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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:35:44 -0700
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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10982 ***
+
+LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
+
+PAR
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+
+
+
+A LA MÉMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN
+
+DÉCÉDÉ A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL
+
+Le 3 avril 1848
+
+
+
+
+I.
+
+
+C'est dans la Thébaïde, au haut d'une montagne, sur une plate-forme
+arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.
+
+La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de
+roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l'intérieur une
+cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stèle de bois, un gros
+livre; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois
+nattes, une corbeille, un couteau.
+
+A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol; et,
+à l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur
+l'abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un
+lac au bas de la falaise.
+
+La vue est bornée à droite et à gauche par l'enceinte des roches. Mais
+du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d'immenses
+ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent les unes derrière les
+autres, en montant toujours;--puis au delà des sables, tout au loin, la
+chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des
+vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord,
+est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre,
+disposés comme les flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur
+la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur
+prennent une pâleur nacrée; les buissons, les cailloux, la terre, tout
+maintenant paraît dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une
+poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de
+la lumière.
+
+SAINT-ANTOINE
+
+qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de
+chèvre, est assis, jambes croisées, entrain de faire des nattes. Dès que
+le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:
+
+Encore un jour! un jour de passé!
+
+Autrefois pourtant, je n'étais pas si misérable! Avant la fin de la
+nuit, je commençais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve
+chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur
+mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais à ranger tout
+dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tâchais que les nattes fussent
+bien égales et les corbeilles légères; car mes moindres actions me
+semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pénible.
+
+A des heures réglées je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras
+étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s'épanchait du
+haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...
+
+Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.
+
+Tous me blâmaient lorsque j'ai quitté la maison. Ma mère s'affaissa
+mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et
+l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir
+au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru
+après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa
+tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui
+m'emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient
+toujours; et je n'ai plus revu personne.
+
+D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un
+enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont
+l'air épaissies par l'ancienne fumée des aromates. Du fond des
+sarcophages j'ai entendu s'élever une voix dolente qui m'appelait; ou
+bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur
+les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle
+en ruines. Là, j'avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi
+les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui
+tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'étais déchiré par des griffes,
+mordu par des becs, frôlé par des ailes molles; et d'épouvantables
+démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois
+même, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont
+secouru, puis emmené avec eux.
+
+Alors, j'ai voulu m'instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu'il
+fût aveugle, aucun ne l'égalait dans la connaissance des Écritures.
+Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je
+le conduisais sur le Paneum, d'où l'on découvre le Phare et la haute
+mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de
+toutes les nations, jusqu'à des Cimmériens vêtus de peaux d'ours, et des
+Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse, il
+y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant de
+payer l'impôt, ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains.
+D'ailleurs la ville est pleine d'hérétiques, des sectateurs de Manès, de
+Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et
+vous convaincre.
+
+Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n'y
+pas faire attention, cela trouble.
+
+Je me suis réfugié à Colzim; et ma pénitence fut si haute que je n'avais
+plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblèrent autour de moi pour devenir
+des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en haine des
+extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait
+de partout des messages. On venait me voir de très-loin.
+
+Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre
+m'entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois jours.
+
+Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrêta devant le temple de
+Sérapis. C'était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur
+voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue
+était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des
+lanières; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est
+retournée, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, à travers ses
+longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaître
+Ammonaria ...
+
+Cependant ... celle-là était plus grande ..., et belle ...,
+prodigieusement!
+
+Il se passe les mains sur le front.
+
+Non! non! je ne veux pas y penser!
+
+Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.
+Tout s'est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors,
+il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il,
+maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiète si peu de me donner des
+nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitté, Hilarion comme les autres!
+
+Il avait peut-être quinze ans quand il est venu; et son intelligence
+était si curieuse qu'il m'adressait à chaque moment des questions. Puis,
+il écoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me
+les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs à
+faire rire les patriarches. C'était un fils pour moi!
+
+Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent
+des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis
+retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux formant
+un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les
+bords seuls frémissent.
+
+Antoine les regarde.
+
+Ah! que je voudrais les suivre!
+
+Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemplé avec envie les longs
+bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils
+emmenaient au loin ceux que j'avais reçus chez moi! Quelles bonnes
+heures nous avions! quels épanchements! Aucun ne m'a plus intéressé
+qu'Ammon; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée,
+la piété des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas
+voulu partir avec lui! D'où vient mon obstination à continuer une vie
+pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,
+puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules à part, et
+cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble
+à l'église, où l'on voit accrochés trois martinets qui servent à punir
+les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline
+est sévère.
+
+Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur
+apportent des oeufs, des fruits, et même des instruments propres à ôter
+les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de
+Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions.
+
+Mais j'aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un prêtre.
+On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorité
+dans les familles.
+
+D'ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu'à moi
+d'être ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma
+chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des
+jeunes gens autour de moi, et à ma porte, comme enseigne, une couronne
+de laurier suspendue.
+
+Mais il y a trop d'orgueil à ces triomphes! Soldat valait mieux. J'étais
+robuste et hardi,--assez pour tendre le câble des machines, traverser
+les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes fumantes!...
+Rien ne m'empêchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de
+publicain au péage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris
+des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantités d'objets
+curieux ...
+
+Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de
+Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des
+tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au delà, des
+arbres taillés en cône protégent contre le vent du sud les fermes
+tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces
+colonnettes, rapprochées comme les bâtons d'une claire-voie; et par ces
+intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses
+plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où
+l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par
+terre, sa femme se penche pour l'embrasser.
+
+Dans l'obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des
+museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.
+Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s'enfuient.
+C'était un troupeau de chacals.
+
+Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en
+demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance.
+
+Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.
+
+Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît.
+
+Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!
+
+Riant amèrement:
+
+C'est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier
+pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des
+nattes, puis d'échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui
+vous brise les dents! Ah! misère de moi! est-ce que ça ne finira pas!
+Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!
+
+Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis
+s'arrête hors d'haleine, éclate en sanglots et se couche par terre,
+sur le flanc.
+
+La nuit est calme; des étoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le
+claquement des tarentules.
+
+Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui
+pleure, l'aperçoit.
+
+Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!
+
+Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une torche
+et la plante sur le stèle de bois, de façon à éclairer le gros livre.
+
+Si je prenais ... la Vie des Apôtres?... oui!... n'importe où!
+
+«_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les
+quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux
+terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix
+lui dit: Pierre, lève-toi! tue, et mange!_»
+
+Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout?... tandis que
+moi ...
+
+Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages, que
+le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit:
+
+«_Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent
+un grand carnage, de sorte qu'ils disposèrent à volonté de ceux qu'ils
+haïssaient_.»
+
+Suit le dénombrement des gens tués par eux: soixante-quinze mille. Ils
+avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du
+vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant
+des idolâtres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au
+seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les
+chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voilà que
+je plonge dans des idées de meurtre et de sang!
+
+Il ouvre le livre à un autre endroit.
+
+«_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_.»
+
+Ah! c'est bien! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois;
+celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de
+délices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a changé en bête. Il
+marchait à quatre pattes!
+
+Antoine se met à rire; et en écartant les bras, du bout de sa main,
+dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:
+
+«_Ezéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses
+parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur,
+tous ses vases précieux, et ce qu'il y avait dans ses trésors_.»
+
+Je me figure ... qu'on voyait entassés jusqu'au plafond des pierres
+fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une
+accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en
+les maniant, qu'il tient le résultat d'une quantité innombrable
+d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompée et qu'il peut
+répandre. C'est une précaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y
+a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Où
+est-ce donc?
+
+Il feuillette vivement.
+
+Ah! voici!
+
+«_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en
+lui proposant des énigmes_.»
+
+Comment espérait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jésus!
+Mais Jésus a triomphé parce qu'il était Dieu, et Salomon grâce peut-être
+à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là! Car le
+monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqué,--forme un ensemble dont
+toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes
+d'un seul corps. Il s'agit de connaître les amours et les répulsions
+naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc
+modifier ce qui paraît être l'ordre immuable?
+
+Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se
+projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'écrie:
+
+Au secours, mon Dieu!
+
+L'ombre est revenue à sa place.
+
+Ah!... c'était une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me
+tourmente l'esprit! Je n'ai rien à faire!... absolument rien à faire!
+
+Il s'assoit, et se croise les bras.
+
+Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi
+viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?
+J'ai repoussé le monstrueux anachorète qui m'offrait, en riant, des
+petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa
+croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était
+très-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.
+
+Antoine marche de droite et de gauche, vivement.
+
+C'est par mon ordre qu'on a bâti cette foule de retraites saintes,
+pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et
+nombreux à pouvoir faire une armée! J'ai guéri de loin des malades; j'ai
+chassé des démons; j'ai passé le fleuve au milieu des crocodiles;
+l'empereur Constantin m'a écrit trois lettres; Balacius, qui avait
+craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux; le peuple
+d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase
+m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voilà plus de
+trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours! J'ai porté sur
+mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j'ai exposé mon
+corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté
+cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacôme; et ceux qu'on
+décapite, qu'on tenaille ou qu'on brûle ont moins de vertu, peut-être,
+puisque ma vie est un continuel martyre!
+
+Antoine se ralentit.
+
+Certainement, il n'y a personne dans une détresse aussi profonde! Les
+coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est
+usé. Je n'ai pas de sandales, pas même une écuelle!--car, j'ai distribué
+aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne
+serait ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail, il me
+faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la
+ménagerais.
+
+Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,
+sur des trônes, le long du mur; et on les a régalés dans un banquet, en
+les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et
+boiteux depuis la persécution de Dioclétien! L'Empereur lui a baisé
+plusieurs fois son oeil crevé; quelle sottise! Du reste, le Concile
+avait des membres si infâmes! Un évêque de Scythie, Théophile; un autre
+de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre était trop
+vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en
+obtenir des concessions!
+
+Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui
+qui parlait contre moi,--un grand jeune homme à barbe frisée,--me
+lançait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que
+je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs figures
+méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah! que ne puis-je les faire
+exiler tous par l'Empereur, ou plutôt les battre, les écraser, les voir
+souffrir! Je souffre bien, moi!
+
+Il s'appuie en défaillant contre sa cabane.
+
+C'est d'avoir trop jeûné! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une
+fois seulement, un morceau de viande.
+
+Il entreferme les yeux, avec langueur.
+
+Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait
+caillé qui tremble sur un plat!...
+
+Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir
+comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie
+m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.
+Aucune femme n'est venue, cependant?...
+
+Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.
+
+C'est par là qu'elles arrivent, balancées dans leurs litières aux bras
+noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées
+d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes.
+Le besoin d'une volupté surhumaine les torture; elles voudraient mourir,
+elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas
+de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. «Oh! non, disent-elles,
+pas encore! Que dois-je faire!» Toutes les pénitences leur seraient bonnes.
+Elles demandent les plus rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi.
+
+Voilà longtemps que je n'en ai vu! Peut-être qu'il en va venir? pourquoi
+pas? Si tout à coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet
+dans la montagne. Il me semble ...
+
+Antoine grimpe sur une roche, à l'entrée du sentier; et il se penche, en
+dardant ses yeux dans les ténèbres.
+
+Oui! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent
+leur chemin. Elle est là! Ils se trompent.
+
+Appelant:
+
+De ce côté! viens! viens!
+
+L'écho répète: Viens! viens!
+
+Il laisse tomber ses bras, stupéfait.
+
+Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!
+
+Et tout de suite, il entend chuchoter: «Pauvre Antoine!»
+
+Quelqu'un? répondez!
+
+Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations;
+et dans leurs sonorités confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air
+parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.
+
+LA PREMIÈRE
+
+Veux-tu des femmes?
+
+LA SECONDE
+
+De grands tas d'argent, plutôt!
+
+LA TROISIÈME
+
+Une épée qui reluit?
+
+et LES AUTRES
+
+--Le Peuple entier t'admire!
+
+--Endors-toi!
+
+--Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras!
+
+En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le
+vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une
+femme penchée sur l'abîme, et dont les grands cheveux se balançant.
+
+ANTOINE
+
+se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec
+ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert
+d'hirondelles.
+
+C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière ...
+Éteignons-la!
+
+Il l'éteint, l'obscurité est profonde.
+
+Et, tout à coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau,
+ensuite une prostituée, le coin d'un temple, une figure de soldat, un
+char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.
+
+Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit
+comme des peintures d'écarlate sur de l'ébène.
+
+Leur mouvement s'accélère. Elles défilent d'une façon vertigineuse.
+D'autres fois, elles s'arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent; ou
+bien, elles s'envolent, et immédiatement d'autres arrivent.
+
+Antoine ferme ses paupières.
+
+Elles se multiplient, l'entourent, l'assiègent. Une épouvante indicible
+l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brûlante à
+l'épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme
+qui le sépare du monde. Il tâche de parler; impossible! C'est comme si
+le lien général de son être se dissolvait; et, ne résistant plus,
+Antoine tombe sur la natte.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que
+d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.
+
+C'est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses
+deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses
+petits,--les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent
+entrevoir confusément.
+
+Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction; et il étale
+ses membres sur la natte.
+
+Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre,
+elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau
+clapote contre ses flancs.
+
+A droite et à gauche, s'élèvent deux langues de terre noire, que
+dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un
+bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont
+des gens qui s'en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour
+avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, poussé par le vent,
+entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs
+rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il
+est étendu au fond de la barque; un aviron, à l'arrière, traîne dans
+l'eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces
+s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un
+assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Égypte.
+
+Alors il se relève en sursaut.
+
+Ai-je rêvé?... c'était si net que j'en doute. La langue me brûle! J'ai
+soif!
+
+Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout.
+
+Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma
+cruche brisée!... mais l'outre?
+
+Il la trouve.
+
+Vide! complètement vide!
+
+Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et
+la nuit est si profonde que je n'y verrais pas à me conduire. Mes
+entrailles se tordent. Où est le pain?
+
+Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu'un
+oeuf.
+
+Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malédiction!
+
+Et, de fureur, il jette le pain par terre.
+
+A peine ce geste est-il fait qu'une table est là, couverte de toutes les
+choses bonnes à manger.
+
+La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit
+d'elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'énormes
+quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs
+plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d'une coloration
+presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de
+cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la
+table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre,
+les yeux à demi clos;--et l'idée de pouvoir manger cette bête formidable
+le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues,
+des hachis noirs, des gelées couleur d'or, des ragoûts où flottent des
+champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères
+qu'elles ressemblent à des nuages.
+
+Et l'arôme de tout cela lui apports l'odeur salée de l'Océan, la
+fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines
+tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix
+ans, pour sa vie entière!
+
+A mesure qu'il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d'autres
+s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'écroulent. Les
+vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les
+plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lèvres
+amoureuses; et la table monte jusqu'à sa poitrine, jusqu'à son
+menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se
+trouvent juste en face de lui.
+
+Il va saisir le pain. D'autres pains se présentent.
+
+Pour moi!... tous! mais ...
+
+Antoine recule.
+
+Au lieu d'un qu'il y avait, en voilà!... C'est un miracle, alors, le
+même que fit le Seigneur!...
+
+Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incompréhensibles! Ah!
+démon, va-t'en! va-t'en!
+
+Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît.
+
+Plus rien?--non!
+
+Il respire largement.
+
+Ah! la tentation était forte. Mais comme je m'en suis délivré!
+
+Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+Antoine se baisse.
+
+Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien
+d'extraordinaire ...
+
+Il mouille son doigt, et frotte.
+
+Ça reluit! du métal! Cependant, je ne distingue pas ...
+
+Il allume sa torche, et examine la coupe.
+
+Elle est en argent, ornée d'ovules sur le bord, avec une médaille au
+fond.
+
+Il fait sauter la médaille d'un coup d'ongle.
+
+C'est une pièce de monnaie qui vaut ... de sept à huit drachmes; pas
+davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau
+de brebis.
+
+Un reflet de la torche éclaire la coupe.
+
+Pas possible! en or! oui!... tout en or!
+
+Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en
+découvre plusieurs autres.
+
+Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un
+petit champ!
+
+La coupe est maintenant remplie de pièces d'or.
+
+Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ...
+
+Les granulations de la bordure, se détachant, forment un collier de
+perles.
+
+Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l'Empereur!
+
+D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il
+tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche
+pour mieux l'éclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en
+épanche à flots continus,--de manière à faire un monticule sur le sable,
+--des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces
+d'or, portant des effigies de rois.
+
+Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques!
+Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César! mais chacun d'eux n'en avait
+pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui
+m'éblouissent! Ah! mon coeur déborde! comme c'est bon! oui!... oui!...
+encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter à la mer continuellement,
+il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire à
+personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte
+à l'intérieur de lames de bronze--et je viendrai là, pour sentir les piles
+d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des
+sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus!
+
+Il lâche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la
+poitrine.
+
+Il se relève. La place est entièrement vide.
+
+Qu'ai-je fait?
+
+Si j'étais mort pendant ce temps-là, c'était l'enfer! l'enfer
+irrévocable!
+
+Il tremble de tous ses membres.
+
+Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre à tous
+les piéges! On n'est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais me
+battre, ou plutôt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je
+me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme
+si j'avais dans l'âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups
+de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!...
+
+Il se jette sur son couteau, qu'il aperçoit. Le couteau glisse de sa
+main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche
+grande ouverte, immobile,--cataleptique.
+
+Tout l'entourage a disparu.
+
+Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure
+un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville.
+
+En face de lui s'étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la
+campagne,--et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits
+plats, traversée du sud au nord et de l'est à l'ouest par deux rues qui
+s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de
+portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double
+colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent
+extérieurement d'énormes cages en bois, où l'air du dehors s'engouffre.
+
+Des monuments d'architecture différente se tassent les uns près des
+autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques
+apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au
+milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis
+à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux
+poutrelles des plafonds des tapis accrochés.
+
+Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et
+l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un
+môle joignant Alexandrie à l'îlot escarpé sur lequel se lève la tour
+du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages,
+--avec un amas de charbons nons fumant à son sommet.
+
+De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à
+chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre
+plantées dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares
+débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations
+d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des trirèmes et des
+birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre
+les quais.
+
+Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions
+royales: le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum,
+le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau
+d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extrémité de la ville, après l'Eunoste,
+on aperçoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de
+papyrus.
+
+Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se heurtent.
+Çà et là, un prêtre d'Osiris avec une peau de panthère sur l'épaule, un
+soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au seuil des
+boutiques des femmes s'arrêtent, des artisans travaillent; et le
+grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les
+détritus des boucheries et des restes de poisson.
+
+Sur l'uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un
+réseau noir. Les marchés pleins d'herbes y font des bouquets verts, les
+sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au
+fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans
+l'enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du ciel bleu, près de
+la mer immobile.
+
+Mais la foule s'arrête, et regarde du côté de l'occident, d'où s'avancent
+d'énormes tourbillons de poussière.
+
+Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de
+gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain:
+«Où sont-ils? où sont-ils?»
+
+Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.
+
+Tout à coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds levés.
+
+Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables bâtons,
+garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas
+des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence.
+Puis de grands cris s'élèvent.
+
+D'un bout à l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple
+effaré.
+
+Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent,
+n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint,
+s'abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent.
+
+Des filets de fumée s'échappent du coin des édifices. Les battants des
+portes éclatent. Des pans de murs s'écroulent. Des architraves tombent.
+
+Antoine retrouve tous ses ennemis l'un après l'autre. Il en reconnaît
+qu'il avait oubliés; avant de les tuer, il les outrage. Il éventre,
+égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants,
+frappe les blessés. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire
+déchirent les livres; d'autres cassent, abîment les statues, les
+peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils
+ignorent l'usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De temps
+à autre, ils s'arrêtent tout hors d'haleine, puis recommencent.
+
+Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent au
+ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les Solitaires,
+elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit
+jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du
+tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait par terre de
+larges flaques rouges.
+
+Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les
+gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre
+ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée.
+
+La nuit vient. L'immense clameur s'apaise.
+
+Les Solitaires ont disparu.
+
+Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du
+Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des
+corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet.
+
+Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les navires
+qui sont au large.
+
+Antoine s'amuse à les regarder; et à mesure qu'il les regarde, leur
+nombre augmente.
+
+Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derrière,
+sur un promontoire, s'étale une ville neuve d'architecture romaine, avec
+des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus,
+et une profusion d'airain appliquée aux volutes des chapiteaux, à la crête
+des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprès la domine. La
+couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes à
+l'horizon, il y a de la neige.
+
+Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: «Venez! on
+vous attend!»
+
+Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et
+il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire qui
+représente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de
+porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son
+guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend.
+
+Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements.
+
+On voit le long des murs en mosaïque, des généraux offrant à l'Empereur
+sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des
+colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sièges
+d'ivoire, des tapisseries brodées de perles. La lumière tombe des
+voûtes, Antoine continue à marcher. De tièdes exhalaisons circulent; il
+entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postés dans
+les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent à des automates,
+--tiennent sur leurs épaules des bâtons de vermeil.
+
+Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminée au fond par des rideaux
+d'hyacinthe. Ils s'écartent, et découvrent l'Empereur, assis sur un
+trône, en tunique violette, et chaussé de brodequins rouges à bandes
+noires.
+
+Un diadème de perles contourne sa chevelure disposée en rouleaux
+symétriques. Il a les paupières tombantes, le nez droit, la physionomie
+lourde et sournoise. Aux coins du dais étendu sur sa tête quatre
+colombes d'or sont posées, et au pied du trône deux lions d'émail
+accroupis. Les colombes se mettent à chanter, les lions à rugir,
+l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans
+préambule, ils se racontent des événements. Dans les villes d'Antioche,
+d'Éphèse et d'Alexandrie, on a saccagé les temples et fait avec les
+statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup.
+Antoine lui reproche sa tolérance envers les Novatiens. Mais l'Empereur
+s'emporte; Novatiens, Ariens, Meléciens, tous l'ennuient. Cependant il
+admire l'épiscopat, car les chrétiens relevant des évêques, qui
+dépendent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-là pour
+avoir à soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manqué de leur fournir
+des sommes considérables. Mais il déteste les pères du Concile de Nicée.
+--«Allons-les voir!» Antoine le suit.
+
+Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.
+
+Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des
+portiques, où le reste de la foule se promène. Au centre du champ de
+course s'étend une plate-forme étroite, portant sur sa longueur un petit
+temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze
+entrelacés, à un bout de gros oeufs en bois, et à l'autre sept dauphins
+la queue en l'air.
+
+Derrière le pavillon impérial, les Préfets des chambres, les Comtes des
+domestiques et les Patrices s'échelonnent jusqu'au premier étage d'une
+église, dont toutes les fenêtres sont garnies de femmes. A droite est la
+tribune de la faction bleue, à gauche celle de la verte, en dessous un
+piquet de soldats, et, au niveau de l'arène un rang d'arcs corinthiens;
+formant l'entrée des loges.
+
+Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches,
+plantés entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et
+ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits
+par des cochers revêtus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des
+manches étroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la
+barbe, les cheveux rasés sur le front à la mode des Huns.
+
+Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en
+bas, il n'aperçoit que des visages fardés, des vêtements bigarrés, des
+plaques d'orfévrerie; et le sable de l'arène, tout blanc, brille comme
+un miroir.
+
+L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secrètes,
+lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande même des conseils
+pour sa santé.
+
+Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les
+pères du Concile de Nicée, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce
+brosse la crinière d'un cheval, Théophile lave les jambes d'un autre,
+Jean peint les sabots d'un troisième, Alexandre ramasse du crottin dans
+une corbeille.
+
+Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'intercéder,
+lui baisent les mains. La foule entière les hue; et il jouit de leur
+dégradation, démesurément. Le voilà devenu un des grands de la Cour,
+confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son
+diadème sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.
+
+Et bientôt se découvre sous les ténèbres une salle immense, éclairée par
+des candélabres d'or.
+
+Des colonnes, à demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont
+s'alignant à la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'à
+l'horizon,--où apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions
+d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par
+derrière une vague bordure de palais que dépassent des cèdres, faisant
+des masses plus noires sur l'obscurité.
+
+Les convives, couronnés de violettes, s'appuient du coude contre des
+lits très-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline
+versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert
+d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.
+
+A sa droite et à sa gauche, deux théories de prêtres en bonnets pointus
+balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs,
+sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger; plus bas se
+tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux,--étant tous aveugles.
+
+Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et
+lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on
+sent qu'il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un océan
+d'hommes dont les flots battent les murs.
+
+Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant à
+boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire,
+chargé d'outres percées, passe et revient, laissant couler de la
+verveine pour rafraîchir les dalles.
+
+Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans
+des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines;
+des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes
+de neige, qui s'écrasent en tombant contre les claires argenteries. La
+clameur est si formidable qu'on dirait une tempête, et un nuage flotte
+sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une
+flammèche des grands flambeaux, arrachée par le vent, traverse la nuit
+comme une étoile qui file.
+
+Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les
+vases sacrés, puis les brise; et il énumère intérieurement ses flottes,
+ses armées, ses peuples. Tout à l'heure, par caprice, il brûlera son
+palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de Babel et détrôner
+Dieu.
+
+Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le
+pénètrent,--et il devient Nabuchodonosor.
+
+Aussitôt il est repu de débordements et d'exterminations; et l'envie le
+prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dégradation de ce
+qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une manière
+encore de les stupéfier; et comme rien n'est plus vil qu'une bête brute,
+Antoine se met à quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau.
+
+Il sent une douleur à la main,--un caillou, par hasard, l'a blessé,--et
+il se retrouve devant sa cabane.
+
+L'enceinte des roches est vide. Les étoiles rayonnent. Tout se tait.
+
+Une fois de plus je me suis trompé! Pourquoi ces choses? Elles viennent
+des soulèvements de la chair. Ah! misérable!
+
+Il s'élance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, terminé par des
+ongles métalliques, se dénude jusqu'à la ceinture, et levant la tête
+vers le ciel:
+
+Accepte ma pénitence, ô mon Dieu! ne la dédaigne pas pour sa faiblesse.
+Rends-la aiguë, prolongée, excessive! Il est temps! à l'oeuvre!
+
+Il s'applique un cinglon vigoureux.
+
+Aie! non! non! pas de pitié!
+
+Il recommence.
+
+Oh! oh! oh! chaque coup me déchire la peau, me tranche les membres. Cela
+me brûle horriblement!
+
+Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble même ...
+
+Antoine s'arrête.
+
+Va donc, lâche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la
+poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanières, mordez-moi,
+arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent
+jusqu'aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs! Des
+tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien
+d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria?
+
+L'ombre des cornes du Diable reparaît.
+
+J'aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face,
+sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se
+seraient confondues, nos âmes se seraient mêlées.
+
+Il se flagelle avec furie.
+
+Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voilà qu'un chatouillement me
+parcourt. Quel supplice! quels délices! ce sont comme des baisers. Ma
+moelle se fond! je meurs!
+
+Et il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus
+de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure.
+
+Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur
+de pareils onagres, dans la même attitude.
+
+Il recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent
+leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement. Des vois
+crient: «Par ici, par ici, c'est là!» Et des étendards paraissent entre
+les fentes de la montagne avec des têtes de chameau en licol de soie
+rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles
+jaunes, montées à califourchon sur des chevaux-pies.
+
+Les bêtes haletantes se couchent, Ses esclaves se précipitent sur les
+ballots, on déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses
+qui brillent.
+
+Un éléphant blanc, caparaçonné d'un filet d'or, accourt, en secouant le
+bouquet de plumes d'autruche attaché à son frontal.
+
+Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées,
+paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si
+splendidement vêtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule
+se prosterne, l'éléphant plie les genoux, et
+
+LA REINE DE SABA
+
+se laissant glisser le long de son épaule, descend sur les tapis et
+s'avance vers saint Antoine.
+
+Sa robe en brocart d'or, divisée régulièrement par des falbalas de
+perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage
+étroit, rehaussé d'applications de couleur, qui représentent les douze
+signes du Zodiaque. Elle a des patins très-hauts, dont l'un est noir et
+semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est
+blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu.
+
+Ses larges manches, garnies d'émeraudes et de plumes d'oiseau, laissent
+voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d'un bracelet d'ébène, et
+ses mains chargées de bagues se terminent par des ongles si pointus que
+le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles.
+
+Une chaîne d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses
+joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudrée de poudre
+bleue; puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s'attacher
+sur sa poitrine à un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre
+ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de
+ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache
+brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son
+corset la gênait.
+
+Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d'ivoire, entouré
+de sonnettes vermeilles;--et douze négrillons crépus portent la longue-
+queue de sa robe, dont un singe tient l'extrémité qu'il soulève de temps
+à autre.
+
+Elle dit:
+
+Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur défaille!
+
+A force de piétiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et
+j'ai cassé un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur
+les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui
+criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes
+les routes en disant à chaque passant: «L'avez-vous vu?»
+
+La nuit, je pleurais, le visage tourné vers le muraille. Mes larmes, à
+la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques
+d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup!
+
+Elle lui prend la barbe.
+
+Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis très-gaie, tu verras! Je pince
+de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires
+à raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.
+
+Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les
+onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!
+
+Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement.
+
+Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un caillou
+dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret
+toujours plié, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils!
+Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, fils
+d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous
+les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison!
+Mais ... comment?... à quoi songes-tu?
+
+Elle l'examine.
+
+Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je
+t'épilerai.
+
+Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pâle comme un mort.
+
+Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitté
+pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse,
+vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporté mes
+cadeaux de noces. Choisis.
+
+Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises.
+
+Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon,
+du cinnamone, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a
+là-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre
+d'Élisa; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin
+réservé pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de
+licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de
+la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de
+Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île
+Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal
+perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Émath, et ces
+franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais
+viens donc! Viens donc!
+
+Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue:
+
+Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'étincelles,
+est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane.
+Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t'en ferai
+faire des robes, que tu mettras à la maison.
+
+Poussez les crochets de l'étui en sycomore, et donnez-moi la cassette
+d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant!
+
+On retire d'une boîte quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on
+apporte un petit coffret chargé de ciselures.
+
+Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides?
+le voilà! Il est composé de sept peaux de dragon mises l'une sur
+l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans de
+la bile de parricide. Il représente, d'un côté, toutes les guerres qui
+ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les
+guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde. La foudre rebondit
+dessus, comme une balle de liége. Je vais le passer à ton bras, et tu
+le porteras à la chasse.
+
+Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte! Retourne-la, tâche
+de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai.
+
+Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse à bras
+tendus.
+
+C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous
+conclûmes un marché. Il se leva, et sortant à pas de loup ...
+
+Elle fait une pirouette.
+
+Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!
+
+Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.
+
+Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trésors enfermés dans
+des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'été
+en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu
+de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces
+d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la
+musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. Les
+esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières, et
+pêchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement
+assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs
+haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des
+plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J'ai des couturières qui
+me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des
+coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres
+attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu'ils
+refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un
+harem, des eunuques de quoi faire une armée. J'ai des armées, j'ai des
+peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos
+des trompes d'ivoire.
+
+Antoine soupire.
+
+J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples
+de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs
+pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si
+larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J'ai des
+girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur
+le bord de mon toit, quand je prends l'air après dîner.
+
+Assise dans une coquille, et traînée par les dauphins, je me promène
+dans les grottes écoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays
+des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus
+beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.
+
+Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du
+ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber
+la poudre bleue.
+
+Son plumage, de couleur orange, semble composé d'écaillés métalliques.
+Sa petite tête, garnie d'une huppe d'argent, représente un visage
+humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue
+de paon, qu'il étale en rond derrière lui.
+
+Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de
+prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes, et demeure immobile.
+
+Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris où se cachait l'amoureux!
