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour +rien. + +--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _amma +sen ... bilmezsen_! (C'est tres mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne +sais pas!...) + +C'etait singulier au moins, de voir circuler cette bete une nuit +d'hiver, et elle nous suivit sans treve, pendant plus d'une heure que +nous mimes a remonter de l'echelle du Phanar a celle d'Eyoub. + +Il y avait un courant terrible, cette nuit-la, sur la Corne d'or; la +pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'etait +eteinte, et cela nous exposait a etre arretes par des bachibozouks de +patrouille, ce qui eut ete notre perte a tous les trois. + +Par le travers de Balata, nous rencontrames des caiques remplis de +iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux +rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la +grande synagogue, et ce lieu est le seul ou l'on trouve, la nuit, du +mouvement sur la Corne d'or. + +Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de +iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos tetes, et Aziyade +pleurait, de froid et de frayeur. + +Quelle joie ce fut, quand nous amarrames sans bruit, dans l'obscurite +profonde, notre caique a l'echelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de +planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en +aveugles), traverser la petite place deserte, faire tourner doucement +les serrures et les verrous, et refermer le tout derriere nous trois; +passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussee, le dessous +de l'escalier, la cuisine, l'interieur du four; laisser nos chaussures +pleines de boue et nos vetements mouilles; monter pieds nus sur les +nattes blanches, donner le bonsoir a Achmet, qui se retirait dans son +appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore a clef; +laisser tomber derriere nous la portiere arabe blanche et rouge; nous +asseoir sur les tapis epais, devant le brasero de cuivre qui couvait +depuis le matin, et repandait une douce chaleur, embaumee de pastilles +du serail et d'eau de roses; ... c'etait pour au moins vingt-quatre +heures, la securite, et l'immense bonheur d'etre ensemble! + +Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit a chanter dans un platane +sous nos fenetres. + +Et Aziyade, brisee de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en +pleurant a chaudes larmes. + + + + +XXXIII + + +Leur " madame " etait une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe +et fait tous les metiers; leur " madame " (la madame de Samuel et +d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur +madame parlait toutes les langues et tenait un cafe borgne dans le +quartier de Galata. + +Le cafe de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il etait +tres profond et tres vaste; il avait une porte de derriere sur une +impasse mal famee des quais de Galata, laquelle impasse servait de +debouche a plusieurs mauvais lieux. Ce cafe etait surtout le rendez-vous +de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et +de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marches, et il etait +prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver. + +Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'etait +ordinairement elle qui preparait a manger a mes deux amis, leurs +_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" +etait remplie pour nous d'attentions maternelles. + +Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un +coffre qui me servaient aux changements de decors. J'entrais en +vetements europeens par la grande porte, et je sortais en Turc par +l'impasse. + +Leur " madame " etait italienne. + + + + +XXXIV + + +Eyoub, 20 janvier. + +Hier finit en queue de rat la grande facetie internationale des +conferenciers. La chose ayant rate, les Excellences s'en vont, les +ambassadeurs aussi plient bagage, et voila les Turcs hors la loi. + +Bon voyage a tout ce monde! heureusement nous, nous restons. A Eyoub, +on est fort calme et assez resolu. Dans les cafes turcs, le soir, meme +dans les plus modestes, se reunissent indifferemment les riches et les +pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Egalite! inconnue a +notre nation democratique, a nos republiques occidentales!) Un erudit +est la qui dechiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour; +chacun ecoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions +bruyantes, a l'ale et a l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets +de barrieres; on fait a Eyoub de la politique avec sincerite et +recueillement. + +On ne doit pas desesperer d'un peuple qui a conserve tant de croyances +et de serieuse honnetete. + + + + +XXXV + + +Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de +l'empire, reunis en seance solennelle a la Sublime Porte, ont decide a +l'unanimite de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles +ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de +felicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont +pris cette resolution desesperee. + +L'enthousiasme national etait grand dans cette assemblee ou l'on vit +pour la premiere fois cette chose insolite: des chretiens siegeant a +cote de musulmans; des prelats armeniens, a cote des derviches et du +cheik-ul-islam; ou l'on entendit pour la premiere fois sortir de bouches +mahometanes cette parole inouie: " Nos freres chretiens." + +Un grand esprit de fraternite et d'union rapprochait alors les +differentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un +peril commun, et le prelat armenien-catholique prononca dans cette +assemblee cet etrange discours guerrier: + +"Effendis! + +"Les cendres de nos peres a tous reposent depuis cinq siecles dans +cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de defendre +ce sol qui nous est echu en heritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi +de nature. L'histoire nous montre de grands Etats qui ont tour a tour +paru et disparu dans la scene du monde. Si donc les decrets de la +Providence ont fixe le terme de l'existence de notre patrie, nous +n'avons qu'a nous incliner devant son arret; mais autre chose est de +s'eteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons +perir d'une balle meurtriere ne renoncons donc pas a l'honneur de la +recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de +notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguere encore, nous +n'etions qu'un corps inerte; la charte qui nous a ete octroyee est venue +vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la premiere fois, +nous sommes invites a ce conseil; graces en soient rendues a Sa Majeste +le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! desormais, que la +question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le +musulman aille a sa mosquee et le chretien a son eglise; mais, en face +de l'interet de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons +tous unis!" + + + + +XXXVI + + +Aziyade, qui etait fidele a la petite babouche de maroquin jaune des +bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien +trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, trainant +dans tous les recoins de la maison, et elle ecrivait son nom dans +l'interieur, sous pretexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre. + +Celles qui avaient servi etaient condamnees a un supplice affreux: +lancees dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et precipitees +dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des papoutchs_, le +sacrifice des babouches. + +C'etait un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien +froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et +nous menait sur les toits, et, la au beau clair de lune, _mahitabda_, +apres nous etre assures que tout sommeillait alentour, de consommer le +kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches +condamnees. + +Tombera-t-elle dans l'eau, la papoutch, ou sur la vase, ou bien encore +sur la tete d'un chat en maraude? + +Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous +deux avait devine juste, et gagne le pari. + +Il faisait bon etre la-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si +tranquilles, souvent pietinant sur une blanche couche de neige, et +dominant le vieux Stamboul endormi. Nous etions prives, nous, de jouir +ensemble de la lumiere du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en +vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprecier +leur bonheur. La-haut etait notre lieu de promenade; la, nous allions +respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en societe de la +lune, compagne discrete qui tantot s'abaissait lentement a l'ouest sur +les pays des infideles, tantot se levait toute rouge a l'orient, +dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Pera. + + + + +XXXVII + + Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement? + + (VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.) + + +L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et +partent, charges de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de +partout, des soldats et des redifs, du fond de l'Asie, des frontieres de +Perse, meme de l'Arabie et de l'Egypte. On les equipe a la hate pour les +expedier sur le Danube, ou dans les camps de la Georgie. De bruyantes +fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour +leur depart. La Turquie ne s'etait jamais vu tant d'hommes sous les +armes, tant d'hommes si decides et si braves. Allah sait ce que +deviendront ces multitudes! + + + + +XXXVIII + + +Eyoub, 29 janvier 1877. + +Je n'aurais pas pardonne aux Excellences leurs pasquinades +diplomatiques, si elles avaient derange ma vie. + +Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un +instant j'avais eu peur de quitter. + +Il est minuit, la lune promene sur mon papier sa lumiere bleue, et les +coqs ont commence leur chanson nocturne. On est bien loin de ses +semblables a Eyoub, bien isole la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai +peine a croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si +las de moi-meme, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime +assez pouvoir me prendre un peu pour un autre. + +Aziyade est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem +d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours. + +Samuel est la pres de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi +tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journee +repecher un noye, lequel etait, il parait, si vilain et lui a fait tant +de peur, que, par prudence, il a apporte dans ma chambre sa couverture +et son matelas. + +Demain matin, des l'aubette, les redifs qui s'en vont en guerre feront +tapage, et il y aura foule dans la mosquee. Volontiers je partirais avec +eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une +chose belle et entrainante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas +mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet elan que je sentirais +pour mon pays, s'il etait menace comme elle, et en danger de mort. + + + + +XXXIX + + +Nous etions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquee du Sultan +Selim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui +grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumee de nos +chibouks qui montait en spirale dans l'air pur. + +La place du Sultan Selim est entouree d'une antique muraille, dans +laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y +sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cypres; on est la +en bon quartier turc, et on peut aisement s'y tromper de deux siecles. + +--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, +Loti, quand tu seras parti: je menerai joyeuse vie et je me griserai +tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du +matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est egal +(_zarar yok_).Je suis comme Aziyade, quand tu seras parti, ce sera fini +aussi de ton Achmet. + +Et il fallut lui faire jurer d'etre sage; ce qui ne fut point une facile +affaire. + +--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras +marie et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai la-bas +ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'a Stamboul, mais je serai +pres de toi, et c'est tout ce que je demande. + +Je promis a Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier +mes petits enfants. + +Cette perspective d'elever mes bebes et de les coiffer en fez suffit a +le remettre en joie, et nous nous perdimes toute la soiree en projets +d'education, bases sur des methodes extremement originales. + + + + +XL + + +PLUMKETT A LOTI + +Mon cher ami, + +Je ne vous ecrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien a +vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire. + +Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'etais tres preoccupe de +choses nullement agreables; que j'etais empoigne par dame Realite, +etreinte dont il est fort dur de se debarrasser; que je languissais +assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les +liens sympathiques, les affinites mysterieuses qui, en certains moments, +m'unissent si etroitement avec tout ce qui est aimable et beau, etaient +rompus. + +Je suis sur que vous comprenez tres bien ceci, car c'est la l'etat dans +lequel je vous ai vu plus d'une fois plonge. + +Votre nature ressemble beaucoup a la mienne, ce qui m'explique fort bien +la tres grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime +abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est +soi-meme. Lorsque je rencontre un autre moi-meme, il y a chez moi +accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un +et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le desir, la +tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de +bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe +sympathique_. + +Je vous parle un langage peu litteraire. Je m'en apercois bien: +j'emploie un vocabulaire emprunte a la dynamique et fort different de +celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensee. + +Ces sympathies, nous les eprouvons d'une foule de manieres differentes. +Vous qui etes musicien, vous les avez ressenties a l'egard de quoi, s'il +vous plait? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui +nait en nous a l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air a +notre tympan et de la a notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans +notre cervelle? Voyez donc ce phenomene bizarre: vous etes +impressionne par une suite de sons, vous entendez une phrase melodique +qui vous plait. Pourquoi vous plait-elle? Parce que les intervalles +musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des +nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimes par certains +chiffres plutot que par certains autres; changez ces chiffres, votre +sympathie n'est plus excitee; vous dites, vous, que cela n'est plus +musical, que c'est une suite de sons incoherents. Plusieurs sons +simultanes se font entendre, vous recevez une impression qui sera +heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffres, qui sont les +rapports sympathiques d'un phenomene exterieur avec vous-meme, etre +sensitif. + +Il y a de veritables affinites, entre vous et certaines suites de sons, +entre vous et certaines couleurs eclatantes, entre vous et certains +miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. +Bien que les rapports de convenance entre toutes ces differentes choses +et vous-meme soient trop compliques pour etre exprimes, comme dans le +cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent. + +Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement a ce +que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage, +que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre +je ne sais quoi qui fait le diable a quatre dans votre imagination. Ne +vous recriez pas! la moitie du temps, votre amour ne tient a rien de +plus. + +Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une +delicatesse de sentiment, une elevation de caractere qui sont la vraie +cause de votre amour ... Helas! gardez-vous bien de confondre ce qui est +en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de la: +attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs a ce qui nous plait. +Faire une chasse a la femme que l'on aime et prendre son ami pour un +homme de genie. + +J'ai ete amoureux de la Venus de Milo et d'une nymphe du Correge. Ce +n'etaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif +d'echange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'etait +l'affinite physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui +faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement complique, +que l'on ne sait plus ou donner de la tete; les neuf dixiemes des gens +ne comprennent plus rien a quoi que ce soit. + +Tout cela pose, passons a votre definition a vous, Loti. Il y a affinite +entre tous les ordres de choses et vous. Vous etes une nature tres avide +de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez etre +heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins +sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces emotions, il n'y a pas de +bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces +emotions, vous serez toujours un pauvre exile. + +Celui qui est apte a ressentir ces emotions d'un ordre superieur, pour +lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu +impressionne par tout ce qui sera en dessous de ses desirs. Qu'est-ce +donc que l'attrait d'un bon diner, d'une partie de chasse, d'une jolie +fille pour celui qui a verse des larmes de ravissement en lisant les +poetes, qui s'est delicieusement abandonne au courant d'une suave +melodie, qui s'est plonge dans cette reverie qui n'est pas la pensee, +qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime? + +Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur +lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal +proportionnes, emprisonnes dans des culottes ou des habits noirs, tout +cela grouillant sur des paves boueux, autour de murailles sales, de +boites a fenetre et de boutiques? + +Votre imagination se resserre et la pensee se fige dans votre cerveau ... + +Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous +entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensees et celles qu'ils +expriment? + +Si votre pensee s'elance dans l'espace et dans le temps; si elle +embrasse l'infinie simultaneite des faits qui se passent sur toute la +surface de la terre, qui n'est qu'une planete tournant autour du soleil, +--qui n'est lui-meme qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si +vous songez que cet infini simultane n'est qu'un instant de l'eternite, +qui est un autre infini, que tout cela vous apparait differemment, +suivant le point de vue ou vous vous placez, et qu'il y en a une +infinite de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela, +l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans +votre esprit ces eternels problemes, qu'est-ce que tout cela? que +suis-je moi-meme au milieu de cet infini? + +Vous aurez bien des chances pour ne pas etre en communion intellectuelle +avec ceux qui vous entourent. + +Leur conversation ne vous touchera guere plus que celle d'une araignee +qui vous raconterait qu'un plumeau devastateur lui a detruit une partie +de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient +d'heriter d'un gros tas de platras dans lequel il pourra giter tout a +l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises +recoltes, et qu'il avait herite d'une maison de campagne.) + +Vous avez ete amoureux, vous l'etes peut-etre encore; vous avez senti +qu'il existait un genre de vie tout special, un etat particulier de +votre etre a la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects +entierement nouveaux. + +Une sorte de revelation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de +naitre une seconde fois, car des lors on vit davantage, on fonctionne +tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idees, de sentiments, se +reveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite. +(Litterature de l'avenir!) + +Bref, on s'epanouit, on est heureux, et tout ce qui est anterieur a ce +bonheur disparait dans une sorte de nuit. Il semble qu'on etait dans les +limbes; on vivait, relativement a la vie actuelle, comme l'enfant en bas +age par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe +lorsque l'on est amoureux, on ne peut les decrire qu'au moment meme ou +on les eprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci. +Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces +idees-la, je m'exalte, je perds la tete, je ne sais plus ou j'en suis!... +Quelle bonne chose d'aimer et d'etre aime! savoir qu'une nature +d'elite a compris la votre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensees, +tous ses actes a vous; que vous etes un centre, un but, en vue duquel +une organisation aussi delicatement compliquee que la votre, vit, pense +et agit! Voila qui nous rend forts; voila qui peut faire des hommes de +genie. + +Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est +peut-etre moins une realite que le plus pur produit de notre +imagination, et ce melange d'impressions, physiques et morales, +sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles +que l'on ne peut que rappeler a l'esprit de celui qui les a deja +eprouvees,--impressions que vous causera, par suite d'une mysterieuse +association d'idees, le moindre objet ayant appartenu a votre +bien-aimee, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez +simplement ecrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui +sont peut-etre tout ce qu'il y a de meilleur au monde. + +Et l'amitie, qui est un sentiment plus severe, plus solidement assis, +puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus eleve en nous, la partie +purement intellectuelle de nous-meme. Quel bonheur de pouvoir dire tout +ce que l'on sent a quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non +pas seulement _jusqu'a un certain point_, a quelqu'un qui acheve votre +pensee avec le meme mot qui etait sur vos levres, dont la replique fait +jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idees. Un +demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous +etes habitue a penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui +l'animent et il le sait. Vous etes deux intelligences qui s'ajoutent et +se completent. + +Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et +a qui tout cela manque, est fort a plaindre. + +Pas d'affections, personne qui pense a moi ... A quoi bon avoir des idees +pour n'avoir personne a qui les dire? a quoi bon avoir du talent s'il +n'y a pas en ce monde une personne a l'estime de laquelle je tiens plus +qu'a tout le reste? a quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne +me comprendront pas? + +On laisse tout aller; on a eprouve des deceptions, on en eprouve tous +les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'etait durable, +qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les +nerfs detendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit a +tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois a se demander si +l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrete; donc, plus de +chateaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'esperance. On tombe dans la +bravade, on parle cavalierement de bien des choses dont on rit beaucoup +quand on n'en pleure pas. + +On n'aime rien, et pourtant on etait fait pour tout aimer: on ne croit +a rien et on pourrait peut-etre encore bien croire a tout; on etait bon +a tout et on n'est bon a rien. + +Avoir en soi une exuberance de facultes et sentir que l'on avorte, une +excroissance de sensibilite, un excedent de sentiments, et ne savoir +qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une +souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent +vous distraire un instant (votre ecuyere de cirque, l'odalisque Aziyade +et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de +nouveau, et plus contusionne que jamais. + +Voila votre profession de foi expliquee, developpee, et considerablement +augmentee par le drole de type qui vous ecrit. + +La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous +porte un tres vif interet, moins peut-etre a cause de ce que vous etes, +que pour ce que je sens que vous pourriez devenir. + +Pourquoi avez-vous pris comme derivatif a votre douleur la culture des +muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous etes +clown, acrobate et bon tireur; il eut mieux valu etre un grand artiste, +mon cher Loti. + +Je voudrais d'ailleurs vous penetrer de cette idee en laquelle j'ai foi +: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remede. C'est a notre +raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le +temperament du sujet. + +Le desespoir est un etat completement anormal; c'est une maladie aussi +guerissable que beaucoup d'autres; son remede naturel est le temps. Si +malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit +coin de vous-meme que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit +coin sera votre boite a medicaments.--_Amen_! + +PLUMKETT. + +Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas a trois queues, etc. Je +baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionne. + +PLUMKETT. + + + + +XLI + + +LOTI A PLUMKETT + +Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'etais malheureux? Je ne le crois +pas, et assurement, si je vous ai dit cela, j'ai du me tromper. Je +rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'etais un des +heureux de ce monde, et que ce monde aussi etait bien beau. Je rentrais +a cheval par une belle apres-midi de janvier; le soleil couchant dorait +les cypres noirs, les vieilles murailles crenelees de Stamboul, et le +toit de ma case ignoree, ou Aziyade m'attendait. + +Un brasier rechauffait ma chambre, tres parfumee d'essence de roses. Je +tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisees, position +dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prepara deux +narguilhes, l'un pour moi, l'autre pour lui-meme, et posa a mes pieds un +plateau de cuivre ou brulait une pastille du serail. + +Aziyade entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur +un tambour charge de paillettes de metal; la fumee se mit a decrire dans +l'air ses spirales bleuatres, et peu a peu je perdis conscience de la +vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et +aimables a regarder: ma maitresse, mon domestique et mon chat. + +Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou deplaisants. +Si quelques Turcs me visitent discretement quand je les y invite, mes +amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de +frene gardent si fidelement mes fenetres qu'a aucun moment du jour un +regard curieux n'y saurait penetrer. + +Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _etre chez eux_; dans vos +logis d'Europe, ouverts a tous venants, vous etes chez vous comme on est +ici dans la rue, en butte a l'espionnage des amis facheux et des +indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilite de l'interieur, +ni le charme de ce mystere. + +Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai +ete assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de +tout ce qui a ete brise dans mon coeur: je sens que l'heure presente +n'est qu'un repit de ma destinee, que quelque chose de funebre plane +toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amenera fatalement +un terrible lendemain. Ici meme, et quand elle est pres de moi, j'ai de +ces instants de navrante tristesse, comparables a ces angoisses +inexpliquees qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi a +l'approche de la nuit. + +Je suis heureux, Plumkett, et meme je me sens rajeunir; je ne suis plus +ce garcon de vingt-sept ans, qui avait tant roule, tant vecu, et fait +toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables. + +On deciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou +d'Aziyade, ou meme de Samuel. J'etais vieux et sceptique; aupres d'eux, +j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies +humaines sans que les annees pussent marquer sur leur visage, et +logeaient une vieille ame fatiguee dans un jeune corps de vingt ans. + +Mais leur jeunesse rafraichit mon coeur, et vous avez raison, je +pourrais peut-etre bien encore croire a tout, moi qui pensais ne plus +croire a rien ... + + + + +XLII + + +Une certaine apres-midi de janvier, le ciel sur Constantinople etait +uniformement sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et +le jour etait pale comme un jour britannique. + +Je suivais a cheval une longue et large route, bordee d'interminables +murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme +des murailles de prison. + +En un point de cette route, un pont voute en marbre gris passait en +l'air; il etait supporte par des colonnes de marbre curieusement +sculptees, et servait de communication entre la partie droite et la +partie gauche de ces constructions tristes. + +Ces murailles etaient celles du serail de Tcheraghan. D'un cote etaient +les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre +permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans etre +apercues du dehors. + +Trois portes s'ouvraient seulement a de longs intervalles dans ces +remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des +battants de fer, dores et ciseles. + +C'etaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant a deviner +quelles pouvaient etre les richesses cachees derriere la monotonie de +ces murs. + +Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrees defendues. Les +styles de ces portiques semblait indiquer lui-meme que le seuil en etait +dangereux a franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillees a +jour dans le gout arabe, etaient couvertes de dessins etranges et +d'enroulements mysterieux. + +Une mosquee de marbre blanc, avec un dome et des croissants d'or etait +adossee a des roches sombres ou poussaient des broussailles sauvages. On +eut dit qu'une baguette de peri l'avait d'un seul coup fait surgir avec +sa neigeuse blancheur, en respectant a dessein l'aspect agreste et rude +de la nature qui l'entourait. + +Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, +dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beaute. + +Deux eunuques, chevauchant a leur suite, indiquaient que ces femmes +etaient de grandes dames. + +Ces trois Turques se tenaient fort mal, a la facon de toutes les +_hanums_ de grande maison qui ne craignent guere d'adresser aux +Europeens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus +moqueurs. + +Celle surtout qui etait jolie m'avait souri avec tant de complaisance, +que je tournai bride pour la suivre. + +Alors commenca une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la +belle dame m'envoya par la portiere ouverte la collection de ses plus +delicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur +tout son parcours, passant devant ou derriere, ralentissant ma course, +ou galopant pour la depasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles +dans les operas-comiques) consideraient ce manege avec bonhomie, et +continuaient de trotter a leur poste, dans l'impassibilite la plus +complete. + +Nous passames Dolma-Bagtche, Sali-Bazar, Top-Hane, le bruyant quartier +de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir +Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak +antique, a la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arreterent et +descendirent. + +La belle Seniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa +demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait ete +charmee de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ... + + + + +XLIII + + +Les femmes turques, les grandes dames surtout, font tres bon marche de +la fidelite qu'elles doivent a leurs epoux. Les farouches surveillances +de certains hommes, et la terreur du chatiment sont indispensables pour +les retenir. Toujours oisives, devorees d'ennui, physiquement obsedees +de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier +venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui +les promene, s'il est beau et s'il leur plait. Toutes sont fort +curieuses des jeunes gens europeens, et ceux-ci en profiteraient +quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutot ils etaient +places dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position a +Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte +isolee tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--etaient choses +fort propices a ces sortes d'entreprises; et ma maison eut pu devenir +sans doute, si je l'avais desire, le rendez-vous des belles desoeuvrees +des harems. + + + + +XLIV + + +Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case +paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je +n'avais cependant pas cesse de cherir. Aziyade se revoltait contre un +projet cynique que je lui exposais; elle me resistait avec une force de +volonte qui voulait maitriser la mienne, sans qu'une larme vint dans ses +yeux, ni un tremblement dans sa voix. + +Je lui avais declare que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une +autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-meme +reviendrait ensuite, et m'aimerait encore apres cette humiliation sans +en garder meme le souvenir. + +Elle connaissait cette Seniha, celebre dans les harems par ses scandales +et son impunite; elle haissait cette creature que Behidje-hanum chargeait +d'anathemes; l'idee d'etre chassee pour cette femme la comblait d'amertume +et de honte. + +--C'est absolument decide, Loti, disait-elle, quand cette Seniha sera +venue, ce sera fini et je ne t'aimerai meme plus. Mon ame est a toi et +je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonte. Mais, Loti, ce sera +fini; j'en mourrai de chagrin peut-etre, mais je ne te reverrai jamais. + + + + +XLV + + +Et, au bout d'une heure, a force d'amour, elle avait consenti a ce +compromis insense: elle partait et jurait de revenir--apres quand +l'autre s'en serait allee et qu'il me plairait de la faire demander. + +Aziyade partit, les joues empourprees et les yeux secs, et Achmet, qui +marchait derriere elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait +plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et +j'entendis jusqu'a l'escalier trainer leurs babouches sur les tapis. La, +leurs pas s'arreterent. Aziyade s'etait affaissee sur les marches pour +fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'a moi dans +le silence de cette nuit. + +Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir. + +Je venais de le lui dire, et c'etait vrai: je l'adorais, elle, et je +n'aimais point cette Seniha; mes sens seulement avaient la fievre et +m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec +angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois +retranchee derriere les murs du harem, elle etait a tout jamais perdue, +et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis +avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer +sur eux. Mais la pensee de cette creature qui allait venir brulait mon +sang: je restai la, et je ne les rappelai pas. + + + + +XLVI + + +Le lendemain soir, ma case etait paree et parfumee, pour recevoir la +grande dame qui avait desire faire, en tout bien tout honneur, une +visite a mon logis solitaire. La belle Seniha arriva tres +mysterieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul. + +Elle enleva son voile et le _feredje_ de laine grise qui, par prudence, +la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traine d'une +toilette francaise dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un +gout douteux, plus couteuse que moderne, allait mal a Seniha, qui s'en +apercut. Ayant manque son effet, elle s'assit cependant avec aisance et +parla avec volubilite. Sa voix etait sans charme et ses yeux se +promenaient avec curiosite sur ma chambre, dont elle louait tres fort le +bon air et l'originalite. Elle insistait surtout sur l'etrangete de ma +vie, et me posait sans reserve une foule de questions auxquelles +j'evitais de repondre. + +Et je regardais Seniha-hanum ... + +C'etait une bien splendide creature, aux chairs fraiches et veloutees, +aux levres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tete en +arriere, haute et fiere, avec la conscience de sa beaute souveraine. + +L'ardente volupte se pamait dans le sourire de cette bouche, dans le +mouvement lent de ces yeux noirs, a moitie caches sous la frange de +leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, la, pres de moi, +attendant mon bon plaisir, dans la tiede solitude d'une chambre +parfumee; et cependant il se livrait en moi-meme une lutte inattendue; +mes sens se debattaient contre ce quelque chose de moins defini qu'on +est convenu d'appeler l'ame, et l'ame se debattait contre les sens. +A ce moment, j'adorais la chere petite que j'avais chassee; mon coeur +debordait pour elle de tendresse et de remords. La belle creature assise +pres de moi m'inspirait plus de degout que d'amour; je l'avais desiree, +elle etait venue; il ne tenait plus qu'a moi de l'avoir; je n'en +demandais pas davantage et sa presence m'etait odieuse. + +La conversation languissait, et Seniha avait des intonations ironiques. +Je me raidissais contre moi-meme, ayant pris une resolution si forte, +que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre. + +--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment ou +vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment +tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire? + +--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un. + +C'etait une femme a precautions: un aimable eunuque, habitue sans doute +aux escapades de sa maitresse, se tenait, a toute eventualite, pres de +la porte de ma maison. + +La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire +qui me fit monter la colere au visage, et je ne fus pas loin de saisir +son bras rond pour la retenir. + +Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'etais nullement derange, +et que, des deux roles que nous avions joue, le plus drole assurement +n'etait pas le mien. + + + + +XLVII + + +Achmet, qui ne devait plus revenir, se presenta le lendemain des huit +heures. + +Il s'etait compose une mine tres bourrue, et me salua d'un air froid. + +L'histoire de Seniha-hanum l'eut bientot mis en grande gaiete; il en +conclut, comme a l'ordinaire, que j'etais _tchok cheytan_ (tres malin) +et s'assit dans un coin pour en rire plus a l'aise. + +Quand plus tard, dans nos courses a cheval, nous rencontrions la voiture +de Seniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus oblige de +lui faire a ce sujet des representations et un sermon. + + + + +XLVIII + + +J'expediai Achmet a Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire +cette macaque de confiance de la reception faite a Seniha; de la prier +de dire a Aziyade que j'implorais mon pardon, et que je desirais le soir +meme sa chere presence. + +J'expediai en meme temps dans la campagne trois enfants charges de me +rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de +narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prit ce +jour-la pour son retour un aspect inaccoutume de joie et de fete. + +Quand Aziyade entra le soir, du seuil de la porte a l'entree de notre +chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles detachees de +leurs tiges couvraient le sol d'une epaisse couche odorante; on etait +enivre de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait +pleure ne se voyaient plus. + +Aucune reflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle +sourit seulement en regardant ces fleurs; elle etait bien assez +intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de +ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernes par les larmes +rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et +fiere comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu, +ou comme Apsara circulant dans le paradis fleuri des divinites indoues. + +Les vraies apsaras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni +plus fraiches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ... + +L'episode de Seniha-hanum etait clos; il avait eu pour resultat de nous +faire plus vivement nous aimer. + + + + +XLIX + + +C'etait l'heure de la priere du soir, un soir d'hiver. Le muezzin +chantait son eternelle chanson, et nous etions enfermes tous deux dans +notre mysterieux logis d'Eyoub. + +Je la vois encore, la chere petite Aziyade, assise a terre sur un tapis +rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et serieuse, les +jambes croisees dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette +expression presque prophetique qui contrastait si fort avec l'extreme +jeunesse de son visage et la naivete de ses idees; expression qu'elle +prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tete quelque +raisonnement a elle, appuye le plus souvent sur quelque parabole +orientale, dont l'effet devait etre concluant et irresistible. + +--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, +_Katebtane parmak bourada var_? + +Et elle montrait sa main, les doigts etendus. + +(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a la?) + +Et je repondis en riant: + +--Cinq, Aziyade. + +--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous +semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce +--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que +le troisieme, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de +tous.) + +Il etait en effet tres petit, le plus petit doigt d'Aziyade. Son ongle, +tres rose a la base, dans la partie qui venait de pousser, etait a sa +partie superieure teint tout comme les autres d'une couche de henne, +d'un beau rouge orange. + +--Eh bien, dit-elle, de meme, et a plus forte raison, Loti, les +creatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes +semblables; toutes les femmes ne sont pas les memes, ni tous les hommes +non plus ... + +C'etait une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres +femmes aimees autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient +trompe et abandonne, c'etait une erreur de juger par eux toutes les +femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyade, n'etait pas comme les +autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-meme m'aimerait +certainement toujours. + +--Donc, Loti, donc, reste avec nous ... + +Et puis elle songeait a l'avenir, a cet avenir inconnu et sombre qui +fascinait sa pensee. + +La vieillesse,--chose tres lointaine, qu'elle ne se representait pas +bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore; +--s'aimer eternellement dans la vie, et apres la vie. + +--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai +vieille) ... + +Cette derniere phrase etait a peine articulee, et, suivant son habitude, +plutot mimee que parlee. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait +sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur +elle-meme comme une petite vieille, courbant son corps si plein de +jeunesse ardente et fraiche. + +--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), etait la conclusion. Cela ne fait +rien, Loti, nous nous aimerons toujours. + + + + +L + + +Eyoub, fevrier 1877. + +Singulier debut, quand on y pense, que le debut de notre histoire! + +Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassees jour par jour +pendant un mois, dans le but d'arriver a un resultat par lui-meme +impossible. + +S'habiller en turc a Salonique, dans un costume qui, pour un oeil +quelque peu attentif, pechait meme par l'exactitude des details; +circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressee par un +passant eut pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour a une +femme musulmane sous son balcon, entreprise sans precedent dans les +annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutot pour tromper +l'ennui de vivre, plutot pour rester excentrique aux yeux de camarades +desoeuvres, plutot par defi jete a l'existence, plutot par bravade que +par amour. + +Et le succes venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure +reussissant par l'emploi des moyens les plus propres a la faire tourner +en tragedie. + +Ce qui tendrait a prouver qu'il n'y a que les choses les plus +notoirement folles qui viennent a bonne fin, qu'il y a une chance pour +les fous, un Dieu pour les temeraires. + +... Elle, la curiosite et l'inquietude avaient ete les premiers +sentiments eveilles dans son coeur. La curiosite avait fixe aux +treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au debut plus +d'etonnement que d'amour. + +Elle avait tremble pour lui d'abord, pour cet etranger qui changeait de +costume comme feu Protee changeait de forme, et venait en Albanais tout +dore se planter sous sa fenetre. + +Et puis elle avait songe qu'il fallait qu'il l'aimat bien, elle, +l'esclave achetee, l'obscure Aziyade, puisque, pour la contempler, il +risquait si temerairement sa tete. Elle ne se doutait pas, la pauvre +petite, que ce garcon si jeune de visage avait deja abuse de toutes les +choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blase, en quete de +quelque nouveaute originale; elle s'etait dit qu'il devait faire bon +etre aimee ainsi,--et tout doucement elle avait glisse sur la pente qui +devait l'amener dans les bras du giaour. + +On ne lui avait appris aucun principe de morale qui put la mettre en +garde contre elle-meme,--et peu a peu elle s'etait laissee aller au +charme de ce premier poeme d'amour chante pour elle, au charme terrible +de ce danger. Elle avait donne sa main d'abord, a travers les grilles du +yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses levres, +jusqu'au soir ou elle avait ouvert tout a fait sa fenetre, et puis etait +descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont +elle avait la jeunesse et la fraiche candeur. + +Comme l'ame de Marguerite, son ame etait pure et vierge, bien que son +corps d'enfant, achete par un vieillard, ne le fut deja plus. + + + + +LI + + +Et maintenant que nous agissons d'une maniere sure et reflechie, avec +une connaissance complete de tous les usages turcs, de tous les detours +de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler, +nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces +premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de reves. + +Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus +raisonnables causent gravement de leurs sottises passees, nous causons +de ces temps troubles de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant +lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou +sur la mer comme des insenses,--sans pouvoir encore echanger une +pensee, ni meme seulement une parole. + +Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime. +--La " petite fleur bleue de l'amour naif " s'est de nouveau epanouie +dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus +profond de mon ame, je l'aime et je l'adore ... + + + + +LII + + +Un beau dimanche de janvier, rentrant a la case par un gai soleil +d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes. + +--Qu'est-ce qui brule? demandai-je avec impatience. + +J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brulerait. + +--Cours vite, Arif! me repondit un vieux Turc, cours vite, Arif! +c'est ta maison! + +Ce genre d'emotion m'etait encore inconnu. + +Je m'approchai pourtant d'un air indifferent de ce petit logis que nous +avions arrange l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec +tant d'amour. + +La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menacante; de vieilles +femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti +des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de +sorcellerie et de malefices. Les vieilles mefiances n'etaient +qu'endormies, et je recueillais les fruits d'etre un personnage +inquietant et invraisemblable, ne pouvant se reclamer de personne et +sans appui. + +J'approchais lentement de notre case. Les portes etaient enfoncees, les +vitres brisees, la fumee sortait par le toit; tout etait au pillage, +envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent a Constantinople +dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau +noire melee de suie, du platre calcine et des planches enflammees ... + +Le feu cependant etait eteint. Un appartement brule, un plancher, deux +portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais domine +la situation; les bachibozouks avaient arrache aux pillards leur butin, +fait evacuer la place et disperse la foule. + +Deux zapties en armes faisaient faction a ma porte enfoncee. Je leur +confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y +chercher Achmet, garcon de bon conseil, dont la presence amie m'eut ete +precieuse au milieu de ce desarroi. + +Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des +estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les +bouges: Achmet ce soir-la fut introuvable. + +Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni +portes, roule, par un froid mortel, dans des couvertures mouillees qui +sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes reflexions furent sombres; +cette nuit fut une des nuits desagreables de ma vie. + + + + +LIII + + +Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les degats; ils +etaient relativement minimes, et le mal pouvait aisement se reparer. La +piece detruite etait vide et inhabitee; on eut imagine un incendie de +commande comme distraction, qu'on l'eut fait faire comme celui-la; les +plus legers objets se retrouvaient partout, deranges et salis, mais +presents et intacts. + +Achmet deployait une activite fievreuse; trois vieilles juives +rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scenes +d'un haut comique. + +Le jour suivant, tout etait deblaye, lave, seche, net et propre. Un trou +noir beant remplacait deux pieces; ce detail a part, la maison avait +repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale elegance. + +Mes appartements etaient, ce soir-la meme, disposes pour une grande +reception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhes, du +ratlokoum et du cafe; il y avait meme un orchestre, deux musiciens: +un tambour et un hautbois. + +Achmet avait voulu tous ces frais, et combine cette mise en scene: +a sept heures, je recevais les autorites et les notables qui allaient +decider de mon sort. + +Je craignais d'etre oblige de me faire connaitre, et de reclamer le +secours de l'ambassade britannique: j'etais fort perplexe en attendant +ma compagnie. + +Cette facon de terminer l'aventure aurait eu pour consequence forcee un +ordre superieur coupant court a ma vie de Stamboul, et je redoutais +cette solution, plus encore que la justice ottomane. + +Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, +gravement assis sur mes tapis; mon proprietaire, les notables, les +voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant +vacarme; et Achmet versant a pleins bords du mastic et du cafe. + +Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou +d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir +failli bruler Eyoub; enfin, d'indemniser mon proprietaire et de reparer +a mes frais. + +Il ne faut guere compter que sur soi-meme en Turquie, mais en general on +reussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un +moyen de succes. Toute la soiree, je tranchai du grand seigneur, je +payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et +embrouillait a dessein les interets et les questions, magnifique dans +son role;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la +situation atteignait son paroxysme: mes hotes ne se comprenaient plus +et se disputaient entre eux, j'etais hors de cause. + +--Allons, Loti, dit Achmet, les voila tous a point et c'est mon oeuvre. +Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je +te suis vraiment bien precieux. + +La situation etait compliquee et comique,--et Achmet, d'une gaiete +folle et contagieuse; je cedai au besoin imperieux de faire une +acrobatie, et, sautant sur les mains sans preambule, j'executai deux +tours de clown devant l'assistance ahurie. + +Achmet, ravi d'une pareille idee, tira profit de cette diversion; avec +force saluts, il remit a chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, +et la seance fut dissoute sans que rien fut conclu. + +_Fin et moralite_.--Je n'allai point en prison et ne payai point +d'amende. Mon proprietaire fit reparer sa maison en remerciant Allah de +lui en avoir laisse la moitie, et je demeurai l'enfant gate du quartier. + +Quand, deux jours apres, Aziyade revint au logis, elle le retrouva a son +poste, en bon ordre et plein de fleurs. + +Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermee, est un +phenomene d'une explication difficile, et la cause premiere de +l'incendie est toujours restee mysterieuse. + + + + +LIV + + L'essence de cette region est l'oubli... + Quiconque est plonge dans l'Ocean du coeur a trouve + le repos dans cet aneantissement. + Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas etre_... + + (FERIDEDDIN ATTAR, poete persan.) + +Il y avait reception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul: +la fumee des parfums, la fumee du tembaki, le tambour de basque aux +paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en reve les +bizarres melodies de l'Orient. + +Ces soirees qui m'avaient paru d'abord d'une etrangete barbare, peu a +peu m'etaient devenues familieres, et chez moi, plus tard, avaient lieu +des receptions semblables ou l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec +des parfums et de la fumee. + +On arrive le soir aux receptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir +qu'au grand jour. Les distances sont grandes a Stamboul par une nuit de +neige, et Izeddin entend tres largement l'hospitalite. + +La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses +murailles noires les mysterieuses magnificences du luxe oriental. +Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est +eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettes du passe, de tout ce +qui est marque au sceau d'autrefois, + +On frappe a la porte, lourde et ferree; deux petites esclaves +circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir. + +On eteint sa lanterne, on se dechausse, operations tres bourgeoises +voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est +jamais souille de la boue du dehors; on la laisse a la porte, et les +tapis precieux que le petit-fils a recus de l'aieul, ne sont foules que +par des babouches ou des pieds nus. + +Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont a vendre et elles le savent. +Leurs faces epanouies sont regulieres et charmantes; des fleurs sont +plantees dans leurs cheveux de bebe, releves tres haut sur le sommet de +la tete. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent +doucement de leur front. + +Aziyade, qui avait ete, elle aussi, une petite esclave circassienne, +avait conserve cette maniere de m'exprimer la soumission et l'amour ... + +On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de +Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous +observent, par l'entrebaillement d'une porte incrustee de nacre. + +Dans une grande piece ou les tapis sont si epais qu'on croirait marcher +sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont +assis, les jambes croisees, dans des attitudes de nonchalance heureuse, +et de tranquille reverie. Un grand vase, de cuivre cisele, rempli de +braise, fait a cet appartement une atmosphere tiede, un tant soit peu +lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au +plafond de chene sculpte; elles sont enfermees dans des tulipes d'opale, +qui ne laissent filtrer qu'une lumiere rose, discrete et voilee. + +Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirees turques. +Rien que des divans tres bas, couverts de riches soies d'Asie; des +coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, ou +reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles a huit pans, +supportant des narguilhes que terminent de grosses boules d'ambre +incrustees d'or. + +Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont la sont +choisis; non pas de ces fils de pacha, traines sur les boulevards de +Paris, gommeux et abetis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_ +eleves dans les Yalis dores, a l'abri du vent egalitaire empeste de +fumee de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces +groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de +jeunesse. + +Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume europeen, ont repris +le soir, dans leur inviolable interieur, la chemise de soie et le long +cafetan en cachemire double de fourrure. Le paletot gris n'etait qu'un +deguisement passager et sans grace, qui seyait mal a leurs organisations +asiatiques. + +... La fumee odorante decrit dans la tiede atmosphere des courbes +changeantes et compliquees; on cause a voix basse, de la guerre souvent, +d'Ignatief et des inquietants " Moscov ", des destinees fatales que +Allah prepare au khalife et a l'islam. Les toutes petites tasses de cafe +d'Arabie ont ete plusieurs fois remplies et videes; les femmes du harem, +qui revent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre +elles-memes les plateaux d'argent. On apercoit le bout de leurs doigts, +un oeil quelquefois, ou un bras retire furtivement; c'est tout, et, a la +cinquieme heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close, +les belles ne paraissent plus. + +Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un +verre unique, ou, suivant l'usage, chacun boit a son tour. + +On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que +ce vin est tout a fait etranger a ce qui va suivre. + +Peu a peu, cependant, la tete devient plus lourde, et les idees plus +incertaines se confondent en un reve indecis. + +Izeddin-Ali et Suleiman prennent en main des tambours de basque, et +chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit +plus vaguement la fumee qui monte, les regards qui s'eteignent, les +nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive +l'ivresse, l'oubli desire de toutes les choses humaines! + +Les domestiques apportent les yatags, ou chacun s'etend et s'endort ... + +... Le matin est rendu; le jour se faufile a travers les treillages de +frene, les stores peints et les rideaux de soie. + +Les hotes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un +cabinet de marbre blanc, a l'aide de serviettes si brodees et dorees +qu'en Angleterre on oserait a peine s'en servir. + +Ils fument une cigarette, reunis autour du brasero de cuivre, et se +disent adieu. + +Le reveil est maussade... On s'imagine avoir ete visite par quelque reve +des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans +la boue de Stamboul, dans l'activite des rues et des bazars. + + + + +LV + + +Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restes dans ma memoire, +meles au son de sa voix a elle, qui souvent m'en donnait des explications +etranges. + +Le plus sinistre de tous etait le cri des _beckdjis_, le cri des +veilleurs de nuit annoncant l'incendie, le terrible _yangun var_! si +prolonge, si lugubre, repete dans tous les quartiers de Stamboul, au +milieu du silence profond. + +Et puis, le matin, c'etait le chant sonore, l'aubade des coqs, precedant +de peu la priere des muezzins, chant triste parce qu'il annoncait le +jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question, +tout, meme sa vie! + +Une des premieres nuits qu'elle passa dans cette case isolee d'Eyoub, un +bruit rapproche, dans l'escalier meme du vieux logis, nous fit tous deux +fremir. Tous deux nous crumes entendre a notre porte une troupe de +djinns, ou des hommes a turban, rampant sur les marches vermoulues, avec +des poignards et des yatagans degaines. Nous avions tout a craindre, +quand nous etions reunis, et il nous etait permis de trembler. + +Mais le bruit s'etait renouvele, plus distinct et moins terrible, si +caracteristique meme qu'il ne laissait plus d'equivoque: + +--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout a fait +rassuree ... + +Le fait est que la vieille masure en etait pleine, et qu'elles s'y +livraient, la nuit, des batailles rangees fort meurtrieres. + +--_Tchok setchan var senin evde, Lotim_! disait-elle souvent. (Il +y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!) + +C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit present du jeune _Kedi-bey_. + +Kedi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un enorme et tres +imposant matou, avait alors a peine un mois; c'etait une toute petite +boule jaune, ornee de gros yeux verts, et tres gourmande. + +Elle me l'avait apporte en surprise, un soir, dans un de ces cabas de +velours brode d'or dont se servent les enfants turcs qui vont a l'ecole. + +Ce cabas avait ete le sien, a l'epoque ou elle allait, jambes nues et +sans voile, faire son instruction tres incomplete chez le vieux +pedagogue a turban du village de Canlidja, sur la cote asiatique du +Bosphore. Elle avait tres peu profite des lecons de ce maitre, et +ecrivait fort mal; ce qui ne m'empechait point d'aimer ce pauvre cabas +fane, qui avait ete le compagnon de sa petite enfance ... + +Kedi-bey, le soir ou il me fut offert, etait emmaillote en outre dans +une serviette de soie, ou la frayeur du voyage lui avait fait commettre +toute sorte d'incongruites. + +Aziyade, qui avait pris la peine de lui broder un collier a paillettes +d'or fut tout a fait desolee de voir son eleve dans une situation si +penible. Il avait si singuliere mine, elle-meme etait si desappointee, +que nous fumes, Achmet et moi, pris d'un acces de fou rire en presence +de ce deballage. + +Cette presentation de Kedi-bey est restee un des souvenirs que de ma vie +je ne pourrai oublier. + + + + +LVI + + +_Allah illah Allah, ve Mohammed! recoul Allah_ (Dieu seul est Dieu, +et Mahomet est son prophete!). + +Tous les jours, depuis des siecles, a la meme heure, sur les memes +notes, du haut du minaret de la djiami, la meme phrase retentit +au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la +psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, +une regularite fatale. + +Ceux-la qui ne sont deja plus qu'un peu de cendre l'entendaient a cette +meme place, tout comme nous qui sommes nes d'hier. Et sans treve, depuis +trois cents ans, a l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers +du soleil d'ete, la phrase sacramentelle de l'islam eclate dans la +sonorite matinale, melee au chant des coqs, aux premiers bruits de la +vie qui s'eveille. Diane lugubre, triste reveil a nos nuits blanches, a +nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, precipitamment nous dire +adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain +quelque revelation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompe par +quatre femmes, ne viendra pas nous separer pour toujours, si demain ne +se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels +toute justice humaine est impuissante, tout secours materiel, +impossible. + +Elle s'en va, ma chere petite Aziyade, affublee comme une femme du bas +peuple d'une grossiere robe de laine grise fabriquee dans ma maison, +courbant sa taille flexible,--appuyee sur un baton quelquefois, et +cachant son visage sous un epais yachmak. + +Un caique l'emmene, la-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'ou +elle rejoint au grand jour le harem de son maitre, apres avoir repris +chez Kadidja ses vetements de cadine. Elle rapporte de sa promenade, +pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant +ressembler a des achats de fleurs ou de rubans ... + + + + +LVII + + +...Achmet etait tres important et tres solennel: nous accomplissions +tous deux une expedition pleine de mystere, et lui etait nanti des +instructions d'Aziyade, tandis que moi, j'avais jure de me laisser mener +et d'obeir. + +A l'echelle d'Eyoub, Achmet debattit le prix d'un caique pour +Azar-kapou. Le marche conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement: + +--Assieds-toi, Loti. + +Et nous partimes. + +A Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands, +boueuses, noires, sinistres, occupees par des marchands de goudron, de +vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous +demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finimes par trouver, au +fond d'un bouge inenarrable. + +C'etait un vieux Grec en haillons, a barbe blanche, a mine de bandit. + +Achmet lui presenta un papier sur lequel etait calligraphie le nom +d'Aziyade, et lui tint, dans la langue d'Homere, un long discours que je +ne compris pas. + +Le vieux tira d'un coffre sordide une maniere de trousse pleine de +petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affiles, +preparatifs peu rassurants! + +Il dit a Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent +cependant de comprendre: + +--Montrez-moi la place. + +Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du cote gauche, sur +l'emplacement du coeur ... + + + + +LVIII + + +L'operation s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit a l'artiste +un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyade. + +Le vieux Dimitraki exercait l'invraisemblable metier de tatoueur pour +marins grecs. Il avait une legerete de touche, et une surete de dessin +tres remarquables. + +Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, +labouree de milliers d'egratignures--qui, en se cicatrisant ensuite, +representerent en beau bleu le nom turc d'Aziyade. + +Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou +defaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'eternite. + + + + +LIX + + +LOTI A PLUMKETT + +Fevrier 1877. + +Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul etait beau! + +A huit heures, j'avais quitte le _Deerhound_. + +Quand, apres avoir marche bien longtemps, j'arrivai a Galata, j'entrai +chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux +nous nous acheminames vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers +musulmans. + +La, Plumkett, deux chemins se presentent a nous chaque soir, entre +lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub. + +Traverser le grand pont de bateau qui mene a Stamboul, s'en aller a pied +par le Phanar, Balate et les cimetieres, est une route directe et +originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous +n'entreprenons guere qu'a trois, quand nous avons avec nous notre fidele +Samuel. + +Ce soir-la, nous avions pris un caique au pont de Kara-Keui, pour nous +rendre par mer tranquillement a domicile. + +Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit! +Stamboul etait enveloppe d'un immense suaire de neige. + +C'etait un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de +la ville du soleil et du ciel bleu. + +Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases +noires, defilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une +monotone et sinistre teinte blanche. + +Au-dessus de ces fourmilieres humaines ensevelies sous la neige, se +dressaient les masses grandioses des mosquees grises, et les pointes +aigues des minarets. + +La lune, voilee dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumiere +indecise et bleue. + +Quand nous arrivames a Eyoub, nous vimes qu'une lueur filtrait a travers +les carreaux, les treillages et les epais rideaux de nos fenetres: elle +etait la; la premiere, elle etait rendue au logis ... + +Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, betement accessibles a +vous-memes et aux autres, vous ne pouvez point soupconner ce _bonheur +d'arriver_, qui vaut a lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ... + + + + +LX + + +Un temps viendra ou, de tout ce reve d'amour, rien ne restera plus; un +temps viendra, ou tout sera englouti avec nous-memes dans la nuit +profonde; ou tout ce qui etait nous aura disparu, tout jusqu'a nos noms +graves sur la pierre ... + +Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec +ses sombres montagnes et ses grandes forets. Cette contree exerce sur +mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyade: la, elle a pris son +sang et sa vie. + +Quand je vois passer les farouches Circassiens, a moitie sauvages, +enveloppes de peaux de betes, quelque chose m'attire vers ces inconnus, +parce que le sang de leurs veines est pareil a celui de ma cherie. + +Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle +etait nee, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le +nom, d'une plage ou elle jouait en plein air, avec les autres petits +enfants des montagnards ... + +On voudrait reprendre sur le temps le passe de la bien-aimee, on +voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les ages; on +voudrait l'avoir cherie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras +a soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne +l'ait possedee, ni aimee, ni touchee, ni vue. On est jaloux de son +passe, jaloux de tout ce qui, avant vous, a ete donne a d'autres; jaloux +des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa +bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure presente ne +suffit pas; il faudrait aussi tout le passe, et encore tout l'avenir. On +est la, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les levres +se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points a la +fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul +etre et se fondre l'un dans l'autre ... + +--Aziyade, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton +enfance, et parle-moi du vieux maitre d'ecole de Canlidja. + +Aziyade sourit, et cherche dans sa tete quelque histoire nouvelle, +entremelee de reflexions fraiches et de parentheses bizarres. Les plus +aimees de ces histoires, ou les _hodjas_ (les sorciers) jouent +ordinairement les grands premiers roles, les plus aimees sont les plus +anciennes, celles qui sont deja a moitie perdues dans sa memoire, et ne +sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance. + +--A toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en etions restes a +quand tu avais seize ans ... + +Helas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans +d'autres langues, je l'avais dit a d'autres! Tout ce qu'elle me dit, +d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite, +delicieusement insenses, qui s'entendent a peine, avant Aziyade, +d'autres me les avaient repetes! + +Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon +coeur, j'ai aime d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout +est passe! + +J'avais fait avec une autre ce reve d'amour infini: nous nous etions +jure qu'apres nous etre adores sur la terre, nous etre fondus ensemble +tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir +dans la meme fosse, et que la meme terre nous reprendrait, pour que nos +cendres fussent melees eternellement. Et tout cela est passe, efface, +balaye!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus. + +S'il y a une eternite, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce +avec elle, petite Aziyade, ou bien avec toi? + +Qui pourrait bien demeler, dans ces extases inexpliquees, dans ces +ivresses devorantes, qui pourrait bien demeler ce qui vient des sens, de +ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort supreme de l'ame vers le ciel, +ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recreer et revivre? +Perpetuelle question, que tous ceux qui ont vecu se sont posee, +tellement que c'est divaguer que de se la poser encore. + +Nous croyons presque a l'union immaterielle et sans fin, parce que nous +nous aimons. Mais combien de milliers d'etres qui y ont cru, depuis des +milliers d'annees que les generations passent, combien qui se sont aimes +et qui, tout illumines d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage +trompeur de la mort! Helas! dans vingt ans, dans dix ans peut-etre, ou +serons-nous, pauvre Aziyade? Couches en terre, deux debris ignores, des +centaines de lieues sans doute separeront nos tombes,--et qui se +souviendra encore que nous nous sommes aimes? + +Un temps viendra ou, de tout ce reve d'amour, rien ne restera plus. Un +temps viendra ou nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, ou +rien ne survivra de nous-memes, ou tout s'effacera, tout jusqu'a nos +noms ecrits sur nos pierres. + +Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes +dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin +retentira toujours dans le silence des matinees d'hiver,--seulement, +elle ne nous reveillera plus! + +.................. + + + + +LXI + + +Le voyage a Angora, capitale des chats, etait depuis longtemps en +question. + +J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix +jours), a la condition que je ne me mettrai la-bas dans aucune espece de +mauvais cas pouvant necessiter l'intervention de mon ambassade. + +La bande s'organise a Scutari par un temps sans nuage; les derviches +Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de +l'expedition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un +grand nombre de bagages. La caravane pittoresque defile au soleil, dans +la longue avenue de cypres qui traverse les grands cimetieres de +Scutari. Le site est la d'une majeste funebre; on a, de ces hauteurs, +une incomparable vue de Stamboul. + + + + +LXII + + +La neige retarde de plus en plus notre marche, a mesure que nous nous +enfoncons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant +deux semaines la capitale des chats. + +Apres trois jours de marche, je me decide a dire adieu a mes compagnons +de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour +visiter Nicomedie et Nicee, les vieilles villes de l'antiquite +chretienne. + +J'emporte de cette premiere partie du voyage le souvenir d'une nature +ombreuse et sauvage, de fraiches fontaines, de profondes vallees, +tapissees de chenes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, +le tout par un beau temps d'hiver, et legerement saupoudre de neige. + +Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom. + +Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit +a Mudurlu; nous montons au premier etage d'un vieux _hane_ enfume ou +dorment deja pele-mele des tziganes et des montreurs d'ours. Immense +piece noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tete. Voici la +table d'hote: une vaste marmite ou des objets inqualifiables nagent +dans une epaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied +alentour. Une seule et meme serviette, longue a la verite de plusieurs +metres, fait le tour du public et sert a tout le monde. + +Achmet declare qu'il aime mieux perir de froid dehors que de dormir dans +la malproprete de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et +harasses de fatigue, nous etions couches et profondement endormis. + +Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tete aux pieds, nous +laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine. + + + + +LXIII + + +Le soir d'apres, nous arrivons a Ismidt (Nicomedie) a la nuit tombante. +Nous etions sans passeport et on nous arrete. Certain pacha est assez +complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, apres de longs +pourparlers, nous reussissons a ne pas coucher au poste. Nos chevaux +cependant sont saisis et dorment en fourriere. + +Ismidt est une grande ville turque, assez civilisee, situee au bord d'un +golfe admirable; les bazars y sont animes et pittoresques. Il est +interdit aux habitants de se promener apres huit heures du soir, meme en +compagnie d'une lanterne. + +J'ai bon souvenir de la matinee que nous passames dans ce pays, une +premiere matinee de printemps, avec un soleil deja chaud, dans un beau +ciel bleu. Bien rassasies tous deux d'un bon dejeuner de paysans, bien +frais et dispos, et nos papiers en regle, nous commencons l'ascension +d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes +folles, aussi raides que des sentiers de chevre. Les papillons se +promenent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le +printemps, et la brise est tiede. Les vieilles cases de bois, caduques +et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes +nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gene que leurs +constructions empechent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenetres. + +Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux +eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse +qui dresse la-haut tout au loin sa grande cime neigeuse. + + + + +LXIV + + +D'Ismidt a Taouchandjil, de Taouchandjil a Kara-Moussar, deuxieme etape +ou la pluie nous prend. + +De Kara-Moussar a Nicee (Isnik), course a cheval dans des montagnes +sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semee de +peripeties, un certain Ismael, accompagne de trois zeibeks armes +jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous devaliser. L'affaire +s'arrange pour le mieux, grace a une rencontre inattendue de +bachibozouks, et nous arrivons a Nicee, crottes seulement. Je presente +avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha +d'Ismidt; l'autorite, malgre mon langage encore hesitant, se laisse +prendre a mon chapelet et a mon costume; me voila pour tout de bon un +indiscutable effendi. + +A Nicee, de vieux sanctuaires chretiens des premiers siecles, une +Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur ainee de nos plus anciennes eglises +d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambree. + +Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent etant venu a +manquer, nous retournons a Kara-Moussar, ou nos dernieres piastres +passent a dejeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il resulte que +je donne ma chemise a Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit a +payer notre retour et nous nous embarquons le coeur leger, et la bourse +aussi. + +Nous voyons reparaitre Stamboul avec joie. Ces quelques journees y ont +change l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont pousse sur le +toit de ma case; toute une nichee de petits chiens, dernierement nes sur +le seuil de ma porte, commencent a japer et a remuer la queue; leur +maman nous fait grand accueil. + + + + +LXV + + +Aziyade arriva le soir, me racontant combien elle avait ete inquiete, et +combien de fois elle avait dit pour moi: + +--_Allah! Selamet versen Loti_! (Allah! protege Loti!) + +Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite +boite, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa +figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mysterieux, tres +soigneusement cache dans sa robe. + +--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana edie_. (Ceci est un cadeau +que je te fais.) + +C'etait une lourde bague en or martele, sur laquelle etait grave son +nom. + +Depuis longtemps, elle revait de me donner une bague, sur laquelle +j'emporterais dans mon pays son nom grave. Mais la pauvre petite n'avait +pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; +il lui etait possible d'apporter chez moi des pieces de soie brodee, des +coussins et differents objets dont elle disposait sans controle; mais on +ne lui donnait que de petites sommes; tout passait a payer la discretion +d'Emineh, sa servante, et il lui etait difficile d'acheter une bague sur +ses economies. Alors elle avait songe a ses bijoux a elle; mais elle +avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, +et il avait fallu recourir aux expedients. C'etaient ses propres bijoux, +ecrases au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle +m'apportait aujourd'hui, transformes en une enorme bague, irreguliere et +massive. + +Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait +jamais, que je la porterais toute ma vie ... + + + + +LXVI + + +C'etait un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant. + +Aziyade, qui avait quitte Eyoub une heure avant nous et descendu la +Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre +le harem de son maitre, a Mehmed-Fatih.--Elle etait gaie et souriante +sous son voile blanc; la vieille Kadidja etait aupres d'elle, et toutes +deux etaient confortablement assises au fond de leur caique effile, dont +l'avant etait orne de perles et de dorures. + +Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, etendus sur les +coussins rouges d'un long caique a deux rameurs. + +C'etait le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais +et les mosquees, encore roses sous le soleil levant, se reflechissaient +dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de +_karabataks_ (de plongeons noirs) executaient des cabrioles fantastiques +autour des barques des pecheurs, et disparaissaient la tete la premiere +dans l'eau froide et bleue. + +Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorees +passerent l'une pres de l'autre, si pres meme que nos avirons furent +engages. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser a cette occasion +les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arriere-petit-fils de +chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire a la derobee, +montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire. + +Aziyade, au contraire, passa sans sourciller. + +Elle semblait uniquement occupee d'espiegleries de karabataks: + +--_Neh cheytan haivan_! disait-elle a Kadidja. (Quel oiseau malin!) + + + + +LXVII + + +"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore +envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps +passe vite, elle ne durera pas. " Ecoutez la chanson du rossignol: la +saison vernale s'approche. " Le printemps a deploye un berceau de joie +dans chaque bosquet. " Ou l'amandier repand ses fleurs argentees." +Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, +elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poesie orientale) + +... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec +terreur, chaque saison qui m'entraine plus avant dans la nuit, chaque +annee qui m'approche du gouffre ... Ou vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il +apres? et qui sera pres de moi quand il faudra boire la sombre coupe +!... + +"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est +arrivee. " Ne fais pas de priere avec moi, o pretre; cela a son propre +temps." + +.................. + + + + + +4 + +MANE, THECEL, PHARES + + + +I + +Stamboul, 19 mars 1877. + +L'ordre de depart etait arrive comme un coup de foudre: le _Deerhound_ +etait rappele a Southampton. J'avais remue ciel et terre pour eluder cet +ordre et prolonger mon sejour a Stamboul; j'avais frappe a toutes les +portes, meme a la porte de l'armee ottomane qui fut bien pres de s'ouvrir +pour moi. + +--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais tres pur, et avec +cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher +ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme? + +--Non, Excellence, dis-je; il me serait indifferent de me faire +naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement, +je resterai chretien. + +--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable, +et nous n'aimons guere les renegats. Je crois pouvoir vous affirmer, +continua le pacha, que vos services ne seront pas admis a titre +temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils +pourraient etre admis a titre definitif. Voyez si vous voulez nous +rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec +votre navire, car nous avons peu de temps pour ces demarches; cela vous +permettrait d'ailleurs de reflechir longuement a une determination aussi +grave, et vous nous reviendrez apres. Si cependant vous le desirez, je +puis faire des ce soir presenter votre requete a Sa Majeste le Sultan, +et j'ai tout lieu de croire que sa reponse vous sera favorable. + +--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose +se decide immediatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous +demanderai seulement ensuite un conge pour aller voir ma mere. + +Je priai cependant qu'on m'accordat une heure, et je sortis pour +reflechir. + +Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des +secondes, et mes pensees se pressaient avec tumulte. + +Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui +couvre les hauteurs du Taxim, entre Pera et Foundoucli. Il faisait un +temps sombre, lourd et tiede: les vieilles cases de bois variaient de +nuances, entre le gris fonce, le noir et le brun rouge; sur les paves +secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se +tenant enveloppees jusqu'aux yeux dans des pieces de soie ecarlate ou +orange brodees d'or. On avait des echappees de perspective de trois +cents metres de haut, sur le serail blanc et ses jardins de cypres +noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, a demi voiles par des vapeurs +bleues. + +Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus serieux qu'on ne +pense quand cela devient une realite pressante, et qu'il faut avant une +heure avoir tranche la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, +quand j'y serai rive pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de +l'existence britannique, les amis facheux, les ingrats, je laisse tout +cela sans regrets et sans remords. Je m'attache a ce pays dans un +instant de crise supreme; au printemps, la guerre decidera de son sort +et du mien. Je serai le yuzbachi Arif; aussi souvent que dans la marine +de Sa Majeste, j'aurai des conges pour aller voir la-bas ceux que +j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, a Brightbury sous les +vieux tilleuls. + +Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbachi, turc pour de bon, et rester +aupres d'elle ... + +Et je songeai a cet instant d'ivresse: rentrer a Eyoub, un beau jour, +costume en yuzbachi, en lui annoncant que je ne m'en vais plus. + +Au bout d'une heure, ma decision etait prise et irrevocable: partir et +l'abandonner me dechirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez +le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour +jamais a la Turquie, et le prier de faire, le soir meme, presenter ma +requete au sultan. + + + + +II + + +Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa +devant mes yeux: + +--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez +seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-etre +vous ecrirai-je ... + + + + +III + + +Alors, il fallut pour tout de bon songer a partir. + +Courant de porte en porte, j'expediai le soir meme les courses de Pera, +remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C. + +Achmet, en tenue de ceremonie, suivait a trois pas, portant mon manteau: + +--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites +d'adieu; j'ai devine cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous +aimes, nous, et que ceux-la t'ennuient; s'il est vrai que les +conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse +ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drole. Viens vite +a Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde. + +Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquees, par suite de ce +discours d'Achmet. + + + + +IV + + +Stamboul, 20 mars 1877. + +Une derniere promenade avec Samuel. Nos instants sont comptes. Le temps +inexorable emporte ces dernieres heures, apres lesquelles nous nous +separerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec +des rafales de mars. + +Il etait convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon depart +pour l'Angleterre. Il m'avait demande, comme derniere faveur, de le +promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du +paquebot. + +Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en +Angleterre, augmentait sa douleur; il etait malade de chagrin. Il ne +comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abime entre son +affection a lui, si tourmentee, et l'affection limpide et fraternelle de +Mihran-Achmet; que lui, Samuel, etait une plante de serre chaude, +impossible a transplanter la-bas, sous mon toit paisible. + +L'arabahdji nous mene grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel +est enveloppe comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui +abandonne; sa belle tete est pale et triste; il regarde en silence +defiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et desertes ou +poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles +mosquees decrepites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec +leur cachet d'antiquite et de delabrement, qui s'en vont en ruine comme +l'islamisme. + +Stamboul est desole et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins +chantent la priere de trois heures; c'est l'heure du depart. + +Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit +aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir +a Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses +larmes me brisent un peu le coeur. + + + + +V + + +21 mars. + +Pauvre chere petite Aziyade! le courage m'avait manque pour lui dire a +elle: " Apres-demain, je vais partir." + +Je rentrai le soir a la case. Le soleil couchant eclairait ma chambre de +ses beaux rayons rouges; le printemps etait dans l'air. Les cafedjis +s'etalaient dehors comme dans les jours d'ete; tous les hommes du +voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhe sous les amandiers +blancs de fleurs. + +Achmet etait dans la confidence de mon depart. Nous faisions l'un et +l'autre des efforts inouis de conversation; mais Aziyade avait a moitie +compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit +vint, et nous trouva silencieux comme des morts. + +A une heure a la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine +vieille caisse qui, renversee, nous servait de table, et posa dessus +notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac +nous avaient laisses sans sou ni maille.) + +C'etait gai d'ordinaire, notre diner a deux, et nous nous amusions +nous-memes de notre misere: deux personnages souvent habilles de soie +et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le +fond d'une vieille caisse. + +Aziyade s'etait assise comme moi; mais sa part devant elle restait +intacte; ses yeux etaient attaches sur moi avec une fixite etrange, et +nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence. + +--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la derniere fois, n'est-ce +pas? + +Et ses larmes pressees commencerent a tomber sur son pain sec. + +--Non, Aziyade, non, ma cherie! Demain encore, et je te le jure. +Apres, je ne sais plus ... + +Achmet vit que le souper etait inutile. Il emporta sans rien dire la +vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans +l'obscurite ... + + + + +VI + + +Le lendemain, c'etait le jour de tout arracher, de tout demolir, dans +cette chere petite case, meublee peu a peu avec amour, ou chaque objet +nous rappelait un souvenir. + +Deux _hamals_ que j'avais enroles pour cette besogne etaient la, +attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer diner +pour gagner du temps et retarder cette destruction. + +--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Apres les +annees, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te +souviendras de nous. + +Et j'employai cette derniere heure a dessiner ma chambre turque. Les +annees auront du mal a effacer le charme de ces souvenirs. + +Quand Aziyade vint, elle trouva des murailles nues, et tout en desarroi; +c'etait le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et +du desordre; les aspects qu'elle avait aimes etaient detruits pour +toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur +lesquels on se promenait nu-pieds, etaient partis chez les juifs, tout +avait repris l'air triste et miserable. + +Aziyade entra presque gaie, s'etant monte la tete avec je ne sais quoi; +elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre denudee, et +fondit en larmes. + + + + +VII + + +Elle m'avait demande cette grace des condamnes a mort, de faire ce +dernier jour tout ce qui lui plairait. + +--Aujourd'hui, a tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais +non. Je veux faire plusieurs choses a ma tete. Tu ne diras rien, et tu +approuveras tout. + +A neuf heures du soir, rentrant en caique de Galata, j'entendis dans ma +case un tapage inusite; il en sortait des chants et une musique +originale. + +Dans l'appartement recemment incendie, au milieu d'un tourbillon de +poussiere, s'agitait la chaine d'une de ces danses turques qui ne +finissent qu'apres complet epuisement des acteurs; des gens quelconques, +matelots grecs ou musulmans, ramasses sur la Corne d'or, dansaient avec +fureur; on leur servait du raki, du mastic et du cafe. + +Les habitues de la case, Suleiman, le vieux Riza, les derviches Hassan +et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupefaction. + +La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyade tournant +elle-meme la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes, +orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes +stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois. + +Aziyade etait devoilee, et les danseurs pouvaient, par la portiere +entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'etait contraire a tous les usages, +et aussi a la prudence la plus elementaire. On n'avait jamais vu dans le +saint quartier d'Eyoub pareille scene ni pareil scandale, et, si Achmet +n'eut affirme au public qu'elle etait Armenienne, elle eut ete perdue. + +Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'etait +drole et c'etait navrant; j'avais envie de rire, et son regard a elle me +serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans pere ni +mere a l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idees +saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui +regissent les femmes chretiennes. + +Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce +grand meuble des sons extravagants. + +On a defini la musique turque: _les acces d'une gaiete dechirante_, et +je compris admirablement, ce soir-la, une si paradoxale definition. + +Bientot, intimidee de son oeuvre, intimidee de son propre tapage, et +toute honteuse de se trouver sans voile a la vue de ces hommes, elle +alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restat dans la case, +et, apres avoir ordonne au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle +pria qu'on lui donnat comme aux autres une cigarette et du cafe. + + + + +VIII + + +On avait, suivant la couleur et la forme consacrees, apporte a Aziyade +son cafe turc dans une tasse bleue posee sur un pied de cuivre, et +grande a peu pres comme la moitie d'un oeuf. + +Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides +et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme +un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait +cheri, elle demandait grace avec ses yeux, qui avaient plus de charme +et de persuasion que toute parole humaine. + +Elle avait fait pour cette soiree une toilette qui la rendait +etrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait +maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et +miserable. Elle portait une de ces vestes a longues basques dont les +femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modele, une veste de +soie violette semee de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait +jusqu'a ses chevilles, jusqu'a ses petits pieds chausses de pantoufles +dorees. Sa chemise en gaze de Brousse lamee d'argent, laissait echapper +ses bras ronds, d'une teinte mate et ambree, frottes d'essence de roses. +Ses cheveux bruns etaient divises en huit nattes, si epaisses, que deux +d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils +s'etalaient a cote d'elle sur le divan, noues au bout par des rubans +jaunes, et meles de fils d'or, a la maniere des femmes armeniennes. Une +masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient +nimbe autour de ses joues rondes, d'une paleur chaude et doree. Des +teintes d'un ambre plus fonce entouraient ses paupieres; et ses +sourcils, tres rapproches d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-la avec +une expression de profonde douleur. + +Elle avait baisse les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses +larges prunelles glauques, penchees vers la terre; ses dents etaient +serrees, et sa levre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse +qui lui etait familiere. Ce mouvement qui eut rendu laide une autre +femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la +preoccupation ou la douleur, et decouvrait deux rangees pareilles de +toutes petites perles blanches. On eut vendu son ame pour embrasser ces +perles blanches, et la contraction de cette levre rouge, et ces gencives +qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mure. + +Et j'admirais ma maitresse; je me penetrais a la derniere heure de ses +traits bien-aimes pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit dechirant +de cette musique, la fumee aromatisee du narguilhe amenaient doucement +l'ivresse, cette legere ivresse orientale qui est l'aneantissement du +passe et l'oubli des heures sombres de la vie. + +Et ce reve insense s'imposait a mon esprit: tout oublier, et rester +pres d'elle, jusqu'a l'heure froide du desenchantement ou de la mort ... + + + + +IX + + +On entendit au milieu de ce tapage un leger craquement de porcelaine: +Aziyade etait restee immobile, seulement elle venait de briser sa tasse +dans sa main crispee, et les debris tombaient a terre. + +Le mal n'etait pas grand; le cafe epais apres avoir desagreablement sali +ses doigts, se repandit sur le plancher, et l'incident passa sans +qu'aucun de nous fit mine de l'avoir remarque. + +Cependant la tache s'elargissait par terre, et un liquide sombre tombait +toujours de sa main fermee, goutte a goutte d'abord, ensuite en mince +filet noir. Une lanterne eclairait miserablement cette chambre. Je +m'approchai pour regarder: il y avait pres d'elle une mare de sang. La +porcelaine brisee avait entaille cruellement sa chair, et l'os seulement +avait arrete cette coupure profonde. + +Le sang de ma cherie coula une demi-heure, sans qu'on trouvat aucun +moyen de l'etancher. + +On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans +l'eau froide en comprimant les levres de cette plaie: rien n'arretait +ce sang, et Aziyade, blanche comme une jeune fille morte, s'etait +affaissee en fermant les yeux. + +Achmet avait pris sa course pour aller reveiller une vieille femme a +tete de sorciere qui l'arreta enfin avec des plantes et de la cendre. + +La vieille, apres avoir recommande de lui tenir toute la nuit le bras +vertical, et reclame trente piastres de salaire, fit quelques signes sur +la blessure et disparut. + +Il fallut ensuite congedier tous ces hommes et coucher l'enfant malade. +Elle etait pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et +completement evanouie. + +La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux. + +Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il +fallait tenir verticalement ce bras blesse, c'etait la recommandation de +l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-meme ce +bras nu qui avait la fievre; toutes les fibres vibraient et tremblaient, +je les sentais aboutir a cette coupure profonde et beante; il me +semblait souffrir moi-meme, comme si ma propre chair eut ete coupee +jusqu'a l'os et non la sienne. + +La lune eclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide; +les meubles absents, les tables de planches grossieres depouillees de +leurs couvertures de soie, eveillaient des idees de misere, de froid et +de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette maniere lugubre +qui, en Turquie comme en France est reputee presage de mort; le vent +sifflait a notre porte, ou gemissait tout doucement comme un vieillard +qui va mourir. + +Son desespoir me faisait mal, il etait si profond et si resigne, qu'il +eut attendri des pierres. J'etais tout pour elle, le seul qu'elle eut +aime, et le seul qui l'eut jamais aimee, et j'allais la quitter pour ne +plus revenir. + +--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donne ce tracas de me couper +les doigts; je t'empeche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien +que je souffre, puisque c'est fini de moi-meme. + +--Ecoute, lui dis-je, Aziyade, ma bien-aimee, veux-tu que je revienne?... + + + + +X + + +Un moment apres, nous etions assis tous deux sur le bord de ce lit; je +tenais toujours son bras blesse, et aussi sa tete affaiblie, et suivant +la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir. + +--Si tu es marie, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai +plus ta maitresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire, +cela! J'aime mieux ton ame. Te revoir seulement, c'est tout ce que je +demande a Allah. Apres cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai +pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyade. + +Ensuite, elle commenca a s'endormir tout doucement; le jour se mit a +poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant +d'un bon sommeil tranquille. + + + + +XI + + +23 mars. + +J'allai a bord et je revins a la hate. Course de trois heures. +J'annoncai a Aziyade un sursis de depart de deux jours. + +C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et +qu'il faut se hater de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir. + +La nouvelle de mon depart avait deja circule et je recus plusieurs +visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyade s'enfermait dans +la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi +l'entendaient bien un peu, mais sa presence frequente chez moi avait +deja transpire dans le voisinage, et elle etait tacitement admise. +Achmet, d'ailleurs, avait affirme la veille au soir au public qu'elle +etait Armenienne; et cette assurance, donnee par un musulman, etait sa +sauvegarde. + +--Nous nous etions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, +a vous voir disparaitre ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. +Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous etes et ce que +vous etes venu faire parmi nous? + +Hassan-effendi etait de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent +desire savoir qui j'etais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne +m'avaient jamais epie. On n'a pas encore importe en Turquie le +commissaire de police francais, qui vous depiste en trois heures; on est +libre d'y vivre tranquille et inconnu. + +Je declinai a Hassan-effendi mes noms et qualites, et nous nous fimes la +promesse de nous ecrire. + +Aziyade avait pleure plusieurs heures; mais ses larmes etaient moins +ameres. L'idee de me revoir commencait a prendre consistance dans son +esprit et la rendait plus calme. Elle commencait a dire: " Quand tu +seras de retour ..." + +--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le +sait! Tous les jours je repeterai: _Allah! selamet versen Loti_ +!