diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:44 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:35:44 -0700 |
| commit | ddabbbac0e72de73dd6c58c5d2534bb07d57e3fd (patch) | |
| tree | 19320aecd4f59be9f8a9a7170d3b21502b088fde | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 10982-0.txt | 7147 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/10982-8.txt | 7564 | ||||
| -rw-r--r-- | old/10982-8.zip | bin | 0 -> 110241 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/10982.txt | 7565 | ||||
| -rw-r--r-- | old/10982.zip | bin | 0 -> 108261 bytes |
8 files changed, 22292 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/10982-0.txt b/10982-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3d604e4 --- /dev/null +++ b/10982-0.txt @@ -0,0 +1,7147 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10982 *** + +LA TENTATION DE SAINT ANTOINE + +PAR + +GUSTAVE FLAUBERT + + + +A LA MÉMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN + +DÉCÉDÉ A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL + +Le 3 avril 1848 + + + + +I. + + +C'est dans la Thébaïde, au haut d'une montagne, sur une plate-forme +arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres. + +La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de +roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l'intérieur une +cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stèle de bois, un gros +livre; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois +nattes, une corbeille, un couteau. + +A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol; et, +à l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur +l'abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un +lac au bas de la falaise. + +La vue est bornée à droite et à gauche par l'enceinte des roches. Mais +du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d'immenses +ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent les unes derrière les +autres, en montant toujours;--puis au delà des sables, tout au loin, la +chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des +vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord, +est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre, +disposés comme les flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur +la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur +prennent une pâleur nacrée; les buissons, les cailloux, la terre, tout +maintenant paraît dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une +poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de +la lumière. + +SAINT-ANTOINE + +qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de +chèvre, est assis, jambes croisées, entrain de faire des nattes. Dès que +le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon: + +Encore un jour! un jour de passé! + +Autrefois pourtant, je n'étais pas si misérable! Avant la fin de la +nuit, je commençais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve +chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur +mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais à ranger tout +dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tâchais que les nattes fussent +bien égales et les corbeilles légères; car mes moindres actions me +semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pénible. + +A des heures réglées je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras +étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s'épanchait du +haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?... + +Il marche dans l'enceinte des roches, lentement. + +Tous me blâmaient lorsque j'ai quitté la maison. Ma mère s'affaissa +mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et +l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir +au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru +après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa +tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui +m'emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient +toujours; et je n'ai plus revu personne. + +D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un +enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont +l'air épaissies par l'ancienne fumée des aromates. Du fond des +sarcophages j'ai entendu s'élever une voix dolente qui m'appelait; ou +bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur +les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle +en ruines. Là, j'avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi +les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui +tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'étais déchiré par des griffes, +mordu par des becs, frôlé par des ailes molles; et d'épouvantables +démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois +même, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont +secouru, puis emmené avec eux. + +Alors, j'ai voulu m'instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu'il +fût aveugle, aucun ne l'égalait dans la connaissance des Écritures. +Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je +le conduisais sur le Paneum, d'où l'on découvre le Phare et la haute +mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de +toutes les nations, jusqu'à des Cimmériens vêtus de peaux d'ours, et des +Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse, il +y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant de +payer l'impôt, ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains. +D'ailleurs la ville est pleine d'hérétiques, des sectateurs de Manès, de +Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et +vous convaincre. + +Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n'y +pas faire attention, cela trouble. + +Je me suis réfugié à Colzim; et ma pénitence fut si haute que je n'avais +plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblèrent autour de moi pour devenir +des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en haine des +extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait +de partout des messages. On venait me voir de très-loin. + +Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre +m'entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois jours. + +Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrêta devant le temple de +Sérapis. C'était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur +voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue +était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des +lanières; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est +retournée, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, à travers ses +longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaître +Ammonaria ... + +Cependant ... celle-là était plus grande ..., et belle ..., +prodigieusement! + +Il se passe les mains sur le front. + +Non! non! je ne veux pas y penser! + +Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens. +Tout s'est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors, +il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il, +maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiète si peu de me donner des +nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitté, Hilarion comme les autres! + +Il avait peut-être quinze ans quand il est venu; et son intelligence +était si curieuse qu'il m'adressait à chaque moment des questions. Puis, +il écoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me +les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs à +faire rire les patriarches. C'était un fils pour moi! + +Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent +des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis +retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux formant +un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les +bords seuls frémissent. + +Antoine les regarde. + +Ah! que je voudrais les suivre! + +Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemplé avec envie les longs +bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils +emmenaient au loin ceux que j'avais reçus chez moi! Quelles bonnes +heures nous avions! quels épanchements! Aucun ne m'a plus intéressé +qu'Ammon; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée, +la piété des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas +voulu partir avec lui! D'où vient mon obstination à continuer une vie +pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie, +puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules à part, et +cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble +à l'église, où l'on voit accrochés trois martinets qui servent à punir +les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline +est sévère. + +Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur +apportent des oeufs, des fruits, et même des instruments propres à ôter +les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de +Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions. + +Mais j'aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un prêtre. +On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorité +dans les familles. + +D'ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu'à moi +d'être ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma +chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des +jeunes gens autour de moi, et à ma porte, comme enseigne, une couronne +de laurier suspendue. + +Mais il y a trop d'orgueil à ces triomphes! Soldat valait mieux. J'étais +robuste et hardi,--assez pour tendre le câble des machines, traverser +les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes fumantes!... +Rien ne m'empêchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de +publicain au péage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris +des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantités d'objets +curieux ... + +Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de +Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des +tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au delà, des +arbres taillés en cône protégent contre le vent du sud les fermes +tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces +colonnettes, rapprochées comme les bâtons d'une claire-voie; et par ces +intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses +plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où +l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par +terre, sa femme se penche pour l'embrasser. + +Dans l'obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des +museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. +Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s'enfuient. +C'était un troupeau de chacals. + +Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en +demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance. + +Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement. + +Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît. + +Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui! + +Riant amèrement: + +C'est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier +pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des +nattes, puis d'échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui +vous brise les dents! Ah! misère de moi! est-ce que ça ne finira pas! +Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez! + +Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis +s'arrête hors d'haleine, éclate en sanglots et se couche par terre, +sur le flanc. + +La nuit est calme; des étoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le +claquement des tarentules. + +Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui +pleure, l'aperçoit. + +Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous! + +Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une torche +et la plante sur le stèle de bois, de façon à éclairer le gros livre. + +Si je prenais ... la Vie des Apôtres?... oui!... n'importe où! + +«_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les +quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux +terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix +lui dit: Pierre, lève-toi! tue, et mange!_» + +Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout?... tandis que +moi ... + +Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages, que +le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit: + +«_Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent +un grand carnage, de sorte qu'ils disposèrent à volonté de ceux qu'ils +haïssaient_.» + +Suit le dénombrement des gens tués par eux: soixante-quinze mille. Ils +avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du +vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant +des idolâtres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au +seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les +chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voilà que +je plonge dans des idées de meurtre et de sang! + +Il ouvre le livre à un autre endroit. + +«_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_.» + +Ah! c'est bien! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois; +celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de +délices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a changé en bête. Il +marchait à quatre pattes! + +Antoine se met à rire; et en écartant les bras, du bout de sa main, +dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase: + +«_Ezéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses +parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, +tous ses vases précieux, et ce qu'il y avait dans ses trésors_.» + +Je me figure ... qu'on voyait entassés jusqu'au plafond des pierres +fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une +accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en +les maniant, qu'il tient le résultat d'une quantité innombrable +d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompée et qu'il peut +répandre. C'est une précaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y +a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Où +est-ce donc? + +Il feuillette vivement. + +Ah! voici! + +«_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en +lui proposant des énigmes_.» + +Comment espérait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jésus! +Mais Jésus a triomphé parce qu'il était Dieu, et Salomon grâce peut-être +à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là! Car le +monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqué,--forme un ensemble dont +toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes +d'un seul corps. Il s'agit de connaître les amours et les répulsions +naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc +modifier ce qui paraît être l'ordre immuable? + +Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se +projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'écrie: + +Au secours, mon Dieu! + +L'ombre est revenue à sa place. + +Ah!... c'était une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me +tourmente l'esprit! Je n'ai rien à faire!... absolument rien à faire! + +Il s'assoit, et se croise les bras. + +Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi +viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices? +J'ai repoussé le monstrueux anachorète qui m'offrait, en riant, des +petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa +croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était +très-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication. + +Antoine marche de droite et de gauche, vivement. + +C'est par mon ordre qu'on a bâti cette foule de retraites saintes, +pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et +nombreux à pouvoir faire une armée! J'ai guéri de loin des malades; j'ai +chassé des démons; j'ai passé le fleuve au milieu des crocodiles; +l'empereur Constantin m'a écrit trois lettres; Balacius, qui avait +craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux; le peuple +d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase +m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voilà plus de +trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours! J'ai porté sur +mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j'ai exposé mon +corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté +cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacôme; et ceux qu'on +décapite, qu'on tenaille ou qu'on brûle ont moins de vertu, peut-être, +puisque ma vie est un continuel martyre! + +Antoine se ralentit. + +Certainement, il n'y a personne dans une détresse aussi profonde! Les +coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est +usé. Je n'ai pas de sandales, pas même une écuelle!--car, j'ai distribué +aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne +serait ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail, il me +faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la +ménagerais. + +Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages, +sur des trônes, le long du mur; et on les a régalés dans un banquet, en +les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et +boiteux depuis la persécution de Dioclétien! L'Empereur lui a baisé +plusieurs fois son oeil crevé; quelle sottise! Du reste, le Concile +avait des membres si infâmes! Un évêque de Scythie, Théophile; un autre +de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre était trop +vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en +obtenir des concessions! + +Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui +qui parlait contre moi,--un grand jeune homme à barbe frisée,--me +lançait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que +je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs figures +méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah! que ne puis-je les faire +exiler tous par l'Empereur, ou plutôt les battre, les écraser, les voir +souffrir! Je souffre bien, moi! + +Il s'appuie en défaillant contre sa cabane. + +C'est d'avoir trop jeûné! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une +fois seulement, un morceau de viande. + +Il entreferme les yeux, avec langueur. + +Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait +caillé qui tremble sur un plat!... + +Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir +comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie +m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure. +Aucune femme n'est venue, cependant?... + +Il se tourne vers le petit chemin entre les roches. + +C'est par là qu'elles arrivent, balancées dans leurs litières aux bras +noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées +d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes. +Le besoin d'une volupté surhumaine les torture; elles voudraient mourir, +elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas +de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. «Oh! non, disent-elles, +pas encore! Que dois-je faire!» Toutes les pénitences leur seraient bonnes. +Elles demandent les plus rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi. + +Voilà longtemps que je n'en ai vu! Peut-être qu'il en va venir? pourquoi +pas? Si tout à coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet +dans la montagne. Il me semble ... + +Antoine grimpe sur une roche, à l'entrée du sentier; et il se penche, en +dardant ses yeux dans les ténèbres. + +Oui! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent +leur chemin. Elle est là! Ils se trompent. + +Appelant: + +De ce côté! viens! viens! + +L'écho répète: Viens! viens! + +Il laisse tomber ses bras, stupéfait. + +Quelle honte! Ah! pauvre Antoine! + +Et tout de suite, il entend chuchoter: «Pauvre Antoine!» + +Quelqu'un? répondez! + +Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations; +et dans leurs sonorités confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air +parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes. + +LA PREMIÈRE + +Veux-tu des femmes? + +LA SECONDE + +De grands tas d'argent, plutôt! + +LA TROISIÈME + +Une épée qui reluit? + +et LES AUTRES + +--Le Peuple entier t'admire! + +--Endors-toi! + +--Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras! + +En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le +vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une +femme penchée sur l'abîme, et dont les grands cheveux se balançant. + +ANTOINE + +se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec +ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert +d'hirondelles. + +C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière ... +Éteignons-la! + +Il l'éteint, l'obscurité est profonde. + +Et, tout à coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau, +ensuite une prostituée, le coin d'un temple, une figure de soldat, un +char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent. + +Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit +comme des peintures d'écarlate sur de l'ébène. + +Leur mouvement s'accélère. Elles défilent d'une façon vertigineuse. +D'autres fois, elles s'arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent; ou +bien, elles s'envolent, et immédiatement d'autres arrivent. + +Antoine ferme ses paupières. + +Elles se multiplient, l'entourent, l'assiègent. Une épouvante indicible +l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brûlante à +l'épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme +qui le sépare du monde. Il tâche de parler; impossible! C'est comme si +le lien général de son être se dissolvait; et, ne résistant plus, +Antoine tombe sur la natte. + + + + +II. + + +Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que +d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre. + +C'est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses +deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses +petits,--les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent +entrevoir confusément. + +Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction; et il étale +ses membres sur la natte. + +Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre, +elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau +clapote contre ses flancs. + +A droite et à gauche, s'élèvent deux langues de terre noire, que +dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un +bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont +des gens qui s'en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour +avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, poussé par le vent, +entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs +rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il +est étendu au fond de la barque; un aviron, à l'arrière, traîne dans +l'eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces +s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un +assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Égypte. + +Alors il se relève en sursaut. + +Ai-je rêvé?... c'était si net que j'en doute. La langue me brûle! J'ai +soif! + +Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout. + +Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma +cruche brisée!... mais l'outre? + +Il la trouve. + +Vide! complètement vide! + +Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et +la nuit est si profonde que je n'y verrais pas à me conduire. Mes +entrailles se tordent. Où est le pain? + +Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu'un +oeuf. + +Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malédiction! + +Et, de fureur, il jette le pain par terre. + +A peine ce geste est-il fait qu'une table est là, couverte de toutes les +choses bonnes à manger. + +La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit +d'elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'énormes +quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs +plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d'une coloration +presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de +cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la +table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, +les yeux à demi clos;--et l'idée de pouvoir manger cette bête formidable +le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues, +des hachis noirs, des gelées couleur d'or, des ragoûts où flottent des +champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères +qu'elles ressemblent à des nuages. + +Et l'arôme de tout cela lui apports l'odeur salée de l'Océan, la +fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines +tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix +ans, pour sa vie entière! + +A mesure qu'il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d'autres +s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'écroulent. Les +vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les +plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lèvres +amoureuses; et la table monte jusqu'à sa poitrine, jusqu'à son +menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se +trouvent juste en face de lui. + +Il va saisir le pain. D'autres pains se présentent. + +Pour moi!... tous! mais ... + +Antoine recule. + +Au lieu d'un qu'il y avait, en voilà!... C'est un miracle, alors, le +même que fit le Seigneur!... + +Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incompréhensibles! Ah! +démon, va-t'en! va-t'en! + +Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît. + +Plus rien?--non! + +Il respire largement. + +Ah! la tentation était forte. Mais comme je m'en suis délivré! + +Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore. + +Qu'est-ce donc? + +Antoine se baisse. + +Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien +d'extraordinaire ... + +Il mouille son doigt, et frotte. + +Ça reluit! du métal! Cependant, je ne distingue pas ... + +Il allume sa torche, et examine la coupe. + +Elle est en argent, ornée d'ovules sur le bord, avec une médaille au +fond. + +Il fait sauter la médaille d'un coup d'ongle. + +C'est une pièce de monnaie qui vaut ... de sept à huit drachmes; pas +davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau +de brebis. + +Un reflet de la torche éclaire la coupe. + +Pas possible! en or! oui!... tout en or! + +Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en +découvre plusieurs autres. + +Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un +petit champ! + +La coupe est maintenant remplie de pièces d'or. + +Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ... + +Les granulations de la bordure, se détachant, forment un collier de +perles. + +Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l'Empereur! + +D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il +tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche +pour mieux l'éclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en +épanche à flots continus,--de manière à faire un monticule sur le sable, +--des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces +d'or, portant des effigies de rois. + +Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques! +Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César! mais chacun d'eux n'en avait +pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui +m'éblouissent! Ah! mon coeur déborde! comme c'est bon! oui!... oui!... +encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter à la mer continuellement, +il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire à +personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte +à l'intérieur de lames de bronze--et je viendrai là, pour sentir les piles +d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des +sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus! + +Il lâche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la +poitrine. + +Il se relève. La place est entièrement vide. + +Qu'ai-je fait? + +Si j'étais mort pendant ce temps-là, c'était l'enfer! l'enfer +irrévocable! + +Il tremble de tous ses membres. + +Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre à tous +les piéges! On n'est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais me +battre, ou plutôt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je +me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme +si j'avais dans l'âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups +de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!... + +Il se jette sur son couteau, qu'il aperçoit. Le couteau glisse de sa +main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche +grande ouverte, immobile,--cataleptique. + +Tout l'entourage a disparu. + +Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure +un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville. + +En face de lui s'étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la +campagne,--et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits +plats, traversée du sud au nord et de l'est à l'ouest par deux rues qui +s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de +portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double +colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent +extérieurement d'énormes cages en bois, où l'air du dehors s'engouffre. + +Des monuments d'architecture différente se tassent les uns près des +autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques +apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au +milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis +à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux +poutrelles des plafonds des tapis accrochés. + +Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et +l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un +môle joignant Alexandrie à l'îlot escarpé sur lequel se lève la tour +du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages, +--avec un amas de charbons nons fumant à son sommet. + +De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à +chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre +plantées dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares +débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations +d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des trirèmes et des +birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre +les quais. + +Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions +royales: le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum, +le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau +d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extrémité de la ville, après l'Eunoste, +on aperçoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de +papyrus. + +Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se heurtent. +Çà et là, un prêtre d'Osiris avec une peau de panthère sur l'épaule, un +soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au seuil des +boutiques des femmes s'arrêtent, des artisans travaillent; et le +grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les +détritus des boucheries et des restes de poisson. + +Sur l'uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un +réseau noir. Les marchés pleins d'herbes y font des bouquets verts, les +sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au +fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans +l'enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du ciel bleu, près de +la mer immobile. + +Mais la foule s'arrête, et regarde du côté de l'occident, d'où s'avancent +d'énormes tourbillons de poussière. + +Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de +gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain: +«Où sont-ils? où sont-ils?» + +Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens. + +Tout à coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds levés. + +Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables bâtons, +garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas +des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. +Puis de grands cris s'élèvent. + +D'un bout à l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple +effaré. + +Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, +n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, +s'abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent. + +Des filets de fumée s'échappent du coin des édifices. Les battants des +portes éclatent. Des pans de murs s'écroulent. Des architraves tombent. + +Antoine retrouve tous ses ennemis l'un après l'autre. Il en reconnaît +qu'il avait oubliés; avant de les tuer, il les outrage. Il éventre, +égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants, +frappe les blessés. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire +déchirent les livres; d'autres cassent, abîment les statues, les +peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils +ignorent l'usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De temps +à autre, ils s'arrêtent tout hors d'haleine, puis recommencent. + +Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent au +ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les Solitaires, +elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit +jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du +tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait par terre de +larges flaques rouges. + +Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les +gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre +ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée. + +La nuit vient. L'immense clameur s'apaise. + +Les Solitaires ont disparu. + +Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du +Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des +corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet. + +Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les navires +qui sont au large. + +Antoine s'amuse à les regarder; et à mesure qu'il les regarde, leur +nombre augmente. + +Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derrière, +sur un promontoire, s'étale une ville neuve d'architecture romaine, avec +des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus, +et une profusion d'airain appliquée aux volutes des chapiteaux, à la crête +des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprès la domine. La +couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes à +l'horizon, il y a de la neige. + +Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: «Venez! on +vous attend!» + +Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et +il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire qui +représente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de +porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son +guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend. + +Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements. + +On voit le long des murs en mosaïque, des généraux offrant à l'Empereur +sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des +colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sièges +d'ivoire, des tapisseries brodées de perles. La lumière tombe des +voûtes, Antoine continue à marcher. De tièdes exhalaisons circulent; il +entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postés dans +les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent à des automates, +--tiennent sur leurs épaules des bâtons de vermeil. + +Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminée au fond par des rideaux +d'hyacinthe. Ils s'écartent, et découvrent l'Empereur, assis sur un +trône, en tunique violette, et chaussé de brodequins rouges à bandes +noires. + +Un diadème de perles contourne sa chevelure disposée en rouleaux +symétriques. Il a les paupières tombantes, le nez droit, la physionomie +lourde et sournoise. Aux coins du dais étendu sur sa tête quatre +colombes d'or sont posées, et au pied du trône deux lions d'émail +accroupis. Les colombes se mettent à chanter, les lions à rugir, +l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans +préambule, ils se racontent des événements. Dans les villes d'Antioche, +d'Éphèse et d'Alexandrie, on a saccagé les temples et fait avec les +statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup. +Antoine lui reproche sa tolérance envers les Novatiens. Mais l'Empereur +s'emporte; Novatiens, Ariens, Meléciens, tous l'ennuient. Cependant il +admire l'épiscopat, car les chrétiens relevant des évêques, qui +dépendent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-là pour +avoir à soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manqué de leur fournir +des sommes considérables. Mais il déteste les pères du Concile de Nicée. +--«Allons-les voir!» Antoine le suit. + +Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse. + +Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des +portiques, où le reste de la foule se promène. Au centre du champ de +course s'étend une plate-forme étroite, portant sur sa longueur un petit +temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze +entrelacés, à un bout de gros oeufs en bois, et à l'autre sept dauphins +la queue en l'air. + +Derrière le pavillon impérial, les Préfets des chambres, les Comtes des +domestiques et les Patrices s'échelonnent jusqu'au premier étage d'une +église, dont toutes les fenêtres sont garnies de femmes. A droite est la +tribune de la faction bleue, à gauche celle de la verte, en dessous un +piquet de soldats, et, au niveau de l'arène un rang d'arcs corinthiens; +formant l'entrée des loges. + +Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches, +plantés entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et +ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits +par des cochers revêtus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des +manches étroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la +barbe, les cheveux rasés sur le front à la mode des Huns. + +Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en +bas, il n'aperçoit que des visages fardés, des vêtements bigarrés, des +plaques d'orfévrerie; et le sable de l'arène, tout blanc, brille comme +un miroir. + +L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secrètes, +lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande même des conseils +pour sa santé. + +Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les +pères du Concile de Nicée, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce +brosse la crinière d'un cheval, Théophile lave les jambes d'un autre, +Jean peint les sabots d'un troisième, Alexandre ramasse du crottin dans +une corbeille. + +Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'intercéder, +lui baisent les mains. La foule entière les hue; et il jouit de leur +dégradation, démesurément. Le voilà devenu un des grands de la Cour, +confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son +diadème sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple. + +Et bientôt se découvre sous les ténèbres une salle immense, éclairée par +des candélabres d'or. + +Des colonnes, à demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont +s'alignant à la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'à +l'horizon,--où apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions +d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par +derrière une vague bordure de palais que dépassent des cèdres, faisant +des masses plus noires sur l'obscurité. + +Les convives, couronnés de violettes, s'appuient du coude contre des +lits très-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline +versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert +d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor. + +A sa droite et à sa gauche, deux théories de prêtres en bonnets pointus +balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs, +sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger; plus bas se +tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux,--étant tous aveugles. + +Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et +lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on +sent qu'il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un océan +d'hommes dont les flots battent les murs. + +Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant à +boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire, +chargé d'outres percées, passe et revient, laissant couler de la +verveine pour rafraîchir les dalles. + +Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans +des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines; +des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes +de neige, qui s'écrasent en tombant contre les claires argenteries. La +clameur est si formidable qu'on dirait une tempête, et un nuage flotte +sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une +flammèche des grands flambeaux, arrachée par le vent, traverse la nuit +comme une étoile qui file. + +Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les +vases sacrés, puis les brise; et il énumère intérieurement ses flottes, +ses armées, ses peuples. Tout à l'heure, par caprice, il brûlera son +palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de Babel et détrôner +Dieu. + +Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le +pénètrent,--et il devient Nabuchodonosor. + +Aussitôt il est repu de débordements et d'exterminations; et l'envie le +prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dégradation de ce +qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une manière +encore de les stupéfier; et comme rien n'est plus vil qu'une bête brute, +Antoine se met à quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau. + +Il sent une douleur à la main,--un caillou, par hasard, l'a blessé,--et +il se retrouve devant sa cabane. + +L'enceinte des roches est vide. Les étoiles rayonnent. Tout se tait. + +Une fois de plus je me suis trompé! Pourquoi ces choses? Elles viennent +des soulèvements de la chair. Ah! misérable! + +Il s'élance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, terminé par des +ongles métalliques, se dénude jusqu'à la ceinture, et levant la tête +vers le ciel: + +Accepte ma pénitence, ô mon Dieu! ne la dédaigne pas pour sa faiblesse. +Rends-la aiguë, prolongée, excessive! Il est temps! à l'oeuvre! + +Il s'applique un cinglon vigoureux. + +Aie! non! non! pas de pitié! + +Il recommence. + +Oh! oh! oh! chaque coup me déchire la peau, me tranche les membres. Cela +me brûle horriblement! + +Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble même ... + +Antoine s'arrête. + +Va donc, lâche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la +poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanières, mordez-moi, +arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent +jusqu'aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs! Des +tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien +d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria? + +L'ombre des cornes du Diable reparaît. + +J'aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face, +sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se +seraient confondues, nos âmes se seraient mêlées. + +Il se flagelle avec furie. + +Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voilà qu'un chatouillement me +parcourt. Quel supplice! quels délices! ce sont comme des baisers. Ma +moelle se fond! je meurs! + +Et il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus +de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure. + +Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur +de pareils onagres, dans la même attitude. + +Il recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent +leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement. Des vois +crient: «Par ici, par ici, c'est là!» Et des étendards paraissent entre +les fentes de la montagne avec des têtes de chameau en licol de soie +rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles +jaunes, montées à califourchon sur des chevaux-pies. + +Les bêtes haletantes se couchent, Ses esclaves se précipitent sur les +ballots, on déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses +qui brillent. + +Un éléphant blanc, caparaçonné d'un filet d'or, accourt, en secouant le +bouquet de plumes d'autruche attaché à son frontal. + +Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées, +paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si +splendidement vêtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule +se prosterne, l'éléphant plie les genoux, et + +LA REINE DE SABA + +se laissant glisser le long de son épaule, descend sur les tapis et +s'avance vers saint Antoine. + +Sa robe en brocart d'or, divisée régulièrement par des falbalas de +perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage +étroit, rehaussé d'applications de couleur, qui représentent les douze +signes du Zodiaque. Elle a des patins très-hauts, dont l'un est noir et +semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est +blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu. + +Ses larges manches, garnies d'émeraudes et de plumes d'oiseau, laissent +voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d'un bracelet d'ébène, et +ses mains chargées de bagues se terminent par des ongles si pointus que +le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles. + +Une chaîne d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses +joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudrée de poudre +bleue; puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s'attacher +sur sa poitrine à un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre +ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de +ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache +brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son +corset la gênait. + +Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d'ivoire, entouré +de sonnettes vermeilles;--et douze négrillons crépus portent la longue- +queue de sa robe, dont un singe tient l'extrémité qu'il soulève de temps +à autre. + +Elle dit: + +Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur défaille! + +A force de piétiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et +j'ai cassé un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur +les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui +criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes +les routes en disant à chaque passant: «L'avez-vous vu?» + +La nuit, je pleurais, le visage tourné vers le muraille. Mes larmes, à +la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques +d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup! + +Elle lui prend la barbe. + +Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis très-gaie, tu verras! Je pince +de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires +à raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres. + +Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les +onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue! + +Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement. + +Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un caillou +dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret +toujours plié, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils! +Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, fils +d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous +les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison! +Mais ... comment?... à quoi songes-tu? + +Elle l'examine. + +Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je +t'épilerai. + +Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pâle comme un mort. + +Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitté +pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, +vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporté mes +cadeaux de noces. Choisis. + +Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises. + +Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, +du cinnamone, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a +là-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre +d'Élisa; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin +réservé pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de +licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de +la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de +Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île +Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal +perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Émath, et ces +franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais +viens donc! Viens donc! + +Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue: + +Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'étincelles, +est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane. +Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t'en ferai +faire des robes, que tu mettras à la maison. + +Poussez les crochets de l'étui en sycomore, et donnez-moi la cassette +d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant! + +On retire d'une boîte quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on +apporte un petit coffret chargé de ciselures. + +Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides? +le voilà! Il est composé de sept peaux de dragon mises l'une sur +l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans de +la bile de parricide. Il représente, d'un côté, toutes les guerres qui +ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les +guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde. La foudre rebondit +dessus, comme une balle de liége. Je vais le passer à ton bras, et tu +le porteras à la chasse. + +Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte! Retourne-la, tâche +de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai. + +Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse à bras +tendus. + +C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous +conclûmes un marché. Il se leva, et sortant à pas de loup ... + +Elle fait une pirouette. + +Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas! + +Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent. + +Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trésors enfermés dans +des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'été +en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu +de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces +d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la +musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. Les +esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières, et +pêchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement +assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs +haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des +plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J'ai des couturières qui +me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des +coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres +attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu'ils +refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un +harem, des eunuques de quoi faire une armée. J'ai des armées, j'ai des +peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos +des trompes d'ivoire. + +Antoine soupire. + +J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples +de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs +pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si +larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J'ai des +girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur +le bord de mon toit, quand je prends l'air après dîner. + +Assise dans une coquille, et traînée par les dauphins, je me promène +dans les grottes écoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays +des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus +beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi. + +Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du +ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber +la poudre bleue. + +Son plumage, de couleur orange, semble composé d'écaillés métalliques. +Sa petite tête, garnie d'une huppe d'argent, représente un visage +humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue +de paon, qu'il étale en rond derrière lui. + +Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de +prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes, et demeure immobile. + +Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris où se cachait l'amoureux! +Merci! merci! messager de mon coeur! + +Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le +soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce +qu'il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les +navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux, +et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les +plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées. + +Elle tord ses bras, langoureusement. + +Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un +promontoire au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé +de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, et s'ouvre aux +quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les +peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule. Nous +dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des +boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le +soleil à travers des émeraudes! Viens!... + +Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrité: + +Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela +qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la +chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Préfères-tu un +corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, +plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux! + +Antoine, malgré lui, les regarde. + +Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours +chantant sous sa lanterne jusqu'à la patricienne effeuillant des roses +du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les +imaginations de ton désir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je +suis un monde. Mes vêtements n'ont qu'à tomber, et tu découvriras sur ma +personne une succession de mystères! + +Antoine claque des dents. + +Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de +feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps +t'emplira d'une joie plus véhémente que la conquête d'un empire. Avance +tes lèvres! mes baisers ont le goût d'un fruit qui se fondrait dans ton +coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, +t'ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras, +dans un tourbillon ... + +Antoine fait un signe de croix. + +Tu me dédaignes! adieu! + +Elle s'éloigne en pleurant, puis se retourne: + +Bien sûr? une femme si belle! + +Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la soulève. + +Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras! tu t'ennuieras! mais je m'en +moque! la! la! la! oh! oh! oh! + +Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied. + +Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, +l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les négrillons, +le singe, les courriers verts, tenant à la main leur lis cassé;--et la +Reine de Saba s'éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui +ressemble à des sanglots ou à un ricanement. + + + + +III. + + +Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa +cabane. + +C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il. + +Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, +contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête +prodigieusement grosse; et il grelotte sous une méchante tunique, tout +en gardant à sa main un rouleau de papyrus. + +La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui. + +ANTOINE + +l'observe de loin et en a peur. + +Qui es tu? + +L'ENFANT répond: + +Ton ancien disciple Hilarion! + +ANTOINE + +Tu mens! Hilarion habite depuis longues années la Palestine. + +HILARION + +J'en suis revenu! c'est bien moi! + +ANTOINE + +se rapproche, et il le considère. + +Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse. +Celle-là est toute sombre et vieille. + +HILARION + +De longs travaux m'ont fatigué! + +ANTOINE + +La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace. + +HILARION + +C'est que je me nourris de choses amères! + +ANTOINE + +Et ces cheveux blancs? + +HILARION + +J'ai eu tant de chagrins! + +ANTOINE + +à part: + +Serait-ce possible?... + +HILARION + +Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu +visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours +que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un +matelot de te faire parvenir trois poinçons. + +ANTOINE + +Il sait tout! + +HILARION + +Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues +périodes sans m'apercevoir. + +ANTOINE + +Comment cela? Il est vrai que j'ai la tête si troublée! Cette nuit +particulièrement ... + +HILARION + +Tous les Péchés Capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se +brisent contre un Saint tel que toi! + +ANTOINE + +Oh! non!... non! A chaque minute, je défaille! Que ne suis-je un de +ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme,--comme le +grand Athanase, par exemple. + +HILARION + +Il a été ordonné illégalement par sept évêques! + +ANTOINE + +Qu'importe! si sa vertu ... + +HILARION + +Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues, +et finalement exilé comme accapareur. + +ANTOINE + +Calomnie! + +HILARION + +Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des +largesses? + +ANTOINE + +On l'affirme; j'en conviens. + +HILARION + +Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène! + +ANTOINE + +Hélas! + +HILARION + +Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus: «L'homme du +Seigneur.» + +ANTOINE + +Ah! cela c'est un blasphème! + +HILARION + +Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du +Verbe. + +ANTOINE + +souriant de plaisir: + +En effet, il n'a pas l'intelligence très ... élevée. + +HILARION + +Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes +frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise. + +ANTOINE + +Au contraire! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses +mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la +terre,--même par la plante de mes pieds! + +HILARION + +Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au +débordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin, +d'étuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton +imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des +des foules applaudissantes! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus +subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui! +C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu'ils +doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus +était triste? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre de +l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant +à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitié +que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite et une démence +farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le sourire +d'un enfant. + +ANTOINE + +éclate en sanglots. + +Assez! assez! tu remues trop mon coeur! + +HILARION + +Secoue la vermine de tes haillons! Relève-toi de ton ordure! Ton Dieu +n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice! + +ANTOINE + +Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour +recevoir le sang des confesseurs. + +HILARION + +Admire donc les Montanistes! ils dépassent tous les autres. + +ANTOINE + +Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre! + +HILARION + +Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également +pour l'erreur? + +ANTOINE + +Te tairas-tu, vipère! + +HILARION + +Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le +plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain +vertige, mille circonstances les aident. + +Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit. + +D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys, +Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blâmée, +et le concile d'Elvire ... + +ANTOINE + +se bouche les oreilles. + +Je n'écoute plus! + +HILARION + +élevant la voix: + +Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse. L'ignorance +est l'écume de l'orgueil. On dit: «Ma conviction est faite, pourquoi +discuter?» et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et +jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans +ta main? + +ANTOINE + +Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête. + +HILARION + +Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications +pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du Vrai. La +Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problèmes que tu +méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, +pour son salut, communiquer avec ses frères,--ou bien l'Église, +l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot,--et écouter toutes les +raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poëte +Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys +l'Alexandrin reçut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint +Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été +converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée. + +ANTOINE + +Quel air d'autorité! Il me semble que tu grandis ... + +En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée; et Antoine, +pour ne plus le voir, ferme les yeux. + +HILARION + +Rassure-toi, bon ermite! + +Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand à la +première lueur du jour je te saluais, en t'appelant «claire étoile du +matin»; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont +pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute. + +Il a tiré un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisées, avec +son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine, +qui, assis près de lui, reste le front penché. + +Après un moment de silence, Hilarion reprend: + +La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles? +Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs +peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un +événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous +toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne +pas, s'ensuit-il que nous la comprenions? + +ANTOINE + +Peu importe! il faut croire l'Écriture! + +HILARION + +Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas littéralement; +mais si on l'explique par des allégories, elle devient le partage d'un +petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que faire? + +ANTOINE + +S'en remettre a l'Église! + +HILARION + +Donc l'Écriture est inutile? + +ANTOINE + +Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurités +... Mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure. + +HILARION + +Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis +que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe, +d'après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et, +selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on +lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, +dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres +ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton, +dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n'est +des sandales et un bâton. Je m'y perds!... + +ANTOINE + +avec ébahissement: + +En effet ... en effet ... + +HILARION + +Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant: «Qui m'a +touché?» Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit +l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes, +les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la pierre +de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes +femmes n'étaient pas là. A Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur +fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matériel, +pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible? + +ANTOINE + +Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre! + +HILARION + +Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils? Qu'avait-il +besoin du baptême s'il était le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le +tenter, lui, Dieu? + +Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues? + +ANTOINE + +Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma +conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent; et je crois +parfois que je suis maudit. + +HILARION + +Alors, tu n'as que faire de servir Dieu? + +ANTOINE + +J'ai toujours besoin de l'adorer! + +Après un long silence: + +HILARION + +reprend: + +Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise. +Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la +raison des germes et des métamorphoses? + +ANTOINE + +Oui! oui! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble +qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant la +durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe! + +HILARION + +Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans +un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et +calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à +l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le +hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras; et +la face de l'Inconnu se dévoilera! + +ANTOINE + +soupirant: + +La route est longue, et je suis vieux! + +HILARION + +Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a même tout près +de toi; ici!--Entrons! + + + + +IV + + +Et Antoine voit devant lui une basilique immense. + +La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil +multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit +la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés,--où l'on +distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des +chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes +sur les murs. + +Au milieu de la foule, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes, +debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé; d'autres prient les +bras en croix, sont couchés par terre, chantent des hymnes, ou boivent +du vin; autour d'une table, des fidèles font les agapes; des martyrs +démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards, +appuyés sur des bâtons, racontant leurs voyages. + +Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie +et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, +des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière, +la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux +de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de +poil, des bonnets de matelots, des mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent +extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques. + +Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se +serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. +Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur. + +HILARION + +Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les +femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula +l'épouse de Pilate et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble +plus! avance! + +Et il en arrive d'autres, continuellement. + +Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en +faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris +d'amour, des cantiques et des objurgations. + +ANTOINE + +à voix basse: + +Que veulent-ils? + +HILARION + +Le Seigneur a dit «j'aurais encore à vous parler de bien des choses.» +Ils possèdent ces choses. + +Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de +quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et +très-pâles, siège le prophète Manès,--beau comme un archange, immobile +comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses +cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa +droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient +dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis, + +MANÈS + +fait tourner son globe; et réglant ses paroles sur une lyre d'où +s'échappent des sons cristallins: + +La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle à +l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le +Splenditenens et l'Omophore à six visages. + +Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible; en +dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres. + +Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son +essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des +cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une +partie, et cette partie est l'âme. + +Il n'y a qu'une seule âme--universellement épandue, comme l'eau d'un +fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent, +grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle +pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier. + +Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des +êtres animés. + +ANTOINE + +se met à rire. + +Ah! ah! quelle absurde imagination! + +UN HOMME + +sans barbe, et d'apparence austère: + +En quoi? + +Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est +l'immense Origène; et + +MANÈS + +reprend: + +D'abord elles s'arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite +elles montent dans le soleil. + +ANTOINE + +lentement: + +Je ne connais rien ... qui nous empêche ... de le croire. + +MANÈS + +Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans +la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums, les épices, +l'arôme du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées. +Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le +corps d'un celèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu +plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en +absorbe. Donc, privez-vous! jeûnez! + +HILARION + +Ils sont tempérants, comme tu vois! + +MANÈS + +Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs +les Purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette +partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la +génération, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes! + +HILARION + +Admire leur continence! + +MANÈS + +Ou plutôt, faites si bien qu'elles ne soient pas fécondes.--Mieux vaut +pour l'âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves +charnelles! + +ANTOINE + +Ah! l'abomination! + +HILARION + +Qu'importe la hiérarchie des turpitudes? l'Église a bien fait du mariage +un sacrement! + +SATURNIN + +en costume de Syrie: + +Il propage un ordre de choses funestes! Le Père, pour punir les anges +révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que +le Dieu des Juifs qui était un de ces anges ... + +ANTOINE + +Un ange? lui! le Créateur! + +CERDON + +N'a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les +peuples, répandu le mensonge et l'idolâtrie? + +MARCION + +Certainement, le Créateur n'est pas le vrai Dieu! + +SAINT CLÉMENT D'ALEXANDRIE + +La matière est éternelle! + +BARDESANES en mage de Babylone: + +Elle a été formée par les Sept Esprits planétaires. + +LES HERNIENS + +Les anges ont fait les âmes! + +LES PRISCILLIANIENS + +C'est le Diable qui a fait le monde! + +ANTOINE + +se rejette en arrière: + +Horreur! + +HILARION + +le soutenant: + +Tu te désespères trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un +qui a reçu la sienne de Théodas, l'ami de saint Paul. Écoute-le! + +Et, sur un signe d'Hilarion, + +VALENTIN + +en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crâne pointu: + +Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en délire. + +ANTOINE + +baisse la tête. + +L'oeuvre d'un Dieu en délire!... + +Après un long silence: + +Comment cela? + +VALENTIN + +Le plus parfait des êtres, des Éons, l'Abîme, reposait au sein de la +Profondeur avec la Pensée. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut +pour compagne la Vérité. + +L'Intelligence et la Vérité engendrèrent le Verbe et la Vie, qui à leur +tour, engendrèrent l'Homme; et l'Église;--et cela fait huit Éons! + +Il compte sur ses doigts. + +Le Verbe et la Vérité produisirent dix autres Éons, c'est-à-dire cinq +couples. L'Homme et l'Église en avaient produit douze autres, parmi +lesquels le Paraclet et la Foi, l'Espérance et la Charité, le Parfait +et la Sagesse, Sophia. + +L'ensemble de ces trente Éons constitue le Plérôme, ou Universalité +de Dieu. Ainsi, comme les échos d'une voix qui s'éloigne, comme les +effluves d'un parfum qui s'évapore, comme les feux du soleil qui se +couche, les Puissances émanées du Principe vont toujours +s'affaiblissant. + +Mais Sophia, désireuse de connaître le Père, s'élança hors du Plérôme; +--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, +qui avait relié entre eux tous les Éons; et tous ensemble ils formèrent +Jésus, la fleur du Plérôme. + +Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laissé dans le vide +une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut +pitié, la délivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth délivrée la +lumière naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la +matière noire. + +D'Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du +Diable. Il habite bien plus bas que le Plérôme, sans même l'apercevoir, +tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et répète par la bouche de ses +prophètes: «Il n'y a d'autre Dieu que moi!» Puis il fit l'homme, et lui +jeta dans l'âme la semence immatérielle, qui était l'Église, reflet de +l'autre Église placée dans le Plérôme. + +Acharamoth, un jour, parvenant à la région la plus haute, se joindra au +Sauveur; le feu caché dans le monde anéantira toute matière, se dévorera +lui-même, et les hommes, devenus de purs esprits, épouseront des anges! + +ORIGÈNE + +Alors le Démon sera vaincu, et le règne de Dieu commencera! + +Antoine retient un cri; et aussitôt, + +BASILIDE + +le prenant par le coude: + +L'Être suprême avec les émanations infinies s'appelle Abraxas, et le +Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, +rectitude-sur-rectitude. + +On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, +inscrits sur cette calcédoine pour faciliter la mémoire. + +Et il montre à son cou une petite pierre où sont gravées des lignes +bizarres. + +Alors tu seras transporté dans l'Invisible; et supérieur à la loi, tu +mépriseras tout, même la vertu! + +Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'après l'exemple de +Kaulakau. + +ANTOINE + +Comment! et la croix? + +LES ELKHESAÏTES + +en robe d'hyacinthe, lui répondent: + +La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pères +sont effacées, grâce à la mission qui est venue! + +On peut renier le Christ inférieur, l'homme-Jésus; mais il faut adorer +l'autre Christ, éclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe. + +Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est féminin! + +Hilarion a disparu; et Antoine poussé par la foule arrive devant + +LES CARPOCRATIENS + +étendus avec des femmes sur des coussins d'écarlate: + +Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une série de conditions +et d'actions. Pour t'affranchir des ténèbres, accomplis, dès maintenant, +leurs oeuvres! L'époux va dire à l'épouse: «Fais la charité à ton frère», +et elle te baisera. + +LES NICOLAÏTES + +assemblés autour d'un mets qui fume: + +C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est +permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande. +Tâche de l'exterminer à force de débauches! Prounikos, la mère du Ciel, +s'est vautrée dans les ignominies. + +LES MARCOSIENS + +avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume: + +Entre chez nous pour t'unir à l'Esprit! Entre chez nous pour boire +l'immortalité! + +Et l'un d'eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d'un homme +terminé par une tête d'âne. Cela représente Sabaoth, père du Diable. En +marque de haine, il crache dessus. + +Un autre découvre un lit très-bas, jonché de fleurs, en disant que + + + Les noces spirituelles vont s'accomplir. + + +Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y +paraît: + +Ah! le voilà! le voilà! le sang du Christ! + +Antoine s'écarte. Mais il est éclaboussé par l'eau qui saute d'une cuve. + +LES HELVIDIENS + +s'y jettent la tête en bas, en marmottant: + +L'homme régénéré par le baptême est impeccable! + +Puis il passe près d'un grand feu, où se chauffent les Adamites, +complètement nus pour imiter la pureté du paradis; et il se heurte aux + +MESSALIENS + +vautrés sur les dalles, à moitié endormis, stupides: + +Oh! écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un +péché, toute occupation mauvaise! + +Derrière ceux-là, les abjects + +PATERNIENS + +hommes, femmes et enfants, pêle-mêle sur un tas d'ordures, relèvent +leurs faces hideuses barbouillées de vin: + +Les parties inférieures du corps faites par le Diable lui appartiennent. +Buvons, mangeons, forniquons! + +AETIUS + +Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu! + +Mais tout à coup + +UN HOMME + +vêtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet +de lanières à la main; et frappant au hasard de droite et de gauche, +violemment: + +Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons! la vermine +des écoles, la lie de l'enfer! Celui-là, Marcion, c'est un matelot de +Sinope excommunié pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien; +Aetius a volé sa concubine, Nicolas prostitué sa femme; et Manès, qui se +fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut écorché vif avec +une pointe de roseau, si bien que sa peau tannée se balance aux portes +de Clésiphon! + +ANTOINE + +a reconnu Tertullien, et s'élance pour le rejoindre: + +Maître! à moi! à moi! + +TERTULLIEN + +continuant: + +Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeûnez, pleurez, +mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! après Jésus, la +science est inutile! + +Tous ont fui; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme +assise sur un banc de pierre. + +Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants, +le corps affaissé dans une longue simarre brune. + +Puis, ils se trouvent l'un près de l'autre, loin de la foule;--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois, +quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus. + +Cette femme est très-belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de sépulcre. +Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées, +mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin, + +PRISCILLA + +se met à dire: + +J'étais dans la dernière chambre des bains, et je m'endormais au +bourdonnement des rues. + +Tout à coup j'entendis des clameurs. On criait: «C'est un magicien! +c'est le Diable!» Et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du +temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'à la hauteur du +soupirail. + +Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de +fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s'en faisait +sur la poitrine de larges traînées, en appelant «Jésus, Jésus!» Le peuple +disait: «Cela n'est pas permis! lapidons-le!» Lui, il continuait. C'étaient +des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil +tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or +vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit, +et quand il m'eut emmenée à sa maison ... + +ANTOINE + +De qui donc parles-tu? + +PRISCILLA + +Mais, de Montanus! + +ANTOINE + +Il est mort, Montanus. + +PRISCILLA + +Ce n'est pas vrai! + +UNE VOIX + +Non, Montanus n'est pas mort! + +Antoine se retourne; et près de lui, de l'autre côté, sur le banc, une +seconde femme est assise,--blonde celle-là, et encore plus pâle, avec +des bouffissures sous les paupières comme si elle avait longtemps +pleuré. Sans qu'il l'interroge, elle dit: + +MAXIMILLA + +Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'à un détour du chemin, +nous vîmes un homme sous un figuier. + +Il cria de loin: «Arrêtez-vous!» et il se précipita en nous injuriant. +Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent. +Les molosses hurlaient tous. + +Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait +claquer son manteau. + +En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos +oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du côté des +dromadaires, à cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous +la mâchoire. + +Sa fureur me versait l'épouvante dans les entrailles; c'était pourtant +comme une volupté qui me berçait, m'enivrait. + +D'abord, les esclaves s'approchèrent. «Maître, dirent-ils, nos bêtes +sont fatiguées»; puis ce furent les femmes: «Nous avons peur», et les +esclaves s'en allèrent. Puis, les enfants se mirent à pleurer: «Nous +avons faim!» Et comme on n'avait pas répondu aux femmes, elles +disparurent. + +Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un près de moi. C'était l'époux; +j'écoutais l'autre. Il se traîna parmi les pierres en s'écriant «Tu +m'abandonnes?» et je répondis: «Oui! va-t'en!»--afin d'accompagner +Montanus. + +ANTOINE + +Un eunuque! + +PRISCILLA + +Ah! cela t'étonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe +et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les âmes, mieux +que les corps, peuvent s'étreindre avec délire. Pour conserver +impunément Eustolie, Léonce l'évêque se mutila,--aimant mieux son amour +que sa virilité. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint; +Sotas n'a pu me guérir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la +dernière des prophétesses; et après moi, la fin du monde viendra. + +MAXIMILLA + +Il m'a comblé de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en +est plus aimée! + +PRISCILLA + +Tu mens! c'est moi! + +MAXIMILLA + +Non, c'est moi! + +Elles se battent. + +Entre leurs épaules paraît la tête d'un nègre. + +MONTANUS + +couvert d'un manteau noir, fermé par deux os de mort: + +Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes +par cette union dans la plénitude spirituelle. Après l'âge du Père, +l'âge du Fils; et j'inaugure le troisième, celui du Paraclet. Sa lumière +m'est venue durant les quarante nuits que la Jérusalem céleste a brillé +dans le firmament, au-dessus de ma maison, à Pepuza. + +Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanières vous flagellent! +comme vos membres endoloris se présentent à mes ardeurs! comme vous +languissez sur ma poitrine, d'un irréalisable amour! Il est si fort +qu'il vous a découvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir +les âmes avec vos yeux. + +Antoine fait un geste d'étonnement. + +TERTULLIEN + +revenu près de Montanus: + +Sans doute, puisque l'âme a un corps,--ce qui n'a point de corps +n'existant pas. + +MONTANUS + +Pour la rendre plus subtile, j'ai institué des mortifications +nombreuses, trois carêmes par an, et pour chaque nuit des prières où +l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'échappant ne ternisse +la pensée. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutôt de tout +mariage! Les anges ont péché avec les femmes. + +LES ARCONTIQUES + +en cilices de crins: + +Le Sauveur a dit: «Je suis venu pour détruire l'oeuvre de la Femme.» + +LES TATIANIENS + +en cilices de joncs: + +L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps. + +Et, avançant toujours du même côté, Antoine rencontre + +LES VALÉSIENS + +étendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur +tunique. + +Ils lui présentent un couteau: + +Fais comme Origène et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains, +lâche? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite? + +Et pendant qu'il est à les regarder se débattre, étendus sur le dos dans +les mares de leur sang, + +LES CAÏNITES + +les cheveux, noués par une vipère, passent près de lui, en vociférant à +son oreille: + +Gloire à Caïn! gloire à Sodome! gloire à Judas! + +Caïn fit la race des forts. Sodome épouvanta la terre avec son +châtiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans +lui pas de mort et pas de rédemption! + +Ils disparaissent sous la horde des + +CIRCONCELLIONS + +vêtus de peaux de loup, couronnés d'épines, et portant des masques de fer: + +Écrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche +qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la +housse de l'âne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se désole +parce que les autres ne sont pas des misérables comme lui. + +Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons, +brûlons, massacrons! + +Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous +enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos +membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours! + +Honni le baptême! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation +universelle! + +Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs. + +Les Audiens tirent des flèches contre le Diable; les Collyridiens +lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant +une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprès +d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idée, fait voir un pain +rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampséens, distribue, +comme une hostie, la poussière de ses sandales. Sur le lit des +Marcosiens jonché de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions +s'entr'égorgent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras +danse, Maximilla et Priscilla poussent des gémissements sonores;--et la +fausse prophétesse de Cappadoce, toute nue, accoudée sur un lion et +secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible. + +Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux +cous des Hérésiarques entre-croisent des lignes de feux, les +constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous +le va-et-vient de la foule, dont chaque tête est un flot qui saute +et rugit. + +Cependant,--du fond même de la clameur, une chanson s'élève avec des +éclats de rire, où le nom de Jésus revient. + +Ce sont des gens de la plèbe, tous frappant dans leurs mains pour +marquer la cadence. Au milieu d'eux est + +ARIUS + +en costume de diacre. + +Les fous qui déclament contre moi prétendent expliquer l'absurde; et +pour les perdre tout à fait, j'ai composé des petits poëmes tellement +drôles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et +les ports. + +Mille fois non! le Fils n'est pas coéternel au Père, ni de même +substance! Autrement il n'aurait pas dit: «Père, éloigne de moi ce +calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais à mon +Dieu, à votre Dieu!» et d'autres paroles attestant sa qualité de +créature. Elle nous est démontrée, de plus, par tous ses noms: agneau, +pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophète, bonne voie, +pierre angulaire! + +SABELLIUS + +Moi, je soutiens que tous deux sont identiques. + +ARIUS + +Le concile d'Antioche a décidé le contraire. + +ANTOINE + +Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'était Jésus? + +LES VALENTINIENS + +C'était l'époux d'Acharamoth repentie! + +LES SETHIANIENS + +C'était Sem, fils de Noé! + +LES THÉODOTIENS + +C'était Melchisédech! + +LES MÉRINTHIENS + +Ce n'était rien qu'un homme! + +LES APOLLINARISTES + +Il en a pris l'apparence! il a simulé la Passion. + +MARCEL D'ANCYRE + +C'est un développement du Père! + +LE PAPE CALIXTE + +Père et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu! + +MÉTHODIUS + +Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme! + +CÉRINTHE + +Et il ressuscitera! + +VALENTIN + +Impossible,--son corps étant céleste! + +PAUL DE SAMOSATE + +Il n'est Dieu que depuis son baptême! + +HERMOGÈNE + +Il habite le soleil! + +Et tous les hérésiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure, +la tête dans ses mains. + +UN JUIF + +à barbe rouge, et la peau maculée de lèpre, s'avance tout près de lui; +--et ricanant horriblement: + +Son âme était l'âme d'Esaü! Il souffrait de la maladie +bellérophontienne; et sa mère, la parfumeuse, s'est livrée à Pantherus, +un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson. + +ANTOINE + +vivement, relève sa tête, les regarde sans parler; puis marchant droit +sur eux: + +Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes, arrière! arrière! Vous +êtes tous des mensonges! + +LES HÉRÉSIARQUES + +Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus +difficiles, des élans d'amour supérieurs, des extases aussi longues. + +ANTOINE + +Mais pas de révélation! pas de preuves! + +Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes +de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'étoffes;--et se poussant les +uns les autres: + +LES CÉRINTHIENS + +Voilà l'Évangile des Hébreux! + +LES MARCIONITES + +L'Évangile du Seigneur! + +LES MARCOSIENS + +L'Évangile d'Ève! + +LES ENCRATITES + +L'Évangile de Thomas! + +LES CAÏNITES + +L'Évangile de Judas! + +BASILIDE + +Le traité de l'âme advenue! + +MANÈS + +La prophétie de Barcouf! + +Antoine se débat, leur échappe;--et il aperçoit dans un coin, plein +d'ombre, + +LES VIEUX ÉBIONITES + +desséchés comme des momies, le regard éteint, les sourcils blancs. + +Ils disent, d'une voix chevrotante: + +Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du +charpentier! Nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il +s'amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux, sans avoir +peur du coupant des tailloirs, aidait son père dans son travail, ou +assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un +voyage en Égypte, d'où il rapporta de grands secrets. Nous étions à +Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent +à voix basse, sans que personne pût les entendre. Mais c'est à partir de +ce moment qu'il fit du bruit en Galilée et qu'on a débité sur son compte +beaucoup de fables. + +Ils répètent, en tremblotant: + +Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu! + +ANTOINE + +Ah! encore, parlez! parlez! Comment était son visage? + +TERTULLIEN + +D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'était chargé de tous les +crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformités du monde. + +ANTOINE + +Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait +une beauté plus qu'humaine. + +EUSÈBE DE CÉSARÉE + +Il y a bien à Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis +d'herbes, une statue de pierre, élevée, à ce qu'on prétend, par +l'hémorroïdesse. Mais le temps lui a rongé la face, et les pluies ont +gâté l'inscription. + +Une femme sort du groupe des Carpocratiens. + +MARCELLINA + +Autrefois, j'étais diaconesse à Rome dans une petite église, où je +faisais voir aux fidèles les images en argent de saint Paul, d'Homère, +de Pythagore et de Jésus-Christ. + +Je n'ai gardé que la sienne. + +Elle entr'ouvre son manteau. + +La veux-tu? + +UNE VOIX + +Il reparaît, lui-même, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens! + +Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraîne. + +Il monte un escalier complètement obscur;--et après bien des marches, +il arrive devant une porte. + +Alors, celui qui le mène (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit à +l'oreille d'un autre: «Le Seigneur va venir»,--et ils sont introduits +dans une chambre, basse de plafond, sans meubles. + +Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide +couleur de sang, avec une tête d'homme d'où s'échappent des rayons, +et le mot _Knouphis_, écrit en grec tout autour. Elle domine un fût de +colonne, posé au milieu d'un piédestal. Sur les autres parois de la +chambre, des médaillons en fer poli représentent des têtes d'animaux, +celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tête +d'âne--encore! + +Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumière +vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperçoit la lune qui +brille au loin sur les flots, et même il distingue leur petit +clapotement régulier, avec le bruit sourd d'une carène de navire tapant +contre les pierres d'un môle. + +Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par +intervalles, comme un aboiement étouffé. Des femmes sommeillent, le +front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement +perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur. +Auprès d'elles, des enfants demi-nus, tout dévorés de vermine, regardent +d'un air idiot les lampes brûler;--et on ne fait rien; on attend +quelque chose. + +Ils parlent à voix basse de leurs familles, ou se communiquent des +remèdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du +jour, la persécution devenant trop forte. Les païens pourtant ne sont +pas difficiles à tromper. «Ils croient, les sots, que nous adorons +Knouphis!» + +Mais un des frères, inspiré tout à coup, se pose devant la colonne, où +l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et +d'aristoloches. + +Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes +parallèles. + +L'INSPIRÉ + +déroulé une pancarte couverte de cylindres entremêlés, puis commence: + +Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent +s'échappa, qui semblait la voix de la lumière. + +TOUS + +répondent, en balançant leurs corps: + +Kyrie eleïson! + +L'INSPIRÉ + +L'homme, ensuite, fut créé par l'infâme Dieu d'Israël, avec l'auxiliaire +de ceux-là: + +En désignant les médaillons, + +Astophaios, Oraïos, Sabaoth, Adonaï, Eloï, Iaô! + +Et il gisait sur la boue, hideux, débile, informe, sans pensée. + +TOUS + +d'un ton plaintif: + +Kyrie eleïson! + +L'INSPIRÉ + +Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son âme. + +Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colère. Il l'emprisonna +dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science. + +L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par +de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine. + +Et l'homme, quand il eut goûté de la science, comprit les choses +célestes. + +TOUS + +avec force: + +Kyrie eleïson! + +L'INSPIRÉ + +Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l'homme dans la matière, et +le serpent avec lui! + +TOUS très-bas: + +Kyrie eleïson! + +Ils ferment la bouche, puis se taisent. + +Les senteurs du port se mêlent dans l'air chaud à la fumée des lampes. +Leurs mèches, en crépitant, vont s'éteindre; de longs moustiques +tournoient. Et Antoine râle d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une +monstruosité flottant autour de lui, l'effroi d'un crime près de +s'accomplir. + +Mais + +L'INSPIRÉ + +frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur +un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flûte aiguë: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains! + +Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des +taches d'or, comme le firmament semé d'étoiles! Pareil aux enroulements +de la vigne et aux circonvolutions des entrailles! + +Inengendré! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honoré à +Épidaure! Bon pour les hommes! qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats +de Moïse, et Glaucus fils de Minos! + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +TOUS + +répètent: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Cependant, rien ne se montre. + +Pourquoi? qu'a-t-il? + +Et on se concerte, on propose des moyens. + +Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans +la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tête d'un +python paraît. + +Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait +autour d'un disque immobile, puis se développe, s'allonge; il est énorme +et d'un poids considérable. Pour empêcher qu'il ne frôle la terre, les +hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les +enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la +muraille, s'en va indéfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se +dédoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine. + +LES FIDÈLES + +collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu. + +C'est toi! c'est toi! + +Élevé d'abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il +t'avait bu dans les ondes du baptême; mais tu l'as quitté au jardin des +Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse. + +Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la +couronne d'épines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jésus, toi, +tu es le Verbe! tu es le Christ! + +Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les +éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main. + +Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit le Nil, +onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent +au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a +pas quitté les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des +bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux. + +Un temps inappréciable s'écoule. + +Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font +des lignes noires sur un fond bleu;--et à ses côtés, dans l'ombre, des +gens pleurent et prient entourés d'autres qui les exhortent et les +consolent. + +Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un +jour d'été. + +Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la glace, +des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des +applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête. + +Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit +de l'eau dans un aqueduc. + +Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un lion +qui se promène,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges +de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont +en s'élargissant depuis la plus basse qui enferme l'arène jusqu'à la plus +haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu +dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, +coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins +disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats, +plébéiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules +de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches +de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant, +tumultueux et furieux l'étourdit, comme une immense cuve bouillonnante. +Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase d'encens. + +Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes. +Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes +les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs +vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu, +disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'à +la fin. + +Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique +noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part; il les entretient +du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté +d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne +sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs. + +Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous +ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme +rêve, debout, la tête basse. + +LE VIEILLARD + +n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de +Minerve; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie: + +Vous auriez du me secourir! Des communautés s'arrangent quelquefois pour +qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même obtenu de +ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles. + +Il demande: + +N'est-ce pas Pétrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand +on a fléchi dans les tourments? + +Puis, en lui-même: + +Ah! cela est bien dur à mon âge! mes infirmités me rendent si faible! +Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore! + +Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du côté de +l'autel. + +LE JEUNE HOMME + +qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure: + +Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes! + +--Les soldats t'auraient pris, dit un des frères. + +--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde +fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr! + +Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à toutes +les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du côté de l'autel. + +Mais + +L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE + +accourt sur lui: + +Quel scandale! Comment, toi, une victime d'élection? Toutes ces femmes +qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un +miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de +Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher. + +Il se tourne vers le vieillard: + +Père, père! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu +commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des +bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton +exemple va convertir le peuple entier. + +Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrêter, +d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde +Antoine, se met à rugir--et une vapeur sort de sa gueule. + +Les femmes sont tassées contre les hommes. + +LE CONSOLATEUR + +va de l'un à l'autre. + +Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de +fer, si des chevaux t'écarteraient, si ton corps enduit de miel était +dévoré par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est +surpris dans un bois. + +Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces; il +croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans +leurs mâchoires. + +Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent. + +Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé +trois temples; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête +au ciel, sans rien voir, comme un somnambule. + +LE CONSOLATEUR + +s'écrie: + +Arrière! arrière! L'esprit de Montanus vous prendrait. + +TOUS + +reculent, en vociférant: + +Damnation au Montaniste! + +Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre. + +Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle: «Aux bêtes! +aux bêtes!» + +Les martyrs éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin +narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en +main, vivement. + +Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle +s'ouvre; un lion sort. + +Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file, +paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des +léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie. + +Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent,--et, pour +en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux. + +Ils les ouvre. Mais des ténèbres l'enveloppent. + +Bientôt elles s'éclairassent; et il distingue une plaine aride et +mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées. + +Çà et là, un bouquet d'arbustes se lève parmi des dalles à ras du sol; +et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées +sur elles. + +Il en arrive d'autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des +longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui +s'exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes, +mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et +grossiers. + +UNE D'ELLES + +en respirant largement: + +Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sépulcres! +Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de +la pesanteur du soleil! + +Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les +fidèles y allument d'autres torches, et vont les planter sur +les tombeaux. + +UNE FEMME + +haletante: + +Ah! enfin, me voilà! Mais quel ennui que d'avoir épousé un idolâtre! + +UNE AUTRE + +Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est +suspect à nos maris!--et même il faut nous cacher quand nous faisons le +signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique. + +UNE AUTRE + +Avec le mien, c'était tous les jours des querelles; je ne voulais pas me +soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger, +il m'a fait poursuivre comme chrétienne. + +UNE AUTRE + +Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traîné par +les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne +jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux côtés du chemin le sang +tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voilà! + +Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers, +puis se jette sur les dalles, en criant: + +Ah! mon ami! mon ami! + +UN HOMME + +Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut +lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui +brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant +les recouvre! + +Il se jette sur un tombeau. + +O ma fiancée! ma fiancée! + +ET TOUS LES AUTRES + +par la plaine: + +O ma soeur! ô mon frère! ô ma fille! ô ma mère! + +Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les +deux bras étendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulèvent leur +poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant: + +Aie pitié de son âme, ô mon Dieu! Elle languit au séjour des ombres; +daigne l'admettre dans la Résurrection, pour qu'elle jouisse de +ta lumière! + +Ou, l'oeil fixé sur les dalles, ils murmurent: + +Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporté du vin, des viandes! + +UNE VEUVE + +Voici du pultis, fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d'oeufs et +double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme +autrefois, n'est-ce pas? + +Elle en porte un peu à ses lèvres; et, tout à coup, se met à rire d'une +façon extravagante, frénétique. + +Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée. + +Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte, +les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns +sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de désolation; peu à peu, +leurs mains se touchent, leurs lèvres s'unissent, les voiles +s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et +les flambeaux. + +Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements;--et, +sans avoir l'air de se connaître, ils s'éloignent les uns des autres par +des chemins différents, dans la campagne. + +Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformée. + +Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes, +d'un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul +tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui +s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales +et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une +charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en +place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore. + +Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des +fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d'oiseaux. + +Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d'un +bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchés, +des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches +bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation +d'une vie profonde. + +A l'entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange--un +homme--enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu'une momie; +ses articulations forment des noeuds à l'extrémité de ses os qui semblent +des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très- +longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air, +ankylosé, raide comme un pieu;--et il se tient là depuis si longtemps que +des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure. + +Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste +en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder +Antoine: + +Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu? + +Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres; +et + +LE GYMNOSOPHISTE + +reprend: + +Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais +l'arbre derrière moi. + +En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une excavation +naturelle de la taille d'un homme. + +Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance +des préceptes, que pas même un chien ne m'a vu manger. + +Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du désir, le +désir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action, +tout contact; et--sans plus bouger que la stèle d'un tombeau, exhalant +mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et +considérant l'éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune +dans mon coeur,--je songeais à l'essence de la grande Ame d'où +s'échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes +de la vie. + +J'ai saisi enfin l'Ame suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans +l'Ame suprême;--et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans +laquelle j'avais fait rentrer mes sens. + +Je reçois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui +ne se désaltère que dans les rayons de la pluie. + +Par cela même que je connais les choses, les choses n'existent plus. + +Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de +bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien. + +Mes austérités effroyables m'ont fait supérieur aux Puissances. Une +contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les +dieux, bouleverser le monde. + +Il a dit tout cela d'une voix monotone. + +Les feuilles à l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre, +s'enfuient. + +Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute: + +J'ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu'à +la connaissance elle-même,--car la pensée ne survit pas au fait transitoire +qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste. + +Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre; les +êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore +formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres +créatures. + +Mais, comme j'ai roulé dans une multitude infinie d'existences, sous des +enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne +veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps, +maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine +d'immondices;--et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus +profond de l'absolu, dans l'Anéantissement. + +Les flammes s'élèvent jusqu'à sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tête +passe à travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux béants +regardent toujours. + +ANTOINE + +se relève. + +La torche, par terre, a incendié les éclats de bois; et les flammes ont +roussi sa barbe. + +Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu;--et quand il ne reste plus +qu'un amas de cendres: + +Où est donc Hilarion? Il était là tout à l'heure. + +Je l'ai vu! + +Eh! non, c'est impossible! je me trompe! + +Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-être pas plus +de réalité. Je deviens fou. Du calme! où étais-je? qu'y avait-il? + +Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages +indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre; un autre a fait de même du +temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que +l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrépidité de +martyrs!... Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait +dit sur les débauches qu'ils occasionnent. + +Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hérésiarques ... Quels +cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et +d'égarements de l'esprit? + +C'est vers Dieu qu'ils prétendent se diriger par toutes ces voies! De +quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne? Quand ils ont +disparu, j'allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait +trop vite; je n'avais pas le temps de répondre. A présent, c'est comme +s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumière. Je +suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir +éteint le feu! + +Une flamme voltige entre les roches; et bientôt une voix saccadée se +fait entendre, au loin, dans la montagne. + +Est-ce l'aboiement d'une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur +perdu? + +Antoine écoute. La flamme se rapproche. + +Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l'épaule d'un homme à +barbe blanche. + +Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête +comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de +bronze, d'où s'élève une petite flamme bleue. + +Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme. + +L'ÉTRANGER (SIMON) + +C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi. + +Il hausse le vase d'airain. + +Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille. + +Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des +traces de coups; ses cheveux épars s'accrochent dans les déchirures de +ses haillons; ses yeux paraissent insensibles à la lumière. + +SIMON + +Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler, +sans manger; puis elle se réveille,--et débite des choses merveilleuses. + +ANTOINE + +Vraiment? + +SIMON + +Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as à dire! + +Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses +doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente: + +HÉLÈNE (ENNOIA) + +J'ai souvenir d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre +l'occupe. + +Antoine tressaille. + +A chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple +d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines +d'un corps, et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les +racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faîte qui dépasse le soleil. +Moi, sur la deuxième branche, j'éclairais avec ma figure les +nuits d'été. + +ANTOINE + +se touchant le front. + +Ah! ah! je comprends! la tête! + +SIMON + +le doigt sur la bouche: + +Chut!... + +HÉLÈNE + +La voile restait bombée, la carène fendait l'écume. Il me disait: «Que +m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu +m'appartiendras, dans ma maison!» + +Qu'elle était douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur +le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement. + +A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on +allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un +char le long du rivage de la mer. + +ANTOINE + +Mais elle est folle entièrement! Pourquoi?... + +SIMON + +Chut!... chut! + +HÉLÈNE + +Ils m'ont graissée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour +que je l'amuse. + +Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots +grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes +coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte +fût ouverte. + +SIMON + +C'était moi! je t'ai retrouvée! + +La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos! +Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils +l'attachèrent dans un corps de femme. + +Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poëte Stesichore a maudit la +mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a +été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille +d'Israël qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aimé l'adultère, +l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituée à tous les +peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous +les visages. + +A Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait +avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la +vermine de son lit tiède. + +ANTOINE + +Eh! que me fait!... + +SIMON + +d'un air furieux: + +Je l'ai rachetée, te dis-je,--et rétablie en sa splendeur; tellement que +Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher +avec la Lune! + +ANTOINE + +Eh bien?... + +SIMON + +Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clément n'a-t-il pas écrit +qu'elle fut emprisonnée dans une tour? Trois cents personnes vinrent +cerner la tour; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit +paraître la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes, +ni plusieurs Ennoia! + +ANTOINE + +Oui ... je crois me rappeler ... + +Et il tombe dans une rêverie. + +SIMON + +Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est +dévouée pour les femmes. Car l'impuissance de Jéhovah se démontre par la +transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique à +l'ordre des choses. + +J'ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long du +torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de Mageddo, +plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas! Viennent à moi ceux +qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont +couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, +appelé Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le +Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la +grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon! + +ANTOINE + +Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes! + +Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t'a +renvoyé! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes; +et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jeté dans les +flots le sac qui contenait tes artifices! + +SIMON + +Les veux-tu? + +Antoine le regarde;--et une voix intérieure murmure dans sa poitrine. +«Pourquoi pas?» + +Simon reprend: + +Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits +doit opérer des miracles. C'est le rêve de tous les sages--et le désir +qui te ronge; avoue-le! + +Au milieu des Romains, j'ai volé dans le cirque tellement haut qu'on ne +m'a plus revu. Néron ordonna de me décapiter; mais ce fut la tête d'une +brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli +tout vivant; mais j'ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c'est +que me voilà! + +Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se +recule. + +Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de +marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d'or; +j'établirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher +sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes, +apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre +ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu? + +Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent. + +C'est la voix du Très-Haut! «car l'Éternel ton Dieu est un feu,» et +toutes les créations s'opèrent par des jaillissements de ce foyer. + +Tu vas en recevoir le baptême,--ce second baptême annoncé par Jésus, et +qui tomba sur les apôtres, un jour d'orage que la fenêtre était ouverte! + +Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en +asperger Antoine: + +Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos +nous arrive dans la huitième maison ... + +ANTOINE + +s'écrie: + +Ah! si j'avais de l'eau bénite! + +La flamme s'éteint, en produisant beaucoup de fumée. + +Ennoia et Simon ont disparu. + +Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l'atmosphère. + +ANTOINE + +étendant ses bras, comme un aveugle: + +Où suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abîme. Et la croix, bien sûr, +est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit! + +Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperçoit deux +hommes, couverts de longues tuniques blanches. + +Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses +cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement +sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu'il portait à la main, et que +son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des +Orientaux. + +Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassée, les cheveux +crépus, une mine naïve. + +Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête, et poudreux comme des gens qui +arrivent de voyage. + +ANTOINE + +en sursaut: + +Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en! + +DAMIS + +--C'est le petit homme.-- + +Là, là!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le +maître. + +Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence. + +ANTOINE + +reprend: + +Vous venez ainsi?... + +DAMIS + +Oh! de loin,--de très-loin! + +ANTOINE + +Et vous allez?... + +DAMIS + +désignant l'autre: + +Où il voudra! + +ANTOINE + +Qui est-il donc? + +DAMIS + +Regarde-le! + +ANTOINE + +à part: + +Il a l'air d'un saint! Si j'osais ... + +La fumée est partie. Le temps est très-clair. La lune brille. + +DAMIS + +A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus? + +ANTOINE + +Je songe ... Oh! rien. + +DAMIS + +s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la +taille courbée, sans lever la tête. + +Maître! c'est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la +sagesse. + +APOLLONIUS + +Qu'il approche! + +Antoine hésite. + +DAMIS + +Approchez! + +APOLLONIUS + +d'une voix tonnante: + +Approche! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je +pense? n'est-ce pas cela, enfant? + +ANTOINE + +...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut. + +APOLLONIUS + +Réjouis-toi, je vais te les dire! + +DAMIS + +bas à Antoine: + +Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu +des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en +profiter aussi, moi! + +APOLLONIUS + +Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir +la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu +m'arrêteras,--car celui-là doit scandaliser par ses paroles qui a méfait +par ses oeuvres. + +DAMIS + +à Antoine: + +Quel homme juste! hein? + +ANTOINE + +Décidément, je crois qu'il est sincère. + +APOLLONIUS + +La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur +le bord d'un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde à la voix des +cygnes qui chantaient dans son rêve. + +Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé, trois fois par jour, dans la fontaine +Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait +le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste. + +Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trésors +qu'elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane +s'égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur +de Cilicie, à la fin de ses promesses, s'écria devant ma famille qu'il +me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours après, assassiné +par les Romains. + +DAMIS + +à Antoine, en le frappant du coude: + +Hein? quand je vous disais! quel homme! + +APOLLONIUS + +J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des +pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un +soupir; et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi comme +d'un fantôme. + +DAMIS + +Auriez-vous fait cela, vous? + +APOLLONIUS + +Le temps de mon épreuve terminé, j'entrepris d'instruire les prêtres qui +avaient perdu la tradition. + +ANTOINE + +Quelle tradition? + +DAMIS + +Laissez-le poursuivre! Taisez-vous! + +APOLLONIUS + +J'ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de +Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les +sacerdoces des nègres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sondé les +lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du Désert! + +DAMIS + +C'est pourtant vrai, tout cela! J'y étais, moi! + +APOLLONIUS + +J'ai d'abord été jusqu'à la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par +le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers +Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha. + +DAMIS + +Moi! moi! mon bon maître! Je vous aimai, tout de suite! Vous étiez plus +doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu! + +APOLLONIUS + +sans l'entendre: + +Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprète. + +DAMIS + +Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous +deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau, +et je me suis mis à marcher derrière vous. + +APOLLONIUS + +Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone. + +DAMIS + +Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle. + +ANTOINE + +à part: + +Que signifie ... + +APOLLONIUS + +Le Roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde, +constellée d'étoiles;--et de la coupole pendaient, à des fils que l'on +n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues. + +ANTOINE + +rêvant: + +Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles? + +DAMIS + +C'est là une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les +maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui +descend vers le fleuve; + +Dessinant par terre, avec son bâton, + +Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des +bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et +l'intérieur donc, si vous saviez! + +APOLLONIUS + +Sur la muraille du septentrion, s'élève une tour qui en supporte une +seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième--et il y en a trois +autres encore! La huitième est une chapelle avec un lit. Personne n'y +entre que la femme choisie par les prêtres pour le Dieu Bélus. Le roi de +Babylone m'y fit loger. + +DAMIS + +A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul à me promener +par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers; +j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. +Mais il m'ennuyait d'être séparé du Maître. + +APOLLONIUS + +Enfin, nous sortîmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vîmes +tout à coup une empuse. + +DAMIS + +Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un âne; +elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut. + +ANTOINE + +à part: + +Où veulent-ils en venir? + +APOLLONIUS + +A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, +nous a montré sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudées, et dans les +jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant +énorme, que les reines s'amusaient à parfumer. C'était l'éléphant de +Porus, qui s'était enfui après la mort d'Alexandre. + +DAMIS + +Et qu'on avait retrouvé dans une forêt. + +ANTOINE + +Ils parlent abondamment comme des gens ivres. + +APOLLONIUS + +Phraortes nous fit asseoir à sa table. + +DAMIS + +Quel drôle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent à +lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je +n'approuve pas ... + +APOLLONIUS + +Quand je fus prêt à partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit: +«J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras +plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront.» + +Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des +lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour +écarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant +sous les arbres, comme sous des portes trop basses. + +Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d'or à la main, nous +conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes +ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes +existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais +conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris. + +DAMIS + +Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été. + +ANTOINE + +Ils ont l'air vague comme des ombres. + +APOLLONIUS + +Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, les Cynocéphales gorgés de +lait, qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane. Les +flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait +sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse +des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu'une +sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'Océan, +nous tournâmes à droite, pour revenir. + +Nous sommes revenus par la Région des Aromates, par le pays des +Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des +Adramites et des Homérites;--puis, à travers les monts Cassaniens, la +mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Éthiopie par le +royaume des Pygmées. + +ANTOINE + +à part: + +Comme la terre est grande! + +DAMIS + +Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus +jadis étaient morts. + +Antoine baisse la tête. Silence. + +APOLLONIUS + +reprend: + +Alors on commença dans le monde à parler de moi. + +La peste ravageait Ephèse; j'ai fait lapider un vieux mendiant; + +DAMIS + +Et la peste s'en est allée! + +ANTOINE + +Comment! il chasse les maladies? + +APOLLONIUS + +A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de la Vénus. + +DAMIS + +Oui, un fou, qui même avait promis de l'épouser.--Aimer une femme passe +encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maître lui posa la main sur +le coeur; et l'amour aussitôt s'éteignit. + +ANTOINE + +Quoi! il délivre des démons? + +APOLLONIUS + +A Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte. + +DAMIS + +Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée en appelant sa +mère. + +ANTOINE + +Comment! il ressuscite les morts? + +APOLLONIUS + +J'ai prédit le pouvoir à Vespasien. + +ANTOINE + +Quoi! il devine l'avenir? + +DAMIS + +Il y avait à Corinthe, + +APOLLONIUS + +Étant à table avec lui, aux eaux de Baïa ... + +ANTOINE + +Excusez-moi, étrangers, il est tard! + +DAMIS + +Un jeune homme qu'on appelait Ménippe. + +ANTOINE + +Non! non! allez-vous-en! + +APOLLONIUS + +Un chien entra, portant à la gueule une main coupée. + +DAMIS + +Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme. + +ANTOINE + +Vous ne m'entendez pas? retirez-vous! + +APOLLONIUS + +Il rôdait vaguement autour des lits. + +ANTOINE + +Assez! + +APOLLONIUS + +On voulait le chasser. + +DAMIS + +Ménippe donc se rendit chez elle; ils s'aimèrent. + +APOLLONIUS + +Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les +genoux de Flavius. + +DAMIS + +Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle. + +ANTOINE + +bondissant: + +Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ... + +DAMIS + +Le Maître lui dit: «O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un +serpent te caresse! à quand les noces?» Nous allâmes tous à la noce. + +ANTOINE + +J'ai tort, bien sûr, d'écouter cela! + +DAMIS + +Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient; +on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le +Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère +contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les échansons, les +cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs +s'écroulèrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette +femme tout en pleurs. C'était une vampire qui satisfaisait les beaux +jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur +pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux. + +APOLLONIUS + +Si tu veux savoir l'art ... + +ANTOINE + +Je ne veux rien savoir! + +APOLLONIUS + +Le soir de notre arrivée aux portes de Rome, + +ANTOINE + +Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes! + +APOLLONIUS + +Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'était un +épithalame de Néron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque +l'écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une corde +prise à la cythare de l'Empereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a +jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je la lui +ai placée dans la main. + +DAMIS + +Vous avez eu bien tort, par exemple! + +APOLLONIUS + +L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux +osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d'agate. Il +se détourna, et fronçant ses sourcils blonds: «Pourquoi ne me crains-tu +pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait +intrépide», répondis-je. + +ANTOINE + +à part: + +Quelque chose d'inexplicable m'épouvante. + +Silence. + +DAMIS + +reprend d'une voix aiguë: + +Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ... + +ANTOINE + +en sursaut: + +Je suis malade! Laissez-moi! + +DAMIS + +Écoutez donc. Il a vu, d'Ephèse, tuer Domitien, qui était à Rome. + +ANTOINE + +s'efforçant de rire: + +Est-ce possible! + +DAMIS + +Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre, +tout à coup il s'écria: «On égorge César!» et il ajoutait de temps à +autre: «Il roule par terre; oh! comme il se débat! Il se relève; il +essaye de fuir; les portes sont fermées; ah! c'est fini! le voilà mort!» +Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme +vous savez. + +ANTOINE + +Sans le secours du Diable ... certainement ... + +APOLLONIUS + +Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'était enfui par mon +ordre, et je restais seul dans ma prison. + +DAMIS + +C'était une terrible hardiesse, il faut avouer! + +APOLLONIUS + +Vers la cinquième heure, les soldats m'amenèrent au tribunal. J'avais ma +harangue toute prête que je tenais sous mon manteau. + +DAMIS + +Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions +mort; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous +apparûtes, et vous nous dites: «C'est moi!» + +ANTOINE + +à part: + +Comme Lui! + +DAMIS + +très-haut: + +Absolument! + +ANTOINE + +Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez! + +APOLLONIUS + +Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grâce à ma vertu qui m'a élevé +jusqu'à la hauteur du Principe! + +DAMIS + +Thyane, sa ville natale, a institué en son honneur un temple avec des +prêtres! + +APOLLONIUS + +se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles: + +C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, +tous les oracles! J'ai pénétré dans l'antre de Trophonius, fils +d'Apollon! J'ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu'elles portent +sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra! j'ai +serré contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai reçu l'écharpe des +Cabires! j'ai lavé Cybèle aux flots des golfes campaniens, et j'ai passé +trois lunes dans les cavernes de Samothrace! + +DAMIS + +riant bêtement: + +Ah! ah! ah! aux mystères de la Bonne Déesse! + +APOLLONIUS + +Et maintenant nous recommençons le pèlerinage! + +Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine +blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la +plante d'outre-mer. + +DAMIS + +Viens! c'est l'aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est +prête. + +ANTOINE + +Le coq n'a pas chanté! J'entends le grillon dans les sables, et je vois +la lune qui reste en place. + +APOLLONIUS + +Nous allons au Sud, derrière les montagnes et les grands flots, chercher +dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion +qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile +rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard +qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l'escarboucle +de son front. Les étoiles palpitent comme des yeux, les cascades +chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs écloses; +ton esprit s'élargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur +ta face. + +DAMIS + +Maître! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent, +la feuille du myrte est envolée! + +APOLLONIUS + +Oui! partons! + +ANTOINE + +Non! moi, je reste! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les +morts? + +DAMIS + +Demande-lui plutôt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain! + +ANTOINE + +Oh! que je souffre! que je souffre! + +DAMIS + +Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les +roucoulements! + +APOLLONIUS + +Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les +hippocentaures et les dauphins! + +ANTOINE + +pleure. + +Oh! oh! oh! + +APOLLONIUS + +Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent +dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages. + +DAMIS + +Serre ta ceinture! noue tes sandales! + +APOLLONIUS + +Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est +debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes, +conique à Paphos. + +ANTOINE + +joignant les mains: + +Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent! + +APOLLONIUS + +J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les +sanctuaires, je te ferai violer la Pythie! + +ANTOINE + +Au secours, Seigneur! + +Il se précipite vers la croix. + +APOLLONIUS + +Quel est ton désir? ton rêve? Le temps seulement d'y songer ... + +ANTOINE + +Jésus, Jésus, à mon aide! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus? + +ANTOINE + +Quoi? Comment? + +APOLLONIUS + +Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons +face à face! + +DAMIS + +bas: + +Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien! + +Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour +de lui, avec des gestes patelins. + +Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme +qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une façon de +dire exagérée, prise aux Orientaux. Cela n'empêche nullement ... + +APOLLONIUS + +Laisse-le, Damis! + +Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu'il a +des Dieux l'empêche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau +d'un roi jaloux! + +Toi, mon fils, ne me quitte pas! + +Il s'approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste +suspendu. + +Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des cieux, +réside le monde des Idées, tout plein du Verbe! D'un bond, nous +franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinité l'Éternel, +l'Absolu, l'Être!--Allons! donne-moi la main! En marche! + +Tous les deux, côte à côte, s'élèvent dans l'air, doucement. + +Antoine embrassant la croix, les regarde monter. + +Ils disparaissent. + + + + +V. + + +ANTOINE + +marchant lentement: + +Celui-là vaut tout l'enfer! + +Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ébloui. La reine de Saba ne m'a pas +si profondément charmé. + +Sa manière de parler des Dieux inspire l'envie de les connaître. + +Je me rappelle en avoir vu des centaines à la fois, dans l'île +d'Éléphantine, du temps de Dioclétien. L'Empereur avait cédé aux Nomades +un grand pays, à condition qu'ils garderaient les frontières; et le +traité fut conclu au nom des «Puissances invisibles.» Car les Dieux de +chaque peuple étaient ignorés de l'autre peuple. + +Les Barbares avaient amené les leurs. Ils occupaient les collines de +sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre +leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au +milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin +les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela +n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et +des Romains! + +Quand j'habitais le temple d'Héliopolis, j'ai souvent considéré tout ce +qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles +pinçant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes à +tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques; et leurs +formes surnaturelles m'entraînaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu +savoir ce que regardent ces yeux tranquilles. + +Pour que de la matière ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un +esprit. L'âme des Dieux est attachée à ses images ... + +Ceux qui ont la beauté des apparences peuvent séduire. Mais les autres +... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?... + +Et il voit passer à ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles, +des branches d'arbres, de vagues représentations d'animaux, puis des +espèces de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il éclate de rire. + +Un autre rire part derrière lui; et Hilarion se présente--habillé en +ermite, beaucoup plus grand que tout à l'heure, colossal. + +ANTOINE + +n'est pas surpris de le revoir. + +Qu'il faut être bête pour adorer cela! + +HILARION + +Oh! oui, extrêmement bête! + +Alors défilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous +les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues. + +Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des goëmons +qui pondent comme des crinières. Quelques-unes, trop longues pour leur +base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. + +D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres. + +Antoine et Hilarion s'amusent énormément. Ils se tiennent les côtes à +force de rire. + +Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur leurs +jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupières et bégayent comme des +muets: «Bâ! bâ! bâ!» + +A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine +davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied, +s'acharne dessus. + +Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en +boules, les bras terminés par des griffes, des mâchoires de requin. + +Et devant ces Dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre; +d'autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots, cloués +dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et à cornes de taureau, +qui dévore des enfants. + +ANTOINE + +Horreur! + +HILARION + +Mais les Dieux réclament toujours des supplices. Le tien même a voulu +... + +ANTOINE + +pleurant: + +Oh! n'achève pas, tais-toi! + +L'enceinte des roches se change en une vallée. Un troupeau de boeufs y +pâture l'herbe rase. + +Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une +voix aiguë, des paroles impératives. + +HILARION + +Comme il a besoin de pluie, il tâche, par des chants, de contraindre le +roi du ciel à ouvrir la nuée féconde. + +ANTOINE + +en riant: + +Voilà un orgueil trop niais! + +HILARION + +Pourquoi fais-tu des exorcismes? + +La vallée devient une mer de lait, immobile et sans bornes. + +Au milieu flotte un long berceau, composé par les enroulements d'un +serpent dont toutes les têtes, s'inclinant à la fois, ombragent un dieu +endormi sur son corps. + +Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles +diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un +chapelet d'étoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main +sous la tête, l'autre bras étendu, il repose, d'un air songeur +et enivré. + +Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se réveille. + +HILARION + +C'est la dualité primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant +par aucune forme. + +Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé; et, dans son calice, +paraît un autre Dieu à trois visages. + +ANTOINE + +Tiens, quelle invention! + +HILARION + +Père, Fils et Saint-Esprit ne font de même qu'une seule personne! + +Les trois têtes s'écartent, et trois grands Dieux paraissent. + +Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil. + +Le second, qui est bleu, agite quatre bras. + +Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains. + +En face d'eux, immédiatement surgissent trois Déesses, l'une enveloppée +d'un réseau, l'autre offrant une coupe, la dernière brandissant un arc. + +Et ces Dieux, ces Déesses se décuplent, se multiplient. Sur leurs +épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des +étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et des +tambours. Des fontaines jaillissent de leurs têtes, des herbes +descendent de leurs narines. + +A cheval sur des oiseaux, bercés dans des palanquins, trônant sur des +sièges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent, +commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses +tournoient, des géants poursuivent des monstres; à l'entrée des grottes +des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles des étoiles, +les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent à des ruisseaux de +poudre d'or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards, +des rayons colorés s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des flèches qui +volent et des encensoirs qu'on balance. + +Et tout cela se développe comme une haute frise--appuyant sa base sur +les rochers, et montant jusque dans le ciel. + +ANTOINE + +ébloui: + +Quelle quantité! que veulent-ils? + +HILARION + +Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'éléphant, c'est le Dieu +solaire, l'inspirateur de la sagesse. + +Cet autre, dont les six têtes portent des tours et les quatorze bras des +javelots, c'est le prince des armées, le Feu-dévorateur. + +Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les âmes +des morts. Elles seront tourmentées par cette femme noire aux dents +pourries, dominatrice des enfers. + +Le chariot tiré par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a +pas de jambes, promène en plein azur le maître du soleil. Le Dieu-lune +l'accompagne, dans une litière attelée de trois gazelles. + +A genoux sur le dos d'un perroquet, la déesse de la Beauté présente à +l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de +joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffée d'une mitre +éblouissante, elle court sur les blés, sur les flots, monte dans l'air, +s'étale partout! + +Entre ces Dieux siègent les Génies des vents, des planètes, des mois, +des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs +transformations rapides. En voilà un qui de poisson devient tortue; il +prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain. + +ANTOINE + +Pour quoi faire? + +HILARION + +Pour rétablir l'équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'épuise, +les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les métamorphoses. + +Tout à coup paraît + +UN HOMME NU + +assis au milieu du sable, les jambes croisées. + +Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de ses +cheveux noirs, et à reflets d'azur, contournent symétriquement une +protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très-longs, descendent +droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent +à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux +soleils; et il reste complètement immobile--en face d'Antoine et +d'Hilarion,--avec tous les Dieux à l'entour, échelonnés sur les roches +comme sur les gradins d'un cirque. + +Ses lèvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde: + +Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux +croyants comme aux profanes j'expose la loi. + +Pour délivrer le monde, j'ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux +pleuraient quand je suis parti. + +J'ai d'abord cherché une femme comme il convient: de race militaire, +épouse d'un roi, très-bonne, extrêmement belle, le nombril profond, le +corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans +l'auxiliaire d'aucun mâle, je suis entré dans son ventre. + +J'en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s'arrêtèrent. + +HILARION + +murmure entre ses dents: + +«Et quand ils virent l'étoile s'arrêter, ils conçurent un grande joie!» + +Antoine regarde plus attentivement + +LE BUDDHA + +qui reprend: + +Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir. + +HILARION + +«Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le +Christ!» + +LE BUDDHA + +On m'a mené dans les écoles. J'en savais plus que les docteurs. + +HILARION + +« ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient étaient +ravis de sa sagesse.» + +Antoine fait signe à Hilarion de se taire. + +LE BUDDHA + +Continuellement, j'étais à méditer dans les jardins. Les ombres des +arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas. + +Aucun ne pouvait m'égaler dans la connaissance des écritures, +l'énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de +cire, l'astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et +tous les arts! + +Pour me conformer à l'usage, j'ai pris une épouse;--et je passais les +jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des parfums, +éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant +mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes +retentissantes. + +Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J'ai fui. + +J'ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les +sépulcres; et comme il y avait un ermite très-savant, j'ai voulu devenir +son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds. + +Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur. + +Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus +l'essence des choses, l'illusion des formes. + +J'ai vidé promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongés de +convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d'ordures, +couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de +la mort! + +HILARION + +«Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères!» + +LE BUDDHA + +Moi aussi, j'ai fait des choses étonnantes--ne mangeant par jour qu'un +seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n'étaient pas +plus gros qu'à présent;--mes poils tombèrent, mon corps devint noir; mes +yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond +d'un puits. + +Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions +et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la +foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m'abriter +même avec la main. + +Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des +mottes de terre! + +La tentation du Diable me manquait. + +Je l'ai appelé. + +Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'écaillés, nauséabonds comme des +charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et +des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, +quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent +des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent +dans le creux de leurs mains; ils ont des têtes de porc, de rhinocéros +ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût ou +la terreur. + +ANTOINE + +à part: + +J'ai enduré cela, autrefois! + +LE BUDDHA + +Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardées, avec des ceintures +d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la +trompe de l'éléphant. Quelques-unes étendent les bras en bâillant, pour +montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux, +quelques-unes se mettent à rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs +vêtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines +d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves. + +ANTOINE + +à part: + +Ah! lui aussi? + +LE BUDDHA + +Ayant vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir exclusivement +de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés, +les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre +sphères du monde invisible, l'Intelligence fut à moi! Je devins +le Buddha! + +Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent à +la fois. + +Il lève dans l'air sa haute main et reprend: + +En vue de la délivrance des êtres, j'ai fait des centaines de mille de +sacrifices! J'ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des +chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donné mes mains +aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai +coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j'étais roi, j'ai +distribué des provinces; au temps que j'étais brahkmane, je n'ai méprisé +personne. Quand j'étais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au +voleur qui m'égorgea. Quand j'étais un tigre, je me suis laissé +mourir de faim. + +Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus rien +à faire. La grande période est accomplie! Les hommes, les animaux, les +Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des +Ganges avec les myriades de myriades d'étoiles, tout va mourir;--et, +jusqu'à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des +mondes détruits! + +Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en +convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent, +leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, +lancent par dessus l'épaule les coupes où ils buvaient l'immortalité, +s'étranglent avec leurs serpents, s'évanouissent en fumée;--et quand +tout a disparu ... + +HILARION + +lentement: + +Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions +d'hommes! + +Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui, et +tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde. + +Un assez long temps s'écoule. + +Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps +de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa +queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait +rire Antoine. + +OANNÈS + +d'une voix plaintive: + +Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines. + +J'ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites, +sous le poids d'une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes +ténébreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient +confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques, +parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien. + +Sur l'ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait +son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la +terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se +contemplent mutuellement. + +Moi, la première conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abîme pour durcir +la matière, pour régler les formes; et j'ai appris aux humains la pêche, +les semailles, l'écriture et l'histoire des Dieux. + +Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le +désert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les +dévore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à +travers l'eau. J'y retourne. + +Il saute, et disparaît dans le Nil. + +HILARION + +C'est un ancien Dieu des Chaldéens! + +ANTOINE + +ironiquement: + +Qu'étaient donc ceux de Babylone? + +HILARION + +Tu peux les voir! + +Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant +six autres tours qui, plus étroites à mesure qu'elles s'élèvent, forment +une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse +noire,--la ville sans doute,--étalée dans les plaines. L'air est froid, +le ciel d'un bleu sombre; des étoiles en quantité palpitent. + +Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche. +Des prêtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de +manière à décrire par leurs évolutions un cercle en mouvement; et, la +tête levée, ils contemplent les astres. + +HILARION + +en désigne plusieurs à saint Antoine. + +Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre, +quinze le dessous. A des intervalles réguliers, un d'eux s'élance des +régions supérieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne +les inférieures pour monter vers les sublimes. + +Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois +ambiguës; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. D'après leur +position et leur mouvement on peut tirer des présages;--et tu foules +l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y +sont rencontrés. Voilà douze mille ans que ces hommes observent le ciel, +pour mieux connaître les Dieux. + +ANTOINE + +Les astres ne sont pas Dieux. + +HILARION + +Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme +l'éternité, reste immuable! + +ANTOINE + +Il a un maître, pourtant. + +HILARION + +montrant la colonne: + +Celui-là, Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle!--L'Autre, qu'il +féconde, est sous lui! + +Antoine aperçoit un jardin, éclairé par des lampes. + +Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprès. A droite et à +gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes établies dans un +bois de grenadiers, que défendent des treillages de roseaux. + +Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes +chamarrées comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vêtus de +peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pâles Gangarides +à longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent +confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des +princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes à pomme +ciselée. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le +même désir. + +De temps à autre, ils se dérangent pour donner passage à un long chariot +couvert, traîné par des boeufs; ou bien c'est un âne, secouant sur son +dos une femme empaquetée de voiles, et qui disparaît aussi vers +les cabanes. + +Antoine a peur; il voudrait revenir en arrière. Cependant une curiosité +inexprimable l'entraîne. + +Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de +cerf, toutes ayant pour diadème une tresse de cordes. Quelques-unes, +magnifiquement habillées, appellent à haute voix les passants. De plus +timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrière, une +matrone, leur mère sans doute, les exhorte. D'autres, la tête enveloppée +d'un châle noir et le corps entièrement nu, semblent de loin des statues +de chair. Dès qu'un homme leur a jeté de l'argent sur les genoux, elles +se lèvent. + +Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri +aigu. + +HILARION + +Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent à la Déesse. + +ANTOINE + +Quelle déesse? + +HILARION + +La voilà! + +Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte +illuminée, un bloc de pierre représentant l'organe sexuel d'une femme. + +ANTOINE + +Ignominie! quelle abomination de donner un sexe à Dieu! + +HILARION + +Tu l'imagines bien comme une personne vivante! + +Antoine se retrouve dans les ténèbres. + +Il aperçoit, en l'air, un cercle lumineux, posé sur des ailes +horizontales. + +Cette espèce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille +d'un petit homme coiffé d'une mitre, portant une couronne à sa main, et +tout la partie inférieure du corps disparaît sous de grandes plumes +étalées en jupon. + +C'est + +ORMUZ + +le dieu des Perses. + +Il voltige en criant: + +J'ai peur! J'entrevois sa gueule. + +Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences! + +D'abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l'aîné des créatures +Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain, +Meschia et Meschiané; et tu as répandu les ténèbres dans les coeurs, tu +as poussé vers le ciel tes bataillons. + +J'avais les miens, le peuple des étoiles; et je contemplais au-dessous +de mon trône tous les astres échelonnés. + +Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les âmes, +les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre +sa richesse. + +La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait +sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais créé tous les +êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le +bec des oiseaux les emportait vers le ciel. + +J'avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme +des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes prêtres +étaient continuellement en prières, afin que l'hommage eût l'éternité du +Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les +autels, on confessait à haute voix ses crimes. + +Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force. + +Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants +d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable +servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins +avaient la magnificence d'une terre céleste; et son tombeau le +représentait égorgeant un monstre,--emblème du Bien qui extermine +le Mal. + +Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre +définitivement Ahriman. + +Mais l'intervalle entre nous deux disparaît; la nuit monte! A moi, les +Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton +épée! Caosyac, qui doit revenir, pour la délivrance universelle, +défends-moi! Comment?... Personne! + +Ah! je meurs! Abriman, tu es le maître! + +Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans +les ténèbres. + +Alors paraît + +LA GRANDE DIANE D'ÉPHÈSE + +noire avec des yeux d'émail, les coudes aux flancs, les avant-bras +écartés, les mains ouvertes. + +Des lions rampent sur ses épaules; des fruits, des fleurs et des étoiles +s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se développent trois rangées +de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans +une gaine étroite d'où s'élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs, +des griffons et des abeilles.--On l'aperçoit à la blanche lueur que fait +un disque d'argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête. + +Où est mon temple? + +Où sont mes amazones? + +Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voilà qu'une défaillance me +prend! + +Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les +taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent épuisés; les abeilles, en +bourdonnant, meurent par terre. + +Elle presse, l'une après l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais +sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas, +comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis +rentre dans l'obscurité. + +Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et +beuglent. L'épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les +gouttes d'une pluie chaude tombent. + +ANTOINE + +Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles +vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout à plat +sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait +dans sa jeunesse éternelle! + +Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une +foule rustique, des hommes, vêtus de tuniques blanches à bandes rouges, +amènent un âne, enharnaché richement, la queue ornée de rubans, les +sabots peints. + +Une boîte, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos +entre deux corbeilles; l'une reçoit les offrandes qu'on y place: oeufs, +raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde +est pleine de roses, que les conducteurs de l'âne effeuillent devant +lui, tout en marchant. + +Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés, +les joues fardées; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un +médaillon à figurine; des poignards sont passés dans leur ceinture; et +ils secouent des fouets à manche d'ébène, ayant trois lanières garnies +d'osselets. + +Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre, un +grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas +ombragent un petit mouton. + +L'âne s'est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde +enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique blanche se met +à danser, en jouant des crotales; un autre à genoux devant la boîte bat +du tambourin, et + +LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE + +commence: + +Voici la Bonne-Déesse, l'idéenne des montagnes, la grande-mère de Syrie! +Approchez, braves gens! + +Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et +satisfait les amoureux. + +C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais +temps. + +Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours +de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les bêtes +s'élancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les +précipices. La voilà! la voilà! + +Ils enlèvent la couverture; et on voit une boîte, incrustée de petits +cailloux. + +Plus haute que les cèdres, elle plane dans l'éther bleu. Plus vaste que +le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux +des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête; +la pâleur de sa figure a blanchi la lune. + +Elle mûrit les moissons, elle gonfle les écorces, elle fait pousser la +barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares! + +La boîte s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue, +une petite image de Cybèle--étincelante de paillettes, couronnée de +tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par deux lions la +patte levée. + +La foule se pousse pour voir. + +L'ARCHI-GALLE + +continue: + +Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds, le +hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la +fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui +tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée,--du +sang! A toi! à toi, Mère des montagnes! + +Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur +poitrine; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs +couteaux, se tailladent les bras. + +Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut +souffrir! Par là, vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout; +jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un +autre--d'un pur! + +L'archi-galle lève son couteau sur le mouton. + +ANTOINE + +pris d'horreur: + +N'égorgez pas l'agneau! + +Un flot de pourpre jaillit. + +Le prêtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et +Hilarion,--rangés autour de l'arbre qui brûle, observent en silence les +dernières palpitations de la victime. + +Du milieu des prêtres sort Une Femme,--exactement pareille à l'image +enfermée dans la petite boite. + +Elle s'arrête, en apercevant Un Jeune Homme coiffé d'un bonnet phrygien. + +Ses cuisses sont revêtues d'un pantalon étroit, ouvert çà et là par des +losanges réguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du +coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flûte à la main, +dans une pose langoureuse. + +CYBÈLE + +lui entourant la taille de ses deux bras: + +Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les régions--et la famine +ravageait les campagnes. Tu m'as trompée! N'importe, je t'aime! +Réchauffe mon corps! unissons-nous! + +ATYS + +Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle! Malgré mon amour, il +ne m'est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir +d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonflés de lait, +la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'où sortent les êtres. +Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma +virilité me fait horreur! + +Avec une pierre tranchante il s'émascule, puis se met à courir furieux, +en levant dans l'air son membre coupé. + +Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres. Hommes et +femmes échangent leurs vêtements, s'embrassent;--et ce tourbillon de +chairs ensanglantées s'éloigne, tandis que les voix, durant toujours, +deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux +funérailles. + +Un grand catafalque tendu de pourpre, porte à son sommet un lit d'ébène, +qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, où +verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du +haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées de noir, la +ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d'un air mélancolique de gros +bouquets de fleurs. + +Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de +myrrhe fument, lentement. + +On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa +cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lèche +ses ongles. + +La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure; et +Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu'un. + +Les sanglots des femmes s'arrêtent; et après un intervalle de silence, + +TOUTES + +à la fois psalmodient: + +Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lève la tête! Debout! + +Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anémones, cueillis +dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur! + +Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos +lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de +petits oiseaux? + +Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos +doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui +cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pâmé, +sourd à nos prières! + +Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis +se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien. + +Hélas! hélas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voilà ses genoux +qui se tordent; ses côtes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont +mouillé la pourpre. Il est mort! Pleurons! Désolons-nous! + +Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs +longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou +blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une +grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière. + +Alors + +UNE FEMME + +s'incline sur le cadavre. + +Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux +talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme +celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie. + +Antoine songe à la mère de Jésus. + +Elle dit: + +Tu t'échappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute +frémissante de rosée, ô Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de +ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je +m'abandonnais à ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse. + +Hélas! hélas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes? + +A l'équinoxe d'automne un sanglier t'a blessé! + +Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent +d'hiver siffle dans les broussailles nues. + +Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant, tu +habites l'autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante. + +O Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient +plus! + +Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le +descendre au sépulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'était qu'un +cadavre de cire. + +Antoine en éprouve comme un soulagement. + +Tout s'évanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus. + +Cependant il distingue de l'autre côté du Nil, Une Femme--debout au +milieu du désert. + +Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la +figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle +allaite. A son côté, un grand singé est accroupi sur le sable. + +Elle lève la tête vers le ciel,--et malgré la distance on entend sa +voix. + +ISIS + +O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'éternité, Ptha, +démiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades +particulières des Nomes, éperviers dans l'azur, sphinx au bord des +temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planètes, +constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière, +apprenez-moi où se trouve Osiris! + +Je l'ai cherché par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore, +jusqu'à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait +autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des +tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci! + +Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la +tête. + +Le hideux Typhon au poil roux l'avait tué, mis en pièces! Nous avons +retrouvé tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me +rendait féconde! + +Elle pousse des lamentations aiguës. + +ANTOINE + +est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant. + +Impudique! va-t'en, va-t'en! + +HILARION + +Respecte-la! C'était la religion de tes aïeux! tu as porté ses amulettes +dans ton berceau. + +ISIS + +Autrefois, quand revenait l'été, l'inondation chassait vers le désert les +bêtes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la +terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu à cornes de taureau +tu t'étalais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache +éternelle! + +Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges se +succédaient régulièrement, d'après l'alternance des saisons. Dans les +nuits toujours pures, de larges étoiles rayonnaient. Les jours étaient +baignés d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le +Soleil et la Lune à chaque côté de l'horizon. + +Nous trônions tous les deux dans un monde plus sublime, +monarques-jumeaux, époux dès le sein de l'éternité,--lui, tenant un +sceptre à tête de concoupha, moi un sceptre à fleur de lotus, debout +l'un et l'autre, les mains jointes;--et les écroulements d'empire ne +changeaient pas notre attitude. + +L'Égypte s'étalait sous nous, monumentale et sérieuse, longue comme le +corridor d'un temple, avec des obélisques à droite, des pyramides à +gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres, +des forêts de colonnes, de lourds pylônes flanquant des portes qui ont à +leur sommet le globe de la terre entre deux ailes. + +Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pâturages, +emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son écriture +mystérieuse. Divisée en douze régions comme l'année l'est en douze +mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait +l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa +figure; mais, saturé de parfums, devenu indestructible, il allait dormir +pendant trois mille ans dans une Égypte silencieuse. + +Celle-là, plus grande que l'autre, s'étendait sous la terre. + +On y descendait par des escaliers conduisant à des salles où étaient +reproduites les joies des bons, les tortures des méchants, tout ce qui a +lieu dans le troisième monde invisible. Rangés le long des murs, les +morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'âme exempte +des migrations continuait son assoupissement jusqu'au réveil d'une +autre vie. + +Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu +mère d'Harpocrate. + +Elle contemple l'enfant. + +C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tressés en cornes de +bélier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus. +Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulevé mon voile! Mon +fruit est le soleil! + +Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de +Typhon dévore les pyramides. J'ai vu, tout à l'heure, le sphinx +s'enfuir. Il galopait comme un chacal. + +Je cherche mes prêtres,--mes prêtres en manteau de lin, avec de grandes +harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornée de patères +d'argent. Plus de fêtes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon +delta! plus de coupes de lait à Philae! Apis, depuis longtemps, n'a +pas reparu. + +Égypte! Égypte! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par +la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la +cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas! + +Le cynocéphale s'est évanoui. + +Elle secoue son enfant. + +Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tête retombe! + +Harpocrate vient de mourir. + +Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funèbre et +déchirant, qu'Antoine y répond par un autre cri, en ouvrant ses bras +pour la soutenir. + +Elle n'est plus là. Il baisse la figure, écrasé de honte. + +Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme +l'étourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait +haïr, et cependant une pitié vague amollit sou coeur. Il se met à +pleurer abondamment. + +HILARION + +Qui donc le rend triste? + +ANTOINE + +après avoir cherché en lui-même, longtemps: + +Je pense à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux! + +HILARION + +Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances +avec le vrai? + +ANTOINE + +C'est une ruse du Diable pour séduire mieux les fidèles. Il attaque les +forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair. + +HILARION + +Mais la luxure, dans ses fureurs, a le désintéressement de la pénitence. +L'amour frénétique du corps en accélère la destruction,--et proclame par +sa faiblesse l'étendue de l'impossible. + +ANTOINE + +Qu'est-ce que cela me fait à moi! Mon coeur se soulève de dégoût devant +ces Dieux bestiaux, occupés toujours de carnages et d'incestes! + +HILARION + +Rappelle-toi dans l'Écriture toutes les choses qui te scandalisent, +parce que tu ne sais pas les comprendre. De même, ces Dieux, sous leurs +formes criminelles, peuvent contenir la vérité. + +Il en reste à voir. Détourne-toi! + +ANTOINE + +Non! non! c'est un péril! + +HILARION + +Tu voulais tout à l'heure les connaître. Est-ce que ta foi vacillerait +sous des mensonges? Que crains-tu? + +Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne. + +Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur; et au-dessus apparaît une +autre montagne, énorme, toute verte, que creusent inégalement des +vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de +bronze à tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire. + +Au milieu du péristyle, sur un trône, JUPITER, colossal et le torse nu, +tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle, +entre ses jambes, dresse la tête. + +JUNON, auprès de lui, roule ses gros yeux, surmontés d'un diadème d'où +s'échappe comme une vapeur un voile flottant au vent. + +Par derrière, MINERVE, debout sur un piédestal, s'appuie contre sa +lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un péplos de lin +descend à plis réguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux +glauques, qui brillent sous sa visière, regardent au loin, +attentivement. + +A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant +de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la +perspective de l'Océan continue l'éther bleu; les deux éléments se +confondent. + +De l'autre côté, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec +une tiare de diamants et un sceptre d'ébène, est au milieu d'une île +entourée par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se +jeter dans les ténèbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un +abîme sans formes. + +MARS, vêtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son +épée. + +HERCULE, plus bas, le contemple, appuyé sur sa massue. + +APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allongé, quatre +chevaux blancs qui galopent; et CÉRÈS, dans un chariot que traînent des +boeufs, s'avance vers lui une faucille à la main. + +BACCHUS vient derrière elle, sur un char très-bas, mollement tiré par +des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un +cratère d'où déborde du vin. Silène, à ses côtés, chancelle sur un âne. +Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimallonéides +frappent des tambours, les Ménades jettent des fleurs, les Bacchantes +tournoient la tête en arrière, les cheveux répandus. + +DIANE, la tunique retroussée, sort du bois avec ses nymphes. + +Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; çà et là +les vieux Fleuves, accoudés sur des pierres vertes, épanchent leurs +urnes; les Muses debout chantent dans les vallons. + +Les Heures, de taille égale, se tiennent par la main; et MERCURE est +posé obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses talonnières +et son pétase. + +Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des +plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses, +VÉNUS-ANADYOMÈNE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent +langoureusement sous ses paupières un peu lourdes. + +Elle a de grands cheveux blonds qui se déroulent sur ses épaules, les +seins petits, la taille mince, les hanches évasées comme le galbe des +lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux +et les pieds délicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La +splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et +tout le reste de l'Olympe est baigné dans une aube vermeille, qui gagne +insensiblement les hauteurs du ciel bleu. + +ANTOINE + +Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend +jusqu'au fond de l'âme! Comme c'est beau! comme c'est beau! + +HILARION + +Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les épées; on les +rencontrait au bord des chemins, on les possédait dans sa maison;--et +cette familiarité divinisait la vie. + +Elle n'avait pour but que d'être libre et belle. Les vêtements larges +facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercée +par la mer, battait à flots sonores les portiques de marbre. L'éphèbe, +frotté d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus +religieuse était d'exposer des formes pures. + +Et ces hommes respectaient les épouses, les vieillards, les suppliants. +Derrière le temple d'Hercule, il y avait un autel à la Pitié. + +On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir +même se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait +qu'un peu de cendres. L'âme, mêlée à l'éther sans bornes, était partie +vers les Dieux! + +Se penchant à l'oreille d'Antoine: + +Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu +retrouveras la Trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême chez +Isis, la rédemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fêtes de +Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristée, Jésus! + +ANTOINE + +reste les yeux baissés; puis tout à coup il répète le symbole de +Jérusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant à chaque phrase un +long soupir: + +Je crois en un seul Dieu, le Père,--et en un seul Seigneur, +Jésus-Christ,--fils premier-né de Dieu,--qui s'est incarné et fait +homme,--qui a été crucifié--et enseveli,--qui est monté au ciel,--qui +viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas +de fin;--et à un seul Saint-Esprit,--et à un seul baptême de +repentance,--et à une seule sainte Église catholique,--et à la +résurrection de la chair,--et à la vie éternelle! + +Aussitôt la crois grandit, et perçant les nuages elle projette une ombre +sur le ciel des Dieux. + +Tous pâlissent. L'Olympe a remué. + +Antoine distingue contre sa base, à demi perdus dans les cavernes, ou +soutenant les pierres de leurs épaules, de vastes corps enchaînés. Ce +sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes. + +UNE VOIX + +s'élève, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le +bruit des bois sous la tempête, comme le mugissement du vent dans les +précipices: + +Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut +mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti. +Chacun son tour; c'est le destin! + +et, peu à peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent. + +Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent. + +JUPITER + +est descendu de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un tison +près de s'éteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec +ses plumes qui tombent. + +Je ne suis donc plus le maître des choses, très-bon, très-grand, dieu +des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon +du ciel! + +Aigle des apothéoses, quel souffle de l'Erèbe t'a repoussé jusqu'à moi? +ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'âme du dernier des +empereurs? + +Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils +s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs +d'esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment; et partout +triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l'individu, la hideur +des races! + +Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses +poings. Hébé en pleurs lui présente une coupe. Il la saisit. + +Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe où, une tête enfermant la pensée, +qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra! + +Mais la coupe est vide. + +Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt. + +Plus une goutte! Quand l'ambroisie défaille, les Immortels s'en vont! + +Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant +mourir. + +JUNON + +Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie +d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, égaré ta lumière +dans tous les éléments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce +est irrévocable cette fois,--et notre domination, notre +existence dissoute! + +Elle s'éloigne dans l'air. + +MINERVE + +n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de +la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque. + +Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont +revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent +désertes, et ce que font maintenant les filles d'Athènes. + +Au mois d'Hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit +par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s'avançaient en robes +blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des +coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du +sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats +entrechoquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des +joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des +danseuses;--enfin, au mât d'une trirème marchant sur des roues, mon +grand voile brodé par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an +d'une façon particulière; et quand il s'était montré dans toutes les +rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortège +psalmodiant toujours, il montait pas à pas la colline de l'Acropole, +frôlait les Propylées, et entrait au Parthénon. + +Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas +une idée! Voilà que je tremble plus qu'une femme. + +Elle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au +front, tombe par terre à la renverse. + +HERCULE + +a rejeté sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos, +mordant ses lèvres, il fait des efforts démesurés pour soutenir l'Olympe +qui s'écroule. + +j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tué +beaucoup de rois. J'ai cassé la corne d'Achéloüs, un grand fleuve. J'ai +coupé des montagnes, j'ai réuni des océans. Les pays esclaves, je les +délivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules. +J'ai traversé le désert où l'on a soif. J'ai défendu les Dieux, et je me +suis dégagé d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras +faiblissent. Je meurs! + +Il est écrasé sous les décombres. + +PLUTON + +C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire? + +Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tête, Tantale +eut la lèvre mouillée, la roue d'Ixion s'arrêta. + +Cependant, les Kères étendaient leurs ongles pour retenir les âmes; les +Furies en désespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et +Cerbère, attaché par toi avec une chaîne, râlait, en bavant de ses +trois gueules. + +Tu avais laissé la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des +hommes a pénétré le Tartare! + +Il sombre dans les ténèbres. + +NEPTUNE + +Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient peur +sont pourris au fond des eaux. + +Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'écume, les vertes +Néréides qu'on distinguait à l'horizon, les Sirènes écailleuses arrêtant +les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui +soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaieté de la mer +a disparu! + +Je n'y survivrai pas! Que le vaste Océan me recouvre! + +Il s'évanouit dans l'azur. + +DIANE + +habillée de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups: + +L'indépendance des grands bois m'a grisée, avec la senteur des fauves et +l'exhalaison des marécages. Les femmes, dont je protégeais les +grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous +l'incantation des sorcières. J'ai des désirs de violence et d'immensité. +Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les +rêves!... + +Et un nuage qui passe l'emporte. + +MARS + +tête nue, ensanglanté: + +D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armée, +indifférent aux patries et pour le plaisir du carnage. + +Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flûtes, en bon +ordre, d'un pas égal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette +haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands +cris d'aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents +hommes s'opposèrent à toute l'Asie. + +Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions! +Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut +finir comme un brave! + +Il se tue. + +VULCAIN + +essuyant avec une éponge ses membres en sueur: + +Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les +fleuves qui roulent des métaux sous la terre!