+Merci! merci! messager de mon coeur!
+
+Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le
+soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce
+qu'il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les
+navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux,
+et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les
+plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.
+
+Elle tord ses bras, langoureusement.
+
+Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un
+promontoire au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé
+de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, et s'ouvre aux
+quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les
+peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule. Nous
+dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des
+boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le
+soleil à travers des émeraudes! Viens!...
+
+Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrité:
+
+Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela
+qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la
+chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Préfères-tu un
+corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs,
+plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux!
+
+Antoine, malgré lui, les regarde.
+
+Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours
+chantant sous sa lanterne jusqu'à la patricienne effeuillant des roses
+du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les
+imaginations de ton désir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je
+suis un monde. Mes vêtements n'ont qu'à tomber, et tu découvriras sur ma
+personne une succession de mystères!
+
+Antoine claque des dents.
+
+Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de
+feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps
+t'emplira d'une joie plus véhémente que la conquête d'un empire. Avance
+tes lèvres! mes baisers ont le goût d'un fruit qui se fondrait dans ton
+coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine,
+t'ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras,
+dans un tourbillon ...
+
+Antoine fait un signe de croix.
+
+Tu me dédaignes! adieu!
+
+Elle s'éloigne en pleurant, puis se retourne:
+
+Bien sûr? une femme si belle!
+
+Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la soulève.
+
+Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras! tu t'ennuieras! mais je m'en
+moque! la! la! la! oh! oh! oh!
+
+Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied.
+
+Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires,
+l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les négrillons,
+le singe, les courriers verts, tenant à la main leur lis cassé;--et la
+Reine de Saba s'éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui
+ressemble à des sanglots ou à un ricanement.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa
+cabane.
+
+C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.
+
+Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire,
+contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête
+prodigieusement grosse; et il grelotte sous une méchante tunique, tout
+en gardant à sa main un rouleau de papyrus.
+
+La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.
+
+ANTOINE
+
+l'observe de loin et en a peur.
+
+Qui es tu?
+
+L'ENFANT répond:
+
+Ton ancien disciple Hilarion!
+
+ANTOINE
+
+Tu mens! Hilarion habite depuis longues années la Palestine.
+
+HILARION
+
+J'en suis revenu! c'est bien moi!
+
+ANTOINE
+
+se rapproche, et il le considère.
+
+Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.
+Celle-là est toute sombre et vieille.
+
+HILARION
+
+De longs travaux m'ont fatigué!
+
+ANTOINE
+
+La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.
+
+HILARION
+
+C'est que je me nourris de choses amères!
+
+ANTOINE
+
+Et ces cheveux blancs?
+
+HILARION
+
+J'ai eu tant de chagrins!
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+Serait-ce possible?...
+
+HILARION
+
+Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu
+visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours
+que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un
+matelot de te faire parvenir trois poinçons.
+
+ANTOINE
+
+Il sait tout!
+
+HILARION
+
+Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues
+périodes sans m'apercevoir.
+
+ANTOINE
+
+Comment cela? Il est vrai que j'ai la tête si troublée! Cette nuit
+particulièrement ...
+
+HILARION
+
+Tous les Péchés Capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se
+brisent contre un Saint tel que toi!
+
+ANTOINE
+
+Oh! non!... non! A chaque minute, je défaille! Que ne suis-je un de
+ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme,--comme le
+grand Athanase, par exemple.
+
+HILARION
+
+Il a été ordonné illégalement par sept évêques!
+
+ANTOINE
+
+Qu'importe! si sa vertu ...
+
+HILARION
+
+Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues,
+et finalement exilé comme accapareur.
+
+ANTOINE
+
+Calomnie!
+
+HILARION
+
+Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des
+largesses?
+
+ANTOINE
+
+On l'affirme; j'en conviens.
+
+HILARION
+
+Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène!
+
+ANTOINE
+
+Hélas!
+
+HILARION
+
+Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus: «L'homme du
+Seigneur.»
+
+ANTOINE
+
+Ah! cela c'est un blasphème!
+
+HILARION
+
+Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du
+Verbe.
+
+ANTOINE
+
+souriant de plaisir:
+
+En effet, il n'a pas l'intelligence très ... élevée.
+
+HILARION
+
+Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes
+frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise.
+
+ANTOINE
+
+Au contraire! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses
+mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la
+terre,--même par la plante de mes pieds!
+
+HILARION
+
+Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au
+débordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin,
+d'étuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton
+imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des
+des foules applaudissantes! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus
+subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui!
+C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu'ils
+doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus
+était triste? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre de
+l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant
+à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitié
+que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite et une démence
+farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le sourire
+d'un enfant.
+
+ANTOINE
+
+éclate en sanglots.
+
+Assez! assez! tu remues trop mon coeur!
+
+HILARION
+
+Secoue la vermine de tes haillons! Relève-toi de ton ordure! Ton Dieu
+n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!
+
+ANTOINE
+
+Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour
+recevoir le sang des confesseurs.
+
+HILARION
+
+Admire donc les Montanistes! ils dépassent tous les autres.
+
+ANTOINE
+
+Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre!
+
+HILARION
+
+Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également
+pour l'erreur?
+
+ANTOINE
+
+Te tairas-tu, vipère!
+
+HILARION
+
+Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le
+plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain
+vertige, mille circonstances les aident.
+
+Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.
+
+D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys,
+Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blâmée,
+et le concile d'Elvire ...
+
+ANTOINE
+
+se bouche les oreilles.
+
+Je n'écoute plus!
+
+HILARION
+
+élevant la voix:
+
+Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse. L'ignorance
+est l'écume de l'orgueil. On dit: «Ma conviction est faite, pourquoi
+discuter?» et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et
+jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans
+ta main?
+
+ANTOINE
+
+Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.
+
+HILARION
+
+Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications
+pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du Vrai. La
+Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problèmes que tu
+méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut,
+pour son salut, communiquer avec ses frères,--ou bien l'Église,
+l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot,--et écouter toutes les
+raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poëte
+Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys
+l'Alexandrin reçut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint
+Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été
+converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée.
+
+ANTOINE
+
+Quel air d'autorité! Il me semble que tu grandis ...
+
+En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée; et Antoine,
+pour ne plus le voir, ferme les yeux.
+
+HILARION
+
+Rassure-toi, bon ermite!
+
+Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand à la
+première lueur du jour je te saluais, en t'appelant «claire étoile du
+matin»; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont
+pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute.
+
+Il a tiré un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisées, avec
+son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine,
+qui, assis près de lui, reste le front penché.
+
+Après un moment de silence, Hilarion reprend:
+
+La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles?
+Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs
+peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un
+événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous
+toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne
+pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?
+
+ANTOINE
+
+Peu importe! il faut croire l'Écriture!
+
+HILARION
+
+Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas littéralement;
+mais si on l'explique par des allégories, elle devient le partage d'un
+petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que faire?
+
+ANTOINE
+
+S'en remettre a l'Église!
+
+HILARION
+
+Donc l'Écriture est inutile?
+
+ANTOINE
+
+Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurités
+... Mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure.
+
+HILARION
+
+Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis
+que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe,
+d'après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et,
+selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on
+lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel,
+dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres
+ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton,
+dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n'est
+des sandales et un bâton. Je m'y perds!...
+
+ANTOINE
+
+avec ébahissement:
+
+En effet ... en effet ...
+
+HILARION
+
+Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant: «Qui m'a
+touché?» Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit
+l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes,
+les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la pierre
+de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes
+femmes n'étaient pas là. A Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur
+fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matériel,
+pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?
+
+ANTOINE
+
+Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre!
+
+HILARION
+
+Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils? Qu'avait-il
+besoin du baptême s'il était le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le
+tenter, lui, Dieu?
+
+Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues?
+
+ANTOINE
+
+Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma
+conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent; et je crois
+parfois que je suis maudit.
+
+HILARION
+
+Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?
+
+ANTOINE
+
+J'ai toujours besoin de l'adorer!
+
+Après un long silence:
+
+HILARION
+
+reprend:
+
+Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise.
+Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la
+raison des germes et des métamorphoses?
+
+ANTOINE
+
+Oui! oui! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble
+qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant la
+durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!
+
+HILARION
+
+Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans
+un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et
+calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à
+l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le
+hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras; et
+la face de l'Inconnu se dévoilera!
+
+ANTOINE
+
+soupirant:
+
+La route est longue, et je suis vieux!
+
+HILARION
+
+Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a même tout près
+de toi; ici!--Entrons!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Et Antoine voit devant lui une basilique immense.
+
+La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil
+multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit
+la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés,--où l'on
+distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des
+chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes
+sur les murs.
+
+Au milieu de la foule, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes,
+debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé; d'autres prient les
+bras en croix, sont couchés par terre, chantent des hymnes, ou boivent
+du vin; autour d'une table, des fidèles font les agapes; des martyrs
+démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards,
+appuyés sur des bâtons, racontant leurs voyages.
+
+Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie
+et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure,
+des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière,
+la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux
+de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de
+poil, des bonnets de matelots, des mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent
+extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.
+
+Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se
+serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes.
+Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.
+
+HILARION
+
+Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les
+femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula
+l'épouse de Pilate et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble
+plus! avance!
+
+Et il en arrive d'autres, continuellement.
+
+Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en
+faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris
+d'amour, des cantiques et des objurgations.
+
+ANTOINE
+
+à voix basse:
+
+Que veulent-ils?
+
+HILARION
+
+Le Seigneur a dit «j'aurais encore à vous parler de bien des choses.»
+Ils possèdent ces choses.
+
+Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de
+quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et
+très-pâles, siège le prophète Manès,--beau comme un archange, immobile
+comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses
+cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa
+droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient
+dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,
+
+MANÈS
+
+fait tourner son globe; et réglant ses paroles sur une lyre d'où
+s'échappent des sons cristallins:
+
+La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle à
+l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le
+Splenditenens et l'Omophore à six visages.
+
+Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible; en
+dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.
+
+Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son
+essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des
+cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une
+partie, et cette partie est l'âme.
+
+Il n'y a qu'une seule âme--universellement épandue, comme l'eau d'un
+fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent,
+grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle
+pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.
+
+Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des
+êtres animés.
+
+ANTOINE
+
+se met à rire.
+
+Ah! ah! quelle absurde imagination!
+
+UN HOMME
+
+sans barbe, et d'apparence austère:
+
+En quoi?
+
+Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est
+l'immense Origène; et
+
+MANÈS
+
+reprend:
+
+D'abord elles s'arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite
+elles montent dans le soleil.
+
+ANTOINE
+
+lentement:
+
+Je ne connais rien ... qui nous empêche ... de le croire.
+
+MANÈS
+
+Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans
+la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums, les épices,
+l'arôme du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées.
+Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le
+corps d'un celèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu
+plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en
+absorbe. Donc, privez-vous! jeûnez!
+
+HILARION
+
+Ils sont tempérants, comme tu vois!
+
+MANÈS
+
+Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs
+les Purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette
+partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la
+génération, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!
+
+HILARION
+
+Admire leur continence!
+
+MANÈS
+
+Ou plutôt, faites si bien qu'elles ne soient pas fécondes.--Mieux vaut
+pour l'âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves
+charnelles!
+
+ANTOINE
+
+Ah! l'abomination!
+
+HILARION
+
+Qu'importe la hiérarchie des turpitudes? l'Église a bien fait du mariage
+un sacrement!
+
+SATURNIN
+
+en costume de Syrie:
+
+Il propage un ordre de choses funestes! Le Père, pour punir les anges
+révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que
+le Dieu des Juifs qui était un de ces anges ...
+
+ANTOINE
+
+Un ange? lui! le Créateur!
+
+CERDON
+
+N'a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les
+peuples, répandu le mensonge et l'idolâtrie?
+
+MARCION
+
+Certainement, le Créateur n'est pas le vrai Dieu!
+
+SAINT CLÉMENT D'ALEXANDRIE
+
+La matière est éternelle!
+
+BARDESANES en mage de Babylone:
+
+Elle a été formée par les Sept Esprits planétaires.
+
+LES HERNIENS
+
+Les anges ont fait les âmes!
+
+LES PRISCILLIANIENS
+
+C'est le Diable qui a fait le monde!
+
+ANTOINE
+
+se rejette en arrière:
+
+Horreur!
+
+HILARION
+
+le soutenant:
+
+Tu te désespères trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un
+qui a reçu la sienne de Théodas, l'ami de saint Paul. Écoute-le!
+
+Et, sur un signe d'Hilarion,
+
+VALENTIN
+
+en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crâne pointu:
+
+Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en délire.
+
+ANTOINE
+
+baisse la tête.
+
+L'oeuvre d'un Dieu en délire!...
+
+Après un long silence:
+
+Comment cela?
+
+VALENTIN
+
+Le plus parfait des êtres, des Éons, l'Abîme, reposait au sein de la
+Profondeur avec la Pensée. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut
+pour compagne la Vérité.
+
+L'Intelligence et la Vérité engendrèrent le Verbe et la Vie, qui à leur
+tour, engendrèrent l'Homme; et l'Église;--et cela fait huit Éons!
+
+Il compte sur ses doigts.
+
+Le Verbe et la Vérité produisirent dix autres Éons, c'est-à-dire cinq
+couples. L'Homme et l'Église en avaient produit douze autres, parmi
+lesquels le Paraclet et la Foi, l'Espérance et la Charité, le Parfait
+et la Sagesse, Sophia.
+
+L'ensemble de ces trente Éons constitue le Plérôme, ou Universalité
+de Dieu. Ainsi, comme les échos d'une voix qui s'éloigne, comme les
+effluves d'un parfum qui s'évapore, comme les feux du soleil qui se
+couche, les Puissances émanées du Principe vont toujours
+s'affaiblissant.
+
+Mais Sophia, désireuse de connaître le Père, s'élança hors du Plérôme;
+--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit,
+qui avait relié entre eux tous les Éons; et tous ensemble ils formèrent
+Jésus, la fleur du Plérôme.
+
+Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laissé dans le vide
+une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut
+pitié, la délivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth délivrée la
+lumière naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la
+matière noire.
+
+D'Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du
+Diable. Il habite bien plus bas que le Plérôme, sans même l'apercevoir,
+tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et répète par la bouche de ses
+prophètes: «Il n'y a d'autre Dieu que moi!» Puis il fit l'homme, et lui
+jeta dans l'âme la semence immatérielle, qui était l'Église, reflet de
+l'autre Église placée dans le Plérôme.
+
+Acharamoth, un jour, parvenant à la région la plus haute, se joindra au
+Sauveur; le feu caché dans le monde anéantira toute matière, se dévorera
+lui-même, et les hommes, devenus de purs esprits, épouseront des anges!
+
+ORIGÈNE
+
+Alors le Démon sera vaincu, et le règne de Dieu commencera!
+
+Antoine retient un cri; et aussitôt,
+
+BASILIDE
+
+le prenant par le coude:
+
+L'Être suprême avec les émanations infinies s'appelle Abraxas, et le
+Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne,
+rectitude-sur-rectitude.
+
+On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots,
+inscrits sur cette calcédoine pour faciliter la mémoire.
+
+Et il montre à son cou une petite pierre où sont gravées des lignes
+bizarres.
+
+Alors tu seras transporté dans l'Invisible; et supérieur à la loi, tu
+mépriseras tout, même la vertu!
+
+Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'après l'exemple de
+Kaulakau.
+
+ANTOINE
+
+Comment! et la croix?
+
+LES ELKHESAÏTES
+
+en robe d'hyacinthe, lui répondent:
+
+La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pères
+sont effacées, grâce à la mission qui est venue!
+
+On peut renier le Christ inférieur, l'homme-Jésus; mais il faut adorer
+l'autre Christ, éclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe.
+
+Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est féminin!
+
+Hilarion a disparu; et Antoine poussé par la foule arrive devant
+
+LES CARPOCRATIENS
+
+étendus avec des femmes sur des coussins d'écarlate:
+
+Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une série de conditions
+et d'actions. Pour t'affranchir des ténèbres, accomplis, dès maintenant,
+leurs oeuvres! L'époux va dire à l'épouse: «Fais la charité à ton frère»,
+et elle te baisera.
+
+LES NICOLAÏTES
+
+assemblés autour d'un mets qui fume:
+
+C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est
+permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande.
+Tâche de l'exterminer à force de débauches! Prounikos, la mère du Ciel,
+s'est vautrée dans les ignominies.
+
+LES MARCOSIENS
+
+avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume:
+
+Entre chez nous pour t'unir à l'Esprit! Entre chez nous pour boire
+l'immortalité!
+
+Et l'un d'eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d'un homme
+terminé par une tête d'âne. Cela représente Sabaoth, père du Diable. En
+marque de haine, il crache dessus.
+
+Un autre découvre un lit très-bas, jonché de fleurs, en disant que
+
+
+ Les noces spirituelles vont s'accomplir.
+
+
+Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y
+paraît:
+
+Ah! le voilà! le voilà! le sang du Christ!
+
+Antoine s'écarte. Mais il est éclaboussé par l'eau qui saute d'une cuve.
+
+LES HELVIDIENS
+
+s'y jettent la tête en bas, en marmottant:
+
+L'homme régénéré par le baptême est impeccable!
+
+Puis il passe près d'un grand feu, où se chauffent les Adamites,
+complètement nus pour imiter la pureté du paradis; et il se heurte aux
+
+MESSALIENS
+
+vautrés sur les dalles, à moitié endormis, stupides:
+
+Oh! écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un
+péché, toute occupation mauvaise!
+
+Derrière ceux-là, les abjects
+
+PATERNIENS
+
+hommes, femmes et enfants, pêle-mêle sur un tas d'ordures, relèvent
+leurs faces hideuses barbouillées de vin:
+
+Les parties inférieures du corps faites par le Diable lui appartiennent.
+Buvons, mangeons, forniquons!
+
+AETIUS
+
+Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu!
+
+Mais tout à coup
+
+UN HOMME
+
+vêtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet
+de lanières à la main; et frappant au hasard de droite et de gauche,
+violemment:
+
+Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons! la vermine
+des écoles, la lie de l'enfer! Celui-là, Marcion, c'est un matelot de
+Sinope excommunié pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien;
+Aetius a volé sa concubine, Nicolas prostitué sa femme; et Manès, qui se
+fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut écorché vif avec
+une pointe de roseau, si bien que sa peau tannée se balance aux portes
+de Clésiphon!
+
+ANTOINE
+
+a reconnu Tertullien, et s'élance pour le rejoindre:
+
+Maître! à moi! à moi!
+
+TERTULLIEN
+
+continuant:
+
+Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeûnez, pleurez,
+mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! après Jésus, la
+science est inutile!
+
+Tous ont fui; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme
+assise sur un banc de pierre.
+
+Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants,
+le corps affaissé dans une longue simarre brune.
+
+Puis, ils se trouvent l'un près de l'autre, loin de la foule;--et un
+silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois,
+quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.
+
+Cette femme est très-belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de sépulcre.
+Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées,
+mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,
+
+PRISCILLA
+
+se met à dire:
+
+J'étais dans la dernière chambre des bains, et je m'endormais au
+bourdonnement des rues.
+
+Tout à coup j'entendis des clameurs. On criait: «C'est un magicien!
+c'est le Diable!» Et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du
+temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'à la hauteur du
+soupirail.
+
+Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de
+fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s'en faisait
+sur la poitrine de larges traînées, en appelant «Jésus, Jésus!» Le peuple
+disait: «Cela n'est pas permis! lapidons-le!» Lui, il continuait. C'étaient
+des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil
+tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or
+vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit,
+et quand il m'eut emmenée à sa maison ...
+
+ANTOINE
+
+De qui donc parles-tu?
+
+PRISCILLA
+
+Mais, de Montanus!
+
+ANTOINE
+
+Il est mort, Montanus.
+
+PRISCILLA
+
+Ce n'est pas vrai!
+
+UNE VOIX
+
+Non, Montanus n'est pas mort!
+
+Antoine se retourne; et près de lui, de l'autre côté, sur le banc, une
+seconde femme est assise,--blonde celle-là, et encore plus pâle, avec
+des bouffissures sous les paupières comme si elle avait longtemps
+pleuré. Sans qu'il l'interroge, elle dit:
+
+MAXIMILLA
+
+Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'à un détour du chemin,
+nous vîmes un homme sous un figuier.
+
+Il cria de loin: «Arrêtez-vous!» et il se précipita en nous injuriant.
+Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent.
+Les molosses hurlaient tous.
+
+Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait
+claquer son manteau.
+
+En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos
+oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du côté des
+dromadaires, à cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous
+la mâchoire.
+
+Sa fureur me versait l'épouvante dans les entrailles; c'était pourtant
+comme une volupté qui me berçait, m'enivrait.
+
+D'abord, les esclaves s'approchèrent. «Maître, dirent-ils, nos bêtes
+sont fatiguées»; puis ce furent les femmes: «Nous avons peur», et les
+esclaves s'en allèrent. Puis, les enfants se mirent à pleurer: «Nous
+avons faim!» Et comme on n'avait pas répondu aux femmes, elles
+disparurent.
+
+Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un près de moi. C'était l'époux;
+j'écoutais l'autre. Il se traîna parmi les pierres en s'écriant «Tu
+m'abandonnes?» et je répondis: «Oui! va-t'en!»--afin d'accompagner
+Montanus.
+
+ANTOINE
+
+Un eunuque!
+
+PRISCILLA
+
+Ah! cela t'étonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe
+et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les âmes, mieux
+que les corps, peuvent s'étreindre avec délire. Pour conserver
+impunément Eustolie, Léonce l'évêque se mutila,--aimant mieux son amour
+que sa virilité. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint;
+Sotas n'a pu me guérir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la
+dernière des prophétesses; et après moi, la fin du monde viendra.
+
+MAXIMILLA
+
+Il m'a comblé de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en
+est plus aimée!
+
+PRISCILLA
+
+Tu mens! c'est moi!
+
+MAXIMILLA
+
+Non, c'est moi!
+
+Elles se battent.
+
+Entre leurs épaules paraît la tête d'un nègre.
+
+MONTANUS
+
+couvert d'un manteau noir, fermé par deux os de mort:
+
+Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes
+par cette union dans la plénitude spirituelle. Après l'âge du Père,
+l'âge du Fils; et j'inaugure le troisième, celui du Paraclet. Sa lumière
+m'est venue durant les quarante nuits que la Jérusalem céleste a brillé
+dans le firmament, au-dessus de ma maison, à Pepuza.
+
+Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanières vous flagellent!
+comme vos membres endoloris se présentent à mes ardeurs! comme vous
+languissez sur ma poitrine, d'un irréalisable amour! Il est si fort
+qu'il vous a découvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir
+les âmes avec vos yeux.
+
+Antoine fait un geste d'étonnement.
+
+TERTULLIEN
+
+revenu près de Montanus:
+
+Sans doute, puisque l'âme a un corps,--ce qui n'a point de corps
+n'existant pas.
+
+MONTANUS
+
+Pour la rendre plus subtile, j'ai institué des mortifications
+nombreuses, trois carêmes par an, et pour chaque nuit des prières où
+l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'échappant ne ternisse
+la pensée. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutôt de tout
+mariage! Les anges ont péché avec les femmes.
+
+LES ARCONTIQUES
+
+en cilices de crins:
+
+Le Sauveur a dit: «Je suis venu pour détruire l'oeuvre de la Femme.»
+
+LES TATIANIENS
+
+en cilices de joncs:
+
+L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps.
+
+Et, avançant toujours du même côté, Antoine rencontre
+
+LES VALÉSIENS
+
+étendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur
+tunique.
+
+Ils lui présentent un couteau:
+
+Fais comme Origène et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains,
+lâche? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite?
+
+Et pendant qu'il est à les regarder se débattre, étendus sur le dos dans
+les mares de leur sang,
+
+LES CAÏNITES
+
+les cheveux, noués par une vipère, passent près de lui, en vociférant à
+son oreille:
+
+Gloire à Caïn! gloire à Sodome! gloire à Judas!
+
+Caïn fit la race des forts. Sodome épouvanta la terre avec son
+châtiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans
+lui pas de mort et pas de rédemption!
+
+Ils disparaissent sous la horde des
+
+CIRCONCELLIONS
+
+vêtus de peaux de loup, couronnés d'épines, et portant des masques de fer:
+
+Écrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche
+qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la
+housse de l'âne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se désole
+parce que les autres ne sont pas des misérables comme lui.
+
+Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons,
+brûlons, massacrons!
+
+Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous
+enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos
+membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours!
+
+Honni le baptême! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation
+universelle!
+
+Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs.
+
+Les Audiens tirent des flèches contre le Diable; les Collyridiens
+lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant
+une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprès
+d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idée, fait voir un pain
+rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampséens, distribue,
+comme une hostie, la poussière de ses sandales. Sur le lit des
+Marcosiens jonché de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions
+s'entr'égorgent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras
+danse, Maximilla et Priscilla poussent des gémissements sonores;--et la
+fausse prophétesse de Cappadoce, toute nue, accoudée sur un lion et
+secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible.
+
+Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux
+cous des Hérésiarques entre-croisent des lignes de feux, les
+constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous
+le va-et-vient de la foule, dont chaque tête est un flot qui saute
+et rugit.
+
+Cependant,--du fond même de la clameur, une chanson s'élève avec des
+éclats de rire, où le nom de Jésus revient.
+
+Ce sont des gens de la plèbe, tous frappant dans leurs mains pour
+marquer la cadence. Au milieu d'eux est
+
+ARIUS
+
+en costume de diacre.
+
+Les fous qui déclament contre moi prétendent expliquer l'absurde; et
+pour les perdre tout à fait, j'ai composé des petits poëmes tellement
+drôles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et
+les ports.
+
+Mille fois non! le Fils n'est pas coéternel au Père, ni de même
+substance! Autrement il n'aurait pas dit: «Père, éloigne de moi ce
+calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais à mon
+Dieu, à votre Dieu!» et d'autres paroles attestant sa qualité de
+créature. Elle nous est démontrée, de plus, par tous ses noms: agneau,
+pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophète, bonne voie,
+pierre angulaire!
+
+SABELLIUS
+
+Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.
+
+ARIUS
+
+Le concile d'Antioche a décidé le contraire.
+
+ANTOINE
+
+Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'était Jésus?
+
+LES VALENTINIENS
+
+C'était l'époux d'Acharamoth repentie!
+
+LES SETHIANIENS
+
+C'était Sem, fils de Noé!
+
+LES THÉODOTIENS
+
+C'était Melchisédech!
+
+LES MÉRINTHIENS
+
+Ce n'était rien qu'un homme!
+
+LES APOLLINARISTES
+
+Il en a pris l'apparence! il a simulé la Passion.
+
+MARCEL D'ANCYRE
+
+C'est un développement du Père!
+
+LE PAPE CALIXTE
+
+Père et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu!
+
+MÉTHODIUS
+
+Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme!
+
+CÉRINTHE
+
+Et il ressuscitera!
+
+VALENTIN
+
+Impossible,--son corps étant céleste!
+
+PAUL DE SAMOSATE
+
+Il n'est Dieu que depuis son baptême!
+
+HERMOGÈNE
+
+Il habite le soleil!
+
+Et tous les hérésiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure,
+la tête dans ses mains.
+
+UN JUIF
+
+à barbe rouge, et la peau maculée de lèpre, s'avance tout près de lui;
+--et ricanant horriblement:
+
+Son âme était l'âme d'Esaü! Il souffrait de la maladie
+bellérophontienne; et sa mère, la parfumeuse, s'est livrée à Pantherus,
+un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson.
+
+ANTOINE
+
+vivement, relève sa tête, les regarde sans parler; puis marchant droit
+sur eux:
+
+Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes, arrière! arrière! Vous
+êtes tous des mensonges!
+
+LES HÉRÉSIARQUES
+
+Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus
+difficiles, des élans d'amour supérieurs, des extases aussi longues.
+
+ANTOINE
+
+Mais pas de révélation! pas de preuves!
+
+Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes
+de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'étoffes;--et se poussant les
+uns les autres:
+
+LES CÉRINTHIENS
+
+Voilà l'Évangile des Hébreux!
+
+LES MARCIONITES
+
+L'Évangile du Seigneur!
+
+LES MARCOSIENS
+
+L'Évangile d'Ève!
+
+LES ENCRATITES
+
+L'Évangile de Thomas!
+
+LES CAÏNITES
+
+L'Évangile de Judas!
+
+BASILIDE
+
+Le traité de l'âme advenue!
+
+MANÈS
+
+La prophétie de Barcouf!
+
+Antoine se débat, leur échappe;--et il aperçoit dans un coin, plein
+d'ombre,
+
+LES VIEUX ÉBIONITES
+
+desséchés comme des momies, le regard éteint, les sourcils blancs.
+
+Ils disent, d'une voix chevrotante:
+
+Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du
+charpentier! Nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il
+s'amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux, sans avoir
+peur du coupant des tailloirs, aidait son père dans son travail, ou
+assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un
+voyage en Égypte, d'où il rapporta de grands secrets. Nous étions à
+Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent
+à voix basse, sans que personne pût les entendre. Mais c'est à partir de
+ce moment qu'il fit du bruit en Galilée et qu'on a débité sur son compte
+beaucoup de fables.
+
+Ils répètent, en tremblotant:
+
+Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu!
+
+ANTOINE
+
+Ah! encore, parlez! parlez! Comment était son visage?
+
+TERTULLIEN
+
+D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'était chargé de tous les
+crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformités du monde.
+
+ANTOINE
+
+Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait
+une beauté plus qu'humaine.
+
+EUSÈBE DE CÉSARÉE
+
+Il y a bien à Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis
+d'herbes, une statue de pierre, élevée, à ce qu'on prétend, par
+l'hémorroïdesse. Mais le temps lui a rongé la face, et les pluies ont
+gâté l'inscription.
+
+Une femme sort du groupe des Carpocratiens.
+
+MARCELLINA
+
+Autrefois, j'étais diaconesse à Rome dans une petite église, où je
+faisais voir aux fidèles les images en argent de saint Paul, d'Homère,
+de Pythagore et de Jésus-Christ.
+
+Je n'ai gardé que la sienne.
+
+Elle entr'ouvre son manteau.
+
+La veux-tu?
+
+UNE VOIX
+
+Il reparaît, lui-même, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens!
+
+Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraîne.
+
+Il monte un escalier complètement obscur;--et après bien des marches,
+il arrive devant une porte.
+
+Alors, celui qui le mène (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit à
+l'oreille d'un autre: «Le Seigneur va venir»,--et ils sont introduits
+dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.
+
+Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide
+couleur de sang, avec une tête d'homme d'où s'échappent des rayons,
+et le mot _Knouphis_, écrit en grec tout autour. Elle domine un fût de
+colonne, posé au milieu d'un piédestal. Sur les autres parois de la
+chambre, des médaillons en fer poli représentent des têtes d'animaux,
+celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tête
+d'âne--encore!
+
+Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumière
+vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperçoit la lune qui
+brille au loin sur les flots, et même il distingue leur petit
+clapotement régulier, avec le bruit sourd d'une carène de navire tapant
+contre les pierres d'un môle.
+
+Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par
+intervalles, comme un aboiement étouffé. Des femmes sommeillent, le
+front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement
+perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur.
+Auprès d'elles, des enfants demi-nus, tout dévorés de vermine, regardent
+d'un air idiot les lampes brûler;--et on ne fait rien; on attend
+quelque chose.
+
+Ils parlent à voix basse de leurs familles, ou se communiquent des
+remèdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du
+jour, la persécution devenant trop forte. Les païens pourtant ne sont
+pas difficiles à tromper. «Ils croient, les sots, que nous adorons
+Knouphis!»
+
+Mais un des frères, inspiré tout à coup, se pose devant la colonne, où
+l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et
+d'aristoloches.