(Allah! protege Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonte. +Pourtant, reprenait-elle avec serieux, comment pourrais-je t'attendre un +an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un +jour, non pas meme une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les +jours ou tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou +m'installer en visite chez ma mere Behidje, parce que de la on apercoit +de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et +que, si tu reviens, Aziyade sera morte ... + + + + +XII + + +Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyade et de lui +faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision +d'enveloppes a son adresse. + +Or, Achmet ne sait point ecrire, ni lui ni personne de sa famille; +Aziyade ecrit trop mal pour affronter la poste, et nous voila tous les +trois assis sous la tente de l'ecrivain public, faisant vignette +d'Orient. + +C'est tres complique, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes: + +"A Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure a Yedi-Koule, dans une traverse +donnant sur Arabahdjilar-Malessi, pres de la mosquee. C'est la troisieme +maison apres un tutundji, et a cote il y a une vieille Armenienne qui +vend des remedes, et, en face, un derviche." + +Aziyade fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de +son argent, huit piastres blanches; apres quoi, il lui faut de ma part +le serment de m'en servir. + +Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la +rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de +si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle, +qu'avant longtemps, " Aziyade sera oubliee pour toujours "! + + + + +XIII + + +Le soir, nous remontions en caique la Corne d'or; jamais nous n'avions +tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se +soucier d'aucune precaution, comme si tout etait fini pour elle, et que +le monde lui fut indifferent. + +Nous avions pris un caique a l'echelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le +soleil se couchait derriere un ciel de tempete. + +On voit rarement en Europe ciel si tourmente et si noir; c'etait, au +nord, un de ces terribles nuages arques, a l'aspect de cataclysme, qui +annoncent en Afrique les grands orages. + +--Regarde, dis-je a Aziyade, voila le ciel que je voyais chaque soir +dans le pays des hommes noirs, ou j'ai habite un an avec le frere que +j'ai perdu! + +Du cote oppose, Stamboul, avec ses pointes aigues, se frangeait sur une +grande dechirure jaune, d'une nuance eclatante et profonde,--eclairage +fantastique et presque funebre. + +Un vent terrible se leva tout a coup sur la Corne d'or; la nuit tombait +et nous etions transis de froid. + +Les grands yeux d'Aziyade etaient fixes sur les miens, regardant a une +etrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater a la lueur +crepusculaire, et lire au fond de mon ame. Je ne lui avais jamais vu ce +regard et il me causait une impression inconnue; c'etait comme si les +replis les plus secrets de moi-meme eussent ete tout a coup penetres par +elle, et examines au scalpel. Son regard me posait a la derniere heure +cette interrogation supreme: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aime? +Serai-je oubliee bientot comme une maitresse de hasard, ou bien +m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?" + +Les yeux fermes, je retrouve encore ce regard, cette tete blanche, +seulement indiquee sous les plis de mousseline du yachmak, et, +par-derriere, cette silhouette de Stamboul, profilee sur ce ciel +d'orage ... + + + + +XIV + + +Nous debarquons encore une fois la-bas, sur cette petite place d'Eyoub +que demain je ne verrai plus. + +Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil a notre demeure. + +L'entree en etait encombree de caisses et de paquets, et il y faisait +deja nuit. Achmet decouvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il +promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hate de partir: je +pris Aziyade par la main et l'entrainai dehors. + +Le ciel etait toujours etrangement noir, menacant d'un deluge; les cases +et les paves se detachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par +eux-memes. La rue etait deserte et balayee par des rafales qui faisaient +tout trembler; deux femmes turques etaient blotties dans une porte et +nous examinaient curieusement. Je tournai la tete pour voir encore cette +demeure ou je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur +ce coin de la terre ou j'avais trouve un peu de bonheur ... + + + + +XV + + +Nous traversons la petite place de la mosquee pour nous embarquer de +nouveau. Un caique nous emporte a Azar-kapou, d'ou nous devons rejoindre +Galata, et puis Top-hane, Foundoucli, et le _Deerhound_. + +Aziyade a voulu venir me conduire; elle a jure d'etre sage; elle est a +cette derniere heure d'un calme inattendu. + +Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus +circuler ensemble dans ces quartiers europeens. Leur " madame " est sur +sa porte a nous voir passer; la presence de cette jeune femme voilee lui +donne le mot de l'enigme qu'elle avait depuis longtemps cherche. + +Nous passons Top-hane, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires +de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems. + +Enfin, voici Foundoucli, ou nous devons nous dire adieu. + +Une voiture est la qui stationne, commandee par Achmet, pour ramener +Aziyade dans sa demeure. + +Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble detache +du fond de Stamboul: petite place dallee, au bord de la mer, antique +mosquee a croissant d'or, entouree de tombes de derviches, et de sombres +retraites d'oulemas. + +L'orage est passe et le temps est radieux; on n'entend que le bruit +lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir. + +Huit heures sonnent a bord du _Deerhound_, l'heure a laquelle je dois +rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici +me prendre. Le voila qui se detache de la masse noire du navire, et qui +lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable +des adieux! + +J'embrasse ses levres et ses mains. Ses mains tremblent legerement; cela +a part, elle est aussi calme que moi-meme, et sa chair est glacee. + +Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de +la mosquee; je pars, et je les perds de vue! + +Un instant apres, j'entends le roulement rapide de la voiture qui +emporte pour toujours ma bien-aimee!... bruit aussi sinistre que celui +de la terre qui roule sur une tombe cherie. + +C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai jure, +les annees auront secoue sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai +creuse l'abime entre nous deux en en epousant une autre, et elle ne +m'appartiendra plus. + +Et il me prit une rage folle de courir apres cette voiture, de retenir +ma cherie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que +nous nous aimions encore de toute la force de notre ame, et de ne plus +les ouvrir qu'a l'heure de la mort. + +.................. + + + + +XVI + + +24 mars. + +Un matin pluvieux de mars, un vieux juif demenage la maison d'Arif. +Achmet surveille cette operation d'un oeil morne. + +--Achmet, ou va votre maitre? disent les voisins matineux sortis sur +leur porte. + +--Je ne sais pas, repond Achmet. + +Des caisses mouillees, des paquets trempes de pluie, s'embarquent dans +un caique, et s'en vont on ne sait ou, descendant la Corne d'or du cote +de lamer. + +Et c'est fini d'Arif, le personnage a cesse d'exister. + +Tout ce reve oriental est acheve; cette etape de mon existence, la +derniere sans doute qui aura du charme, est passee sans retour, et le +temps peut-etre en balayera jusqu'au souvenir. + + + + +XVII + + +Quand Achmet vint a bord, escortant ce convoi de bagages, je lui +annoncai qu'un nouveau sursis nous etait accorde, de vingt-quatre heures +au moins. Il ventait tempete du cote de Marmara. + +--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une +promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne +la reverrai plus! + +Et j'allai deposer mes habits europeens chez leur " madame "; +Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa +les ponts, un chapelet a la main, avec l'air grave et la tenue correcte +des bons musulmans qui se prennent au serieux et s'en vont pieusement +faire leurs prieres. Achmet marchait a cote de lui, revetu de ses plus +beaux habits. Il avait demande de regler lui-meme le programme de cette +derniere journee, et se renfermait pour l'instant dans un deuil +silencieux. + + + + +XVIII + + +Apres avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fume un +grand nombre de narguilhes et fait station a toutes les mosquees, nous +nous retrouvons le soir a Eyoub, ramenes encore une fois vers ce lieu, +ou je ne suis plus qu'un etranger sans gite, dont le souvenir meme sera +bientot efface. + +Mon entree au cafe de Suleiman produit sensation: on m'avait considere +comme un personnage disparu, eteint pour tout de bon et pour jamais. + +L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort melee: beaucoup de tetes +entierement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des +Miracles, ou peu s'en faut. + +Achmet cependant organise pour moi une fete d'adieu et commande un +orchestre: deux hautbois a l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une +grosse caisse. + +Je consens a ces preparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera +rien, et que je ne verrai pas couler de sang. + +Nous allons nous etourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas +mieux. + +On m'apporte mon narguilhe et ma tasse de cafe turc, qu'un enfant est +charge de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les +assistants par la main, les forme en cercle et les invite a danser. + +Une longue chaine de figures bizarres commence a s'agiter devant moi, +a la lueur troublee des lanternes; une musique assourdissante fait +trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus +aux murailles noires s'ebranlent et donnent des vibrations metalliques; +les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaiete dechirante_ +eclate avec frenesie. + +Au bout d'une heure, tous etaient grises de mouvement et de tapage; la +fete etait a souhait. + +Je n'y voyais plus moi-meme qu'a travers un nuage, ma tete s'emplissait +de pensees etranges et incoherentes. Les groupes, extenues et haletants, +passaient et repassaient dans l'obscurite. La danse tourbillonnait +toujours, et Achmet, a chaque tour, brisait une vitre du revers de sa +main. + +Une a une, toutes les vitres de l'etablissement tombaient a terre, et se +pulverisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourees +de coupures profondes, ensanglantaient le plancher. + +Il parait qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques. + +J'etais ecoeure de cette fete, inquiet aussi pour l'avenir de voir +Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses +promesses. + +Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air +froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-memes. + +--Loti, dit Achmet, ou vas-tu? + +--A bord, repondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses +comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais. + +Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attarde le prix d'un +passage pour Galata. + +--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton +frere! + +Et il commenca a me supplier en pleurant. + +Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais juge +qu'une penitence et une semonce lui etaient necessaires, et je restais +inexorable. + +Alors, il chercha a me retenir avec ses mains pleines de sang, et +s'accrocha a moi avec desespoir. Je le repoussai violemment et le lancai +contre une pile de bois qui s'ecroula avec fracas. Des bachibozouks de +patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et +s'approcherent avec un fanal. + +Nous etions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, +loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges representaient mal. + +--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garcon a bu, et je le ramenais +chez lui. + +Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz, +qui, apres avoir panse ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya +coucher. + + + + +XIX + + +26 mars. + +Encore un jour,--dernier sursis de notre depart. + +Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me +retrouve a Stamboul. + +Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiede et douce. Nous fumons +un narguilhe de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du +Sultan-Selim.--Les colonnades blanches, deformees par les annees, +alternent avec les kiosques funeraires et les alignements de tombeaux. +Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les +murailles grises; de fraiches plantes croissent partout, et courent +gaiement sur les vieux marbres sacres. + +J'aime ce pays, et tous ces details me charment; je l'aime parce que +c'est le sien et qu'elle a tout anime de sa presence,--elle qui est +encore la tout pres, et que cependant je ne verrai plus. + +Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquee de Mehmed-Fatih, +sur certain banc ou nous avons autrefois passe de longues heures. +Par-ci, par-la, des groupes de musulmans, eparpilles sur l'immense +place, fument en causant, et goutent avec nonchalance les charmes d'une +soiree de printemps. + +Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette +vie d'Orient, j'ai peine a me figurer qu'elle est finie et que je vais +partir. + +Je regarde ce vieux portique noir, la-bas, et cette rue deserte qui +s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est la qu'elle habite, et, en +m'avancant de quelques pas, je verrais encore sa demeure. + +Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquietude: il a devine ce +que je pense, et compris ce que je veux faire. + +--Ah! dit-il, Loti, aie pitie d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit +adieu; a present, laisse-la! + +Mais j'avais resolu de la voir, et j'etais sans force contre moi-meme. + +Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause meme du simple +bon sens: Abeddin etait la, le vieil Abeddin, son maitre, et toute +tentative pour la voir devenait insensee. + +--D'ailleurs, disait-il, si meme elle sortait, tu n'as plus de maison +pour la recevoir. Ou trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalite +pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui +disent que tu es la, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la +laisseras dans la rue. Cela t'est egal, a toi qui vas partir; mais, +Loti, si tu fais cela, je te deteste et tu n'as pas de coeur. + +Achmet baissa la tete, et se mit a frapper du pied contre le sol, parti +qu'il avait coutume de prendre quand ma volonte dominait la sienne. + +Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique. + +Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et +deserte: on eut dit la rue d'une ville morte. + +Pas une fenetre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de +l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pave, deux +carcasses dessechees de chiens morts. + +C'etait un quartier aristocratique: les vieilles maisons, baties en +planches de nuances foncees, decelaient une opulence mysterieuse; des +balcons fermes, des shaknisirs en grande saillie, debordant sur la rue +triste; derriere les grilles de fer, des treillages discrets en lattes +de frene, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres +et des oiseaux. Toutes les fenetres de Stamboul sont peintes et fermees +de cette maniere. + +Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les +passants, par l'ouverture des rideaux, decouvrent des tetes humaines, +jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses. + +Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre +pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebaille seulement; quelqu'un +est derriere, qui la referme aussitot. L'interieur ne se devine jamais. + +Cette grande maison la-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle +d'Aziyade. La porte est surmontee d'un soleil, d'une etoile et d'un +croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les +treillages des shaknisirs representent des tulipes bleues melees a des +papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un etre vivant l'habite; +on ne sait jamais si, des fenetres d'une maison turque, quelqu'un vous +regarde ou ne vous regarde pas. + +Derriere moi, la-haut, la grande place est doree par le soleil couchant; +ici, dans la rue, tout est deja dans l'ombre. + +Je me cache a moitie derriere un pan de muraille, je regarde cette +maison, et mon coeur bat terriblement. + +Je pense a ce jour ou je l'avais vue, et pour la premiere fois de ma +vie, derriere les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce +que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres +femmes ne rient de moi; j'ai peur d'etre ridicule, et surtout j'ai peur +de la perdre ... + + + + +XX + + +Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en +plein l'immense mosquee, les portiques arabes et les minarets +gigantesques. Les oulemas qui sortaient de la priere du soir s'etaient +tous arretes sur le seuil, et s'etageaient dans la lumiere sur les +grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait +: au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme +qui avait une admirable tete mystique. Le turban blanc des oulemas +entourait son beau front large; son visage etait pale, sa barbe et ses +grands yeux etaient noirs comme de l'ebene. + +Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la +profondeur du ciel bleu et disait: + +--Voila Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Eternel! + +Et nous courumes, Achmet et moi, comme la foule, aupres de l'oulema qui +voyait Allah. + + + + +XXI + + +Nous ne vimes rien, helas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, +comme toujours, j'aurais donne ma vie pour cette vision divine, ma vie +seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du +surnaturel. + +--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah? + +--Ah! c'est vous, Loti, dit l'oulema Izzet; vous aussi, vous voulez +voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infideles. + +--Il est fou, dirent les derviches. + +Et on emmena le visionnaire dans sa cellule. + +Achmet avait profite de cette diversion pour m'entrainer sur le versant +de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva a +moitie egares. + + + + +XXII + + +Nous dinons sous les porches de la rue du Sultan-Selim. Il est deja tard +pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil. + +L'une apres l'autre, les etoiles s'allument dans le ciel pur; la lune +eclaire la rue large et deserte, les arcades arabes et les vieilles +tombes. De loin en loin un cafe turc encore ouvert jette une lueur rouge +sur les paves gris; les passants sont rares et circulent le fanal a la +main; par-ci par-la, de petites lampes tristes brulent dans les kiosques +funeraires. Je vois pour la derniere fois ces tableaux familiers; +demain, a pareille heure, je serai loin de ce pays. + +--Nous allons descendre jusqu'a Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir +encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux +jusqu'a Balate, un caique jusqu'a Pri-pacha, et nous irons coucher chez +Eriknaz qui nous attend. + +Nous nous perdons pour aller a Oun-Capan, et les chiens aboient apres +nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les +vieux Turcs eux-memes se perdent la nuit dans ces dedales. Personne pour +nous indiquer la route; toujours les memes petites rues, qui montent, +descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers +d'un labyrinthe. + +A Oun-Capan, a l'entree du Phanar, deux chevaux nous attendent. + +Un coureur nous precede, porteur d'un fanal de deux metres de haut, et +nous partons comme le vent. + +Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux. +Dans les rues ou nous courons, le soleil en plein midi hesite a +descendre, et deux chevaux ont peine a passer de front. D'un cote, c'est +la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardees de +fer et plus vieilles que l'islam, qui s'elargissent par le haut, et font +voute sur la ruelle humide. Il faut courber la tete en passant a cheval +sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous +dans l'obscurite profonde leurs gros bras de pierre. + +C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis +d'Eyoub; arrives a Balate, nous en sommes bien pres, mais ce logis +n'existe plus ... + +Nous reveillons un batelier qui nous mene en caique sur l'autre rive ... + +La, c'est la campagne, et de grands cypres noirs se dressent au milieu +des platanes. + +Nous commencons aux lanternes l'ascension des sentiers qui menent a la +case d'Eriknaz. + + + + +XXIII + + +Eriknaz-hanum est d'une laideur agreable et distinguee, blanche comme de +la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle +nous recoit sans voile, comme une femme franque. + +Tout son interieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte +proprete. Ses amies Murrah et Fenzile, qui veillaient avec elle, a notre +arrivee prennent la fuite en se cachant le visage. Elles etaient +occupees a broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, a +bouts retrousses comme des trompettes. + +Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et niece d'Achmet, vient prendre sa +place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite +creature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette +comme une poupee. + +Apres le cafe et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux +_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz +et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous +endormons tous deux d'un profond sommeil. + +Un soleil radieux vient de grand matin nous eveiller, et quatre a quatre +nous degringolons les sentiers qui menent a la Corne d'or. Un caique +matinal est la qui nous attend. + +La multitude des cases noires de Pri-pacha, etagees la-haut en pyramide, +baignent dans la lumiere orangee, et toutes les vitres etincellent. +Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchees, en robes +rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison. + +Voici Eyoub qui passe, voici le cafe de Suleiman, la petite place de la +mosquee, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumiere du matin. Personne +au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi. + +Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et +le vent du nord, me laisse comme derniere image un eblouissement de +soleil. + +Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumee; tout le long +de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au serail, les domes et les +minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisees. +Les caiques dores commencent a circuler par centaines, charges de +passants pittoresques ou de femmes voilees. + +Au bout d'une heure, nous sommes a bord. Tout y est sens dessus dessous, +et c'est bien le depart cette fois. + +Il est fixe pour midi. + + + + +XXIV + + +--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore a Stamboul, fumer notre +narguilhe ensemble pour la derniere fois ... + +Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophane, Galata. Nous voici au +pont de Stamboul. + +La foule se presse sous un soleil brulant; c'est bien le printemps, pour +tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumiere de +midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de domes et de +minarets, qui couronnent la-haut Stamboul; elle s'eparpille sur une +foule bariolee, vetue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel. + +Les bateaux arrivent et partent, charges d'un public pittoresque; les +marchands ambulants hurlent a tue-tete, en bousculant la foule. + +Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportes a tous les +points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les +echoppes, tous les passants, meme tous les mendiants, la collection +complete des estropies, aveugles, manchots, becs-de-lievre et +culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je +distribue des aumones a tout ce monde, et recueille toute une kyrielle +de benedictions et de salams. + +Nous nous arretons a Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant +la mosquee. Pour la derniere fois de ma vie, je jouis du plaisir d'etre +en Turc, assis a cote de mon ami Achmet, fumant un narguilhe au milieu +de ce decor oriental. + +Aujourd'hui, c'est une vraie fete du printemps, un etalage de costumes +et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, +autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se +couvriront bientot de feuilles tendres. Les barbiers ont etabli leurs +ateliers dans la rue et operent en plein air; les bons musulmans se font +gravement raser la tete, en reservant au sommet la meche par laquelle +Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis. + +... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part +ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque +part ou rien ne changera plus, quelque part ou je ne serai pas +perpetuellement separe de ce que j'aime ou de ce que j'ai aime? + +Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme +j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophete! + +--Digression stupide, a propos d'une queue reservee sur le sommet de la +tete ... + + + + +XXV + + +--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire. + +--Achmet, dis-je, quand j'aurai traverse la mer de Marmara, l'Ak-Deniz +(la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup +plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour +aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une +plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais +dans cette mer si bleue, la Mediterranee, je serais moins loin de vous; +ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le +va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la +Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu +n'as aucune idee d'une etendue pareille, et il me faudra, la, naviguer +plusieurs jours en remontant vers l'etoile (le nord) pour arriver dans +mon pays--dans mon pays, ou nous voyons plus souvent la pluie que le +beau temps, et les nuages que le soleil. + +"Je serai la-bas bien loin de vous et cette contree ne ressemble guere +a la tienne; tout y est plus pale, et les couleurs de toute chose y sont +plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce +moins transparent. + +"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce +n'est quand tu es alle en Arabie, faire a la Mecque le pelerinage que +tout bon musulman doit au tombeau du prophete; seulement, au lieu de +sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs laboures. Les maisons +sont toutes carrees et pareilles; pour perspective, on n'a guere que le +mur de son voisin, et souvent cette platitude vous etouffe, on voudrait +s'elever pour voir plus loin. + +"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur +les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idee de me promener +sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garcon +excentrique. + +"Tout le monde est a l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et +c'est pis qu'a Pera. Tout est prevu, regle, numerote; il y a des lois +sur tout et des reglements pour tout le monde, si bien que le dernier +des cuistres, marchand de bonneterie ou garcon coiffeur, a les memes +droits a vivre qu'un garcon intelligent et determine, comme toi ou moi +par exemple. + +"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que +nous faisons journellement a Stamboul, on aurait dans mon pays des +pourparlers d'une heure avec le commissaire de police! + +Achmet comprit tres bien cet apercu de civilisation occidentale, et +resta un instant reveur. + +--Pourquoi, dit-il, apres la guerre, n'amenerais-tu pas ta famille en +Turquie d'Asie, Loti? + +--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de +mon pere Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais +bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois, +nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de +Stamboul, les _Moscov_ nous detruiront tous, et, quand tu reviendras, +Loti, ton Achmet sera mort. + +"Son corps restera quelque part dans la campagne, du cote du Nord; il +n'aura meme pas une petite tombe en marbre gris, sous les cypres, dans +le cimetiere de Kassim-Pacha; Aziyade sera passee en Asie, et tu ne +retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle. +Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frere! + +Helas! Je crains ces Moscov autant que lui-meme, je tremble a cette +idee horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne +trouverais plus personne au monde qui put jamais me parler d'elle!... + + + + +XXVI + + +Les muezzins montent a leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi; +il est temps de partir. + +En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais +presque cette vieille coquine. + +Achmet me reconduit a bord, ou nous nous disons adieu au milieu du +tohu-bohu des visites et de l'appareillage. + +Nous partons, et Stamboul s'eloigne ... + + + + +XXVII + + +En mer, 27 mars 1877. + +Un pale soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large +est vif et froid. Les cotes, tristes et nues, s'eloignent dans la brume +du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus? + +Stamboul a disparu; les plus hauts domes des plus hautes mosquees, tout +s'est perdu dans l'eloignement, tout s'est efface. Je voudrais seulement +une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main; +j'ai une envie folle de sa presence. + +J'ai encore dans la tete tout le tapage de l'Orient, les foules de +Constantinople, l'agitation du depart, et ce calme de la mer m'oppresse. + +Si elle etait la, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma +tete sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait +pleurer et elle aurait confiance. J'ai ete bien tranquille et bien froid +en lui disant adieu. + +Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de +l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son ame et son coeur +qui sont a moi; je l'aimerai encore au-dela de la jeunesse, au-dela du +charme des sens, dans l'avenir mysterieux qui nous apportera la +vieillesse et la mort. + +Ce calme de la mer, ce ciel pale de mars me serrent le coeur. Je souffre +bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir. +J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis +meme pas. + +Elle est a cette heure dans son harem, ma bien-aimee, dans quelque +appartement de cette demeure si sombre et si grillee, etendue, sans +paroles et sans larmes, aneantie, a l'approche de la nuit. + +Achmet est reste, nous suivant des yeux, assis sur le quai de +Foundoucli; je l'ai perdu de vue en meme temps que ce coin familier de +Constantinople, ou, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre. + +Lui aussi pense que je ne reviendrai plus. + +Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-la encore; son amitie +m'etait douce et bienfaisante. + +C'est fini de l'Orient, le reve est acheve. La patrie est devant nous; +dans ce paisible petit Brightbury la-bas, on m'attend avec bonheur. Moi +aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend. + +Je revois ce nid, cheri pourtant, ou s'est passee mon enfance, les vieux +murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse +et les tilleuls, temoins d'autrefois, temoins des premiers reves et du +bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre. + +Souvent deja j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmente et dechire; +j'y ai rapporte bien des passions, bien des esperances, toujours +brisees; il est rempli de poignants souvenirs, son calme beni n'a plus +sur moi son action salutaire; j'etoufferai la, maintenant, comme une +plante privee de soleil ... + + + + +XXVIII + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, avril 1877. + +Cher frere aime, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans +notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et +que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne +negligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour. + +Je fais souvent la reflexion qu'alors qu'on est si aime, si cheri, et +qu'on est l'affection et la pensee dominante de tant de coeurs, il n'y a +point de quoi se croire une vie _maudite_ et desheritee dans ce monde. +Je t'ai ecrit a Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans +doute jamais. Je te disais combien je prenais part a tes peines, a tes +douleurs meme. Va, j'ai plus d'une fois verse des larmes en songeant a +l'histoire d'Aziyade. + +Je pense, cher petit frere, que ce n'est pas tout a fait ta faute, si tu +laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est +bien disputee, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue +encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientot quelqu'un qui +la prendra tout a fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde. + +Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton +arrivee; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait +si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gater. + +Adieu; tous nos baisers, et a bientot! + + + + +XXIX + + +Traduction d'un grimoire turc, ecrit sous la dictee d'Achmet par un +ecrivain public de la place d'Emin-Ounou a Stamboul, et adresse a Loti, +a Brightbury. + +"ALLAH! + +"Mon cher Loti, + +"Achmet te fait beaucoup de salutations. + +"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilene a Aziyade par la vieille +Kadidja; elle l'a serree dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire +encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton depart. + +"Le vieux Abeddin a soupconne et tout devine, car nous avions ete sans +prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, +a dit Kadidja, et ne l'a pas chassee, parce qu'il l'aimait beaucoup. +Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde +a elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont +abandonnee, excepte Fenzile-hanum, qui est allee pour elle consulter le +hodja (le sorcier). + +"Elle est malade depuis ton depart; cependant le grand ekime (medecin) +qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu. + +"C'est la vieille qui avait un jour arrete le sang de sa main qui la +soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a denoncee pour de +l'argent. + +"Aziyade te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas +le moment de ton retour a Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle +puisse jamais _voir tes yeux face a face_ et qu'il lui semble qu'il n'y +a plus de soleil. + +"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses +que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensee, crois-tu que +je peux etre heureux un seul moment sans toi a Constantinople? Je ne le +puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brise de peine. + +"On ne m'a pas encore appele pour la guerre, a cause de mon pere, qui +est tres vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientot. + +"Je te salue + +"Ton frere, + +"ACHMET" + +"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette derniere +semaine. Le Phanar est tout brule." + + + + +XXX + + +LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL + +Brightbury, 20 mai 1877. + +Mon cher Izzedin-Ali, + +Me voici dans mon pays, bien different du votre! sous les vieux +tilleuls qui m'ont abrite enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous +parlais a Stamboul, au milieu de mes bois de chenes verts. C'est le +printemps, mais un pale printemps: de la pluie et de la brume, un peu +comme est chez vous l'hiver. + +J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble +par instants que mon costume, c'est le votre, et que c'est a present que +je suis deguise. + +J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la +famille que j'ai tant de fois deserte; j'aime ceux qui m'aiment ici, et +dont l'affection rendait douces et heureuses mes premieres annees. +J'aime tout ce qui m'entoure, meme cette campagne et ces vieux bois qui +ont leur charme a eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il +m'est difficile de definir pour vous, charme du passe, charme +d'autrefois et des anciens bergers. + +Les nouvelles se succedent, mon cher effendim, les nouvelles de la +guerre; les evenements se precipitent. J'avais espere que le peuple +anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'a moitie, si +loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays, +je fais pour lui des voeux sinceres, et sans doute vous me reverrez +bientot. + +Et puis, vous l'avez devine, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez +soupconne et tolere la presence. Votre coeur est grand; vous etes +au-dessus de toutes les conventions, de tous les prejuges. Je puis bien +vous dire a vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai +bientot. + + + + +XXXI + + +Brightbury, mai 1877. + +J'etais assis a Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mesange a tete +bleue chantait au-dessus de ma tete une chanson compliquee et fort +longue; elle y mettait toute son ame de mesange, et son chant reveillait +chez moi un monde de souvenirs. + +C'etait confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu a peu +les images vinrent, plus nettes et plus precises, je m'y retrouvai tout +a fait. + +Oui, c'etait la-bas, a Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un +de nos jours d'ecole buissonniere et de temerite. Mais c'est si grand, +Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui etait a +Andrinople!... + +C'etait une belle apres-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux, +elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au +soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne. + +Il etait triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: +nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par +excellence, et ou tout semble s'etre immobilise depuis les derniers +empereurs byzantins. + +La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses +murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une +necropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les +epaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et +qu'il eut autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes +basses, contournees, mysterieuses, surmontees d'inscriptions dorees et +d'ornements bizarres. + +Entre la partie habitee de la ville et ses fortifications s'etendent de +vastes terrains vagues occupes par des masures inquietantes, des ruines +eboulees de tous les ages de l'histoire. + +Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces +murailles; a peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige +blanche; toujours les memes creneaux, toujours les memes tours, la meme +teinte sombre apportee par les siecles,--les memes lignes regulieres, +qui s'en vont, droites et funebres, se perdre dans l'extreme horizon. + +Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour +de nous, dans la campagne, c'etaient des bois de ces cypres +gigantesques, hauts comme des cathedrales, a l'ombre desquels par +milliers se pressaient les sepultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle +part autant de cimetieres que dans ce pays, ni autant de tombes, ni +autant de morts. + +--Ces lieux, disait Aziyade, etaient affectionnes d'Azrael qui, la +nuit, y arretait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait +comme un homme sous ces ombrages terribles. + +Cette campagne etait silencieuse, ces sites imposants et solennels. + +Et cependant nous etions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, +heureux d'etre jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en +plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu. + +Son yachmak, tres epais, etait ramene sur ses yeux jusqu'a derober tout +son front; a peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses +prunelles, si limpides et si mobiles; son feredje d'emprunt etait d'une +couleur foncee, d'une coupe severe, que n'adoptent point d'ordinaire les +femmes elegantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-meme ne l'eut point +reconnue. + +Nous marchions d'un pas souple et rapide, frolant les modestes +marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant a pleine +poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver. + +Tout a coup, dans ce grand silence, nous entendimes un delicieux chant +de mesange, en tout semblable a celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux +de meme espece repetent dans tous les coins du monde la meme chanson. + +Aziyade s'arreta court, etonnee; avec une mine de stupefaction comique, +du bout de son doigt teint de henne, elle me montrait le petit chanteur +pose pres de nous sur une branche de cypres. Ce petit oiseau, tout +petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se +demenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous +nous mimes a rire. + +Et nous restames la longtemps a l'ecouter, jusqu'au moment ou il prit +son vol, effraye par six grands chameaux qui s'avancaient d'une allure +bete, attaches a la queue leu leu par des ficelles. + +Apres ... apres, nous vimes poindre une troupe de femmes en deuil qui se +dirigeaient vers nous. + +C'etaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tete; elles +portaient un petit cadavre, a decouvert sur une civiere, suivant leur +rite national. + +--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyade devenue +serieuse. + +En effet, c'etait une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une +delicieuse poupee de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle +etait vetue d'une elegante robe de mousseline blanche et portait sur la +tete une couronne de fleurs d'or. + +Il y avait une fosse creusee au bord du chemin. On enterre ainsi les +morts n'importe ou, le long des routes ou au pied des murs ... + +--Approchons-nous, dit Aziyade, redevenue enfant; on nous donnera des +bonbons. + +On avait derange pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas +etre fort ancien; la terre qui en etait sortie etait pleine d'ossements +et de lambeaux de diverses etoffes. Il y avait surtout un bras, plie a +angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par +quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de devorer. + +Il y avait la deux _popes_ a grands cheveux de femme, couverts de +sordides oripeaux dores, sales, patibulaires, assistes de quatre mauvais +droles d'enfants de choeur. + +Ils marmotterent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mere lui +enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds +dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eut fait sourire, si +elle n'eut pas ete faite par cette mere. + +Quand elle fut couchee tout au fond sur le sol humide, sans planches, +sans biere, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le +trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le +vieux coude; et elle fut promptement enfouie. + +On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec. + +Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragees blanches, en +remit une poignee a chacun des assistants, et nous en eumes aussi, bien +que nous fussions Turcs. + +Quand Aziyade tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux etaient +pleins de larmes ... + + + + +XXXII + + +Le fait est que ce petit oiseau etait drole de se trouver si heureux de +vivre, et d'etre si gai au milieu de ce site funebre!... + +.................. + + + * * * * * + + +5 + +AZRAEL + + + +I + +20 mai 1877. + +... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. La-bas, quelque +chose se dessine; l'horizon se frange de mosquees et de minarets;--mon +coeur bat, c'est Stamboul! + +Je mets pied a terre.--C'est une emotion vive que de me retrouver dans +ce pays ... + +Achmet n'est plus la, a son poste, caracolant a Top-Hane sur son cheval +blanc. Galata meme est mort; on voit que quelque chose de terrible comme +une guerre d'extermination se passe au-dehors. + +... J'ai repris mes habits turcs. Je cours a Azarkapou. Je monte dans le +premier caique qui passe. Le caiqdji me reconnait. + +--Et Achmet?... dis-je. + +--Parti, parti pour la guerre! + +J'arrive chez Eriknaz, sa soeur. + +--Oui, parti, dit-elle. Il etait a Batoum, et, depuis la bataille, nous +sommes sans nouvelles. + +Les sourcils noirs d'Eriknaz s'etaient contractes avec douleur; elle +pleurait amerement ce frere que les hommes lui avaient ravi, et la +petite Alemshah pleurait en regardant sa mere. + +Je me rendis a la case de Kadidja; mais la vieille avait demenage, et +personne ne put m'indiquer sa demeure. + + + + +II + + +Alors, je me dirigeai seul vers la mosquee de Mehmed-Fatih, vers la +maison d'Aziyade, sans arreter aucun projet dans ma tete troublee, sans +songer meme a ce que j'allais faire, pousse seulement par le besoin de +m'approcher d'elle et de la voir!... + +Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait ete autrefois +l'opulent Phanar; ce n'etait plus qu'une grande devastation, une longue +suite de rues funebres, encombrees de debris noirs et calcines. C'etait +ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller a Eyoub, +ou m'attendait ma cherie ... + +On criait dans ces rues; des groupes d'hommes a peine vetus, leves pour +la guerre, a moitie armes, a moitie sauvages, aiguisaient leurs yatagans +sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zebres +d'inscriptions blanches. + +Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de +l'Eski-Stamboul. + +J'approchais toujours. J'etais dans la rue sombre qui monte a +Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!... + +Les objets exterieurs etalaient au soleil des aspects sinistres qui me +serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et +rien que le bruit de mes pas ... + +Sur les paves, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille, +rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes +maigres et nues, d'un noir d'ebene; elle trottinait tete basse, et se +parlait a elle-meme ... C'etait Kadidja. + +Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une +intonation aigue de negresse ou de macaque, et un ricanement de +moquerie. + +--Aziyade? dis-je. + +--_Eulu! eulu_! dit-elle en appuyant a plaisir sur ces mots +bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, designent la mort. + +--_Eulu! eulmuch_! criait-elle, comme a quelqu'un qui ne comprend +pas. + +Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait +sans pitie de ce mot funebre: + +--Morte! Morte!... elle est morte! + +On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme +un coup de foudre; il faut un moment a la souffrance, pour vous +etreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur +d'etre si calme. Et la vieille me suivait pas a pas, comme une furie, +avec son horrible _Eulu! eulu_! + +Je sentais derriere moi la haine exasperee de cette creature, qui +adorait sa maitresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me +retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une +certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ... + +.................. + + + +III + + +Je me retrouvai appuye contre une fontaine de marbre, pres de la maison +peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyade avait habitee; +j'etais assis et la tete me tournait; les maisons sombres et desertes +dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le +marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempee dans l'eau +froide de la fontaine, faisait matelas a ma tete ... Alors, je vis la +vieille Kadidja pres de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridees de +singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ... + +Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde a nous; ils causaient +avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues, +des nouvelles de la premiere bataille de Kars. On etait aux mauvais +jours des debuts de la guerre, et les destinees de l'islam semblaient +deja perdues. + + + + +IV + + Je veille, et, nuit et jour, mon front reve enflamme, + Ma joue en pleurs ruisselle, + Depuis qu'Albayde dans la tombe a ferme + Ses beaux yeux de gazelle. + (VICTOR HUGO, _Orientales_.) + + +La chose froide que je tenais serree dans mes bras etait une borne de +marbre plantee dans le sol. + +Ce marbre etait peint en bleu d'azur, et termine en haut par un relief +de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorees en +saillie, que machinalement je lisais ... + +C'etait une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulieres +aux femmes, et j'etais assis sur la terre, dans le grand cimetiere de +Kassim-Pacha. + +La terre rouge et fraichement remuee formait une bosse de la longueur +d'un corps humain; de petites plantes deracinees par la beche etaient +posees sur ce gueret les racines en l'air; tout alentour, c'etaient la +mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni +bouquets ni couronnes sur les tombes turques. + +Ce cimetiere n'avait pas l'horreur de nos cimetieres d'Europe; sa +tristesse orientale etait plus douce, et aussi plus grandiose. De +grandes solitudes mornes, des collines steriles, ca et la plantees de +cypres noirs; de loin en loin, a l'ombre de ces arbres immenses, des +mottes de terre retournees de la veille, d'antiques bornes funeraires, +de bizarres tombes turques, coiffees de tarbouchs et de turbans. + +Tout au loin, a mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familiere de +Stamboul, et la-bas ... Eyoub! + +C'etait un soir d'ete; la terre, l'herbe seche, tout etait tiede, a part +ce marbre autour duquel j'avais noue mes bras, qui etait reste froid; sa +base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort. + +Les objets exterieurs avaient ces aspects inaccoutumes que prennent les +choses, quand les destinees des hommes ou des empires touchent aux +grandes crises decisives, quand les destinees s'achevent. + +On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la +guerre sainte, ces etranges fanfares turques, unisson strident et +sonore, timbre inconnu a nos cuivres d'Europe; on eut dit le supreme +hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande +race de Tchengiz. + +Le yatagan turc trainait a mon cote, je portais l'uniforme de +_yuzbachi_; celui qui etait la ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le +_yuzbachi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicite d'etre envoye aux +avant-postes, je partais le lendemain ... + +Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacree de +l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdatres des +tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cypres, sur leurs +troncs seculaires, sur leur melancolique ramure grise. Ce cimetiere +etait comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme +mysterieux, et portait a la priere. + +J'y voyais comme a travers un voile funebre, et toute ma vie passee +tourbillonnait dans ma tete avec le vague desordre des reves; tous les +coins du monde ou j'ai vecu et aime, mes amis, mon frere, des femmes de +diverses couleurs que j'ai adorees, et puis, helas! le foyer bien-aime +que j'ai deserte pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille +mere ... + +Pour elle qui est la couchee, j'ai tout oublie!... Elle m'aimait, elle, +de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et +tout doucement, lentement, derriere les grilles dorees du harem, elle +est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa +voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne, +moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta +volonte!" + +Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares +bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble +le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'a moi et +remplissait les grands cimetieres de rumeurs etranges. + +Le soleil s'etait couche derriere la colline sacree d'Eyoub, et la nuit +d'ete descendait transparente sur l'heritage d'Othman ... + +... Cette chose sinistre qui est la-dessous, si pres de moi que j'en +fremis, cette chose sinistre deja devoree par la terre, et que j'aime +encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indefini, +une ame, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me +voir encore pleurant la sur cette terre?... + +Mon Dieu, pour elle je suis pres de prier, mon coeur qui s'etait durci +et ferme dans la comedie de la vie, s'ouvre a present a toutes les +erreurs delicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans +amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre +poussiere, je le saurai bientot peut-etre, je vais tenter de mourir pour +le savoir ... + + + + +V + + +CONCLUSION + + +On lit dans le _Djeridei-havadis_, journal de Stamboul: + +"Parmi les morts de la derniere bataille de Kars, on a retrouve le +corps d'un jeune officier de la marine anglaise, recemment engage au +service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi. + +"Il a ete inhume parmi les braves defenseurs de l'islam (que Mahomet +protege!), aux pieds du Kizil-Tepe, dans les plaines de Karadjemir." + + + +FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE *** + +***** This file should be named 11035.txt or 11035.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11035/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aziyade + Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise + entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de + Kars, le 27 octobre 1877. + + +Author: Pierre Loti + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11035] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE *** + + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, +(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks) + + + + +AZIYADÉ + +par PIERRE LOTI + +De l'Académie française + + +Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise +entré au service de la Turquie le 10 mai 1876 tué dans les murs de +Kars le 27 octobre 1877. + + + + +PRÉFACE DE PLUMKETT + +AMI DE LOTI + + +Dans tout roman bien conduit, une description du héros est de rigueur. +Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a +pas été plus conduit que la vie de son héros. Et puis décrire au public +indifférent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisée, et les plus +habiles pourraient bien s'y perdre. + +Pour son portrait physique, lecteur, allez à Musset: ouvrez "_Namouna_, +conte oriental" et lisez: + + Bien cambré, bien lavé; ........ + Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux + Ce qu'il avait de beau surtout, c'étaient les yeux. + +Comme Hassan, il était très joyeux, et pourtant très maussade; +indignement naïf, et pourtant très blasé. En bien comme en mal, il +allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan égoïste, +et c'était à Rolla plutôt qu'il eût pu ressembler ... + + Dans plus d'une âme on voit deux choses à la fois: + + .................. + + Le ciel,--qui teint les eaux à peine remuées, + + .................. + + Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant. + +(VICTOR HUGO, _les Ondines_.) + +PLUMKETT. + + + +1 + +SALONIQUE + +JOURNAL DE LOTI + + + +I + +16 mai 1876. + +... Une belle journée de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les +canots étrangers arrivèrent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la +dernière main à leur oeuvre: six pendus exécutaient en présence de la +foule l'horrible contorsion finale ... Les fenêtres, les toits étaient +encombrés de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorités turques +souriaient à ce spectacle familier. + +Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du +supplice; les potences étaient si basses que les pieds nus des condamnés +touchaient la terre. Leurs ongles crispés grinçaient sur le sable. + + + +II + +L'exécution terminée, les soldats se retirèrent et les morts restèrent +jusqu'à la tombée du jour exposés aux yeux du peuple. Les six cadavres, +debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la +mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifférents et +de groupes silencieux de jeunes femmes. + + + +III + +Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exigé ces exécutions +d'ensemble, comme réparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit +en Europe au début de la crise orientale. + +Toutes les nations européennes avaient envoyé sur rade de Salonique +d'imposants cuirassés. L'Angleterre s'y était une des premières fait +représenter, et c'est ainsi que j'y étais venu moi-même, sur l'une des +corvettes de Sa Majesté. + + + +IV + +Un beau jour de printemps, un des premiers où il nous fut permis de +circuler dans Salonique de Macédoine, peu après les massacres, trois +jours après les pendaisons, vers quatre heures de l'après-midi, il +arriva que je m'arrêtai devant la porte fermée d'une vieille mosquée, +pour regarder se battre deux cigognes. + +La scène se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons +caduques bordaient de petits chemins tortueux, à moitié recouverts par +les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mystérieux, de grands +balcons fermés et grillés, d'où les passants sont reluqués par des +petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les pavés de +galets noirs, et des branches de fraîche verdure couraient sur les +toits; le ciel, entrevu par échappées, était pur et bleu; on respirait +partout l'air tiède et la bonne odeur de mai. + +La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude +contrainte et hostile; aussi l'autorité nous obligeait-elle à traîner +par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin, +quelques personnages à turban passaient en longeant les murs, et aucune +tête de femme ne se montrait derrière les grillages discrets des +_haremlikes_; on eût dit une ville morte. + +Je me croyais si parfaitement seul, que j'éprouvai une étrange +impression en apercevant près de moi, derrière d'épais barreaux de fer, +le haut d'une tête humaine, deux grands yeux verts fixés sur les miens. + +Les sourcils étaient bruns, légèrement froncés, rapprochés jusqu'à se +rejoindre; l'expression de ce regard était un mélange d'énergie et de +naïveté; on eût dit un regard d'enfant, tant il avait de fraîcheur et de +jeunesse. + +La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'à la ceinture +sa taille enveloppée d'un camail à la turque (_féredjé_) aux plis longs +et rigides. Le camail était de soie verte, orné de broderies d'argent. +Un voile blanc enveloppait soigneusement la tête, n'en laissant paraître +que le front et les grands yeux. Les prunelles étaient bien vertes, de +cette teinte vert de mer d'autrefois chantée par les poètes d'Orient. + +Cette jeune femme était Aziyadé. + + + + +V + + +Aziyadé me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fût cachée; mais +un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosité +qu'on peut contempler à loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces +étrangers, qui étaient venus menacer son pays sur de si terribles +machines de fer, pût être un très jeune homme dont l'aspect ne lui +causait ni répulsion ni frayeur. + + + + +VI + + +Tous les canots des escadres étaient partis quand je revins sur le quai; +les yeux verts m'avaient légèrement captivé, bien que le visage exquis +caché par le voile blanc me fût encore inconnu; j'étais repassé trois +fois devant la mosquée aux cigognes, et l'heure s'en était allée sans +que j'en eusse conscience. + +Les impossibilités étaient entassées comme à plaisir entre cette jeune +femme et moi; impossibilité d'échanger avec elle une pensée, de lui +parler ni de lui écrire; défense de quitter le bord après six heures du +soir, et autrement qu'en armes; départ probable avant huit jours pour ne +jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des +harems. + +Je regardai s'éloigner les derniers canots anglais, le soleil près de +disparaître, et je m'assis irrésolu sous la tente d'un café turc. + + + + +VII + + +Un attroupement fut aussitôt formé autour de moi; c'était une bande de +ces hommes qui vivent à la belle étoile sur les quais de Salonique, +bateliers ou portefaix, qui désiraient savoir pourquoi j'étais resté à +terre et attendaient là, dans l'espoir que peut-être j'aurais besoin de +leurs services. + +Dans ce groupe de Macédoniens, je remarquai un homme qui avait une drôle +de barbe, séparée en petites boucles comme les plus antiques statues de +ce pays; il était assis devant moi par terre et m'examinait avec +beaucoup de curiosité; mon costume et surtout mes bottines paraissaient +l'intéresser vivement. Il s'étirait avec des airs câlins, des mines de +gros chat angora, et bâillait en montrant deux rangées de dents toutes +petites, aussi brillantes que des perles. + +Il avait d'ailleurs une très belle tête, une grande douceur dans les +yeux qui resplendissaient d'honnêteté et d'intelligence. Il était tout +dépenaillé, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre +comme une chatte. + +Ce personnage était Samuel. + + + + +VIII + + +Ces deux êtres rencontrés le même jour devaient bientôt remplir un rôle +dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on +m'eût beaucoup étonné en me le disant. Tous deux devaient abandonner +ensuite leur pays pour me suivre, et nous étions destinés à passer +l'hiver ensemble, sous le même toit, à Stamboul. + + + + +IX + + +Samuel s'enhardit jusqu'à me dire les trois mots qu'il savait d'anglais: + +--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller à bord?) + +Et il continua en sabir: + +--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.) + +Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on +pouvait tirer d'un garçon intelligent et déterminé, parlant une langue +connue, pour cette entreprise insensée qui flottait déjà devant moi à +l'état de vague ébauche. + +L'or était un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu. +Samuel, d'ailleurs, devait être honnête, et un garçon qui l'est ne +consent point pour de l'or à servir d'intermédiaire entre un jeune homme +et une jeune femme. + + + + +X + + +A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES + +Salonique, 2 juin. + +... Ce n'était d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens; +quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut; +j'en suis surpris et charmé. + +Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un +vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison +d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystère. C'est la +case choisie pour ces changements de décors qui lui sont familiers. +(Autrefois, vous vous en souvenez, c'était pour Isabelle B ..., l'étoile +: la scène se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la +maîtresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de +décors, et c'est à peine si le costume oriental leur prête encore +quelque peu d'attrait et de nouveauté.) + +Début de mélodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur. +Aspect assez misérable, mais beaucoup de couleur orientale. Des +narguilhés traînent à terre avec des armes. + +Votre ami Loti est planté au milieu et trois vieilles juives +s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes +pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornées de paillettes, +des sequins enfilés pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de +soie verte. Elles se dépêchent de lui enlever ses vêtements d'officier +et se mettent à l'habiller à la turque, en s'agenouillant pour commencer +par les guêtres dorées et les jarretières. Loti conserve l'air sombre et +préoccupé qui convient au héros d'un drame lyrique. + +Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les +manches d'argent sont incrustés de corail, et les lames damasquinées +d'or; elles lui passent une veste dorée à manches flottantes, et le +coiffent d'un tarbouch. Après cela, elles expriment, par des gestes, que +Loti est très beau ainsi, et vont chercher un grand miroir. + +Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement à cette +toilette qui pourrait lui être fatale; et puis il disparaît par une +porte de derrière et traverse toute une ville saugrenue, des bazars +d'Orient et des mosquées; il passe inaperçu dans des foules bariolées, +vêtues de ces couleurs éclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques +femmes voilées de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un +Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles." + +Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami +Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque, +laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensée en tout temps, +et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Auprès d'elle, +Loti va passer une heure de complète ivresse, au risque de sa tête, de +la tête de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications +diplomatiques. + +Vous direz qu'il faut, pour en arriver là, un terrible fond d'égoïsme; +je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu à penser que tout ce qui +me plaît est bon à faire et qu'il faut toujours épicer de son mieux le +repas si fade de la vie. + +Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai écrit +longuement. Je ne crois nullement à votre affection, pas plus qu'à celle +de personne; mais vous êtes, parmi les gens que j'ai rencontrés deçà et +delà dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir +à vivre et à échanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque +peu d'épanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de +Chypre. + +À présent c'est passé; je suis monté sur le pont respirer l'air vif du +soir, et Salonique faisait piètre mine; ses minarets avaient l'air d'un +tas de vieilles bougies, posées sur une ville sale et noire où +fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une +douche glacée, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je +retombe sur moi-même; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide +écoeurant et l'immense ennui de vivre. + +Je pense aller bientôt à Jérusalem, où je tâcherai de ressaisir quelques +bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et +philosophiques, mes principes de morale, mes théories sociales, etc., +sont représentés par cette grande personnalité: le gendarme. + +Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En +attendant, je vous serre les mains et je suis votre dévoué. + +LOTI. + + + + +XI + + +Ce fut une des époques troublées de mon existence que ces derniers jours +de mai 1876. + +Longtemps j'étais resté anéanti, le coeur vide, inerte, à force d'avoir +souffert; mais cet état transitoire avait passé, et la force de la +jeunesse amenait le réveil. Je m'éveillais seul dans la vie; mes +dernières croyances s'en étaient allées, et aucun frein ne me retenait +plus. + +Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient +jetait son grand charme sur ce réveil de moi-même, qui se traduisait par +le trouble des sens. + + + + +XII + + +Elle était venue habiter avec les trois autres femmes de son maître un +yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; là, on la +surveillait moins. + +Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me +jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des +pêcheurs; et Samuel, placé comme par hasard sur mon passage, recevait +par signes mes ordres pour la nuit. + +J'ai passé bien des journées à errer sur ce chemin de Monastir. C'était +une campagne nue et triste, où l'oeil s'étendait à perte de vue sur des +cimetières antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen +rongeait les inscriptions mystérieuses; des champs plantés de menhirs de +granit; des sépultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce +vieux sol de Macédoine où les grands peuples du passé ont laissé leur +poussière. De loin en loin, la silhouette aiguë d'un cyprès, ou un +platane immense, abritant des bergers albanais et des chèvres; sur la +terre aride, de larges fleurs lilas pâle, répandant une douce odeur de +chèvrefeuille, sous un soleil déjà brûlant. Les moindres détails de ce +pays sont restés dans ma mémoire. + +La nuit, c'était un calme tiède, inaltérable, un silence mêlé de bruits +de cigales, un air pur rempli de parfums d'été; la mer immobile, le ciel +aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques. + +Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que +des barrières matérielles, la présence de son maître, et le grillage de +fer de ses fenêtres. + +Je passais ces nuits à l'attendre, à attendre ce moment, très court +quelquefois, où je pouvais toucher ses bras à travers les terribles +barreaux, et embrasser dans l'obscurité ses mains blanches, ornées de +bagues d'Orient. + +Et puis, à certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec +mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les +officiers de garde. + + + + +XIII + + +Mes soirées se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'étranges +choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des études +de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et +les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais +dans ces bouges était celui des matelots turcs, le moins compromettant +pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait +singulièrement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure +rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu à peu je m'attachais à lui, +et son refus de me servir auprès d'Aziyadé me faisait l'estimer +davantage. + +Mais j'ai vu d'étranges choses la nuit avec ce vagabond, une +prostitution étrange, dans les caves où se consomment jusqu'à complète +ivresse le mastic et le raki ... + + + + +XIV + + +Une nuit tiède de juin, étendus tous deux à terre dans la campagne, nous +attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens +de cette belle nuit étoilée, où l'on n'entendait que le faible bruit de +la mer calme. Les cyprès dessinaient sur la montagne des larmes noires, +les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes +séculaires marquaient la place oubliée de quelque derviche d'autrefois; +l'herbe sèche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'était un +bonheur d'être en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon +vivre. + +Mais Samuel paraissait subir cette corvée nocturne avec une détestable +humeur, et ne me répondait même plus. + +Alors je lui pris la main pour la première fois, en signe d'amitié, et +lui fis en espagnol à peu près ce discours: + +--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des +planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le +serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur après. N'êtes-vous +pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire? + +Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eût été +nécessaire. + +--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublée, _che volete mî?_ +(Que voulez-vous de moi?) ... + +Quelque chose d'inouï et de ténébreux avait un moment passé dans la tête +du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis +il s'était couvert la figure de ses bras, et restait là, terrifié de +lui-même, immobile et tremblant ... + +Mais, depuis cet instant étrange, il est à mon service corps et âme; il +joue chaque soir sa liberté et sa vie en entrant dans la maison +qu'Aziyadé habite; il traverse, dans l'obscurité, pour aller la +chercher, ce cimetière rempli pour lui de visions et de terreurs +mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la +nôtre, ou bien m'attend toute la nuit, couché pêle-mêle avec cinquante +vagabonds, sur la _cinquième_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa +personnalité est comme absorbée dans la mienne, et je le trouve partout +dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis, +prêt à défendre ma vie au risque de la sienne. + + + + +XV + + +LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE + +Salonique, mai 1876. + +Mon cher Plumkett, + +Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses +tristes ou saugrenues, ou même gaies, qui vous passeront par la tête; +comme vous êtes classé pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai +toujours avec plaisir ce que vous m'écrirez. + +Votre lettre m'a été remise sur la fin d'un dîner au vin d'Espagne, et +je me souviens qu'elle m'a un peu, à première vue, abasourdi par son +ensemble original. Vous êtes en effet " un drôle de type ", mais cela, +je le savais déjà. Vous êtes aussi un garçon d'esprit, ce qui était +connu. Mais ce n'est point là seulement ce que j'ai démêlé dans votre +longue lettre, je vous l'assure. + +J'ai vu que vous avez dû beaucoup souffrir, et c'est là un point de +commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues années que j'ai +été lancé dans la vie, à Londres, livré à moi-même à seize ans; j'ai +goûté un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus +qu'aucun genre de douleur m'ait été épargné. Je me trouve fort vieux, +malgré mon extrême jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et +l'acrobatie. + +Les confidences d'ailleurs ne servent à rien; il suffit que vous ayez +souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous. + +Je vois aussi que j'ai été assez heureux pour vous inspirer quelque +affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que +vous appelez une _amitié intellectuelle_, et nos relations nous aideront +à passer le temps maussade de la vie. + +À la quatrième page de votre papier, votre main courait un peu vite sans +doute, quand vous avez écrit: " une affection et un dévouement +illimités. " Si vous avez pensé cela, vous voyez bien, mon cher ami, +qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraîcheur, et que +tout n'est pas perdu. Ces belles amitiés-là, à la vie, à la mort, +personne plus que moi n'en a éprouvé tout le charme; mais, voyez-vous, +on les a à dix-huit ans; à vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus +de dévouement que pour soi-même. C'est désolant, ce que je vous dis là, +mais c'est terriblement vrai. + + + + +XVI + + +Salonique, juin 1876. + +C'était un bonheur de faire à Salonique ces corvées matinales qui vous +mettaient à terre avant le lever du soleil. L'air était si léger, la +fraîcheur si délicieuse, qu'on n'avait aucune peine à vivre; on était +comme pénétré de bien-être. Quelques Turcs commençaient à circuler, +vêtus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voûtées des +bazars, à peine éclairées encore d'une demi-lueur transparente. + +L'ingénieur Thompson jouait auprès de moi le rôle du confident +d'opéra-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues +de cette ville, aux heures les plus prohibées et dans les tenues les +moins réglementaires. + +Le soir, c'était pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout +était rose ou doré. L'Olympe avait des teintes de braise ou de métal en +fusion, et se réfléchissait dans une mer unie comme une glace. Aucune +vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphère et que +les montagnes se découpaient dans le vide, tant leurs arêtes les plus +lointaines étaient nettes et décidées. + +Nous étions souvent assis le soir sur les quais où se portait la foule, +devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y +jouaient leurs airs bizarres, accompagnés de clochettes et de chapeaux +chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites +tables toujours garnies, et ne suffisaient plus à servir les narguilhés, +les skiros, le lokoum et le raki. + +Samuel était heureux et fier quand nous l'invitions à notre table. Il +rôdait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque +rendez-vous d'Aziyadé, et je tremblais d'impatience en songeant à la +nuit qui allait venir. + + + + +XVII + + +Salonique, juillet 1876. + +Aziyadé avait dit à Samuel qu'il resterait cette nuit-là auprès de nous. +Je la regardais faire avec étonnement: elle m'avait prié de m'asseoir +entre elle et lui, et commençait à lui parler en langue turque. + +C'était un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et +Samuel devait servir d'interprète; depuis un mois, liés par l'ivresse +des sens, sans avoir pu échanger même une pensée, nous étions restés +jusqu'à cette nuit étrangers l'un à l'autre et inconnus. + +--Où es-tu né? Où as-tu vécu? Quel âge as-tu? As-tu une mère? +Crois-tu en Dieu? Es-tu allé dans le pays des hommes noirs? As-tu eu +beaucoup de maîtresses? Es-tu un seigneur dans ton pays? + +Elle, elle était une petite fille circassienne venue à Constantinople +avec une autre petite de son âge; un marchand l'avait vendue à un vieux +Turc qui l'avait élevée pour la donner à son fils; le fils était mort, +le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, était extrêmement belle; +alors, elle avait été prise par cet homme, qui l'avait remarquée à +Stamboul et ramenée dans sa maison de Salonique. + +--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le même que le +tien, et qu'elle n'est pas bien sûre, d'après le Koran, que les femmes +aient une âme comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti, +vous ne vous verrez jamais, même après que vous serez morts, et c'est +pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande +si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous +laisserez couler au fond en vous tenant serrés tous les deux ... Et moi, +ensuite, je ramènerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus. + +--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons +tout de suite, ce sera fini après. + +Aziyadé comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et +nous nous penchâmes tous deux sur l'eau. + +--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous +deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez là. +En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace. + +Cela était dit en sabir avec une crudité sauvage que le français ne peut +pas traduire. + +.................. + +Il était l'heure pour Aziyadé de repartir, et, l'instant d'après, elle +nous quitta. + + + + +XVIII + + +PLUMKETT A LOTI + +Londres, juin 1876. + +Mon cher Loti, + +J'ai une vague souvenance de vous avoir envoyé le mois dernier une +lettre sans queue ni tête, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le +primesaut vous dicte, où l'imagination galope, suivie par la plume, qui, +elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille +rossinante de louage. + +Ces lettres-là, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors +on ne les aurait point envoyées. Des digressions plus ou moins +pédantesques dont il est inutile de chercher l'à-propos, suivies +d'âneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un +auto-panégyrique d'individu incompris qui cherche à se faire plaindre, +pour récolter des compliments que vous êtes assez bon pour lui envoyer. +Conclusion: tout cela était bien ridicule. + +Et les protestations de dévouement!--Oh! pour le coup c'est là que +la vieille rossinante à deux becs prenait le mors aux dents! Vous +répondez à cet article de ma lettre comme eût pu le faire cet écrivain +du XVIe siècle avant notre ère qui ayant essayé de tout, d'être un grand +roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes, +etc., en vint à s'ennuyer et à se dégoûter tellement de toutes ces +choses, qu'il déclara sur ses vieux jours, toutes réflexions faites, que +tout n'était que vanité. + +Ce que vous me répondiez là, en style d'Ecclésiaste, je le savais bien; +je suis si bien de votre avis sur tout et même sur autre chose, que je +doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que +comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien à nous +apprendre l'un à l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral. + +--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles. + +Plus que jamais, je m'incline: j'aime à avoir des vues d'ensemble sur +les personnes et les choses, j'aime à en deviner les grands traits; +quant aux détails, je les ai toujours eus en horreur. + +"Affection et dévouement illimités! " Que voulez-vous! c'était un de +ces bons mouvements, un de ces heureux éclairs à la faveur desquels on +est meilleur que soi-même. Croyez bien que l'on est sincère au moment où +l'on écrit ainsi. Si ce ne sont que des éclairs, à qui faut-il s'en +prendre?... Est-ce à vous et à moi, qui ne sommes aucunement +responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce à +celui qui ne nous a créés que pour nous laisser à demi ébauchés, +susceptibles des aspirations les plus élevées; mais incapables d'actes +qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce à personne du tout? +Dans le doute où nous sommes à ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y +a de mieux à faire. + +Merci pour ce que vous me dites de la fraîcheur de mes sentiments. +Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutôt je m'en suis +trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu défraîchis par l'usage que +j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion, +et, à ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de très +bonnes occasions. Je vous ferai également remarquer qu'il est des choses +qui gagnent en solidité ce que l'usure peut leur avoir enlevé de +brillant et de fraîcheur; comme exemple tiré du noble métier que nous +exerçons tous deux, je vous citerai le vieux filin. + +Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus à +revenir là-dessus. Une fois pour toutes, je vous déclare que vous êtes +très bien doué, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez +s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-même. Cela posé, +je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour +entrer dans quelques détails sur mon individu. + +Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du +moral.--Mon traitement consiste à ne plus me tourner la cervelle à +l'envers, et à mettre un régulateur à ma sensibilité. Tout est équilibre +en ce monde, au-dedans de nous-même comme au-dehors. Si la sensibilité +prend le dessus, c'est toujours aux dépens de la raison. Plus vous serez +poète, moins vous serez géomètre, et, dans la vie, il faut un peu de +géométrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmétique. Je crois, +Dieu me pardonne, que je vous écris là quelque chose qui a presque le +sens commun! + +Tout à vous, +PLUMKETT. + + + + +XIX + + +Nuit du 27 juillet, Salonique. + +À neuf heures, les uns après les autres, les officiers du bord rentrent +dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance +et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde. + +Et je regarde avec anxiété le ciel du côté du vieil Olympe, d'où partent +trop souvent ces gros nuages cuivrés, indices d'orages et de pluie +torrentielle. + +Ce soir, de ce côté-là, tout est pur, et la montagne mythologique +découpe nettement sa cime sur le ciel profond. + +Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte. + +Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux +heures se passent, les minutes se traînent et sont longues comme des +nuits. + +À onze heures, un léger bruit d'avirons sur la mer calme; un point +lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de +Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le hèlent. Samuel ne +répond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires +ont une consigne secrète qui concerne lui seul, et le voilà le long du +bord. + +On lui remet pour moi des filets, et différents ustensiles de pêche; les +apparences sont sauvées ainsi, et je saute dans la barque, qui +s'éloigne; j'enlève le manteau qui couvrait mon costume turc et la +transformation est faite. Ma veste dorée brille légèrement dans +l'obscurité, la brise est molle et tiède, et Samuel rame sans bruit dans +la direction de la terre. + +Une petite barque est là qui stationne.--Elle contient une vieille +négresse hideuse enveloppée d'un drap bleu, un vieux domestique albanais +armé jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme, +tellement voilée qu'on ne voit plus rien d'elle-même qu'une informe +masse blanche. + +Samuel reçoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et +s'éloigne sans mot dire. Je suis resté seul avec la femme au voile, +aussi muette et immobile qu'un fantôme blanc; j'ai pris les rames, et, +en sens inverse, nous nous éloignons aussi dans la direction du large. +--Les yeux fixés sur elle, j'attends avec anxiété qu'elle fasse un +mouvement ou un signe. + +Quand, à son gré, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est +le signal attendu pour venir m'asseoir auprès d'elle. Je tremble en la +touchant, ce premier contact me pénètre d'une langueur mortelle, son +voile est imprégné des parfums de l'Orient, son contact est ferme et +froid. + +J'ai aimé plus qu'elle une autre jeune femme que, à présent, je n'ai +plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille +ivresse. + + + + +XX + + +La barque d'Aziyadé est remplie de tapis soyeux, de coussins et de +couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la +nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutôt +qu'une barque. + +C'est une situation singulière que la nôtre: il nous est interdit +d'échanger seulement une parole; tous les dangers se sont donné +rendez-vous autour de ce lit, qui dérive sans direction sur la mer +profonde; on dirait deux êtres qui ne se sont réunis que pour goûter +ensemble les charmes enivrants de l'impossible. + +Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera +renversée dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement +régulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse. + +D'ici là, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le même baiser +commencé le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable à +cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant +de l'eau fraîche et que la satiété n'apaise plus ... + +À une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des +harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et à peine avons-nous +le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train +près de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine, +ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler. + + + + +XXI + + +Quand nous rejoignîmes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait +dépassé son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le +lointain le chant du coq. + +Samuel dormait, roulé dans ma couverture, à l'arrière, au fond de la +barque; la négresse dormait, accroupie à l'avant comme une macaque; le +vieil Albanais dormait entre eux deux, courbé sur ses avirons. + +Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maîtresse, et la barque qui +portait Aziyadé s'éloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la +forme blanche de la jeune femme, étendue inerte à la place où je l'avais +quittée, chaude de baisers, et humide de la rosée de la nuit. + +Trois heures sonnaient à bord des cuirassés allemands: une lueur +blanche à l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la +base était perdue dans l'ombre, dans l'épaisseur de leur propre ombre, +reflétée profondément dans l'eau calme. Il était impossible d'apprécier +encore aucune distance dans l'obscurité projetée par ces montagnes; +seulement les étoiles pâlissaient. + +La fraîcheur humide du matin commençait à tomber sur la mer; la rosée se +déposait en gouttelettes serrées sur les planches de la barque de +Samuel; j'étais vêtu à peine, les épaules seulement couvertes d'une +chemise d'Albanais en mousseline légère. Je cherchais ma veste dorée; +elle était restée dans la barque d'Aziyadé. Un froid mortel glissait le +long de mes bras, et pénétrait peu à peu toute ma poitrine. Une heure +encore avant le moment favorable pour rentrer à bord en évitant la +surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil +irrésistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des +précautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour +m'étendre sans l'éveiller à côté de cet ami de hasard. + +Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous +étions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a +pas de résistance possible;--et la barque s'en alla en dérive. + +Une voix rauque et germanique nous éveilla au bout d'une heure; la voix +criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohé du canot!" + +Nous étions tombés sur les cuirassés allemands, et nous nous éloignâmes +à force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue. +Il était quatre heures; l'aube, incertaine encore, éclairait la masse +blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je +rentrai à bord comme un voleur, assez heureux pour être inaperçu. + + + + +XXII + + +La nuit d'après (du 28 au 29), je rêvai que je quittais brusquement +Salonique et Aziyadé. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le +sentier du village turc où elle demeure, pour au moins lui dire adieu; +l'inertie des rêves arrêtait notre course; l'heure passait et la +corvette larguait ses voiles. + +--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte +de ses cheveux bruns. + +Et nous cherchions toujours à courir. + +Alors, on vint m'éveiller pour le quart; il était minuit. Le timonier +alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les +fleurs de soie de la tapisserie, et m'éveillai tout à fait. + +Il plut par torrents cette nuit-là, et je fus trempé. + + + + +XXIII + + +Salonique, 29 juillet. + +Je reçois ce matin à dix heures cet ordre inattendu: quitter +brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le +paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le +_Deerhound_, qui se promène par là-bas, dans les eaux du Bosphore ou du +Danube. + +Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les +tentures et confectionnent les malles. + +J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un réduit blindé +confinant avec la soute aux poudres. J'avais meublé d'une manière +originale ce caveau, où ne pénétrait pas la lumière du soleil: sur les +murailles de fer, une épaisse soie rouge à fleurs bizarres; des +faïences, des vieilleries redorées, des armes, brillant sur ce fond +sombre. + +J'avais passé des heures tristes, dans l'obscurité de cette chambre, ces +heures inévitables du tête-à-tête avec soi-même, qui sont vouées aux +remords, aux regrets déchirants du passé. + + + + +XXIV + + +J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'étais un peu +l'enfant gâté du bord, mais je ne tiens plus à personne, et il m'est +indifférent de les quitter. + +Une période encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un +coin de la terre que je ne reverrai plus. + +J'ai passé pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette +grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes achèteraient bien cher et +j'aimais presque cette jeune femme, si singulièrement délicieuse! + +J'oublierai bientôt ces nuits tièdes, où la première lueur de l'aube +nous trouvait étendus dans une barque, enivrés d'amour, et tout trempés +de la rosée du matin. + +Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement +sa vie pour moi, et qui va pleurer mon départ comme un enfant. C'est +ainsi que je me laisse aller encore et prendre à toutes les affections +ardentes, à tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile intéressé +ou ténébreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une +heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence +d'amitié ou d'amour. + + + + +XXV + + +30 juillet. Dimanche. + +À midi, par une journée brûlante, je quitte Salonique. Samuel vient avec +sa barque, à la dernière heure, me dire adieu sur le paquebot qui +m'emporte. + +Il a l'air fort dégagé et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite! + +--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir, +monseigneur! pense un peu à Samuel!) + + + +XXVI + + +--En automne, a dit Aziyadé, Abeddin-effendi, mon maître, transportera +à Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas, +moi seule j'y viendrais pour toi. + +Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout à +recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de +nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore. + + + + +XXVII + + +L'état-major du _Prince-of-Wales_ exécute des effets de mouchoirs très +réussis, et le pays s'éloigne, baigné dans le soleil. Longtemps on +distingue la tour blanche, où, la nuit, s'embarquait Aziyadé, et cette +campagne pierreuse, çà et là plantée de vieux platanes, si souvent +parcourue dans l'obscurité. + +Salonique n'est plus bientôt qu'une tache grise qui s'étale sur des +montagnes jaunes et arides, une tache hérissée de pointes blanches qui +sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cyprès. + +Et puis la tache grise disparaît, pour toujours sans doute, derrière les +hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques +s'élèvent au-dessus de la côte déjà lointaine de Macédoine: Olympe, +Athos, Pélion et Ossa! + + + * * * * * + + +2 + +SOLITUDE + + + +I + + +Constantinople, 3 août 1876. + +Traversée en trois jours et trois étapes: Athos, Dédéagatch, les +Dardanelles. + +Nous étions une bande ainsi composée: une belle dame grecque, deux +belles dames juives, un Allemand, un missionnaire américain, sa femme, +et un derviche. Une société un peu drôle! mais nous avons fait bon +ménage tout de même, et beaucoup de musique. La conversation générale +avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homère. Il y avait même, +entre le missionnaire et moi, des apartés en langue polynésienne. + +Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majesté Britannique, un +hôtel du quartier de Péra. Mes voisins sont un lord et une aimable lady, +avec laquelle les soirées se passent au piano à jouer tout Beethoven. + +J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promène +quelque part, dans la mer de Marmara. + + + + +II + + +Samuel m'a suivi comme un ami fidèle; j'en ai été touché. Il a réussi à +se faufiler, lui aussi, à bord d'un paquebot des Messageries, et m'est +arrivé ce matin; je l'ai embrassé de bon coeur, heureux de revoir sa +franche et honnête figure, la seule qui me soit sympathique dans cette +grande ville où je ne connais âme qui vive. + +--Voilà, dit-il, effendim; j'ai tout laissé, mes amis, mon pays, ma +barque,--et je t'ai suivi. + +J'ai éprouvé déjà que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve +de ces dévouements absolus et spontanés; je les aime mieux que les gens +policés, décidément: ils n'en ont pas l'égoïsme ni les mesquineries. + + + + +III + + +Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit +se dit: _fate boum_ (faire boum). + +--Si Samuel monte à cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel +tombera. ") + +Ses réflexions sont subites et incohérentes comme celles des petits +enfants; il est religieux avec naïveté et candeur; ses superstitions +sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drôle +que quand il veut faire l'homme sérieux. + + + + +IV + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, août 1876. + +Frère aimé, + +Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voilà parti comme un +petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher +petit oiseau, capricieux, blasé, battu des vents, jouet des mirages, qui +n'a pas vu encore où il fallait qu'il reposât sa tête fatiguée, son aile +frémissante. + +Mirage à Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours, +jusqu'à ce que, dégoûté de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie +sur quelque jolie branche de fraîche verdure ... Non; tu ne briseras pas +tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des +petits oiseaux _a une fois parlé_, et qu'il y a des anges qui veillent +autour de cette tête légère et chérie. + +C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette année t'asseoir sous les +tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foulé notre gazon! Pendant +cinq années, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la +douce, la charmante pensée que je vous y verrais _tous deux_. Chaque +saison, chaque été, c'était mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et +nous ne t'y verrons pas. + +Un beau matin d'août, je t'écris de Brightbury, de notre salon de +campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les +rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les +pierres, et le plancher, fraîchement lavés, racontent tout un petit +poème rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifférent. +Les grandes chaleurs suffocantes sont passées et nous entrons dans cette +période de paix, de charme pénétrant, qui peut être si justement +comparée au second âge de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguées +de toutes ces voluptés de l'été, s'élancent maintenant, refleurissent +vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure +éclatante, et quelques feuilles déjà jaunies ajoutent au charme viril de +cette nature à sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Éden, tout +t'attendait, frère chéri; il semblait que tout poussait pour toi ... et +encore une fois, tout passera sans toi. C'est décidé, nous ne te verrons +pas. + + + + +V + + +Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Péra, les équipages +européens, les toilettes européennes heurtant les équipages et les +costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tiède +soulevant la poussière et les feuilles jaunies d'août; l'odeur des +myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrées de +raisins et de pastèques ... Les premiers moments de mon séjour à +Constantinople ont gravé ces images dans mon souvenir. + +Je passais des après-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent +sous les arbres, étranger à tous. En rêvant de ce temps qui venait de +finir, je suivais d'un regard distrait ce défilé cosmopolite; je +songeais beaucoup à elle, étonné de la trouver si bien assise tout au +fond de ma pensée. + +Je fis dans ce quartier la connaissance du prêtre arménien qui me donna +les premières notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce +pays comme je l'ai aimé plus tard; je l'observais en touriste; et +Stamboul, dont les chrétiens avaient peur, m'était à peu près inconnu. + +Pendant trois mois, je demeurai à Péra, songeant aux moyens d'exécuter +ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la +Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui était sa vie, la posséder des +jours entiers, comprendre et pénétrer ses pensées, lire au fond de son +coeur des choses fraîches et sauvages à peine soupçonnées dans nos nuits +de Salonique,--et l'avoir à moi tout entière. + +Ma maison était située en un point retiré de Péra, dominant de haut la +Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de +l'été donnait du charme à cette habitation. En travaillant la langue de +l'islam devant ma grande fenêtre ouverte, je planais sur le vieux +Stamboul baigné de soleil. Tout au fond, dans un bois de cyprès, +apparaissait Eyoub, où il eût été doux d'aller avec elle cacher son +existence,--point mystérieux et ignoré où notre vie eût trouvé un +cadre étrange et charmant. + +Autour de ma maison s'étendaient de vastes terrains dominant Stamboul, +plantés de cyprès et de tombes,--terrains vagues où j'ai passé plus +d'une nuit à errer, poursuivant quelque aventure imprudente arménienne, +ou grecque. + +Tout au fond de mon coeur, j'étais resté fidèle à Aziyadé; mais les +jours passaient et elle ne venait pas ... + +De ces belles créatures, je n'ai conservé que le souvenir sans charme +que laisse l'amour enfiévré des sens; rien de plus ne m'attacha jamais à +aucune d'elles, et elles furent vite oubliées. + +Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetières, et j'y ai fait plus +d'une fâcheuse rencontre. + +À trois heures, un matin, un homme sorti de derrière un cyprès me barra +le passage. C'était un veilleur de nuit; il était armé d'un long bâton +ferré, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'étais sans armes. + +Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eût attenté à ma +vie plutôt que de renoncer à son projet. + +Je consentis à le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions près de ces +fondrières de cinquante mètres de haut qui séparent Péra de +Kassim-Pacha. Il était tout au bord; je saisis l'instant favorable, je +me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit +l'équilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un +bruit sinistre et un gémissement. + +Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin +dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une +course si rapide qu'aucun être humain n'eût pu m'atteindre. + +Le ciel blanchissait à l'orient quand je regagnai ma chambre. La pâle +débauche me retenait souvent par les rues jusqu'à ces heures matinales. +À peine étais-je endormi, qu'une suave musique vint m'éveiller; une +vieille aubade d'autrefois, une mélodie gaie et orientale, fraîche comme +l'aube du jour, des voix humaines accompagnées de harpes et de guitares. + +Le choeur passa, et se perdit dans l'éloignement. Par ma fenêtre grande +ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel; +et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dôme et des +minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu à peu, comme +suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'étais à Stamboul,-- +et qu'elle avait juré d'y venir. + + + + +VI + + +La rencontre de cet homme m'avait laissé une impression sinistre; je +cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maîtresses,--si +ce n'est une jeune fille juive nommée Rébecca, qui me connaissait, dans +le faubourg israélite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo. + +Je passai la fin d'août et une partie de septembre en excursions dans le +Bosphore. Le temps était tiède et splendide. Les rives ombreuses, les +palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que +sillonnaient des caïques dorés. + +On préparait à Stamboul la déposition du sultan Mourad, et le sacre +d'Abd-ul-Hamid. + + + + +VII + + +Constantinople, 30 août. + +Minuit! la cinquième heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit +frappent le sol de leurs lourds bâtons ferrés. Les chiens sont en +révolution dans le quartier de Galata et poussent là-bas des hurlements +lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralité et je leur en +sais gré; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand +calme dans mon voisinage; les lumières s'y sont éteintes une à une, +pendant ces trois longues heures que j'ai passées là, étendu devant ma +fenêtre ouverte. + +À mes pieds, les vieilles cases arméniennes sont obscures et endormies; +j'ai vue sur un très profond ravin, au bas duquel un bois de cyprès +séculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes +ombragent d'antiques sépultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit +des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je +domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cyprès, une nappe brillante, +c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une +ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des +mosquées se découpent sur un ciel très étoilé où un mince croissant de +lune est suspendu; l'horizon est tout frangé de tours et minarets, +légèrement dessinés en silhouettes bleuâtres sur la teinte pâle de la +nuit. Les grands dômes superposés des mosquées montent en teintes vagues +jusqu'à la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du +gigantesque. + +Dans un de ces palais là-bas, le Seraskierat, il se passe à l'heure +qu'il est une sombre comédie; les grands pachas y sont réunis pour +déposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura +remplacé. Ce sultan pour l'avènement duquel nous avons fait si grande +fête, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un +dieu, on l'étrangle peut-être cette nuit dans quelque coin du sérail. + +Tout cependant est silencieux dans Constantinople ... À onze heures, des +cavaliers et de l'artillerie sont passés au galop, courant vers +Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le +lointain, tout est retombé dans le silence. + +Des chouettes chantent dans les cyprès, avec la même voix que celles de +mon pays; j'aime ce bruit d'été qui me ramène aux bois du Yorkshire, aux +beaux soirs de mon enfance, passée sous les arbres, là-bas, dans le +jardin de Brightbury. + +Au milieu de ce calme, les images du passé sont vivement présentes à mon +esprit, les images de tout ce qui est brisé, parti sans retour. + +Je comptais que mon pauvre Samuel serait auprès de moi ce soir, et sans +doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serré et ma solitude me +pèse. Il y a huit jours, je l'avais laissé partir pour gagner quelque +argent, sur un navire qui s'en allait à Salonique. Les trois bateaux qui +pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et +personne à bord n'en avait entendu parler ... + +Le croissant s'abaisse lentement derrière Stamboul, derrière les dômes +de la Suleïmanieh. Dans cette grande ville, je suis étranger et inconnu. +Mon pauvre Samuel était le seul qui y sût mon nom et mon existence, et +sincèrement je commençais à l'aimer. + +M'a-t-il abandonné, lui aussi, ou bien lui est-il arrivé malheur? + + + + +VIII + + +Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est +de n'en pas avoir. + + + +IX + + +.................. + +L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique à Constantinople sur +les paquebots turcs, nous rend fréquemment visite. D'abord craintif dans +la case, il y vint bientôt comme chez lui. Un brave garçon, ami +d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays. + +La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait là-bas mission de me +costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son +intermédiaire, ses souhaits et ses souvenirs. + +L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages +qu'Aziyadé lui transmet par l'organe de sa négresse. + +--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, présente ses salam à M. Loti; +elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant +l'hiver elle sera rendue ... + + + + +X + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +J'ai reçu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez +adressée à bord du _Prince-of-Wales_, elle est allée me chercher à Tunis +et ailleurs. + +En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et +vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre +malheur, vous avez reçu comme moi ce genre d'éducation qui développe le +coeur et la sensibilité. + +Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune +femme que vous aimez. À quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en +vertu de quelle morale? Si vous l'aimez à ce point et si elle vous +aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules; +prenez-la à n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, guéri +après, et les conséquences sont secondaires. + +Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitté; j'y +ai rencontré une jeune femme étrangement charmante, du nom d'Aziyadé, +qui m'a aidé à passer à Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond, +Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound; +j'y suis intermittent (comme certaines fièvres de Guinée), reparaissant +tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case +à Constantinople, dans un quartier où je suis inconnu; j'y mène une vie +qui n'a pour règle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept +ans est ma maîtresse du jour. + +L'Orient a du charme encore; il est resté plus oriental qu'on ne pense. +J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je +porte fez et cafetan,--et je joue à l'_effendi_, comme les enfants +jouent aux soldats. + +Je riais autrefois de certains romans où l'on voit de braves gens +perdre, après quelque catastrophe, la sensibilité et le sens moral; +peut-être cependant ce cas-là est-il un peu le mien. Je ne souffre plus, +je ne me souviens plus: je passerais indifférent à côté de ceux +qu'autrefois j'ai adorés. + +J'ai essayé d'être chrétien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime +qui peut élever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos +mères par exemple,--jusqu'à l'héroïsme, cette illusion m'est refusée. + +Les chrétiens du monde me font rire; si je l'étais, moi, le reste +n'existerait plus à mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais +quelque part me faire tuer au service du Christ ... + +Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la débauche sont deux grands +remèdes; le coeur s'engourdit à la longue, et c'est alors qu'on ne +souffre plus. Cette vérité n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de +Musset vous l'eût beaucoup mieux accommodée; mais, de tous les vieux +adages, que, de génération en génération, les hommes se repassent, +celui-là est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous +rêvez est une fiction comme l'amitié; oubliez celle que vous aimez pour +une coureuse. Cette femme idéale vous échappe; éprenez-vous d'une fille +de cirque qui aura de belles formes. + +Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce +qu'on nous a enseigné à respecter; il y a une vie qui passe, à laquelle +il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant +l'épouvante finale qui est la mort. + +Les vraies misères, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse; +ni vous ni moi, nous n'avons ces misères-là; nous pouvons avoir encore +une foule de maîtresses, et jouir de la vie. + +Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai +pour règle de conduite de faire toujours ce qui me plaît, en dépit de +toute moralité, de toute convention sociale. Je ne crois à rien ni à +personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni espérance. + +J'ai mis vingt-sept ans à en venir là; si je suis tombé plus bas que la +moyenne des hommes j'étais aussi parti de plus haut. + +Adieu, je vous embrasse. + +LOTI. + + + + +XI + + +La mosquée d'Eyoub, située au fond de la Corne d'or, fut construite sous +Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophète. + +L'accès en est de tout temps interdit aux chrétiens, et les abords mêmes +n'en sont pas sûrs pour eux. + +Ce monument est bâti en marbre blanc; il est placé dans un lieu +solitaire, à la campagne, et entouré de cimetières de tous côtés. On +voit à peine son dôme et ses minarets sortant d'une épaisse verdure, +d'un massif de platanes gigantesques et de cyprès séculaires. + +Les chemins de ces cimetières sont très ombragés et sombres, dallés en +pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordés +d'édifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inaltérée, +tranche sur les teintes noires des cyprès. + +Des centaines de tombes dorées et entourées de fleurs se pressent à +l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts vénérés, d'anciens +pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs +kiosques funéraires dans une de ces avenues tristes. + +C'est dans la mosquée d'Eyoub que sont sacrés les sultans. + + + + +XII + + +Le 6 septembre, à six heures du matin, j'ai pu pénétrer dans la seconde +cour intérieure de la mosquée d'Eyoub. + +Le vieux monument était vide et silencieux; deux derviches +m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous +marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquée, à cette +heure matinale, était d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons +ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires. + +Les deux derviches, en robe de bure, soulevèrent la portière de cuir qui +fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce +lieu vénéré, le plus saint de Stamboul, où jamais chrétien n'a pu porter +les yeux. + +C'était la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid. + +Je me souviens du jour où le nouveau sultan vint en grande pompe prendre +possession du palais impérial. J'avais été un des premiers à le voir, +quand il quitta cette retraite sombre du vieux sérail où l'on tient en +Turquie les prétendants au trône; de grands caïques de gala étaient +venus l'y chercher, et mon caïque touchait le sien. + +Ces quelques jours de puissance ont déjà vieilli le sultan; il avait +alors une expression de jeunesse et d'énergie qu'il a perdue depuis. +L'extrême simplicité de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont +on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurité +relative pour le conduire au suprême pouvoir, semblait plongé dans une +inquiète rêverie; il était maigre, pâle et tristement préoccupé, avec de +grands yeux noirs cernés de bistre; sa physionomie était intelligente et +distinguée. + +Les caïques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs +formes ont l'élégance originale de l'Orient; ils sont d'une grande +magnificence, entièrement ciselés et dorés, et portent à l'avant un +éperon d'or. La livrée des laquais de la cour est verte et orange, +couverte de dorures. Le trône du sultan, orné de plusieurs soleils, est +placé sous un dais rouge et or. + + + + +XIII + + +Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande représentation du sacre d'un +sultan. + +Abd-ul-Hamid, à ce qu'il semble, est pressé de s'entourer du prestige +des Khalifes; il se pourrait que son avènement ouvrît à l'islam une ère +nouvelle, et qu'il apportât à la Turquie un peu de gloire encore et un +dernier éclat. + +Dans la mosquée sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est allé ceindre en grande +pompe le sabre d'Othman. + +Après quoi, suivi d'un long et magnifique cortège, le sultan a traversé +Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux +sérail, faisant une pause et disant une prière, comme il est d'usage, +dans les mosquées et les kiosques funéraires qui se trouvaient sur son +chemin. + +Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffés de plumets verts de deux +mètres de haut, vêtus d'habits écarlates tout chamarrés d'or. + +Abd-ul-Hamid s'avançait au milieu d'eux, monté sur un cheval blanc +monumental, à l'allure lente et majestueuse, caparaçonné d'or et de +pierreries. + +Le cheik-ul-islam en manteau vert, les émirs en turban de cachemire, le +suléma en turban blanc à bandelettes d'or, les grands pachas, les grands +dignitaires, suivaient sur des chevaux étincelants de dorures,--grave +et interminable cortège où défilaient de singulières physionomies! De +sulémas octogénaires soutenus par des laquais sur leurs montures +tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres +regards empreints de fanatisme et d'obscurité. + +Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces +foules turques auprès desquelles les plus luxueuses foules d'Occident +paraîtraient laides et tristes. Des estrades disposées sur une étendue +de plusieurs kilomètres pliaient sous le poids des curieux, et tous les +costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient mêlés. + +Sur les hauteurs d'Eyoub s'étalait la masse mouvante des dames turques. +Tous ces corps de femmes, enveloppés chacun jusqu'aux pieds de pièces de +soie de couleurs éclatantes, toutes ces têtes blanches cachées sous les +plis des yachmaks d'où sortaient des yeux noirs, se confondaient sous +les cyprès avec les pierres peintes et historiées des tombes. Cela était +si coloré et si bizarre, qu'on eût dit moins une réalité qu'une +composition fantastique de quelque orientaliste halluciné. + + + + +XIV + + +Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaieté à ma triste case. +La fortune me sourit aux roulettes de Péra, et l'automne est splendide +en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberté est +illimitée. Je puis courir, à ma guise, les villages, les montagnes, les +bois de la côte d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens +vivraient une année des impressions et des péripéties d'un seul de mes +jours. + +Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre +les grandes fêtes religieuses, les grandes solennités de l'islam; Stamboul +illuminé chaque soir, le Bosphore éclairé aux feux de Bengale, les +dernières lueurs de l'Orient qui s'en va, une féerie à grand spectacle que +sans doute on ne reverra plus. + +Malgré mon indifférence politique, mes sympathies sont pour ce beau pays +qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en +douter. + + + + +XV + + +... Des renseignements sur Samuel et sa nationalité: il est Turc +d'occasion, israélite de foi, et Espagnol par ses pères. + +À Salonique, il était un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici, +comme là-bas, il exerce son métier sur les quais; comme il a meilleure +mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes +journées; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et +rentre à la case, heureux de vivre. + +La roulette ne donne plus, et nous voilà fort pauvres tous deux, mais si +insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour +rien des satisfactions que d'autres payent fort cher. + +Samuel met deux culottes percées l'une sur l'autre pour aller au travail; +il se figure que les trous ne coïncident pas et qu'il est fort convenable +ainsi. + +Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre +narguilhé sous les platanes d'un café turc, ou bien nous allons au +théâtre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous +captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique +n'existe pas pour nous. + +Il y a panique cependant parmi les chrétiens de Constantinople, et +Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Péra, qui ne passent +plus les ponts qu'en tremblant. + + + + +XVI + + +Je traversais hier au soir Stamboul à cheval, pour aller chez +Izeddin-Ali. C'était la grande fête du Baïram, grande féerie orientale, +dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquées illuminées; les +minarets étincelants jusqu'à leur extrême pointe; des versets du Koran +en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant +à la fois, au bruit du canon, le nom vénéré d'Allah; une foule en habits +de fête, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes; +des femmes voilées circulant par troupes, vêtues de soie, d'argent et +d'or. + +Après avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, à trois heures du +matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, où +de jeunes garçons asiatiques, costumés en almées, exécutaient des danses +lascives devant un public composé de tous les repris de la justice +ottomane, saturnale d'une écoeurante nouveauté. Je demandai grâce pour +la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous +rentrâmes au petit jour. + + + + +XVII + + +KARAGUEUZ + +Les aventures et les méfaits du seigneur Karagueuz ont amusé un nombre +incalculable de générations de Turcs, et rien ne fait présager que la +faveur de ce personnage soit près de finir. + +Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractère avec le vieux +polichinelle français; après avoir battu tout le monde, y compris sa +femme, il est battu lui-même par _Chéytan_,--le diable,--qui +finalement l'emporte, à la grande joie des spectateurs. + +Karagueuz est en carton ou en bois; il se présente au public sous forme +de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est également +drôle. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas +soupçonnées; les caresses qu'il prodigue à madame Karagueuz sont d'un +comique irrésistible. + +Il arrive à Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses +démêlés avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des facéties +tout à fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui +scandaliseraient même un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y +trouve rien à dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la +lanterne à la main, conduire à Karagueuz des troupes de petits enfants. +On offre à ces pleines salles de bébés un spectacle qui, en Angleterre, +ferait rougir un corps de garde. + +C'est là un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tenté d'en +déduire que les musulmans sont beaucoup plus dépravés que nous-mêmes, +conclusion qui serait absolument fausse. + +Les théâtres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du +Ramazan et sont fort courus pendant trente jours. + +Le mois fini, tout se ramasse et se démonte. Karagueuz rentre pour un an +dans sa boîte et n'a plus, sous aucun prétexte, le droit d'en sortir. + + + + +XVIII + + +Péra m'ennuie et je déménage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, +même au-delà de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub. + +Je m'appelle là-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont +inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma +nationalité; mais cela leur est égal, et à moi aussi. + +Je suis là à deux heures du _Deerhound_, presque à la campagne, dans une +case à moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une +rue de village où règne dans le jour une animation originale; des +bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur +narguilhé sous des amandiers. + +Une place, ornée d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc, +rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'intérieur, tziganes, +saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolée, +--c'est la nôtre. + +En bas, un vestibule badigeonné à la chaux, blanc comme neige, un +appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de +nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il +est hanté.) + +Au premier, ma chambre, donnant par trois fenêtres sur la place déjà +mentionnée; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant à +l'est sur la Corne d'or. + +On monte encore un étage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit +arabe; il est ombragé d'une vigne, déjà fort jaunie, hélas! par le vent +de novembre. + +Tout à côté de la case, une vieille mosquée de village. Quand le +muezzin, qui est mon ami, monte à son minaret, il arrive à la hauteur de +ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la prière, un salam amical. + +La vue est belle de là-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage +d'Eyoub; la mosquée sainte émergeant avec sa blancheur de marbre d'un +bas-fond mystérieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines +tristes, teintées de nuances sombres et parsemées de marbres, des +cimetières immenses, une vraie ville des morts. + +À droite, la Corne d'or, sillonnée par des milliers de caïques dorés; +tout Stamboul en raccourci, les mosquées enchevêtrées, confondant leurs +dômes et leurs minarets. + +Là-bas, tout au loin, une colline plantée de maisons blanches; c'est +Péra, la ville des chrétiens, et le _Deerhound_ est derrière. + + + + +XIX + + +Le découragement m'avait pris, en présence de cette case vide, de ces +murailles nues, de ces fenêtres disjointes et de ces portes sans +serrures. C'était si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu +pratique ... + + + + +XX + + +Samuel passe huit jours à laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons +clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent +entièrement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux +fenêtres et un large divan couvert d'une étoffe à ramages rouges +complètent cette première installation, qui est pour l'instant une +installation modeste. + +Déjà l'aspect a changé; j'entrevois la possibilité de faire un chez moi +de cette case où soufflent tous les vents, et je la trouve moins +désolée. Cependant il y faudrait sa présence à elle qui avait juré de +venir, et peut-être est-ce pour elle seule que je me suis isolé du monde! + +Je suis un peu à Eyoub l'enfant gâté du quartier, et Samuel aussi y est +fort apprécié. + +Mes voisins, méfiants d'abord, ont pris le parti de combler de +prévenances l'aimable étranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour +eux tout est énigmatique. + +Le derviche Hassan-Effendi, à la suite d'une visite de deux heures, tire +ainsi ses conclusions: + +--Tu es un garçon invraisemblable, et tout ce que tu fais est étrange! +Tu es très jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si +complète indépendance, que les hommes d'un âge mûr ne savent pas +toujours en conquérir de semblable. Nous ignorons d'où tu viens, et tu +n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as déjà couru tous les recoins +des cinq parties du monde; tu possèdes un ensemble de connaissance plus +grand que celui de nos ulémas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as +vingt ans, vingt-deux peut-être, et une vie humaine ne suffirait pas à +ton passé mystérieux. Ta place serait au premier rang dans la société +européenne de Péra, et tu viens vivre à Eyoub, dans l'intimité +singulièrement choisie d'un vagabond israélite. Tu es un garçon +invraisemblable; mais j'ai du plaisir à te voir, et je suis charmé que +tu sois venu t'établir parmi nous. + + + + +XXI + + +Septembre 1876 + +Cérémonie du Surré-humayoun. Départ des cadeaux impériaux pour la Mecque. + +Le sultan, chaque année, expédie à la ville sainte une caravane chargée +de présents. + +Le cortège, parti du palais de Dolma-Bagtché va s'embarquer à l'échelle +de Top-Hané, pour se rendre à Scutari d'Asie. + +En tête, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en +l'air de longues perches enroulées de banderoles d'or. + +Des chameaux s'avancent gravement, coiffés de plumes d'autruche, +surmontés d'édifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces +édifices contiennent les présents les plus précieux. + +Des mulets empanachés portent le reste du tribut du Khalife, dans des +caissons de velours rouge brodé d'or. + +Les ulémas, les grands dignitaires, suivent à cheval, et les troupes +forment la haie sur tout le parcours. + +Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte. + + + + +XXII + + +Eyoub est un pays bien funèbre par ces nuits de novembre; j'avais le +coeur serré et rempli de sentiments étranges, les premières nuits que je +passai dans cet isolement. + +Ma porte fermée, quand l'obscurité eut envahi pour la première fois ma +maison, une tristesse profonde s'étendit sur moi comme un suaire. + +J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, à +Stamboul, les promeneurs sans fanal.) + +Mais, passé sept heures du soir, tout est fermé et silencieux dans +Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur +leurs portes. + +De loin en loin, si une lampe dessine sur le pavé le grillage d'une +fenêtre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe +funéraire qui n'éclaire que de grands catafalques surmontés de turbans. +On vous égorgerait là, devant cette fenêtre grillée, qu'aucun secours +humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont +moins rassurantes que l'obscurité. + +À tous les coins de rue, on rencontre à Stamboul de ces habitations de +cadavres. + +Et là, tout près de nous, où finissent les rues, commencent les grands +cimetières, hantés par ces bandes de malfaiteurs qui, après vous avoir +dévalisé, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne +jamais s'en mêler. + +Un veilleur de nuit m'engagea à rentrer dans ma case, après s'être +informé du motif de ma promenade, laquelle lui avait semblé tout à fait +inexplicable et même un peu suspecte. + +Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et +celui-là en particulier, qui devait voir par la suite des allées et +venues mystérieuses, fut toujours d'une irréprochable discrétion. + + + + +XXIII + + + +"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidèle." + +"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-être pas +un ami ..." + +(_Extrait d'une vieille poésie orientale_.) + + + + +XXIV + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY + +Eyoub ..., 1876. + +... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que +chaque jour ton point de vue et le mien s'éloignent davantage. L'idée +chrétienne était restée longtemps flottante dans mon imagination alors +même que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant. +Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombé; je ne connais rien de si +vain, de si mensonger, de si inadmissible. + +J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu +le sais. + +J'avais désiré me marier, je te l'avais dit; je t'avais confié le soin +de chercher une jeune fille qui fût digne de notre toit de famille et de +notre vieille mère. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais +malheureuse la femme que j'épouserais, je préfère continuer une vie de +plaisirs ... + +Je t'écris dans ma triste case d'Eyoub; à part un petit garçon nommé +Yousouf, que même j'habitue à obéir par signes pour m'épargner l'ennui +de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole à +âme qui vive. + +Je t'ai dit que je ne croyais à l'affection de personne; cela est vrai. +J'ai quelques amis qui m'en témoignent beaucoup, mais je n'y crois pas. +Samuel, qui vient de me quitter, est peut-être encore de tous celui qui +tient le plus à moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de +sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en +fumée, et je me retrouverai seul. + +Ton affection à toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure; +affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire à quelque +chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ... +J'ai besoin de me rattacher à quelqu'un; si c'est vrai, fais que je +puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se +fait autour de moi, et j'éprouve une angoisse profonde ... + +Tant que je conserverai ma chère vieille mère, je resterai en apparence +ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire +adieu, et puis je disparaîtrai sans laisser trace de moi-même ... + + + + +XXV + + +LOTI A PLUMKETT + +Eyoub, 15 novembre 1876. + +Derrière toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence, +derrière Arif-Effendi, il y a un pauvre garçon triste qui se sent +souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce +garçon, très renfermé par nature, cause quelquefois d'une manière un peu +intime,--mais vous êtes de ces gens-là.--J'ai beau faire, Plumkett, +je ne suis pas heureux; aucun expédient ne me réussit pour m'étourdir. +J'ai le cœur plein de lassitude et d'amertume. + +Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassé +sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible +et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut +enchâssé dans du fer. De plus, sa société est naïve et originale, et je +m'ennuie moins quand je l'ai près de moi. + +Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d'hiver; on +n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, +en l'honneur d'Allah, sa complainte séculaire. Les images du passé se +présentent à mon esprit avec une netteté poignante; les objets qui +m'entourent ont des aspects sinistres et désolés; et je me demande ce +que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub. + +Si encore elle était là,--elle, Aziyadé!... + +Je l'attends toujours,--mais, hélas! comme attendait soeur Anne ... + +Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le décor change et +mes idées aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, +enveloppé dans un manteau de fourrure, les pieds sur un épais tapis de +Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse. + +Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous +distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du +choix. Et puis ce qui est passé est passé, n'est-ce pas? et ne vous +intéresse plus. + +Plusieurs maîtresses, desquelles je n'ai aimé aucune, beaucoup de +péripéties, beaucoup d'excursions, à pied et à cheval, par monts et par +vaux; partout des visages inconnus, indifférents ou antipathiques; +beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses; des habits brodés d'or +jusqu'à la plante des pieds; la mort dans l'âme et le coeur vide. + +Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation: + +C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de +ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, +et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui +brûle à cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur +de l'islam; c'est ici qu'est la mosquée sainte où sont sacrés les +sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints +tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le +plus fanatique de tous ... + +Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien +enveloppé dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre +pour un derviche. + +Il a tiré les verrous de ses portes, et goûte le bien-être égoïste du +chez soi, bien-être d'autant plus grand que l'on serait plus mal +au-dehors, par cette tempête, dans ce pays peu sûr et inhospitalier. + +La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles, +porte aux rêves bizarres et aux méditations profondes; son plafond de +chêne sculpté a dû jadis abriter de singuliers hôtes, et recouvrir plus +d'un drame. + +L'aspect d'ensemble est resté dans la couleur primitive. Le plancher +disparaît sous des nattes et d'épais tapis, tout le luxe du logis; et, +suivant l'usage turc, on se déchausse en entrant pour ne point les +salir. Un divan très bas et des coussins qui traînent à terre composent +à peu près tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la +nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets +décoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran +sont peints partout, mêlés à des fleurs et à des animaux fantastiques. + +À côté, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement +des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyadé, qui devrait être +déjà près de moi, si elle avait tenu sa promesse. + +Une autre petite chambre, auprès de la mienne, est vide également: +c'est celle de Samuel, qui est allé me chercher à Salonique des +nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne +paraît revenir. + +Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre +prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort différent. Je +l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc. + + + + +XXVI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury ..., 1876. + +Frère chéri, + +Depuis hier, je traîne le désespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu +veux disparaître!... Un jour, peut-être prochain, où notre bien-aimée +mère nous quittera, tu veux disparaître, m'abandonner pour toujours. +Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passé,--la +vieille case de Brightbury vendue, les objets chéris dispersés,--et +toi qui ne seras pas mort ...! qui seras là quelque part à végéter sous +la griffe de Satan, quelque part où je ne saurai pas, mais où je +sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutôt te +fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi +que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tête. + +Ce que tu dis me révolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, +puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec, +puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne +suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin +de moi-même où personne n'est ... c'est ta place à toi, et quand tu me +quitteras, elle sera vide et me brûlera. + +J'ai perdu mon frère, je suis prévenue--affaire de temps, de quelques +mois peut-être,--il est perdu pour le temps, et l'éternité, déjà mort +de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voilà, l'enfant +chéri qui plonge dans un abîme sans fond,--l'abîme des abîmes! Il +souffre, l'air lui manque, la lumière, le soleil; mais il est sans +force; ses yeux restent attachés au fond, à ses pieds; il ne relève plus +sa tête, il ne peut plus, le prince des ténèbres le lui défend ... +Quelquefois pourtant il veut résister. Il entend une voix lointaine, +celle qui a bercé son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge, +vanité, folie! " et le pauvre enfant, lié, garrotté, au fond de son +abîme, sanglant, éperdu, ayant appris de son maître à appeler le bien +mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit. + +Rien ne me surprend de ta pauvre âme travaillée et chargée, même pas le +sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien! + +Tu l'as même perdue, pauvre frère, cette soif d'honnêteté dont tu me +parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste, +fraîche, tendre et jolie, aimable, la mère de petits enfants que tu +aurais aimés. Je la voyais, là, dans le vieux salon, assise sous les +vieux portraits ... + +Un vent plein de corruption a passé là-dessus. Ce frère dont le coeur ne +peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en +veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera là +pour le chérir et égayer son front. Ses maîtresses se riront de lui, on +ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonné, désespéré ... +alors, il mourra! + +Plus tu es malheureux, troublé, ballotté, confiant, plus je t'aime. Ah! +mon bien-aimé frère, mon chéri, si tu voulais revenir à la vie! si Dieu +voulait! si tu voyais la désolation de mon coeur, si tu sentais la +chaleur de mes prières!... + +Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie +chrétienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux, +des gens absurdes, un méthodisme maussade, une austérité sans couleur, +sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout +cela qui peut te séduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jésus, et le +Jésus que tu crois n'est pas le maître radieux que je connais et que +j'adore. De celui-là, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni éloignement. Tu +souffres étrangement, tu brûles de douleur ... il pleurera avec toi. + +Je prie à toute heure, bien-aimé; jamais ta pensée ne m'avait tant +rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je +sais que tu croiras un jour. Peut-être ne le saurai-je jamais,-- +peut-être mourrai-je bientôt,--mais j'espérerai et je prierai toujours! + +Je pense que j'écris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur à lire! +Mon bien-aimé a commencé à hausser les épaules. Viendra-t-il un jour où +il ne me lira plus?... + + + + +XXVII + + +--Vieux Kaïroullah, dis-je, amène-moi des femmes! + +Le vieux Kaïroullah était assis devant moi par terre. Il était ramassé +sur lui-même, comme un insecte malfaisant et immonde; son crâne chauve +et pointu luisait à la lueur de ma lampe. + +Il était huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub était +aussi noir et silencieux qu'un tombeau. + +Le vieux Kaïroullah avait un fils de douze ans nommé Joseph, beau comme +un ange, et qu'il élevait avec adoration. Ce détail à part, il était le +plus accompli des misérables. Il exerçait tous les métiers ténébreux du +vieux juif déclassé de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec +le Yuzbâchi Suleïman, et plusieurs de mes amis musulmans. + +Il était cependant admis et toléré partout, par cette raison que, depuis +de longues années on s'était habitué à le voir. Quand on le rencontrait +dans la rue, on disait: " Bonjour, Kaïroullah! " et on touchait même +le bout de ses grands doigts velus. + +Le vieux Kaïroullah réfléchit longuement à ma demande et répondit: + +--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coûtent très cher. +Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins coûteuses, que je puis +ce soir même vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par +exemple, vous sera agréable sans doute ... + +Sur cette phrase énigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses +socques, et disparut. + +Une demi-heure après, la portière de ma chambre se soulevait pour donner +passage à six jeunes garçons israélites, vêtus de robes fourrées, +rouges, bleues, vertes et orange. Kaïroullah les accompagnait avec un +autre vieillard plus hideux que lui-même, et tout ce monde s'assit à +terre avec force révérences, tandis que je restais aussi impassible et +immobile qu'une idole égyptienne. + +Ces enfants portaient de petites harpes dorées sur lesquelles ils se +mirent à promener leurs doigts chargés de bagues de clinquant. Il en +résulta une musique originale que j'écoutai quelques minutes en silence. + +--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kaïroullah +en se penchant à mon oreille. + +J'avais déjà compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; +j'eus seulement la curiosité de pousser plus loin cette étude +d'abjection humaine. + +--Vieux Kaïroullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ... + +Le vieux Kaïroullah réfléchit un instant et répondit: + +--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ... + +... Quand j'eus chassé tout ce monde comme une troupe de bêtes galeuses, +je vis de nouveau paraître la tête allongée du vieux Kaïroullah, +soulevant sans bruit la draperie de ma porte. + +--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitié de moi! Je demeure très loin et +on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me +mettre à la porte à pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de +votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir. + +Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fût mort de +froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eût point assassiné. Je me +contentai de lui assigner un coin de ma maison, où il resta accroupi +toute une nuit glaciale, pelotonné comme un vieux cloporte dans sa +pelisse râpée. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa +poitrine comme un râle; et j'en eus tant de pitié, que je me levai +encore pour lui jeter un tapis qui lui servît de couverture. + +Dès que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaître, +avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se +retrouver même jamais nulle part sur mon chemin. + + + * * * * * + + +3 + + +EYOUB À DEUX + + + + +I + + +Eyoub, le 4 décembre 1876. + +On m'avait dit: " Elle est arrivée! "--et depuis deux jours, je +vivais dans la fièvre de l'attente. + +--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille négresse qui, à Salonique, +accompagnait la nuit Aziyadé dans sa barque et risquait sa vie pour sa +maîtresse), ce soir, un caïque l'amènera à l'échelle d'Eyoub, devant ta +maison. + +Et j'attendais là depuis trois heures. + +La journée avait été belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or +avait une activité inusitée; à la tombée du jour, des milliers de +caïques abordaient à l'échelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier +tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appelés dans les centres +populeux de Constantinople, à Galata ou au grand bazar. + +On commençait à me connaître à Eyoub, et à dire: + +--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi? + +On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'étais un +chrétien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus +ombrage à personne, et on me donnait quand même ce nom que j'avais +choisi. + + + + +II + + +Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi! + +(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.) + + +Le soleil était couché depuis deux heures quand un dernier caïque +s'avança seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel était aux avirons; une femme +voilée était assise à l'arrière sur des coussins. Je vis que c'était +elle. + +Quand ils arrivèrent, la place de la mosquée était devenue déserte, et +la nuit froide. + +Je pris sa main sans mot dire, et l'entraînai en courant vers ma maison, +oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ... + +Et, quand le rêve impossible fut accompli, quand elle fut là, dans cette +chambre préparée pour elle, seule avec moi, derrière deux portes garnies +de fer, je ne sus que me laisser tomber près d'elle, embrassant ses +genoux. Je sentis que je l'avais follement désirée: j'étais comme +anéanti. + +Alors j'entendis sa voix. Pour la première fois, elle parlait et je +comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un +seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui +répondais dans la vieille langue anglaise des choses incohérentes que je +n'entendais même plus! + +--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!) + +On me les avait dits avant Aziyadé, ces mots éternels; mais cette douce +musique de l'amour frappait pour la première fois mes oreilles en langue +turque. Délicieuse musique que j'avais oubliée, est-ce bien possible que +je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de +jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais; +tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon âme blasée ... + +Alors, je la soulevai dans mes bras, je plaçai sa tête sous un rayon de +lumière pour la regarder, et je lui dis comme Roméo: + +--Répète encore! redis-le! + +Et je commençais à lui dire beaucoup de choses qu'elle devait +comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais +une foule de questions en lui disant: + +--Réponds-moi! + +Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tête n'y +était plus, et que je parlais dans le vide. + +--Aziyadé, dis-je, tu ne m'entends pas? + +--Non, répondit-elle. + +Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages: + +--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek +isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!) + + + + +III + + +Eyoub, décembre 1876. + +Aziyadé parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne +fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, +et ne s'entendent pas. C'est bien là cette petite personne mystérieuse, +qui le plus souvent s'évanouit quand paraît le jour, et que la nuit +ramène ensuite, à l'heure des djinns et des fantômes. + +Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux +par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tête +enfantine et sérieuse, et on en trouve en effet, quand la lumière tombe +sur certains petits cheveux impalpables, rebelles à toutes les +coiffures, qui entourent délicieusement ses joues et son front. + +Elle considère comme très inconvenants ces petits cheveux, et passe +chaque matin une heure en efforts tout à fait sans succès pour les +aplatir. Ce travail et celui qui consiste à teindre ses ongles en rouge +orange sont ses deux principales occupations. + +Elle est paresseuse, comme toutes les femmes élevées en Turquie; +cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et écrire son nom. +Elle l'écrit partout sur les murs, avec autant de sérieux que s'il +s'agissait d'une opération d'importance, et épointe tous mes crayons +à ce travail. + +Aziyadé me communique ses pensées plus avec ses yeux qu'avec sa bouche; +son expression est étonnamment changeante et mobile. Elle est si forte +en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement +encore ou même s'en dispenser tout à fait. + +Il lui arrive souvent de répondre à certaines situations en chantant des +passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui +serait insipide chez une femme européenne, a chez elle un singulier +charme oriental. + +Sa voix est grave, bien que très jeune et fraîche; elle la prend du +reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue +turque la font un peu rauque quelquefois. + +Aziyadé est âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de +prendre elle-même et brusquement des résolutions extrêmes, et de les +suivre après, coûte que coûte, jusqu'à la mort. + + + + +IV + + +Autrefois à Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la +mienne pour passer auprès d'elle seulement une heure, j'avais fait ce +rêve insensé: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin +ignoré, où le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai réalisé à +peu près ce rêve, contraire à toutes les idées musulmanes, impossible +à tous égards. + +Constantinople était le seul endroit où pareille chose pût être tentée; +c'est le vrai désert d'hommes dont Paris était autrefois le type, un +assemblage de plusieurs grandes villes où chacun vit à sa guise et sans +contrôle,--où l'on peut mener de front plusieurs personnalités +différentes,--Loti, Arif et Marketo. + +... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de décembre +ébranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenêtres. +Protégés par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes +chargées,--par l'inviolabilité du domicile turc,--assis devant le +brasero de cuivre ... petite Aziyadé, qu'on est bien chez nous! + + + + +V + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY + +Chère petite soeur, + +J'ai été dur et ingrat de ne pas t'écrire plus tôt. Je t'ai fait +beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que +j'ai écrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien +maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te +laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu. + +Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient à défaut +d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais. + +Il faudrait m'intéresser à quelque chose, dis-tu? à quelque chose de +bon et d'honnête, et le prendre à coeur. Mais j'ai ma pauvre chère +vieille mère; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me +suis donné à moi-même. Pour elle, je me compose une certaine gaieté, un +certain courage: pour elle, je maintiens le côté positif et raisonnable +de mon existence, je reste Loti, officier de marine. + +Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un +vieux débauché qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne. +Mais je ne serai point cet objet-là: quand je ne serai plus bien +portant, ni jeune, ni aimé, c'est alors que je disparaîtrai. + +Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai +mort. + +Pour vous, pour toi, à mon retour, je ferai un suprême effort. Quand je +serai au milieu de vous, mes idées changeront; si vous me choisissez une +jeune fille que vous aimiez, je tâcherai de l'aimer, et de me fixer, +pour l'amour de vous, dans cette affection-là. + +Puisque je t'ai parlé d'Aziyadé, je puis bien te dire qu'elle est +arrivée.--Elle m'aime de toute son âme, et ne pense pas que je puisse +me décider à la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux +m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passé et les ingrats,--un +peu aussi les absents ... + + + + +VI + + +Peu à peu, de modeste qu'elle était, la maison d'Arif-Effendi est +devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portières de Smyrne, des +faïences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans +peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme. + +La roulette a fourni des tentures de satin bleu brodé de roses rouges, +défroques du sérail; et les murailles, qui jadis étaient nues, sont +aujourd'hui tapissées de soie. Ce luxe, caché dans une masure isolée, +semble une vision fantastique. + +Aziyadé aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison +d'Abeddin-Effendi est un capharnaüm rempli de vieilles choses +précieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts +aux réserves de leurs maîtres. + +Elle reprendra tout cela quand le rêve sera fini, et ce qui est à moi +sera vendu. + + + + +VII + + +Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues +promenades sans but, et le tapage de Stamboul? + +Partir le matin de l'Atmeïdan, pour aboutir la nuit à Eyoub; faire, un +chapelet à la main, la tournée des mosquées; s'arrêter à tous les +cafedjis, aux turbés, aux mausolées, aux bains et sur les places; boire +le café de Turquie dans les microscopiques tasses bleues à pied de +cuivre; s'asseoir au soleil, et s'étourdir doucement à la fumée d'un +narguilhé; causer avec les derviches ou les passants; être soi-même une +partie de ce tableau plein de mouvement et de lumière; être libre, +insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimée vous attendra +le soir. + +Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou +rêveur, homme du peuple et poétique à l'excès, riant à tout bout de +champ et dévoué jusqu'à la mort! + +Le tableau s'assombrit à mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul, +qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetières. +Encore des échappées sur la nappe bleue de Marmara, les îles ou les +montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un +sceau de vétusté et de mystère,--et les objets extérieurs racontant +les histoires farouches de la vieille Turquie. + +Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons à Eyoub, après +avoir dîné n'importe où, dans quelqu'une de ces petites échoppes turques +où Achmet vérifie lui-même la propreté des ingrédients et en surveille +la préparation. + +Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis +si perdu et si paisible, dont l'éloignement même est un des charmes. + + + + +VIII + + +Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux père Ibrahim; +vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mère Fatma; les Turcs ne +savent jamais leur âge. Physiquement, c'est un drôle de garçon, de +petite taille, bâti en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure +maigre et bronzée ferait supposer une constitution délicate;--tout +petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour à tour pleins +d'une douceur triste, ou pétillants de gaieté et d'esprit. Dans +l'ensemble, un attrait original. + +Singulier garçon, gai comme un oiseau;--les idées les plus comiques, +exprimées d'une manière tout à fait neuve; sentiments exagérés +d'honnêteté et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie à cheval. Le +coeur ouvert comme la main: la moitié de son revenu est distribué aux +vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public +composent tout son avoir. + +Achmet a mis deux jours à découvrir qui j'étais et m'a promis le secret +de ce qu'il est seul à savoir, à condition d'être à l'avenir reçu dans +l'intimité. Peu à peu il s'est imposé comme ami, et a pris sa place au +foyer. Chevalier servant d'Aziyadé qu'il adore, il est jaloux pour elle, +plus qu'elle, et m'épie à son service, avec l'adresse d'un vieux +policier. + +--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce +petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui +donnes, si tu tiens à me donner quelque chose; je serai un peu +domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera. + +Yousouf reçut le lendemain son congé et Achmet prit possession de la +place. + + + + +IX + + +Un mois après, d'un air embarrassé, j'offris deux medjidiés de salaire +à Achmet, qui est la patience même; il entra dans une colère bleue et +enfonça deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer à ses frais. La +question de ses gages se trouva réglée de cette manière. + + + + +X + + +Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied. + +--_Sen tchok chéytan, Loti!... Anlamadum séni_! (Toi beaucoup le +diable, Loti! Tu es très malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!) + +Son bras agitait avec colère sa large manche blanche; sa petite tête +faisait danser furieusement le gland de soie de son fez. + +Il avait comploté ceci avec Aziyadé pour me faire rester: m'offrir la +moitié de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour +cela, j'étais _tchok chéytan_, et incompréhensible. + +À dater de cette soirée, je l'ai aimé sincèrement. + +Chère petite Aziyadé! elle avait dépensé sa logique et ses larmes pour +me retenir à Stamboul; l'instant prévu de mon départ passait comme un +nuage noir sur son bonheur. + +Et, quand elle eut tout épuisé: + +--_Benim djan senin, Loti_. (Mon âme est à toi, Loti.) Tu es mon Dieu, +mon frère, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini +d'Aziyadé; ses yeux seront fermés, Aziyadé sera morte.--Maintenant, +fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_! + +_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire à peu près ceci: +"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je +m'incline devant ta décision, et je l'adore." + +Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je +chanterai pour toi ma chanson: + + _Chéytanlar , djinler, + Kaplanlar, duchmanlar, + Arslandar, etc..._ + +(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent +loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en +chantant ma chanson pour toi. + +Suivait la chanson, chantée chaque soir d'une voix douce, chanson +longue, monotone, composée sur un rythme étrange, avec les intervalles +impossibles, et les finales tristes de l'Orient. + +Quand j'aurai quitté Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, +longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyadé. + + + + +XI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, décembre 1876. + +Chère frère, + +Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander +pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort: +"Tout va bien!" + +Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les cœurs +troublés qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de désespoir, tu +dis que tout t'échappe, tu en appelles passionnément à ma tendresse, et, +quand je t'en assure moi-même, avec passion, je trouve que tu oublies +les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu +voudrais toujours voir durer cet Éden. Mais voilà, moi, c'est permanent, +immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliées +pour faire place à d'autres, et peut-être en feras-tu plus tard plus de +cas que tu ne penses. + +Cher frère, tu es à moi, tu es à Dieu, tu es à nous. Je le sens, un +jour, bientôt peut-être, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu +verras combien cette _erreur_ est douce et délicieuse, précieuse et +bienfaisante. Oh! mensonge mille fois béni, que celui qui me fait vivre +et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mène le monde +depuis des siècles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, +qui change le deuil en allégresse, qui crie partout: " Amour, liberté +et charité!" + +.................. + + + +XII + + +Aujourd'hui, 10 décembre, visite au padishah. + +Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtché, +même le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les +gardes du sultan en costume écarlate, les musiciens vêtus de bleu de +ciel et chamarrés d'or, les laquais vert-pomme doublés de jaune-capucine +tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur. + +Les acrotères et les corniches du palais servent de perchoir à des +familles de goélands, de plongeons et de cigognes. + +Intérieurement, c'est une grande splendeur. + +Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous +leurs grands plumets, comme des momies dorées. Des officiers des gardes, +costumés un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes. + +Le sultan est grave, pâle, fatigué, affaissé. + +Réception courte, profonds saluts; on se retire à reculons, courbés +jusqu'à terre. + +Le café est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore. + +Des serviteurs à genoux vous allument des chibouks de deux mètres de +long à bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux +reposent sur des plateaux d'argent. + +Les _zarfs_ (pieds des tasses à café) sont d'argent ciselé, entourés de +gros diamants taillés en rose, et d'une quantité de pierres précieuses. + + + + +XIII + + +En vain chercherait-on dans tout l'islam un époux plus infortuné que le +vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; +et quatre femmes dont la plus âgée a trente ans, quatre femmes qui, par +extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent +mutuellement le secret de leurs équipées. + +Aziyadé elle-même n'est pas trop détestée, bien qu'elle soit de beaucoup +la plus jeune et la plus jolie, et ses aînées ne la vendent pas. + +Elle est leur égale d'ailleurs, une cérémonie dont la portée m'échappe, +lui ayant donné, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_épouse_. + + + + +XIV + + +Je disais à Aziyadé: + +--Que fais-tu chez ton maître? À quoi passez-vous vos longues journées +dans le harem? + +--Moi? répondit-elle, je m'ennuie; je pense à toi, Loti; je regarde +ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits +objets à toi, que j'emporte d'ici pour me faire société là-bas. + +Posséder les cheveux et le portrait de quelqu'un était pour Aziyadé une +chose tout à fait singulière, à laquelle elle n'eût jamais songé sans +moi; c'était une chose contraire à ses idées musulmanes, une innovation +de giaour, à laquelle elle trouvait un charme mêlé d'une certaine +frayeur. + +Il avait fallu qu'elle m'aimât bien pour me permettre de prendre de ses +cheveux à elle; la pensée qu'elle pouvait subitement mourir, avant +qu'ils fussent repoussés, et paraître dans un autre monde avec une +grosse mèche coupée tout ras par un infidèle, cette pensée la faisait +frémir. + +--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivée en Turquie, que +faisais-tu, Aziyadé? + +--Dans ce temps-là, Loti, j'étais presque une petite fille. Quand pour +la première fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'étais dans +le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans +mon appartement, assise sur mon divan, à fumer des cigarettes, ou du +hachisch, à jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou à écouter des +histoires très drôles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait +raconter parfaitement. + +"Fenzilé-hanum m'apprenait à broder, et puis nous avions les visites à +rendre et à recevoir avec les dames des autres harems. + +"Nous avions aussi notre service à faire auprès de notre maître, et +enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous +appartient en propre un jour à chacune: mais nous aimons mieux nous +arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades. + +"Nous nous entendons relativement fort bien. + +"Fenzilé-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus âgée et la +plus considérable du harem. Besmé est colère, et entre quelquefois dans +de grands emportements, mais elle est facile à calmer et cela ne dure +pas. Aïché est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de +tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la +plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son +appartement!... + +Cela avait été bien souvent mon rêve aussi, de pénétrer une fois dans +l'appartement d'Aziyadé, pour avoir seulement une idée du lieu où ma +bien-aimée passait son existence. Nous avions beaucoup discuté ce +projet, au sujet duquel Fenzilé-hanum avait même été consultée; mais +nous ne l'avions pas mis à exécution, et plus je suis au courant des +coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eût été folle. + +--Notre harem, concluait Aziyadé, est réputé partout comme un modèle, +pour notre patience mutuelle et le bon accord qui règne entre nous. + +--Triste modèle en tout cas! + +Y en a-t-il à Stamboul beaucoup comme celui-là? + +Le mal y est entré d'abord par l'intermédiaire de la jolie Aïché-hanum. +La contagion a fait en deux ans des progrès si rapides, que la maison de +ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues où tous les serviteurs +sont subornés. Cette grande cage si bien grillée et d'un si sévère +aspect, est devenue une sorte de boîte à trucs, avec portes secrètes et +escaliers dérobés; les oiseaux prisonniers en peuvent impunément sortir, +et prennent leur volée dans toutes les directions du ciel. + + + + +XV + + +Stamboul, 25 décembre 1876. + +Une belle nuit de Noël, bien claire, bien étoilée, bien froide. + +À onze heures, je débarque du Deerhound au pied de la vieille mosquée de +Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune. + +Achmet est là qui m'attend, et nous commençons aux lanternes l'ascension +de Péra, par les rues biscornues des quartiers turcs. + +Grande émotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte +fantastique illustré par Gustave Doré. + +J'étais convié là-haut dans la ville européenne, à une fête de +Christmas, pareille à celles qui se célèbrent à la même date dans tous +les coins de la patrie. + +Hélas! les nuits de Noël de mon enfance ... quel doux souvenir j'en +garde encore!... + + + + +XVI + + +LOTI À PLUMKETT + +Eyoub, 27 septembre 1876. + +Cher Plumkett, + +Voilà cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Où allons-nous? +je vous le demande; et dans quel siècle avons-nous reçu le jour? Un +sultan constitutionnel, cela déroute toutes les idées qu'on m'avait +inculquées sur l'espèce. + +À Eyoub, on est consterné de cet événement; tous les bons musulmans +pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi +qui considère comme facéties toutes les choses sérieuses, la politique +surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalité, la +Turquie perdra beaucoup à l'application de ce nouveau système. + +J'étais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque +funéraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, +tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain +qui fit étrangler en sa présence son fils Mustapha, ni son épouse +Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la +Constitution; la Turquie sera perdue par le régime parlementaire, cela +est hors de doute. + + + + +XVII + + +Stamboul, 27 septembre. + +7 Zi-il-iddjé 1293 de l'hégire. + +J'étais entré, pour laisser passer une averse, dans un café turc près de +la mosquée de Bayazid. + +Rien que de vieux turbans dans ce café, et de vieilles barbes blanches. +Des vieillards (des _hadj-baba_) étaient assis, occupés à lire les +feuilles publiques, ou à regarder à travers les vitres enfumées les +passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par +l'ondée, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs +babouches et leurs socques à patins. C'était dans la rue une grande +confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait à +torrents. + +J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient +la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils +portaient était _eski_, jusqu'à leurs grandes lunettes d'argent, +jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononcé avec +vénération, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi +bien à de vieilles coutumes qu'à de vieilles formes de vêtement ou à de +vieilles étoffes. Les Turcs ont l'amour du passé, l'amour de +l'immobilité et de la stagnation. + +On entendit tout à coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie +du Séraskiérat; les vieillards échangèrent des signes d'intelligence et +des sourires ironiques. + +--Salut à la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en +s'inclinant d'un air de moquerie. + +--Des députés! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les +khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des représentations du +peuple. + +--_Voï, voï, voï, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile +de gaze; et les croyants disaient plus régulièrement leurs prières; et +les Moscow avaient moins d'insolence! + +Cette salve d'artillerie annonçait aux musulmans que le padishah leur +octroyait une constitution, plus large et plus libérale que toutes les +constitutions européennes; et ces vieux Turcs accueillaient très +froidement ce cadeau de leur souverain. + +Cet événement, qu'Ignatief avait retardé de tout son pouvoir, était +attendu depuis longtemps; on put, à dater de ce jour, considérer la +guerre comme tacitement déclarée entre la Porte et le czar, et le sultan +poussa ses armements avec ardeur. + +Il était sept heures et demie à la turque (environ midi). La +promulgation avait lieu à Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus +sous ce déluge. + +Les vizirs, les pachas, les généraux, tous les fonctionnaires, toutes +les autorités, en grand costume tous, et chamarrés de dorures, étaient +parqués sur la grande place de Top-Kapou, où étaient réunies les +musiques de la cour. + +Le ciel était noir et tourmenté; pluie et grêle tombaient abondamment et +inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple +lecture de la charte, et les vieilles murailles crénelées du sérail, qui +fermaient le tableau, semblaient s'étonner beaucoup d'entendre proférer +en plein Stamboul ces paroles subversives. + +Des cris, des vivats et des fanfares terminèrent cette singulière +cérémonie, et tous les assistants, trempés jusqu'aux os, se dispersèrent +tumultueusement. + +À la même heure, à l'autre bout de Constantinople, au palais de +l'Amirauté, s'étaient réunis les membres de la conférence +internationale. + +C'était un effet combiné à dessein: les salves devaient se faire +entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plénipotentiaires, et +l'aider dans sa péroraison. + + + + +XVIII + + -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poètes ? + Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux ! + " Hélas ! ont répondu leurs voix longtemps muettes, + Nous voyons bien là-bas un jour mystérieux ! + + .................. + + C'est peut-être le soir qu'on prend pour une aurore " + + .................. + + (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.) + +Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-là, la grande +place du Séraskiérat, esplanade immense sur la hauteur centrale de +Stamboul, d'où, par-dessus les jardins du sérail, le regard s'étend dans +le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute +tour aux formes bizarres étaient illuminés comme aux soirs de grandes +fêtes. Le déluge de la journée avait fait de ce lieu un vrai lac où se +reflétaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon +surgissaient dans le ciel les dômes des mosquées et les minarets aigus, +longues tiges surmontées d'aériennes couronnes de lumières. + +Un silence de mort régnait sur cette place; c'était un vrai désert. + +Le ciel clair, balayé par un vent qu'on ne sentait pas, était traversé +par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune était venue +plaquer son croissant bleuâtre. C'était un de ces aspects à part que +semble prendre la nature dans ces moments où va se consommer quelque +grand événement de l'histoire des peuples. + +Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une +bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des +lanternes et des bannières; ils criaient: " Vive le sultan! vive +Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes +étaient comme enivrés de se croire libres; et, seuls, quelques vieux +Turcs qui se souvenaient du passé haussaient les épaules en regardant +courir ces foules exaltées. + +--Allons saluer Midhat-pacha, s'écrièrent les softas. + +Et ils prirent à gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre +à l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, +quelques semaines après, partir pour l'exil. + +Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allèrent ensemble prier +dans la grande mosquée (la Suleimanieh) et de là passèrent la Corne +d'or, pour aller, à Dolma-Bagtché, acclamer Abd-ul-Hamid. + +Devant les grilles du palais, des députations de tous les corps, et une +grande masse confuse d'hommes s'étaient réunis spontanément dans le but +de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste. + +Ces bandes revinrent à Stamboul par la grande rue de Péra, acclamant sur +leur passage lord Salisbury (qui devait bientôt devenir si impopulaire), +l'ambassade britannique et celle de France. + +--Nos ancêtres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancêtres, +qui n'étaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y +a quatre siècles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le +laisserons-nous envahir par l'étranger? Mourons tous, musulmans et +chrétiens, mourons pour la patrie ottomane, plutôt que d'accepter des +conditions déshonorantes ... + + + + +XIX + + +La mosquée du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquérant) nous voit +souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres +grises, étendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant +quelque rêve indécis, intraduisible en aucune langue humaine. + +La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de +grands espaces où circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, +coiffés de larges turbans blancs. La mosquée qui s'élève au centre est +une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus vénérées. + +L'immense place est entourée de murailles mystérieuses, que surmontent +des files de dômes de pierres, semblables à des alignements de ruches +d'abeilles; ce sont des demeures de softas, où les infidèles ne sont +point admis. + +Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le +traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes +monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses +saintes, et rien n'y est encore arrivé d'Occident. + + + + +XX + + +Près de cette place est une rue sombre et sans passants, où pousse +l'herbe verte et la mousse. Là est la demeure d'Aziyadé; là est le +secret du charme de ce lieu. Les longues journées où je suis privé de sa +présence, je les passe là, moins loin d'elle, ignoré de tous et à l'abri +de tous les soupçons. + + + + +XXI + + +Aziyadé est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes. + +--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est +à moi de l'être, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir. + +Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de pénétration et de +persistance, que je détournai la tête sous ce regard. + +--Moi, dis-je, ma chérie! Je ne me plains de rien quand tu es là, et +je suis plus heureux qu'un roi. + +--En effet, qui est plus aimé que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien +envier? Envierais-tu même le sultan? + +Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de +la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je +puis envier; il est fatigué et vieilli et, de plus il est +_constitutionnel_. + +--Je pense, Aziyadé, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il +possède,--même son émeraude qui est aussi large qu'une main, même sa +charte et son parlement,--pour avoir ma liberté et ma jeunesse. + +J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah +ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante +qu'elle fût, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine +d'opéra-comique. Mon costume y prêtait d'ailleurs: une glace m'envoyait +une image déplaisante de moi-même, et je me faisais l'effet d'un jeune +ténor, prêt à entonner un morceau d'Auber. + +C'est ainsi que, par moments, je ne réussis plus à me prendre au sérieux +dans mon rôle turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban +d'Arif, et je retombe sottement sur moi-même, impression maussade et +insupportable. + + + + +XXII + + +J'ai été difficile et fier pour tout ce qui porte lévite ou chapeau +noir; personne n'était pour moi assez brillant ni assez grand seigneur; +j'ai beaucoup méprisé mes égaux et choisi mes amis parmi les plus +raffinés. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je +m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pêcheurs, même de +leur société et de leurs plaisirs. + +Au café turc, chez le cafedji Suleïman, on élargit le cercle autour du +feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main +à tous les assistants, et je m'assieds pour écouter le conteur des +veillées d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et où +figurent les djinns et les génies). Les heures passent là sans fatigue +et sans remords; je me trouve à l'aise au milieu d'eux, et nullement +dépaysé. + +Arif et Loti étant deux personnages très différents, il suffirait, le +jour du départ du Deerhound, qu'Arif restât dans sa maison; personne +sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu, +et disparu pour toujours. + +Cette idée, qui est d'Aziyadé, se présente à mon esprit par instants +sous des aspects étrangement admissibles. + +Rester près d'elle, non plus à Stamboul, mais dans quelque village turc +au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des +hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans créanciers et sans souci +de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai +horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur +de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes +les obligations sociales de nos pays d'Occident. + +Être batelier en veste dorée, quelque part au sud de la Turquie, là où +le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ... + +Ce serait possible, après tout, et je serais là moins malheureux +qu'ailleurs. + +--Je te jure, Aziyadé, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma +position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en +moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mère. + +Aziyadé ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris +peut-être que cela ne serait pas tout à fait impossible; mais elle sent +par intuition ce que cela doit être qu'une vieille mère, elle, la pauvre +petite qui n'en a jamais eu; et les idées qu'elle a sur la générosité et +le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce +qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est +inquiété de les lui donner. + + + + +XXIII + + +DE PLUMKETT A LOTI + +Liverpool, 1876. + +Mon cher Loti, + +Figaro était un homme de génie: il riait si souvent, qu'il n'avait +jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et +je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y +arrive tant bien que mal. + +Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le +même individu. Trop souvent, la gaieté de Figaro m'abandonne, et c'est +alors Jérémie, prophète de malheur, ou David, auguste désespéré sur +lequel la main céleste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me +possède. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'écris pas, je ne +pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promène à +grands pas en montrant le poing à un être imaginaire, à un bouc +émissaire idéal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets +toutes les extravagances possibles: je me livre à huis clos aux actes +les plus insensés, après quoi, soulagé ou plutôt fatigué, je me calme et +deviens raisonnable. + +Vous allez me répéter encore que je suis un drôle de type; un fou, que +sais-je? à quoi je répondrai: " Oui mais bien moins que vous ne +croyez. Bien moins que vous, par exemple." + +Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaître, me +comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un +individu, né raisonnable, le drôle de type que je suis. Nous sommes, +voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions +héréditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scène +de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous façonnent, +comme une matière plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce +qui l'a touchée.