--Battez plus dur! à pleins +bras! de toutes vos forces! + +Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les +étincelles, et, marchant à tâtons, s'égarent dans l'ombre. + +CÉRÈS + +debout dans son char, qui est emporté par des roues ayant des ailes à +leur moyen: + +Arrête! arrête! + +On avait bien raison d'exclure les étrangers, les athées, les épicuriens +et les chrétiens! Le mystère de la corbeille est dévoilé, le sanctuaire +profané, tout est perdu! + +Elle descend sur une pente rapide,--désespérée, criant, s'arrachant les +cheveux. + +Ah! mensonge! Daïra ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les +morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur! + +L'abîme l'engouffre. + +BACCHUS + +riant, frénétiquement: + +Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon épouse! La loi même tombe en +ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples! + +Le feu qui dévora ma mère coule dans mes veines. Qu'il brûle plus fort, +dussé-je périr! + +Mâle et femelle, bon pour tous, je me livre à vous, Bacchantes! je me +livre à vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres! +Hurlez, dansez, tordez-vous! Déliez-le tigre et l'esclave! à dents +féroces, mordez la chair! + +Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéides et les +Ménades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se +jettent des fleurs, découvrent un phallus, la baisent,--secouent les +tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages, +croquent des raisins, étranglent un bouc, et déchirent Bacchus. + +APOLLON + +fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent: + +J'ai laissé derrière moi Délos la pierreuse, tellement pure que tout +maintenant y semble mort; et je tâche de joindre Delphes avant que sa +vapeur inspiratrice ne soit complètement perdue. Les mulets broutent son +laurier. La Pythie égarée ne se retrouve pas. + +Par une concentration plus forte, j'aurai des poëmes sublimes, des +monuments éternels; et toute la matière sera pénétrée des vibrations de +ma cithare! + +Il en pince les cordes. Elles éclatent, lui cinglent la figure. Il la +rejette; et battant son quadrige avec fureur: + +Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idée +pure! + +Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empêtré par +les morceaux du timon, l'emmêlement des harnais, il tombe vers l'abîme, +la tête en bas. + +Le ciel s'est obscurci. + +VÉNUS + +violacée par le froid, grelotte. + +Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellénie. + +Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages étaient +découpés d'après la forme de mes lèvres; et ses montagnes, plus blanches +que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait +mon âme dans l'ordonnance des fêtes, l'arrangement des coiffures, le +dialogue des philosophes, la constitution des républiques. Mais j'ai +trop chéri les hommes! C'est l'Amour qui m'a déshonorée! + +Elle se renverse en pleurant. + +Le monde est abominable. L'air manque à ma poitrine! + +O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi! + +Elle met un doigt sur sa bouche, et décrivant une immense parabole, +tombe dans l'abîme. + +On n'y voit plus. Les ténèbres sont complètes. + +Cependant il s'échappe des prunelles d'Hilarion comme deux flèches +rouges. + +ANTOINE + +remarque enfin sa haute taille. + +Plusieurs fois déjà, pendant que tu parlais, tu m'as semblé grandir;--et +ce n'était pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne +m'épouvante! + +Des pas se rapprochent. + +Qu'est-ce donc? + +HILARION + +étend son bras. + +Regarde! + +Alors, sous un pâle rayon de lune, Antoine distingue une interminable +caravane qui défile sur la crête des roches;--et chaque voyageur, l'un +après l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre. + +Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros, +Axiokeros, Axiokersa, réunis en faisceau, masqués de pourpre et levant +leurs mains. + +Esculape s'avance d'un air mélancolique, sans même voir Samos et +Télesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis éléen, à forme +de python, roule ses anneaux vers l'abîme. Doespoené, par vertige, s'y +lance elle-même. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles +de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et déboulent +pêle-mêle dans le trou noir. + +Derrière eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles +des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois gémissent et +saignent, blessées par la hache des bûcherons. + +Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les déesses infernales, +en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipères, forment une +pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuâtre +comme les mouches à viande, se dévore les bras. + +Puis, dans un tourbillon disparaissent à la fois: Orthia la sanguinaire, +Hymnïe d'Orchomène, la Laphria des Patréens, Aphia d'Égine, Bendis de +Thrace, Stymphalia à cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois +prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles, +rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets. + +HILARION + +Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et +l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxès, +passant en revue son armée. + +Là-bas, très-loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à +barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe +Zalmoxis, entre deux planètes: Artimpasa--Vénus, et Orsiloché--la Lune. + +Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu'on adorait chez +les Cimmériens, au delà même de Thulé! + +Leurs grandes salles étaient chaudes; et à la lueur des épées nues +tapissant la voûte, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire. +Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par +des démons; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs faisant aller +leurs mains sur les harpes de pierre. + +Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et +leurs pieds se montrent par les déchirures de leurs sandales. + +Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient +haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les +monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des +pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui +tournait avec eux. + +Une rafale de givre les enveloppe. + +Antoine abaisse son regard d'un autre côté. + +Et il aperçoit,--se détachant en noir sur un fond rouge,--d'étranges +personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient +des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces, +dansent frénétiquement. + +HILARION + +Ce sont les Dieux de l'Étrurie, les innombrables Aesars. + +Voici Tagès, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main +d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la +terre. Qu'il y rentre! + +Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer le +nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière période +accomplie. + +Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent +en tremblant sous le même manteau. + +ANTOINE + +ferme les yeux. + +Assez! assez! + +Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les +Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant +les trophées suspendus à leurs bras. + +Janus,--maître des crépuscules, s'enfuit sur un bélier noir; et, de ses +deux visages, l'un est déjà putréfié, l'autre s'endort de fatigue. + +Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tête, presse contre +son coeur un vieux gâteau en forme de roue. + +Vesta,--sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte. + +Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait +ses dévots. + +ANTOINE + +Grâce! ils me fatiguent! + +HILARION + +Autrefois, ils amusaient! + +Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--à +quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant dans +chaque main un flambeau. + +C'est la déesse d'Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le roi +du bois, devait être un assassin;--et les esclaves en fuite, les +dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés +du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas +de dévotion plus chère! + +Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina. + +Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, Une autre Femme--vêtue +de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards; +des tentures noires, tous les ustensiles des funérailles. Ses diamants +brillent de loin sous des toiles d'araignées. Les Larves comme des +squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, qui +sont des fantômes, étendent leurs ailes de chauve-souris. + +Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert +d'ordures. + +Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des +chiens rouges. + +Les Dieux rustiques s'en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator, +Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite +manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une +claie, un épieu. + +HILARION + +C'était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers, +ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours défendues par des +filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre. + +Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses +jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au +son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, +ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier. +Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de +fortifier ses bras; et les vachers à l'ombre des tilleuls, près des +calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau. + +Antoine soupire. + +Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se découvre un lit +d'ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin. + +Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'épousée! + +Domiduca devait l'amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l'étendre +sur le lit,--et Praema écarter ses bras, en lui disant à l'oreille des +paroles douces. + +Mais elle ne viendra pas! et ils congédient les autres: Nona et Decima +gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et +Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubépines éloigne de +l'enfant les mauvais rêves. + +Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la +barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance, +Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camoena à chanter, Consus à +réfléchir. + +La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que +Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-même la complainte qu'elle +hurlait à la mort des vieillards. + +Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus. Ce sont: + +LES LARES DOMESTIQUES + +accroupis au fond de l'atrium, vêtus de peaux de chien, avec des fleurs +autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, et +pleurant tant qu'ils peuvent. + +Où est la portion de nourriture qu'on nous donnait à chaque repas, les +bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des +petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour? Puis, +devenus grands ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d'or ou +de cuir. + +Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maître en rentrant +tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et +l'étroite maison était plus fière qu'un palais et sacrée comme +un temple. + +Qu'ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des +Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes +s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux +espérances de l'avenir. + +Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent +lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs +déceptions, nous ont brisé la mâchoire; sous la dent des rats nos corps +de bois s'émiettent. + +Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier, +aux étuves, se dispersent de tous les côtés,--sous l'apparence d'énormes +fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent. + +CRÉPITUS + +se fait entendre. + +Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un +Dieu! + +L'Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain +dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d'Égypte, +s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur. + +Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on se +régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux +cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, +personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les +digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se +soulageaient avec lenteur. + +Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie, +comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein +de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux. Je faisais +rire! Et se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa +gaieté par les ouvertures de son corps. + +J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scène, +et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les +laticlaves des patriciens j'ai circulé majestueusement! Les vases d'or, +comme des tympanons, résonnaient sous moi;--et quand plein de murènes, +de truffes et de pâtés, l'intestin du maître se dégageait avec fracas, +l'univers attentif apprenait que César avait dîné! + +Mais à présent, je suis confiné dans la populace,--et l'on se récrie, +même à mon nom! + +Et Crépitus s'éloigne, en poussant un gémissement. + +Puis un coup de tonnerre; + +UNE VOIX + +J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +J'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les +sables mon peuple qui s'enfuyait. + +C'est moi qui ai brûlé Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous +le Déluge! C'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, +les chariots de guerre et les cochers. + +Dieux jaloux, j'exécrais les autres Dieux. J'ai broyé les impurs; j'ai +abattu les superbes;--et ma désolation courait de droite et de gauche, +comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs. + +Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de +flamme leur parlaient dans les buissons. + +Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes +transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d'un coeur +intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait +les prophètes. + +J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple +comme dans une citadelle. C'était mon peuple. J'étais son Dieu! La terre +était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs oeuvres, leurs +outils de labourage et leur postérité. + +Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de +pourpre et des candélabres allumés. J'avais, pour me servir, toute une +tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe +d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées +dans un ordre symétrique. + +Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est +déchiré, les parfums de l'holocauste se sont perdus à tous les vents. Le +chacal piaule dans les sépulcres; mon temple est détruit, mon peuple +est dispersé! + +On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes +sont captives, les vases sont tous fondus! + +La voix s'éloignant: + +J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde. + +ANTOINE + +Tous sont passés. + +Il reste moi! + +dit QUELQU'UN. + +Et Hilarion est devant lui,--mais transfiguré, beau comme un archange, +lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir + +ANTOINE + +se renverse la tête. + +Qui donc es-tu? + +HILARION + +Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon désir n'a pas de +bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes, +sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On +m'appelle la Science. + +ANTOINE + +se rejette en arrière: + +Tu dois être plutôt ... le Diable! + +HILARION + +en fixant sur lui ses prunelles: + +Veux-tu le voir? + +ANTOINE + +ne se détache plus de ce regard; il est saisi par la curiosité du +Diable. Sa terreur augmente, son envie devient démesurée. + +Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?... + +Puis dans un spasme de colère: + +L'horreur que j'en ai m'en débarrassera pour toujours.--Oui! + +Un pied fourchu se montre. + +Antoine a regret. + +Mais le Diable l'a jeté sur ses cornes, et l'enlève. + + + + +VI. + + +Il vole sous lui, étendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes +ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage. + +ANTOINE + +Où vais-je? + +Tout à l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuée m'emporte. +Peut-être que je suis mort, et que je monte vers Dieu?... + +Ah! comme je respire bien! L'air immaculé me gonfle l'âme. Plus de +pesanteur! plus de souffrance! + +En bas, sous moi, la foudre éclate, l'horizon s'élargit, des fleuves +s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le désert, cette flaque +d'eau l'Océan. + +Et d'autres océans paraissent, d'immenses régions que je ne connaissais +pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des +neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir les +montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher. + +LE DIABLE + +Jamais le soleil ne se couche! + +Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de sa +pensée,--une réponse de sa mémoire. + +Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperçoit au +milieu de l'azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du soleil. + +LE DIABLE + +Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme, +humilie-toi! + +ANTOINE + +A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres +feux. + +Le firmament n'est qu'un tissu d'étoiles. + +Ils montent toujours. + +Aucun bruit! pas même le croassement des aigles! Rien!... et je me +penche pour écouter l'harmonie des planètes. + +LE DIABLE + +Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de +Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d'Aristote, ni les sept cieux +des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal! + +ANTOINE + +D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au +contraire, je m'y enfonce! + +Et il arrive devant la lune,--qui ressemble à un morceau de glace tout +rond, plein d'une lumière immobile. + +LE DIABLE + +C'était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l'avait même +garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques. + +ANTOINE + +Je n'y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous un +ciel tout noir. + +Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler +les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux! + +LE DIABLE + +l'emporte au milieu des étoiles. + +Elles s'attirent en même temps qu'elles se repoussent. L'action de +chacune résulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un +auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre. + +ANTOINE + +Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie supérieure aux +plaisirs de la tendresse! Je halète stupéfait devant l'énormité de Dieu! + +LE DIABLE + +Comme le firmament qui s'élève à mesure que tu montes et grandira sous +l'ascension de ta pensée;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'après +cette découverte du monde, dans cet élargissement de l'infini. + +ANTOINE + +Ah! plus haut! plus haut! toujours! + +Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactée au zénith se +développe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles; +dans ces fentes de sa clarté, s'allongent des espaces de ténèbres. Il y +a des pluies d'étoiles, des traînées de poussière d'or, des vapeurs +lumineuses qui flottent et se dissolvent. + +Quelquefois une comète passe tout à coup;--puis la tranquillité des +lumières innombrables recommence. + +Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en +occupant ainsi toute l'envergure. + +Il se rappelle avec dédain l'ignorance des anciens jours, la médiocrité +de ses rêves. Les voilà donc près de lui ces globes lumineux qu'il +contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes, +la complexité de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et +suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire leurs orbites, +pousser leurs hyperboles. + +Il aperçoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx +et le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils dans la +constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple +anneau du monstrueux Saturne! toutes les planètes, tous les astres que +les hommes plus tard découvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumières, +il surcharge sa pensée du calcul de leurs distances;--puis sa +tête retombe. + +Quel est le but de tout cela? + +LE DIABLE + +Il n'y a pas de but! + +Comment Dieu aurait-il un but? Quelle expérience a pu l'instruire, +quelle réflexion le déterminer? + +Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait +inutile. + +ANTOINE + +Il a créé le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole! + +LE DIABLE + +Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De même, +au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets différents de +causes variées. + +ANTOINE + +La variété des causes est la volonté de Dieu! + +LE DIABLE + +Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c'est admettre +plusieurs causes et détruire son unité! + +Sa volonté n'est pas séparable de son essence. Il n'a pu avoir une autre +volonté, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe +éternellement, il agit éternellement. + +Contemple le soleil! De ses bords s'échappent de hautes flammes lançant +des étincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin +que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n'aperçois que la +nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d'autres, et +encore d'autres, indéfiniment ... + +ANTOINE + +Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abîme. + +LE DIABLE + +s'arrête; et en le balançant mollement: + +Le néant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se +meuvent sur le fond immuable de l'Étendue;--et comme si elle était +bornée par quelque chose, ce ne serait plus l'étendue, mais un corps, +elle n'a pas de limites! + +ANTOINE + +béant: + +Pas de limites! + +LE DIABLE + +Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le +sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de +milliards de siècles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a +pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Étendue +se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace, +telle ou telle grandeur, mais l'immensité! + +ANTOINE + +lentement: + +La matière ... alors ... ferait partie de Dieu? + +LE DIABLE + +Pourquoi non? Peux-tu savoir où il finit? + +ANTOINE + +Je me prosterne au contraire, je m'écrase, devant sa puissance! + +LE DIABLE + +Et tu prétends le fléchir! Tu lui parles, tu le décores même de vertus, +bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu'il possède toutes +les perfections! + +Concevoir quelque chose au delà, c'est concevoir Dieu au delà de Dieu, +l'être par-dessus l'être. Il est donc le seul Être, la seule substance. + +Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne +serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme +infini;--et s'il avait un corps, il serait composé de parties, il ne +serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas +une personne! + +ANTOINE + +Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les +transports de mon ardeur, tout cela se serait en allé vers un mensonge +... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un +tourbillon de feuilles mortes! + +Il pleure. + +Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande âme, un Seigneur, +un père, que mon coeur adore et qui doit m'aimer! + +LE DIABLE + +Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il éprouvait de l'amour, de +la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection +plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment, ni se +contenir dans une forme. + +ANTOINE + +Un jour, pourtant, je le verrai! + +LE DIABLE + +Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini, +dans un endroit restreint enfermant l'absolu! + +ANTOINE + +N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer +pour le mal! + +LE DIABLE + +L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal +est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte! + +Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruauté qu'il le +conserve? + +Penses-tu qu'il soit continuellement à rajuster le monde comme une +oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les +êtres depuis le vol du papillon jusqu'à la pensée de l'homme? + +S'il a créé l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence +existe, la création est défectueuse. + +Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit, +le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un +coin de l'étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier. +Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout! + +Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes; maintenant elles +couvrent l'espace. + +ANTOINE + +n'y voit plus. Il défaille. + +Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'âme. Cela excède la portée +de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule +dans l'immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience +éclate sous cette dilatation du néant! + +LE DIABLE + +Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermédiaire de ton esprit. Tel +qu'un miroir concave il déforme les objets;--et tout moyen te manque +pour en vérifier l'exactitude. + +Jamais tu ne connaîtras l'univers dans sa pleine étendue; par conséquent +tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de +Dieu, ni même dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord +connaître l'Infini! + +La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une +imagination de ta pensée. + +A moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l'apparence au +contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la +seule réalité. + +Mais es-tu sûr de voir? es-tu même sûr de vivre? Peut-être qu'il n'y a +rien! + +Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le +regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer. + +Adore-moi donc! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu! + +Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d'espoir. + +Le Diable l'abandonne. + + * * * * * + +ANTOINE + +se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise. + +Le ciel commence à blanchir. + +Est-ce la clarté de l'aube, ou bien un reflet de la lune? + +Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents: + +J'éprouve une fatigue ... comme si tous mes os étaient brisés! + +Pourquoi? + +Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et même il me redisait tout ce que +j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane, d'Héraclite, +de Mélisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la création, l'impossibilité de +rien connaître! + +Et j'avais cru pouvoir m'unir à Dieu! + +Riant amèrement: + +Ah! démence! démence! Est-ce ma faute? La prière m'est intolérable! J'ai +le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il débordait d'amour!... + +Le sable, le matin, fumait à l'horizon comme la poussière d'un +encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'épanouissaient sur +la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semblé que tous les +êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient +avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, félicités de l'extase, +présents du ciel, qu'êtes-vous devenus! + +Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, à la recherche d'une +solitude pour établir des monastères. C'était le dernier soir; et nous +pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans parler. A +mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps +s'allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui +auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là +nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit +fut lente à venir; et des ondes noires se répandaient sur la terre +qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel. + +Quand j'étais un enfant, je m'amusais avec des cailloux à construire des +ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait. + +Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses +cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane, +sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une +hyène en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur! + +Il sanglote. + +Non, Ammonaria ne l'aura pas quittée! + +Où est-elle maintenant, Ammonaria? + +Peut-être qu'au fond d'une étuve elle retire ses vêtements l'un après +l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, la +seconde plus légère, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome +enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque. +Sa chevelure à l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et +suffoquant un peu dans l'atmosphère trop chaude, elle respire, la taille +cambrée, les deux seins en avant. Tiens!... voilà ma chair qui se +révolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux +supplices à la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne! + +Il se penche, et regarde le précipice. + +L'homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant sur +le côté gauche; c'est un mouvement à faire! un seul. + +Alors apparaît + +UNE VIEILLE FEMME + +Antoine se relève dans un sursaut d'épouvanté.--Il croit voir sa mère +ressuscitée. + +Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur. + +Un linceul noué autour de sa tête, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au +bas de ses doux jambes, minces comme des béquilles. L'éclat de ses +dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites +de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes vacillent, +comme des lampes de sépulcre. + +Avance, dit-elle. Qui te retient? + +ANTOINE + +balbutiant: + +J'ai peur de commettre un péché! + +ELLE + +reprend: + +Mais le roi Saül s'est tué! Razias, un juste, s'est tué! Sainte Pélagie +d'Antioche s'est tuée! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres +saintes, se sont tuées;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui +couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en +jouir plus vite, les vierges de Milet s'étranglaient avec leurs cordons. +Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu'on désertait +les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome +se la procurent comme débauche. + +ANTOINE + +Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachorètes y succombent. + +LA VIEILLE + +Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc! Il t'a créé, tu vas +détruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance +d'Érostrate n'était pas supérieure. Et puis, ton corps s'est assez moqué +de ton âme pour que tu t'en venges à la fin. Tu ne souffriras pas. Ce +sera vite terminé. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide, +peut-être? + +Antoine écoute sans répondre;--et de l'autre côté paraît: + +UNE AUTRE FEMME + +jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria. + +Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très-grasse, avec du +fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée de +paillettes a des miroitements métalliques; ses lèvres charnues +paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont +tellement noyées de langueur qu'on la dirait aveugle. + +Elle murmure: + +Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te +mène et selon le désir de tes yeux! + +ANTOINE + +Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles! + +ELLE + +reprend: + +Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand +tu seras dans l'atrium où murmure un jet d'eau, une femme se +présentera--en péplos de soie blanche lamé d'or, les cheveux dénoués, le +rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras +dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin. + +Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultères, les escalades, +les enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait +habillée. + +As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu +les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux +de larmes douces! + +Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la +lumière de la lune? A la pression de vos mains jointes un frémissement +vous parcourt; vos yeux rapprochés épanchent de l'un à l'autre comme des +ondes immatérielles, et votre coeur s'emplit; il éclate; c'est un suave +tourbillon, une ivresse débordante ... + +LA VIEILLE + +On n'a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l'amertume! Rien +qu'à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué par +la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du monde, +la bêtise du soleil! + +ANTOINE + +Oh! oui, tout ce qu'il éclaire me déplaît! + +LA JEUNE + +Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des +fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu +méprises; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie +de la serrer contre son coeur. + +LA VIEILLE + +Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te +recouvrira! + +LA JEUNE + +Cependant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport +de la vie dans l'éternité! + +La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore décharnée; et +au-dessus de son crâne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait +des cercles dans l'air. + +La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, +ses yeux roulent moelleusement. + +LA PREMIÈRE + +dit, en ouvrant les bras: + +Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité! + +et + +LA SECONDE + +en offrant ses seins: + +Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable! + +Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur +l'épaule. + +Le linceul s'écarte, et découvre le squelette de La Mort. + +La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la +taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s'envolant +par le bout. + +Antoine reste immobile entre les deux, les considérant. + +LA MORT + +lui dit: + +Tout de suite ou tout à l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les +soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe +des champs. Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la +gazelle, j'atteins même l'espérance, j'ai vaincu le fils de Dieu! + +LA LUXURE + +Ne résiste pas; je suis l'omnipotente! Les forêts retentissent de mes +soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage, +la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme +pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se +retourne vers moi! + +LA MORT + +Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux, +sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides, +dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un +fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière, +tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée, confondue avec +elle, s'abîmait dans le néant. + +LA LUXURE + +Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspiré d'obscènes amours. +On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que +l'on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance +des rêves, l'immensité de ma tristesse? + +LA MORT + +Mon ironie dépasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir +aux funérailles des rois, à l'extermination d'un peuple;--et on fait la +guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or, +un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d'hommages. + +LA LUXURE + +Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs +d'agonisant et des aspects de cadavre. + +LA MORT + +C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous! + +La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et +chantent ensemble: + +--Je hâte la dissolution de la matière! + +--Je facilite l'éparpillement des germes! + +--Tu détruis, pour mes renouvellements! + +--Tu engendres, pour mes destructions! + +--Active ma puissance! + +--Féconde ma pourriture! + +Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon, devient +tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse. + +Une secousse, de temps à autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il +aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui. + +C'est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse +de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoile de points +d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, à la manière d'un +ver gigantesque qui se tiendrait debout. + +La vision s'atténue, disparaît. + +ANTOINE + +se relève. + +Encore une fois c'était le Diable, et sous son double aspect: l'esprit +de fornication et l'esprit de destruction. + +Aucun des deux ne m'épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens +éternel. + +Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la +continuité de la vie. + +Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées? + +Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps +ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de +la matière et de la pensée, en quoi l'Être consiste! + +Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du +temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de +Carthage. Moi-même, j'ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des +formes d'esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux +dépassant toute conception ... + +Et en face, de l'autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît. + +Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche +sur le ventre. + +Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de +dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts, +tournoie, aboie. + +Les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux poils +de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent +au balancement de tout son corps. + +LE SPHINX + +est immobile, et regarde la Chimère: + +Ici, Chimère; arrête-toi! + +LA CHIMÈRE + +Non, jamais! + +LE SPHINX + +Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort! + +LA CHIMÈRE + +Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet! + +LE SPHINX + +Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements +dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit! + +LA CHIMÈRE + +Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible! + +LE SPHINX + +Pour demeurer avec moi, tu es trop folle! + +LA CHIMÈRE + +Pour me suivre, tu es trop lourd! + +LE SPHINX + +Ou vas-tu donc, que tu cours si vite? + +LA CHIMÈRE + +Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je +rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m'accroche par la +gueule au pan des nuées; avec ma queue traînante, je raye les plages, et +les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais +toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta +griffe dessinant des alphabets sur le sable. + +LE SPHINX + +C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule. + +La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les +caravanes passent, la poussière s'envole, les cités s'écroulent;--et mon +regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur +un horizon inaccessible. + +LA CHIMÈRE + +Moi, je suis légère et joyeuse! Je découvre aux hommes des perspectives +éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités +lointaines. Je leur verse à l'âme les éternelles démences, projets de +bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et les +résolutions vertueuses. + +Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai ciselé +avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai +suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d'un mur +d'orichalque les quais de l'Atlantide. + +Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs +inéprouvés. Si j'aperçois quelque part un homme dont l'esprit repose +dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'étrangle. + +LE SPHINX + +Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés. + +Les plus forts, pour gravir jusqu'à mon front royal, montent aux stries +de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les +prend; et ils tombent d'eux-mêmes à la renverse. + +Antoine commence à trembler. + +Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert,--ayant à ces côtés +deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'épaule. + +LE SPHINX + +O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse! + +LA CHIMÈRE + +O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur je +tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin +me dévore. + +Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos! + +LE SPHINX + +Mes pieds, depuis qu'ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le +lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je +n'ai plus rien à dire. + +LÀ CHIMÈRE + +Tu mens, sphinx hypocrite! D'où vient toujours que tu m'appelles et me +renies? + +LE SPHINX + +C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne! + +LA CHIMÈRE + +Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi! + +Elle aboie. + +LE SPHINX + +Tu remues, tu m'échappes! + +Il grogne. + +LA CHIMÈRE + +Essayons!--tu m'écrases! + +LE SPHINX + +Non! impossible! + +Et en s'enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable,--tandis que la +Chimère, qui rampe la langue tirée, s'éloigne en décrivant des cercles. + +L'haleine de sa bouche a produit un brouillard. + +Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des +courbes indécises. + +Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains; + +Et d'abord s'avance + +LE GROUPE DES ASTOMI + +pareils à des bulles d'air que traverse le soleil. + +Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les +sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de +brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des +rêves, pas des êtres tout à fait ... + +LES NISNAS + +n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié +du corps, qu'une moitié du coeur. Et ils disent, très-haut: + +Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos +moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants. + +LES BLEMMYES + +absolument privés de tête: + +Nos épaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de +rhinocéros ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons. + +Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos +poitrines, voilà tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des +sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs. + +Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant +tous les abîmes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus +heureux, les plus vertueux. + +LES PYGMÉES + +Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur +la bosse d'un dromadaire. + +On nous brûle, on nous noie, ou nous écrase; et toujours, nous +reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantité! + +LES SCIAPODES + +Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous +végétons à l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumière +nous arrive à travers l'épaisseur de nos talons. Point de dérangement et +point de travail!--La tête le puis bas possible, c'est le secret +du bonheur! + +Leurs cuisses levées ressemblant à des troncs d'arbres, se multiplient. + +Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes; ce sont +des hommes à tête de chien. + +LES CYNOCÉPHALES + +Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons +les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise +de bonnets. + +Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les +yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre +turpitude en plein soleil. + +Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant +les femmes, nous sommes les maîtres,--par la force de nos bras et la +férocité de notre coeur. + +Hardi, compagnons! Faites claquer vos mâchoires! + +Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur +leurs dos velus. + +Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes. + +Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout à coup paraît un +grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un +buisson de cornes blanches. + +LE SADHUZAG + +Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes. + +Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent +à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les +guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et +les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Écoute! + +Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce. + +Antoine presse son coeur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie +va emporter son âme. + +LE SADHUZAG + +Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un +bataillon de lances, exhale un hurlement; les forêts tressaillent, les +fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se +dressent comme la chevelure d'un lâche. + +--Écoute! + +Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est +comme déchiré. + +Et son horreur augmente en voyant: + +LE MARTICHORAS + +gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents. + +Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands +sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes. Je crache +la peste. Je mange les armées, quand elles s'aventurent dans le désert. + +Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie; et +ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite, +à gauche, en avant, en arrière.--Tiens! tiens! + +Le Martichoras jette les épines de sa queue; qui s'irradient comme des +flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en +claquant sur le feuillage. + +LE CATOBLEPAS + +buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'à terre, et rattachée à +ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé. + +Il est vautré tout à plat; et ses pieds disparaissent sous l'énorme +crinière à poils durs qui lui couvre le visage. + +Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon +ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est +impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la +mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses +arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans +m'en apercevoir. + +Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont +morts. Si je relevais mes paupières,--mes paupières roses et +gonflées,--tout de suite, tu mourrais. + +ANTOINE + +Oh! celui-là!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidité +m'attire. Non! non! je ne veux pas! + +Il regarde par terre fixement. + +Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse + +LE BASILIC + +grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une +en bas. + +Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu, +c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuées, des cailloux, des +arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma +température entretient les volcans; je fais l'éclat des pierreries et la +couleur des métaux. + +LE GRIFFON + +lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le +cou bleu. + +Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des +tombeaux où dorment les vieux rois. + +Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d'eux, dans +des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent sur des +liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges, +par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des +tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étouffantes, il +y a des fleuves d'or avec des forêts de diamant, des prairies +d'escarboucles, des lacs de mercure. + +Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'épie de +mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, +jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements +des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu +humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ... +Vite! vite! + +Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq. + +Mille voix lui répondent. La forêt tremble. + +Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitié +cerf et moitié boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par +derrière, et dont les génitoires sont à rebours; le python Aksar, de +soixante coudées, qui épouvanta Moïse; la grande belette Pastinaca, qui +tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbécile par son +contact; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles de la mer. Le léopard +Phalmant crève son ventre à force de hurler; le Senad, ours à trois +têtes, déchire ses petits avec sa langue; le chien Cépus répand sur les +rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent à +bourdonner, des crapauds à sauter, des serpents à siffler. Des éclairs +brillent. La grêle tombe. + +Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des +têtes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue de +serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des +grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des +hippopotames, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre +beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme +des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons. + +Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches. +Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines +se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs +clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule +bouchée s'entre-dévorent. + +S'étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils +grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec +un balancement régulier, comme si le sol était le pont d'un navire. Il +sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses mains le froid +des vipères; et des araignées filant leur toile l'enferment dans +leur réseau. + +Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout à coup devient +bleu, et + +LA LICORNE + +se présente. + +Au galop! au galop! + +J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tête couleur de pourpre, +le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures +de l'arc-en-ciel. + +Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et +dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je +traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans +les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent +au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider. + +Au galop! au galop! + +Antoine la regarde s'enfuir. + +Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se +nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des +montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes d'hommes +assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines, puis +les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des enfants ou +ricanent comme de vieilles femmes. + +Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui. + +Au loin des jets d'eau s'élèvent, lancés par des baleines; et du fond de +l'horizon + +LES BÊTES DE LA MER + +rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des +scies, s'avancent en se traînant sur le sable. + +Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n'est +descendu! + +Des peuples divers habitent les pays de l'Océan. Les uns sont au séjour +des tempêtes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes +froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par +leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids +des sources de la mer. + +Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles +des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon +se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières, +des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles +à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de +l'eau; des mousses, des varechs ont poussé. + +Et toutes sortes de plantes s'étendent en rameaux, se tordent en +vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en éventail. Des courges +ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents. + +Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes +humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe. + +Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des +polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs +branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un +papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle +grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un +arbuste; des débris d'éphémères font sur le sol une couche neigeuse. + +Et puis les plantes se confondent avec les pierres. + +Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles, +des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures. + +Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des +empreintes de buissons et de coquilles--à ne savoir si ce sont les +empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants +brillent comme des yeux, des minéraux palpitent. + +Et il n'a plus peur! + +Il se couche à plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant +son haleine, il regarde. + +Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent à manger; des fougères +desséchées se remettent à fleurir; des membres qui manquaient +repoussent. + +Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des +têtes d'épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration +les agite. + +ANTOINE + +délirant: + +O bonheur! bonheur! j'ai vu naître la vie, j'ai vu le mouvement commencer. +Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de +voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des +ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, +tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les +odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme +le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, +pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière,--être la +matière! + +Le jour enfin paraît; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relève, +des nuages d'or en s'enroulant à larges volutes découvrent le ciel. + +Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne la face de +Jésus-Christ. + +Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières. + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10982 *** diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..bcb8956 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #10982 (https://www.gutenberg.org/ebooks/10982) diff --git a/old/10982-8.txt b/old/10982-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7340162 --- /dev/null +++ b/old/10982-8.txt @@ -0,0 +1,7564 @@ +Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La tentation de Saint Antoine + +Author: Gustave Flaubert + +Release Date: February 8, 2004 [EBook #10982] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE *** + + + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe. + + + + +LA TENTATION DE SAINT ANTOINE + +PAR + +GUSTAVE FLAUBERT + + + +A LA MMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN + +DCD A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL + +Le 3 avril 1848 + + + + +I. + + +C'est dans la Thbade, au haut d'une montagne, sur une plate-forme +arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres. + +La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de +roseaux, toit plat, sans porte. On distingue dans l'intrieur une +cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stle de bois, un gros +livre; par terre, et l, des filaments de sparterie, deux ou trois +nattes, une corbeille, un couteau. + +A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plante dans le sol; et, + l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur +l'abme, car la montagne est taille pic, et le Nil semble faire un +lac au bas de la falaise. + +La vue est borne droite et gauche par l'enceinte des roches. Mais +du ct du dsert, comme des plages qui se succderaient, d'immenses +ondulations parallles d'un blond cendr s'tirent les unes derrire les +autres, en montant toujours;--puis au del des sables, tout au loin, la +chane libyque forme un mur couleur de craie, estomp lgrement par des +vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord, +est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au znith des nuages de pourpre, +disposs comme les flocons d'une crinire gigantesque, s'allongent sur +la vote bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur +prennent une pleur nacre; les buissons, les cailloux, la terre, tout +maintenant parat dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une +poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de +la lumire. + +SAINT-ANTOINE + +qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de +chvre, est assis, jambes croises, entrain de faire des nattes. Ds que +le soleil disparat, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon: + +Encore un jour! un jour de pass! + +Autrefois pourtant, je n'tais pas si misrable! Avant la fin de la +nuit, je commenais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve +chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur +mon paule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais ranger tout +dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tchais que les nattes fussent +bien gales et les corbeilles lgres; car mes moindres actions me +semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pnible. + +A des heures rgles je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras +tendus je sentais comme une fontaine de misricorde qui s'panchait du +haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?... + +Il marche dans l'enceinte des roches, lentement. + +Tous me blmaient lorsque j'ai quitt la maison. Ma mre s'affaissa +mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et +l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir +au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru +aprs moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussire, et sa +tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascte qui +m'emmenait lui a cri des injures. Nos deux chameaux galopaient +toujours; et je n'ai plus revu personne. + +D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un +enchantement circule dans ces palais souterrains, o les tnbres ont +l'air paissies par l'ancienne fume des aromates. Du fond des +sarcophages j'ai entendu s'lever une voix dolente qui m'appelait; ou +bien, je voyais vivre, tout coup, les choses abominables peintes sur +les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle +en ruines. L, j'avais pour compagnie des scorpions se tranant parmi +les pierres, et au-dessus de ma tte, continuellement des aigles qui +tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'tais dchir par des griffes, +mordu par des becs, frl par des ailes molles; et d'pouvantables +dmons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois +mme, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont +secouru, puis emmen avec eux. + +Alors, j'ai voulu m'instruire prs du bon vieillard Didyme. Bien qu'il +ft aveugle, aucun ne l'galait dans la connaissance des critures. +Quand la leon tait finie, il rclamait mon bras pour se promener. Je +le conduisais sur le Paneum, d'o l'on dcouvre le Phare et la haute +mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de +toutes les nations, jusqu' des Cimmriens vtus de peaux d'ours, et des +Gymnosophistes du Gange frotts de bouse de vache. Mais sans cesse, il +y avait quelque bataille dans les rues, cause des Juifs refusant de +payer l'impt, ou des sditieux qui voulaient chasser les Romains. +D'ailleurs la ville est pleine d'hrtiques, des sectateurs de Mans, de +Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et +vous convaincre. + +Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mmoire. On a beau n'y +pas faire attention, cela trouble. + +Je me suis rfugi Colzim; et ma pnitence fut si haute que je n'avais +plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblrent autour de moi pour devenir +des anachortes. Je leur ai impos une rgle pratique, en haine des +extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait +de partout des messages. On venait me voir de trs-loin. + +Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre +m'entrana dans Alexandrie. La perscution avait cess depuis trois jours. + +Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrta devant le temple de +Srapis. C'tait, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur +voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue +tait attache contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des +lanires; chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est +retourne, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, travers ses +longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnatre +Ammonaria ... + +Cependant ... celle-l tait plus grande ..., et belle ..., +prodigieusement! + +Il se passe les mains sur le front. + +Non! non! je ne veux pas y penser! + +Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens. +Tout s'est born des invectives et des rises. Mais, depuis lors, +il a t calomni, dpossd de son sige, mis en fuite. O est-il, +maintenant? je n'en sais rien! On s'inquite si peu de me donner des +nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitt, Hilarion comme les autres! + +Il avait peut-tre quinze ans quand il est venu; et son intelligence +tait si curieuse qu'il m'adressait chaque moment des questions. Puis, +il coutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me +les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs +faire rire les patriarches. C'tait un fils pour moi! + +Le ciel est rouge, la terre compltement noire. Sous les rafales du vent +des tranes de sable se lvent comme de grands linceuls, puis +retombent. Dans une claircie, tout coup, passent des oiseaux formant +un bataillon triangulaire, pareil un morceau de mtal, et dont les +bords seuls frmissent. + +Antoine les regarde. + +Ah! que je voudrais les suivre! + +Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contempl avec envie les longs +bateaux, dont les voiles ressemblent des ailes, et surtout quand ils +emmenaient au loin ceux que j'avais reus chez moi! Quelles bonnes +heures nous avions! quels panchements! Aucun ne m'a plus intress +qu'Ammon; il me racontait son voyage Rome, les Catacombes, le Colise, +la pit des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas +voulu partir avec lui! D'o vient mon obstination continuer une vie +pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie, +puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules part, et +cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble + l'glise, o l'on voit accrochs trois martinets qui servent punir +les dlinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline +est svre. + +Ils ne manquent pas de certaines douceurs, nanmoins. Des fidles leur +apportent des oeufs, des fruits, et mme des instruments propres ter +les pines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de +Pabne ont un radeau pour aller chercher les provisions. + +Mais j'aurais mieux servi mes frres en tant tout simplement un prtre. +On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorit +dans les familles. + +D'ailleurs les laques ne sont pas tous damns, et il ne tenait qu' moi +d'tre ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma +chambre une sphre de roseaux, toujours des tablettes la main, des +jeunes gens autour de moi, et ma porte, comme enseigne, une couronne +de laurier suspendue. + +Mais il y a trop d'orgueil ces triomphes! Soldat valait mieux. J'tais +robuste et hardi,--assez pour tendre le cble des machines, traverser +les forts sombres, entrer casque en tte dans les villes fumantes!... +Rien ne m'empchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de +publicain au page de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris +des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantits d'objets +curieux ... + +Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fte sur la rivire de +Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des +tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au del, des +arbres taills en cne protgent contre le vent du sud les fermes +tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces +colonnettes, rapproches comme les btons d'une claire-voie; et par ces +intervalles le matre, tendu sur un long sige, aperoit toutes ses +plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les bls, le pressoir o +l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par +terre, sa femme se penche pour l'embrasser. + +Dans l'obscurit blanchtre de la nuit, apparaissent et l des +museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. +Antoine marche vers eux. Des graviers droulent, les btes s'enfuient. +C'tait un troupeau de chacals. + +Un seul est rest, et qui se tient sur deux pattes, le corps en +demi-cercle et la tte oblique, dans une pose pleine de dfiance. + +Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement. + +Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparat. + +Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui! + +Riant amrement: + +C'est une si belle existence que de tordre au feu des btons de palmier +pour faire des houlettes, et de faonner des corbeilles, de coudre des +nattes, puis d'changer tout cela avec les Nomades contre du pain qui +vous brise les dents! Ah! misre de moi! est-ce que a ne finira pas! +Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez! + +Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis +s'arrte hors d'haleine, clate en sanglots et se couche par terre, +sur le flanc. + +La nuit est calme; des toiles nombreuses palpitent; on n'entend que le +claquement des tarentules. + +Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui +pleure, l'aperoit. + +Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous! + +Il entre dans sa cabane, dcouvre un charbon enfoui, allume une torche +et la plante sur le stle de bois, de faon clairer le gros livre. + +Si je prenais ... la Vie des Aptres?... oui!... n'importe o! + +_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les +quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux +terrestres et de btes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix +lui dit: Pierre, lve-toi! tue, et mange!_ + +Donc le Seigneur voulait que son aptre manget de tout?... tandis que +moi ... + +Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frmissement des pages, que +le vent agite, lui fait relever la tte, et il lit: + +_Les Juifs turent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent +un grand carnage, de sorte qu'ils disposrent volont de ceux qu'ils +hassaient_. + +Suit le dnombrement des gens tus par eux: soixante-quinze mille. Ils +avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis taient les ennemis du +vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir se venger, tout en massacrant +des idoltres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au +seuil des jardins, sur les escaliers, une telle hauteur dans les +chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voil que +je plonge dans des ides de meurtre et de sang! + +Il ouvre le livre un autre endroit. + +_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_. + +Ah! c'est bien! Le Trs-Haut exalte ses prophtes au-dessus des rois; +celui-l pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de +dlices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a chang en bte. Il +marchait quatre pattes! + +Antoine se met rire; et en cartant les bras, du bout de sa main, +drange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase: + +_Ezchias eut une grande joie de leur arrive. Il leur montra ses +parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, +tous ses vases prcieux, et ce qu'il y avait dans ses trsors_. + +Je me figure ... qu'on voyait entasss jusqu'au plafond des pierres +fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possde une +accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en +les maniant, qu'il tient le rsultat d'une quantit innombrable +d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompe et qu'il peut +rpandre. C'est une prcaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y +a pas manqu. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... O +est-ce donc? + +Il feuillette vivement. + +Ah! voici! + +_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en +lui proposant des nigmes_. + +Comment esprait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jsus! +Mais Jsus a triomph parce qu'il tait Dieu, et Salomon grce peut-tre + sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-l! Car le +monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqu,--forme un ensemble dont +toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes +d'un seul corps. Il s'agit de connatre les amours et les rpulsions +naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc +modifier ce qui parat tre l'ordre immuable? + +Alors les deux ombres dessines derrire lui par les bras de la croix se +projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'crie: + +Au secours, mon Dieu! + +L'ombre est revenue sa place. + +Ah!... c'tait une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me +tourmente l'esprit! Je n'ai rien faire!... absolument rien faire! + +Il s'assoit, et se croise les bras. + +Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi +viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices? +J'ai repouss le monstrueux anachorte qui m'offrait, en riant, des +petits pains chauds, le centaure qui tchait de me prendre sur sa +croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui tait +trs-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication. + +Antoine marche de droite et de gauche, vivement. + +C'est par mon ordre qu'on a bti cette foule de retraites saintes, +pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chvres, et +nombreux pouvoir faire une arme! J'ai guri de loin des malades; j'ai +chass des dmons; j'ai pass le fleuve au milieu des crocodiles; +l'empereur Constantin m'a crit trois lettres; Balacius, qui avait +crach sur les miennes, a t dchir par ses chevaux; le peuple +d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase +m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voil plus de +trente ans que je suis dans le dsert gmir toujours! J'ai port sur +mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusbe, j'ai expos mon +corps la piqre des insectes comme Macaire, je suis rest +cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacme; et ceux qu'on +dcapite, qu'on tenaille ou qu'on brle ont moins de vertu, peut-tre, +puisque ma vie est un continuel martyre! + +Antoine se ralentit. + +Certainement, il n'y a personne dans une dtresse aussi profonde! Les +coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est +us. Je n'ai pas de sandales, pas mme une cuelle!--car, j'ai distribu +aux pauvres et ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne +serait ce que pour avoir des outils indispensables mon travail, il me +faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la +mnagerais. + +Les Pres de Nice, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages, +sur des trnes, le long du mur; et on les a rgals dans un banquet, en +les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et +boiteux depuis la perscution de Diocltien! L'Empereur lui a bais +plusieurs fois son oeil crev; quelle sottise! Du reste, le Concile +avait des membres si infmes! Un vque de Scythie, Thophile; un autre +de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre tait trop +vieux. Athanase aurait d montrer plus de douceur aux Ariens, pour en +obtenir des concessions! + +Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui +qui parlait contre moi,--un grand jeune homme barbe frise,--me +lanait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que +je cherchais mes paroles, ils taient me regarder avec leurs figures +mchantes, en aboyant comme des hynes. Ah! que ne puis-je les faire +exiler tous par l'Empereur, ou plutt les battre, les craser, les voir +souffrir! Je souffre bien, moi! + +Il s'appuie en dfaillant contre sa cabane. + +C'est d'avoir trop jen! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une +fois seulement, un morceau de viande. + +Il entreferme les yeux, avec langueur. + +Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait +caill qui tremble sur un plat!... + +Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir +comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie +m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure. +Aucune femme n'est venue, cependant?... + +Il se tourne vers le petit chemin entre les roches. + +C'est par l qu'elles arrivent, balances dans leurs litires aux bras +noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains charges +d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquitudes. +Le besoin d'une volupt surhumaine les torture; elles voudraient mourir, +elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas +de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. Oh! non, disent-elles, +pas encore! Que dois-je faire! Toutes les pnitences leur seraient bonnes. +Elles demandent les plus rudes, partager la mienne, vivre avec moi. + +Voil longtemps que je n'en ai vu! Peut-tre qu'il en va venir? pourquoi +pas? Si tout coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet +dans la montagne. Il me semble ... + +Antoine grimpe sur une roche, l'entre du sentier; et il se penche, en +dardant ses yeux dans les tnbres. + +Oui! l-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent +leur chemin. Elle est l! Ils se trompent. + +Appelant: + +De ce ct! viens! viens! + +L'cho rpte: Viens! viens! + +Il laisse tomber ses bras, stupfait. + +Quelle honte! Ah! pauvre Antoine! + +Et tout de suite, il entend chuchoter: Pauvre Antoine! + +Quelqu'un? rpondez! + +Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations; +et dans leurs sonorits confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air +parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes. + +LA PREMIRE + +Veux-tu des femmes? + +LA SECONDE + +De grands tas d'argent, plutt! + +LA TROISIME + +Une pe qui reluit? + +et LES AUTRES + +--Le Peuple entier t'admire! + +--Endors-toi! + +--Tu les gorgeras, va, tu les gorgeras! + +En mme temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le +vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une +femme penche sur l'abme, et dont les grands cheveux se balanant. + +ANTOINE + +se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec +ses pages charges de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert +d'hirondelles. + +C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumire ... +teignons-la! + +Il l'teint, l'obscurit est profonde. + +Et, tout coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau, +ensuite une prostitue, le coin d'un temple, une figure de soldat, un +char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent. + +Ces images arrivent brusquement, par secousses, se dtachant sur la nuit +comme des peintures d'carlate sur de l'bne. + +Leur mouvement s'acclre. Elles dfilent d'une faon vertigineuse. +D'autres fois, elles s'arrtent et plissent par degrs, se fondent; ou +bien, elles s'envolent, et immdiatement d'autres arrivent. + +Antoine ferme ses paupires. + +Elles se multiplient, l'entourent, l'assigent. Une pouvante indicible +l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brlante +l'pigastre. Malgr le vacarme de sa tte, il peroit un silence norme +qui le spare du monde. Il tche de parler; impossible! C'est comme si +le lien gnral de son tre se dissolvait; et, ne rsistant plus, +Antoine tombe sur la natte. + + + + +II. + + +Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que +d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre. + +C'est le Diable, accoud contre le toit de la cabane et portant sous ses +deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses +petits,--les Sept Pchs Capitaux, dont les ttes grimaantes se laissent +entrevoir confusment. + +Antoine, les yeux toujours ferms, jouit de son inaction; et il tale +ses membres sur la natte. + +Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre, +elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau +clapote contre ses flancs. + +A droite et gauche, s'lvent deux langues de terre noire, que +dominent des champs cultivs, avec un sycomore, de place en place. Un +bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont +des gens qui s'en vont Canope dormir sur le temple de Srapis pour +avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, pouss par le vent, +entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs +rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il +est tendu au fond de la barque; un aviron, l'arrire, trane dans +l'eau. De temps en temps un souffle tide arrive, et les roseaux minces +s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un +assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'gypte. + +Alors il se relve en sursaut. + +Ai-je rv?... c'tait si net que j'en doute. La langue me brle! J'ai +soif! + +Il entre dans sa cabane, et tte au hasard, partout. + +Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma +cruche brise!... mais l'outre? + +Il la trouve. + +Vide! compltement vide! + +Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et +la nuit est si profonde que je n'y verrais pas me conduire. Mes +entrailles se tordent. O est le pain? + +Aprs avoir cherch longtemps, il ramasse une crote moins grosse qu'un +oeuf. + +Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, maldiction! + +Et, de fureur, il jette le pain par terre. + +A peine ce geste est-il fait qu'une table est l, couverte de toutes les +choses bonnes manger. + +La nappe de byssus, strie comme les bandelettes des sphinx, produit +d'elle-mme des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'normes +quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs +plumes, des quadrupdes avec leurs poils, des fruits d'une coloration +presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de +cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la +table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, +les yeux demi clos;--et l'ide de pouvoir manger cette bte formidable +le rjouit extrmement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues, +des hachis noirs, des geles couleur d'or, des ragots o flottent des +champignons comme des nnuphars sur des tangs, des mousses si lgres +qu'elles ressemblent des nuages. + +Et l'arme de tout cela lui apports l'odeur sale de l'Ocan, la +fracheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines +tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix +ans, pour sa vie entire! + +A mesure qu'il promne sur les mets ses yeux carquills, d'autres +s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'croulent. Les +vins se mettent couler, les poissons palpiter, le sang dans les +plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lvres +amoureuses; et la table monte jusqu' sa poitrine, jusqu' son +menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se +trouvent juste en face de lui. + +Il va saisir le pain. D'autres pains se prsentent. + +Pour moi!... tous! mais ... + +Antoine recule. + +Au lieu d'un qu'il y avait, en voil!... C'est un miracle, alors, le +mme que fit le Seigneur!... + +Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incomprhensibles! Ah! +dmon, va-t'en! va-t'en! + +Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparat. + +Plus rien?--non! + +Il respire largement. + +Ah! la tentation tait forte. Mais comme je m'en suis dlivr! + +Il relve la tte, et trbuche contre un objet sonore. + +Qu'est-ce donc? + +Antoine se baisse. + +Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien +d'extraordinaire ... + +Il mouille son doigt, et frotte. + +a reluit! du mtal! Cependant, je ne distingue pas ... + +Il allume sa torche, et examine la coupe. + +Elle est en argent, orne d'ovules sur le bord, avec une mdaille au +fond. + +Il fait sauter la mdaille d'un coup d'ongle. + +C'est une pice de monnaie qui vaut ... de sept huit drachmes; pas +davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau +de brebis. + +Un reflet de la torche claire la coupe. + +Pas possible! en or! oui!... tout en or! + +Une autre pice, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en +dcouvre plusieurs autres. + +Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un +petit champ! + +La coupe est maintenant remplie de pices d'or. + +Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ... + +Les granulations de la bordure, se dtachant, forment un collier de +perles. + +Avec ce joyau-l, on gagnerait mme la femme de l'Empereur! + +D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il +tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lve la torche +pour mieux l'clairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en +panche flots continus,--de manire faire un monticule sur le sable, +--des diamants, des escarboucles et des saphirs mls de grandes pices +d'or, portant des effigies de rois. + +Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques! +Alexandre, Dmtrius, les Ptolmes, Csar! mais chacun d'eux n'en avait +pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui +m'blouissent! Ah! mon coeur dborde! comme c'est bon! oui!... oui!... +encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter la mer continuellement, +il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire +personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte + l'intrieur de lames de bronze--et je viendrai l, pour sentir les piles +d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des +sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus! + +Il lche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la +poitrine. + +Il se relve. La place est entirement vide. + +Qu'ai-je fait? + +Si j'tais mort pendant ce temps-l, c'tait l'enfer! l'enfer +irrvocable! + +Il tremble de tous ses membres. + +Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre tous +les piges! On n'est pas plus imbcile et plus infme. Je voudrais me +battre, ou plutt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je +me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme +si j'avais dans l'me un troupeau de btes froces. Je voudrais, coups +de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!... + +Il se jette sur son couteau, qu'il aperoit. Le couteau glisse de sa +main, et Antoine reste accot contre le mur de sa cabane, la bouche +grande ouverte, immobile,--cataleptique. + +Tout l'entourage a disparu. + +Il se croit Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure +un escalier en limaon et dresse au centre de la ville. + +En face de lui s'tend le lac Mareotis, droite la mer, gauche la +campagne,--et, immdiatement sous ses yeux, une confusion de toits +plats, traverse du sud au nord et de l'est l'ouest par deux rues qui +s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de +portiques chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double +colonnade ont des fentres vitres colories. Quelques-unes portent +extrieurement d'normes cages en bois, o l'air du dehors s'engouffre. + +Des monuments d'architecture diffrente se tassent les uns prs des +autres. Des pylnes gyptiens dominent des temples grecs. Des oblisques +apparaissent comme des lances entre des crneaux de briques rouges. Au +milieu des places, il y a des Herms oreilles pointues et des Anubis + tte de chien. Antoine distingue des mosaques dans les cours, et aux +poutrelles des plafonds des tapis accrochs. + +Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et +l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que spare un +mle joignant Alexandrie l'lot escarp sur lequel se lve la tour +du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudes et neuf tages, +--avec un amas de charbons nons fumant son sommet. + +De petits ports intrieurs dcoupent les ports principaux. Le mle, +chaque bout, est termin par un pont tabli sur des colonnes de marbre +plantes dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares +dbordantes de marchandises, des barques thalamges incrustations +d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des trirmes et des +birmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre +les quais. + +Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions +royales: le palais des Ptolmes, le Musum, le Posidium, le Cesareum, +le Timonium o se rfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau +d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extrmit de la ville, aprs l'Eunoste, +on aperoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de +papyrus. + +Des vendeurs ambulants, des portefaix, des niers, courent, se heurtent. + et l, un prtre d'Osiris avec une peau de panthre sur l'paule, un +soldat romain casque de bronze, beaucoup de ngres. Au seuil des +boutiques des femmes s'arrtent, des artisans travaillent; et le +grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les +dtritus des boucheries et des restes de poisson. + +Sur l'uniformit des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un +rseau noir. Les marchs pleins d'herbes y font des bouquets verts, les +scheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au +fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans +l'enceinte ovale des murs gristres, sous la vote du ciel bleu, prs de +la mer immobile. + +Mais la foule s'arrte, et regarde du ct de l'occident, d'o s'avancent +d'normes tourbillons de poussire. + +Ce sont les moines de la Thbade, vtus de peaux de chvre, arms de +gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain: +O sont-ils? o sont-ils? + +Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens. + +Tout coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds levs. + +Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables btons, +garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas +des choses brises dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. +Puis de grands cris s'lvent. + +D'un bout l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple +effar. + +Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, +n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, +s'abat. Mais toujours les hommes longs cheveux reparaissent. + +Des filets de fume s'chappent du coin des difices. Les battants des +portes clatent. Des pans de murs s'croulent. Des architraves tombent. + +Antoine retrouve tous ses ennemis l'un aprs l'autre. Il en reconnat +qu'il avait oublis; avant de les tuer, il les outrage. Il ventre, +gorge, assomme, trane les vieillards par la barbe, crase les enfants, +frappe les blesss. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire +dchirent les livres; d'autres cassent, abment les statues, les +peintures, les meubles, les coffrets, mille dlicatesses dont ils +ignorent l'usage et qui, cause de cela, les exasprent. De temps + autre, ils s'arrtent tout hors d'haleine, puis recommencent. + +Les habitants, rfugis dans les cours, gmissent. Les femmes lvent au +ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour flchir les Solitaires, +elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit +jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du +tronc des cadavres dcapits, emplit les aqueducs, fait par terre de +larges flaques rouges. + +Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les +gouttelettes sur ses lvres, et tressaille de joie le sentir contre +ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempe. + +La nuit vient. L'immense clameur s'apaise. + +Les Solitaires ont disparu. + +Tout coup, sur les galeries extrieures bordant les neuf tages du +Phare, Antoine aperoit de grosses lignes noires comme seraient des +corbeaux arrts. Il y court, et il se trouve au sommet. + +Un grand miroir de cuivre, tourn vers la haute mer, reflte les navires +qui sont au large. + +Antoine s'amuse les regarder; et mesure qu'il les regarde, leur +nombre augmente. + +Ils sont tasss dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derrire, +sur un promontoire, s'tale une ville neuve d'architecture romaine, avec +des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus, +et une profusion d'airain applique aux volutes des chapiteaux, la crte +des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprs la domine. La +couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes +l'horizon, il y a de la neige. + +Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: Venez! on +vous attend! + +Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et +il arrive devant la faade du palais, dcor par un groupe en cire qui +reprsente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de +porphyre porte son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son +guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend. + +Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements. + +On voit le long des murs en mosaque, des gnraux offrant l'Empereur +sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des +colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des siges +d'ivoire, des tapisseries brodes de perles. La lumire tombe des +votes, Antoine continue marcher. De tides exhalaisons circulent; il +entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Posts dans +les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent des automates, +--tiennent sur leurs paules des btons de vermeil. + +Enfin, il se trouve au bas d'une salle termine au fond par des rideaux +d'hyacinthe. Ils s'cartent, et dcouvrent l'Empereur, assis sur un +trne, en tunique violette, et chauss de brodequins rouges bandes +noires. + +Un diadme de perles contourne sa chevelure dispose en rouleaux +symtriques. Il a les paupires tombantes, le nez droit, la physionomie +lourde et sournoise. Aux coins du dais tendu sur sa tte quatre +colombes d'or sont poses, et au pied du trne deux lions d'mail +accroupis. Les colombes se mettent chanter, les lions rugir, +l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans +prambule, ils se racontent des vnements. Dans les villes d'Antioche, +d'phse et d'Alexandrie, on a saccag les temples et fait avec les +statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup. +Antoine lui reproche sa tolrance envers les Novatiens. Mais l'Empereur +s'emporte; Novatiens, Ariens, Melciens, tous l'ennuient. Cependant il +admire l'piscopat, car les chrtiens relevant des vques, qui +dpendent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-l pour +avoir soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manqu de leur fournir +des sommes considrables. Mais il dteste les pres du Concile de Nice. +--Allons-les voir! Antoine le suit. + +Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse. + +Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des +portiques, o le reste de la foule se promne. Au centre du champ de +course s'tend une plate-forme troite, portant sur sa longueur un petit +temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze +entrelacs, un bout de gros oeufs en bois, et l'autre sept dauphins +la queue en l'air. + +Derrire le pavillon imprial, les Prfets des chambres, les Comtes des +domestiques et les Patrices s'chelonnent jusqu'au premier tage d'une +glise, dont toutes les fentres sont garnies de femmes. A droite est la +tribune de la faction bleue, gauche celle de la verte, en dessous un +piquet de soldats, et, au niveau de l'arne un rang d'arcs corinthiens; +formant l'entre des loges. + +Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches, +plants entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et +ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits +par des cochers revtus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des +manches troites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la +barbe, les cheveux rass sur le front la mode des Huns. + +Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en +bas, il n'aperoit que des visages fards, des vtements bigarrs, des +plaques d'orfvrerie; et le sable de l'arne, tout blanc, brille comme +un miroir. + +L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secrtes, +lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande mme des conseils +pour sa sant. + +Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les +pres du Concile de Nice, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce +brosse la crinire d'un cheval, Thophile lave les jambes d'un autre, +Jean peint les sabots d'un troisime, Alexandre ramasse du crottin dans +une corbeille. + +Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'intercder, +lui baisent les mains. La foule entire les hue; et il jouit de leur +dgradation, dmesurment. Le voil devenu un des grands de la Cour, +confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son +diadme sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple. + +Et bientt se dcouvre sous les tnbres une salle immense, claire par +des candlabres d'or. + +Des colonnes, demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont +s'alignant la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu' +l'horizon,--o apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions +d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par +derrire une vague bordure de palais que dpassent des cdres, faisant +des masses plus noires sur l'obscurit. + +Les convives, couronns de violettes, s'appuient du coude contre des +lits trs-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline +versent du vin;--et tout au fond, seul, coiff de la tiare et couvert +d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor. + +A sa droite et sa gauche, deux thories de prtres en bonnets pointus +balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs, +sans pieds ni mains, auxquels il jette des os ronger; plus bas se +tiennent ses frres, avec un bandeau sur les yeux,--tant tous aveugles. + +Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et +lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on +sent qu'il y a tout autour de la salle une ville dmesure, un ocan +d'hommes dont les flots battent les murs. + +Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant +boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire, +charg d'outres perces, passe et revient, laissant couler de la +verveine pour rafrachir les dalles. + +Des belluaires amnent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans +des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines; +des bateleurs ngres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes +de neige, qui s'crasent en tombant contre les claires argenteries. La +clameur est si formidable qu'on dirait une tempte, et un nuage flotte +sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une +flammche des grands flambeaux, arrache par le vent, traverse la nuit +comme une toile qui file. + +Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les +vases sacrs, puis les brise; et il numre intrieurement ses flottes, +ses armes, ses peuples. Tout l'heure, par caprice, il brlera son +palais avec ses convives. Il compte rebtir la tour de Babel et dtrner +Dieu. + +Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses penses. Elles le +pntrent,--et il devient Nabuchodonosor. + +Aussitt il est repu de dbordements et d'exterminations; et l'envie le +prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dgradation de ce +qui pouvante les hommes est un outrage fait leur esprit, une manire +encore de les stupfier; et comme rien n'est plus vil qu'une bte brute, +Antoine se met quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau. + +Il sent une douleur la main,--un caillou, par hasard, l'a bless,--et +il se retrouve devant sa cabane. + +L'enceinte des roches est vide. Les toiles rayonnent. Tout se tait. + +Une fois de plus je me suis tromp! Pourquoi ces choses? Elles viennent +des soulvements de la chair. Ah! misrable! + +Il s'lance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, termin par des +ongles mtalliques, se dnude jusqu' la ceinture, et levant la tte +vers le ciel: + +Accepte ma pnitence, mon Dieu! ne la ddaigne pas pour sa faiblesse. +Rends-la aigu, prolonge, excessive! Il est temps! l'oeuvre! + +Il s'applique un cinglon vigoureux. + +Aie! non! non! pas de piti! + +Il recommence. + +Oh! oh! oh! chaque coup me dchire la peau, me tranche les membres. Cela +me brle horriblement! + +Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble mme ... + +Antoine s'arrte. + +Va donc, lche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la +poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanires, mordez-moi, +arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent +jusqu'aux toiles, fissent craquer mes os, dcouvrir mes nerfs! Des +tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien +d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria? + +L'ombre des cornes du Diable reparat. + +J'aurais pu tre attach la colonne prs de la tienne, face face, +sous tes yeux, rpondant tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se +seraient confondues, nos mes se seraient mles. + +Il se flagelle avec furie. + +Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voil qu'un chatouillement me +parcourt. Quel supplice! quels dlices! ce sont comme des baisers. Ma +moelle se fond! je meurs! + +Et il voit en face de lui trois cavaliers monts sur des onagres, vtus +de robes vertes, tenant des lis la main et se ressemblant tous de figure. + +Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur +de pareils onagres, dans la mme attitude. + +Il recule. Alors les onagres, tous la fois, font un pas et frottent +leur museau contre lui, en essayant de mordre son vtement. Des vois +crient: Par ici, par ici, c'est l! Et des tendards paraissent entre +les fentes de la montagne avec des ttes de chameau en licol de soie +rouge, des mulets chargs de bagages, et des femmes couvertes de voiles +jaunes, montes califourchon sur des chevaux-pies. + +Les btes haletantes se couchent, Ses esclaves se prcipitent sur les +ballots, on droule des tapis bariols, on tale par terre des choses +qui brillent. + +Un lphant blanc, caparaonn d'un filet d'or, accourt, en secouant le +bouquet de plumes d'autruche attach son frontal. + +Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croises, +paupires demi closes et se balanant la tte, il y a une femme si +splendidement vtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule +se prosterne, l'lphant plie les genoux, et + +LA REINE DE SABA + +se laissant glisser le long de son paule, descend sur les tapis et +s'avance vers saint Antoine. + +Sa robe en brocart d'or, divise rgulirement par des falbalas de +perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage +troit, rehauss d'applications de couleur, qui reprsentent les douze +signes du Zodiaque. Elle a des patins trs-hauts, dont l'un est noir et +sem d'toiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est +blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu. + +Ses larges manches, garnies d'meraudes et de plumes d'oiseau, laissent +voir nu son petit bras rond, orn au poignet d'un bracelet d'bne, et +ses mains charges de bagues se terminent par des ongles si pointus que +le bout de ses doigts ressemble presque des aiguilles. + +Une chane d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses +joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudre de poudre +bleue; puis, redescendant, lui effleure les paules et vient s'attacher +sur sa poitrine un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre +ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de +ses paupires est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache +brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son +corset la gnait. + +Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert manche d'ivoire, entour +de sonnettes vermeilles;--et douze ngrillons crpus portent la longue- +queue de sa robe, dont un singe tient l'extrmit qu'il soulve de temps + autre. + +Elle dit: + +Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur dfaille! + +A force de pitiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et +j'ai cass un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur +les montagnes la main tendue devant les yeux, et des chasseurs qui +criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes +les routes en disant chaque passant: L'avez-vous vu? + +La nuit, je pleurais, le visage tourn vers le muraille. Mes larmes, +la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaque, comme des flaques +d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup! + +Elle lui prend la barbe. + +Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis trs-gaie, tu verras! Je pince +de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires + raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres. + +Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voil les +onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue! + +Les onagres sont tendus par terre, sans mouvement. + +Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train gal, avec un caillou +dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret +toujours pli, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils! +Ils me venaient de mon grand-pre maternel, l'empereur Saharil, fils +d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous +les attellerions une litire pour nous en retourner vite la maison! +Mais ... comment?... quoi songes-tu? + +Elle l'examine. + +Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je +t'pilerai. + +Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, ple comme un mort. + +Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitt +pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, +vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apport mes +cadeaux de noces. Choisis. + +Elle se promne entre les ranges d'esclaves et les marchandises. + +Voici du baume de Gnzareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, +du cinnamone, et du silphium, bon mettre dans les sauces. Il y a +l-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre +d'lisa; et cette bote de neige contient une outre de chalibon, vin +rserv pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de +licorne. Voil des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de +la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de +Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'le +Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal +perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'math, et ces +franges manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais +viens donc! Viens donc! + +Elle tire saint Antoine par la manche. Il rsiste. Elle continue: + +Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'tincelles, +est la fameuse toile jaune apporte par les marchands de la Bactriane. +Il leur faut quarante-trois interprtes dans leur voyage. Je t'en ferai +faire des robes, que tu mettras la maison. + +Poussez les crochets de l'tui en sycomore, et donnez-moi la cassette +d'ivoire qui est au garrot de mon lphant! + +On retire d'une bote quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on +apporte un petit coffret charg de ciselures. + +Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bti les Pyramides? +le voil! Il est compos de sept peaux de dragon mises l'une sur +l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont t tannes dans de +la bile de parricide. Il reprsente, d'un ct, toutes les guerres qui +ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les +guerres qui auront lieu jusqu' la fin du monde. La foudre rebondit +dessus, comme une balle de lige. Je vais le passer ton bras, et tu +le porteras la chasse. + +Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite bote! Retourne-la, tche +de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai. + +Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse bras +tendus. + +C'tait une nuit que le roi Salomon perdait la tte. Enfin nous +conclmes un march. Il se leva, et sortant pas de loup ... + +Elle fait une pirouette. + +Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas! + +Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent. + +Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trsors enferms dans +des galeries o l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d't +en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu +de lacs grands comme des mers, j'ai des les rondes comme des pices +d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la +musique, au battement des flots tides qui se roulent sur le sable. Les +esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volires, et +pchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement +assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs +haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mlent le suc des +plantes des vinaigres et battent des ptes. J'ai des couturires qui +me coupent des toffes, des orfvres qui me travaillent des bijoux, des +coiffeuses qui sont me chercher des coiffures, et des peintres +attentifs, versant sur mes lambris des rsines bouillantes, qu'ils +refroidissent avec des ventails. J'ai des suivantes de quoi faire un +harem, des eunuques de quoi faire une arme. J'ai des armes, j'ai des +peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos +des trompes d'ivoire. + +Antoine soupire. + +J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'lphants, des couples +de chameaux par centaines, et des cavales crinire si longue que leurs +pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux cornes si +larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pturent. J'ai des +girafes qui se promnent dans mes jardins, et qui avancent leur tte sur +le bord de mon toit, quand je prends l'air aprs dner. + +Assise dans une coquille, et trane par les dauphins, je me promne +dans les grottes coutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays +des diamants, o les magiciens mes amis me laissent choisir les plus +beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi. + +Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du +ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber +la poudre bleue. + +Son plumage, de couleur orange, semble compos d'caills mtalliques. +Sa petite tte, garnie d'une huppe d'argent, reprsente un visage +humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue +de paon, qu'il tale en rond derrire lui. + +Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de +prendre son aplomb, puis hrisse toutes ses plumes, et demeure immobile. + +Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris o se cachait l'amoureux! +Merci! merci! messager de mon coeur! + +Il vole comme le dsir. Il fait le tour du monde dans sa journe. Le +soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce +qu'il a vu, les mers qui ont pass sous lui avec les poissons et les +navires, les grands dserts vides qu'il a contempls du haut des cieux, +et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les +plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnes. + +Elle tord ses bras, langoureusement. + +Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un +promontoire au milieu d'un isthme, entre deux ocans. Il est lambriss +de plaques de verre, parquet d'cailles de tortue, et s'ouvre aux +quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les +peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'paule. Nous +dormirions sur des duvets plus mous que des nues, nous boirions des +boissons froides dans des corces de fruits, et nous regarderions le +soleil travers des meraudes! Viens!... + +Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrit: + +Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela +qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la +chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Prfres-tu un +corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, +plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux! + +Antoine, malgr lui, les regarde. + +Toutes celles que tu as rencontres, depuis la fille des carrefours +chantant sous sa lanterne jusqu' la patricienne effeuillant des roses +du haut de sa litire, toutes les formes entrevues, toutes les +imaginations de ton dsir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je +suis un monde. Mes vtements n'ont qu' tomber, et tu dcouvriras sur ma +personne une succession de mystres! + +Antoine claque des dents. + +Si tu posais ton doigt sur mon paule, ce serait comme une trane de +feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps +t'emplira d'une joie plus vhmente que la conqute d'un empire. Avance +tes lvres! mes baisers ont le got d'un fruit qui se fondrait dans ton +coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, +t'bahir de mes membres, et brl par mes prunelles, entre mes bras, +dans un tourbillon ... + +Antoine fait un signe de croix. + +Tu me ddaignes! adieu! + +Elle s'loigne en pleurant, puis se retourne: + +Bien sr? une femme si belle! + +Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la soulve. + +Tu te repentiras, bel ermite, tu gmiras! tu t'ennuieras! mais je m'en +moque! la! la! la! oh! oh! oh! + +Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant cloche-pied. + +Les esclaves dfilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, +l'lphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargs, les ngrillons, +le singe, les courriers verts, tenant la main leur lis cass;--et la +Reine de Saba s'loigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui +ressemble des sanglots ou un ricanement. + + + + +III. + + +Quand elle a disparu, Antoine aperoit un enfant sur le seuil de sa +cabane. + +C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il. + +Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, +contourn, d'aspect misrable. Des cheveux blancs couvrent sa tte +prodigieusement grosse; et il grelotte sous une mchante tunique, tout +en gardant sa main un rouleau de papyrus. + +La lumire de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui. + +ANTOINE + +l'observe de loin et en a peur. + +Qui es tu? + +L'ENFANT rpond: + +Ton ancien disciple Hilarion! + +ANTOINE + +Tu mens! Hilarion habite depuis longues annes la Palestine. + +HILARION + +J'en suis revenu! c'est bien moi! + +ANTOINE + +se rapproche, et il le considre. + +Cependant sa figure tait brillante comme l'aurore, candide, joyeuse. +Celle-l est toute sombre et vieille. + +HILARION + +De longs travaux m'ont fatigu! + +ANTOINE + +La voix aussi est diffrente. Elle a un timbre qui vous glace. + +HILARION + +C'est que je me nourris de choses amres! + +ANTOINE + +Et ces cheveux blancs? + +HILARION + +J'ai eu tant de chagrins! + +ANTOINE + + part: + +Serait-ce possible?... + +HILARION + +Je n'tais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu +visite cette anne, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours +que les Nomades t'ont apport du pain. Tu as dit, avant-hier, un +matelot de te faire parvenir trois poinons. + +ANTOINE + +Il sait tout! + +HILARION + +Apprends mme que je ne t'ai jamais quitt. Mais tu passes de longues +priodes sans m'apercevoir. + +ANTOINE + +Comment cela? Il est vrai que j'ai la tte si trouble! Cette nuit +particulirement ... + +HILARION + +Tous les Pchs Capitaux sont venus. Mais leurs pitres embches se +brisent contre un Saint tel que toi! + +ANTOINE + +Oh! non!... non! A chaque minute, je dfaille! Que ne suis-je un de +ceux dont l'me est toujours intrpide et l'esprit ferme,--comme le +grand Athanase, par exemple. + +HILARION + +Il a t ordonn illgalement par sept vques! + +ANTOINE + +Qu'importe! si sa vertu ... + +HILARION + +Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues, +et finalement exil comme accapareur. + +ANTOINE + +Calomnie! + +HILARION + +Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trsorier des +largesses? + +ANTOINE + +On l'affirme; j'en conviens. + +HILARION + +Il a brl, par vengeance, la maison d'Arsne! + +ANTOINE + +Hlas! + +HILARION + +Au concile de Nice, il a dit en parlant de Jsus: L'homme du +Seigneur. + +ANTOINE + +Ah! cela c'est un blasphme! + +HILARION + +Tellement born du reste, qu'il avoue ne rien comprendre la nature du +Verbe. + +ANTOINE + +souriant de plaisir: + +En effet, il n'a pas l'intelligence trs ... leve. + +HILARION + +Si l'on t'avait mis sa place, c'et t un grand bonheur pour tes +frres comme pour toi. Cette vie l'cart des autres est mauvaise. + +ANTOINE + +Au contraire! L'homme, tant esprit, doit se retirer des choses +mortelles. Toute action le dgrade. Je voudrais ne pas tenir la +terre,--mme par la plante de mes pieds! + +HILARION + +Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au +dbordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin, +d'tuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton +imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des +des foules applaudissantes! Ta chastet n'est qu'une corruption plus +subtile, et ce mpris du monde l'impuissance de ta haine contre lui! +C'est l ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-tre parce qu'ils +doutent. La possession de la vrit donne la joie. Est-ce que Jsus +tait triste? Il allait entour d'amis, se reposait l'ombre de +l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant + la pcheresse, gurissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de piti +que pour ta misre. C'est comme un remords qui t'agite et une dmence +farouche, jusqu' repousser la caresse d'un chien ou le sourire +d'un enfant. + +ANTOINE + +clate en sanglots. + +Assez! assez! tu remues trop mon coeur! + +HILARION + +Secoue la vermine de tes haillons! Relve-toi de ton ordure! Ton Dieu +n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice! + +ANTOINE + +Cependant la souffrance est bnie. Les chrubins s'inclinent pour +recevoir le sang des confesseurs. + +HILARION + +Admire donc les Montanistes! ils dpassent tous les autres. + +ANTOINE + +Mais c'est la vrit de la doctrine qui fait le martyre! + +HILARION + +Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il tmoigne galement +pour l'erreur? + +ANTOINE + +Te tairas-tu, vipre! + +HILARION + +Cela n'est peut-tre pas si difficile. Les exhortations des amis, le +plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain +vertige, mille circonstances les aident. + +Antoine s'loigne d'Hilarion. Hilarion le suit. + +D'ailleurs, cette manire de mourir amne de grands dsordres. Denys, +Cyprien et Grgoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blme, +et le concile d'Elvire ... + +ANTOINE + +se bouche les oreilles. + +Je n'coute plus! + +HILARION + +levant la voix: + +Voil que tu retombes dans ton pch d'habitude, la paresse. L'ignorance +est l'cume de l'orgueil. On dit: Ma conviction est faite, pourquoi +discuter? et on mprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et +jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans +ta main? + +ANTOINE + +Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tte. + +HILARION + +Les efforts pour comprendre Dieu sont suprieurs tes mortifications +pour le flchir. Nous n'avons de mrite que par notre soif du Vrai. La +Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problmes que tu +mconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, +pour son salut, communiquer avec ses frres,--ou bien l'glise, +l'assemble des fidles, ne serait qu'un mot,--et couter toutes les +raisons, ne ddaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le pote +Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annonc le Sauveur. Denys +l'Alexandrin reut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint +Clment nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a t +converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aime. + +ANTOINE + +Quel air d'autorit! Il me semble que tu grandis ... + +En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement leve; et Antoine, +pour ne plus le voir, ferme les yeux. + +HILARION + +Rassure-toi, bon ermite! + +Asseyons-nous l, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand la +premire lueur du jour je te saluais, en t'appelant claire toile du +matin; et tu commenais tout de suite mes instructions. Elles ne sont +pas finies. La lune nous claire suffisamment. Je t'coute. + +Il a tir un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croises, avec +son rouleau de papyrus la main, il lve la tte vers saint Antoine, +qui, assis prs de lui, reste le front pench. + +Aprs un moment de silence, Hilarion reprend: + +La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirme par les miracles? +Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs +peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un +vnement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous +toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous tonne +pas, s'ensuit-il que nous la comprenions? + +ANTOINE + +Peu importe! il faut croire l'criture! + +HILARION + +Saint Paul, Origne et bien d'autres ne l'entendaient pas littralement; +mais si on l'explique par des allgories, elle devient le partage d'un +petit nombre et l'vidence de la vrit disparat. Que faire? + +ANTOINE + +S'en remettre a l'glise! + +HILARION + +Donc l'criture est inutile? + +ANTOINE + +Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurits +... Mais le Nouveau resplendit d'une lumire pure. + +HILARION + +Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparat Joseph, tandis +que dans Luc, c'est Marie. L'onction de Jsus par une femme se passe, +d'aprs le premier vangile, au commencement de sa vie publique, et, +selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on +lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, +dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les aptres +ne doivent prendre ni argent ni sac, pas mme de sandales et de bton, +dans Marc, au contraire, Jsus leur dfend de rien emporter si ce n'est +des sandales et un bton. Je m'y perds!... + +ANTOINE + +avec bahissement: + +En effet ... en effet ... + +HILARION + +Au contact de l'hmorrodesse, Jsus se retourna en disant: Qui m'a +touch? Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit +l'omniscience de Jsus. Si le tombeau tait surveill par des gardes, +les femmes n'avaient pas s'inquiter d'un aide pour soulever la pierre +de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes +femmes n'taient pas l. A Emmas, il mange avec ses disciples et leur +fait tter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matriel, +pondrable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible? + +ANTOINE + +Il faudrait beaucoup de temps pour te rpondre! + +HILARION + +Pourquoi reut-il le Saint-Esprit, bien qu'tant le Fils? Qu'avait-il +besoin du baptme s'il tait le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le +tenter, lui, Dieu? + +Est-ce que ces penses-l ne te sont jamais venues? + +ANTOINE + +Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma +conscience. Je les crase, elles renaissent, m'touffent; et je crois +parfois que je suis maudit. + +HILARION + +Alors, tu n'as que faire de servir Dieu? + +ANTOINE + +J'ai toujours besoin de l'adorer! + +Aprs un long silence: + +HILARION + +reprend: + +Mais en dehors du dogme, toute libert de recherches nous est permise. +Dsires-tu connatre la hirarchie des Anges, la vertu des Nombres, la +raison des germes et des mtamorphoses? + +ANTOINE + +Oui! oui! ma pense se dbat pour sortir de sa prison. Il me semble +qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois mme, pendant la +dure d'un clair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe! + +HILARION + +Le secret que tu voudrais tenir est gard par des sages. Ils vivent dans +un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vtus de blanc et +calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des lopards tout +l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le +hennissement des licornes se mlent leurs voix. Tu les couteras; et +la face de l'Inconnu se dvoilera! + +ANTOINE + +soupirant: + +La route est longue, et je suis vieux! + +HILARION + +Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a mme tout prs +de toi; ici!--Entrons! + + + + +IV + + +Et Antoine voit devant lui une basilique immense. + +La lumire se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil +multicolore. Elle claire les ttes innombrables de la foule qui emplit +la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas cts,--o l'on +distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des +chanettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes +sur les murs. + +Au milieu de la foule, des groupes, et l, stationnent. Des hommes, +debout sur des escabeaux, haranguent le doigt lev; d'autres prient les +bras en croix, sont couchs par terre, chantent des hymnes, ou boivent +du vin; autour d'une table, des fidles font les agapes; des martyrs +dmaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards, +appuys sur des btons, racontant leurs voyages. + +Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie +et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, +des pines aux franges de leur vtement, les sandales noires de poussire, +la peau brle par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux +de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodes, des sayons de +poil, des bonnets de matelots, des mitres d'vques. Leurs yeux fulgurent +extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques. + +Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se +serrant contre son paule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. +Plusieurs sont habilles en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur. + +HILARION + +Ce sont des chrtiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les +femmes sont toujours pour Jsus, mme les idoltres, tmoin Procula +l'pouse de Pilate et Poppe la concubine de Nron. Ne tremble +plus! avance! + +Et il en arrive d'autres, continuellement. + +Ils se multiplient, se ddoublent, lgers comme des ombres, tout en +faisant une grande clameur o se mlent des hurlements de rage, des cris +d'amour, des cantiques et des objurgations. + +ANTOINE + + voix basse: + +Que veulent-ils? + +HILARION + +Le Seigneur a dit j'aurais encore vous parler de bien des choses. +Ils possdent ces choses. + +Et il le pousse vers un trne d'or cinq marches o, entour de +quatre-vingt-quinze disciples, tous frotts d'huile, maigres et +trs-ples, sige le prophte Mans,--beau comme un archange, immobile +comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses +cheveux natts, sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa +droite un globe. Les images reprsentent les cratures qui sommeillaient +dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis, + +MANS + +fait tourner son globe; et rglant ses paroles sur une lyre d'o +s'chappent des sons cristallins: + +La terre cleste est l'extrmit suprieure, la terre mortelle +l'extrmit infrieure. Elle est soutenue par deux anges, le +Splenditenens et l'Omophore six visages. + +Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinit impassible; en +dessous, face face, sont le Fils de Dieu et le Prince des tnbres. + +Les tnbres s'tant avances jusqu' son royaume, Dieu tira de son +essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des +cinq lments. Mais les dmons des tnbres lui en drobrent une +partie, et cette partie est l'me. + +Il n'y a qu'une seule me--universellement pandue, comme l'eau d'un +fleuve divis en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent, +grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle +pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier. + +Les mes sorties de ce monde migrent vers les astres, qui sont des +tres anims. + +ANTOINE + +se met rire. + +Ah! ah! quelle absurde imagination! + +UN HOMME + +sans barbe, et d'apparence austre: + +En quoi? + +Antoine va rpondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est +l'immense Origne; et + +MANS + +reprend: + +D'abord elles s'arrtent dans la lune, o elles se purifient. Ensuite +elles montent dans le soleil. + +ANTOINE + +lentement: + +Je ne connais rien ... qui nous empche ... de le croire. + +MANS + +Le but de toute crature est la dlivrance du rayon cleste enferm dans +la matire. Il s'en chappe plus facilement par les parfums, les pices, +l'arme du vin cuit, les choses lgres qui ressemblent des penses. +Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renatra dans le +corps d'un celphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu +plantes une vigne, tu seras li dans ses rameaux. La nourriture en +absorbe. Donc, privez-vous! jenez! + +HILARION + +Ils sont temprants, comme tu vois! + +MANS + +Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs +les Purs, grce leurs mrites, dpouillent les vgtaux de cette +partie lumineuse et elle remonte son foyer. Les animaux, par la +gnration, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes! + +HILARION + +Admire leur continence! + +MANS + +Ou plutt, faites si bien qu'elles ne soient pas fcondes.--Mieux vaut +pour l'me tomber sur la terre que de languir dans des entraves +charnelles! + +ANTOINE + +Ah! l'abomination! + +HILARION + +Qu'importe la hirarchie des turpitudes? l'glise a bien fait du mariage +un sacrement! + +SATURNIN + +en costume de Syrie: + +Il propage un ordre de choses funestes! Le Pre, pour punir les anges +rvolts, leur ordonna de crer le monde. Le Christ est venu, afin que +le Dieu des Juifs qui tait un de ces anges ... + +ANTOINE + +Un ange? lui! le Crateur! + +CERDON + +N'a-t-il pas voulu tuer Mose, tromper ses prophtes, sduit les +peuples, rpandu le mensonge et l'idoltrie? + +MARCION + +Certainement, le Crateur n'est pas le vrai Dieu! + +SAINT CLMENT D'ALEXANDRIE + +La matire est ternelle! + +BARDESANES en mage de Babylone: + +Elle a t forme par les Sept Esprits plantaires. + +LES HERNIENS + +Les anges ont fait les mes! + +LES PRISCILLIANIENS + +C'est le Diable qui a fait le monde! + +ANTOINE + +se rejette en arrire: + +Horreur! + +HILARION + +le soutenant: + +Tu te dsespres trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un +qui a reu la sienne de Thodas, l'ami de saint Paul. coute-le! + +Et, sur un signe d'Hilarion, + +VALENTIN + +en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crne pointu: + +Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en dlire. + +ANTOINE + +baisse la tte. + +L'oeuvre d'un Dieu en dlire!... + +Aprs un long silence: + +Comment cela? + +VALENTIN + +Le plus parfait des tres, des ons, l'Abme, reposait au sein de la +Profondeur avec la Pense. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut +pour compagne la Vrit. + +L'Intelligence et la Vrit engendrrent le Verbe et la Vie, qui leur +tour, engendrrent l'Homme; et l'glise;--et cela fait huit ons! + +Il compte sur ses doigts. + +Le Verbe et la Vrit produisirent dix autres ons, c'est--dire cinq +couples. L'Homme et l'glise en avaient produit douze autres, parmi +lesquels le Paraclet et la Foi, l'Esprance et la Charit, le Parfait +et la Sagesse, Sophia. + +L'ensemble de ces trente ons constitue le Plrme, ou Universalit +de Dieu. Ainsi, comme les chos d'une voix qui s'loigne, comme les +effluves d'un parfum qui s'vapore, comme les feux du soleil qui se +couche, les Puissances manes du Principe vont toujours +s'affaiblissant. + +Mais Sophia, dsireuse de connatre le Pre, s'lana hors du Plrme; +--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, +qui avait reli entre eux tous les ons; et tous ensemble ils formrent +Jsus, la fleur du Plrme. + +Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laiss dans le vide +une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut +piti, la dlivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth dlivre la +lumire naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la +matire noire. + +D'Acharamoth sortit le Dmiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du +Diable. Il habite bien plus bas que le Plrme, sans mme l'apercevoir, +tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et rpte par la bouche de ses +prophtes: Il n'y a d'autre Dieu que moi! Puis il fit l'homme, et lui +jeta dans l'me la semence immatrielle, qui tait l'glise, reflet de +l'autre glise place dans le Plrme. + +Acharamoth, un jour, parvenant la rgion la plus haute, se joindra au +Sauveur; le feu cach dans le monde anantira toute matire, se dvorera +lui-mme, et les hommes, devenus de purs esprits, pouseront des anges! + +ORIGNE + +Alors le Dmon sera vaincu, et le rgne de Dieu commencera! + +Antoine retient un cri; et aussitt, + +BASILIDE + +le prenant par le coude: + +L'tre suprme avec les manations infinies s'appelle Abraxas, et le +Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, +rectitude-sur-rectitude. + +On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, +inscrits sur cette calcdoine pour faciliter la mmoire. + +Et il montre son cou une petite pierre o sont graves des lignes +bizarres. + +Alors tu seras transport dans l'Invisible; et suprieur la loi, tu +mpriseras tout, mme la vertu! + +Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'aprs l'exemple de +Kaulakau. + +ANTOINE + +Comment! et la croix? + +LES ELKHESATES + +en robe d'hyacinthe, lui rpondent: + +La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pres +sont effaces, grce la mission qui est venue! + +On peut renier le Christ infrieur, l'homme-Jsus; mais il faut adorer +l'autre Christ, clos dans sa personne sous l'aile de la Colombe. + +Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est fminin! + +Hilarion a disparu; et Antoine pouss par la foule arrive devant + +LES CARPOCRATIENS + +tendus avec des femmes sur des coussins d'carlate: + +Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une srie de conditions +et d'actions. Pour t'affranchir des tnbres, accomplis, ds maintenant, +leurs oeuvres! L'poux va dire l'pouse: Fais la charit ton frre, +et elle te baisera. + +LES NICOLATES + +assembls autour d'un mets qui fume: + +C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est +permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande. +Tche de l'exterminer force de dbauches! Prounikos, la mre du Ciel, +s'est vautre dans les ignominies. + +LES MARCOSIENS + +avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume: + +Entre chez nous pour t'unir l'Esprit! Entre chez nous pour boire +l'immortalit! + +Et l'un d'eux lui montre, derrire une tapisserie, le corps d'un homme +termin par une tte d'ne. Cela reprsente Sabaoth, pre du Diable. En +marque de haine, il crache dessus. + +Un autre dcouvre un lit trs-bas, jonch de fleurs, en disant que + + + Les noces spirituelles vont s'accomplir. + + +Un troisime tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y +parat: + +Ah! le voil! le voil! le sang du Christ! + +Antoine s'carte. Mais il est clabouss par l'eau qui saute d'une cuve. + +LES HELVIDIENS + +s'y jettent la tte en bas, en marmottant: + +L'homme rgnr par le baptme est impeccable! + +Puis il passe prs d'un grand feu, o se chauffent les Adamites, +compltement nus pour imiter la puret du paradis; et il se heurte aux + +MESSALIENS + +vautrs sur les dalles, moiti endormis, stupides: + +Oh! crase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un +pch, toute occupation mauvaise! + +Derrire ceux-l, les abjects + +PATERNIENS + +hommes, femmes et enfants, ple-mle sur un tas d'ordures, relvent +leurs faces hideuses barbouilles de vin: + +Les parties infrieures du corps faites par le Diable lui appartiennent. +Buvons, mangeons, forniquons! + +AETIUS + +Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu! + +Mais tout coup + +UN HOMME + +vtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet +de lanires la main; et frappant au hasard de droite et de gauche, +violemment: + +Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, hrtiques et dmons! la vermine +des coles, la lie de l'enfer! Celui-l, Marcion, c'est un matelot de +Sinope excommuni pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien; +Aetius a vol sa concubine, Nicolas prostitu sa femme; et Mans, qui se +fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut corch vif avec +une pointe de roseau, si bien que sa peau tanne se balance aux portes +de Clsiphon! + +ANTOINE + +a reconnu Tertullien, et s'lance pour le rejoindre: + +Matre! moi! moi! + +TERTULLIEN + +continuant: + +Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jenez, pleurez, +mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! aprs Jsus, la +science est inutile! + +Tous ont fui; et Antoine voit, la place de Tertullien, une femme +assise sur un banc de pierre. + +Elle sanglote, la tte appuye contre une colonne, les cheveux pendants, +le corps affaiss dans une longue simarre brune. + +Puis, ils se trouvent l'un prs de l'autre, loin de la foule;--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois, +quand le vent s'arrte et que les feuilles tout coup ne remuent plus. + +Cette femme est trs-belle, fltrie pourtant et d'une pleur de spulcre. +Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de penses, +mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin, + +PRISCILLA + +se met dire: + +J'tais dans la dernire chambre des bains, et je m'endormais au +bourdonnement des rues. + +Tout coup j'entendis des clameurs. On criait: C'est un magicien! +c'est le Diable! Et la foule s'arrta devant notre maison, en face du +temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu' la hauteur du +soupirail. + +Sur le pristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de +fer son cou. Il prenait des charbons dans un rchaud, et il s'en faisait +sur la poitrine de larges tranes, en appelant Jsus, Jsus! Le peuple +disait: Cela n'est pas permis! lapidons-le! Lui, il continuait. C'taient +des choses inoues, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil +tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or +vibrer. Le jour tomba. Mes bras lchrent les barreaux, mon corps dfaillit, +et quand il m'eut emmene sa maison ... + +ANTOINE + +De qui donc parles-tu? + +PRISCILLA + +Mais, de Montanus! + +ANTOINE + +Il est mort, Montanus. + +PRISCILLA + +Ce n'est pas vrai! + +UNE VOIX + +Non, Montanus n'est pas mort! + +Antoine se retourne; et prs de lui, de l'autre ct, sur le banc, une +seconde femme est assise,--blonde celle-l, et encore plus ple, avec +des bouffissures sous les paupires comme si elle avait longtemps +pleur. Sans qu'il l'interroge, elle dit: + +MAXIMILLA + +Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu' un dtour du chemin, +nous vmes un homme sous un figuier. + +Il cria de loin: Arrtez-vous! et il se prcipita en nous injuriant. +Les esclaves accoururent. Il clata de rire. Les chevaux se cabrrent. +Les molosses hurlaient tous. + +Il tait debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait +claquer son manteau. + +En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanit de nos +oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du ct des +dromadaires, cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous +la mchoire. + +Sa fureur me versait l'pouvante dans les entrailles; c'tait pourtant +comme une volupt qui me berait, m'enivrait. + +D'abord, les esclaves s'approchrent. Matre, dirent-ils, nos btes +sont fatigues; puis ce furent les femmes: Nous avons peur, et les +esclaves s'en allrent. Puis, les enfants se mirent pleurer: Nous +avons faim! Et comme on n'avait pas rpondu aux femmes, elles +disparurent. + +Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un prs de moi. C'tait l'poux; +j'coutais l'autre. Il se trana parmi les pierres en s'criant Tu +m'abandonnes? et je rpondis: Oui! va-t'en!--afin d'accompagner +Montanus. + +ANTOINE + +Un eunuque! + +PRISCILLA + +Ah! cela t'tonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe +et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les mes, mieux +que les corps, peuvent s'treindre avec dlire. Pour conserver +impunment Eustolie, Lonce l'vque se mutila,--aimant mieux son amour +que sa virilit. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint; +Sotas n'a pu me gurir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la +dernire des prophtesses; et aprs moi, la fin du monde viendra. + +MAXIMILLA + +Il m'a combl de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en +est plus aime! + +PRISCILLA + +Tu mens! c'est moi! + +MAXIMILLA + +Non, c'est moi! + +Elles se battent. + +Entre leurs paules parat la tte d'un ngre. + +MONTANUS + +couvert d'un manteau noir, ferm par deux os de mort: + +Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes +par cette union dans la plnitude spirituelle. Aprs l'ge du Pre, +l'ge du Fils; et j'inaugure le troisime, celui du Paraclet. Sa lumire +m'est venue durant les quarante nuits que la Jrusalem cleste a brill +dans le firmament, au-dessus de ma maison, Pepuza. + +Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanires vous flagellent! +comme vos membres endoloris se prsentent mes ardeurs! comme vous +languissez sur ma poitrine, d'un irralisable amour! Il est si fort +qu'il vous a dcouvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir +les mes avec vos yeux. + +Antoine fait un geste d'tonnement. + +TERTULLIEN + +revenu prs de Montanus: + +Sans doute, puisque l'me a un corps,--ce qui n'a point de corps +n'existant pas. + +MONTANUS + +Pour la rendre plus subtile, j'ai institu des mortifications +nombreuses, trois carmes par an, et pour chaque nuit des prires o +l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'chappant ne ternisse +la pense. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutt de tout +mariage! Les anges ont pch avec les femmes. + +LES ARCONTIQUES + +en cilices de crins: + +Le Sauveur a dit: Je suis venu pour dtruire l'oeuvre de la Femme. + +LES TATIANIENS + +en cilices de joncs: + +L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps. + +Et, avanant toujours du mme ct, Antoine rencontre + +LES VALSIENS + +tendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur +tunique. + +Ils lui prsentent un couteau: + +Fais comme Origne et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains, +lche? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite? + +Et pendant qu'il est les regarder se dbattre, tendus sur le dos dans +les mares de leur sang, + +LES CANITES + +les cheveux, nous par une vipre, passent prs de lui, en vocifrant +son oreille: + +Gloire Can! gloire Sodome! gloire Judas! + +Can fit la race des forts. Sodome pouvanta la terre avec son +chtiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans +lui pas de mort et pas de rdemption! + +Ils disparaissent sous la horde des + +CIRCONCELLIONS + +vtus de peaux de loup, couronns d'pines, et portant des masques de fer: + +crasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche +qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la +housse de l'ne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se dsole +parce que les autres ne sont pas des misrables comme lui. + +Nous, les Saints, pour hter la fin du monde, nous empoisonnons, +brlons, massacrons! + +Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous +enlevons avec des tenailles la peau de nos ttes, nous talons nos +membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours! + +Honni le baptme! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation +universelle! + +Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs. + +Les Audiens tirent des flches contre le Diable; les Collyridiens +lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant +une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprs +d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son ide, fait voir un pain +rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampsens, distribue, +comme une hostie, la poussire de ses sandales. Sur le lit des +Marcosiens jonch de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions +s'entr'gorgent, les Valsiens rlent, Bardesane chante, Carpocras +danse, Maximilla et Priscilla poussent des gmissements sonores;--et la +fausse prophtesse de Cappadoce, toute nue, accoude sur un lion et +secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible. + +Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux +cous des Hrsiarques entre-croisent des lignes de feux, les +constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous +le va-et-vient de la foule, dont chaque tte est un flot qui saute +et rugit. + +Cependant,--du fond mme de la clameur, une chanson s'lve avec des +clats de rire, o le nom de Jsus revient. + +Ce sont des gens de la plbe, tous frappant dans leurs mains pour +marquer la cadence. Au milieu d'eux est + +ARIUS + +en costume de diacre. + +Les fous qui dclament contre moi prtendent expliquer l'absurde; et +pour les perdre tout fait, j'ai compos des petits pomes tellement +drles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et +les ports. + +Mille fois non! le Fils n'est pas coternel au Pre, ni de mme +substance! Autrement il n'aurait pas dit: Pre, loigne de moi ce +calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais mon +Dieu, votre Dieu! et d'autres paroles attestant sa qualit de +crature. Elle nous est dmontre, de plus, par tous ses noms: agneau, +pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophte, bonne voie, +pierre angulaire! + +SABELLIUS + +Moi, je soutiens que tous deux sont identiques. + +ARIUS + +Le concile d'Antioche a dcid le contraire. + +ANTOINE + +Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'tait Jsus? + +LES VALENTINIENS + +C'tait l'poux d'Acharamoth repentie! + +LES SETHIANIENS + +C'tait Sem, fils de No! + +LES THODOTIENS + +C'tait Melchisdech! + +LES MRINTHIENS + +Ce n'tait rien qu'un homme! + +LES APOLLINARISTES + +Il en a pris l'apparence! il a simul la Passion. + +MARCEL D'ANCYRE + +C'est un dveloppement du Pre! + +LE PAPE CALIXTE + +Pre et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu! + +MTHODIUS + +Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme! + +CRINTHE + +Et il ressuscitera! + +VALENTIN + +Impossible,--son corps tant cleste! + +PAUL DE SAMOSATE + +Il n'est Dieu que depuis son baptme! + +HERMOGNE + +Il habite le soleil! + +Et tous les hrsiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure, +la tte dans ses mains. + +UN JUIF + + barbe rouge, et la peau macule de lpre, s'avance tout prs de lui; +--et ricanant horriblement: + +Son me tait l'me d'Esa! Il souffrait de la maladie +bellrophontienne; et sa mre, la parfumeuse, s'est livre Pantherus, +un soldat romain, sur des gerbes de mas, un soir de moisson. + +ANTOINE + +vivement, relve sa tte, les regarde sans parler; puis marchant droit +sur eux: + +Docteurs, magiciens, vques et diacres, hommes, arrire! arrire! Vous +tes tous des mensonges! + +LES HRSIARQUES + +Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prires plus +difficiles, des lans d'amour suprieurs, des extases aussi longues. + +ANTOINE + +Mais pas de rvlation! pas de preuves! + +Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes +de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'toffes;--et se poussant les +uns les autres: + +LES CRINTHIENS + +Voil l'vangile des Hbreux! + +LES MARCIONITES + +L'vangile du Seigneur! + +LES MARCOSIENS + +L'vangile d've! + +LES ENCRATITES + +L'vangile de Thomas! + +LES CANITES + +L'vangile de Judas! + +BASILIDE + +Le trait de l'me advenue! + +MANS + +La prophtie de Barcouf! + +Antoine se dbat, leur chappe;--et il aperoit dans un coin, plein +d'ombre, + +LES VIEUX BIONITES + +desschs comme des momies, le regard teint, les sourcils blancs. + +Ils disent, d'une voix chevrotante: + +Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du +charpentier! Nous tions de son ge, nous habitions dans sa rue. Il +s'amusait avec de la boue modeler des petits oiseaux, sans avoir +peur du coupant des tailloirs, aidait son pre dans son travail, ou +assemblait pour sa mre des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un +voyage en gypte, d'o il rapporta de grands secrets. Nous tions +Jricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causrent + voix basse, sans que personne pt les entendre. Mais c'est partir de +ce moment qu'il fit du bruit en Galile et qu'on a dbit sur son compte +beaucoup de fables. + +Ils rptent, en tremblotant: + +Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu! + +ANTOINE + +Ah! encore, parlez! parlez! Comment tait son visage? + +TERTULLIEN + +D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'tait charg de tous les +crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformits du monde. + +ANTOINE + +Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait +une beaut plus qu'humaine. + +EUSBE DE CSARE + +Il y a bien Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis +d'herbes, une statue de pierre, leve, ce qu'on prtend, par +l'hmorrodesse. Mais le temps lui a rong la face, et les pluies ont +gt l'inscription. + +Une femme sort du groupe des Carpocratiens. + +MARCELLINA + +Autrefois, j'tais diaconesse Rome dans une petite glise, o je +faisais voir aux fidles les images en argent de saint Paul, d'Homre, +de Pythagore et de Jsus-Christ. + +Je n'ai gard que la sienne. + +Elle entr'ouvre son manteau. + +La veux-tu? + +UNE VOIX + +Il reparat, lui-mme, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens! + +Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entrane. + +Il monte un escalier compltement obscur;--et aprs bien des marches, +il arrive devant une porte. + +Alors, celui qui le mne (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit +l'oreille d'un autre: Le Seigneur va venir,--et ils sont introduits +dans une chambre, basse de plafond, sans meubles. + +Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide +couleur de sang, avec une tte d'homme d'o s'chappent des rayons, +et le mot _Knouphis_, crit en grec tout autour. Elle domine un ft de +colonne, pos au milieu d'un pidestal. Sur les autres parois de la +chambre, des mdaillons en fer poli reprsentent des ttes d'animaux, +celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tte +d'ne--encore! + +Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumire +vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperoit la lune qui +brille au loin sur les flots, et mme il distingue leur petit +clapotement rgulier, avec le bruit sourd d'une carne de navire tapant +contre les pierres d'un mle. + +Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par +intervalles, comme un aboiement touff. Des femmes sommeillent, le +front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement +perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur. +Auprs d'elles, des enfants demi-nus, tout dvors de vermine, regardent +d'un air idiot les lampes brler;--et on ne fait rien; on attend +quelque chose. + +Ils parlent voix basse de leurs familles, ou se communiquent des +remdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du +jour, la perscution devenant trop forte. Les paens pourtant ne sont +pas difficiles tromper. Ils croient, les sots, que nous adorons +Knouphis! + +Mais un des frres, inspir tout coup, se pose devant la colonne, o +l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et +d'aristoloches. + +Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes +parallles. + +L'INSPIR + +droul une pancarte couverte de cylindres entremls, puis commence: + +Sur les tnbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent +s'chappa, qui semblait la voix de la lumire. + +TOUS + +rpondent, en balanant leurs corps: + +Kyrie eleson! + +L'INSPIR + +L'homme, ensuite, fut cr par l'infme Dieu d'Isral, avec l'auxiliaire +de ceux-l: + +En dsignant les mdaillons, + +Astophaios, Oraos, Sabaoth, Adona, Elo, Ia! + +Et il gisait sur la boue, hideux, dbile, informe, sans pense. + +TOUS + +d'un ton plaintif: + +Kyrie eleson! + +L'INSPIR + +Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son me. + +Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colre. Il l'emprisonna +dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science. + +L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par +de longs dtours, le fit dsobir cette loi de haine. + +Et l'homme, quand il eut got de la science, comprit les choses +clestes. + +TOUS + +avec force: + +Kyrie eleson! + +L'INSPIR + +Mais Iabdalaoth, pour se venger, prcipita l'homme dans la matire, et +le serpent avec lui! + +TOUS trs-bas: + +Kyrie eleson! + +Ils ferment la bouche, puis se taisent. + +Les senteurs du port se mlent dans l'air chaud la fume des lampes. +Leurs mches, en crpitant, vont s'teindre; de longs moustiques +tournoient. Et Antoine rle d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une +monstruosit flottant autour de lui, l'effroi d'un crime prs de +s'accomplir. + +Mais + +L'INSPIR + +frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tte, psalmodie sur +un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flte aigu: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Vloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains! + +Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des +taches d'or, comme le firmament sem d'toiles! Pareil aux enroulements +de la vigne et aux circonvolutions des entrailles! + +Inengendr! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honor +pidaure! Bon pour les hommes! qui as guri le roi Ptolme, les soldats +de Mose, et Glaucus fils de Minos! + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +TOUS + +rptent: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Cependant, rien ne se montre. + +Pourquoi? qu'a-t-il? + +Et on se concerte, on propose des moyens. + +Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulvement se fait dans +la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tte d'un +python parat. + +Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait +autour d'un disque immobile, puis se dveloppe, s'allonge; il est norme +et d'un poids considrable. Pour empcher qu'il ne frle la terre, les +hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tte, les +enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la +muraille, s'en va indfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se +ddoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine. + +LES FIDLES + +collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu. + +C'est toi! c'est toi! + +lev d'abord par Mose, bris par zchias, rtabli par le Messie. Il +t'avait bu dans les ondes du baptme; mais tu l'as quitt au jardin des +Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse. + +Tordu la barre de la croix, et plus haut que sa tte, en bavant sur la +couronne d'pines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jsus, toi, +tu es le Verbe! tu es le Christ! + +Antoine s'vanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les +clats de bois, o brle doucement la torche qui a gliss de sa main. + +Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperoit le Nil, +onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent +au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a +pas quitt les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des +bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux. + +Un temps inapprciable s'coule. + +Puis, la vote d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font +des lignes noires sur un fond bleu;--et ses cts, dans l'ombre, des +gens pleurent et prient entours d'autres qui les exhortent et les +consolent. + +Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un +jour d't. + +Des voix aigus crient des pastques, de l'eau, des boissons la glace, +des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps autre, des +applaudissements clatent. Il entend marcher sur sa tte. + +Tout coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit +de l'eau dans un aqueduc. + +Et il aperoit en face, derrire les barreaux d'une autre loge, un lion +qui se promne,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges +de pourpre. Au del, des couronnes de monde tages symtriquement vont +en s'largissant depuis la plus basse qui enferme l'arne jusqu' la plus +haute, o se dressent des mts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu +dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, +coupent, intervalles gaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins +disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, snateurs, soldats, +plbiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules +de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches +de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant, +tumultueux et furieux l'tourdit, comme une immense cuve bouillonnante. +Au milieu de l'arne, sur un autel, fume un vase d'encens. + +Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrtiens condamns aux btes. +Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes +les bandelettes de Crs. Leurs amis se partagent des bribes de leurs +vtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu, +disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu' +la fin. + +Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique +noire, dont la figure s'est dj montre quelque part; il les entretient +du nant du monde et de la flicit des lus. Antoine est transport +d'amour. Il souhaite l'occasion de rpandre sa vie pour le Sauveur, ne +sachant pas s'il n'est point lui-mme un de ces martyrs. + +Mais, sauf un Phrygien longs cheveux, qui reste les bras levs, tous +ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme +rve, debout, la tte basse. + +LE VIEILLARD + +n'a pas voulu payer, l'angle d'un carrefour, devant une statue de +Minerve; et il considre ses compagnons avec un regard qui signifie: + +Vous auriez du me secourir! Des communauts s'arrangent quelquefois pour +qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont mme obtenu de +ces lettres dclarant faussement qu'on a sacrifi aux idoles. + +Il demande: + +N'est-ce pas Ptrus d'Alexandrie qui a rgl ce qu'on doit faire quand +on a flchi dans les tourments? + +Puis, en lui-mme: + +Ah! cela est bien dur mon ge! mes infirmits me rendent si faible! +Cependant, j'aurais pu vivre jusqu' l'autre hiver, encore! + +Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du ct de +l'autel. + +LE JEUNE HOMME + +qui a troubl, par des coups, une fte d'Apollon, murmure: + +Il ne tenait qu' moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes! + +--Les soldats t'auraient pris, dit un des frres. + +--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde +fois, j'aurais eu plus de force, bien sr! + +Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, toutes +les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du ct de l'autel. + +Mais + +L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE + +accourt sur lui: + +Quel scandale! Comment, toi, une victime d'lection? Toutes ces femmes +qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un +miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de +Polycarpe teignait les flammes de son bcher. + +Il se tourne vers le vieillard: + +Pre, pre! tu dois nous difier par ta mort. En la retardant, tu +commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des +bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-tre que ton +exemple va convertir le peuple entier. + +Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrter, +d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout coup regarde +Antoine, se met rugir--et une vapeur sort de sa gueule. + +Les femmes sont tasses contre les hommes. + +LE CONSOLATEUR + +va de l'un l'autre. + +Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brlait avec des plaques de +fer, si des chevaux t'carteraient, si ton corps enduit de miel tait +dvor par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est +surpris dans un bois. + +Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles btes froces; il +croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans +leurs mchoires. + +Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent. + +Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait l'cart. Il a brl +trois temples; et il s'avance les bras levs, la bouche ouverte, la tte +au ciel, sans rien voir, comme un somnambule. + +LE CONSOLATEUR + +s'crie: + +Arrire! arrire! L'esprit de Montanus vous prendrait. + +TOUS + +reculent, en vocifrant: + +Damnation au Montaniste! + +Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre. + +Les lions cabrs se mordent la crinire. Le peuple hurle: Aux btes! +aux btes! + +Les martyrs clatant en sanglots, s'treignent. Une coupe de vin +narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en +main, vivement. + +Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle +s'ouvre; un lion sort. + +Il traverse l'arne, grands pas obliques. Derrire lui, la file, +paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthres, des +lopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie. + +Le claquement d'un fouet retentit. Les chrtiens chancellent,--et, pour +en finir, leurs frres les poussent. Antoine ferme les yeux. + +Ils les ouvre. Mais des tnbres l'enveloppent. + +Bientt elles s'clairassent; et il distingue une plaine aride et +mamelonneuse, comme on en voit autour des carrires abandonnes. + + et l, un bouquet d'arbustes se lve parmi des dalles ras du sol; +et des formes blanches, plus indcises que des nuages, sont penches +sur elles. + +Il en arrive d'autres, lgrement. Des yeux brillent dans la fente des +longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui +s'exhalent, Antoine reconnat des patriciennes. Il y a aussi des hommes, +mais de condition infrieure, car ils ont des visages la fois nafs et +grossiers. + +UNE D'ELLES + +en respirant largement: + +Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des spulcres! +Je suis si fatigue de la mollesse des lits, du fracas des jours, de +la pesanteur du soleil! + +Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les +fidles y allument d'autres torches, et vont les planter sur +les tombeaux. + +UNE FEMME + +haletante: + +Ah! enfin, me voil! Mais quel ennui que d'avoir pous un idoltre! + +UNE AUTRE + +Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frres, tout est +suspect nos maris!--et mme il faut nous cacher quand nous faisons le +signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique. + +UNE AUTRE + +Avec le mien, c'tait tous les jours des querelles; je ne voulais pas me +soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger, +il m'a fait poursuivre comme chrtienne. + +UNE AUTRE + +Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a tran par +les talons derrire un char, comme Hector, depuis la porte Esquilenne +jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux cts du chemin le sang +tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voil! + +Elle tire de sa poitrine une ponge toute noire, la couvre de baisers, +puis se jette sur les dalles, en criant: + +Ah! mon ami! mon ami! + +UN HOMME + +Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut +lapide au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui +brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant +les recouvre! + +Il se jette sur un tombeau. + +O ma fiance! ma fiance! + +ET TOUS LES AUTRES + +par la plaine: + +O ma soeur! mon frre! ma fille! ma mre! + +Ils sont genoux, le front dans les mains, ou le corps tout plat, les +deux bras tendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulvent leur +poitrine la briser. Ils regardent le ciel en disant: + +Aie piti de son me, mon Dieu! Elle languit au sjour des ombres; +daigne l'admettre dans la Rsurrection, pour qu'elle jouisse de +ta lumire! + +Ou, l'oeil fix sur les dalles, ils murmurent: + +Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apport du vin, des viandes! + +UNE VEUVE + +Voici du pultis, fait par moi, selon son got, avec beaucoup d'oeufs et +double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme +autrefois, n'est-ce pas? + +Elle en porte un peu ses lvres; et, tout coup, se met rire d'une +faon extravagante, frntique. + +Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorge. + +Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte, +les libations redoublent. Leurs yeux noys de larmes se fixent les uns +sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de dsolation; peu peu, +leurs mains se touchent, leurs lvres s'unissent, les voiles +s'entr'ouvrent, et ils se mlent sur les tombes entre les coupes et +les flambeaux. + +Le ciel commence blanchir. Le brouillard mouille leurs vtements;--et, +sans avoir l'air de se connatre, ils s'loignent les uns des autres par +des chemins diffrents, dans la campagne. + +Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transforme. + +Et Antoine voit nettement travers des bambous une fort de colonnes, +d'un gris bleutre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul +tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui +s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales +et perpendiculaires, indfiniment multiplies, ressemblerait une +charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en +place, avec un feuillage noirtre, comme celui du sycomore. + +Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des +fleurs violettes et des fougres, pareilles des plumes d'oiseaux. + +Sous les rameaux les plus bas, se montrent et l les cornes d'un +bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchs, +des papillons voltigent, des lzards se tranent, des mouches +bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation +d'une vie profonde. + +A l'entre du bois, sur une manire de bcher, est une chose trange--un +homme--enduit de bouse de vache, compltement nu, plus sec qu'une momie; +ses articulations forment des noeuds l'extrmit de ses os qui semblent +des btons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure trs- +longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air, +ankylos, raide comme un pieu;--et il se tient l depuis si longtemps que +des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure. + +Aux quatre coins de son bcher flambent quatre feux. Le soleil est juste +en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder +Antoine: + +Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu? + +Des flammes sortent de tous les cts par les intervalles des poutres; +et + +LE GYMNOSOPHISTE + +reprend: + +Pareil au rhinocros, je me suis enfonc dans la solitude. J'habitais +l'arbre derrire moi. + +En effet, le gros figuier prsente, dans ses cannelures, une excavation +naturelle de la taille d'un homme. + +Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance +des prceptes, que pas mme un chien ne m'a vu manger. + +Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du dsir, le +dsir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action, +tout contact; et--sans plus bouger que la stle d'un tombeau, exhalant +mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et +considrant l'ther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune +dans mon coeur,--je songeais l'essence de la grande Ame d'o +s'chappent continuellement, comme des tincelles de feu, les principes +de la vie. + +J'ai saisi enfin l'Ame suprme dans tous les tres, tous les tres dans +l'Ame suprme;--et je suis parvenu y faire entrer mon me, dans +laquelle j'avais fait rentrer mes sens. + +Je reois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui +ne se dsaltre que dans les rayons de la pluie. + +Par cela mme que je connais les choses, les choses n'existent plus. + +Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de +bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien. + +Mes austrits effroyables m'ont fait suprieur aux Puissances. Une +contraction de ma pense peut tuer cent fils de rois, dtrner les +dieux, bouleverser le monde. + +Il a dit tout cela d'une voix monotone. + +Les feuilles l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre, +s'enfuient. + +Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute: + +J'ai pris en dgot la forme, en dgot la perception, en dgot jusqu' +la connaissance elle-mme,--car la pense ne survit pas au fait transitoire +qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste. + +Tout ce qui est engendr prira, tout ce qui est mort doit revivre; les +tres actuellement disparus sjourneront dans des matrices non encore +formes, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres +cratures. + +Mais, comme j'ai roul dans une multitude infinie d'existences, sous des +enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne +veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps, +maonne de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine +d'immondices;--et, pour ma rcompense, je vais enfin dormir au plus +profond de l'absolu, dans l'Anantissement. + +Les flammes s'lvent jusqu' sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tte +passe travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux bants +regardent toujours. + +ANTOINE + +se relve. + +La torche, par terre, a incendi les clats de bois; et les flammes ont +roussi sa barbe. + +Tout en criant, Antoine trpigne sur le feu;--et quand il ne reste plus +qu'un amas de cendres: + +O est donc Hilarion? Il tait l tout l'heure. + +Je l'ai vu! + +Eh! non, c'est impossible! je me trompe! + +Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-tre pas plus +de ralit. Je deviens fou. Du calme! o tais-je? qu'y avait-il? + +Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages +indiens. Kalanos se brla devant Alexandre; un autre a fait de mme du +temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que +l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrpidit de +martyrs!... Quant ceux-l, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait +dit sur les dbauches qu'ils occasionnent. + +Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hrsiarques ... Quels +cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de dbordements de la chair et +d'garements de l'esprit? + +C'est vers Dieu qu'ils prtendent se diriger par toutes ces voies! De +quel droit les maudire, moi qui trbuche dans la mienne? Quand ils ont +disparu, j'allais peut-tre en apprendre davantage. Cela tourbillonnait +trop vite; je n'avais pas le temps de rpondre. A prsent, c'est comme +s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumire. Je +suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir +teint le feu! + +Une flamme voltige entre les roches; et bientt une voix saccade se +fait entendre, au loin, dans la montagne. + +Est-ce l'aboiement d'une hyne, ou les sanglots de quelque voyageur +perdu? + +Antoine coute. La flamme se rapproche. + +Et il voit venir une femme qui pleure, appuye sur l'paule d'un homme +barbe blanche. + +Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tte +comme elle, avec une tunique de mme couleur, et porte un vase de +bronze, d'o s'lve une petite flamme bleue. + +Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme. + +L'TRANGER (SIMON) + +C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mne partout avec moi. + +Il hausse le vase d'airain. + +Antoine la considre, la lueur de cette flamme qui vacille. + +Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des +traces de coups; ses cheveux pars s'accrochent dans les dchirures de +ses haillons; ses yeux paraissent insensibles la lumire. + +SIMON + +Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler, +sans manger; puis elle se rveille,--et dbite des choses merveilleuses. + +ANTOINE + +Vraiment? + +SIMON + +Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as dire! + +Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses +doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente: + +HLNE (ENNOIA) + +J'ai souvenir d'une rgion lointaine, couleur d'meraude. Un seul arbre +l'occupe. + +Antoine tressaille. + +A chaque degr de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple +d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines +d'un corps, et ils regardent la vie ternelle circuler depuis les +racines plongeant dans l'ombre jusqu'au fate qui dpasse le soleil. +Moi, sur la deuxime branche, j'clairais avec ma figure les +nuits d't. + +ANTOINE + +se touchant le front. + +Ah! ah! je comprends! la tte! + +SIMON + +le doigt sur la bouche: + +Chut!... + +HLNE + +La voile restait bombe, la carne fendait l'cume. Il me disait: Que +m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu +m'appartiendras, dans ma maison! + +Qu'elle tait douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur +le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement. + +A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on +allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout arm conduisant un +char le long du rivage de la mer. + +ANTOINE + +Mais elle est folle entirement! Pourquoi?... + +SIMON + +Chut!... chut! + +HLNE + +Ils m'ont graisse avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour +que je l'amuse. + +Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots +grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes +coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte +ft ouverte. + +SIMON + +C'tait moi! je t'ai retrouve! + +La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos! +Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils +l'attachrent dans un corps de femme. + +Elle a t l'Hlne des Troyens, dont le pote Stesichore a maudit la +mmoire. Elle a t Lucrce, la patricienne viole par les rois. Elle a +t Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a t cette fille +d'Isral qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aim l'adultre, +l'idoltrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostitue tous les +peuples. Elle a chant dans tous les carrefours. Elle a bais tous +les visages. + +A Tyr, la Syrienne, elle tait la matresse des voleurs. Elle buvait +avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la +vermine de son lit tide. + +ANTOINE + +Eh! que me fait!... + +SIMON + +d'un air furieux: + +Je l'ai rachete, te dis-je,--et rtablie en sa splendeur; tellement que +Caus Csar Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher +avec la Lune! + +ANTOINE + +Eh bien?... + +SIMON + +Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clment n'a-t-il pas crit +qu'elle fut emprisonne dans une tour? Trois cents personnes vinrent +cerner la tour; et chacune des meurtrires en mme temps, on vit +paratre la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes, +ni plusieurs Ennoia! + +ANTOINE + +Oui ... je crois me rappeler ... + +Et il tombe dans une rverie. + +SIMON + +Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est +dvoue pour les femmes. Car l'impuissance de Jhovah se dmontre par la +transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique +l'ordre des choses. + +J'ai prch le renouvellement dans phram et dans Issachar, le long du +torrent de Bizor, derrire le lac d'Houleh, dans la valle de Mageddo, +plus loin que les montagnes, Bostra et Damas! Viennent moi ceux +qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont +couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, +appel Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le +Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la +grande puissance de Dieu, incarne en la personne de Simon! + +ANTOINE + +Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes! + +Tu es n Gitto, prs de Samarie. Dosithus, ton premier matre, t'a +renvoy! Tu excres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes; +et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jet dans les +flots le sac qui contenait tes artifices! + +SIMON + +Les veux-tu? + +Antoine le regarde;--et une voix intrieure murmure dans sa poitrine. +Pourquoi pas? + +Simon reprend: + +Celui qui connat les forces de la Nature et la substance des Esprits +doit oprer des miracles. C'est le rve de tous les sages--et le dsir +qui te ronge; avoue-le! + +Au milieu des Romains, j'ai vol dans le cirque tellement haut qu'on ne +m'a plus revu. Nron ordonna de me dcapiter; mais ce fut la tte d'une +brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli +tout vivant; mais j'ai ressuscit le troisime jour. La preuve, c'est +que me voil! + +Il lui donne ses mains flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se +recule. + +Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de +marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantit d'or; +j'tablirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher +sur les nuages et sur les flots, passer travers les montagnes, +apparatre en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre +ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu? + +Le tonnerre gronde, des clairs se succdent. + +C'est la voix du Trs-Haut! car l'ternel ton Dieu est un feu, et +toutes les crations s'oprent par des jaillissements de ce foyer. + +Tu vas en recevoir le baptme,--ce second baptme annonc par Jsus, et +qui tomba sur les aptres, un jour d'orage que la fentre tait ouverte! + +Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en +asperger Antoine: + +Mre des misricordes, toi qui dcouvres les secrets, afin que le repos +nous arrive dans la huitime maison ... + +ANTOINE + +s'crie: + +Ah! si j'avais de l'eau bnite! + +La flamme s'teint, en produisant beaucoup de fume. + +Ennoia et Simon ont disparu. + +Un brouillard extrmement froid, opaque et ftide emplit l'atmosphre. + +ANTOINE + +tendant ses bras, comme un aveugle: + +O suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abme. Et la croix, bien sr, +est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit! + +Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperoit deux +hommes, couverts de longues tuniques blanches. + +Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses +cheveux blonds, spars comme ceux du Christ, descendent rgulirement +sur ses paules. Il a jet une baguette qu'il portait la main, et que +son compagnon a reue en faisant une rvrence la manire des +Orientaux. + +Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramasse, les cheveux +crpus, une mine nave. + +Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tte, et poudreux comme des gens qui +arrivent de voyage. + +ANTOINE + +en sursaut: + +Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en! + +DAMIS + +--C'est le petit homme.-- + +L, l!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le +matre. + +Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence. + +ANTOINE + +reprend: + +Vous venez ainsi?... + +DAMIS + +Oh! de loin,--de trs-loin! + +ANTOINE + +Et vous allez?... + +DAMIS + +dsignant l'autre: + +O il voudra! + +ANTOINE + +Qui est-il donc? + +DAMIS + +Regarde-le! + +ANTOINE + + part: + +Il a l'air d'un saint! Si j'osais ... + +La fume est partie. Le temps est trs-clair. La lune brille. + +DAMIS + +A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus? + +ANTOINE + +Je songe ... Oh! rien. + +DAMIS + +s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la +taille courbe, sans lever la tte. + +Matre! c'est un ermite galilen qui demande savoir les origines de la +sagesse. + +APOLLONIUS + +Qu'il approche! + +Antoine hsite. + +DAMIS + +Approchez! + +APOLLONIUS + +d'une voix tonnante: + +Approche! Tu voudrais connatre qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je +pense? n'est-ce pas cela, enfant? + +ANTOINE + +...