+
+Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes
+parallèles.
+
+L'INSPIRÉ
+
+déroulé une pancarte couverte de cylindres entremêlés, puis commence:
+
+Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent
+s'échappa, qui semblait la voix de la lumière.
+
+TOUS
+
+répondent, en balançant leurs corps:
+
+Kyrie eleïson!
+
+L'INSPIRÉ
+
+L'homme, ensuite, fut créé par l'infâme Dieu d'Israël, avec l'auxiliaire
+de ceux-là:
+
+En désignant les médaillons,
+
+Astophaios, Oraïos, Sabaoth, Adonaï, Eloï, Iaô!
+
+Et il gisait sur la boue, hideux, débile, informe, sans pensée.
+
+TOUS
+
+d'un ton plaintif:
+
+Kyrie eleïson!
+
+L'INSPIRÉ
+
+Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son âme.
+
+Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colère. Il l'emprisonna
+dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science.
+
+L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par
+de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine.
+
+Et l'homme, quand il eut goûté de la science, comprit les choses
+célestes.
+
+TOUS
+
+avec force:
+
+Kyrie eleïson!
+
+L'INSPIRÉ
+
+Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l'homme dans la matière, et
+le serpent avec lui!
+
+TOUS très-bas:
+
+Kyrie eleïson!
+
+Ils ferment la bouche, puis se taisent.
+
+Les senteurs du port se mêlent dans l'air chaud à la fumée des lampes.
+Leurs mèches, en crépitant, vont s'éteindre; de longs moustiques
+tournoient. Et Antoine râle d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une
+monstruosité flottant autour de lui, l'effroi d'un crime près de
+s'accomplir.
+
+Mais
+
+L'INSPIRÉ
+
+frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur
+un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flûte aiguë:
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains!
+
+Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des
+taches d'or, comme le firmament semé d'étoiles! Pareil aux enroulements
+de la vigne et aux circonvolutions des entrailles!
+
+Inengendré! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honoré à
+Épidaure! Bon pour les hommes! qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats
+de Moïse, et Glaucus fils de Minos!
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+TOUS
+
+répètent:
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+Cependant, rien ne se montre.
+
+Pourquoi? qu'a-t-il?
+
+Et on se concerte, on propose des moyens.
+
+Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans
+la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tête d'un
+python paraît.
+
+Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait
+autour d'un disque immobile, puis se développe, s'allonge; il est énorme
+et d'un poids considérable. Pour empêcher qu'il ne frôle la terre, les
+hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les
+enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la
+muraille, s'en va indéfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se
+dédoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine.
+
+LES FIDÈLES
+
+collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.
+
+C'est toi! c'est toi!
+
+Élevé d'abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il
+t'avait bu dans les ondes du baptême; mais tu l'as quitté au jardin des
+Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.
+
+Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la
+couronne d'épines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jésus, toi,
+tu es le Verbe! tu es le Christ!
+
+Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les
+éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.
+
+Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit le Nil,
+onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent
+au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a
+pas quitté les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des
+bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.
+
+Un temps inappréciable s'écoule.
+
+Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font
+des lignes noires sur un fond bleu;--et à ses côtés, dans l'ombre, des
+gens pleurent et prient entourés d'autres qui les exhortent et les
+consolent.
+
+Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un
+jour d'été.
+
+Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la glace,
+des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des
+applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.
+
+Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit
+de l'eau dans un aqueduc.
+
+Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un lion
+qui se promène,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges
+de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont
+en s'élargissant depuis la plus basse qui enferme l'arène jusqu'à la plus
+haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu
+dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre,
+coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins
+disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats,
+plébéiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules
+de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches
+de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant,
+tumultueux et furieux l'étourdit, comme une immense cuve bouillonnante.
+Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase d'encens.
+
+Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes.
+Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes
+les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs
+vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu,
+disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'à
+la fin.
+
+Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique
+noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part; il les entretient
+du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté
+d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne
+sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs.
+
+Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous
+ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme
+rêve, debout, la tête basse.
+
+LE VIEILLARD
+
+n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de
+Minerve; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie:
+
+Vous auriez du me secourir! Des communautés s'arrangent quelquefois pour
+qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même obtenu de
+ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles.
+
+Il demande:
+
+N'est-ce pas Pétrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand
+on a fléchi dans les tourments?
+
+Puis, en lui-même:
+
+Ah! cela est bien dur à mon âge! mes infirmités me rendent si faible!
+Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore!
+
+Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du côté de
+l'autel.
+
+LE JEUNE HOMME
+
+qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure:
+
+Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!
+
+--Les soldats t'auraient pris, dit un des frères.
+
+--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde
+fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr!
+
+Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à toutes
+les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du côté de l'autel.
+
+Mais
+
+L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE
+
+accourt sur lui:
+
+Quel scandale! Comment, toi, une victime d'élection? Toutes ces femmes
+qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un
+miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de
+Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.
+
+Il se tourne vers le vieillard:
+
+Père, père! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu
+commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des
+bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton
+exemple va convertir le peuple entier.
+
+Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrêter,
+d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde
+Antoine, se met à rugir--et une vapeur sort de sa gueule.
+
+Les femmes sont tassées contre les hommes.
+
+LE CONSOLATEUR
+
+va de l'un à l'autre.
+
+Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de
+fer, si des chevaux t'écarteraient, si ton corps enduit de miel était
+dévoré par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est
+surpris dans un bois.
+
+Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces; il
+croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans
+leurs mâchoires.
+
+Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.
+
+Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé
+trois temples; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête
+au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.
+
+LE CONSOLATEUR
+
+s'écrie:
+
+Arrière! arrière! L'esprit de Montanus vous prendrait.
+
+TOUS
+
+reculent, en vociférant:
+
+Damnation au Montaniste!
+
+Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.
+
+Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle: «Aux bêtes!
+aux bêtes!»
+
+Les martyrs éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin
+narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en
+main, vivement.
+
+Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle
+s'ouvre; un lion sort.
+
+Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file,
+paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des
+léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.
+
+Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent,--et, pour
+en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.
+
+Ils les ouvre. Mais des ténèbres l'enveloppent.
+
+Bientôt elles s'éclairassent; et il distingue une plaine aride et
+mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.
+
+Çà et là, un bouquet d'arbustes se lève parmi des dalles à ras du sol;
+et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées
+sur elles.
+
+Il en arrive d'autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des
+longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui
+s'exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes,
+mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et
+grossiers.
+
+UNE D'ELLES
+
+en respirant largement:
+
+Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sépulcres!
+Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de
+la pesanteur du soleil!
+
+Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les
+fidèles y allument d'autres torches, et vont les planter sur
+les tombeaux.
+
+UNE FEMME
+
+haletante:
+
+Ah! enfin, me voilà! Mais quel ennui que d'avoir épousé un idolâtre!
+
+UNE AUTRE
+
+Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est
+suspect à nos maris!--et même il faut nous cacher quand nous faisons le
+signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.
+
+UNE AUTRE
+
+Avec le mien, c'était tous les jours des querelles; je ne voulais pas me
+soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger,
+il m'a fait poursuivre comme chrétienne.
+
+UNE AUTRE
+
+Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traîné par
+les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne
+jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux côtés du chemin le sang
+tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voilà!
+
+Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers,
+puis se jette sur les dalles, en criant:
+
+Ah! mon ami! mon ami!
+
+UN HOMME
+
+Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut
+lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui
+brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant
+les recouvre!
+
+Il se jette sur un tombeau.
+
+O ma fiancée! ma fiancée!
+
+ET TOUS LES AUTRES
+
+par la plaine:
+
+O ma soeur! ô mon frère! ô ma fille! ô ma mère!
+
+Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les
+deux bras étendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulèvent leur
+poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant:
+
+Aie pitié de son âme, ô mon Dieu! Elle languit au séjour des ombres;
+daigne l'admettre dans la Résurrection, pour qu'elle jouisse de
+ta lumière!
+
+Ou, l'oeil fixé sur les dalles, ils murmurent:
+
+Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporté du vin, des viandes!
+
+UNE VEUVE
+
+Voici du pultis, fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d'oeufs et
+double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme
+autrefois, n'est-ce pas?
+
+Elle en porte un peu à ses lèvres; et, tout à coup, se met à rire d'une
+façon extravagante, frénétique.
+
+Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée.
+
+Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte,
+les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns
+sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de désolation; peu à peu,
+leurs mains se touchent, leurs lèvres s'unissent, les voiles
+s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et
+les flambeaux.
+
+Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements;--et,
+sans avoir l'air de se connaître, ils s'éloignent les uns des autres par
+des chemins différents, dans la campagne.
+
+Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformée.
+
+Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes,
+d'un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul
+tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui
+s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales
+et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une
+charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en
+place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore.
+
+Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des
+fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d'oiseaux.
+
+Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d'un
+bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchés,
+des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches
+bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation
+d'une vie profonde.
+
+A l'entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange--un
+homme--enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu'une momie;
+ses articulations forment des noeuds à l'extrémité de ses os qui semblent
+des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très-
+longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air,
+ankylosé, raide comme un pieu;--et il se tient là depuis si longtemps que
+des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.
+
+Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste
+en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder
+Antoine:
+
+Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?
+
+Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres;
+et
+
+LE GYMNOSOPHISTE
+
+reprend:
+
+Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais
+l'arbre derrière moi.
+
+En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une excavation
+naturelle de la taille d'un homme.
+
+Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance
+des préceptes, que pas même un chien ne m'a vu manger.
+
+Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du désir, le
+désir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action,
+tout contact; et--sans plus bouger que la stèle d'un tombeau, exhalant
+mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et
+considérant l'éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune
+dans mon coeur,--je songeais à l'essence de la grande Ame d'où
+s'échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes
+de la vie.
+
+J'ai saisi enfin l'Ame suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans
+l'Ame suprême;--et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans
+laquelle j'avais fait rentrer mes sens.
+
+Je reçois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui
+ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.
+
+Par cela même que je connais les choses, les choses n'existent plus.
+
+Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de
+bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.
+
+Mes austérités effroyables m'ont fait supérieur aux Puissances. Une
+contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les
+dieux, bouleverser le monde.
+
+Il a dit tout cela d'une voix monotone.
+
+Les feuilles à l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre,
+s'enfuient.
+
+Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:
+
+J'ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu'à
+la connaissance elle-même,--car la pensée ne survit pas au fait transitoire
+qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.
+
+Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre; les
+êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore
+formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres
+créatures.
+
+Mais, comme j'ai roulé dans une multitude infinie d'existences, sous des
+enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne
+veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps,
+maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine
+d'immondices;--et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus
+profond de l'absolu, dans l'Anéantissement.
+
+Les flammes s'élèvent jusqu'à sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tête
+passe à travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux béants
+regardent toujours.
+
+ANTOINE
+
+se relève.
+
+La torche, par terre, a incendié les éclats de bois; et les flammes ont
+roussi sa barbe.
+
+Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu;--et quand il ne reste plus
+qu'un amas de cendres:
+
+Où est donc Hilarion? Il était là tout à l'heure.
+
+Je l'ai vu!
+
+Eh! non, c'est impossible! je me trompe!
+
+Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-être pas plus
+de réalité. Je deviens fou. Du calme! où étais-je? qu'y avait-il?
+
+Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages
+indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre; un autre a fait de même du
+temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que
+l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrépidité de
+martyrs!... Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait
+dit sur les débauches qu'ils occasionnent.
+
+Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hérésiarques ... Quels
+cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et
+d'égarements de l'esprit?
+
+C'est vers Dieu qu'ils prétendent se diriger par toutes ces voies! De
+quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne? Quand ils ont
+disparu, j'allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait
+trop vite; je n'avais pas le temps de répondre. A présent, c'est comme
+s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumière. Je
+suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir
+éteint le feu!
+
+Une flamme voltige entre les roches; et bientôt une voix saccadée se
+fait entendre, au loin, dans la montagne.
+
+Est-ce l'aboiement d'une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur
+perdu?
+
+Antoine écoute. La flamme se rapproche.
+
+Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l'épaule d'un homme à
+barbe blanche.
+
+Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête
+comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de
+bronze, d'où s'élève une petite flamme bleue.
+
+Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme.
+
+L'ÉTRANGER (SIMON)
+
+C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi.
+
+Il hausse le vase d'airain.
+
+Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille.
+
+Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des
+traces de coups; ses cheveux épars s'accrochent dans les déchirures de
+ses haillons; ses yeux paraissent insensibles à la lumière.
+
+SIMON
+
+Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler,
+sans manger; puis elle se réveille,--et débite des choses merveilleuses.
+
+ANTOINE
+
+Vraiment?
+
+SIMON
+
+Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as à dire!
+
+Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses
+doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente:
+
+HÉLÈNE (ENNOIA)
+
+J'ai souvenir d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre
+l'occupe.
+
+Antoine tressaille.
+
+A chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple
+d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines
+d'un corps, et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les
+racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faîte qui dépasse le soleil.
+Moi, sur la deuxième branche, j'éclairais avec ma figure les
+nuits d'été.
+
+ANTOINE
+
+se touchant le front.
+
+Ah! ah! je comprends! la tête!
+
+SIMON
+
+le doigt sur la bouche:
+
+Chut!...
+
+HÉLÈNE
+
+La voile restait bombée, la carène fendait l'écume. Il me disait: «Que
+m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu
+m'appartiendras, dans ma maison!»
+
+Qu'elle était douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur
+le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.
+
+A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on
+allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un
+char le long du rivage de la mer.
+
+ANTOINE
+
+Mais elle est folle entièrement! Pourquoi?...
+
+SIMON
+
+Chut!... chut!
+
+HÉLÈNE
+
+Ils m'ont graissée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour
+que je l'amuse.
+
+Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots
+grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes
+coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte
+fût ouverte.
+
+SIMON
+
+C'était moi! je t'ai retrouvée!
+
+La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos!
+Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils
+l'attachèrent dans un corps de femme.
+
+Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poëte Stesichore a maudit la
+mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a
+été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille
+d'Israël qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aimé l'adultère,
+l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituée à tous les
+peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous
+les visages.
+
+A Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait
+avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la
+vermine de son lit tiède.
+
+ANTOINE
+
+Eh! que me fait!...
+
+SIMON
+
+d'un air furieux:
+
+Je l'ai rachetée, te dis-je,--et rétablie en sa splendeur; tellement que
+Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher
+avec la Lune!
+
+ANTOINE
+
+Eh bien?...
+
+SIMON
+
+Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clément n'a-t-il pas écrit
+qu'elle fut emprisonnée dans une tour? Trois cents personnes vinrent
+cerner la tour; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit
+paraître la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes,
+ni plusieurs Ennoia!
+
+ANTOINE
+
+Oui ... je crois me rappeler ...
+
+Et il tombe dans une rêverie.
+
+SIMON
+
+Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est
+dévouée pour les femmes. Car l'impuissance de Jéhovah se démontre par la
+transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique à
+l'ordre des choses.
+
+J'ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long du
+torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de Mageddo,
+plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas! Viennent à moi ceux
+qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont
+couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit,
+appelé Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le
+Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la
+grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon!
+
+ANTOINE
+
+Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!
+
+Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t'a
+renvoyé! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes;
+et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jeté dans les
+flots le sac qui contenait tes artifices!
+
+SIMON
+
+Les veux-tu?
+
+Antoine le regarde;--et une voix intérieure murmure dans sa poitrine.
+«Pourquoi pas?»
+
+Simon reprend:
+
+Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits
+doit opérer des miracles. C'est le rêve de tous les sages--et le désir
+qui te ronge; avoue-le!
+
+Au milieu des Romains, j'ai volé dans le cirque tellement haut qu'on ne
+m'a plus revu. Néron ordonna de me décapiter; mais ce fut la tête d'une
+brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli
+tout vivant; mais j'ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c'est
+que me voilà!
+
+Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se
+recule.
+
+Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de
+marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d'or;
+j'établirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher
+sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes,
+apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre
+ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?
+
+Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent.
+
+C'est la voix du Très-Haut! «car l'Éternel ton Dieu est un feu,» et
+toutes les créations s'opèrent par des jaillissements de ce foyer.
+
+Tu vas en recevoir le baptême,--ce second baptême annoncé par Jésus, et
+qui tomba sur les apôtres, un jour d'orage que la fenêtre était ouverte!
+
+Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en
+asperger Antoine:
+
+Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos
+nous arrive dans la huitième maison ...
+
+ANTOINE
+
+s'écrie:
+
+Ah! si j'avais de l'eau bénite!
+
+La flamme s'éteint, en produisant beaucoup de fumée.
+
+Ennoia et Simon ont disparu.
+
+Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l'atmosphère.
+
+ANTOINE
+
+étendant ses bras, comme un aveugle:
+
+Où suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abîme. Et la croix, bien sûr,
+est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit!
+
+Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperçoit deux
+hommes, couverts de longues tuniques blanches.
+
+Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses
+cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement
+sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu'il portait à la main, et que
+son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des
+Orientaux.
+
+Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassée, les cheveux
+crépus, une mine naïve.
+
+Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête, et poudreux comme des gens qui
+arrivent de voyage.
+
+ANTOINE
+
+en sursaut:
+
+Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en!
+
+DAMIS
+
+--C'est le petit homme.--
+
+Là, là!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le
+maître.
+
+Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence.
+
+ANTOINE
+
+reprend:
+
+Vous venez ainsi?...
+
+DAMIS
+
+Oh! de loin,--de très-loin!
+
+ANTOINE
+
+Et vous allez?...
+
+DAMIS
+
+désignant l'autre:
+
+Où il voudra!
+
+ANTOINE
+
+Qui est-il donc?
+
+DAMIS
+
+Regarde-le!
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+Il a l'air d'un saint! Si j'osais ...
+
+La fumée est partie. Le temps est très-clair. La lune brille.
+
+DAMIS
+
+A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?
+
+ANTOINE
+
+Je songe ... Oh! rien.
+
+DAMIS
+
+s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la
+taille courbée, sans lever la tête.
+
+Maître! c'est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la
+sagesse.
+
+APOLLONIUS
+
+Qu'il approche!
+
+Antoine hésite.
+
+DAMIS
+
+Approchez!
+
+APOLLONIUS
+
+d'une voix tonnante:
+
+Approche! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je
+pense? n'est-ce pas cela, enfant?
+
+ANTOINE
+
+...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.
+
+APOLLONIUS
+
+Réjouis-toi, je vais te les dire!
+
+DAMIS
+
+bas à Antoine:
+
+Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu
+des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en
+profiter aussi, moi!
+
+APOLLONIUS
+
+Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir
+la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu
+m'arrêteras,--car celui-là doit scandaliser par ses paroles qui a méfait
+par ses oeuvres.
+
+DAMIS
+
+à Antoine:
+
+Quel homme juste! hein?
+
+ANTOINE
+
+Décidément, je crois qu'il est sincère.
+
+APOLLONIUS
+
+La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur
+le bord d'un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde à la voix des
+cygnes qui chantaient dans son rêve.
+
+Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé, trois fois par jour, dans la fontaine
+Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait
+le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste.
+
+Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trésors
+qu'elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane
+s'égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur
+de Cilicie, à la fin de ses promesses, s'écria devant ma famille qu'il
+me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours après, assassiné
+par les Romains.
+
+DAMIS
+
+à Antoine, en le frappant du coude:
+
+Hein? quand je vous disais! quel homme!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des
+pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un
+soupir; et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi comme
+d'un fantôme.
+
+DAMIS
+
+Auriez-vous fait cela, vous?
+
+APOLLONIUS
+
+Le temps de mon épreuve terminé, j'entrepris d'instruire les prêtres qui
+avaient perdu la tradition.
+
+ANTOINE
+
+Quelle tradition?
+
+DAMIS
+
+Laissez-le poursuivre! Taisez-vous!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de
+Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les
+sacerdoces des nègres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sondé les
+lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du Désert!
+
+DAMIS
+
+C'est pourtant vrai, tout cela! J'y étais, moi!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai d'abord été jusqu'à la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par
+le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers
+Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.
+
+DAMIS
+
+Moi! moi! mon bon maître! Je vous aimai, tout de suite! Vous étiez plus
+doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu!
+
+APOLLONIUS
+
+sans l'entendre:
+
+Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprète.
+
+DAMIS
+
+Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous
+deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau,
+et je me suis mis à marcher derrière vous.
+
+APOLLONIUS
+
+Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.
+
+DAMIS
+
+Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+Que signifie ...
+
+APOLLONIUS
+
+Le Roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde,
+constellée d'étoiles;--et de la coupole pendaient, à des fils que l'on
+n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues.
+
+ANTOINE
+
+rêvant:
+
+Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?
+
+DAMIS
+
+C'est là une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les
+maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui
+descend vers le fleuve;
+
+Dessinant par terre, avec son bâton,
+
+Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des
+bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et
+l'intérieur donc, si vous saviez!
+
+APOLLONIUS
+
+Sur la muraille du septentrion, s'élève une tour qui en supporte une
+seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième--et il y en a trois
+autres encore! La huitième est une chapelle avec un lit. Personne n'y
+entre que la femme choisie par les prêtres pour le Dieu Bélus. Le roi de
+Babylone m'y fit loger.
+
+DAMIS
+
+A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul à me promener
+par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers;
+j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins.
+Mais il m'ennuyait d'être séparé du Maître.
+
+APOLLONIUS
+
+Enfin, nous sortîmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vîmes
+tout à coup une empuse.
+
+DAMIS
+
+Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un âne;
+elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut.
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+Où veulent-ils en venir?
+
+APOLLONIUS
+
+A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange,
+nous a montré sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudées, et dans les
+jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant
+énorme, que les reines s'amusaient à parfumer. C'était l'éléphant de
+Porus, qui s'était enfui après la mort d'Alexandre.
+
+DAMIS
+
+Et qu'on avait retrouvé dans une forêt.
+
+ANTOINE
+
+Ils parlent abondamment comme des gens ivres.
+
+APOLLONIUS
+
+Phraortes nous fit asseoir à sa table.
+
+DAMIS
+
+Quel drôle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent à
+lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je
+n'approuve pas ...
+
+APOLLONIUS
+
+Quand je fus prêt à partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit:
+«J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras
+plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront.»
+
+Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des
+lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour
+écarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant
+sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
+
+Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d'or à la main, nous
+conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes
+ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes
+existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais
+conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.
+
+DAMIS
+
+Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été.
+
+ANTOINE
+
+Ils ont l'air vague comme des ombres.
+
+APOLLONIUS
+
+Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, les Cynocéphales gorgés de
+lait, qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane. Les
+flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait
+sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse
+des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu'une
+sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'Océan,
+nous tournâmes à droite, pour revenir.
+
+Nous sommes revenus par la Région des Aromates, par le pays des
+Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des
+Adramites et des Homérites;--puis, à travers les monts Cassaniens, la
+mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Éthiopie par le
+royaume des Pygmées.
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+Comme la terre est grande!
+
+DAMIS
+
+Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus
+jadis étaient morts.
+
+Antoine baisse la tête. Silence.
+
+APOLLONIUS
+
+reprend:
+
+Alors on commença dans le monde à parler de moi.
+
+La peste ravageait Ephèse; j'ai fait lapider un vieux mendiant;
+
+DAMIS
+
+Et la peste s'en est allée!
+
+ANTOINE
+
+Comment! il chasse les maladies?
+
+APOLLONIUS
+
+A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de la Vénus.
+
+DAMIS
+
+Oui, un fou, qui même avait promis de l'épouser.--Aimer une femme passe
+encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maître lui posa la main sur
+le coeur; et l'amour aussitôt s'éteignit.
+
+ANTOINE
+
+Quoi! il délivre des démons?
+
+APOLLONIUS
+
+A Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte.
+
+DAMIS
+
+Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée en appelant sa
+mère.
+
+ANTOINE
+
+Comment! il ressuscite les morts?
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai prédit le pouvoir à Vespasien.
+
+ANTOINE
+
+Quoi! il devine l'avenir?
+
+DAMIS
+
+Il y avait à Corinthe,
+
+APOLLONIUS
+
+Étant à table avec lui, aux eaux de Baïa ...
+
+ANTOINE
+
+Excusez-moi, étrangers, il est tard!
+
+DAMIS
+
+Un jeune homme qu'on appelait Ménippe.
+
+ANTOINE
+
+Non! non! allez-vous-en!
+
+APOLLONIUS
+
+Un chien entra, portant à la gueule une main coupée.
+
+DAMIS
+
+Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.
+
+ANTOINE
+
+Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!
+
+APOLLONIUS
+
+Il rôdait vaguement autour des lits.
+
+ANTOINE
+
+Assez!
+
+APOLLONIUS
+
+On voulait le chasser.
+
+DAMIS
+
+Ménippe donc se rendit chez elle; ils s'aimèrent.
+
+APOLLONIUS
+
+Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les
+genoux de Flavius.
+
+DAMIS
+
+Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle.
+
+ANTOINE
+
+bondissant:
+
+Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ...
+
+DAMIS
+
+Le Maître lui dit: «O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un
+serpent te caresse! à quand les noces?» Nous allâmes tous à la noce.
+
+ANTOINE
+
+J'ai tort, bien sûr, d'écouter cela!
+
+DAMIS
+
+Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient;
+on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le
+Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère
+contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les échansons, les
+cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs
+s'écroulèrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette
+femme tout en pleurs. C'était une vampire qui satisfaisait les beaux
+jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur
+pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.
+
+APOLLONIUS
+
+Si tu veux savoir l'art ...
+
+ANTOINE
+
+Je ne veux rien savoir!
+
+APOLLONIUS
+
+Le soir de notre arrivée aux portes de Rome,
+
+ANTOINE
+
+Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes!
+
+APOLLONIUS
+
+Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'était un
+épithalame de Néron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque
+l'écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une corde
+prise à la cythare de l'Empereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a
+jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je la lui
+ai placée dans la main.
+
+DAMIS
+
+Vous avez eu bien tort, par exemple!
+
+APOLLONIUS
+
+L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux
+osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d'agate. Il
+se détourna, et fronçant ses sourcils blonds: «Pourquoi ne me crains-tu
+pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait
+intrépide», répondis-je.
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+Quelque chose d'inexplicable m'épouvante.
+
+Silence.
+
+DAMIS
+
+reprend d'une voix aiguë:
+
+Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ...
+
+ANTOINE
+
+en sursaut:
+
+Je suis malade! Laissez-moi!
+
+DAMIS
+
+Écoutez donc. Il a vu, d'Ephèse, tuer Domitien, qui était à Rome.
+
+ANTOINE
+
+s'efforçant de rire:
+
+Est-ce possible!
+
+DAMIS
+
+Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre,
+tout à coup il s'écria: «On égorge César!» et il ajoutait de temps à
+autre: «Il roule par terre; oh! comme il se débat! Il se relève; il
+essaye de fuir; les portes sont fermées; ah! c'est fini! le voilà mort!»
+Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme
+vous savez.
+
+ANTOINE
+
+Sans le secours du Diable ... certainement ...
+
+APOLLONIUS
+
+Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'était enfui par mon
+ordre, et je restais seul dans ma prison.
+
+DAMIS
+
+C'était une terrible hardiesse, il faut avouer!
+
+APOLLONIUS
+
+Vers la cinquième heure, les soldats m'amenèrent au tribunal. J'avais ma
+harangue toute prête que je tenais sous mon manteau.
+
+DAMIS
+
+Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions
+mort; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous
+apparûtes, et vous nous dites: «C'est moi!»
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+Comme Lui!
+
+DAMIS
+
+très-haut:
+
+Absolument!
+
+ANTOINE
+
+Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez!
+
+APOLLONIUS
+
+Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grâce à ma vertu qui m'a élevé
+jusqu'à la hauteur du Principe!
+
+DAMIS
+
+Thyane, sa ville natale, a institué en son honneur un temple avec des
+prêtres!
+
+APOLLONIUS
+
+se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles:
+
+C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières,
+tous les oracles! J'ai pénétré dans l'antre de Trophonius, fils
+d'Apollon! J'ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu'elles portent
+sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra! j'ai
+serré contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai reçu l'écharpe des
+Cabires! j'ai lavé Cybèle aux flots des golfes campaniens, et j'ai passé
+trois lunes dans les cavernes de Samothrace!
+
+DAMIS
+
+riant bêtement:
+
+Ah! ah! ah! aux mystères de la Bonne Déesse!
+
+APOLLONIUS
+
+Et maintenant nous recommençons le pèlerinage!
+
+Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine
+blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la
+plante d'outre-mer.
+
+DAMIS
+
+Viens! c'est l'aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est
+prête.
+
+ANTOINE
+
+Le coq n'a pas chanté! J'entends le grillon dans les sables, et je vois
+la lune qui reste en place.
+
+APOLLONIUS
+
+Nous allons au Sud, derrière les montagnes et les grands flots, chercher
+dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion
+qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile
+rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard
+qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l'escarboucle
+de son front. Les étoiles palpitent comme des yeux, les cascades
+chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs écloses;
+ton esprit s'élargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur
+ta face.
+
+DAMIS
+
+Maître! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent,
+la feuille du myrte est envolée!
+
+APOLLONIUS
+
+Oui! partons!
+
+ANTOINE
+
+Non! moi, je reste!
+
+APOLLONIUS
+
+Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les
+morts?
+
+DAMIS
+
+Demande-lui plutôt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain!
+
+ANTOINE
+
+Oh! que je souffre! que je souffre!
+
+DAMIS
+
+Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les
+roucoulements!
+
+APOLLONIUS
+
+Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les
+hippocentaures et les dauphins!
+
+ANTOINE
+
+pleure.
+
+Oh! oh! oh!
+
+APOLLONIUS
+
+Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent
+dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.
+
+DAMIS
+
+Serre ta ceinture! noue tes sandales!
+
+APOLLONIUS
+
+Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est
+debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes,
+conique à Paphos.
+
+ANTOINE
+
+joignant les mains:
+
+Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent!
+
+APOLLONIUS
+
+J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les
+sanctuaires, je te ferai violer la Pythie!
+
+ANTOINE
+
+Au secours, Seigneur!
+
+Il se précipite vers la croix.
+
+APOLLONIUS
+
+Quel est ton désir? ton rêve? Le temps seulement d'y songer ...
+
+ANTOINE
+
+Jésus, Jésus, à mon aide!
+
+APOLLONIUS
+
+Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus?
+
+ANTOINE
+
+Quoi? Comment?
+
+APOLLONIUS
+
+Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons
+face à face!
+
+DAMIS
+
+bas:
+
+Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!
+
+Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour
+de lui, avec des gestes patelins.
+
+Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme
+qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une façon de
+dire exagérée, prise aux Orientaux. Cela n'empêche nullement ...
+
+APOLLONIUS
+
+Laisse-le, Damis!
+
+Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu'il a
+des Dieux l'empêche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau
+d'un roi jaloux!
+
+Toi, mon fils, ne me quitte pas!
+
+Il s'approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste
+suspendu.
+
+Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des cieux,
+réside le monde des Idées, tout plein du Verbe! D'un bond, nous
+franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinité l'Éternel,
+l'Absolu, l'Être!--Allons! donne-moi la main! En marche!
+
+Tous les deux, côte à côte, s'élèvent dans l'air, doucement.
+
+Antoine embrassant la croix, les regarde monter.
+
+Ils disparaissent.
+
+
+
+
+V.
+
+
+ANTOINE
+
+marchant lentement:
+
+Celui-là vaut tout l'enfer!
+
+Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ébloui. La reine de Saba ne m'a pas
+si profondément charmé.
+
+Sa manière de parler des Dieux inspire l'envie de les connaître.