--Les circonstances, pour moi, n'ont été que +douloureuses; j'ai été, pour me servir de l'expression consacrée, formé +à l'école du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris à mes +dépens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une +manière un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est +que j'ai la prétention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus +que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le +pourraient faire en connaissance de cause. + +Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette +consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes +de la vie, et confiants dans la justice suprême du créateur. + +Et, pourtant, je vis sans blasphémer. + +Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions, +l'enthousiasme et la fraîcheur morale de la jeunesse? Non, vous le +savez bien; j'ai renoncé aux plaisirs de mon âge, qui ne sont déjà plus +de mon goût, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je +vis désormais sans but comme sans espoir ... Est-ce à dire pourtant que +j'en sois réduit au même point que vous, dégoûté de tout, niant tout ce +qui est bon, niant la vertu, niant l'amitié, niant tout ce qui peut nous +rendre supérieurs à la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points, +je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgré mon expérience des +choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquérir une pareille, il +en coûte trop cher!), je crois encore à tout cela, et à bien d'autres +choses encore. + +À Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de +vous. + +Vous la commencez gentiment par le récit, circonstancié et agrémenté de +descriptions, d'une amourette à la turque. Nous vous suivons, Georges et +moi, à travers les méandres fantasmagoriques d'une grande fourmilière +orientale. Nous restons la bouche béante en face des tableaux que vous +nous tracez; je songe à vos trois poignards, comme je songeais au +bouclier d'Achille, si _minutieusement chanté_ par Homère! Et puis +enfin, peut-être parce que vous avez reçu un grain de poussière dans +l'oeil, peut-être parce que votre lampe s'est mise à fumer comme vous +acheviez votre lettre, peut-être pour moins que cela, vous terminez en +nous lançant la série des lieux communs édités au siècle dernier! je +crois vraiment que les lieux communs des frères ignorantins valent +encore mieux que ceux du matérialisme, dont le résultat sera +l'anéantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe +siècle, ces idées matérialistes: Dieu était un préjugé; la morale était +devenue l'intérêt bien entendu, la société un vaste champ d'exploitation +pour l'homme habile. Tout cela séduisait beaucoup de gens par sa +nouveauté et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus +immoraux. Heureuse époque où aucun frein ne vous retenait; où l'on +pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, même des choses les moins +drôles, jusqu'au moment où tant de têtes tombèrent sous le couteau de la +Révolution, que ceux qui conservèrent la leur commencèrent à réfléchir. +Ensuite vint une époque de transition, où l'on vit apparaître une +génération atteinte de phtisie morale, affligée de sensiblerie +constitutionnelle, regrettant le passé qu'elle ne connaissait pas, +maudissant le présent qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir +qu'elle ne devinait pas. Une génération de romantiques, une génération +de petits jeunes gens passant leur vie à rire, à pleurer, à prier, à +blasphémer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en +venir un beau jour à se faire sauter la cervelle. + +Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus +pratique: on se hâte, avant d'être devenu un homme, de devenir une +_espèce d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se +fait sur toute chose des opinions ou des préjugés en rapport avec son +état; on tombe dans un certain milieu de la société, on en prend les +idées. Vous acquérez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous +aimez mieux, un genre de bêtise qui cadre bien avec le milieu dans +lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous +entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez réellement un +membre de leur corps. On se fait banquier, ingénieur, bureaucrate, +épicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose; +on fait quelque chose; on a la tête quelque part et non ailleurs; on ne +se perd pas dans des rêves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne +de conduite toute tracée par les devoirs que l'on est tenu de remplir. +Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en +politique, les civilités puériles et honnêtes sont là pour les combler; +ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous +absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous +engrènent; vous vous trémoussez dans l'espace; vous vous abêtissez dans +le temps, grâce à la vieillesse: vous faites des enfants qui seront +aussi bêtes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de +l'Église; votre cercueil est inondé d'eau bénite, on chante du latin en +faux bourdon autour d'un catafalque à la lueur des cierges; ceux qui +étaient habitués à vous voir vous regrettent si vous avez été bon durant +votre vie, quelques-uns même vous pleurent sincèrement. Puis enfin, on +hérite de vous. + +Ainsi va le monde! + +Tout cela n'empêche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort +braves gens, des gens foncièrement honnêtes, organiquement bons, faisant +le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas +et n'assassinant pas, lors même qu'ils seraient sûrs de l'impunité, +parce qu'ils ont une conscience qui est un contrôle perpétuel des actes +auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables +d'aimer, de se dévouer corps et âme, des prêtres croyant en Dieu et +pratiquant la charité chrétienne, des médecins bravant les épidémies +pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charité allant au +milieu des armées soigner de pauvres blessés, des banquiers à qui vous +pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitié de +la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui +seraient peut-être capables, en dépit de tous vos blasphèmes, de vous +offrir une affection et un dévouement illimités. + +Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous +rêvez au lieu de réfléchir; de ce que vous suivez la passion au lieu de +la raison. + +Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que +tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous +vous y dépeignez, vous m'écririez aussitôt pour protester, pour me dire +que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi; +que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que +ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive +contractée par la douleur. + +Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas +vous-même. Vous êtes bon, vous êtes aimant, vous êtes sensible et +délicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et +demeure une protestation vivante contre vos négations de tout ce qui est +amitié, désintéressement, dévouement. + +C'est votre vanité qui nie tout cela et non pas vous; votre fierté +blessée vous fait cacher vos trésors et étaler à plaisir " l'être +factice créé par votre orgueil et votre ennui ". + +PLUMKETT. + + + + +XXIV + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +Eyoub, décembre 1876. + +Mon cher ami, + +Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de +Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, à Eyoub, et vous me feriez grand +plaisir en voulant bien me donner signe de vie. + +Vous débarquez à Constantinople, côté de Stamboul; vous enfilez quatre +kilomètres de bazars et de mosquées, vous arrivez au saint faubourg +d'Eyoub, où les enfants prennent pour cible à cailloux votre coiffure +insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique +immédiatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre +sous des amandiers, et ma case est à côté. + +J'habite là en compagnie d'Aziyadé, cette jeune femme de Salonique de +laquelle je vous avais autrefois parlé, et que je ne suis pas bien loin +d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passé et des ingrats. + +Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amené dans ce +recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu à adopter pour un temps le +langage et les coutumes de la Turquie--même ses beaux habits de soie +et d'or. + +Voici seulement, ce soir 30 décembre, quelle est la situation: Beau +temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient +d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour à mes +oreilles. Mon chat Kédi-bey et mon domestique Yousouf se sont retirés, +l'un portant l'autre, dans leur appartement commun. + +Aziyadé, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de +coussins, est occupée à teindre ses ongles en rouge orange, opération de +la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de +Londres, de toutes nos sottises,--et je vous écris en vous priant de +vouloir bien me répondre. + +Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au début de ma +lettre, vous pourriez le supposer; je mène seulement de front deux +personnalités différentes, et suis toujours officiellement, mais le +moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine. + +Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, écrivez-moi +sous mon nom véritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique. + + + + +XXV + + +Stamboul, 1er janvier 1877. + +L'année 77 débute par une journée radieuse, un temps printanier. + +Ayant expédié dans la journée certaines visites, qu'un reste de +condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait à faire dans la +colonie de Péra, je rentre le soir à cheval à Eyoub, par le +Champ-des-Morts et Kassim-Pacha. + +Je croise le coupé du terrible Ignatief, qui revient ventre à terre de +la Conférence, sous nombreuse escorte de Croates à ses gages; un instant +après, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort +agités l'un et l'autre: on s'est disputé à la séance, et tout est au +plus mal. + +Les pauvres Turcs refusent avec l'énergie du désespoir les conditions +qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi. + +Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!" +à la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande +confusion et beaucoup de sang. + +Puisse cette catastrophe passer loin de nous!... + +Il faudrait--demain peut-être--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ... + + + + +XXVI + + +Nous descendions, par une soirée splendide, la rampe d'Oun-Capan. + +Stamboul avait un aspect inaccoutumé; les hodjas dans tous les minarets +chantaient des prières inconnues sur des airs étranges; ces voix aiguës, +parties de si haut, à une heure insolite de la nuit inquiétaient +l'imagination; et les musulmans, groupés sur leurs portes, semblaient +regarder tous quelque point effrayant du ciel. + +Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune +que tout à l'heure nous avions vue si brillante sur le dôme de +Sainte-Sophie, s'était éteinte là-haut dans l'immensité; ce n'était plus +qu'une tache rouge, terne et sanglante. + +Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma première +impression, plus rapide que l'éclair, fut aussi une impression de +frayeur. Je n'avais point prévu cet événement, ayant depuis longtemps +négligé de consulter le calendrier. + +Achmet m'explique combien c'est là un cas grave et sinistre: d'après la +croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui +la dévore. On peut la délivrer cependant, en intercédant auprès d'Allah, +et en tirant à balle sur le monstre. + +On récite en effet, dans toutes les mosquées, des prières de +circonstance, et la fusillade commence à Stamboul. De toutes les +fenêtres, de tous les toits, on tire des coups de fusil à la lune, dans +le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phénomène. + +Nous prenons un caïque au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous +arrête en route. À mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zaptiés nous +barre le passage: une nuit d'éclipse, se promener en caïque est +interdit. + +Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, +nous discutons, le prenant de très haut avec MM. les Zaptiés, et, une +fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire. + +Nous arrivons à la case, où Aziyadé nous attend dans la consternation et +la terreur. + +Les chiens hurlent à la lune d'une façon lamentable, qui complique +encore la situation. + +D'un air mystique, Achmet et Aziyadé m'apprennent que ces chiens hurlent +ainsi pour demander à Allah un certain pain mystérieux qui leur est +dispensé dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes +ne peuvent voir. + +L'éclipse continue sa marche, malgré la fusillade; le disque entier est +même d'une nuance rouge extraordinairement prononcée,--coloration due +à un état particulier de l'atmosphère. + +J'essaye l'explication du phénomène au moyen d'une bougie, d'une orange +et d'un miroir, vieux procédé d'école. + +J'épuise ma logique, et mes élèves ne comprennent pas; devant cette +hypothèse tout à fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyadé +s'assied avec dignité, et refuse absolument de me prendre au sérieux. Je +me fais l'effet d'un pédagogue, image horrible! et je suis pris de fou +rire; je mange l'orange et j'abandonne ma démonstration ... + +À quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur ôterais-je la +superstition qui les rend plus charmants? + +Et nous voilà, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par +la fenêtre, à la lune qui continue de faire là-haut un effet sanglant, +au milieu des étoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels! + + + + +XXVII + + +Vers onze heures, Achmet nous éveille pour nous annoncer que le +traitement a réussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guérie). + +En effet, la lune, tout à fait rétablie, brillait comme une splendide +lampe bleue dans le beau ciel d'Orient. + + + + +XXVIII + + +"Ma mère Béhidjé " est une très extraordinaire vieille femme, +octogénaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que +le Koran, et plus raide que la loi du Chéri. + +Feu Chefket-Daoub-pacha, époux de Béhidjé-hanum, fut un des favoris du +sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. +Béhidjé-hanum, admise à cette époque dans son conseil, l'y avait poussé +de tout son pouvoir. + +Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs +du Taxim, habite la vieille Béhidjé-hanum. Son appartement, qui déjà +surplombe des précipices, porte deux shaknisirs en saillie, +soigneusement grillés de lattes de frêne. + +De là, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de +Dolma-Bagtché et de Tchéraghan, la pointe du Sérail, le Bosphore, le +Deerhound, pareil à une coquille de noix posée sur une nappe bleue,--et +puis Scutari et toute la côte d'Asie. + +Béhidjé-hanum passe ses journées à cet observatoire, étendue sur un +fauteuil, et Aziyadé est souvent à ses pieds,--Aziyadé attentive au +moindre signe de sa vieille amie, et dévorant ses paroles comme les +arrêts divins d'un oracle. + +C'est une anomalie que l'intimité de la jeune femme obscure et de la +vieille cadine, rigide et fière, de noble souche et de grande maison. + +Béhidjé-hanum ne m'est connue que par ouï-dire: les infidèles ne sont +point admis dans sa demeure. + +Elle est belle encore, affirme Aziyadé, malgré ses quatre-vingts ans, +"belle comme les beaux soirs d'hiver" + +Et, chaque fois qu'Aziyadé m'exprime quelque idée neuve, quelque notion +nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer +absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma chérie? +"--Aziyadé répond: " C'est ma mère Béhidjé." + +"Ma mère " et " mon père " sont des titres de respect qu'on emploie en +Turquie lorsqu'on parle de personnes âgées, même lorsque ces personnes +vous sont indifférentes ou inconnues. + +Béhidjé-hanum n'est point une mère pour Aziyadé. Tout au moins est-ce +une mère imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune +imagination de son enfant. + +Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la +pauvre petite abandonnée verse souvent des larmes très amères sur son +amour pour un infidèle. + +Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le récit de longues +histoires, contées avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, +par les lèvres fraîches de ma bien-aimée. + +Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des +anciens héros du désert, légendes persanes ou tartares, où l'on voit de +jeunes princesses, persécutées par les génies, accomplir des prodiges de +fidélité et de courage. + +Et, quand Aziyadé arrive le soir, l'imagination plus surexcitée que de +coutume, je puis en toute sûreté lui dire: + +--Tu as passé ta journée, ma chère petite amie, aux pieds de ta mère +Béhidjé! + + + + +XXIX + + +Janvier 1877. + +Huit jours à Buyukdéré, dans le haut Bosphore, à l'entrée de la mer +Noire. Le _Deerhound_ est mouillé près des grands cuirassés turcs, qui +sont postés là comme des chiens de garde, à l'intention de la Russie. +Cette situation du Deerhound, qui m'éloigne de Stamboul, coïncide avec +un séjour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et +cette séparation nous tient lieu de prudence. + +Il fait froid, il pleut, les journées se passent à courir dans la forêt +de Belgrade, et ces courses sous bois me ramènent aux temps heureux de +mon enfance. + +Des chênes antiques, des houx, de la mousse et des fougères, presque la +végétation du Yorkshire. À part qu'il y pousse aussi des ours, on se +croirait dans les bons vieux bois de la patrie. + + + + +XXX + + +Samuel a peur des kédis (des chats). Le jour, les kédis lui inspirent +des idées drôles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient +très respectueux, et s'en tient à distance. + +Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laissé pour +aller dormir, revint tout à coup frapper à ma porte. + +--_Bir madame kédi_, disait-il d'un air effaré, _bir madame kédi_ (une +madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com +Samuel_ (qui a apporté ses petits pour dormir avec Samuel)! + +Et il continuait à la cantonade, avec un sérieux imperturbable: + +--Chez nous, dans ma famille, ceux-là qui dérangent les chats, dans le +mois même ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire? + +Quand ma toilette fut achevée, je me décidai à prêter main-forte à mon +ami, et j'entrai dans sa chambre. + +Une dame _kédi_ était en effet postée sur l'oreiller de Samuel, tout au +milieu. C'était une personne de beaucoup d'embonpoint, revêtue d'une +belle pelure jaune. Avec un air de dignité et de triomphe, assise sur +son _innommable_, elle contemplait tour à tour Samuel immobile, et ses +petits qui s'ébattaient sur la couverture. + +Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait à cette scène +de famille dans une attitude de consternation résignée; il attendait que +je vinsse à son secours. + +Cette madame Kédi m'était inconnue. Elle ne fit aucune difficulté +cependant pour se laisser prendre à mon cou et porter dehors avec ses +enfants. Après quoi, Samuel, ayant soigneusement épousseté sa +couverture, fit mine de s'aller coucher. + +Je ne devais point rentrer cette nuit-là. J'arrivai à l'improviste à +deux heures du matin. + +Samuel avait ouvert toute grande la fenêtre de sa chambre, et disposé +des cordes sur lesquelles il avait étendu ses couvertures, afin de les +purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-même s'était +installé dans mon lit, où il dormait du sommeil des têtes jeunes et des +consciences pures. Pour lui, c'était bien là son cas. + +Le lendemain, nous apprîmes que cette madame Kédi était la bête adorée, +mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs. + + + + +XXXI + + +C'était Noël à la grecque; le vieux Phanar était en fête. + +Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de +papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient à +toutes les portes, à tour de bras, et donnaient des sérénades terribles, +avec accompagnement de tambour. + +Achmet, qui passait avec moi, témoignait un grand mépris pour ces +réjouissances d'infidèles. + +Le vieux Phanar, même au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empêcher +d'avoir l'air sinistre. + +On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines, +rongées de vétusté, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des +jeunes filles, vêtues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens +des piastres de cuivre. + +Ce fut bien pis quand nous arrivâmes à Galata; jamais, dans aucun pays +du monde, il ne fut donné d'ouïr un vacarme plus discordant, ni de +contempler un spectacle plus misérable. + +C'était un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait +en grande majorité l'élément grec. L'immonde population grecque affluait +en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, +de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer +tout ce qu'il y avait là d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y +entendait de braillements avinés, de cris écoeurants. + +Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire +tranquillement aux dépens des infidèles, pour voir comment ces chrétiens +du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si +pathétiques discours, célébraient la naissance de leur prophète. + +Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'être obligés d'aller se +battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conférait le +titre immérité de citoyens, s'en donnaient à coeur joie de chanter et de +boire. + + + + +XXXII + + +Je me souviens de cette nuit où le bay-kouch (le hibou), suivit notre +caïque sur la Corne d'or. + +C'était une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les +grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos têtes. Nous +ramions, Achmet et moi, à tour de rôle, dans le caïque qui nous menait à +Eyoub. + +À l'échelle du Phanar, nous abordâmes avec précaution dans la nuit +noire, au milieu de pieux, d'épaves et de milliers de caïques échoués +sur la vase. + +On était là au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de +Constantinople, lieu qui n'est fréquenté à pareille heure par aucun être +humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres à tête +blanche, cachées dans certain recoin obscur qui nous était familier, +sous le balcon d'une maison en ruine ... C'étaient Aziyadé, et la +vieille, la fidèle Kadidja. + +Quand Aziyadé fut assise dans notre barque, nous repartîmes. + +La distance était grande encore, de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub. +De loin en loin, une rare lumière, partie d'une maison grecque, laissait +tomber dans l'eau trouble une traînée jaune; autrement, c'était partout +la nuit profonde. + +Passant devant une antique maison bardée de fer, nous entendîmes le bruit +d'un orchestre et d'un bal. C'était une de ces grandes habitations, noires +au-dehors, somptueuses au-dedans, où les anciens Grecs, les Phanariotes, +cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes. + +... Puis le bruit de la fête se perdit dans la brume, et nous retombâmes +dans le silence et l'obscurité. + +Un oiseau volait lourdement autour de notre caïque, passant et repassant +sur nous. + +--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tête. + +--_Bay-Kouch mî_? lui demanda Aziyadé, tout encapuchonnée et +emmaillotée. (Est-ce point le hibou?) + +Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils +avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour +rien. + +--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _ammâ +sen ... bilmezsen_! (C'est très mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne +sais pas!...) + +C'était singulier au moins, de voir circuler cette bête une nuit +d'hiver, et elle nous suivit sans trêve, pendant plus d'une heure que +nous mîmes à remonter de l'échelle du Phanar à celle d'Eyoub. + +Il y avait un courant terrible, cette nuit-là, sur la Corne d'or; la +pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'était +éteinte, et cela nous exposait à être arrêtés par des bachibozouks de +patrouille, ce qui eût été notre perte à tous les trois. + +Par le travers de Balata, nous rencontrâmes des caïques remplis de +iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux +rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la +grande synagogue, et ce lieu est le seul où l'on trouve, la nuit, du +mouvement sur la Corne d'or. + +Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de +iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé +pleurait, de froid et de frayeur. + +Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l'obscurité +profonde, notre caïque à l'échelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de +planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en +aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement +les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois; +passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous +de l'escalier, la cuisine, l'intérieur du four; laisser nos chaussures +pleines de boue et nos vêtements mouillés; monter pieds nus sur les +nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son +appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef; +laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous +asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait +depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles +du sérail et d'eau de roses; ... c'était pour au moins vingt-quatre +heures, la sécurité, et l'immense bonheur d'être ensemble! + +Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane +sous nos fenêtres. + +Et Aziyadé, brisée de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en +pleurant à chaudes larmes. + + + + +XXXIII + + +Leur " madame " était une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe +et fait tous les métiers; leur " madame " (la madame de Samuel et +d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur +madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le +quartier de Galata. + +Le café de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il était +très profond et très vaste; il avait une porte de derrière sur une +impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de +débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous +de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et +de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était +prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver. + +Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'était +ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs +_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" +était remplie pour nous d'attentions maternelles. + +Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un +coffre qui me servaient aux changements de décors. J'entrais en +vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par +l'impasse. + +Leur " madame " était italienne. + + + + +XXXIV + + +Eyoub, 20 janvier. + +Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des +conférenciers. La chose ayant raté, les Excellences s'en vont, les +ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors la loi. + +Bon voyage à tout ce monde! heureusement nous, nous restons. À Eyoub, +on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même +dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les +pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Égalité! inconnue à +notre nation démocratique, à nos républiques occidentales!) Un érudit +est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour; +chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions +bruyantes, à l'ale et à l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets +de barrières; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et +recueillement. + +On ne doit pas désespérer d'un peuple qui a conservé tant de croyances +et de sérieuse honnêteté. + + + + +XXXV + + +Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de +l'empire, réunis en séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à +l'unanimité de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles +ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de +félicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont +pris cette résolution désespérée. + +L'enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l'on vit +pour la première fois cette chose insolite: des chrétiens siégeant à +côté de musulmans; des prélats arméniens, à côté des derviches et du +cheik-ul-islam; où l'on entendit pour la première fois sortir de bouches +mahométanes cette parole inouïe: " Nos frères chrétiens." + +Un grand esprit de fraternité et d'union rapprochait alors les +différentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un +péril commun, et le prélat arménien-catholique prononça dans cette +assemblée cet étrange discours guerrier: + +"Effendis! + +"Les cendres de nos pères à tous reposent depuis cinq siècles dans +cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de défendre +ce sol qui nous est échu en héritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi +de nature. L'histoire nous montre de grands États qui ont tour à tour +paru et disparu dans la scène du monde. Si donc les décrets de la +Providence ont fixé le terme de l'existence de notre patrie, nous +n'avons qu'à nous incliner devant son arrêt; mais autre chose est de +s'éteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons +périr d'une balle meurtrière ne renonçons donc pas à l'honneur de la +recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de +notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguère encore, nous +n'étions qu'un corps inerte; la charte qui nous a été octroyée est venue +vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la première fois, +nous sommes invités à ce conseil; grâces en soient rendues à Sa Majesté +le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! désormais, que la +question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le +musulman aille à sa mosquée et le chrétien à son église; mais, en face +de l'intérêt de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons +tous unis!" + + + + +XXXVI + + +Aziyadé, qui était fidèle à la petite babouche de maroquin jaune des +bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien +trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, traînant +dans tous les recoins de la maison, et elle écrivait son nom dans +l'intérieur, sous prétexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre. + +Celles qui avaient servi étaient condamnées à un supplice affreux: +lancées dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et précipitées +dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des pâpoutchs_, le +sacrifice des babouches. + +C'était un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien +froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et +nous menait sur les toits, et, là au beau clair de lune, _mahitabda_, +après nous être assurés que tout sommeillait alentour, de consommer le +kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches +condamnées. + +Tombera-t-elle dans l'eau, la pâpoutch, ou sur la vase, ou bien encore +sur la tête d'un chat en maraude? + +Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous +deux avait deviné juste, et gagné le pari. + +Il faisait bon être là-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si +tranquilles, souvent piétinant sur une blanche couche de neige, et +dominant le vieux Stamboul endormi. Nous étions privés, nous, de jouir +ensemble de la lumière du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en +vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprécier +leur bonheur. Là-haut était notre lieu de promenade; là, nous allions +respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en société de la +lune, compagne discrète qui tantôt s'abaissait lentement à l'ouest sur +les pays des infidèles, tantôt se levait toute rouge à l'orient, +dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Péra. + + + + +XXXVII + + Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement? + + (VICTOR HUGO, _Chants du crépuscule_.) + + +L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et +partent, chargés de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de +partout, des soldats et des rédifs, du fond de l'Asie, des frontières de +Perse, même de l'Arabie et de l'Égypte. On les équipe à la hâte pour les +expédier sur le Danube, ou dans les camps de la Géorgie. De bruyantes +fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour +leur départ. La Turquie ne s'était jamais vu tant d'hommes sous les +armes, tant d'hommes si décidés et si braves. Allah sait ce que +deviendront ces multitudes! + + + + +XXXVIII + + +Eyoub, 29 janvier 1877. + +Je n'aurais pas pardonné aux Excellences leurs pasquinades +diplomatiques, si elles avaient dérangé ma vie. + +Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un +instant j'avais eu peur de quitter. + +Il est minuit, la lune promène sur mon papier sa lumière bleue, et les +coqs ont commencé leur chanson nocturne. On est bien loin de ses +semblables à Eyoub, bien isolé la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai +peine à croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si +las de moi-même, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime +assez pouvoir me prendre un peu pour un autre. + +Aziyadé est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem +d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours. + +Samuel est là près de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi +tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journée +repêcher un noyé, lequel était, il paraît, si vilain et lui a fait tant +de peur, que, par prudence, il a apporté dans ma chambre sa couverture +et son matelas. + +Demain matin, dès l'aubette, les rédifs qui s'en vont en guerre feront +tapage, et il y aura foule dans la mosquée. Volontiers je partirais avec +eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une +chose belle et entraînante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas +mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet élan que je sentirais +pour mon pays, s'il était menacé comme elle, et en danger de mort. + + + + +XXXIX + + +Nous étions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquée du Sultan +Sélim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui +grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumée de nos +chibouks qui montait en spirale dans l'air pur. + +La place du Sultan Sélim est entourée d'une antique muraille, dans +laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y +sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cyprès; on est là +en bon quartier turc, et on peut aisément s'y tromper de deux siècles. + +--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, +Loti, quand tu seras parti: je mènerai joyeuse vie et je me griserai +tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du +matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est égal +(_zarar yok_).Je suis comme Aziyadé, quand tu seras parti, ce sera fini +aussi de ton Achmet. + +Et il fallut lui faire jurer d'être sage; ce qui ne fut point une facile +affaire. + +--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras +marié et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai là-bas +ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'à Stamboul, mais je serai +près de toi, et c'est tout ce que je demande. + +Je promis à Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier +mes petits enfants. + +Cette perspective d'élever mes bébés et de les coiffer en fez suffit à +le remettre en joie, et nous nous perdîmes toute la soirée en projets +d'éducation, basés sur des méthodes extrêmement originales. + + + + +XL + + +PLUMKETT A LOTI + +Mon cher ami, + +Je ne vous écrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien à +vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire. + +Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'étais très préoccupé de +choses nullement agréables; que j'étais empoigné par dame Réalité, +étreinte dont il est fort dur de se débarrasser; que je languissais +assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les +liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en certains moments, +m'unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau, étaient +rompus. + +Je suis sûr que vous comprenez très bien ceci, car c'est là l'état dans +lequel je vous ai vu plus d'une fois plongé. + +Votre nature ressemble beaucoup à la mienne, ce qui m'explique fort bien +la très grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime +abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est +soi-même. Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi +accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un +et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le désir, la +tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de +bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe +sympathique_. + +Je vous parle un langage peu littéraire. Je m'en aperçois bien: +j'emploie un vocabulaire emprunté à la dynamique et fort différent de +celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensée. + +Ces sympathies, nous les éprouvons d'une foule de manières différentes. +Vous qui êtes musicien, vous les avez ressenties à l'égard de quoi, s'il +vous plaît? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui +naît en nous à l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air à +notre tympan et de là à notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans +notre cervelle? Voyez donc ce phénomène bizarre: vous êtes +impressionné par une suite de sons, vous entendez une phrase mélodique +qui vous plaît. Pourquoi vous plaît-elle? Parce que les intervalles +musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des +nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimés par certains +chiffres plutôt que par certains autres; changez ces chiffres, votre +sympathie n'est plus excitée; vous dites, vous, que cela n'est plus +musical, que c'est une suite de sons incohérents. Plusieurs sons +simultanés se font entendre, vous recevez une impression qui sera +heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffrés, qui sont les +rapports sympathiques d'un phénomène extérieur avec vous-même, être +sensitif. + +Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons, +entre vous et certaines couleurs éclatantes, entre vous et certains +miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. +Bien que les rapports de convenance entre toutes ces différentes choses +et vous-même soient trop compliqués pour être exprimés, comme dans le +cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent. + +Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement à ce +que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage, +que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre +je ne sais quoi qui fait le diable à quatre dans votre imagination. Ne +vous récriez pas! la moitié du temps, votre amour ne tient à rien de +plus. + +Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une +délicatesse de sentiment, une élévation de caractère qui sont la vraie +cause de votre amour ... Hélas! gardez-vous bien de confondre ce qui est +en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de là: +attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs à ce qui nous plaît. +Faire une châsse à la femme que l'on aime et prendre son ami pour un +homme de génie. + +J'ai été amoureux de la Vénus de Milo et d'une nymphe du Corrège. Ce +n'étaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif +d'échange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'était +l'affinité physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui +faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement compliqué, +que l'on ne sait plus où donner de la tête; les neuf dixièmes des gens +ne comprennent plus rien à quoi que ce soit. + +Tout cela posé, passons à votre définition à vous, Loti. Il y a affinité +entre tous les ordres de choses et vous. Vous êtes une nature très avide +de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez être +heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins +sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces émotions, il n'y a pas de +bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces +émotions, vous serez toujours un pauvre exilé. + +Celui qui est apte à ressentir ces émotions d'un ordre supérieur, pour +lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu +impressionné par tout ce qui sera en dessous de ses désirs. Qu'est-ce +donc que l'attrait d'un bon dîner, d'une partie de chasse, d'une jolie +fille pour celui qui a versé des larmes de ravissement en lisant les +poètes, qui s'est délicieusement abandonné au courant d'une suave +mélodie, qui s'est plongé dans cette rêverie qui n'est pas la pensée, +qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime? + +Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur +lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal +proportionnés, emprisonnés dans des culottes ou des habits noirs, tout +cela grouillant sur des pavés boueux, autour de murailles sales, de +boîtes à fenêtre et de boutiques? + +Votre imagination se resserre et la pensée se fige dans votre cerveau ... + +Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous +entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensées et celles qu'ils +expriment? + +Si votre pensée s'élance dans l'espace et dans le temps; si elle +embrasse l'infinie simultanéité des faits qui se passent sur toute la +surface de la terre, qui n'est qu'une planète tournant autour du soleil, +--qui n'est lui-même qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si +vous songez que cet infini simultané n'est qu'un instant de l'éternité, +qui est un autre infini, que tout cela vous apparaît différemment, +suivant le point de vue où vous vous placez, et qu'il y en a une +infinité de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela, +l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans +votre esprit ces éternels problèmes, qu'est-ce que tout cela? que +suis-je moi-même au milieu de cet infini? + +Vous aurez bien des chances pour ne pas être en communion intellectuelle +avec ceux qui vous entourent. + +Leur conversation ne vous touchera guère plus que celle d'une araignée +qui vous raconterait qu'un plumeau dévastateur lui a détruit une partie +de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient +d'hériter d'un gros tas de plâtras dans lequel il pourra gîter tout à +l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises +récoltes, et qu'il avait hérité d'une maison de campagne.) + +Vous avez été amoureux, vous l'êtes peut-être encore; vous avez senti +qu'il existait un genre de vie tout spécial, un état particulier de +votre être à la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects +entièrement nouveaux. + +Une sorte de révélation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de +naître une seconde fois, car dès lors on vit davantage, on fonctionne +tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idées, de sentiments, se +réveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite. +(Littérature de l'avenir!) + +Bref, on s'épanouit, on est heureux, et tout ce qui est antérieur à ce +bonheur disparaît dans une sorte de nuit. Il semble qu'on était dans les +limbes; on vivait, relativement à la vie actuelle, comme l'enfant en bas +âge par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe +lorsque l'on est amoureux, on ne peut les décrire qu'au moment même où +on les éprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci. +Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces +idées-là, je m'exalte, je perds la tête, je ne sais plus où j'en suis!... +Quelle bonne chose d'aimer et d'être aimé! savoir qu'une nature +d'élite a compris la vôtre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensées, +tous ses actes à vous; que vous êtes un centre, un but, en vue duquel +une organisation aussi délicatement compliquée que la vôtre, vit, pense +et agit! Voilà qui nous rend forts; voilà qui peut faire des hommes de +génie. + +Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est +peut-être moins une réalité que le plus pur produit de notre +imagination, et ce mélange d'impressions, physiques et morales, +sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles +que l'on ne peut que rappeler à l'esprit de celui qui les a déjà +éprouvées,--impressions que vous causera, par suite d'une mystérieuse +association d'idées, le moindre objet ayant appartenu à votre +bien-aimée, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez +simplement écrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui +sont peut-être tout ce qu'il y a de meilleur au monde. + +Et l'amitié, qui est un sentiment plus sévère, plus solidement assis, +puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus élevé en nous, la partie +purement intellectuelle de nous-même. Quel bonheur de pouvoir dire tout +ce que l'on sent à quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non +pas seulement _jusqu'à un certain point_, à quelqu'un qui achève votre +pensée avec le même mot qui était sur vos lèvres, dont la réplique fait +jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idées. Un +demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous +êtes habitué à penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui +l'animent et il le sait. Vous êtes deux intelligences qui s'ajoutent et +se complètent. + +Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et +à qui tout cela manque, est fort à plaindre. + +Pas d'affections, personne qui pense à moi ... À quoi bon avoir des idées +pour n'avoir personne à qui les dire? à quoi bon avoir du talent s'il +n'y a pas en ce monde une personne à l'estime de laquelle je tiens plus +qu'à tout le reste? à quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne +me comprendront pas? + +On laisse tout aller; on a éprouvé des déceptions, on en éprouve tous +les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'était durable, +qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les +nerfs détendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit à +tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois à se demander si +l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrête; donc, plus de +châteaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'espérance. On tombe dans la +bravade, on parle cavalièrement de bien des choses dont on rit beaucoup +quand on n'en pleure pas. + +On n'aime rien, et pourtant on était fait pour tout aimer: on ne croit +à rien et on pourrait peut-être encore bien croire à tout; on était bon +à tout et on n'est bon à rien. + +Avoir en soi une exubérance de facultés et sentir que l'on avorte, une +excroissance de sensibilité, un excédent de sentiments, et ne savoir +qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une +souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent +vous distraire un instant (votre écuyère de cirque, l'odalisque Aziyadé +et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de +nouveau, et plus contusionné que jamais. + +Voilà votre profession de foi expliquée, développée, et considérablement +augmentée par le drôle de type qui vous écrit. + +La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous +porte un très vif intérêt, moins peut-être à cause de ce que vous êtes, +que pour ce que je sens que vous pourriez devenir. + +Pourquoi avez-vous pris comme dérivatif à votre douleur la culture des +muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous êtes +clown, acrobate et bon tireur; il eût mieux valu être un grand artiste, +mon cher Loti. + +Je voudrais d'ailleurs vous pénétrer de cette idée en laquelle j'ai foi +: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remède. C'est à notre +raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le +tempérament du sujet. + +Le désespoir est un état complètement anormal; c'est une maladie aussi +guérissable que beaucoup d'autres; son remède naturel est le temps. Si +malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit +coin de vous-même que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit +coin sera votre boîte à médicaments.--_Amen_! + +PLUMKETT. + +Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas à trois queues, etc. Je +baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionné. + +PLUMKETT. + + + + +XLI + + +LOTI A PLUMKETT + +Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'étais malheureux? Je ne le crois +pas, et assurément, si je vous ai dit cela, j'ai dû me tromper. Je +rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'étais un des +heureux de ce monde, et que ce monde aussi était bien beau. Je rentrais +à cheval par une belle après-midi de janvier; le soleil couchant dorait +les cyprès noirs, les vieilles murailles crénelées de Stamboul, et le +toit de ma case ignorée, où Aziyadé m'attendait. + +Un brasier réchauffait ma chambre, très parfumée d'essence de roses. Je +tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisées, position +dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prépara deux +narguilhés, l'un pour moi, l'autre pour lui-même, et posa à mes pieds un +plateau de cuivre où brûlait une pastille du sérail. + +Aziyadé entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur +un tambour chargé de paillettes de métal; la fumée se mit à décrire dans +l'air ses spirales bleuâtres, et peu à peu je perdis conscience de la +vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et +aimables à regarder: ma maîtresse, mon domestique et mon chat. + +Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou déplaisants. +Si quelques Turcs me visitent discrètement quand je les y invite, mes +amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de +frêne gardent si fidèlement mes fenêtres qu'à aucun moment du jour un +regard curieux n'y saurait pénétrer. + +Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _être chez eux_; dans vos +logis d'Europe, ouverts à tous venants, vous êtes chez vous comme on est +ici dans la rue, en butte à l'espionnage des amis fâcheux et des +indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilité de l'intérieur, +ni le charme de ce mystère. + +Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai +été assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de +tout ce qui a été brisé dans mon coeur: je sens que l'heure présente +n'est qu'un répit de ma destinée, que quelque chose de funèbre plane +toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amènera fatalement +un terrible lendemain. Ici même, et quand elle est près de moi, j'ai de +ces instants de navrante tristesse, comparables à ces angoisses +inexpliquées qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi à +l'approche de la nuit. + +Je suis heureux, Plumkett, et même je me sens rajeunir; je ne suis plus +ce garçon de vingt-sept ans, qui avait tant roulé, tant vécu, et fait +toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables. + +On déciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou +d'Aziyadé, ou même de Samuel. J'étais vieux et sceptique; auprès d'eux, +j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies +humaines sans que les années pussent marquer sur leur visage, et +logeaient une vieille âme fatiguée dans un jeune corps de vingt ans. + +Mais leur jeunesse rafraîchit mon coeur, et vous avez raison, je +pourrais peut-être bien encore croire à tout, moi qui pensais ne plus +croire à rien ... + + + + +XLII + + +Une certaine après-midi de janvier, le ciel sur Constantinople était +uniformément sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et +le jour était pâle comme un jour britannique. + +Je suivais à cheval une longue et large route, bordée d'interminables +murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme +des murailles de prison. + +En un point de cette route, un pont voûté en marbre gris passait en +l'air; il était supporté par des colonnes de marbre curieusement +sculptées, et servait de communication entre la partie droite et la +partie gauche de ces constructions tristes. + +Ces murailles étaient celles du sérail de Tchéraghan. D'un côté étaient +les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre +permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans être +aperçues du dehors. + +Trois portes s'ouvraient seulement à de longs intervalles dans ces +remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des +battants de fer, dorés et ciselés. + +C'étaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant à deviner +quelles pouvaient être les richesses cachées derrière la monotonie de +ces murs. + +Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrées défendues. Les +styles de ces portiques semblait indiquer lui-même que le seuil en était +dangereux à franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillées à +jour dans le goût arabe, étaient couvertes de dessins étranges et +d'enroulements mystérieux. + +Une mosquée de marbre blanc, avec un dôme et des croissants d'or était +adossée à des roches sombres où poussaient des broussailles sauvages. On +eût dit qu'une baguette de péri l'avait d'un seul coup fait surgir avec +sa neigeuse blancheur, en respectant à dessein l'aspect agreste et rude +de la nature qui l'entourait. + +Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, +dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beauté. + +Deux eunuques, chevauchant à leur suite, indiquaient que ces femmes +étaient de grandes dames. + +Ces trois Turques se tenaient fort mal, à la façon de toutes les +_hanums_ de grande maison qui ne craignent guère d'adresser aux +Européens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus +moqueurs. + +Celle surtout qui était jolie m'avait souri avec tant de complaisance, +que je tournai bride pour la suivre. + +Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la +belle dame m'envoya par la portière ouverte la collection de ses plus +délicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur +tout son parcours, passant devant ou derrière, ralentissant ma course, +ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles +dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et +continuaient de trotter à leur poste, dans l'impassibilité la plus +complète. + +Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier +de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir +Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak +antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arrêtèrent et +descendirent. + +La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa +demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait été +charmée de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ... + + + + +XLIII + + +Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de +la fidélité qu'elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances +de certains hommes, et la terreur du châtiment sont indispensables pour +les retenir. Toujours oisives, dévorées d'ennui, physiquement obsédées +de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier +venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui +les promène, s'il est beau et s'il leur plaît. Toutes sont fort +curieuses des jeunes gens européens, et ceux-ci en profiteraient +quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutôt ils étaient +placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position à +Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte +isolée tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--étaient choses +fort propices à ces sortes d'entreprises; et ma maison eût pu devenir +sans doute, si je l'avais désiré, le rendez-vous des belles désoeuvrées +des harems. + + + + +XLIV + + +Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case +paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je +n'avais cependant pas cessé de chérir. Aziyadé se révoltait contre un +projet cynique que je lui exposais; elle me résistait avec une force de +volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu'une larme vînt dans ses +yeux, ni un tremblement dans sa voix. + +Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une +autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-même +reviendrait ensuite, et m'aimerait encore après cette humiliation sans +en garder même le souvenir. + +Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales +et son impunité; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait +d'anathèmes; l'idée d'être chassée pour cette femme la comblait d'amertume +et de honte. + +--C'est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera +venue, ce sera fini et je ne t'aimerai même plus. Mon âme est à toi et +je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera +fini; j'en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te reverrai jamais. + + + + +XLV + + +Et, au bout d'une heure, à force d'amour, elle avait consenti à ce +compromis insensé: elle partait et jurait de revenir--après quand +l'autre s'en serait allée et qu'il me plairait de la faire demander. + +Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui +marchait derrière elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait +plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et +j'entendis jusqu'à l'escalier traîner leurs babouches sur les tapis. Là, +leurs pas s'arrêtèrent. Aziyadé s'était affaissée sur les marches pour +fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'à moi dans +le silence de cette nuit. + +Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir. + +Je venais de le lui dire, et c'était vrai: je l'adorais, elle, et je +n'aimais point cette Séniha; mes sens seulement avaient la fièvre et +m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec +angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois +retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue, +et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis +avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer +sur eux. Mais la pensée de cette créature qui allait venir brûlait mon +sang: je restai là, et je ne les rappelai pas. + + + + +XLVI + + +Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la +grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une +visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très +mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul. + +Elle enleva son voile et le _féredjé_ de laine grise qui, par prudence, +la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d'une +toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un +goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s'en +aperçut. Ayant manqué son effet, elle s'assit cependant avec aisance et +parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se +promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le +bon air et l'originalité. Elle insistait surtout sur l'étrangeté de ma +vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles +j'évitais de répondre. + +Et je regardais Séniha-hanum ... + +C'était une bien splendide créature, aux chairs fraîches et veloutées, +aux lèvres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tête en +arrière, haute et fière, avec la conscience de sa beauté souveraine. + +L'ardente volupté se pâmait dans le sourire de cette bouche, dans le +mouvement lent de ces yeux noirs, à moitié cachés sous la frange de +leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, là, près de moi, +attendant mon bon plaisir, dans la tiède solitude d'une chambre +parfumée; et cependant il se livrait en moi-même une lutte inattendue; +mes sens se débattaient contre ce quelque chose de moins défini qu'on +est convenu d'appeler l'âme, et l'âme se débattait contre les sens. +À ce moment, j'adorais la chère petite que j'avais chassée; mon coeur +débordait pour elle de tendresse et de remords. La belle créature assise +près de moi m'inspirait plus de dégoût que d'amour; je l'avais désirée, +elle était venue; il ne tenait plus qu'à moi de l'avoir; je n'en +demandais pas davantage et sa présence m'était odieuse. + +La conversation languissait, et Séniha avait des intonations ironiques. +Je me raidissais contre moi-même, ayant pris une résolution si forte, +que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre. + +--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment où +vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment +tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire? + +--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un. + +C'était une femme à précautions: un aimable eunuque, habitué sans doute +aux escapades de sa maîtresse, se tenait, à toute éventualité, près de +la porte de ma maison. + +La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire +qui me fit monter la colère au visage, et je ne fus pas loin de saisir +son bras rond pour la retenir. + +Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'étais nullement dérangé, +et que, des deux rôles que nous avions joué, le plus drôle assurément +n'était pas le mien. + + + + +XLVII + + +Achmet, qui ne devait plus revenir, se présenta le lendemain dès huit +heures. + +Il s'était composé une mine très bourrue, et me salua d'un air froid. + +L'histoire de Séniha-hanum l'eut bientôt mis en grande gaieté; il en +conclut, comme à l'ordinaire, que j'étais _tchok chéytan_ (très malin) +et s'assit dans un coin pour en rire plus à l'aise. + +Quand plus tard, dans nos courses à cheval, nous rencontrions la voiture +de Séniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus obligé de +lui faire à ce sujet des représentations et un sermon. + + + + +XLVIII + + +J'expédiai Achmet à Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire +cette macaque de confiance de la réception faite à Séniha; de la prier +de dire à Aziyadé que j'implorais mon pardon, et que je désirais le soir +même sa chère présence. + +J'expédiai en même temps dans la campagne trois enfants chargés de me +rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de +narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prît ce +jour-là pour son retour un aspect inaccoutumé de joie et de fête. + +Quand Aziyadé entra le soir, du seuil de la porte à l'entrée de notre +chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles détachées de +leurs tiges couvraient le sol d'une épaisse couche odorante; on était +enivré de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait +pleuré ne se voyaient plus. + +Aucune réflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle +sourit seulement en regardant ces fleurs; elle était bien assez +intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de +ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernés par les larmes +rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et +fière comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu, +ou comme Apsâra circulant dans le paradis fleuri des divinités indoues. + +Les vraies apsâras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni +plus fraîches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ... + +L'épisode de Séniha-hanum était clos; il avait eu pour résultat de nous +faire plus vivement nous aimer. + + + + +XLIX + + +C'était l'heure de la prière du soir, un soir d'hiver. Le muezzin +chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans +notre mystérieux logis d'Eyoub. + +Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis +rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et sérieuse, les +jambes croisées dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette +expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l'extrême +jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu'elle +prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tête quelque +raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole +orientale, dont l'effet devait être concluant et irrésistible. + +--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, +_Katebtané parmak bourada var_? + +Et elle montrait sa main, les doigts étendus. + +(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là?) + +Et je répondis en riant: + +--Cinq, Aziyadé. + +--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous +semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce +--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que +le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de +tous.) + +Il était en effet très petit, le plus petit doigt d'Aziyadé. Son ongle, +très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa +partie supérieure teint tout comme les autres d'une couche de henné, +d'un beau rouge orange. + +--Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les +créatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes +semblables; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes +non plus ... + +C'était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres +femmes aimées autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient +trompé et abandonné, c'était une erreur de juger par eux toutes les +femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyadé, n'était pas comme les +autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-même m'aimerait +certainement toujours. + +--Donc, Loti, donc, reste avec nous ... + +Et puis elle songeait à l'avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui +fascinait sa pensée. + +La vieillesse,--chose très lointaine, qu'elle ne se représentait pas +bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore; +--s'aimer éternellement dans la vie, et après la vie. + +--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai +vieille) ... + +Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude, +plutôt mimée que parlée. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait +sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur +elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de +jeunesse ardente et fraîche. + +--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait +rien, Loti, nous nous aimerons toujours. + + + + +L + + +Eyoub, février 1877. + +Singulier début, quand on y pense, que le début de notre histoire! + +Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassées jour par jour +pendant un mois, dans le but d'arriver à un résultat par lui-même +impossible. + +S'habiller en turc à Salonique, dans un costume qui, pour un oeil +quelque peu attentif, péchait même par l'exactitude des détails; +circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressée par un +passant eût pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour à une +femme musulmane sous son balcon, entreprise sans précédent dans les +annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutôt pour tromper +l'ennui de vivre, plutôt pour rester excentrique aux yeux de camarades +désoeuvrés, plutôt par défi jeté à l'existence, plutôt par bravade que +par amour. + +Et le succès venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure +réussissant par l'emploi des moyens les plus propres à la faire tourner +en tragédie. + +Ce qui tendrait à prouver qu'il n'y a que les choses les plus +notoirement folles qui viennent à bonne fin, qu'il y a une chance pour +les fous, un Dieu pour les téméraires. + +... Elle, la curiosité et l'inquiétude avaient été les premiers +sentiments éveillés dans son coeur. La curiosité avait fixé aux +treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au début plus +d'étonnement que d'amour. + +Elle avait tremblé pour lui d'abord, pour cet étranger qui changeait de +costume comme feu Protée changeait de forme, et venait en Albanais tout +doré se planter sous sa fenêtre. + +Et puis elle avait songé qu'il fallait qu'il l'aimât bien, elle, +l'esclave achetée, l'obscure Aziyadé, puisque, pour la contempler, il +risquait si témérairement sa tête. Elle ne se doutait pas, la pauvre +petite, que ce garçon si jeune de visage avait déjà abusé de toutes les +choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blasé, en quête de +quelque nouveauté originale; elle s'était dit qu'il devait faire bon +être aimée ainsi,--et tout doucement elle avait glissé sur la pente qui +devait l'amener dans les bras du giaour. + +On ne lui avait appris aucun principe de morale qui pût la mettre en +garde contre elle-même,--et peu à peu elle s'était laissée aller au +charme de ce premier poème d'amour chanté pour elle, au charme terrible +de ce danger. Elle avait donné sa main d'abord, à travers les grilles du +yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses lèvres, +jusqu'au soir où elle avait ouvert tout à fait sa fenêtre, et puis était +descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont +elle avait la jeunesse et la fraîche candeur. + +Comme l'âme de Marguerite, son âme était pure et vierge, bien que son +corps d'enfant, acheté par un vieillard, ne le fût déjà plus. + + + + +LI + + +Et maintenant que nous agissons d'une manière sûre et réfléchie, avec +une connaissance complète de tous les usages turcs, de tous les détours +de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler, +nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces +premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de rêves. + +Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus +raisonnables causent gravement de leurs sottises passées, nous causons +de ces temps troublés de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant +lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou +sur la mer comme des insensés,--sans pouvoir encore échanger une +pensée, ni même seulement une parole. + +Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime. +--La " petite fleur bleue de l'amour naïf " s'est de nouveau épanouie +dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus +profond de mon âme, je l'aime et je l'adore ... + + + + +LII + + +Un beau dimanche de janvier, rentrant à la case par un gai soleil +d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes. + +--Qu'est-ce qui brûle? demandai-je avec impatience. + +J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brûlerait. + +--Cours vite, Arif! me répondit un vieux Turc, cours vite, Arif! +c'est ta maison! + +Ce genre d'émotion m'était encore inconnu. + +Je m'approchai pourtant d'un air indifférent de ce petit logis que nous +avions arrangé l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec +tant d'amour. + +La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menaçante; de vieilles +femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti +des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de +sorcellerie et de maléfices. Les vieilles méfiances n'étaient +qu'endormies, et je recueillais les fruits d'être un personnage +inquiétant et invraisemblable, ne pouvant se réclamer de personne et +sans appui. + +J'approchais lentement de notre case. Les portes étaient enfoncées, les +vitres brisées, la fumée sortait par le toit; tout était au pillage, +envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent à Constantinople +dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau +noire mêlée de suie, du plâtre calciné et des planches enflammées ... + +Le feu cependant était éteint. Un appartement brûlé, un plancher, deux +portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais dominé +la situation; les bachibozouks avaient arraché aux pillards leur butin, +fait évacuer la place et dispersé la foule. + +Deux zaptiés en armes faisaient faction à ma porte enfoncée. Je leur +confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y +chercher Achmet, garçon de bon conseil, dont la présence amie m'eût été +précieuse au milieu de ce désarroi. + +Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des +estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les +bouges: Achmet ce soir-là fut introuvable. + +Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni +portes, roulé, par un froid mortel, dans des couvertures mouillées qui +sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes réflexions furent sombres; +cette nuit fut une des nuits désagréables de ma vie. + + + + +LIII + + +Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les dégâts; ils +étaient relativement minimes, et le mal pouvait aisément se réparer. La +pièce détruite était vide et inhabitée; on eût imaginé un incendie de +commande comme distraction, qu'on l'eût fait faire comme celui-là; les +plus légers objets se retrouvaient partout, dérangés et salis, mais +présents et intacts. + +Achmet déployait une activité fiévreuse; trois vieilles juives +rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scènes +d'un haut comique. + +Le jour suivant, tout était déblayé, lavé, séché, net et propre. Un trou +noir béant remplaçait deux pièces; ce détail à part, la maison avait +repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale élégance. + +Mes appartements étaient, ce soir-là même, disposés pour une grande +réception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhés, du +ratlokoum et du café; il y avait même un orchestre, deux musiciens: +un tambour et un hautbois. + +Achmet avait voulu tous ces frais, et combiné cette mise en scène: +à sept heures, je recevais les autorités et les notables qui allaient +décider de mon sort. + +Je craignais d'être obligé de me faire connaître, et de réclamer le +secours de l'ambassade britannique: j'étais fort perplexe en attendant +ma compagnie. + +Cette façon de terminer l'aventure aurait eu pour conséquence forcée un +ordre supérieur coupant court à ma vie de Stamboul, et je redoutais +cette solution, plus encore que la justice ottomane. + +Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, +gravement assis sur mes tapis; mon propriétaire, les notables, les +voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant +vacarme; et Achmet versant à pleins bords du mastic et du café. + +Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou +d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir +failli brûler Eyoub; enfin, d'indemniser mon propriétaire et de réparer +à mes frais. + +Il ne faut guère compter que sur soi-même en Turquie, mais en général on +réussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un +moyen de succès. Toute la soirée, je tranchai du grand seigneur, je +payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et +embrouillait à dessein les intérêts et les questions, magnifique dans +son rôle;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la +situation atteignait son paroxysme: mes hôtes ne se comprenaient plus +et se disputaient entre eux, j'étais hors de cause. + +--Allons, Loti, dit Achmet, les voilà tous à point et c'est mon oeuvre. +Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je +te suis vraiment bien précieux. + +La situation était compliquée et comique,--et Achmet, d'une gaieté +folle et contagieuse; je cédai au besoin impérieux de faire une +acrobatie, et, sautant sur les mains sans préambule, j'exécutai deux +tours de clown devant l'assistance ahurie. + +Achmet, ravi d'une pareille idée, tira profit de cette diversion; avec +force saluts, il remit à chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, +et la séance fut dissoute sans que rien fût conclu. + +_Fin et moralité_.--Je n'allai point en prison et ne payai point +d'amende. Mon propriétaire fit réparer sa maison en remerciant Allah de +lui en avoir laissé la moitié, et je demeurai l'enfant gâté du quartier. + +Quand, deux jours après, Aziyadé revint au logis, elle le retrouva à son +poste, en bon ordre et plein de fleurs. + +Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermée, est un +phénomène d'une explication difficile, et la cause première de +l'incendie est toujours restée mystérieuse. + + + + +LIV + + L'essence de cette région est l'oubli... + Quiconque est plongé dans l'Océan du coeur a trouvé + le repos dans cet anéantissement. + Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas être_... + + (FERIDEDDIN ATTAR, poète persan.) + +Il y avait réception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul: +la fumée des parfums, la fumée du tembaki, le tambour de basque aux +paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en rêve les +bizarres mélodies de l'Orient. + +Ces soirées qui m'avaient paru d'abord d'une étrangeté barbare, peu à +peu m'étaient devenues familières, et chez moi, plus tard, avaient lieu +des réceptions semblables où l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec +des parfums et de la fumée. + +On arrive le soir aux réceptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir +qu'au grand jour. Les distances sont grandes à Stamboul par une nuit de +neige, et Izeddin entend très largement l'hospitalité. + +La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses +murailles noires les mystérieuses magnificences du luxe oriental. +Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est +eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettés du passé, de tout ce +qui est marqué au sceau d'autrefois, + +On frappe à la porte, lourde et ferrée; deux petites esclaves +circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir. + +On éteint sa lanterne, on se déchausse, opérations très bourgeoises +voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est +jamais souillé de la boue du dehors; on la laisse à la porte, et les +tapis précieux que le petit-fils a reçus de l'aïeul, ne sont foulés que +par des babouches ou des pieds nus. + +Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont à vendre et elles le savent. +Leurs faces épanouies sont régulières et charmantes; des fleurs sont +plantées dans leurs cheveux de bébé, relevés très haut sur le sommet de +la tête. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent +doucement de leur front. + +Aziyadé, qui avait été, elle aussi, une petite esclave circassienne, +avait conservé cette manière de m'exprimer la soumission et l'amour ... + +On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de +Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous +observent, par l'entrebâillement d'une porte incrustée de nacre. + +Dans une grande pièce où les tapis sont si épais qu'on croirait marcher +sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont +assis, les jambes croisées, dans des attitudes de nonchalance heureuse, +et de tranquille rêverie. Un grand vase, de cuivre ciselé, rempli de +braise, fait à cet appartement une atmosphère tiède, un tant soit peu +lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au +plafond de chêne sculpté; elles sont enfermées dans des tulipes d'opale, +qui ne laissent filtrer qu'une lumière rose, discrète et voilée. + +Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirées turques. +Rien que des divans très bas, couverts de riches soies d'Asie; des +coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, où +reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles à huit pans, +supportant des narguilhés que terminent de grosses boules d'ambre +incrustées d'or. + +Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont là sont +choisis; non pas de ces fils de pacha, traînés sur les boulevards de +Paris, gommeux et abêtis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_ +élevés dans les Yalis dorés, à l'abri du vent égalitaire empesté de +fumée de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces +groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de +jeunesse. + +Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume européen, ont repris +le soir, dans leur inviolable intérieur, la chemise de soie et le long +cafetan en cachemire doublé de fourrure. Le paletot gris n'était qu'un +déguisement passager et sans grâce, qui seyait mal à leurs organisations +asiatiques. + +... La fumée odorante décrit dans la tiède atmosphère des courbes +changeantes et compliquées; on cause à voix basse, de la guerre souvent, +d'Ignatief et des inquiétants " Moscov ", des destinées fatales que +Allah prépare au khalife et à l'islam. Les toutes petites tasses de café +d'Arabie ont été plusieurs fois remplies et vidées; les femmes du harem, +qui rêvent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre +elles-mêmes les plateaux d'argent. On aperçoit le bout de leurs doigts, +un oeil quelquefois, ou un bras retiré furtivement; c'est tout, et, à la +cinquième heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close, +les belles ne paraissent plus. + +Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un +verre unique, où, suivant l'usage, chacun boit à son tour. + +On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que +ce vin est tout à fait étranger à ce qui va suivre. + +Peu à peu, cependant, la tête devient plus lourde, et les idées plus +incertaines se confondent en un rêve indécis. + +Izeddin-Ali et Suleïman prennent en main des tambours de basque, et +chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit +plus vaguement la fumée qui monte, les regards qui s'éteignent, les +nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive +l'ivresse, l'oubli désiré de toutes les choses humaines! + +Les domestiques apportent les yatags, où chacun s'étend et s'endort ... + +... Le matin est rendu; le jour se faufile à travers les treillages de +frêne, les stores peints et les rideaux de soie. + +Les hôtes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un +cabinet de marbre blanc, à l'aide de serviettes si brodées et dorées +qu'en Angleterre on oserait à peine s'en servir. + +Ils fument une cigarette, réunis autour du brasero de cuivre, et se +disent adieu. + +Le réveil est maussade… On s'imagine avoir été visité par quelque rêve +des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans +la boue de Stamboul, dans l'activité des rues et des bazars. + + + + +LV + + +Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restés dans ma mémoire, +mêlés au son de sa voix à elle, qui souvent m'en donnait des explications +étranges. + +Le plus sinistre de tous était le cri des _beckdjis_, le cri des +veilleurs de nuit annonçant l'incendie, le terrible _yangun vâr_! si +prolongé, si lugubre, répété dans tous les quartiers de Stamboul, au +milieu du silence profond. + +Et puis, le matin, c'était le chant sonore, l'aubade des coqs, précédant +de peu la prière des muezzins, chant triste parce qu'il annonçait le +jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question, +tout, même sa vie! + +Une des premières nuits qu'elle passa dans cette case isolée d'Eyoub, un +bruit rapproché, dans l'escalier même du vieux logis, nous fit tous deux +frémir. Tous deux nous crûmes entendre à notre porte une troupe de +djinns, ou des hommes à turban, rampant sur les marches vermoulues, avec +des poignards et des yatagans dégainés. Nous avions tout à craindre, +quand nous étions réunis, et il nous était permis de trembler. + +Mais le bruit s'était renouvelé, plus distinct et moins terrible, si +caractéristique même qu'il ne laissait plus d'équivoque: + +--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout à fait +rassurée ... + +Le fait est que la vieille masure en était pleine, et qu'elles s'y +livraient, la nuit, des batailles rangées fort meurtrières. + +--_Tchok setchan var senin evdé, Lotim_! disait-elle souvent. (Il +y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!) + +C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit présent du jeune _Kédi-bey_. + +Kédi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un énorme et très +imposant matou, avait alors à peine un mois; c'était une toute petite +boule jaune, ornée de gros yeux verts, et très gourmande. + +Elle me l'avait apporté en surprise, un soir, dans un de ces cabas de +velours brodé d'or dont se servent les enfants turcs qui vont à l'école. + +Ce cabas avait été le sien, à l'époque où elle allait, jambes nues et +sans voile, faire son instruction très incomplète chez le vieux +pédagogue à turban du village de Canlidja, sur la côte asiatique du +Bosphore. Elle avait très peu profité des leçons de ce maître, et +écrivait fort mal; ce qui ne m'empêchait point d'aimer ce pauvre cabas +fané, qui avait été le compagnon de sa petite enfance ... + +Kédi-bey, le soir où il me fut offert, était emmailloté en outre dans +une serviette de soie, où la frayeur du voyage lui avait fait commettre +toute sorte d'incongruités. + +Aziyadé, qui avait pris la peine de lui broder un collier à paillettes +d'or fut tout à fait désolée de voir son élève dans une situation si +pénible. Il avait si singulière mine, elle-même était si désappointée, +que nous fûmes, Achmet et moi, pris d'un accès de fou rire en présence +de ce déballage. + +Cette présentation de Kédi-bey est restée un des souvenirs que de ma vie +je ne pourrai oublier. + + + + +LVI + + +_Allah illah Allah, vé Mohammed! reçoul Allah_ (Dieu seul est Dieu, +et Mahomet est son prophète!). + +Tous les jours, depuis des siècles, à la même heure, sur les mêmes +notes, du haut du minaret de la djiami, la même phrase retentit +au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la +psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, +une régularité fatale. + +Ceux-là qui ne sont déjà plus qu'un peu de cendre l'entendaient à cette +même place, tout comme nous qui sommes nés d'hier. Et sans trêve, depuis +trois cents ans, à l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers +du soleil d'été, la phrase sacramentelle de l'islam éclate dans la +sonorité matinale, mêlée au chant des coqs, aux premiers bruits de la +vie qui s'éveille. Diane lugubre, triste réveil à nos nuits blanches, à +nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, précipitamment nous dire +adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain +quelque révélation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompé par +quatre femmes, ne viendra pas nous séparer pour toujours, si demain ne +se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels +toute justice humaine est impuissante, tout secours matériel, +impossible. + +Elle s'en va, ma chère petite Aziyadé, affublée comme une femme du bas +peuple d'une grossière robe de laine grise fabriquée dans ma maison, +courbant sa taille flexible,--appuyée sur un bâton quelquefois, et +cachant son visage sous un épais yachmak. + +Un caïque l'emmène, là-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'où +elle rejoint au grand jour le harem de son maître, après avoir repris +chez Kadidja ses vêtements de cadine. Elle rapporte de sa promenade, +pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant +ressembler à des achats de fleurs ou de rubans ... + + + + +LVII + + +...Achmet était très important et très solennel: nous accomplissions +tous deux une expédition pleine de mystère, et lui était nanti des +instructions d'Aziyadé, tandis que moi, j'avais juré de me laisser mener +et d'obéir. + +À l'échelle d'Eyoub, Achmet débattit le prix d'un caïque pour +Azar-kapou. Le marché conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement: + +--Assieds-toi, Loti. + +Et nous partîmes. + +À Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands, +boueuses, noires, sinistres, occupées par des marchands de goudron, de +vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous +demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finîmes par trouver, au +fond d'un bouge inénarrable. + +C'était un vieux Grec en haillons, à barbe blanche, à mine de bandit. + +Achmet lui présenta un papier sur lequel était calligraphié le nom +d'Aziyadé, et lui tint, dans la langue d'Homère, un long discours que je +ne compris pas. + +Le vieux tira d'un coffre sordide une manière de trousse pleine de +petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affilés, +préparatifs peu rassurants! + +Il dit à Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent +cependant de comprendre: + +--Montrez-moi la place. + +Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du côté gauche, sur +l'emplacement du coeur ... + + + + +LVIII + + +L'opération s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit à l'artiste +un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyadé. + +Le vieux Dimitraki exerçait l'invraisemblable métier de tatoueur pour +marins grecs. Il avait une légèreté de touche, et une sûreté de dessin +très remarquables. + +Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, +labourée de milliers d'égratignures--qui, en se cicatrisant ensuite, +représentèrent en beau bleu le nom turc d'Aziyadé. + +Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou +défaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'éternité. + + + + +LIX + + +LOTI A PLUMKETT + +Février 1877. + +Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul était beau! + +À huit heures, j'avais quitté le _Deerhound_. + +Quand, après avoir marché bien longtemps, j'arrivai à Galata, j'entrai +chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux +nous nous acheminâmes vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers +musulmans. + +Là, Plumkett, deux chemins se présentent à nous chaque soir, entre +lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub. + +Traverser le grand pont de bateau qui mène à Stamboul, s'en aller à pied +par le Phanar, Balate et les cimetières, est une route directe et +originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous +n'entreprenons guère qu'à trois, quand nous avons avec nous notre fidèle +Samuel. + +Ce soir-là, nous avions pris un caïque au pont de Kara-Keui, pour nous +rendre par mer tranquillement à domicile. + +Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit! +Stamboul était enveloppé d'un immense suaire de neige. + +C'était un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de +la ville du soleil et du ciel bleu. + +Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases +noires, défilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une +monotone et sinistre teinte blanche. + +Au-dessus de ces fourmilières humaines ensevelies sous la neige, se +dressaient les masses grandioses des mosquées grises, et les pointes +aiguës des minarets. + +La lune, voilée dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumière +indécise et bleue. + +Quand nous arrivâmes à Eyoub, nous vîmes qu'une lueur filtrait à travers +les carreaux, les treillages et les épais rideaux de nos fenêtres: elle +était là; la première, elle était rendue au logis ... + +Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, bêtement accessibles à +vous-mêmes et aux autres, vous ne pouvez point soupçonner ce _bonheur +d'arriver_, qui vaut à lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ... + + + + +LX + + +Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus; un +temps viendra, où tout sera englouti avec nous-mêmes dans la nuit +profonde; où tout ce qui était nous aura disparu, tout jusqu'à nos noms +gravés sur la pierre ... + +Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec +ses sombres montagnes et ses grandes forêts. Cette contrée exerce sur +mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyadé: là, elle a pris son +sang et sa vie. + +Quand je vois passer les farouches Circassiens, à moitié sauvages, +enveloppés de peaux de bêtes, quelque chose m'attire vers ces inconnus, +parce que le sang de leurs veines est pareil à celui de ma chérie. + +Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle +était née, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le +nom, d'une plage où elle jouait en plein air, avec les autres petits +enfants des montagnards ... + +On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on +voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les âges; on +voudrait l'avoir chérie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras +à soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne +l'ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son +passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, a été donné à d'autres; jaloux +des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa +bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure présente ne +suffit pas; il faudrait aussi tout le passé, et encore tout l'avenir. On +est là, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les lèvres +se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la +fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul +être et se fondre l'un dans l'autre ... + +--Aziyadé, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton +enfance, et parle-moi du vieux maître d'école de Canlidja. + +Aziyadé sourit, et cherche dans sa tête quelque histoire nouvelle, +entremêlée de réflexions fraîches et de parenthèses bizarres. Les plus +aimées de ces histoires, où les _hodjas_ (les sorciers) jouent +ordinairement les grands premiers rôles, les plus aimées sont les plus +anciennes, celles qui sont déjà à moitié perdues dans sa mémoire, et ne +sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance. + +--À toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en étions restés à +quand tu avais seize ans ... + +Hélas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans +d'autres langues, je l'avais dit à d'autres! Tout ce qu'elle me dit, +d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite, +délicieusement insensés, qui s'entendent à peine, avant Aziyadé, +d'autres me les avaient répétés! + +Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon +coeur, j'ai aimé d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout +est passé! + +J'avais fait avec une autre ce rêve d'amour infini: nous nous étions +juré qu'après nous être adorés sur la terre, nous être fondus ensemble +tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir +dans la même fosse, et que la même terre nous reprendrait, pour que nos +cendres fussent mêlées éternellement. Et tout cela est passé, effacé, +balayé!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus. + +S'il y a une éternité, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce +avec elle, petite Aziyadé, ou bien avec toi? + +Qui pourrait bien démêler, dans ces extases inexpliquées, dans ces +ivresses dévorantes, qui pourrait bien démêler ce qui vient des sens, de +ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort suprême de l'âme vers le ciel, +ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recréer et revivre? +Perpétuelle question, que tous ceux qui ont vécu se sont posée, +tellement que c'est divaguer que de se la poser encore. + +Nous croyons presque à l'union immatérielle et sans fin, parce que nous +nous aimons. Mais combien de milliers d'êtres qui y ont cru, depuis des +milliers d'années que les générations passent, combien qui se sont aimés +et qui, tout illuminés d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage +trompeur de la mort! Hélas! dans vingt ans, dans dix ans peut-être, où +serons-nous, pauvre Aziyadé? Couchés en terre, deux débris ignorés, des +centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes,--et qui se +souviendra encore que nous nous sommes aimés? + +Un temps viendra où, de tout ce rêve d'amour, rien ne restera plus. Un +temps viendra où nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, où +rien ne survivra de nous-mêmes, où tout s'effacera, tout jusqu'à nos +noms écrits sur nos pierres. + +Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes +dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin +retentira toujours dans le silence des matinées d'hiver,--seulement, +elle ne nous réveillera plus! + +.................. + + + + +LXI + + +Le voyage à Angora, capitale des chats, était depuis longtemps en +question. + +J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix +jours), à la condition que je ne me mettrai là-bas dans aucune espèce de +mauvais cas pouvant nécessiter l'intervention de mon ambassade. + +La bande s'organise à Scutari par un temps sans nuage; les derviches +Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de +l'expédition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un +grand nombre de bagages. La caravane pittoresque défile au soleil, dans +la longue avenue de cyprès qui traverse les grands cimetières de +Scutari. Le site est là d'une majesté funèbre; on a, de ces hauteurs, +une incomparable vue de Stamboul. + + + + +LXII + + +La neige retarde de plus en plus notre marche, à mesure que nous nous +enfonçons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant +deux semaines la capitale des chats. + +Après trois jours de marche, je me décide à dire adieu à mes compagnons +de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour +visiter Nicomédie et Nicée, les vieilles villes de l'antiquité +chrétienne. + +J'emporte de cette première partie du voyage le souvenir d'une nature +ombreuse et sauvage, de fraîches fontaines, de profondes vallées, +tapissées de chênes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, +le tout par un beau temps d'hiver, et légèrement saupoudré de neige. + +Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom. + +Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit +à Mudurlu; nous montons au premier étage d'un vieux _hane_ enfumé où +dorment déjà pêle-mêle des tziganes et des montreurs d'ours. Immense +pièce noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tête. Voici la +table d'hôte: une vaste marmite où des objets inqualifiables nagent +dans une épaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied +alentour. Une seule et même serviette, longue à la vérité de plusieurs +mètres, fait le tour du public et sert à tout le monde. + +Achmet déclare qu'il aime mieux périr de froid dehors que de dormir dans +la malpropreté de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et +harassés de fatigue, nous étions couchés et profondément endormis. + +Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tête aux pieds, nous +laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine. + + + + +LXIII + + +Le soir d'après, nous arrivons à Ismidt (Nicomédie) à la nuit tombante. +Nous étions sans passeport et on nous arrête. Certain pacha est assez +complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, après de longs +pourparlers, nous réussissons à ne pas coucher au poste. Nos chevaux +cependant sont saisis et dorment en fourrière. + +Ismidt est une grande ville turque, assez civilisée, située au bord d'un +golfe admirable; les bazars y sont animés et pittoresques. Il est +interdit aux habitants de se promener après huit heures du soir, même en +compagnie d'une lanterne. + +J'ai bon souvenir de la matinée que nous passâmes dans ce pays, une +première matinée de printemps, avec un soleil déjà chaud, dans un beau +ciel bleu. Bien rassasiés tous deux d'un bon déjeuner de paysans, bien +frais et dispos, et nos papiers en règle, nous commençons l'ascension +d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes +folles, aussi raides que des sentiers de chèvre. Les papillons se +promènent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le +printemps, et la brise est tiède. Les vieilles cases de bois, caduques +et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes +nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gêne que leurs +constructions empêchent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenêtres. + +Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux +eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse +qui dresse là-haut tout au loin sa grande cime neigeuse. + + + + +LXIV + + +D'Ismidt à Taouchandjil, de Taouchandjil à Kara-Moussar, deuxième étape +où la pluie nous prend. + +De Kara-Moussar à Nicée (Isnik), course à cheval dans des montagnes +sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semée de +péripéties, un certain Ismaël, accompagné de trois zéibeks armés +jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous dévaliser. L'affaire +s'arrange pour le mieux, grâce à une rencontre inattendue de +bachibozouks, et nous arrivons à Nicée, crottés seulement. Je présente +avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha +d'Ismidt; l'autorité, malgré mon langage encore hésitant, se laisse +prendre à mon chapelet et à mon costume; me voilà pour tout de bon un +indiscutable effendi. + +À Nicée, de vieux sanctuaires chrétiens des premiers siècles, une +Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur aînée de nos plus anciennes églises +d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambrée. + +Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent étant venu à +manquer, nous retournons à Kara-Moussar, où nos dernières piastres +passent à déjeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il résulte que +je donne ma chemise à Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit à +payer notre retour et nous nous embarquons le coeur léger, et la bourse +aussi. + +Nous voyons reparaître Stamboul avec joie. Ces quelques journées y ont +changé l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont poussé sur le +toit de ma case; toute une nichée de petits chiens, dernièrement nés sur +le seuil de ma porte, commencent à japer et à remuer la queue; leur +maman nous fait grand accueil. + + + + +LXV + + +Aziyadé arriva le soir, me racontant combien elle avait été inquiète, et +combien de fois elle avait dit pour moi: + +--_Allah! Sélamet versen Loti_! (Allah! protège Loti!) + +Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite +boîte, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa +figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mystérieux, très +soigneusement caché dans sa robe. + +--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana édié_. (Ceci est un cadeau +que je te fais.) + +C'était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son +nom. + +Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle +j'emporterais dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n'avait +pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; +il lui était possible d'apporter chez moi des pièces de soie brodée, des +coussins et différents objets dont elle disposait sans contrôle; mais on +ne lui donnait que de petites sommes; tout passait à payer la discrétion +d'Emineh, sa servante, et il lui était difficile d'acheter une bague sur +ses économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle; mais elle +avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, +et il avait fallu recourir aux expédients. C'étaient ses propres bijoux, +écrasés au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle +m'apportait aujourd'hui, transformés en une énorme bague, irrégulière et +massive. + +Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait +jamais, que je la porterais toute ma vie ... + + + + +LXVI + + +C'était un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant. + +Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la +Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre +le harem de son maître, à Mehmed-Fatih.