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer mon salut. + +APOLLONIUS + +Rjouis-toi, je vais te les dire! + +DAMIS + +bas Antoine: + +Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu +des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en +profiter aussi, moi! + +APOLLONIUS + +Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir +la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu +m'arrteras,--car celui-l doit scandaliser par ses paroles qui a mfait +par ses oeuvres. + +DAMIS + + Antoine: + +Quel homme juste! hein? + +ANTOINE + +Dcidment, je crois qu'il est sincre. + +APOLLONIUS + +La nuit de ma naissance, ma mre crut se voir cueillant des fleurs sur +le bord d'un lac. Un clair parut, et elle me mit au monde la voix des +cygnes qui chantaient dans son rve. + +Jusqu' quinze ans, on m'a plong, trois fois par jour, dans la fontaine +Asbade, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait +le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste. + +Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trsors +qu'elle savait tre dans des tombeaux. Une hirodoule du temple de Diane +s'gorgea, dsespre, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur +de Cilicie, la fin de ses promesses, s'cria devant ma famille qu'il +me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours aprs, assassin +par les Romains. + +DAMIS + + Antoine, en le frappant du coude: + +Hein? quand je vous disais! quel homme! + +APOLLONIUS + +J'ai, pendant quatre ans de suite, gard le silence complet des +pythagoriciens. La douleur la plus imprvue ne m'arrachait pas un +soupir; et au thtre, quand j'entrais, on s'cartait de moi comme +d'un fantme. + +DAMIS + +Auriez-vous fait cela, vous? + +APOLLONIUS + +Le temps de mon preuve termin, j'entrepris d'instruire les prtres qui +avaient perdu la tradition. + +ANTOINE + +Quelle tradition? + +DAMIS + +Laissez-le poursuivre! Taisez-vous! + +APOLLONIUS + +J'ai devis avec les Samanens du Gange, avec les astrologues de +Chalde, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les +sacerdoces des ngres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sond les +lacs de Scythie, j'ai mesur la grandeur du Dsert! + +DAMIS + +C'est pourtant vrai, tout cela! J'y tais, moi! + +APOLLONIUS + +J'ai d'abord t jusqu' la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par +le pays des Baraomates, o est enterr Bucphale, je suis descendu vers +Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha. + +DAMIS + +Moi! moi! mon bon matre! Je vous aimai, tout de suite! Vous tiez plus +doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu! + +APOLLONIUS + +sans l'entendre: + +Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprte. + +DAMIS + +Mais vous rpondtes que vous compreniez tous les langages et que vous +deviniez toutes les penses. Alors j'ai bais le bas de votre manteau, +et je me suis mis marcher derrire vous. + +APOLLONIUS + +Aprs Ctsiphon, nous entrmes sur les terres de Babylone. + +DAMIS + +Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si ple. + +ANTOINE + + part: + +Que signifie ... + +APOLLONIUS + +Le Roi m'a reu debout, prs d'un trne d'argent, dans une salle ronde, +constelle d'toiles;--et de la coupole pendaient, des fils que l'on +n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes tendues. + +ANTOINE + +rvant: + +Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles? + +DAMIS + +C'est l une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les +maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui +descend vers le fleuve; + +Dessinant par terre, avec son bton, + +Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des +bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et +l'intrieur donc, si vous saviez! + +APOLLONIUS + +Sur la muraille du septentrion, s'lve une tour qui en supporte une +seconde, une troisime, une quatrime, une cinquime--et il y en a trois +autres encore! La huitime est une chapelle avec un lit. Personne n'y +entre que la femme choisie par les prtres pour le Dieu Blus. Le roi de +Babylone m'y fit loger. + +DAMIS + +A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul me promener +par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers; +j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. +Mais il m'ennuyait d'tre spar du Matre. + +APOLLONIUS + +Enfin, nous sortmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vmes +tout coup une empuse. + +DAMIS + +Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un ne; +elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut. + +ANTOINE + + part: + +O veulent-ils en venir? + +APOLLONIUS + +A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, +nous a montr sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudes, et dans les +jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un lphant +norme, que les reines s'amusaient parfumer. C'tait l'lphant de +Porus, qui s'tait enfui aprs la mort d'Alexandre. + +DAMIS + +Et qu'on avait retrouv dans une fort. + +ANTOINE + +Ils parlent abondamment comme des gens ivres. + +APOLLONIUS + +Phraortes nous fit asseoir sa table. + +DAMIS + +Quel drle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent +lancer des flches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je +n'approuve pas ... + +APOLLONIUS + +Quand je fus prt partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit: +J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras +plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront. + +Nous descendmes le long du fleuve, marchant la nuit la lueur des +lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour +carter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant +sous les arbres, comme sous des portes trop basses. + +Un jour, un enfant noir qui tenait un caduce d'or la main, nous +conduisit au collge des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes +anctres, de toutes mes penses, de toutes mes actions, de toutes mes +existences. Il avait t le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais +conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Ssostris. + +DAMIS + +Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai t. + +ANTOINE + +Ils ont l'air vague comme des ombres. + +APOLLONIUS + +Nous avons rencontr, sur le bord de la mer, les Cynocphales gorgs de +lait, qui s'en revenaient de leur expdition dans l'le Taprobane. Les +flots tides poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait +sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse +des falaises. La terre, la fin, se fit plus troite qu'une +sandale;--et aprs avoir jet vers le soleil des gouttes de l'Ocan, +nous tournmes droite, pour revenir. + +Nous sommes revenus par la Rgion des Aromates, par le pays des +Gangarides, le promontoire de Comaria, la contre des Sachalites, des +Adramites et des Homrites;--puis, travers les monts Cassaniens, la +mer Rouge et l'le Topazos, nous avons pntr en thiopie par le +royaume des Pygmes. + +ANTOINE + + part: + +Comme la terre est grande! + +DAMIS + +Et quand nous sommes rentrs chez nous, tous ceux que nous avions connus +jadis taient morts. + +Antoine baisse la tte. Silence. + +APOLLONIUS + +reprend: + +Alors on commena dans le monde parler de moi. + +La peste ravageait Ephse; j'ai fait lapider un vieux mendiant; + +DAMIS + +Et la peste s'en est alle! + +ANTOINE + +Comment! il chasse les maladies? + +APOLLONIUS + +A Cnide, j'ai guri l'amoureux de la Vnus. + +DAMIS + +Oui, un fou, qui mme avait promis de l'pouser.--Aimer une femme passe +encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Matre lui posa la main sur +le coeur; et l'amour aussitt s'teignit. + +ANTOINE + +Quoi! il dlivre des dmons? + +APOLLONIUS + +A Tarente, on portait au bcher une jeune fille morte. + +DAMIS + +Le Matre lui toucha les lvres, et elle s'est releve en appelant sa +mre. + +ANTOINE + +Comment! il ressuscite les morts? + +APOLLONIUS + +J'ai prdit le pouvoir Vespasien. + +ANTOINE + +Quoi! il devine l'avenir? + +DAMIS + +Il y avait Corinthe, + +APOLLONIUS + +tant table avec lui, aux eaux de Baa ... + +ANTOINE + +Excusez-moi, trangers, il est tard! + +DAMIS + +Un jeune homme qu'on appelait Mnippe. + +ANTOINE + +Non! non! allez-vous-en! + +APOLLONIUS + +Un chien entra, portant la gueule une main coupe. + +DAMIS + +Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme. + +ANTOINE + +Vous ne m'entendez pas? retirez-vous! + +APOLLONIUS + +Il rdait vaguement autour des lits. + +ANTOINE + +Assez! + +APOLLONIUS + +On voulait le chasser. + +DAMIS + +Mnippe donc se rendit chez elle; ils s'aimrent. + +APOLLONIUS + +Et battant la mosaque avec sa queue, il dposa cette main sur les +genoux de Flavius. + +DAMIS + +Mais le matin, aux leons de l'cole, Mnippe tait ple. + +ANTOINE + +bondissant: + +Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ... + +DAMIS + +Le Matre lui dit: O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un +serpent te caresse! quand les noces? Nous allmes tous la noce. + +ANTOINE + +J'ai tort, bien sr, d'couter cela! + +DAMIS + +Ds le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient; +on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le +Matre se plaa prs de Mnippe. Aussitt la fiance fut prise de colre +contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les chansons, les +cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs +s'croulrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant ses pieds cette +femme tout en pleurs. C'tait une vampire qui satisfaisait les beaux +jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur +pour ces sortes de fantmes que le sang des amoureux. + +APOLLONIUS + +Si tu veux savoir l'art ... + +ANTOINE + +Je ne veux rien savoir! + +APOLLONIUS + +Le soir de notre arrive aux portes de Rome, + +ANTOINE + +Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes! + +APOLLONIUS + +Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'tait un +pithalame de Nron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque +l'coutait ngligemment. Il portait son dos, dans une bote, une corde +prise la cythare de l'Empereur. J'ai hauss les paules. Il nous a +jet de la boue au visage. Alors, j'ai dfait ma ceinture, et je la lui +ai place dans la main. + +DAMIS + +Vous avez eu bien tort, par exemple! + +APOLLONIUS + +L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler sa maison. Il jouait aux +osselets avec Sporus, accoud du bras gauche, sur une table d'agate. Il +se dtourna, et fronant ses sourcils blonds: Pourquoi ne me crains-tu +pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait +intrpide, rpondis-je. + +ANTOINE + + part: + +Quelque chose d'inexplicable m'pouvante. + +Silence. + +DAMIS + +reprend d'une voix aigu: + +Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ... + +ANTOINE + +en sursaut: + +Je suis malade! Laissez-moi! + +DAMIS + +coutez donc. Il a vu, d'Ephse, tuer Domitien, qui tait Rome. + +ANTOINE + +s'efforant de rire: + +Est-ce possible! + +DAMIS + +Oui, au thtre, en plein jour, le quatorzime des calendes d'octobre, +tout coup il s'cria: On gorge Csar! et il ajoutait de temps +autre: Il roule par terre; oh! comme il se dbat! Il se relve; il +essaye de fuir; les portes sont fermes; ah! c'est fini! le voil mort! +Et ce jour-l, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassin, comme +vous savez. + +ANTOINE + +Sans le secours du Diable ... certainement ... + +APOLLONIUS + +Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'tait enfui par mon +ordre, et je restais seul dans ma prison. + +DAMIS + +C'tait une terrible hardiesse, il faut avouer! + +APOLLONIUS + +Vers la cinquime heure, les soldats m'amenrent au tribunal. J'avais ma +harangue toute prte que je tenais sous mon manteau. + +DAMIS + +Nous tions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions +mort; nous pleurions. Quand, vers la sixime heure, tout coup vous +appartes, et vous nous dites: C'est moi! + +ANTOINE + + part: + +Comme Lui! + +DAMIS + +trs-haut: + +Absolument! + +ANTOINE + +Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez! + +APOLLONIUS + +Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grce ma vertu qui m'a lev +jusqu' la hauteur du Principe! + +DAMIS + +Thyane, sa ville natale, a institu en son honneur un temple avec des +prtres! + +APOLLONIUS + +se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles: + +C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prires, +tous les oracles! J'ai pntr dans l'antre de Trophonius, fils +d'Apollon! J'ai ptri pour les Syracusaines les gteaux qu'elles portent +sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts preuves de Mithra! j'ai +serr contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai reu l'charpe des +Cabires! j'ai lav Cyble aux flots des golfes campaniens, et j'ai pass +trois lunes dans les cavernes de Samothrace! + +DAMIS + +riant btement: + +Ah! ah! ah! aux mystres de la Bonne Desse! + +APOLLONIUS + +Et maintenant nous recommenons le plerinage! + +Nous allons au Nord, du ct des cygnes et des neiges. Sur la plaine +blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la +plante d'outre-mer. + +DAMIS + +Viens! c'est l'aurore. Le coq a chant, le cheval a henni, la voile est +prte. + +ANTOINE + +Le coq n'a pas chant! J'entends le grillon dans les sables, et je vois +la lune qui reste en place. + +APOLLONIUS + +Nous allons au Sud, derrire les montagnes et les grands flots, chercher +dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion +qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile +rose de l'le Junonia. Tu verras, dormant sur les primevres, le lzard +qui se rveille tous les sicles quand tombe sa maturit l'escarboucle +de son front. Les toiles palpitent comme des yeux, les cascades +chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs closes; +ton esprit s'largira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur +ta face. + +DAMIS + +Matre! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'veillent, +la feuille du myrte est envole! + +APOLLONIUS + +Oui! partons! + +ANTOINE + +Non! moi, je reste! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je t'enseigne o pousse la plante Balis, qui ressuscite les +morts? + +DAMIS + +Demande-lui plutt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain! + +ANTOINE + +Oh! que je souffre! que je souffre! + +DAMIS + +Tu comprendras la voix de tous les tres, les rugissements, les +roucoulements! + +APOLLONIUS + +Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les +hippocentaures et les dauphins! + +ANTOINE + +pleure. + +Oh! oh! oh! + +APOLLONIUS + +Tu connatras les dmons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent +dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages. + +DAMIS + +Serre ta ceinture! noue tes sandales! + +APOLLONIUS + +Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est +debout, Jupiter assis, Vnus noire Corinthe, carre dans Athnes, +conique Paphos. + +ANTOINE + +joignant les mains: + +Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent! + +APOLLONIUS + +J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les +sanctuaires, je te ferai violer la Pythie! + +ANTOINE + +Au secours, Seigneur! + +Il se prcipite vers la croix. + +APOLLONIUS + +Quel est ton dsir? ton rve? Le temps seulement d'y songer ... + +ANTOINE + +Jsus, Jsus, mon aide! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je le fasse apparatre, Jsus? + +ANTOINE + +Quoi? Comment? + +APOLLONIUS + +Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons +face face! + +DAMIS + +bas: + +Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien! + +Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour +de lui, avec des gestes patelins. + +Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme +qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une faon de +dire exagre, prise aux Orientaux. Cela n'empche nullement ... + +APOLLONIUS + +Laisse-le, Damis! + +Il croit, comme une brute, la ralit des choses. La terreur qu'il a +des Dieux l'empche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau +d'un roi jaloux! + +Toi, mon fils, ne me quitte pas! + +Il s'approche reculons du bord de la falaise, la dpasse, et reste +suspendu. + +Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au del des cieux, +rside le monde des Ides, tout plein du Verbe! D'un bond, nous +franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinit l'ternel, +l'Absolu, l'tre!--Allons! donne-moi la main! En marche! + +Tous les deux, cte cte, s'lvent dans l'air, doucement. + +Antoine embrassant la croix, les regarde monter. + +Ils disparaissent. + + + + +V. + + +ANTOINE + +marchant lentement: + +Celui-l vaut tout l'enfer! + +Nabuchodonosor ne m'avait pas tant bloui. La reine de Saba ne m'a pas +si profondment charm. + +Sa manire de parler des Dieux inspire l'envie de les connatre. + +Je me rappelle en avoir vu des centaines la fois, dans l'le +d'lphantine, du temps de Diocltien. L'Empereur avait cd aux Nomades +un grand pays, condition qu'ils garderaient les frontires; et le +trait fut conclu au nom des Puissances invisibles. Car les Dieux de +chaque peuple taient ignors de l'autre peuple. + +Les Barbares avaient amen les leurs. Ils occupaient les collines de +sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre +leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au +milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin +les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela +n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et +des Romains! + +Quand j'habitais le temple d'Hliopolis, j'ai souvent considr tout ce +qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles +pinant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes +tte de vache prosternes devant des dieux ithyphalliques; et leurs +formes surnaturelles m'entranaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu +savoir ce que regardent ces yeux tranquilles. + +Pour que de la matire ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un +esprit. L'me des Dieux est attache ses images ... + +Ceux qui ont la beaut des apparences peuvent sduire. Mais les autres +... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?... + +Et il voit passer ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles, +des branches d'arbres, de vagues reprsentations d'animaux, puis des +espces de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il clate de rire. + +Un autre rire part derrire lui; et Hilarion se prsente--habill en +ermite, beaucoup plus grand que tout l'heure, colossal. + +ANTOINE + +n'est pas surpris de le revoir. + +Qu'il faut tre bte pour adorer cela! + +HILARION + +Oh! oui, extrmement bte! + +Alors dfilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous +les ges, en bois, en mtal, en granit, en plumes, en peaux cousues. + +Les plus vieilles, antrieures au Dluge, disparaissent sous des gomons +qui pondent comme des crinires. Quelques-unes, trop longues pour leur +base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. + +D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres. + +Antoine et Hilarion s'amusent normment. Ils se tiennent les ctes +force de rire. + +Ensuite, passent des idoles profil de mouton. Elles titubent sur leurs +jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupires et bgayent comme des +muets: B! b! b! + +A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine +davantage. Il les frappe coups de poing, coups de pied, +s'acharne dessus. + +Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en +boules, les bras termins par des griffes, des mchoires de requin. + +Et devant ces Dieux, on gorge des hommes sur des autels de pierre; +d'autres sont broys dans des cuves, crass sous des chariots, clous +dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et cornes de taureau, +qui dvore des enfants. + +ANTOINE + +Horreur! + +HILARION + +Mais les Dieux rclament toujours des supplices. Le tien mme a voulu +... + +ANTOINE + +pleurant: + +Oh! n'achve pas, tais-toi! + +L'enceinte des roches se change en une valle. Un troupeau de boeufs y +pture l'herbe rase. + +Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une +voix aigu, des paroles impratives. + +HILARION + +Comme il a besoin de pluie, il tche, par des chants, de contraindre le +roi du ciel ouvrir la nue fconde. + +ANTOINE + +en riant: + +Voil un orgueil trop niais! + +HILARION + +Pourquoi fais-tu des exorcismes? + +La valle devient une mer de lait, immobile et sans bornes. + +Au milieu flotte un long berceau, compos par les enroulements d'un +serpent dont toutes les ttes, s'inclinant la fois, ombragent un dieu +endormi sur son corps. + +Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles +diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un +chapelet d'toiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main +sous la tte, l'autre bras tendu, il repose, d'un air songeur +et enivr. + +Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se rveille. + +HILARION + +C'est la dualit primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant +par aucune forme. + +Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a pouss; et, dans son calice, +parat un autre Dieu trois visages. + +ANTOINE + +Tiens, quelle invention! + +HILARION + +Pre, Fils et Saint-Esprit ne font de mme qu'une seule personne! + +Les trois ttes s'cartent, et trois grands Dieux paraissent. + +Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil. + +Le second, qui est bleu, agite quatre bras. + +Le troisime, qui est vert, porte un collier de crnes humains. + +En face d'eux, immdiatement surgissent trois Desses, l'une enveloppe +d'un rseau, l'autre offrant une coupe, la dernire brandissant un arc. + +Et ces Dieux, ces Desses se dcuplent, se multiplient. Sur leurs +paules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des +tendards, des haches, des boucliers, des pes, des parasols et des +tambours. Des fontaines jaillissent de leurs ttes, des herbes +descendent de leurs narines. + +A cheval sur des oiseaux, bercs dans des palanquins, trnant sur des +siges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent, +commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses +tournoient, des gants poursuivent des monstres; l'entre des grottes +des solitaires mditent. On ne distingue pas les prunelles des toiles, +les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent des ruisseaux de +poudre d'or, la broderie des pavillons se mle aux taches des lopards, +des rayons colors s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des flches qui +volent et des encensoirs qu'on balance. + +Et tout cela se dveloppe comme une haute frise--appuyant sa base sur +les rochers, et montant jusque dans le ciel. + +ANTOINE + +bloui: + +Quelle quantit! que veulent-ils? + +HILARION + +Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'lphant, c'est le Dieu +solaire, l'inspirateur de la sagesse. + +Cet autre, dont les six ttes portent des tours et les quatorze bras des +javelots, c'est le prince des armes, le Feu-dvorateur. + +Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les mes +des morts. Elles seront tourmentes par cette femme noire aux dents +pourries, dominatrice des enfers. + +Le chariot tir par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a +pas de jambes, promne en plein azur le matre du soleil. Le Dieu-lune +l'accompagne, dans une litire attele de trois gazelles. + +A genoux sur le dos d'un perroquet, la desse de la Beaut prsente +l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de +joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffe d'une mitre +blouissante, elle court sur les bls, sur les flots, monte dans l'air, +s'tale partout! + +Entre ces Dieux sigent les Gnies des vents, des plantes, des mois, +des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs +transformations rapides. En voil un qui de poisson devient tortue; il +prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain. + +ANTOINE + +Pour quoi faire? + +HILARION + +Pour rtablir l'quilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'puise, +les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les mtamorphoses. + +Tout coup parat + +UN HOMME NU + +assis au milieu du sable, les jambes croises. + +Un large halo vibre, suspendu derrire lui. Les petites boucles de ses +cheveux noirs, et reflets d'azur, contournent symtriquement une +protubrance au haut de son crne. Ses bras, trs-longs, descendent +droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent + plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux +soleils; et il reste compltement immobile--en face d'Antoine et +d'Hilarion,--avec tous les Dieux l'entour, chelonns sur les roches +comme sur les gradins d'un cirque. + +Ses lvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde: + +Je suis le matre de la grande aumne, le secours des cratures, et aux +croyants comme aux profanes j'expose la loi. + +Pour dlivrer le monde, j'ai voulu natre parmi les hommes. Les Dieux +pleuraient quand je suis parti. + +J'ai d'abord cherch une femme comme il convient: de race militaire, +pouse d'un roi, trs-bonne, extrmement belle, le nombril profond, le +corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans +l'auxiliaire d'aucun mle, je suis entr dans son ventre. + +J'en suis sorti par le flanc droit. Des toiles s'arrtrent. + +HILARION + +murmure entre ses dents: + +Et quand ils virent l'toile s'arrter, ils conurent un grande joie! + +Antoine regarde plus attentivement + +LE BUDDHA + +qui reprend: + +Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir. + +HILARION + +Un homme appel Simon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le +Christ! + +LE BUDDHA + +On m'a men dans les coles. J'en savais plus que les docteurs. + +HILARION + + ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient taient +ravis de sa sagesse. + +Antoine fait signe Hilarion de se taire. + +LE BUDDHA + +Continuellement, j'tais mditer dans les jardins. Les ombres des +arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas. + +Aucun ne pouvait m'galer dans la connaissance des critures, +l'numration des atomes, la conduite des lphants, les ouvrages de +cire, l'astronomie, la posie, le pugilat, tous les exercices et +tous les arts! + +Pour me conformer l'usage, j'ai pris une pouse;--et je passais les +jours dans mon palais de roi, vtu de perles, sous la pluie des parfums, +vent par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant +mes peuples du haut de mes terrasses, ornes de clochettes +retentissantes. + +Mais la vue des misres du monde me dtournait des plaisirs. J'ai fui. + +J'ai mendi sur les routes, couvert de haillons ramasss dans les +spulcres; et comme il y avait un ermite trs-savant, j'ai voulu devenir +son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds. + +Toute sensation fut anantie, toute joie, toute langueur. + +Puis, concentrant ma pense dans une mditation plus large, je connus +l'essence des choses, l'illusion des formes. + +J'ai vid promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongs de +convoitises sous leurs apparences austres, se frottent d'ordures, +couchent sur des pines, croyant arriver au bonheur par la voie de +la mort! + +HILARION + +Pharisiens, hypocrites, spulcres blanchis, race de vipres! + +LE BUDDHA + +Moi aussi, j'ai fait des choses tonnantes--ne mangeant par jour qu'un +seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-l n'taient pas +plus gros qu' prsent;--mes poils tombrent, mon corps devint noir; mes +yeux rentrs dans les orbites semblaient des toiles aperues au fond +d'un puits. + +Pendant six ans, je me suis tenu immobile, expos aux mouches, aux lions +et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondes, la neige, la +foudre, la grle et la tempte, je recevais tout cela, sans m'abriter +mme avec la main. + +Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des +mottes de terre! + +La tentation du Diable me manquait. + +Je l'ai appel. + +Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'caills, nausabonds comme des +charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et +des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, +quelques-uns font des tnbres avec leurs ailes, quelques-uns portent +des chapelets de doigts coups, quelques-uns boivent du venin de serpent +dans le creux de leurs mains; ils ont des ttes de porc, de rhinocros +ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dgot ou +la terreur. + +ANTOINE + + part: + +J'ai endur cela, autrefois! + +LE BUDDHA + +Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardes, avec des ceintures +d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la +trompe de l'lphant. Quelques-unes tendent les bras en billant, pour +montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux, +quelques-unes se mettent rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs +vtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines +d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves. + +ANTOINE + + part: + +Ah! lui aussi? + +LE BUDDHA + +Ayant vaincu le dmon, j'ai pass douze ans me nourrir exclusivement +de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facults, +les dix forces, les dix-huit substances, et pntr dans les quatre +sphres du monde invisible, l'Intelligence fut moi! Je devins +le Buddha! + +Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs ttes les baissent +la fois. + +Il lve dans l'air sa haute main et reprend: + +En vue de la dlivrance des tres, j'ai fait des centaines de mille de +sacrifices! J'ai donn aux pauvres des robes de soie, des lits, des +chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donn mes mains +aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai +coup ma tte pour les dcapits. Au temps que j'tais roi, j'ai +distribu des provinces; au temps que j'tais brahkmane, je n'ai mpris +personne. Quand j'tais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au +voleur qui m'gorgea. Quand j'tais un tigre, je me suis laiss +mourir de faim. + +Et dans cette dernire existence, ayant prch la loi, je n'ai plus rien + faire. La grande priode est accomplie! Les hommes, les animaux, les +Dieux, les bambous, les ocans, les montagnes, les grains de sable des +Ganges avec les myriades de myriades d'toiles, tout va mourir;--et, +jusqu' des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des +mondes dtruits! + +Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en +convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes clatent, +leurs tendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, +lancent par dessus l'paule les coupes o ils buvaient l'immortalit, +s'tranglent avec leurs serpents, s'vanouissent en fume;--et quand +tout a disparu ... + +HILARION + +lentement: + +Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions +d'hommes! + +Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout prs de lui, et +tournant le dos la croix, Hilarion le regarde. + +Un assez long temps s'coule. + +Ensuite, parat un tre singulier, ayant une tte d'homme sur un corps +de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa +queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait +rire Antoine. + +OANNS + +d'une voix plaintive: + +Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines. + +J'ai habit le monde informe o sommeillaient des btes hermaphrodites, +sous le poids d'une atmosphre opaque, dans la profondeur des ondes +tnbreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes taient +confondus, et que des yeux sans tte flottaient comme des mollusques, +parmi des taureaux face humaine et des serpents pattes de chien. + +Sur l'ensemble de ces tres, Omorca, plie comme un cerceau, tendait +son corps de femme. Mais Blus la coupa net en deux moitis, fit la +terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se +contemplent mutuellement. + +Moi, la premire conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abme pour durcir +la matire, pour rgler les formes; et j'ai appris aux humains la pche, +les semailles, l'criture et l'histoire des Dieux. + +Depuis lors, je vis dans les tangs qui restent du Dluge. Mais le +dsert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les +dvore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les toiles +travers l'eau. J'y retourne. + +Il saute, et disparat dans le Nil. + +HILARION + +C'est un ancien Dieu des Chaldens! + +ANTOINE + +ironiquement: + +Qu'taient donc ceux de Babylone? + +HILARION + +Tu peux les voir! + +Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant +six autres tours qui, plus troites mesure qu'elles s'lvent, forment +une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse +noire,--la ville sans doute,--tale dans les plaines. L'air est froid, +le ciel d'un bleu sombre; des toiles en quantit palpitent. + +Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche. +Des prtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de +manire dcrire par leurs volutions un cercle en mouvement; et, la +tte leve, ils contemplent les astres. + +HILARION + +en dsigne plusieurs saint Antoine. + +Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre, +quinze le dessous. A des intervalles rguliers, un d'eux s'lance des +rgions suprieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne +les infrieures pour monter vers les sublimes. + +Des sept plantes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois +ambigus; tout dpend, dans le monde, de ces feux ternels. D'aprs leur +position et leur mouvement on peut tirer des prsages;--et tu foules +l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y +sont rencontrs. Voil douze mille ans que ces hommes observent le ciel, +pour mieux connatre les Dieux. + +ANTOINE + +Les astres ne sont pas Dieux. + +HILARION + +Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme +l'ternit, reste immuable! + +ANTOINE + +Il a un matre, pourtant. + +HILARION + +montrant la colonne: + +Celui-l, Blus, le premier rayon, le Soleil, le Mle!--L'Autre, qu'il +fconde, est sous lui! + +Antoine aperoit un jardin, clair par des lampes. + +Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprs. A droite et +gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes tablies dans un +bois de grenadiers, que dfendent des treillages de roseaux. + +Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes +chamarres comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vtus de +peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de ples Gangarides + longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent +confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des +princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes pomme +cisele. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le +mme dsir. + +De temps autre, ils se drangent pour donner passage un long chariot +couvert, tran par des boeufs; ou bien c'est un ne, secouant sur son +dos une femme empaquete de voiles, et qui disparat aussi vers +les cabanes. + +Antoine a peur; il voudrait revenir en arrire. Cependant une curiosit +inexprimable l'entrane. + +Au pied des cyprs, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de +cerf, toutes ayant pour diadme une tresse de cordes. Quelques-unes, +magnifiquement habilles, appellent haute voix les passants. De plus +timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrire, une +matrone, leur mre sans doute, les exhorte. D'autres, la tte enveloppe +d'un chle noir et le corps entirement nu, semblent de loin des statues +de chair. Ds qu'un homme leur a jet de l'argent sur les genoux, elles +se lvent. + +Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri +aigu. + +HILARION + +Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent la Desse. + +ANTOINE + +Quelle desse? + +HILARION + +La voil! + +Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte +illumine, un bloc de pierre reprsentant l'organe sexuel d'une femme. + +ANTOINE + +Ignominie! quelle abomination de donner un sexe Dieu! + +HILARION + +Tu l'imagines bien comme une personne vivante! + +Antoine se retrouve dans les tnbres. + +Il aperoit, en l'air, un cercle lumineux, pos sur des ailes +horizontales. + +Cette espce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lche, la taille +d'un petit homme coiff d'une mitre, portant une couronne sa main, et +tout la partie infrieure du corps disparat sous de grandes plumes +tales en jupon. + +C'est + +ORMUZ + +le dieu des Perses. + +Il voltige en criant: + +J'ai peur! J'entrevois sa gueule. + +Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences! + +D'abord, te rvoltant contre moi, tu as fait prir l'an des cratures +Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as sduit le premier couple humain, +Meschia et Meschian; et tu as rpandu les tnbres dans les coeurs, tu +as pouss vers le ciel tes bataillons. + +J'avais les miens, le peuple des toiles; et je contemplais au-dessous +de mon trne tous les astres chelonns. + +Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les mes, +les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour pandre +sa richesse. + +La splendeur du firmament tait reflte par la terre. Le feu brillait +sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais cr tous les +tres. Pour le garantir des souillures, on ne brlait pas les morts. Le +bec des oiseaux les emportait vers le ciel. + +J'avais rgl les pturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme +des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes prtres +taient continuellement en prires, afin que l'hommage et l'ternit du +Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les +autels, on confessait haute voix ses crimes. + +Homa se donnait boire aux hommes, pour leur communiquer sa force. + +Pendant que les gnies du ciel combattaient les dmons, les enfants +d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable +servait genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins +avaient la magnificence d'une terre cleste; et son tombeau le +reprsentait gorgeant un monstre,--emblme du Bien qui extermine +le Mal. + +Car je devais un jour, grce au temps sans bornes, vaincre +dfinitivement Ahriman. + +Mais l'intervalle entre nous deux disparat; la nuit monte! A moi, les +Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton +pe! Caosyac, qui doit revenir, pour la dlivrance universelle, +dfends-moi! Comment?... Personne! + +Ah! je meurs! Abriman, tu es le matre! + +Hilarion, derrire Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans +les tnbres. + +Alors parat + +LA GRANDE DIANE D'PHSE + +noire avec des yeux d'mail, les coudes aux flancs, les avant-bras +carts, les mains ouvertes. + +Des lions rampent sur ses paules; des fruits, des fleurs et des toiles +s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se dveloppent trois ranges +de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans +une gaine troite d'o s'lancent mi-corps des taureaux, des cerfs, +des griffons et des abeilles.--On l'aperoit la blanche lueur que fait +un disque d'argent, rond comme la pleine lune, pos derrire sa tte. + +O est mon temple? + +O sont mes amazones? + +Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voil qu'une dfaillance me +prend! + +Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mrs se dtachent. Les lions, les +taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent puiss; les abeilles, en +bourdonnant, meurent par terre. + +Elle presse, l'une aprs l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais +sous un effort dsespr sa gaine clate. Elle la saisit par le bas, +comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis +rentre dans l'obscurit. + +Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et +beuglent. L'paisseur de la nuit est augmente par des haleines. Les +gouttes d'une pluie chaude tombent. + +ANTOINE + +Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frmissement des feuilles +vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout plat +sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait +dans sa jeunesse ternelle! + +Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une +foule rustique, des hommes, vtus de tuniques blanches bandes rouges, +amnent un ne, enharnach richement, la queue orne de rubans, les +sabots peints. + +Une bote, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos +entre deux corbeilles; l'une reoit les offrandes qu'on y place: oeufs, +raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde +est pleine de roses, que les conducteurs de l'ne effeuillent devant +lui, tout en marchant. + +Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux natts, +les joues fardes; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un +mdaillon figurine; des poignards sont passs dans leur ceinture; et +ils secouent des fouets manche d'bne, ayant trois lanires garnies +d'osselets. + +Les derniers du cortge posent sur le sol, droit comme un candlabre, un +grand pin qui brle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas +ombragent un petit mouton. + +L'ne s'est arrt. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde +enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes tunique blanche se met + danser, en jouant des crotales; un autre genoux devant la bote bat +du tambourin, et + +LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE + +commence: + +Voici la Bonne-Desse, l'idenne des montagnes, la grande-mre de Syrie! +Approchez, braves gens! + +Elle procure la joie, gurit les malades, envoie des hritages, et +satisfait les amoureux. + +C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais +temps. + +Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours +de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les btes +s'lancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les +prcipices. La voil! la voil! + +Ils enlvent la couverture; et on voit une bote, incruste de petits +cailloux. + +Plus haute que les cdres, elle plane dans l'ther bleu. Plus vaste que +le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux +des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colre est la tempte; +la pleur de sa figure a blanchi la lune. + +Elle mrit les moissons, elle gonfle les corces, elle fait pousser la +barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle dteste les avares! + +La bote s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue, +une petite image de Cyble--tincelante de paillettes, couronne de +tours et assise dans un char de pierre rouge, tran par deux lions la +patte leve. + +La foule se pousse pour voir. + +L'ARCHI-GALLE + +continue: + +Elle aime le retentissement des tympanons, le trpignement des pieds, le +hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la +fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui +tourne, les fltes qui ronflent, la sve sucre, la larme sale,--du +sang! A toi! toi, Mre des montagnes! + +Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups rsonnent sur leur +poitrine; la peau des tambourins vibre clater. Ils prennent leurs +couteaux, se tailladent les bras. + +Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut +souffrir! Par l, vos pchs vous seront remis. Le sang lave tout; +jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un +autre--d'un pur! + +L'archi-galle lve son couteau sur le mouton. + +ANTOINE + +pris d'horreur: + +N'gorgez pas l'agneau! + +Un flot de pourpre jaillit. + +Le prtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et +Hilarion,--rangs autour de l'arbre qui brle, observent en silence les +dernires palpitations de la victime. + +Du milieu des prtres sort Une Femme,--exactement pareille l'image +enferme dans la petite boite. + +Elle s'arrte, en apercevant Un Jeune Homme coiff d'un bonnet phrygien. + +Ses cuisses sont revtues d'un pantalon troit, ouvert et l par des +losanges rguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du +coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flte la main, +dans une pose langoureuse. + +CYBLE + +lui entourant la taille de ses deux bras: + +Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les rgions--et la famine +ravageait les campagnes. Tu m'as trompe! N'importe, je t'aime! +Rchauffe mon corps! unissons-nous! + +ATYS + +Le printemps ne reviendra plus, Mre ternelle! Malgr mon amour, il +ne m'est pas possible de pntrer ton essence. Je voudrais me couvrir +d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonfls de lait, +la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'o sortent les tres. +Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma +virilit me fait horreur! + +Avec une pierre tranchante il s'mascule, puis se met courir furieux, +en levant dans l'air son membre coup. + +Les prtres font comme le dieu, les fidles comme les prtres. Hommes et +femmes changent leurs vtements, s'embrassent;--et ce tourbillon de +chairs ensanglantes s'loigne, tandis que les voix, durant toujours, +deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux +funrailles. + +Un grand catafalque tendu de pourpre, porte son sommet un lit d'bne, +qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, o +verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du +haut en bas, des femmes sont assises, toutes habilles de noir, la +ceinture dfaite, les pieds nus, en tenant d'un air mlancolique de gros +bouquets de fleurs. + +Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albtre pleines de +myrrhe fument, lentement. + +On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa +cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lche +ses ongles. + +La ligne des flambeaux trop presss empche de voir sa figure; et +Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnatre quelqu'un. + +Les sanglots des femmes s'arrtent; et aprs un intervalle de silence, + +TOUTES + + la fois psalmodient: + +Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lve la tte! Debout! + +Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anmones, cueillis +dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur! + +Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos +lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de +petits oiseaux? + +Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos +doigts chargs de bagues qui courent sur ton corps, et nos lvres qui +cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pm, +sourd nos prires! + +Elles lancent des cris, en se dchirant le visage avec les ongles, puis +se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien. + +Hlas! hlas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voil ses genoux +qui se tordent; ses ctes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont +mouill la pourpre. Il est mort! Pleurons! Dsolons-nous! + +Elles viennent, toutes la file, dposer entre les flambeaux leurs +longues chevelures, pareilles de loin des serpents noirs ou +blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une +grotte, un spulcre tnbreux qui bille par derrire. + +Alors + +UNE FEMME + +s'incline sur le cadavre. + +Ses cheveux, qu'elle n'a pas coups, l'enveloppent de la tte aux +talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas tre comme +celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie. + +Antoine songe la mre de Jsus. + +Elle dit: + +Tu t'chappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute +frmissante de rose, Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de +ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je +m'abandonnais ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse. + +Hlas! hlas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes? + +A l'quinoxe d'automne un sanglier t'a bless! + +Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent +d'hiver siffle dans les broussailles nues. + +Mes yeux vont se clore, puisque les tnbres te couvrent. Maintenant, tu +habites l'autre ct du monde, prs de ma rivale plus puissante. + +O Persphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient +plus! + +Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le +descendre au spulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'tait qu'un +cadavre de cire. + +Antoine en prouve comme un soulagement. + +Tout s'vanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus. + +Cependant il distingue de l'autre ct du Nil, Une Femme--debout au +milieu du dsert. + +Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la +figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle +allaite. A son ct, un grand sing est accroupi sur le sable. + +Elle lve la tte vers le ciel,--et malgr la distance on entend sa +voix. + +ISIS + +O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'ternit, Ptha, +dmiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades +particulires des Nomes, perviers dans l'azur, sphinx au bord des +temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, plantes, +constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumire, +apprenez-moi o se trouve Osiris! + +Je l'ai cherch par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore, +jusqu' Byblos la phnicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait +autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des +tamarins. Merci, bon Cynocphale, merci! + +Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la +tte. + +Le hideux Typhon au poil roux l'avait tu, mis en pices! Nous avons +retrouv tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me +rendait fconde! + +Elle pousse des lamentations aigus. + +ANTOINE + +est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant. + +Impudique! va-t'en, va-t'en! + +HILARION + +Respecte-la! C'tait la religion de tes aeux! tu as port ses amulettes +dans ton berceau. + +ISIS + +Autrefois, quand revenait l't, l'inondation chassait vers le dsert les +btes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la +terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu cornes de taureau +tu t'talais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache +ternelle! + +Les semailles, les rcoltes, le battage des grains et les vendanges se +succdaient rgulirement, d'aprs l'alternance des saisons. Dans les +nuits toujours pures, de larges toiles rayonnaient. Les jours taient +baigns d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le +Soleil et la Lune chaque ct de l'horizon. + +Nous trnions tous les deux dans un monde plus sublime, +monarques-jumeaux, poux ds le sein de l'ternit,--lui, tenant un +sceptre tte de concoupha, moi un sceptre fleur de lotus, debout +l'un et l'autre, les mains jointes;--et les croulements d'empire ne +changeaient pas notre attitude. + +L'gypte s'talait sous nous, monumentale et srieuse, longue comme le +corridor d'un temple, avec des oblisques droite, des pyramides +gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres, +des forts de colonnes, de lourds pylnes flanquant des portes qui ont +leur sommet le globe de la terre entre deux ailes. + +Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pturages, +emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son criture +mystrieuse. Divise en douze rgions comme l'anne l'est en douze +mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait +l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa +figure; mais, satur de parfums, devenu indestructible, il allait dormir +pendant trois mille ans dans une gypte silencieuse. + +Celle-l, plus grande que l'autre, s'tendait sous la terre. + +On y descendait par des escaliers conduisant des salles o taient +reproduites les joies des bons, les tortures des mchants, tout ce qui a +lieu dans le troisime monde invisible. Rangs le long des murs, les +morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'me exempte +des migrations continuait son assoupissement jusqu'au rveil d'une +autre vie. + +Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu +mre d'Harpocrate. + +Elle contemple l'enfant. + +C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tresss en cornes de +blier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus. +Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulev mon voile! Mon +fruit est le soleil! + +Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de +Typhon dvore les pyramides. J'ai vu, tout l'heure, le sphinx +s'enfuir. Il galopait comme un chacal. + +Je cherche mes prtres,--mes prtres en manteau de lin, avec de grandes +harpes, et qui portaient une nacelle mystique, orne de patres +d'argent. Plus de ftes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon +delta! plus de coupes de lait Philae! Apis, depuis longtemps, n'a +pas reparu. + +gypte! gypte! tes grands Dieux immobiles ont les paules blanchies par +la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le dsert roule la +cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas! + +Le cynocphale s'est vanoui. + +Elle secoue son enfant. + +Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tte retombe! + +Harpocrate vient de mourir. + +Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funbre et +dchirant, qu'Antoine y rpond par un autre cri, en ouvrant ses bras +pour la soutenir. + +Elle n'est plus l. Il baisse la figure, cras de honte. + +Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme +l'tourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait +har, et cependant une piti vague amollit sou coeur. Il se met +pleurer abondamment. + +HILARION + +Qui donc le rend triste? + +ANTOINE + +aprs avoir cherch en lui-mme, longtemps: + +Je pense toutes les mes perdues par ces faux Dieux! + +HILARION + +Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances +avec le vrai? + +ANTOINE + +C'est une ruse du Diable pour sduire mieux les fidles. Il attaque les +forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair. + +HILARION + +Mais la luxure, dans ses fureurs, a le dsintressement de la pnitence. +L'amour frntique du corps en acclre la destruction,--et proclame par +sa faiblesse l'tendue de l'impossible. + +ANTOINE + +Qu'est-ce que cela me fait moi! Mon coeur se soulve de dgot devant +ces Dieux bestiaux, occups toujours de carnages et d'incestes! + +HILARION + +Rappelle-toi dans l'criture toutes les choses qui te scandalisent, +parce que tu ne sais pas les comprendre. De mme, ces Dieux, sous leurs +formes criminelles, peuvent contenir la vrit. + +Il en reste voir. Dtourne-toi! + +ANTOINE + +Non! non! c'est un pril! + +HILARION + +Tu voulais tout l'heure les connatre. Est-ce que ta foi vacillerait +sous des mensonges? Que crains-tu? + +Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne. + +Une ligne de nuages la coupe mi-hauteur; et au-dessus apparat une +autre montagne, norme, toute verte, que creusent ingalement des +vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de +bronze tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire. + +Au milieu du pristyle, sur un trne, JUPITER, colossal et le torse nu, +tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle, +entre ses jambes, dresse la tte. + +JUNON, auprs de lui, roule ses gros yeux, surmonts d'un diadme d'o +s'chappe comme une vapeur un voile flottant au vent. + +Par derrire, MINERVE, debout sur un pidestal, s'appuie contre sa +lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un pplos de lin +descend plis rguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux +glauques, qui brillent sous sa visire, regardent au loin, +attentivement. + +A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant +de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la +perspective de l'Ocan continue l'ther bleu; les deux lments se +confondent. + +De l'autre ct, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec +une tiare de diamants et un sceptre d'bne, est au milieu d'une le +entoure par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se +jeter dans les tnbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un +abme sans formes. + +MARS, vtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son +pe. + +HERCULE, plus bas, le contemple, appuy sur sa massue. + +APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allong, quatre +chevaux blancs qui galopent; et CRS, dans un chariot que tranent des +boeufs, s'avance vers lui une faucille la main. + +BACCHUS vient derrire elle, sur un char trs-bas, mollement tir par +des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un +cratre d'o dborde du vin. Silne, ses cts, chancelle sur un ne. +Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimallonides +frappent des tambours, les Mnades jettent des fleurs, les Bacchantes +tournoient la tte en arrire, les cheveux rpandus. + +DIANE, la tunique retrousse, sort du bois avec ses nymphes. + +Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; et l +les vieux Fleuves, accouds sur des pierres vertes, panchent leurs +urnes; les Muses debout chantent dans les vallons. + +Les Heures, de taille gale, se tiennent par la main; et MERCURE est +pos obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caduce, ses talonnires +et son ptase. + +Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des +plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses, +VNUS-ANADYOMNE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent +langoureusement sous ses paupires un peu lourdes. + +Elle a de grands cheveux blonds qui se droulent sur ses paules, les +seins petits, la taille mince, les hanches vases comme le galbe des +lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux +et les pieds dlicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La +splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et +tout le reste de l'Olympe est baign dans une aube vermeille, qui gagne +insensiblement les hauteurs du ciel bleu. + +ANTOINE + +Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend +jusqu'au fond de l'me! Comme c'est beau! comme c'est beau! + +HILARION + +Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les pes; on les +rencontrait au bord des chemins, on les possdait dans sa maison;--et +cette familiarit divinisait la vie. + +Elle n'avait pour but que d'tre libre et belle. Les vtements larges +facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exerce +par la mer, battait flots sonores les portiques de marbre. L'phbe, +frott d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus +religieuse tait d'exposer des formes pures. + +Et ces hommes respectaient les pouses, les vieillards, les suppliants. +Derrire le temple d'Hercule, il y avait un autel la Piti. + +On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir +mme se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait +qu'un peu de cendres. L'me, mle l'ther sans bornes, tait partie +vers les Dieux! + +Se penchant l'oreille d'Antoine: + +Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu +retrouveras la Trinit dans les mystres de Samothrace, le baptme chez +Isis, la rdemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux ftes de +Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Ariste, Jsus! + +ANTOINE + +reste les yeux baisss; puis tout coup il rpte le symbole de +Jrusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant chaque phrase un +long soupir: + +Je crois en un seul Dieu, le Pre,--et en un seul Seigneur, +Jsus-Christ,--fils premier-n de Dieu,--qui s'est incarn et fait +homme,--qui a t crucifi--et enseveli,--qui est mont au ciel,--qui +viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas +de fin;--et un seul Saint-Esprit,--et un seul baptme de +repentance,--et une seule sainte glise catholique,--et la +rsurrection de la chair,--et la vie ternelle! + +Aussitt la crois grandit, et perant les nuages elle projette une ombre +sur le ciel des Dieux. + +Tous plissent. L'Olympe a remu. + +Antoine distingue contre sa base, demi perdus dans les cavernes, ou +soutenant les pierres de leurs paules, de vastes corps enchans. Ce +sont les Titans, les Gants, les Hcatonchires, les Cyclopes. + +UNE VOIX + +s'lve, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le +bruit des bois sous la tempte, comme le mugissement du vent dans les +prcipices: + +Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut +mutil par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-mme ananti. +Chacun son tour; c'est le destin! + +et, peu peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent. + +Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent. + +JUPITER + +est descendu de son trne. Le tonnerre, ses pieds, fume comme un tison +prs de s'teindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec +ses plumes qui tombent. + +Je ne suis donc plus le matre des choses, trs-bon, trs-grand, dieu +des phratries et des peuples grecs, aeul de tous les rois, Agamemnon +du ciel! + +Aigle des apothoses, quel souffle de l'Erbe t'a repouss jusqu' moi? +ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'me du dernier des +empereurs? + +Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils +s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs +d'esclaves, oublient les injures, les anctres, le serment; et partout +triomphent la sottise des foules, la mdiocrit de l'individu, la hideur +des races! + +Sa respiration lui soulve les ctes les briser, et il tord ses +poings. Hb en pleurs lui prsente une coupe. Il la saisit. + +Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe o, une tte enfermant la pense, +qui hasse le dsordre et conoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra! + +Mais la coupe est vide. + +Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt. + +Plus une goutte! Quand l'ambroisie dfaille, les Immortels s'en vont! + +Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant +mourir. + +JUNON + +Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie +d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, gar ta lumire +dans tous les lments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce +est irrvocable cette fois,--et notre domination, notre +existence dissoute! + +Elle s'loigne dans l'air. + +MINERVE + +n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de +la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque. + +Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont +revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent +dsertes, et ce que font maintenant les filles d'Athnes. + +Au mois d'Hcatombon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit +par ses magistrats et par ses prtres. Puis s'avanaient en robes +blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des +coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du +sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats +entrechoquant leurs armures, des phbes chantant des hymnes, des +joueurs de flte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des +danseuses;--enfin, au mt d'une trirme marchant sur des roues, mon +grand voile brod par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an +d'une faon particulire; et quand il s'tait montr dans toutes les +rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortge +psalmodiant toujours, il montait pas pas la colline de l'Acropole, +frlait les Propyles, et entrait au Parthnon. + +Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas +une ide! Voil que je tremble plus qu'une femme. + +Elle aperoit une ruine derrire elle, pousse un cri, et frappe au +front, tombe par terre la renverse. + +HERCULE + +a rejet sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos, +mordant ses lvres, il fait des efforts dmesurs pour soutenir l'Olympe +qui s'croule. + +j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tu +beaucoup de rois. J'ai cass la corne d'Achlos, un grand fleuve. J'ai +coup des montagnes, j'ai runi des ocans. Les pays esclaves, je les +dlivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules. +J'ai travers le dsert o l'on a soif. J'ai dfendu les Dieux, et je me +suis dgag d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras +faiblissent. Je meurs! + +Il est cras sous les dcombres. + +PLUTON + +C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire? + +Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tte, Tantale +eut la lvre mouille, la roue d'Ixion s'arrta. + +Cependant, les Kres tendaient leurs ongles pour retenir les mes; les +Furies en dsespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et +Cerbre, attach par toi avec une chane, rlait, en bavant de ses +trois gueules. + +Tu avais laiss la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des +hommes a pntr le Tartare! + +Il sombre dans les tnbres. + +NEPTUNE + +Mon trident ne soulve plus de temptes. Les monstres qui faisaient peur +sont pourris au fond des eaux. + +Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'cume, les vertes +Nrides qu'on distinguait l'horizon, les Sirnes cailleuses arrtant +les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui +soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaiet de la mer +a disparu! + +Je n'y survivrai pas! Que le vaste Ocan me recouvre! + +Il s'vanouit dans l'azur. + +DIANE + +habille de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups: + +L'indpendance des grands bois m'a grise, avec la senteur des fauves et +l'exhalaison des marcages. Les femmes, dont je protgeais les +grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous +l'incantation des sorcires. J'ai des dsirs de violence et d'immensit. +Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les +rves!... + +Et un nuage qui passe l'emporte. + +MARS + +tte nue, ensanglant: + +D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une arme, +indiffrent aux patries et pour le plaisir du carnage. + +Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des fltes, en bon +ordre, d'un pas gal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette +haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands +cris d'aigle. La guerre tait joyeuse comme un festin. Trois cents +hommes s'opposrent toute l'Asie. + +Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions! +Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut +finir comme un brave! + +Il se tue. + +VULCAIN + +essuyant avec une ponge ses membres en sueur: + +Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les +fleuves qui roulent des mtaux sous la terre!--Battez plus dur! pleins +bras! de toutes vos forces! + +Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les +tincelles, et, marchant ttons, s'garent dans l'ombre. + +CRS + +debout dans son char, qui est emport par des roues ayant des ailes +leur moyen: + +Arrte! arrte! + +On avait bien raison d'exclure les trangers, les athes, les picuriens +et les chrtiens! Le mystre de la corbeille est dvoil, le sanctuaire +profan, tout est perdu! + +Elle descend sur une pente rapide,--dsespre, criant, s'arrachant les +cheveux. + +Ah! mensonge! Dara ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les +morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur! + +L'abme l'engouffre. + +BACCHUS + +riant, frntiquement: + +Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon pouse! La loi mme tombe en +ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples! + +Le feu qui dvora ma mre coule dans mes veines. Qu'il brle plus fort, +duss-je prir! + +Mle et femelle, bon pour tous, je me livre vous, Bacchantes! je me +livre vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres! +Hurlez, dansez, tordez-vous! Dliez-le tigre et l'esclave! dents +froces, mordez la chair! + +Et Pan, Silne, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonides et les +Mnades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se +jettent des fleurs, dcouvrent un phallus, la baisent,--secouent les +tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages, +croquent des raisins, tranglent un bouc, et dchirent Bacchus. + +APOLLON + +fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent: + +J'ai laiss derrire moi Dlos la pierreuse, tellement pure que tout +maintenant y semble mort; et je tche de joindre Delphes avant que sa +vapeur inspiratrice ne soit compltement perdue. Les mulets broutent son +laurier. La Pythie gare ne se retrouve pas. + +Par une concentration plus forte, j'aurai des pomes sublimes, des +monuments ternels; et toute la matire sera pntre des vibrations de +ma cithare! + +Il en pince les cordes. Elles clatent, lui cinglent la figure. Il la +rejette; et battant son quadrige avec fureur: + +Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'ide +pure! + +Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et emptr par +les morceaux du timon, l'emmlement des harnais, il tombe vers l'abme, +la tte en bas. + +Le ciel s'est obscurci. + +VNUS + +violace par le froid, grelotte. + +Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellnie. + +Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages taient +dcoups d'aprs la forme de mes lvres; et ses montagnes, plus blanches +que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait +mon me dans l'ordonnance des ftes, l'arrangement des coiffures, le +dialogue des philosophes, la constitution des rpubliques. Mais j'ai +trop chri les hommes! C'est l'Amour qui m'a dshonore! + +Elle se renverse en pleurant. + +Le monde est abominable. L'air manque ma poitrine! + +O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des mes, emporte-moi! + +Elle met un doigt sur sa bouche, et dcrivant une immense parabole, +tombe dans l'abme. + +On n'y voit plus. Les tnbres sont compltes. + +Cependant il s'chappe des prunelles d'Hilarion comme deux flches +rouges. + +ANTOINE + +remarque enfin sa haute taille. + +Plusieurs fois dj, pendant que tu parlais, tu m'as sembl grandir;--et +ce n'tait pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne +m'pouvante! + +Des pas se rapprochent. + +Qu'est-ce donc? + +HILARION + +tend son bras. + +Regarde! + +Alors, sous un ple rayon de lune, Antoine distingue une interminable +caravane qui dfile sur la crte des roches;--et chaque voyageur, l'un +aprs l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre. + +Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros, +Axiokeros, Axiokersa, runis en faisceau, masqus de pourpre et levant +leurs mains. + +Esculape s'avance d'un air mlancolique, sans mme voir Samos et +Tlesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis len, forme +de python, roule ses anneaux vers l'abme. Doespoen, par vertige, s'y +lance elle-mme. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles +de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et dboulent +ple-mle dans le trou noir. + +Derrire eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles +des prairies sont couvertes de poussire, celles des bois gmissent et +saignent, blesses par la hache des bcherons. + +Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les desses infernales, +en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipres, forment une +pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleutre +comme les mouches viande, se dvore les bras. + +Puis, dans un tourbillon disparaissent la fois: Orthia la sanguinaire, +Hymne d'Orchomne, la Laphria des Patrens, Aphia d'gine, Bendis de +Thrace, Stymphalia cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois +prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles, +rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets. + +HILARION + +Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et +l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxs, +passant en revue son arme. + +L-bas, trs-loin, au milieu des brouillards, aperois-tu ce gant +barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe +Zalmoxis, entre deux plantes: Artimpasa--Vnus, et Orsiloch--la Lune. + +Plus loin, mergeant des nuages ples, sont les Dieux qu'on adorait chez +les Cimmriens, au del mme de Thul! + +Leurs grandes salles taient chaudes; et la lueur des pes nues +tapissant la vote, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire. +Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par +des dmons; ou bien, ils coutaient les sorciers captifs faisant aller +leurs mains sur les harpes de pierre. + +Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et +leurs pieds se montrent par les dchirures de leurs sandales. + +Ils pleurent les prairies, o sur des tertres de gazon ils reprenaient +haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les +monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des +ples, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui +tournait avec eux. + +Une rafale de givre les enveloppe. + +Antoine abaisse son regard d'un autre ct. + +Et il aperoit,--se dtachant en noir sur un fond rouge,--d'tranges +personnages, avec des mentonnires et des gantelets, qui se renvoient +des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces, +dansent frntiquement. + +HILARION + +Ce sont les Dieux de l'trurie, les innombrables Aesars. + +Voici Tags, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main +d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la +terre. Qu'il y rentre! + +Nortia considre la muraille o elle enfonait des clous pour marquer le +nombre des annes. La surface en est couverte, et la dernire priode +accomplie. + +Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent +en tremblant sous le mme manteau. + +ANTOINE + +ferme les yeux. + +Assez! assez! + +Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les +Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant +les trophes suspendus leurs bras. + +Janus,--matre des crpuscules, s'enfuit sur un blier noir; et, de ses +deux visages, l'un est dj putrfi, l'autre s'endort de fatigue. + +Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tte, presse contre +son coeur un vieux gteau en forme de roue. + +Vesta,--sous une coupole en ruine, tche de ranimer sa lampe teinte. + +Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait +ses dvots. + +ANTOINE + +Grce! ils me fatiguent! + +HILARION + +Autrefois, ils amusaient! + +Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,-- +quatre pattes comme une bte, et saillie par un homme noir, tenant dans +chaque main un flambeau. + +C'est la desse d'Aricia, avec le dmon Virbius. Son sacerdote, le roi +du bois, devait tre un assassin;--et les esclaves en fuite, les +dpouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les clops +du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas +de dvotion plus chre! + +Les patriciennes du temps de Marc-Antoine prfraient Libitina. + +Et il lui montre, sous des cyprs et des rosiers, Une autre Femme--vtue +de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards; +des tentures noires, tous les ustensiles des funrailles. Ses diamants +brillent de loin sous des toiles d'araignes. Les Larves comme des +squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lmures, qui +sont des fantmes, tendent leurs ailes de chauve-souris. + +Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, dracin, penche, tout couvert +d'ordures. + +Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dvor par des +chiens rouges. + +Les Dieux rustiques s'en loignent en pleurant, Sartor, Sarrator, +Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite +manteaux capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une +claie, un pieu. + +HILARION + +C'tait leur me qui faisait prosprer la villa, avec ses colombiers, +ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours dfendues par des +filets, ses chaudes curies embaumes de cdre. + +Ils protgeaient tout le peuple misrable qui tranait les fers de ses +jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au +son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, +ceux qui poussaient par les petits chemins les nes chargs de fumier. +Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de +fortifier ses bras; et les vachers l'ombre des tilleuls, prs des +calebasses de lait, alternaient leurs loges sur des fltes de roseau. + +Antoine soupire. + +Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se dcouvre un lit +d'ivoire, environn par des gens qui tiennent des torches de sapin. + +Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'pouse! + +Domiduca devait l'amener, Virgo dfaire sa ceinture, Subigo l'tendre +sur le lit,--et Praema carter ses bras, en lui disant l'oreille des +paroles douces. + +Mais elle ne viendra pas! et ils congdient les autres: Nona et Decima +gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et +Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubpines loigne de +l'enfant les mauvais rves. + +Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donn la +barbe, Stimula les premiers dsirs, Volupia la premire jouissance, +Fabulinus appris parler, Numera compter, Camoena chanter, Consus +rflchir. + +La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que +Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-mme la complainte qu'elle +hurlait la mort des vieillards. + +Mais bientt sa voix est domine par des cris aigus. Ce sont: + +LES LARES DOMESTIQUES + +accroupis au fond de l'atrium, vtus de peaux de chien, avec des fleurs +autour du corps, tenant leurs mains fermes contre leurs joues, et +pleurant tant qu'ils peuvent. + +O est la portion de nourriture qu'on nous donnait chaque repas, les +bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaiet des +petits garons jouant aux osselets sur les mosaques de la cour? Puis, +devenus grands ils suspendaient notre poitrine leur bulle d'or ou +de cuir. + +Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le matre en rentrant +tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et +l'troite maison tait plus fire qu'un palais et sacre comme +un temple. + +Qu'ils taient doux les repas de famille, surtout le lendemain des +Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes +s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du pass et aux +esprances de l'avenir. + +Mais les aeux de cire peinte, enferms derrire nous, se couvrent +lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs +dceptions, nous ont bris la mchoire; sous la dent des rats nos corps +de bois s'miettent. + +Et les innombrables Dieux veillant aux portes, la cuisine, au cellier, +aux tuves, se dispersent de tous les cts,--sous l'apparence d'normes +fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent. + +CRPITUS + +se fait entendre. + +Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un +Dieu! + +L'Athnien me saluait comme un prsage de fortune, tandis que le Romain +dvot me maudissait les poings levs et que le pontife d'gypte, +s'abstenant de fves, tremblait ma voix et plissait mon odeur. + +Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rases, qu'on se +rgalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux +cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, +personne alors ne se gnait. Les nourritures solides faisaient les +digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se +soulageaient avec lenteur. + +Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie, +comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protge le sein +de la nourrice, gonfl de veines bleutres. J'tais joyeux. Je faisais +rire! Et se dilatant d'aise cause de moi, le convive exhalait toute sa +gaiet par les ouvertures de son corps. + +J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scne, +et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir sa table. Dans les +laticlaves des patriciens j'ai circul majestueusement! Les vases d'or, +comme des tympanons, rsonnaient sous moi;--et quand plein de murnes, +de truffes et de pts, l'intestin du matre se dgageait avec fracas, +l'univers attentif apprenait que Csar avait dn! + +Mais prsent, je suis confin dans la populace,--et l'on se rcrie, +mme mon nom! + +Et Crpitus s'loigne, en poussant un gmissement. + +Puis un coup de tonnerre; + +UNE VOIX + +J'tais le Dieu des armes, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +J'ai dpli sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les +sables mon peuple qui s'enfuyait. + +C'est moi qui ai brl Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous +le Dluge! C'est moi qui ai noy Pharaon, avec les princes fils de rois, +les chariots de guerre et les cochers. + +Dieux jaloux, j'excrais les autres Dieux. J'ai broy les impurs; j'ai +abattu les superbes;--et ma dsolation courait de droite et de gauche, +comme un dromadaire qui est lch dans un champ de mas. + +Pour dlivrer Isral, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de +flamme leur parlaient dans les buissons. + +Parfumes de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes +transparentes et des chaussures talon haut, des femmes d'un coeur +intrpide allaient gorger les capitaines. Le vent qui passait emportait +les prophtes. + +J'avais grav ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple +comme dans une citadelle. C'tait mon peuple. J'tais son Dieu! La terre +tait moi, les hommes moi, avec leurs penses, leurs oeuvres, leurs +outils de labourage et leur postrit. + +Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrire des courtines de +pourpre et des candlabres allums. J'avais, pour me servir, toute une +tribu qui balanait des encensoirs, et le grand prtre en robe +d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres prcieuses, disposes +dans un ordre symtrique. + +Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est +dchir, les parfums de l'holocauste se sont perdus tous les vents. Le +chacal piaule dans les spulcres; mon temple est dtruit, mon peuple +est dispers! + +On a trangl les prtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes +sont captives, les vases sont tous fondus! + +La voix s'loignant: + +J'tais le Dieu des armes, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +Alors il se fait un silence norme, une nuit profonde. + +ANTOINE + +Tous sont passs. + +Il reste moi! + +dit QUELQU'UN. + +Et Hilarion est devant lui,--mais transfigur, beau comme un archange, +lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir + +ANTOINE + +se renverse la tte. + +Qui donc es-tu? + +HILARION + +Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon dsir n'a pas de +bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes, +sans haine, sans peur, sans piti, sans amour, et sans Dieu. On +m'appelle la Science. + +ANTOINE + +se rejette en arrire: + +Tu dois tre plutt ... le Diable! + +HILARION + +en fixant sur lui ses prunelles: + +Veux-tu le voir? + +ANTOINE + +ne se dtache plus de ce regard; il est saisi par la curiosit du +Diable. Sa terreur augmente, son envie devient dmesure. + +Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?... + +Puis dans un spasme de colre: + +L'horreur que j'en ai m'en dbarrassera pour toujours.--Oui! + +Un pied fourchu se montre. + +Antoine a regret. + +Mais le Diable l'a jet sur ses cornes, et l'enlve. + + + + +VI. + + +Il vole sous lui, tendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes +ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage. + +ANTOINE + +O vais-je? + +Tout l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nue m'emporte. +Peut-tre que je suis mort, et que je monte vers Dieu?... + +Ah! comme je respire bien! L'air immacul me gonfle l'me. Plus de +pesanteur! plus de souffrance! + +En bas, sous moi, la foudre clate, l'horizon s'largit, des fleuves +s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le dsert, cette flaque +d'eau l'Ocan. + +Et d'autres ocans paraissent, d'immenses rgions que je ne connaissais +pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des +neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tche de dcouvrir les +montagnes o le soleil, chaque soir, va se coucher. + +LE DIABLE + +Jamais le soleil ne se couche! + +Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un cho de sa +pense,--une rponse de sa mmoire. + +Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperoit au +milieu de l'azur qui tourne sur ses ples, en tournant autour du soleil. + +LE DIABLE + +Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme, +humilie-toi! + +ANTOINE + +A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres +feux. + +Le firmament n'est qu'un tissu d'toiles. + +Ils montent toujours. + +Aucun bruit! pas mme le croassement des aigles! Rien!... et je me +penche pour couter l'harmonie des plantes. + +LE DIABLE + +Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de +Platon, le foyer de Philolas, les sphres d'Aristote, ni les sept cieux +des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la vote de cristal! + +ANTOINE + +D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pntre, au +contraire, je m'y enfonce! + +Et il arrive devant la lune,--qui ressemble un morceau de glace tout +rond, plein d'une lumire immobile. + +LE DIABLE + +C'tait autrefois le sjour des mes. Le bon Pythagore l'avait mme +garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques. + +ANTOINE + +Je n'y vois que des plaines dsoles, avec des cratres teints, sous un +ciel tout noir. + +Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler +les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux! + +LE DIABLE + +l'emporte au milieu des toiles. + +Elles s'attirent en mme temps qu'elles se repoussent. L'action de +chacune rsulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un +auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre. + +ANTOINE + +Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie suprieure aux +plaisirs de la tendresse! Je halte stupfait devant l'normit de Dieu! + +LE DIABLE + +Comme le firmament qui s'lve mesure que tu montes et grandira sous +l'ascension de ta pense;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'aprs +cette dcouverte du monde, dans cet largissement de l'infini. + +ANTOINE + +Ah! plus haut! plus haut! toujours! + +Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lacte au znith se +dveloppe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles; +dans ces fentes de sa clart, s'allongent des espaces de tnbres. Il y +a des pluies d'toiles, des tranes de poussire d'or, des vapeurs +lumineuses qui flottent et se dissolvent. + +Quelquefois une comte passe tout coup;--puis la tranquillit des +lumires innombrables recommence. + +Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en +occupant ainsi toute l'envergure. + +Il se rappelle avec ddain l'ignorance des anciens jours, la mdiocrit +de ses rves. Les voil donc prs de lui ces globes lumineux qu'il +contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes, +la complexit de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et +suspendus comme des pierres dans une fronde, dcrire leurs orbites, +pousser leurs hyperboles. + +Il aperoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx +et le Centaure, la nbuleuse de la Dorade, les six soleils dans la +constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple +anneau du monstrueux Saturne! toutes les plantes, tous les astres que +les hommes plus tard dcouvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumires, +il surcharge sa pense du calcul de leurs distances;--puis sa +tte retombe. + +Quel est le but de tout cela? + +LE DIABLE + +Il n'y a pas de but! + +Comment Dieu aurait-il un but? Quelle exprience a pu l'instruire, +quelle rflexion le dterminer? + +Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait +inutile. + +ANTOINE + +Il a cr le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole! + +LE DIABLE + +Mais les tres qui peuplent la terre y viennent successivement. De mme, +au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets diffrents de +causes varies. + +ANTOINE + +La varit des causes est la volont de Dieu! + +LE DIABLE + +Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volont, c'est admettre +plusieurs causes et dtruire son unit! + +Sa volont n'est pas sparable de son essence. Il n'a pu avoir une autre +volont, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe +ternellement, il agit ternellement. + +Contemple le soleil! De ses bords s'chappent de hautes flammes lanant +des tincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin +que la dernire, au del de ces profondeurs o tu n'aperois que la +nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrire ceux-l d'autres, et +encore d'autres, indfiniment ... + +ANTOINE + +Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abme. + +LE DIABLE + +s'arrte; et en le balanant mollement: + +Le nant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se +meuvent sur le fond immuable de l'tendue;--et comme si elle tait +borne par quelque chose, ce ne serait plus l'tendue, mais un corps, +elle n'a pas de limites! + +ANTOINE + +bant: + +Pas de limites! + +LE DIABLE + +Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le +sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de +milliards de sicles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a +pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'tendue +se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace, +telle ou telle grandeur, mais l'immensit! + +ANTOINE + +lentement: + +La matire ... alors ... ferait partie de Dieu? + +LE DIABLE + +Pourquoi non? Peux-tu savoir o il finit? + +ANTOINE + +Je me prosterne au contraire, je m'crase, devant sa puissance! + +LE DIABLE + +Et tu prtends le flchir! Tu lui parles, tu le dcores mme de vertus, +bont, justice, clmence, au lieu de reconnatre qu'il possde toutes +les perfections! + +Concevoir quelque chose au del, c'est concevoir Dieu au del de Dieu, +l'tre par-dessus l'tre. Il est donc le seul tre, la seule substance. + +Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne +serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme +infini;--et s'il avait un corps, il serait compos de parties, il ne +serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas +une personne! + +ANTOINE + +Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les +transports de mon ardeur, tout cela se serait en all vers un mensonge +... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un +tourbillon de feuilles mortes! + +Il pleure. + +Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande me, un Seigneur, +un pre, que mon coeur adore et qui doit m'aimer! + +LE DIABLE + +Tu dsires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il prouvait de l'amour, de +la colre ou de la piti, il passerait de sa perfection une perfection +plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre un sentiment, ni se +contenir dans une forme. + +ANTOINE + +Un jour, pourtant, je le verrai! + +LE DIABLE + +Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini, +dans un endroit restreint enfermant l'absolu! + +ANTOINE + +N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer +pour le mal! + +LE DIABLE + +L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal +est indiffrent Dieu puisque la terre en est couverte! + +Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruaut qu'il le +conserve? + +Penses-tu qu'il soit continuellement rajuster le monde comme une +oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les +tres depuis le vol du papillon jusqu' la pense de l'homme? + +S'il a cr l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence +existe, la cration est dfectueuse. + +Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit, +le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs un +coin de l'tendue, un milieu spcial, un intrt particulier. +Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout! + +Le Diable a progressivement tir ses longues ailes; maintenant elles +couvrent l'espace. + +ANTOINE + +n'y voit plus. Il dfaille. + +Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'me. Cela excde la porte +de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule +dans l'immensit des tnbres. Elles entrent en moi. Ma conscience +clate sous cette dilatation du nant! + +LE DIABLE + +Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermdiaire de ton esprit. Tel +qu'un miroir concave il dforme les objets;--et tout moyen te manque +pour en vrifier l'exactitude. + +Jamais tu ne connatras l'univers dans sa pleine tendue; par consquent +tu ne peux te faire une ide de sa cause, avoir une notion juste de +Dieu, ni mme dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord +connatre l'Infini! + +La Forme est peut-tre une erreur de tes sens, la Substance une +imagination de ta pense. + +A moins que le monde tant un flux perptuel des choses, l'apparence au +contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la +seule ralit. + +Mais es-tu sr de voir? es-tu mme sr de vivre? Peut-tre qu'il n'y a +rien! + +Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le +regarde la gueule ouverte, prt le dvorer. + +Adore-moi donc! et maudis le fantme que tu nommes Dieu! + +Antoine lve les yeux, par un dernier mouvement d'espoir. + +Le Diable l'abandonne. + + * * * * * + +ANTOINE + +se retrouve tendu sur le dos, au bord de la falaise. + +Le ciel commence blanchir. + +Est-ce la clart de l'aube, ou bien un reflet de la lune? + +Il tche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents: + +J'prouve une fatigue ... comme si tous mes os taient briss! + +Pourquoi? + +Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et mme il me redisait tout ce que +j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xnophane, d'Hraclite, +de Mlisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la cration, l'impossibilit de +rien connatre! + +Et j'avais cru pouvoir m'unir Dieu! + +Riant amrement: + +Ah! dmence! dmence! Est-ce ma faute? La prire m'est intolrable! J'ai +le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il dbordait d'amour!... + +Le sable, le matin, fumait l'horizon comme la poussire d'un +encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'panouissaient sur +la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a sembl que tous les +tres et toutes les choses, recueillis dans le mme silence, adoraient +avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, flicits de l'extase, +prsents du ciel, qu'tes-vous devenus! + +Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, la recherche d'une +solitude pour tablir des monastres. C'tait le dernier soir; et nous +pressions nos pas, en murmurant des hymnes, cte cte, sans parler. A +mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps +s'allongeaient comme deux oblisques grandissant toujours et qui +auraient march devant nous. Avec les morceaux de nos btons, et l +nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit +fut lente venir; et des ondes noires se rpandaient sur la terre +qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel. + +Quand j'tais un enfant, je m'amusais avec des cailloux construire des +ermitages. Ma mre, prs de moi, me regardait. + +Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant pleines mains ses +cheveux blancs. Et son cadavre est rest tendu au milieu de la cabane, +sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une +hyne en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur! + +Il sanglote. + +Non, Ammonaria ne l'aura pas quitte! + +O est-elle maintenant, Ammonaria? + +Peut-tre qu'au fond d'une tuve elle retire ses vtements l'un aprs +l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la premire tunique, la +seconde plus lgre, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome +enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tide mosaque. +Sa chevelure l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et +suffoquant un peu dans l'atmosphre trop chaude, elle respire, la taille +cambre, les deux seins en avant. Tiens!... voil ma chair qui se +rvolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux +supplices la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne! + +Il se penche, et regarde le prcipice. + +L'homme qui tomberait serait tu. Rien de plus facile, en se roulant sur +le ct gauche; c'est un mouvement faire! un seul. + +Alors apparat + +UNE VIEILLE FEMME + +Antoine se relve dans un sursaut d'pouvant.