+
+Je me rappelle en avoir vu des centaines à la fois, dans l'île
+d'Éléphantine, du temps de Dioclétien. L'Empereur avait cédé aux Nomades
+un grand pays, à condition qu'ils garderaient les frontières; et le
+traité fut conclu au nom des «Puissances invisibles.» Car les Dieux de
+chaque peuple étaient ignorés de l'autre peuple.
+
+Les Barbares avaient amené les leurs. Ils occupaient les collines de
+sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre
+leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au
+milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin
+les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela
+n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et
+des Romains!
+
+Quand j'habitais le temple d'Héliopolis, j'ai souvent considéré tout ce
+qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles
+pinçant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes à
+tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques; et leurs
+formes surnaturelles m'entraînaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu
+savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.
+
+Pour que de la matière ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un
+esprit. L'âme des Dieux est attachée à ses images ...
+
+Ceux qui ont la beauté des apparences peuvent séduire. Mais les autres
+... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?...
+
+Et il voit passer à ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles,
+des branches d'arbres, de vagues représentations d'animaux, puis des
+espèces de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il éclate de rire.
+
+Un autre rire part derrière lui; et Hilarion se présente--habillé en
+ermite, beaucoup plus grand que tout à l'heure, colossal.
+
+ANTOINE
+
+n'est pas surpris de le revoir.
+
+Qu'il faut être bête pour adorer cela!
+
+HILARION
+
+Oh! oui, extrêmement bête!
+
+Alors défilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous
+les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues.
+
+Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des goëmons
+qui pondent comme des crinières. Quelques-unes, trop longues pour leur
+base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant.
+
+D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.
+
+Antoine et Hilarion s'amusent énormément. Ils se tiennent les côtes à
+force de rire.
+
+Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur leurs
+jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupières et bégayent comme des
+muets: «Bâ! bâ! bâ!»
+
+A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine
+davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied,
+s'acharne dessus.
+
+Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en
+boules, les bras terminés par des griffes, des mâchoires de requin.
+
+Et devant ces Dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre;
+d'autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots, cloués
+dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et à cornes de taureau,
+qui dévore des enfants.
+
+ANTOINE
+
+Horreur!
+
+HILARION
+
+Mais les Dieux réclament toujours des supplices. Le tien même a voulu
+...
+
+ANTOINE
+
+pleurant:
+
+Oh! n'achève pas, tais-toi!
+
+L'enceinte des roches se change en une vallée. Un troupeau de boeufs y
+pâture l'herbe rase.
+
+Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une
+voix aiguë, des paroles impératives.
+
+HILARION
+
+Comme il a besoin de pluie, il tâche, par des chants, de contraindre le
+roi du ciel à ouvrir la nuée féconde.
+
+ANTOINE
+
+en riant:
+
+Voilà un orgueil trop niais!
+
+HILARION
+
+Pourquoi fais-tu des exorcismes?
+
+La vallée devient une mer de lait, immobile et sans bornes.
+
+Au milieu flotte un long berceau, composé par les enroulements d'un
+serpent dont toutes les têtes, s'inclinant à la fois, ombragent un dieu
+endormi sur son corps.
+
+Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles
+diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un
+chapelet d'étoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main
+sous la tête, l'autre bras étendu, il repose, d'un air songeur
+et enivré.
+
+Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se réveille.
+
+HILARION
+
+C'est la dualité primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant
+par aucune forme.
+
+Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé; et, dans son calice,
+paraît un autre Dieu à trois visages.
+
+ANTOINE
+
+Tiens, quelle invention!
+
+HILARION
+
+Père, Fils et Saint-Esprit ne font de même qu'une seule personne!
+
+Les trois têtes s'écartent, et trois grands Dieux paraissent.
+
+Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.
+
+Le second, qui est bleu, agite quatre bras.
+
+Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains.
+
+En face d'eux, immédiatement surgissent trois Déesses, l'une enveloppée
+d'un réseau, l'autre offrant une coupe, la dernière brandissant un arc.
+
+Et ces Dieux, ces Déesses se décuplent, se multiplient. Sur leurs
+épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des
+étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et des
+tambours. Des fontaines jaillissent de leurs têtes, des herbes
+descendent de leurs narines.
+
+A cheval sur des oiseaux, bercés dans des palanquins, trônant sur des
+sièges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent,
+commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses
+tournoient, des géants poursuivent des monstres; à l'entrée des grottes
+des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles des étoiles,
+les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent à des ruisseaux de
+poudre d'or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards,
+des rayons colorés s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des flèches qui
+volent et des encensoirs qu'on balance.
+
+Et tout cela se développe comme une haute frise--appuyant sa base sur
+les rochers, et montant jusque dans le ciel.
+
+ANTOINE
+
+ébloui:
+
+Quelle quantité! que veulent-ils?
+
+HILARION
+
+Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'éléphant, c'est le Dieu
+solaire, l'inspirateur de la sagesse.
+
+Cet autre, dont les six têtes portent des tours et les quatorze bras des
+javelots, c'est le prince des armées, le Feu-dévorateur.
+
+Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les âmes
+des morts. Elles seront tourmentées par cette femme noire aux dents
+pourries, dominatrice des enfers.
+
+Le chariot tiré par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a
+pas de jambes, promène en plein azur le maître du soleil. Le Dieu-lune
+l'accompagne, dans une litière attelée de trois gazelles.
+
+A genoux sur le dos d'un perroquet, la déesse de la Beauté présente à
+l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de
+joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffée d'une mitre
+éblouissante, elle court sur les blés, sur les flots, monte dans l'air,
+s'étale partout!
+
+Entre ces Dieux siègent les Génies des vents, des planètes, des mois,
+des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs
+transformations rapides. En voilà un qui de poisson devient tortue; il
+prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain.
+
+ANTOINE
+
+Pour quoi faire?
+
+HILARION
+
+Pour rétablir l'équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'épuise,
+les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les métamorphoses.
+
+Tout à coup paraît
+
+UN HOMME NU
+
+assis au milieu du sable, les jambes croisées.
+
+Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de ses
+cheveux noirs, et à reflets d'azur, contournent symétriquement une
+protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très-longs, descendent
+droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent
+à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux
+soleils; et il reste complètement immobile--en face d'Antoine et
+d'Hilarion,--avec tous les Dieux à l'entour, échelonnés sur les roches
+comme sur les gradins d'un cirque.
+
+Ses lèvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde:
+
+Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux
+croyants comme aux profanes j'expose la loi.
+
+Pour délivrer le monde, j'ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux
+pleuraient quand je suis parti.
+
+J'ai d'abord cherché une femme comme il convient: de race militaire,
+épouse d'un roi, très-bonne, extrêmement belle, le nombril profond, le
+corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans
+l'auxiliaire d'aucun mâle, je suis entré dans son ventre.
+
+J'en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s'arrêtèrent.
+
+HILARION
+
+murmure entre ses dents:
+
+«Et quand ils virent l'étoile s'arrêter, ils conçurent un grande joie!»
+
+Antoine regarde plus attentivement
+
+LE BUDDHA
+
+qui reprend:
+
+Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.
+
+HILARION
+
+«Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le
+Christ!»
+
+LE BUDDHA
+
+On m'a mené dans les écoles. J'en savais plus que les docteurs.
+
+HILARION
+
+« ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient étaient
+ravis de sa sagesse.»
+
+Antoine fait signe à Hilarion de se taire.
+
+LE BUDDHA
+
+Continuellement, j'étais à méditer dans les jardins. Les ombres des
+arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.
+
+Aucun ne pouvait m'égaler dans la connaissance des écritures,
+l'énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de
+cire, l'astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et
+tous les arts!
+
+Pour me conformer à l'usage, j'ai pris une épouse;--et je passais les
+jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des parfums,
+éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant
+mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes
+retentissantes.
+
+Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J'ai fui.
+
+J'ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les
+sépulcres; et comme il y avait un ermite très-savant, j'ai voulu devenir
+son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.
+
+Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur.
+
+Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus
+l'essence des choses, l'illusion des formes.
+
+J'ai vidé promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongés de
+convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d'ordures,
+couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de
+la mort!
+
+HILARION
+
+«Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères!»
+
+LE BUDDHA
+
+Moi aussi, j'ai fait des choses étonnantes--ne mangeant par jour qu'un
+seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n'étaient pas
+plus gros qu'à présent;--mes poils tombèrent, mon corps devint noir; mes
+yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond
+d'un puits.
+
+Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions
+et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la
+foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m'abriter
+même avec la main.
+
+Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des
+mottes de terre!
+
+La tentation du Diable me manquait.
+
+Je l'ai appelé.
+
+Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'écaillés, nauséabonds comme des
+charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et
+des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux,
+quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent
+des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent
+dans le creux de leurs mains; ils ont des têtes de porc, de rhinocéros
+ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût ou
+la terreur.
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+J'ai enduré cela, autrefois!
+
+LE BUDDHA
+
+Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardées, avec des ceintures
+d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la
+trompe de l'éléphant. Quelques-unes étendent les bras en bâillant, pour
+montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux,
+quelques-unes se mettent à rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs
+vêtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines
+d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves.
+
+ANTOINE
+
+à part:
+
+Ah! lui aussi?
+
+LE BUDDHA
+
+Ayant vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir exclusivement
+de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés,
+les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre
+sphères du monde invisible, l'Intelligence fut à moi! Je devins
+le Buddha!
+
+Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent à
+la fois.
+
+Il lève dans l'air sa haute main et reprend:
+
+En vue de la délivrance des êtres, j'ai fait des centaines de mille de
+sacrifices! J'ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des
+chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donné mes mains
+aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai
+coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j'étais roi, j'ai
+distribué des provinces; au temps que j'étais brahkmane, je n'ai méprisé
+personne. Quand j'étais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au
+voleur qui m'égorgea. Quand j'étais un tigre, je me suis laissé
+mourir de faim.
+
+Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus rien
+à faire. La grande période est accomplie! Les hommes, les animaux, les
+Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des
+Ganges avec les myriades de myriades d'étoiles, tout va mourir;--et,
+jusqu'à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des
+mondes détruits!
+
+Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en
+convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent,
+leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes,
+lancent par dessus l'épaule les coupes où ils buvaient l'immortalité,
+s'étranglent avec leurs serpents, s'évanouissent en fumée;--et quand
+tout a disparu ...
+
+HILARION
+
+lentement:
+
+Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions
+d'hommes!
+
+Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui, et
+tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.
+
+Un assez long temps s'écoule.
+
+Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps
+de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa
+queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait
+rire Antoine.
+
+OANNÈS
+
+d'une voix plaintive:
+
+Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.
+
+J'ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites,
+sous le poids d'une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes
+ténébreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient
+confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques,
+parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien.
+
+Sur l'ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait
+son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la
+terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se
+contemplent mutuellement.
+
+Moi, la première conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abîme pour durcir
+la matière, pour régler les formes; et j'ai appris aux humains la pêche,
+les semailles, l'écriture et l'histoire des Dieux.
+
+Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le
+désert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les
+dévore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à
+travers l'eau. J'y retourne.
+
+Il saute, et disparaît dans le Nil.
+
+HILARION
+
+C'est un ancien Dieu des Chaldéens!
+
+ANTOINE
+
+ironiquement:
+
+Qu'étaient donc ceux de Babylone?
+
+HILARION
+
+Tu peux les voir!
+
+Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant
+six autres tours qui, plus étroites à mesure qu'elles s'élèvent, forment
+une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse
+noire,--la ville sans doute,--étalée dans les plaines. L'air est froid,
+le ciel d'un bleu sombre; des étoiles en quantité palpitent.
+
+Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche.
+Des prêtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de
+manière à décrire par leurs évolutions un cercle en mouvement; et, la
+tête levée, ils contemplent les astres.
+
+HILARION
+
+en désigne plusieurs à saint Antoine.
+
+Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre,
+quinze le dessous. A des intervalles réguliers, un d'eux s'élance des
+régions supérieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne
+les inférieures pour monter vers les sublimes.
+
+Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois
+ambiguës; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. D'après leur
+position et leur mouvement on peut tirer des présages;--et tu foules
+l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y
+sont rencontrés. Voilà douze mille ans que ces hommes observent le ciel,
+pour mieux connaître les Dieux.
+
+ANTOINE
+
+Les astres ne sont pas Dieux.
+
+HILARION
+
+Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme
+l'éternité, reste immuable!
+
+ANTOINE
+
+Il a un maître, pourtant.
+
+HILARION
+
+montrant la colonne:
+
+Celui-là, Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle!--L'Autre, qu'il
+féconde, est sous lui!
+
+Antoine aperçoit un jardin, éclairé par des lampes.
+
+Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprès. A droite et à
+gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes établies dans un
+bois de grenadiers, que défendent des treillages de roseaux.
+
+Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes
+chamarrées comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vêtus de
+peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pâles Gangarides
+à longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent
+confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des
+princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes à pomme
+ciselée. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le
+même désir.
+
+De temps à autre, ils se dérangent pour donner passage à un long chariot
+couvert, traîné par des boeufs; ou bien c'est un âne, secouant sur son
+dos une femme empaquetée de voiles, et qui disparaît aussi vers
+les cabanes.
+
+Antoine a peur; il voudrait revenir en arrière. Cependant une curiosité
+inexprimable l'entraîne.
+
+Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de
+cerf, toutes ayant pour diadème une tresse de cordes. Quelques-unes,
+magnifiquement habillées, appellent à haute voix les passants. De plus
+timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrière, une
+matrone, leur mère sans doute, les exhorte. D'autres, la tête enveloppée
+d'un châle noir et le corps entièrement nu, semblent de loin des statues
+de chair. Dès qu'un homme leur a jeté de l'argent sur les genoux, elles
+se lèvent.
+
+Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri
+aigu.
+
+HILARION
+
+Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent à la Déesse.
+
+ANTOINE
+
+Quelle déesse?
+
+HILARION
+
+La voilà!
+
+Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte
+illuminée, un bloc de pierre représentant l'organe sexuel d'une femme.
+
+ANTOINE
+
+Ignominie! quelle abomination de donner un sexe à Dieu!
+
+HILARION
+
+Tu l'imagines bien comme une personne vivante!
+
+Antoine se retrouve dans les ténèbres.
+
+Il aperçoit, en l'air, un cercle lumineux, posé sur des ailes
+horizontales.
+
+Cette espèce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille
+d'un petit homme coiffé d'une mitre, portant une couronne à sa main, et
+tout la partie inférieure du corps disparaît sous de grandes plumes
+étalées en jupon.
+
+C'est
+
+ORMUZ
+
+le dieu des Perses.
+
+Il voltige en criant:
+
+J'ai peur! J'entrevois sa gueule.
+
+Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!
+
+D'abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l'aîné des créatures
+Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain,
+Meschia et Meschiané; et tu as répandu les ténèbres dans les coeurs, tu
+as poussé vers le ciel tes bataillons.
+
+J'avais les miens, le peuple des étoiles; et je contemplais au-dessous
+de mon trône tous les astres échelonnés.
+
+Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les âmes,
+les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre
+sa richesse.
+
+La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait
+sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais créé tous les
+êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le
+bec des oiseaux les emportait vers le ciel.
+
+J'avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme
+des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes prêtres
+étaient continuellement en prières, afin que l'hommage eût l'éternité du
+Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les
+autels, on confessait à haute voix ses crimes.
+
+Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.
+
+Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants
+d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable
+servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins
+avaient la magnificence d'une terre céleste; et son tombeau le
+représentait égorgeant un monstre,--emblème du Bien qui extermine
+le Mal.
+
+Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre
+définitivement Ahriman.
+
+Mais l'intervalle entre nous deux disparaît; la nuit monte! A moi, les
+Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton
+épée! Caosyac, qui doit revenir, pour la délivrance universelle,
+défends-moi! Comment?... Personne!
+
+Ah! je meurs! Abriman, tu es le maître!
+
+Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans
+les ténèbres.
+
+Alors paraît
+
+LA GRANDE DIANE D'ÉPHÈSE
+
+noire avec des yeux d'émail, les coudes aux flancs, les avant-bras
+écartés, les mains ouvertes.
+
+Des lions rampent sur ses épaules; des fruits, des fleurs et des étoiles
+s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se développent trois rangées
+de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans
+une gaine étroite d'où s'élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs,
+des griffons et des abeilles.--On l'aperçoit à la blanche lueur que fait
+un disque d'argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête.
+
+Où est mon temple?
+
+Où sont mes amazones?
+
+Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voilà qu'une défaillance me
+prend!
+
+Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les
+taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent épuisés; les abeilles, en
+bourdonnant, meurent par terre.
+
+Elle presse, l'une après l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais
+sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas,
+comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis
+rentre dans l'obscurité.
+
+Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et
+beuglent. L'épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les
+gouttes d'une pluie chaude tombent.
+
+ANTOINE
+
+Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles
+vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout à plat
+sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait
+dans sa jeunesse éternelle!
+
+Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une
+foule rustique, des hommes, vêtus de tuniques blanches à bandes rouges,
+amènent un âne, enharnaché richement, la queue ornée de rubans, les
+sabots peints.
+
+Une boîte, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos
+entre deux corbeilles; l'une reçoit les offrandes qu'on y place: oeufs,
+raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde
+est pleine de roses, que les conducteurs de l'âne effeuillent devant
+lui, tout en marchant.
+
+Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés,
+les joues fardées; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un
+médaillon à figurine; des poignards sont passés dans leur ceinture; et
+ils secouent des fouets à manche d'ébène, ayant trois lanières garnies
+d'osselets.
+
+Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre, un
+grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas
+ombragent un petit mouton.
+
+L'âne s'est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde
+enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique blanche se met
+à danser, en jouant des crotales; un autre à genoux devant la boîte bat
+du tambourin, et
+
+LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE
+
+commence:
+
+Voici la Bonne-Déesse, l'idéenne des montagnes, la grande-mère de Syrie!
+Approchez, braves gens!
+
+Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et
+satisfait les amoureux.
+
+C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais
+temps.
+
+Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours
+de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les bêtes
+s'élancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les
+précipices. La voilà! la voilà!
+
+Ils enlèvent la couverture; et on voit une boîte, incrustée de petits
+cailloux.
+
+Plus haute que les cèdres, elle plane dans l'éther bleu. Plus vaste que
+le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux
+des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête;
+la pâleur de sa figure a blanchi la lune.
+
+Elle mûrit les moissons, elle gonfle les écorces, elle fait pousser la
+barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares!
+
+La boîte s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue,
+une petite image de Cybèle--étincelante de paillettes, couronnée de
+tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par deux lions la
+patte levée.
+
+La foule se pousse pour voir.
+
+L'ARCHI-GALLE
+
+continue:
+
+Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds, le
+hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la
+fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui
+tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée,--du
+sang! A toi! à toi, Mère des montagnes!
+
+Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur
+poitrine; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs
+couteaux, se tailladent les bras.
+
+Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut
+souffrir! Par là, vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout;
+jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un
+autre--d'un pur!
+
+L'archi-galle lève son couteau sur le mouton.
+
+ANTOINE
+
+pris d'horreur:
+
+N'égorgez pas l'agneau!
+
+Un flot de pourpre jaillit.
+
+Le prêtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et
+Hilarion,--rangés autour de l'arbre qui brûle, observent en silence les
+dernières palpitations de la victime.
+
+Du milieu des prêtres sort Une Femme,--exactement pareille à l'image
+enfermée dans la petite boite.
+
+Elle s'arrête, en apercevant Un Jeune Homme coiffé d'un bonnet phrygien.
+
+Ses cuisses sont revêtues d'un pantalon étroit, ouvert çà et là par des
+losanges réguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du
+coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flûte à la main,
+dans une pose langoureuse.
+
+CYBÈLE
+
+lui entourant la taille de ses deux bras:
+
+Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les régions--et la famine
+ravageait les campagnes. Tu m'as trompée! N'importe, je t'aime!
+Réchauffe mon corps! unissons-nous!
+
+ATYS
+
+Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle! Malgré mon amour, il
+ne m'est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir
+d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonflés de lait,
+la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'où sortent les êtres.
+Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma
+virilité me fait horreur!
+
+Avec une pierre tranchante il s'émascule, puis se met à courir furieux,
+en levant dans l'air son membre coupé.
+
+Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres. Hommes et
+femmes échangent leurs vêtements, s'embrassent;--et ce tourbillon de
+chairs ensanglantées s'éloigne, tandis que les voix, durant toujours,
+deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux
+funérailles.
+
+Un grand catafalque tendu de pourpre, porte à son sommet un lit d'ébène,
+qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, où
+verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du
+haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées de noir, la
+ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d'un air mélancolique de gros
+bouquets de fleurs.
+
+Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de
+myrrhe fument, lentement.
+
+On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa
+cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lèche
+ses ongles.
+
+La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure; et
+Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu'un.
+
+Les sanglots des femmes s'arrêtent; et après un intervalle de silence,
+
+TOUTES
+
+à la fois psalmodient:
+
+Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lève la tête! Debout!
+
+Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anémones, cueillis
+dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!
+
+Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos
+lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de
+petits oiseaux?
+
+Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos
+doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui
+cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pâmé,
+sourd à nos prières!
+
+Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis
+se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien.
+
+Hélas! hélas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voilà ses genoux
+qui se tordent; ses côtes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont
+mouillé la pourpre. Il est mort! Pleurons! Désolons-nous!
+
+Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs
+longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou
+blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une
+grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière.
+
+Alors
+
+UNE FEMME
+
+s'incline sur le cadavre.
+
+Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux
+talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme
+celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.
+
+Antoine songe à la mère de Jésus.
+
+Elle dit:
+
+Tu t'échappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute
+frémissante de rosée, ô Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de
+ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je
+m'abandonnais à ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.
+
+Hélas! hélas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?
+
+A l'équinoxe d'automne un sanglier t'a blessé!
+
+Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent
+d'hiver siffle dans les broussailles nues.
+
+Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant, tu
+habites l'autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante.
+
+O Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient
+plus!
+
+Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le
+descendre au sépulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'était qu'un
+cadavre de cire.
+
+Antoine en éprouve comme un soulagement.
+
+Tout s'évanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.
+
+Cependant il distingue de l'autre côté du Nil, Une Femme--debout au
+milieu du désert.
+
+Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la
+figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle
+allaite. A son côté, un grand singé est accroupi sur le sable.
+
+Elle lève la tête vers le ciel,--et malgré la distance on entend sa
+voix.
+
+ISIS
+
+O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'éternité, Ptha,
+démiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades
+particulières des Nomes, éperviers dans l'azur, sphinx au bord des
+temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planètes,
+constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière,
+apprenez-moi où se trouve Osiris!
+
+Je l'ai cherché par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore,
+jusqu'à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait
+autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des
+tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci!
+
+Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la
+tête.
+
+Le hideux Typhon au poil roux l'avait tué, mis en pièces! Nous avons
+retrouvé tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me
+rendait féconde!
+
+Elle pousse des lamentations aiguës.
+
+ANTOINE
+
+est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant.
+
+Impudique! va-t'en, va-t'en!
+
+HILARION
+
+Respecte-la! C'était la religion de tes aïeux! tu as porté ses amulettes
+dans ton berceau.
+
+ISIS
+
+Autrefois, quand revenait l'été, l'inondation chassait vers le désert les
+bêtes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la
+terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu à cornes de taureau
+tu t'étalais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache
+éternelle!
+
+Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges se
+succédaient régulièrement, d'après l'alternance des saisons. Dans les
+nuits toujours pures, de larges étoiles rayonnaient. Les jours étaient
+baignés d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le
+Soleil et la Lune à chaque côté de l'horizon.
+
+Nous trônions tous les deux dans un monde plus sublime,
+monarques-jumeaux, époux dès le sein de l'éternité,--lui, tenant un
+sceptre à tête de concoupha, moi un sceptre à fleur de lotus, debout
+l'un et l'autre, les mains jointes;--et les écroulements d'empire ne
+changeaient pas notre attitude.
+
+L'Égypte s'étalait sous nous, monumentale et sérieuse, longue comme le
+corridor d'un temple, avec des obélisques à droite, des pyramides à
+gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres,
+des forêts de colonnes, de lourds pylônes flanquant des portes qui ont à
+leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.
+
+Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pâturages,
+emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son écriture
+mystérieuse. Divisée en douze régions comme l'année l'est en douze
+mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait
+l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa
+figure; mais, saturé de parfums, devenu indestructible, il allait dormir
+pendant trois mille ans dans une Égypte silencieuse.
+
+Celle-là, plus grande que l'autre, s'étendait sous la terre.
+
+On y descendait par des escaliers conduisant à des salles où étaient
+reproduites les joies des bons, les tortures des méchants, tout ce qui a
+lieu dans le troisième monde invisible. Rangés le long des murs, les
+morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'âme exempte
+des migrations continuait son assoupissement jusqu'au réveil d'une
+autre vie.
+
+Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu
+mère d'Harpocrate.
+
+Elle contemple l'enfant.
+
+C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tressés en cornes de
+bélier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus.
+Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulevé mon voile! Mon
+fruit est le soleil!
+
+Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de
+Typhon dévore les pyramides. J'ai vu, tout à l'heure, le sphinx
+s'enfuir. Il galopait comme un chacal.
+
+Je cherche mes prêtres,--mes prêtres en manteau de lin, avec de grandes
+harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornée de patères
+d'argent. Plus de fêtes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon
+delta! plus de coupes de lait à Philae! Apis, depuis longtemps, n'a
+pas reparu.
+
+Égypte! Égypte! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par
+la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la
+cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas!
+
+Le cynocéphale s'est évanoui.
+
+Elle secoue son enfant.
+
+Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tête retombe!
+
+Harpocrate vient de mourir.
+
+Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funèbre et
+déchirant, qu'Antoine y répond par un autre cri, en ouvrant ses bras
+pour la soutenir.
+
+Elle n'est plus là. Il baisse la figure, écrasé de honte.
+
+Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme
+l'étourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait
+haïr, et cependant une pitié vague amollit sou coeur. Il se met à
+pleurer abondamment.
+
+HILARION
+
+Qui donc le rend triste?
+
+ANTOINE
+
+après avoir cherché en lui-même, longtemps:
+
+Je pense à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux!
+
+HILARION
+
+Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances
+avec le vrai?
+
+ANTOINE
+
+C'est une ruse du Diable pour séduire mieux les fidèles. Il attaque les
+forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair.
+
+HILARION
+
+Mais la luxure, dans ses fureurs, a le désintéressement de la pénitence.
+L'amour frénétique du corps en accélère la destruction,--et proclame par
+sa faiblesse l'étendue de l'impossible.
+
+ANTOINE
+
+Qu'est-ce que cela me fait à moi! Mon coeur se soulève de dégoût devant
+ces Dieux bestiaux, occupés toujours de carnages et d'incestes!
+
+HILARION
+
+Rappelle-toi dans l'Écriture toutes les choses qui te scandalisent,
+parce que tu ne sais pas les comprendre. De même, ces Dieux, sous leurs
+formes criminelles, peuvent contenir la vérité.
+
+Il en reste à voir. Détourne-toi!
+
+ANTOINE
+
+Non! non! c'est un péril!
+
+HILARION
+
+Tu voulais tout à l'heure les connaître. Est-ce que ta foi vacillerait
+sous des mensonges? Que crains-tu?
+
+Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne.
+
+Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur; et au-dessus apparaît une
+autre montagne, énorme, toute verte, que creusent inégalement des
+vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de
+bronze à tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire.
+
+Au milieu du péristyle, sur un trône, JUPITER, colossal et le torse nu,
+tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle,
+entre ses jambes, dresse la tête.
+
+JUNON, auprès de lui, roule ses gros yeux, surmontés d'un diadème d'où
+s'échappe comme une vapeur un voile flottant au vent.
+
+Par derrière, MINERVE, debout sur un piédestal, s'appuie contre sa
+lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un péplos de lin
+descend à plis réguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux
+glauques, qui brillent sous sa visière, regardent au loin,
+attentivement.
+
+A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant
+de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la
+perspective de l'Océan continue l'éther bleu; les deux éléments se
+confondent.
+
+De l'autre côté, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec
+une tiare de diamants et un sceptre d'ébène, est au milieu d'une île
+entourée par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se
+jeter dans les ténèbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un
+abîme sans formes.
+
+MARS, vêtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son
+épée.
+
+HERCULE, plus bas, le contemple, appuyé sur sa massue.
+
+APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allongé, quatre
+chevaux blancs qui galopent; et CÉRÈS, dans un chariot que traînent des
+boeufs, s'avance vers lui une faucille à la main.
+
+BACCHUS vient derrière elle, sur un char très-bas, mollement tiré par
+des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un
+cratère d'où déborde du vin. Silène, à ses côtés, chancelle sur un âne.
+Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimallonéides
+frappent des tambours, les Ménades jettent des fleurs, les Bacchantes
+tournoient la tête en arrière, les cheveux répandus.
+
+DIANE, la tunique retroussée, sort du bois avec ses nymphes.
+
+Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; çà et là
+les vieux Fleuves, accoudés sur des pierres vertes, épanchent leurs
+urnes; les Muses debout chantent dans les vallons.
+
+Les Heures, de taille égale, se tiennent par la main; et MERCURE est
+posé obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses talonnières
+et son pétase.
+
+Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des
+plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses,
+VÉNUS-ANADYOMÈNE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent
+langoureusement sous ses paupières un peu lourdes.
+
+Elle a de grands cheveux blonds qui se déroulent sur ses épaules, les
+seins petits, la taille mince, les hanches évasées comme le galbe des
+lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux
+et les pieds délicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La
+splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et
+tout le reste de l'Olympe est baigné dans une aube vermeille, qui gagne
+insensiblement les hauteurs du ciel bleu.
+
+ANTOINE
+
+Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend
+jusqu'au fond de l'âme! Comme c'est beau! comme c'est beau!
+
+HILARION
+
+Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les épées; on les
+rencontrait au bord des chemins, on les possédait dans sa maison;--et
+cette familiarité divinisait la vie.
+
+Elle n'avait pour but que d'être libre et belle. Les vêtements larges
+facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercée
+par la mer, battait à flots sonores les portiques de marbre. L'éphèbe,
+frotté d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus
+religieuse était d'exposer des formes pures.
+
+Et ces hommes respectaient les épouses, les vieillards, les suppliants.
+Derrière le temple d'Hercule, il y avait un autel à la Pitié.
+
+On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir
+même se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait
+qu'un peu de cendres. L'âme, mêlée à l'éther sans bornes, était partie
+vers les Dieux!
+
+Se penchant à l'oreille d'Antoine:
+
+Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu
+retrouveras la Trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême chez
+Isis, la rédemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fêtes de
+Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristée, Jésus!
+
+ANTOINE
+
+reste les yeux baissés; puis tout à coup il répète le symbole de
+Jérusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant à chaque phrase un
+long soupir:
+
+Je crois en un seul Dieu, le Père,--et en un seul Seigneur,
+Jésus-Christ,--fils premier-né de Dieu,--qui s'est incarné et fait
+homme,--qui a été crucifié--et enseveli,--qui est monté au ciel,--qui
+viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas
+de fin;--et à un seul Saint-Esprit,--et à un seul baptême de
+repentance,--et à une seule sainte Église catholique,--et à la
+résurrection de la chair,--et à la vie éternelle!
+
+Aussitôt la crois grandit, et perçant les nuages elle projette une ombre
+sur le ciel des Dieux.
+
+Tous pâlissent. L'Olympe a remué.
+
+Antoine distingue contre sa base, à demi perdus dans les cavernes, ou
+soutenant les pierres de leurs épaules, de vastes corps enchaînés. Ce
+sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes.
+
+UNE VOIX
+
+s'élève, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le
+bruit des bois sous la tempête, comme le mugissement du vent dans les
+précipices:
+
+Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut
+mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti.
+Chacun son tour; c'est le destin!
+
+et, peu à peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent.