--Elle était gaie et souriante +sous son voile blanc; la vieille Kadidja était auprès d'elle, et toutes +deux étaient confortablement assises au fond de leur caïque effilé, dont +l'avant était orné de perles et de dorures. + +Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les +coussins rouges d'un long caïque à deux rameurs. + +C'était le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais +et les mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient +dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de +_karabataks_ (de plongeons noirs) exécutaient des cabrioles fantastiques +autour des barques des pêcheurs, et disparaissaient la tête la première +dans l'eau froide et bleue. + +Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorées +passèrent l'une près de l'autre, si près même que nos avirons furent +engagés. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser à cette occasion +les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arrière-petit-fils de +chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la dérobée, +montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire. + +Aziyadé, au contraire, passa sans sourciller. + +Elle semblait uniquement occupée d'espiègleries de karabataks: + +--_Neh cheytan haivan_! disait-elle à Kadidja. (Quel oiseau malin!) + + + + +LXVII + + +"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore +envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps +passe vite, elle ne durera pas. " Écoutez la chanson du rossignol: la +saison vernale s'approche. " Le printemps a déployé un berceau de joie +dans chaque bosquet. " Où l'amandier répand ses fleurs argentées." +Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, +elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poésie orientale) + +... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec +terreur, chaque saison qui m'entraîne plus avant dans la nuit, chaque +année qui m'approche du gouffre ... Où vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il +après? et qui sera près de moi quand il faudra boire la sombre coupe +!... + +"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est +arrivée. " Ne fais pas de prière avec moi, ô prêtre; cela a son propre +temps." + +.................. + + + + + +4 + +MANÉ, THÉCEL, PHARÈS + + + +I + +Stamboul, 19 mars 1877. + +L'ordre de départ était arrivé comme un coup de foudre: le _Deerhound_ +était rappelé à Southampton. J'avais remué ciel et terre pour éluder cet +ordre et prolonger mon séjour à Stamboul; j'avais frappé à toutes les +portes, même à la porte de l'armée ottomane qui fut bien près de s'ouvrir +pour moi. + +--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais très pur, et avec +cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher +ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme? + +--Non, Excellence, dis-je; il me serait indifférent de me faire +naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement, +je resterai chrétien. + +--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable, +et nous n'aimons guère les renégats. Je crois pouvoir vous affirmer, +continua le pacha, que vos services ne seront pas admis à titre +temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils +pourraient être admis à titre définitif. Voyez si vous voulez nous +rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec +votre navire, car nous avons peu de temps pour ces démarches; cela vous +permettrait d'ailleurs de réfléchir longuement à une détermination aussi +grave, et vous nous reviendrez après. Si cependant vous le désirez, je +puis faire dès ce soir présenter votre requête à Sa Majesté le Sultan, +et j'ai tout lieu de croire que sa réponse vous sera favorable. + +--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose +se décide immédiatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous +demanderai seulement ensuite un congé pour aller voir ma mère. + +Je priai cependant qu'on m'accordât une heure, et je sortis pour +réfléchir. + +Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des +secondes, et mes pensées se pressaient avec tumulte. + +Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui +couvre les hauteurs du Taxim, entre Péra et Foundoucli. Il faisait un +temps sombre, lourd et tiède: les vieilles cases de bois variaient de +nuances, entre le gris foncé, le noir et le brun rouge; sur les pavés +secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se +tenant enveloppées jusqu'aux yeux dans des pièces de soie écarlate ou +orange brodées d'or. On avait des échappées de perspective de trois +cents mètres de haut, sur le sérail blanc et ses jardins de cyprès +noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, à demi voilés par des vapeurs +bleues. + +Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus sérieux qu'on ne +pense quand cela devient une réalité pressante, et qu'il faut avant une +heure avoir tranché la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, +quand j'y serai rivé pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de +l'existence britannique, les amis fâcheux, les ingrats, je laisse tout +cela sans regrets et sans remords. Je m'attache à ce pays dans un +instant de crise suprême; au printemps, la guerre décidera de son sort +et du mien. Je serai le yuzbâchi Arif; aussi souvent que dans la marine +de Sa Majesté, j'aurai des congés pour aller voir là-bas ceux que +j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, à Brightbury sous les +vieux tilleuls. + +Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbâchi, turc pour de bon, et rester +auprès d'elle ... + +Et je songeai à cet instant d'ivresse: rentrer à Eyoub, un beau jour, +costumé en yuzbâchi, en lui annonçant que je ne m'en vais plus. + +Au bout d'une heure, ma décision était prise et irrévocable: partir et +l'abandonner me déchirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez +le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour +jamais à la Turquie, et le prier de faire, le soir même, présenter ma +requête au sultan. + + + + +II + + +Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa +devant mes yeux: + +--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez +seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-être +vous écrirai-je ... + + + + +III + + +Alors, il fallut pour tout de bon songer à partir. + +Courant de porte en porte, j'expédiai le soir même les courses de Péra, +remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C. + +Achmet, en tenue de cérémonie, suivait à trois pas, portant mon manteau: + +--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites +d'adieu; j'ai deviné cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous +aimes, nous, et que ceux-là t'ennuient; s'il est vrai que les +conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse +ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drôle. Viens vite +à Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde. + +Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquées, par suite de ce +discours d'Achmet. + + + + +IV + + +Stamboul, 20 mars 1877. + +Une dernière promenade avec Samuel. Nos instants sont comptés. Le temps +inexorable emporte ces dernières heures, après lesquelles nous nous +séparerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec +des rafales de mars. + +Il était convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon départ +pour l'Angleterre. Il m'avait demandé, comme dernière faveur, de le +promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du +paquebot. + +Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en +Angleterre, augmentait sa douleur; il était malade de chagrin. Il ne +comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abîme entre son +affection à lui, si tourmentée, et l'affection limpide et fraternelle de +Mihran-Achmet; que lui, Samuel, était une plante de serre chaude, +impossible à transplanter là-bas, sous mon toit paisible. + +L'arabahdji nous mène grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel +est enveloppé comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui +abandonne; sa belle tête est pâle et triste; il regarde en silence +défiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et désertes où +poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles +mosquées décrépites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec +leur cachet d'antiquité et de délabrement, qui s'en vont en ruine comme +l'islamisme. + +Stamboul est désolé et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins +chantent la prière de trois heures; c'est l'heure du départ. + +Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit +aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir +à Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses +larmes me brisent un peu le coeur. + + + + +V + + +21 mars. + +Pauvre chère petite Aziyadé! le courage m'avait manqué pour lui dire à +elle: " Après-demain, je vais partir." + +Je rentrai le soir à la case. Le soleil couchant éclairait ma chambre de +ses beaux rayons rouges; le printemps était dans l'air. Les cafedjis +s'étalaient dehors comme dans les jours d'été; tous les hommes du +voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhé sous les amandiers +blancs de fleurs. + +Achmet était dans la confidence de mon départ. Nous faisions l'un et +l'autre des efforts inouïs de conversation; mais Aziyadé avait à moitié +compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit +vint, et nous trouva silencieux comme des morts. + +À une heure à la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine +vieille caisse qui, renversée, nous servait de table, et posa dessus +notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac +nous avaient laissés sans sou ni maille.) + +C'était gai d'ordinaire, notre dîner à deux, et nous nous amusions +nous-mêmes de notre misère: deux personnages souvent habillés de soie +et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le +fond d'une vieille caisse. + +Aziyadé s'était assise comme moi; mais sa part devant elle restait +intacte; ses yeux étaient attachés sur moi avec une fixité étrange, et +nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence. + +--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la dernière fois, n'est-ce +pas? + +Et ses larmes pressées commencèrent à tomber sur son pain sec. + +--Non, Aziyadé, non, ma chérie! Demain encore, et je te le jure. +Après, je ne sais plus ... + +Achmet vit que le souper était inutile. Il emporta sans rien dire la +vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans +l'obscurité ... + + + + +VI + + +Le lendemain, c'était le jour de tout arracher, de tout démolir, dans +cette chère petite case, meublée peu à peu avec amour, où chaque objet +nous rappelait un souvenir. + +Deux _hamals_ que j'avais enrôlés pour cette besogne étaient là, +attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer dîner +pour gagner du temps et retarder cette destruction. + +--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Après les +années, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te +souviendras de nous. + +Et j'employai cette dernière heure à dessiner ma chambre turque. Les +années auront du mal à effacer le charme de ces souvenirs. + +Quand Aziyadé vint, elle trouva des murailles nues, et tout en désarroi; +c'était le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et +du désordre; les aspects qu'elle avait aimés étaient détruits pour +toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur +lesquels on se promenait nu-pieds, étaient partis chez les juifs, tout +avait repris l'air triste et misérable. + +Aziyadé entra presque gaie, s'étant monté la tête avec je ne sais quoi; +elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre dénudée, et +fondit en larmes. + + + + +VII + + +Elle m'avait demandé cette grâce des condamnés à mort, de faire ce +dernier jour tout ce qui lui plairait. + +--Aujourd'hui, à tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais +non. Je veux faire plusieurs choses à ma tête. Tu ne diras rien, et tu +approuveras tout. + +À neuf heures du soir, rentrant en caïque de Galata, j'entendis dans ma +case un tapage inusité; il en sortait des chants et une musique +originale. + +Dans l'appartement récemment incendié, au milieu d'un tourbillon de +poussière, s'agitait la chaîne d'une de ces danses turques qui ne +finissent qu'après complet épuisement des acteurs; des gens quelconques, +matelots grecs ou musulmans, ramassés sur la Corne d'or, dansaient avec +fureur; on leur servait du raki, du mastic et du café. + +Les habitués de la case, Suleïman, le vieux Riza, les derviches Hassan +et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupéfaction. + +La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyadé tournant +elle-même la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes, +orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes +stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois. + +Aziyadé était dévoilée, et les danseurs pouvaient, par la portière +entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'était contraire à tous les usages, +et aussi à la prudence la plus élémentaire. On n'avait jamais vu dans le +saint quartier d'Eyoub pareille scène ni pareil scandale, et, si Achmet +n'eût affirmé au public qu'elle était Arménienne, elle eût été perdue. + +Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'était +drôle et c'était navrant; j'avais envie de rire, et son regard à elle me +serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans père ni +mère à l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idées +saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui +régissent les femmes chrétiennes. + +Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce +grand meuble des sons extravagants. + +On a défini la musique turque: _les accès d'une gaieté déchirante_, et +je compris admirablement, ce soir-là, une si paradoxale définition. + +Bientôt, intimidée de son oeuvre, intimidée de son propre tapage, et +toute honteuse de se trouver sans voile à la vue de ces hommes, elle +alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restât dans la case, +et, après avoir ordonné au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle +pria qu'on lui donnât comme aux autres une cigarette et du café. + + + + +VIII + + +On avait, suivant la couleur et la forme consacrées, apporté à Aziyadé +son café turc dans une tasse bleue posée sur un pied de cuivre, et +grande à peu près comme la moitié d'un oeuf. + +Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides +et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme +un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait +chéri, elle demandait grâce avec ses yeux, qui avaient plus de charme +et de persuasion que toute parole humaine. + +Elle avait fait pour cette soirée une toilette qui la rendait +étrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait +maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et +misérable. Elle portait une de ces vestes à longues basques dont les +femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modèle, une veste de +soie violette semée de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait +jusqu'à ses chevilles, jusqu'à ses petits pieds chaussés de pantoufles +dorées. Sa chemise en gaze de Brousse lamée d'argent, laissait échapper +ses bras ronds, d'une teinte mate et ambrée, frottés d'essence de roses. +Ses cheveux bruns étaient divisés en huit nattes, si épaisses, que deux +d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils +s'étalaient à côté d'elle sur le divan, noués au bout par des rubans +jaunes, et mêlés de fils d'or, à la manière des femmes arméniennes. Une +masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient +nimbe autour de ses joues rondes, d'une pâleur chaude et dorée. Des +teintes d'un ambre plus foncé entouraient ses paupières; et ses +sourcils, très rapprochés d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-là avec +une expression de profonde douleur. + +Elle avait baissé les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses +larges prunelles glauques, penchées vers la terre; ses dents étaient +serrées, et sa lèvre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse +qui lui était familière. Ce mouvement qui eût rendu laide une autre +femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la +préoccupation ou la douleur, et découvrait deux rangées pareilles de +toutes petites perles blanches. On eût vendu son âme pour embrasser ces +perles blanches, et la contraction de cette lèvre rouge, et ces gencives +qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mûre. + +Et j'admirais ma maîtresse; je me pénétrais à la dernière heure de ses +traits bien-aimés pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit déchirant +de cette musique, la fumée aromatisée du narguilhé amenaient doucement +l'ivresse, cette légère ivresse orientale qui est l'anéantissement du +passé et l'oubli des heures sombres de la vie. + +Et ce rêve insensé s'imposait à mon esprit: tout oublier, et rester +près d'elle, jusqu'à l'heure froide du désenchantement ou de la mort ... + + + + +IX + + +On entendit au milieu de ce tapage un léger craquement de porcelaine: +Aziyadé était restée immobile, seulement elle venait de briser sa tasse +dans sa main crispée, et les débris tombaient à terre. + +Le mal n'était pas grand; le café épais après avoir désagréablement sali +ses doigts, se répandit sur le plancher, et l'incident passa sans +qu'aucun de nous fît mine de l'avoir remarqué. + +Cependant la tache s'élargissait par terre, et un liquide sombre tombait +toujours de sa main fermée, goutte à goutte d'abord, ensuite en mince +filet noir. Une lanterne éclairait misérablement cette chambre. Je +m'approchai pour regarder: il y avait près d'elle une mare de sang. La +porcelaine brisée avait entaillé cruellement sa chair, et l'os seulement +avait arrêté cette coupure profonde. + +Le sang de ma chérie coula une demi-heure, sans qu'on trouvât aucun +moyen de l'étancher. + +On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans +l'eau froide en comprimant les lèvres de cette plaie: rien n'arrêtait +ce sang, et Aziyadé, blanche comme une jeune fille morte, s'était +affaissée en fermant les yeux. + +Achmet avait pris sa course pour aller réveiller une vieille femme à +tête de sorcière qui l'arrêta enfin avec des plantes et de la cendre. + +La vieille, après avoir recommandé de lui tenir toute la nuit le bras +vertical, et réclamé trente piastres de salaire, fit quelques signes sur +la blessure et disparut. + +Il fallut ensuite congédier tous ces hommes et coucher l'enfant malade. +Elle était pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et +complètement évanouie. + +La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux. + +Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il +fallait tenir verticalement ce bras blessé, c'était la recommandation de +l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-même ce +bras nu qui avait la fièvre; toutes les fibres vibraient et tremblaient, +je les sentais aboutir à cette coupure profonde et béante; il me +semblait souffrir moi-même, comme si ma propre chair eût été coupée +jusqu'à l'os et non la sienne. + +La lune éclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide; +les meubles absents, les tables de planches grossières dépouillées de +leurs couvertures de soie, éveillaient des idées de misère, de froid et +de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette manière lugubre +qui, en Turquie comme en France est réputée présage de mort; le vent +sifflait à notre porte, ou gémissait tout doucement comme un vieillard +qui va mourir. + +Son désespoir me faisait mal, il était si profond et si résigné, qu'il +eût attendri des pierres. J'étais tout pour elle, le seul qu'elle eût +aimé, et le seul qui l'eût jamais aimée, et j'allais la quitter pour ne +plus revenir. + +--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donné ce tracas de me couper +les doigts; je t'empêche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien +que je souffre, puisque c'est fini de moi-même. + +--Écoute, lui dis-je, Aziyadé, ma bien-aimée, veux-tu que je revienne?... + + + + +X + + +Un moment après, nous étions assis tous deux sur le bord de ce lit; je +tenais toujours son bras blessé, et aussi sa tête affaiblie, et suivant +la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir. + +--Si tu es marié, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai +plus ta maîtresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire, +cela! J'aime mieux ton âme. Te revoir seulement, c'est tout ce que je +demande à Allah. Après cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai +pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyadé. + +Ensuite, elle commença à s'endormir tout doucement; le jour se mit à +poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant +d'un bon sommeil tranquille. + + + + +XI + + +23 mars. + +J'allai à bord et je revins à la hâte. Course de trois heures. +J'annonçai à Aziyadé un sursis de départ de deux jours. + +C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et +qu'il faut se hâter de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir. + +La nouvelle de mon départ avait déjà circulé et je reçus plusieurs +visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyadé s'enfermait dans +la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi +l'entendaient bien un peu, mais sa présence fréquente chez moi avait +déjà transpiré dans le voisinage, et elle était tacitement admise. +Achmet, d'ailleurs, avait affirmé la veille au soir au public qu'elle +était Arménienne; et cette assurance, donnée par un musulman, était sa +sauvegarde. + +--Nous nous étions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, +à vous voir disparaître ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. +Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous êtes et ce que +vous êtes venu faire parmi nous? + +Hassan-effendi était de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent +désiré savoir qui j'étais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne +m'avaient jamais épié. On n'a pas encore importé en Turquie le +commissaire de police français, qui vous dépiste en trois heures; on est +libre d'y vivre tranquille et inconnu. + +Je déclinai à Hassan-effendi mes noms et qualités, et nous nous fîmes la +promesse de nous écrire. + +Aziyadé avait pleuré plusieurs heures; mais ses larmes étaient moins +amères. L'idée de me revoir commençait à prendre consistance dans son +esprit et la rendait plus calme. Elle commençait à dire: " Quand tu +seras de retour ..." + +--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le +sait! Tous les jours je répéterai: _Allah! sélamet versen Loti_ +!(Allah! protège Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonté. +Pourtant, reprenait-elle avec sérieux, comment pourrais-je t'attendre un +an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un +jour, non pas même une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les +jours où tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou +m'installer en visite chez ma mère Béhidjé, parce que de là on aperçoit +de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et +que, si tu reviens, Aziyadé sera morte ... + + + + +XII + + +Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyadé et de lui +faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision +d'enveloppes à son adresse. + +Or, Achmet ne sait point écrire, ni lui ni personne de sa famille; +Aziyadé écrit trop mal pour affronter la poste, et nous voilà tous les +trois assis sous la tente de l'écrivain public, faisant vignette +d'Orient. + +C'est très compliqué, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes: + +"À Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure à Yedi-Koulé, dans une traverse +donnant sur Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée. C'est la troisième +maison après un tutundji, et à côté il y a une vieille Arménienne qui +vend des remèdes, et, en face, un derviche." + +Aziyadé fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de +son argent, huit piastres blanches; après quoi, il lui faut de ma part +le serment de m'en servir. + +Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la +rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de +si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle, +qu'avant longtemps, " Aziyadé sera oubliée pour toujours "! + + + + +XIII + + +Le soir, nous remontions en caïque la Corne d'or; jamais nous n'avions +tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se +soucier d'aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que +le monde lui fût indifférent. + +Nous avions pris un caïque à l'échelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le +soleil se couchait derrière un ciel de tempête. + +On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c'était, au +nord, un de ces terribles nuages arqués, à l'aspect de cataclysme, qui +annoncent en Afrique les grands orages. + +--Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir +dans le pays des hommes noirs, où j'ai habité un an avec le frère que +j'ai perdu! + +Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une +grande déchirure jaune, d'une nuance éclatante et profonde,--éclairage +fantastique et presque funèbre. + +Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d'or; la nuit tombait +et nous étions transis de froid. + +Les grands yeux d'Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une +étrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur +crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce +regard et il me causait une impression inconnue; c'était comme si les +replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par +elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure +cette interrogation suprême: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aimé? +Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien +m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?" + +Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche, +seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et, +par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel +d'orage ... + + + + +XIV + + +Nous débarquons encore une fois là-bas, sur cette petite place d'Eyoub +que demain je ne verrai plus. + +Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil à notre demeure. + +L'entrée en était encombrée de caisses et de paquets, et il y faisait +déjà nuit. Achmet découvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il +promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hâte de partir: je +pris Aziyadé par la main et l'entraînai dehors. + +Le ciel était toujours étrangement noir, menaçant d'un déluge; les cases +et les pavés se détachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par +eux-mêmes. La rue était déserte et balayée par des rafales qui faisaient +tout trembler; deux femmes turques étaient blotties dans une porte et +nous examinaient curieusement. Je tournai la tête pour voir encore cette +demeure où je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur +ce coin de la terre où j'avais trouvé un peu de bonheur ... + + + + +XV + + +Nous traversons la petite place de la mosquée pour nous embarquer de +nouveau. Un caïque nous emporte à Azar-kapou, d'où nous devons rejoindre +Galata, et puis Top-hané, Foundoucli, et le _Deerhound_. + +Aziyadé a voulu venir me conduire; elle a juré d'être sage; elle est à +cette dernière heure d'un calme inattendu. + +Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus +circuler ensemble dans ces quartiers européens. Leur " madame " est sur +sa porte à nous voir passer; la présence de cette jeune femme voilée lui +donne le mot de l'énigme qu'elle avait depuis longtemps cherché. + +Nous passons Top-hané, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires +de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems. + +Enfin, voici Foundoucli, où nous devons nous dire adieu. + +Une voiture est là qui stationne, commandée par Achmet, pour ramener +Aziyadé dans sa demeure. + +Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble détaché +du fond de Stamboul: petite place dallée, au bord de la mer, antique +mosquée à croissant d'or, entourée de tombes de derviches, et de sombres +retraites d'oulémas. + +L'orage est passé et le temps est radieux; on n'entend que le bruit +lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir. + +Huit heures sonnent à bord du _Deerhound_, l'heure à laquelle je dois +rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici +me prendre. Le voilà qui se détache de la masse noire du navire, et qui +lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable +des adieux! + +J'embrasse ses lèvres et ses mains. Ses mains tremblent légèrement; cela +à part, elle est aussi calme que moi-même, et sa chair est glacée. + +Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de +la mosquée; je pars, et je les perds de vue! + +Un instant après, j'entends le roulement rapide de la voiture qui +emporte pour toujours ma bien-aimée!... bruit aussi sinistre que celui +de la terre qui roule sur une tombe chérie. + +C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai juré, +les années auront secoué sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai +creusé l'abîme entre nous deux en en épousant une autre, et elle ne +m'appartiendra plus. + +Et il me prit une rage folle de courir après cette voiture, de retenir +ma chérie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que +nous nous aimions encore de toute la force de notre âme, et de ne plus +les ouvrir qu'à l'heure de la mort. + +.................. + + + + +XVI + + +24 mars. + +Un matin pluvieux de mars, un vieux juif déménage la maison d'Arif. +Achmet surveille cette opération d'un oeil morne. + +--Achmet, où va votre maître? disent les voisins matineux sortis sur +leur porte. + +--Je ne sais pas, répond Achmet. + +Des caisses mouillées, des paquets trempés de pluie, s'embarquent dans +un caïque, et s'en vont on ne sait où, descendant la Corne d'or du côté +de lamer. + +Et c'est fini d'Arif, le personnage a cessé d'exister. + +Tout ce rêve oriental est achevé; cette étape de mon existence, la +dernière sans doute qui aura du charme, est passée sans retour, et le +temps peut-être en balayera jusqu'au souvenir. + + + + +XVII + + +Quand Achmet vint à bord, escortant ce convoi de bagages, je lui +annonçai qu'un nouveau sursis nous était accordé, de vingt-quatre heures +au moins. Il ventait tempête du côté de Marmara. + +--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une +promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne +la reverrai plus! + +Et j'allai déposer mes habits européens chez leur " madame "; +Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa +les ponts, un chapelet à la main, avec l'air grave et la tenue correcte +des bons musulmans qui se prennent au sérieux et s'en vont pieusement +faire leurs prières. Achmet marchait à côté de lui, revêtu de ses plus +beaux habits. Il avait demandé de régler lui-même le programme de cette +dernière journée, et se renfermait pour l'instant dans un deuil +silencieux. + + + + +XVIII + + +Après avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fumé un +grand nombre de narguilhés et fait station à toutes les mosquées, nous +nous retrouvons le soir à Eyoub, ramenés encore une fois vers ce lieu, +où je ne suis plus qu'un étranger sans gîte, dont le souvenir même sera +bientôt effacé. + +Mon entrée au café de Suleïman produit sensation: on m'avait considéré +comme un personnage disparu, éteint pour tout de bon et pour jamais. + +L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mêlée: beaucoup de têtes +entièrement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des +Miracles, ou peu s'en faut. + +Achmet cependant organise pour moi une fête d'adieu et commande un +orchestre: deux hautbois à l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une +grosse caisse. + +Je consens à ces préparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera +rien, et que je ne verrai pas couler de sang. + +Nous allons nous étourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas +mieux. + +On m'apporte mon narguilhé et ma tasse de café turc, qu'un enfant est +chargé de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les +assistants par la main, les forme en cercle et les invite à danser. + +Une longue chaîne de figures bizarres commence à s'agiter devant moi, +à la lueur troublée des lanternes; une musique assourdissante fait +trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus +aux murailles noires s'ébranlent et donnent des vibrations métalliques; +les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaieté déchirante_ +éclate avec frénésie. + +Au bout d'une heure, tous étaient grisés de mouvement et de tapage; la +fête était à souhait. + +Je n'y voyais plus moi-même qu'à travers un nuage, ma tête s'emplissait +de pensées étranges et incohérentes. Les groupes, exténués et haletants, +passaient et repassaient dans l'obscurité. La danse tourbillonnait +toujours, et Achmet, à chaque tour, brisait une vitre du revers de sa +main. + +Une à une, toutes les vitres de l'établissement tombaient à terre, et se +pulvérisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourées +de coupures profondes, ensanglantaient le plancher. + +Il paraît qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques. + +J'étais écoeuré de cette fête, inquiet aussi pour l'avenir de voir +Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses +promesses. + +Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air +froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-mêmes. + +--Loti, dit Achmet, où vas-tu? + +--À bord, répondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses +comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais. + +Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attardé le prix d'un +passage pour Galata. + +--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton +frère! + +Et il commença à me supplier en pleurant. + +Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais jugé +qu'une pénitence et une semonce lui étaient nécessaires, et je restais +inexorable. + +Alors, il chercha à me retenir avec ses mains pleines de sang, et +s'accrocha à moi avec désespoir. Je le repoussai violemment et le lançai +contre une pile de bois qui s'écroula avec fracas. Des bachibozouks de +patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et +s'approchèrent avec un fanal. + +Nous étions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, +loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges représentaient mal. + +--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garçon a bu, et je le ramenais +chez lui. + +Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz, +qui, après avoir pansé ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya +coucher. + + + + +XIX + + +26 mars. + +Encore un jour,--dernier sursis de notre départ. + +Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me +retrouve à Stamboul. + +Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiède et douce. Nous fumons +un narguilhé de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du +Sultan-Sélim.--Les colonnades blanches, déformées par les années, +alternent avec les kiosques funéraires et les alignements de tombeaux. +Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les +murailles grises; de fraîches plantes croissent partout, et courent +gaiement sur les vieux marbres sacrés. + +J'aime ce pays, et tous ces détails me charment; je l'aime parce que +c'est le sien et qu'elle a tout animé de sa présence,--elle qui est +encore là tout près, et que cependant je ne verrai plus. + +Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquée de Mehmed-Fatih, +sur certain banc où nous avons autrefois passé de longues heures. +Par-ci, par-là, des groupes de musulmans, éparpillés sur l'immense +place, fument en causant, et goûtent avec nonchalance les charmes d'une +soirée de printemps. + +Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette +vie d'Orient, j'ai peine à me figurer qu'elle est finie et que je vais +partir. + +Je regarde ce vieux portique noir, là-bas, et cette rue déserte qui +s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est là qu'elle habite, et, en +m'avançant de quelques pas, je verrais encore sa demeure. + +Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquiétude: il a deviné ce +que je pense, et compris ce que je veux faire. + +--Ah! dit-il, Loti, aie pitié d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit +adieu; à présent, laisse-la! + +Mais j'avais résolu de la voir, et j'étais sans force contre moi-même. + +Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause même du simple +bon sens: Abeddin était là, le vieil Abeddin, son maître, et toute +tentative pour la voir devenait insensée. + +--D'ailleurs, disait-il, si même elle sortait, tu n'as plus de maison +pour la recevoir. Où trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalité +pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui +disent que tu es là, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la +laisseras dans la rue. Cela t'est égal, à toi qui vas partir; mais, +Loti, si tu fais cela, je te déteste et tu n'as pas de coeur. + +Achmet baissa la tête, et se mit à frapper du pied contre le sol, parti +qu'il avait coutume de prendre quand ma volonté dominait la sienne. + +Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique. + +Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et +déserte: on eût dit la rue d'une ville morte. + +Pas une fenêtre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de +l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pavé, deux +carcasses desséchées de chiens morts. + +C'était un quartier aristocratique: les vieilles maisons, bâties en +planches de nuances foncées, décelaient une opulence mystérieuse; des +balcons fermés, des shaknisirs en grande saillie, débordant sur la rue +triste; derrière les grilles de fer, des treillages discrets en lattes +de frêne, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres +et des oiseaux. Toutes les fenêtres de Stamboul sont peintes et fermées +de cette manière. + +Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les +passants, par l'ouverture des rideaux, découvrent des têtes humaines, +jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses. + +Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre +pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebâille seulement; quelqu'un +est derrière, qui la referme aussitôt. L'intérieur ne se devine jamais. + +Cette grande maison là-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle +d'Aziyadé. La porte est surmontée d'un soleil, d'une étoile et d'un +croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les +treillages des shaknisirs représentent des tulipes bleues mêlées à des +papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un être vivant l'habite; +on ne sait jamais si, des fenêtres d'une maison turque, quelqu'un vous +regarde ou ne vous regarde pas. + +Derrière moi, là-haut, la grande place est dorée par le soleil couchant; +ici, dans la rue, tout est déjà dans l'ombre. + +Je me cache à moitié derrière un pan de muraille, je regarde cette +maison, et mon coeur bat terriblement. + +Je pense à ce jour où je l'avais vue, et pour la première fois de ma +vie, derrière les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce +que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres +femmes ne rient de moi; j'ai peur d'être ridicule, et surtout j'ai peur +de la perdre ... + + + + +XX + + +Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en +plein l'immense mosquée, les portiques arabes et les minarets +gigantesques. Les oulémas qui sortaient de la prière du soir s'étaient +tous arrêtés sur le seuil, et s'étageaient dans la lumière sur les +grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait +: au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme +qui avait une admirable tête mystique. Le turban blanc des oulémas +entourait son beau front large; son visage était pâle, sa barbe et ses +grands yeux étaient noirs comme de l'ébène. + +Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la +profondeur du ciel bleu et disait: + +--Voilà Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Éternel! + +Et nous courûmes, Achmet et moi, comme la foule, auprès de l'ouléma qui +voyait Allah. + + + + +XXI + + +Nous ne vîmes rien, hélas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, +comme toujours, j'aurais donné ma vie pour cette vision divine, ma vie +seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du +surnaturel. + +--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah? + +--Ah! c'est vous, Loti, dit l'ouléma Izzet; vous aussi, vous voulez +voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infidèles. + +--Il est fou, dirent les derviches. + +Et on emmena le visionnaire dans sa cellule. + +Achmet avait profité de cette diversion pour m'entraîner sur le versant +de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva à +moitié égarés. + + + + +XXII + + +Nous dînons sous les porches de la rue du Sultan-Sélim. Il est déjà tard +pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil. + +L'une après l'autre, les étoiles s'allument dans le ciel pur; la lune +éclaire la rue large et déserte, les arcades arabes et les vieilles +tombes. De loin en loin un café turc encore ouvert jette une lueur rouge +sur les pavés gris; les passants sont rares et circulent le fanal à la +main; par-ci par-là, de petites lampes tristes brûlent dans les kiosques +funéraires. Je vois pour la dernière fois ces tableaux familiers; +demain, à pareille heure, je serai loin de ce pays. + +--Nous allons descendre jusqu'à Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir +encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux +jusqu'à Balate, un caïque jusqu'à Pri-pacha, et nous irons coucher chez +Eriknaz qui nous attend. + +Nous nous perdons pour aller à Oun-Capan, et les chiens aboient après +nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les +vieux Turcs eux-mêmes se perdent la nuit dans ces dédales. Personne pour +nous indiquer la route; toujours les mêmes petites rues, qui montent, +descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers +d'un labyrinthe. + +À Oun-Capan, à l'entrée du Phanar, deux chevaux nous attendent. + +Un coureur nous précède, porteur d'un fanal de deux mètres de haut, et +nous partons comme le vent. + +Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux. +Dans les rues où nous courons, le soleil en plein midi hésite à +descendre, et deux chevaux ont peine à passer de front. D'un côté, c'est +la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardées de +fer et plus vieilles que l'islam, qui s'élargissent par le haut, et font +voûte sur la ruelle humide. Il faut courber la tête en passant à cheval +sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous +dans l'obscurité profonde leurs gros bras de pierre. + +C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis +d'Eyoub; arrivés à Balate, nous en sommes bien près, mais ce logis +n'existe plus ... + +Nous réveillons un batelier qui nous mène en caïque sur l'autre rive ... + +Là, c'est la campagne, et de grands cyprès noirs se dressent au milieu +des platanes. + +Nous commençons aux lanternes l'ascension des sentiers qui mènent à la +case d'Eriknaz. + + + + +XXIII + + +Eriknaz-hanum est d'une laideur agréable et distinguée, blanche comme de +la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle +nous reçoit sans voile, comme une femme franque. + +Tout son intérieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte +propreté. Ses amies Murrah et Fenzilé, qui veillaient avec elle, à notre +arrivée prennent la fuite en se cachant le visage. Elles étaient +occupées à broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, à +bouts retroussés comme des trompettes. + +Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et nièce d'Achmet, vient prendre sa +place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite +créature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette +comme une poupée. + +Après le café et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux +_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz +et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous +endormons tous deux d'un profond sommeil. + +Un soleil radieux vient de grand matin nous éveiller, et quatre à quatre +nous dégringolons les sentiers qui mènent à la Corne d'or. Un caïque +matinal est là qui nous attend. + +La multitude des cases noires de Pri-pacha, étagées là-haut en pyramide, +baignent dans la lumière orangée, et toutes les vitres étincellent. +Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchées, en robes +rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison. + +Voici Eyoub qui passe, voici le café de Suleïman, la petite place de la +mosquée, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumière du matin. Personne +au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi. + +Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et +le vent du nord, me laisse comme dernière image un éblouissement de +soleil. + +Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumée; tout le long +de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au sérail, les dômes et les +minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisées. +Les caïques dorés commencent à circuler par centaines, chargés de +passants pittoresques ou de femmes voilées. + +Au bout d'une heure, nous sommes à bord. Tout y est sens dessus dessous, +et c'est bien le départ cette fois. + +Il est fixé pour midi. + + + + +XXIV + + +--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore à Stamboul, fumer notre +narguilhé ensemble pour la dernière fois ... + +Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophané, Galata. Nous voici au +pont de Stamboul. + +La foule se presse sous un soleil brûlant; c'est bien le printemps, pour +tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumière de +midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de dômes et de +minarets, qui couronnent là-haut Stamboul; elle s'éparpille sur une +foule bariolée, vêtue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel. + +Les bateaux arrivent et partent, chargés d'un public pittoresque; les +marchands ambulants hurlent à tue-tête, en bousculant la foule. + +Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportés à tous les +points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les +échoppes, tous les passants, même tous les mendiants, la collection +complète des estropiés, aveugles, manchots, becs-de-lièvre et +culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je +distribue des aumônes à tout ce monde, et recueille toute une kyrielle +de bénédictions et de salams. + +Nous nous arrêtons à Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant +la mosquée. Pour la dernière fois de ma vie, je jouis du plaisir d'être +en Turc, assis à côté de mon ami Achmet, fumant un narguilhé au milieu +de ce décor oriental. + +Aujourd'hui, c'est une vraie fête du printemps, un étalage de costumes +et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, +autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se +couvriront bientôt de feuilles tendres. Les barbiers ont établi leurs +ateliers dans la rue et opèrent en plein air; les bons musulmans se font +gravement raser la tête, en réservant au sommet la mèche par laquelle +Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis. + +... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part +ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque +part où rien ne changera plus, quelque part où je ne serai pas +perpétuellement séparé de ce que j'aime ou de ce que j'ai aimé? + +Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme +j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophète! + +--Digression stupide, à propos d'une queue réservée sur le sommet de la +tête ... + + + + +XXV + + +--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire. + +--Achmet, dis-je, quand j'aurai traversé la mer de Marmara, l'Ak-Déniz +(la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup +plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour +aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une +plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais +dans cette mer si bleue, la Méditerranée, je serais moins loin de vous; +ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le +va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la +Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu +n'as aucune idée d'une étendue pareille, et il me faudra, là, naviguer +plusieurs jours en remontant vers l'étoile (le nord) pour arriver dans +mon pays--dans mon pays, où nous voyons plus souvent la pluie que le +beau temps, et les nuages que le soleil. + +"Je serai là-bas bien loin de vous et cette contrée ne ressemble guère +à la tienne; tout y est plus pâle, et les couleurs de toute chose y sont +plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce +moins transparent. + +"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce +n'est quand tu es allé en Arabie, faire à la Mecque le pèlerinage que +tout bon musulman doit au tombeau du prophète; seulement, au lieu de +sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs labourés. Les maisons +sont toutes carrées et pareilles; pour perspective, on n'a guère que le +mur de son voisin, et souvent cette platitude vous étouffe, on voudrait +s'élever pour voir plus loin. + +"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur +les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idée de me promener +sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garçon +excentrique. + +"Tout le monde est à l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et +c'est pis qu'à Péra. Tout est prévu, réglé, numéroté; il y a des lois +sur tout et des règlements pour tout le monde, si bien que le dernier +des cuistres, marchand de bonneterie ou garçon coiffeur, a les mêmes +droits à vivre qu'un garçon intelligent et déterminé, comme toi ou moi +par exemple. + +"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que +nous faisons journellement à Stamboul, on aurait dans mon pays des +pourparlers d'une heure avec le commissaire de police! + +Achmet comprit très bien cet aperçu de civilisation occidentale, et +resta un instant rêveur. + +--Pourquoi, dit-il, après la guerre, n'amènerais-tu pas ta famille en +Turquie d'Asie, Loti? + +--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de +mon père Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais +bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois, +nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de +Stamboul, les _Moscov_ nous détruiront tous, et, quand tu reviendras, +Loti, ton Achmet sera mort. + +"Son corps restera quelque part dans la campagne, du côté du Nord; il +n'aura même pas une petite tombe en marbre gris, sous les cyprès, dans +le cimetière de Kassim-Pacha; Aziyadé sera passée en Asie, et tu ne +retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle. +Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frère! + +Hélas! Je crains ces Moscov autant que lui-même, je tremble à cette +idée horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne +trouverais plus personne au monde qui pût jamais me parler d'elle!... + + + + +XXVI + + +Les muezzins montent à leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi; +il est temps de partir. + +En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais +presque cette vieille coquine. + +Achmet me reconduit à bord, où nous nous disons adieu au milieu du +tohu-bohu des visites et de l'appareillage. + +Nous partons, et Stamboul s'éloigne ... + + + + +XXVII + + +En mer, 27 mars 1877. + +Un pâle soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large +est vif et froid. Les côtes, tristes et nues, s'éloignent dans la brume +du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus? + +Stamboul a disparu; les plus hauts dômes des plus hautes mosquées, tout +s'est perdu dans l'éloignement, tout s'est effacé. Je voudrais seulement +une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main; +j'ai une envie folle de sa présence. + +J'ai encore dans la tête tout le tapage de l'Orient, les foules de +Constantinople, l'agitation du départ, et ce calme de la mer m'oppresse. + +Si elle était là, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma +tête sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait +pleurer et elle aurait confiance. J'ai été bien tranquille et bien froid +en lui disant adieu. + +Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de +l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son âme et son cœur +qui sont à moi; je l'aimerai encore au-delà de la jeunesse, au-delà du +charme des sens, dans l'avenir mystérieux qui nous apportera la +vieillesse et la mort. + +Ce calme de la mer, ce ciel pâle de mars me serrent le coeur. Je souffre +bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir. +J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis +même pas. + +Elle est à cette heure dans son harem, ma bien-aimée, dans quelque +appartement de cette demeure si sombre et si grillée, étendue, sans +paroles et sans larmes, anéantie, à l'approche de la nuit. + +Achmet est resté, nous suivant des yeux, assis sur le quai de +Foundoucli; je l'ai perdu de vue en même temps que ce coin familier de +Constantinople, où, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre. + +Lui aussi pense que je ne reviendrai plus. + +Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-là encore; son amitié +m'était douce et bienfaisante. + +C'est fini de l'Orient, le rêve est achevé. La patrie est devant nous; +dans ce paisible petit Brightbury là-bas, on m'attend avec bonheur. Moi +aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend. + +Je revois ce nid, chéri pourtant, où s'est passée mon enfance, les vieux +murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse +et les tilleuls, témoins d'autrefois, témoins des premiers rêves et du +bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre. + +Souvent déjà j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmenté et déchiré; +j'y ai rapporté bien des passions, bien des espérances, toujours +brisées; il est rempli de poignants souvenirs, son calme béni n'a plus +sur moi son action salutaire; j'étoufferai là, maintenant, comme une +plante privée de soleil ... + + + + +XXVIII + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, avril 1877. + +Cher frère aimé, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans +notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et +que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne +négligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour. + +Je fais souvent la réflexion qu'alors qu'on est si aimé, si chéri, et +qu'on est l'affection et la pensée dominante de tant de coeurs, il n'y a +point de quoi se croire une vie _maudite_ et déshéritée dans ce monde. +Je t'ai écrit à Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans +doute jamais. Je te disais combien je prenais part à tes peines, à tes +douleurs même. Va, j'ai plus d'une fois versé des larmes en songeant à +l'histoire d'Aziyadé. + +Je pense, cher petit frère, que ce n'est pas tout à fait ta faute, si tu +laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est +bien disputée, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue +encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientôt quelqu'un qui +la prendra tout à fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde. + +Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton +arrivée; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait +si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gâter. + +Adieu; tous nos baisers, et à bientôt! + + + + +XXIX + + +Traduction d'un grimoire turc, écrit sous la dictée d'Achmet par un +écrivain public de la place d'Emin-Ounou à Stamboul, et adressé à Loti, +à Brightbury. + +"ALLAH! + +"Mon cher Loti, + +"Achmet te fait beaucoup de salutations. + +"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilène à Aziyadé par la vieille +Kadidja; elle l'a serrée dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire +encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton départ. + +"Le vieux Abeddin a soupçonné et tout deviné, car nous avions été sans +prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, +a dit Kadidja, et ne l'a pas chassée, parce qu'il l'aimait beaucoup. +Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde +à elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont +abandonnée, excepté Fenzilé-hanum, qui est allée pour elle consulter le +hodja (le sorcier). + +"Elle est malade depuis ton départ; cependant le grand ekime (médecin) +qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu. + +"C'est la vieille qui avait un jour arrêté le sang de sa main qui la +soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a dénoncée pour de +l'argent. + +"Aziyadé te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas +le moment de ton retour à Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle +puisse jamais _voir tes yeux face à face_ et qu'il lui semble qu'il n'y +a plus de soleil. + +"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses +que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensée, crois-tu que +je peux être heureux un seul moment sans toi à Constantinople? Je ne le +puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brisé de peine. + +"On ne m'a pas encore appelé pour la guerre, à cause de mon père, qui +est très vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientôt. + +"Je te salue + +"Ton frère, + +"ACHMET" + +"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette dernière +semaine. Le Phanar est tout brûlé." + + + + +XXX + + +LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL + +Brightbury, 20 mai 1877. + +Mon cher Izzedin-Ali, + +Me voici dans mon pays, bien différent du vôtre! sous les vieux +tilleuls qui m'ont abrité enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous +parlais à Stamboul, au milieu de mes bois de chênes verts. C'est le +printemps, mais un pâle printemps: de la pluie et de la brume, un peu +comme est chez vous l'hiver. + +J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble +par instants que mon costume, c'est le vôtre, et que c'est à présent que +je suis déguisé. + +J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la +famille que j'ai tant de fois déserté; j'aime ceux qui m'aiment ici, et +dont l'affection rendait douces et heureuses mes premières années. +J'aime tout ce qui m'entoure, même cette campagne et ces vieux bois qui +ont leur charme à eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il +m'est difficile de définir pour vous, charme du passé, charme +d'autrefois et des anciens bergers. + +Les nouvelles se succèdent, mon cher effendim, les nouvelles de la +guerre; les événements se précipitent. J'avais espéré que le peuple +anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'à moitié, si +loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays, +je fais pour lui des voeux sincères, et sans doute vous me reverrez +bientôt. + +Et puis, vous l'avez deviné, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez +soupçonné et toléré la présence. Votre coeur est grand; vous êtes +au-dessus de toutes les conventions, de tous les préjugés. Je puis bien +vous dire à vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai +bientôt. + + + + +XXXI + + +Brightbury, mai 1877. + +J'étais assis à Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mésange à tête +bleue chantait au-dessus de ma tête une chanson compliquée et fort +longue; elle y mettait toute son âme de mésange, et son chant réveillait +chez moi un monde de souvenirs. + +C'était confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu à peu +les images vinrent, plus nettes et plus précises, je m'y retrouvai tout +à fait. + +Oui, c'était là-bas, à Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un +de nos jours d'école buissonnière et de témérité. Mais c'est si grand, +Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui était à +Andrinople!... + +C'était une belle après-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux, +elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au +soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne. + +Il était triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: +nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par +excellence, et où tout semble s'être immobilisé depuis les derniers +empereurs byzantins. + +La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses +murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une +nécropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les +épaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et +qu'il eût autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes +basses, contournées, mystérieuses, surmontées d'inscriptions dorées et +d'ornements bizarres. + +Entre la partie habitée de la ville et ses fortifications s'étendent de +vastes terrains vagues occupés par des masures inquiétantes, des ruines +éboulées de tous les âges de l'histoire. + +Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces +murailles; à peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige +blanche; toujours les mêmes créneaux, toujours les mêmes tours, la même +teinte sombre apportée par les siècles,--les mêmes lignes régulières, +qui s'en vont, droites et funèbres, se perdre dans l'extrême horizon. + +Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour +de nous, dans la campagne, c'étaient des bois de ces cyprès +gigantesques, hauts comme des cathédrales, à l'ombre desquels par +milliers se pressaient les sépultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle +part autant de cimetières que dans ce pays, ni autant de tombes, ni +autant de morts. + +--Ces lieux, disait Aziyadé, étaient affectionnés d'Azraël qui, la +nuit, y arrêtait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait +comme un homme sous ces ombrages terribles. + +Cette campagne était silencieuse, ces sites imposants et solennels. + +Et cependant nous étions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, +heureux d'être jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en +plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu. + +Son yachmak, très épais, était ramené sur ses yeux jusqu'à dérober tout +son front; à peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses +prunelles, si limpides et si mobiles; son féredjé d'emprunt était d'une +couleur foncée, d'une coupe sévère, que n'adoptent point d'ordinaire les +femmes élégantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-même ne l'eût point +reconnue. + +Nous marchions d'un pas souple et rapide, frôlant les modestes +marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant à pleine +poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver. + +Tout à coup, dans ce grand silence, nous entendîmes un délicieux chant +de mésange, en tout semblable à celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux +de même espèce répètent dans tous les coins du monde la même chanson. + +Aziyadé s'arrêta court, étonnée; avec une mine de stupéfaction comique, +du bout de son doigt teint de henné, elle me montrait le petit chanteur +posé près de nous sur une branche de cyprès. Ce petit oiseau, tout +petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se +démenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous +nous mîmes à rire. + +Et nous restâmes là longtemps à l'écouter, jusqu'au moment où il prit +son vol, effrayé par six grands chameaux qui s'avançaient d'une allure +bête, attachés à la queue leu leu par des ficelles. + +Après ... après, nous vîmes poindre une troupe de femmes en deuil qui se +dirigeaient vers nous. + +C'étaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tête; elles +portaient un petit cadavre, à découvert sur une civière, suivant leur +rite national. + +--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyadé devenue +sérieuse. + +En effet, c'était une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une +délicieuse poupée de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle +était vêtue d'une élégante robe de mousseline blanche et portait sur la +tête une couronne de fleurs d'or. + +Il y avait une fosse creusée au bord du chemin. On enterre ainsi les +morts n'importe où, le long des routes ou au pied des murs ... + +--Approchons-nous, dit Aziyadé, redevenue enfant; on nous donnera des +bonbons. + +On avait dérangé pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas +être fort ancien; la terre qui en était sortie était pleine d'ossements +et de lambeaux de diverses étoffes. Il y avait surtout un bras, plié à +angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par +quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de dévorer. + +Il y avait là deux _popes_ à grands cheveux de femme, couverts de +sordides oripeaux dorés, sales, patibulaires, assistés de quatre mauvais +drôles d'enfants de choeur. + +Ils marmottèrent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mère lui +enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds +dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eût fait sourire, si +elle n'eût pas été faite par cette mère. + +Quand elle fut couchée tout au fond sur le sol humide, sans planches, +sans bière, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le +trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le +vieux coude; et elle fut promptement enfouie. + +On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec. + +Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragées blanches, en +remit une poignée à chacun des assistants, et nous en eûmes aussi, bien +que nous fussions Turcs. + +Quand Aziyadé tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux étaient +pleins de larmes ... + + + + +XXXII + + +Le fait est que ce petit oiseau était drôle de se trouver si heureux de +vivre, et d'être si gai au milieu de ce site funèbre!... + +.................. + + + * * * * * + + +5 + +AZRAËL + + + +I + +20 mai 1877. + +... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. Là-bas, quelque +chose se dessine; l'horizon se frange de mosquées et de minarets;--mon +coeur bat, c'est Stamboul! + +Je mets pied à terre.--C'est une émotion vive que de me retrouver dans +ce pays ... + +Achmet n'est plus là, à son poste, caracolant à Top-Hané sur son cheval +blanc. Galata même est mort; on voit que quelque chose de terrible comme +une guerre d'extermination se passe au-dehors. + +... J'ai repris mes habits turcs. Je cours à Azarkapou. Je monte dans le +premier caïque qui passe. Le caïqdji me reconnaît. + +--Et Achmet?... dis-je. + +--Parti, parti pour la guerre! + +J'arrive chez Eriknaz, sa soeur. + +--Oui, parti, dit-elle. Il était à Batoum, et, depuis la bataille, nous +sommes sans nouvelles. + +Les sourcils noirs d'Eriknaz s'étaient contractés avec douleur; elle +pleurait amèrement ce frère que les hommes lui avaient ravi, et la +petite Alemshah pleurait en regardant sa mère. + +Je me rendis à la case de Kadidja; mais la vieille avait déménagé, et +personne ne put m'indiquer sa demeure. + + + + +II + + +Alors, je me dirigeai seul vers la mosquée de Mehmed-Fatih, vers la +maison d'Aziyadé, sans arrêter aucun projet dans ma tête troublée, sans +songer même à ce que j'allais faire, poussé seulement par le besoin de +m'approcher d'elle et de la voir!... + +Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait été autrefois +l'opulent Phanar; ce n'était plus qu'une grande dévastation, une longue +suite de rues funèbres, encombrées de débris noirs et calcinés. C'était +ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller à Eyoub, +où m'attendait ma chérie ... + +On criait dans ces rues; des groupes d'hommes à peine vêtus, levés pour +la guerre, à moitié armés, à moitié sauvages, aiguisaient leurs yatagans +sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zébrés +d'inscriptions blanches. + +Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de +l'Eski-Stamboul. + +J'approchais toujours. J'étais dans la rue sombre qui monte à +Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!... + +Les objets extérieurs étalaient au soleil des aspects sinistres qui me +serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et +rien que le bruit de mes pas ... + +Sur les pavés, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille, +rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes +maigres et nues, d'un noir d'ébène; elle trottinait tête basse, et se +parlait à elle-même ... C'était Kadidja. + +Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une +intonation aiguë de négresse ou de macaque, et un ricanement de +moquerie. + +--Aziyadé? dis-je. + +--_Eûlû! eûlû_! dit-elle en appuyant à plaisir sur ces mots +bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, désignent la mort. + +--_Eûlû! eûlmûch_! criait-elle, comme à quelqu'un qui ne comprend +pas. + +Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait +sans pitié de ce mot funèbre: + +--Morte! Morte!... elle est morte! + +On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme +un coup de foudre; il faut un moment à la souffrance, pour vous +étreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur +d'être si calme. Et la vieille me suivait pas à pas, comme une furie, +avec son horrible _Eûlû! eûlû_! + +Je sentais derrière moi la haine exaspérée de cette créature, qui +adorait sa maîtresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me +retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une +certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ... + +.................. + + + +III + + +Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison +peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyadé avait habitée; +j'étais assis et la tête me tournait; les maisons sombres et désertes +dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le +marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempée dans l'eau +froide de la fontaine, faisait matelas à ma tête ... Alors, je vis la +vieille Kadidja près de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridées de +singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ... + +Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde à nous; ils causaient +avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues, +des nouvelles de la première bataille de Kars. On était aux mauvais +jours des débuts de la guerre, et les destinées de l'islam semblaient +déjà perdues. + + + + +IV + + Je veille, et, nuit et jour, mon front rêve enflammé, + Ma joue en pleurs ruisselle, + Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé + Ses beaux yeux de gazelle. + (VICTOR HUGO, _Orientales_.) + + +La chose froide que je tenais serrée dans mes bras était une borne de +marbre plantée dans le sol. + +Ce marbre était peint en bleu d'azur, et terminé en haut par un relief +de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorées en +saillie, que machinalement je lisais ... + +C'était une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulières +aux femmes, et j'étais assis sur la terre, dans le grand cimetière de +Kassim-Pacha. + +La terre rouge et fraîchement remuée formait une bosse de la longueur +d'un corps humain; de petites plantes déracinées par la bêche étaient +posées sur ce guéret les racines en l'air; tout alentour, c'étaient la +mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni +bouquets ni couronnes sur les tombes turques. + +Ce cimetière n'avait pas l'horreur de nos cimetières d'Europe; sa +tristesse orientale était plus douce, et aussi plus grandiose. De +grandes solitudes mornes, des collines stériles, çà et là plantées de +cyprès noirs; de loin en loin, à l'ombre de ces arbres immenses, des +mottes de terre retournées de la veille, d'antiques bornes funéraires, +de bizarres tombes turques, coiffées de tarbouchs et de turbans. + +Tout au loin, à mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familière de +Stamboul, et là-bas ... Eyoub! + +C'était un soir d'été; la terre, l'herbe sèche, tout était tiède, à part +ce marbre autour duquel j'avais noué mes bras, qui était resté froid; sa +base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort. + +Les objets extérieurs avaient ces aspects inaccoutumés que prennent les +choses, quand les destinées des hommes ou des empires touchent aux +grandes crises décisives, quand les destinées s'achèvent. + +On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la +guerre sainte, ces étranges fanfares turques, unisson strident et +sonore, timbre inconnu à nos cuivres d'Europe; on eût dit le suprême +hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande +race de Tchengiz. + +Le yatagan turc traînait à mon côté, je portais l'uniforme de +_yuzbâchi_; celui qui était là ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le +_yuzbâchi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicité d'être envoyé aux +avant-postes, je partais le lendemain ... + +Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacrée de +l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdâtres des +tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cyprès, sur leurs +troncs séculaires, sur leur mélancolique ramure grise. Ce cimetière +était comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme +mystérieux, et portait à la prière. + +J'y voyais comme à travers un voile funèbre, et toute ma vie passée +tourbillonnait dans ma tête avec le vague désordre des rêves; tous les +coins du monde où j'ai vécu et aimé, mes amis, mon frère, des femmes de +diverses couleurs que j'ai adorées, et puis, hélas! le foyer bien-aimé +que j'ai déserté pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille +mère ... + +Pour elle qui est là couchée, j'ai tout oublié!... Elle m'aimait, elle, +de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et +tout doucement, lentement, derrière les grilles dorées du harem, elle +est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa +voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne, +moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta +volonté!" + +Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares +bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble +le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'à moi et +remplissait les grands cimetières de rumeurs étranges. + +Le soleil s'était couché derrière la colline sacrée d'Eyoub, et la nuit +d'été descendait transparente sur l'héritage d'Othman ... + +... Cette chose sinistre qui est là-dessous, si près de moi que j'en +frémis, cette chose sinistre déjà dévorée par la terre, et que j'aime +encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indéfini, +une âme, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me +voir encore pleurant là sur cette terre?... + +Mon Dieu, pour elle je suis près de prier, mon coeur qui s'était durci +et fermé dans la comédie de la vie, s'ouvre à présent à toutes les +erreurs délicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans +amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre +poussière, je le saurai bientôt peut-être, je vais tenter de mourir pour +le savoir ... + + + + +V + + +CONCLUSION + + +On lit dans le _Djerideï-havadis_, journal de Stamboul: + +"Parmi les morts de la dernière bataille de Kars, on a retrouvé le +corps d'un jeune officier de la marine anglaise, récemment engagé au +service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi. + +"Il a été inhumé parmi les braves défenseurs de l'islam (que Mahomet +protège!), aux pieds du Kizil-Tépé, dans les plaines de Karadjémir." + + + +FIN + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE *** + +***** This file should be named 11035-8.txt or 11035-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11035/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Aziyade + Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise + entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de + Kars, le 27 octobre 1877. + + +Author: Pierre Loti + +Release Date: February 11, 2004 [EBook #11035] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE *** + + + + + + +This Etext was prepared by Walter Debeuf, +(HTML-files can by find at: http://www.ibelgique.com/Digibooks) + + + + +AZIYADE + +par PIERRE LOTI + +De l'Academie francaise + + +Extrait des notes et lettres d'un lieutenant de la marine anglaise +entre au service de la Turquie le 10 mai 1876 tue dans les murs de +Kars le 27 octobre 1877. + + + + +PREFACE DE PLUMKETT + +AMI DE LOTI + + +Dans tout roman bien conduit, une description du heros est de rigueur. +Mais ce livre n'est point un roman, ou, du moins, c'en est un qui n'a +pas ete plus conduit que la vie de son heros. Et puis decrire au public +indifferent ce Loti que nous aimions n'est pas chose aisee, et les plus +habiles pourraient bien s'y perdre. + +Pour son portrait physique, lecteur, allez a Musset: ouvrez "_Namouna_, +conte oriental" et lisez: + + Bien cambre, bien lave; ........ + Des mains de patricien, l'aspect fier et nerveux + Ce qu'il avait de beau surtout, c'etaient les yeux. + +Comme Hassan, il etait tres joyeux, et pourtant tres maussade; +indignement naif, et pourtant tres blase. En bien comme en mal, il +allait loin toujours; mais nous l'aimions mieux que cet Hassan egoiste, +et c'etait a Rolla plutot qu'il eut pu ressembler ... + + Dans plus d'une ame on voit deux choses a la fois: + + .................. + + Le ciel,--qui teint les eaux a peine remuees, + + .................. + + Et la vase,--fond morne, affreux, sombre et dormant. + +(VICTOR HUGO, _les Ondines_.) + +PLUMKETT. + + + +1 + +SALONIQUE + +JOURNAL DE LOTI + + + +I + +16 mai 1876. + +... Une belle journee de mai, un beau soleil, un ciel pur ... Quand les +canots etrangers arriverent, les bourreaux, sur les quais, mettaient la +derniere main a leur oeuvre: six pendus executaient en presence de la +foule l'horrible contorsion finale ... Les fenetres, les toits etaient +encombres de spectateurs; sur un balcon voisin, les autorites turques +souriaient a ce spectacle familier. + +Le gouvernement du sultan avait fait peu de frais pour l'appareil du +supplice; les potences etaient si basses que les pieds nus des condamnes +touchaient la terre. Leurs ongles crispes grincaient sur le sable. + + + +II + +L'execution terminee, les soldats se retirerent et les morts resterent +jusqu'a la tombee du jour exposes aux yeux du peuple. Les six cadavres, +debout sur leurs pieds, firent, jusqu'au soir, la hideuse grimace de la +mort au beau soleil de Turquie, au milieu de promeneurs indifferents et +de groupes silencieux de jeunes femmes. + + + +III + +Les gouvernements de France et d'Allemagne avaient exige ces executions +d'ensemble, comme reparation de ce massacre des consuls qui fit du bruit +en Europe au debut de la crise orientale. + +Toutes les nations europeennes avaient envoye sur rade de Salonique +d'imposants cuirasses. L'Angleterre s'y etait une des premieres fait +representer, et c'est ainsi que j'y etais venu moi-meme, sur l'une des +corvettes de Sa Majeste. + + + +IV + +Un beau jour de printemps, un des premiers ou il nous fut permis de +circuler dans Salonique de Macedoine, peu apres les massacres, trois +jours apres les pendaisons, vers quatre heures de l'apres-midi, il +arriva que je m'arretai devant la porte fermee d'une vieille mosquee, +pour regarder se battre deux cigognes. + +La scene se passait dans une rue du vieux quartier musulman. Des maisons +caduques bordaient de petits chemins tortueux, a moitie recouverts par +les saillies des shaknisirs (sorte d'observatoires mysterieux, de grands +balcons fermes et grilles, d'ou les passants sont reluques par des +petits trous invisibles). Des avoines poussaient entre les paves de +galets noirs, et des branches de fraiche verdure couraient sur les +toits; le ciel, entrevu par echappees, etait pur et bleu; on respirait +partout l'air tiede et la bonne odeur de mai. + +La population de Salonique conservait encore envers nous une attitude +contrainte et hostile; aussi l'autorite nous obligeait-elle a trainer +par les rues un sabre et tout un appareil de guerre. De loin en loin, +quelques personnages a turban passaient en longeant les murs, et aucune +tete de femme ne se montrait derriere les grillages discrets des +_haremlikes_; on eut dit une ville morte. + +Je me croyais si parfaitement seul, que j'eprouvai une etrange +impression en apercevant pres de moi, derriere d'epais barreaux de fer, +le haut d'une tete humaine, deux grands yeux verts fixes sur les miens. + +Les sourcils etaient bruns, legerement fronces, rapproches jusqu'a se +rejoindre; l'expression de ce regard etait un melange d'energie et de +naivete; on eut dit un regard d'enfant, tant il avait de fraicheur et de +jeunesse. + +La jeune femme qui avait ces yeux se leva, et montra jusqu'a la ceinture +sa taille enveloppee d'un camail a la turque (_feredje_) aux plis longs +et rigides. Le camail etait de soie verte, orne de broderies d'argent. +Un voile blanc enveloppait soigneusement la tete, n'en laissant paraitre +que le front et les grands yeux. Les prunelles etaient bien vertes, de +cette teinte vert de mer d'autrefois chantee par les poetes d'Orient. + +Cette jeune femme etait Aziyade. + + + + +V + + +Aziyade me regardait fixement. Devant un Turc, elle se fut cachee; mais +un giaour n'est pas un homme; tout au plus est-ce un objet de curiosite +qu'on peut contempler a loisir. Elle paraissait surprise qu'un de ces +etrangers, qui etaient venus menacer son pays sur de si terribles +machines de fer, put etre un tres jeune homme dont l'aspect ne lui +causait ni repulsion ni frayeur. + + + + +VI + + +Tous les canots des escadres etaient partis quand je revins sur le quai; +les yeux verts m'avaient legerement captive, bien que le visage exquis +cache par le voile blanc me fut encore inconnu; j'etais repasse trois +fois devant la mosquee aux cigognes, et l'heure s'en etait allee sans +que j'en eusse conscience. + +Les impossibilites etaient entassees comme a plaisir entre cette jeune +femme et moi; impossibilite d'echanger avec elle une pensee, de lui +parler ni de lui ecrire; defense de quitter le bord apres six heures du +soir, et autrement qu'en armes; depart probable avant huit jours pour ne +jamais revenir, et, par dessus tout, les farouches surveillances des +harems. + +Je regardai s'eloigner les derniers canots anglais, le soleil pres de +disparaitre, et je m'assis irresolu sous la tente d'un cafe turc. + + + + +VII + + +Un attroupement fut aussitot forme autour de moi; c'etait une bande de +ces hommes qui vivent a la belle etoile sur les quais de Salonique, +bateliers ou portefaix, qui desiraient savoir pourquoi j'etais reste a +terre et attendaient la, dans l'espoir que peut-etre j'aurais besoin de +leurs services. + +Dans ce groupe de Macedoniens, je remarquai un homme qui avait une drole +de barbe, separee en petites boucles comme les plus antiques statues de +ce pays; il etait assis devant moi par terre et m'examinait avec +beaucoup de curiosite; mon costume et surtout mes bottines paraissaient +l'interesser vivement. Il s'etirait avec des airs calins, des mines de +gros chat angora, et baillait en montrant deux rangees de dents toutes +petites, aussi brillantes que des perles. + +Il avait d'ailleurs une tres belle tete, une grande douceur dans les +yeux qui resplendissaient d'honnetete et d'intelligence. Il etait tout +depenaille, pieds nus, jambes nues, la chemise en lambeaux, mais propre +comme une chatte. + +Ce personnage etait Samuel. + + + + +VIII + + +Ces deux etres rencontres le meme jour devaient bientot remplir un role +dans mon existence et jouer, pendant trois mois, leur vie pour moi; on +m'eut beaucoup etonne en me le disant. Tous deux devaient abandonner +ensuite leur pays pour me suivre, et nous etions destines a passer +l'hiver ensemble, sous le meme toit, a Stamboul. + + + + +IX + + +Samuel s'enhardit jusqu'a me dire les trois mots qu'il savait d'anglais: + +--_Do you want to go on board_? (Avez-vous besoin d'aller a bord?) + +Et il continua en sabir: + +--_Te portarem col la mia barca_. (Je t'y porterai avec ma barque.) + +Samuel entendait le sabir; je songeai tout de suite au parti qu'on +pouvait tirer d'un garcon intelligent et determine, parlant une langue +connue, pour cette entreprise insensee qui flottait deja devant moi a +l'etat de vague ebauche. + +L'or etait un moyen de m'attacher ce va-nu-pieds, mais j'en avais peu. +Samuel, d'ailleurs, devait etre honnete, et un garcon qui l'est ne +consent point pour de l'or a servir d'intermediaire entre un jeune homme +et une jeune femme. + + + + +X + + +A WILLIAM BROWN, LIEUTENANT AU 3E D'INFANTERIE DE LIGNE, A LONDRES + +Salonique, 2 juin. + +... Ce n'etait d'abord qu'une ivresse de l'imagination et des sens; +quelque chose de plus est venu ensuite, de l'amour ou peu s'en faut; +j'en suis surpris et charme. + +Si vous aviez pu suivre aujourd'hui votre ami Loti dans les rues d'un +vieux quartier solitaire, vous l'auriez vu monter dans une maison +d'aspect fantastique. La porte se referme sur lui avec mystere. C'est la +case choisie pour ces changements de decors qui lui sont familiers. +(Autrefois, vous vous en souvenez, c'etait pour Isabelle B ..., l'etoile +: la scene se passait dans un fiacre, ou Hay-Market street, chez la +maitresse du grand Martyn; vieille histoire que ces changements de +decors, et c'est a peine si le costume oriental leur prete encore +quelque peu d'attrait et de nouveaute.) + +Debut de melodrame. Premier tableau: Un vieil appartement obscur. +Aspect assez miserable, mais beaucoup de couleur orientale. Des +narguilhes trainent a terre avec des armes. + +Votre ami Loti est plante au milieu et trois vieilles juives +s'empressent autour de lui sans mot dire. Elles ont des costumes +pittoresques et des nez crochus, de longues vestes ornees de paillettes, +des sequins enfiles pour colliers, et, pour coiffure, des catogans de +soie verte. Elles se depechent de lui enlever ses vetements d'officier +et se mettent a l'habiller a la turque, en s'agenouillant pour commencer +par les guetres dorees et les jarretieres. Loti conserve l'air sombre et +preoccupe qui convient au heros d'un drame lyrique. + +Les trois vieilles mettent dans sa ceinture plusieurs poignards dont les +manches d'argent sont incrustes de corail, et les lames damasquinees +d'or; elles lui passent une veste doree a manches flottantes, et le +coiffent d'un tarbouch. Apres cela, elles expriment, par des gestes, que +Loti est tres beau ainsi, et vont chercher un grand miroir. + +Loti trouve qu'il n'est pas mal en effet, et sourit tristement a cette +toilette qui pourrait lui etre fatale; et puis il disparait par une +porte de derriere et traverse toute une ville saugrenue, des bazars +d'Orient et des mosquees; il passe inapercu dans des foules bariolees, +vetues de ces couleurs eclatantes qu'on affectionne en Turquie; quelques +femmes voilees de blanc se disent seulement sur son passage: " Voici un +Albanais qui est bien mis, et ses armes sont belles." + +Plus loin, mon cher William, il serait imprudent de suivre votre ami +Loti; au bout de cette course, il y a l'amour d'une femme turque, +laquelle est la femme d'un Turc,--entreprise insensee en tout temps, +et qui n'a plus de nom dans les circonstances du jour.--Aupres d'elle, +Loti va passer une heure de complete ivresse, au risque de sa tete, de +la tete de plusieurs autres, et de toutes sortes de complications +diplomatiques. + +Vous direz qu'il faut, pour en arriver la, un terrible fond d'egoisme; +je ne dis pas le contraire; mais j'en suis venu a penser que tout ce qui +me plait est bon a faire et qu'il faut toujours epicer de son mieux le +repas si fade de la vie. + +Vous ne vous plaindrez pas de moi, mon cher William: je vous ai ecrit +longuement. Je ne crois nullement a votre affection, pas plus qu'a celle +de personne; mais vous etes, parmi les gens que j'ai rencontres deca et +dela dans le monde, un de ceux avec lesquels je puis trouver du plaisir +a vivre et a echanger mes impressions. S'il y a dans ma lettre quelque +peu d'epanchement, il ne faut pas m'en vouloir: j'avais bu du vin de +Chypre. + +A present c'est passe; je suis monte sur le pont respirer l'air vif du +soir, et Salonique faisait pietre mine; ses minarets avaient l'air d'un +tas de vieilles bougies, posees sur une ville sale et noire ou +fleurissent les vices de Sodome. Quand l'air humide me saisit comme une +douche glacee, et que la nature prend ses airs ternes et piteux, je +retombe sur moi-meme; je ne retrouve plus au-dedans de moi que le vide +ecoeurant et l'immense ennui de vivre. + +Je pense aller bientot a Jerusalem, ou je tacherai de ressaisir quelques +bribes de foi. Pour l'instant, mes croyances religieuses et +philosophiques, mes principes de morale, mes theories sociales, etc., +sont representes par cette grande personnalite: le gendarme. + +Je vous reviendrai sans doute en automne dans le Yorkshire. En +attendant, je vous serre les mains et je suis votre devoue. + +LOTI. + + + + +XI + + +Ce fut une des epoques troublees de mon existence que ces derniers jours +de mai 1876. + +Longtemps j'etais reste aneanti, le coeur vide, inerte, a force d'avoir +souffert; mais cet etat transitoire avait passe, et la force de la +jeunesse amenait le reveil. Je m'eveillais seul dans la vie; mes +dernieres croyances s'en etaient allees, et aucun frein ne me retenait +plus. + +Quelque chose comme de l'amour naissait sur ces ruines, et l'Orient +jetait son grand charme sur ce reveil de moi-meme, qui se traduisait par +le trouble des sens. + + + + +XII + + +Elle etait venue habiter avec les trois autres femmes de son maitre un +yali de campagne, dans un bois, sur le chemin de Monastir; la, on la +surveillait moins. + +Le jour je descendais en armes. Par grosse mer, toujours, un canot me +jetait sur les quais, au milieu de la foule des bateliers et des +pecheurs; et Samuel, place comme par hasard sur mon passage, recevait +par signes mes ordres pour la nuit. + +J'ai passe bien des journees a errer sur ce chemin de Monastir. C'etait +une campagne nue et triste, ou l'oeil s'etendait a perte de vue sur des +cimetieres antiques; des tombes de marbre en ruine, dont le lichen +rongeait les inscriptions mysterieuses; des champs plantes de menhirs de +granit; des sepultures grecques, byzantines, musulmanes, couvraient ce +vieux sol de Macedoine ou les grands peuples du passe ont laisse leur +poussiere. De loin en loin, la silhouette aigue d'un cypres, ou un +platane immense, abritant des bergers albanais et des chevres; sur la +terre aride, de larges fleurs lilas pale, repandant une douce odeur de +chevrefeuille, sous un soleil deja brulant. Les moindres details de ce +pays sont restes dans ma memoire. + +La nuit, c'etait un calme tiede, inalterable, un silence mele de bruits +de cigales, un air pur rempli de parfums d'ete; la mer immobile, le ciel +aussi brillant qu'autrefois dans mes nuits des tropiques. + +Elle ne m'appartenait pas encore; mais il n'y avait plus entre nous que +des barrieres materielles, la presence de son maitre, et le grillage de +fer de ses fenetres. + +Je passais ces nuits a l'attendre, a attendre ce moment, tres court +quelquefois, ou je pouvais toucher ses bras a travers les terribles +barreaux, et embrasser dans l'obscurite ses mains blanches, ornees de +bagues d'Orient. + +Et puis, a certaine heure du matin, avant le jour, je pouvais, avec +mille dangers, rejoindre ma corvette par un moyen convenu avec les +officiers de garde. + + + + +XIII + + +Mes soirees se passaient en compagnie de Samuel. J'ai vu d'etranges +choses avec lui, dans les tavernes des bateliers; j'ai fait des etudes +de moeurs que peu de gens ont pu faire, dans les _cours des miracles_ et +les _tapis francs_ des juifs de la Turquie. Le costume que je promenais +dans ces bouges etait celui des matelots turcs, le moins compromettant +pour traverser de nuit la rade de Salonique. Samuel contrastait +singulierement avec de pareils milieux; sa belle et douce figure +rayonnait sur ces sombres repoussoirs. Peu a peu je m'attachais a lui, +et son refus de me servir aupres d'Aziyade me faisait l'estimer +davantage. + +Mais j'ai vu d'etranges choses la nuit avec ce vagabond, une +prostitution etrange, dans les caves ou se consomment jusqu'a complete +ivresse le mastic et le raki ... + + + + +XIV + + +Une nuit tiede de juin, etendus tous deux a terre dans la campagne, nous +attendions deux heures du matin,--l'heure convenue.--Je me souviens +de cette belle nuit etoilee, ou l'on n'entendait que le faible bruit de +la mer calme. Les cypres dessinaient sur la montagne des larmes noires, +les platanes des masses obscures; de loin en loin, de vieilles bornes +seculaires marquaient la place oubliee de quelque derviche d'autrefois; +l'herbe seche, la mousse et le lichen avaient bonne odeur; c'etait un +bonheur d'etre en pleine campagne une pareille nuit, et il faisait bon +vivre. + +Mais Samuel paraissait subir cette corvee nocturne avec une detestable +humeur, et ne me repondait meme plus. + +Alors je lui pris la main pour la premiere fois, en signe d'amitie, et +lui fis en espagnol a peu pres ce discours: + +--Mon bon Samuel, vous dormez chaque nuit sur la terre dure ou sur des +planches; l'herbe qui est ici est meilleure et sent bon comme le +serpolet. Dormez, et vous serez de plus belle humeur apres. N'etes-vous +pas content de moi? et qu'ai-je pu vous faire? + +Sa main tremblait dans la mienne et la serrait plus qu'il n'eut ete +necessaire. + +--_Che volete_, dit-il d'une voix sombre et troublee, _che volete mi?_ +(Que voulez-vous de moi?) ... + +Quelque chose d'inoui et de tenebreux avait un moment passe dans la tete +du pauvre Samuel;--dans le vieil Orient tout est possible!