--Il croit voir sa mre +ressuscite. + +Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur. + +Un linceul nou autour de sa tte, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au +bas de ses doux jambes, minces comme des bquilles. L'clat de ses +dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites +de ses yeux sont pleins de tnbres, et au fond deux flammes vacillent, +comme des lampes de spulcre. + +Avance, dit-elle. Qui te retient? + +ANTOINE + +balbutiant: + +J'ai peur de commettre un pch! + +ELLE + +reprend: + +Mais le roi Sal s'est tu! Razias, un juste, s'est tu! Sainte Plagie +d'Antioche s'est tue! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres +saintes, se sont tues;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui +couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en +jouir plus vite, les vierges de Milet s'tranglaient avec leurs cordons. +Le philosophe Hgsias, Syracuse, la prchait si bien qu'on dsertait +les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome +se la procurent comme dbauche. + +ANTOINE + +Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachortes y succombent. + +LA VIEILLE + +Faire une chose qui vous gale Dieu, pense donc! Il t'a cr, tu vas +dtruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance +d'rostrate n'tait pas suprieure. Et puis, ton corps s'est assez moqu +de ton me pour que tu t'en venges la fin. Tu ne souffriras pas. Ce +sera vite termin. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide, +peut-tre? + +Antoine coute sans rpondre;--et de l'autre ct parat: + +UNE AUTRE FEMME + +jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria. + +Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, trs-grasse, avec du +fard sur les joues et des roses sur la tte. Sa longue robe charge de +paillettes a des miroitements mtalliques; ses lvres charnues +paraissent sanguinolentes, et ses paupires un peu lourdes sont +tellement noyes de langueur qu'on la dirait aveugle. + +Elle murmure: + +Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te +mne et selon le dsir de tes yeux! + +ANTOINE + +Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles! + +ELLE + +reprend: + +Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand +tu seras dans l'atrium o murmure un jet d'eau, une femme se +prsentera--en pplos de soie blanche lam d'or, les cheveux dnous, le +rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goteras +dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin. + +Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultres, les escalades, +les enlvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait +habille. + +As-tu serr contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu +les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux +de larmes douces! + +Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la +lumire de la lune? A la pression de vos mains jointes un frmissement +vous parcourt; vos yeux rapprochs panchent de l'un l'autre comme des +ondes immatrielles, et votre coeur s'emplit; il clate; c'est un suave +tourbillon, une ivresse dbordante ... + +LA VIEILLE + +On n'a pas besoin de possder les joies pour en sentir l'amertume! Rien +qu' les voir de loin, le dgot vous en prend. Tu dois tre fatigu par +la monotonie des mmes actions, la dure des jours, la laideur du monde, +la btise du soleil! + +ANTOINE + +Oh! oui, tout ce qu'il claire me dplat! + +LA JEUNE + +Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des +fontaines sous le sable, une dlectation dans les hasards que tu +mprises; et mme il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie +de la serrer contre son coeur. + +LA VIEILLE + +Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espres que bientt elle te +recouvrira! + +LA JEUNE + +Cependant, tu crois la rsurrection de la chair, qui est le transport +de la vie dans l'ternit! + +La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore dcharne; et +au-dessus de son crne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait +des cercles dans l'air. + +La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, +ses yeux roulent moelleusement. + +LA PREMIRE + +dit, en ouvrant les bras: + +Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'ternelle srnit! + +et + +LA SECONDE + +en offrant ses seins: + +Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inpuisable! + +Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur +l'paule. + +Le linceul s'carte, et dcouvre le squelette de La Mort. + +La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la +taille mince avec la croupe norme et de grands cheveux onds s'envolant +par le bout. + +Antoine reste immobile entre les deux, les considrant. + +LA MORT + +lui dit: + +Tout de suite ou tout l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les +soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe +des champs. Je vole plus haut que l'pervier, je cours plus vite que la +gazelle, j'atteins mme l'esprance, j'ai vaincu le fils de Dieu! + +LA LUXURE + +Ne rsiste pas; je suis l'omnipotente! Les forts retentissent de mes +soupirs, les flots sont remus par mes agitations. La vertu, le courage, +la pit se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme +pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se +retourne vers moi! + +LA MORT + +Je te dcouvrirai ce que tu tchais de saisir, la lueur des flambeaux, +sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au del des Pyramides, +dans ces grands sables composs de dbris humains. De temps autre, un +fragment de crne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussire, +tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pense, confondue avec +elle, s'abmait dans le nant. + +LA LUXURE + +Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspir d'obscnes amours. +On se prcipite des rencontres qui effrayent. On rive des chanes que +l'on maudit. D'o vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance +des rves, l'immensit de ma tristesse? + +LA MORT + +Mon ironie dpasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir +aux funrailles des rois, l'extermination d'un peuple;--et on fait la +guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or, +un dploiement de crmonie pour me rendre plus d'hommages. + +LA LUXURE + +Ma colre vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs +d'agonisant et des aspects de cadavre. + +LA MORT + +C'est moi qui te rends srieuse; enlaons-nous! + +La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et +chantent ensemble: + +--Je hte la dissolution de la matire! + +--Je facilite l'parpillement des germes! + +--Tu dtruis, pour mes renouvellements! + +--Tu engendres, pour mes destructions! + +--Active ma puissance! + +--Fconde ma pourriture! + +Et leur voix, dont les chos se droulant emplissent l'horizon, devient +tellement forte qu'Antoine en tombe la renverse. + +Une secousse, de temps autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il +aperoit au milieu des tnbres une manire de monstre devant lui. + +C'est une tte de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse +de femme d'une blancheur nacre. En dessous, un linceul toile de points +d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, la manire d'un +ver gigantesque qui se tiendrait debout. + +La vision s'attnue, disparat. + +ANTOINE + +se relve. + +Encore une fois c'tait le Diable, et sous son double aspect: l'esprit +de fornication et l'esprit de destruction. + +Aucun des deux ne m'pouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens +ternel. + +Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la +continuit de la vie. + +Mais la Substance tant unique, pourquoi les Formes sont-elles varies? + +Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps +ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connatrait le lien de +la matire et de la pense, en quoi l'tre consiste! + +Ce sont ces figures-l qui taient peintes Babylone sur la muraille du +temple de Blus, et elles couvraient une mosaque dans le port de +Carthage. Moi-mme, j'ai quelquefois aperu dans le ciel comme des +formes d'esprits. Ceux qui traversent le dsert rencontrent des animaux +dpassant toute conception ... + +Et en face, de l'autre ct du Nil, voil que le Sphinx apparat. + +Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche +sur le ventre. + +Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de +dragon se frappant les ailes, la Chimre aux yeux verts, +tournoie, aboie. + +Les anneaux de sa chevelure, rejets d'un ct, s'entremlent aux poils +de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent +au balancement de tout son corps. + +LE SPHINX + +est immobile, et regarde la Chimre: + +Ici, Chimre; arrte-toi! + +LA CHIMRE + +Non, jamais! + +LE SPHINX + +Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort! + +LA CHIMRE + +Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet! + +LE SPHINX + +Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements +dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit! + +LA CHIMRE + +Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible! + +LE SPHINX + +Pour demeurer avec moi, tu es trop folle! + +LA CHIMRE + +Pour me suivre, tu es trop lourd! + +LE SPHINX + +Ou vas-tu donc, que tu cours si vite? + +LA CHIMRE + +Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je +rase les flots, je jappe au fond des prcipices, je m'accroche par la +gueule au pan des nues; avec ma queue tranante, je raye les plages, et +les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes paules. Mais +toi, je te retrouve perptuellement immobile, ou bien du bout de ta +griffe dessinant des alphabets sur le sable. + +LE SPHINX + +C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule. + +La mer se retourne dans son lit, les bls se balancent sous le vent, les +caravanes passent, la poussire s'envole, les cits s'croulent;--et mon +regard, que rien ne peut dvier, demeure tendu travers les choses sur +un horizon inaccessible. + +LA CHIMRE + +Moi, je suis lgre et joyeuse! Je dcouvre aux hommes des perspectives +blouissantes avec des paradis dans les nuages et des flicits +lointaines. Je leur verse l'me les ternelles dmences, projets de +bonheur, plans d'avenir, rves de gloire, et les serments d'amour et les +rsolutions vertueuses. + +Je pousse aux prilleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai cisel +avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai +suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entour d'un mur +d'orichalque les quais de l'Atlantide. + +Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs +inprouvs. Si j'aperois quelque part un homme dont l'esprit repose +dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'trangle. + +LE SPHINX + +Tous ceux que le dsir de Dieu tourmente, je les ai dvors. + +Les plus forts, pour gravir jusqu' mon front royal, montent aux stries +de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les +prend; et ils tombent d'eux-mmes la renverse. + +Antoine commence trembler. + +Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le dsert,--ayant ces cts +deux btes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'paule. + +LE SPHINX + +O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour dsennuyer ma tristesse! + +LA CHIMRE + +O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyne en chaleur je +tourne autour de toi, sollicitant les fcondations dont le besoin +me dvore. + +Ouvre la gueule, lve tes pieds, monte sur mon dos! + +LE SPHINX + +Mes pieds, depuis qu'ils sont plat, ne peuvent plus se relever. Le +lichen, comme une dartre, a pouss sur ma gueule. A force de songer, je +n'ai plus rien dire. + +L CHIMRE + +Tu mens, sphinx hypocrite! D'o vient toujours que tu m'appelles et me +renies? + +LE SPHINX + +C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne! + +LA CHIMRE + +Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi! + +Elle aboie. + +LE SPHINX + +Tu remues, tu m'chappes! + +Il grogne. + +LA CHIMRE + +Essayons!--tu m'crases! + +LE SPHINX + +Non! impossible! + +Et en s'enfonant peu peu, il disparat dans le sable,--tandis que la +Chimre, qui rampe la langue tire, s'loigne en dcrivant des cercles. + +L'haleine de sa bouche a produit un brouillard. + +Dans cette brume, Antoine aperoit des enroulements de nuages, des +courbes indcises. + +Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains; + +Et d'abord s'avance + +LE GROUPE DES ASTOMI + +pareils des bulles d'air que traverse le soleil. + +Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les +sons faux nous corchent, les tnbres nous aveuglent. Composs de +brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des +rves, pas des tres tout fait ... + +LES NISNAS + +n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moiti +du corps, qu'une moiti du coeur. Et ils disent, trs-haut: + +Nous vivons fort notre aise dans nos moitis de maisons, avec nos +moitis de femmes et nos moitis d'enfants. + +LES BLEMMYES + +absolument privs de tte: + +Nos paules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de +rhinocros ni d'lphant qui soit capable de porter ce que nous portons. + +Des espces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos +poitrines, voil tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des +scrtions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intrieurs. + +Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, ctoyant +tous les abmes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus +heureux, les plus vertueux. + +LES PYGMES + +Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur +la bosse d'un dromadaire. + +On nous brle, on nous noie, ou nous crase; et toujours, nous +reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantit! + +LES SCIAPODES + +Retenus la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous +vgtons l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumire +nous arrive travers l'paisseur de nos talons. Point de drangement et +point de travail!--La tte le puis bas possible, c'est le secret +du bonheur! + +Leurs cuisses leves ressemblant des troncs d'arbres, se multiplient. + +Et une fort parat. De grands singes y courent quatre pattes; ce sont +des hommes tte de chien. + +LES CYNOCPHALES + +Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons +les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos ttes, en guise +de bonnets. + +Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les +yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous talons notre +turpitude en plein soleil. + +Lacrant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant +les femmes, nous sommes les matres,--par la force de nos bras et la +frocit de notre coeur. + +Hardi, compagnons! Faites claquer vos mchoires! + +Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur +leurs dos velus. + +Antoine hume la fracheur des feuilles vertes. + +Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout coup parat un +grand cerf noir, tte de taureau, qui porte entre les oreilles un +buisson de cornes blanches. + +LE SADHUZAG + +Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des fltes. + +Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent + moi les btes ravies. Les serpents s'enroulent mes jambes, les +gupes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et +les ibis s'abattent dans mes rameaux.--coute! + +Il renverse son bois, d'o s'chappe une musique ineffablement douce. + +Antoine presse son coeur deux mains. Il lui semble que cette mlodie +va emporter son me. + +LE SADHUZAG + +Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un +bataillon de lances, exhale un hurlement; les forts tressaillent, les +fleuves remontent, la gousse des fruits clate, et les herbes se +dressent comme la chevelure d'un lche. + +--coute! + +Il penche ses rameaux, d'o sortent des cris discordants; Antoine est +comme dchir. + +Et son horreur augmente en voyant: + +LE MARTICHORAS + +gigantesque lion rouge, figure humaine, avec trois ranges de dents. + +Les moires de mon pelage carlate se mlent au miroitement des grands +sables. Je souffle par mes narines l'pouvante des solitudes. Je crache +la peste. Je mange les armes, quand elles s'aventurent dans le dsert. + +Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont tailles en scie; et +ma queue, qui se contourne, est hrisse de dards que je lance droite, + gauche, en avant, en arrire.--Tiens! tiens! + +Le Martichoras jette les pines de sa queue; qui s'irradient comme des +flches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en +claquant sur le feuillage. + +LE CATOBLEPAS + +buffle noir, avec une tte de porc tombant jusqu' terre, et rattache +ses paules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vid. + +Il est vautr tout plat; et ses pieds disparaissent sous l'norme +crinire poils durs qui lui couvre le visage. + +Gras, mlancolique, farouche, je reste continuellement sentir sous mon +ventre la chaleur de la boue. Mon crne est tellement lourd qu'il m'est +impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la +mchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vnneuses +arroses de mon haleine. Une fois, je me suis dvor les pattes sans +m'en apercevoir. + +Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont +morts. Si je relevais mes paupires,--mes paupires roses et +gonfles,--tout de suite, tu mourrais. + +ANTOINE + +Oh! celui-l!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidit +m'attire. Non! non! je ne veux pas! + +Il regarde par terre fixement. + +Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse + +LE BASILIC + +grand serpent violet crte trilobe, avec deux dents, une en haut, une +en bas. + +Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu, +c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nues, des cailloux, des +arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marcages. Ma +temprature entretient les volcans; je fais l'clat des pierreries et la +couleur des mtaux. + +LE GRIFFON + +lion bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le +cou bleu. + +Je suis le matre des splendeurs profondes. Je connais le secret des +tombeaux o dorment les vieux rois. + +Une chane, qui sort du mur, leur tient la tte droite. Prs d'eux, dans +des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimes flottent sur des +liquides noirs. Leurs trsors sont rangs dans des salles, par losanges, +par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des +tombeaux, aprs de longs voyages au milieu des tnbres touffantes, il +y a des fleuves d'or avec des forts de diamant, des prairies +d'escarboucles, des lacs de mercure. + +Adoss contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'pie de +mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, +jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements +des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu +humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ... +Vite! vite! + +Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq. + +Mille voix lui rpondent. La fort tremble. + +Et toutes sortes de btes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moiti +cerf et moiti boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par +derrire, et dont les gnitoires sont rebours; le python Aksar, de +soixante coudes, qui pouvanta Mose; la grande belette Pastinaca, qui +tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbcile par son +contact; le Mirag, livre cornu, habitant des les de la mer. Le lopard +Phalmant crve son ventre force de hurler; le Senad, ours trois +ttes, dchire ses petits avec sa langue; le chien Cpus rpand sur les +rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent +bourdonner, des crapauds sauter, des serpents siffler. Des clairs +brillent. La grle tombe. + +Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des +ttes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux queue de +serpent, des pourceaux mufle de tigre, des chvres croupe d'ne, des +grenouilles velues comme des ours, des camlons grands comme des +hippopotames, des veaux deux ttes dont l'une pleure et l'autre +beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme +des toupies, des ventres ails qui voltigent comme des moucherons. + +Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches. +Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines +se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs +clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule +bouche s'entre-dvorent. + +S'touffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils +grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec +un balancement rgulier, comme si le sol tait le pont d'un navire. Il +sent contre ses mollets la trane des limaces, sur ses mains le froid +des vipres; et des araignes filant leur toile l'enferment dans +leur rseau. + +Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout coup devient +bleu, et + +LA LICORNE + +se prsente. + +Au galop! au galop! + +J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tte couleur de pourpre, +le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures +de l'arc-en-ciel. + +Je voyage de la Chalde au dsert tartare, sur les bords du Gange et +dans la Msopotamie. Je dpasse les autruches. Je cours si vite que je +trane le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans +les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent +au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider. + +Au galop! au galop! + +Antoine la regarde s'enfuir. + +Et ses yeux restant levs, il aperoit tous les oiseaux qui se +nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des +montagnes de Caff, les Homa des Arabes qui sont les mes d'hommes +assassins. Il entend les perroquets profrer des paroles humaines, puis +les grands palmipdes plasgiens qui sanglotent comme des enfants ou +ricanent comme de vieilles femmes. + +Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui. + +Au loin des jets d'eau s'lvent, lancs par des baleines; et du fond de +l'horizon + +LES BTES DE LA MER + +rondes comme des outres, plates comme des lames, denteles comme des +scies, s'avancent en se tranant sur le sable. + +Tu vas venir avec nous, dans nos immensits o personne encore n'est +descendu! + +Des peuples divers habitent les pays de l'Ocan. Les uns sont au sjour +des temptes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes +froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par +leur trompe le reflux des mares, ou portent sur leurs paules le poids +des sources de la mer. + +Des phosphorescences brillent la moustache des phoques, aux cailles +des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon +se droulent comme des cbles, des hutres font crier leurs charnires, +des polypes dploient leurs tentacules, des mduses frmissent pareilles + des boules de cristal, des ponges flottent, des anmones crachent de +l'eau; des mousses, des varechs ont pouss. + +Et toutes sortes de plantes s'tendent en rameaux, se tordent en +vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en ventail. Des courges +ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents. + +Les Dedams de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des ttes +humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe. + +Les vgtaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des +polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs +branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un +papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle +grise bondit. Des insectes pareils des ptales de roses, garnissent un +arbuste; des dbris d'phmres font sur le sol une couche neigeuse. + +Et puis les plantes se confondent avec les pierres. + +Des cailloux ressemblent des cerveaux, des stalactites des mamelles, +des fleurs de fer des tapisseries ornes de figures. + +Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des +empreintes de buissons et de coquilles-- ne savoir si ce sont les +empreintes de ces choses-l, ou ces choses elles-mmes. Des diamants +brillent comme des yeux, des minraux palpitent. + +Et il n'a plus peur! + +Il se couche plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant +son haleine, il regarde. + +Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent manger; des fougres +dessches se remettent fleurir; des membres qui manquaient +repoussent. + +Enfin, il aperoit de petites masses globuleuses, grosses comme des +ttes d'pingles et garnies de cils tout autour. Une vibration +les agite. + +ANTOINE + +dlirant: + +O bonheur! bonheur! j'ai vu natre la vie, j'ai vu le mouvement commencer. +Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de +voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des +ailes, une carapace, une corce, souffler de la fume, porter une trompe, +tordre mon corps, me diviser partout, tre en tout, m'maner avec les +odeurs, me dvelopper comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme +le son, briller comme la lumire, me blottir sur toutes les formes, +pntrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matire,--tre la +matire! + +Le jour enfin parat; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relve, +des nuages d'or en s'enroulant larges volutes dcouvrent le ciel. + +Tout au milieu, et dans le disque mme du soleil, rayonne la face de +Jsus-Christ. + +Antoine fait le signe de la croix et se remet en prires. + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE *** + +***** This file should be named 10982-8.txt or 10982-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/9/8/10982/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10982-8.zip b/old/10982-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..75b7a25 --- /dev/null +++ b/old/10982-8.zip diff --git a/old/10982.txt b/old/10982.txt new file mode 100644 index 0000000..5762078 --- /dev/null +++ b/old/10982.txt @@ -0,0 +1,7565 @@ +Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La tentation de Saint Antoine + +Author: Gustave Flaubert + +Release Date: February 8, 2004 [EBook #10982] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE *** + + + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe + + + + + +LA TENTATION DE SAINT ANTOINE + +PAR + +GUSTAVE FLAUBERT + + + +A LA MEMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN + +DECEDE A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL + +Le 3 avril 1848 + + + + +I. + + +C'est dans la Thebaide, au haut d'une montagne, sur une plate-forme +arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres. + +La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de +roseaux, a toit plat, sans porte. On distingue dans l'interieur une +cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stele de bois, un gros +livre; par terre, ca et la, des filaments de sparterie, deux ou trois +nattes, une corbeille, un couteau. + +A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantee dans le sol; et, +a l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur +l'abime, car la montagne est taillee a pic, et le Nil semble faire un +lac au bas de la falaise. + +La vue est bornee a droite et a gauche par l'enceinte des roches. Mais +du cote du desert, comme des plages qui se succederaient, d'immenses +ondulations paralleles d'un blond cendre s'etirent les unes derriere les +autres, en montant toujours;--puis au dela des sables, tout au loin, la +chaine libyque forme un mur couleur de craie, estompe legerement par des +vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord, +est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zenith des nuages de pourpre, +disposes comme les flocons d'une criniere gigantesque, s'allongent sur +la voute bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur +prennent une paleur nacree; les buissons, les cailloux, la terre, tout +maintenant parait dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une +poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de +la lumiere. + +SAINT-ANTOINE + +qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de +chevre, est assis, jambes croisees, entrain de faire des nattes. Des que +le soleil disparait, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon: + +Encore un jour! un jour de passe! + +Autrefois pourtant, je n'etais pas si miserable! Avant la fin de la +nuit, je commencais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve +chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur +mon epaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais a ranger tout +dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tachais que les nattes fussent +bien egales et les corbeilles legeres; car mes moindres actions me +semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de penible. + +A des heures reglees je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras +etendus je sentais comme une fontaine de misericorde qui s'epanchait du +haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?... + +Il marche dans l'enceinte des roches, lentement. + +Tous me blamaient lorsque j'ai quitte la maison. Ma mere s'affaissa +mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et +l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir +au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru +apres moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussiere, et sa +tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascete qui +m'emmenait lui a crie des injures. Nos deux chameaux galopaient +toujours; et je n'ai plus revu personne. + +D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un +enchantement circule dans ces palais souterrains, ou les tenebres ont +l'air epaissies par l'ancienne fumee des aromates. Du fond des +sarcophages j'ai entendu s'elever une voix dolente qui m'appelait; ou +bien, je voyais vivre, tout a coup, les choses abominables peintes sur +les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle +en ruines. La, j'avais pour compagnie des scorpions se trainant parmi +les pierres, et au-dessus de ma tete, continuellement des aigles qui +tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'etais dechire par des griffes, +mordu par des becs, frole par des ailes molles; et d'epouvantables +demons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois +meme, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont +secouru, puis emmene avec eux. + +Alors, j'ai voulu m'instruire pres du bon vieillard Didyme. Bien qu'il +fut aveugle, aucun ne l'egalait dans la connaissance des Ecritures. +Quand la lecon etait finie, il reclamait mon bras pour se promener. Je +le conduisais sur le Paneum, d'ou l'on decouvre le Phare et la haute +mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de +toutes les nations, jusqu'a des Cimmeriens vetus de peaux d'ours, et des +Gymnosophistes du Gange frottes de bouse de vache. Mais sans cesse, il +y avait quelque bataille dans les rues, a cause des Juifs refusant de +payer l'impot, ou des seditieux qui voulaient chasser les Romains. +D'ailleurs la ville est pleine d'heretiques, des sectateurs de Manes, de +Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et +vous convaincre. + +Leurs discours me reviennent quelquefois dans la memoire. On a beau n'y +pas faire attention, cela trouble. + +Je me suis refugie a Colzim; et ma penitence fut si haute que je n'avais +plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblerent autour de moi pour devenir +des anachoretes. Je leur ai impose une regle pratique, en haine des +extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait +de partout des messages. On venait me voir de tres-loin. + +Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre +m'entraina dans Alexandrie. La persecution avait cesse depuis trois jours. + +Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arreta devant le temple de +Serapis. C'etait, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur +voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue +etait attachee contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des +lanieres; a chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est +retournee, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, a travers ses +longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaitre +Ammonaria ... + +Cependant ... celle-la etait plus grande ..., et belle ..., +prodigieusement! + +Il se passe les mains sur le front. + +Non! non! je ne veux pas y penser! + +Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens. +Tout s'est borne a des invectives et a des risees. Mais, depuis lors, +il a ete calomnie, depossede de son siege, mis en fuite. Ou est-il, +maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiete si peu de me donner des +nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitte, Hilarion comme les autres! + +Il avait peut-etre quinze ans quand il est venu; et son intelligence +etait si curieuse qu'il m'adressait a chaque moment des questions. Puis, +il ecoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me +les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs a +faire rire les patriarches. C'etait un fils pour moi! + +Le ciel est rouge, la terre completement noire. Sous les rafales du vent +des trainees de sable se levent comme de grands linceuls, puis +retombent. Dans une eclaircie, tout a coup, passent des oiseaux formant +un bataillon triangulaire, pareil a un morceau de metal, et dont les +bords seuls fremissent. + +Antoine les regarde. + +Ah! que je voudrais les suivre! + +Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemple avec envie les longs +bateaux, dont les voiles ressemblent a des ailes, et surtout quand ils +emmenaient au loin ceux que j'avais recus chez moi! Quelles bonnes +heures nous avions! quels epanchements! Aucun ne m'a plus interesse +qu'Ammon; il me racontait son voyage a Rome, les Catacombes, le Colisee, +la piete des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas +voulu partir avec lui! D'ou vient mon obstination a continuer une vie +pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie, +puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules a part, et +cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble +a l'eglise, ou l'on voit accroches trois martinets qui servent a punir +les delinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline +est severe. + +Ils ne manquent pas de certaines douceurs, neanmoins. Des fideles leur +apportent des oeufs, des fruits, et meme des instruments propres a oter +les epines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de +Pabene ont un radeau pour aller chercher les provisions. + +Mais j'aurais mieux servi mes freres en etant tout simplement un pretre. +On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorite +dans les familles. + +D'ailleurs les laiques ne sont pas tous damnes, et il ne tenait qu'a moi +d'etre ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma +chambre une sphere de roseaux, toujours des tablettes a la main, des +jeunes gens autour de moi, et a ma porte, comme enseigne, une couronne +de laurier suspendue. + +Mais il y a trop d'orgueil a ces triomphes! Soldat valait mieux. J'etais +robuste et hardi,--assez pour tendre le cable des machines, traverser +les forets sombres, entrer casque en tete dans les villes fumantes!... +Rien ne m'empechait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de +publicain au peage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris +des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantites d'objets +curieux ... + +Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fete sur la riviere de +Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des +tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au dela, des +arbres tailles en cone protegent contre le vent du sud les fermes +tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces +colonnettes, rapprochees comme les batons d'une claire-voie; et par ces +intervalles le maitre, etendu sur un long siege, apercoit toutes ses +plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les bles, le pressoir ou +l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par +terre, sa femme se penche pour l'embrasser. + +Dans l'obscurite blanchatre de la nuit, apparaissent ca et la des +museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. +Antoine marche vers eux. Des graviers deroulent, les betes s'enfuient. +C'etait un troupeau de chacals. + +Un seul est reste, et qui se tient sur deux pattes, le corps en +demi-cercle et la tete oblique, dans une pose pleine de defiance. + +Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement. + +Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparait. + +Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui! + +Riant amerement: + +C'est une si belle existence que de tordre au feu des batons de palmier +pour faire des houlettes, et de faconner des corbeilles, de coudre des +nattes, puis d'echanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui +vous brise les dents! Ah! misere de moi! est-ce que ca ne finira pas! +Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez! + +Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis +s'arrete hors d'haleine, eclate en sanglots et se couche par terre, +sur le flanc. + +La nuit est calme; des etoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le +claquement des tarentules. + +Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui +pleure, l'apercoit. + +Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous! + +Il entre dans sa cabane, decouvre un charbon enfoui, allume une torche +et la plante sur le stele de bois, de facon a eclairer le gros livre. + +Si je prenais ... la Vie des Apotres?... oui!... n'importe ou! + +"_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les +quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux +terrestres et de betes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix +lui dit: Pierre, leve-toi! tue, et mange!_" + +Donc le Seigneur voulait que son apotre mangeat de tout?... tandis que +moi ... + +Antoine reste le menton sur la poitrine. Le fremissement des pages, que +le vent agite, lui fait relever la tete, et il lit: + +"_Les Juifs tuerent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent +un grand carnage, de sorte qu'ils disposerent a volonte de ceux qu'ils +haissaient_." + +Suit le denombrement des gens tues par eux: soixante-quinze mille. Ils +avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis etaient les ennemis du +vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir a se venger, tout en massacrant +des idolatres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au +seuil des jardins, sur les escaliers, a une telle hauteur dans les +chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voila que +je plonge dans des idees de meurtre et de sang! + +Il ouvre le livre a un autre endroit. + +"_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_." + +Ah! c'est bien! Le Tres-Haut exalte ses prophetes au-dessus des rois; +celui-la pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de +delices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a change en bete. Il +marchait a quatre pattes! + +Antoine se met a rire; et en ecartant les bras, du bout de sa main, +derange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase: + +"_Ezechias eut une grande joie de leur arrivee. Il leur montra ses +parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, +tous ses vases precieux, et ce qu'il y avait dans ses tresors_." + +Je me figure ... qu'on voyait entasses jusqu'au plafond des pierres +fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possede une +accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en +les maniant, qu'il tient le resultat d'une quantite innombrable +d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompee et qu'il peut +repandre. C'est une precaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y +a pas manque. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Ou +est-ce donc? + +Il feuillette vivement. + +Ah! voici! + +"_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en +lui proposant des enigmes_." + +Comment esperait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jesus! +Mais Jesus a triomphe parce qu'il etait Dieu, et Salomon grace peut-etre +a sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-la! Car le +monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a explique,--forme un ensemble dont +toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes +d'un seul corps. Il s'agit de connaitre les amours et les repulsions +naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc +modifier ce qui parait etre l'ordre immuable? + +Alors les deux ombres dessinees derriere lui par les bras de la croix se +projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'ecrie: + +Au secours, mon Dieu! + +L'ombre est revenue a sa place. + +Ah!... c'etait une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me +tourmente l'esprit! Je n'ai rien a faire!... absolument rien a faire! + +Il s'assoit, et se croise les bras. + +Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi +viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices? +J'ai repousse le monstrueux anachorete qui m'offrait, en riant, des +petits pains chauds, le centaure qui tachait de me prendre sur sa +croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui etait +tres-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication. + +Antoine marche de droite et de gauche, vivement. + +C'est par mon ordre qu'on a bati cette foule de retraites saintes, +pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chevres, et +nombreux a pouvoir faire une armee! J'ai gueri de loin des malades; j'ai +chasse des demons; j'ai passe le fleuve au milieu des crocodiles; +l'empereur Constantin m'a ecrit trois lettres; Balacius, qui avait +crache sur les miennes, a ete dechire par ses chevaux; le peuple +d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase +m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voila plus de +trente ans que je suis dans le desert a gemir toujours! J'ai porte sur +mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusebe, j'ai expose mon +corps a la piqure des insectes comme Macaire, je suis reste +cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacome; et ceux qu'on +decapite, qu'on tenaille ou qu'on brule ont moins de vertu, peut-etre, +puisque ma vie est un continuel martyre! + +Antoine se ralentit. + +Certainement, il n'y a personne dans une detresse aussi profonde! Les +coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est +use. Je n'ai pas de sandales, pas meme une ecuelle!--car, j'ai distribue +aux pauvres et a ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne +serait ce que pour avoir des outils indispensables a mon travail, il me +faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la +menagerais. + +Les Peres de Nicee, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages, +sur des trones, le long du mur; et on les a regales dans un banquet, en +les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et +boiteux depuis la persecution de Diocletien! L'Empereur lui a baise +plusieurs fois son oeil creve; quelle sottise! Du reste, le Concile +avait des membres si infames! Un eveque de Scythie, Theophile; un autre +de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre etait trop +vieux. Athanase aurait du montrer plus de douceur aux Ariens, pour en +obtenir des concessions! + +Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui +qui parlait contre moi,--un grand jeune homme a barbe frisee,--me +lancait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que +je cherchais mes paroles, ils etaient a me regarder avec leurs figures +mechantes, en aboyant comme des hyenes. Ah! que ne puis-je les faire +exiler tous par l'Empereur, ou plutot les battre, les ecraser, les voir +souffrir! Je souffre bien, moi! + +Il s'appuie en defaillant contre sa cabane. + +C'est d'avoir trop jeune! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une +fois seulement, un morceau de viande. + +Il entreferme les yeux, avec langueur. + +Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait +caille qui tremble sur un plat!... + +Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir +comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie +m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure. +Aucune femme n'est venue, cependant?... + +Il se tourne vers le petit chemin entre les roches. + +C'est par la qu'elles arrivent, balancees dans leurs litieres aux bras +noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargees +d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquietudes. +Le besoin d'une volupte surhumaine les torture; elles voudraient mourir, +elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas +de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. "Oh! non, disent-elles, +pas encore! Que dois-je faire!" Toutes les penitences leur seraient bonnes. +Elles demandent les plus rudes, a partager la mienne, a vivre avec moi. + +Voila longtemps que je n'en ai vu! Peut-etre qu'il en va venir? pourquoi +pas? Si tout a coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet +dans la montagne. Il me semble ... + +Antoine grimpe sur une roche, a l'entree du sentier; et il se penche, en +dardant ses yeux dans les tenebres. + +Oui! la-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent +leur chemin. Elle est la! Ils se trompent. + +Appelant: + +De ce cote! viens! viens! + +L'echo repete: Viens! viens! + +Il laisse tomber ses bras, stupefait. + +Quelle honte! Ah! pauvre Antoine! + +Et tout de suite, il entend chuchoter: "Pauvre Antoine!" + +Quelqu'un? repondez! + +Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations; +et dans leurs sonorites confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air +parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes. + +LA PREMIERE + +Veux-tu des femmes? + +LA SECONDE + +De grands tas d'argent, plutot! + +LA TROISIEME + +Une epee qui reluit? + +et LES AUTRES + +--Le Peuple entier t'admire! + +--Endors-toi! + +--Tu les egorgeras, va, tu les egorgeras! + +En meme temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le +vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une +femme penchee sur l'abime, et dont les grands cheveux se balancant. + +ANTOINE + +se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec +ses pages chargees de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert +d'hirondelles. + +C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumiere ... +Eteignons-la! + +Il l'eteint, l'obscurite est profonde. + +Et, tout a coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau, +ensuite une prostituee, le coin d'un temple, une figure de soldat, un +char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent. + +Ces images arrivent brusquement, par secousses, se detachant sur la nuit +comme des peintures d'ecarlate sur de l'ebene. + +Leur mouvement s'accelere. Elles defilent d'une facon vertigineuse. +D'autres fois, elles s'arretent et palissent par degres, se fondent; ou +bien, elles s'envolent, et immediatement d'autres arrivent. + +Antoine ferme ses paupieres. + +Elles se multiplient, l'entourent, l'assiegent. Une epouvante indicible +l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brulante a +l'epigastre. Malgre le vacarme de sa tete, il percoit un silence enorme +qui le separe du monde. Il tache de parler; impossible! C'est comme si +le lien general de son etre se dissolvait; et, ne resistant plus, +Antoine tombe sur la natte. + + + + +II. + + +Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que +d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre. + +C'est le Diable, accoude contre le toit de la cabane et portant sous ses +deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses +petits,--les Sept Peches Capitaux, dont les tetes grimacantes se laissent +entrevoir confusement. + +Antoine, les yeux toujours fermes, jouit de son inaction; et il etale +ses membres sur la natte. + +Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre, +elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau +clapote contre ses flancs. + +A droite et a gauche, s'elevent deux langues de terre noire, que +dominent des champs cultives, avec un sycomore, de place en place. Un +bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont +des gens qui s'en vont a Canope dormir sur le temple de Serapis pour +avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, pousse par le vent, +entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs +rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il +est etendu au fond de la barque; un aviron, a l'arriere, traine dans +l'eau. De temps en temps un souffle tiede arrive, et les roseaux minces +s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un +assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Egypte. + +Alors il se releve en sursaut. + +Ai-je reve?... c'etait si net que j'en doute. La langue me brule! J'ai +soif! + +Il entre dans sa cabane, et tate au hasard, partout. + +Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma +cruche brisee!... mais l'outre? + +Il la trouve. + +Vide! completement vide! + +Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et +la nuit est si profonde que je n'y verrais pas a me conduire. Mes +entrailles se tordent. Ou est le pain? + +Apres avoir cherche longtemps, il ramasse une croute moins grosse qu'un +oeuf. + +Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malediction! + +Et, de fureur, il jette le pain par terre. + +A peine ce geste est-il fait qu'une table est la, couverte de toutes les +choses bonnes a manger. + +La nappe de byssus, striee comme les bandelettes des sphinx, produit +d'elle-meme des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'enormes +quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs +plumes, des quadrupedes avec leurs poils, des fruits d'une coloration +presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de +cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la +table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, +les yeux a demi clos;--et l'idee de pouvoir manger cette bete formidable +le rejouit extremement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues, +des hachis noirs, des gelees couleur d'or, des ragouts ou flottent des +champignons comme des nenuphars sur des etangs, des mousses si legeres +qu'elles ressemblent a des nuages. + +Et l'arome de tout cela lui apports l'odeur salee de l'Ocean, la +fraicheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines +tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix +ans, pour sa vie entiere! + +A mesure qu'il promene sur les mets ses yeux ecarquilles, d'autres +s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'ecroulent. Les +vins se mettent a couler, les poissons a palpiter, le sang dans les +plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des levres +amoureuses; et la table monte jusqu'a sa poitrine, jusqu'a son +menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se +trouvent juste en face de lui. + +Il va saisir le pain. D'autres pains se presentent. + +Pour moi!... tous! mais ... + +Antoine recule. + +Au lieu d'un qu'il y avait, en voila!... C'est un miracle, alors, le +meme que fit le Seigneur!... + +Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incomprehensibles! Ah! +demon, va-t'en! va-t'en! + +Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparait. + +Plus rien?--non! + +Il respire largement. + +Ah! la tentation etait forte. Mais comme je m'en suis delivre! + +Il releve la tete, et trebuche contre un objet sonore. + +Qu'est-ce donc? + +Antoine se baisse. + +Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien +d'extraordinaire ... + +Il mouille son doigt, et frotte. + +Ca reluit! du metal! Cependant, je ne distingue pas ... + +Il allume sa torche, et examine la coupe. + +Elle est en argent, ornee d'ovules sur le bord, avec une medaille au +fond. + +Il fait sauter la medaille d'un coup d'ongle. + +C'est une piece de monnaie qui vaut ... de sept a huit drachmes; pas +davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau +de brebis. + +Un reflet de la torche eclaire la coupe. + +Pas possible! en or! oui!... tout en or! + +Une autre piece, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en +decouvre plusieurs autres. + +Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un +petit champ! + +La coupe est maintenant remplie de pieces d'or. + +Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ... + +Les granulations de la bordure, se detachant, forment un collier de +perles. + +Avec ce joyau-la, on gagnerait meme la femme de l'Empereur! + +D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il +tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras leve la torche +pour mieux l'eclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en +epanche a flots continus,--de maniere a faire un monticule sur le sable, +--des diamants, des escarboucles et des saphirs meles a de grandes pieces +d'or, portant des effigies de rois. + +Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques! +Alexandre, Demetrius, les Ptolemees, Cesar! mais chacun d'eux n'en avait +pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui +m'eblouissent! Ah! mon coeur deborde! comme c'est bon! oui!... oui!... +encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter a la mer continuellement, +il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire a +personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte +a l'interieur de lames de bronze--et je viendrai la, pour sentir les piles +d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des +sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus! + +Il lache la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la +poitrine. + +Il se releve. La place est entierement vide. + +Qu'ai-je fait? + +Si j'etais mort pendant ce temps-la, c'etait l'enfer! l'enfer +irrevocable! + +Il tremble de tous ses membres. + +Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre a tous +les pieges! On n'est pas plus imbecile et plus infame. Je voudrais me +battre, ou plutot m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je +me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme +si j'avais dans l'ame un troupeau de betes feroces. Je voudrais, a coups +de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!... + +Il se jette sur son couteau, qu'il apercoit. Le couteau glisse de sa +main, et Antoine reste accote contre le mur de sa cabane, la bouche +grande ouverte, immobile,--cataleptique. + +Tout l'entourage a disparu. + +Il se croit a Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure +un escalier en limacon et dressee au centre de la ville. + +En face de lui s'etend le lac Mareotis, a droite la mer, a gauche la +campagne,--et, immediatement sous ses yeux, une confusion de toits +plats, traversee du sud au nord et de l'est a l'ouest par deux rues qui +s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de +portiques a chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double +colonnade ont des fenetres a vitres coloriees. Quelques-unes portent +exterieurement d'enormes cages en bois, ou l'air du dehors s'engouffre. + +Des monuments d'architecture differente se tassent les uns pres des +autres. Des pylones egyptiens dominent des temples grecs. Des obelisques +apparaissent comme des lances entre des creneaux de briques rouges. Au +milieu des places, il y a des Hermes a oreilles pointues et des Anubis +a tete de chien. Antoine distingue des mosaiques dans les cours, et aux +poutrelles des plafonds des tapis accroches. + +Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et +l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que separe un +mole joignant Alexandrie a l'ilot escarpe sur lequel se leve la tour +du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudees et a neuf etages, +--avec un amas de charbons nons fumant a son sommet. + +De petits ports interieurs decoupent les ports principaux. Le mole, a +chaque bout, est termine par un pont etabli sur des colonnes de marbre +plantees dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares +debordantes de marchandises, des barques thalameges a incrustations +d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des triremes et des +biremes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre +les quais. + +Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions +royales: le palais des Ptolemees, le Museum, le Posidium, le Cesareum, +le Timonium ou se refugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau +d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extremite de la ville, apres l'Eunoste, +on apercoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de +papyrus. + +Des vendeurs ambulants, des portefaix, des aniers, courent, se heurtent. +Ca et la, un pretre d'Osiris avec une peau de panthere sur l'epaule, un +soldat romain a casque de bronze, beaucoup de negres. Au seuil des +boutiques des femmes s'arretent, des artisans travaillent; et le +grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les +detritus des boucheries et des restes de poisson. + +Sur l'uniformite des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un +reseau noir. Les marches pleins d'herbes y font des bouquets verts, les +secheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au +fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans +l'enceinte ovale des murs grisatres, sous la voute du ciel bleu, pres de +la mer immobile. + +Mais la foule s'arrete, et regarde du cote de l'occident, d'ou s'avancent +d'enormes tourbillons de poussiere. + +Ce sont les moines de la Thebaide, vetus de peaux de chevre, armes de +gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain: +"Ou sont-ils? ou sont-ils?" + +Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens. + +Tout a coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds leves. + +Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables batons, +garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas +des choses brisees dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. +Puis de grands cris s'elevent. + +D'un bout a l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple +effare. + +Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, +n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, +s'abat. Mais toujours les hommes a longs cheveux reparaissent. + +Des filets de fumee s'echappent du coin des edifices. Les battants des +portes eclatent. Des pans de murs s'ecroulent. Des architraves tombent. + +Antoine retrouve tous ses ennemis l'un apres l'autre. Il en reconnait +qu'il avait oublies; avant de les tuer, il les outrage. Il eventre, +egorge, assomme, traine les vieillards par la barbe, ecrase les enfants, +frappe les blesses. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire +dechirent les livres; d'autres cassent, abiment les statues, les +peintures, les meubles, les coffrets, mille delicatesses dont ils +ignorent l'usage et qui, a cause de cela, les exasperent. De temps +a autre, ils s'arretent tout hors d'haleine, puis recommencent. + +Les habitants, refugies dans les cours, gemissent. Les femmes levent au +ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour flechir les Solitaires, +elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit +jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du +tronc des cadavres decapites, emplit les aqueducs, fait par terre de +larges flaques rouges. + +Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les +gouttelettes sur ses levres, et tressaille de joie a le sentir contre +ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempee. + +La nuit vient. L'immense clameur s'apaise. + +Les Solitaires ont disparu. + +Tout a coup, sur les galeries exterieures bordant les neuf etages du +Phare, Antoine apercoit de grosses lignes noires comme seraient des +corbeaux arretes. Il y court, et il se trouve au sommet. + +Un grand miroir de cuivre, tourne vers la haute mer, reflete les navires +qui sont au large. + +Antoine s'amuse a les regarder; et a mesure qu'il les regarde, leur +nombre augmente. + +Ils sont tasses dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derriere, +sur un promontoire, s'etale une ville neuve d'architecture romaine, avec +des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus, +et une profusion d'airain appliquee aux volutes des chapiteaux, a la crete +des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cypres la domine. La +couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes a +l'horizon, il y a de la neige. + +Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: "Venez! on +vous attend!" + +Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et +il arrive devant la facade du palais, decore par un groupe en cire qui +represente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de +porphyre porte a son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son +guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend. + +Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements. + +On voit le long des murs en mosaique, des generaux offrant a l'Empereur +sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des +colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sieges +d'ivoire, des tapisseries brodees de perles. La lumiere tombe des +voutes, Antoine continue a marcher. De tiedes exhalaisons circulent; il +entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postes dans +les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent a des automates, +--tiennent sur leurs epaules des batons de vermeil. + +Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminee au fond par des rideaux +d'hyacinthe. Ils s'ecartent, et decouvrent l'Empereur, assis sur un +trone, en tunique violette, et chausse de brodequins rouges a bandes +noires. + +Un diademe de perles contourne sa chevelure disposee en rouleaux +symetriques. Il a les paupieres tombantes, le nez droit, la physionomie +lourde et sournoise. Aux coins du dais etendu sur sa tete quatre +colombes d'or sont posees, et au pied du trone deux lions d'email +accroupis. Les colombes se mettent a chanter, les lions a rugir, +l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans +preambule, ils se racontent des evenements. Dans les villes d'Antioche, +d'Ephese et d'Alexandrie, on a saccage les temples et fait avec les +statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup. +Antoine lui reproche sa tolerance envers les Novatiens. Mais l'Empereur +s'emporte; Novatiens, Ariens, Meleciens, tous l'ennuient. Cependant il +admire l'episcopat, car les chretiens relevant des eveques, qui +dependent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-la pour +avoir a soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manque de leur fournir +des sommes considerables. Mais il deteste les peres du Concile de Nicee. +--"Allons-les voir!" Antoine le suit. + +Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse. + +Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des +portiques, ou le reste de la foule se promene. Au centre du champ de +course s'etend une plate-forme etroite, portant sur sa longueur un petit +temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze +entrelaces, a un bout de gros oeufs en bois, et a l'autre sept dauphins +la queue en l'air. + +Derriere le pavillon imperial, les Prefets des chambres, les Comtes des +domestiques et les Patrices s'echelonnent jusqu'au premier etage d'une +eglise, dont toutes les fenetres sont garnies de femmes. A droite est la +tribune de la faction bleue, a gauche celle de la verte, en dessous un +piquet de soldats, et, au niveau de l'arene un rang d'arcs corinthiens; +formant l'entree des loges. + +Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches, +plantes entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et +ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits +par des cochers revetus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des +manches etroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la +barbe, les cheveux rases sur le front a la mode des Huns. + +Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en +bas, il n'apercoit que des visages fardes, des vetements bigarres, des +plaques d'orfevrerie; et le sable de l'arene, tout blanc, brille comme +un miroir. + +L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secretes, +lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande meme des conseils +pour sa sante. + +Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les +peres du Concile de Nicee, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce +brosse la criniere d'un cheval, Theophile lave les jambes d'un autre, +Jean peint les sabots d'un troisieme, Alexandre ramasse du crottin dans +une corbeille. + +Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'interceder, +lui baisent les mains. La foule entiere les hue; et il jouit de leur +degradation, demesurement. Le voila devenu un des grands de la Cour, +confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son +diademe sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple. + +Et bientot se decouvre sous les tenebres une salle immense, eclairee par +des candelabres d'or. + +Des colonnes, a demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont +s'alignant a la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'a +l'horizon,--ou apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions +d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par +derriere une vague bordure de palais que depassent des cedres, faisant +des masses plus noires sur l'obscurite. + +Les convives, couronnes de violettes, s'appuient du coude contre des +lits tres-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline +versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffe de la tiare et couvert +d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor. + +A sa droite et a sa gauche, deux theories de pretres en bonnets pointus +balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs, +sans pieds ni mains, auxquels il jette des os a ronger; plus bas se +tiennent ses freres, avec un bandeau sur les yeux,--etant tous aveugles. + +Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et +lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on +sent qu'il y a tout autour de la salle une ville demesuree, un ocean +d'hommes dont les flots battent les murs. + +Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant a +boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire, +charge d'outres percees, passe et revient, laissant couler de la +verveine pour rafraichir les dalles. + +Des belluaires amenent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans +des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines; +des bateleurs negres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes +de neige, qui s'ecrasent en tombant contre les claires argenteries. La +clameur est si formidable qu'on dirait une tempete, et un nuage flotte +sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une +flammeche des grands flambeaux, arrachee par le vent, traverse la nuit +comme une etoile qui file. + +Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les +vases sacres, puis les brise; et il enumere interieurement ses flottes, +ses armees, ses peuples. Tout a l'heure, par caprice, il brulera son +palais avec ses convives. Il compte rebatir la tour de Babel et detroner +Dieu. + +Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensees. Elles le +penetrent,--et il devient Nabuchodonosor. + +Aussitot il est repu de debordements et d'exterminations; et l'envie le +prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la degradation de ce +qui epouvante les hommes est un outrage fait a leur esprit, une maniere +encore de les stupefier; et comme rien n'est plus vil qu'une bete brute, +Antoine se met a quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau. + +Il sent une douleur a la main,--un caillou, par hasard, l'a blesse,--et +il se retrouve devant sa cabane. + +L'enceinte des roches est vide. Les etoiles rayonnent. Tout se tait. + +Une fois de plus je me suis trompe! Pourquoi ces choses? Elles viennent +des soulevements de la chair. Ah! miserable! + +Il s'elance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, termine par des +ongles metalliques, se denude jusqu'a la ceinture, et levant la tete +vers le ciel: + +Accepte ma penitence, o mon Dieu! ne la dedaigne pas pour sa faiblesse. +Rends-la aigue, prolongee, excessive! Il est temps! a l'oeuvre! + +Il s'applique un cinglon vigoureux. + +Aie! non! non! pas de pitie! + +Il recommence. + +Oh! oh! oh! chaque coup me dechire la peau, me tranche les membres. Cela +me brule horriblement! + +Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble meme ... + +Antoine s'arrete. + +Va donc, lache! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la +poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanieres, mordez-moi, +arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent +jusqu'aux etoiles, fissent craquer mes os, decouvrir mes nerfs! Des +tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien +d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria? + +L'ombre des cornes du Diable reparait. + +J'aurais pu etre attache a la colonne pres de la tienne, face a face, +sous tes yeux, repondant a tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se +seraient confondues, nos ames se seraient melees. + +Il se flagelle avec furie. + +Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voila qu'un chatouillement me +parcourt. Quel supplice! quels delices! ce sont comme des baisers. Ma +moelle se fond! je meurs! + +Et il voit en face de lui trois cavaliers montes sur des onagres, vetus +de robes vertes, tenant des lis a la main et se ressemblant tous de figure. + +Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur +de pareils onagres, dans la meme attitude. + +Il recule. Alors les onagres, tous a la fois, font un pas et frottent +leur museau contre lui, en essayant de mordre son vetement. Des vois +crient: "Par ici, par ici, c'est la!" Et des etendards paraissent entre +les fentes de la montagne avec des tetes de chameau en licol de soie +rouge, des mulets charges de bagages, et des femmes couvertes de voiles +jaunes, montees a califourchon sur des chevaux-pies. + +Les betes haletantes se couchent, Ses esclaves se precipitent sur les +ballots, on deroule des tapis barioles, on etale par terre des choses +qui brillent. + +Un elephant blanc, caparaconne d'un filet d'or, accourt, en secouant le +bouquet de plumes d'autruche attache a son frontal. + +Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisees, +paupieres a demi closes et se balancant la tete, il y a une femme si +splendidement vetue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule +se prosterne, l'elephant plie les genoux, et + +LA REINE DE SABA + +se laissant glisser le long de son epaule, descend sur les tapis et +s'avance vers saint Antoine. + +Sa robe en brocart d'or, divisee regulierement par des falbalas de +perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage +etroit, rehausse d'applications de couleur, qui representent les douze +signes du Zodiaque. Elle a des patins tres-hauts, dont l'un est noir et +seme d'etoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est +blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu. + +Ses larges manches, garnies d'emeraudes et de plumes d'oiseau, laissent +voir a nu son petit bras rond, orne au poignet d'un bracelet d'ebene, et +ses mains chargees de bagues se terminent par des ongles si pointus que +le bout de ses doigts ressemble presque a des aiguilles. + +Une chaine d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses +joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudree de poudre +bleue; puis, redescendant, lui effleure les epaules et vient s'attacher +sur sa poitrine a un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre +ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de +ses paupieres est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache +brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son +corset la genait. + +Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert a manche d'ivoire, entoure +de sonnettes vermeilles;--et douze negrillons crepus portent la longue- +queue de sa robe, dont un singe tient l'extremite qu'il souleve de temps +a autre. + +Elle dit: + +Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur defaille! + +A force de pietiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et +j'ai casse un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur +les montagnes la main etendue devant les yeux, et des chasseurs qui +criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes +les routes en disant a chaque passant: "L'avez-vous vu?" + +La nuit, je pleurais, le visage tourne vers le muraille. Mes larmes, a +la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaique, comme des flaques +d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup! + +Elle lui prend la barbe. + +Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis tres-gaie, tu verras! Je pince +de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires +a raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres. + +Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voila les +onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue! + +Les onagres sont etendus par terre, sans mouvement. + +Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train egal, avec un caillou +dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret +toujours plie, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils! +Ils me venaient de mon grand-pere maternel, l'empereur Saharil, fils +d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous +les attellerions a une litiere pour nous en retourner vite a la maison! +Mais ... comment?... a quoi songes-tu? + +Elle l'examine. + +Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je +t'epilerai. + +Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pale comme un mort. + +Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitte +pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, +vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporte mes +cadeaux de noces. Choisis. + +Elle se promene entre les rangees d'esclaves et les marchandises. + +Voici du baume de Genezareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, +du cinnamone, et du silphium, bon a mettre dans les sauces. Il y a +la-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre +d'Elisa; et cette boite de neige contient une outre de chalibon, vin +reserve pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de +licorne. Voila des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de +la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de +Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'ile +Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal +perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Emath, et ces +franges a manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais +viens donc! Viens donc! + +Elle tire saint Antoine par la manche. Il resiste. Elle continue: + +Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'etincelles, +est la fameuse toile jaune apportee par les marchands de la Bactriane. +Il leur faut quarante-trois interpretes dans leur voyage. Je t'en ferai +faire des robes, que tu mettras a la maison. + +Poussez les crochets de l'etui en sycomore, et donnez-moi la cassette +d'ivoire qui est au garrot de mon elephant! + +On retire d'une boite quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on +apporte un petit coffret charge de ciselures. + +Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bati les Pyramides? +le voila! Il est compose de sept peaux de dragon mises l'une sur +l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont ete tannees dans de +la bile de parricide. Il represente, d'un cote, toutes les guerres qui +ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les +guerres qui auront lieu jusqu'a la fin du monde. La foudre rebondit +dessus, comme une balle de liege. Je vais le passer a ton bras, et tu +le porteras a la chasse. + +Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boite! Retourne-la, tache +de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai. + +Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse a bras +tendus. + +C'etait une nuit que le roi Salomon perdait la tete. Enfin nous +conclumes un marche. Il se leva, et sortant a pas de loup ... + +Elle fait une pirouette. + +Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas! + +Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent. + +Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des tresors enfermes dans +des galeries ou l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'ete +en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu +de lacs grands comme des mers, j'ai des iles rondes comme des pieces +d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la +musique, au battement des flots tiedes qui se roulent sur le sable. Les +esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volieres, et +pechent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement +assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs +haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui melent le suc des +plantes a des vinaigres et battent des pates. J'ai des couturieres qui +me coupent des etoffes, des orfevres qui me travaillent des bijoux, des +coiffeuses qui sont a me chercher des coiffures, et des peintres +attentifs, versant sur mes lambris des resines bouillantes, qu'ils +refroidissent avec des eventails. J'ai des suivantes de quoi faire un +harem, des eunuques de quoi faire une armee. J'ai des armees, j'ai des +peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos +des trompes d'ivoire. + +Antoine soupire. + +J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'elephants, des couples +de chameaux par centaines, et des cavales a criniere si longue que leurs +pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux a cornes si +larges que l'on abat les bois devant eux quand ils paturent. J'ai des +girafes qui se promenent dans mes jardins, et qui avancent leur tete sur +le bord de mon toit, quand je prends l'air apres diner. + +Assise dans une coquille, et trainee par les dauphins, je me promene +dans les grottes ecoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays +des diamants, ou les magiciens mes amis me laissent choisir les plus +beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi. + +Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du +ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber +la poudre bleue. + +Son plumage, de couleur orange, semble compose d'ecailles metalliques. +Sa petite tete, garnie d'une huppe d'argent, represente un visage +humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue +de paon, qu'il etale en rond derriere lui. + +Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de +prendre son aplomb, puis herisse toutes ses plumes, et demeure immobile. + +Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris ou se cachait l'amoureux! +Merci! merci! messager de mon coeur! + +Il vole comme le desir. Il fait le tour du monde dans sa journee. Le +soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce +qu'il a vu, les mers qui ont passe sous lui avec les poissons et les +navires, les grands deserts vides qu'il a contemples du haut des cieux, +et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les +plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnees. + +Elle tord ses bras, langoureusement. + +Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un +promontoire au milieu d'un isthme, entre deux oceans. Il est lambrisse +de plaques de verre, parquete d'ecailles de tortue, et s'ouvre aux +quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les +peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'epaule. Nous +dormirions sur des duvets plus mous que des nuees, nous boirions des +boissons froides dans des ecorces de fruits, et nous regarderions le +soleil a travers des emeraudes! Viens!... + +Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrite: + +Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela +qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la +chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Preferes-tu un +corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, +plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux! + +Antoine, malgre lui, les regarde. + +Toutes celles que tu as rencontrees, depuis la fille des carrefours +chantant sous sa lanterne jusqu'a la patricienne effeuillant des roses +du haut de sa litiere, toutes les formes entrevues, toutes les +imaginations de ton desir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je +suis un monde. Mes vetements n'ont qu'a tomber, et tu decouvriras sur ma +personne une succession de mysteres! + +Antoine claque des dents. + +Si tu posais ton doigt sur mon epaule, ce serait comme une trainee de +feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps +t'emplira d'une joie plus vehemente que la conquete d'un empire. Avance +tes levres! mes baisers ont le gout d'un fruit qui se fondrait dans ton +coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, +t'ebahir de mes membres, et brule par mes prunelles, entre mes bras, +dans un tourbillon ... + +Antoine fait un signe de croix. + +Tu me dedaignes! adieu! + +Elle s'eloigne en pleurant, puis se retourne: + +Bien sur? une femme si belle! + +Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la souleve. + +Tu te repentiras, bel ermite, tu gemiras! tu t'ennuieras! mais je m'en +moque! la! la! la! oh! oh! oh! + +Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant a cloche-pied. + +Les esclaves defilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, +l'elephant, les suivantes, les mulets qu'on a recharges, les negrillons, +le singe, les courriers verts, tenant a la main leur lis casse;--et la +Reine de Saba s'eloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui +ressemble a des sanglots ou a un ricanement. + + + + +III. + + +Quand elle a disparu, Antoine apercoit un enfant sur le seuil de sa +cabane. + +C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il. + +Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, +contourne, d'aspect miserable. Des cheveux blancs couvrent sa tete +prodigieusement grosse; et il grelotte sous une mechante tunique, tout +en gardant a sa main un rouleau de papyrus. + +La lumiere de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui. + +ANTOINE + +l'observe de loin et en a peur. + +Qui es tu? + +L'ENFANT repond: + +Ton ancien disciple Hilarion! + +ANTOINE + +Tu mens! Hilarion habite depuis longues annees la Palestine. + +HILARION + +J'en suis revenu! c'est bien moi! + +ANTOINE + +se rapproche, et il le considere. + +Cependant sa figure etait brillante comme l'aurore, candide, joyeuse. +Celle-la est toute sombre et vieille. + +HILARION + +De longs travaux m'ont fatigue! + +ANTOINE + +La voix aussi est differente. Elle a un timbre qui vous glace. + +HILARION + +C'est que je me nourris de choses ameres! + +ANTOINE + +Et ces cheveux blancs? + +HILARION + +J'ai eu tant de chagrins! + +ANTOINE + +a part: + +Serait-ce possible?... + +HILARION + +Je n'etais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu +visite cette annee, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours +que les Nomades t'ont apporte du pain. Tu as dit, avant-hier, a un +matelot de te faire parvenir trois poincons. + +ANTOINE + +Il sait tout! + +HILARION + +Apprends meme que je ne t'ai jamais quitte. Mais tu passes de longues +periodes sans m'apercevoir. + +ANTOINE + +Comment cela? Il est vrai que j'ai la tete si troublee! Cette nuit +particulierement ... + +HILARION + +Tous les Peches Capitaux sont venus. Mais leurs pietres embuches se +brisent contre un Saint tel que toi! + +ANTOINE + +Oh! non!... non! A chaque minute, je defaille! Que ne suis-je un de +ceux dont l'ame est toujours intrepide et l'esprit ferme,--comme le +grand Athanase, par exemple. + +HILARION + +Il a ete ordonne illegalement par sept eveques! + +ANTOINE + +Qu'importe! si sa vertu ... + +HILARION + +Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues, +et finalement exile comme accapareur. + +ANTOINE + +Calomnie! + +HILARION + +Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le tresorier des +largesses? + +ANTOINE + +On l'affirme; j'en conviens. + +HILARION + +Il a brule, par vengeance, la maison d'Arsene! + +ANTOINE + +Helas! + +HILARION + +Au concile de Nicee, il a dit en parlant de Jesus: "L'homme du +Seigneur." + +ANTOINE + +Ah! cela c'est un blaspheme! + +HILARION + +Tellement borne du reste, qu'il avoue ne rien comprendre a la nature du +Verbe. + +ANTOINE + +souriant de plaisir: + +En effet, il n'a pas l'intelligence tres ... elevee. + +HILARION + +Si l'on t'avait mis a sa place, c'eut ete un grand bonheur pour tes +freres comme pour toi. Cette vie a l'ecart des autres est mauvaise. + +ANTOINE + +Au contraire! L'homme, etant esprit, doit se retirer des choses +mortelles. Toute action le degrade. Je voudrais ne pas tenir a la +terre,--meme par la plante de mes pieds! + +HILARION + +Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au +debordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin, +d'etuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton +imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des +des foules applaudissantes! Ta chastete n'est qu'une corruption plus +subtile, et ce mepris du monde l'impuissance de ta haine contre lui! +C'est la ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-etre parce qu'ils +doutent. La possession de la verite donne la joie. Est-ce que Jesus +etait triste? Il allait entoure d'amis, se reposait a l'ombre de +l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant +a la pecheresse, guerissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitie +que pour ta misere. C'est comme un remords qui t'agite et une demence +farouche, jusqu'a repousser la caresse d'un chien ou le sourire +d'un enfant. + +ANTOINE + +eclate en sanglots. + +Assez! assez! tu remues trop mon coeur! + +HILARION + +Secoue la vermine de tes haillons! Releve-toi de ton ordure! Ton Dieu +n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice! + +ANTOINE + +Cependant la souffrance est benie. Les cherubins s'inclinent pour +recevoir le sang des confesseurs. + +HILARION + +Admire donc les Montanistes! ils depassent tous les autres. + +ANTOINE + +Mais c'est la verite de la doctrine qui fait le martyre! + +HILARION + +Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il temoigne egalement +pour l'erreur? + +ANTOINE + +Te tairas-tu, vipere! + +HILARION + +Cela n'est peut-etre pas si difficile. Les exhortations des amis, le +plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain +vertige, mille circonstances les aident. + +Antoine s'eloigne d'Hilarion. Hilarion le suit. + +D'ailleurs, cette maniere de mourir amene de grands desordres. Denys, +Cyprien et Gregoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blamee, +et le concile d'Elvire ... + +ANTOINE + +se bouche les oreilles. + +Je n'ecoute plus! + +HILARION + +elevant la voix: + +Voila que tu retombes dans ton peche d'habitude, la paresse. L'ignorance +est l'ecume de l'orgueil. On dit: "Ma conviction est faite, pourquoi +discuter?" et on meprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et +jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans +ta main? + +ANTOINE + +Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tete. + +HILARION + +Les efforts pour comprendre Dieu sont superieurs a tes mortifications +pour le flechir. Nous n'avons de merite que par notre soif du Vrai. La +Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problemes que tu +meconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, +pour son salut, communiquer avec ses freres,--ou bien l'Eglise, +l'assemblee des fideles, ne serait qu'un mot,--et ecouter toutes les +raisons, ne dedaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poete +Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annonce le Sauveur. Denys +l'Alexandrin recut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint +Clement nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a ete +converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimee. + +ANTOINE + +Quel air d'autorite! Il me semble que tu grandis ... + +En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement elevee; et Antoine, +pour ne plus le voir, ferme les yeux. + +HILARION + +Rassure-toi, bon ermite! + +Asseyons-nous la, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand a la +premiere lueur du jour je te saluais, en t'appelant "claire etoile du +matin"; et tu commencais tout de suite mes instructions. Elles ne sont +pas finies. La lune nous eclaire suffisamment. Je t'ecoute. + +Il a tire un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisees, avec +son rouleau de papyrus a la main, il leve la tete vers saint Antoine, +qui, assis pres de lui, reste le front penche. + +Apres un moment de silence, Hilarion reprend: + +La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmee par les miracles? +Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs +peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un +evenement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous +toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous etonne +pas, s'ensuit-il que nous la comprenions? + +ANTOINE + +Peu importe! il faut croire l'Ecriture! + +HILARION + +Saint Paul, Origene et bien d'autres ne l'entendaient pas litteralement; +mais si on l'explique par des allegories, elle devient le partage d'un +petit nombre et l'evidence de la verite disparait. Que faire? + +ANTOINE + +S'en remettre a l'Eglise! + +HILARION + +Donc l'Ecriture est inutile? + +ANTOINE + +Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurites +... Mais le Nouveau resplendit d'une lumiere pure. + +HILARION + +Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparait a Joseph, tandis +que dans Luc, c'est a Marie. L'onction de Jesus par une femme se passe, +d'apres le premier Evangile, au commencement de sa vie publique, et, +selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on +lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, +dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apotres +ne doivent prendre ni argent ni sac, pas meme de sandales et de baton, +dans Marc, au contraire, Jesus leur defend de rien emporter si ce n'est +des sandales et un baton. Je m'y perds!... + +ANTOINE + +avec ebahissement: + +En effet ... en effet ... + +HILARION + +Au contact de l'hemorroidesse, Jesus se retourna en disant: "Qui m'a +touche?" Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit +l'omniscience de Jesus. Si le tombeau etait surveille par des gardes, +les femmes n'avaient pas a s'inquieter d'un aide pour soulever la pierre +de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes +femmes n'etaient pas la. A Emmaues, il mange avec ses disciples et leur +fait tater ses plaies. C'est un corps humain, un objet materiel, +ponderable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible? + +ANTOINE + +Il faudrait beaucoup de temps pour te repondre! + +HILARION + +Pourquoi recut-il le Saint-Esprit, bien qu'etant le Fils? Qu'avait-il +besoin du bapteme s'il etait le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le +tenter, lui, Dieu? + +Est-ce que ces pensees-la ne te sont jamais venues? + +ANTOINE + +Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma +conscience. Je les ecrase, elles renaissent, m'etouffent; et je crois +parfois que je suis maudit. + +HILARION + +Alors, tu n'as que faire de servir Dieu? + +ANTOINE + +J'ai toujours besoin de l'adorer! + +Apres un long silence: + +HILARION + +reprend: + +Mais en dehors du dogme, toute liberte de recherches nous est permise. +Desires-tu connaitre la hierarchie des Anges, la vertu des Nombres, la +raison des germes et des metamorphoses? + +ANTOINE + +Oui! oui! ma pensee se debat pour sortir de sa prison. Il me semble +qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois meme, pendant la +duree d'un eclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe! + +HILARION + +Le secret que tu voudrais tenir est garde par des sages. Ils vivent dans +un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vetus de blanc et +calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des leopards tout a +l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le +hennissement des licornes se melent a leurs voix. Tu les ecouteras; et +la face de l'Inconnu se devoilera! + +ANTOINE + +soupirant: + +La route est longue, et je suis vieux! + +HILARION + +Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a meme tout pres +de toi; ici!--Entrons! + + + + +IV + + +Et Antoine voit devant lui une basilique immense. + +La lumiere se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil +multicolore. Elle eclaire les tetes innombrables de la foule qui emplit +la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas cotes,--ou l'on +distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des +chainettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes +sur les murs. + +Au milieu de la foule, des groupes, ca et la, stationnent. Des hommes, +debout sur des escabeaux, haranguent le doigt leve; d'autres prient les +bras en croix, sont couches par terre, chantent des hymnes, ou boivent +du vin; autour d'une table, des fideles font les agapes; des martyrs +demaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards, +appuyes sur des batons, racontant leurs voyages. + +Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie +et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, +des epines aux franges de leur vetement, les sandales noires de poussiere, +la peau brulee par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux +de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodees, des sayons de +poil, des bonnets de matelots, des mitres d'eveques. Leurs yeux fulgurent +extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques. + +Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se +serrant contre son epaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. +Plusieurs sont habillees en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur. + +HILARION + +Ce sont des chretiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les +femmes sont toujours pour Jesus, meme les idolatres, temoin Procula +l'epouse de Pilate et Poppee la concubine de Neron. Ne tremble +plus! avance! + +Et il en arrive d'autres, continuellement. + +Ils se multiplient, se dedoublent, legers comme des ombres, tout en +faisant une grande clameur ou se melent des hurlements de rage, des cris +d'amour, des cantiques et des objurgations. + +ANTOINE + +a voix basse: + +Que veulent-ils? + +HILARION + +Le Seigneur a dit "j'aurais encore a vous parler de bien des choses." +Ils possedent ces choses. + +Et il le pousse vers un trone d'or a cinq marches ou, entoure de +quatre-vingt-quinze disciples, tous frottes d'huile, maigres et +tres-pales, siege le prophete Manes,--beau comme un archange, immobile +comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses +cheveux nattes, a sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa +droite un globe. Les images representent les creatures qui sommeillaient +dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis, + +MANES + +fait tourner son globe; et reglant ses paroles sur une lyre d'ou +s'echappent des sons cristallins: + +La terre celeste est a l'extremite superieure, la terre mortelle a +l'extremite inferieure. Elle est soutenue par deux anges, le +Splenditenens et l'Omophore a six visages. + +Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinite impassible; en +dessous, face a face, sont le Fils de Dieu et le Prince des tenebres. + +Les tenebres s'etant avancees jusqu'a son royaume, Dieu tira de son +essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des +cinq elements. Mais les demons des tenebres lui en deroberent une +partie, et cette partie est l'ame. + +Il n'y a qu'une seule ame--universellement epandue, comme l'eau d'un +fleuve divise en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent, +grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle +pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier. + +Les ames sorties de ce monde emigrent vers les astres, qui sont des +etres animes. + +ANTOINE + +se met a rire. + +Ah! ah! quelle absurde imagination! + +UN HOMME + +sans barbe, et d'apparence austere: + +En quoi? + +Antoine va repondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est +l'immense Origene; et + +MANES + +reprend: + +D'abord elles s'arretent dans la lune, ou elles se purifient. Ensuite +elles montent dans le soleil. + +ANTOINE + +lentement: + +Je ne connais rien ... qui nous empeche ... de le croire. + +MANES + +Le but de toute creature est la delivrance du rayon celeste enferme dans +la matiere. Il s'en echappe plus facilement par les parfums, les epices, +l'arome du vin cuit, les choses legeres qui ressemblent a des pensees. +Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaitra dans le +corps d'un celephe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu +plantes une vigne, tu seras lie dans ses rameaux. La nourriture en +absorbe. Donc, privez-vous! jeunez! + +HILARION + +Ils sont temperants, comme tu vois! + +MANES + +Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs +les Purs, grace a leurs merites, depouillent les vegetaux de cette +partie lumineuse et elle remonte a son foyer. Les animaux, par la +generation, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes! + +HILARION + +Admire leur continence! + +MANES + +Ou plutot, faites si bien qu'elles ne soient pas fecondes.--Mieux vaut +pour l'ame tomber sur la terre que de languir dans des entraves +charnelles! + +ANTOINE + +Ah! l'abomination! + +HILARION + +Qu'importe la hierarchie des turpitudes? l'Eglise a bien fait du mariage +un sacrement! + +SATURNIN + +en costume de Syrie: + +Il propage un ordre de choses funestes! Le Pere, pour punir les anges +revoltes, leur ordonna de creer le monde. Le Christ est venu, afin que +le Dieu des Juifs qui etait un de ces anges ... + +ANTOINE + +Un ange? lui! le Createur! + +CERDON + +N'a-t-il pas voulu tuer Moise, tromper ses prophetes, seduit les +peuples, repandu le mensonge et l'idolatrie? + +MARCION + +Certainement, le Createur n'est pas le vrai Dieu! + +SAINT CLEMENT D'ALEXANDRIE + +La matiere est eternelle! + +BARDESANES en mage de Babylone: + +Elle a ete formee par les Sept Esprits planetaires. + +LES HERNIENS + +Les anges ont fait les ames! + +LES PRISCILLIANIENS + +C'est le Diable qui a fait le monde! + +ANTOINE + +se rejette en arriere: + +Horreur! + +HILARION + +le soutenant: + +Tu te desesperes trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un +qui a recu la sienne de Theodas, l'ami de saint Paul. Ecoute-le! + +Et, sur un signe d'Hilarion, + +VALENTIN + +en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crane pointu: + +Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en delire. + +ANTOINE + +baisse la tete. + +L'oeuvre d'un Dieu en delire!... + +Apres un long silence: + +Comment cela? + +VALENTIN + +Le plus parfait des etres, des Eons, l'Abime, reposait au sein de la +Profondeur avec la Pensee. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut +pour compagne la Verite. + +L'Intelligence et la Verite engendrerent le Verbe et la Vie, qui a leur +tour, engendrerent l'Homme; et l'Eglise;--et cela fait huit Eons! + +Il compte sur ses doigts. + +Le Verbe et la Verite produisirent dix autres Eons, c'est-a-dire cinq +couples. L'Homme et l'Eglise en avaient produit douze autres, parmi +lesquels le Paraclet et la Foi, l'Esperance et la Charite, le Parfait +et la Sagesse, Sophia. + +L'ensemble de ces trente Eons constitue le Plerome, ou Universalite +de Dieu. Ainsi, comme les echos d'une voix qui s'eloigne, comme les +effluves d'un parfum qui s'evapore, comme les feux du soleil qui se +couche, les Puissances emanees du Principe vont toujours +s'affaiblissant. + +Mais Sophia, desireuse de connaitre le Pere, s'elanca hors du Plerome; +--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, +qui avait relie entre eux tous les Eons; et tous ensemble ils formerent +Jesus, la fleur du Plerome. + +Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laisse dans le vide +une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut +pitie, la delivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth delivree la +lumiere naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la +matiere noire. + +D'Acharamoth sortit le Demiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du +Diable. Il habite bien plus bas que le Plerome, sans meme l'apercevoir, +tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et repete par la bouche de ses +prophetes: "Il n'y a d'autre Dieu que moi!" Puis il fit l'homme, et lui +jeta dans l'ame la semence immaterielle, qui etait l'Eglise, reflet de +l'autre Eglise placee dans le Plerome. + +Acharamoth, un jour, parvenant a la region la plus haute, se joindra au +Sauveur; le feu cache dans le monde aneantira toute matiere, se devorera +lui-meme, et les hommes, devenus de purs esprits, epouseront des anges! + +ORIGENE + +Alors le Demon sera vaincu, et le regne de Dieu commencera! + +Antoine retient un cri; et aussitot, + +BASILIDE + +le prenant par le coude: + +L'Etre supreme avec les emanations infinies s'appelle Abraxas, et le +Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, +rectitude-sur-rectitude. + +On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, +inscrits sur cette calcedoine pour faciliter la memoire. + +Et il montre a son cou une petite pierre ou sont gravees des lignes +bizarres. + +Alors tu seras transporte dans l'Invisible; et superieur a la loi, tu +mepriseras tout, meme la vertu! + +Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'apres l'exemple de +Kaulakau. + +ANTOINE + +Comment! et la croix? + +LES ELKHESAITES + +en robe d'hyacinthe, lui repondent: + +La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes peres +sont effacees, grace a la mission qui est venue! + +On peut renier le Christ inferieur, l'homme-Jesus; mais il faut adorer +l'autre Christ, eclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe. + +Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est feminin! + +Hilarion a disparu; et Antoine pousse par la foule arrive devant + +LES CARPOCRATIENS + +etendus avec des femmes sur des coussins d'ecarlate: + +Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une serie de conditions +et d'actions. Pour t'affranchir des tenebres, accomplis, des maintenant, +leurs oeuvres! L'epoux va dire a l'epouse: "Fais la charite a ton frere", +et elle te baisera. + +LES NICOLAITES + +assembles autour d'un mets qui fume: + +C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est +permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande. +Tache de l'exterminer a force de debauches! Prounikos, la mere du Ciel, +s'est vautree dans les ignominies. + +LES MARCOSIENS + +avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume: + +Entre chez nous pour t'unir a l'Esprit! Entre chez nous pour boire +l'immortalite! + +Et l'un d'eux lui montre, derriere une tapisserie, le corps d'un homme +termine par une tete d'ane. Cela represente Sabaoth, pere du Diable. En +marque de haine, il crache dessus. + +Un autre decouvre un lit tres-bas, jonche de fleurs, en disant que + + + Les noces spirituelles vont s'accomplir. + + +Un troisieme tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y +parait: + +Ah! le voila! le voila! le sang du Christ! + +Antoine s'ecarte. Mais il est eclabousse par l'eau qui saute d'une cuve. + +LES HELVIDIENS + +s'y jettent la tete en bas, en marmottant: + +L'homme regenere par le bapteme est impeccable! + +Puis il passe pres d'un grand feu, ou se chauffent les Adamites, +completement nus pour imiter la purete du paradis; et il se heurte aux + +MESSALIENS + +vautres sur les dalles, a moitie endormis, stupides: + +Oh! ecrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un +peche, toute occupation mauvaise! + +Derriere ceux-la, les abjects + +PATERNIENS + +hommes, femmes et enfants, pele-mele sur un tas d'ordures, relevent +leurs faces hideuses barbouillees de vin: + +Les parties inferieures du corps faites par le Diable lui appartiennent. +Buvons, mangeons, forniquons! + +AETIUS + +Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu! + +Mais tout a coup + +UN HOMME + +vetu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet +de lanieres a la main; et frappant au hasard de droite et de gauche, +violemment: + +Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, heretiques et demons! la vermine +des ecoles, la lie de l'enfer! Celui-la, Marcion, c'est un matelot de +Sinope excommunie pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien; +Aetius a vole sa concubine, Nicolas prostitue sa femme; et Manes, qui se +fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut ecorche vif avec +une pointe de roseau, si bien que sa peau tannee se balance aux portes +de Clesiphon! + +ANTOINE + +a reconnu Tertullien, et s'elance pour le rejoindre: + +Maitre! a moi! a moi! + +TERTULLIEN + +continuant: + +Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeunez, pleurez, +mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! apres Jesus, la +science est inutile! + +Tous ont fui; et Antoine voit, a la place de Tertullien, une femme +assise sur un banc de pierre. + +Elle sanglote, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux pendants, +le corps affaisse dans une longue simarre brune. + +Puis, ils se trouvent l'un pres de l'autre, loin de la foule;--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois, +quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus. + +Cette femme est tres-belle, fletrie pourtant et d'une paleur de sepulcre. +Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensees, +mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin, + +PRISCILLA + +se met a dire: + +J'etais dans la derniere chambre des bains, et je m'endormais au +bourdonnement des rues. + +Tout a coup j'entendis des clameurs. On criait: "C'est un magicien! +c'est le Diable!" Et la foule s'arreta devant notre maison, en face du +temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'a la hauteur du +soupirail. + +Sur le peristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de +fer a son cou. Il prenait des charbons dans un rechaud, et il s'en faisait +sur la poitrine de larges trainees, en appelant "Jesus, Jesus!" Le peuple +disait: "Cela n'est pas permis! lapidons-le!" Lui, il continuait. C'etaient +des choses inouies, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil +tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or +vibrer. Le jour tomba. Mes bras lacherent les barreaux, mon corps defaillit, +et quand il m'eut emmenee a sa maison ... + +ANTOINE + +De qui donc parles-tu? + +PRISCILLA + +Mais, de Montanus! + +ANTOINE + +Il est mort, Montanus. + +PRISCILLA + +Ce n'est pas vrai! + +UNE VOIX + +Non, Montanus n'est pas mort! + +Antoine se retourne; et pres de lui, de l'autre cote, sur le banc, une +seconde femme est assise,--blonde celle-la, et encore plus pale, avec +des bouffissures sous les paupieres comme si elle avait longtemps +pleure. Sans qu'il l'interroge, elle dit: + +MAXIMILLA + +Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'a un detour du chemin, +nous vimes un homme sous un figuier. + +Il cria de loin: "Arretez-vous!" et il se precipita en nous injuriant. +Les esclaves accoururent. Il eclata de rire. Les chevaux se cabrerent. +Les molosses hurlaient tous. + +Il etait debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait +claquer son manteau. + +En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanite de nos +oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du cote des +dromadaires, a cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous +la machoire. + +Sa fureur me versait l'epouvante dans les entrailles; c'etait pourtant +comme une volupte qui me bercait, m'enivrait. + +D'abord, les esclaves s'approcherent. "Maitre, dirent-ils, nos betes +sont fatiguees"; puis ce furent les femmes: "Nous avons peur", et les +esclaves s'en allerent. Puis, les enfants se mirent a pleurer: "Nous +avons faim!" Et comme on n'avait pas repondu aux femmes, elles +disparurent. + +Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un pres de moi. C'etait l'epoux; +j'ecoutais l'autre. Il se traina parmi les pierres en s'ecriant "Tu +m'abandonnes?" et je repondis: "Oui! va-t'en!"--afin d'accompagner +Montanus. + +ANTOINE + +Un eunuque! + +PRISCILLA + +Ah! cela t'etonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe +et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les ames, mieux +que les corps, peuvent s'etreindre avec delire. Pour conserver +impunement Eustolie, Leonce l'eveque se mutila,--aimant mieux son amour +que sa virilite. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint; +Sotas n'a pu me guerir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la +derniere des prophetesses; et apres moi, la fin du monde viendra. + +MAXIMILLA + +Il m'a comble de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en +est plus aimee! + +PRISCILLA + +Tu mens! c'est moi! + +MAXIMILLA + +Non, c'est moi! + +Elles se battent. + +Entre leurs epaules parait la tete d'un negre. + +MONTANUS + +couvert d'un manteau noir, ferme par deux os de mort: + +Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes +par cette union dans la plenitude spirituelle. Apres l'age du Pere, +l'age du Fils; et j'inaugure le troisieme, celui du Paraclet. Sa lumiere +m'est venue durant les quarante nuits que la Jerusalem celeste a brille +dans le firmament, au-dessus de ma maison, a Pepuza. + +Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanieres vous flagellent! +comme vos membres endoloris se presentent a mes ardeurs! comme vous +languissez sur ma poitrine, d'un irrealisable amour! Il est si fort +qu'il vous a decouvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir +les ames avec vos yeux. + +Antoine fait un geste d'etonnement. + +TERTULLIEN + +revenu pres de Montanus: + +Sans doute, puisque l'ame a un corps,--ce qui n'a point de corps +n'existant pas. + +MONTANUS + +Pour la rendre plus subtile, j'ai institue des mortifications +nombreuses, trois caremes par an, et pour chaque nuit des prieres ou +l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'echappant ne ternisse +la pensee. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutot de tout +mariage! Les anges ont peche avec les femmes. + +LES ARCONTIQUES + +en cilices de crins: + +Le Sauveur a dit: "Je suis venu pour detruire l'oeuvre de la Femme." + +LES TATIANIENS + +en cilices de joncs: + +L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps. + +Et, avancant toujours du meme cote, Antoine rencontre + +LES VALESIENS + +etendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur +tunique. + +Ils lui presentent un couteau: + +Fais comme Origene et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains, +lache? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite? + +Et pendant qu'il est a les regarder se debattre, etendus sur le dos dans +les mares de leur sang, + +LES CAINITES + +les cheveux, noues par une vipere, passent pres de lui, en vociferant a +son oreille: + +Gloire a Cain! gloire a Sodome! gloire a Judas! + +Cain fit la race des forts. Sodome epouvanta la terre avec son +chatiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans +lui pas de mort et pas de redemption! + +Ils disparaissent sous la horde des + +CIRCONCELLIONS + +vetus de peaux de loup, couronnes d'epines, et portant des masques de fer: + +Ecrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche +qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la +housse de l'ane, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se desole +parce que les autres ne sont pas des miserables comme lui. + +Nous, les Saints, pour hater la fin du monde, nous empoisonnons, +brulons, massacrons! + +Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous +enlevons avec des tenailles la peau de nos tetes, nous etalons nos +membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours! + +Honni le bapteme! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation +universelle! + +Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs. + +Les Audiens tirent des fleches contre le Diable; les Collyridiens +lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant +une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Aupres +d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idee, fait voir un pain +rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampseens, distribue, +comme une hostie, la poussiere de ses sandales. Sur le lit des +Marcosiens jonche de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions +s'entr'egorgent, les Valesiens ralent, Bardesane chante, Carpocras +danse, Maximilla et Priscilla poussent des gemissements sonores;--et la +fausse prophetesse de Cappadoce, toute nue, accoudee sur un lion et +secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible. + +Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux +cous des Heresiarques entre-croisent des lignes de feux, les +constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous +le va-et-vient de la foule, dont chaque tete est un flot qui saute +et rugit. + +Cependant,--du fond meme de la clameur, une chanson s'eleve avec des +eclats de rire, ou le nom de Jesus revient. + +Ce sont des gens de la plebe, tous frappant dans leurs mains pour +marquer la cadence. Au milieu d'eux est + +ARIUS + +en costume de diacre. + +Les fous qui declament contre moi pretendent expliquer l'absurde; et +pour les perdre tout a fait, j'ai compose des petits poemes tellement +droles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et +les ports. + +Mille fois non! le Fils n'est pas coeternel au Pere, ni de meme +substance! Autrement il n'aurait pas dit: "Pere, eloigne de moi ce +calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais a mon +Dieu, a votre Dieu!" et d'autres paroles attestant sa qualite de +creature. Elle nous est demontree, de plus, par tous ses noms: agneau, +pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophete, bonne voie, +pierre angulaire! + +SABELLIUS + +Moi, je soutiens que tous deux sont identiques. + +ARIUS + +Le concile d'Antioche a decide le contraire. + +ANTOINE + +Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'etait Jesus? + +LES VALENTINIENS + +C'etait l'epoux d'Acharamoth repentie! + +LES SETHIANIENS + +C'etait Sem, fils de Noe! + +LES THEODOTIENS + +C'etait Melchisedech! + +LES MERINTHIENS + +Ce n'etait rien qu'un homme! + +LES APOLLINARISTES + +Il en a pris l'apparence! il a simule la Passion. + +MARCEL D'ANCYRE + +C'est un developpement du Pere! + +LE PAPE CALIXTE + +Pere et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu! + +METHODIUS + +Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme! + +CERINTHE + +Et il ressuscitera! + +VALENTIN + +Impossible,--son corps etant celeste! + +PAUL DE SAMOSATE + +Il n'est Dieu que depuis son bapteme! + +HERMOGENE + +Il habite le soleil! + +Et tous les heresiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure, +la tete dans ses mains. + +UN JUIF + +a barbe rouge, et la peau maculee de lepre, s'avance tout pres de lui; +--et ricanant horriblement: + +Son ame etait l'ame d'Esaue! Il souffrait de la maladie +bellerophontienne; et sa mere, la parfumeuse, s'est livree a Pantherus, +un soldat romain, sur des gerbes de mais, un soir de moisson. + +ANTOINE + +vivement, releve sa tete, les regarde sans parler; puis marchant droit +sur eux: + +Docteurs, magiciens, eveques et diacres, hommes, arriere! arriere! Vous +etes tous des mensonges! + +LES HERESIARQUES + +Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prieres plus +difficiles, des elans d'amour superieurs, des extases aussi longues. + +ANTOINE + +Mais pas de revelation! pas de preuves! + +Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes +de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'etoffes;--et se poussant les +uns les autres: + +LES CERINTHIENS + +Voila l'Evangile des Hebreux! + +LES MARCIONITES + +L'Evangile du Seigneur! + +LES MARCOSIENS + +L'Evangile d'Eve! + +LES ENCRATITES + +L'Evangile de Thomas! + +LES CAINITES + +L'Evangile de Judas! + +BASILIDE + +Le traite de l'ame advenue! + +MANES + +La prophetie de Barcouf! + +Antoine se debat, leur echappe;--et il apercoit dans un coin, plein +d'ombre, + +LES VIEUX EBIONITES + +desseches comme des momies, le regard eteint, les sourcils blancs. + +Ils disent, d'une voix chevrotante: + +Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du +charpentier! Nous etions de son age, nous habitions dans sa rue. Il +s'amusait avec de la boue a modeler des petits oiseaux, sans avoir +peur du coupant des tailloirs, aidait son pere dans son travail, ou +assemblait pour sa mere des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un +voyage en Egypte, d'ou il rapporta de grands secrets. Nous etions a +Jericho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causerent +a voix basse, sans que personne put les entendre. Mais c'est a partir de +ce moment qu'il fit du bruit en Galilee et qu'on a debite sur son compte +beaucoup de fables. + +Ils repetent, en tremblotant: + +Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu! + +ANTOINE + +Ah! encore, parlez! parlez! Comment etait son visage? + +TERTULLIEN + +D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'etait charge de tous les +crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformites du monde. + +ANTOINE + +Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait +une beaute plus qu'humaine. + +EUSEBE DE CESAREE + +Il y a bien a Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis +d'herbes, une statue de pierre, elevee, a ce qu'on pretend, par +l'hemorroidesse. Mais le temps lui a ronge la face, et les pluies ont +gate l'inscription. + +Une femme sort du groupe des Carpocratiens. + +MARCELLINA + +Autrefois, j'etais diaconesse a Rome dans une petite eglise, ou je +faisais voir aux fideles les images en argent de saint Paul, d'Homere, +de Pythagore et de Jesus-Christ. + +Je n'ai garde que la sienne. + +Elle entr'ouvre son manteau. + +La veux-tu? + +UNE VOIX + +Il reparait, lui-meme, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens! + +Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraine. + +Il monte un escalier completement obscur;--et apres bien des marches, +il arrive devant une porte. + +Alors, celui qui le mene (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit a +l'oreille d'un autre: "Le Seigneur va venir",--et ils sont introduits +dans une chambre, basse de plafond, sans meubles. + +Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide +couleur de sang, avec une tete d'homme d'ou s'echappent des rayons, +et le mot _Knouphis_, ecrit en grec tout autour. Elle domine un fut de +colonne, pose au milieu d'un piedestal. Sur les autres parois de la +chambre, des medaillons en fer poli representent des tetes d'animaux, +celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tete +d'ane--encore! + +Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumiere +vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, apercoit la lune qui +brille au loin sur les flots, et meme il distingue leur petit +clapotement regulier, avec le bruit sourd d'une carene de navire tapant +contre les pierres d'un mole. + +Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par +intervalles, comme un aboiement etouffe. Des femmes sommeillent, le +front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement +perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur. +Aupres d'elles, des enfants demi-nus, tout devores de vermine, regardent +d'un air idiot les lampes bruler;--et on ne fait rien; on attend +quelque chose. + +Ils parlent a voix basse de leurs familles, ou se communiquent des +remedes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du +jour, la persecution devenant trop forte. Les paiens pourtant ne sont +pas difficiles a tromper. "Ils croient, les sots, que nous adorons +Knouphis!" + +Mais un des freres, inspire tout a coup, se pose devant la colonne, ou +l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et +d'aristoloches. + +Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes +paralleles. + +L'INSPIRE + +deroule une pancarte couverte de cylindres entremeles, puis commence: + +Sur les tenebres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent +s'echappa, qui semblait la voix de la lumiere. + +TOUS + +repondent, en balancant leurs corps: + +Kyrie eleison! + +L'INSPIRE + +L'homme, ensuite, fut cree par l'infame Dieu d'Israel, avec l'auxiliaire +de ceux-la: + +En designant les medaillons, + +Astophaios, Oraios, Sabaoth, Adonai, Eloi, Iao! + +Et il gisait sur la boue, hideux, debile, informe, sans pensee. + +TOUS + +d'un ton plaintif: + +Kyrie eleison! + +L'INSPIRE + +Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son ame. + +Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colere. Il l'emprisonna +dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science. + +L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par +de longs detours, le fit desobeir a cette loi de haine. + +Et l'homme, quand il eut goute de la science, comprit les choses +celestes. + +TOUS + +avec force: + +Kyrie eleison! + +L'INSPIRE + +Mais Iabdalaoth, pour se venger, precipita l'homme dans la matiere, et +le serpent avec lui! + +TOUS tres-bas: + +Kyrie eleison! + +Ils ferment la bouche, puis se taisent. + +Les senteurs du port se melent dans l'air chaud a la fumee des lampes. +Leurs meches, en crepitant, vont s'eteindre; de longs moustiques +tournoient. Et Antoine rale d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une +monstruosite flottant autour de lui, l'effroi d'un crime pres de +s'accomplir. + +Mais + +L'INSPIRE + +frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tete, psalmodie sur +un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flute aigue: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Veloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains! + +Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des +taches d'or, comme le firmament seme d'etoiles! Pareil aux enroulements +de la vigne et aux circonvolutions des entrailles! + +Inengendre! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honore a +Epidaure! Bon pour les hommes! qui as gueri le roi Ptolemee, les soldats +de Moise, et Glaucus fils de Minos! + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +TOUS + +repetent: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Cependant, rien ne se montre. + +Pourquoi? qu'a-t-il? + +Et on se concerte, on propose des moyens. + +Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulevement se fait dans +la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tete d'un +python parait. + +Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait +autour d'un disque immobile, puis se developpe, s'allonge; il est enorme +et d'un poids considerable. Pour empecher qu'il ne frole la terre, les +hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tete, les +enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la +muraille, s'en va indefiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se +dedoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine. + +LES FIDELES + +collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu. + +C'est toi! c'est toi! + +Eleve d'abord par Moise, brise par Ezechias, retabli par le Messie. Il +t'avait bu dans les ondes du bapteme; mais tu l'as quitte au jardin des +Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse. + +Tordu a la barre de la croix, et plus haut que sa tete, en bavant sur la +couronne d'epines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jesus, toi, +tu es le Verbe! tu es le Christ! + +Antoine s'evanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les +eclats de bois, ou brule doucement la torche qui a glisse de sa main. + +Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il apercoit le Nil, +onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent +au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a +pas quitte les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des +bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux. + +Un temps inappreciable s'ecoule. + +Puis, la voute d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font +des lignes noires sur un fond bleu;--et a ses cotes, dans l'ombre, des +gens pleurent et prient entoures d'autres qui les exhortent et les +consolent. + +Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un +jour d'ete. + +Des voix aigues crient des pasteques, de l'eau, des boissons a la glace, +des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps a autre, des +applaudissements eclatent. Il entend marcher sur sa tete. + +Tout a coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit +de l'eau dans un aqueduc. + +Et il apercoit en face, derriere les barreaux d'une autre loge, un lion +qui se promene,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges +de pourpre. Au dela, des couronnes de monde etagees symetriquement vont +en s'elargissant depuis la plus basse qui enferme l'arene jusqu'a la plus +haute, ou se dressent des mats pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu +dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, +coupent, a intervalles egaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins +disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, senateurs, soldats, +plebeiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules +de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches +de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant, +tumultueux et furieux l'etourdit, comme une immense cuve bouillonnante. +Au milieu de l'arene, sur un autel, fume un vase d'encens. + +Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chretiens condamnes aux betes. +Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes +les bandelettes de Ceres. Leurs amis se partagent des bribes de leurs +vetements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu, +disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'a +la fin. + +Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique +noire, dont la figure s'est deja montree quelque part; il les entretient +du neant du monde et de la felicite des elus. Antoine est transporte +d'amour. Il souhaite l'occasion de repandre sa vie pour le Sauveur, ne +sachant pas s'il n'est point lui-meme un de ces martyrs. + +Mais, sauf un Phrygien a longs cheveux, qui reste les bras leves, tous +ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme +reve, debout, la tete basse. + +LE VIEILLARD + +n'a pas voulu payer, a l'angle d'un carrefour, devant une statue de +Minerve; et il considere ses compagnons avec un regard qui signifie: + +Vous auriez du me secourir! Des communautes s'arrangent quelquefois pour +qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont meme obtenu de +ces lettres declarant faussement qu'on a sacrifie aux idoles. + +Il demande: + +N'est-ce pas Petrus d'Alexandrie qui a regle ce qu'on doit faire quand +on a flechi dans les tourments? + +Puis, en lui-meme: + +Ah! cela est bien dur a mon age! mes infirmites me rendent si faible! +Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'a l'autre hiver, encore! + +Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du cote de +l'autel. + +LE JEUNE HOMME + +qui a trouble, par des coups, une fete d'Apollon, murmure: + +Il ne tenait qu'a moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes! + +--Les soldats t'auraient pris, dit un des freres. + +--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde +fois, j'aurais eu plus de force, bien sur! + +Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, a toutes +les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du cote de l'autel. + +Mais + +L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE + +accourt sur lui: + +Quel scandale! Comment, toi, une victime d'election? Toutes ces femmes +qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un +miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de +Polycarpe eteignait les flammes de son bucher. + +Il se tourne vers le vieillard: + +Pere, pere! tu dois nous edifier par ta mort. En la retardant, tu +commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des +bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-etre que ton +exemple va convertir le peuple entier. + +Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arreter, +d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout a coup regarde +Antoine, se met a rugir--et une vapeur sort de sa gueule. + +Les femmes sont tassees contre les hommes. + +LE CONSOLATEUR + +va de l'un a l'autre. + +Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brulait avec des plaques de +fer, si des chevaux t'ecarteraient, si ton corps enduit de miel etait +devore par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est +surpris dans un bois. + +Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles betes feroces; il +croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans +leurs machoires. + +Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent. + +Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait a l'ecart. Il a brule +trois temples; et il s'avance les bras leves, la bouche ouverte, la tete +au ciel, sans rien voir, comme un somnambule. + +LE CONSOLATEUR + +s'ecrie: + +Arriere! arriere! L'esprit de Montanus vous prendrait. + +TOUS + +reculent, en vociferant: + +Damnation au Montaniste! + +Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre. + +Les lions cabres se mordent a la criniere. Le peuple hurle: "Aux betes! +aux betes!" + +Les martyrs eclatant en sanglots, s'etreignent. Une coupe de vin +narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en +main, vivement. + +Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle +s'ouvre; un lion sort. + +Il traverse l'arene, a grands pas obliques. Derriere lui, a la file, +paraissent les autres lions, puis un ours, trois pantheres, des +leopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie. + +Le claquement d'un fouet retentit. Les chretiens chancellent,--et, pour +en finir, leurs freres les poussent. Antoine ferme les yeux. + +Ils les ouvre. Mais des tenebres l'enveloppent. + +Bientot elles s'eclairassent; et il distingue une plaine aride et +mamelonneuse, comme on en voit autour des carrieres abandonnees. + +Ca et la, un bouquet d'arbustes se leve parmi des dalles a ras du sol; +et des formes blanches, plus indecises que des nuages, sont penchees +sur elles. + +Il en arrive d'autres, legerement. Des yeux brillent dans la fente des +longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui +s'exhalent, Antoine reconnait des patriciennes. Il y a aussi des hommes, +mais de condition inferieure, car ils ont des visages a la fois naifs et +grossiers. + +UNE D'ELLES + +en respirant largement: + +Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sepulcres! +Je suis si fatiguee de la mollesse des lits, du fracas des jours, de +la pesanteur du soleil! + +Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les +fideles y allument d'autres torches, et vont les planter sur +les tombeaux. + +UNE FEMME + +haletante: + +Ah! enfin, me voila! Mais quel ennui que d'avoir epouse un idolatre! + +UNE AUTRE + +Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos freres, tout est +suspect a nos maris!--et meme il faut nous cacher quand nous faisons le +signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique. + +UNE AUTRE + +Avec le mien, c'etait tous les jours des querelles; je ne voulais pas me +soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger, +il m'a fait poursuivre comme chretienne. + +UNE AUTRE + +Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traine par +les talons derriere un char, comme Hector, depuis la porte Esquileenne +jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux cotes du chemin le sang +tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voila! + +Elle tire de sa poitrine une eponge toute noire, la couvre de baisers, +puis se jette sur les dalles, en criant: + +Ah! mon ami! mon ami! + +UN HOMME + +Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut +lapidee au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui +brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant +les recouvre! + +Il se jette sur un tombeau. + +O ma fiancee! ma fiancee! + +ET TOUS LES AUTRES + +par la plaine: + +O ma soeur! o mon frere! o ma fille! o ma mere! + +Ils sont a genoux, le front dans les mains, ou le corps tout a plat, les +deux bras etendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulevent leur +poitrine a la briser. Ils regardent le ciel en disant: + +Aie pitie de son ame, o mon Dieu! Elle languit au sejour des ombres; +daigne l'admettre dans la Resurrection, pour qu'elle jouisse de +ta lumiere! + +Ou, l'oeil fixe sur les dalles, ils murmurent: + +Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporte du vin, des viandes! + +UNE VEUVE + +Voici du pultis, fait par moi, selon son gout, avec beaucoup d'oeufs et +double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme +autrefois, n'est-ce pas? + +Elle en porte un peu a ses levres; et, tout a coup, se met a rire d'une +facon extravagante, frenetique. + +Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgee. + +Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte, +les libations redoublent. Leurs yeux noyes de larmes se fixent les uns +sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de desolation; peu a peu, +leurs mains se touchent, leurs levres s'unissent, les voiles +s'entr'ouvrent, et ils se melent sur les tombes entre les coupes et +les flambeaux. + +Le ciel commence a blanchir. Le brouillard mouille leurs vetements;--et, +sans avoir l'air de se connaitre, ils s'eloignent les uns des autres par +des chemins differents, dans la campagne. + +Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformee. + +Et Antoine voit nettement a travers des bambous une foret de colonnes, +d'un gris bleuatre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul +tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui +s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales +et perpendiculaires, indefiniment multipliees, ressemblerait a une +charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en +place, avec un feuillage noiratre, comme celui du sycomore. + +Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des +fleurs violettes et des fougeres, pareilles a des plumes d'oiseaux. + +Sous les rameaux les plus bas, se montrent ca et la les cornes d'un +bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juches, +des papillons voltigent, des lezards se trainent, des mouches +bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation +d'une vie profonde. + +A l'entree du bois, sur une maniere de bucher, est une chose etrange--un +homme--enduit de bouse de vache, completement nu, plus sec qu'une momie; +ses articulations forment des noeuds a l'extremite de ses os qui semblent +des batons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure tres- +longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air, +ankylose, raide comme un pieu;--et il se tient la depuis si longtemps que +des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure. + +Aux quatre coins de son bucher flambent quatre feux. Le soleil est juste +en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder +Antoine: + +Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu? + +Des flammes sortent de tous les cotes par les intervalles des poutres; +et + +LE GYMNOSOPHISTE + +reprend: + +Pareil au rhinoceros, je me suis enfonce dans la solitude. J'habitais +l'arbre derriere moi. + +En effet, le gros figuier presente, dans ses cannelures, une excavation +naturelle de la taille d'un homme. + +Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance +des preceptes, que pas meme un chien ne m'a vu manger. + +Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du desir, le +desir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action, +tout contact; et--sans plus bouger que la stele d'un tombeau, exhalant +mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et +considerant l'ether dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune +dans mon coeur,--je songeais a l'essence de la grande Ame d'ou +s'echappent continuellement, comme des etincelles de feu, les principes +de la vie. + +J'ai saisi enfin l'Ame supreme dans tous les etres, tous les etres dans +l'Ame supreme;--et je suis parvenu a y faire entrer mon ame, dans +laquelle j'avais fait rentrer mes sens. + +Je recois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui +ne se desaltere que dans les rayons de la pluie. + +Par cela meme que je connais les choses, les choses n'existent plus. + +Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de +bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien. + +Mes austerites effroyables m'ont fait superieur aux Puissances. Une +contraction de ma pensee peut tuer cent fils de rois, detroner les +dieux, bouleverser le monde. + +Il a dit tout cela d'une voix monotone. + +Les feuilles a l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre, +s'enfuient. + +Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute: + +J'ai pris en degout la forme, en degout la perception, en degout jusqu'a +la connaissance elle-meme,--car la pensee ne survit pas au fait transitoire +qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste. + +Tout ce qui est engendre perira, tout ce qui est mort doit revivre; les +etres actuellement disparus sejourneront dans des matrices non encore +formees, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres +creatures. + +Mais, comme j'ai roule dans une multitude infinie d'existences, sous des +enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne +veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps, +maconnee de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine +d'immondices;--et, pour ma recompense, je vais enfin dormir au plus +profond de l'absolu, dans l'Aneantissement. + +Les flammes s'elevent jusqu'a sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tete +passe a travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux beants +regardent toujours. + +ANTOINE + +se releve. + +La torche, par terre, a incendie les eclats de bois; et les flammes ont +roussi sa barbe. + +Tout en criant, Antoine trepigne sur le feu;--et quand il ne reste plus +qu'un amas de cendres: + +Ou est donc Hilarion? Il etait la tout a l'heure. + +Je l'ai vu! + +Eh! non, c'est impossible! je me trompe! + +Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-etre pas plus +de realite. Je deviens fou. Du calme! ou etais-je? qu'y avait-il? + +Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages +indiens. Kalanos se brula devant Alexandre; un autre a fait de meme du +temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que +l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrepidite de +martyrs!... Quant a ceux-la, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait +dit sur les debauches qu'ils occasionnent. + +Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des heresiarques ... Quels +cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de debordements de la chair et +d'egarements de l'esprit? + +C'est vers Dieu qu'ils pretendent se diriger par toutes ces voies! De +quel droit les maudire, moi qui trebuche dans la mienne? Quand ils ont +disparu, j'allais peut-etre en apprendre davantage. Cela tourbillonnait +trop vite; je n'avais pas le temps de repondre. A present, c'est comme +s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumiere. Je +suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir +eteint le feu! + +Une flamme voltige entre les roches; et bientot une voix saccadee se +fait entendre, au loin, dans la montagne. + +Est-ce l'aboiement d'une hyene, ou les sanglots de quelque voyageur +perdu? + +Antoine ecoute. La flamme se rapproche. + +Et il voit venir une femme qui pleure, appuyee sur l'epaule d'un homme a +barbe blanche. + +Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tete +comme elle, avec une tunique de meme couleur, et porte un vase de +bronze, d'ou s'eleve une petite flamme bleue. + +Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme. + +L'ETRANGER (SIMON) + +C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mene partout avec moi. + +Il hausse le vase d'airain. + +Antoine la considere, a la lueur de cette flamme qui vacille. + +Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des +traces de coups; ses cheveux epars s'accrochent dans les dechirures de +ses haillons; ses yeux paraissent insensibles a la lumiere. + +SIMON + +Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler, +sans manger; puis elle se reveille,--et debite des choses merveilleuses. + +ANTOINE + +Vraiment? + +SIMON + +Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as a dire! + +Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses +doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente: + +HELENE (ENNOIA) + +J'ai souvenir d'une region lointaine, couleur d'emeraude. Un seul arbre +l'occupe. + +Antoine tressaille. + +A chaque degre de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple +d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines +d'un corps, et ils regardent la vie eternelle circuler depuis les +racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faite qui depasse le soleil. +Moi, sur la deuxieme branche, j'eclairais avec ma figure les +nuits d'ete. + +ANTOINE + +se touchant le front. + +Ah! ah! je comprends! la tete! + +SIMON + +le doigt sur la bouche: + +Chut!... + +HELENE + +La voile restait bombee, la carene fendait l'ecume. Il me disait: "Que +m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu +m'appartiendras, dans ma maison!" + +Qu'elle etait douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur +le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement. + +A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on +allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout arme conduisant un +char le long du rivage de la mer. + +ANTOINE + +Mais elle est folle entierement! Pourquoi?... + +SIMON + +Chut!... chut! + +HELENE + +Ils m'ont graissee avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour +que je l'amuse. + +Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots +grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes +coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte +fut ouverte. + +SIMON + +C'etait moi! je t'ai retrouvee! + +La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos! +Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils +l'attacherent dans un corps de femme. + +Elle a ete l'Helene des Troyens, dont le poete Stesichore a maudit la +memoire. Elle a ete Lucrece, la patricienne violee par les rois. Elle a +ete Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a ete cette fille +d'Israel qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aime l'adultere, +l'idolatrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituee a tous les +peuples. Elle a chante dans tous les carrefours. Elle a baise tous +les visages. + +A Tyr, la Syrienne, elle etait la maitresse des voleurs. Elle buvait +avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la +vermine de son lit tiede. + +ANTOINE + +Eh! que me fait!... + +SIMON + +d'un air furieux: + +Je l'ai rachetee, te dis-je,--et retablie en sa splendeur; tellement que +Caius Cesar Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher +avec la Lune! + +ANTOINE + +Eh bien?... + +SIMON + +Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clement n'a-t-il pas ecrit +qu'elle fut emprisonnee dans une tour? Trois cents personnes vinrent +cerner la tour; et a chacune des meurtrieres en meme temps, on vit +paraitre la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes, +ni plusieurs Ennoia! + +ANTOINE + +Oui ... je crois me rappeler ... + +Et il tombe dans une reverie. + +SIMON + +Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est +devouee pour les femmes. Car l'impuissance de Jehovah se demontre par la +transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique a +l'ordre des choses. + +J'ai preche le renouvellement dans Ephraim et dans Issachar, le long du +torrent de Bizor, derriere le lac d'Houleh, dans la vallee de Mageddo, +plus loin que les montagnes, a Bostra et a Damas! Viennent a moi ceux +qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont +couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, +appele Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le +Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la +grande puissance de Dieu, incarnee en la personne de Simon! + +ANTOINE + +Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes! + +Tu es ne a Gittoi, pres de Samarie. Dositheus, ton premier maitre, t'a +renvoye! Tu execres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes; +et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jete dans les +flots le sac qui contenait tes artifices! + +SIMON + +Les veux-tu? + +Antoine le regarde;--et une voix interieure murmure dans sa poitrine. +"Pourquoi pas?" + +Simon reprend: + +Celui qui connait les forces de la Nature et la substance des Esprits +doit operer des miracles. C'est le reve de tous les sages--et le desir +qui te ronge; avoue-le! + +Au milieu des Romains, j'ai vole dans le cirque tellement haut qu'on ne +m'a plus revu. Neron ordonna de me decapiter; mais ce fut la tete d'une +brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli +tout vivant; mais j'ai ressuscite le troisieme jour. La preuve, c'est +que me voila! + +Il lui donne ses mains a flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se +recule. + +Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de +marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantite d'or; +j'etablirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher +sur les nuages et sur les flots, passer a travers les montagnes, +apparaitre en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre +ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu? + +Le tonnerre gronde, des eclairs se succedent. + +C'est la voix du Tres-Haut! "car l'Eternel ton Dieu est un feu," et +toutes les creations s'operent par des jaillissements de ce foyer. + +Tu vas en recevoir le bapteme,--ce second bapteme annonce par Jesus, et +qui tomba sur les apotres, un jour d'orage que la fenetre etait ouverte! + +Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en +asperger Antoine: + +Mere des misericordes, toi qui decouvres les secrets, afin que le repos +nous arrive dans la huitieme maison ... + +ANTOINE + +s'ecrie: + +Ah! si j'avais de l'eau benite! + +La flamme s'eteint, en produisant beaucoup de fumee. + +Ennoia et Simon ont disparu. + +Un brouillard extremement froid, opaque et fetide emplit l'atmosphere. + +ANTOINE + +etendant ses bras, comme un aveugle: + +Ou suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abime. Et la croix, bien sur, +est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit! + +Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il apercoit deux +hommes, couverts de longues tuniques blanches. + +Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses +cheveux blonds, separes comme ceux du Christ, descendent regulierement +sur ses epaules. Il a jete une baguette qu'il portait a la main, et que +son compagnon a recue en faisant une reverence a la maniere des +Orientaux. + +Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassee, les cheveux +crepus, une mine naive. + +Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tete, et poudreux comme des gens qui +arrivent de voyage. + +ANTOINE + +en sursaut: + +Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en! + +DAMIS + +--C'est le petit homme.-- + +La, la!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le +maitre. + +Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence. + +ANTOINE + +reprend: + +Vous venez ainsi?... + +DAMIS + +Oh! de loin,--de tres-loin! + +ANTOINE + +Et vous allez?... + +DAMIS + +designant l'autre: + +Ou il voudra! + +ANTOINE + +Qui est-il donc? + +DAMIS + +Regarde-le! + +ANTOINE + +a part: + +Il a l'air d'un saint! Si j'osais ... + +La fumee est partie. Le temps est tres-clair. La lune brille. + +DAMIS + +A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus? + +ANTOINE + +Je songe ... Oh! rien. + +DAMIS + +s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la +taille courbee, sans lever la tete. + +Maitre! c'est un ermite galileen qui demande a savoir les origines de la +sagesse. + +APOLLONIUS + +Qu'il approche! + +Antoine hesite. + +DAMIS + +Approchez! + +APOLLONIUS + +d'une voix tonnante: + +Approche! Tu voudrais connaitre qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je +pense? n'est-ce pas cela, enfant? + +ANTOINE + +...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer a mon salut. + +APOLLONIUS + +Rejouis-toi, je vais te les dire! + +DAMIS + +bas a Antoine: + +Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu +des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en +profiter aussi, moi! + +APOLLONIUS + +Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir +la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu +m'arreteras,--car celui-la doit scandaliser par ses paroles qui a mefait +par ses oeuvres. + +DAMIS + +a Antoine: + +Quel homme juste! hein? + +ANTOINE + +Decidement, je crois qu'il est sincere. + +APOLLONIUS + +La nuit de ma naissance, ma mere crut se voir cueillant des fleurs sur +le bord d'un lac. Un eclair parut, et elle me mit au monde a la voix des +cygnes qui chantaient dans son reve. + +Jusqu'a quinze ans, on m'a plonge, trois fois par jour, dans la fontaine +Asbadee, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait +le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste. + +Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des tresors +qu'elle savait etre dans des tombeaux. Une hierodoule du temple de Diane +s'egorgea, desesperee, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur +de Cilicie, a la fin de ses promesses, s'ecria devant ma famille qu'il +me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours apres, assassine +par les Romains. + +DAMIS + +a Antoine, en le frappant du coude: + +Hein? quand je vous disais! quel homme! + +APOLLONIUS + +J'ai, pendant quatre ans de suite, garde le silence complet des +pythagoriciens. La douleur la plus imprevue ne m'arrachait pas un +soupir; et au theatre, quand j'entrais, on s'ecartait de moi comme +d'un fantome. + +DAMIS + +Auriez-vous fait cela, vous? + +APOLLONIUS + +Le temps de mon epreuve termine, j'entrepris d'instruire les pretres qui +avaient perdu la tradition. + +ANTOINE + +Quelle tradition? + +DAMIS + +Laissez-le poursuivre! Taisez-vous! + +APOLLONIUS + +J'ai devise avec les Samaneens du Gange, avec les astrologues de +Chaldee, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les +sacerdoces des negres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sonde les +lacs de Scythie, j'ai mesure la grandeur du Desert! + +DAMIS + +C'est pourtant vrai, tout cela! J'y etais, moi! + +APOLLONIUS + +J'ai d'abord ete jusqu'a la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par +le pays des Baraomates, ou est enterre Bucephale, je suis descendu vers +Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha. + +DAMIS + +Moi! moi! mon bon maitre! Je vous aimai, tout de suite! Vous etiez plus +doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu! + +APOLLONIUS + +sans l'entendre: + +Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprete. + +DAMIS + +Mais vous repondites que vous compreniez tous les langages et que vous +deviniez toutes les pensees. Alors j'ai baise le bas de votre manteau, +et je me suis mis a marcher derriere vous. + +APOLLONIUS + +Apres Ctesiphon, nous entrames sur les terres de Babylone. + +DAMIS + +Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pale. + +ANTOINE + +a part: + +Que signifie ... + +APOLLONIUS + +Le Roi m'a recu debout, pres d'un trone d'argent, dans une salle ronde, +constellee d'etoiles;--et de la coupole pendaient, a des fils que l'on +n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes etendues. + +ANTOINE + +revant: + +Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles? + +DAMIS + +C'est la une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les +maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui +descend vers le fleuve; + +Dessinant par terre, avec son baton, + +Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des +bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et +l'interieur donc, si vous saviez! + +APOLLONIUS + +Sur la muraille du septentrion, s'eleve une tour qui en supporte une +seconde, une troisieme, une quatrieme, une cinquieme--et il y en a trois +autres encore! La huitieme est une chapelle avec un lit. Personne n'y +entre que la femme choisie par les pretres pour le Dieu Belus. Le roi de +Babylone m'y fit loger. + +DAMIS + +A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul a me promener +par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers; +j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. +Mais il m'ennuyait d'etre separe du Maitre. + +APOLLONIUS + +Enfin, nous sortimes de Babylone; et au clair de la lune, nous vimes +tout a coup une empuse. + +DAMIS + +Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un ane; +elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut. + +ANTOINE + +a part: + +Ou veulent-ils en venir? + +APOLLONIUS + +A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, +nous a montre sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudees, et dans les +jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un elephant +enorme, que les reines s'amusaient a parfumer. C'etait l'elephant de +Porus, qui s'etait enfui apres la mort d'Alexandre. + +DAMIS + +Et qu'on avait retrouve dans une foret. + +ANTOINE + +Ils parlent abondamment comme des gens ivres. + +APOLLONIUS + +Phraortes nous fit asseoir a sa table. + +DAMIS + +Quel drole de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent a +lancer des fleches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je +n'approuve pas ... + +APOLLONIUS + +Quand je fus pret a partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit: +"J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras +plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront." + +Nous descendimes le long du fleuve, marchant la nuit a la lueur des +lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour +ecarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant +sous les arbres, comme sous des portes trop basses. + +Un jour, un enfant noir qui tenait un caducee d'or a la main, nous +conduisit au college des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes +ancetres, de toutes mes pensees, de toutes mes actions, de toutes mes +existences. Il avait ete le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais +conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sesostris. + +DAMIS + +Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai ete. + +ANTOINE + +Ils ont l'air vague comme des ombres. + +APOLLONIUS + +Nous avons rencontre, sur le bord de la mer, les Cynocephales gorges de +lait, qui s'en revenaient de leur expedition dans l'ile Taprobane. Les +flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait +sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse +des falaises. La terre, a la fin, se fit plus etroite qu'une +sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'Ocean, +nous tournames a droite, pour revenir. + +Nous sommes revenus par la Region des Aromates, par le pays des +Gangarides, le promontoire de Comaria, la contree des Sachalites, des +Adramites et des Homerites;--puis, a travers les monts Cassaniens, la +mer Rouge et l'ile Topazos, nous avons penetre en Ethiopie par le +royaume des Pygmees. + +ANTOINE + +a part: + +Comme la terre est grande! + +DAMIS + +Et quand nous sommes rentres chez nous, tous ceux que nous avions connus +jadis etaient morts. + +Antoine baisse la tete. Silence. + +APOLLONIUS + +reprend: + +Alors on commenca dans le monde a parler de moi. + +La peste ravageait Ephese; j'ai fait lapider un vieux mendiant; + +DAMIS + +Et la peste s'en est allee! + +ANTOINE + +Comment! il chasse les maladies? + +APOLLONIUS + +A Cnide, j'ai gueri l'amoureux de la Venus. + +DAMIS + +Oui, un fou, qui meme avait promis de l'epouser.--Aimer une femme passe +encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maitre lui posa la main sur +le coeur; et l'amour aussitot s'eteignit. + +ANTOINE + +Quoi! il delivre des demons? + +APOLLONIUS + +A Tarente, on portait au bucher une jeune fille morte. + +DAMIS + +Le Maitre lui toucha les levres, et elle s'est relevee en appelant sa +mere. + +ANTOINE + +Comment! il ressuscite les morts? + +APOLLONIUS + +J'ai predit le pouvoir a Vespasien. + +ANTOINE + +Quoi! il devine l'avenir? + +DAMIS + +Il y avait a Corinthe, + +APOLLONIUS + +Etant a table avec lui, aux eaux de Baia ... + +ANTOINE + +Excusez-moi, etrangers, il est tard! + +DAMIS + +Un jeune homme qu'on appelait Menippe. + +ANTOINE + +Non! non! allez-vous-en! + +APOLLONIUS + +Un chien entra, portant a la gueule une main coupee. + +DAMIS + +Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme. + +ANTOINE + +Vous ne m'entendez pas? retirez-vous! + +APOLLONIUS + +Il rodait vaguement autour des lits. + +ANTOINE + +Assez! + +APOLLONIUS + +On voulait le chasser. + +DAMIS + +Menippe donc se rendit chez elle; ils s'aimerent. + +APOLLONIUS + +Et battant la mosaique avec sa queue, il deposa cette main sur les +genoux de Flavius. + +DAMIS + +Mais le matin, aux lecons de l'ecole, Menippe etait pale. + +ANTOINE + +bondissant: + +Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ... + +DAMIS + +Le Maitre lui dit: "O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un +serpent te caresse! a quand les noces?" Nous allames tous a la noce. + +ANTOINE + +J'ai tort, bien sur, d'ecouter cela! + +DAMIS + +Des le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient; +on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le +Maitre se placa pres de Menippe. Aussitot la fiancee fut prise de colere +contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les echansons, les +cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs +s'ecroulerent; et Apollonius resta seul, debout, ayant a ses pieds cette +femme tout en pleurs. C'etait une vampire qui satisfaisait les beaux +jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur +pour ces sortes de fantomes que le sang des amoureux. + +APOLLONIUS + +Si tu veux savoir l'art ... + +ANTOINE + +Je ne veux rien savoir! + +APOLLONIUS + +Le soir de notre arrivee aux portes de Rome, + +ANTOINE + +Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes! + +APOLLONIUS + +Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'etait un +epithalame de Neron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque +l'ecoutait negligemment. Il portait a son dos, dans une boite, une corde +prise a la cythare de l'Empereur. J'ai hausse les epaules. Il nous a +jete de la boue au visage. Alors, j'ai defait ma ceinture, et je la lui +ai placee dans la main. + +DAMIS + +Vous avez eu bien tort, par exemple! + +APOLLONIUS + +L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler a sa maison. Il jouait aux +osselets avec Sporus, accoude du bras gauche, sur une table d'agate. Il +se detourna, et froncant ses sourcils blonds: "Pourquoi ne me crains-tu +pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait +intrepide", repondis-je. + +ANTOINE + +a part: + +Quelque chose d'inexplicable m'epouvante. + +Silence. + +DAMIS + +reprend d'une voix aigue: + +Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ... + +ANTOINE + +en sursaut: + +Je suis malade! Laissez-moi! + +DAMIS + +Ecoutez donc. Il a vu, d'Ephese, tuer Domitien, qui etait a Rome. + +ANTOINE + +s'efforcant de rire: + +Est-ce possible! + +DAMIS + +Oui, au theatre, en plein jour, le quatorzieme des calendes d'octobre, +tout a coup il s'ecria: "On egorge Cesar!" et il ajoutait de temps a +autre: "Il roule par terre; oh! comme il se debat! Il se releve; il +essaye de fuir; les portes sont fermees; ah! c'est fini! le voila mort!" +Et ce jour-la, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassine, comme +vous savez. + +ANTOINE + +Sans le secours du Diable ... certainement ... + +APOLLONIUS + +Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'etait enfui par mon +ordre, et je restais seul dans ma prison. + +DAMIS + +C'etait une terrible hardiesse, il faut avouer! + +APOLLONIUS + +Vers la cinquieme heure, les soldats m'amenerent au tribunal. J'avais ma +harangue toute prete que je tenais sous mon manteau. + +DAMIS + +Nous etions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions +mort; nous pleurions. Quand, vers la sixieme heure, tout a coup vous +apparutes, et vous nous dites: "C'est moi!" + +ANTOINE + +a part: + +Comme Lui! + +DAMIS + +tres-haut: + +Absolument! + +ANTOINE + +Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez! + +APOLLONIUS + +Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grace a ma vertu qui m'a eleve +jusqu'a la hauteur du Principe! + +DAMIS + +Thyane, sa ville natale, a institue en son honneur un temple avec des +pretres! + +APOLLONIUS + +se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles: + +C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prieres, +tous les oracles! J'ai penetre dans l'antre de Trophonius, fils +d'Apollon! J'ai petri pour les Syracusaines les gateaux qu'elles portent +sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts epreuves de Mithra! j'ai +serre contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai recu l'echarpe des +Cabires! j'ai lave Cybele aux flots des golfes campaniens, et j'ai passe +trois lunes dans les cavernes de Samothrace! + +DAMIS + +riant betement: + +Ah! ah! ah! aux mysteres de la Bonne Deesse! + +APOLLONIUS + +Et maintenant nous recommencons le pelerinage! + +Nous allons au Nord, du cote des cygnes et des neiges. Sur la plaine +blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la +plante d'outre-mer. + +DAMIS + +Viens! c'est l'aurore. Le coq a chante, le cheval a henni, la voile est +prete. + +ANTOINE + +Le coq n'a pas chante! J'entends le grillon dans les sables, et je vois +la lune qui reste en place. + +APOLLONIUS + +Nous allons au Sud, derriere les montagnes et les grands flots, chercher +dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion +qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile +rose de l'ile Junonia. Tu verras, dormant sur les primeveres, le lezard +qui se reveille tous les siecles quand tombe a sa maturite l'escarboucle +de son front. Les etoiles palpitent comme des yeux, les cascades +chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs ecloses; +ton esprit s'elargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur +ta face. + +DAMIS + +Maitre! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'eveillent, +la feuille du myrte est envolee! + +APOLLONIUS + +Oui! partons! + +ANTOINE + +Non! moi, je reste! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je t'enseigne ou pousse la plante Balis, qui ressuscite les +morts? + +DAMIS + +Demande-lui plutot l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain! + +ANTOINE + +Oh! que je souffre! que je souffre! + +DAMIS + +Tu comprendras la voix de tous les etres, les rugissements, les +roucoulements! + +APOLLONIUS + +Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les +hippocentaures et les dauphins! + +ANTOINE + +pleure. + +Oh! oh! oh! + +APOLLONIUS + +Tu connaitras les demons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent +dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages. + +DAMIS + +Serre ta ceinture! noue tes sandales! + +APOLLONIUS + +Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est +debout, Jupiter assis, Venus noire a Corinthe, carree dans Athenes, +conique a Paphos. + +ANTOINE + +joignant les mains: + +Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent! + +APOLLONIUS + +J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les +sanctuaires, je te ferai violer la Pythie! + +ANTOINE + +Au secours, Seigneur! + +Il se precipite vers la croix. + +APOLLONIUS + +Quel est ton desir? ton reve? Le temps seulement d'y songer ... + +ANTOINE + +Jesus, Jesus, a mon aide! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je le fasse apparaitre, Jesus? + +ANTOINE + +Quoi? Comment? + +APOLLONIUS + +Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons +face a face! + +DAMIS + +bas: + +Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien! + +Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour +de lui, avec des gestes patelins. + +Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme +qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une facon de +dire exageree, prise aux Orientaux. Cela n'empeche nullement ... + +APOLLONIUS + +Laisse-le, Damis! + +Il croit, comme une brute, a la realite des choses. La terreur qu'il a +des Dieux l'empeche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau +d'un roi jaloux! + +Toi, mon fils, ne me quitte pas! + +Il s'approche a reculons du bord de la falaise, la depasse, et reste +suspendu. + +Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au dela des cieux, +reside le monde des Idees, tout plein du Verbe! D'un bond, nous +franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinite l'Eternel, +l'Absolu, l'Etre!--Allons! donne-moi la main! En marche! + +Tous les deux, cote a cote, s'elevent dans l'air, doucement. + +Antoine embrassant la croix, les regarde monter. + +Ils disparaissent. + + + + +V. + + +ANTOINE + +marchant lentement: + +Celui-la vaut tout l'enfer! + +Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ebloui. La reine de Saba ne m'a pas +si profondement charme. + +Sa maniere de parler des Dieux inspire l'envie de les connaitre. + +Je me rappelle en avoir vu des centaines a la fois, dans l'ile +d'Elephantine, du temps de Diocletien. L'Empereur avait cede aux Nomades +un grand pays, a condition qu'ils garderaient les frontieres; et le +traite fut conclu au nom des "Puissances invisibles." Car les Dieux de +chaque peuple etaient ignores de l'autre peuple. + +Les Barbares avaient amene les leurs. Ils occupaient les collines de +sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre +leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au +milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin +les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela +n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et +des Romains! + +Quand j'habitais le temple d'Heliopolis, j'ai souvent considere tout ce +qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles +pincant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes a +tete de vache prosternees devant des dieux ithyphalliques; et leurs +formes surnaturelles m'entrainaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu +savoir ce que regardent ces yeux tranquilles. + +Pour que de la matiere ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un +esprit. L'ame des Dieux est attachee a ses images ... + +Ceux qui ont la beaute des apparences peuvent seduire. Mais les autres +... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?... + +Et il voit passer a ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles, +des branches d'arbres, de vagues representations d'animaux, puis des +especes de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il eclate de rire. + +Un autre rire part derriere lui; et Hilarion se presente--habille en +ermite, beaucoup plus grand que tout a l'heure, colossal. + +ANTOINE + +n'est pas surpris de le revoir. + +Qu'il faut etre bete pour adorer cela! + +HILARION + +Oh! oui, extremement bete! + +Alors defilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous +les ages, en bois, en metal, en granit, en plumes, en peaux cousues. + +Les plus vieilles, anterieures au Deluge, disparaissent sous des goemons +qui pondent comme des crinieres. Quelques-unes, trop longues pour leur +base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. + +D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres. + +Antoine et Hilarion s'amusent enormement. Ils se tiennent les cotes a +force de rire. + +Ensuite, passent des idoles a profil de mouton. Elles titubent sur leurs +jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupieres et begayent comme des +muets: "Ba! ba! ba!" + +A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine +davantage. Il les frappe a coups de poing, a coups de pied, +s'acharne dessus. + +Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en +boules, les bras termines par des griffes, des machoires de requin. + +Et devant ces Dieux, on egorge des hommes sur des autels de pierre; +d'autres sont broyes dans des cuves, ecrases sous des chariots, cloues +dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et a cornes de taureau, +qui devore des enfants. + +ANTOINE + +Horreur! + +HILARION + +Mais les Dieux reclament toujours des supplices. Le tien meme a voulu +... + +ANTOINE + +pleurant: + +Oh! n'acheve pas, tais-toi! + +L'enceinte des roches se change en une vallee. Un troupeau de boeufs y +pature l'herbe rase. + +Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une +voix aigue, des paroles imperatives. + +HILARION + +Comme il a besoin de pluie, il tache, par des chants, de contraindre le +roi du ciel a ouvrir la nuee feconde. + +ANTOINE + +en riant: + +Voila un orgueil trop niais! + +HILARION + +Pourquoi fais-tu des exorcismes? + +La vallee devient une mer de lait, immobile et sans bornes. + +Au milieu flotte un long berceau, compose par les enroulements d'un +serpent dont toutes les tetes, s'inclinant a la fois, ombragent un dieu +endormi sur son corps. + +Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles +diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un +chapelet d'etoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main +sous la tete, l'autre bras etendu, il repose, d'un air songeur +et enivre. + +Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se reveille. + +HILARION + +C'est la dualite primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant +par aucune forme. + +Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a pousse; et, dans son calice, +parait un autre Dieu a trois visages. + +ANTOINE + +Tiens, quelle invention! + +HILARION + +Pere, Fils et Saint-Esprit ne font de meme qu'une seule personne! + +Les trois tetes s'ecartent, et trois grands Dieux paraissent. + +Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil. + +Le second, qui est bleu, agite quatre bras. + +Le troisieme, qui est vert, porte un collier de cranes humains. + +En face d'eux, immediatement surgissent trois Deesses, l'une enveloppee +d'un reseau, l'autre offrant une coupe, la derniere brandissant un arc. + +Et ces Dieux, ces Deesses se decuplent, se multiplient. Sur leurs +epaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des +etendards, des haches, des boucliers, des epees, des parasols et des +tambours. Des fontaines jaillissent de leurs tetes, des herbes +descendent de leurs narines. + +A cheval sur des oiseaux, berces dans des palanquins, tronant sur des +sieges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent, +commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses +tournoient, des geants poursuivent des monstres; a l'entree des grottes +des solitaires meditent. On ne distingue pas les prunelles des etoiles, +les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent a des ruisseaux de +poudre d'or, la broderie des pavillons se mele aux taches des leopards, +des rayons colores s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des fleches qui +volent et des encensoirs qu'on balance. + +Et tout cela se developpe comme une haute frise--appuyant sa base sur +les rochers, et montant jusque dans le ciel. + +ANTOINE + +ebloui: + +Quelle quantite! que veulent-ils? + +HILARION + +Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'elephant, c'est le Dieu +solaire, l'inspirateur de la sagesse. + +Cet autre, dont les six tetes portent des tours et les quatorze bras des +javelots, c'est le prince des armees, le Feu-devorateur. + +Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les ames +des morts. Elles seront tourmentees par cette femme noire aux dents +pourries, dominatrice des enfers. + +Le chariot tire par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a +pas de jambes, promene en plein azur le maitre du soleil. Le Dieu-lune +l'accompagne, dans une litiere attelee de trois gazelles. + +A genoux sur le dos d'un perroquet, la deesse de la Beaute presente a +l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de +joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffee d'une mitre +eblouissante, elle court sur les bles, sur les flots, monte dans l'air, +s'etale partout! + +Entre ces Dieux siegent les Genies des vents, des planetes, des mois, +des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs +transformations rapides. En voila un qui de poisson devient tortue; il +prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain. + +ANTOINE + +Pour quoi faire? + +HILARION + +Pour retablir l'equilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'epuise, +les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les metamorphoses. + +Tout a coup parait + +UN HOMME NU + +assis au milieu du sable, les jambes croisees. + +Un large halo vibre, suspendu derriere lui. Les petites boucles de ses +cheveux noirs, et a reflets d'azur, contournent symetriquement une +protuberance au haut de son crane. Ses bras, tres-longs, descendent +droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent +a plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux +soleils; et il reste completement immobile--en face d'Antoine et +d'Hilarion,--avec tous les Dieux a l'entour, echelonnes sur les roches +comme sur les gradins d'un cirque. + +Ses levres s'entrouvrent; et d'une voix profonde: + +Je suis le maitre de la grande aumone, le secours des creatures, et aux +croyants comme aux profanes j'expose la loi. + +Pour delivrer le monde, j'ai voulu naitre parmi les hommes. Les Dieux +pleuraient quand je suis parti. + +J'ai d'abord cherche une femme comme il convient: de race militaire, +epouse d'un roi, tres-bonne, extremement belle, le nombril profond, le +corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans +l'auxiliaire d'aucun male, je suis entre dans son ventre. + +J'en suis sorti par le flanc droit. Des etoiles s'arreterent. + +HILARION + +murmure entre ses dents: + +"Et quand ils virent l'etoile s'arreter, ils concurent un grande joie!" + +Antoine regarde plus attentivement + +LE BUDDHA + +qui reprend: + +Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir. + +HILARION + +"Un homme appele Simeon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le +Christ!" + +LE BUDDHA + +On m'a mene dans les ecoles. J'en savais plus que les docteurs. + +HILARION + +" ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient etaient +ravis de sa sagesse." + +Antoine fait signe a Hilarion de se taire. + +LE BUDDHA + +Continuellement, j'etais a mediter dans les jardins. Les ombres des +arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas. + +Aucun ne pouvait m'egaler dans la connaissance des ecritures, +l'enumeration des atomes, la conduite des elephants, les ouvrages de +cire, l'astronomie, la poesie, le pugilat, tous les exercices et +tous les arts! + +Pour me conformer a l'usage, j'ai pris une epouse;--et je passais les +jours dans mon palais de roi, vetu de perles, sous la pluie des parfums, +evente par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant +mes peuples du haut de mes terrasses, ornees de clochettes +retentissantes. + +Mais la vue des miseres du monde me detournait des plaisirs. J'ai fui. + +J'ai mendie sur les routes, couvert de haillons ramasses dans les +sepulcres; et comme il y avait un ermite tres-savant, j'ai voulu devenir +son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds. + +Toute sensation fut aneantie, toute joie, toute langueur. + +Puis, concentrant ma pensee dans une meditation plus large, je connus +l'essence des choses, l'illusion des formes. + +J'ai vide promptement la science des Brahkmanes. Ils sont ronges de +convoitises sous leurs apparences austeres, se frottent d'ordures, +couchent sur des epines, croyant arriver au bonheur par la voie de +la mort! + +HILARION + +"Pharisiens, hypocrites, sepulcres blanchis, race de viperes!" + +LE BUDDHA + +Moi aussi, j'ai fait des choses etonnantes--ne mangeant par jour qu'un +seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-la n'etaient pas +plus gros qu'a present;--mes poils tomberent, mon corps devint noir; mes +yeux rentres dans les orbites semblaient des etoiles apercues au fond +d'un puits. + +Pendant six ans, je me suis tenu immobile, expose aux mouches, aux lions +et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondees, la neige, la +foudre, la grele et la tempete, je recevais tout cela, sans m'abriter +meme avec la main. + +Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des +mottes de terre! + +La tentation du Diable me manquait. + +Je l'ai appele. + +Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'ecailles, nauseabonds comme des +charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et +des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, +quelques-uns font des tenebres avec leurs ailes, quelques-uns portent +des chapelets de doigts coupes, quelques-uns boivent du venin de serpent +dans le creux de leurs mains; ils ont des tetes de porc, de rhinoceros +ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le degout ou +la terreur. + +ANTOINE + +a part: + +J'ai endure cela, autrefois! + +LE BUDDHA + +Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardees, avec des ceintures +d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la +trompe de l'elephant. Quelques-unes etendent les bras en baillant, pour +montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux, +quelques-unes se mettent a rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs +vetements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines +d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves. + +ANTOINE + +a part: + +Ah! lui aussi? + +LE BUDDHA + +Ayant vaincu le demon, j'ai passe douze ans a me nourrir exclusivement +de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultes, +les dix forces, les dix-huit substances, et penetre dans les quatre +spheres du monde invisible, l'Intelligence fut a moi! Je devins +le Buddha! + +Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs tetes les baissent a +la fois. + +Il leve dans l'air sa haute main et reprend: + +En vue de la delivrance des etres, j'ai fait des centaines de mille de +sacrifices! J'ai donne aux pauvres des robes de soie, des lits, des +chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donne mes mains +aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai +coupe ma tete pour les decapites. Au temps que j'etais roi, j'ai +distribue des provinces; au temps que j'etais brahkmane, je n'ai meprise +personne. Quand j'etais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au +voleur qui m'egorgea. Quand j'etais un tigre, je me suis laisse +mourir de faim. + +Et dans cette derniere existence, ayant preche la loi, je n'ai plus rien +a faire. La grande periode est accomplie! Les hommes, les animaux, les +Dieux, les bambous, les oceans, les montagnes, les grains de sable des +Ganges avec les myriades de myriades d'etoiles, tout va mourir;--et, +jusqu'a des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des +mondes detruits! + +Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en +convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes eclatent, +leurs etendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, +lancent par dessus l'epaule les coupes ou ils buvaient l'immortalite, +s'etranglent avec leurs serpents, s'evanouissent en fumee;--et quand +tout a disparu ... + +HILARION + +lentement: + +Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions +d'hommes! + +Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout pres de lui, et +tournant le dos a la croix, Hilarion le regarde. + +Un assez long temps s'ecoule. + +Ensuite, parait un etre singulier, ayant une tete d'homme sur un corps +de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa +queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait +rire Antoine. + +OANNES + +d'une voix plaintive: + +Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines. + +J'ai habite le monde informe ou sommeillaient des betes hermaphrodites, +sous le poids d'une atmosphere opaque, dans la profondeur des ondes +tenebreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes etaient +confondus, et que des yeux sans tete flottaient comme des mollusques, +parmi des taureaux a face humaine et des serpents a pattes de chien. + +Sur l'ensemble de ces etres, Omoroca, pliee comme un cerceau, etendait +son corps de femme. Mais Belus la coupa net en deux moities, fit la +terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se +contemplent mutuellement. + +Moi, la premiere conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abime pour durcir +la matiere, pour regler les formes; et j'ai appris aux humains la peche, +les semailles, l'ecriture et l'histoire des Dieux. + +Depuis lors, je vis dans les etangs qui restent du Deluge. Mais le +desert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les +devore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les etoiles a +travers l'eau. J'y retourne. + +Il saute, et disparait dans le Nil. + +HILARION + +C'est un ancien Dieu des Chaldeens! + +ANTOINE + +ironiquement: + +Qu'etaient donc ceux de Babylone? + +HILARION + +Tu peux les voir! + +Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant +six autres tours qui, plus etroites a mesure qu'elles s'elevent, forment +une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse +noire,--la ville sans doute,--etalee dans les plaines. L'air est froid, +le ciel d'un bleu sombre; des etoiles en quantite palpitent. + +Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche. +Des pretres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de +maniere a decrire par leurs evolutions un cercle en mouvement; et, la +tete levee, ils contemplent les astres. + +HILARION + +en designe plusieurs a saint Antoine. + +Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre, +quinze le dessous. A des intervalles reguliers, un d'eux s'elance des +regions superieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne +les inferieures pour monter vers les sublimes. + +Des sept planetes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois +ambigues; tout depend, dans le monde, de ces feux eternels. D'apres leur +position et leur mouvement on peut tirer des presages;--et tu foules +l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y +sont rencontres. Voila douze mille ans que ces hommes observent le ciel, +pour mieux connaitre les Dieux. + +ANTOINE + +Les astres ne sont pas Dieux. + +HILARION + +Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme +l'eternite, reste immuable! + +ANTOINE + +Il a un maitre, pourtant. + +HILARION + +montrant la colonne: + +Celui-la, Belus, le premier rayon, le Soleil, le Male!