+
+Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent.
+
+JUPITER
+
+est descendu de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un tison
+près de s'éteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec
+ses plumes qui tombent.
+
+Je ne suis donc plus le maître des choses, très-bon, très-grand, dieu
+des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon
+du ciel!
+
+Aigle des apothéoses, quel souffle de l'Erèbe t'a repoussé jusqu'à moi?
+ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'âme du dernier des
+empereurs?
+
+Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils
+s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs
+d'esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment; et partout
+triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l'individu, la hideur
+des races!
+
+Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses
+poings. Hébé en pleurs lui présente une coupe. Il la saisit.
+
+Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe où, une tête enfermant la pensée,
+qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra!
+
+Mais la coupe est vide.
+
+Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.
+
+Plus une goutte! Quand l'ambroisie défaille, les Immortels s'en vont!
+
+Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant
+mourir.
+
+JUNON
+
+Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie
+d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, égaré ta lumière
+dans tous les éléments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce
+est irrévocable cette fois,--et notre domination, notre
+existence dissoute!
+
+Elle s'éloigne dans l'air.
+
+MINERVE
+
+n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de
+la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.
+
+Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont
+revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent
+désertes, et ce que font maintenant les filles d'Athènes.
+
+Au mois d'Hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit
+par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s'avançaient en robes
+blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des
+coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du
+sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats
+entrechoquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des
+joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des
+danseuses;--enfin, au mât d'une trirème marchant sur des roues, mon
+grand voile brodé par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an
+d'une façon particulière; et quand il s'était montré dans toutes les
+rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortège
+psalmodiant toujours, il montait pas à pas la colline de l'Acropole,
+frôlait les Propylées, et entrait au Parthénon.
+
+Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas
+une idée! Voilà que je tremble plus qu'une femme.
+
+Elle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au
+front, tombe par terre à la renverse.
+
+HERCULE
+
+a rejeté sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos,
+mordant ses lèvres, il fait des efforts démesurés pour soutenir l'Olympe
+qui s'écroule.
+
+j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tué
+beaucoup de rois. J'ai cassé la corne d'Achéloüs, un grand fleuve. J'ai
+coupé des montagnes, j'ai réuni des océans. Les pays esclaves, je les
+délivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules.
+J'ai traversé le désert où l'on a soif. J'ai défendu les Dieux, et je me
+suis dégagé d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras
+faiblissent. Je meurs!
+
+Il est écrasé sous les décombres.
+
+PLUTON
+
+C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire?
+
+Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tête, Tantale
+eut la lèvre mouillée, la roue d'Ixion s'arrêta.
+
+Cependant, les Kères étendaient leurs ongles pour retenir les âmes; les
+Furies en désespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et
+Cerbère, attaché par toi avec une chaîne, râlait, en bavant de ses
+trois gueules.
+
+Tu avais laissé la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des
+hommes a pénétré le Tartare!
+
+Il sombre dans les ténèbres.
+
+NEPTUNE
+
+Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient peur
+sont pourris au fond des eaux.
+
+Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'écume, les vertes
+Néréides qu'on distinguait à l'horizon, les Sirènes écailleuses arrêtant
+les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui
+soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaieté de la mer
+a disparu!
+
+Je n'y survivrai pas! Que le vaste Océan me recouvre!
+
+Il s'évanouit dans l'azur.
+
+DIANE
+
+habillée de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups:
+
+L'indépendance des grands bois m'a grisée, avec la senteur des fauves et
+l'exhalaison des marécages. Les femmes, dont je protégeais les
+grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous
+l'incantation des sorcières. J'ai des désirs de violence et d'immensité.
+Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les
+rêves!...
+
+Et un nuage qui passe l'emporte.
+
+MARS
+
+tête nue, ensanglanté:
+
+D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armée,
+indifférent aux patries et pour le plaisir du carnage.
+
+Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flûtes, en bon
+ordre, d'un pas égal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette
+haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands
+cris d'aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents
+hommes s'opposèrent à toute l'Asie.
+
+Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions!
+Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut
+finir comme un brave!
+
+Il se tue.
+
+VULCAIN
+
+essuyant avec une éponge ses membres en sueur:
+
+Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les
+fleuves qui roulent des métaux sous la terre!--Battez plus dur! à pleins
+bras! de toutes vos forces!
+
+Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les
+étincelles, et, marchant à tâtons, s'égarent dans l'ombre.
+
+CÉRÈS
+
+debout dans son char, qui est emporté par des roues ayant des ailes à
+leur moyen:
+
+Arrête! arrête!
+
+On avait bien raison d'exclure les étrangers, les athées, les épicuriens
+et les chrétiens! Le mystère de la corbeille est dévoilé, le sanctuaire
+profané, tout est perdu!
+
+Elle descend sur une pente rapide,--désespérée, criant, s'arrachant les
+cheveux.
+
+Ah! mensonge! Daïra ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les
+morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur!
+
+L'abîme l'engouffre.
+
+BACCHUS
+
+riant, frénétiquement:
+
+Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon épouse! La loi même tombe en
+ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples!
+
+Le feu qui dévora ma mère coule dans mes veines. Qu'il brûle plus fort,
+dussé-je périr!
+
+Mâle et femelle, bon pour tous, je me livre à vous, Bacchantes! je me
+livre à vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres!
+Hurlez, dansez, tordez-vous! Déliez-le tigre et l'esclave! à dents
+féroces, mordez la chair!
+
+Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéides et les
+Ménades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se
+jettent des fleurs, découvrent un phallus, la baisent,--secouent les
+tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages,
+croquent des raisins, étranglent un bouc, et déchirent Bacchus.
+
+APOLLON
+
+fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent:
+
+J'ai laissé derrière moi Délos la pierreuse, tellement pure que tout
+maintenant y semble mort; et je tâche de joindre Delphes avant que sa
+vapeur inspiratrice ne soit complètement perdue. Les mulets broutent son
+laurier. La Pythie égarée ne se retrouve pas.
+
+Par une concentration plus forte, j'aurai des poëmes sublimes, des
+monuments éternels; et toute la matière sera pénétrée des vibrations de
+ma cithare!
+
+Il en pince les cordes. Elles éclatent, lui cinglent la figure. Il la
+rejette; et battant son quadrige avec fureur:
+
+Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idée
+pure!
+
+Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empêtré par
+les morceaux du timon, l'emmêlement des harnais, il tombe vers l'abîme,
+la tête en bas.
+
+Le ciel s'est obscurci.
+
+VÉNUS
+
+violacée par le froid, grelotte.
+
+Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellénie.
+
+Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages étaient
+découpés d'après la forme de mes lèvres; et ses montagnes, plus blanches
+que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait
+mon âme dans l'ordonnance des fêtes, l'arrangement des coiffures, le
+dialogue des philosophes, la constitution des républiques. Mais j'ai
+trop chéri les hommes! C'est l'Amour qui m'a déshonorée!
+
+Elle se renverse en pleurant.
+
+Le monde est abominable. L'air manque à ma poitrine!
+
+O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi!
+
+Elle met un doigt sur sa bouche, et décrivant une immense parabole,
+tombe dans l'abîme.
+
+On n'y voit plus. Les ténèbres sont complètes.
+
+Cependant il s'échappe des prunelles d'Hilarion comme deux flèches
+rouges.
+
+ANTOINE
+
+remarque enfin sa haute taille.
+
+Plusieurs fois déjà, pendant que tu parlais, tu m'as semblé grandir;--et
+ce n'était pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne
+m'épouvante!
+
+Des pas se rapprochent.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+HILARION
+
+étend son bras.
+
+Regarde!
+
+Alors, sous un pâle rayon de lune, Antoine distingue une interminable
+caravane qui défile sur la crête des roches;--et chaque voyageur, l'un
+après l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre.
+
+Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros,
+Axiokeros, Axiokersa, réunis en faisceau, masqués de pourpre et levant
+leurs mains.
+
+Esculape s'avance d'un air mélancolique, sans même voir Samos et
+Télesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis éléen, à forme
+de python, roule ses anneaux vers l'abîme. Doespoené, par vertige, s'y
+lance elle-même. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles
+de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et déboulent
+pêle-mêle dans le trou noir.
+
+Derrière eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles
+des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois gémissent et
+saignent, blessées par la hache des bûcherons.
+
+Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les déesses infernales,
+en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipères, forment une
+pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuâtre
+comme les mouches à viande, se dévore les bras.
+
+Puis, dans un tourbillon disparaissent à la fois: Orthia la sanguinaire,
+Hymnïe d'Orchomène, la Laphria des Patréens, Aphia d'Égine, Bendis de
+Thrace, Stymphalia à cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois
+prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles,
+rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.
+
+HILARION
+
+Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et
+l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxès,
+passant en revue son armée.
+
+Là-bas, très-loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à
+barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe
+Zalmoxis, entre deux planètes: Artimpasa--Vénus, et Orsiloché--la Lune.
+
+Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu'on adorait chez
+les Cimmériens, au delà même de Thulé!
+
+Leurs grandes salles étaient chaudes; et à la lueur des épées nues
+tapissant la voûte, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire.
+Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par
+des démons; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs faisant aller
+leurs mains sur les harpes de pierre.
+
+Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et
+leurs pieds se montrent par les déchirures de leurs sandales.
+
+Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient
+haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les
+monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des
+pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui
+tournait avec eux.
+
+Une rafale de givre les enveloppe.
+
+Antoine abaisse son regard d'un autre côté.
+
+Et il aperçoit,--se détachant en noir sur un fond rouge,--d'étranges
+personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient
+des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces,
+dansent frénétiquement.
+
+HILARION
+
+Ce sont les Dieux de l'Étrurie, les innombrables Aesars.
+
+Voici Tagès, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main
+d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la
+terre. Qu'il y rentre!
+
+Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer le
+nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière période
+accomplie.
+
+Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent
+en tremblant sous le même manteau.
+
+ANTOINE
+
+ferme les yeux.
+
+Assez! assez!
+
+Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les
+Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant
+les trophées suspendus à leurs bras.
+
+Janus,--maître des crépuscules, s'enfuit sur un bélier noir; et, de ses
+deux visages, l'un est déjà putréfié, l'autre s'endort de fatigue.
+
+Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tête, presse contre
+son coeur un vieux gâteau en forme de roue.
+
+Vesta,--sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte.
+
+Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait
+ses dévots.
+
+ANTOINE
+
+Grâce! ils me fatiguent!
+
+HILARION
+
+Autrefois, ils amusaient!
+
+Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--à
+quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant dans
+chaque main un flambeau.
+
+C'est la déesse d'Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le roi
+du bois, devait être un assassin;--et les esclaves en fuite, les
+dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés
+du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas
+de dévotion plus chère!
+
+Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina.
+
+Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, Une autre Femme--vêtue
+de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards;
+des tentures noires, tous les ustensiles des funérailles. Ses diamants
+brillent de loin sous des toiles d'araignées. Les Larves comme des
+squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, qui
+sont des fantômes, étendent leurs ailes de chauve-souris.
+
+Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert
+d'ordures.
+
+Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des
+chiens rouges.
+
+Les Dieux rustiques s'en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator,
+Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite
+manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une
+claie, un épieu.
+
+HILARION
+
+C'était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers,
+ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours défendues par des
+filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre.
+
+Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses
+jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au
+son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes,
+ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier.
+Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de
+fortifier ses bras; et les vachers à l'ombre des tilleuls, près des
+calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau.
+
+Antoine soupire.
+
+Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se découvre un lit
+d'ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin.
+
+Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'épousée!
+
+Domiduca devait l'amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l'étendre
+sur le lit,--et Praema écarter ses bras, en lui disant à l'oreille des
+paroles douces.
+
+Mais elle ne viendra pas! et ils congédient les autres: Nona et Decima
+gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et
+Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubépines éloigne de
+l'enfant les mauvais rêves.
+
+Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la
+barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance,
+Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camoena à chanter, Consus à
+réfléchir.
+
+La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que
+Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-même la complainte qu'elle
+hurlait à la mort des vieillards.
+
+Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus. Ce sont:
+
+LES LARES DOMESTIQUES
+
+accroupis au fond de l'atrium, vêtus de peaux de chien, avec des fleurs
+autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, et
+pleurant tant qu'ils peuvent.
+
+Où est la portion de nourriture qu'on nous donnait à chaque repas, les
+bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des
+petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour? Puis,
+devenus grands ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d'or ou
+de cuir.
+
+Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maître en rentrant
+tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et
+l'étroite maison était plus fière qu'un palais et sacrée comme
+un temple.
+
+Qu'ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des
+Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes
+s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux
+espérances de l'avenir.
+
+Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent
+lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs
+déceptions, nous ont brisé la mâchoire; sous la dent des rats nos corps
+de bois s'émiettent.
+
+Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier,
+aux étuves, se dispersent de tous les côtés,--sous l'apparence d'énormes
+fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.
+
+CRÉPITUS
+
+se fait entendre.
+
+Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un
+Dieu!
+
+L'Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain
+dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d'Égypte,
+s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.
+
+Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on se
+régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux
+cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin,
+personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les
+digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se
+soulageaient avec lenteur.
+
+Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie,
+comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein
+de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux. Je faisais
+rire! Et se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa
+gaieté par les ouvertures de son corps.
+
+J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scène,
+et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les
+laticlaves des patriciens j'ai circulé majestueusement! Les vases d'or,
+comme des tympanons, résonnaient sous moi;--et quand plein de murènes,
+de truffes et de pâtés, l'intestin du maître se dégageait avec fracas,
+l'univers attentif apprenait que César avait dîné!
+
+Mais à présent, je suis confiné dans la populace,--et l'on se récrie,
+même à mon nom!
+
+Et Crépitus s'éloigne, en poussant un gémissement.
+
+Puis un coup de tonnerre;
+
+UNE VOIX
+
+J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
+
+J'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les
+sables mon peuple qui s'enfuyait.
+
+C'est moi qui ai brûlé Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous
+le Déluge! C'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois,
+les chariots de guerre et les cochers.
+
+Dieux jaloux, j'exécrais les autres Dieux. J'ai broyé les impurs; j'ai
+abattu les superbes;--et ma désolation courait de droite et de gauche,
+comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs.
+
+Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de
+flamme leur parlaient dans les buissons.
+
+Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes
+transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d'un coeur
+intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait
+les prophètes.
+
+J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple
+comme dans une citadelle. C'était mon peuple. J'étais son Dieu! La terre
+était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs oeuvres, leurs
+outils de labourage et leur postérité.
+
+Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de
+pourpre et des candélabres allumés. J'avais, pour me servir, toute une
+tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe
+d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées
+dans un ordre symétrique.
+
+Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est
+déchiré, les parfums de l'holocauste se sont perdus à tous les vents. Le
+chacal piaule dans les sépulcres; mon temple est détruit, mon peuple
+est dispersé!
+
+On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes
+sont captives, les vases sont tous fondus!
+
+La voix s'éloignant:
+
+J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
+
+Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde.
+
+ANTOINE
+
+Tous sont passés.
+
+Il reste moi!
+
+dit QUELQU'UN.
+
+Et Hilarion est devant lui,--mais transfiguré, beau comme un archange,
+lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir
+
+ANTOINE
+
+se renverse la tête.
+
+Qui donc es-tu?
+
+HILARION
+
+Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon désir n'a pas de
+bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes,
+sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On
+m'appelle la Science.
+
+ANTOINE
+
+se rejette en arrière:
+
+Tu dois être plutôt ... le Diable!
+
+HILARION
+
+en fixant sur lui ses prunelles:
+
+Veux-tu le voir?
+
+ANTOINE
+
+ne se détache plus de ce regard; il est saisi par la curiosité du
+Diable. Sa terreur augmente, son envie devient démesurée.
+
+Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?...
+
+Puis dans un spasme de colère:
+
+L'horreur que j'en ai m'en débarrassera pour toujours.--Oui!
+
+Un pied fourchu se montre.
+
+Antoine a regret.
+
+Mais le Diable l'a jeté sur ses cornes, et l'enlève.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Il vole sous lui, étendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes
+ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.
+
+ANTOINE
+
+Où vais-je?
+
+Tout à l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuée m'emporte.
+Peut-être que je suis mort, et que je monte vers Dieu?...
+
+Ah! comme je respire bien! L'air immaculé me gonfle l'âme. Plus de
+pesanteur! plus de souffrance!
+
+En bas, sous moi, la foudre éclate, l'horizon s'élargit, des fleuves
+s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le désert, cette flaque
+d'eau l'Océan.
+
+Et d'autres océans paraissent, d'immenses régions que je ne connaissais
+pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des
+neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir les
+montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher.
+
+LE DIABLE
+
+Jamais le soleil ne se couche!
+
+Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de sa
+pensée,--une réponse de sa mémoire.
+
+Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperçoit au
+milieu de l'azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du soleil.
+
+LE DIABLE
+
+Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme,
+humilie-toi!
+
+ANTOINE
+
+A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres
+feux.
+
+Le firmament n'est qu'un tissu d'étoiles.
+
+Ils montent toujours.
+
+Aucun bruit! pas même le croassement des aigles! Rien!... et je me
+penche pour écouter l'harmonie des planètes.
+
+LE DIABLE
+
+Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de
+Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d'Aristote, ni les sept cieux
+des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal!
+
+ANTOINE
+
+D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au
+contraire, je m'y enfonce!
+
+Et il arrive devant la lune,--qui ressemble à un morceau de glace tout
+rond, plein d'une lumière immobile.
+
+LE DIABLE
+
+C'était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l'avait même
+garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques.
+
+ANTOINE
+
+Je n'y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous un
+ciel tout noir.
+
+Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler
+les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux!
+
+LE DIABLE
+
+l'emporte au milieu des étoiles.
+
+Elles s'attirent en même temps qu'elles se repoussent. L'action de
+chacune résulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un
+auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre.
+
+ANTOINE
+
+Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie supérieure aux
+plaisirs de la tendresse! Je halète stupéfait devant l'énormité de Dieu!
+
+LE DIABLE
+
+Comme le firmament qui s'élève à mesure que tu montes et grandira sous
+l'ascension de ta pensée;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'après
+cette découverte du monde, dans cet élargissement de l'infini.
+
+ANTOINE
+
+Ah! plus haut! plus haut! toujours!
+
+Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactée au zénith se
+développe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles;
+dans ces fentes de sa clarté, s'allongent des espaces de ténèbres. Il y
+a des pluies d'étoiles, des traînées de poussière d'or, des vapeurs
+lumineuses qui flottent et se dissolvent.
+
+Quelquefois une comète passe tout à coup;--puis la tranquillité des
+lumières innombrables recommence.
+
+Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en
+occupant ainsi toute l'envergure.
+
+Il se rappelle avec dédain l'ignorance des anciens jours, la médiocrité
+de ses rêves. Les voilà donc près de lui ces globes lumineux qu'il
+contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes,
+la complexité de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et
+suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire leurs orbites,
+pousser leurs hyperboles.
+
+Il aperçoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx
+et le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils dans la
+constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple
+anneau du monstrueux Saturne! toutes les planètes, tous les astres que
+les hommes plus tard découvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumières,
+il surcharge sa pensée du calcul de leurs distances;--puis sa
+tête retombe.
+
+Quel est le but de tout cela?
+
+LE DIABLE
+
+Il n'y a pas de but!
+
+Comment Dieu aurait-il un but? Quelle expérience a pu l'instruire,
+quelle réflexion le déterminer?
+
+Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait
+inutile.
+
+ANTOINE
+
+Il a créé le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!
+
+LE DIABLE
+
+Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De même,
+au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets différents de
+causes variées.
+
+ANTOINE
+
+La variété des causes est la volonté de Dieu!
+
+LE DIABLE
+
+Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c'est admettre
+plusieurs causes et détruire son unité!
+
+Sa volonté n'est pas séparable de son essence. Il n'a pu avoir une autre
+volonté, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe
+éternellement, il agit éternellement.
+
+Contemple le soleil! De ses bords s'échappent de hautes flammes lançant
+des étincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin
+que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n'aperçois que la
+nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d'autres, et
+encore d'autres, indéfiniment ...
+
+ANTOINE
+
+Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abîme.
+
+LE DIABLE
+
+s'arrête; et en le balançant mollement:
+
+Le néant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se
+meuvent sur le fond immuable de l'Étendue;--et comme si elle était
+bornée par quelque chose, ce ne serait plus l'étendue, mais un corps,
+elle n'a pas de limites!
+
+ANTOINE
+
+béant:
+
+Pas de limites!
+
+LE DIABLE
+
+Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le
+sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de
+milliards de siècles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a
+pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Étendue
+se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace,
+telle ou telle grandeur, mais l'immensité!
+
+ANTOINE
+
+lentement:
+
+La matière ... alors ... ferait partie de Dieu?
+
+LE DIABLE
+
+Pourquoi non? Peux-tu savoir où il finit?
+
+ANTOINE
+
+Je me prosterne au contraire, je m'écrase, devant sa puissance!
+
+LE DIABLE
+
+Et tu prétends le fléchir! Tu lui parles, tu le décores même de vertus,
+bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu'il possède toutes
+les perfections!
+
+Concevoir quelque chose au delà, c'est concevoir Dieu au delà de Dieu,
+l'être par-dessus l'être. Il est donc le seul Être, la seule substance.
+
+Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne
+serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme
+infini;--et s'il avait un corps, il serait composé de parties, il ne
+serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas
+une personne!
+
+ANTOINE
+
+Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les
+transports de mon ardeur, tout cela se serait en allé vers un mensonge
+... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un
+tourbillon de feuilles mortes!
+
+Il pleure.
+
+Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande âme, un Seigneur,
+un père, que mon coeur adore et qui doit m'aimer!
+
+LE DIABLE
+
+Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il éprouvait de l'amour, de
+la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection
+plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment, ni se
+contenir dans une forme.
+
+ANTOINE
+
+Un jour, pourtant, je le verrai!
+
+LE DIABLE
+
+Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini,
+dans un endroit restreint enfermant l'absolu!
+
+ANTOINE
+
+N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer
+pour le mal!
+
+LE DIABLE
+
+L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal
+est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte!
+
+Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruauté qu'il le
+conserve?
+
+Penses-tu qu'il soit continuellement à rajuster le monde comme une
+oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les
+êtres depuis le vol du papillon jusqu'à la pensée de l'homme?
+
+S'il a créé l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence
+existe, la création est défectueuse.
+
+Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit,
+le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un
+coin de l'étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier.
+Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout!
+
+Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes; maintenant elles
+couvrent l'espace.
+
+ANTOINE
+
+n'y voit plus. Il défaille.
+
+Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'âme. Cela excède la portée
+de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule
+dans l'immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience
+éclate sous cette dilatation du néant!
+
+LE DIABLE
+
+Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermédiaire de ton esprit. Tel
+qu'un miroir concave il déforme les objets;--et tout moyen te manque
+pour en vérifier l'exactitude.
+
+Jamais tu ne connaîtras l'univers dans sa pleine étendue; par conséquent
+tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de
+Dieu, ni même dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord
+connaître l'Infini!
+
+La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une
+imagination de ta pensée.
+
+A moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l'apparence au
+contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la
+seule réalité.
+
+Mais es-tu sûr de voir? es-tu même sûr de vivre? Peut-être qu'il n'y a
+rien!
+
+Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le
+regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer.
+
+Adore-moi donc! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu!
+
+Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.
+
+Le Diable l'abandonne.
+
+ * * * * *
+
+ANTOINE
+
+se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise.
+
+Le ciel commence à blanchir.
+
+Est-ce la clarté de l'aube, ou bien un reflet de la lune?
+
+Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:
+
+J'éprouve une fatigue ... comme si tous mes os étaient brisés!
+
+Pourquoi?
+
+Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et même il me redisait tout ce que
+j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane, d'Héraclite,
+de Mélisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la création, l'impossibilité de
+rien connaître!
+
+Et j'avais cru pouvoir m'unir à Dieu!
+
+Riant amèrement:
+
+Ah! démence! démence! Est-ce ma faute? La prière m'est intolérable! J'ai
+le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il débordait d'amour!...
+
+Le sable, le matin, fumait à l'horizon comme la poussière d'un
+encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'épanouissaient sur
+la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semblé que tous les
+êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient
+avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, félicités de l'extase,
+présents du ciel, qu'êtes-vous devenus!
+
+Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, à la recherche d'une
+solitude pour établir des monastères. C'était le dernier soir; et nous
+pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans parler. A
+mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps
+s'allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui
+auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là
+nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit
+fut lente à venir; et des ondes noires se répandaient sur la terre
+qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.
+
+Quand j'étais un enfant, je m'amusais avec des cailloux à construire des
+ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait.
+
+Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses
+cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane,
+sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une
+hyène en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!
+
+Il sanglote.
+
+Non, Ammonaria ne l'aura pas quittée!
+
+Où est-elle maintenant, Ammonaria?
+
+Peut-être qu'au fond d'une étuve elle retire ses vêtements l'un après
+l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, la
+seconde plus légère, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome
+enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque.
+Sa chevelure à l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et
+suffoquant un peu dans l'atmosphère trop chaude, elle respire, la taille
+cambrée, les deux seins en avant. Tiens!... voilà ma chair qui se
+révolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux
+supplices à la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!
+
+Il se penche, et regarde le précipice.
+
+L'homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant sur
+le côté gauche; c'est un mouvement à faire! un seul.
+
+Alors apparaît
+
+UNE VIEILLE FEMME
+
+Antoine se relève dans un sursaut d'épouvanté.--Il croit voir sa mère
+ressuscitée.
+
+Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur.
+
+Un linceul noué autour de sa tête, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au
+bas de ses doux jambes, minces comme des béquilles. L'éclat de ses
+dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites
+de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes vacillent,
+comme des lampes de sépulcre.
+
+Avance, dit-elle. Qui te retient?
+
+ANTOINE
+
+balbutiant:
+
+J'ai peur de commettre un péché!
+
+ELLE
+
+reprend:
+
+Mais le roi Saül s'est tué! Razias, un juste, s'est tué! Sainte Pélagie
+d'Antioche s'est tuée! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres
+saintes, se sont tuées;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui
+couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en
+jouir plus vite, les vierges de Milet s'étranglaient avec leurs cordons.
+Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu'on désertait
+les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome
+se la procurent comme débauche.
+
+ANTOINE
+
+Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachorètes y succombent.
+
+LA VIEILLE
+
+Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc! Il t'a créé, tu vas
+détruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance
+d'Érostrate n'était pas supérieure. Et puis, ton corps s'est assez moqué
+de ton âme pour que tu t'en venges à la fin. Tu ne souffriras pas. Ce
+sera vite terminé. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide,
+peut-être?
+
+Antoine écoute sans répondre;--et de l'autre côté paraît:
+
+UNE AUTRE FEMME
+
+jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.
+
+Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très-grasse, avec du
+fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée de
+paillettes a des miroitements métalliques; ses lèvres charnues
+paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont
+tellement noyées de langueur qu'on la dirait aveugle.
+
+Elle murmure:
+
+Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te
+mène et selon le désir de tes yeux!
+
+ANTOINE
+
+Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles!
+
+ELLE
+
+reprend:
+
+Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand
+tu seras dans l'atrium où murmure un jet d'eau, une femme se
+présentera--en péplos de soie blanche lamé d'or, les cheveux dénoués, le
+rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras
+dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.
+
+Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultères, les escalades,
+les enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait
+habillée.
+
+As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu
+les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux
+de larmes douces!
+
+Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la
+lumière de la lune? A la pression de vos mains jointes un frémissement
+vous parcourt; vos yeux rapprochés épanchent de l'un à l'autre comme des
+ondes immatérielles, et votre coeur s'emplit; il éclate; c'est un suave
+tourbillon, une ivresse débordante ...
+
+LA VIEILLE
+
+On n'a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l'amertume! Rien
+qu'à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué par
+la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du monde,
+la bêtise du soleil!
+
+ANTOINE
+
+Oh! oui, tout ce qu'il éclaire me déplaît!
+
+LA JEUNE
+
+Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des
+fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu
+méprises; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie
+de la serrer contre son coeur.
+
+LA VIEILLE
+
+Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te
+recouvrira!
+
+LA JEUNE
+
+Cependant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport
+de la vie dans l'éternité!
+
+La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore décharnée; et
+au-dessus de son crâne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait
+des cercles dans l'air.
+
+La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent,
+ses yeux roulent moelleusement.
+
+LA PREMIÈRE
+
+dit, en ouvrant les bras:
+
+Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité!
+
+et
+
+LA SECONDE
+
+en offrant ses seins:
+
+Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable!
+
+Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur
+l'épaule.
+
+Le linceul s'écarte, et découvre le squelette de La Mort.
+
+La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la
+taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s'envolant
+par le bout.
+
+Antoine reste immobile entre les deux, les considérant.
+
+LA MORT
+
+lui dit:
+
+Tout de suite ou tout à l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les
+soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe
+des champs. Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la
+gazelle, j'atteins même l'espérance, j'ai vaincu le fils de Dieu!
+
+LA LUXURE
+
+Ne résiste pas; je suis l'omnipotente! Les forêts retentissent de mes
+soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage,
+la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme
+pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se
+retourne vers moi!
+
+LA MORT
+
+Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux,
+sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides,
+dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un
+fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière,
+tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée, confondue avec
+elle, s'abîmait dans le néant.
+
+LA LUXURE
+
+Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspiré d'obscènes amours.
+On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que
+l'on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance
+des rêves, l'immensité de ma tristesse?
+
+LA MORT
+
+Mon ironie dépasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir
+aux funérailles des rois, à l'extermination d'un peuple;--et on fait la
+guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or,
+un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d'hommages.
+
+LA LUXURE
+
+Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs
+d'agonisant et des aspects de cadavre.
+
+LA MORT
+
+C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous!
+
+La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et
+chantent ensemble:
+
+--Je hâte la dissolution de la matière!
+
+--Je facilite l'éparpillement des germes!
+
+--Tu détruis, pour mes renouvellements!
+
+--Tu engendres, pour mes destructions!
+
+--Active ma puissance!
+
+--Féconde ma pourriture!
+
+Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon, devient
+tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse.
+
+Une secousse, de temps à autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il
+aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui.
+
+C'est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse
+de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoile de points
+d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, à la manière d'un
+ver gigantesque qui se tiendrait debout.
+
+La vision s'atténue, disparaît.
+
+ANTOINE
+
+se relève.
+
+Encore une fois c'était le Diable, et sous son double aspect: l'esprit
+de fornication et l'esprit de destruction.
+
+Aucun des deux ne m'épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens
+éternel.
+
+Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la
+continuité de la vie.
+
+Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées?
+
+Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps
+ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de
+la matière et de la pensée, en quoi l'Être consiste!
+
+Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du
+temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de
+Carthage. Moi-même, j'ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des
+formes d'esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux
+dépassant toute conception ...
+
+Et en face, de l'autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.
+
+Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche
+sur le ventre.
+
+Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de
+dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts,
+tournoie, aboie.
+
+Les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux poils
+de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent
+au balancement de tout son corps.
+
+LE SPHINX
+
+est immobile, et regarde la Chimère:
+
+Ici, Chimère; arrête-toi!
+
+LA CHIMÈRE
+
+Non, jamais!
+
+LE SPHINX
+
+Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!
+
+LA CHIMÈRE
+
+Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!
+
+LE SPHINX
+
+Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements
+dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!
+
+LA CHIMÈRE
+
+Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!
+
+LE SPHINX
+
+Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!
+
+LA CHIMÈRE
+
+Pour me suivre, tu es trop lourd!
+
+LE SPHINX
+
+Ou vas-tu donc, que tu cours si vite?
+
+LA CHIMÈRE
+
+Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je
+rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m'accroche par la
+gueule au pan des nuées; avec ma queue traînante, je raye les plages, et
+les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais
+toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta
+griffe dessinant des alphabets sur le sable.