--et puis +il s'etait couvert la figure de ses bras, et restait la, terrifie de +lui-meme, immobile et tremblant ... + +Mais, depuis cet instant etrange, il est a mon service corps et ame; il +joue chaque soir sa liberte et sa vie en entrant dans la maison +qu'Aziyade habite; il traverse, dans l'obscurite, pour aller la +chercher, ce cimetiere rempli pour lui de visions et de terreurs +mortelles; il rame jusqu'au matin dans sa barque pour veiller sur la +notre, ou bien m'attend toute la nuit, couche pele-mele avec cinquante +vagabonds, sur la _cinquieme_ dalle de pierre du quai de Salonique. Sa +personnalite est comme absorbee dans la mienne, et je le trouve partout +dans mon ombre, quels que soient le lieu et le costume que j'aie choisis, +pret a defendre ma vie au risque de la sienne. + + + + +XV + + +LOTI A PLUMKETT, LIEUTENANT DE MARINE + +Salonique, mai 1876. + +Mon cher Plumkett, + +Vous pouvez me raconter, sans m'ennuyer jamais, toutes les choses +tristes ou saugrenues, ou meme gaies, qui vous passeront par la tete; +comme vous etes classe pour moi en dehors du " vil troupeau ", je lirai +toujours avec plaisir ce que vous m'ecrirez. + +Votre lettre m'a ete remise sur la fin d'un diner au vin d'Espagne, et +je me souviens qu'elle m'a un peu, a premiere vue, abasourdi par son +ensemble original. Vous etes en effet " un drole de type ", mais cela, +je le savais deja. Vous etes aussi un garcon d'esprit, ce qui etait +connu. Mais ce n'est point la seulement ce que j'ai demele dans votre +longue lettre, je vous l'assure. + +J'ai vu que vous avez du beaucoup souffrir, et c'est la un point de +commun entre nous deux. Moi aussi, il y a dix longues annees que j'ai +ete lance dans la vie, a Londres, livre a moi-meme a seize ans; j'ai +goute un peu toutes les jouissances; mais je ne crois pas non plus +qu'aucun genre de douleur m'ait ete epargne. Je me trouve fort vieux, +malgre mon extreme jeunesse physique, que j'entretiens par l'escrime et +l'acrobatie. + +Les confidences d'ailleurs ne servent a rien; il suffit que vous ayez +souffert pour qu'il y ait sympathie entre nous. + +Je vois aussi que j'ai ete assez heureux pour vous inspirer quelque +affection; je vous en remercie. Nous aurons, si vous voulez bien, ce que +vous appelez une _amitie intellectuelle_, et nos relations nous aideront +a passer le temps maussade de la vie. + +A la quatrieme page de votre papier, votre main courait un peu vite sans +doute, quand vous avez ecrit: " une affection et un devouement +illimites. " Si vous avez pense cela, vous voyez bien, mon cher ami, +qu'il y a encore chez vous de la jeunesse et de la fraicheur, et que +tout n'est pas perdu. Ces belles amities-la, a la vie, a la mort, +personne plus que moi n'en a eprouve tout le charme; mais, voyez-vous, +on les a a dix-huit ans; a vingt-cinq, elles sont finies, et on n'a plus +de devouement que pour soi-meme. C'est desolant, ce que je vous dis la, +mais c'est terriblement vrai. + + + + +XVI + + +Salonique, juin 1876. + +C'etait un bonheur de faire a Salonique ces corvees matinales qui vous +mettaient a terre avant le lever du soleil. L'air etait si leger, la +fraicheur si delicieuse, qu'on n'avait aucune peine a vivre; on etait +comme penetre de bien-etre. Quelques Turcs commencaient a circuler, +vetus de robes rouges, vertes ou orange, sous les rues voutees des +bazars, a peine eclairees encore d'une demi-lueur transparente. + +L'ingenieur Thompson jouait aupres de moi le role du confident +d'opera-comique, et nous avons bien couru ensemble par les vieilles rues +de cette ville, aux heures les plus prohibees et dans les tenues les +moins reglementaires. + +Le soir, c'etait pour les yeux un enchantement d'un autre genre: tout +etait rose ou dore. L'Olympe avait des teintes de braise ou de metal en +fusion, et se reflechissait dans une mer unie comme une glace. Aucune +vapeur dans l'air: il semblait qu'il n'y avait plus d'atmosphere et que +les montagnes se decoupaient dans le vide, tant leurs aretes les plus +lointaines etaient nettes et decidees. + +Nous etions souvent assis le soir sur les quais ou se portait la foule, +devant cette baie tranquille. Les _orgues de Barbarie_ d'Orient y +jouaient leurs airs bizarres, accompagnes de clochettes et de chapeaux +chinois; les _cafedjis_ encombraient la voie publique de leurs petites +tables toujours garnies, et ne suffisaient plus a servir les narguilhes, +les skiros, le lokoum et le raki. + +Samuel etait heureux et fier quand nous l'invitions a notre table. Il +rodait alentour, pour me transmettre par signes convenus quelque +rendez-vous d'Aziyade, et je tremblais d'impatience en songeant a la +nuit qui allait venir. + + + + +XVII + + +Salonique, juillet 1876. + +Aziyade avait dit a Samuel qu'il resterait cette nuit-la aupres de nous. +Je la regardais faire avec etonnement: elle m'avait prie de m'asseoir +entre elle et lui, et commencait a lui parler en langue turque. + +C'etait un entretien qu'elle voulait, le premier entre nous deux, et +Samuel devait servir d'interprete; depuis un mois, lies par l'ivresse +des sens, sans avoir pu echanger meme une pensee, nous etions restes +jusqu'a cette nuit etrangers l'un a l'autre et inconnus. + +--Ou es-tu ne? Ou as-tu vecu? Quel age as-tu? As-tu une mere? +Crois-tu en Dieu? Es-tu alle dans le pays des hommes noirs? As-tu eu +beaucoup de maitresses? Es-tu un seigneur dans ton pays? + +Elle, elle etait une petite fille circassienne venue a Constantinople +avec une autre petite de son age; un marchand l'avait vendue a un vieux +Turc qui l'avait elevee pour la donner a son fils; le fils etait mort, +le vieux Turc aussi; elle, qui avait seize ans, etait extremement belle; +alors, elle avait ete prise par cet homme, qui l'avait remarquee a +Stamboul et ramenee dans sa maison de Salonique. + +--Elle dit, traduisait Samuel, que son Dieu n'est pas le meme que le +tien, et qu'elle n'est pas bien sure, d'apres le Koran, que les femmes +aient une ame comme les hommes; elle pense que, quand tu seras parti, +vous ne vous verrez jamais, meme apres que vous serez morts, et c'est +pour cela qu'elle pleure. Maintenant, dit Samuel en riant, elle demande +si tu veux te jeter dans la mer avec elle tout de suite; et vous vous +laisserez couler au fond en vous tenant serres tous les deux ... Et moi, +ensuite, je ramenerai la barque, et je dirai que je ne vous ai pas vus. + +--Moi, dis-je, je le veux bien, pourvu qu'elle ne pleure plus; partons +tout de suite, ce sera fini apres. + +Aziyade comprit, elle passa ses bras en tremblant autour de mon cou; et +nous nous penchames tous deux sur l'eau. + +--Ne faites pas cela, cria Samuel, qui eut peur, en nous retenant tous +deux avec une poigne de fer. Vilain baiser que vous vous donneriez la. +En se noyant, on se mord et on fait une horrible grimace. + +Cela etait dit en sabir avec une crudite sauvage que le francais ne peut +pas traduire. + +.................. + +Il etait l'heure pour Aziyade de repartir, et, l'instant d'apres, elle +nous quitta. + + + + +XVIII + + +PLUMKETT A LOTI + +Londres, juin 1876. + +Mon cher Loti, + +J'ai une vague souvenance de vous avoir envoye le mois dernier une +lettre sans queue ni tete, ni rime ni raison. Une de ces lettres que le +primesaut vous dicte, ou l'imagination galope, suivie par la plume, qui, +elle, ne fait que trotter, et encore en butant souvent comme une vieille +rossinante de louage. + +Ces lettres-la, on ne les a jamais relues avant de les fermer car alors +on ne les aurait point envoyees. Des digressions plus ou moins +pedantesques dont il est inutile de chercher l'a-propos, suivies +d'aneries indignes du _Tintamarre_. Ensuite, pour le bouquet, un +auto-panegyrique d'individu incompris qui cherche a se faire plaindre, +pour recolter des compliments que vous etes assez bon pour lui envoyer. +Conclusion: tout cela etait bien ridicule. + +Et les protestations de devouement!--Oh! pour le coup c'est la que +la vieille rossinante a deux becs prenait le mors aux dents! Vous +repondez a cet article de ma lettre comme eut pu le faire cet ecrivain +du XVIe siecle avant notre ere qui ayant essaye de tout, d'etre un grand +roi, un grand philosophe, un grand architecte, d'avoir six cents femmes, +etc., en vint a s'ennuyer et a se degouter tellement de toutes ces +choses, qu'il declara sur ses vieux jours, toutes reflexions faites, que +tout n'etait que vanite. + +Ce que vous me repondiez la, en style d'Ecclesiaste, je le savais bien; +je suis si bien de votre avis sur tout et meme sur autre chose, que je +doute fort qu'il m'arrive jamais de discuter avec vous autrement que +comme Pandore avec son brigadier. Nous n'avons absolument rien a nous +apprendre l'un a l'autre, pour ce qui est des choses de l'ordre moral. + +--Les confidences, me dites-vous, sont inutiles. + +Plus que jamais, je m'incline: j'aime a avoir des vues d'ensemble sur +les personnes et les choses, j'aime a en deviner les grands traits; +quant aux details, je les ai toujours eus en horreur. + +"Affection et devouement illimites! " Que voulez-vous! c'etait un de +ces bons mouvements, un de ces heureux eclairs a la faveur desquels on +est meilleur que soi-meme. Croyez bien que l'on est sincere au moment ou +l'on ecrit ainsi. Si ce ne sont que des eclairs, a qui faut-il s'en +prendre?... Est-ce a vous et a moi, qui ne sommes aucunement +responsables de la profonde imperfection de notre nature? Est-ce a +celui qui ne nous a crees que pour nous laisser a demi ebauches, +susceptibles des aspirations les plus elevees; mais incapables d'actes +qui soient en rapport avec nos conceptions? N'est-ce a personne du tout? +Dans le doute ou nous sommes a ce sujet, je crois que c'est ce qu'il y +a de mieux a faire. + +Merci pour ce que vous me dites de la fraicheur de mes sentiments. +Pourtant je n'en crois rien. Ils ont trop servi, ou plutot je m'en suis +trop servi, pour qu'ils ne soient pas un peu defraichis par l'usage que +j'en ai fait. Je pourrais dire que ce sont des sentiments d'occasion, +et, a ce propos, je vous rappellerai que souvent on trouve de tres +bonnes occasions. Je vous ferai egalement remarquer qu'il est des choses +qui gagnent en solidite ce que l'usure peut leur avoir enleve de +brillant et de fraicheur; comme exemple tire du noble metier que nous +exercons tous deux, je vous citerai le vieux filin. + +Il est donc bien entendu que je vous aime beaucoup. Il n'y a plus a +revenir la-dessus. Une fois pour toutes, je vous declare que vous etes +tres bien doue, et qu'il serait fort malheureux que vous laissiez +s'atrophier par l'acrobatie la meilleure partie de vous-meme. Cela pose, +je cesse de vous assommer de mon affection et de mon admiration, pour +entrer dans quelques details sur mon individu. + +Je suis bien portant physiquement, et en traitement pour ce qui est du +moral.--Mon traitement consiste a ne plus me tourner la cervelle a +l'envers, et a mettre un regulateur a ma sensibilite. Tout est equilibre +en ce monde, au-dedans de nous-meme comme au-dehors. Si la sensibilite +prend le dessus, c'est toujours aux depens de la raison. Plus vous serez +poete, moins vous serez geometre, et, dans la vie, il faut un peu de +geometrie, et, ce qui est pis encore, beaucoup d'arithmetique. Je crois, +Dieu me pardonne, que je vous ecris la quelque chose qui a presque le +sens commun! + +Tout a vous, +PLUMKETT. + + + + +XIX + + +Nuit du 27 juillet, Salonique. + +A neuf heures, les uns apres les autres, les officiers du bord rentrent +dans leurs chambres; ils se retirent tous en me souhaitant bonne chance +et bonne nuit: mon secret est devenu celui de tout le monde. + +Et je regarde avec anxiete le ciel du cote du vieil Olympe, d'ou partent +trop souvent ces gros nuages cuivres, indices d'orages et de pluie +torrentielle. + +Ce soir, de ce cote-la, tout est pur, et la montagne mythologique +decoupe nettement sa cime sur le ciel profond. + +Je descends dans ma cabine, je m'habille et je remonte. + +Alors commence l'attente anxieuse de chaque soir: une heure, deux +heures se passent, les minutes se trainent et sont longues comme des +nuits. + +A onze heures, un leger bruit d'avirons sur la mer calme; un point +lointain s'approche en glissant comme une ombre. C'est la barque de +Samuel. Les factionnaires le couchent en joue et le helent. Samuel ne +repond rien, et cependant les fusils s'abaissent;--les factionnaires +ont une consigne secrete qui concerne lui seul, et le voila le long du +bord. + +On lui remet pour moi des filets, et differents ustensiles de peche; les +apparences sont sauvees ainsi, et je saute dans la barque, qui +s'eloigne; j'enleve le manteau qui couvrait mon costume turc et la +transformation est faite. Ma veste doree brille legerement dans +l'obscurite, la brise est molle et tiede, et Samuel rame sans bruit dans +la direction de la terre. + +Une petite barque est la qui stationne.--Elle contient une vieille +negresse hideuse enveloppee d'un drap bleu, un vieux domestique albanais +arme jusqu'aux dents, au costume pittoresque; et puis une femme, +tellement voilee qu'on ne voit plus rien d'elle-meme qu'une informe +masse blanche. + +Samuel recoit dans sa barque les deux premiers de ces personnages, et +s'eloigne sans mot dire. Je suis reste seul avec la femme au voile, +aussi muette et immobile qu'un fantome blanc; j'ai pris les rames, et, +en sens inverse, nous nous eloignons aussi dans la direction du large. +--Les yeux fixes sur elle, j'attends avec anxiete qu'elle fasse un +mouvement ou un signe. + +Quand, a son gre, nous sommes assez loin, elle me tend ses bras; c'est +le signal attendu pour venir m'asseoir aupres d'elle. Je tremble en la +touchant, ce premier contact me penetre d'une langueur mortelle, son +voile est impregne des parfums de l'Orient, son contact est ferme et +froid. + +J'ai aime plus qu'elle une autre jeune femme que, a present, je n'ai +plus le droit de voir; mais jamais mes sens n'ont connu pareille +ivresse. + + + + +XX + + +La barque d'Aziyade est remplie de tapis soyeux, de coussins et de +couvertures de Turquie. On y trouve tous les raffinements de la +nonchalance orientale, et il semblerait voir un lit qui flotte plutot +qu'une barque. + +C'est une situation singuliere que la notre: il nous est interdit +d'echanger seulement une parole; tous les dangers se sont donne +rendez-vous autour de ce lit, qui derive sans direction sur la mer +profonde; on dirait deux etres qui ne se sont reunis que pour gouter +ensemble les charmes enivrants de l'impossible. + +Dans trois heures, il faudra partir, quand la Grande Ourse se sera +renversee dans le ciel immense. Nous suivons chaque nuit son mouvement +regulier, elle est l'aiguille du cadran qui compte nos heures d'ivresse. + +D'ici la, c'est l'oubli complet du monde et de la vie, le meme baiser +commence le soir qui dure jusqu'au matin, quelque chose de comparable a +cette soif ardente des pays de sable de l'Afrique qui s'excite en buvant +de l'eau fraiche et que la satiete n'apaise plus ... + +A une heure, un tapage inattendu dans le silence de cette nuit: des +harpes et des voix de femmes; on nous crie gare, et a peine avons-nous +le temps de nous garer. Un canot de la _Maria Pia_ passe grand train +pres de notre barque; il est rempli d'officiers italiens en partie fine, +ivres pour la plupart;--il avait failli passer sur nous et nous couler. + + + + +XXI + + +Quand nous rejoignimes la barque de Samuel, la Grande Ourse avait +depasse son point de plus grande inclinaison, et on entendait dans le +lointain le chant du coq. + +Samuel dormait, roule dans ma couverture, a l'arriere, au fond de la +barque; la negresse dormait, accroupie a l'avant comme une macaque; le +vieil Albanais dormait entre eux deux, courbe sur ses avirons. + +Les deux vieux visiteurs rejoignirent leur maitresse, et la barque qui +portait Aziyade s'eloigna sans bruit. Longtemps je suivis des yeux la +forme blanche de la jeune femme, etendue inerte a la place ou je l'avais +quittee, chaude de baisers, et humide de la rosee de la nuit. + +Trois heures sonnaient a bord des cuirasses allemands: une lueur +blanche a l'orient profilait le contour sombre des montagnes, dont la +base etait perdue dans l'ombre, dans l'epaisseur de leur propre ombre, +refletee profondement dans l'eau calme. Il etait impossible d'apprecier +encore aucune distance dans l'obscurite projetee par ces montagnes; +seulement les etoiles palissaient. + +La fraicheur humide du matin commencait a tomber sur la mer; la rosee se +deposait en gouttelettes serrees sur les planches de la barque de +Samuel; j'etais vetu a peine, les epaules seulement couvertes d'une +chemise d'Albanais en mousseline legere. Je cherchais ma veste doree; +elle etait restee dans la barque d'Aziyade. Un froid mortel glissait le +long de mes bras, et penetrait peu a peu toute ma poitrine. Une heure +encore avant le moment favorable pour rentrer a bord en evitant la +surveillance des hommes de garde! J'essayai de ramer; un sommeil +irresistible engourdissait mes bras. Alors je soulevai avec des +precautions infinies la couverture qui enveloppait Samuel, pour +m'etendre sans l'eveiller a cote de cet ami de hasard. + +Et, sans en avoir eu conscience, en moins d'une seconde, nous nous +etions endormis tous deux de ce sommeil accablant contre lequel il n'y a +pas de resistance possible;--et la barque s'en alla en derive. + +Une voix rauque et germanique nous eveilla au bout d'une heure; la voix +criait quelque chose en allemand dans le genre de ceci: " Ohe du canot!" + +Nous etions tombes sur les cuirasses allemands, et nous nous eloignames +a force de rames; les fusils des hommes de garde nous tenaient en joue. +Il etait quatre heures; l'aube, incertaine encore, eclairait la masse +blanche de Salonique, les masses noires des navires de guerre; je +rentrai a bord comme un voleur, assez heureux pour etre inapercu. + + + + +XXII + + +La nuit d'apres (du 28 au 29), je revai que je quittais brusquement +Salonique et Aziyade. Nous voulions courir, Samuel et moi, dans le +sentier du village turc ou elle demeure, pour au moins lui dire adieu; +l'inertie des reves arretait notre course; l'heure passait et la +corvette larguait ses voiles. + +--Je t'enverrai de ses cheveux, disait Samuel, toute une longue natte +de ses cheveux bruns. + +Et nous cherchions toujours a courir. + +Alors, on vint m'eveiller pour le quart; il etait minuit. Le timonier +alluma une bougie dans ma chambre: je vis briller les dorures et les +fleurs de soie de la tapisserie, et m'eveillai tout a fait. + +Il plut par torrents cette nuit-la, et je fus trempe. + + + + +XXIII + + +Salonique, 29 juillet. + +Je recois ce matin a dix heures cet ordre inattendu: quitter +brusquement ma corvette et Salonique: prendre passage demain sur le +paquebot de Constantinople, et rejoindre le stationnaire anglais le +_Deerhound_, qui se promene par la-bas, dans les eaux du Bosphore ou du +Danube. + +Une bande de matelots vient d'envahir ma chambre; ils arrachent les +tentures et confectionnent les malles. + +J'habitais, tout au fond du _Prince-of-Wales_, un reduit blinde +confinant avec la soute aux poudres. J'avais meuble d'une maniere +originale ce caveau, ou ne penetrait pas la lumiere du soleil: sur les +murailles de fer, une epaisse soie rouge a fleurs bizarres; des +faiences, des vieilleries redorees, des armes, brillant sur ce fond +sombre. + +J'avais passe des heures tristes, dans l'obscurite de cette chambre, ces +heures inevitables du tete-a-tete avec soi-meme, qui sont vouees aux +remords, aux regrets dechirants du passe. + + + + +XXIV + + +J'avais quelques bons camarades sur le _Prince-of-Wales_; j'etais un peu +l'enfant gate du bord, mais je ne tiens plus a personne, et il m'est +indifferent de les quitter. + +Une periode encore de mon existence qui va finir, et Salonique est un +coin de la terre que je ne reverrai plus. + +J'ai passe pourtant des heures enivrantes sur l'eau tranquille de cette +grande baie, des nuits que beaucoup d'hommes acheteraient bien cher et +j'aimais presque cette jeune femme, si singulierement delicieuse! + +J'oublierai bientot ces nuits tiedes, ou la premiere lueur de l'aube +nous trouvait etendus dans une barque, enivres d'amour, et tout trempes +de la rosee du matin. + +Je regrette Samuel aussi, le pauvre Samuel, qui jouait si gratuitement +sa vie pour moi, et qui va pleurer mon depart comme un enfant. C'est +ainsi que je me laisse aller encore et prendre a toutes les affections +ardentes, a tout ce qui y ressemble, quel qu'en soit le mobile interesse +ou tenebreux; j'accepte, en fermant les yeux, tout ce qui peut pour une +heure combler le vide effrayant de la vie, tout ce qui est une apparence +d'amitie ou d'amour. + + + + +XXV + + +30 juillet. Dimanche. + +A midi, par une journee brulante, je quitte Salonique. Samuel vient avec +sa barque, a la derniere heure, me dire adieu sur le paquebot qui +m'emporte. + +Il a l'air fort degage et satisfait.--Encore un qui m'oubliera vite! + +--Au revoir, _effendim, pensia poco de Samuel_! (Au revoir, +monseigneur! pense un peu a Samuel!) + + + +XXVI + + +--En automne, a dit Aziyade, Abeddin-effendi, mon maitre, transportera +a Stamboul son domicile et ses femmes; si par hasard il n'y venait pas, +moi seule j'y viendrais pour toi. + +Va pour Stamboul, et je vais l'y attendre. Mais c'est tout a +recommencer, un nouveau genre de vie, dans un nouveau pays, avec de +nouveaux visages, et pour un temps que j'ignore. + + + + +XXVII + + +L'etat-major du _Prince-of-Wales_ execute des effets de mouchoirs tres +reussis, et le pays s'eloigne, baigne dans le soleil. Longtemps on +distingue la tour blanche, ou, la nuit, s'embarquait Aziyade, et cette +campagne pierreuse, ca et la plantee de vieux platanes, si souvent +parcourue dans l'obscurite. + +Salonique n'est plus bientot qu'une tache grise qui s'etale sur des +montagnes jaunes et arides, une tache herissee de pointes blanches qui +sont des minarets, et de pointes noires qui sont des cypres. + +Et puis la tache grise disparait, pour toujours sans doute, derriere les +hautes terres du cap Kara-Bournou. Quatre grands sommets mythologiques +s'elevent au-dessus de la cote deja lointaine de Macedoine: Olympe, +Athos, Pelion et Ossa! + + + * * * * * + + +2 + +SOLITUDE + + + +I + + +Constantinople, 3 aout 1876. + +Traversee en trois jours et trois etapes: Athos, Dedeagatch, les +Dardanelles. + +Nous etions une bande ainsi composee: une belle dame grecque, deux +belles dames juives, un Allemand, un missionnaire americain, sa femme, +et un derviche. Une societe un peu drole! mais nous avons fait bon +menage tout de meme, et beaucoup de musique. La conversation generale +avait eu lieu en latin, ou en grec du temps d'Homere. Il y avait meme, +entre le missionnaire et moi, des apartes en langue polynesienne. + +Depuis trois jours, j'habite, aux frais de Sa Majeste Britannique, un +hotel du quartier de Pera. Mes voisins sont un lord et une aimable lady, +avec laquelle les soirees se passent au piano a jouer tout Beethoven. + +J'attends sans impatience le retour de mon bateau, qui se promene +quelque part, dans la mer de Marmara. + + + + +II + + +Samuel m'a suivi comme un ami fidele; j'en ai ete touche. Il a reussi a +se faufiler, lui aussi, a bord d'un paquebot des Messageries, et m'est +arrive ce matin; je l'ai embrasse de bon coeur, heureux de revoir sa +franche et honnete figure, la seule qui me soit sympathique dans cette +grande ville ou je ne connais ame qui vive. + +--Voila, dit-il, effendim; j'ai tout laisse, mes amis, mon pays, ma +barque,--et je t'ai suivi. + +J'ai eprouve deja que, chez les pauvres gens plus qu'ailleurs, on trouve +de ces devouements absolus et spontanes; je les aime mieux que les gens +polices, decidement: ils n'en ont pas l'egoisme ni les mesquineries. + + + + +III + + +Tous les verbes de Samuel se terminent en ate; tout ce qui fait du bruit +se dit: _fate boum_ (faire boum). + +--Si Samuel monte a cheval, dit-il, Samuel _fate boum_! (Lisez: "Samuel +tombera. ") + +Ses reflexions sont subites et incoherentes comme celles des petits +enfants; il est religieux avec naivete et candeur; ses superstitions +sont originales, et ses observances saugrenues. Il n'est jamais si drole +que quand il veut faire l'homme serieux. + + + + +IV + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, aout 1876. + +Frere aime, + +Tu cours, tu vogues, tu changes, tu te poses ... te voila parti comme un +petit oiseau sur lequel jamais on ne peut mettre la main. Pauvre cher +petit oiseau, capricieux, blase, battu des vents, jouet des mirages, qui +n'a pas vu encore ou il fallait qu'il reposat sa tete fatiguee, son aile +fremissante. + +Mirage a Salonique, mirage ailleurs! Tournoie, tournoie toujours, +jusqu'a ce que, degoute de ce vol inconscient, tu te poses pour la vie +sur quelque jolie branche de fraiche verdure ... Non; tu ne briseras pas +tes ailes, et tu ne tomberas pas dans le gouffre, parce que le Dieu des +petits oiseaux _a une fois parle_, et qu'il y a des anges qui veillent +autour de cette tete legere et cherie. + +C'est donc fini! Tu ne viendras pas cette annee t'asseoir sous les +tilleuls! L'hiver arrivera sans que tu aies foule notre gazon! Pendant +cinq annees, j'ai vu fleurir nos fleurs, se parer nos ombrages, avec la +douce, la charmante pensee que je vous y verrais _tous deux_. Chaque +saison, chaque ete, c'etait mon bonheur ... Il n'y a plus que toi, et +nous ne t'y verrons pas. + +Un beau matin d'aout, je t'ecris de Brightbury, de notre salon de +campagne donnant sur la cour aux tilleuls; les oiseaux chantent, et les +rayons du soleil filtrent joyeusement partout. C'est samedi, et les +pierres, et le plancher, fraichement laves, racontent tout un petit +poeme rustique et intime, auquel, je le sais, tu n'es point indifferent. +Les grandes chaleurs suffocantes sont passees et nous entrons dans cette +periode de paix, de charme penetrant, qui peut etre si justement +comparee au second age de l'homme; les fleurs et les plantes, fatiguees +de toutes ces voluptes de l'ete, s'elancent maintenant, refleurissent +vigoureuses, avec des teintes plus ardentes au milieu d'une verdure +eclatante, et quelques feuilles deja jaunies ajoutent au charme viril de +cette nature a sa seconde pousse. Dans ce petit coin de mon Eden, tout +t'attendait, frere cheri; il semblait que tout poussait pour toi ... et +encore une fois, tout passera sans toi. C'est decide, nous ne te verrons +pas. + + + + +V + + +Le quartier bruyant du Taxim, sur la hauteur de Pera, les equipages +europeens, les toilettes europeennes heurtant les equipages et les +costumes d'Orient; une grande chaleur, un grand soleil; un vent tiede +soulevant la poussiere et les feuilles jaunies d'aout; l'odeur des +myrtes; le tapage des marchands de fruits, les rues encombrees de +raisins et de pasteques ... Les premiers moments de mon sejour a +Constantinople ont grave ces images dans mon souvenir. + +Je passais des apres-midi au bord de cette route du Taxim, assis au vent +sous les arbres, etranger a tous. En revant de ce temps qui venait de +finir, je suivais d'un regard distrait ce defile cosmopolite; je +songeais beaucoup a elle, etonne de la trouver si bien assise tout au +fond de ma pensee. + +Je fis dans ce quartier la connaissance du pretre armenien qui me donna +les premieres notions de la langue turque. Je n'aimais pas encore ce +pays comme je l'ai aime plus tard; je l'observais en touriste; et +Stamboul, dont les chretiens avaient peur, m'etait a peu pres inconnu. + +Pendant trois mois, je demeurai a Pera, songeant aux moyens d'executer +ce projet impossible, aller habiter avec elle sur l'autre rive de la +Corne d'or, vivre de la vie musulmane qui etait sa vie, la posseder des +jours entiers, comprendre et penetrer ses pensees, lire au fond de son +coeur des choses fraiches et sauvages a peine soupconnees dans nos nuits +de Salonique,--et l'avoir a moi tout entiere. + +Ma maison etait situee en un point retire de Pera, dominant de haut la +Corne d'or et le panorama lointain de la ville turque; la splendeur de +l'ete donnait du charme a cette habitation. En travaillant la langue de +l'islam devant ma grande fenetre ouverte, je planais sur le vieux +Stamboul baigne de soleil. Tout au fond, dans un bois de cypres, +apparaissait Eyoub, ou il eut ete doux d'aller avec elle cacher son +existence,--point mysterieux et ignore ou notre vie eut trouve un +cadre etrange et charmant. + +Autour de ma maison s'etendaient de vastes terrains dominant Stamboul, +plantes de cypres et de tombes,--terrains vagues ou j'ai passe plus +d'une nuit a errer, poursuivant quelque aventure imprudente armenienne, +ou grecque. + +Tout au fond de mon coeur, j'etais reste fidele a Aziyade; mais les +jours passaient et elle ne venait pas ... + +De ces belles creatures, je n'ai conserve que le souvenir sans charme +que laisse l'amour enfievre des sens; rien de plus ne m'attacha jamais a +aucune d'elles, et elles furent vite oubliees. + +Mais j'ai souvent parcouru la nuit ces cimetieres, et j'y ai fait plus +d'une facheuse rencontre. + +A trois heures, un matin, un homme sorti de derriere un cypres me barra +le passage. C'etait un veilleur de nuit; il etait arme d'un long baton +ferre, de deux pistolets et d'un poignard;--et j'etais sans armes. + +Je compris tout de suite ce que voulait cet homme. Il eut attente a ma +vie plutot que de renoncer a son projet. + +Je consentis a le suivre: j'avais mon plan. Nous marchions pres de ces +fondrieres de cinquante metres de haut qui separent Pera de +Kassim-Pacha. Il etait tout au bord; je saisis l'instant favorable, je +me jetai sur lui;--il posa un pied dans le vide, et perdit +l'equilibre. Je l'entendis rouler tout au fond sur les pierres, avec un +bruit sinistre et un gemissement. + +Il devait avoir des compagnons et sa chute avait pu s'entendre de loin +dans ce silence. Je pris mon vol dans la nuit, fendant l'air d'une +course si rapide qu'aucun etre humain n'eut pu m'atteindre. + +Le ciel blanchissait a l'orient quand je regagnai ma chambre. La pale +debauche me retenait souvent par les rues jusqu'a ces heures matinales. +A peine etais-je endormi, qu'une suave musique vint m'eveiller; une +vieille aubade d'autrefois, une melodie gaie et orientale, fraiche comme +l'aube du jour, des voix humaines accompagnees de harpes et de guitares. + +Le choeur passa, et se perdit dans l'eloignement. Par ma fenetre grande +ouverte, on ne voyait que la vapeur du matin, le vide immense du ciel; +et puis, tout en haut, quelque chose se dessina en rose, un dome et des +minarets; la silhouette de la ville turque s'esquissa peu a peu, comme +suspendue dans l'air ... Alors, je me rappelai que j'etais a Stamboul,-- +et qu'elle avait jure d'y venir. + + + + +VI + + +La rencontre de cet homme m'avait laisse une impression sinistre; je +cessai ce vagabondage nocturne, et n'eus plus d'autres maitresses,--si +ce n'est une jeune fille juive nommee Rebecca, qui me connaissait, dans +le faubourg israelite de Pri-Pacha, sous le nom de Marketo. + +Je passai la fin d'aout et une partie de septembre en excursions dans le +Bosphore. Le temps etait tiede et splendide. Les rives ombreuses, les +palais et les yalis se miraient dans l'eau calme et bleue que +sillonnaient des caiques dores. + +On preparait a Stamboul la deposition du sultan Mourad, et le sacre +d'Abd-ul-Hamid. + + + + +VII + + +Constantinople, 30 aout. + +Minuit! la cinquieme heure aux horloges turques; les veilleurs de nuit +frappent le sol de leurs lourds batons ferres. Les chiens sont en +revolution dans le quartier de Galata et poussent la-bas des hurlements +lamentables. Ceux de mon quartier gardent la neutralite et je leur en +sais gre; ils dorment en monceaux devant ma porte. Tout est au grand +calme dans mon voisinage; les lumieres s'y sont eteintes une a une, +pendant ces trois longues heures que j'ai passees la, etendu devant ma +fenetre ouverte. + +A mes pieds, les vieilles cases armeniennes sont obscures et endormies; +j'ai vue sur un tres profond ravin, au bas duquel un bois de cypres +seculaires forme une masse absolument noire; ces arbres tristes +ombragent d'antiques sepultures de musulmans; ils exhalent dans la nuit +des parfums balsamiques. L'immense horizon est tranquille et pur; je +domine de haut tout ce pays. Au-dessus des cypres, une nappe brillante, +c'est la Corne d'or; au-dessus encore, tout en haut, la silhouette d'une +ville orientale, c'est Stamboul. Les minarets, les hautes coupoles des +mosquees se decoupent sur un ciel tres etoile ou un mince croissant de +lune est suspendu; l'horizon est tout frange de tours et minarets, +legerement dessines en silhouettes bleuatres sur la teinte pale de la +nuit. Les grands domes superposes des mosquees montent en teintes vagues +jusqu'a la lune, et produisent sur l'imagination l'impression du +gigantesque. + +Dans un de ces palais la-bas, le Seraskierat, il se passe a l'heure +qu'il est une sombre comedie; les grands pachas y sont reunis pour +deposer le sultan Mourad; demain, c'est Abd-ul-Hamid qui l'aura +remplace. Ce sultan pour l'avenement duquel nous avons fait si grande +fete, il y a trois mois, et qu'on servait aujourd'hui encore comme un +dieu, on l'etrangle peut-etre cette nuit dans quelque coin du serail. + +Tout cependant est silencieux dans Constantinople ... A onze heures, des +cavaliers et de l'artillerie sont passes au galop, courant vers +Stamboul; et puis le roulement sourd des batteries s'est perdu dans le +lointain, tout est retombe dans le silence. + +Des chouettes chantent dans les cypres, avec la meme voix que celles de +mon pays; j'aime ce bruit d'ete qui me ramene aux bois du Yorkshire, aux +beaux soirs de mon enfance, passee sous les arbres, la-bas, dans le +jardin de Brightbury. + +Au milieu de ce calme, les images du passe sont vivement presentes a mon +esprit, les images de tout ce qui est brise, parti sans retour. + +Je comptais que mon pauvre Samuel serait aupres de moi ce soir, et sans +doute je ne le reverrai jamais. J'en ai le coeur serre et ma solitude me +pese. Il y a huit jours, je l'avais laisse partir pour gagner quelque +argent, sur un navire qui s'en allait a Salonique. Les trois bateaux qui +pouvaient me le ramener sont revenus sans lui, le dernier ce soir, et +personne a bord n'en avait entendu parler ... + +Le croissant s'abaisse lentement derriere Stamboul, derriere les domes +de la Suleimanieh. Dans cette grande ville, je suis etranger et inconnu. +Mon pauvre Samuel etait le seul qui y sut mon nom et mon existence, et +sincerement je commencais a l'aimer. + +M'a-t-il abandonne, lui aussi, ou bien lui est-il arrive malheur? + + + + +VIII + + +Les amis sont comme les chiens: cela finit mal toujours, et le mieux est +de n'en pas avoir. + + + +IX + + +.................. + +L'ami Saketo, qui fait le va-et-vient de Salonique a Constantinople sur +les paquebots turcs, nous rend frequemment visite. D'abord craintif dans +la case, il y vint bientot comme chez lui. Un brave garcon, ami +d'enfance de Samuel, auquel il apporte les nouvelles du pays. + +La vieille Esther, une juive de Salonique qui avait la-bas mission de me +costumer en Turc et m'appelait son _caro piccolo_, m'envoie, par son +intermediaire, ses souhaits et ses souvenirs. + +L'ami Saketo est bienvenu, surtout quand il apporte les messages +qu'Aziyade lui transmet par l'organe de sa negresse. + +--La _hanum_ (la dame turque), dit-il, presente ses salam a M. Loti; +elle lui mande qu'il ne faut point se lasser de l'attendre, et qu'avant +l'hiver elle sera rendue ... + + + + +X + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +J'ai recu votre triste lettre il y a seulement deux jours; vous l'aviez +adressee a bord du _Prince-of-Wales_, elle est allee me chercher a Tunis +et ailleurs. + +En effet, mon pauvre ami, votre part de chagrins est lourde aussi, et +vous les sentez plus vivement que d'autres parce que, pour votre +malheur, vous avez recu comme moi ce genre d'education qui developpe le +coeur et la sensibilite. + +Vous avez tenu vos promesses, sans doute, en ce qui concerne la jeune +femme que vous aimez. A quoi bon, mon pauvre ami, au profit de qui et en +vertu de quelle morale? Si vous l'aimez a ce point et si elle vous +aime, ne vous embarrassez pas des conventions et des scrupules; +prenez-la a n'importe quel prix, vous serez heureux quelque temps, gueri +apres, et les consequences sont secondaires. + +Je suis en Turquie depuis cinq mois, depuis que je vous ai quitte; j'y +ai rencontre une jeune femme etrangement charmante, du nom d'Aziyade, +qui m'a aide a passer a Salonique mon temps d'exil,--et un vagabond, +Samuel, que j'ai pris pour ami. Le moins possible j'habite le Deerhound; +j'y suis intermittent (comme certaines fievres de Guinee), reparaissant +tous les quatre jours pour les besoins du service. J'ai un bout de case +a Constantinople, dans un quartier ou je suis inconnu; j'y mene une vie +qui n'a pour regle que ma fantaisie, et une petite Bulgare de dix-sept +ans est ma maitresse du jour. + +L'Orient a du charme encore; il est reste plus oriental qu'on ne pense. +J'ai fait ce tour de force d'apprendre en deux mois la langue turque; je +porte fez et cafetan,--et je joue a l'_effendi_, comme les enfants +jouent aux soldats. + +Je riais autrefois de certains romans ou l'on voit de braves gens +perdre, apres quelque catastrophe, la sensibilite et le sens moral; +peut-etre cependant ce cas-la est-il un peu le mien. Je ne souffre plus, +je ne me souviens plus: je passerais indifferent a cote de ceux +qu'autrefois j'ai adores. + +J'ai essaye d'etre chretien, je ne l'ai pas pu. Cette illusion sublime +qui peut elever le courage de certains hommes, de certaines femmes,--nos +meres par exemple,--jusqu'a l'heroisme, cette illusion m'est refusee. + +Les chretiens du monde me font rire; si je l'etais, moi, le reste +n'existerait plus a mes yeux; je me ferais missionnaire et m'en irais +quelque part me faire tuer au service du Christ ... + +Croyez-moi, mon pauvre ami, le temps et la debauche sont deux grands +remedes; le coeur s'engourdit a la longue, et c'est alors qu'on ne +souffre plus. Cette verite n'est pas neuve, et je reconnais qu'Alfred de +Musset vous l'eut beaucoup mieux accommodee; mais, de tous les vieux +adages, que, de generation en generation, les hommes se repassent, +celui-la est un des plus immortellement vrais. Cet amour pur que vous +revez est une fiction comme l'amitie; oubliez celle que vous aimez pour +une coureuse. Cette femme ideale vous echappe; eprenez-vous d'une fille +de cirque qui aura de belles formes. + +Il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de morale, rien n'existe de tout ce +qu'on nous a enseigne a respecter; il y a une vie qui passe, a laquelle +il est logique de demander le plus de jouissances possible, en attendant +l'epouvante finale qui est la mort. + +Les vraies miseres, ce sont les maladies, les laideurs et la vieillesse; +ni vous ni moi, nous n'avons ces miseres-la; nous pouvons avoir encore +une foule de maitresses, et jouir de la vie. + +Je vais vous ouvrir mon coeur, vous faire ma profession de foi: j'ai +pour regle de conduite de faire toujours ce qui me plait, en depit de +toute moralite, de toute convention sociale. Je ne crois a rien ni a +personne, je n'aime personne ni rien; je n'ai ni foi ni esperance. + +J'ai mis vingt-sept ans a en venir la; si je suis tombe plus bas que la +moyenne des hommes j'etais aussi parti de plus haut. + +Adieu, je vous embrasse. + +LOTI. + + + + +XI + + +La mosquee d'Eyoub, situee au fond de la Corne d'or, fut construite sous +Mahomet II, sur l'emplacement du tombeau d'Eyoub, compagnon du prophete. + +L'acces en est de tout temps interdit aux chretiens, et les abords memes +n'en sont pas surs pour eux. + +Ce monument est bati en marbre blanc; il est place dans un lieu +solitaire, a la campagne, et entoure de cimetieres de tous cotes. On +voit a peine son dome et ses minarets sortant d'une epaisse verdure, +d'un massif de platanes gigantesques et de cypres seculaires. + +Les chemins de ces cimetieres sont tres ombrages et sombres, dalles en +pierre ou en marbre, chemins creux pour la plupart. Ils sont bordes +d'edifices de marbre fort anciens, dont la blancheur, encore inalteree, +tranche sur les teintes noires des cypres. + +Des centaines de tombes dorees et entourees de fleurs se pressent a +l'ombre de ces sentiers; ce sont des tombes de morts veneres, d'anciens +pachas, de grands dignitaires musulmans. Les cheik-ul-islam ont leurs +kiosques funeraires dans une de ces avenues tristes. + +C'est dans la mosquee d'Eyoub que sont sacres les sultans. + + + + +XII + + +Le 6 septembre, a six heures du matin, j'ai pu penetrer dans la seconde +cour interieure de la mosquee d'Eyoub. + +Le vieux monument etait vide et silencieux; deux derviches +m'accompagnaient, tout tremblants de l'audace de cette entreprise. Nous +marchions sans mot dire sur les dalles de marbre. La mosquee, a cette +heure matinale, etait d'une blancheur de neige; des centaines de pigeons +ramiers picoraient et voletaient dans les cours solitaires. + +Les deux derviches, en robe de bure, souleverent la portiere de cuir qui +fermait le sanctuaire, et il me fut permis de plonger un regard dans ce +lieu venere, le plus saint de Stamboul, ou jamais chretien n'a pu porter +les yeux. + +C'etait la veille du sacre du sultan Abd-ul-Hamid. + +Je me souviens du jour ou le nouveau sultan vint en grande pompe prendre +possession du palais imperial. J'avais ete un des premiers a le voir, +quand il quitta cette retraite sombre du vieux serail ou l'on tient en +Turquie les pretendants au trone; de grands caiques de gala etaient +venus l'y chercher, et mon caique touchait le sien. + +Ces quelques jours de puissance ont deja vieilli le sultan; il avait +alors une expression de jeunesse et d'energie qu'il a perdue depuis. +L'extreme simplicite de sa mise contrastait avec le luxe oriental dont +on venait de l'entourer. Cet homme, que l'on tirait d'une obscurite +relative pour le conduire au supreme pouvoir, semblait plonge dans une +inquiete reverie; il etait maigre, pale et tristement preoccupe, avec de +grands yeux noirs cernes de bistre; sa physionomie etait intelligente et +distinguee. + +Les caiques du sultan sont conduits chacun par vingt-six rameurs. Leurs +formes ont l'elegance originale de l'Orient; ils sont d'une grande +magnificence, entierement ciseles et dores, et portent a l'avant un +eperon d'or. La livree des laquais de la cour est verte et orange, +couverte de dorures. Le trone du sultan, orne de plusieurs soleils, est +place sous un dais rouge et or. + + + + +XIII + + +Aujourd'hui, 7 septembre, a lieu la grande representation du sacre d'un +sultan. + +Abd-ul-Hamid, a ce qu'il semble, est presse de s'entourer du prestige +des Khalifes; il se pourrait que son avenement ouvrit a l'islam une ere +nouvelle, et qu'il apportat a la Turquie un peu de gloire encore et un +dernier eclat. + +Dans la mosquee sainte d'Eyoub, Abd-ul-Hamid est alle ceindre en grande +pompe le sabre d'Othman. + +Apres quoi, suivi d'un long et magnifique cortege, le sultan a traverse +Stamboul dans toute sa longueur pour se rendre au palais du vieux +serail, faisant une pause et disant une priere, comme il est d'usage, +dans les mosquees et les kiosques funeraires qui se trouvaient sur son +chemin. + +Des hallebardiers ouvraient la marche, coiffes de plumets verts de deux +metres de haut, vetus d'habits ecarlates tout chamarres d'or. + +Abd-ul-Hamid s'avancait au milieu d'eux, monte sur un cheval blanc +monumental, a l'allure lente et majestueuse, caparaconne d'or et de +pierreries. + +Le cheik-ul-islam en manteau vert, les emirs en turban de cachemire, le +sulema en turban blanc a bandelettes d'or, les grands pachas, les grands +dignitaires, suivaient sur des chevaux etincelants de dorures,--grave +et interminable cortege ou defilaient de singulieres physionomies! De +sulemas octogenaires soutenus par des laquais sur leurs montures +tranquilles, montraient au peuple des barbes blanches et de sombres +regards empreints de fanatisme et d'obscurite. + +Une foule innombrable se pressait sur tout ce parcours, une de ces +foules turques aupres desquelles les plus luxueuses foules d'Occident +paraitraient laides et tristes. Des estrades disposees sur une etendue +de plusieurs kilometres pliaient sous le poids des curieux, et tous les +costumes d'Europe et d'Asie s'y trouvaient meles. + +Sur les hauteurs d'Eyoub s'etalait la masse mouvante des dames turques. +Tous ces corps de femmes, enveloppes chacun jusqu'aux pieds de pieces de +soie de couleurs eclatantes, toutes ces tetes blanches cachees sous les +plis des yachmaks d'ou sortaient des yeux noirs, se confondaient sous +les cypres avec les pierres peintes et historiees des tombes. Cela etait +si colore et si bizarre, qu'on eut dit moins une realite qu'une +composition fantastique de quelque orientaliste hallucine. + + + + +XIV + + +Le retour de Samuel est venu apporter un peu de gaiete a ma triste case. +La fortune me sourit aux roulettes de Pera, et l'automne est splendide +en Orient. J'habite un des plus beaux pays du monde, et ma liberte est +illimitee. Je puis courir, a ma guise, les villages, les montagnes, les +bois de la cote d'Asie ou d'Europe, et beaucoup de pauvres gens +vivraient une annee des impressions et des peripeties d'un seul de mes +jours. + +Puisse Allah accorder longue vie au sultan Abd-ul-Hamid, qui fait revivre +les grandes fetes religieuses, les grandes solennites de l'islam; Stamboul +illumine chaque soir, le Bosphore eclaire aux feux de Bengale, les +dernieres lueurs de l'Orient qui s'en va, une feerie a grand spectacle que +sans doute on ne reverra plus. + +Malgre mon indifference politique, mes sympathies sont pour ce beau pays +qu'on veut supprimer, et tout doucement je deviens Turc sans m'en +douter. + + + + +XV + + +... Des renseignements sur Samuel et sa nationalite: il est Turc +d'occasion, israelite de foi, et Espagnol par ses peres. + +A Salonique, il etait un peu va-nu-pieds, batelier et portefaix. Ici, +comme la-bas, il exerce son metier sur les quais; comme il a meilleure +mine que les autres, il a beaucoup de pratiques et fait de bonnes +journees; le soir, il soupe d'un raisin et d'un morceau de pain, et +rentre a la case, heureux de vivre. + +La roulette ne donne plus, et nous voila fort pauvres tous deux, mais si +insouciants que cela compense; assez jeunes d'ailleurs pour avoir pour +rien des satisfactions que d'autres payent fort cher. + +Samuel met deux culottes percees l'une sur l'autre pour aller au travail; +il se figure que les trous ne coincident pas et qu'il est fort convenable +ainsi. + +Chaque soir, on nous trouve, comme deux bons Orientaux, fumant notre +narguilhe sous les platanes d'un cafe turc, ou bien nous allons au +theatre des ombres chinoises, voir Karagueuz, le Guignol turc qui nous +captive. Nous vivons en dehors de toutes les agitations, et la politique +n'existe pas pour nous. + +Il y a panique cependant parmi les chretiens de Constantinople, et +Stamboul est un objet d'effroi pour les gens de Pera, qui ne passent +plus les ponts qu'en tremblant. + + + + +XVI + + +Je traversais hier au soir Stamboul a cheval, pour aller chez +Izeddin-Ali. C'etait la grande fete du Bairam, grande feerie orientale, +dernier tableau du Ramazan: toutes les mosquees illuminees; les +minarets etincelants jusqu'a leur extreme pointe; des versets du Koran +en lettres lumineuses suspendus dans l'air; des milliers d'hommes criant +a la fois, au bruit du canon, le nom venere d'Allah; une foule en habits +de fete, promenant dans les rues des profusions de feux et de lanternes; +des femmes voilees circulant par troupes, vetues de soie, d'argent et +d'or. + +Apres avoir couru, Izeddin-Ali et moi, tout Stamboul, a trois heures du +matin nous terminions nos explorations par un souterrain de banlieue, ou +de jeunes garcons asiatiques, costumes en almees, executaient des danses +lascives devant un public compose de tous les repris de la justice +ottomane, saturnale d'une ecoeurante nouveaute. Je demandai grace pour +la fin de ce spectacle, digne des beaux moments de Sodome, et nous +rentrames au petit jour. + + + + +XVII + + +KARAGUEUZ + +Les aventures et les mefaits du seigneur Karagueuz ont amuse un nombre +incalculable de generations de Turcs, et rien ne fait presager que la +faveur de ce personnage soit pres de finir. + +Karagueuz offre beaucoup d'analogies de caractere avec le vieux +polichinelle francais; apres avoir battu tout le monde, y compris sa +femme, il est battu lui-meme par _Cheytan_,--le diable,--qui +finalement l'emporte, a la grande joie des spectateurs. + +Karagueuz est en carton ou en bois; il se presente au public sous forme +de marionnette ou d'ombre chinoise; dans les deux cas, il est egalement +drole. Il trouve des intonations et des postures que Guignol n'avait pas +soupconnees; les caresses qu'il prodigue a madame Karagueuz sont d'un +comique irresistible. + +Il arrive a Karagueuz d'interpeller les spectateurs et d'avoir ses +demeles avec le public. Il lui arrive aussi de se permettre des faceties +tout a fait incongrues, et de faire devant tout le monde des choses qui +scandaliseraient meme un capucin. En Turquie, cela passe; la censure n'y +trouve rien a dire, et on voit chaque soir les bons Turcs s'en aller, la +lanterne a la main, conduire a Karagueuz des troupes de petits enfants. +On offre a ces pleines salles de bebes un spectacle qui, en Angleterre, +ferait rougir un corps de garde. + +C'est la un trait curieux des moeurs orientales, et on serait tente d'en +deduire que les musulmans sont beaucoup plus depraves que nous-memes, +conclusion qui serait absolument fausse. + +Les theatres de Karagueuz s'ouvrent le premier jour du mois lunaire du +Ramazan et sont fort courus pendant trente jours. + +Le mois fini, tout se ramasse et se demonte. Karagueuz rentre pour un an +dans sa boite et n'a plus, sous aucun pretexte, le droit d'en sortir. + + + + +XVIII + + +Pera m'ennuie et je demenage; je vais habiter dans le vieux Stamboul, +meme au-dela de Stamboul, dans le saint faubourg d'Eyoub. + +Je m'appelle la-bas Arif-Effendi; mon nom et ma position y sont +inconnus. Les bons musulmans mes voisins n'ont aucune illusion sur ma +nationalite; mais cela leur est egal, et a moi aussi. + +Je suis la a deux heures du _Deerhound_, presque a la campagne, dans une +case a moi seul. Le quartier est turc et pittoresque au possible: une +rue de village ou regne dans le jour une animation originale; des +bazars, des cafedjis, des tentes; et de graves derviches fumant leur +narguilhe sous des amandiers. + +Une place, ornee d'une vieille fontaine monumentale en marbre blanc, +rendez-vous de tout ce qui nous arrive de l'interieur, tziganes, +saltimbanques, montreurs d'ours. Sur cette place, une case isolee, +--c'est la notre. + +En bas, un vestibule badigeonne a la chaux, blanc comme neige, un +appartement vide. (Nous ne l'ouvrons que le soir, pour voir, avant de +nous coucher, si personne n'est venu s'y cacher, et Samuel pense qu'il +est hante.) + +Au premier, ma chambre, donnant par trois fenetres sur la place deja +mentionnee; la petite chambre de Samuel, et le _haremlike_, ouvrant a +l'est sur la Corne d'or. + +On monte encore un etage, on est sur le toit, en terrasse comme un toit +arabe; il est ombrage d'une vigne, deja fort jaunie, helas! par le vent +de novembre. + +Tout a cote de la case, une vieille mosquee de village. Quand le +muezzin, qui est mon ami, monte a son minaret, il arrive a la hauteur de +ma terrasse, et m'adresse, avant de chanter la priere, un salam amical. + +La vue est belle de la-haut. Au fond de la Corne d'or, le sombre paysage +d'Eyoub; la mosquee sainte emergeant avec sa blancheur de marbre d'un +bas-fond mysterieux, d'un bois d'arbres antiques; et puis des collines +tristes, teintees de nuances sombres et parsemees de marbres, des +cimetieres immenses, une vraie ville des morts. + +A droite, la Corne d'or, sillonnee par des milliers de caiques dores; +tout Stamboul en raccourci, les mosquees enchevetrees, confondant leurs +domes et leurs minarets. + +La-bas, tout au loin, une colline plantee de maisons blanches; c'est +Pera, la ville des chretiens, et le _Deerhound_ est derriere. + + + + +XIX + + +Le decouragement m'avait pris, en presence de cette case vide, de ces +murailles nues, de ces fenetres disjointes et de ces portes sans +serrures. C'etait si loin d'ailleurs, si loin du _Deerhound_, et si peu +pratique ... + + + + +XX + + +Samuel passe huit jours a laver, blanchir et calfeutrer. Nous faisons +clouer sur les planchers des nattes blanches qui les tapissent +entierement,--usage turc, propre et confortable.--Des rideaux aux +fenetres et un large divan couvert d'une etoffe a ramages rouges +completent cette premiere installation, qui est pour l'instant une +installation modeste. + +Deja l'aspect a change; j'entrevois la possibilite de faire un chez moi +de cette case ou soufflent tous les vents, et je la trouve moins +desolee. Cependant il y faudrait sa presence a elle qui avait jure de +venir, et peut-etre est-ce pour elle seule que je me suis isole du monde! + +Je suis un peu a Eyoub l'enfant gate du quartier, et Samuel aussi y est +fort apprecie. + +Mes voisins, mefiants d'abord, ont pris le parti de combler de +prevenances l'aimable etranger qu'Allah leur envoie, et chez lequel pour +eux tout est enigmatique. + +Le derviche Hassan-Effendi, a la suite d'une visite de deux heures, tire +ainsi ses conclusions: + +--Tu es un garcon invraisemblable, et tout ce que tu fais est etrange! +Tu es tres jeune, ou du moins tu le parais, et tu vis dans une si +complete independance, que les hommes d'un age mur ne savent pas +toujours en conquerir de semblable. Nous ignorons d'ou tu viens, et tu +n'as aucun moyen connu d'existence. Tu as deja couru tous les recoins +des cinq parties du monde; tu possedes un ensemble de connaissance plus +grand que celui de nos ulemas; tu sais tout et tu as tout vu. Tu as +vingt ans, vingt-deux peut-etre, et une vie humaine ne suffirait pas a +ton passe mysterieux. Ta place serait au premier rang dans la societe +europeenne de Pera, et tu viens vivre a Eyoub, dans l'intimite +singulierement choisie d'un vagabond israelite. Tu es un garcon +invraisemblable; mais j'ai du plaisir a te voir, et je suis charme que +tu sois venu t'etablir parmi nous. + + + + +XXI + + +Septembre 1876 + +Ceremonie du Surre-humayoun. Depart des cadeaux imperiaux pour la Mecque. + +Le sultan, chaque annee, expedie a la ville sainte une caravane chargee +de presents. + +Le cortege, parti du palais de Dolma-Bagtche va s'embarquer a l'echelle +de Top-Hane, pour se rendre a Scutari d'Asie. + +En tete, une bande d'Arabes dansent au son du tam-tam, en agitant en +l'air de longues perches enroulees de banderoles d'or. + +Des chameaux s'avancent gravement, coiffes de plumes d'autruche, +surmontes d'edifices de brocart d'or enrichis de pierreries; ces +edifices contiennent les presents les plus precieux. + +Des mulets empanaches portent le reste du tribut du Khalife, dans des +caissons de velours rouge brode d'or. + +Les ulemas, les grands dignitaires, suivent a cheval, et les troupes +forment la haie sur tout le parcours. + +Il y a quarante jours de marche entre Stamboul et la ville sainte. + + + + +XXII + + +Eyoub est un pays bien funebre par ces nuits de novembre; j'avais le +coeur serre et rempli de sentiments etranges, les premieres nuits que je +passai dans cet isolement. + +Ma porte fermee, quand l'obscurite eut envahi pour la premiere fois ma +maison, une tristesse profonde s'etendit sur moi comme un suaire. + +J'imaginai de sortir, j'allumai ma lanterne. (On conduit en prison, a +Stamboul, les promeneurs sans fanal.) + +Mais, passe sept heures du soir, tout est ferme et silencieux dans +Eyoub; les Turcs se couchent avec le soleil et tirent les verrous sur +leurs portes. + +De loin en loin, si une lampe dessine sur le pave le grillage d'une +fenetre, ne regardez pas par cette ouverture; cette lampe est une lampe +funeraire qui n'eclaire que de grands catafalques surmontes de turbans. +On vous egorgerait la, devant cette fenetre grillee, qu'aucun secours +humain n'en saurait sortir. Ces lampes qui tremblent jusqu'au matin sont +moins rassurantes que l'obscurite. + +A tous les coins de rue, on rencontre a Stamboul de ces habitations de +cadavres. + +Et la, tout pres de nous, ou finissent les rues, commencent les grands +cimetieres, hantes par ces bandes de malfaiteurs qui, apres vous avoir +devalise, vous enterrent sur place, sans que la police turque vienne +jamais s'en meler. + +Un veilleur de nuit m'engagea a rentrer dans ma case, apres s'etre +informe du motif de ma promenade, laquelle lui avait semble tout a fait +inexplicable et meme un peu suspecte. + +Heureusement il y a de fort braves gens parmi les veilleurs de nuit, et +celui-la en particulier, qui devait voir par la suite des allees et +venues mysterieuses, fut toujours d'une irreprochable discretion. + + + + +XXIII + + + +"On peut trouver un compagnon, mais non pas un ami fidele." + +"Si vous traversiez le monde entier, vous ne trouveriez peut-etre pas +un ami ..." + +(_Extrait d'une vieille poesie orientale_.) + + + + +XXIV + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHTBURY + +Eyoub ..., 1876. + +... T'ouvrir mon coeur devient de plus en plus difficile, parce que +chaque jour ton point de vue et le mien s'eloignent davantage. L'idee +chretienne etait restee longtemps flottante dans mon imagination alors +meme que je ne croyais plus; elle avait un charme vague et consolant. +Aujourd'hui, ce prestige est absolument tombe; je ne connais rien de si +vain, de si mensonger, de si inadmissible. + +J'ai eu de terribles moments dans ma vie, j'ai cruellement souffert, tu +le sais. + +J'avais desire me marier, je te l'avais dit; je t'avais confie le soin +de chercher une jeune fille qui fut digne de notre toit de famille et de +notre vieille mere. Je te prie de n'y plus songer: je rendrais +malheureuse la femme que j'epouserais, je prefere continuer une vie de +plaisirs ... + +Je t'ecris dans ma triste case d'Eyoub; a part un petit garcon nomme +Yousouf, que meme j'habitue a obeir par signes pour m'epargner l'ennui +de parler, je passe chez moi de longues heures sans adresser la parole a +ame qui vive. + +Je t'ai dit que je ne croyais a l'affection de personne; cela est vrai. +J'ai quelques amis qui m'en temoignent beaucoup, mais je n'y crois pas. +Samuel, qui vient de me quitter, est peut-etre encore de tous celui qui +tient le plus a moi. Je ne me fais pas d'illusion cependant: c'est de +sa part un grand enthousiasme d'enfant. Un beau jour, tout s'en ira en +fumee, et je me retrouverai seul. + +Ton affection a toi, ma soeur, j'y crois dans une certaine mesure; +affaire d'habitude au moins, et puis il faut bien croire a quelque +chose. Si c'est vrai que tu m'aimes, dis-le-moi, fais-le-moi voir ... +J'ai besoin de me rattacher a quelqu'un; si c'est vrai, fais que je +puisse y croire. Je sens la terre qui manque sous mes pas, le vide se +fait autour de moi, et j'eprouve une angoisse profonde ... + +Tant que je conserverai ma chere vieille mere, je resterai en apparence +ce que je suis aujourd'hui. Quand elle n'y sera plus, j'irai te dire +adieu, et puis je disparaitrai sans laisser trace de moi-meme ... + + + + +XXV + + +LOTI A PLUMKETT + +Eyoub, 15 novembre 1876. + +Derriere toute cette fantasmagorie orientale qui entoure mon existence, +derriere Arif-Effendi, il y a un pauvre garcon triste qui se sent +souvent un froid mortel au coeur. Il est peu de gens avec lesquels ce +garcon, tres renferme par nature, cause quelquefois d'une maniere un peu +intime,--mais vous etes de ces gens-la.--J'ai beau faire, Plumkett, +je ne suis pas heureux; aucun expedient ne me reussit pour m'etourdir. +J'ai le coeur plein de lassitude et d'amertume. + +Dans mon isolement, je me suis beaucoup attache a ce va-nu-pieds ramasse +sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible +et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut +enchasse dans du fer. De plus, sa societe est naive et originale, et je +m'ennuie moins quand je l'ai pres de moi. + +Je vous ecris a cette heure navrante des crepuscules d'hiver; on +n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, +en l'honneur d'Allah, sa complainte seculaire. Les images du passe se +presentent a mon esprit avec une nettete poignante; les objets qui +m'entourent ont des aspects sinistres et desoles; et je me demande ce +que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub. + +Si encore elle etait la,--elle, Aziyade!... + +Je l'attends toujours,--mais, helas! comme attendait soeur Anne ... + +Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le decor change et +mes idees aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, +enveloppe dans un manteau de fourrure, les pieds sur un epais tapis de +Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse. + +Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous +distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du +choix. Et puis ce qui est passe est passe, n'est-ce pas? et ne vous +interesse plus. + +Plusieurs maitresses, desquelles je n'ai aime aucune, beaucoup de +peripeties, beaucoup d'excursions, a pied et a cheval, par monts et par +vaux; partout des visages inconnus, indifferents ou antipathiques; +beaucoup de dettes, des juifs a mes trousses; des habits brodes d'or +jusqu'a la plante des pieds; la mort dans l'ame et le coeur vide. + +Ce soir, 15 novembre, a dix heures, voici quelle est la situation: + +C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de +ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, +et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tete est la seule qui +brule a cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur +de l'islam; c'est ici qu'est la mosquee sainte ou sont sacres les +sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints +tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le +plus fanatique de tous ... + +Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien +enveloppe dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre +pour un derviche. + +Il a tire les verrous de ses portes, et goute le bien-etre egoiste du +chez soi, bien-etre d'autant plus grand que l'on serait plus mal +au-dehors, par cette tempete, dans ce pays peu sur et inhospitalier. + +La chambre de Loti, comme toutes les choses extraordinairement vieilles, +porte aux reves bizarres et aux meditations profondes; son plafond de +chene sculpte a du jadis abriter de singuliers hotes, et recouvrir plus +d'un drame. + +L'aspect d'ensemble est reste dans la couleur primitive. Le plancher +disparait sous des nattes et d'epais tapis, tout le luxe du logis; et, +suivant l'usage turc, on se dechausse en entrant pour ne point les +salir. Un divan tres bas et des coussins qui trainent a terre composent +a peu pres tout l'ameublement de cette chambre, empreinte de la +nonchalance sensuelle des peuples d'Orient. Des armes et des objets +decoratifs fort anciens sont pendus aux murailles; des versets du Koran +sont peints partout, meles a des fleurs et a des animaux fantastiques. + +A cote, c'est le _haremlike_, comme nous disons en turc, l'appartement +des femmes. Il est vide; lui aussi, il attend Aziyade, qui devrait etre +deja pres de moi, si elle avait tenu sa promesse. + +Une autre petite chambre, aupres de la mienne, est vide egalement: +c'est celle de Samuel, qui est alle me chercher a Salonique des +nouvelles de la jeune femme aux yeux verts. Et, pas plus qu'elle, il ne +parait revenir. + +Si pourtant elle ne venait pas, mon Dieu, un de ces jours une autre +prendrait sa place. Mais l'effet produit serait fort different. Je +l'aimais presque, et c'est pour elle que je me suis fait Turc. + + + + +XXVI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury ..., 1876. + +Frere cheri, + +Depuis hier, je traine le desespoir dans lequel m'a mise ta lettre ... Tu +veux disparaitre!... Un jour, peut-etre prochain, ou notre bien-aimee +mere nous quittera, tu veux disparaitre, m'abandonner pour toujours. +Table rase de tous nos souvenirs, engloutissement de notre passe,--la +vieille case de Brightbury vendue, les objets cheris disperses,--et +toi qui ne seras pas mort ...! qui seras la quelque part a vegeter sous +la griffe de Satan, quelque part ou je ne saurai pas, mais ou je +sentirai que tu vieillis et que tu souffres!... Que Dieu plutot te +fasse mourir! Alors, je te pleurerai; alors, je saurai qu'il faut ainsi +que le vide se fasse, j'accepterai, je souffrirai, je courberai la tete. + +Ce que tu dis me revolte et me fait saigner la chair. Tu le ferais donc, +puisque tu le dis; tu le ferais d'un visage froid, d'un coeur sec, +puisque tu te persuades suivre un fil fatal et maudit, puisque je ne +suis plus rien dans ton existence ... Ta vie est ma vie, il y a un recoin +de moi-meme ou personne n'est ... c'est ta place a toi, et quand tu me +quitteras, elle sera vide et me brulera. + +J'ai perdu mon frere, je suis prevenue--affaire de temps, de quelques +mois peut-etre,--il est perdu pour le temps, et l'eternite, deja mort +de mille morts. Et tout s'effondre, et tout se brise. Le voila, l'enfant +cheri qui plonge dans un abime sans fond,--l'abime des abimes! Il +souffre, l'air lui manque, la lumiere, le soleil; mais il est sans +force; ses yeux restent attaches au fond, a ses pieds; il ne releve plus +sa tete, il ne peut plus, le prince des tenebres le lui defend ... +Quelquefois pourtant il veut resister. Il entend une voix lointaine, +celle qui a berce son enfance; mais le prince lui dit: " Mensonge, +vanite, folie! " et le pauvre enfant, lie, garrotte, au fond de son +abime, sanglant, eperdu, ayant appris de son maitre a appeler le bien +mal, et le mal bien, que fait-il?... il sourit. + +Rien ne me surprend de ta pauvre ame travaillee et chargee, meme pas le +sourire moqueur de Satan ... il le fallait bien! + +Tu l'as meme perdue, pauvre frere, cette soif d'honnetete dont tu me +parlais. Tu ne la veux plus cette petite compagne douce et modeste, +fraiche, tendre et jolie, aimable, la mere de petits enfants que tu +aurais aimes. Je la voyais, la, dans le vieux salon, assise sous les +vieux portraits ... + +Un vent plein de corruption a passe la-dessus. Ce frere dont le coeur ne +peut pourtant pas vivre sans affections, qui en a faim et soif, il n'en +veut plus, d'affections pures; il vieillira, mais personne ne sera la +pour le cherir et egayer son front. Ses maitresses se riront de lui, on +ne peut leur en demander davantage; et alors, abandonne, desespere ... +alors, il mourra! + +Plus tu es malheureux, trouble, ballotte, confiant, plus je t'aime. Ah! +mon bien-aime frere, mon cheri, si tu voulais revenir a la vie! si Dieu +voulait! si tu voyais la desolation de mon coeur, si tu sentais la +chaleur de mes prieres!... + +Mais la peur, l'ennui de la conversion, les terreurs blafardes de la vie +chretienne ... La conversion, quel mot ignoble!... Des sermons ennuyeux, +des gens absurdes, un methodisme maussade, une austerite sans couleur, +sans rayons, de grands mots, le _patois de Chanaan_!... Est-ce tout +cela qui peut te seduire? Tout cela, vois-tu, n'est pas Jesus, et le +Jesus que tu crois n'est pas le maitre radieux que je connais et que +j'adore. De celui-la, tu n'auras ni peur, ni ennui, ni eloignement. Tu +souffres etrangement, tu brules de douleur ... il pleurera avec toi. + +Je prie a toute heure, bien-aime; jamais ta pensee ne m'avait tant +rempli le coeur ... Ne serait-ce que dans dix ans, dans vingt ans, je +sais que tu croiras un jour. Peut-etre ne le saurai-je jamais,-- +peut-etre mourrai-je bientot,--mais j'espererai et je prierai toujours! + +Je pense que j'ecris beaucoup trop. Tant de pages! c'est dur a lire! +Mon bien-aime a commence a hausser les epaules. Viendra-t-il un jour ou +il ne me lira plus?... + + + + +XXVII + + +--Vieux Kairoullah, dis-je, amene-moi des femmes! + +Le vieux Kairoullah etait assis devant moi par terre. Il etait ramasse +sur lui-meme, comme un insecte malfaisant et immonde; son crane chauve +et pointu luisait a la lueur de ma lampe. + +Il etait huit heures, une nuit d'hiver, et le quartier d'Eyoub etait +aussi noir et silencieux qu'un tombeau. + +Le vieux Kairoullah avait un fils de douze ans nomme Joseph, beau comme +un ange, et qu'il elevait avec adoration. Ce detail a part, il etait le +plus accompli des miserables. Il exercait tous les metiers tenebreux du +vieux juif declasse de Stamboul, un surtout pour lequel il traitait avec +le Yuzbachi Suleiman, et plusieurs de mes amis musulmans. + +Il etait cependant admis et tolere partout, par cette raison que, depuis +de longues annees on s'etait habitue a le voir. Quand on le rencontrait +dans la rue, on disait: " Bonjour, Kairoullah! " et on touchait meme +le bout de ses grands doigts velus. + +Le vieux Kairoullah reflechit longuement a ma demande et repondit: + +--Monsieur Marketo, dans ce moment-ci les femmes coutent tres cher. +Mais, ajouta-t-il, il est des distractions moins couteuses, que je puis +ce soir meme vous offrir, monsieur Marketo ... Un peu de musique, par +exemple, vous sera agreable sans doute ... + +Sur cette phrase enigmatique, il alluma sa lanterne, mit sa pelisse, ses +socques, et disparut. + +Une demi-heure apres, la portiere de ma chambre se soulevait pour donner +passage a six jeunes garcons israelites, vetus de robes fourrees, +rouges, bleues, vertes et orange. Kairoullah les accompagnait avec un +autre vieillard plus hideux que lui-meme, et tout ce monde s'assit a +terre avec force reverences, tandis que je restais aussi impassible et +immobile qu'une idole egyptienne. + +Ces enfants portaient de petites harpes dorees sur lesquelles ils se +mirent a promener leurs doigts charges de bagues de clinquant. Il en +resulta une musique originale que j'ecoutai quelques minutes en silence. + +--Comment vous plaisent, monsieur Marketo, me dit le vieux Kairoullah +en se penchant a mon oreille. + +J'avais deja compris la situation et je ne manifestai aucune surprise; +j'eus seulement la curiosite de pousser plus loin cette etude +d'abjection humaine. + +--Vieux Kairoullah, dis-je, ton fils est plus beau qu'eux ... + +Le vieux Kairoullah reflechit un instant et repondit: + +--Monsieur Marketo, nous pourrons recauser demain ... + +... Quand j'eus chasse tout ce monde comme une troupe de betes galeuses, +je vis de nouveau paraitre la tete allongee du vieux Kairoullah, +soulevant sans bruit la draperie de ma porte. + +--Monsieur Marketo, dit-il, ayez pitie de moi! Je demeure tres loin et +on croit que j'ai de l'or. Mieux vaudrait me tuer de votre main que me +mettre a la porte a pareille heure. Laissez-moi dormir dans un coin de +votre maison, et, avant le jour, je vous jure de partir. + +Je manquai de courage pour mettre dehors ce vieillard, qui y fut mort de +froid et de peur, en admettant qu'on ne l'eut point assassine. Je me +contentai de lui assigner un coin de ma maison, ou il resta accroupi +toute une nuit glaciale, pelotonne comme un vieux cloporte dans sa +pelisse rapee. Je l'entendais trembler; une toux profonde sortait de sa +poitrine comme un rale; et j'en eus tant de pitie, que je me levai +encore pour lui jeter un tapis qui lui servit de couverture. + +Des que le ciel parut blanchir, je lui donnai l'ordre de disparaitre, +avec le conseil de ne point repasser le seuil de ma porte, et de ne se +retrouver meme jamais nulle part sur mon chemin. + + + * * * * * + + +3 + + +EYOUB A DEUX + + + + +I + + +Eyoub, le 4 decembre 1876. + +On m'avait dit: " Elle est arrivee! "--et depuis deux jours, je +vivais dans la fievre de l'attente. + +--Ce soir, avait dit Kadidja (la vieille negresse qui, a Salonique, +accompagnait la nuit Aziyade dans sa barque et risquait sa vie pour sa +maitresse), ce soir, un caique l'amenera a l'echelle d'Eyoub, devant ta +maison. + +Et j'attendais la depuis trois heures. + +La journee avait ete belle et lumineuse; le va-et-vient de la Corne d'or +avait une activite inusitee; a la tombee du jour, des milliers de +caiques abordaient a l'echelle d'Eyoub, ramenant dans leur quartier +tranquille les Turcs que leurs affaires avaient appeles dans les centres +populeux de Constantinople, a Galata ou au grand bazar. + +On commencait a me connaitre a Eyoub, et a dire: + +--Bonsoir, Arif; qu'attendez-vous donc ainsi? + +On savait bien que je ne pouvais pas m'appeler Arif, et que j'etais un +chretien venu d'Occident; mais ma fantaisie orientale ne portait plus +ombrage a personne, et on me donnait quand meme ce nom que j'avais +choisi. + + + + +II + + +Portia! flambeau du ciel! Portia! ta main, c'est moi! + +(ALFRED DE MUSSET, _Portia_.) + + +Le soleil etait couche depuis deux heures quand un dernier caique +s'avanca seul, parti d'Azar-Kapou; Samuel etait aux avirons; une femme +voilee etait assise a l'arriere sur des coussins. Je vis que c'etait +elle. + +Quand ils arriverent, la place de la mosquee etait devenue deserte, et +la nuit froide. + +Je pris sa main sans mot dire, et l'entrainai en courant vers ma maison, +oubliant le pauvre Samuel, qui resta dehors ... + +Et, quand le reve impossible fut accompli, quand elle fut la, dans cette +chambre preparee pour elle, seule avec moi, derriere deux portes garnies +de fer, je ne sus que me laisser tomber pres d'elle, embrassant ses +genoux. Je sentis que je l'avais follement desiree: j'etais comme +aneanti. + +Alors j'entendis sa voix. Pour la premiere fois, elle parlait et je +comprenais,--ravissement encore inconnu!--Et je ne trouvais plus un +seul mot de cette langue turque que j'avais apprise pour elle; je lui +repondais dans la vieille langue anglaise des choses incoherentes que je +n'entendais meme plus! + +--_Severim seni, Lotim_! (Je t'aime, Loti, disait-elle, je t'aime!) + +On me les avait dits avant Aziyade, ces mots eternels; mais cette douce +musique de l'amour frappait pour la premiere fois mes oreilles en langue +turque. Delicieuse musique que j'avais oubliee, est-ce bien possible que +je l'entende encore partir avec tant d'ivresse du fond d'un coeur pur de +jeune femme; tellement, qu'il me semble ne l'avoir entendue jamais; +tellement qu'elle vibre comme un chant du ciel dans mon ame blasee ... + +Alors, je la soulevai dans mes bras, je placai sa tete sous un rayon de +lumiere pour la regarder, et je lui dis comme Romeo: + +--Repete encore! redis-le! + +Et je commencais a lui dire beaucoup de choses qu'elle devait +comprendre; la parole me revenait avec les mots turcs, et je lui posais +une foule de questions en lui disant: + +--Reponds-moi! + +Elle, elle me regardait avec extase, mais je voyais que sa tete n'y +etait plus, et que je parlais dans le vide. + +--Aziyade, dis-je, tu ne m'entends pas? + +--Non, repondit-elle. + +Et elle me dit d'une voix grave ces mots doux et sauvages: + +--Je voudrais manger les paroles de ta bouche! _Senin laf yemek +isterim_! (Loti! je voudrais manger le son de ta voix!) + + + + +III + + +Eyoub, decembre 1876. + +Aziyade parle peu; elle sourit souvent, mais ne rit jamais; son pas ne +fait aucun bruit; ses mouvements sont souples, ondoyants, tranquilles, +et ne s'entendent pas. C'est bien la cette petite personne mysterieuse, +qui le plus souvent s'evanouit quand parait le jour, et que la nuit +ramene ensuite, a l'heure des djinns et des fantomes. + +Elle tient un peu de la vision, et il semble qu'elle illumine les lieux +par lesquels elle passe. On cherche des rayons autour de sa tete +enfantine et serieuse, et on en trouve en effet, quand la lumiere tombe +sur certains petits cheveux impalpables, rebelles a toutes les +coiffures, qui entourent delicieusement ses joues et son front. + +Elle considere comme tres inconvenants ces petits cheveux, et passe +chaque matin une heure en efforts tout a fait sans succes pour les +aplatir. Ce travail et celui qui consiste a teindre ses ongles en rouge +orange sont ses deux principales occupations. + +Elle est paresseuse, comme toutes les femmes elevees en Turquie; +cependant elle sait broder, faire de l'eau de rose et ecrire son nom. +Elle l'ecrit partout sur les murs, avec autant de serieux que s'il +s'agissait d'une operation d'importance, et epointe tous mes crayons +a ce travail. + +Aziyade me communique ses pensees plus avec ses yeux qu'avec sa bouche; +son expression est etonnamment changeante et mobile. Elle est si forte +en pantomime du regard, qu'elle pourrait parler beaucoup plus rarement +encore ou meme s'en dispenser tout a fait. + +Il lui arrive souvent de repondre a certaines situations en chantant des +passages de quelques chansons turques, et ce mode de citations, qui +serait insipide chez une femme europeenne, a chez elle un singulier +charme oriental. + +Sa voix est grave, bien que tres jeune et fraiche; elle la prend du +reste toujours dans ses notes basses, et les aspirations de la langue +turque la font un peu rauque quelquefois. + +Aziyade est agee de dix-huit ou dix-neuf ans. Elle est capable de +prendre elle-meme et brusquement des resolutions extremes, et de les +suivre apres, coute que coute, jusqu'a la mort. + + + + +IV + + +Autrefois a Salonique, quand il fallait risquer la vie de Samuel et la +mienne pour passer aupres d'elle seulement une heure, j'avais fait ce +reve insense: habiter avec elle, quelque part en Orient, dans un recoin +ignore, ou le pauvre Samuel aussi viendrait avec nous. J'ai realise a +peu pres ce reve, contraire a toutes les idees musulmanes, impossible +a tous egards. + +Constantinople etait le seul endroit ou pareille chose put etre tentee; +c'est le vrai desert d'hommes dont Paris etait autrefois le type, un +assemblage de plusieurs grandes villes ou chacun vit a sa guise et sans +controle,--ou l'on peut mener de front plusieurs personnalites +differentes,--Loti, Arif et Marketo. + +... Laissons souffler le vent d'hiver; laissons les rafales de decembre +ebranler les ferrures de notre porte et les grilles de nos fenetres. +Proteges par de lourds verrous de fer, par tout un arsenal d'armes +chargees,--par l'inviolabilite du domicile turc,--assis devant le +brasero de cuivre ... petite Aziyade, qu'on est bien chez nous! + + + + +V + + +LOTI A SA SOEUR, A BRIGHBURY + +Chere petite soeur, + +J'ai ete dur et ingrat de ne pas t'ecrire plus tot. Je t'ai fait +beaucoup de mal, tu le dis, et je le crois. Malheureusement, tout ce que +j'ai ecrit, je le pensais, et je le pense encore; je ne puis rien +maintenant contre ce mal que je t'ai fait; j'ai eu tort seulement de te +laisser voir au fond de mon coeur, mais tu l'avais voulu. + +Je crois que tu m'aimes; tes lettres me le prouveraient a defaut +d'autres preuves. Moi aussi, je t'aime, tu le sais. + +Il faudrait m'interesser a quelque chose, dis-tu? a quelque chose de +bon et d'honnete, et le prendre a coeur. Mais j'ai ma pauvre chere +vieille mere; elle est aujourd'hui un but dans ma vie, le but que je me +suis donne a moi-meme. Pour elle, je me compose une certaine gaiete, un +certain courage: pour elle, je maintiens le cote positif et raisonnable +de mon existence, je reste Loti, officier de marine. + +Je suis de ton avis, je ne connais pas de chose plus repoussante qu'un +vieux debauche qui s'en va de fatigue et d'usure, et qu'on abandonne. +Mais je ne serai point cet objet-la: quand je ne serai plus bien +portant, ni jeune, ni aime, c'est alors que je disparaitrai. + +Seulement, tu ne m'as pas compris: quand j'aurai disparu, je serai +mort. + +Pour vous, pour toi, a mon retour, je ferai un supreme effort. Quand je +serai au milieu de vous, mes idees changeront; si vous me choisissez une +jeune fille que vous aimiez, je tacherai de l'aimer, et de me fixer, +pour l'amour de vous, dans cette affection-la. + +Puisque je t'ai parle d'Aziyade, je puis bien te dire qu'elle est +arrivee.--Elle m'aime de toute son ame, et ne pense pas que je puisse +me decider a la quitter jamais.--Samuel est revenu aussi; tous deux +m'entourent de tant d'amour, que j'oublie le passe et les ingrats,--un +peu aussi les absents ... + + + + +VI + + +Peu a peu, de modeste qu'elle etait, la maison d'Arif-Effendi est +devenue luxueuse: des tapis de Perse, des portieres de Smyrne, des +faiences, des armes. Tous ces objets sont venus un par un, non sans +peine, et ce mode de recrutement leur donne plus de charme. + +La roulette a fourni des tentures de satin bleu brode de roses rouges, +defroques du serail; et les murailles, qui jadis etaient nues, sont +aujourd'hui tapissees de soie. Ce luxe, cache dans une masure isolee, +semble une vision fantastique. + +Aziyade aussi apporte chaque soir quelque objet nouveau; la maison +d'Abeddin-Effendi est un capharnauem rempli de vieilles choses +precieuses, et les femmes ont le droit, dit-elle, de faire des emprunts +aux reserves de leurs maitres. + +Elle reprendra tout cela quand le reve sera fini, et ce qui est a moi +sera vendu. + + + + +VII + + +Qui me rendra ma vie d'Orient, ma vie libre et en plein air, mes longues +promenades sans but, et le tapage de Stamboul? + +Partir le matin de l'Atmeidan, pour aboutir la nuit a Eyoub; faire, un +chapelet a la main, la tournee des mosquees; s'arreter a tous les +cafedjis, aux turbes, aux mausolees, aux bains et sur les places; boire +le cafe de Turquie dans les microscopiques tasses bleues a pied de +cuivre; s'asseoir au soleil, et s'etourdir doucement a la fumee d'un +narguilhe; causer avec les derviches ou les passants; etre soi-meme une +partie de ce tableau plein de mouvement et de lumiere; etre libre, +insouciant et inconnu; et penser qu'au logis la bien-aimee vous attendra +le soir. + +Quel charmant petit compagnon de route que mon ami Achmet, gai ou +reveur, homme du peuple et poetique a l'exces, riant a tout bout de +champ et devoue jusqu'a la mort! + +Le tableau s'assombrit a mesure qu'on s'enfonce dans le vieux Stamboul, +qu'on s'approche du saint quartier d'Eyoub et des grands cimetieres. +Encore des echappees sur la nappe bleue de Marmara, les iles ou les +montagnes d'Asie, mais les passants rares et les cases tristes;--un +sceau de vetuste et de mystere,--et les objets exterieurs racontant +les histoires farouches de la vieille Turquie. + +Il est nuit close, le plus souvent, quand nous arrivons a Eyoub, apres +avoir dine n'importe ou, dans quelqu'une de ces petites echoppes turques +ou Achmet verifie lui-meme la proprete des ingredients et en surveille +la preparation. + +Nous allumons nos lanternes pour rejoindre le logis,--ce petit logis +si perdu et si paisible, dont l'eloignement meme est un des charmes. + + + + +VIII + + +Mon ami Achmet a vingt ans, suivant le compte de son vieux pere Ibrahim; +vingt-deux ans, suivant le compte de sa vieille mere Fatma; les Turcs ne +savent jamais leur age. Physiquement, c'est un drole de garcon, de +petite taille, bati en hercule; pour qui ne le saurait pas, sa figure +maigre et bronzee ferait supposer une constitution delicate;--tout +petit nez aquilin, toute petite bouche; petits yeux tour a tour pleins +d'une douceur triste, ou petillants de gaiete et d'esprit. Dans +l'ensemble, un attrait original. + +Singulier garcon, gai comme un oiseau;--les idees les plus comiques, +exprimees d'une maniere tout a fait neuve; sentiments exageres +d'honnetete et d'honneur. Ne sait pas lire et passe sa vie a cheval. Le +coeur ouvert comme la main: la moitie de son revenu est distribue aux +vieilles mendiantes des rues. Deux chevaux qu'il loue au public +composent tout son avoir. + +Achmet a mis deux jours a decouvrir qui j'etais et m'a promis le secret +de ce qu'il est seul a savoir, a condition d'etre a l'avenir recu dans +l'intimite. Peu a peu il s'est impose comme ami, et a pris sa place au +foyer. Chevalier servant d'Aziyade qu'il adore, il est jaloux pour elle, +plus qu'elle, et m'epie a son service, avec l'adresse d'un vieux +policier. + +--Prends-moi donc pour domestique, dit-il un beau jour, au lieu de ce +petit Yousouf, qui est voleur et malpropre; tu me donneras ce que tu lui +donnes, si tu tiens a me donner quelque chose; je serai un peu +domestique pour rire, mais je demeurerai dans ta case et cela m'amusera. + +Yousouf recut le lendemain son conge et Achmet prit possession de la +place. + + + + +IX + + +Un mois apres, d'un air embarrasse, j'offris deux medjidies de salaire +a Achmet, qui est la patience meme; il entra dans une colere bleue et +enfonca deux vitres qu'il fit le lendemain remplacer a ses frais. La +question de ses gages se trouva reglee de cette maniere. + + + + +X + + +Je le vois un soir, debout dans ma chambre et frappant du pied. + +--_Sen tchok cheytan, Loti!... Anlamadum seni_! (Toi beaucoup le +diable, Loti! Tu es tres malin, Loti! Je ne comprends pas qui tu es!) + +Son bras agitait avec colere sa large manche blanche; sa petite tete +faisait danser furieusement le gland de soie de son fez. + +Il avait complote ceci avec Aziyade pour me faire rester: m'offrir la +moitie de son avoir, un de ses chevaux, et je refusais en riant. Pour +cela, j'etais _tchok cheytan_, et incomprehensible. + +A dater de cette soiree, je l'ai aime sincerement. + +Chere petite Aziyade! elle avait depense sa logique et ses larmes pour +me retenir a Stamboul; l'instant prevu de mon depart passait comme un +nuage noir sur son bonheur. + +Et, quand elle eut tout epuise: + +--_Benim djan senin, Loti_. (Mon ame est a toi, Loti.) Tu es mon Dieu, +mon frere, mon ami, mon amant; quand tu seras parti, ce sera fini +d'Aziyade; ses yeux seront fermes, Aziyade sera morte.--Maintenant, +fais ce que tu voudras, _toi, tu sais_! + +_Toi, tu sais_, phrase intraduisible, qui veut dire a peu pres ceci: +"Moi, je ne suis qu'une pauvre petite qui ne peux pas te comprendre; je +m'incline devant ta decision, et je l'adore." + +Quand tu seras parti, je m'en irai au loin sur la montagne, et je +chanterai pour toi ma chanson: + + _Cheytanlar , djinler, + Kaplanlar, duchmanlar, + Arslandar, etc..._ + +(Les diables, les djinns, les tigres, les lions, les ennemis, passent +loin de mon ami ...) Et je m'en irai mourir de faim sur la montagne, en +chantant ma chanson pour toi. + +Suivait la chanson, chantee chaque soir d'une voix douce, chanson +longue, monotone, composee sur un rythme etrange, avec les intervalles +impossibles, et les finales tristes de l'Orient. + +Quand j'aurai quitte Stamboul, quand je serai loin d'elle pour toujours, +longtemps encore j'entendrai la nuit la chanson d'Aziyade. + + + + +XI + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, decembre 1876. + +Chere frere, + +Je l'ai lue, et relue, ta lettre! C'est tout ce que je puis demander +pour le moment, et je puis dire comme la Sunamite voyant son fils mort: +"Tout va bien!" + +Ton pauvre coeur est plein de contradictions, ainsi que tous les coeurs +troubles qui flottent sans boussole. Tu jettes des cris de desespoir, tu +dis que tout t'echappe, tu en appelles passionnement a ma tendresse, et, +quand je t'en assure moi-meme, avec passion, je trouve que tu oublies +les absents, et que tu es si heureux dans ce coin de l'Orient que tu +voudrais toujours voir durer cet Eden. Mais voila, moi, c'est permanent, +immuable; tu le retrouveras, quand ces douces folies seront oubliees +pour faire place a d'autres, et peut-etre en feras-tu plus tard plus de +cas que tu ne penses. + +Cher frere, tu es a moi, tu es a Dieu, tu es a nous. Je le sens, un +jour, bientot peut-etre, tu reprendras courage, confiance et espoir. Tu +verras combien cette _erreur_ est douce et delicieuse, precieuse et +bienfaisante. Oh! mensonge mille fois beni, que celui qui me fait vivre +et me fera mourir, sans regrets, et sans frayeur! qui mene le monde +depuis des siecles, qui a fait les martyrs, qui fait les grands peuples, +qui change le deuil en allegresse, qui crie partout: " Amour, liberte +et charite!" + +.................. + + + +XII + + +Aujourd'hui, 10 decembre, visite au padishah. + +Tout est blanc comme neige dans les cours du palais de Dolma-Bagtche, +meme le sol: quai de marbre, dalles de marbre, marches de marbre; les +gardes du sultan en costume ecarlate, les musiciens vetus de bleu de +ciel et chamarres d'or, les laquais vert-pomme doubles de jaune-capucine +tranchent en nuances crues sur cette invraisemblable blancheur. + +Les acroteres et les corniches du palais servent de perchoir a des +familles de goelands, de plongeons et de cigognes. + +Interieurement, c'est une grande splendeur. + +Les hallebardiers forment la haie dans les escaliers, immobiles sous +leurs grands plumets, comme des momies dorees. Des officiers des gardes, +costumes un peu comme feu Aladdim, les commandent par signes. + +Le sultan est grave, pale, fatigue, affaisse. + +Reception courte, profonds saluts; on se retire a reculons, courbes +jusqu'a terre. + +Le cafe est servi dans un grand salon donnant sur le Bosphore. + +Des serviteurs a genoux vous allument des chibouks de deux metres de +long a bout d'ambre, enrichis de pierreries, et dont les fourneaux +reposent sur des plateaux d'argent. + +Les _zarfs_ (pieds des tasses a cafe) sont d'argent cisele, entoures de +gros diamants tailles en rose, et d'une quantite de pierres precieuses. + + + + +XIII + + +En vain chercherait-on dans tout l'islam un epoux plus infortune que le +vieil Abeddin-Effendi. Toujours absent, ce vieillard, toujours en Asie; +et quatre femmes dont la plus agee a trente ans, quatre femmes qui, par +extraordinaire, s'entendent comme des larrons habiles, et se gardent +mutuellement le secret de leurs equipees. + +Aziyade elle-meme n'est pas trop detestee, bien qu'elle soit de beaucoup +la plus jeune et la plus jolie, et ses ainees ne la vendent pas. + +Elle est leur egale d'ailleurs, une ceremonie dont la portee m'echappe, +lui ayant donne, comme aux autres, le titre de _dame_ et d'_epouse_. + + + + +XIV + + +Je disais a Aziyade: + +--Que fais-tu chez ton maitre? A quoi passez-vous vos longues journees +dans le harem? + +--Moi? repondit-elle, je m'ennuie; je pense a toi, Loti; je regarde +ton portrait; je touche tes cheveux, ou je m'amuse avec divers petits +objets a toi, que j'emporte d'ici pour me faire societe la-bas. + +Posseder les cheveux et le portrait de quelqu'un etait pour Aziyade une +chose tout a fait singuliere, a laquelle elle n'eut jamais songe sans +moi; c'etait une chose contraire a ses idees musulmanes, une innovation +de giaour, a laquelle elle trouvait un charme mele d'une certaine +frayeur. + +Il avait fallu qu'elle m'aimat bien pour me permettre de prendre de ses +cheveux a elle; la pensee qu'elle pouvait subitement mourir, avant +qu'ils fussent repousses, et paraitre dans un autre monde avec une +grosse meche coupee tout ras par un infidele, cette pensee la faisait +fremir. + +--Mais, lui dis-je encore, avant mon arrivee en Turquie, que +faisais-tu, Aziyade? + +--Dans ce temps-la, Loti, j'etais presque une petite fille. Quand pour +la premiere fois je t'ai vu, il n'y avait pas dix lunes que j'etais dans +le harem d'Abeddin, et je ne m'ennuyais pas encore. Je me tenais dans +mon appartement, assise sur mon divan, a fumer des cigarettes, ou du +hachisch, a jouer aux cartes avec ma servante Emineh, ou a ecouter des +histoires tres droles du pays des hommes noirs, que Kadidja sait +raconter parfaitement. + +"Fenzile-hanum m'apprenait a broder, et puis nous avions les visites a +rendre et a recevoir avec les dames des autres harems. + +"Nous avions aussi notre service a faire aupres de notre maitre, et +enfin la voiture pour nous promener. Le carrosse de notre mari nous +appartient en propre un jour a chacune: mais nous aimons mieux nous +arranger pour sortir ensemble et faire de compagnie nos promenades. + +"Nous nous entendons relativement fort bien. + +"Fenzile-hanum, qui m'aime beaucoup, est la dame la plus agee et la +plus considerable du harem. Besme est colere, et entre quelquefois dans +de grands emportements, mais elle est facile a calmer et cela ne dure +pas. Aiche est la plus mauvaise de nous quatre; mais elle a besoin de +tout le monde et fait la patte de velours parce qu'elle est aussi la +plus coupable. Elle a eu l'audace, une fois, d'amener son amant dans son +appartement!... + +Cela avait ete bien souvent mon reve aussi, de penetrer une fois dans +l'appartement d'Aziyade, pour avoir seulement une idee du lieu ou ma +bien-aimee passait son existence. Nous avions beaucoup discute ce +projet, au sujet duquel Fenzile-hanum avait meme ete consultee; mais +nous ne l'avions pas mis a execution, et plus je suis au courant des +coutumes de Turquie, plus je reconnais que l'entreprise eut ete folle. + +--Notre harem, concluait Aziyade, est repute partout comme un modele, +pour notre patience mutuelle et le bon accord qui regne entre nous. + +--Triste modele en tout cas! + +Y en a-t-il a Stamboul beaucoup comme celui-la? + +Le mal y est entre d'abord par l'intermediaire de la jolie Aiche-hanum. +La contagion a fait en deux ans des progres si rapides, que la maison de +ce vieillard n'est plus qu'un foyer d'intrigues ou tous les serviteurs +sont subornes. Cette grande cage si bien grillee et d'un si severe +aspect, est devenue une sorte de boite a trucs, avec portes secretes et +escaliers derobes; les oiseaux prisonniers en peuvent impunement sortir, +et prennent leur volee dans toutes les directions du ciel. + + + + +XV + + +Stamboul, 25 decembre 1876. + +Une belle nuit de Noel, bien claire, bien etoilee, bien froide. + +A onze heures, je debarque du Deerhound au pied de la vieille mosquee de +Foundoucli, dont le croissant brille au clair de lune. + +Achmet est la qui m'attend, et nous commencons aux lanternes l'ascension +de Pera, par les rues biscornues des quartiers turcs. + +Grande emotion parmi les chiens. On croirait circuler dans un conte +fantastique illustre par Gustave Dore. + +J'etais convie la-haut dans la ville europeenne, a une fete de +Christmas, pareille a celles qui se celebrent a la meme date dans tous +les coins de la patrie. + +Helas! les nuits de Noel de mon enfance ... quel doux souvenir j'en +garde encore!... + + + + +XVI + + +LOTI A PLUMKETT + +Eyoub, 27 septembre 1876. + +Cher Plumkett, + +Voila cette pauvre Turquie qui proclame sa constitution! Ou allons-nous? +je vous le demande; et dans quel siecle avons-nous recu le jour? Un +sultan constitutionnel, cela deroute toutes les idees qu'on m'avait +inculquees sur l'espece. + +A Eyoub, on est consterne de cet evenement; tous les bons musulmans +pensent qu'Allah les abandonne, et que le padishah perd l'esprit. Moi +qui considere comme faceties toutes les choses serieuses, la politique +surtout, je me dis seulement qu'au point de vue de son originalite, la +Turquie perdra beaucoup a l'application de ce nouveau systeme. + +J'etais assis aujourd'hui avec quelques derviches dans le kiosque +funeraire de Soliman le Magnifique. Nous faisions un peu de politique, +tout en commentant le Koran, et nous disions que, ni ce grand souverain +qui fit etrangler en sa presence son fils Mustapha, ni son epouse +Roxelane qui inventa les nez en trompette, n'eussent admis la +Constitution; la Turquie sera perdue par le regime parlementaire, cela +est hors de doute. + + + + +XVII + + +Stamboul, 27 septembre. + +7 Zi-il-iddje 1293 de l'hegire. + +J'etais entre, pour laisser passer une averse, dans un cafe turc pres de +la mosquee de Bayazid. + +Rien que de vieux turbans dans ce cafe, et de vieilles barbes blanches. +Des vieillards (des _hadj-baba_) etaient assis, occupes a lire les +feuilles publiques, ou a regarder a travers les vitres enfumees les +passants qui couraient sous la pluie. Des dames turques, surprises par +l'ondee, fuyaient de toute la vitesse que leur permettaient leurs +babouches et leurs socques a patins. C'etait dans la rue une grande +confusion et dans le public, une grande bousculade; l'eau tombait a +torrents. + +J'examinai les vieillards qui m'entouraient: leurs costumes indiquaient +la recherche minutieuse des modes du bon vieux temps; tout ce qu'ils +portaient etait _eski_, jusqu'a leurs grandes lunettes d'argent, +jusqu'aux lignes de leurs vieux profils. _Eski_, mot prononce avec +veneration, qui veut dire _antique_, et qui s'applique en Turquie aussi +bien a de vieilles coutumes qu'a de vieilles formes de vetement ou a de +vieilles etoffes. Les Turcs ont l'amour du passe, l'amour de +l'immobilite et de la stagnation. + +On entendit tout a coup le bruit du canon, une salve d'artillerie partie +du Seraskierat; les vieillards echangerent des signes d'intelligence et +des sourires ironiques. + +--Salut a la constitution de Midhat-pacha, dit l'un d'eux en +s'inclinant d'un air de moquerie. + +--Des deputes! une charte! marmottait un autre vieux turban vert; les +khalifes du temps jadis n'avaient point besoin des representations du +peuple. + +--_Voi, voi, voi, Allah_!... et nos femmes ne couraient point en voile +de gaze; et les croyants disaient plus regulierement leurs prieres; et +les Moscow avaient moins d'insolence! + +Cette salve d'artillerie annoncait aux musulmans que le padishah leur +octroyait une constitution, plus large et plus liberale que toutes les +constitutions europeennes; et ces vieux Turcs accueillaient tres +froidement ce cadeau de leur souverain. + +Cet evenement, qu'Ignatief avait retarde de tout son pouvoir, etait +attendu depuis longtemps; on put, a dater de ce jour, considerer la +guerre comme tacitement declaree entre la Porte et le czar, et le sultan +poussa ses armements avec ardeur. + +Il etait sept heures et demie a la turque (environ midi). La +promulgation avait lieu a Top-Kapou (la Sublime Porte), et j'y courus +sous ce deluge. + +Les vizirs, les pachas, les generaux, tous les fonctionnaires, toutes +les autorites, en grand costume tous, et chamarres de dorures, etaient +parques sur la grande place de Top-Kapou, ou etaient reunies les +musiques de la cour. + +Le ciel etait noir et tourmente; pluie et grele tombaient abondamment et +inondaient tout ce monde. Sous ces cataractes, on donnait au peuple +lecture de la charte, et les vieilles murailles crenelees du serail, qui +fermaient le tableau, semblaient s'etonner beaucoup d'entendre proferer +en plein Stamboul ces paroles subversives. + +Des cris, des vivats et des fanfares terminerent cette singuliere +ceremonie, et tous les assistants, trempes jusqu'aux os, se disperserent +tumultueusement. + +A la meme heure, a l'autre bout de Constantinople, au palais de +l'Amiraute, s'etaient reunis les membres de la conference +internationale. + +C'etait un effet combine a dessein: les salves devaient se faire +entendre au milieu du discours de Safvet-pacha aux plenipotentiaires, et +l'aider dans sa peroraison. + + + + +XVIII + + -- L'Orient ! l'Orient ! qu'y voyez-vous, poetes ? + Tournez vers l'Orient vos esprits et vos yeux ! + " Helas ! ont repondu leurs voix longtemps muettes, + Nous voyons bien la-bas un jour mysterieux ! + + .................. + + C'est peut-etre le soir qu'on prend pour une aurore " + + .................. + + (VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.) + +Je n'oublierai jamais l'aspect qu'avait pris, cette nuit-la, la grande +place du Seraskierat, esplanade immense sur la hauteur centrale de +Stamboul, d'ou, par-dessus les jardins du serail, le regard s'etend dans +le lointain jusqu'aux montagnes d'Asie. Les portiques arabes, la haute +tour aux formes bizarres etaient illumines comme aux soirs de grandes +fetes. Le deluge de la journee avait fait de ce lieu un vrai lac ou se +refletaient toutes ces lignes de feux; autour du vaste horizon +surgissaient dans le ciel les domes des mosquees et les minarets aigus, +longues tiges surmontees d'aeriennes couronnes de lumieres. + +Un silence de mort regnait sur cette place; c'etait un vrai desert. + +Le ciel clair, balaye par un vent qu'on ne sentait pas, etait traverse +par deux bandes de nuages noirs, au-dessus desquels la lune etait venue +plaquer son croissant bleuatre. C'etait un de ces aspects a part que +semble prendre la nature dans ces moments ou va se consommer quelque +grand evenement de l'histoire des peuples. + +Un grand bruit se fit entendre, bruit de pas et de voix humaines; une +bande de softas entrait par les portiques du centre, portant des +lanternes et des bannieres; ils criaient: " Vive le sultan! vive +Midhat-pacha! vive la constitution! vive la guerre! " Ces hommes +etaient comme enivres de se croire libres; et, seuls, quelques vieux +Turcs qui se souvenaient du passe haussaient les epaules en regardant +courir ces foules exaltees. + +--Allons saluer Midhat-pacha, s'ecrierent les softas. + +Et ils prirent a gauche, par de petites rues solitaires, pour se rendre +a l'habitation modeste de ce grand vizir, alors si puissant, qui devait, +quelques semaines apres, partir pour l'exil. + +Au nombre d'environ deux mille, les softas s'en allerent ensemble prier +dans la grande mosquee (la Suleimanieh) et de la passerent la Corne +d'or, pour aller, a Dolma-Bagtche, acclamer Abd-ul-Hamid. + +Devant les grilles du palais, des deputations de tous les corps, et une +grande masse confuse d'hommes s'etaient reunis spontanement dans le but +de faire au souverain constitutionnel une ovation enthousiaste. + +Ces bandes revinrent a Stamboul par la grande rue de Pera, acclamant sur +leur passage lord Salisbury (qui devait bientot devenir si impopulaire), +l'ambassade britannique et celle de France. + +--Nos ancetres, disaient les hodjas haranguant la foule, nos ancetres, +qui n'etaient que quelques centaines d'hommes, ont conquis ce pays, il y +a quatre siecles! Nous qui sommes plusieurs centaines de mille, le +laisserons-nous envahir par l'etranger? Mourons tous, musulmans et +chretiens, mourons pour la patrie ottomane, plutot que d'accepter des +conditions deshonorantes ... + + + + +XIX + + +La mosquee du sultan Mehmed-fatih (Mehmed le conquerant) nous voit +souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres +grises, etendus tous deux au soleil et sans souci de la vie, poursuivant +quelque reve indecis, intraduisible en aucune langue humaine. + +La place de Mehmed-fatih occupe, tout en haut du vieux Stamboul, de +grands espaces ou circulent des promeneurs en cafetans de cachemire, +coiffes de larges turbans blancs. La mosquee qui s'eleve au centre est +une des plus vastes de Constantinople et aussi une des plus venerees. + +L'immense place est entouree de murailles mysterieuses, que surmontent +des files de domes de pierres, semblables a des alignements de ruches +d'abeilles; ce sont des demeures de softas, ou les infideles ne sont +point admis. + +Ce quartier est le centre d'un mouvement tout oriental; les chameaux le +traversent de leur pas tranquille en faisant tinter leurs clochettes +monotones; les derviches viennent s'y asseoir pour deviser des choses +saintes, et rien n'y est encore arrive d'Occident. + + + + +XX + + +Pres de cette place est une rue sombre et sans passants, ou pousse +l'herbe verte et la mousse. La est la demeure d'Aziyade; la est le +secret du charme de ce lieu. Les longues journees ou je suis prive de sa +presence, je les passe la, moins loin d'elle, ignore de tous et a l'abri +de tous les soupcons. + + + + +XXI + + +Aziyade est plus souvent silencieuse, et ses yeux sont plus tristes. + +--Qu'as-tu, Loti, dit-elle, et pourquoi es-tu toujours sombre? C'est +a moi de l'etre, puisque, quand tu seras parti, je vais mourir. + +Et elle fixa ses yeux sur les miens avec tant de penetration et de +persistance, que je detournai la tete sous ce regard. + +--Moi, dis-je, ma cherie! Je ne me plains de rien quand tu es la, et +je suis plus heureux qu'un roi. + +--En effet, qui est plus aime que toi, Loti? et qui pourrais-tu bien +envier? Envierais-tu meme le sultan? + +Cela est vrai, le sultan, l'homme qui, pour les Ottomans, doit jouir de +la plus grande somme du bonheur sur la terre, n'est pas l'homme que je +puis envier; il est fatigue et vieilli et, de plus il est +_constitutionnel_. + +--Je pense, Aziyade, dis-je, que le padishah donnerait tout ce qu'il +possede,--meme son emeraude qui est aussi large qu'une main, meme sa +charte et son parlement,--pour avoir ma liberte et ma jeunesse. + +J'avais envie de dire: " Pour t'avoir, toi!... " mais le padishah +ferait sans doute bien peu de cas d'une jeune femme, si charmante +qu'elle fut, et j'eus peur surtout de prononcer une rengaine +d'opera-comique. Mon costume y pretait d'ailleurs: une glace m'envoyait +une image deplaisante de moi-meme, et je me faisais l'effet d'un jeune +tenor, pret a entonner un morceau d'Auber. + +C'est ainsi que, par moments, je ne reussis plus a me prendre au serieux +dans mon role turc; Loti passe le bout de l'oreille sous le turban +d'Arif, et je retombe sottement sur moi-meme, impression maussade et +insupportable. + + + + +XXII + + +J'ai ete difficile et fier pour tout ce qui porte levite ou chapeau +noir; personne n'etait pour moi assez brillant ni assez grand seigneur; +j'ai beaucoup meprise mes egaux et choisi mes amis parmi les plus +raffines. Ici, je suis devenu homme du peuple, et citoyen d'Eyoub; je +m'accommode de la vie modeste des bateliers et des pecheurs, meme de +leur societe et de leurs plaisirs. + +Au cafe turc, chez le cafedji Suleiman, on elargit le cercle autour du +feu, quand j'arrive le soir, avec Samuel et Achmet. Je donne la main +a tous les assistants, et je m'assieds pour ecouter le conteur des +veillees d'hiver (les longues histoires qui durent huit jours, et ou +figurent les djinns et les genies). Les heures passent la sans fatigue +et sans remords; je me trouve a l'aise au milieu d'eux, et nullement +depayse. + +Arif et Loti etant deux personnages tres differents, il suffirait, le +jour du depart du Deerhound, qu'Arif restat dans sa maison; personne +sans doute ne viendrait l'y chercher; seulement, Loti aurait disparu, +et disparu pour toujours. + +Cette idee, qui est d'Aziyade, se presente a mon esprit par instants +sous des aspects etrangement admissibles. + +Rester pres d'elle, non plus a Stamboul, mais dans quelque village turc +au bord de la mer; vivre, au soleil et au grand air, de la vie saine des +hommes du peuple; vivre au jour le jour, sans creanciers et sans souci +de l'avenir! Je suis plus fait pour cette vie que pour la mienne; j'ai +horreur de tout travail qui n'est pas du corps et des muscles; horreur +de toute science; haine de tous les devoirs conventionnels, de toutes +les obligations sociales de nos pays d'Occident. + +Etre batelier en veste doree, quelque part au sud de la Turquie, la ou +le ciel est toujours pur et le soleil toujours chaud ... + +Ce serait possible, apres tout, et je serais la moins malheureux +qu'ailleurs. + +--Je te jure, Aziyade, dis-je, que je laisserais tout sans regret, ma +position, mon nom et mon pays. Mes amis ... je n'en ai pas et je m'en +moque! Mais, vois-tu, j'ai une vieille mere. + +Aziyade ne dit plus rien pour me retenir, bien qu'elle ait compris +peut-etre que cela ne serait pas tout a fait impossible; mais elle sent +par intuition ce que cela doit etre qu'une vieille mere, elle, la pauvre +petite qui n'en a jamais eu; et les idees qu'elle a sur la generosite et +le sacrifice ont plus de prix chez elle que chez d'autres, parce +qu'elles lui sont venues toutes seules, et que personne ne s'est +inquiete de les lui donner. + + + + +XXIII + + +DE PLUMKETT A LOTI + +Liverpool, 1876. + +Mon cher Loti, + +Figaro etait un homme de genie: il riait si souvent, qu'il n'avait +jamais le temps de pleurer.