--L'Autre, qu'il +feconde, est sous lui! + +Antoine apercoit un jardin, eclaire par des lampes. + +Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cypres. A droite et a +gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes etablies dans un +bois de grenadiers, que defendent des treillages de roseaux. + +Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes +chamarrees comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vetus de +peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pales Gangarides +a longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent +confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des +princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes a pomme +ciselee. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le +meme desir. + +De temps a autre, ils se derangent pour donner passage a un long chariot +couvert, traine par des boeufs; ou bien c'est un ane, secouant sur son +dos une femme empaquetee de voiles, et qui disparait aussi vers +les cabanes. + +Antoine a peur; il voudrait revenir en arriere. Cependant une curiosite +inexprimable l'entraine. + +Au pied des cypres, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de +cerf, toutes ayant pour diademe une tresse de cordes. Quelques-unes, +magnifiquement habillees, appellent a haute voix les passants. De plus +timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derriere, une +matrone, leur mere sans doute, les exhorte. D'autres, la tete enveloppee +d'un chale noir et le corps entierement nu, semblent de loin des statues +de chair. Des qu'un homme leur a jete de l'argent sur les genoux, elles +se levent. + +Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri +aigu. + +HILARION + +Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent a la Deesse. + +ANTOINE + +Quelle deesse? + +HILARION + +La voila! + +Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte +illuminee, un bloc de pierre representant l'organe sexuel d'une femme. + +ANTOINE + +Ignominie! quelle abomination de donner un sexe a Dieu! + +HILARION + +Tu l'imagines bien comme une personne vivante! + +Antoine se retrouve dans les tenebres. + +Il apercoit, en l'air, un cercle lumineux, pose sur des ailes +horizontales. + +Cette espece d'anneau entoure, comme une ceinture trop lache, la taille +d'un petit homme coiffe d'une mitre, portant une couronne a sa main, et +tout la partie inferieure du corps disparait sous de grandes plumes +etalees en jupon. + +C'est + +ORMUZ + +le dieu des Perses. + +Il voltige en criant: + +J'ai peur! J'entrevois sa gueule. + +Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences! + +D'abord, te revoltant contre moi, tu as fait perir l'aine des creatures +Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as seduit le premier couple humain, +Meschia et Meschiane; et tu as repandu les tenebres dans les coeurs, tu +as pousse vers le ciel tes bataillons. + +J'avais les miens, le peuple des etoiles; et je contemplais au-dessous +de mon trone tous les astres echelonnes. + +Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les ames, +les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour epandre +sa richesse. + +La splendeur du firmament etait refletee par la terre. Le feu brillait +sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais cree tous les +etres. Pour le garantir des souillures, on ne brulait pas les morts. Le +bec des oiseaux les emportait vers le ciel. + +J'avais regle les paturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme +des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes pretres +etaient continuellement en prieres, afin que l'hommage eut l'eternite du +Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les +autels, on confessait a haute voix ses crimes. + +Homa se donnait a boire aux hommes, pour leur communiquer sa force. + +Pendant que les genies du ciel combattaient les demons, les enfants +d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable +servait a genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins +avaient la magnificence d'une terre celeste; et son tombeau le +representait egorgeant un monstre,--embleme du Bien qui extermine +le Mal. + +Car je devais un jour, grace au temps sans bornes, vaincre +definitivement Ahriman. + +Mais l'intervalle entre nous deux disparait; la nuit monte! A moi, les +Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton +epee! Caosyac, qui doit revenir, pour la delivrance universelle, +defends-moi! Comment?... Personne! + +Ah! je meurs! Abriman, tu es le maitre! + +Hilarion, derriere Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans +les tenebres. + +Alors parait + +LA GRANDE DIANE D'EPHESE + +noire avec des yeux d'email, les coudes aux flancs, les avant-bras +ecartes, les mains ouvertes. + +Des lions rampent sur ses epaules; des fruits, des fleurs et des etoiles +s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se developpent trois rangees +de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans +une gaine etroite d'ou s'elancent a mi-corps des taureaux, des cerfs, +des griffons et des abeilles.--On l'apercoit a la blanche lueur que fait +un disque d'argent, rond comme la pleine lune, pose derriere sa tete. + +Ou est mon temple? + +Ou sont mes amazones? + +Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voila qu'une defaillance me +prend! + +Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop murs se detachent. Les lions, les +taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent epuises; les abeilles, en +bourdonnant, meurent par terre. + +Elle presse, l'une apres l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais +sous un effort desespere sa gaine eclate. Elle la saisit par le bas, +comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis +rentre dans l'obscurite. + +Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et +beuglent. L'epaisseur de la nuit est augmentee par des haleines. Les +gouttes d'une pluie chaude tombent. + +ANTOINE + +Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le fremissement des feuilles +vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout a plat +sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait +dans sa jeunesse eternelle! + +Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une +foule rustique, des hommes, vetus de tuniques blanches a bandes rouges, +amenent un ane, enharnache richement, la queue ornee de rubans, les +sabots peints. + +Une boite, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos +entre deux corbeilles; l'une recoit les offrandes qu'on y place: oeufs, +raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde +est pleine de roses, que les conducteurs de l'ane effeuillent devant +lui, tout en marchant. + +Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattes, +les joues fardees; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un +medaillon a figurine; des poignards sont passes dans leur ceinture; et +ils secouent des fouets a manche d'ebene, ayant trois lanieres garnies +d'osselets. + +Les derniers du cortege posent sur le sol, droit comme un candelabre, un +grand pin qui brule par le sommet, et dont les rameaux les plus bas +ombragent un petit mouton. + +L'ane s'est arrete. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde +enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes a tunique blanche se met +a danser, en jouant des crotales; un autre a genoux devant la boite bat +du tambourin, et + +LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE + +commence: + +Voici la Bonne-Deesse, l'ideenne des montagnes, la grande-mere de Syrie! +Approchez, braves gens! + +Elle procure la joie, guerit les malades, envoie des heritages, et +satisfait les amoureux. + +C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais +temps. + +Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours +de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les betes +s'elancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les +precipices. La voila! la voila! + +Ils enlevent la couverture; et on voit une boite, incrustee de petits +cailloux. + +Plus haute que les cedres, elle plane dans l'ether bleu. Plus vaste que +le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux +des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colere est la tempete; +la paleur de sa figure a blanchi la lune. + +Elle murit les moissons, elle gonfle les ecorces, elle fait pousser la +barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle deteste les avares! + +La boite s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue, +une petite image de Cybele--etincelante de paillettes, couronnee de +tours et assise dans un char de pierre rouge, traine par deux lions la +patte levee. + +La foule se pousse pour voir. + +L'ARCHI-GALLE + +continue: + +Elle aime le retentissement des tympanons, le trepignement des pieds, le +hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la +fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui +tourne, les flutes qui ronflent, la seve sucree, la larme salee,--du +sang! A toi! a toi, Mere des montagnes! + +Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups resonnent sur leur +poitrine; la peau des tambourins vibre a eclater. Ils prennent leurs +couteaux, se tailladent les bras. + +Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut +souffrir! Par la, vos peches vous seront remis. Le sang lave tout; +jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un +autre--d'un pur! + +L'archi-galle leve son couteau sur le mouton. + +ANTOINE + +pris d'horreur: + +N'egorgez pas l'agneau! + +Un flot de pourpre jaillit. + +Le pretre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et +Hilarion,--ranges autour de l'arbre qui brule, observent en silence les +dernieres palpitations de la victime. + +Du milieu des pretres sort Une Femme,--exactement pareille a l'image +enfermee dans la petite boite. + +Elle s'arrete, en apercevant Un Jeune Homme coiffe d'un bonnet phrygien. + +Ses cuisses sont revetues d'un pantalon etroit, ouvert ca et la par des +losanges reguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du +coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flute a la main, +dans une pose langoureuse. + +CYBELE + +lui entourant la taille de ses deux bras: + +Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les regions--et la famine +ravageait les campagnes. Tu m'as trompee! N'importe, je t'aime! +Rechauffe mon corps! unissons-nous! + +ATYS + +Le printemps ne reviendra plus, o Mere eternelle! Malgre mon amour, il +ne m'est pas possible de penetrer ton essence. Je voudrais me couvrir +d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonfles de lait, +la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'ou sortent les etres. +Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma +virilite me fait horreur! + +Avec une pierre tranchante il s'emascule, puis se met a courir furieux, +en levant dans l'air son membre coupe. + +Les pretres font comme le dieu, les fideles comme les pretres. Hommes et +femmes echangent leurs vetements, s'embrassent;--et ce tourbillon de +chairs ensanglantees s'eloigne, tandis que les voix, durant toujours, +deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux +funerailles. + +Un grand catafalque tendu de pourpre, porte a son sommet un lit d'ebene, +qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, ou +verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du +haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillees de noir, la +ceinture defaite, les pieds nus, en tenant d'un air melancolique de gros +bouquets de fleurs. + +Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albatre pleines de +myrrhe fument, lentement. + +On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa +cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, leche +ses ongles. + +La ligne des flambeaux trop presses empeche de voir sa figure; et +Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaitre quelqu'un. + +Les sanglots des femmes s'arretent; et apres un intervalle de silence, + +TOUTES + +a la fois psalmodient: + +Beau! beau! il est beau! Assez dormi, leve la tete! Debout! + +Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anemones, cueillis +dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur! + +Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos +lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de +petits oiseaux? + +Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos +doigts charges de bagues qui courent sur ton corps, et nos levres qui +cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pame, +sourd a nos prieres! + +Elles lancent des cris, en se dechirant le visage avec les ongles, puis +se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien. + +Helas! helas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voila ses genoux +qui se tordent; ses cotes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont +mouille la pourpre. Il est mort! Pleurons! Desolons-nous! + +Elles viennent, toutes a la file, deposer entre les flambeaux leurs +longues chevelures, pareilles de loin a des serpents noirs ou +blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une +grotte, un sepulcre tenebreux qui baille par derriere. + +Alors + +UNE FEMME + +s'incline sur le cadavre. + +Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupes, l'enveloppent de la tete aux +talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas etre comme +celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie. + +Antoine songe a la mere de Jesus. + +Elle dit: + +Tu t'echappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute +fremissante de rosee, o Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de +ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je +m'abandonnais a ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse. + +Helas! helas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes? + +A l'equinoxe d'automne un sanglier t'a blesse! + +Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent +d'hiver siffle dans les broussailles nues. + +Mes yeux vont se clore, puisque les tenebres te couvrent. Maintenant, tu +habites l'autre cote du monde, pres de ma rivale plus puissante. + +O Persephone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient +plus! + +Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le +descendre au sepulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'etait qu'un +cadavre de cire. + +Antoine en eprouve comme un soulagement. + +Tout s'evanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus. + +Cependant il distingue de l'autre cote du Nil, Une Femme--debout au +milieu du desert. + +Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la +figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle +allaite. A son cote, un grand singe est accroupi sur le sable. + +Elle leve la tete vers le ciel,--et malgre la distance on entend sa +voix. + +ISIS + +O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'eternite, Ptha, +demiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades +particulieres des Nomes, eperviers dans l'azur, sphinx au bord des +temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planetes, +constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumiere, +apprenez-moi ou se trouve Osiris! + +Je l'ai cherche par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore, +jusqu'a Byblos la phenicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait +autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des +tamarins. Merci, bon Cynocephale, merci! + +Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la +tete. + +Le hideux Typhon au poil roux l'avait tue, mis en pieces! Nous avons +retrouve tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me +rendait feconde! + +Elle pousse des lamentations aigues. + +ANTOINE + +est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant. + +Impudique! va-t'en, va-t'en! + +HILARION + +Respecte-la! C'etait la religion de tes aieux! tu as porte ses amulettes +dans ton berceau. + +ISIS + +Autrefois, quand revenait l'ete, l'inondation chassait vers le desert les +betes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la +terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu a cornes de taureau +tu t'etalais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache +eternelle! + +Les semailles, les recoltes, le battage des grains et les vendanges se +succedaient regulierement, d'apres l'alternance des saisons. Dans les +nuits toujours pures, de larges etoiles rayonnaient. Les jours etaient +baignes d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le +Soleil et la Lune a chaque cote de l'horizon. + +Nous tronions tous les deux dans un monde plus sublime, +monarques-jumeaux, epoux des le sein de l'eternite,--lui, tenant un +sceptre a tete de concoupha, moi un sceptre a fleur de lotus, debout +l'un et l'autre, les mains jointes;--et les ecroulements d'empire ne +changeaient pas notre attitude. + +L'Egypte s'etalait sous nous, monumentale et serieuse, longue comme le +corridor d'un temple, avec des obelisques a droite, des pyramides a +gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres, +des forets de colonnes, de lourds pylones flanquant des portes qui ont a +leur sommet le globe de la terre entre deux ailes. + +Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses paturages, +emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son ecriture +mysterieuse. Divisee en douze regions comme l'annee l'est en douze +mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait +l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa +figure; mais, sature de parfums, devenu indestructible, il allait dormir +pendant trois mille ans dans une Egypte silencieuse. + +Celle-la, plus grande que l'autre, s'etendait sous la terre. + +On y descendait par des escaliers conduisant a des salles ou etaient +reproduites les joies des bons, les tortures des mechants, tout ce qui a +lieu dans le troisieme monde invisible. Ranges le long des murs, les +morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'ame exempte +des migrations continuait son assoupissement jusqu'au reveil d'une +autre vie. + +Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu +mere d'Harpocrate. + +Elle contemple l'enfant. + +C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tresses en cornes de +belier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus. +Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a souleve mon voile! Mon +fruit est le soleil! + +Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de +Typhon devore les pyramides. J'ai vu, tout a l'heure, le sphinx +s'enfuir. Il galopait comme un chacal. + +Je cherche mes pretres,--mes pretres en manteau de lin, avec de grandes +harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornee de pateres +d'argent. Plus de fetes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon +delta! plus de coupes de lait a Philae! Apis, depuis longtemps, n'a +pas reparu. + +Egypte! Egypte! tes grands Dieux immobiles ont les epaules blanchies par +la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le desert roule la +cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas! + +Le cynocephale s'est evanoui. + +Elle secoue son enfant. + +Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tete retombe! + +Harpocrate vient de mourir. + +Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funebre et +dechirant, qu'Antoine y repond par un autre cri, en ouvrant ses bras +pour la soutenir. + +Elle n'est plus la. Il baisse la figure, ecrase de honte. + +Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme +l'etourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait +hair, et cependant une pitie vague amollit sou coeur. Il se met a +pleurer abondamment. + +HILARION + +Qui donc le rend triste? + +ANTOINE + +apres avoir cherche en lui-meme, longtemps: + +Je pense a toutes les ames perdues par ces faux Dieux! + +HILARION + +Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances +avec le vrai? + +ANTOINE + +C'est une ruse du Diable pour seduire mieux les fideles. Il attaque les +forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair. + +HILARION + +Mais la luxure, dans ses fureurs, a le desinteressement de la penitence. +L'amour frenetique du corps en accelere la destruction,--et proclame par +sa faiblesse l'etendue de l'impossible. + +ANTOINE + +Qu'est-ce que cela me fait a moi! Mon coeur se souleve de degout devant +ces Dieux bestiaux, occupes toujours de carnages et d'incestes! + +HILARION + +Rappelle-toi dans l'Ecriture toutes les choses qui te scandalisent, +parce que tu ne sais pas les comprendre. De meme, ces Dieux, sous leurs +formes criminelles, peuvent contenir la verite. + +Il en reste a voir. Detourne-toi! + +ANTOINE + +Non! non! c'est un peril! + +HILARION + +Tu voulais tout a l'heure les connaitre. Est-ce que ta foi vacillerait +sous des mensonges? Que crains-tu? + +Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne. + +Une ligne de nuages la coupe a mi-hauteur; et au-dessus apparait une +autre montagne, enorme, toute verte, que creusent inegalement des +vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de +bronze a tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire. + +Au milieu du peristyle, sur un trone, JUPITER, colossal et le torse nu, +tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle, +entre ses jambes, dresse la tete. + +JUNON, aupres de lui, roule ses gros yeux, surmontes d'un diademe d'ou +s'echappe comme une vapeur un voile flottant au vent. + +Par derriere, MINERVE, debout sur un piedestal, s'appuie contre sa +lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un peplos de lin +descend a plis reguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux +glauques, qui brillent sous sa visiere, regardent au loin, +attentivement. + +A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant +de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la +perspective de l'Ocean continue l'ether bleu; les deux elements se +confondent. + +De l'autre cote, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec +une tiare de diamants et un sceptre d'ebene, est au milieu d'une ile +entouree par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se +jeter dans les tenebres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un +abime sans formes. + +MARS, vetu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son +epee. + +HERCULE, plus bas, le contemple, appuye sur sa massue. + +APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allonge, quatre +chevaux blancs qui galopent; et CERES, dans un chariot que trainent des +boeufs, s'avance vers lui une faucille a la main. + +BACCHUS vient derriere elle, sur un char tres-bas, mollement tire par +des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un +cratere d'ou deborde du vin. Silene, a ses cotes, chancelle sur un ane. +Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimalloneides +frappent des tambours, les Menades jettent des fleurs, les Bacchantes +tournoient la tete en arriere, les cheveux repandus. + +DIANE, la tunique retroussee, sort du bois avec ses nymphes. + +Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; ca et la +les vieux Fleuves, accoudes sur des pierres vertes, epanchent leurs +urnes; les Muses debout chantent dans les vallons. + +Les Heures, de taille egale, se tiennent par la main; et MERCURE est +pose obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducee, ses talonnieres +et son petase. + +Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des +plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses, +VENUS-ANADYOMENE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent +langoureusement sous ses paupieres un peu lourdes. + +Elle a de grands cheveux blonds qui se deroulent sur ses epaules, les +seins petits, la taille mince, les hanches evasees comme le galbe des +lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux +et les pieds delicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La +splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et +tout le reste de l'Olympe est baigne dans une aube vermeille, qui gagne +insensiblement les hauteurs du ciel bleu. + +ANTOINE + +Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend +jusqu'au fond de l'ame! Comme c'est beau! comme c'est beau! + +HILARION + +Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les epees; on les +rencontrait au bord des chemins, on les possedait dans sa maison;--et +cette familiarite divinisait la vie. + +Elle n'avait pour but que d'etre libre et belle. Les vetements larges +facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercee +par la mer, battait a flots sonores les portiques de marbre. L'ephebe, +frotte d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus +religieuse etait d'exposer des formes pures. + +Et ces hommes respectaient les epouses, les vieillards, les suppliants. +Derriere le temple d'Hercule, il y avait un autel a la Pitie. + +On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir +meme se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait +qu'un peu de cendres. L'ame, melee a l'ether sans bornes, etait partie +vers les Dieux! + +Se penchant a l'oreille d'Antoine: + +Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu +retrouveras la Trinite dans les mysteres de Samothrace, le bapteme chez +Isis, la redemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fetes de +Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristee, Jesus! + +ANTOINE + +reste les yeux baisses; puis tout a coup il repete le symbole de +Jerusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant a chaque phrase un +long soupir: + +Je crois en un seul Dieu, le Pere,--et en un seul Seigneur, +Jesus-Christ,--fils premier-ne de Dieu,--qui s'est incarne et fait +homme,--qui a ete crucifie--et enseveli,--qui est monte au ciel,--qui +viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas +de fin;--et a un seul Saint-Esprit,--et a un seul bapteme de +repentance,--et a une seule sainte Eglise catholique,--et a la +resurrection de la chair,--et a la vie eternelle! + +Aussitot la crois grandit, et percant les nuages elle projette une ombre +sur le ciel des Dieux. + +Tous palissent. L'Olympe a remue. + +Antoine distingue contre sa base, a demi perdus dans les cavernes, ou +soutenant les pierres de leurs epaules, de vastes corps enchaines. Ce +sont les Titans, les Geants, les Hecatonchires, les Cyclopes. + +UNE VOIX + +s'eleve, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le +bruit des bois sous la tempete, comme le mugissement du vent dans les +precipices: + +Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut +mutile par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-meme aneanti. +Chacun son tour; c'est le destin! + +et, peu a peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent. + +Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent. + +JUPITER + +est descendu de son trone. Le tonnerre, a ses pieds, fume comme un tison +pres de s'eteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec +ses plumes qui tombent. + +Je ne suis donc plus le maitre des choses, tres-bon, tres-grand, dieu +des phratries et des peuples grecs, aieul de tous les rois, Agamemnon +du ciel! + +Aigle des apotheoses, quel souffle de l'Erebe t'a repousse jusqu'a moi? +ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'ame du dernier des +empereurs? + +Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils +s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs +d'esclaves, oublient les injures, les ancetres, le serment; et partout +triomphent la sottise des foules, la mediocrite de l'individu, la hideur +des races! + +Sa respiration lui souleve les cotes a les briser, et il tord ses +poings. Hebe en pleurs lui presente une coupe. Il la saisit. + +Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe ou, une tete enfermant la pensee, +qui haisse le desordre et concoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra! + +Mais la coupe est vide. + +Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt. + +Plus une goutte! Quand l'ambroisie defaille, les Immortels s'en vont! + +Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant +mourir. + +JUNON + +Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie +d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, egare ta lumiere +dans tous les elements, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce +est irrevocable cette fois,--et notre domination, notre +existence dissoute! + +Elle s'eloigne dans l'air. + +MINERVE + +n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de +la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque. + +Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont +revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent +desertes, et ce que font maintenant les filles d'Athenes. + +Au mois d'Hecatombeon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit +par ses magistrats et par ses pretres. Puis s'avancaient en robes +blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des +coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du +sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats +entrechoquant leurs armures, des ephebes chantant des hymnes, des +joueurs de flute, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des +danseuses;--enfin, au mat d'une trireme marchant sur des roues, mon +grand voile brode par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an +d'une facon particuliere; et quand il s'etait montre dans toutes les +rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortege +psalmodiant toujours, il montait pas a pas la colline de l'Acropole, +frolait les Propylees, et entrait au Parthenon. + +Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas +une idee! Voila que je tremble plus qu'une femme. + +Elle apercoit une ruine derriere elle, pousse un cri, et frappee au +front, tombe par terre a la renverse. + +HERCULE + +a rejete sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos, +mordant ses levres, il fait des efforts demesures pour soutenir l'Olympe +qui s'ecroule. + +j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tue +beaucoup de rois. J'ai casse la corne d'Acheloues, un grand fleuve. J'ai +coupe des montagnes, j'ai reuni des oceans. Les pays esclaves, je les +delivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules. +J'ai traverse le desert ou l'on a soif. J'ai defendu les Dieux, et je me +suis degage d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras +faiblissent. Je meurs! + +Il est ecrase sous les decombres. + +PLUTON + +C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire? + +Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tete, Tantale +eut la levre mouillee, la roue d'Ixion s'arreta. + +Cependant, les Keres etendaient leurs ongles pour retenir les ames; les +Furies en desespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et +Cerbere, attache par toi avec une chaine, ralait, en bavant de ses +trois gueules. + +Tu avais laisse la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des +hommes a penetre le Tartare! + +Il sombre dans les tenebres. + +NEPTUNE + +Mon trident ne souleve plus de tempetes. Les monstres qui faisaient peur +sont pourris au fond des eaux. + +Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'ecume, les vertes +Nereides qu'on distinguait a l'horizon, les Sirenes ecailleuses arretant +les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui +soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaiete de la mer +a disparu! + +Je n'y survivrai pas! Que le vaste Ocean me recouvre! + +Il s'evanouit dans l'azur. + +DIANE + +habillee de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups: + +L'independance des grands bois m'a grisee, avec la senteur des fauves et +l'exhalaison des marecages. Les femmes, dont je protegeais les +grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous +l'incantation des sorcieres. J'ai des desirs de violence et d'immensite. +Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les +reves!... + +Et un nuage qui passe l'emporte. + +MARS + +tete nue, ensanglante: + +D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armee, +indifferent aux patries et pour le plaisir du carnage. + +Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flutes, en bon +ordre, d'un pas egal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette +haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands +cris d'aigle. La guerre etait joyeuse comme un festin. Trois cents +hommes s'opposerent a toute l'Asie. + +Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions! +Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut +finir comme un brave! + +Il se tue. + +VULCAIN + +essuyant avec une eponge ses membres en sueur: + +Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les +fleuves qui roulent des metaux sous la terre!--Battez plus dur! a pleins +bras! de toutes vos forces! + +Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les +etincelles, et, marchant a tatons, s'egarent dans l'ombre. + +CERES + +debout dans son char, qui est emporte par des roues ayant des ailes a +leur moyen: + +Arrete! arrete! + +On avait bien raison d'exclure les etrangers, les athees, les epicuriens +et les chretiens! Le mystere de la corbeille est devoile, le sanctuaire +profane, tout est perdu! + +Elle descend sur une pente rapide,--desesperee, criant, s'arrachant les +cheveux. + +Ah! mensonge! Daira ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les +morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur! + +L'abime l'engouffre. + +BACCHUS + +riant, frenetiquement: + +Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon epouse! La loi meme tombe en +ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples! + +Le feu qui devora ma mere coule dans mes veines. Qu'il brule plus fort, +dusse-je perir! + +Male et femelle, bon pour tous, je me livre a vous, Bacchantes! je me +livre a vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres! +Hurlez, dansez, tordez-vous! Deliez-le tigre et l'esclave! a dents +feroces, mordez la chair! + +Et Pan, Silene, les Satyres, les Bacchantes, les Mimalloneides et les +Menades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se +jettent des fleurs, decouvrent un phallus, la baisent,--secouent les +tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages, +croquent des raisins, etranglent un bouc, et dechirent Bacchus. + +APOLLON + +fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent: + +J'ai laisse derriere moi Delos la pierreuse, tellement pure que tout +maintenant y semble mort; et je tache de joindre Delphes avant que sa +vapeur inspiratrice ne soit completement perdue. Les mulets broutent son +laurier. La Pythie egaree ne se retrouve pas. + +Par une concentration plus forte, j'aurai des poemes sublimes, des +monuments eternels; et toute la matiere sera penetree des vibrations de +ma cithare! + +Il en pince les cordes. Elles eclatent, lui cinglent la figure. Il la +rejette; et battant son quadrige avec fureur: + +Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idee +pure! + +Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empetre par +les morceaux du timon, l'emmelement des harnais, il tombe vers l'abime, +la tete en bas. + +Le ciel s'est obscurci. + +VENUS + +violacee par le froid, grelotte. + +Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellenie. + +Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages etaient +decoupes d'apres la forme de mes levres; et ses montagnes, plus blanches +que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait +mon ame dans l'ordonnance des fetes, l'arrangement des coiffures, le +dialogue des philosophes, la constitution des republiques. Mais j'ai +trop cheri les hommes! C'est l'Amour qui m'a deshonoree! + +Elle se renverse en pleurant. + +Le monde est abominable. L'air manque a ma poitrine! + +O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des ames, emporte-moi! + +Elle met un doigt sur sa bouche, et decrivant une immense parabole, +tombe dans l'abime. + +On n'y voit plus. Les tenebres sont completes. + +Cependant il s'echappe des prunelles d'Hilarion comme deux fleches +rouges. + +ANTOINE + +remarque enfin sa haute taille. + +Plusieurs fois deja, pendant que tu parlais, tu m'as semble grandir;--et +ce n'etait pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne +m'epouvante! + +Des pas se rapprochent. + +Qu'est-ce donc? + +HILARION + +etend son bras. + +Regarde! + +Alors, sous un pale rayon de lune, Antoine distingue une interminable +caravane qui defile sur la crete des roches;--et chaque voyageur, l'un +apres l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre. + +Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros, +Axiokeros, Axiokersa, reunis en faisceau, masques de pourpre et levant +leurs mains. + +Esculape s'avance d'un air melancolique, sans meme voir Samos et +Telesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis eleen, a forme +de python, roule ses anneaux vers l'abime. Doespoene, par vertige, s'y +lance elle-meme. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles +de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et deboulent +pele-mele dans le trou noir. + +Derriere eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles +des prairies sont couvertes de poussiere, celles des bois gemissent et +saignent, blessees par la hache des bucherons. + +Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les deesses infernales, +en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs viperes, forment une +pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuatre +comme les mouches a viande, se devore les bras. + +Puis, dans un tourbillon disparaissent a la fois: Orthia la sanguinaire, +Hymnie d'Orchomene, la Laphria des Patreens, Aphia d'Egine, Bendis de +Thrace, Stymphalia a cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois +prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles, +rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets. + +HILARION + +Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et +l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxes, +passant en revue son armee. + +La-bas, tres-loin, au milieu des brouillards, apercois-tu ce geant a +barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe +Zalmoxis, entre deux planetes: Artimpasa--Venus, et Orsiloche--la Lune. + +Plus loin, emergeant des nuages pales, sont les Dieux qu'on adorait chez +les Cimmeriens, au dela meme de Thule! + +Leurs grandes salles etaient chaudes; et a la lueur des epees nues +tapissant la voute, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire. +Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par +des demons; ou bien, ils ecoutaient les sorciers captifs faisant aller +leurs mains sur les harpes de pierre. + +Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et +leurs pieds se montrent par les dechirures de leurs sandales. + +Ils pleurent les prairies, ou sur des tertres de gazon ils reprenaient +haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les +monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des +poles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui +tournait avec eux. + +Une rafale de givre les enveloppe. + +Antoine abaisse son regard d'un autre cote. + +Et il apercoit,--se detachant en noir sur un fond rouge,--d'etranges +personnages, avec des mentonnieres et des gantelets, qui se renvoient +des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces, +dansent frenetiquement. + +HILARION + +Ce sont les Dieux de l'Etrurie, les innombrables Aesars. + +Voici Tages, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main +d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la +terre. Qu'il y rentre! + +Nortia considere la muraille ou elle enfoncait des clous pour marquer le +nombre des annees. La surface en est couverte, et la derniere periode +accomplie. + +Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent +en tremblant sous le meme manteau. + +ANTOINE + +ferme les yeux. + +Assez! assez! + +Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les +Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant +les trophees suspendus a leurs bras. + +Janus,--maitre des crepuscules, s'enfuit sur un belier noir; et, de ses +deux visages, l'un est deja putrefie, l'autre s'endort de fatigue. + +Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tete, presse contre +son coeur un vieux gateau en forme de roue. + +Vesta,--sous une coupole en ruine, tache de ranimer sa lampe eteinte. + +Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait +ses devots. + +ANTOINE + +Grace! ils me fatiguent! + +HILARION + +Autrefois, ils amusaient! + +Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--a +quatre pattes comme une bete, et saillie par un homme noir, tenant dans +chaque main un flambeau. + +C'est la deesse d'Aricia, avec le demon Virbius. Son sacerdote, le roi +du bois, devait etre un assassin;--et les esclaves en fuite, les +depouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les eclopes +du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas +de devotion plus chere! + +Les patriciennes du temps de Marc-Antoine preferaient Libitina. + +Et il lui montre, sous des cypres et des rosiers, Une autre Femme--vetue +de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards; +des tentures noires, tous les ustensiles des funerailles. Ses diamants +brillent de loin sous des toiles d'araignees. Les Larves comme des +squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lemures, qui +sont des fantomes, etendent leurs ailes de chauve-souris. + +Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, deracine, penche, tout couvert +d'ordures. + +Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est devore par des +chiens rouges. + +Les Dieux rustiques s'en eloignent en pleurant, Sartor, Sarrator, +Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite +manteaux a capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une +claie, un epieu. + +HILARION + +C'etait leur ame qui faisait prosperer la villa, avec ses colombiers, +ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours defendues par des +filets, ses chaudes ecuries embaumees de cedre. + +Ils protegeaient tout le peuple miserable qui trainait les fers de ses +jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au +son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, +ceux qui poussaient par les petits chemins les anes charges de fumier. +Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de +fortifier ses bras; et les vachers a l'ombre des tilleuls, pres des +calebasses de lait, alternaient leurs eloges sur des flutes de roseau. + +Antoine soupire. + +Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se decouvre un lit +d'ivoire, environne par des gens qui tiennent des torches de sapin. + +Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'epousee! + +Domiduca devait l'amener, Virgo defaire sa ceinture, Subigo l'etendre +sur le lit,--et Praema ecarter ses bras, en lui disant a l'oreille des +paroles douces. + +Mais elle ne viendra pas! et ils congedient les autres: Nona et Decima +gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et +Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubepines eloigne de +l'enfant les mauvais reves. + +Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donne la +barbe, Stimula les premiers desirs, Volupia la premiere jouissance, +Fabulinus appris a parler, Numera a compter, Camoena a chanter, Consus a +reflechir. + +La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que +Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-meme la complainte qu'elle +hurlait a la mort des vieillards. + +Mais bientot sa voix est dominee par des cris aigus. Ce sont: + +LES LARES DOMESTIQUES + +accroupis au fond de l'atrium, vetus de peaux de chien, avec des fleurs +autour du corps, tenant leurs mains fermees contre leurs joues, et +pleurant tant qu'ils peuvent. + +Ou est la portion de nourriture qu'on nous donnait a chaque repas, les +bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaiete des +petits garcons jouant aux osselets sur les mosaiques de la cour? Puis, +devenus grands ils suspendaient a notre poitrine leur bulle d'or ou +de cuir. + +Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maitre en rentrant +tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et +l'etroite maison etait plus fiere qu'un palais et sacree comme +un temple. + +Qu'ils etaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des +Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes +s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passe et aux +esperances de l'avenir. + +Mais les aieux de cire peinte, enfermes derriere nous, se couvrent +lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs +deceptions, nous ont brise la machoire; sous la dent des rats nos corps +de bois s'emiettent. + +Et les innombrables Dieux veillant aux portes, a la cuisine, au cellier, +aux etuves, se dispersent de tous les cotes,--sous l'apparence d'enormes +fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent. + +CREPITUS + +se fait entendre. + +Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un +Dieu! + +L'Athenien me saluait comme un presage de fortune, tandis que le Romain +devot me maudissait les poings leves et que le pontife d'Egypte, +s'abstenant de feves, tremblait a ma voix et palissait a mon odeur. + +Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasees, qu'on se +regalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux +cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, +personne alors ne se genait. Les nourritures solides faisaient les +digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se +soulageaient avec lenteur. + +Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie, +comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protege le sein +de la nourrice, gonfle de veines bleuatres. J'etais joyeux. Je faisais +rire! Et se dilatant d'aise a cause de moi, le convive exhalait toute sa +gaiete par les ouvertures de son corps. + +J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scene, +et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir a sa table. Dans les +laticlaves des patriciens j'ai circule majestueusement! Les vases d'or, +comme des tympanons, resonnaient sous moi;--et quand plein de murenes, +de truffes et de pates, l'intestin du maitre se degageait avec fracas, +l'univers attentif apprenait que Cesar avait dine! + +Mais a present, je suis confine dans la populace,--et l'on se recrie, +meme a mon nom! + +Et Crepitus s'eloigne, en poussant un gemissement. + +Puis un coup de tonnerre; + +UNE VOIX + +J'etais le Dieu des armees, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +J'ai deplie sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les +sables mon peuple qui s'enfuyait. + +C'est moi qui ai brule Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous +le Deluge! C'est moi qui ai noye Pharaon, avec les princes fils de rois, +les chariots de guerre et les cochers. + +Dieux jaloux, j'execrais les autres Dieux. J'ai broye les impurs; j'ai +abattu les superbes;--et ma desolation courait de droite et de gauche, +comme un dromadaire qui est lache dans un champ de mais. + +Pour delivrer Israel, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de +flamme leur parlaient dans les buissons. + +Parfumees de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes +transparentes et des chaussures a talon haut, des femmes d'un coeur +intrepide allaient egorger les capitaines. Le vent qui passait emportait +les prophetes. + +J'avais grave ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple +comme dans une citadelle. C'etait mon peuple. J'etais son Dieu! La terre +etait a moi, les hommes a moi, avec leurs pensees, leurs oeuvres, leurs +outils de labourage et leur posterite. + +Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derriere des courtines de +pourpre et des candelabres allumes. J'avais, pour me servir, toute une +tribu qui balancait des encensoirs, et le grand pretre en robe +d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres precieuses, disposees +dans un ordre symetrique. + +Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est +dechire, les parfums de l'holocauste se sont perdus a tous les vents. Le +chacal piaule dans les sepulcres; mon temple est detruit, mon peuple +est disperse! + +On a etrangle les pretres avec les cordons de leurs habits. Les femmes +sont captives, les vases sont tous fondus! + +La voix s'eloignant: + +J'etais le Dieu des armees, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +Alors il se fait un silence enorme, une nuit profonde. + +ANTOINE + +Tous sont passes. + +Il reste moi! + +dit QUELQU'UN. + +Et Hilarion est devant lui,--mais transfigure, beau comme un archange, +lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir + +ANTOINE + +se renverse la tete. + +Qui donc es-tu? + +HILARION + +Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon desir n'a pas de +bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes, +sans haine, sans peur, sans pitie, sans amour, et sans Dieu. On +m'appelle la Science. + +ANTOINE + +se rejette en arriere: + +Tu dois etre plutot ... le Diable! + +HILARION + +en fixant sur lui ses prunelles: + +Veux-tu le voir? + +ANTOINE + +ne se detache plus de ce regard; il est saisi par la curiosite du +Diable. Sa terreur augmente, son envie devient demesuree. + +Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?... + +Puis dans un spasme de colere: + +L'horreur que j'en ai m'en debarrassera pour toujours.--Oui! + +Un pied fourchu se montre. + +Antoine a regret. + +Mais le Diable l'a jete sur ses cornes, et l'enleve. + + + + +VI. + + +Il vole sous lui, etendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes +ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage. + +ANTOINE + +Ou vais-je? + +Tout a l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuee m'emporte. +Peut-etre que je suis mort, et que je monte vers Dieu?... + +Ah! comme je respire bien! L'air immacule me gonfle l'ame. Plus de +pesanteur! plus de souffrance! + +En bas, sous moi, la foudre eclate, l'horizon s'elargit, des fleuves +s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le desert, cette flaque +d'eau l'Ocean. + +Et d'autres oceans paraissent, d'immenses regions que je ne connaissais +pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des +neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tache de decouvrir les +montagnes ou le soleil, chaque soir, va se coucher. + +LE DIABLE + +Jamais le soleil ne se couche! + +Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un echo de sa +pensee,--une reponse de sa memoire. + +Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'apercoit au +milieu de l'azur qui tourne sur ses poles, en tournant autour du soleil. + +LE DIABLE + +Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme, +humilie-toi! + +ANTOINE + +A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres +feux. + +Le firmament n'est qu'un tissu d'etoiles. + +Ils montent toujours. + +Aucun bruit! pas meme le croassement des aigles! Rien!... et je me +penche pour ecouter l'harmonie des planetes. + +LE DIABLE + +Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de +Platon, le foyer de Philolaues, les spheres d'Aristote, ni les sept cieux +des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voute de cristal! + +ANTOINE + +D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la penetre, au +contraire, je m'y enfonce! + +Et il arrive devant la lune,--qui ressemble a un morceau de glace tout +rond, plein d'une lumiere immobile. + +LE DIABLE + +C'etait autrefois le sejour des ames. Le bon Pythagore l'avait meme +garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques. + +ANTOINE + +Je n'y vois que des plaines desolees, avec des crateres eteints, sous un +ciel tout noir. + +Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler +les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux! + +LE DIABLE + +l'emporte au milieu des etoiles. + +Elles s'attirent en meme temps qu'elles se repoussent. L'action de +chacune resulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un +auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre. + +ANTOINE + +Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie superieure aux +plaisirs de la tendresse! Je halete stupefait devant l'enormite de Dieu! + +LE DIABLE + +Comme le firmament qui s'eleve a mesure que tu montes et grandira sous +l'ascension de ta pensee;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'apres +cette decouverte du monde, dans cet elargissement de l'infini. + +ANTOINE + +Ah! plus haut! plus haut! toujours! + +Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactee au zenith se +developpe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles; +dans ces fentes de sa clarte, s'allongent des espaces de tenebres. Il y +a des pluies d'etoiles, des trainees de poussiere d'or, des vapeurs +lumineuses qui flottent et se dissolvent. + +Quelquefois une comete passe tout a coup;--puis la tranquillite des +lumieres innombrables recommence. + +Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en +occupant ainsi toute l'envergure. + +Il se rappelle avec dedain l'ignorance des anciens jours, la mediocrite +de ses reves. Les voila donc pres de lui ces globes lumineux qu'il +contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes, +la complexite de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et +suspendus comme des pierres dans une fronde, decrire leurs orbites, +pousser leurs hyperboles. + +Il apercoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx +et le Centaure, la nebuleuse de la Dorade, les six soleils dans la +constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple +anneau du monstrueux Saturne! toutes les planetes, tous les astres que +les hommes plus tard decouvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumieres, +il surcharge sa pensee du calcul de leurs distances;--puis sa +tete retombe. + +Quel est le but de tout cela? + +LE DIABLE + +Il n'y a pas de but! + +Comment Dieu aurait-il un but? Quelle experience a pu l'instruire, +quelle reflexion le determiner? + +Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait +inutile. + +ANTOINE + +Il a cree le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole! + +LE DIABLE + +Mais les etres qui peuplent la terre y viennent successivement. De meme, +au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets differents de +causes variees. + +ANTOINE + +La variete des causes est la volonte de Dieu! + +LE DIABLE + +Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonte, c'est admettre +plusieurs causes et detruire son unite! + +Sa volonte n'est pas separable de son essence. Il n'a pu avoir une autre +volonte, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe +eternellement, il agit eternellement. + +Contemple le soleil! De ses bords s'echappent de hautes flammes lancant +des etincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin +que la derniere, au dela de ces profondeurs ou tu n'apercois que la +nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derriere ceux-la d'autres, et +encore d'autres, indefiniment ... + +ANTOINE + +Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abime. + +LE DIABLE + +s'arrete; et en le balancant mollement: + +Le neant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se +meuvent sur le fond immuable de l'Etendue;--et comme si elle etait +bornee par quelque chose, ce ne serait plus l'etendue, mais un corps, +elle n'a pas de limites! + +ANTOINE + +beant: + +Pas de limites! + +LE DIABLE + +Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le +sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de +milliards de siecles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a +pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Etendue +se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace, +telle ou telle grandeur, mais l'immensite! + +ANTOINE + +lentement: + +La matiere ... alors ... ferait partie de Dieu? + +LE DIABLE + +Pourquoi non? Peux-tu savoir ou il finit? + +ANTOINE + +Je me prosterne au contraire, je m'ecrase, devant sa puissance! + +LE DIABLE + +Et tu pretends le flechir! Tu lui parles, tu le decores meme de vertus, +bonte, justice, clemence, au lieu de reconnaitre qu'il possede toutes +les perfections! + +Concevoir quelque chose au dela, c'est concevoir Dieu au dela de Dieu, +l'etre par-dessus l'etre. Il est donc le seul Etre, la seule substance. + +Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne +serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme +infini;--et s'il avait un corps, il serait compose de parties, il ne +serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas +une personne! + +ANTOINE + +Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les +transports de mon ardeur, tout cela se serait en alle vers un mensonge +... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un +tourbillon de feuilles mortes! + +Il pleure. + +Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande ame, un Seigneur, +un pere, que mon coeur adore et qui doit m'aimer! + +LE DIABLE + +Tu desires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il eprouvait de l'amour, de +la colere ou de la pitie, il passerait de sa perfection a une perfection +plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre a un sentiment, ni se +contenir dans une forme. + +ANTOINE + +Un jour, pourtant, je le verrai! + +LE DIABLE + +Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini, +dans un endroit restreint enfermant l'absolu! + +ANTOINE + +N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer +pour le mal! + +LE DIABLE + +L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal +est indifferent a Dieu puisque la terre en est couverte! + +Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruaute qu'il le +conserve? + +Penses-tu qu'il soit continuellement a rajuster le monde comme une +oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les +etres depuis le vol du papillon jusqu'a la pensee de l'homme? + +S'il a cree l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence +existe, la creation est defectueuse. + +Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit, +le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs a un +coin de l'etendue, a un milieu special, a un interet particulier. +Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout! + +Le Diable a progressivement etire ses longues ailes; maintenant elles +couvrent l'espace. + +ANTOINE + +n'y voit plus. Il defaille. + +Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'ame. Cela excede la portee +de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule +dans l'immensite des tenebres. Elles entrent en moi. Ma conscience +eclate sous cette dilatation du neant! + +LE DIABLE + +Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermediaire de ton esprit. Tel +qu'un miroir concave il deforme les objets;--et tout moyen te manque +pour en verifier l'exactitude. + +Jamais tu ne connaitras l'univers dans sa pleine etendue; par consequent +tu ne peux te faire une idee de sa cause, avoir une notion juste de +Dieu, ni meme dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord +connaitre l'Infini! + +La Forme est peut-etre une erreur de tes sens, la Substance une +imagination de ta pensee. + +A moins que le monde etant un flux perpetuel des choses, l'apparence au +contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la +seule realite. + +Mais es-tu sur de voir? es-tu meme sur de vivre? Peut-etre qu'il n'y a +rien! + +Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le +regarde la gueule ouverte, pret a le devorer. + +Adore-moi donc! et maudis le fantome que tu nommes Dieu! + +Antoine leve les yeux, par un dernier mouvement d'espoir. + +Le Diable l'abandonne. + + * * * * * + +ANTOINE + +se retrouve etendu sur le dos, au bord de la falaise. + +Le ciel commence a blanchir. + +Est-ce la clarte de l'aube, ou bien un reflet de la lune? + +Il tache de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents: + +J'eprouve une fatigue ... comme si tous mes os etaient brises! + +Pourquoi? + +Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et meme il me redisait tout ce que +j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xenophane, d'Heraclite, +de Melisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la creation, l'impossibilite de +rien connaitre! + +Et j'avais cru pouvoir m'unir a Dieu! + +Riant amerement: + +Ah! demence! demence! Est-ce ma faute? La priere m'est intolerable! J'ai +le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il debordait d'amour!... + +Le sable, le matin, fumait a l'horizon comme la poussiere d'un +encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'epanouissaient sur +la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semble que tous les +etres et toutes les choses, recueillis dans le meme silence, adoraient +avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, felicites de l'extase, +presents du ciel, qu'etes-vous devenus! + +Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, a la recherche d'une +solitude pour etablir des monasteres. C'etait le dernier soir; et nous +pressions nos pas, en murmurant des hymnes, cote a cote, sans parler. A +mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps +s'allongeaient comme deux obelisques grandissant toujours et qui +auraient marche devant nous. Avec les morceaux de nos batons, ca et la +nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit +fut lente a venir; et des ondes noires se repandaient sur la terre +qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel. + +Quand j'etais un enfant, je m'amusais avec des cailloux a construire des +ermitages. Ma mere, pres de moi, me regardait. + +Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant a pleines mains ses +cheveux blancs. Et son cadavre est reste etendu au milieu de la cabane, +sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une +hyene en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur! + +Il sanglote. + +Non, Ammonaria ne l'aura pas quittee! + +Ou est-elle maintenant, Ammonaria? + +Peut-etre qu'au fond d'une etuve elle retire ses vetements l'un apres +l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la premiere tunique, la +seconde plus legere, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome +enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiede mosaique. +Sa chevelure a l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et +suffoquant un peu dans l'atmosphere trop chaude, elle respire, la taille +cambree, les deux seins en avant. Tiens!... voila ma chair qui se +revolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux +supplices a la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne! + +Il se penche, et regarde le precipice. + +L'homme qui tomberait serait tue. Rien de plus facile, en se roulant sur +le cote gauche; c'est un mouvement a faire! un seul. + +Alors apparait + +UNE VIEILLE FEMME + +Antoine se releve dans un sursaut d'epouvante.--Il croit voir sa mere +ressuscitee. + +Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur. + +Un linceul noue autour de sa tete, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au +bas de ses doux jambes, minces comme des bequilles. L'eclat de ses +dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites +de ses yeux sont pleins de tenebres, et au fond deux flammes vacillent, +comme des lampes de sepulcre. + +Avance, dit-elle. Qui te retient? + +ANTOINE + +balbutiant: + +J'ai peur de commettre un peche! + +ELLE + +reprend: + +Mais le roi Sauel s'est tue! Razias, un juste, s'est tue! Sainte Pelagie +d'Antioche s'est tuee! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres +saintes, se sont tuees;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui +couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en +jouir plus vite, les vierges de Milet s'etranglaient avec leurs cordons. +Le philosophe Hegesias, a Syracuse, la prechait si bien qu'on desertait +les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome +se la procurent comme debauche. + +ANTOINE + +Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachoretes y succombent. + +LA VIEILLE + +Faire une chose qui vous egale a Dieu, pense donc! Il t'a cree, tu vas +detruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance +d'Erostrate n'etait pas superieure. Et puis, ton corps s'est assez moque +de ton ame pour que tu t'en venges a la fin. Tu ne souffriras pas. Ce +sera vite termine. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide, +peut-etre? + +Antoine ecoute sans repondre;--et de l'autre cote parait: + +UNE AUTRE FEMME + +jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria. + +Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, tres-grasse, avec du +fard sur les joues et des roses sur la tete. Sa longue robe chargee de +paillettes a des miroitements metalliques; ses levres charnues +paraissent sanguinolentes, et ses paupieres un peu lourdes sont +tellement noyees de langueur qu'on la dirait aveugle. + +Elle murmure: + +Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te +mene et selon le desir de tes yeux! + +ANTOINE + +Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles! + +ELLE + +reprend: + +Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand +tu seras dans l'atrium ou murmure un jet d'eau, une femme se +presentera--en peplos de soie blanche lame d'or, les cheveux denoues, le +rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu gouteras +dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin. + +Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adulteres, les escalades, +les enlevements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait +habillee. + +As-tu serre contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu +les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux +de larmes douces! + +Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la +lumiere de la lune? A la pression de vos mains jointes un fremissement +vous parcourt; vos yeux rapproches epanchent de l'un a l'autre comme des +ondes immaterielles, et votre coeur s'emplit; il eclate; c'est un suave +tourbillon, une ivresse debordante ... + +LA VIEILLE + +On n'a pas besoin de posseder les joies pour en sentir l'amertume! Rien +qu'a les voir de loin, le degout vous en prend. Tu dois etre fatigue par +la monotonie des memes actions, la duree des jours, la laideur du monde, +la betise du soleil! + +ANTOINE + +Oh! oui, tout ce qu'il eclaire me deplait! + +LA JEUNE + +Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des +fontaines sous le sable, une delectation dans les hasards que tu +meprises; et meme il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie +de la serrer contre son coeur. + +LA VIEILLE + +Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu esperes que bientot elle te +recouvrira! + +LA JEUNE + +Cependant, tu crois a la resurrection de la chair, qui est le transport +de la vie dans l'eternite! + +La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore decharnee; et +au-dessus de son crane, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait +des cercles dans l'air. + +La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, +ses yeux roulent moelleusement. + +LA PREMIERE + +dit, en ouvrant les bras: + +Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'eternelle serenite! + +et + +LA SECONDE + +en offrant ses seins: + +Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inepuisable! + +Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur +l'epaule. + +Le linceul s'ecarte, et decouvre le squelette de La Mort. + +La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la +taille mince avec la croupe enorme et de grands cheveux ondes s'envolant +par le bout. + +Antoine reste immobile entre les deux, les considerant. + +LA MORT + +lui dit: + +Tout de suite ou tout a l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les +soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe +des champs. Je vole plus haut que l'epervier, je cours plus vite que la +gazelle, j'atteins meme l'esperance, j'ai vaincu le fils de Dieu! + +LA LUXURE + +Ne resiste pas; je suis l'omnipotente! Les forets retentissent de mes +soupirs, les flots sont remues par mes agitations. La vertu, le courage, +la piete se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme +pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se +retourne vers moi! + +LA MORT + +Je te decouvrirai ce que tu tachais de saisir, a la lueur des flambeaux, +sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au dela des Pyramides, +dans ces grands sables composes de debris humains. De temps a autre, un +fragment de crane roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussiere, +tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensee, confondue avec +elle, s'abimait dans le neant. + +LA LUXURE + +Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspire d'obscenes amours. +On se precipite a des rencontres qui effrayent. On rive des chaines que +l'on maudit. D'ou vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance +des reves, l'immensite de ma tristesse? + +LA MORT + +Mon ironie depasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir +aux funerailles des rois, a l'extermination d'un peuple;--et on fait la +guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or, +un deploiement de ceremonie pour me rendre plus d'hommages. + +LA LUXURE + +Ma colere vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs +d'agonisant et des aspects de cadavre. + +LA MORT + +C'est moi qui te rends serieuse; enlacons-nous! + +La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et +chantent ensemble: + +--Je hate la dissolution de la matiere! + +--Je facilite l'eparpillement des germes! + +--Tu detruis, pour mes renouvellements! + +--Tu engendres, pour mes destructions! + +--Active ma puissance! + +--Feconde ma pourriture! + +Et leur voix, dont les echos se deroulant emplissent l'horizon, devient +tellement forte qu'Antoine en tombe a la renverse. + +Une secousse, de temps a autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il +apercoit au milieu des tenebres une maniere de monstre devant lui. + +C'est une tete de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse +de femme d'une blancheur nacree. En dessous, un linceul etoile de points +d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, a la maniere d'un +ver gigantesque qui se tiendrait debout. + +La vision s'attenue, disparait. + +ANTOINE + +se releve. + +Encore une fois c'etait le Diable, et sous son double aspect: l'esprit +de fornication et l'esprit de destruction. + +Aucun des deux ne m'epouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens +eternel. + +Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la +continuite de la vie. + +Mais la Substance etant unique, pourquoi les Formes sont-elles variees? + +Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps +ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaitrait le lien de +la matiere et de la pensee, en quoi l'Etre consiste! + +Ce sont ces figures-la qui etaient peintes a Babylone sur la muraille du +temple de Belus, et elles couvraient une mosaique dans le port de +Carthage. Moi-meme, j'ai quelquefois apercu dans le ciel comme des +formes d'esprits. Ceux qui traversent le desert rencontrent des animaux +depassant toute conception ... + +Et en face, de l'autre cote du Nil, voila que le Sphinx apparait. + +Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche +sur le ventre. + +Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de +dragon se frappant les ailes, la Chimere aux yeux verts, +tournoie, aboie. + +Les anneaux de sa chevelure, rejetes d'un cote, s'entremelent aux poils +de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent +au balancement de tout son corps. + +LE SPHINX + +est immobile, et regarde la Chimere: + +Ici, Chimere; arrete-toi! + +LA CHIMERE + +Non, jamais! + +LE SPHINX + +Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort! + +LA CHIMERE + +Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet! + +LE SPHINX + +Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements +dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit! + +LA CHIMERE + +Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible! + +LE SPHINX + +Pour demeurer avec moi, tu es trop folle! + +LA CHIMERE + +Pour me suivre, tu es trop lourd! + +LE SPHINX + +Ou vas-tu donc, que tu cours si vite? + +LA CHIMERE + +Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je +rase les flots, je jappe au fond des precipices, je m'accroche par la +gueule au pan des nuees; avec ma queue trainante, je raye les plages, et +les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes epaules. Mais +toi, je te retrouve perpetuellement immobile, ou bien du bout de ta +griffe dessinant des alphabets sur le sable. + +LE SPHINX + +C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule. + +La mer se retourne dans son lit, les bles se balancent sous le vent, les +caravanes passent, la poussiere s'envole, les cites s'ecroulent;--et mon +regard, que rien ne peut devier, demeure tendu a travers les choses sur +un horizon inaccessible. + +LA CHIMERE + +Moi, je suis legere et joyeuse! Je decouvre aux hommes des perspectives +eblouissantes avec des paradis dans les nuages et des felicites +lointaines. Je leur verse a l'ame les eternelles demences, projets de +bonheur, plans d'avenir, reves de gloire, et les serments d'amour et les +resolutions vertueuses. + +Je pousse aux perilleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai cisele +avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai +suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entoure d'un mur +d'orichalque les quais de l'Atlantide. + +Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs +ineprouves. Si j'apercois quelque part un homme dont l'esprit repose +dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'etrangle. + +LE SPHINX + +Tous ceux que le desir de Dieu tourmente, je les ai devores. + +Les plus forts, pour gravir jusqu'a mon front royal, montent aux stries +de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les +prend; et ils tombent d'eux-memes a la renverse. + +Antoine commence a trembler. + +Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le desert,--ayant a ces cotes +deux betes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'epaule. + +LE SPHINX + +O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour desennuyer ma tristesse! + +LA CHIMERE + +O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyene en chaleur je +tourne autour de toi, sollicitant les fecondations dont le besoin +me devore. + +Ouvre la gueule, leve tes pieds, monte sur mon dos! + +LE SPHINX + +Mes pieds, depuis qu'ils sont a plat, ne peuvent plus se relever. Le +lichen, comme une dartre, a pousse sur ma gueule. A force de songer, je +n'ai plus rien a dire. + +LA CHIMERE + +Tu mens, sphinx hypocrite! D'ou vient toujours que tu m'appelles et me +renies? + +LE SPHINX + +C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne! + +LA CHIMERE + +Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi! + +Elle aboie. + +LE SPHINX + +Tu remues, tu m'echappes! + +Il grogne. + +LA CHIMERE + +Essayons!--tu m'ecrases! + +LE SPHINX + +Non! impossible! + +Et en s'enfoncant peu a peu, il disparait dans le sable,--tandis que la +Chimere, qui rampe la langue tiree, s'eloigne en decrivant des cercles. + +L'haleine de sa bouche a produit un brouillard. + +Dans cette brume, Antoine apercoit des enroulements de nuages, des +courbes indecises. + +Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains; + +Et d'abord s'avance + +LE GROUPE DES ASTOMI + +pareils a des bulles d'air que traverse le soleil. + +Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les +sons faux nous ecorchent, les tenebres nous aveuglent. Composes de +brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des +reves, pas des etres tout a fait ... + +LES NISNAS + +n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitie +du corps, qu'une moitie du coeur. Et ils disent, tres-haut: + +Nous vivons fort a notre aise dans nos moities de maisons, avec nos +moities de femmes et nos moities d'enfants. + +LES BLEMMYES + +absolument prives de tete: + +Nos epaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de +rhinoceros ni d'elephant qui soit capable de porter ce que nous portons. + +Des especes de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos +poitrines, voila tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des +secretions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles interieurs. + +Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, cotoyant +tous les abimes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus +heureux, les plus vertueux. + +LES PYGMEES + +Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur +la bosse d'un dromadaire. + +On nous brule, on nous noie, ou nous ecrase; et toujours, nous +reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantite! + +LES SCIAPODES + +Retenus a la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous +vegetons a l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumiere +nous arrive a travers l'epaisseur de nos talons. Point de derangement et +point de travail!--La tete le puis bas possible, c'est le secret +du bonheur! + +Leurs cuisses levees ressemblant a des troncs d'arbres, se multiplient. + +Et une foret parait. De grands singes y courent a quatre pattes; ce sont +des hommes a tete de chien. + +LES CYNOCEPHALES + +Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons +les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos tetes, en guise +de bonnets. + +Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les +yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous etalons notre +turpitude en plein soleil. + +Lacerant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant +les femmes, nous sommes les maitres,--par la force de nos bras et la +ferocite de notre coeur. + +Hardi, compagnons! Faites claquer vos machoires! + +Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur +leurs dos velus. + +Antoine hume la fraicheur des feuilles vertes. + +Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout a coup parait un +grand cerf noir, a tete de taureau, qui porte entre les oreilles un +buisson de cornes blanches. + +LE SADHUZAG + +Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flutes. + +Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent +a moi les betes ravies. Les serpents s'enroulent a mes jambes, les +guepes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et +les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Ecoute! + +Il renverse son bois, d'ou s'echappe une musique ineffablement douce. + +Antoine presse son coeur a deux mains. Il lui semble que cette melodie +va emporter son ame. + +LE SADHUZAG + +Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un +bataillon de lances, exhale un hurlement; les forets tressaillent, les +fleuves remontent, la gousse des fruits eclate, et les herbes se +dressent comme la chevelure d'un lache. + +--Ecoute! + +Il penche ses rameaux, d'ou sortent des cris discordants; Antoine est +comme dechire. + +Et son horreur augmente en voyant: + +LE MARTICHORAS + +gigantesque lion rouge, a figure humaine, avec trois rangees de dents. + +Les moires de mon pelage ecarlate se melent au miroitement des grands +sables. Je souffle par mes narines l'epouvante des solitudes. Je crache +la peste. Je mange les armees, quand elles s'aventurent dans le desert. + +Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillees en scie; et +ma queue, qui se contourne, est herissee de dards que je lance a droite, +a gauche, en avant, en arriere.--Tiens! tiens! + +Le Martichoras jette les epines de sa queue; qui s'irradient comme des +fleches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en +claquant sur le feuillage. + +LE CATOBLEPAS + +buffle noir, avec une tete de porc tombant jusqu'a terre, et rattachee a +ses epaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vide. + +Il est vautre tout a plat; et ses pieds disparaissent sous l'enorme +criniere a poils durs qui lui couvre le visage. + +Gras, melancolique, farouche, je reste continuellement a sentir sous mon +ventre la chaleur de la boue. Mon crane est tellement lourd qu'il m'est +impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la +machoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes veneneuses +arrosees de mon haleine. Une fois, je me suis devore les pattes sans +m'en apercevoir. + +Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont +morts. Si je relevais mes paupieres,--mes paupieres roses et +gonflees,--tout de suite, tu mourrais. + +ANTOINE + +Oh! celui-la!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidite +m'attire. Non! non! je ne veux pas! + +Il regarde par terre fixement. + +Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse + +LE BASILIC + +grand serpent violet a crete trilobee, avec deux dents, une en haut, une +en bas. + +Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu, +c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuees, des cailloux, des +arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marecages. Ma +temperature entretient les volcans; je fais l'eclat des pierreries et la +couleur des metaux. + +LE GRIFFON + +lion a bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le +cou bleu. + +Je suis le maitre des splendeurs profondes. Je connais le secret des +tombeaux ou dorment les vieux rois. + +Une chaine, qui sort du mur, leur tient la tete droite. Pres d'eux, dans +des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimees flottent sur des +liquides noirs. Leurs tresors sont ranges dans des salles, par losanges, +par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des +tombeaux, apres de longs voyages au milieu des tenebres etouffantes, il +y a des fleuves d'or avec des forets de diamant, des prairies +d'escarboucles, des lacs de mercure. + +Adosse contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'epie de +mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, +jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements +des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu +humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ... +Vite! vite! + +Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq. + +Mille voix lui repondent. La foret tremble. + +Et toutes sortes de betes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitie +cerf et moitie boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par +derriere, et dont les genitoires sont a rebours; le python Aksar, de +soixante coudees, qui epouvanta Moise; la grande belette Pastinaca, qui +tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbecile par son +contact; le Mirag, lievre cornu, habitant des iles de la mer. Le leopard +Phalmant creve son ventre a force de hurler; le Senad, ours a trois +tetes, dechire ses petits avec sa langue; le chien Cepus repand sur les +rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent a +bourdonner, des crapauds a sauter, des serpents a siffler. Des eclairs +brillent. La grele tombe. + +Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des +tetes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux a queue de +serpent, des pourceaux a mufle de tigre, des chevres a croupe d'ane, des +grenouilles velues comme des ours, des cameleons grands comme des +hippopotames, des veaux a deux tetes dont l'une pleure et l'autre +beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme +des toupies, des ventres ailes qui voltigent comme des moucherons. + +Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches. +Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines +se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs +clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule +bouchee s'entre-devorent. + +S'etouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils +grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec +un balancement regulier, comme si le sol etait le pont d'un navire. Il +sent contre ses mollets la trainee des limaces, sur ses mains le froid +des viperes; et des araignees filant leur toile l'enferment dans +leur reseau. + +Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout a coup devient +bleu, et + +LA LICORNE + +se presente. + +Au galop! au galop! + +J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tete couleur de pourpre, +le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures +de l'arc-en-ciel. + +Je voyage de la Chaldee au desert tartare, sur les bords du Gange et +dans la Mesopotamie. Je depasse les autruches. Je cours si vite que je +traine le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans +les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent +au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider. + +Au galop! au galop! + +Antoine la regarde s'enfuir. + +Et ses yeux restant leves, il apercoit tous les oiseaux qui se +nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des +montagnes de Caff, les Homai des Arabes qui sont les ames d'hommes +assassines. Il entend les perroquets proferer des paroles humaines, puis +les grands palmipedes pelasgiens qui sanglotent comme des enfants ou +ricanent comme de vieilles femmes. + +Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui. + +Au loin des jets d'eau s'elevent, lances par des baleines; et du fond de +l'horizon + +LES BETES DE LA MER + +rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelees comme des +scies, s'avancent en se trainant sur le sable. + +Tu vas venir avec nous, dans nos immensites ou personne encore n'est +descendu! + +Des peuples divers habitent les pays de l'Ocean. Les uns sont au sejour +des tempetes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes +froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par +leur trompe le reflux des marees, ou portent sur leurs epaules le poids +des sources de la mer. + +Des phosphorescences brillent a la moustache des phoques, aux ecailles +des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon +se deroulent comme des cables, des huitres font crier leurs charnieres, +des polypes deploient leurs tentacules, des meduses fremissent pareilles +a des boules de cristal, des eponges flottent, des anemones crachent de +l'eau; des mousses, des varechs ont pousse. + +Et toutes sortes de plantes s'etendent en rameaux, se tordent en +vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en eventail. Des courges +ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents. + +Les Dedaims de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des tetes +humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe. + +Les vegetaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des +polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs +branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un +papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle +grise bondit. Des insectes pareils a des petales de roses, garnissent un +arbuste; des debris d'ephemeres font sur le sol une couche neigeuse. + +Et puis les plantes se confondent avec les pierres. + +Des cailloux ressemblent a des cerveaux, des stalactites a des mamelles, +des fleurs de fer a des tapisseries ornees de figures. + +Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des +empreintes de buissons et de coquilles--a ne savoir si ce sont les +empreintes de ces choses-la, ou ces choses elles-memes. Des diamants +brillent comme des yeux, des mineraux palpitent. + +Et il n'a plus peur! + +Il se couche a plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant +son haleine, il regarde. + +Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent a manger; des fougeres +dessechees se remettent a fleurir; des membres qui manquaient +repoussent. + +Enfin, il apercoit de petites masses globuleuses, grosses comme des +tetes d'epingles et garnies de cils tout autour. Une vibration +les agite. + +ANTOINE + +delirant: + +O bonheur! bonheur! j'ai vu naitre la vie, j'ai vu le mouvement commencer. +Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de +voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des +ailes, une carapace, une ecorce, souffler de la fumee, porter une trompe, +tordre mon corps, me diviser partout, etre en tout, m'emaner avec les +odeurs, me developper comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme +le son, briller comme la lumiere, me blottir sur toutes les formes, +penetrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matiere,--etre la +matiere! + +Le jour enfin parait; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on releve, +des nuages d'or en s'enroulant a larges volutes decouvrent le ciel. + +Tout au milieu, et dans le disque meme du soleil, rayonne la face de +Jesus-Christ. + +Antoine fait le signe de la croix et se remet en prieres. + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE *** + +***** This file should be named 10982.txt or 10982.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/9/8/10982/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + diff --git a/old/10982.zip b/old/10982.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8f518f0 --- /dev/null +++ b/old/10982.zip |