+
+LE SPHINX
+
+C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.
+
+La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les
+caravanes passent, la poussière s'envole, les cités s'écroulent;--et mon
+regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur
+un horizon inaccessible.
+
+LA CHIMÈRE
+
+Moi, je suis légère et joyeuse! Je découvre aux hommes des perspectives
+éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités
+lointaines. Je leur verse à l'âme les éternelles démences, projets de
+bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et les
+résolutions vertueuses.
+
+Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai ciselé
+avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai
+suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d'un mur
+d'orichalque les quais de l'Atlantide.
+
+Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs
+inéprouvés. Si j'aperçois quelque part un homme dont l'esprit repose
+dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'étrangle.
+
+LE SPHINX
+
+Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés.
+
+Les plus forts, pour gravir jusqu'à mon front royal, montent aux stries
+de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les
+prend; et ils tombent d'eux-mêmes à la renverse.
+
+Antoine commence à trembler.
+
+Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert,--ayant à ces côtés
+deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'épaule.
+
+LE SPHINX
+
+O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse!
+
+LA CHIMÈRE
+
+O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur je
+tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin
+me dévore.
+
+Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos!
+
+LE SPHINX
+
+Mes pieds, depuis qu'ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le
+lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je
+n'ai plus rien à dire.
+
+LÀ CHIMÈRE
+
+Tu mens, sphinx hypocrite! D'où vient toujours que tu m'appelles et me
+renies?
+
+LE SPHINX
+
+C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!
+
+LA CHIMÈRE
+
+Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!
+
+Elle aboie.
+
+LE SPHINX
+
+Tu remues, tu m'échappes!
+
+Il grogne.
+
+LA CHIMÈRE
+
+Essayons!--tu m'écrases!
+
+LE SPHINX
+
+Non! impossible!
+
+Et en s'enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable,--tandis que la
+Chimère, qui rampe la langue tirée, s'éloigne en décrivant des cercles.
+
+L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.
+
+Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des
+courbes indécises.
+
+Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains;
+
+Et d'abord s'avance
+
+LE GROUPE DES ASTOMI
+
+pareils à des bulles d'air que traverse le soleil.
+
+Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les
+sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de
+brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des
+rêves, pas des êtres tout à fait ...
+
+LES NISNAS
+
+n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié
+du corps, qu'une moitié du coeur. Et ils disent, très-haut:
+
+Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos
+moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants.
+
+LES BLEMMYES
+
+absolument privés de tête:
+
+Nos épaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de
+rhinocéros ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons.
+
+Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos
+poitrines, voilà tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des
+sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs.
+
+Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant
+tous les abîmes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus
+heureux, les plus vertueux.
+
+LES PYGMÉES
+
+Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur
+la bosse d'un dromadaire.
+
+On nous brûle, on nous noie, ou nous écrase; et toujours, nous
+reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantité!
+
+LES SCIAPODES
+
+Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous
+végétons à l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumière
+nous arrive à travers l'épaisseur de nos talons. Point de dérangement et
+point de travail!--La tête le puis bas possible, c'est le secret
+du bonheur!
+
+Leurs cuisses levées ressemblant à des troncs d'arbres, se multiplient.
+
+Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes; ce sont
+des hommes à tête de chien.
+
+LES CYNOCÉPHALES
+
+Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons
+les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise
+de bonnets.
+
+Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les
+yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre
+turpitude en plein soleil.
+
+Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant
+les femmes, nous sommes les maîtres,--par la force de nos bras et la
+férocité de notre coeur.
+
+Hardi, compagnons! Faites claquer vos mâchoires!
+
+Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur
+leurs dos velus.
+
+Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes.
+
+Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout à coup paraît un
+grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un
+buisson de cornes blanches.
+
+LE SADHUZAG
+
+Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.
+
+Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent
+à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les
+guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et
+les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Écoute!
+
+Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce.
+
+Antoine presse son coeur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie
+va emporter son âme.
+
+LE SADHUZAG
+
+Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un
+bataillon de lances, exhale un hurlement; les forêts tressaillent, les
+fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se
+dressent comme la chevelure d'un lâche.
+
+--Écoute!
+
+Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est
+comme déchiré.
+
+Et son horreur augmente en voyant:
+
+LE MARTICHORAS
+
+gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents.
+
+Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands
+sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes. Je crache
+la peste. Je mange les armées, quand elles s'aventurent dans le désert.
+
+Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie; et
+ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite,
+à gauche, en avant, en arrière.--Tiens! tiens!
+
+Le Martichoras jette les épines de sa queue; qui s'irradient comme des
+flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en
+claquant sur le feuillage.
+
+LE CATOBLEPAS
+
+buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'à terre, et rattachée à
+ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé.
+
+Il est vautré tout à plat; et ses pieds disparaissent sous l'énorme
+crinière à poils durs qui lui couvre le visage.
+
+Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon
+ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est
+impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la
+mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses
+arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans
+m'en apercevoir.
+
+Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont
+morts. Si je relevais mes paupières,--mes paupières roses et
+gonflées,--tout de suite, tu mourrais.
+
+ANTOINE
+
+Oh! celui-là!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidité
+m'attire. Non! non! je ne veux pas!
+
+Il regarde par terre fixement.
+
+Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse
+
+LE BASILIC
+
+grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une
+en bas.
+
+Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu,
+c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuées, des cailloux, des
+arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma
+température entretient les volcans; je fais l'éclat des pierreries et la
+couleur des métaux.
+
+LE GRIFFON
+
+lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le
+cou bleu.
+
+Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des
+tombeaux où dorment les vieux rois.
+
+Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d'eux, dans
+des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent sur des
+liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges,
+par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des
+tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étouffantes, il
+y a des fleuves d'or avec des forêts de diamant, des prairies
+d'escarboucles, des lacs de mercure.
+
+Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'épie de
+mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense,
+jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements
+des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu
+humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ...
+Vite! vite!
+
+Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.
+
+Mille voix lui répondent. La forêt tremble.
+
+Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitié
+cerf et moitié boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par
+derrière, et dont les génitoires sont à rebours; le python Aksar, de
+soixante coudées, qui épouvanta Moïse; la grande belette Pastinaca, qui
+tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbécile par son
+contact; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles de la mer. Le léopard
+Phalmant crève son ventre à force de hurler; le Senad, ours à trois
+têtes, déchire ses petits avec sa langue; le chien Cépus répand sur les
+rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent à
+bourdonner, des crapauds à sauter, des serpents à siffler. Des éclairs
+brillent. La grêle tombe.
+
+Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des
+têtes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue de
+serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des
+grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des
+hippopotames, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre
+beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme
+des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons.
+
+Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches.
+Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines
+se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs
+clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule
+bouchée s'entre-dévorent.
+
+S'étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils
+grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec
+un balancement régulier, comme si le sol était le pont d'un navire. Il
+sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses mains le froid
+des vipères; et des araignées filant leur toile l'enferment dans
+leur réseau.
+
+Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout à coup devient
+bleu, et
+
+LA LICORNE
+
+se présente.
+
+Au galop! au galop!
+
+J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tête couleur de pourpre,
+le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures
+de l'arc-en-ciel.
+
+Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et
+dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je
+traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans
+les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent
+au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
+
+Au galop! au galop!
+
+Antoine la regarde s'enfuir.
+
+Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se
+nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des
+montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes d'hommes
+assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines, puis
+les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des enfants ou
+ricanent comme de vieilles femmes.
+
+Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.
+
+Au loin des jets d'eau s'élèvent, lancés par des baleines; et du fond de
+l'horizon
+
+LES BÊTES DE LA MER
+
+rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des
+scies, s'avancent en se traînant sur le sable.
+
+Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n'est
+descendu!
+
+Des peuples divers habitent les pays de l'Océan. Les uns sont au séjour
+des tempêtes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes
+froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par
+leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids
+des sources de la mer.
+
+Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles
+des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon
+se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières,
+des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles
+à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de
+l'eau; des mousses, des varechs ont poussé.
+
+Et toutes sortes de plantes s'étendent en rameaux, se tordent en
+vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en éventail. Des courges
+ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.
+
+Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes
+humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe.
+
+Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des
+polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs
+branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un
+papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle
+grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un
+arbuste; des débris d'éphémères font sur le sol une couche neigeuse.
+
+Et puis les plantes se confondent avec les pierres.
+
+Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles,
+des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures.
+
+Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des
+empreintes de buissons et de coquilles--à ne savoir si ce sont les
+empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants
+brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.
+
+Et il n'a plus peur!
+
+Il se couche à plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant
+son haleine, il regarde.
+
+Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent à manger; des fougères
+desséchées se remettent à fleurir; des membres qui manquaient
+repoussent.
+
+Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des
+têtes d'épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration
+les agite.
+
+ANTOINE
+
+délirant:
+
+O bonheur! bonheur! j'ai vu naître la vie, j'ai vu le mouvement commencer.
+Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de
+voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des
+ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe,
+tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les
+odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme
+le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes,
+pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière,--être la
+matière!
+
+Le jour enfin paraît; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relève,
+des nuages d'or en s'enroulant à larges volutes découvrent le ciel.
+
+Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne la face de
+Jésus-Christ.
+
+Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10982 ***
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+++ b/old/10982-8.txt
@@ -0,0 +1,7564 @@
+Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La tentation de Saint Antoine
+
+Author: Gustave Flaubert
+
+Release Date: February 8, 2004 [EBook #10982]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ***
+
+
+
+Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe.
+
+
+
+
+LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
+
+PAR
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+
+
+
+A LA MMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN
+
+DCD A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL
+
+Le 3 avril 1848
+
+
+
+
+I.
+
+
+C'est dans la Thbade, au haut d'une montagne, sur une plate-forme
+arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.
+
+La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de
+roseaux, toit plat, sans porte. On distingue dans l'intrieur une
+cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stle de bois, un gros
+livre; par terre, et l, des filaments de sparterie, deux ou trois
+nattes, une corbeille, un couteau.
+
+A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plante dans le sol; et,
+ l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur
+l'abme, car la montagne est taille pic, et le Nil semble faire un
+lac au bas de la falaise.
+
+La vue est borne droite et gauche par l'enceinte des roches. Mais
+du ct du dsert, comme des plages qui se succderaient, d'immenses
+ondulations parallles d'un blond cendr s'tirent les unes derrire les
+autres, en montant toujours;--puis au del des sables, tout au loin, la
+chane libyque forme un mur couleur de craie, estomp lgrement par des
+vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord,
+est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au znith des nuages de pourpre,
+disposs comme les flocons d'une crinire gigantesque, s'allongent sur
+la vote bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur
+prennent une pleur nacre; les buissons, les cailloux, la terre, tout
+maintenant parat dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une
+poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de
+la lumire.
+
+SAINT-ANTOINE
+
+qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de
+chvre, est assis, jambes croises, entrain de faire des nattes. Ds que
+le soleil disparat, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:
+
+Encore un jour! un jour de pass!
+
+Autrefois pourtant, je n'tais pas si misrable! Avant la fin de la
+nuit, je commenais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve
+chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur
+mon paule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais ranger tout
+dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tchais que les nattes fussent
+bien gales et les corbeilles lgres; car mes moindres actions me
+semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pnible.
+
+A des heures rgles je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras
+tendus je sentais comme une fontaine de misricorde qui s'panchait du
+haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...
+
+Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.
+
+Tous me blmaient lorsque j'ai quitt la maison. Ma mre s'affaissa
+mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et
+l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir
+au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru
+aprs moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussire, et sa
+tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascte qui
+m'emmenait lui a cri des injures. Nos deux chameaux galopaient
+toujours; et je n'ai plus revu personne.
+
+D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un
+enchantement circule dans ces palais souterrains, o les tnbres ont
+l'air paissies par l'ancienne fume des aromates. Du fond des
+sarcophages j'ai entendu s'lever une voix dolente qui m'appelait; ou
+bien, je voyais vivre, tout coup, les choses abominables peintes sur
+les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle
+en ruines. L, j'avais pour compagnie des scorpions se tranant parmi
+les pierres, et au-dessus de ma tte, continuellement des aigles qui
+tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'tais dchir par des griffes,
+mordu par des becs, frl par des ailes molles; et d'pouvantables
+dmons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois
+mme, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont
+secouru, puis emmen avec eux.
+
+Alors, j'ai voulu m'instruire prs du bon vieillard Didyme. Bien qu'il
+ft aveugle, aucun ne l'galait dans la connaissance des critures.
+Quand la leon tait finie, il rclamait mon bras pour se promener. Je
+le conduisais sur le Paneum, d'o l'on dcouvre le Phare et la haute
+mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de
+toutes les nations, jusqu' des Cimmriens vtus de peaux d'ours, et des
+Gymnosophistes du Gange frotts de bouse de vache. Mais sans cesse, il
+y avait quelque bataille dans les rues, cause des Juifs refusant de
+payer l'impt, ou des sditieux qui voulaient chasser les Romains.
+D'ailleurs la ville est pleine d'hrtiques, des sectateurs de Mans, de
+Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et
+vous convaincre.
+
+Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mmoire. On a beau n'y
+pas faire attention, cela trouble.
+
+Je me suis rfugi Colzim; et ma pnitence fut si haute que je n'avais
+plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblrent autour de moi pour devenir
+des anachortes. Je leur ai impos une rgle pratique, en haine des
+extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait
+de partout des messages. On venait me voir de trs-loin.
+
+Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre
+m'entrana dans Alexandrie. La perscution avait cess depuis trois jours.
+
+Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrta devant le temple de
+Srapis. C'tait, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur
+voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue
+tait attache contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des
+lanires; chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est
+retourne, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, travers ses
+longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnatre
+Ammonaria ...
+
+Cependant ... celle-l tait plus grande ..., et belle ...,
+prodigieusement!
+
+Il se passe les mains sur le front.
+
+Non! non! je ne veux pas y penser!
+
+Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.
+Tout s'est born des invectives et des rises. Mais, depuis lors,
+il a t calomni, dpossd de son sige, mis en fuite. O est-il,
+maintenant? je n'en sais rien! On s'inquite si peu de me donner des
+nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitt, Hilarion comme les autres!
+
+Il avait peut-tre quinze ans quand il est venu; et son intelligence
+tait si curieuse qu'il m'adressait chaque moment des questions. Puis,
+il coutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me
+les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs
+faire rire les patriarches. C'tait un fils pour moi!
+
+Le ciel est rouge, la terre compltement noire. Sous les rafales du vent
+des tranes de sable se lvent comme de grands linceuls, puis
+retombent. Dans une claircie, tout coup, passent des oiseaux formant
+un bataillon triangulaire, pareil un morceau de mtal, et dont les
+bords seuls frmissent.
+
+Antoine les regarde.
+
+Ah! que je voudrais les suivre!
+
+Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contempl avec envie les longs
+bateaux, dont les voiles ressemblent des ailes, et surtout quand ils
+emmenaient au loin ceux que j'avais reus chez moi! Quelles bonnes
+heures nous avions! quels panchements! Aucun ne m'a plus intress
+qu'Ammon; il me racontait son voyage Rome, les Catacombes, le Colise,
+la pit des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas
+voulu partir avec lui! D'o vient mon obstination continuer une vie
+pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,
+puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules part, et
+cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble
+ l'glise, o l'on voit accrochs trois martinets qui servent punir
+les dlinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline
+est svre.
+
+Ils ne manquent pas de certaines douceurs, nanmoins. Des fidles leur
+apportent des oeufs, des fruits, et mme des instruments propres ter
+les pines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de
+Pabne ont un radeau pour aller chercher les provisions.
+
+Mais j'aurais mieux servi mes frres en tant tout simplement un prtre.
+On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorit
+dans les familles.
+
+D'ailleurs les laques ne sont pas tous damns, et il ne tenait qu' moi
+d'tre ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma
+chambre une sphre de roseaux, toujours des tablettes la main, des
+jeunes gens autour de moi, et ma porte, comme enseigne, une couronne
+de laurier suspendue.
+
+Mais il y a trop d'orgueil ces triomphes! Soldat valait mieux. J'tais
+robuste et hardi,--assez pour tendre le cble des machines, traverser
+les forts sombres, entrer casque en tte dans les villes fumantes!...
+Rien ne m'empchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de
+publicain au page de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris
+des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantits d'objets
+curieux ...
+
+Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fte sur la rivire de
+Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des
+tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au del, des
+arbres taills en cne protgent contre le vent du sud les fermes
+tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces
+colonnettes, rapproches comme les btons d'une claire-voie; et par ces
+intervalles le matre, tendu sur un long sige, aperoit toutes ses
+plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les bls, le pressoir o
+l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par
+terre, sa femme se penche pour l'embrasser.
+
+Dans l'obscurit blanchtre de la nuit, apparaissent et l des
+museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.
+Antoine marche vers eux. Des graviers droulent, les btes s'enfuient.
+C'tait un troupeau de chacals.
+
+Un seul est rest, et qui se tient sur deux pattes, le corps en
+demi-cercle et la tte oblique, dans une pose pleine de dfiance.
+
+Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.
+
+Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparat.
+
+Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!
+
+Riant amrement:
+
+C'est une si belle existence que de tordre au feu des btons de palmier
+pour faire des houlettes, et de faonner des corbeilles, de coudre des
+nattes, puis d'changer tout cela avec les Nomades contre du pain qui
+vous brise les dents! Ah! misre de moi! est-ce que a ne finira pas!
+Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!
+
+Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis
+s'arrte hors d'haleine, clate en sanglots et se couche par terre,
+sur le flanc.
+
+La nuit est calme; des toiles nombreuses palpitent; on n'entend que le
+claquement des tarentules.
+
+Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui
+pleure, l'aperoit.
+
+Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!
+
+Il entre dans sa cabane, dcouvre un charbon enfoui, allume une torche
+et la plante sur le stle de bois, de faon clairer le gros livre.
+
+Si je prenais ... la Vie des Aptres?... oui!... n'importe o!
+
+_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les
+quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux
+terrestres et de btes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix
+lui dit: Pierre, lve-toi! tue, et mange!_
+
+Donc le Seigneur voulait que son aptre manget de tout?... tandis que
+moi ...
+
+Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frmissement des pages, que
+le vent agite, lui fait relever la tte, et il lit:
+
+_Les Juifs turent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent
+un grand carnage, de sorte qu'ils disposrent volont de ceux qu'ils
+hassaient_.
+
+Suit le dnombrement des gens tus par eux: soixante-quinze mille. Ils
+avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis taient les ennemis du
+vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir se venger, tout en massacrant
+des idoltres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au
+seuil des jardins, sur les escaliers, une telle hauteur dans les
+chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voil que
+je plonge dans des ides de meurtre et de sang!
+
+Il ouvre le livre un autre endroit.
+
+_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_.
+
+Ah! c'est bien! Le Trs-Haut exalte ses prophtes au-dessus des rois;
+celui-l pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de
+dlices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a chang en bte. Il
+marchait quatre pattes!
+
+Antoine se met rire; et en cartant les bras, du bout de sa main,
+drange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:
+
+_Ezchias eut une grande joie de leur arrive. Il leur montra ses
+parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur,
+tous ses vases prcieux, et ce qu'il y avait dans ses trsors_.
+
+Je me figure ... qu'on voyait entasss jusqu'au plafond des pierres
+fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possde une
+accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en
+les maniant, qu'il tient le rsultat d'une quantit innombrable
+d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompe et qu'il peut
+rpandre. C'est une prcaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y
+a pas manqu. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... O
+est-ce donc?
+
+Il feuillette vivement.
+
+Ah! voici!
+
+_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en
+lui proposant des nigmes_.
+
+Comment esprait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jsus!
+Mais Jsus a triomph parce qu'il tait Dieu, et Salomon grce peut-tre
+ sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-l! Car le
+monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqu,--forme un ensemble dont
+toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes
+d'un seul corps. Il s'agit de connatre les amours et les rpulsions
+naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc
+modifier ce qui parat tre l'ordre immuable?
+
+Alors les deux ombres dessines derrire lui par les bras de la croix se
+projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'crie:
+
+Au secours, mon Dieu!
+
+L'ombre est revenue sa place.
+
+Ah!... c'tait une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me
+tourmente l'esprit! Je n'ai rien faire!... absolument rien faire!
+
+Il s'assoit, et se croise les bras.
+
+Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi
+viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?
+J'ai repouss le monstrueux anachorte qui m'offrait, en riant, des
+petits pains chauds, le centaure qui tchait de me prendre sur sa
+croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui tait
+trs-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.
+
+Antoine marche de droite et de gauche, vivement.
+
+C'est par mon ordre qu'on a bti cette foule de retraites saintes,
+pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chvres, et
+nombreux pouvoir faire une arme! J'ai guri de loin des malades; j'ai
+chass des dmons; j'ai pass le fleuve au milieu des crocodiles;
+l'empereur Constantin m'a crit trois lettres; Balacius, qui avait
+crach sur les miennes, a t dchir par ses chevaux; le peuple
+d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase
+m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voil plus de
+trente ans que je suis dans le dsert gmir toujours! J'ai port sur
+mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusbe, j'ai expos mon
+corps la piqre des insectes comme Macaire, je suis rest
+cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacme; et ceux qu'on
+dcapite, qu'on tenaille ou qu'on brle ont moins de vertu, peut-tre,
+puisque ma vie est un continuel martyre!
+
+Antoine se ralentit.
+
+Certainement, il n'y a personne dans une dtresse aussi profonde! Les
+coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est
+us. Je n'ai pas de sandales, pas mme une cuelle!--car, j'ai distribu
+aux pauvres et ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne
+serait ce que pour avoir des outils indispensables mon travail, il me
+faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la
+mnagerais.
+
+Les Pres de Nice, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,
+sur des trnes, le long du mur; et on les a rgals dans un banquet, en
+les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et
+boiteux depuis la perscution de Diocltien! L'Empereur lui a bais
+plusieurs fois son oeil crev; quelle sottise! Du reste, le Concile
+avait des membres si infmes! Un vque de Scythie, Thophile; un autre
+de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre tait trop
+vieux. Athanase aurait d montrer plus de douceur aux Ariens, pour en
+obtenir des concessions!
+
+Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui
+qui parlait contre moi,--un grand jeune homme barbe frise,--me
+lanait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que
+je cherchais mes paroles, ils taient me regarder avec leurs figures
+mchantes, en aboyant comme des hynes. Ah! que ne puis-je les faire
+exiler tous par l'Empereur, ou plutt les battre, les craser, les voir
+souffrir! Je souffre bien, moi!
+
+Il s'appuie en dfaillant contre sa cabane.
+
+C'est d'avoir trop jen! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une
+fois seulement, un morceau de viande.
+
+Il entreferme les yeux, avec langueur.
+
+Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait
+caill qui tremble sur un plat!...
+
+Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir
+comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie
+m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.
+Aucune femme n'est venue, cependant?...
+
+Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.
+
+C'est par l qu'elles arrivent, balances dans leurs litires aux bras
+noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains charges
+d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquitudes.
+Le besoin d'une volupt surhumaine les torture; elles voudraient mourir,
+elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas
+de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. Oh! non, disent-elles,
+pas encore! Que dois-je faire! Toutes les pnitences leur seraient bonnes.
+Elles demandent les plus rudes, partager la mienne, vivre avec moi.
+
+Voil longtemps que je n'en ai vu! Peut-tre qu'il en va venir? pourquoi
+pas? Si tout coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet
+dans la montagne. Il me semble ...
+
+Antoine grimpe sur une roche, l'entre du sentier; et il se penche, en
+dardant ses yeux dans les tnbres.
+
+Oui! l-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent
+leur chemin. Elle est l! Ils se trompent.
+
+Appelant:
+
+De ce ct! viens! viens!
+
+L'cho rpte: Viens! viens!
+
+Il laisse tomber ses bras, stupfait.
+
+Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!
+
+Et tout de suite, il entend chuchoter: Pauvre Antoine!
+
+Quelqu'un? rpondez!
+
+Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations;
+et dans leurs sonorits confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air
+parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.
+
+LA PREMIRE
+
+Veux-tu des femmes?
+
+LA SECONDE
+
+De grands tas d'argent, plutt!
+
+LA TROISIME
+
+Une pe qui reluit?
+
+et LES AUTRES
+
+--Le Peuple entier t'admire!
+
+--Endors-toi!
+
+--Tu les gorgeras, va, tu les gorgeras!
+
+En mme temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le
+vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une
+femme penche sur l'abme, et dont les grands cheveux se balanant.
+
+ANTOINE
+
+se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec
+ses pages charges de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert
+d'hirondelles.
+
+C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumire ...
+teignons-la!
+
+Il l'teint, l'obscurit est profonde.
+
+Et, tout coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau,
+ensuite une prostitue, le coin d'un temple, une figure de soldat, un
+char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.
+
+Ces images arrivent brusquement, par secousses, se dtachant sur la nuit
+comme des peintures d'carlate sur de l'bne.
+
+Leur mouvement s'acclre. Elles dfilent d'une faon vertigineuse.
+D'autres fois, elles s'arrtent et plissent par degrs, se fondent; ou
+bien, elles s'envolent, et immdiatement d'autres arrivent.
+
+Antoine ferme ses paupires.
+
+Elles se multiplient, l'entourent, l'assigent. Une pouvante indicible
+l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brlante
+l'pigastre. Malgr le vacarme de sa tte, il peroit un silence norme
+qui le spare du monde. Il tche de parler; impossible! C'est comme si
+le lien gnral de son tre se dissolvait; et, ne rsistant plus,
+Antoine tombe sur la natte.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que
+d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.
+
+C'est le Diable, accoud contre le toit de la cabane et portant sous ses
+deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses
+petits,--les Sept Pchs Capitaux, dont les ttes grimaantes se laissent
+entrevoir confusment.
+
+Antoine, les yeux toujours ferms, jouit de son inaction; et il tale
+ses membres sur la natte.
+
+Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre,
+elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau
+clapote contre ses flancs.
+
+A droite et gauche, s'lvent deux langues de terre noire, que
+dominent des champs cultivs, avec un sycomore, de place en place. Un
+bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont
+des gens qui s'en vont Canope dormir sur le temple de Srapis pour
+avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, pouss par le vent,
+entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs
+rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il
+est tendu au fond de la barque; un aviron, l'arrire, trane dans
+l'eau. De temps en temps un souffle tide arrive, et les roseaux minces
+s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un
+assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'gypte.
+
+Alors il se relve en sursaut.
+
+Ai-je rv?... c'tait si net que j'en doute. La langue me brle! J'ai
+soif!
+
+Il entre dans sa cabane, et tte au hasard, partout.
+
+Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma
+cruche brise!... mais l'outre?
+
+Il la trouve.
+
+Vide! compltement vide!
+
+Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et
+la nuit est si profonde que je n'y verrais pas me conduire. Mes
+entrailles se tordent. O est le pain?
+
+Aprs avoir cherch longtemps, il ramasse une crote moins grosse qu'un
+oeuf.
+
+Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, maldiction!
+
+Et, de fureur, il jette le pain par terre.
+
+A peine ce geste est-il fait qu'une table est l, couverte de toutes les
+choses bonnes manger.
+
+La nappe de byssus, strie comme les bandelettes des sphinx, produit
+d'elle-mme des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'normes
+quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs
+plumes, des quadrupdes avec leurs poils, des fruits d'une coloration
+presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de
+cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la
+table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre,
+les yeux demi clos;--et l'ide de pouvoir manger cette bte formidable
+le rjouit extrmement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues,
+des hachis noirs, des geles couleur d'or, des ragots o flottent des
+champignons comme des nnuphars sur des tangs, des mousses si lgres
+qu'elles ressemblent des nuages.
+
+Et l'arme de tout cela lui apports l'odeur sale de l'Ocan, la
+fracheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines
+tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix
+ans, pour sa vie entire!
+
+A mesure qu'il promne sur les mets ses yeux carquills, d'autres
+s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'croulent. Les
+vins se mettent couler, les poissons palpiter, le sang dans les
+plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lvres
+amoureuses; et la table monte jusqu' sa poitrine, jusqu' son
+menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se
+trouvent juste en face de lui.
+
+Il va saisir le pain. D'autres pains se prsentent.
+
+Pour moi!... tous! mais ...
+
+Antoine recule.
+
+Au lieu d'un qu'il y avait, en voil!... C'est un miracle, alors, le
+mme que fit le Seigneur!...
+
+Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incomprhensibles! Ah!
+dmon, va-t'en! va-t'en!
+
+Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparat.
+
+Plus rien?--non!
+
+Il respire largement.
+
+Ah! la tentation tait forte. Mais comme je m'en suis dlivr!
+
+Il relve la tte, et trbuche contre un objet sonore.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+Antoine se baisse.
+
+Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien
+d'extraordinaire ...
+
+Il mouille son doigt, et frotte.
+
+a reluit! du mtal! Cependant, je ne distingue pas ...
+
+Il allume sa torche, et examine la coupe.
+
+Elle est en argent, orne d'ovules sur le bord, avec une mdaille au
+fond.
+
+Il fait sauter la mdaille d'un coup d'ongle.
+
+C'est une pice de monnaie qui vaut ... de sept huit drachmes; pas
+davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau
+de brebis.
+
+Un reflet de la torche claire la coupe.
+
+Pas possible! en or! oui!... tout en or!
+
+Une autre pice, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en
+dcouvre plusieurs autres.
+
+Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un
+petit champ!
+
+La coupe est maintenant remplie de pices d'or.
+
+Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ...
+
+Les granulations de la bordure, se dtachant, forment un collier de
+perles.
+
+Avec ce joyau-l, on gagnerait mme la femme de l'Empereur!
+
+D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il
+tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lve la torche
+pour mieux l'clairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en
+panche flots continus,--de manire faire un monticule sur le sable,
+--des diamants, des escarboucles et des saphirs mls de grandes pices
+d'or, portant des effigies de rois.
+
+Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques!
+Alexandre, Dmtrius, les Ptolmes, Csar! mais chacun d'eux n'en avait
+pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui
+m'blouissent! Ah! mon coeur dborde! comme c'est bon! oui!... oui!...
+encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter la mer continuellement,
+il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire
+personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte
+ l'intrieur de lames de bronze--et je viendrai l, pour sentir les piles
+d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des
+sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus!
+
+Il lche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la
+poitrine.
+
+Il se relve. La place est entirement vide.
+
+Qu'ai-je fait?
+
+Si j'tais mort pendant ce temps-l, c'tait l'enfer! l'enfer
+irrvocable!
+
+Il tremble de tous ses membres.
+
+Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre tous
+les piges! On n'est pas plus imbcile et plus infme. Je voudrais me
+battre, ou plutt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je
+me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme
+si j'avais dans l'me un troupeau de btes froces. Je voudrais, coups
+de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!...
+
+Il se jette sur son couteau, qu'il aperoit. Le couteau glisse de sa
+main, et Antoine reste accot contre le mur de sa cabane, la bouche
+grande ouverte, immobile,--cataleptique.
+
+Tout l'entourage a disparu.
+
+Il se croit Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure
+un escalier en limaon et dresse au centre de la ville.
+
+En face de lui s'tend le lac Mareotis, droite la mer, gauche la
+campagne,--et, immdiatement sous ses yeux, une confusion de toits
+plats, traverse du sud au nord et de l'est l'ouest par deux rues qui
+s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de
+portiques chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double
+colonnade ont des fentres vitres colories. Quelques-unes portent
+extrieurement d'normes cages en bois, o l'air du dehors s'engouffre.