--Sa devise est la meilleure de toutes, et +je le sais si bien, que je m'efforce de la mettre en pratique et y +arrive tant bien que mal. + +Malheureusement, il m'est fort difficile de rester trop longtemps le +meme individu. Trop souvent, la gaiete de Figaro m'abandonne, et c'est +alors Jeremie, prophete de malheur, ou David, auguste desespere sur +lequel la main celeste s'est appesantie, qui s'empare de moi et me +possede. Je ne parle pas, je crie, je rugis! Je n'ecris pas, je ne +pourrais que briser ma plume et renverser mon encrier. Je me promene a +grands pas en montrant le poing a un etre imaginaire, a un bouc +emissaire ideal, auquel je rapporte toutes mes douleurs; je commets +toutes les extravagances possibles: je me livre a huis clos aux actes +les plus insenses, apres quoi, soulage ou plutot fatigue, je me calme et +deviens raisonnable. + +Vous allez me repeter encore que je suis un drole de type; un fou, que +sais-je? a quoi je repondrai: " Oui mais bien moins que vous ne +croyez. Bien moins que vous, par exemple." + +Avant de porter un jugement sur moi, encore faudrait-il me connaitre, me +comprendre un peu et savoir quelles circonstances ont pu faire d'un +individu, ne raisonnable, le drole de type que je suis. Nous sommes, +voyez-vous, le produit de deux facteurs qui sont nos dispositions +hereditaires, ou l'enjeu que nous apportons en paraissant sur la scene +de la vie, et les circonstances qui nous modifient et nous faconnent, +comme une matiere plastique qui prend et garde les empreintes de tout ce +qui l'a touchee.--Les circonstances, pour moi, n'ont ete que +douloureuses; j'ai ete, pour me servir de l'expression consacree, forme +a l'ecole du malheur:--tout ce que je sais, je l'ai appris a mes +depens; aussi je le sais bien; c'est pourquoi je l'exprime parfois d'une +maniere un peu tranchante. Si j'ai l'air parfois de dogmatiser, c'est +que j'ai la pretention, moi qui ai souffert beaucoup, d'en savoir plus +que ceux qui ont moins souffert que moi, et de parler mieux qu'ils ne le +pourraient faire en connaissance de cause. + +Pour moi, il n'y a pas d'espoir en ce monde et je n'ai pas cette +consolation de ceux qu'une foi ardente rend forts au milieu des luttes +de la vie, et confiants dans la justice supreme du createur. + +Et, pourtant, je vis sans blasphemer. + +Ai-je pu, au milieu de froissements continuels, conserver les illusions, +l'enthousiasme et la fraicheur morale de la jeunesse? Non, vous le +savez bien; j'ai renonce aux plaisirs de mon age, qui ne sont deja plus +de mon gout, j'ai perdu l'aspect et les allures d'un jeune homme, et je +vis desormais sans but comme sans espoir ... Est-ce a dire pourtant que +j'en sois reduit au meme point que vous, degoute de tout, niant tout ce +qui est bon, niant la vertu, niant l'amitie, niant tout ce qui peut nous +rendre superieurs a la brute? Entendons-nous, mon ami; sur ces points, +je pense tout autrement que vous. J'avoue que, malgre mon experience des +choses de ce monde (puissiez-vous n'en jamais acquerir une pareille, il +en coute trop cher!), je crois encore a tout cela, et a bien d'autres +choses encore. + +A Londres, Georges m'a fait lire la lettre qu'il venait de recevoir de +vous. + +Vous la commencez gentiment par le recit, circonstancie et agremente de +descriptions, d'une amourette a la turque. Nous vous suivons, Georges et +moi, a travers les meandres fantasmagoriques d'une grande fourmiliere +orientale. Nous restons la bouche beante en face des tableaux que vous +nous tracez; je songe a vos trois poignards, comme je songeais au +bouclier d'Achille, si _minutieusement chante_ par Homere! Et puis +enfin, peut-etre parce que vous avez recu un grain de poussiere dans +l'oeil, peut-etre parce que votre lampe s'est mise a fumer comme vous +acheviez votre lettre, peut-etre pour moins que cela, vous terminez en +nous lancant la serie des lieux communs edites au siecle dernier! je +crois vraiment que les lieux communs des freres ignorantins valent +encore mieux que ceux du materialisme, dont le resultat sera +l'aneantissement de tout ce qui existe. On les acceptait au XVIIIe +siecle, ces idees materialistes: Dieu etait un prejuge; la morale etait +devenue l'interet bien entendu, la societe un vaste champ d'exploitation +pour l'homme habile. Tout cela seduisait beaucoup de gens par sa +nouveaute et par la sanction qu'en recevaient les actes les plus +immoraux. Heureuse epoque ou aucun frein ne vous retenait; ou l'on +pouvait tout faire; l'on pouvait rire de tout, meme des choses les moins +droles, jusqu'au moment ou tant de tetes tomberent sous le couteau de la +Revolution, que ceux qui conserverent la leur commencerent a reflechir. +Ensuite vint une epoque de transition, ou l'on vit apparaitre une +generation atteinte de phtisie morale, affligee de sensiblerie +constitutionnelle, regrettant le passe qu'elle ne connaissait pas, +maudissant le present qu'elle ne comprenait pas, doutant de l'avenir +qu'elle ne devinait pas. Une generation de romantiques, une generation +de petits jeunes gens passant leur vie a rire, a pleurer, a prier, a +blasphemer, modulant sur tous les tons leur insipide complainte pour en +venir un beau jour a se faire sauter la cervelle. + +Aujourd'hui, mon ami, on est beaucoup plus raisonnable, beaucoup plus +pratique: on se hate, avant d'etre devenu un homme, de devenir une +_espece d'homme_ ou un animal particulier, comme vous voudrez. On se +fait sur toute chose des opinions ou des prejuges en rapport avec son +etat; on tombe dans un certain milieu de la societe, on en prend les +idees. Vous acquerez ainsi une certaine tournure d'esprit, ou, si vous +aimez mieux, un genre de betise qui cadre bien avec le milieu dans +lequel vous vivez; on vous comprend, vous comprenez les autres, vous +entrez ainsi en communion intime avec eux et devenez reellement un +membre de leur corps. On se fait banquier, ingenieur, bureaucrate, +epicier, militaire ... Que sais-je? mais au moins on est quelque chose; +on fait quelque chose; on a la tete quelque part et non ailleurs; on ne +se perd pas dans des reves sans fin. On ne doute de rien; on a sa ligne +de conduite toute tracee par les devoirs que l'on est tenu de remplir. +Les doutes que l'on pourrait avoir en philosophie, en religion, en +politique, les civilites pueriles et honnetes sont la pour les combler; +ainsi ne vous embarrassez donc pas pour si peu. La civilisation vous +absorbe; les mille et un rouages de la grande machine sociale vous +engrenent; vous vous tremoussez dans l'espace; vous vous abetissez dans +le temps, grace a la vieillesse: vous faites des enfants qui seront +aussi betes que vous. Puis enfin, vous mourez, muni des sacrements de +l'Eglise; votre cercueil est inonde d'eau benite, on chante du latin en +faux bourdon autour d'un catafalque a la lueur des cierges; ceux qui +etaient habitues a vous voir vous regrettent si vous avez ete bon durant +votre vie, quelques-uns meme vous pleurent sincerement. Puis enfin, on +herite de vous. + +Ainsi va le monde! + +Tout cela n'empeche pas, mon ami, qu'il n'y ait sur cette terre de fort +braves gens, des gens foncierement honnetes, organiquement bons, faisant +le bien pour la satisfaction intime qu'ils en retirent: ne volant pas +et n'assassinant pas, lors meme qu'ils seraient surs de l'impunite, +parce qu'ils ont une conscience qui est un controle perpetuel des actes +auxquels leurs passions pourraient les pousser; des gens capables +d'aimer, de se devouer corps et ame, des pretres croyant en Dieu et +pratiquant la charite chretienne, des medecins bravant les epidemies +pour sauver quelques pauvres malades, des soeurs de charite allant au +milieu des armees soigner de pauvres blesses, des banquiers a qui vous +pourrez confier votre fortune, des amis qui vous donneront la moitie de +la leur; des gens, moi par exemple sans aller chercher plus loin, qui +seraient peut-etre capables, en depit de tous vos blasphemes, de vous +offrir une affection et un devouement illimites. + +Cessez donc ces boutades d'enfant malade. Elles viennent de ce que vous +revez au lieu de reflechir; de ce que vous suivez la passion au lieu de +la raison. + +Vous vous calomniez, lorsque vous parlez ainsi. Si je vous disais que +tout est vrai dans votre fin de lettre et que je vous crois tel que vous +vous y depeignez, vous m'ecririez aussitot pour protester, pour me dire +que vous ne pensez pas un mot de toute cette atroce profession de foi; +que ce n'est que la bravade d'un coeur plus tendre que les autres; que +ce n'est que l'effort douloureux que fait pour se raidir la sensitive +contractee par la douleur. + +Non, non, mon ami, je ne vous crois pas, et vous ne vous croyez pas +vous-meme. Vous etes bon, vous etes aimant, vous etes sensible et +delicat; seulement vous souffrez. Aussi je vous pardonne et vous aime et +demeure une protestation vivante contre vos negations de tout ce qui est +amitie, desinteressement, devouement. + +C'est votre vanite qui nie tout cela et non pas vous; votre fierte +blessee vous fait cacher vos tresors et etaler a plaisir " l'etre +factice cree par votre orgueil et votre ennui ". + +PLUMKETT. + + + + +XXIV + + +LOTI A WILLIAM BROWN + +Eyoub, decembre 1876. + +Mon cher ami, + +Je viens vous rappeler que je suis au monde. J'habite, sous le nom de +Arif-Effendi, rue Kourou-Tchechmeh, a Eyoub, et vous me feriez grand +plaisir en voulant bien me donner signe de vie. + +Vous debarquez a Constantinople, cote de Stamboul; vous enfilez quatre +kilometres de bazars et de mosquees, vous arrivez au saint faubourg +d'Eyoub, ou les enfants prennent pour cible a cailloux votre coiffure +insolite; vous demandez la rue Kourou-Tchechmeh, que l'on vous indique +immediatement; au bout de cette rue, vous trouvez une fontaine de marbre +sous des amandiers, et ma case est a cote. + +J'habite la en compagnie d'Aziyade, cette jeune femme de Salonique de +laquelle je vous avais autrefois parle, et que je ne suis pas bien loin +d'aimer. J'y vis presque heureux, dans l'oubli du passe et des ingrats. + +Je ne vous raconterai point quelles circonstances m'ont amene dans ce +recoin de l'Orient; ni comment j'en suis venu a adopter pour un temps le +langage et les coutumes de la Turquie--meme ses beaux habits de soie +et d'or. + +Voici seulement, ce soir 30 decembre, quelle est la situation: Beau +temps froid, clair de lune.--A la cantonade, les derviches psalmodient +d'une voix monotone; c'est le bruit familier qui tinte chaque jour a mes +oreilles. Mon chat Kedi-bey et mon domestique Yousouf se sont retires, +l'un portant l'autre, dans leur appartement commun. + +Aziyade, assise comme une fille de l'Orient sur une pile de tapis et de +coussins, est occupee a teindre ses ongles en rouge orange, operation de +la plus haute importance. Moi, je me souviens de vous, de notre vie de +Londres, de toutes nos sottises,--et je vous ecris en vous priant de +vouloir bien me repondre. + +Je ne suis pas encore musulman pour tout de bon, comme, au debut de ma +lettre, vous pourriez le supposer; je mene seulement de front deux +personnalites differentes, et suis toujours officiellement, mais le +moins souvent possible, M. Loti, lieutenant de marine. + +Comme vous seriez en peine pour mettre mon adresse en turc, ecrivez-moi +sous mon nom veritable, par le Deerhound ou l'ambassade britannique. + + + + +XXV + + +Stamboul, 1er janvier 1877. + +L'annee 77 debute par une journee radieuse, un temps printanier. + +Ayant expedie dans la journee certaines visites, qu'un reste de +condescendance pour les coutumes d'Occident m'obligeait a faire dans la +colonie de Pera, je rentre le soir a cheval a Eyoub, par le +Champ-des-Morts et Kassim-Pacha. + +Je croise le coupe du terrible Ignatief, qui revient ventre a terre de +la Conference, sous nombreuse escorte de Croates a ses gages; un instant +apres, lord Salisbury et l'ambassadeur d'Angleterre rentrent aussi, fort +agites l'un et l'autre: on s'est dispute a la seance, et tout est au +plus mal. + +Les pauvres Turcs refusent avec l'energie du desespoir les conditions +qu'on leur impose; pour leur peine, on veut les mettre hors la loi. + +Tous les ambassadeurs partiraient ensemble, en criant: " Sauve qui peut!" +a la colonie d'Europe. On verrait alors de terribles choses, une grande +confusion et beaucoup de sang. + +Puisse cette catastrophe passer loin de nous!... + +Il faudrait--demain peut-etre--quitter Eyoub pour n'y plus revenir ... + + + + +XXVI + + +Nous descendions, par une soiree splendide, la rampe d'Oun-Capan. + +Stamboul avait un aspect inaccoutume; les hodjas dans tous les minarets +chantaient des prieres inconnues sur des airs etranges; ces voix aigues, +parties de si haut, a une heure insolite de la nuit inquietaient +l'imagination; et les musulmans, groupes sur leurs portes, semblaient +regarder tous quelque point effrayant du ciel. + +Achmet suivit leurs regards, et me saisit la main avec terreur: la lune +que tout a l'heure nous avions vue si brillante sur le dome de +Sainte-Sophie, s'etait eteinte la-haut dans l'immensite; ce n'etait plus +qu'une tache rouge, terne et sanglante. + +Il n'est rien de si saisissant que les _signes du ciel_, et ma premiere +impression, plus rapide que l'eclair, fut aussi une impression de +frayeur. Je n'avais point prevu cet evenement, ayant depuis longtemps +neglige de consulter le calendrier. + +Achmet m'explique combien c'est la un cas grave et sinistre: d'apres la +croyance turque, la lune est en ce moment aux prises avec un dragon qui +la devore. On peut la delivrer cependant, en intercedant aupres d'Allah, +et en tirant a balle sur le monstre. + +On recite en effet, dans toutes les mosquees, des prieres de +circonstance, et la fusillade commence a Stamboul. De toutes les +fenetres, de tous les toits, on tire des coups de fusil a la lune, dans +le but d'obtenir une heureuse solution de l'effrayant phenomene. + +Nous prenons un caique au Phanar pour rejoindre notre logis; on nous +arrete en route. A mi-chemin de la Corne d'or, le canot des Zapties nous +barre le passage: une nuit d'eclipse, se promener en caique est +interdit. + +Nous ne pouvons cependant pas coucher dans la rue. Nous parlementons, +nous discutons, le prenant de tres haut avec MM. les Zapties, et, une +fois encore, en payant d'audace nous nous tirons d'affaire. + +Nous arrivons a la case, ou Aziyade nous attend dans la consternation et +la terreur. + +Les chiens hurlent a la lune d'une facon lamentable, qui complique +encore la situation. + +D'un air mystique, Achmet et Aziyade m'apprennent que ces chiens hurlent +ainsi pour demander a Allah un certain pain mysterieux qui leur est +dispense dans certaines circonstances solennelles,--et que les hommes +ne peuvent voir. + +L'eclipse continue sa marche, malgre la fusillade; le disque entier est +meme d'une nuance rouge extraordinairement prononcee,--coloration due +a un etat particulier de l'atmosphere. + +J'essaye l'explication du phenomene au moyen d'une bougie, d'une orange +et d'un miroir, vieux procede d'ecole. + +J'epuise ma logique, et mes eleves ne comprennent pas; devant cette +hypothese tout a fait inadmissible que la terre est ronde, Aziyade +s'assied avec dignite, et refuse absolument de me prendre au serieux. Je +me fais l'effet d'un pedagogue, image horrible! et je suis pris de fou +rire; je mange l'orange et j'abandonne ma demonstration ... + +A quoi bon du reste cette sotte science, et pourquoi leur oterais-je la +superstition qui les rend plus charmants? + +Et nous voila, nous aussi, tirant tous les trois des coups de fusil par +la fenetre, a la lune qui continue de faire la-haut un effet sanglant, +au milieu des etoiles brillantes, dans le plus radieux de tous les ciels! + + + + +XXVII + + +Vers onze heures, Achmet nous eveille pour nous annoncer que le +traitement a reussi; la lune est _eyu yapilmich_ (guerie). + +En effet, la lune, tout a fait retablie, brillait comme une splendide +lampe bleue dans le beau ciel d'Orient. + + + + +XXVIII + + +"Ma mere Behidje " est une tres extraordinaire vieille femme, +octogenaire et infirme,--fille et veuve de pacha,--plus musulmane que +le Koran, et plus raide que la loi du Cheri. + +Feu Chefket-Daoub-pacha, epoux de Behidje-hanum, fut un des favoris du +sultan Mahmoud, et trempa dans le massacre des janissaires. +Behidje-hanum, admise a cette epoque dans son conseil, l'y avait pousse +de tout son pouvoir. + +Dans une rue verticale du quartier turc de Djianghir, sur les hauteurs +du Taxim, habite la vieille Behidje-hanum. Son appartement, qui deja +surplombe des precipices, porte deux shaknisirs en saillie, +soigneusement grilles de lattes de frene. + +De la, on domine d'aplomb les quartiers de Foundoucli, les palais de +Dolma-Bagtche et de Tcheraghan, la pointe du Serail, le Bosphore, le +Deerhound, pareil a une coquille de noix posee sur une nappe bleue,--et +puis Scutari et toute la cote d'Asie. + +Behidje-hanum passe ses journees a cet observatoire, etendue sur un +fauteuil, et Aziyade est souvent a ses pieds,--Aziyade attentive au +moindre signe de sa vieille amie, et devorant ses paroles comme les +arrets divins d'un oracle. + +C'est une anomalie que l'intimite de la jeune femme obscure et de la +vieille cadine, rigide et fiere, de noble souche et de grande maison. + +Behidje-hanum ne m'est connue que par oui-dire: les infideles ne sont +point admis dans sa demeure. + +Elle est belle encore, affirme Aziyade, malgre ses quatre-vingts ans, +"belle comme les beaux soirs d'hiver" + +Et, chaque fois qu'Aziyade m'exprime quelque idee neuve, quelque notion +nette et profonde sur des choses qu'elle semblerait devoir ignorer +absolument, et que je lui demande: " Qui t'a appris cela, ma cherie? +"--Aziyade repond: " C'est ma mere Behidje." + +"Ma mere " et " mon pere " sont des titres de respect qu'on emploie en +Turquie lorsqu'on parle de personnes agees, meme lorsque ces personnes +vous sont indifferentes ou inconnues. + +Behidje-hanum n'est point une mere pour Aziyade. Tout au moins est-ce +une mere imprudente, qui ne craint pas d'exalter terriblement la jeune +imagination de son enfant. + +Elle l'exalte au point de vue religieux d'abord, tant et si bien, que la +pauvre petite abandonnee verse souvent des larmes tres ameres sur son +amour pour un infidele. + +Elle l'exalte au point de vue romanesque aussi, par le recit de longues +histoires, contees avec esprit et avec feu, qui me sont redites la nuit, +par les levres fraiches de ma bien-aimee. + +Longues histoires fantastiques, aventures du grand Tchengiz ou des +anciens heros du desert, legendes persanes ou tartares, ou l'on voit de +jeunes princesses, persecutees par les genies, accomplir des prodiges de +fidelite et de courage. + +Et, quand Aziyade arrive le soir, l'imagination plus surexcitee que de +coutume, je puis en toute surete lui dire: + +--Tu as passe ta journee, ma chere petite amie, aux pieds de ta mere +Behidje! + + + + +XXIX + + +Janvier 1877. + +Huit jours a Buyukdere, dans le haut Bosphore, a l'entree de la mer +Noire. Le _Deerhound_ est mouille pres des grands cuirasses turcs, qui +sont postes la comme des chiens de garde, a l'intention de la Russie. +Cette situation du Deerhound, qui m'eloigne de Stamboul, coincide avec +un sejour du vieil Abeddin dans sa demeure; tout est pour le mieux, et +cette separation nous tient lieu de prudence. + +Il fait froid, il pleut, les journees se passent a courir dans la foret +de Belgrade, et ces courses sous bois me ramenent aux temps heureux de +mon enfance. + +Des chenes antiques, des houx, de la mousse et des fougeres, presque la +vegetation du Yorkshire. A part qu'il y pousse aussi des ours, on se +croirait dans les bons vieux bois de la patrie. + + + + +XXX + + +Samuel a peur des kedis (des chats). Le jour, les kedis lui inspirent +des idees droles; il ne peut les regarder sans rire. La nuit, il devient +tres respectueux, et s'en tient a distance. + +Je m'habillais pour un bal d'ambassade. Samuel, qui m'avait laisse pour +aller dormir, revint tout a coup frapper a ma porte. + +--_Bir madame kedi_, disait-il d'un air effare, _bir madame kedi_ (une +madame chat; lisez: chatte) _qui portate ses piccolos dormir com +Samuel_ (qui a apporte ses petits pour dormir avec Samuel)! + +Et il continuait a la cantonade, avec un serieux imperturbable: + +--Chez nous, dans ma famille, ceux-la qui derangent les chats, dans le +mois meme ils doivent mourir! Monsieur Loti, comment faire? + +Quand ma toilette fut achevee, je me decidai a preter main-forte a mon +ami, et j'entrai dans sa chambre. + +Une dame _kedi_ etait en effet postee sur l'oreiller de Samuel, tout au +milieu. C'etait une personne de beaucoup d'embonpoint, revetue d'une +belle pelure jaune. Avec un air de dignite et de triomphe, assise sur +son _innommable_, elle contemplait tour a tour Samuel immobile, et ses +petits qui s'ebattaient sur la couverture. + +Samuel, assis dans un coin, tombant de sommeil, assistait a cette scene +de famille dans une attitude de consternation resignee; il attendait que +je vinsse a son secours. + +Cette madame Kedi m'etait inconnue. Elle ne fit aucune difficulte +cependant pour se laisser prendre a mon cou et porter dehors avec ses +enfants. Apres quoi, Samuel, ayant soigneusement epoussete sa +couverture, fit mine de s'aller coucher. + +Je ne devais point rentrer cette nuit-la. J'arrivai a l'improviste a +deux heures du matin. + +Samuel avait ouvert toute grande la fenetre de sa chambre, et dispose +des cordes sur lesquelles il avait etendu ses couvertures, afin de les +purger par le grand air de tout effluve de chat. Lui-meme s'etait +installe dans mon lit, ou il dormait du sommeil des tetes jeunes et des +consciences pures. Pour lui, c'etait bien la son cas. + +Le lendemain, nous apprimes que cette madame Kedi etait la bete adoree, +mais coureuse, d'un vieux juif du voisinage, repasseur de tarbouchs. + + + + +XXXI + + +C'etait Noel a la grecque; le vieux Phanar etait en fete. + +Des bandes d'enfants promenaient des lanternes, des girandoles de +papier, de toutes les formes et de toutes les couleurs; ils frappaient a +toutes les portes, a tour de bras, et donnaient des serenades terribles, +avec accompagnement de tambour. + +Achmet, qui passait avec moi, temoignait un grand mepris pour ces +rejouissances d'infideles. + +Le vieux Phanar, meme au milieu de ce bruit, ne pouvait s'empecher +d'avoir l'air sinistre. + +On voyait cependant s'ouvrir toutes les petites portes byzantines, +rongees de vetuste, et dans leurs embrasures massives apparaissaient des +jeunes filles, vetues comme des Parisiennes, qui jetaient aux musiciens +des piastres de cuivre. + +Ce fut bien pis quand nous arrivames a Galata; jamais, dans aucun pays +du monde, il ne fut donne d'ouir un vacarme plus discordant, ni de +contempler un spectacle plus miserable. + +C'etait un grouillement cosmopolite inimaginable, dans lequel dominait +en grande majorite l'element grec. L'immonde population grecque affluait +en masses compactes; il en sortait de toutes les ruelles de prostitution, +de tous les estaminets, de toutes les tavernes. Impossible de se figurer +tout ce qu'il y avait la d'hommes et de femmes ivres, tout ce qu'on y +entendait de braillements avines, de cris ecoeurants. + +Et quelques bons musulmans s'y trouvaient aussi, venus pour rire +tranquillement aux depens des infideles, pour voir comment ces chretiens +du Levant sur le sort desquels on a attendri l'Europe, par de si +pathetiques discours, celebraient la naissance de leur prophete. + +Tous ces hommes qui avaient si grande peur d'etre obliges d'aller se +battre comme des Turcs, depuis que la Constitution leur conferait le +titre immerite de citoyens, s'en donnaient a coeur joie de chanter et de +boire. + + + + +XXXII + + +Je me souviens de cette nuit ou le bay-kouch (le hibou), suivit notre +caique sur la Corne d'or. + +C'etait une froide nuit de janvier; une brume glaciale embrouillait les +grandes ombres de Stamboul, et tombait en pluie fine sur nos tetes. Nous +ramions, Achmet et moi, a tour de role, dans le caique qui nous menait a +Eyoub. + +A l'echelle du Phanar, nous abordames avec precaution dans la nuit +noire, au milieu de pieux, d'epaves et de milliers de caiques echoues +sur la vase. + +On etait la au pied des vieilles murailles du quartier byzantin de +Constantinople, lieu qui n'est frequente a pareille heure par aucun etre +humain. Deux femmes pourtant s'y tenaient blotties, deux ombres a tete +blanche, cachees dans certain recoin obscur qui nous etait familier, +sous le balcon d'une maison en ruine ... C'etaient Aziyade, et la +vieille, la fidele Kadidja. + +Quand Aziyade fut assise dans notre barque, nous repartimes. + +La distance etait grande encore, de l'echelle du Phanar a celle d'Eyoub. +De loin en loin, une rare lumiere, partie d'une maison grecque, laissait +tomber dans l'eau trouble une trainee jaune; autrement, c'etait partout +la nuit profonde. + +Passant devant une antique maison bardee de fer, nous entendimes le bruit +d'un orchestre et d'un bal. C'etait une de ces grandes habitations, noires +au-dehors, somptueuses au-dedans, ou les anciens Grecs, les Phanariotes, +cachent leur opulence, leurs diamants, et leurs toilettes parisiennes. + +... Puis le bruit de la fete se perdit dans la brume, et nous retombames +dans le silence et l'obscurite. + +Un oiseau volait lourdement autour de notre caique, passant et repassant +sur nous. + +--_Bou fena_ (mauvaise affaire)! dit Achmet en hochant la tete. + +--_Bay-Kouch mi_? lui demanda Aziyade, tout encapuchonnee et +emmaillotee. (Est-ce point le hibou?) + +Quand il s'agissait de leurs superstitions ou de leurs croyances, ils +avaient coutume de s'entretenir tous les deux, et de ne me compter pour +rien. + +--_Bou tchok fena Loti_, dit-elle ensuite en me prenant la main; _amma +sen ... bilmezsen_! (C'est tres mauvais, cela Loti, mais toi ..., tu ne +sais pas!...) + +C'etait singulier au moins, de voir circuler cette bete une nuit +d'hiver, et elle nous suivit sans treve, pendant plus d'une heure que +nous mimes a remonter de l'echelle du Phanar a celle d'Eyoub. + +Il y avait un courant terrible, cette nuit-la, sur la Corne d'or; la +pluie tombait toujours, fine et glaciale; notre lanterne s'etait +eteinte, et cela nous exposait a etre arretes par des bachibozouks de +patrouille, ce qui eut ete notre perte a tous les trois. + +Par le travers de Balata, nous rencontrames des caiques remplis de +iaoudis (de juifs). Les _iaoudis_ qui occupent en ce point les deux +rives, Balate et Pri-Pacha, voisinent le soir, ou reviennent de la +grande synagogue, et ce lieu est le seul ou l'on trouve, la nuit, du +mouvement sur la Corne d'or. + +Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de +iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos tetes, et Aziyade +pleurait, de froid et de frayeur. + +Quelle joie ce fut, quand nous amarrames sans bruit, dans l'obscurite +profonde, notre caique a l'echelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de +planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en +aveugles), traverser la petite place deserte, faire tourner doucement +les serrures et les verrous, et refermer le tout derriere nous trois; +passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussee, le dessous +de l'escalier, la cuisine, l'interieur du four; laisser nos chaussures +pleines de boue et nos vetements mouilles; monter pieds nus sur les +nattes blanches, donner le bonsoir a Achmet, qui se retirait dans son +appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore a clef; +laisser tomber derriere nous la portiere arabe blanche et rouge; nous +asseoir sur les tapis epais, devant le brasero de cuivre qui couvait +depuis le matin, et repandait une douce chaleur, embaumee de pastilles +du serail et d'eau de roses; ... c'etait pour au moins vingt-quatre +heures, la securite, et l'immense bonheur d'etre ensemble! + +Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit a chanter dans un platane +sous nos fenetres. + +Et Aziyade, brisee de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en +pleurant a chaudes larmes. + + + + +XXXIII + + +Leur " madame " etait une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe +et fait tous les metiers; leur " madame " (la madame de Samuel et +d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: _bizum madame_, notre madame); leur +madame parlait toutes les langues et tenait un cafe borgne dans le +quartier de Galata. + +Le cafe de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il etait +tres profond et tres vaste; il avait une porte de derriere sur une +impasse mal famee des quais de Galata, laquelle impasse servait de +debouche a plusieurs mauvais lieux. Ce cafe etait surtout le rendez-vous +de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et +de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marches, et il etait +prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver. + +Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'etait +ordinairement elle qui preparait a manger a mes deux amis, leurs +_affaires_ les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" +etait remplie pour nous d'attentions maternelles. + +Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un +coffre qui me servaient aux changements de decors. J'entrais en +vetements europeens par la grande porte, et je sortais en Turc par +l'impasse. + +Leur " madame " etait italienne. + + + + +XXXIV + + +Eyoub, 20 janvier. + +Hier finit en queue de rat la grande facetie internationale des +conferenciers. La chose ayant rate, les Excellences s'en vont, les +ambassadeurs aussi plient bagage, et voila les Turcs hors la loi. + +Bon voyage a tout ce monde! heureusement nous, nous restons. A Eyoub, +on est fort calme et assez resolu. Dans les cafes turcs, le soir, meme +dans les plus modestes, se reunissent indifferemment les riches et les +pauvres, les pachas et les hommes du peuple ... (O Egalite! inconnue a +notre nation democratique, a nos republiques occidentales!) Un erudit +est la qui dechiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour; +chacun ecoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions +bruyantes, a l'ale et a l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets +de barrieres; on fait a Eyoub de la politique avec sincerite et +recueillement. + +On ne doit pas desesperer d'un peuple qui a conserve tant de croyances +et de serieuse honnetete. + + + + +XXXV + + +Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de +l'empire, reunis en seance solennelle a la Sublime Porte, ont decide a +l'unanimite de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles +ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de +felicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont +pris cette resolution desesperee. + +L'enthousiasme national etait grand dans cette assemblee ou l'on vit +pour la premiere fois cette chose insolite: des chretiens siegeant a +cote de musulmans; des prelats armeniens, a cote des derviches et du +cheik-ul-islam; ou l'on entendit pour la premiere fois sortir de bouches +mahometanes cette parole inouie: " Nos freres chretiens." + +Un grand esprit de fraternite et d'union rapprochait alors les +differentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un +peril commun, et le prelat armenien-catholique prononca dans cette +assemblee cet etrange discours guerrier: + +"Effendis! + +"Les cendres de nos peres a tous reposent depuis cinq siecles dans +cette terre de la patrie. Le premier de tous nos devoirs est de defendre +ce sol qui nous est echu en heritage. La mort a lieu, en vertu d'une loi +de nature. L'histoire nous montre de grands Etats qui ont tour a tour +paru et disparu dans la scene du monde. Si donc les decrets de la +Providence ont fixe le terme de l'existence de notre patrie, nous +n'avons qu'a nous incliner devant son arret; mais autre chose est de +s'eteindre honteusement ou de faire une fin glorieuse. Si nous devons +perir d'une balle meurtriere ne renoncons donc pas a l'honneur de la +recevoir en pleine poitrine et non dans le dos; au moins alors le nom de +notre pays figurera glorieusement dans l'histoire. Naguere encore, nous +n'etions qu'un corps inerte; la charte qui nous a ete octroyee est venue +vivifier et consolider ce corps.--Aujourd'hui, pour la premiere fois, +nous sommes invites a ce conseil; graces en soient rendues a Sa Majeste +le Sultan et aux ministres de la Sublime Porte! desormais, que la +question de religion ne sorte pas du domaine de la conscience! que le +musulman aille a sa mosquee et le chretien a son eglise; mais, en face +de l'interet de tous, en face de l'ennemi public, soyons et demeurons +tous unis!" + + + + +XXXVI + + +Aziyade, qui etait fidele a la petite babouche de maroquin jaune des +bonnes musulmanes, sans talon ni dessus de pied, en consommait bien +trois paires par semaine; il y en avait toujours de rechange, trainant +dans tous les recoins de la maison, et elle ecrivait son nom dans +l'interieur, sous pretexte que Achmet ou moi pourrions les lui prendre. + +Celles qui avaient servi etaient condamnees a un supplice affreux: +lancees dans le vide, la nuit, du haut de la terrasse, et precipitees +dans la Corne d'or. Cela s'appelait le _kourban des papoutchs_, le +sacrifice des babouches. + +C'etait un plaisir de monter, par les nuits bien claires et bien +froides, dans le vieil escalier de bois qui craquait sous nos pas et +nous menait sur les toits, et, la au beau clair de lune, _mahitabda_, +apres nous etre assures que tout sommeillait alentour, de consommer le +kourban, et faire pirouetter dans l'air, une par une, les babouches +condamnees. + +Tombera-t-elle dans l'eau, la papoutch, ou sur la vase, ou bien encore +sur la tete d'un chat en maraude? + +Le bruit de sa chute dans le silence profond indiquait lequel de nous +deux avait devine juste, et gagne le pari. + +Il faisait bon etre la-haut, si seuls chez nous, si loin des humains, si +tranquilles, souvent pietinant sur une blanche couche de neige, et +dominant le vieux Stamboul endormi. Nous etions prives, nous, de jouir +ensemble de la lumiere du jour dont jouissent tant d'autres qui s'en +vont ensemble, bras dessus bras dessous au grand soleil, sans apprecier +leur bonheur. La-haut etait notre lieu de promenade; la, nous allions +respirer l'air pur et vif des belles nuits d'hiver, en societe de la +lune, compagne discrete qui tantot s'abaissait lentement a l'ouest sur +les pays des infideles, tantot se levait toute rouge a l'orient, +dessinant la silhouette lointaine de Scutari ou de Pera. + + + + +XXXVII + + Est-ce la fin, Seigneur, ou le commencement? + + (VICTOR HUGO, _Chants du crepuscule_.) + + +L'animation est grande sur le Bosphore. Les transports arrivent et +partent, charges de soldats qui s'en vont en guerre. Il en vient de +partout, des soldats et des redifs, du fond de l'Asie, des frontieres de +Perse, meme de l'Arabie et de l'Egypte. On les equipe a la hate pour les +expedier sur le Danube, ou dans les camps de la Georgie. De bruyantes +fanfares, des cris terribles en l'honneur d'Allah, saluent chaque jour +leur depart. La Turquie ne s'etait jamais vu tant d'hommes sous les +armes, tant d'hommes si decides et si braves. Allah sait ce que +deviendront ces multitudes! + + + + +XXXVIII + + +Eyoub, 29 janvier 1877. + +Je n'aurais pas pardonne aux Excellences leurs pasquinades +diplomatiques, si elles avaient derange ma vie. + +Je suis heureux de me retrouver dans cette petite case perdue, qu'un +instant j'avais eu peur de quitter. + +Il est minuit, la lune promene sur mon papier sa lumiere bleue, et les +coqs ont commence leur chanson nocturne. On est bien loin de ses +semblables a Eyoub, bien isole la nuit, mais aussi bien paisible. J'ai +peine a croire, souvent, que Arif-Effendi, c'est moi; mais je suis si +las de moi-meme, depuis vingt-sept ans que je me connais, que j'aime +assez pouvoir me prendre un peu pour un autre. + +Aziyade est en Asie; elle est en visite, avec son harem, dans un harem +d'Ismidt, et me reviendra dans cinq jours. + +Samuel est la pres de moi, qui dort par terre, d'un sommeil aussi +tranquille que celui des petits enfants. Il a vu dans la journee +repecher un noye, lequel etait, il parait, si vilain et lui a fait tant +de peur, que, par prudence, il a apporte dans ma chambre sa couverture +et son matelas. + +Demain matin, des l'aubette, les redifs qui s'en vont en guerre feront +tapage, et il y aura foule dans la mosquee. Volontiers je partirais avec +eux, me faire tuer aussi quelque part au service du Sultan. C'est une +chose belle et entrainante que la lutte d'un peuple qui ne veut pas +mourir, et je sens pour la Turquie un peu de cet elan que je sentirais +pour mon pays, s'il etait menace comme elle, et en danger de mort. + + + + +XXXIX + + +Nous etions assis, Achmet et moi, sur la place de la mosquee du Sultan +Selim. Nous suivions des yeux les vieilles arabesques de pierre qui +grimpaient en se tordant le long des minarets gris, et la fumee de nos +chibouks qui montait en spirale dans l'air pur. + +La place du Sultan Selim est entouree d'une antique muraille, dans +laquelle s'ouvrent de loin en loin des portes ogivales. Les promeneurs y +sont rares, et quelques tombes s'y abritent sous des cypres; on est la +en bon quartier turc, et on peut aisement s'y tromper de deux siecles. + +--Moi, disait Achmet d'un air frondeur, je sais bien ce que je ferai, +Loti, quand tu seras parti: je menerai joyeuse vie et je me griserai +tous les jours; un joueur d'orgue me suivra, et me fera de la musique du +matin jusqu'au soir. Je mangerai mon argent, mais cela m'est egal +(_zarar yok_).Je suis comme Aziyade, quand tu seras parti, ce sera fini +aussi de ton Achmet. + +Et il fallut lui faire jurer d'etre sage; ce qui ne fut point une facile +affaire. + +--Veux-tu, dit-il, me faire aussi un serment, Loti? Quand tu seras +marie et que tu seras riche, tu viendras me chercher, et je serai la-bas +ton domestique. Tu ne me payeras pas plus qu'a Stamboul, mais je serai +pres de toi, et c'est tout ce que je demande. + +Je promis a Achmet de lui donner place sous mon toit, et de lui confier +mes petits enfants. + +Cette perspective d'elever mes bebes et de les coiffer en fez suffit a +le remettre en joie, et nous nous perdimes toute la soiree en projets +d'education, bases sur des methodes extremement originales. + + + + +XL + + +PLUMKETT A LOTI + +Mon cher ami, + +Je ne vous ecrivais pas, tout simplement parce que je n'avais rien a +vous dire. En pareil cas, j'ai l'habitude de me taire. + +Qu'aurais-je pu vous raconter en effet? Que j'etais tres preoccupe de +choses nullement agreables; que j'etais empoigne par dame Realite, +etreinte dont il est fort dur de se debarrasser; que je languissais +assez tristement au milieu de messieurs maritimes et coloniaux; que les +liens sympathiques, les affinites mysterieuses qui, en certains moments, +m'unissent si etroitement avec tout ce qui est aimable et beau, etaient +rompus. + +Je suis sur que vous comprenez tres bien ceci, car c'est la l'etat dans +lequel je vous ai vu plus d'une fois plonge. + +Votre nature ressemble beaucoup a la mienne, ce qui m'explique fort bien +la tres grande sympathie que j'ai ressentie pour vous presque de prime +abord.--Axiome: Ce que l'on aime le mieux chez les autres, c'est +soi-meme. Lorsque je rencontre un autre moi-meme, il y a chez moi +accroissement de forces; il semblerait que les forces pareilles de l'un +et l'autre s'ajoutent et que la sympathie ne soit que le desir, la +tendance vers cet accroissement de forces qui, pour moi, est synonyme de +bonheur. Si vous le voulez bien, j'intitulerai ceci: le _grand paradoxe +sympathique_. + +Je vous parle un langage peu litteraire. Je m'en apercois bien: +j'emploie un vocabulaire emprunte a la dynamique et fort different de +celui de nos bons auteurs; mais il rend bien ma pensee. + +Ces sympathies, nous les eprouvons d'une foule de manieres differentes. +Vous qui etes musicien, vous les avez ressenties a l'egard de quoi, s'il +vous plait? Qu'est-ce qu'un son? Tout simplement une sensation qui +nait en nous a l'occasion d'un mouvement vibratoire transmis par l'air a +notre tympan et de la a notre nerf acoustique. Que se passe-t-il dans +notre cervelle? Voyez donc ce phenomene bizarre: vous etes +impressionne par une suite de sons, vous entendez une phrase melodique +qui vous plait. Pourquoi vous plait-elle? Parce que les intervalles +musicaux dont la suite la compose, autrement dit les rapports des +nombres de vibrations du corps sonore, sont exprimes par certains +chiffres plutot que par certains autres; changez ces chiffres, votre +sympathie n'est plus excitee; vous dites, vous, que cela n'est plus +musical, que c'est une suite de sons incoherents. Plusieurs sons +simultanes se font entendre, vous recevez une impression qui sera +heureuse ou douloureuse: affaire de rapports chiffres, qui sont les +rapports sympathiques d'un phenomene exterieur avec vous-meme, etre +sensitif. + +Il y a de veritables affinites, entre vous et certaines suites de sons, +entre vous et certaines couleurs eclatantes, entre vous et certains +miroitements lumineux, entre vous et certaines lignes, certaines formes. +Bien que les rapports de convenance entre toutes ces differentes choses +et vous-meme soient trop compliques pour etre exprimes, comme dans le +cas de la musique, vous sentez cependant qu'ils existent. + +Pourquoi aime-t-on une femme? Bien souvent cela tient uniquement a ce +que la courbe de son nez, l'arc de ses sourcils, l'ovale de son visage, +que sais-je? ont ce je ne sais quoi auquel correspond en vous un autre +je ne sais quoi qui fait le diable a quatre dans votre imagination. Ne +vous recriez pas! la moitie du temps, votre amour ne tient a rien de +plus. + +Vous me direz qu'il y a chez cette femme un charme moral, une +delicatesse de sentiment, une elevation de caractere qui sont la vraie +cause de votre amour ... Helas! gardez-vous bien de confondre ce qui est +en elle et ce qui est en vous. Toutes nos illusions viennent de la: +attribuer ce qui est en nous et nulle part ailleurs a ce qui nous plait. +Faire une chasse a la femme que l'on aime et prendre son ami pour un +homme de genie. + +J'ai ete amoureux de la Venus de Milo et d'une nymphe du Correge. Ce +n'etaient certes pas les charmes de leur conversation et la soif +d'echange intellectuel qui m'attiraient vers elles; non, c'etait +l'affinite physique, le seul amour connu des anciens, l'amour qui +faisait des artistes. Aujourd'hui, tout est devenu tellement complique, +que l'on ne sait plus ou donner de la tete; les neuf dixiemes des gens +ne comprennent plus rien a quoi que ce soit. + +Tout cela pose, passons a votre definition a vous, Loti. Il y a affinite +entre tous les ordres de choses et vous. Vous etes une nature tres avide +de jouissances artistiques et intellectuelles, et vous ne pouvez etre +heureux qu'au milieu de tout ce qui peut satisfaire vos besoins +sympathiques, qui sont immenses. Hors de ces emotions, il n'y a pas de +bonheur pour vous. Hors du milieu qui peut vous les procurer, ces +emotions, vous serez toujours un pauvre exile. + +Celui qui est apte a ressentir ces emotions d'un ordre superieur, pour +lesquelles la grande masse des individus n'a pas de sens, sera fort peu +impressionne par tout ce qui sera en dessous de ses desirs. Qu'est-ce +donc que l'attrait d'un bon diner, d'une partie de chasse, d'une jolie +fille pour celui qui a verse des larmes de ravissement en lisant les +poetes, qui s'est delicieusement abandonne au courant d'une suave +melodie, qui s'est plonge dans cette reverie qui n'est pas la pensee, +qui est plus que la sensation, et qu'aucun mot n'exprime? + +Qu'est-ce donc que le plaisir de voir passer des figures vulgaires sur +lesquelles sont peintes toutes les nuances de la sottise, des corps mal +proportionnes, emprisonnes dans des culottes ou des habits noirs, tout +cela grouillant sur des paves boueux, autour de murailles sales, de +boites a fenetre et de boutiques? + +Votre imagination se resserre et la pensee se fige dans votre cerveau ... + +Quelle impression causera sur vous la conversation de ceux qui vous +entourent, s'il n'y a pas harmonie entre vos pensees et celles qu'ils +expriment? + +Si votre pensee s'elance dans l'espace et dans le temps; si elle +embrasse l'infinie simultaneite des faits qui se passent sur toute la +surface de la terre, qui n'est qu'une planete tournant autour du soleil, +--qui n'est lui-meme qu'un centre particulier au milieu de l'espace; si +vous songez que cet infini simultane n'est qu'un instant de l'eternite, +qui est un autre infini, que tout cela vous apparait differemment, +suivant le point de vue ou vous vous placez, et qu'il y en a une +infinite de points de vue; si vous songez que la raison de tout cela, +l'essence de toutes ces choses vous est inconnue, et si vous agitez dans +votre esprit ces eternels problemes, qu'est-ce que tout cela? que +suis-je moi-meme au milieu de cet infini? + +Vous aurez bien des chances pour ne pas etre en communion intellectuelle +avec ceux qui vous entourent. + +Leur conversation ne vous touchera guere plus que celle d'une araignee +qui vous raconterait qu'un plumeau devastateur lui a detruit une partie +de sa toile; ou que celle d'un crapaud qui vous annoncerait qu'il vient +d'heriter d'un gros tas de platras dans lequel il pourra giter tout a +l'aise. (Un monsieur me disait aujourd'hui qu'il avait fait de mauvaises +recoltes, et qu'il avait herite d'une maison de campagne.) + +Vous avez ete amoureux, vous l'etes peut-etre encore; vous avez senti +qu'il existait un genre de vie tout special, un etat particulier de +votre etre a la faveur duquel tout prenait pour vous des aspects +entierement nouveaux. + +Une sorte de revelation semble alors se faire; on dirait qu'on vient de +naitre une seconde fois, car des lors on vit davantage, on fonctionne +tout entier; tout ce qu'il y a en nous d'idees, de sentiments, se +reveille et s'avive comme la flamme du punch que l'on agite. +(Litterature de l'avenir!) + +Bref, on s'epanouit, on est heureux, et tout ce qui est anterieur a ce +bonheur disparait dans une sorte de nuit. Il semble qu'on etait dans les +limbes; on vivait, relativement a la vie actuelle, comme l'enfant en bas +age par rapport au jeune homme. Les sentiments par lesquels on passe +lorsque l'on est amoureux, on ne peut les decrire qu'au moment meme ou +on les eprouve, et certes, je ne ressens rien de pareil en ce moment-ci. +Et pourtant, tenez, sapristi! je m'emballe en remuant toutes ces +idees-la, je m'exalte, je perds la tete, je ne sais plus ou j'en suis!... +Quelle bonne chose d'aimer et d'etre aime! savoir qu'une nature +d'elite a compris la votre; que quelqu'un rapporte toutes ses pensees, +tous ses actes a vous; que vous etes un centre, un but, en vue duquel +une organisation aussi delicatement compliquee que la votre, vit, pense +et agit! Voila qui nous rend forts; voila qui peut faire des hommes de +genie. + +Et puis cette image gracieuse de la femme que nous aimons, qui est +peut-etre moins une realite que le plus pur produit de notre +imagination, et ce melange d'impressions, physiques et morales, +sensuelles et spirituelles, ces impressions absolument indescriptibles +que l'on ne peut que rappeler a l'esprit de celui qui les a deja +eprouvees,--impressions que vous causera, par suite d'une mysterieuse +association d'idees, le moindre objet ayant appartenu a votre +bien-aimee, son nom quand vous l'entendez prononcer, quand vous le voyez +simplement ecrit sur du papier, et mille autres sublimes niaiseries, qui +sont peut-etre tout ce qu'il y a de meilleur au monde. + +Et l'amitie, qui est un sentiment plus severe, plus solidement assis, +puisqu'il repose sur tout ce qu'il y a de plus eleve en nous, la partie +purement intellectuelle de nous-meme. Quel bonheur de pouvoir dire tout +ce que l'on sent a quelqu'un qui vous comprend _jusqu'au bout_ et non +pas seulement _jusqu'a un certain point_, a quelqu'un qui acheve votre +pensee avec le meme mot qui etait sur vos levres, dont la replique fait +jaillir de chez vous un torrent de conceptions, un flot d'idees. Un +demi-mot de votre ami vous en dit plus que bien des phrases, car vous +etes habitue a penser avec lui. Vous comprenez tous les sentiments qui +l'animent et il le sait. Vous etes deux intelligences qui s'ajoutent et +se completent. + +Il est certain que celui qui a connu tout ce dont je viens de parler, et +a qui tout cela manque, est fort a plaindre. + +Pas d'affections, personne qui pense a moi ... A quoi bon avoir des idees +pour n'avoir personne a qui les dire? a quoi bon avoir du talent s'il +n'y a pas en ce monde une personne a l'estime de laquelle je tiens plus +qu'a tout le reste? a quoi bon avoir de l'esprit avec des gens qui ne +me comprendront pas? + +On laisse tout aller; on a eprouve des deceptions, on en eprouve tous +les jours de nouvelles; on a vu que rien en ce monde n'etait durable, +qu'on ne pouvait compter absolument sur rien: on nie tout. On a les +nerfs detendus, on ne pense plus que faiblement, le moi s'amoindrit a +tel point que, lorsqu'on est seul, on est quelquefois a se demander si +l'on veille ou si l'on dort. L'imagination s'arrete; donc, plus de +chateaux en Espagne. Autant vaut dire plus d'esperance. On tombe dans la +bravade, on parle cavalierement de bien des choses dont on rit beaucoup +quand on n'en pleure pas. + +On n'aime rien, et pourtant on etait fait pour tout aimer: on ne croit +a rien et on pourrait peut-etre encore bien croire a tout; on etait bon +a tout et on n'est bon a rien. + +Avoir en soi une exuberance de facultes et sentir que l'on avorte, une +excroissance de sensibilite, un excedent de sentiments, et ne savoir +qu'en faire, c'est atroce! la vie, dans de telles conditions, est une +souffrance de tous les jours: souffrance dont certains plaisirs peuvent +vous distraire un instant (votre ecuyere de cirque, l'odalisque Aziyade +et autres cocottes turques); mais c'est toujours pour retomber de +nouveau, et plus contusionne que jamais. + +Voila votre profession de foi expliquee, developpee, et considerablement +augmentee par le drole de type qui vous ecrit. + +La conclusion de ce long galimatias peu intelligible, la voici: je vous +porte un tres vif interet, moins peut-etre a cause de ce que vous etes, +que pour ce que je sens que vous pourriez devenir. + +Pourquoi avez-vous pris comme derivatif a votre douleur la culture des +muscles, qui tuera en vous ce qui seul peut vous sauver? Vous etes +clown, acrobate et bon tireur; il eut mieux valu etre un grand artiste, +mon cher Loti. + +Je voudrais d'ailleurs vous penetrer de cette idee en laquelle j'ai foi +: il n'y a pas de douleur morale qui n'ait son remede. C'est a notre +raison de le trouver et de l'appliquer suivant la nature du mal et le +temperament du sujet. + +Le desespoir est un etat completement anormal; c'est une maladie aussi +guerissable que beaucoup d'autres; son remede naturel est le temps. Si +malheureux que vous soyez, faites en sorte d'avoir toujours un petit +coin de vous-meme que vous ne laissiez pas envahir par le mal: ce petit +coin sera votre boite a medicaments.--_Amen_! + +PLUMKETT. + +Parlez-moi de Stamboul, du Bosphore, des pachas a trois queues, etc. Je +baise les mains de vos odalisques et suis votre affectionne. + +PLUMKETT. + + + + +XLI + + +LOTI A PLUMKETT + +Vous avais-je dit, mon cher ami, que j'etais malheureux? Je ne le crois +pas, et assurement, si je vous ai dit cela, j'ai du me tromper. Je +rentrais ce soir chez moi en me disant, au contraire, que j'etais un des +heureux de ce monde, et que ce monde aussi etait bien beau. Je rentrais +a cheval par une belle apres-midi de janvier; le soleil couchant dorait +les cypres noirs, les vieilles murailles crenelees de Stamboul, et le +toit de ma case ignoree, ou Aziyade m'attendait. + +Un brasier rechauffait ma chambre, tres parfumee d'essence de roses. Je +tirai le verrou de ma porte et m'assis les jambes croisees, position +dont vous ignorez le charme. Mon domestique Achmet prepara deux +narguilhes, l'un pour moi, l'autre pour lui-meme, et posa a mes pieds un +plateau de cuivre ou brulait une pastille du serail. + +Aziyade entonna d'une voix grave la chanson des djinns, en frappant sur +un tambour charge de paillettes de metal; la fumee se mit a decrire dans +l'air ses spirales bleuatres, et peu a peu je perdis conscience de la +vie, de la triste vie humaine, en contemplant ces trois visages amis et +aimables a regarder: ma maitresse, mon domestique et mon chat. + +Point d'intrus d'ailleurs, point de visiteurs inattendus ou deplaisants. +Si quelques Turcs me visitent discretement quand je les y invite, mes +amis ignorent absolument le chemin de ma demeure, et des treillages de +frene gardent si fidelement mes fenetres qu'a aucun moment du jour un +regard curieux n'y saurait penetrer. + +Les Orientaux, mon cher ami, savent seuls _etre chez eux_; dans vos +logis d'Europe, ouverts a tous venants, vous etes chez vous comme on est +ici dans la rue, en butte a l'espionnage des amis facheux et des +indiscrets; vous ne connaissez point cette inviolabilite de l'interieur, +ni le charme de ce mystere. + +Je suis heureux, Plumkett; je retire toutes les lamentations que j'ai +ete assez ridicule pour vous envoyer ... Et pourtant je souffre encore de +tout ce qui a ete brise dans mon coeur: je sens que l'heure presente +n'est qu'un repit de ma destinee, que quelque chose de funebre plane +toujours sur l'avenir, que le bonheur d'aujourd'hui amenera fatalement +un terrible lendemain. Ici meme, et quand elle est pres de moi, j'ai de +ces instants de navrante tristesse, comparables a ces angoisses +inexpliquees qui souvent, dans mon enfance, s'emparaient de moi a +l'approche de la nuit. + +Je suis heureux, Plumkett, et meme je me sens rajeunir; je ne suis plus +ce garcon de vingt-sept ans, qui avait tant roule, tant vecu, et fait +toutes les sottises possibles, dans tous les pays imaginables. + +On deciderait difficilement quel est le plus enfant d'Achmet ou +d'Aziyade, ou meme de Samuel. J'etais vieux et sceptique; aupres d'eux, +j'avais l'air de ces personnages de Buldwer qui vivaient dix vies +humaines sans que les annees pussent marquer sur leur visage, et +logeaient une vieille ame fatiguee dans un jeune corps de vingt ans. + +Mais leur jeunesse rafraichit mon coeur, et vous avez raison, je +pourrais peut-etre bien encore croire a tout, moi qui pensais ne plus +croire a rien ... + + + + +XLII + + +Une certaine apres-midi de janvier, le ciel sur Constantinople etait +uniformement sombre; un vent froid chassait une fine pluie d'hiver, et +le jour etait pale comme un jour britannique. + +Je suivais a cheval une longue et large route, bordee d'interminables +murailles de trente pieds de haut, droites, polies, inaccessibles comme +des murailles de prison. + +En un point de cette route, un pont voute en marbre gris passait en +l'air; il etait supporte par des colonnes de marbre curieusement +sculptees, et servait de communication entre la partie droite et la +partie gauche de ces constructions tristes. + +Ces murailles etaient celles du serail de Tcheraghan. D'un cote etaient +les jardins, de l'autre le palais et les kiosques, et ce pont de marbre +permettait aux belles sultanes de passer des uns aux autres sans etre +apercues du dehors. + +Trois portes s'ouvraient seulement a de longs intervalles dans ces +remparts du palais, trois portes de marbre gris que fermaient des +battants de fer, dores et ciseles. + +C'etaient d'ailleurs de hautes et majestueuses portes, donnant a deviner +quelles pouvaient etre les richesses cachees derriere la monotonie de +ces murs. + +Des soldats et des eunuques noirs gardaient ces entrees defendues. Les +styles de ces portiques semblait indiquer lui-meme que le seuil en etait +dangereux a franchir; les colonnes et les frises de marbre, fouillees a +jour dans le gout arabe, etaient couvertes de dessins etranges et +d'enroulements mysterieux. + +Une mosquee de marbre blanc, avec un dome et des croissants d'or etait +adossee a des roches sombres ou poussaient des broussailles sauvages. On +eut dit qu'une baguette de peri l'avait d'un seul coup fait surgir avec +sa neigeuse blancheur, en respectant a dessein l'aspect agreste et rude +de la nature qui l'entourait. + +Passait une riche voiture, contenant trois femmes turques inconnues, +dont l'une, sous son voile transparent, semblait d'une rare beaute. + +Deux eunuques, chevauchant a leur suite, indiquaient que ces femmes +etaient de grandes dames. + +Ces trois Turques se tenaient fort mal, a la facon de toutes les +_hanums_ de grande maison qui ne craignent guere d'adresser aux +Europeens dans les rues les regards les plus encourageants ou les plus +moqueurs. + +Celle surtout qui etait jolie m'avait souri avec tant de complaisance, +que je tournai bride pour la suivre. + +Alors commenca une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la +belle dame m'envoya par la portiere ouverte la collection de ses plus +delicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur +tout son parcours, passant devant ou derriere, ralentissant ma course, +ou galopant pour la depasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles +dans les operas-comiques) consideraient ce manege avec bonhomie, et +continuaient de trotter a leur poste, dans l'impassibilite la plus +complete. + +Nous passames Dolma-Bagtche, Sali-Bazar, Top-Hane, le bruyant quartier +de Galata,--et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir +Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak +antique, a la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arreterent et +descendirent. + +La belle Seniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa +demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait ete +charmee de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure ... + + + + +XLIII + + +Les femmes turques, les grandes dames surtout, font tres bon marche de +la fidelite qu'elles doivent a leurs epoux. Les farouches surveillances +de certains hommes, et la terreur du chatiment sont indispensables pour +les retenir. Toujours oisives, devorees d'ennui, physiquement obsedees +de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier +venu,--au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui +les promene, s'il est beau et s'il leur plait. Toutes sont fort +curieuses des jeunes gens europeens, et ceux-ci en profiteraient +quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutot ils etaient +places dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position a +Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,--ma porte +isolee tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,--etaient choses +fort propices a ces sortes d'entreprises; et ma maison eut pu devenir +sans doute, si je l'avais desire, le rendez-vous des belles desoeuvrees +des harems. + + + + +XLIV + + +Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case +paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je +n'avais cependant pas cesse de cherir. Aziyade se revoltait contre un +projet cynique que je lui exposais; elle me resistait avec une force de +volonte qui voulait maitriser la mienne, sans qu'une larme vint dans ses +yeux, ni un tremblement dans sa voix. + +Je lui avais declare que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une +autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-meme +reviendrait ensuite, et m'aimerait encore apres cette humiliation sans +en garder meme le souvenir. + +Elle connaissait cette Seniha, celebre dans les harems par ses scandales +et son impunite; elle haissait cette creature que Behidje-hanum chargeait +d'anathemes; l'idee d'etre chassee pour cette femme la comblait d'amertume +et de honte. + +--C'est absolument decide, Loti, disait-elle, quand cette Seniha sera +venue, ce sera fini et je ne t'aimerai meme plus. Mon ame est a toi et +je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonte. Mais, Loti, ce sera +fini; j'en mourrai de chagrin peut-etre, mais je ne te reverrai jamais. + + + + +XLV + + +Et, au bout d'une heure, a force d'amour, elle avait consenti a ce +compromis insense: elle partait et jurait de revenir--apres quand +l'autre s'en serait allee et qu'il me plairait de la faire demander. + +Aziyade partit, les joues empourprees et les yeux secs, et Achmet, qui +marchait derriere elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait +plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et +j'entendis jusqu'a l'escalier trainer leurs babouches sur les tapis. La, +leurs pas s'arreterent. Aziyade s'etait affaissee sur les marches pour +fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'a moi dans +le silence de cette nuit. + +Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir. + +Je venais de le lui dire, et c'etait vrai: je l'adorais, elle, et je +n'aimais point cette Seniha; mes sens seulement avaient la fievre et +m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec +angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois +retranchee derriere les murs du harem, elle etait a tout jamais perdue, +et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis +avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer +sur eux. Mais la pensee de cette creature qui allait venir brulait mon +sang: je restai la, et je ne les rappelai pas. + + + + +XLVI + + +Le lendemain soir, ma case etait paree et parfumee, pour recevoir la +grande dame qui avait desire faire, en tout bien tout honneur, une +visite a mon logis solitaire. La belle Seniha arriva tres +mysterieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul. + +Elle enleva son voile et le _feredje_ de laine grise qui, par prudence, +la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traine d'une +toilette francaise dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un +gout douteux, plus couteuse que moderne, allait mal a Seniha, qui s'en +apercut. Ayant manque son effet, elle s'assit cependant avec aisance et +parla avec volubilite. Sa voix etait sans charme et ses yeux se +promenaient avec curiosite sur ma chambre, dont elle louait tres fort le +bon air et l'originalite. Elle insistait surtout sur l'etrangete de ma +vie, et me posait sans reserve une foule de questions auxquelles +j'evitais de repondre. + +Et je regardais Seniha-hanum ... + +C'etait une bien splendide creature, aux chairs fraiches et veloutees, +aux levres entr'ouvertes, rouges et humides. Elle portait la tete en +arriere, haute et fiere, avec la conscience de sa beaute souveraine. + +L'ardente volupte se pamait dans le sourire de cette bouche, dans le +mouvement lent de ces yeux noirs, a moitie caches sous la frange de +leurs cils. J'en avais rarement vu de plus belle, la, pres de moi, +attendant mon bon plaisir, dans la tiede solitude d'une chambre +parfumee; et cependant il se livrait en moi-meme une lutte inattendue; +mes sens se debattaient contre ce quelque chose de moins defini qu'on +est convenu d'appeler l'ame, et l'ame se debattait contre les sens. +A ce moment, j'adorais la chere petite que j'avais chassee; mon coeur +debordait pour elle de tendresse et de remords. La belle creature assise +pres de moi m'inspirait plus de degout que d'amour; je l'avais desiree, +elle etait venue; il ne tenait plus qu'a moi de l'avoir; je n'en +demandais pas davantage et sa presence m'etait odieuse. + +La conversation languissait, et Seniha avait des intonations ironiques. +Je me raidissais contre moi-meme, ayant pris une resolution si forte, +que cette femme n'avait plus le pouvoir de la vaincre. + +--Madame, dis-je,--toujours en turc,--quand viendra le moment ou +vous me causerez le chagrin de me quitter (et je souhaite que ce moment +tarde beaucoup encore), me permettrez-vous de vous reconduire? + +--Merci, dit-elle, j'ai quelqu'un. + +C'etait une femme a precautions: un aimable eunuque, habitue sans doute +aux escapades de sa maitresse, se tenait, a toute eventualite, pres de +la porte de ma maison. + +La grande dame, en passant le seuil de ma demeure, eut un mauvais rire +qui me fit monter la colere au visage, et je ne fus pas loin de saisir +son bras rond pour la retenir. + +Je me calmai cependant, en songeant que je ne m'etais nullement derange, +et que, des deux roles que nous avions joue, le plus drole assurement +n'etait pas le mien. + + + + +XLVII + + +Achmet, qui ne devait plus revenir, se presenta le lendemain des huit +heures. + +Il s'etait compose une mine tres bourrue, et me salua d'un air froid. + +L'histoire de Seniha-hanum l'eut bientot mis en grande gaiete; il en +conclut, comme a l'ordinaire, que j'etais _tchok cheytan_ (tres malin) +et s'assit dans un coin pour en rire plus a l'aise. + +Quand plus tard, dans nos courses a cheval, nous rencontrions la voiture +de Seniha-hanum, il prenait des airs si narquois, que je fus oblige de +lui faire a ce sujet des representations et un sermon. + + + + +XLVIII + + +J'expediai Achmet a Oun-Capan chez Kadidja. Il avait mission d'instruire +cette macaque de confiance de la reception faite a Seniha; de la prier +de dire a Aziyade que j'implorais mon pardon, et que je desirais le soir +meme sa chere presence. + +J'expediai en meme temps dans la campagne trois enfants charges de me +rapporter des branches de verdure, et des gerbes, de pleins paniers de +narcisses et de jonquilles. Je voulais que la vieille maison prit ce +jour-la pour son retour un aspect inaccoutume de joie et de fete. + +Quand Aziyade entra le soir, du seuil de la porte a l'entree de notre +chambre, elle trouva un tapis de fleurs; les jonquilles detachees de +leurs tiges couvraient le sol d'une epaisse couche odorante; on etait +enivre de ce parfum suave, et les marches sur lesquelles elle avait +pleure ne se voyaient plus. + +Aucune reflexion ni aucun reproche ne sortit de sa bouche rose, elle +sourit seulement en regardant ces fleurs; elle etait bien assez +intelligente pour saisir d'un seul coup tout ce qu'elles lui disaient de +ma part dans leur silencieux langage, et ses yeux cernes par les larmes +rayonnaient d'une joie profonde. Elle marchait sur ces fleurs, calme et +fiere comme une petite reine reprenant possession de son royaume perdu, +ou comme Apsara circulant dans le paradis fleuri des divinites indoues. + +Les vraies apsaras et les vrais houris ne sont certes pas plus jolies ni +plus fraiches, ni plus gracieuses ni plus charmantes ... + +L'episode de Seniha-hanum etait clos; il avait eu pour resultat de nous +faire plus vivement nous aimer. + + + + +XLIX + + +C'etait l'heure de la priere du soir, un soir d'hiver. Le muezzin +chantait son eternelle chanson, et nous etions enfermes tous deux dans +notre mysterieux logis d'Eyoub. + +Je la vois encore, la chere petite Aziyade, assise a terre sur un tapis +rose et bleu que les juifs nous ont pris,--droite et serieuse, les +jambes croisees dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette +expression presque prophetique qui contrastait si fort avec l'extreme +jeunesse de son visage et la naivete de ses idees; expression qu'elle +prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tete quelque +raisonnement a elle, appuye le plus souvent sur quelque parabole +orientale, dont l'effet devait etre concluant et irresistible. + +--_Bak, Lotim_, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, +_Katebtane parmak bourada var_? + +Et elle montrait sa main, les doigts etendus. + +(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a la?) + +Et je repondis en riant: + +--Cinq, Aziyade. + +--Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous +semblables. _Bou, boundan bir partcha kutchuk_. (Celui-ci--le pouce +--est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que +le troisieme, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de +tous.) + +Il etait en effet tres petit, le plus petit doigt d'Aziyade. Son ongle, +tres rose a la base, dans la partie qui venait de pousser, etait a sa +partie superieure teint tout comme les autres d'une couche de henne, +d'un beau rouge orange. + +--Eh bien, dit-elle, de meme, et a plus forte raison, Loti, les +creatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes +semblables; toutes les femmes ne sont pas les memes, ni tous les hommes +non plus ... + +C'etait une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres +femmes aimees autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient +trompe et abandonne, c'etait une erreur de juger par eux toutes les +femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyade, n'etait pas comme les +autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-meme m'aimerait +certainement toujours. + +--Donc, Loti, donc, reste avec nous ... + +Et puis elle songeait a l'avenir, a cet avenir inconnu et sombre qui +fascinait sa pensee. + +La vieillesse,--chose tres lointaine, qu'elle ne se representait pas +bien ... Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore; +--s'aimer eternellement dans la vie, et apres la vie. + +--_Sen kodja_, disait-elle (tu seras vieux); _ben kodja_ (je serai +vieille) ... + +Cette derniere phrase etait a peine articulee, et, suivant son habitude, +plutot mimee que parlee. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait +sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur +elle-meme comme une petite vieille, courbant son corps si plein de +jeunesse ardente et fraiche. + +--_Zarar yok_ (cela ne fait rien), etait la conclusion. Cela ne fait +rien, Loti, nous nous aimerons toujours. + + + + +L + + +Eyoub, fevrier 1877. + +Singulier debut, quand on y pense, que le debut de notre histoire! + +Toutes les imprudences, toutes les maladresses, entassees jour par jour +pendant un mois, dans le but d'arriver a un resultat par lui-meme +impossible. + +S'habiller en turc a Salonique, dans un costume qui, pour un oeil +quelque peu attentif, pechait meme par l'exactitude des details; +circuler ainsi par la ville, quand une simple question adressee par un +passant eut pu trahir et perdre l'audacieux giaour; faire la cour a une +femme musulmane sous son balcon, entreprise sans precedent dans les +annales de la Turquie, et tout cela, mon Dieu, plutot pour tromper +l'ennui de vivre, plutot pour rester excentrique aux yeux de camarades +desoeuvres, plutot par defi jete a l'existence, plutot par bravade que +par amour. + +Et le succes venant couronner ce comble d'imprudence, l'aventure +reussissant par l'emploi des moyens les plus propres a la faire tourner +en tragedie. + +Ce qui tendrait a prouver qu'il n'y a que les choses les plus +notoirement folles qui viennent a bonne fin, qu'il y a une chance pour +les fous, un Dieu pour les temeraires. + +... Elle, la curiosite et l'inquietude avaient ete les premiers +sentiments eveilles dans son coeur. La curiosite avait fixe aux +treillages du balcon ses grands yeux, qui exprimaient au debut plus +d'etonnement que d'amour. + +Elle avait tremble pour lui d'abord, pour cet etranger qui changeait de +costume comme feu Protee changeait de forme, et venait en Albanais tout +dore se planter sous sa fenetre. + +Et puis elle avait songe qu'il fallait qu'il l'aimat bien, elle, +l'esclave achetee, l'obscure Aziyade, puisque, pour la contempler, il +risquait si temerairement sa tete. Elle ne se doutait pas, la pauvre +petite, que ce garcon si jeune de visage avait deja abuse de toutes les +choses de la vie, et ne lui apportait qu'un coeur blase, en quete de +quelque nouveaute originale; elle s'etait dit qu'il devait faire bon +etre aimee ainsi,--et tout doucement elle avait glisse sur la pente qui +devait l'amener dans les bras du giaour. + +On ne lui avait appris aucun principe de morale qui put la mettre en +garde contre elle-meme,--et peu a peu elle s'etait laissee aller au +charme de ce premier poeme d'amour chante pour elle, au charme terrible +de ce danger. Elle avait donne sa main d'abord, a travers les grilles du +yali du chemin de Monastir; et puis son bras, et puis ses levres, +jusqu'au soir ou elle avait ouvert tout a fait sa fenetre, et puis etait +descendue dans son jardin comme Marguerite,--comme Marguerite dont +elle avait la jeunesse et la fraiche candeur. + +Comme l'ame de Marguerite, son ame etait pure et vierge, bien que son +corps d'enfant, achete par un vieillard, ne le fut deja plus. + + + + +LI + + +Et maintenant que nous agissons d'une maniere sure et reflechie, avec +une connaissance complete de tous les usages turcs, de tous les detours +de Stamboul, avec tous les perfectionnements de l'art de dissimuler, +nous tremblons encore dans nos rendez-vous, et les souvenirs de ces +premiers mois de Salonique nous semblent des souvenirs de reves. + +Souvent, assis devant le feu tous deux, comme deux enfants devenus +raisonnables causent gravement de leurs sottises passees, nous causons +de ces temps troubles de Salonique, de ces chaudes nuits d'orage pendant +lesquelles nous errions dans la campagne comme des malfaiteurs,--ou +sur la mer comme des insenses,--sans pouvoir encore echanger une +pensee, ni meme seulement une parole. + +Le plus singulier de l'histoire est encore ceci, c'est que je l'aime. +--La " petite fleur bleue de l'amour naif " s'est de nouveau epanouie +dans mon coeur, au contact de cette passion jeune et ardente. Du plus +profond de mon ame, je l'aime et je l'adore ... + + + + +LII + + +Un beau dimanche de janvier, rentrant a la case par un gai soleil +d'hiver, je vis dans mon quartier cinq cents personnes et des pompes. + +--Qu'est-ce qui brule? demandai-je avec impatience. + +J'avais toujours eu un pressentiment que ma maison brulerait. + +--Cours vite, Arif! me repondit un vieux Turc, cours vite, Arif! +c'est ta maison! + +Ce genre d'emotion m'etait encore inconnu. + +Je m'approchai pourtant d'un air indifferent de ce petit logis que nous +avions arrange l'un pour l'autre, elle pour moi, moi pour elle, avec +tant d'amour. + +La foule s'ouvrait sur mon passage, hostile et menacante; de vieilles +femmes en fureur excitaient les hommes et m'injuriaient; on avait senti +des odeurs de soufre et vu des flammes vertes; on m'accusait de +sorcellerie et de malefices. Les vieilles mefiances n'etaient +qu'endormies, et je recueillais les fruits d'etre un personnage +inquietant et invraisemblable, ne pouvant se reclamer de personne et +sans appui. + +J'approchais lentement de notre case. Les portes etaient enfoncees, les +vitres brisees, la fumee sortait par le toit; tout etait au pillage, +envahi par une de ces foules sinistres qui surgissent a Constantinople +dans les heures de bagarre. J'entrai chez moi, il pleuvait de l'eau +noire melee de suie, du platre calcine et des planches enflammees ... + +Le feu cependant etait eteint. Un appartement brule, un plancher, deux +portes et une cloison. Avec une grande dose de sang-froid j'avais domine +la situation; les bachibozouks avaient arrache aux pillards leur butin, +fait evacuer la place et disperse la foule. + +Deux zapties en armes faisaient faction a ma porte enfoncee. Je leur +confiai la garde de mes biens et m'embarquai pour Galata. J'allais y +chercher Achmet, garcon de bon conseil, dont la presence amie m'eut ete +precieuse au milieu de ce desarroi. + +Au bout d'une heure, j'arrivai dans ce centre du tapage et des +estaminets; j'allai inutilement chez _leur madame_, et dans tous les +bouges: Achmet ce soir-la fut introuvable. + +Et force me fut de revenir dormir seul, dans ma chambre sans vitres ni +portes, roule, par un froid mortel, dans des couvertures mouillees qui +sentaient le roussi. Je dormis peu, et mes reflexions furent sombres; +cette nuit fut une des nuits desagreables de ma vie. + + + + +LIII + + +Le lendemain matin, Achmet et moi, nous constations les degats; ils +etaient relativement minimes, et le mal pouvait aisement se reparer. La +piece detruite etait vide et inhabitee; on eut imagine un incendie de +commande comme distraction, qu'on l'eut fait faire comme celui-la; les +plus legers objets se retrouvaient partout, deranges et salis, mais +presents et intacts. + +Achmet deployait une activite fievreuse; trois vieilles juives +rangeaient et frottaient sous ses ordres, et il se passait des scenes +d'un haut comique. + +Le jour suivant, tout etait deblaye, lave, seche, net et propre. Un trou +noir beant remplacait deux pieces; ce detail a part, la maison avait +repris son assiette, et ma chambre, son aspect d'originale elegance. + +Mes appartements etaient, ce soir-la meme, disposes pour une grande +reception; de nombreux plateaux supportaient des narguilhes, du +ratlokoum et du cafe; il y avait meme un orchestre, deux musiciens: +un tambour et un hautbois. + +Achmet avait voulu tous ces frais, et combine cette mise en scene: +a sept heures, je recevais les autorites et les notables qui allaient +decider de mon sort. + +Je craignais d'etre oblige de me faire connaitre, et de reclamer le +secours de l'ambassade britannique: j'etais fort perplexe en attendant +ma compagnie. + +Cette facon de terminer l'aventure aurait eu pour consequence forcee un +ordre superieur coupant court a ma vie de Stamboul, et je redoutais +cette solution, plus encore que la justice ottomane. + +Je les vois encore tous, tout ce monde, quinze ou vingt personnes, +gravement assis sur mes tapis; mon proprietaire, les notables, les +voisins, les juges, la police et les derviches; l'orchestre faisant +vacarme; et Achmet versant a pleins bords du mastic et du cafe. + +Il s'agissait de me justifier de l'accusation d'incendiaire ou +d'enchanteur; d'aller en prison ou de payer grosse amende pour avoir +failli bruler Eyoub; enfin, d'indemniser mon proprietaire et de reparer +a mes frais. + +Il ne faut guere compter que sur soi-meme en Turquie, mais en general on +reussit tout ce que l'on ose entreprendre et l'aplomb est toujours un +moyen de succes. Toute la soiree, je tranchai du grand seigneur, je +payai d'impertinence et d'audace; Achmet versait toujours et +embrouillait a dessein les interets et les questions, magnifique dans +son role;--l'orchestre faisait rage, et, au bout de deux heures, la +situation atteignait son paroxysme: mes hotes ne se comprenaient plus +et se disputaient entre eux, j'etais hors de cause. + +--Allons, Loti, dit Achmet, les voila tous a point et c'est mon oeuvre. +Tu ne trouverais pas dans tout Stamboul un autre comme ton Achmet, et je +te suis vraiment bien precieux. + +La situation etait compliquee et comique,--et Achmet, d'une gaiete +folle et contagieuse; je cedai au besoin imperieux de faire une +acrobatie, et, sautant sur les mains sans preambule, j'executai deux +tours de clown devant l'assistance ahurie. + +Achmet, ravi d'une pareille idee, tira profit de cette diversion; avec +force saluts, il remit a chacun ses socques, sa pelisse et sa lanterne, +et la seance fut dissoute sans que rien fut conclu. + +_Fin et moralite_.