+
+Des monuments d'architecture diffrente se tassent les uns prs des
+autres. Des pylnes gyptiens dominent des temples grecs. Des oblisques
+apparaissent comme des lances entre des crneaux de briques rouges. Au
+milieu des places, il y a des Herms oreilles pointues et des Anubis
+ tte de chien. Antoine distingue des mosaques dans les cours, et aux
+poutrelles des plafonds des tapis accrochs.
+
+Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et
+l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que spare un
+mle joignant Alexandrie l'lot escarp sur lequel se lve la tour
+du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudes et neuf tages,
+--avec un amas de charbons nons fumant son sommet.
+
+De petits ports intrieurs dcoupent les ports principaux. Le mle,
+chaque bout, est termin par un pont tabli sur des colonnes de marbre
+plantes dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares
+dbordantes de marchandises, des barques thalamges incrustations
+d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des trirmes et des
+birmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre
+les quais.
+
+Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions
+royales: le palais des Ptolmes, le Musum, le Posidium, le Cesareum,
+le Timonium o se rfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau
+d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extrmit de la ville, aprs l'Eunoste,
+on aperoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de
+papyrus.
+
+Des vendeurs ambulants, des portefaix, des niers, courent, se heurtent.
+ et l, un prtre d'Osiris avec une peau de panthre sur l'paule, un
+soldat romain casque de bronze, beaucoup de ngres. Au seuil des
+boutiques des femmes s'arrtent, des artisans travaillent; et le
+grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les
+dtritus des boucheries et des restes de poisson.
+
+Sur l'uniformit des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un
+rseau noir. Les marchs pleins d'herbes y font des bouquets verts, les
+scheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au
+fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans
+l'enceinte ovale des murs gristres, sous la vote du ciel bleu, prs de
+la mer immobile.
+
+Mais la foule s'arrte, et regarde du ct de l'occident, d'o s'avancent
+d'normes tourbillons de poussire.
+
+Ce sont les moines de la Thbade, vtus de peaux de chvre, arms de
+gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain:
+O sont-ils? o sont-ils?
+
+Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.
+
+Tout coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds levs.
+
+Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables btons,
+garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas
+des choses brises dans les maisons. Il y a des intervalles de silence.
+Puis de grands cris s'lvent.
+
+D'un bout l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple
+effar.
+
+Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent,
+n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint,
+s'abat. Mais toujours les hommes longs cheveux reparaissent.
+
+Des filets de fume s'chappent du coin des difices. Les battants des
+portes clatent. Des pans de murs s'croulent. Des architraves tombent.
+
+Antoine retrouve tous ses ennemis l'un aprs l'autre. Il en reconnat
+qu'il avait oublis; avant de les tuer, il les outrage. Il ventre,
+gorge, assomme, trane les vieillards par la barbe, crase les enfants,
+frappe les blesss. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire
+dchirent les livres; d'autres cassent, abment les statues, les
+peintures, les meubles, les coffrets, mille dlicatesses dont ils
+ignorent l'usage et qui, cause de cela, les exasprent. De temps
+ autre, ils s'arrtent tout hors d'haleine, puis recommencent.
+
+Les habitants, rfugis dans les cours, gmissent. Les femmes lvent au
+ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour flchir les Solitaires,
+elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit
+jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du
+tronc des cadavres dcapits, emplit les aqueducs, fait par terre de
+larges flaques rouges.
+
+Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les
+gouttelettes sur ses lvres, et tressaille de joie le sentir contre
+ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempe.
+
+La nuit vient. L'immense clameur s'apaise.
+
+Les Solitaires ont disparu.
+
+Tout coup, sur les galeries extrieures bordant les neuf tages du
+Phare, Antoine aperoit de grosses lignes noires comme seraient des
+corbeaux arrts. Il y court, et il se trouve au sommet.
+
+Un grand miroir de cuivre, tourn vers la haute mer, reflte les navires
+qui sont au large.
+
+Antoine s'amuse les regarder; et mesure qu'il les regarde, leur
+nombre augmente.
+
+Ils sont tasss dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derrire,
+sur un promontoire, s'tale une ville neuve d'architecture romaine, avec
+des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus,
+et une profusion d'airain applique aux volutes des chapiteaux, la crte
+des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprs la domine. La
+couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes
+l'horizon, il y a de la neige.
+
+Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: Venez! on
+vous attend!
+
+Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et
+il arrive devant la faade du palais, dcor par un groupe en cire qui
+reprsente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de
+porphyre porte son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son
+guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend.
+
+Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements.
+
+On voit le long des murs en mosaque, des gnraux offrant l'Empereur
+sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des
+colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des siges
+d'ivoire, des tapisseries brodes de perles. La lumire tombe des
+votes, Antoine continue marcher. De tides exhalaisons circulent; il
+entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Posts dans
+les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent des automates,
+--tiennent sur leurs paules des btons de vermeil.
+
+Enfin, il se trouve au bas d'une salle termine au fond par des rideaux
+d'hyacinthe. Ils s'cartent, et dcouvrent l'Empereur, assis sur un
+trne, en tunique violette, et chauss de brodequins rouges bandes
+noires.
+
+Un diadme de perles contourne sa chevelure dispose en rouleaux
+symtriques. Il a les paupires tombantes, le nez droit, la physionomie
+lourde et sournoise. Aux coins du dais tendu sur sa tte quatre
+colombes d'or sont poses, et au pied du trne deux lions d'mail
+accroupis. Les colombes se mettent chanter, les lions rugir,
+l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans
+prambule, ils se racontent des vnements. Dans les villes d'Antioche,
+d'phse et d'Alexandrie, on a saccag les temples et fait avec les
+statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup.
+Antoine lui reproche sa tolrance envers les Novatiens. Mais l'Empereur
+s'emporte; Novatiens, Ariens, Melciens, tous l'ennuient. Cependant il
+admire l'piscopat, car les chrtiens relevant des vques, qui
+dpendent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-l pour
+avoir soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manqu de leur fournir
+des sommes considrables. Mais il dteste les pres du Concile de Nice.
+--Allons-les voir! Antoine le suit.
+
+Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.
+
+Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des
+portiques, o le reste de la foule se promne. Au centre du champ de
+course s'tend une plate-forme troite, portant sur sa longueur un petit
+temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze
+entrelacs, un bout de gros oeufs en bois, et l'autre sept dauphins
+la queue en l'air.
+
+Derrire le pavillon imprial, les Prfets des chambres, les Comtes des
+domestiques et les Patrices s'chelonnent jusqu'au premier tage d'une
+glise, dont toutes les fentres sont garnies de femmes. A droite est la
+tribune de la faction bleue, gauche celle de la verte, en dessous un
+piquet de soldats, et, au niveau de l'arne un rang d'arcs corinthiens;
+formant l'entre des loges.
+
+Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches,
+plants entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et
+ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits
+par des cochers revtus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des
+manches troites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la
+barbe, les cheveux rass sur le front la mode des Huns.
+
+Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en
+bas, il n'aperoit que des visages fards, des vtements bigarrs, des
+plaques d'orfvrerie; et le sable de l'arne, tout blanc, brille comme
+un miroir.
+
+L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secrtes,
+lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande mme des conseils
+pour sa sant.
+
+Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les
+pres du Concile de Nice, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce
+brosse la crinire d'un cheval, Thophile lave les jambes d'un autre,
+Jean peint les sabots d'un troisime, Alexandre ramasse du crottin dans
+une corbeille.
+
+Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'intercder,
+lui baisent les mains. La foule entire les hue; et il jouit de leur
+dgradation, dmesurment. Le voil devenu un des grands de la Cour,
+confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son
+diadme sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.
+
+Et bientt se dcouvre sous les tnbres une salle immense, claire par
+des candlabres d'or.
+
+Des colonnes, demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont
+s'alignant la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'
+l'horizon,--o apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions
+d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par
+derrire une vague bordure de palais que dpassent des cdres, faisant
+des masses plus noires sur l'obscurit.
+
+Les convives, couronns de violettes, s'appuient du coude contre des
+lits trs-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline
+versent du vin;--et tout au fond, seul, coiff de la tiare et couvert
+d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.
+
+A sa droite et sa gauche, deux thories de prtres en bonnets pointus
+balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs,
+sans pieds ni mains, auxquels il jette des os ronger; plus bas se
+tiennent ses frres, avec un bandeau sur les yeux,--tant tous aveugles.
+
+Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et
+lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on
+sent qu'il y a tout autour de la salle une ville dmesure, un ocan
+d'hommes dont les flots battent les murs.
+
+Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant
+boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire,
+charg d'outres perces, passe et revient, laissant couler de la
+verveine pour rafrachir les dalles.
+
+Des belluaires amnent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans
+des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines;
+des bateleurs ngres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes
+de neige, qui s'crasent en tombant contre les claires argenteries. La
+clameur est si formidable qu'on dirait une tempte, et un nuage flotte
+sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une
+flammche des grands flambeaux, arrache par le vent, traverse la nuit
+comme une toile qui file.
+
+Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les
+vases sacrs, puis les brise; et il numre intrieurement ses flottes,
+ses armes, ses peuples. Tout l'heure, par caprice, il brlera son
+palais avec ses convives. Il compte rebtir la tour de Babel et dtrner
+Dieu.
+
+Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses penses. Elles le
+pntrent,--et il devient Nabuchodonosor.
+
+Aussitt il est repu de dbordements et d'exterminations; et l'envie le
+prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dgradation de ce
+qui pouvante les hommes est un outrage fait leur esprit, une manire
+encore de les stupfier; et comme rien n'est plus vil qu'une bte brute,
+Antoine se met quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau.
+
+Il sent une douleur la main,--un caillou, par hasard, l'a bless,--et
+il se retrouve devant sa cabane.
+
+L'enceinte des roches est vide. Les toiles rayonnent. Tout se tait.
+
+Une fois de plus je me suis tromp! Pourquoi ces choses? Elles viennent
+des soulvements de la chair. Ah! misrable!
+
+Il s'lance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, termin par des
+ongles mtalliques, se dnude jusqu' la ceinture, et levant la tte
+vers le ciel:
+
+Accepte ma pnitence, mon Dieu! ne la ddaigne pas pour sa faiblesse.
+Rends-la aigu, prolonge, excessive! Il est temps! l'oeuvre!
+
+Il s'applique un cinglon vigoureux.
+
+Aie! non! non! pas de piti!
+
+Il recommence.
+
+Oh! oh! oh! chaque coup me dchire la peau, me tranche les membres. Cela
+me brle horriblement!
+
+Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble mme ...
+
+Antoine s'arrte.
+
+Va donc, lche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la
+poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanires, mordez-moi,
+arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent
+jusqu'aux toiles, fissent craquer mes os, dcouvrir mes nerfs! Des
+tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien
+d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria?
+
+L'ombre des cornes du Diable reparat.
+
+J'aurais pu tre attach la colonne prs de la tienne, face face,
+sous tes yeux, rpondant tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se
+seraient confondues, nos mes se seraient mles.
+
+Il se flagelle avec furie.
+
+Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voil qu'un chatouillement me
+parcourt. Quel supplice! quels dlices! ce sont comme des baisers. Ma
+moelle se fond! je meurs!
+
+Et il voit en face de lui trois cavaliers monts sur des onagres, vtus
+de robes vertes, tenant des lis la main et se ressemblant tous de figure.
+
+Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur
+de pareils onagres, dans la mme attitude.
+
+Il recule. Alors les onagres, tous la fois, font un pas et frottent
+leur museau contre lui, en essayant de mordre son vtement. Des vois
+crient: Par ici, par ici, c'est l! Et des tendards paraissent entre
+les fentes de la montagne avec des ttes de chameau en licol de soie
+rouge, des mulets chargs de bagages, et des femmes couvertes de voiles
+jaunes, montes califourchon sur des chevaux-pies.
+
+Les btes haletantes se couchent, Ses esclaves se prcipitent sur les
+ballots, on droule des tapis bariols, on tale par terre des choses
+qui brillent.
+
+Un lphant blanc, caparaonn d'un filet d'or, accourt, en secouant le
+bouquet de plumes d'autruche attach son frontal.
+
+Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croises,
+paupires demi closes et se balanant la tte, il y a une femme si
+splendidement vtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule
+se prosterne, l'lphant plie les genoux, et
+
+LA REINE DE SABA
+
+se laissant glisser le long de son paule, descend sur les tapis et
+s'avance vers saint Antoine.
+
+Sa robe en brocart d'or, divise rgulirement par des falbalas de
+perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage
+troit, rehauss d'applications de couleur, qui reprsentent les douze
+signes du Zodiaque. Elle a des patins trs-hauts, dont l'un est noir et
+sem d'toiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est
+blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu.
+
+Ses larges manches, garnies d'meraudes et de plumes d'oiseau, laissent
+voir nu son petit bras rond, orn au poignet d'un bracelet d'bne, et
+ses mains charges de bagues se terminent par des ongles si pointus que
+le bout de ses doigts ressemble presque des aiguilles.
+
+Une chane d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses
+joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudre de poudre
+bleue; puis, redescendant, lui effleure les paules et vient s'attacher
+sur sa poitrine un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre
+ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de
+ses paupires est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache
+brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son
+corset la gnait.
+
+Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert manche d'ivoire, entour
+de sonnettes vermeilles;--et douze ngrillons crpus portent la longue-
+queue de sa robe, dont un singe tient l'extrmit qu'il soulve de temps
+ autre.
+
+Elle dit:
+
+Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur dfaille!
+
+A force de pitiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et
+j'ai cass un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur
+les montagnes la main tendue devant les yeux, et des chasseurs qui
+criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes
+les routes en disant chaque passant: L'avez-vous vu?
+
+La nuit, je pleurais, le visage tourn vers le muraille. Mes larmes,
+la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaque, comme des flaques
+d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup!
+
+Elle lui prend la barbe.
+
+Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis trs-gaie, tu verras! Je pince
+de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires
+ raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.
+
+Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voil les
+onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!
+
+Les onagres sont tendus par terre, sans mouvement.
+
+Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train gal, avec un caillou
+dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret
+toujours pli, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils!
+Ils me venaient de mon grand-pre maternel, l'empereur Saharil, fils
+d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous
+les attellerions une litire pour nous en retourner vite la maison!
+Mais ... comment?... quoi songes-tu?
+
+Elle l'examine.
+
+Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je
+t'pilerai.
+
+Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, ple comme un mort.
+
+Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitt
+pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse,
+vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apport mes
+cadeaux de noces. Choisis.
+
+Elle se promne entre les ranges d'esclaves et les marchandises.
+
+Voici du baume de Gnzareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon,
+du cinnamone, et du silphium, bon mettre dans les sauces. Il y a
+l-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre
+d'lisa; et cette bote de neige contient une outre de chalibon, vin
+rserv pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de
+licorne. Voil des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de
+la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de
+Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'le
+Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal
+perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'math, et ces
+franges manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais
+viens donc! Viens donc!
+
+Elle tire saint Antoine par la manche. Il rsiste. Elle continue:
+
+Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'tincelles,
+est la fameuse toile jaune apporte par les marchands de la Bactriane.
+Il leur faut quarante-trois interprtes dans leur voyage. Je t'en ferai
+faire des robes, que tu mettras la maison.
+
+Poussez les crochets de l'tui en sycomore, et donnez-moi la cassette
+d'ivoire qui est au garrot de mon lphant!
+
+On retire d'une bote quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on
+apporte un petit coffret charg de ciselures.
+
+Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bti les Pyramides?
+le voil! Il est compos de sept peaux de dragon mises l'une sur
+l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont t tannes dans de
+la bile de parricide. Il reprsente, d'un ct, toutes les guerres qui
+ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les
+guerres qui auront lieu jusqu' la fin du monde. La foudre rebondit
+dessus, comme une balle de lige. Je vais le passer ton bras, et tu
+le porteras la chasse.
+
+Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite bote! Retourne-la, tche
+de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai.
+
+Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse bras
+tendus.
+
+C'tait une nuit que le roi Salomon perdait la tte. Enfin nous
+conclmes un march. Il se leva, et sortant pas de loup ...
+
+Elle fait une pirouette.
+
+Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!
+
+Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.
+
+Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trsors enferms dans
+des galeries o l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d't
+en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu
+de lacs grands comme des mers, j'ai des les rondes comme des pices
+d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la
+musique, au battement des flots tides qui se roulent sur le sable. Les
+esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volires, et
+pchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement
+assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs
+haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mlent le suc des
+plantes des vinaigres et battent des ptes. J'ai des couturires qui
+me coupent des toffes, des orfvres qui me travaillent des bijoux, des
+coiffeuses qui sont me chercher des coiffures, et des peintres
+attentifs, versant sur mes lambris des rsines bouillantes, qu'ils
+refroidissent avec des ventails. J'ai des suivantes de quoi faire un
+harem, des eunuques de quoi faire une arme. J'ai des armes, j'ai des
+peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos
+des trompes d'ivoire.
+
+Antoine soupire.
+
+J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'lphants, des couples
+de chameaux par centaines, et des cavales crinire si longue que leurs
+pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux cornes si
+larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pturent. J'ai des
+girafes qui se promnent dans mes jardins, et qui avancent leur tte sur
+le bord de mon toit, quand je prends l'air aprs dner.
+
+Assise dans une coquille, et trane par les dauphins, je me promne
+dans les grottes coutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays
+des diamants, o les magiciens mes amis me laissent choisir les plus
+beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.
+
+Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du
+ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber
+la poudre bleue.
+
+Son plumage, de couleur orange, semble compos d'caills mtalliques.
+Sa petite tte, garnie d'une huppe d'argent, reprsente un visage
+humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue
+de paon, qu'il tale en rond derrire lui.
+
+Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de
+prendre son aplomb, puis hrisse toutes ses plumes, et demeure immobile.
+
+Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris o se cachait l'amoureux!
+Merci! merci! messager de mon coeur!
+
+Il vole comme le dsir. Il fait le tour du monde dans sa journe. Le
+soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce
+qu'il a vu, les mers qui ont pass sous lui avec les poissons et les
+navires, les grands dserts vides qu'il a contempls du haut des cieux,
+et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les
+plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnes.
+
+Elle tord ses bras, langoureusement.
+
+Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un
+promontoire au milieu d'un isthme, entre deux ocans. Il est lambriss
+de plaques de verre, parquet d'cailles de tortue, et s'ouvre aux
+quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les
+peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'paule. Nous
+dormirions sur des duvets plus mous que des nues, nous boirions des
+boissons froides dans des corces de fruits, et nous regarderions le
+soleil travers des meraudes! Viens!...
+
+Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrit:
+
+Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela
+qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la
+chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Prfres-tu un
+corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs,
+plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux!
+
+Antoine, malgr lui, les regarde.
+
+Toutes celles que tu as rencontres, depuis la fille des carrefours
+chantant sous sa lanterne jusqu' la patricienne effeuillant des roses
+du haut de sa litire, toutes les formes entrevues, toutes les
+imaginations de ton dsir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je
+suis un monde. Mes vtements n'ont qu' tomber, et tu dcouvriras sur ma
+personne une succession de mystres!
+
+Antoine claque des dents.
+
+Si tu posais ton doigt sur mon paule, ce serait comme une trane de
+feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps
+t'emplira d'une joie plus vhmente que la conqute d'un empire. Avance
+tes lvres! mes baisers ont le got d'un fruit qui se fondrait dans ton
+coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine,
+t'bahir de mes membres, et brl par mes prunelles, entre mes bras,
+dans un tourbillon ...
+
+Antoine fait un signe de croix.
+
+Tu me ddaignes! adieu!
+
+Elle s'loigne en pleurant, puis se retourne:
+
+Bien sr? une femme si belle!
+
+Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la soulve.
+
+Tu te repentiras, bel ermite, tu gmiras! tu t'ennuieras! mais je m'en
+moque! la! la! la! oh! oh! oh!
+
+Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant cloche-pied.
+
+Les esclaves dfilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires,
+l'lphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargs, les ngrillons,
+le singe, les courriers verts, tenant la main leur lis cass;--et la
+Reine de Saba s'loigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui
+ressemble des sanglots ou un ricanement.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Quand elle a disparu, Antoine aperoit un enfant sur le seuil de sa
+cabane.
+
+C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.
+
+Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire,
+contourn, d'aspect misrable. Des cheveux blancs couvrent sa tte
+prodigieusement grosse; et il grelotte sous une mchante tunique, tout
+en gardant sa main un rouleau de papyrus.
+
+La lumire de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.
+
+ANTOINE
+
+l'observe de loin et en a peur.
+
+Qui es tu?
+
+L'ENFANT rpond:
+
+Ton ancien disciple Hilarion!
+
+ANTOINE
+
+Tu mens! Hilarion habite depuis longues annes la Palestine.
+
+HILARION
+
+J'en suis revenu! c'est bien moi!
+
+ANTOINE
+
+se rapproche, et il le considre.
+
+Cependant sa figure tait brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.
+Celle-l est toute sombre et vieille.
+
+HILARION
+
+De longs travaux m'ont fatigu!
+
+ANTOINE
+
+La voix aussi est diffrente. Elle a un timbre qui vous glace.
+
+HILARION
+
+C'est que je me nourris de choses amres!
+
+ANTOINE
+
+Et ces cheveux blancs?
+
+HILARION
+
+J'ai eu tant de chagrins!
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+Serait-ce possible?...
+
+HILARION
+
+Je n'tais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu
+visite cette anne, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours
+que les Nomades t'ont apport du pain. Tu as dit, avant-hier, un
+matelot de te faire parvenir trois poinons.
+
+ANTOINE
+
+Il sait tout!
+
+HILARION
+
+Apprends mme que je ne t'ai jamais quitt. Mais tu passes de longues
+priodes sans m'apercevoir.
+
+ANTOINE
+
+Comment cela? Il est vrai que j'ai la tte si trouble! Cette nuit
+particulirement ...
+
+HILARION
+
+Tous les Pchs Capitaux sont venus. Mais leurs pitres embches se
+brisent contre un Saint tel que toi!
+
+ANTOINE
+
+Oh! non!... non! A chaque minute, je dfaille! Que ne suis-je un de
+ceux dont l'me est toujours intrpide et l'esprit ferme,--comme le
+grand Athanase, par exemple.
+
+HILARION
+
+Il a t ordonn illgalement par sept vques!
+
+ANTOINE
+
+Qu'importe! si sa vertu ...
+
+HILARION
+
+Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues,
+et finalement exil comme accapareur.
+
+ANTOINE
+
+Calomnie!
+
+HILARION
+
+Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trsorier des
+largesses?
+
+ANTOINE
+
+On l'affirme; j'en conviens.
+
+HILARION
+
+Il a brl, par vengeance, la maison d'Arsne!
+
+ANTOINE
+
+Hlas!
+
+HILARION
+
+Au concile de Nice, il a dit en parlant de Jsus: L'homme du
+Seigneur.
+
+ANTOINE
+
+Ah! cela c'est un blasphme!
+
+HILARION
+
+Tellement born du reste, qu'il avoue ne rien comprendre la nature du
+Verbe.
+
+ANTOINE
+
+souriant de plaisir:
+
+En effet, il n'a pas l'intelligence trs ... leve.
+
+HILARION
+
+Si l'on t'avait mis sa place, c'et t un grand bonheur pour tes
+frres comme pour toi. Cette vie l'cart des autres est mauvaise.
+
+ANTOINE
+
+Au contraire! L'homme, tant esprit, doit se retirer des choses
+mortelles. Toute action le dgrade. Je voudrais ne pas tenir la
+terre,--mme par la plante de mes pieds!
+
+HILARION
+
+Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au
+dbordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin,
+d'tuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton
+imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des
+des foules applaudissantes! Ta chastet n'est qu'une corruption plus
+subtile, et ce mpris du monde l'impuissance de ta haine contre lui!
+C'est l ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-tre parce qu'ils
+doutent. La possession de la vrit donne la joie. Est-ce que Jsus
+tait triste? Il allait entour d'amis, se reposait l'ombre de
+l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant
+ la pcheresse, gurissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de piti
+que pour ta misre. C'est comme un remords qui t'agite et une dmence
+farouche, jusqu' repousser la caresse d'un chien ou le sourire
+d'un enfant.
+
+ANTOINE
+
+clate en sanglots.
+
+Assez! assez! tu remues trop mon coeur!
+
+HILARION
+
+Secoue la vermine de tes haillons! Relve-toi de ton ordure! Ton Dieu
+n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!
+
+ANTOINE
+
+Cependant la souffrance est bnie. Les chrubins s'inclinent pour
+recevoir le sang des confesseurs.
+
+HILARION
+
+Admire donc les Montanistes! ils dpassent tous les autres.
+
+ANTOINE
+
+Mais c'est la vrit de la doctrine qui fait le martyre!
+
+HILARION
+
+Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il tmoigne galement
+pour l'erreur?
+
+ANTOINE
+
+Te tairas-tu, vipre!
+
+HILARION
+
+Cela n'est peut-tre pas si difficile. Les exhortations des amis, le
+plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain
+vertige, mille circonstances les aident.
+
+Antoine s'loigne d'Hilarion. Hilarion le suit.
+
+D'ailleurs, cette manire de mourir amne de grands dsordres. Denys,
+Cyprien et Grgoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blme,
+et le concile d'Elvire ...
+
+ANTOINE
+
+se bouche les oreilles.
+
+Je n'coute plus!
+
+HILARION
+
+levant la voix:
+
+Voil que tu retombes dans ton pch d'habitude, la paresse. L'ignorance
+est l'cume de l'orgueil. On dit: Ma conviction est faite, pourquoi
+discuter? et on mprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et
+jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans
+ta main?
+
+ANTOINE
+
+Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tte.
+
+HILARION
+
+Les efforts pour comprendre Dieu sont suprieurs tes mortifications
+pour le flchir. Nous n'avons de mrite que par notre soif du Vrai. La
+Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problmes que tu
+mconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut,
+pour son salut, communiquer avec ses frres,--ou bien l'glise,
+l'assemble des fidles, ne serait qu'un mot,--et couter toutes les
+raisons, ne ddaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le pote
+Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annonc le Sauveur. Denys
+l'Alexandrin reut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint
+Clment nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a t
+converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aime.
+
+ANTOINE
+
+Quel air d'autorit! Il me semble que tu grandis ...
+
+En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement leve; et Antoine,
+pour ne plus le voir, ferme les yeux.
+
+HILARION
+
+Rassure-toi, bon ermite!
+
+Asseyons-nous l, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand la
+premire lueur du jour je te saluais, en t'appelant claire toile du
+matin; et tu commenais tout de suite mes instructions. Elles ne sont
+pas finies. La lune nous claire suffisamment. Je t'coute.
+
+Il a tir un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croises, avec
+son rouleau de papyrus la main, il lve la tte vers saint Antoine,
+qui, assis prs de lui, reste le front pench.
+
+Aprs un moment de silence, Hilarion reprend:
+
+La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirme par les miracles?
+Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs
+peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un
+vnement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous
+toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous tonne
+pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?
+
+ANTOINE
+
+Peu importe! il faut croire l'criture!
+
+HILARION
+
+Saint Paul, Origne et bien d'autres ne l'entendaient pas littralement;
+mais si on l'explique par des allgories, elle devient le partage d'un
+petit nombre et l'vidence de la vrit disparat. Que faire?
+
+ANTOINE
+
+S'en remettre a l'glise!
+
+HILARION
+
+Donc l'criture est inutile?
+
+ANTOINE
+
+Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurits
+... Mais le Nouveau resplendit d'une lumire pure.
+
+HILARION
+
+Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparat Joseph, tandis
+que dans Luc, c'est Marie. L'onction de Jsus par une femme se passe,
+d'aprs le premier vangile, au commencement de sa vie publique, et,
+selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on
+lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel,
+dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les aptres
+ne doivent prendre ni argent ni sac, pas mme de sandales et de bton,
+dans Marc, au contraire, Jsus leur dfend de rien emporter si ce n'est
+des sandales et un bton. Je m'y perds!...
+
+ANTOINE
+
+avec bahissement:
+
+En effet ... en effet ...
+
+HILARION
+
+Au contact de l'hmorrodesse, Jsus se retourna en disant: Qui m'a
+touch? Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit
+l'omniscience de Jsus. Si le tombeau tait surveill par des gardes,
+les femmes n'avaient pas s'inquiter d'un aide pour soulever la pierre
+de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes
+femmes n'taient pas l. A Emmas, il mange avec ses disciples et leur
+fait tter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matriel,
+pondrable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?
+
+ANTOINE
+
+Il faudrait beaucoup de temps pour te rpondre!
+
+HILARION
+
+Pourquoi reut-il le Saint-Esprit, bien qu'tant le Fils? Qu'avait-il
+besoin du baptme s'il tait le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le
+tenter, lui, Dieu?
+
+Est-ce que ces penses-l ne te sont jamais venues?
+
+ANTOINE
+
+Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma
+conscience. Je les crase, elles renaissent, m'touffent; et je crois
+parfois que je suis maudit.
+
+HILARION
+
+Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?
+
+ANTOINE
+
+J'ai toujours besoin de l'adorer!
+
+Aprs un long silence:
+
+HILARION
+
+reprend:
+
+Mais en dehors du dogme, toute libert de recherches nous est permise.
+Dsires-tu connatre la hirarchie des Anges, la vertu des Nombres, la
+raison des germes et des mtamorphoses?
+
+ANTOINE
+
+Oui! oui! ma pense se dbat pour sortir de sa prison. Il me semble
+qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois mme, pendant la
+dure d'un clair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!
+
+HILARION
+
+Le secret que tu voudrais tenir est gard par des sages. Ils vivent dans
+un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vtus de blanc et
+calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des lopards tout
+l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le
+hennissement des licornes se mlent leurs voix. Tu les couteras; et
+la face de l'Inconnu se dvoilera!
+
+ANTOINE
+
+soupirant:
+
+La route est longue, et je suis vieux!
+
+HILARION
+
+Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a mme tout prs
+de toi; ici!--Entrons!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Et Antoine voit devant lui une basilique immense.
+
+La lumire se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil
+multicolore. Elle claire les ttes innombrables de la foule qui emplit
+la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas cts,--o l'on
+distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des
+chanettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes
+sur les murs.
+
+Au milieu de la foule, des groupes, et l, stationnent. Des hommes,
+debout sur des escabeaux, haranguent le doigt lev; d'autres prient les
+bras en croix, sont couchs par terre, chantent des hymnes, ou boivent
+du vin; autour d'une table, des fidles font les agapes; des martyrs
+dmaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards,
+appuys sur des btons, racontant leurs voyages.
+
+Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie
+et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure,
+des pines aux franges de leur vtement, les sandales noires de poussire,
+la peau brle par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux
+de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodes, des sayons de
+poil, des bonnets de matelots, des mitres d'vques. Leurs yeux fulgurent
+extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.
+
+Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se
+serrant contre son paule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes.
+Plusieurs sont habilles en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.
+
+HILARION
+
+Ce sont des chrtiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les
+femmes sont toujours pour Jsus, mme les idoltres, tmoin Procula
+l'pouse de Pilate et Poppe la concubine de Nron. Ne tremble
+plus! avance!
+
+Et il en arrive d'autres, continuellement.
+
+Ils se multiplient, se ddoublent, lgers comme des ombres, tout en
+faisant une grande clameur o se mlent des hurlements de rage, des cris
+d'amour, des cantiques et des objurgations.
+
+ANTOINE
+
+ voix basse:
+
+Que veulent-ils?
+
+HILARION
+
+Le Seigneur a dit j'aurais encore vous parler de bien des choses.
+Ils possdent ces choses.
+
+Et il le pousse vers un trne d'or cinq marches o, entour de
+quatre-vingt-quinze disciples, tous frotts d'huile, maigres et
+trs-ples, sige le prophte Mans,--beau comme un archange, immobile
+comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses
+cheveux natts, sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa
+droite un globe. Les images reprsentent les cratures qui sommeillaient
+dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,
+
+MANS
+
+fait tourner son globe; et rglant ses paroles sur une lyre d'o
+s'chappent des sons cristallins:
+
+La terre cleste est l'extrmit suprieure, la terre mortelle
+l'extrmit infrieure. Elle est soutenue par deux anges, le
+Splenditenens et l'Omophore six visages.