--Je n'allai point en prison et ne payai point +d'amende. Mon proprietaire fit reparer sa maison en remerciant Allah de +lui en avoir laisse la moitie, et je demeurai l'enfant gate du quartier. + +Quand, deux jours apres, Aziyade revint au logis, elle le retrouva a son +poste, en bon ordre et plein de fleurs. + +Le feu prenant tout seul, au milieu d'une maison fermee, est un +phenomene d'une explication difficile, et la cause premiere de +l'incendie est toujours restee mysterieuse. + + + + +LIV + + L'essence de cette region est l'oubli... + Quiconque est plonge dans l'Ocean du coeur a trouve + le repos dans cet aneantissement. + Le coeur n'y trouve autre chose que le _ne pas etre_... + + (FERIDEDDIN ATTAR, poete persan.) + +Il y avait reception chez Izeddin-Ali-effendi, au fond de Stamboul: +la fumee des parfums, la fumee du tembaki, le tambour de basque aux +paillettes de cuivre, et des voix d'hommes chantant comme en reve les +bizarres melodies de l'Orient. + +Ces soirees qui m'avaient paru d'abord d'une etrangete barbare, peu a +peu m'etaient devenues familieres, et chez moi, plus tard, avaient lieu +des receptions semblables ou l'on s'enivrait au bruit du tambour, avec +des parfums et de la fumee. + +On arrive le soir aux receptions de Izeddin-Ali-effendi, pour ne repartir +qu'au grand jour. Les distances sont grandes a Stamboul par une nuit de +neige, et Izeddin entend tres largement l'hospitalite. + +La maison d'Izeddin-Ali, vieille et caduque au-dehors, renferme dans ses +murailles noires les mysterieuses magnificences du luxe oriental. +Izeddin-Ali professe d'ailleurs le culte exclusif de tout ce qui est +eski, de tout ce qui rappelle les temps regrettes du passe, de tout ce +qui est marque au sceau d'autrefois, + +On frappe a la porte, lourde et ferree; deux petites esclaves +circassiennes viennent sans bruit vous ouvrir. + +On eteint sa lanterne, on se dechausse, operations tres bourgeoises +voulues par les usages de la Turquie. Le chez soi, en Orient, n'est +jamais souille de la boue du dehors; on la laisse a la porte, et les +tapis precieux que le petit-fils a recus de l'aieul, ne sont foules que +par des babouches ou des pieds nus. + +Ces deux esclaves ont huit ans; elles sont a vendre et elles le savent. +Leurs faces epanouies sont regulieres et charmantes; des fleurs sont +plantees dans leurs cheveux de bebe, releves tres haut sur le sommet de +la tete. Avec respect elles vous prennent la main et la touchent +doucement de leur front. + +Aziyade, qui avait ete, elle aussi, une petite esclave circassienne, +avait conserve cette maniere de m'exprimer la soumission et l'amour ... + +On monte de vieux escaliers sombres, couverts de somptueux tapis de +Perse; le haremlike s'entr'ouvre doucement et des yeux de femmes vous +observent, par l'entrebaillement d'une porte incrustee de nacre. + +Dans une grande piece ou les tapis sont si epais qu'on croirait marcher +sur le dos d'un mouton de Kachemyre, cinq ou six jeunes hommes sont +assis, les jambes croisees, dans des attitudes de nonchalance heureuse, +et de tranquille reverie. Un grand vase, de cuivre cisele, rempli de +braise, fait a cet appartement une atmosphere tiede, un tant soit peu +lourde qui porte au sommeil. Des bougies sont suspendues par grappes au +plafond de chene sculpte; elles sont enfermees dans des tulipes d'opale, +qui ne laissent filtrer qu'une lumiere rose, discrete et voilee. + +Les chaises, comme les femmes, sont inconnues dans ces soirees turques. +Rien que des divans tres bas, couverts de riches soies d'Asie; des +coussins de brocart, de satin et d'or, des plateaux d'argent, ou +reposent de longs chibouks de jasmin; de petits meubles a huit pans, +supportant des narguilhes que terminent de grosses boules d'ambre +incrustees d'or. + +Tout le monde n'est pas admis chez Izeddin-Ali, et ceux qui sont la sont +choisis; non pas de ces fils de pacha, traines sur les boulevards de +Paris, gommeux et abetis, mais tous enfants de la _vieille Turquie_ +eleves dans les Yalis dores, a l'abri du vent egalitaire empeste de +fumee de houille qui souffle d'Occident. L'oeil ne rencontre dans ces +groupes que de sympathiques figures, au regard plein de flamme et de +jeunesse. + +Ces hommes qui, dans le jour, circulaient en costume europeen, ont repris +le soir, dans leur inviolable interieur, la chemise de soie et le long +cafetan en cachemire double de fourrure. Le paletot gris n'etait qu'un +deguisement passager et sans grace, qui seyait mal a leurs organisations +asiatiques. + +... La fumee odorante decrit dans la tiede atmosphere des courbes +changeantes et compliquees; on cause a voix basse, de la guerre souvent, +d'Ignatief et des inquietants " Moscov ", des destinees fatales que +Allah prepare au khalife et a l'islam. Les toutes petites tasses de cafe +d'Arabie ont ete plusieurs fois remplies et videes; les femmes du harem, +qui revent de se montrer, entr'ouvrent la porte pour passer et reprendre +elles-memes les plateaux d'argent. On apercoit le bout de leurs doigts, +un oeil quelquefois, ou un bras retire furtivement; c'est tout, et, a la +cinquieme heure turque (dix heures), la porte du haremlike est close, +les belles ne paraissent plus. + +Le vin blanc d'Ismidt que le Koran n'a pas interdit est servi dans un +verre unique, ou, suivant l'usage, chacun boit a son tour. + +On en boit si peu, qu'une jeune fille en demanderait davantage, et que +ce vin est tout a fait etranger a ce qui va suivre. + +Peu a peu, cependant, la tete devient plus lourde, et les idees plus +incertaines se confondent en un reve indecis. + +Izeddin-Ali et Suleiman prennent en main des tambours de basque, et +chantent d'une voix de somnambule de vieux airs venus d'Asie. On voit +plus vaguement la fumee qui monte, les regards qui s'eteignent, les +nacres qui brillent, la richesse du logis. Et tout doucement arrive +l'ivresse, l'oubli desire de toutes les choses humaines! + +Les domestiques apportent les yatags, ou chacun s'etend et s'endort ... + +... Le matin est rendu; le jour se faufile a travers les treillages de +frene, les stores peints et les rideaux de soie. + +Les hotes d'Izeddin-Ali s'en vont faire leur toilette, chacun dans un +cabinet de marbre blanc, a l'aide de serviettes si brodees et dorees +qu'en Angleterre on oserait a peine s'en servir. + +Ils fument une cigarette, reunis autour du brasero de cuivre, et se +disent adieu. + +Le reveil est maussade... On s'imagine avoir ete visite par quelque reve +des _Mille et Une Nuits_, quand on se retrouve le matin, pataugeant dans +la boue de Stamboul, dans l'activite des rues et des bazars. + + + + +LV + + +Tous ces bruits des nuits de Constantinople sont restes dans ma memoire, +meles au son de sa voix a elle, qui souvent m'en donnait des explications +etranges. + +Le plus sinistre de tous etait le cri des _beckdjis_, le cri des +veilleurs de nuit annoncant l'incendie, le terrible _yangun var_! si +prolonge, si lugubre, repete dans tous les quartiers de Stamboul, au +milieu du silence profond. + +Et puis, le matin, c'etait le chant sonore, l'aubade des coqs, precedant +de peu la priere des muezzins, chant triste parce qu'il annoncait le +jour, et que, demain, pour revenir, tout serait de nouveau en question, +tout, meme sa vie! + +Une des premieres nuits qu'elle passa dans cette case isolee d'Eyoub, un +bruit rapproche, dans l'escalier meme du vieux logis, nous fit tous deux +fremir. Tous deux nous crumes entendre a notre porte une troupe de +djinns, ou des hommes a turban, rampant sur les marches vermoulues, avec +des poignards et des yatagans degaines. Nous avions tout a craindre, +quand nous etions reunis, et il nous etait permis de trembler. + +Mais le bruit s'etait renouvele, plus distinct et moins terrible, si +caracteristique meme qu'il ne laissait plus d'equivoque: + +--_Setchan_! (Les souris!) dit-elle en riant, et tout a fait +rassuree ... + +Le fait est que la vieille masure en etait pleine, et qu'elles s'y +livraient, la nuit, des batailles rangees fort meurtrieres. + +--_Tchok setchan var senin evde, Lotim_! disait-elle souvent. (Il +y a beaucoup de souris dans ta maison, Loti!) + +C'est pourquoi, un beau soir, elle me fit present du jeune _Kedi-bey_. + +Kedi-bey (le seigneur chat), qui devint plus tard un enorme et tres +imposant matou, avait alors a peine un mois; c'etait une toute petite +boule jaune, ornee de gros yeux verts, et tres gourmande. + +Elle me l'avait apporte en surprise, un soir, dans un de ces cabas de +velours brode d'or dont se servent les enfants turcs qui vont a l'ecole. + +Ce cabas avait ete le sien, a l'epoque ou elle allait, jambes nues et +sans voile, faire son instruction tres incomplete chez le vieux +pedagogue a turban du village de Canlidja, sur la cote asiatique du +Bosphore. Elle avait tres peu profite des lecons de ce maitre, et +ecrivait fort mal; ce qui ne m'empechait point d'aimer ce pauvre cabas +fane, qui avait ete le compagnon de sa petite enfance ... + +Kedi-bey, le soir ou il me fut offert, etait emmaillote en outre dans +une serviette de soie, ou la frayeur du voyage lui avait fait commettre +toute sorte d'incongruites. + +Aziyade, qui avait pris la peine de lui broder un collier a paillettes +d'or fut tout a fait desolee de voir son eleve dans une situation si +penible. Il avait si singuliere mine, elle-meme etait si desappointee, +que nous fumes, Achmet et moi, pris d'un acces de fou rire en presence +de ce deballage. + +Cette presentation de Kedi-bey est restee un des souvenirs que de ma vie +je ne pourrai oublier. + + + + +LVI + + +_Allah illah Allah, ve Mohammed! recoul Allah_ (Dieu seul est Dieu, +et Mahomet est son prophete!). + +Tous les jours, depuis des siecles, a la meme heure, sur les memes +notes, du haut du minaret de la djiami, la meme phrase retentit +au-dessus de ma maison antique. Le muezzin, de sa voix stridente, la +psalmodie aux quatre points cardinaux, avec une monotonie automatique, +une regularite fatale. + +Ceux-la qui ne sont deja plus qu'un peu de cendre l'entendaient a cette +meme place, tout comme nous qui sommes nes d'hier. Et sans treve, depuis +trois cents ans, a l'aube incertaine des jours d'hiver, aux beaux levers +du soleil d'ete, la phrase sacramentelle de l'islam eclate dans la +sonorite matinale, melee au chant des coqs, aux premiers bruits de la +vie qui s'eveille. Diane lugubre, triste reveil a nos nuits blanches, a +nos nuits d'amour. Et alors, il faut partir, precipitamment nous dire +adieu, sans savoir si nous nous reverrons jamais, sans savoir si demain +quelque revelation subite, quelque vengeance d'un vieillard trompe par +quatre femmes, ne viendra pas nous separer pour toujours, si demain ne +se jouera pas quelqu'un de ces sombres drames de harem, contre lesquels +toute justice humaine est impuissante, tout secours materiel, +impossible. + +Elle s'en va, ma chere petite Aziyade, affublee comme une femme du bas +peuple d'une grossiere robe de laine grise fabriquee dans ma maison, +courbant sa taille flexible,--appuyee sur un baton quelquefois, et +cachant son visage sous un epais yachmak. + +Un caique l'emmene, la-bas, dans le quartier populeux des bazars, d'ou +elle rejoint au grand jour le harem de son maitre, apres avoir repris +chez Kadidja ses vetements de cadine. Elle rapporte de sa promenade, +pour un peu sauvegarder les apparences, quelques objets pouvant +ressembler a des achats de fleurs ou de rubans ... + + + + +LVII + + +...Achmet etait tres important et tres solennel: nous accomplissions +tous deux une expedition pleine de mystere, et lui etait nanti des +instructions d'Aziyade, tandis que moi, j'avais jure de me laisser mener +et d'obeir. + +A l'echelle d'Eyoub, Achmet debattit le prix d'un caique pour +Azar-kapou. Le marche conclu, il me fit embarquer. Il me dit gravement: + +--Assieds-toi, Loti. + +Et nous partimes. + +A Azar-kapou, je dus le suivre dans d'immondes ruelles de truands, +boueuses, noires, sinistres, occupees par des marchands de goudron, de +vieilles poulies et de peaux de lapin; de porte en porte, nous +demandions un certain vieux Dimitraki, que nous finimes par trouver, au +fond d'un bouge inenarrable. + +C'etait un vieux Grec en haillons, a barbe blanche, a mine de bandit. + +Achmet lui presenta un papier sur lequel etait calligraphie le nom +d'Aziyade, et lui tint, dans la langue d'Homere, un long discours que je +ne compris pas. + +Le vieux tira d'un coffre sordide une maniere de trousse pleine de +petits stylets, parmi lesquels il parut choisir les plus affiles, +preparatifs peu rassurants! + +Il dit a Achmet ces mots, que mes souvenirs classiques me permirent +cependant de comprendre: + +--Montrez-moi la place. + +Et Achmet, ouvrant ma chemise, posa le doigt du cote gauche, sur +l'emplacement du coeur ... + + + + +LVIII + + +L'operation s'acheva sans grande souffrance, et Achmet remit a l'artiste +un papier-monnaie de dix piastres, provenant de la bourse d'Aziyade. + +Le vieux Dimitraki exercait l'invraisemblable metier de tatoueur pour +marins grecs. Il avait une legerete de touche, et une surete de dessin +tres remarquables. + +Et j'emportais sur ma poitrine une petite plaque endolorie, rouge, +labouree de milliers d'egratignures--qui, en se cicatrisant ensuite, +representerent en beau bleu le nom turc d'Aziyade. + +Suivant la croyance musulmane, ce tatouage, comme toute autre marque ou +defaut de mon corps terrestre, devait me suivre dans l'eternite. + + + + +LIX + + +LOTI A PLUMKETT + +Fevrier 1877. + +Oh! la belle nuit qu'il faisait ... Plumkett, comme Stamboul etait beau! + +A huit heures, j'avais quitte le _Deerhound_. + +Quand, apres avoir marche bien longtemps, j'arrivai a Galata, j'entrai +chez leur " madame " prendre en passant mon ami Achmet, et tous deux +nous nous acheminames vers Azar-kapou, par de solitaires quartiers +musulmans. + +La, Plumkett, deux chemins se presentent a nous chaque soir, entre +lesquels nous devons choisir pour rejoindre Eyoub. + +Traverser le grand pont de bateau qui mene a Stamboul, s'en aller a pied +par le Phanar, Balate et les cimetieres, est une route directe et +originale; mais c'est aussi, la nuit, une route dangereuse que nous +n'entreprenons guere qu'a trois, quand nous avons avec nous notre fidele +Samuel. + +Ce soir-la, nous avions pris un caique au pont de Kara-Keui, pour nous +rendre par mer tranquillement a domicile. + +Pas un souffle dans l'air, pas un mouvement sur l'eau, pas un bruit! +Stamboul etait enveloppe d'un immense suaire de neige. + +C'etait un aspect imposant et septentrional, qu'on n'attendait point de +la ville du soleil et du ciel bleu. + +Toutes ces collines, couvertes de milliers et de milliers de cases +noires, defilaient en silence sous nos yeux, confondues ce soir dans une +monotone et sinistre teinte blanche. + +Au-dessus de ces fourmilieres humaines ensevelies sous la neige, se +dressaient les masses grandioses des mosquees grises, et les pointes +aigues des minarets. + +La lune, voilee dans les brouillards, promenait sur le tout sa lumiere +indecise et bleue. + +Quand nous arrivames a Eyoub, nous vimes qu'une lueur filtrait a travers +les carreaux, les treillages et les epais rideaux de nos fenetres: elle +etait la; la premiere, elle etait rendue au logis ... + +Voyez-vous, Plumkett, dans vos maisons d'Europe, betement accessibles a +vous-memes et aux autres, vous ne pouvez point soupconner ce _bonheur +d'arriver_, qui vaut a lui seul toutes les fatigues et tous les dangers ... + + + + +LX + + +Un temps viendra ou, de tout ce reve d'amour, rien ne restera plus; un +temps viendra, ou tout sera englouti avec nous-memes dans la nuit +profonde; ou tout ce qui etait nous aura disparu, tout jusqu'a nos noms +graves sur la pierre ... + +Il est un pays que j'aime et que je voudrais voir: la Circassie, avec +ses sombres montagnes et ses grandes forets. Cette contree exerce sur +mon imagination un charme qui lui vient d'Aziyade: la, elle a pris son +sang et sa vie. + +Quand je vois passer les farouches Circassiens, a moitie sauvages, +enveloppes de peaux de betes, quelque chose m'attire vers ces inconnus, +parce que le sang de leurs veines est pareil a celui de ma cherie. + +Elle, elle se souvient d'un grand lac, au bord duquel elle pense qu'elle +etait nee, d'un village perdu dans les bois dont elle ne sait plus le +nom, d'une plage ou elle jouait en plein air, avec les autres petits +enfants des montagnards ... + +On voudrait reprendre sur le temps le passe de la bien-aimee, on +voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les ages; on +voudrait l'avoir cherie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras +a soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne +l'ait possedee, ni aimee, ni touchee, ni vue. On est jaloux de son +passe, jaloux de tout ce qui, avant vous, a ete donne a d'autres; jaloux +des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa +bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure presente ne +suffit pas; il faudrait aussi tout le passe, et encore tout l'avenir. On +est la, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les levres +se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points a la +fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul +etre et se fondre l'un dans l'autre ... + +--Aziyade, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton +enfance, et parle-moi du vieux maitre d'ecole de Canlidja. + +Aziyade sourit, et cherche dans sa tete quelque histoire nouvelle, +entremelee de reflexions fraiches et de parentheses bizarres. Les plus +aimees de ces histoires, ou les _hodjas_ (les sorciers) jouent +ordinairement les grands premiers roles, les plus aimees sont les plus +anciennes, celles qui sont deja a moitie perdues dans sa memoire, et ne +sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance. + +--A toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en etions restes a +quand tu avais seize ans ... + +Helas!... Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans +d'autres langues, je l'avais dit a d'autres! Tout ce qu'elle me dit, +d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite, +delicieusement insenses, qui s'entendent a peine, avant Aziyade, +d'autres me les avaient repetes! + +Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon +coeur, j'ai aime d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout +est passe! + +J'avais fait avec une autre ce reve d'amour infini: nous nous etions +jure qu'apres nous etre adores sur la terre, nous etre fondus ensemble +tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir +dans la meme fosse, et que la meme terre nous reprendrait, pour que nos +cendres fussent melees eternellement. Et tout cela est passe, efface, +balaye!...Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus. + +S'il y a une eternite, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce +avec elle, petite Aziyade, ou bien avec toi? + +Qui pourrait bien demeler, dans ces extases inexpliquees, dans ces +ivresses devorantes, qui pourrait bien demeler ce qui vient des sens, de +ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort supreme de l'ame vers le ciel, +ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recreer et revivre? +Perpetuelle question, que tous ceux qui ont vecu se sont posee, +tellement que c'est divaguer que de se la poser encore. + +Nous croyons presque a l'union immaterielle et sans fin, parce que nous +nous aimons. Mais combien de milliers d'etres qui y ont cru, depuis des +milliers d'annees que les generations passent, combien qui se sont aimes +et qui, tout illumines d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage +trompeur de la mort! Helas! dans vingt ans, dans dix ans peut-etre, ou +serons-nous, pauvre Aziyade? Couches en terre, deux debris ignores, des +centaines de lieues sans doute separeront nos tombes,--et qui se +souviendra encore que nous nous sommes aimes? + +Un temps viendra ou, de tout ce reve d'amour, rien ne restera plus. Un +temps viendra ou nous serons perdus tous deux dans la nuit profonde, ou +rien ne survivra de nous-memes, ou tout s'effacera, tout jusqu'a nos +noms ecrits sur nos pierres. + +Les petites filles circassiennes viendront toujours de leurs montagnes +dans les harems de Constantinople. La chanson triste du muezzin +retentira toujours dans le silence des matinees d'hiver,--seulement, +elle ne nous reveillera plus! + +.................. + + + + +LXI + + +Le voyage a Angora, capitale des chats, etait depuis longtemps en +question. + +J'obtiens de mes chefs l'autorisation de partir (permission de dix +jours), a la condition que je ne me mettrai la-bas dans aucune espece de +mauvais cas pouvant necessiter l'intervention de mon ambassade. + +La bande s'organise a Scutari par un temps sans nuage; les derviches +Riza-effendi, Mahmoud-effendi, et plusieurs amis de Stamboul sont de +l'expedition; il y a aussi des dames turques, des domestiques et un +grand nombre de bagages. La caravane pittoresque defile au soleil, dans +la longue avenue de cypres qui traverse les grands cimetieres de +Scutari. Le site est la d'une majeste funebre; on a, de ces hauteurs, +une incomparable vue de Stamboul. + + + + +LXII + + +La neige retarde de plus en plus notre marche, a mesure que nous nous +enfoncons plus avant dans les montagnes. Impossible d'atteindre avant +deux semaines la capitale des chats. + +Apres trois jours de marche, je me decide a dire adieu a mes compagnons +de route; je tourne au sud avec Achmet et deux chevaux choisis, pour +visiter Nicomedie et Nicee, les vieilles villes de l'antiquite +chretienne. + +J'emporte de cette premiere partie du voyage le souvenir d'une nature +ombreuse et sauvage, de fraiches fontaines, de profondes vallees, +tapissees de chenes verts, de fusains et de rhododendrons en fleurs, +le tout par un beau temps d'hiver, et legerement saupoudre de neige. + +Nous couchons dans des _hane_, dans des bouges sans nom. + +Celui de Mudurlu est de tous le plus remarquable. Nous arrivons de nuit +a Mudurlu; nous montons au premier etage d'un vieux _hane_ enfume ou +dorment deja pele-mele des tziganes et des montreurs d'ours. Immense +piece noire, si basse, que l'on y marche en courbant la tete. Voici la +table d'hote: une vaste marmite ou des objets inqualifiables nagent +dans une epaisse sauce; on la pose par terre, et chacun s'assied +alentour. Une seule et meme serviette, longue a la verite de plusieurs +metres, fait le tour du public et sert a tout le monde. + +Achmet declare qu'il aime mieux perir de froid dehors que de dormir dans +la malproprete de ce bouge. Au bout d'une heure cependant, transis et +harasses de fatigue, nous etions couches et profondement endormis. + +Nous nous levons avant le jour, pour aller, de la tete aux pieds, nous +laver en plein vent, dans l'eau claire d'une fontaine. + + + + +LXIII + + +Le soir d'apres, nous arrivons a Ismidt (Nicomedie) a la nuit tombante. +Nous etions sans passeport et on nous arrete. Certain pacha est assez +complaisant pour nous en fabriquer deux de fantaisie, et, apres de longs +pourparlers, nous reussissons a ne pas coucher au poste. Nos chevaux +cependant sont saisis et dorment en fourriere. + +Ismidt est une grande ville turque, assez civilisee, situee au bord d'un +golfe admirable; les bazars y sont animes et pittoresques. Il est +interdit aux habitants de se promener apres huit heures du soir, meme en +compagnie d'une lanterne. + +J'ai bon souvenir de la matinee que nous passames dans ce pays, une +premiere matinee de printemps, avec un soleil deja chaud, dans un beau +ciel bleu. Bien rassasies tous deux d'un bon dejeuner de paysans, bien +frais et dispos, et nos papiers en regle, nous commencons l'ascension +d'Orkhan-djiami. Nous grimpons par de petites rues pleines d'herbes +folles, aussi raides que des sentiers de chevre. Les papillons se +promenent et les insectes bourdonnent; les oiseaux chantent le +printemps, et la brise est tiede. Les vieilles cases de bois, caduques +et biscornues, sont peintes de fleurs et d'arabesques; les cigognes +nichent partout sur les toits, avec tant de sans-gene que leurs +constructions empechent plusieurs particuliers d'ouvrir leurs fenetres. + +Du haut de la djiami d'Orkhan, la vue plane sur le golfe d'Ismidt aux +eaux bleues, sur les fertiles plaines d'Asie, et sur l'Olympe de Brousse +qui dresse la-haut tout au loin sa grande cime neigeuse. + + + + +LXIV + + +D'Ismidt a Taouchandjil, de Taouchandjil a Kara-Moussar, deuxieme etape +ou la pluie nous prend. + +De Kara-Moussar a Nicee (Isnik), course a cheval dans des montagnes +sombres, par temps de neige; l'hiver est revenu. Course semee de +peripeties, un certain Ismael, accompagne de trois zeibeks armes +jusqu'aux dents, ayant eu l'intention de nous devaliser. L'affaire +s'arrange pour le mieux, grace a une rencontre inattendue de +bachibozouks, et nous arrivons a Nicee, crottes seulement. Je presente +avec assurance mon passeport de sujet ottoman, fabrique du pacha +d'Ismidt; l'autorite, malgre mon langage encore hesitant, se laisse +prendre a mon chapelet et a mon costume; me voila pour tout de bon un +indiscutable effendi. + +A Nicee, de vieux sanctuaires chretiens des premiers siecles, une +Aya-Sophia (Sainte-Sophie), soeur ainee de nos plus anciennes eglises +d'Occident. Encore des montreurs d'ours pour compagnons de chambree. + +Nous voulions rentrer par Brousse et Moudania; l'argent etant venu a +manquer, nous retournons a Kara-Moussar, ou nos dernieres piastres +passent a dejeuner. Nous tenons conseil, duquel conseil il resulte que +je donne ma chemise a Achmet, qui va la vendre. Cet argent suffit a +payer notre retour et nous nous embarquons le coeur leger, et la bourse +aussi. + +Nous voyons reparaitre Stamboul avec joie. Ces quelques journees y ont +change l'aspect de la nature; de nouvelles plantes ont pousse sur le +toit de ma case; toute une nichee de petits chiens, dernierement nes sur +le seuil de ma porte, commencent a japer et a remuer la queue; leur +maman nous fait grand accueil. + + + + +LXV + + +Aziyade arriva le soir, me racontant combien elle avait ete inquiete, et +combien de fois elle avait dit pour moi: + +--_Allah! Selamet versen Loti_! (Allah! protege Loti!) + +Elle m'apportait quelque chose de lourd, contenu dans une toute petite +boite, qui sentait l'eau de roses comme tout ce qui venait d'elle. Sa +figure rayonnait de joie en me remettant ce petit objet mysterieux, tres +soigneusement cache dans sa robe. + +--Tiens, Loti, dit-elle, _bon benden sana edie_. (Ceci est un cadeau +que je te fais.) + +C'etait une lourde bague en or martele, sur laquelle etait grave son +nom. + +Depuis longtemps, elle revait de me donner une bague, sur laquelle +j'emporterais dans mon pays son nom grave. Mais la pauvre petite n'avait +pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; +il lui etait possible d'apporter chez moi des pieces de soie brodee, des +coussins et differents objets dont elle disposait sans controle; mais on +ne lui donnait que de petites sommes; tout passait a payer la discretion +d'Emineh, sa servante, et il lui etait difficile d'acheter une bague sur +ses economies. Alors elle avait songe a ses bijoux a elle; mais elle +avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, +et il avait fallu recourir aux expedients. C'etaient ses propres bijoux, +ecrases au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle +m'apportait aujourd'hui, transformes en une enorme bague, irreguliere et +massive. + +Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait +jamais, que je la porterais toute ma vie ... + + + + +LXVI + + +C'etait un matin radieux d'hiver,--de l'hiver si doux du Levant. + +Aziyade, qui avait quitte Eyoub une heure avant nous et descendu la +Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre +le harem de son maitre, a Mehmed-Fatih.--Elle etait gaie et souriante +sous son voile blanc; la vieille Kadidja etait aupres d'elle, et toutes +deux etaient confortablement assises au fond de leur caique effile, dont +l'avant etait orne de perles et de dorures. + +Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, etendus sur les +coussins rouges d'un long caique a deux rameurs. + +C'etait le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais +et les mosquees, encore roses sous le soleil levant, se reflechissaient +dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de +_karabataks_ (de plongeons noirs) executaient des cabrioles fantastiques +autour des barques des pecheurs, et disparaissaient la tete la premiere +dans l'eau froide et bleue. + +Le hasard, ou la fantaisie de nos _caiqdjis_, fit que nos barques dorees +passerent l'une pres de l'autre, si pres meme que nos avirons furent +engages. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser a cette occasion +les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arriere-petit-fils de +chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire a la derobee, +montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire. + +Aziyade, au contraire, passa sans sourciller. + +Elle semblait uniquement occupee d'espiegleries de karabataks: + +--_Neh cheytan haivan_! disait-elle a Kadidja. (Quel oiseau malin!) + + + + +LXVII + + +"Qui sait, quand la belle saison finira, lequel de nous sera encore +envie? " Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps +passe vite, elle ne durera pas. " Ecoutez la chanson du rossignol: la +saison vernale s'approche. " Le printemps a deploye un berceau de joie +dans chaque bosquet. " Ou l'amandier repand ses fleurs argentees." +Soyez gais, soyez pleins de joie, car la saison du printemps passe vite, +elle ne durera pas " (Extrait d'une vieille poesie orientale) + +... Encore un printemps, les amandiers fleurissent, et moi, je vois avec +terreur, chaque saison qui m'entraine plus avant dans la nuit, chaque +annee qui m'approche du gouffre ... Ou vais-je, mon Dieu?... Qu'y a-t-il +apres? et qui sera pres de moi quand il faudra boire la sombre coupe +!... + +"C'est la saison de la joie et du plaisir: la saison vernale est +arrivee. " Ne fais pas de priere avec moi, o pretre; cela a son propre +temps." + +.................. + + + + + +4 + +MANE, THECEL, PHARES + + + +I + +Stamboul, 19 mars 1877. + +L'ordre de depart etait arrive comme un coup de foudre: le _Deerhound_ +etait rappele a Southampton. J'avais remue ciel et terre pour eluder cet +ordre et prolonger mon sejour a Stamboul; j'avais frappe a toutes les +portes, meme a la porte de l'armee ottomane qui fut bien pres de s'ouvrir +pour moi. + +--Mon cher ami, avait dit le pacha, dans un anglais tres pur, et avec +cet air de courtoisie parfaite des Turcs de bonne naissance, mon cher +ami, avez-vous aussi l'intention d'embrasser l'islamisme? + +--Non, Excellence, dis-je; il me serait indifferent de me faire +naturaliser ottoman, de changer de nom et de patrie, mais, officiellement, +je resterai chretien. + +--Bien, dit-il, j'aime mieux cela; l'islamisme n'est pas indispensable, +et nous n'aimons guere les renegats. Je crois pouvoir vous affirmer, +continua le pacha, que vos services ne seront pas admis a titre +temporaire, votre gouvernement d'ailleurs s'y opposerait; mais ils +pourraient etre admis a titre definitif. Voyez si vous voulez nous +rester. Il me semble difficile que vous ne partiez pas d'abord avec +votre navire, car nous avons peu de temps pour ces demarches; cela vous +permettrait d'ailleurs de reflechir longuement a une determination aussi +grave, et vous nous reviendrez apres. Si cependant vous le desirez, je +puis faire des ce soir presenter votre requete a Sa Majeste le Sultan, +et j'ai tout lieu de croire que sa reponse vous sera favorable. + +--Excellence, dis-je, j'aime mieux, si cela est possible, que la chose +se decide immediatement; plus tard, vous m'oublieriez. Je vous +demanderai seulement ensuite un conge pour aller voir ma mere. + +Je priai cependant qu'on m'accordat une heure, et je sortis pour +reflechir. + +Cette heure me parut courte; les minutes s'enfuyaient comme des +secondes, et mes pensees se pressaient avec tumulte. + +Je marchais au hasard dans les rues du vieux quartier musulman qui +couvre les hauteurs du Taxim, entre Pera et Foundoucli. Il faisait un +temps sombre, lourd et tiede: les vieilles cases de bois variaient de +nuances, entre le gris fonce, le noir et le brun rouge; sur les paves +secs, des femmes turques circulaient en petites pantoufles jaunes, en se +tenant enveloppees jusqu'aux yeux dans des pieces de soie ecarlate ou +orange brodees d'or. On avait des echappees de perspective de trois +cents metres de haut, sur le serail blanc et ses jardins de cypres +noirs, sur Scutariet sur le Bosphore, a demi voiles par des vapeurs +bleues. + +Abandonner son pays, abandonner son nom, c'est plus serieux qu'on ne +pense quand cela devient une realite pressante, et qu'il faut avant une +heure avoir tranche la question pour jamais. Aimerai-je encore Stamboul, +quand j'y serai rive pour la vie? L'Angleterre, le train monotone de +l'existence britannique, les amis facheux, les ingrats, je laisse tout +cela sans regrets et sans remords. Je m'attache a ce pays dans un +instant de crise supreme; au printemps, la guerre decidera de son sort +et du mien. Je serai le yuzbachi Arif; aussi souvent que dans la marine +de Sa Majeste, j'aurai des conges pour aller voir la-bas ceux que +j'aime, pour aller m'asseoir encore au foyer, a Brightbury sous les +vieux tilleuls. + +Mon Dieu, oui!... pourquoi pas, yuzbachi, turc pour de bon, et rester +aupres d'elle ... + +Et je songeai a cet instant d'ivresse: rentrer a Eyoub, un beau jour, +costume en yuzbachi, en lui annoncant que je ne m'en vais plus. + +Au bout d'une heure, ma decision etait prise et irrevocable: partir et +l'abandonner me dechirait le coeur. Je me fis de nouveau introduire chez +le pacha, pour lui donner le _oui_ solennel qui devait me lier pour +jamais a la Turquie, et le prier de faire, le soir meme, presenter ma +requete au sultan. + + + + +II + + +Quand je fus devant le pacha, je me sentis trembler, et un nuage passa +devant mes yeux: + +--Je vous remercie, Excellence, dis-je; je n'accepte pas. Veuillez +seulement vous souvenir de moi; quand je serai en Angleterre, peut-etre +vous ecrirai-je ... + + + + +III + + +Alors, il fallut pour tout de bon songer a partir. + +Courant de porte en porte, j'expediai le soir meme les courses de Pera, +remettant, sans demander mon reste, des cartes P. P. C. + +Achmet, en tenue de ceremonie, suivait a trois pas, portant mon manteau: + +--Ah! dit-il, ah! Loti, tu nous quittes et tu fais tes visites +d'adieu; j'ai devine cela, moi. Eh bien, s'il est vrai que tu nous +aimes, nous, et que ceux-la t'ennuient; s'il est vrai que les +conventions des autres ne sont pas faites pour toi, laisse-les; laisse +ces habits noirs qui sont laids, et ce chapeau qui est drole. Viens vite +a Stamboul avec nous, et envoie promener tout ce monde. + +Plusieurs de mes visites d'adieu furent manquees, par suite de ce +discours d'Achmet. + + + + +IV + + +Stamboul, 20 mars 1877. + +Une derniere promenade avec Samuel. Nos instants sont comptes. Le temps +inexorable emporte ces dernieres heures, apres lesquelles nous nous +separerons pour jamais!--des heures d'hiver, grises et froides, avec +des rafales de mars. + +Il etait convenu qu'il allait s'embarquer pour son pays avant mon depart +pour l'Angleterre. Il m'avait demande, comme derniere faveur, de le +promener avec moi en voiture ouverte jusqu'au coup de sifflet du +paquebot. + +Cet Achmet qui avait pris sa place, et devait dans l'avenir me suivre en +Angleterre, augmentait sa douleur; il etait malade de chagrin. Il ne +comprenait pas, le pauvre Samuel, qu'il y avait un abime entre son +affection a lui, si tourmentee, et l'affection limpide et fraternelle de +Mihran-Achmet; que lui, Samuel, etait une plante de serre chaude, +impossible a transplanter la-bas, sous mon toit paisible. + +L'arabahdji nous mene grand train, au grand trot de ses chevaux. Samuel +est enveloppe comme un pacha dans mon manteau de fourrure, que je lui +abandonne; sa belle tete est pale et triste; il regarde en silence +defiler les quartiers de Stamboul, les places immenses et desertes ou +poussent l'herbe et la mousse, les minarets gigantesques, les vieilles +mosquees decrepites, blanches sur le ciel gris, les vieux monuments avec +leur cachet d'antiquite et de delabrement, qui s'en vont en ruine comme +l'islamisme. + +Stamboul est desole et mort sous ce dernier vent d'hiver; les muezzins +chantent la priere de trois heures; c'est l'heure du depart. + +Je l'aimais bien pourtant, mon pauvre Samuel; je lui dis, comme on dit +aux enfants, que, pour lui aussi, je dois revenir, et que j'irai le voir +a Salonique; mais il a compris, lui, qu'il ne me reverra jamais, et ses +larmes me brisent un peu le coeur. + + + + +V + + +21 mars. + +Pauvre chere petite Aziyade! le courage m'avait manque pour lui dire a +elle: " Apres-demain, je vais partir." + +Je rentrai le soir a la case. Le soleil couchant eclairait ma chambre de +ses beaux rayons rouges; le printemps etait dans l'air. Les cafedjis +s'etalaient dehors comme dans les jours d'ete; tous les hommes du +voisinage, assis dans la rue, fumaient leur narguilhe sous les amandiers +blancs de fleurs. + +Achmet etait dans la confidence de mon depart. Nous faisions l'un et +l'autre des efforts inouis de conversation; mais Aziyade avait a moitie +compris, et promenait sur nous ses grands yeux interrogateurs; la nuit +vint, et nous trouva silencieux comme des morts. + +A une heure a la turque (sept heures), Achmet apporta une certaine +vieille caisse qui, renversee, nous servait de table, et posa dessus +notre souper de pauvres. (Nos derniers arrangements avec le juif Isaac +nous avaient laisses sans sou ni maille.) + +C'etait gai d'ordinaire, notre diner a deux, et nous nous amusions +nous-memes de notre misere: deux personnages souvent habilles de soie +et d'or, assis sur des tapis de Turquie, et mangeant du pain sec sur le +fond d'une vieille caisse. + +Aziyade s'etait assise comme moi; mais sa part devant elle restait +intacte; ses yeux etaient attaches sur moi avec une fixite etrange, et +nous avions peur l'un et l'autre de rompre ce silence. + +--J'ai compris, va, Loti, dit-elle ... C'est la derniere fois, n'est-ce +pas? + +Et ses larmes pressees commencerent a tomber sur son pain sec. + +--Non, Aziyade, non, ma cherie! Demain encore, et je te le jure. +Apres, je ne sais plus ... + +Achmet vit que le souper etait inutile. Il emporta sans rien dire la +vieille caisse, les assiettes de terre, et se retira, nous laissant dans +l'obscurite ... + + + + +VI + + +Le lendemain, c'etait le jour de tout arracher, de tout demolir, dans +cette chere petite case, meublee peu a peu avec amour, ou chaque objet +nous rappelait un souvenir. + +Deux _hamals_ que j'avais enroles pour cette besogne etaient la, +attendant mes ordres pour s'y mettre; j'imaginai de les envoyer diner +pour gagner du temps et retarder cette destruction. + +--Loti, dit Achmet, pourquoi ne dessines-tu pas ta chambre? Apres les +annees, quand la vieillesse sera venue, tu la regarderas et tu te +souviendras de nous. + +Et j'employai cette derniere heure a dessiner ma chambre turque. Les +annees auront du mal a effacer le charme de ces souvenirs. + +Quand Aziyade vint, elle trouva des murailles nues, et tout en desarroi; +c'etait le commencement de la fin. Plus que des caisses, des paquets et +du desordre; les aspects qu'elle avait aimes etaient detruits pour +toujours. Les nattes blanches qui couvraient les planches, les tapis sur +lesquels on se promenait nu-pieds, etaient partis chez les juifs, tout +avait repris l'air triste et miserable. + +Aziyade entra presque gaie, s'etant monte la tete avec je ne sais quoi; +elle ne put cependant supporter l'aspect de cette chambre denudee, et +fondit en larmes. + + + + +VII + + +Elle m'avait demande cette grace des condamnes a mort, de faire ce +dernier jour tout ce qui lui plairait. + +--Aujourd'hui, a tout ce que je demanderai, Loti, tu ne diras jamais +non. Je veux faire plusieurs choses a ma tete. Tu ne diras rien, et tu +approuveras tout. + +A neuf heures du soir, rentrant en caique de Galata, j'entendis dans ma +case un tapage inusite; il en sortait des chants et une musique +originale. + +Dans l'appartement recemment incendie, au milieu d'un tourbillon de +poussiere, s'agitait la chaine d'une de ces danses turques qui ne +finissent qu'apres complet epuisement des acteurs; des gens quelconques, +matelots grecs ou musulmans, ramasses sur la Corne d'or, dansaient avec +fureur; on leur servait du raki, du mastic et du cafe. + +Les habitues de la case, Suleiman, le vieux Riza, les derviches Hassan +et Mahmoud, contemplaient ce spectacle avec stupefaction. + +La musique partait de ma chambre: j'y trouvai Aziyade tournant +elle-meme la manivelle d'une de ces grandes machines assourdissantes, +orgues de Barbarie du Levant qui jouent les danses turques sur des notes +stridentes, avec accompagnement de sonnettes et de chapeaux chinois. + +Aziyade etait devoilee, et les danseurs pouvaient, par la portiere +entr'ouverte, apercevoir sa figure. C'etait contraire a tous les usages, +et aussi a la prudence la plus elementaire. On n'avait jamais vu dans le +saint quartier d'Eyoub pareille scene ni pareil scandale, et, si Achmet +n'eut affirme au public qu'elle etait Armenienne, elle eut ete perdue. + +Achmet, assis dans un coin, laissait faire avec soumission; c'etait +drole et c'etait navrant; j'avais envie de rire, et son regard a elle me +serrait le coeur. Les pauvres petites filles qui poussent sans pere ni +mere a l'ombre des harems, sont pardonnables de toutes leurs idees +saugrenues, et on ne peut juger leurs actions avec les lois qui +regissent les femmes chretiennes. + +Elle tournait comme une folle la manivelle de cet orgue et tirait de ce +grand meuble des sons extravagants. + +On a defini la musique turque: _les acces d'une gaiete dechirante_, et +je compris admirablement, ce soir-la, une si paradoxale definition. + +Bientot, intimidee de son oeuvre, intimidee de son propre tapage, et +toute honteuse de se trouver sans voile a la vue de ces hommes, elle +alla s'asseoir sur un large divan, seul meuble qui restat dans la case, +et, apres avoir ordonne au joueur d'orgue de continuer sa besogne, elle +pria qu'on lui donnat comme aux autres une cigarette et du cafe. + + + + +VIII + + +On avait, suivant la couleur et la forme consacrees, apporte a Aziyade +son cafe turc dans une tasse bleue posee sur un pied de cuivre, et +grande a peu pres comme la moitie d'un oeuf. + +Elle semblait plus calme et me regardait en souriant; ses yeux limpides +et tristes me demandaient pardon de cette foule et de ce vacarme; comme +un enfant qui a conscience d'avoir fait des sottises, et qui se sait +cheri, elle demandait grace avec ses yeux, qui avaient plus de charme +et de persuasion que toute parole humaine. + +Elle avait fait pour cette soiree une toilette qui la rendait +etrangement belle; la richesse orientale de son costume contrastait +maintenant avec l'aspect de notre demeure, redevenue sombre et +miserable. Elle portait une de ces vestes a longues basques dont les +femmes turques d'aujourd'hui ont presque perdu le modele, une veste de +soie violette semee de roses d'or. Un pantalon de soie jaune descendait +jusqu'a ses chevilles, jusqu'a ses petits pieds chausses de pantoufles +dorees. Sa chemise en gaze de Brousse lamee d'argent, laissait echapper +ses bras ronds, d'une teinte mate et ambree, frottes d'essence de roses. +Ses cheveux bruns etaient divises en huit nattes, si epaisses, que deux +d'entre elles auraient suffi au bonheur d'une merveilleuse de Paris; ils +s'etalaient a cote d'elle sur le divan, noues au bout par des rubans +jaunes, et meles de fils d'or, a la maniere des femmes armeniennes. Une +masse d'autres petits cheveux plus courts et plus rebelles formaient +nimbe autour de ses joues rondes, d'une paleur chaude et doree. Des +teintes d'un ambre plus fonce entouraient ses paupieres; et ses +sourcils, tres rapproches d'ordinaire, se rejoignaient ce soir-la avec +une expression de profonde douleur. + +Elle avait baisse les yeux, et on devinait seulement, sous ses cils, ses +larges prunelles glauques, penchees vers la terre; ses dents etaient +serrees, et sa levre rouge s'entr'ouvrait par une contraction nerveuse +qui lui etait familiere. Ce mouvement qui eut rendu laide une autre +femme, la rendait, elle, plus charmante; il indiquait chez elle la +preoccupation ou la douleur, et decouvrait deux rangees pareilles de +toutes petites perles blanches. On eut vendu son ame pour embrasser ces +perles blanches, et la contraction de cette levre rouge, et ces gencives +qui semblaient faites de la pulpe d'une cerise mure. + +Et j'admirais ma maitresse; je me penetrais a la derniere heure de ses +traits bien-aimes pour les fixer dans mon souvenir. Le bruit dechirant +de cette musique, la fumee aromatisee du narguilhe amenaient doucement +l'ivresse, cette legere ivresse orientale qui est l'aneantissement du +passe et l'oubli des heures sombres de la vie. + +Et ce reve insense s'imposait a mon esprit: tout oublier, et rester +pres d'elle, jusqu'a l'heure froide du desenchantement ou de la mort ... + + + + +IX + + +On entendit au milieu de ce tapage un leger craquement de porcelaine: +Aziyade etait restee immobile, seulement elle venait de briser sa tasse +dans sa main crispee, et les debris tombaient a terre. + +Le mal n'etait pas grand; le cafe epais apres avoir desagreablement sali +ses doigts, se repandit sur le plancher, et l'incident passa sans +qu'aucun de nous fit mine de l'avoir remarque. + +Cependant la tache s'elargissait par terre, et un liquide sombre tombait +toujours de sa main fermee, goutte a goutte d'abord, ensuite en mince +filet noir. Une lanterne eclairait miserablement cette chambre. Je +m'approchai pour regarder: il y avait pres d'elle une mare de sang. La +porcelaine brisee avait entaille cruellement sa chair, et l'os seulement +avait arrete cette coupure profonde. + +Le sang de ma cherie coula une demi-heure, sans qu'on trouvat aucun +moyen de l'etancher. + +On en emportait des cuvettes toutes rougies; on tenait sa main dans +l'eau froide en comprimant les levres de cette plaie: rien n'arretait +ce sang, et Aziyade, blanche comme une jeune fille morte, s'etait +affaissee en fermant les yeux. + +Achmet avait pris sa course pour aller reveiller une vieille femme a +tete de sorciere qui l'arreta enfin avec des plantes et de la cendre. + +La vieille, apres avoir recommande de lui tenir toute la nuit le bras +vertical, et reclame trente piastres de salaire, fit quelques signes sur +la blessure et disparut. + +Il fallut ensuite congedier tous ces hommes et coucher l'enfant malade. +Elle etait pour l'instant aussi froide qu'une statue de marbre, et +completement evanouie. + +La nuit qui suivit fut sans sommeil pour nous deux. + +Je la sentais souffrir; tout son corps se raidissait de douleur. Il +fallait tenir verticalement ce bras blesse, c'etait la recommandation de +l'affreuse vieille, et elle souffrait moins ainsi. Je tenais moi-meme ce +bras nu qui avait la fievre; toutes les fibres vibraient et tremblaient, +je les sentais aboutir a cette coupure profonde et beante; il me +semblait souffrir moi-meme, comme si ma propre chair eut ete coupee +jusqu'a l'os et non la sienne. + +La lune eclairait des murailles nues, un plancher nu, une chambre vide; +les meubles absents, les tables de planches grossieres depouillees de +leurs couvertures de soie, eveillaient des idees de misere, de froid et +de solitude; les chiens hurlaient au-dehors de cette maniere lugubre +qui, en Turquie comme en France est reputee presage de mort; le vent +sifflait a notre porte, ou gemissait tout doucement comme un vieillard +qui va mourir. + +Son desespoir me faisait mal, il etait si profond et si resigne, qu'il +eut attendri des pierres. J'etais tout pour elle, le seul qu'elle eut +aime, et le seul qui l'eut jamais aimee, et j'allais la quitter pour ne +plus revenir. + +--Pardon, Loti, disait-elle, de t'avoir donne ce tracas de me couper +les doigts; je t'empeche de dormir. Mais dors, Loti, cela ne fait rien +que je souffre, puisque c'est fini de moi-meme. + +--Ecoute, lui dis-je, Aziyade, ma bien-aimee, veux-tu que je revienne?... + + + + +X + + +Un moment apres, nous etions assis tous deux sur le bord de ce lit; je +tenais toujours son bras blesse, et aussi sa tete affaiblie, et suivant +la formule musulmane des serments solennels, je lui jurais de revenir. + +--Si tu es marie, Loti, disait-elle, cela ne fait rien. Je ne serai +plus ta maitresse, je serai ta soeur. Marie-toi, Loti; c'est secondaire, +cela! J'aime mieux ton ame. Te revoir seulement, c'est tout ce que je +demande a Allah. Apres cela, je serai presque heureuse encore, je vivrai +pour t'attendre, tout ne sera pas fini pour Aziyade. + +Ensuite, elle commenca a s'endormir tout doucement; le jour se mit a +poindre, et je la laissai, comme de coutume avant le soleil, dormant +d'un bon sommeil tranquille. + + + + +XI + + +23 mars. + +J'allai a bord et je revins a la hate. Course de trois heures. +J'annoncai a Aziyade un sursis de depart de deux jours. + +C'est peu, deux jours, quand ce sont les derniers de l'existence, et +qu'il faut se hater de jouir l'un de l'autre comme si on allait mourir. + +La nouvelle de mon depart avait deja circule et je recus plusieurs +visites d'adieu de mes voisins de Stamboul. Aziyade s'enfermait dans +la chambre de Samuel, et je l'entendais pleurer. Les visiteurs aussi +l'entendaient bien un peu, mais sa presence frequente chez moi avait +deja transpire dans le voisinage, et elle etait tacitement admise. +Achmet, d'ailleurs, avait affirme la veille au soir au public qu'elle +etait Armenienne; et cette assurance, donnee par un musulman, etait sa +sauvegarde. + +--Nous nous etions toujours attendus, disait le derviche Hassan-effendi, +a vous voir disparaitre ainsi, par une trappe ou un coup de baguette. +Avant de partir, nous direz-vous, Arif ou Loti, qui vous etes et ce que +vous etes venu faire parmi nous? + +Hassan-effendi etait de bonne foi; bien que lui et ses amis eussent +desire savoir qui j'etais, ils l'ignoraient absolument parce qu'ils ne +m'avaient jamais epie. On n'a pas encore importe en Turquie le +commissaire de police francais, qui vous depiste en trois heures; on est +libre d'y vivre tranquille et inconnu. + +Je declinai a Hassan-effendi mes noms et qualites, et nous nous fimes la +promesse de nous ecrire. + +Aziyade avait pleure plusieurs heures; mais ses larmes etaient moins +ameres. L'idee de me revoir commencait a prendre consistance dans son +esprit et la rendait plus calme. Elle commencait a dire: " Quand tu +seras de retour ..." + +--Je ne sais pas, Loti, disait-elle, si tu reviendras,--Allah seul le +sait! Tous les jours je repeterai: _Allah! selamet versen Loti_ +!(Allah! protege Loti!) et Allah ensuite fera selon sa volonte. +Pourtant, reprenait-elle avec serieux, comment pourrais-je t'attendre un +an, Loti? Comment cela se pourrait-il, quand je ne sais plus rester un +jour, non pas meme une heure, sans te voir. Tu ne sais pas, toi, que les +jours ou tu es de garde, je vais me promener en haut du Taxim, ou +m'installer en visite chez ma mere Behidje, parce que de la on apercoit +de loin le _Deerhound_. Tu vois bien, Loti, que c'est impossible, et +que, si tu reviens, Aziyade sera morte ... + + + + +XII + + +Achmet aura mission de me transmettre les lettres d'Aziyade et de lui +faire passer les miennes, voie de Kadidja, et il me faut une provision +d'enveloppes a son adresse. + +Or, Achmet ne sait point ecrire, ni lui ni personne de sa famille; +Aziyade ecrit trop mal pour affronter la poste, et nous voila tous les +trois assis sous la tente de l'ecrivain public, faisant vignette +d'Orient. + +C'est tres complique, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes: + +"A Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure a Yedi-Koule, dans une traverse +donnant sur Arabahdjilar-Malessi, pres de la mosquee. C'est la troisieme +maison apres un tutundji, et a cote il y a une vieille Armenienne qui +vend des remedes, et, en face, un derviche." + +Aziyade fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de +son argent, huit piastres blanches; apres quoi, il lui faut de ma part +le serment de m'en servir. + +Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la +rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de +si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle, +qu'avant longtemps, " Aziyade sera oubliee pour toujours "! + + + + +XIII + + +Le soir, nous remontions en caique la Corne d'or; jamais nous n'avions +tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se +soucier d'aucune precaution, comme si tout etait fini pour elle, et que +le monde lui fut indifferent. + +Nous avions pris un caique a l'echelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le +soleil se couchait derriere un ciel de tempete. + +On voit rarement en Europe ciel si tourmente et si noir; c'etait, au +nord, un de ces terribles nuages arques, a l'aspect de cataclysme, qui +annoncent en Afrique les grands orages. + +--Regarde, dis-je a Aziyade, voila le ciel que je voyais chaque soir +dans le pays des hommes noirs, ou j'ai habite un an avec le frere que +j'ai perdu! + +Du cote oppose, Stamboul, avec ses pointes aigues, se frangeait sur une +grande dechirure jaune, d'une nuance eclatante et profonde,--eclairage +fantastique et presque funebre. + +Un vent terrible se leva tout a coup sur la Corne d'or; la nuit tombait +et nous etions transis de froid. + +Les grands yeux d'Aziyade etaient fixes sur les miens, regardant a une +etrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater a la lueur +crepusculaire, et lire au fond de mon ame. Je ne lui avais jamais vu ce +regard et il me causait une impression inconnue; c'etait comme si les +replis les plus secrets de moi-meme eussent ete tout a coup penetres par +elle, et examines au scalpel. Son regard me posait a la derniere heure +cette interrogation supreme: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aime? +Serai-je oubliee bientot comme une maitresse de hasard, ou bien +m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?" + +Les yeux fermes, je retrouve encore ce regard, cette tete blanche, +seulement indiquee sous les plis de mousseline du yachmak, et, +par-derriere, cette silhouette de Stamboul, profilee sur ce ciel +d'orage ... + + + + +XIV + + +Nous debarquons encore une fois la-bas, sur cette petite place d'Eyoub +que demain je ne verrai plus. + +Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil a notre demeure. + +L'entree en etait encombree de caisses et de paquets, et il y faisait +deja nuit. Achmet decouvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il +promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hate de partir: je +pris Aziyade par la main et l'entrainai dehors. + +Le ciel etait toujours etrangement noir, menacant d'un deluge; les cases +et les paves se detachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par +eux-memes. La rue etait deserte et balayee par des rafales qui faisaient +tout trembler; deux femmes turques etaient blotties dans une porte et +nous examinaient curieusement. Je tournai la tete pour voir encore cette +demeure ou je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur +ce coin de la terre ou j'avais trouve un peu de bonheur ... + + + + +XV + + +Nous traversons la petite place de la mosquee pour nous embarquer de +nouveau. Un caique nous emporte a Azar-kapou, d'ou nous devons rejoindre +Galata, et puis Top-hane, Foundoucli, et le _Deerhound_. + +Aziyade a voulu venir me conduire; elle a jure d'etre sage; elle est a +cette derniere heure d'un calme inattendu. + +Nous traversons tout le tumulte de Galata; on ne nous avait jamais vus +circuler ensemble dans ces quartiers europeens. Leur " madame " est sur +sa porte a nous voir passer; la presence de cette jeune femme voilee lui +donne le mot de l'enigme qu'elle avait depuis longtemps cherche. + +Nous passons Top-hane, pour nous enfoncer dans les quartiers solitaires +de Sali-Bazar, dans les larges avenues qui longent les grands harems. + +Enfin, voici Foundoucli, ou nous devons nous dire adieu. + +Une voiture est la qui stationne, commandee par Achmet, pour ramener +Aziyade dans sa demeure. + +Foundoucli est encore un coin de la vieille Turquie, qui semble detache +du fond de Stamboul: petite place dallee, au bord de la mer, antique +mosquee a croissant d'or, entouree de tombes de derviches, et de sombres +retraites d'oulemas. + +L'orage est passe et le temps est radieux; on n'entend que le bruit +lointain des chiens errants qui jappent dans le silence du soir. + +Huit heures sonnent a bord du _Deerhound_, l'heure a laquelle je dois +rentrer. Un coup de sifflet m'annonce qu'un canot du bord va venir ici +me prendre. Le voila qui se detache de la masse noire du navire, et qui +lentement s'approche de nous. C'est l'heure triste, l'heure inexorable +des adieux! + +J'embrasse ses levres et ses mains. Ses mains tremblent legerement; cela +a part, elle est aussi calme que moi-meme, et sa chair est glacee. + +Le canot est rendu: elle et Achmet se retirent dans un angle obscur de +la mosquee; je pars, et je les perds de vue! + +Un instant apres, j'entends le roulement rapide de la voiture qui +emporte pour toujours ma bien-aimee!... bruit aussi sinistre que celui +de la terre qui roule sur une tombe cherie. + +C'est bien fini sans retour! si je reviens jamais comme je l'ai jure, +les annees auront secoue sur tout cela leur cendre, ou bien j'aurai +creuse l'abime entre nous deux en en epousant une autre, et elle ne +m'appartiendra plus. + +Et il me prit une rage folle de courir apres cette voiture, de retenir +ma cherie dans mes bras, de nouer mes bras autour d'elle, pendant que +nous nous aimions encore de toute la force de notre ame, et de ne plus +les ouvrir qu'a l'heure de la mort. + +.................. + + + + +XVI + + +24 mars. + +Un matin pluvieux de mars, un vieux juif demenage la maison d'Arif. +Achmet surveille cette operation d'un oeil morne. + +--Achmet, ou va votre maitre? disent les voisins matineux sortis sur +leur porte. + +--Je ne sais pas, repond Achmet. + +Des caisses mouillees, des paquets trempes de pluie, s'embarquent dans +un caique, et s'en vont on ne sait ou, descendant la Corne d'or du cote +de lamer. + +Et c'est fini d'Arif, le personnage a cesse d'exister. + +Tout ce reve oriental est acheve; cette etape de mon existence, la +derniere sans doute qui aura du charme, est passee sans retour, et le +temps peut-etre en balayera jusqu'au souvenir. + + + + +XVII + + +Quand Achmet vint a bord, escortant ce convoi de bagages, je lui +annoncai qu'un nouveau sursis nous etait accorde, de vingt-quatre heures +au moins. Il ventait tempete du cote de Marmara. + +--Allons encore courir Stamboul, lui dis-je; ce sera comme une +promenade posthume, qui aura son charme de tristesse. Mais elle, je ne +la reverrai plus! + +Et j'allai deposer mes habits europeens chez leur " madame "; +Arif-effendi en personne sortit encore une fois de ce bouge, et passa +les ponts, un chapelet a la main, avec l'air grave et la tenue correcte +des bons musulmans qui se prennent au serieux et s'en vont pieusement +faire leurs prieres. Achmet marchait a cote de lui, revetu de ses plus +beaux habits. Il avait demande de regler lui-meme le programme de cette +derniere journee, et se renfermait pour l'instant dans un deuil +silencieux. + + + + +XVIII + + +Apres avoir couru tous les recoins familiers du vieux Stamboul, fume un +grand nombre de narguilhes et fait station a toutes les mosquees, nous +nous retrouvons le soir a Eyoub, ramenes encore une fois vers ce lieu, +ou je ne suis plus qu'un etranger sans gite, dont le souvenir meme sera +bientot efface. + +Mon entree au cafe de Suleiman produit sensation: on m'avait considere +comme un personnage disparu, eteint pour tout de bon et pour jamais. + +L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort melee: beaucoup de tetes +entierement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des +Miracles, ou peu s'en faut. + +Achmet cependant organise pour moi une fete d'adieu et commande un +orchestre: deux hautbois a l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une +grosse caisse. + +Je consens a ces preparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera +rien, et que je ne verrai pas couler de sang. + +Nous allons nous etourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas +mieux. + +On m'apporte mon narguilhe et ma tasse de cafe turc, qu'un enfant est +charge de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les +assistants par la main, les forme en cercle et les invite a danser. + +Une longue chaine de figures bizarres commence a s'agiter devant moi, +a la lueur troublee des lanternes; une musique assourdissante fait +trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus +aux murailles noires s'ebranlent et donnent des vibrations metalliques; +les hautbois poussent des notes stridentes, et la _gaiete dechirante_ +eclate avec frenesie. + +Au bout d'une heure, tous etaient grises de mouvement et de tapage; la +fete etait a souhait. + +Je n'y voyais plus moi-meme qu'a travers un nuage, ma tete s'emplissait +de pensees etranges et incoherentes. Les groupes, extenues et haletants, +passaient et repassaient dans l'obscurite. La danse tourbillonnait +toujours, et Achmet, a chaque tour, brisait une vitre du revers de sa +main. + +Une a une, toutes les vitres de l'etablissement tombaient a terre, et se +pulverisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourees +de coupures profondes, ensanglantaient le plancher. + +Il parait qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques. + +J'etais ecoeure de cette fete, inquiet aussi pour l'avenir de voir +Achmet faire de pareilles sottises et se soucier si peu de ses +promesses. + +Je me levai pour sortir; Achmet comprit et me suivit en silence. L'air +froid du dehors nous rendit le calme et la possession de nous-memes. + +--Loti, dit Achmet, ou vas-tu? + +--A bord, repondis-je; je ne te connais plus; je tiendrai mes promesses +comme tu as ce soir tenu les tiennes, tu ne me reverras jamais. + +Et j'allai plus loin discuter avec un batelier attarde le prix d'un +passage pour Galata. + +--Loti, dit Achmet, pardonne-moi, tu ne peux pas laisser ainsi ton +frere! + +Et il commenca a me supplier en pleurant. + +Moi non plus, je ne voulais pas le laisser ainsi, mais j'avais juge +qu'une penitence et une semonce lui etaient necessaires, et je restais +inexorable. + +Alors, il chercha a me retenir avec ses mains pleines de sang, et +s'accrocha a moi avec desespoir. Je le repoussai violemment et le lancai +contre une pile de bois qui s'ecroula avec fracas. Des bachibozouks de +patrouille qui passaient nous prirent pour des malfaiteurs, et +s'approcherent avec un fanal. + +Nous etions au bord de l'eau, dans un endroit solitaire de la banlieue, +loin des murs de Stamboul, et ces mains rouges representaient mal. + +--Ce n'est rien, dis-je; seulement, ce garcon a bu, et je le ramenais +chez lui. + +Alors, je pris Achmet par la main, et l'emmenai chez sa soeur Eriknaz, +qui, apres avoir panse ses doigts, lui fit un long sermon et l'envoya +coucher. + + + + +XIX + + +26 mars. + +Encore un jour,--dernier sursis de notre depart. + +Encore un jour, encore une toilette chez leur " madame " et je me +retrouve a Stamboul. + +Il fait temps sombre d'orage, la brise est tiede et douce. Nous fumons +un narguilhe de deux heures sous les arcades mauresques de la rue du +Sultan-Selim.--Les colonnades blanches, deformees par les annees, +alternent avec les kiosques funeraires et les alignements de tombeaux. +Des branches d'arbres, toutes roses de fleurs, passent par-dessus les +murailles grises; de fraiches plantes croissent partout, et courent +gaiement sur les vieux marbres sacres. + +J'aime ce pays, et tous ces details me charment; je l'aime parce que +c'est le sien et qu'elle a tout anime de sa presence,--elle qui est +encore la tout pres, et que cependant je ne verrai plus. + +Le soleil couchant nous trouve assis devant la mosquee de Mehmed-Fatih, +sur certain banc ou nous avons autrefois passe de longues heures. +Par-ci, par-la, des groupes de musulmans, eparpilles sur l'immense +place, fument en causant, et goutent avec nonchalance les charmes d'une +soiree de printemps. + +Le ciel est redevenu calme et sans nuages; j'aime ce lieu, j'aime cette +vie d'Orient, j'ai peine a me figurer qu'elle est finie et que je vais +partir. + +Je regarde ce vieux portique noir, la-bas, et cette rue deserte qui +s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est la qu'elle habite, et, en +m'avancant de quelques pas, je verrais encore sa demeure. + +Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquietude: il a devine ce +que je pense, et compris ce que je veux faire. + +--Ah! dit-il, Loti, aie pitie d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit +adieu; a present, laisse-la! + +Mais j'avais resolu de la voir, et j'etais sans force contre moi-meme. + +Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause meme du simple +bon sens: Abeddin etait la, le vieil Abeddin, son maitre, et toute +tentative pour la voir devenait insensee. + +--D'ailleurs, disait-il, si meme elle sortait, tu n'as plus de maison +pour la recevoir. Ou trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalite +pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui +disent que tu es la, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la +laisseras dans la rue. Cela t'est egal, a toi qui vas partir; mais, +Loti, si tu fais cela, je te deteste et tu n'as pas de coeur. + +Achmet baissa la tete, et se mit a frapper du pied contre le sol, parti +qu'il avait coutume de prendre quand ma volonte dominait la sienne. + +Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique. + +Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et +deserte: on eut dit la rue d'une ville morte. + +Pas une fenetre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de +l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pave, deux +carcasses dessechees de chiens morts. + +C'etait un quartier aristocratique: les vieilles maisons, baties en +planches de nuances foncees, decelaient une opulence mysterieuse; des +balcons fermes, des shaknisirs en grande saillie, debordant sur la rue +triste; derriere les grilles de fer, des treillages discrets en lattes +de frene, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres +et des oiseaux. Toutes les fenetres de Stamboul sont peintes et fermees +de cette maniere. + +Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les +passants, par l'ouverture des rideaux, decouvrent des tetes humaines, +jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses. + +Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre +pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebaille seulement; quelqu'un +est derriere, qui la referme aussitot. L'interieur ne se devine jamais. + +Cette grande maison la-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle +d'Aziyade. La porte est surmontee d'un soleil, d'une etoile et d'un +croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les +treillages des shaknisirs representent des tulipes bleues melees a des +papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un etre vivant l'habite; +on ne sait jamais si, des fenetres d'une maison turque, quelqu'un vous +regarde ou ne vous regarde pas. + +Derriere moi, la-haut, la grande place est doree par le soleil couchant; +ici, dans la rue, tout est deja dans l'ombre. + +Je me cache a moitie derriere un pan de muraille, je regarde cette +maison, et mon coeur bat terriblement. + +Je pense a ce jour ou je l'avais vue, et pour la premiere fois de ma +vie, derriere les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce +que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres +femmes ne rient de moi; j'ai peur d'etre ridicule, et surtout j'ai peur +de la perdre ... + + + + +XX + + +Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en +plein l'immense mosquee, les portiques arabes et les minarets +gigantesques. Les oulemas qui sortaient de la priere du soir s'etaient +tous arretes sur le seuil, et s'etageaient dans la lumiere sur les +grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait +: au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme +qui avait une admirable tete mystique. Le turban blanc des oulemas +entourait son beau front large; son visage etait pale, sa barbe et ses +grands yeux etaient noirs comme de l'ebene. + +Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la +profondeur du ciel bleu et disait: + +--Voila Dieu! Regardez tous! Je vois Allah! Je vois l'Eternel! + +Et nous courumes, Achmet et moi, comme la foule, aupres de l'oulema qui +voyait Allah. + + + + +XXI + + +Nous ne vimes rien, helas! Nous en aurions eu besoin cependant. Alors, +comme toujours, j'aurais donne ma vie pour cette vision divine, ma vie +seulement pour un signe du ciel, ma vie pour une simple manifestation du +surnaturel. + +--Il ment, disait Achmet; quel est l'homme qui a jamais vu Allah? + +--Ah! c'est vous, Loti, dit l'oulema Izzet; vous aussi, vous voulez +voir Allah? Allah, dit-il en souriant, ne se montre pas aux infideles. + +--Il est fou, dirent les derviches. + +Et on emmena le visionnaire dans sa cellule. + +Achmet avait profite de cette diversion pour m'entrainer sur le versant +de Marmara, le plus loin d'elle possible. La nuit vint et nous trouva a +moitie egares. + + + + +XXII + + +Nous dinons sous les porches de la rue du Sultan-Selim. Il est deja tard +pour Stamboul; les Turcs se couchent avec le soleil. + +L'une apres l'autre, les etoiles s'allument dans le ciel pur; la lune +eclaire la rue large et deserte, les arcades arabes et les vieilles +tombes. De loin en loin un cafe turc encore ouvert jette une lueur rouge +sur les paves gris; les passants sont rares et circulent le fanal a la +main; par-ci par-la, de petites lampes tristes brulent dans les kiosques +funeraires. Je vois pour la derniere fois ces tableaux familiers; +demain, a pareille heure, je serai loin de ce pays. + +--Nous allons descendre jusqu'a Oun-Capan, dit Achmet, qui a ce soir +encore l'autorisation de faire le programme; nous prendrons des chevaux +jusqu'a Balate, un caique jusqu'a Pri-pacha, et nous irons coucher chez +Eriknaz qui nous attend. + +Nous nous perdons pour aller a Oun-Capan, et les chiens aboient apres +nos lanternes; nous connaissons bien cependant notre Stamboul, mais les +vieux Turcs eux-memes se perdent la nuit dans ces dedales. Personne pour +nous indiquer la route; toujours les memes petites rues, qui montent, +descendent et se contournent sans motif plausible, comme les sentiers +d'un labyrinthe. + +A Oun-Capan, a l'entree du Phanar, deux chevaux nous attendent. + +Un coureur nous precede, porteur d'un fanal de deux metres de haut, et +nous partons comme le vent. + +Le sombre et interminable Phanar est endormi; tout y est silencieux. +Dans les rues ou nous courons, le soleil en plein midi hesite a +descendre, et deux chevaux ont peine a passer de front. D'un cote, c'est +la grande muraille de Stamboul; de l'autre, de hautes maisons bardees de +fer et plus vieilles que l'islam, qui s'elargissent par le haut, et font +voute sur la ruelle humide. Il faut courber la tete en passant a cheval +sous les balcons des maisons byzantines, qui tendent au-dessus de vous +dans l'obscurite profonde leurs gros bras de pierre. + +C'est le chemin que nous faisions chaque soir pour rejoindre le logis +d'Eyoub; arrives a Balate, nous en sommes bien pres, mais ce logis +n'existe plus ... + +Nous reveillons un batelier qui nous mene en caique sur l'autre rive ... + +La, c'est la campagne, et de grands cypres noirs se dressent au milieu +des platanes. + +Nous commencons aux lanternes l'ascension des sentiers qui menent a la +case d'Eriknaz. + + + + +XXIII + + +Eriknaz-hanum est d'une laideur agreable et distinguee, blanche comme de +la cire, les yeux et les sourcils noirs comme l'aile du corbeau. Elle +nous recoit sans voile, comme une femme franque. + +Tout son interieur respire l'ordre, l'aisance, et la plus stricte +proprete. Ses amies Murrah et Fenzile, qui veillaient avec elle, a notre +arrivee prennent la fuite en se cachant le visage. Elles etaient +occupees a broder de paillettes d'or de petites pantoufles rouges, a +bouts retrousses comme des trompettes. + +Mon amie Alemshah, fille d'Eriknaz et niece d'Achmet, vient prendre sa +place habituelle sur mes genoux et s'y endort; c'est une jolie petite +creature de trois ans, aux grands yeux de jais, mignonne et proprette +comme une poupee. + +Apres le cafe et la cigarette, on nous apporte deux matelas blancs, deux +_yatags_ blancs, deux couvre-pieds blancs, le tout comme neige; Eriknaz +et Alemshah se retirent en nous souhaitant bonne nuit, et nous nous +endormons tous deux d'un profond sommeil. + +Un soleil radieux vient de grand matin nous eveiller, et quatre a quatre +nous degringolons les sentiers qui menent a la Corne d'or. Un caique +matinal est la qui nous attend. + +La multitude des cases noires de Pri-pacha, etagees la-haut en pyramide, +baignent dans la lumiere orangee, et toutes les vitres etincellent. +Eriknaz et Alemshah nous regardent de loin partir, perchees, en robes +rouges, au soleil levant, sur le toit de leur maison. + +Voici Eyoub qui passe, voici le cafe de Suleiman, la petite place de la +mosquee, et la case d'Arif-effendi, en pleine lumiere du matin. Personne +au bord de l'eau; tout encore est clos et endormi. + +Ma demeure, que j'ai si souvent vue sombre et triste, sous la neige et +le vent du nord, me laisse comme derniere image un eblouissement de +soleil. + +Ce dernier lever du jour est d'une splendeur inaccoutumee; tout le long +de la Corne d'or, depuis Eyoub jusqu'au serail, les domes et les +minarets se dessinent sur le ciel limpide en teintes roses ou irisees. +Les caiques dores commencent a circuler par centaines, charges de +passants pittoresques ou de femmes voilees. + +Au bout d'une heure, nous sommes a bord. Tout y est sens dessus dessous, +et c'est bien le depart cette fois. + +Il est fixe pour midi. + + + + +XXIV + + +--Viens, Loti, dit Achmet; allons encore a Stamboul, fumer notre +narguilhe ensemble pour la derniere fois ... + +Nous traversons en courant Sali-Bazar, Tophane, Galata. Nous voici au +pont de Stamboul. + +La foule se presse sous un soleil brulant; c'est bien le printemps, pour +tout de bon, qui arrive comme moi je m'en vais. La grande lumiere de +midi ruisselle sur tout cet ensemble de murailles, de domes et de +minarets, qui couronnent la-haut Stamboul; elle s'eparpille sur une +foule bariolee, vetue des couleurs les plus voyantes de l'arc-en-ciel. + +Les bateaux arrivent et partent, charges d'un public pittoresque; les +marchands ambulants hurlent a tue-tete, en bousculant la foule. + +Nous connaissons tous ces bateaux qui nous ont transportes a tous les +points du Bosphore; nous connaissons sur le pont de Stamboul toutes les +echoppes, tous les passants, meme tous les mendiants, la collection +complete des estropies, aveugles, manchots, becs-de-lievre et +culs-de-jatte! Toute la truanderie turque est aujourd'hui sur pied; je +distribue des aumones a tout ce monde, et recueille toute une kyrielle +de benedictions et de salams. + +Nous nous arretons a Stamboul, sur la grande place de Jeni-djami, devant +la mosquee. Pour la derniere fois de ma vie, je jouis du plaisir d'etre +en Turc, assis a cote de mon ami Achmet, fumant un narguilhe au milieu +de ce decor oriental. + +Aujourd'hui, c'est une vraie fete du printemps, un etalage de costumes +et de couleurs. Tout le monde est dehors, assis sous les platanes, +autour des fontaines de marbre, sous les berceaux de vignes qui se +couvriront bientot de feuilles tendres. Les barbiers ont etabli leurs +ateliers dans la rue et operent en plein air; les bons musulmans se font +gravement raser la tete, en reservant au sommet la meche par laquelle +Mahomet viendra les prendre pour les porter en paradis. + +... Qui me portera, moi, dans un paradis quelconque? quelque part +ailleurs que dans ce vieux monde qui me fatigue et m'ennuie, quelque +part ou rien ne changera plus, quelque part ou je ne serai pas +perpetuellement separe de ce que j'aime ou de ce que j'ai aime? + +Si quelqu'un pouvait me donner seulement la foi musulmane, comme +j'irais, en pleurant de joie, embrasser le drapeau vert du prophete! + +--Digression stupide, a propos d'une queue reservee sur le sommet de la +tete ... + + + + +XXV + + +--Loti, dit Achmet, explique-moi un peu le voyage que tu vas faire. + +--Achmet, dis-je, quand j'aurai traverse la mer de Marmara, l'Ak-Deniz +(la mer vieille), comme vous l'appelez, j'en traverserai une beaucoup +plus grande pour aller au pays des Grecs, une plus grande encore pour +aller au pays des Italiens, le pays de ta " madame ", et puis encore une +plus grande pour atteindre la pointe d'Espagne. Si au moins je restais +dans cette mer si bleue, la Mediterranee, je serais moins loin de vous; +ce serait encore un peu votre ciel, et les bateaux qui font le +va-et-vient du Levant m'apporteraient souvent des nouvelles de la +Turquie! Mais j'entrerai dans une autre mer, tellement immense, que tu +n'as aucune idee d'une etendue pareille, et il me faudra, la, naviguer +plusieurs jours en remontant vers l'etoile (le nord) pour arriver dans +mon pays--dans mon pays, ou nous voyons plus souvent la pluie que le +beau temps, et les nuages que le soleil. + +"Je serai la-bas bien loin de vous et cette contree ne ressemble guere +a la tienne; tout y est plus pale, et les couleurs de toute chose y sont +plus ternes; c'est comme ici quand il fait de la brume, encore est-ce +moins transparent. + +"Le pays est si plat, que tu n'en as jamais vu de semblable, si ce +n'est quand tu es alle en Arabie, faire a la Mecque le pelerinage que +tout bon musulman doit au tombeau du prophete; seulement, au lieu de +sable, c'est de l'herbe verte et de grands champs laboures. Les maisons +sont toutes carrees et pareilles; pour perspective, on n'a guere que le +mur de son voisin, et souvent cette platitude vous etouffe, on voudrait +s'elever pour voir plus loin. + +"Encore n'y a-t-il pas, comme en Turquie, des escaliers pour monter sur +les toits, et, moi qui te parle, ayant un jour eu l'idee de me promener +sur ma maison, je me suis vu passer dans mon quartier pour un garcon +excentrique. + +"Tout le monde est a l'uniforme, paletot gris, chapeau ou casquette, et +c'est pis qu'a Pera. Tout est prevu, regle, numerote; il y a des lois +sur tout et des reglements pour tout le monde, si bien que le dernier +des cuistres, marchand de bonneterie ou garcon coiffeur, a les memes +droits a vivre qu'un garcon intelligent et determine, comme toi ou moi +par exemple. + +"Enfin, croirais-tu, mon cher Achmedim, que, pour le quart de ce que +nous faisons journellement a Stamboul, on aurait dans mon pays des +pourparlers d'une heure avec le commissaire de police! + +Achmet comprit tres bien cet apercu de civilisation occidentale, et +resta un instant reveur. + +--Pourquoi, dit-il, apres la guerre, n'amenerais-tu pas ta famille en +Turquie d'Asie, Loti? + +--Loti, dit Achmet, je veux que tu emportes ce chapelet qui me vient de +mon pere Ibrahim, et promets-moi qu'il ne te quittera jamais. Je sais +bien, reprit-il en pleurant, que je ne te reverrai plus. Dans un mois, +nous aurons la guerre; c'est fini des pauvres Turcs, c'est fini de +Stamboul, les _Moscov_ nous detruiront tous, et, quand tu reviendras, +Loti, ton Achmet sera mort. + +"Son corps restera quelque part dans la campagne, du cote du Nord; il +n'aura meme pas une petite tombe en marbre gris, sous les cypres, dans +le cimetiere de Kassim-Pacha; Aziyade sera passee en Asie, et tu ne +retrouveras plus sa trace, personne ne pourra plus te parler d'elle. +Loti, dit-il en pleurant, reste avec ton frere! + +Helas! Je crains ces Moscov autant que lui-meme, je tremble a cette +idee horrible que je pourrais en effet perdre sa trace, et que je ne +trouverais plus personne au monde qui put jamais me parler d'elle!... + + + + +XXVI + + +Les muezzins montent a leurs minarets, c'est l'heure du namaze de midi; +il est temps de partir. + +En passant par Galata, je vais saluer leur " madame ". J'embrasserais +presque cette vieille coquine. + +Achmet me reconduit a bord, ou nous nous disons adieu au milieu du +tohu-bohu des visites et de l'appareillage. + +Nous partons, et Stamboul s'eloigne ... + + + + +XXVII + + +En mer, 27 mars 1877. + +Un pale soleil de mars se couche sur la mer de Marmara. L'air du large +est vif et froid. Les cotes, tristes et nues, s'eloignent dans la brume +du soir. Est-ce fini, mon Dieu, et ne la verrai-je plus? + +Stamboul a disparu; les plus hauts domes des plus hautes mosquees, tout +s'est perdu dans l'eloignement, tout s'est efface. Je voudrais seulement +une minute la voir, je donnerais ma vie pour seulement toucher sa main; +j'ai une envie folle de sa presence. + +J'ai encore dans la tete tout le tapage de l'Orient, les foules de +Constantinople, l'agitation du depart, et ce calme de la mer m'oppresse. + +Si elle etait la, je pleurerais, ce que je n'ai pu faire; je mettrais ma +tete sur ses genoux et je pleurerais comme un enfant; elle me verrait +pleurer et elle aurait confiance. J'ai ete bien tranquille et bien froid +en lui disant adieu. + +Et je l'adore pourtant. En dehors de toute ivresse, je l'aime, de +l'affection la plus tendre et la plus pure; j'aime son ame et son coeur +qui sont a moi; je l'aimerai encore au-dela de la jeunesse, au-dela du +charme des sens, dans l'avenir mysterieux qui nous apportera la +vieillesse et la mort. + +Ce calme de la mer, ce ciel pale de mars me serrent le coeur. Je souffre +bien, mon Dieu; c'est une angoisse comme si je l'avais vue mourir. +J'embrasse ce qui me vient d'elle; je voudrais pleurer, et je ne le puis +meme pas. + +Elle est a cette heure dans son harem, ma bien-aimee, dans quelque +appartement de cette demeure si sombre et si grillee, etendue, sans +paroles et sans larmes, aneantie, a l'approche de la nuit. + +Achmet est reste, nous suivant des yeux, assis sur le quai de +Foundoucli; je l'ai perdu de vue en meme temps que ce coin familier de +Constantinople, ou, chaque soir, Samuel ou lui venaient m'attendre. + +Lui aussi pense que je ne reviendrai plus. + +Pauvre petit ami Achmet, je l'aimais bien, celui-la encore; son amitie +m'etait douce et bienfaisante. + +C'est fini de l'Orient, le reve est acheve. La patrie est devant nous; +dans ce paisible petit Brightbury la-bas, on m'attend avec bonheur. Moi +aussi, je les aime tous, mais qu'il est triste ce foyer qui m'attend. + +Je revois ce nid, cheri pourtant, ou s'est passee mon enfance, les vieux +murs et le lierre, le ciel gris du Yorkshire, les vieux toits, la mousse +et les tilleuls, temoins d'autrefois, temoins des premiers reves et du +bonheur que rien dans le monde ne peut plus me rendre. + +Souvent deja j'y suis revenu, au foyer, le coeur tourmente et dechire; +j'y ai rapporte bien des passions, bien des esperances, toujours +brisees; il est rempli de poignants souvenirs, son calme beni n'a plus +sur moi son action salutaire; j'etoufferai la, maintenant, comme une +plante privee de soleil ... + + + + +XXVIII + + +A LOTI, DE SA SOEUR + +Brightbury, avril 1877. + +Cher frere aime, je veux, moi aussi, te souhaiter la bienvenue dans +notre pays. Fasse Celui auquel je me confie que tu t'y trouves bien et +que notre tendresse adoucisse tes peines! Il me semble que nous ne +negligerons rien pour cela, nous sommes pleins de la joie de ton retour. + +Je fais souvent la reflexion qu'alors qu'on est si aime, si cheri, et +qu'on est l'affection et la pensee dominante de tant de coeurs, il n'y a +point de quoi se croire une vie _maudite_ et desheritee dans ce monde. +Je t'ai ecrit a Constantinople une longue lettre que tu ne recevras sans +doute jamais. Je te disais combien je prenais part a tes peines, a tes +douleurs meme. Va, j'ai plus d'une fois verse des larmes en songeant a +l'histoire d'Aziyade. + +Je pense, cher petit frere, que ce n'est pas tout a fait ta faute, si tu +laisses ainsi partout un morceau de ta pauvre existence. On se l'est +bien disputee, cette existence, bien qu'elle ne soit pas longue +encore ... mais tu sais que je crois qu'il y aura bientot quelqu'un qui +la prendra tout a fait, et que tu t'en trouveras le mieux du monde. + +Le rossignol et le coucou, la fauvette et les hirondelles saluent ton +arrivee; tu ne pouvais pas mieux tomber que dans cette saison. Qui sait +si nous allons pouvoir te garder un peu, pour te bien gater. + +Adieu; tous nos baisers, et a bientot! + + + + +XXIX + + +Traduction d'un grimoire turc, ecrit sous la dictee d'Achmet par un +ecrivain public de la place d'Emin-Ounou a Stamboul, et adresse a Loti, +a Brightbury. + +"ALLAH! + +"Mon cher Loti, + +"Achmet te fait beaucoup de salutations. + +"J'ai fait remettre ta lettre de Mytilene a Aziyade par la vieille +Kadidja; elle l'a serree dans sa robe, et n'a pas pu se la faire lire +encore, parce qu'elle n'est pas sortie depuis ton depart. + +"Le vieux Abeddin a soupconne et tout devine, car nous avions ete sans +prudence pendant les derniers jours. Il ne lui a pas fait de reproches, +a dit Kadidja, et ne l'a pas chassee, parce qu'il l'aimait beaucoup. +Seulement, il n'entre plus dans son appartement; il ne prend plus garde +a elle et il ne lui parle plus. Les autres femmes aussi du harem l'ont +abandonnee, excepte Fenzile-hanum, qui est allee pour elle consulter le +hodja (le sorcier). + +"Elle est malade depuis ton depart; cependant le grand ekime (medecin) +qui l'a vue a dit qu'elle n'avait rien et n'est pas revenu. + +"C'est la vieille qui avait un jour arrete le sang de sa main qui la +soigne; elle est sa confidente et je crois qu'elle l'a denoncee pour de +l'argent. + +"Aziyade te fait dire qu'elle ne vit pas sans toi; qu'elle ne voit pas +le moment de ton retour a Constantinople; qu'elle ne croit pas qu'elle +puisse jamais _voir tes yeux face a face_ et qu'il lui semble qu'il n'y +a plus de soleil. + +"Loti, les paroles que tu m'as dites, ne les oublie pas; les promesses +que tu m'as faites, ne les oublie jamais! Dans ta pensee, crois-tu que +je peux etre heureux un seul moment sans toi a Constantinople? Je ne le +puis pas, et, quand tu es parti, mon coeur s'est brise de peine. + +"On ne m'a pas encore appele pour la guerre, a cause de mon pere, qui +est tres vieux; cependant je pense qu'on m'appellera bientot. + +"Je te salue + +"Ton frere, + +"ACHMET" + +"P.-S.--Le feu a pris dans le quartier du Phanar cette derniere +semaine. Le Phanar est tout brule." + + + + +XXX + + +LOTI A IZEDDIN-ALI, A STAMBOUL + +Brightbury, 20 mai 1877. + +Mon cher Izzedin-Ali, + +Me voici dans mon pays, bien different du votre! sous les vieux +tilleuls qui m'ont abrite enfant, dans ce petit Brightbury dont je vous +parlais a Stamboul, au milieu de mes bois de chenes verts. C'est le +printemps, mais un pale printemps: de la pluie et de la brume, un peu +comme est chez vous l'hiver. + +J'ai repris l'uniforme d'Occident, chapeau et paletot gris, il me semble +par instants que mon costume, c'est le votre, et que c'est a present que +je suis deguise. + +J'aime ce petit coin de la patrie cependant; j'aime ce foyer de la +famille que j'ai tant de fois deserte; j'aime ceux qui m'aiment ici, et +dont l'affection rendait douces et heureuses mes premieres annees. +J'aime tout ce qui m'entoure, meme cette campagne et ces vieux bois qui +ont leur charme a eux, un grand charme pastoral, quelque chose qu'il +m'est difficile de definir pour vous, charme du passe, charme +d'autrefois et des anciens bergers. + +Les nouvelles se succedent, mon cher effendim, les nouvelles de la +guerre; les evenements se precipitent. J'avais espere que le peuple +anglais prendrait parti pour la Turquie, et je ne vis qu'a moitie, si +loin de Stamboul. Vous avez mes sympathies ardentes; j'aime votre pays, +je fais pour lui des voeux sinceres, et sans doute vous me reverrez +bientot. + +Et puis, vous l'avez devine, effendim, je l'aime, elle, dont vous aviez +soupconne et tolere la presence. Votre coeur est grand; vous etes +au-dessus de toutes les conventions, de tous les prejuges. Je puis bien +vous dire a vous que je l'aime, et que, pour elle surtout, je reviendrai +bientot. + + + + +XXXI + + +Brightbury, mai 1877. + +J'etais assis a Brightbury, sous les vieux tilleuls. Une mesange a tete +bleue chantait au-dessus de ma tete une chanson compliquee et fort +longue; elle y mettait toute son ame de mesange, et son chant reveillait +chez moi un monde de souvenirs. + +C'etait confus d'abord, comme les souvenirs lointains; puis peu a peu +les images vinrent, plus nettes et plus precises, je m'y retrouvai tout +a fait. + +Oui, c'etait la-bas, a Stamboul,--une de nos grandes imprudences, un +de nos jours d'ecole buissonniere et de temerite. Mais c'est si grand, +Stamboul! on y est si inconnu!... Et le vieil Abeddin, qui etait a +Andrinople!... + +C'etait une belle apres-midi d'hiver, et nous nous promenions tous deux, +elle et moi, heureux comme deux enfants de nous trouver ensemble au +soleil, une fois par hasard, et de courir la campagne. + +Il etait triste cependant le lieu de promenade que nous avions choisi: +nous longions la grande muraille de Stamboul, lieu solitaire par +excellence, et ou tout semble s'etre immobilise depuis les derniers +empereurs byzantins. + +La grande ville a toutes ses communications par mer, et autour de ses +murs antiques le silence est aussi complet qu'aux abords d'une +necropole. Si, de loin en loin, quelques portes s'ouvrent dans les +epaisseurs de ces remparts, on peut affirmer que personne n'y passe et +qu'il eut autant valu les supprimer. Ce sont du reste de petites portes +basses, contournees, mysterieuses, surmontees d'inscriptions dorees et +d'ornements bizarres. + +Entre la partie habitee de la ville et ses fortifications s'etendent de +vastes terrains vagues occupes par des masures inquietantes, des ruines +eboulees de tous les ages de l'histoire. + +Et rien au-dehors ne vient interrompre la longue monotonie de ces +murailles; a peine, de distance en distance, un minaret dressant sa tige +blanche; toujours les memes creneaux, toujours les memes tours, la meme +teinte sombre apportee par les siecles,--les memes lignes regulieres, +qui s'en vont, droites et funebres, se perdre dans l'extreme horizon. + +Nous marchions tous deux seuls au pied de ces grands murs. Tout autour +de nous, dans la campagne, c'etaient des bois de ces cypres +gigantesques, hauts comme des cathedrales, a l'ombre desquels par +milliers se pressaient les sepultures des Osmanlis. Je n'ai vu nulle +part autant de cimetieres que dans ce pays, ni autant de tombes, ni +autant de morts. + +--Ces lieux, disait Aziyade, etaient affectionnes d'Azrael qui, la +nuit, y arretait son vol. Il repliait ses grandes ailes et marchait +comme un homme sous ces ombrages terribles. + +Cette campagne etait silencieuse, ces sites imposants et solennels. + +Et cependant nous etions gais, tous les deux, heureux de notre escapade, +heureux d'etre jeunes et libres, de circuler une fois par hasard, en +plein vent comme tout le monde, et sous le beau ciel bleu. + +Son yachmak, tres epais, etait ramene sur ses yeux jusqu'a derober tout +son front; a peine voyait-on, par l'ouverture du voile, rouler ses +prunelles, si limpides et si mobiles; son feredje d'emprunt etait d'une +couleur foncee, d'une coupe severe, que n'adoptent point d'ordinaire les +femmes elegantes et jeunes. Et le vieil Abeddin lui-meme ne l'eut point +reconnue. + +Nous marchions d'un pas souple et rapide, frolant les modestes +marguerites blanches et l'herbe courte de janvier, respirant a pleine +poitrine le bon air vif et piquant des beaux jours d'hiver. + +Tout a coup, dans ce grand silence, nous entendimes un delicieux chant +de mesange, en tout semblable a celui d'aujourd'hui; les petits oiseaux +de meme espece repetent dans tous les coins du monde la meme chanson. + +Aziyade s'arreta court, etonnee; avec une mine de stupefaction comique, +du bout de son doigt teint de henne, elle me montrait le petit chanteur +pose pres de nous sur une branche de cypres. Ce petit oiseau, tout +petit, tout seul, se donnait tant de mal pour faire tout ce bruit, il se +demenait d'un air si important et si joyeux, que, de bon coeur, nous +nous mimes a rire. + +Et nous restames la longtemps a l'ecouter, jusqu'au moment ou il prit +son vol, effraye par six grands chameaux qui s'avancaient d'une allure +bete, attaches a la queue leu leu par des ficelles. + +Apres ... apres, nous vimes poindre une troupe de femmes en deuil qui se +dirigeaient vers nous. + +C'etaient des femmes grecques; deux popes marchaient en tete; elles +portaient un petit cadavre, a decouvert sur une civiere, suivant leur +rite national. + +--_Bir guzel tchoudjouk_ (Un joli petit enfant!), dit Aziyade devenue +serieuse. + +En effet, c'etait une jolie petite fille de quatre ou cinq ans, une +delicieuse poupee de cire qui semblait endormie sur des coussins. Elle +etait vetue d'une elegante robe de mousseline blanche et portait sur la +tete une couronne de fleurs d'or. + +Il y avait une fosse creusee au bord du chemin. On enterre ainsi les +morts n'importe ou, le long des routes ou au pied des murs ... + +--Approchons-nous, dit Aziyade, redevenue enfant; on nous donnera des +bonbons. + +On avait derange pour creuser cette fosse un cadavre qui ne devait pas +etre fort ancien; la terre qui en etait sortie etait pleine d'ossements +et de lambeaux de diverses etoffes. Il y avait surtout un bras, plie a +angle droit, dont les os, encore rouges, se tenaient au coude par +quelque chose que la terre n'avait pas eu le temps de devorer. + +Il y avait la deux _popes_ a grands cheveux de femme, couverts de +sordides oripeaux dores, sales, patibulaires, assistes de quatre mauvais +droles d'enfants de choeur. + +Ils marmotterent quelque chose sur l'enfant mort, et puis la mere lui +enleva sa couronne de fleurs, et emprisonna avec soin ses cheveux blonds +dans un petit bonnet de nuit, toilette qui nous eut fait sourire, si +elle n'eut pas ete faite par cette mere. + +Quand elle fut couchee tout au fond sur le sol humide, sans planches, +sans biere, on jeta sur elle cette terre malsaine; tout tomba dans le +trou, sur la jolie petite figure de cire, y compris les vieux os et le +vieux coude; et elle fut promptement enfouie. + +On nous donna des bonbons en effet; j'ignorais cet usage grec. + +Une jeune fille, puisant dans un sac rempli de dragees blanches, en +remit une poignee a chacun des assistants, et nous en eumes aussi, bien +que nous fussions Turcs. + +Quand Aziyade tendit la main pour recevoir les siennes, ses yeux etaient +pleins de larmes ... + + + + +XXXII + + +Le fait est que ce petit oiseau etait drole de se trouver si heureux de +vivre, et d'etre si gai au milieu de ce site funebre!... + +.................. + + + * * * * * + + +5 + +AZRAEL + + + +I + +20 mai 1877. + +... C'est bien le ciel pur et la mer bleue du Levant. La-bas, quelque +chose se dessine; l'horizon se frange de mosquees et de minarets;--mon +coeur bat, c'est Stamboul! + +Je mets pied a terre.--C'est une emotion vive que de me retrouver dans +ce pays ... + +Achmet n'est plus la, a son poste, caracolant a Top-Hane sur son cheval +blanc. Galata meme est mort; on voit que quelque chose de terrible comme +une guerre d'extermination se passe au-dehors. + +... J'ai repris mes habits turcs. Je cours a Azarkapou. Je monte dans le +premier caique qui passe. Le caiqdji me reconnait. + +--Et Achmet?... dis-je. + +--Parti, parti pour la guerre! + +J'arrive chez Eriknaz, sa soeur. + +--Oui, parti, dit-elle. Il etait a Batoum, et, depuis la bataille, nous +sommes sans nouvelles. + +Les sourcils noirs d'Eriknaz s'etaient contractes avec douleur; elle +pleurait amerement ce frere que les hommes lui avaient ravi, et la +petite Alemshah pleurait en regardant sa mere. + +Je me rendis a la case de Kadidja; mais la vieille avait demenage, et +personne ne put m'indiquer sa demeure. + + + + +II + + +Alors, je me dirigeai seul vers la mosquee de Mehmed-Fatih, vers la +maison d'Aziyade, sans arreter aucun projet dans ma tete troublee, sans +songer meme a ce que j'allais faire, pousse seulement par le besoin de +m'approcher d'elle et de la voir!... + +Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait ete autrefois +l'opulent Phanar; ce n'etait plus qu'une grande devastation, une longue +suite de rues funebres, encombrees de debris noirs et calcines. C'etait +ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller a Eyoub, +ou m'attendait ma cherie ... + +On criait dans ces rues; des groupes d'hommes a peine vetus, leves pour +la guerre, a moitie armes, a moitie sauvages, aiguisaient leurs yatagans +sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zebres +d'inscriptions blanches. + +Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de +l'Eski-Stamboul. + +J'approchais toujours. J'etais dans la rue sombre qui monte a +Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!... + +Les objets exterieurs etalaient au soleil des aspects sinistres qui me +serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et +rien que le bruit de mes pas ... + +Sur les paves, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille, +rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes +maigres et nues, d'un noir d'ebene; elle trottinait tete basse, et se +parlait a elle-meme ... C'etait Kadidja. + +Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible _Ah_! avec une +intonation aigue de negresse ou de macaque, et un ricanement de +moquerie. + +--Aziyade? dis-je. + +--_Eulu! eulu_! dit-elle en appuyant a plaisir sur ces mots +bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, designent la mort. + +--_Eulu! eulmuch_! criait-elle, comme a quelqu'un qui ne comprend +pas. + +Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait +sans pitie de ce mot funebre: + +--Morte! Morte!... elle est morte! + +On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme +un coup de foudre; il faut un moment a la souffrance, pour vous +etreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur +d'etre si calme. Et la vieille me suivait pas a pas, comme une furie, +avec son horrible _Eulu! eulu_! + +Je sentais derriere moi la haine exasperee de cette creature, qui +adorait sa maitresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me +retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une +certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre ... + +.................. + + + +III + + +Je me retrouvai appuye contre une fontaine de marbre, pres de la maison +peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyade avait habitee; +j'etais assis et la tete me tournait; les maisons sombres et desertes +dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le +marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempee dans l'eau +froide de la fontaine, faisait matelas a ma tete ... Alors, je vis la +vieille Kadidja pres de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridees de +singe;--elle continuait de verser de l'eau sur mon front ... + +Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde a nous; ils causaient +avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues, +des nouvelles de la premiere bataille de Kars. On etait aux mauvais +jours des debuts de la guerre, et les destinees de l'islam semblaient +deja perdues. + + + + +IV + + Je veille, et, nuit et jour, mon front reve enflamme, + Ma joue en pleurs ruisselle, + Depuis qu'Albayde dans la tombe a ferme + Ses beaux yeux de gazelle. + (VICTOR HUGO, _Orientales_.) + + +La chose froide que je tenais serree dans mes bras etait une borne de +marbre plantee dans le sol. + +Ce marbre etait peint en bleu d'azur, et termine en haut par un relief +de fleurs d'or. Je vois encore ces fleurs et ces lettres dorees en +saillie, que machinalement je lisais ... + +C'etait une de ces pierres tumulaires qui sont en Turquie particulieres +aux femmes, et j'etais assis sur la terre, dans le grand cimetiere de +Kassim-Pacha. + +La terre rouge et fraichement remuee formait une bosse de la longueur +d'un corps humain; de petites plantes deracinees par la beche etaient +posees sur ce gueret les racines en l'air; tout alentour, c'etaient la +mousse et l'herbe fine, des fleurs sauvages odorantes.--On ne porte ni +bouquets ni couronnes sur les tombes turques. + +Ce cimetiere n'avait pas l'horreur de nos cimetieres d'Europe; sa +tristesse orientale etait plus douce, et aussi plus grandiose. De +grandes solitudes mornes, des collines steriles, ca et la plantees de +cypres noirs; de loin en loin, a l'ombre de ces arbres immenses, des +mottes de terre retournees de la veille, d'antiques bornes funeraires, +de bizarres tombes turques, coiffees de tarbouchs et de turbans. + +Tout au loin, a mes pieds, la Corne d'or, la silhouette familiere de +Stamboul, et la-bas ... Eyoub! + +C'etait un soir d'ete; la terre, l'herbe seche, tout etait tiede, a part +ce marbre autour duquel j'avais noue mes bras, qui etait reste froid; sa +base plongeait en terre, et se refroidissait au contact de la mort. + +Les objets exterieurs avaient ces aspects inaccoutumes que prennent les +choses, quand les destinees des hommes ou des empires touchent aux +grandes crises decisives, quand les destinees s'achevent. + +On entendait au loin les fanfares des troupes qui partaient pour la +guerre sainte, ces etranges fanfares turques, unisson strident et +sonore, timbre inconnu a nos cuivres d'Europe; on eut dit le supreme +hallali de l'islamisme et de l'Orient, le chant de mort de la grande +race de Tchengiz. + +Le yatagan turc trainait a mon cote, je portais l'uniforme de +_yuzbachi_; celui qui etait la ne s'appelait plus Loti, mais Arif, le +_yuzbachi_ Arif-Ussam;--j'avais sollicite d'etre envoye aux +avant-postes, je partais le lendemain ... + +Une tristesse immense et recueillie planait sur cette terre sacree de +l'islam; le soleil couchant dorait les vieux marbres verdatres des +tombes, il promenait des lueurs roses sur les grands cypres, sur leurs +troncs seculaires, sur leur melancolique ramure grise. Ce cimetiere +etait comme un temple gigantesque d'Allah; il en avait le calme +mysterieux, et portait a la priere. + +J'y voyais comme a travers un voile funebre, et toute ma vie passee +tourbillonnait dans ma tete avec le vague desordre des reves; tous les +coins du monde ou j'ai vecu et aime, mes amis, mon frere, des femmes de +diverses couleurs que j'ai adorees, et puis, helas! le foyer bien-aime +que j'ai deserte pour jamais, l'ombre de nos tilleuls, et ma vieille +mere ... + +Pour elle qui est la couchee, j'ai tout oublie!... Elle m'aimait, elle, +de l'amour le plus profond et le plus pur, le plus humble aussi: et +tout doucement, lentement, derriere les grilles dorees du harem, elle +est morte de douleur, sans m'envoyer une plainte. J'entends encore sa +voix grave me dire: " Je ne suis qu'une petite esclave circassienne, +moi ... Mais, _toi, tu sais_; pars, Loti, si tu le veux; fais suivant ta +volonte!" + +Les fanfares retentissaient dans le lointain, sonores comme les fanfares +bibliques du jugement dernier; des milliers d'hommes criaient ensemble +le nom terrible d'Allah, leur clameur lointaine montait jusqu'a moi et +remplissait les grands cimetieres de rumeurs etranges. + +Le soleil s'etait couche derriere la colline sacree d'Eyoub, et la nuit +d'ete descendait transparente sur l'heritage d'Othman ... + +... Cette chose sinistre qui est la-dessous, si pres de moi que j'en +fremis, cette chose sinistre deja devoree par la terre, et que j'aime +encore ... Est-ce tout, mon Dieu?... Ou bien y a-t-il un reste indefini, +une ame, qui plane ici dans l'air pur du soir, quelque chose qui peut me +voir encore pleurant la sur cette terre?... + +Mon Dieu, pour elle je suis pres de prier, mon coeur qui s'etait durci +et ferme dans la comedie de la vie, s'ouvre a present a toutes les +erreurs delicieuses des religions humaines, et mes larmes tombent sans +amertume sur cette terre nue. Si tout n'est pas fini dans la sombre +poussiere, je le saurai bientot peut-etre, je vais tenter de mourir pour +le savoir ... + + + + +V + + +CONCLUSION + + +On lit dans le _Djeridei-havadis_, journal de Stamboul: + +"Parmi les morts de la derniere bataille de Kars, on a retrouve le +corps d'un jeune officier de la marine anglaise, recemment engage au +service de la Turquie sous le nom de Arif-Ussam-effendi. + +"Il a ete inhume parmi les braves defenseurs de l'islam (que Mahomet +protege!), aux pieds du Kizil-Tepe, dans les plaines de Karadjemir." + + + +FIN + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Aziyade, by Pierre Loti + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AZIYADE *** + +***** This file should be named 11035.txt or 11035.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/1/0/3/11035/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/11035.zip~ b/old/11035.zip~ Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..d0c9fd3 --- /dev/null +++ b/old/11035.zip~ |