+
+Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinit impassible; en
+dessous, face face, sont le Fils de Dieu et le Prince des tnbres.
+
+Les tnbres s'tant avances jusqu' son royaume, Dieu tira de son
+essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des
+cinq lments. Mais les dmons des tnbres lui en drobrent une
+partie, et cette partie est l'me.
+
+Il n'y a qu'une seule me--universellement pandue, comme l'eau d'un
+fleuve divis en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent,
+grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle
+pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.
+
+Les mes sorties de ce monde migrent vers les astres, qui sont des
+tres anims.
+
+ANTOINE
+
+se met rire.
+
+Ah! ah! quelle absurde imagination!
+
+UN HOMME
+
+sans barbe, et d'apparence austre:
+
+En quoi?
+
+Antoine va rpondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est
+l'immense Origne; et
+
+MANS
+
+reprend:
+
+D'abord elles s'arrtent dans la lune, o elles se purifient. Ensuite
+elles montent dans le soleil.
+
+ANTOINE
+
+lentement:
+
+Je ne connais rien ... qui nous empche ... de le croire.
+
+MANS
+
+Le but de toute crature est la dlivrance du rayon cleste enferm dans
+la matire. Il s'en chappe plus facilement par les parfums, les pices,
+l'arme du vin cuit, les choses lgres qui ressemblent des penses.
+Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renatra dans le
+corps d'un celphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu
+plantes une vigne, tu seras li dans ses rameaux. La nourriture en
+absorbe. Donc, privez-vous! jenez!
+
+HILARION
+
+Ils sont temprants, comme tu vois!
+
+MANS
+
+Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs
+les Purs, grce leurs mrites, dpouillent les vgtaux de cette
+partie lumineuse et elle remonte son foyer. Les animaux, par la
+gnration, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!
+
+HILARION
+
+Admire leur continence!
+
+MANS
+
+Ou plutt, faites si bien qu'elles ne soient pas fcondes.--Mieux vaut
+pour l'me tomber sur la terre que de languir dans des entraves
+charnelles!
+
+ANTOINE
+
+Ah! l'abomination!
+
+HILARION
+
+Qu'importe la hirarchie des turpitudes? l'glise a bien fait du mariage
+un sacrement!
+
+SATURNIN
+
+en costume de Syrie:
+
+Il propage un ordre de choses funestes! Le Pre, pour punir les anges
+rvolts, leur ordonna de crer le monde. Le Christ est venu, afin que
+le Dieu des Juifs qui tait un de ces anges ...
+
+ANTOINE
+
+Un ange? lui! le Crateur!
+
+CERDON
+
+N'a-t-il pas voulu tuer Mose, tromper ses prophtes, sduit les
+peuples, rpandu le mensonge et l'idoltrie?
+
+MARCION
+
+Certainement, le Crateur n'est pas le vrai Dieu!
+
+SAINT CLMENT D'ALEXANDRIE
+
+La matire est ternelle!
+
+BARDESANES en mage de Babylone:
+
+Elle a t forme par les Sept Esprits plantaires.
+
+LES HERNIENS
+
+Les anges ont fait les mes!
+
+LES PRISCILLIANIENS
+
+C'est le Diable qui a fait le monde!
+
+ANTOINE
+
+se rejette en arrire:
+
+Horreur!
+
+HILARION
+
+le soutenant:
+
+Tu te dsespres trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un
+qui a reu la sienne de Thodas, l'ami de saint Paul. coute-le!
+
+Et, sur un signe d'Hilarion,
+
+VALENTIN
+
+en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crne pointu:
+
+Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en dlire.
+
+ANTOINE
+
+baisse la tte.
+
+L'oeuvre d'un Dieu en dlire!...
+
+Aprs un long silence:
+
+Comment cela?
+
+VALENTIN
+
+Le plus parfait des tres, des ons, l'Abme, reposait au sein de la
+Profondeur avec la Pense. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut
+pour compagne la Vrit.
+
+L'Intelligence et la Vrit engendrrent le Verbe et la Vie, qui leur
+tour, engendrrent l'Homme; et l'glise;--et cela fait huit ons!
+
+Il compte sur ses doigts.
+
+Le Verbe et la Vrit produisirent dix autres ons, c'est--dire cinq
+couples. L'Homme et l'glise en avaient produit douze autres, parmi
+lesquels le Paraclet et la Foi, l'Esprance et la Charit, le Parfait
+et la Sagesse, Sophia.
+
+L'ensemble de ces trente ons constitue le Plrme, ou Universalit
+de Dieu. Ainsi, comme les chos d'une voix qui s'loigne, comme les
+effluves d'un parfum qui s'vapore, comme les feux du soleil qui se
+couche, les Puissances manes du Principe vont toujours
+s'affaiblissant.
+
+Mais Sophia, dsireuse de connatre le Pre, s'lana hors du Plrme;
+--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit,
+qui avait reli entre eux tous les ons; et tous ensemble ils formrent
+Jsus, la fleur du Plrme.
+
+Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laiss dans le vide
+une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut
+piti, la dlivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth dlivre la
+lumire naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la
+matire noire.
+
+D'Acharamoth sortit le Dmiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du
+Diable. Il habite bien plus bas que le Plrme, sans mme l'apercevoir,
+tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et rpte par la bouche de ses
+prophtes: Il n'y a d'autre Dieu que moi! Puis il fit l'homme, et lui
+jeta dans l'me la semence immatrielle, qui tait l'glise, reflet de
+l'autre glise place dans le Plrme.
+
+Acharamoth, un jour, parvenant la rgion la plus haute, se joindra au
+Sauveur; le feu cach dans le monde anantira toute matire, se dvorera
+lui-mme, et les hommes, devenus de purs esprits, pouseront des anges!
+
+ORIGNE
+
+Alors le Dmon sera vaincu, et le rgne de Dieu commencera!
+
+Antoine retient un cri; et aussitt,
+
+BASILIDE
+
+le prenant par le coude:
+
+L'tre suprme avec les manations infinies s'appelle Abraxas, et le
+Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne,
+rectitude-sur-rectitude.
+
+On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots,
+inscrits sur cette calcdoine pour faciliter la mmoire.
+
+Et il montre son cou une petite pierre o sont graves des lignes
+bizarres.
+
+Alors tu seras transport dans l'Invisible; et suprieur la loi, tu
+mpriseras tout, mme la vertu!
+
+Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'aprs l'exemple de
+Kaulakau.
+
+ANTOINE
+
+Comment! et la croix?
+
+LES ELKHESATES
+
+en robe d'hyacinthe, lui rpondent:
+
+La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pres
+sont effaces, grce la mission qui est venue!
+
+On peut renier le Christ infrieur, l'homme-Jsus; mais il faut adorer
+l'autre Christ, clos dans sa personne sous l'aile de la Colombe.
+
+Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est fminin!
+
+Hilarion a disparu; et Antoine pouss par la foule arrive devant
+
+LES CARPOCRATIENS
+
+tendus avec des femmes sur des coussins d'carlate:
+
+Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une srie de conditions
+et d'actions. Pour t'affranchir des tnbres, accomplis, ds maintenant,
+leurs oeuvres! L'poux va dire l'pouse: Fais la charit ton frre,
+et elle te baisera.
+
+LES NICOLATES
+
+assembls autour d'un mets qui fume:
+
+C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est
+permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande.
+Tche de l'exterminer force de dbauches! Prounikos, la mre du Ciel,
+s'est vautre dans les ignominies.
+
+LES MARCOSIENS
+
+avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume:
+
+Entre chez nous pour t'unir l'Esprit! Entre chez nous pour boire
+l'immortalit!
+
+Et l'un d'eux lui montre, derrire une tapisserie, le corps d'un homme
+termin par une tte d'ne. Cela reprsente Sabaoth, pre du Diable. En
+marque de haine, il crache dessus.
+
+Un autre dcouvre un lit trs-bas, jonch de fleurs, en disant que
+
+
+ Les noces spirituelles vont s'accomplir.
+
+
+Un troisime tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y
+parat:
+
+Ah! le voil! le voil! le sang du Christ!
+
+Antoine s'carte. Mais il est clabouss par l'eau qui saute d'une cuve.
+
+LES HELVIDIENS
+
+s'y jettent la tte en bas, en marmottant:
+
+L'homme rgnr par le baptme est impeccable!
+
+Puis il passe prs d'un grand feu, o se chauffent les Adamites,
+compltement nus pour imiter la puret du paradis; et il se heurte aux
+
+MESSALIENS
+
+vautrs sur les dalles, moiti endormis, stupides:
+
+Oh! crase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un
+pch, toute occupation mauvaise!
+
+Derrire ceux-l, les abjects
+
+PATERNIENS
+
+hommes, femmes et enfants, ple-mle sur un tas d'ordures, relvent
+leurs faces hideuses barbouilles de vin:
+
+Les parties infrieures du corps faites par le Diable lui appartiennent.
+Buvons, mangeons, forniquons!
+
+AETIUS
+
+Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu!
+
+Mais tout coup
+
+UN HOMME
+
+vtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet
+de lanires la main; et frappant au hasard de droite et de gauche,
+violemment:
+
+Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, hrtiques et dmons! la vermine
+des coles, la lie de l'enfer! Celui-l, Marcion, c'est un matelot de
+Sinope excommuni pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien;
+Aetius a vol sa concubine, Nicolas prostitu sa femme; et Mans, qui se
+fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut corch vif avec
+une pointe de roseau, si bien que sa peau tanne se balance aux portes
+de Clsiphon!
+
+ANTOINE
+
+a reconnu Tertullien, et s'lance pour le rejoindre:
+
+Matre! moi! moi!
+
+TERTULLIEN
+
+continuant:
+
+Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jenez, pleurez,
+mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! aprs Jsus, la
+science est inutile!
+
+Tous ont fui; et Antoine voit, la place de Tertullien, une femme
+assise sur un banc de pierre.
+
+Elle sanglote, la tte appuye contre une colonne, les cheveux pendants,
+le corps affaiss dans une longue simarre brune.
+
+Puis, ils se trouvent l'un prs de l'autre, loin de la foule;--et un
+silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois,
+quand le vent s'arrte et que les feuilles tout coup ne remuent plus.
+
+Cette femme est trs-belle, fltrie pourtant et d'une pleur de spulcre.
+Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de penses,
+mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,
+
+PRISCILLA
+
+se met dire:
+
+J'tais dans la dernire chambre des bains, et je m'endormais au
+bourdonnement des rues.
+
+Tout coup j'entendis des clameurs. On criait: C'est un magicien!
+c'est le Diable! Et la foule s'arrta devant notre maison, en face du
+temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu' la hauteur du
+soupirail.
+
+Sur le pristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de
+fer son cou. Il prenait des charbons dans un rchaud, et il s'en faisait
+sur la poitrine de larges tranes, en appelant Jsus, Jsus! Le peuple
+disait: Cela n'est pas permis! lapidons-le! Lui, il continuait. C'taient
+des choses inoues, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil
+tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or
+vibrer. Le jour tomba. Mes bras lchrent les barreaux, mon corps dfaillit,
+et quand il m'eut emmene sa maison ...
+
+ANTOINE
+
+De qui donc parles-tu?
+
+PRISCILLA
+
+Mais, de Montanus!
+
+ANTOINE
+
+Il est mort, Montanus.
+
+PRISCILLA
+
+Ce n'est pas vrai!
+
+UNE VOIX
+
+Non, Montanus n'est pas mort!
+
+Antoine se retourne; et prs de lui, de l'autre ct, sur le banc, une
+seconde femme est assise,--blonde celle-l, et encore plus ple, avec
+des bouffissures sous les paupires comme si elle avait longtemps
+pleur. Sans qu'il l'interroge, elle dit:
+
+MAXIMILLA
+
+Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu' un dtour du chemin,
+nous vmes un homme sous un figuier.
+
+Il cria de loin: Arrtez-vous! et il se prcipita en nous injuriant.
+Les esclaves accoururent. Il clata de rire. Les chevaux se cabrrent.
+Les molosses hurlaient tous.
+
+Il tait debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait
+claquer son manteau.
+
+En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanit de nos
+oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du ct des
+dromadaires, cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous
+la mchoire.
+
+Sa fureur me versait l'pouvante dans les entrailles; c'tait pourtant
+comme une volupt qui me berait, m'enivrait.
+
+D'abord, les esclaves s'approchrent. Matre, dirent-ils, nos btes
+sont fatigues; puis ce furent les femmes: Nous avons peur, et les
+esclaves s'en allrent. Puis, les enfants se mirent pleurer: Nous
+avons faim! Et comme on n'avait pas rpondu aux femmes, elles
+disparurent.
+
+Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un prs de moi. C'tait l'poux;
+j'coutais l'autre. Il se trana parmi les pierres en s'criant Tu
+m'abandonnes? et je rpondis: Oui! va-t'en!--afin d'accompagner
+Montanus.
+
+ANTOINE
+
+Un eunuque!
+
+PRISCILLA
+
+Ah! cela t'tonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe
+et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les mes, mieux
+que les corps, peuvent s'treindre avec dlire. Pour conserver
+impunment Eustolie, Lonce l'vque se mutila,--aimant mieux son amour
+que sa virilit. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint;
+Sotas n'a pu me gurir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la
+dernire des prophtesses; et aprs moi, la fin du monde viendra.
+
+MAXIMILLA
+
+Il m'a combl de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en
+est plus aime!
+
+PRISCILLA
+
+Tu mens! c'est moi!
+
+MAXIMILLA
+
+Non, c'est moi!
+
+Elles se battent.
+
+Entre leurs paules parat la tte d'un ngre.
+
+MONTANUS
+
+couvert d'un manteau noir, ferm par deux os de mort:
+
+Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes
+par cette union dans la plnitude spirituelle. Aprs l'ge du Pre,
+l'ge du Fils; et j'inaugure le troisime, celui du Paraclet. Sa lumire
+m'est venue durant les quarante nuits que la Jrusalem cleste a brill
+dans le firmament, au-dessus de ma maison, Pepuza.
+
+Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanires vous flagellent!
+comme vos membres endoloris se prsentent mes ardeurs! comme vous
+languissez sur ma poitrine, d'un irralisable amour! Il est si fort
+qu'il vous a dcouvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir
+les mes avec vos yeux.
+
+Antoine fait un geste d'tonnement.
+
+TERTULLIEN
+
+revenu prs de Montanus:
+
+Sans doute, puisque l'me a un corps,--ce qui n'a point de corps
+n'existant pas.
+
+MONTANUS
+
+Pour la rendre plus subtile, j'ai institu des mortifications
+nombreuses, trois carmes par an, et pour chaque nuit des prires o
+l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'chappant ne ternisse
+la pense. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutt de tout
+mariage! Les anges ont pch avec les femmes.
+
+LES ARCONTIQUES
+
+en cilices de crins:
+
+Le Sauveur a dit: Je suis venu pour dtruire l'oeuvre de la Femme.
+
+LES TATIANIENS
+
+en cilices de joncs:
+
+L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps.
+
+Et, avanant toujours du mme ct, Antoine rencontre
+
+LES VALSIENS
+
+tendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur
+tunique.
+
+Ils lui prsentent un couteau:
+
+Fais comme Origne et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains,
+lche? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite?
+
+Et pendant qu'il est les regarder se dbattre, tendus sur le dos dans
+les mares de leur sang,
+
+LES CANITES
+
+les cheveux, nous par une vipre, passent prs de lui, en vocifrant
+son oreille:
+
+Gloire Can! gloire Sodome! gloire Judas!
+
+Can fit la race des forts. Sodome pouvanta la terre avec son
+chtiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans
+lui pas de mort et pas de rdemption!
+
+Ils disparaissent sous la horde des
+
+CIRCONCELLIONS
+
+vtus de peaux de loup, couronns d'pines, et portant des masques de fer:
+
+crasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche
+qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la
+housse de l'ne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se dsole
+parce que les autres ne sont pas des misrables comme lui.
+
+Nous, les Saints, pour hter la fin du monde, nous empoisonnons,
+brlons, massacrons!
+
+Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous
+enlevons avec des tenailles la peau de nos ttes, nous talons nos
+membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours!
+
+Honni le baptme! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation
+universelle!
+
+Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs.
+
+Les Audiens tirent des flches contre le Diable; les Collyridiens
+lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant
+une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprs
+d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son ide, fait voir un pain
+rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampsens, distribue,
+comme une hostie, la poussire de ses sandales. Sur le lit des
+Marcosiens jonch de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions
+s'entr'gorgent, les Valsiens rlent, Bardesane chante, Carpocras
+danse, Maximilla et Priscilla poussent des gmissements sonores;--et la
+fausse prophtesse de Cappadoce, toute nue, accoude sur un lion et
+secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible.
+
+Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux
+cous des Hrsiarques entre-croisent des lignes de feux, les
+constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous
+le va-et-vient de la foule, dont chaque tte est un flot qui saute
+et rugit.
+
+Cependant,--du fond mme de la clameur, une chanson s'lve avec des
+clats de rire, o le nom de Jsus revient.
+
+Ce sont des gens de la plbe, tous frappant dans leurs mains pour
+marquer la cadence. Au milieu d'eux est
+
+ARIUS
+
+en costume de diacre.
+
+Les fous qui dclament contre moi prtendent expliquer l'absurde; et
+pour les perdre tout fait, j'ai compos des petits pomes tellement
+drles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et
+les ports.
+
+Mille fois non! le Fils n'est pas coternel au Pre, ni de mme
+substance! Autrement il n'aurait pas dit: Pre, loigne de moi ce
+calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais mon
+Dieu, votre Dieu! et d'autres paroles attestant sa qualit de
+crature. Elle nous est dmontre, de plus, par tous ses noms: agneau,
+pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophte, bonne voie,
+pierre angulaire!
+
+SABELLIUS
+
+Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.
+
+ARIUS
+
+Le concile d'Antioche a dcid le contraire.
+
+ANTOINE
+
+Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'tait Jsus?
+
+LES VALENTINIENS
+
+C'tait l'poux d'Acharamoth repentie!
+
+LES SETHIANIENS
+
+C'tait Sem, fils de No!
+
+LES THODOTIENS
+
+C'tait Melchisdech!
+
+LES MRINTHIENS
+
+Ce n'tait rien qu'un homme!
+
+LES APOLLINARISTES
+
+Il en a pris l'apparence! il a simul la Passion.
+
+MARCEL D'ANCYRE
+
+C'est un dveloppement du Pre!
+
+LE PAPE CALIXTE
+
+Pre et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu!
+
+MTHODIUS
+
+Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme!
+
+CRINTHE
+
+Et il ressuscitera!
+
+VALENTIN
+
+Impossible,--son corps tant cleste!
+
+PAUL DE SAMOSATE
+
+Il n'est Dieu que depuis son baptme!
+
+HERMOGNE
+
+Il habite le soleil!
+
+Et tous les hrsiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure,
+la tte dans ses mains.
+
+UN JUIF
+
+ barbe rouge, et la peau macule de lpre, s'avance tout prs de lui;
+--et ricanant horriblement:
+
+Son me tait l'me d'Esa! Il souffrait de la maladie
+bellrophontienne; et sa mre, la parfumeuse, s'est livre Pantherus,
+un soldat romain, sur des gerbes de mas, un soir de moisson.
+
+ANTOINE
+
+vivement, relve sa tte, les regarde sans parler; puis marchant droit
+sur eux:
+
+Docteurs, magiciens, vques et diacres, hommes, arrire! arrire! Vous
+tes tous des mensonges!
+
+LES HRSIARQUES
+
+Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prires plus
+difficiles, des lans d'amour suprieurs, des extases aussi longues.
+
+ANTOINE
+
+Mais pas de rvlation! pas de preuves!
+
+Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes
+de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'toffes;--et se poussant les
+uns les autres:
+
+LES CRINTHIENS
+
+Voil l'vangile des Hbreux!
+
+LES MARCIONITES
+
+L'vangile du Seigneur!
+
+LES MARCOSIENS
+
+L'vangile d've!
+
+LES ENCRATITES
+
+L'vangile de Thomas!
+
+LES CANITES
+
+L'vangile de Judas!
+
+BASILIDE
+
+Le trait de l'me advenue!
+
+MANS
+
+La prophtie de Barcouf!
+
+Antoine se dbat, leur chappe;--et il aperoit dans un coin, plein
+d'ombre,
+
+LES VIEUX BIONITES
+
+desschs comme des momies, le regard teint, les sourcils blancs.
+
+Ils disent, d'une voix chevrotante:
+
+Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du
+charpentier! Nous tions de son ge, nous habitions dans sa rue. Il
+s'amusait avec de la boue modeler des petits oiseaux, sans avoir
+peur du coupant des tailloirs, aidait son pre dans son travail, ou
+assemblait pour sa mre des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un
+voyage en gypte, d'o il rapporta de grands secrets. Nous tions
+Jricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causrent
+ voix basse, sans que personne pt les entendre. Mais c'est partir de
+ce moment qu'il fit du bruit en Galile et qu'on a dbit sur son compte
+beaucoup de fables.
+
+Ils rptent, en tremblotant:
+
+Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu!
+
+ANTOINE
+
+Ah! encore, parlez! parlez! Comment tait son visage?
+
+TERTULLIEN
+
+D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'tait charg de tous les
+crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformits du monde.
+
+ANTOINE
+
+Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait
+une beaut plus qu'humaine.
+
+EUSBE DE CSARE
+
+Il y a bien Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis
+d'herbes, une statue de pierre, leve, ce qu'on prtend, par
+l'hmorrodesse. Mais le temps lui a rong la face, et les pluies ont
+gt l'inscription.
+
+Une femme sort du groupe des Carpocratiens.
+
+MARCELLINA
+
+Autrefois, j'tais diaconesse Rome dans une petite glise, o je
+faisais voir aux fidles les images en argent de saint Paul, d'Homre,
+de Pythagore et de Jsus-Christ.
+
+Je n'ai gard que la sienne.
+
+Elle entr'ouvre son manteau.
+
+La veux-tu?
+
+UNE VOIX
+
+Il reparat, lui-mme, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens!
+
+Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entrane.
+
+Il monte un escalier compltement obscur;--et aprs bien des marches,
+il arrive devant une porte.
+
+Alors, celui qui le mne (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit
+l'oreille d'un autre: Le Seigneur va venir,--et ils sont introduits
+dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.
+
+Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide
+couleur de sang, avec une tte d'homme d'o s'chappent des rayons,
+et le mot _Knouphis_, crit en grec tout autour. Elle domine un ft de
+colonne, pos au milieu d'un pidestal. Sur les autres parois de la
+chambre, des mdaillons en fer poli reprsentent des ttes d'animaux,
+celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tte
+d'ne--encore!
+
+Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumire
+vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperoit la lune qui
+brille au loin sur les flots, et mme il distingue leur petit
+clapotement rgulier, avec le bruit sourd d'une carne de navire tapant
+contre les pierres d'un mle.
+
+Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par
+intervalles, comme un aboiement touff. Des femmes sommeillent, le
+front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement
+perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur.
+Auprs d'elles, des enfants demi-nus, tout dvors de vermine, regardent
+d'un air idiot les lampes brler;--et on ne fait rien; on attend
+quelque chose.
+
+Ils parlent voix basse de leurs familles, ou se communiquent des
+remdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du
+jour, la perscution devenant trop forte. Les paens pourtant ne sont
+pas difficiles tromper. Ils croient, les sots, que nous adorons
+Knouphis!
+
+Mais un des frres, inspir tout coup, se pose devant la colonne, o
+l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et
+d'aristoloches.
+
+Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes
+parallles.
+
+L'INSPIR
+
+droul une pancarte couverte de cylindres entremls, puis commence:
+
+Sur les tnbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent
+s'chappa, qui semblait la voix de la lumire.
+
+TOUS
+
+rpondent, en balanant leurs corps:
+
+Kyrie eleson!
+
+L'INSPIR
+
+L'homme, ensuite, fut cr par l'infme Dieu d'Isral, avec l'auxiliaire
+de ceux-l:
+
+En dsignant les mdaillons,
+
+Astophaios, Oraos, Sabaoth, Adona, Elo, Ia!
+
+Et il gisait sur la boue, hideux, dbile, informe, sans pense.
+
+TOUS
+
+d'un ton plaintif:
+
+Kyrie eleson!
+
+L'INSPIR
+
+Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son me.
+
+Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colre. Il l'emprisonna
+dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science.
+
+L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par
+de longs dtours, le fit dsobir cette loi de haine.
+
+Et l'homme, quand il eut got de la science, comprit les choses
+clestes.
+
+TOUS
+
+avec force:
+
+Kyrie eleson!
+
+L'INSPIR
+
+Mais Iabdalaoth, pour se venger, prcipita l'homme dans la matire, et
+le serpent avec lui!
+
+TOUS trs-bas:
+
+Kyrie eleson!
+
+Ils ferment la bouche, puis se taisent.
+
+Les senteurs du port se mlent dans l'air chaud la fume des lampes.
+Leurs mches, en crpitant, vont s'teindre; de longs moustiques
+tournoient. Et Antoine rle d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une
+monstruosit flottant autour de lui, l'effroi d'un crime prs de
+s'accomplir.
+
+Mais
+
+L'INSPIR
+
+frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tte, psalmodie sur
+un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flte aigu:
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+Vloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains!
+
+Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des
+taches d'or, comme le firmament sem d'toiles! Pareil aux enroulements
+de la vigne et aux circonvolutions des entrailles!
+
+Inengendr! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honor
+pidaure! Bon pour les hommes! qui as guri le roi Ptolme, les soldats
+de Mose, et Glaucus fils de Minos!
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+TOUS
+
+rptent:
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+Cependant, rien ne se montre.
+
+Pourquoi? qu'a-t-il?
+
+Et on se concerte, on propose des moyens.
+
+Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulvement se fait dans
+la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tte d'un
+python parat.
+
+Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait
+autour d'un disque immobile, puis se dveloppe, s'allonge; il est norme
+et d'un poids considrable. Pour empcher qu'il ne frle la terre, les
+hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tte, les
+enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la
+muraille, s'en va indfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se
+ddoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine.
+
+LES FIDLES
+
+collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.
+
+C'est toi! c'est toi!
+
+lev d'abord par Mose, bris par zchias, rtabli par le Messie. Il
+t'avait bu dans les ondes du baptme; mais tu l'as quitt au jardin des
+Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.
+
+Tordu la barre de la croix, et plus haut que sa tte, en bavant sur la
+couronne d'pines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jsus, toi,
+tu es le Verbe! tu es le Christ!
+
+Antoine s'vanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les
+clats de bois, o brle doucement la torche qui a gliss de sa main.
+
+Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperoit le Nil,
+onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent
+au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a
+pas quitt les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des
+bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.
+
+Un temps inapprciable s'coule.
+
+Puis, la vote d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font
+des lignes noires sur un fond bleu;--et ses cts, dans l'ombre, des
+gens pleurent et prient entours d'autres qui les exhortent et les
+consolent.
+
+Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un
+jour d't.
+
+Des voix aigus crient des pastques, de l'eau, des boissons la glace,
+des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps autre, des
+applaudissements clatent. Il entend marcher sur sa tte.
+
+Tout coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit
+de l'eau dans un aqueduc.
+
+Et il aperoit en face, derrire les barreaux d'une autre loge, un lion
+qui se promne,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges
+de pourpre. Au del, des couronnes de monde tages symtriquement vont
+en s'largissant depuis la plus basse qui enferme l'arne jusqu' la plus
+haute, o se dressent des mts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu
+dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre,
+coupent, intervalles gaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins
+disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, snateurs, soldats,
+plbiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules
+de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches
+de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant,
+tumultueux et furieux l'tourdit, comme une immense cuve bouillonnante.
+Au milieu de l'arne, sur un autel, fume un vase d'encens.
+
+Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrtiens condamns aux btes.
+Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes
+les bandelettes de Crs. Leurs amis se partagent des bribes de leurs
+vtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu,
+disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'
+la fin.
+
+Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique
+noire, dont la figure s'est dj montre quelque part; il les entretient
+du nant du monde et de la flicit des lus. Antoine est transport
+d'amour. Il souhaite l'occasion de rpandre sa vie pour le Sauveur, ne
+sachant pas s'il n'est point lui-mme un de ces martyrs.
+
+Mais, sauf un Phrygien longs cheveux, qui reste les bras levs, tous
+ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme
+rve, debout, la tte basse.
+
+LE VIEILLARD
+
+n'a pas voulu payer, l'angle d'un carrefour, devant une statue de
+Minerve; et il considre ses compagnons avec un regard qui signifie:
+
+Vous auriez du me secourir! Des communauts s'arrangent quelquefois pour
+qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont mme obtenu de
+ces lettres dclarant faussement qu'on a sacrifi aux idoles.
+
+Il demande:
+
+N'est-ce pas Ptrus d'Alexandrie qui a rgl ce qu'on doit faire quand
+on a flchi dans les tourments?
+
+Puis, en lui-mme:
+
+Ah! cela est bien dur mon ge! mes infirmits me rendent si faible!
+Cependant, j'aurais pu vivre jusqu' l'autre hiver, encore!
+
+Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du ct de
+l'autel.
+
+LE JEUNE HOMME
+
+qui a troubl, par des coups, une fte d'Apollon, murmure:
+
+Il ne tenait qu' moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!
+
+--Les soldats t'auraient pris, dit un des frres.
+
+--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde
+fois, j'aurais eu plus de force, bien sr!
+
+Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, toutes
+les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du ct de l'autel.
+
+Mais
+
+L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE
+
+accourt sur lui:
+
+Quel scandale! Comment, toi, une victime d'lection? Toutes ces femmes
+qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un
+miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de
+Polycarpe teignait les flammes de son bcher.
+
+Il se tourne vers le vieillard:
+
+Pre, pre! tu dois nous difier par ta mort. En la retardant, tu
+commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des
+bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-tre que ton
+exemple va convertir le peuple entier.
+
+Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrter,
+d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout coup regarde
+Antoine, se met rugir--et une vapeur sort de sa gueule.
+
+Les femmes sont tasses contre les hommes.
+
+LE CONSOLATEUR
+
+va de l'un l'autre.
+
+Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brlait avec des plaques de
+fer, si des chevaux t'carteraient, si ton corps enduit de miel tait
+dvor par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est
+surpris dans un bois.
+
+Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles btes froces; il
+croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans
+leurs mchoires.
+
+Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.
+
+Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait l'cart. Il a brl
+trois temples; et il s'avance les bras levs, la bouche ouverte, la tte
+au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.
+
+LE CONSOLATEUR
+
+s'crie:
+
+Arrire! arrire! L'esprit de Montanus vous prendrait.
+
+TOUS
+
+reculent, en vocifrant:
+
+Damnation au Montaniste!
+
+Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.
+
+Les lions cabrs se mordent la crinire. Le peuple hurle: Aux btes!
+aux btes!
+
+Les martyrs clatant en sanglots, s'treignent. Une coupe de vin
+narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en
+main, vivement.
+
+Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle
+s'ouvre; un lion sort.
+
+Il traverse l'arne, grands pas obliques. Derrire lui, la file,
+paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthres, des
+lopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.
+
+Le claquement d'un fouet retentit. Les chrtiens chancellent,--et, pour
+en finir, leurs frres les poussent. Antoine ferme les yeux.
+
+Ils les ouvre. Mais des tnbres l'enveloppent.
+
+Bientt elles s'clairassent; et il distingue une plaine aride et
+mamelonneuse, comme on en voit autour des carrires abandonnes.
+
+ et l, un bouquet d'arbustes se lve parmi des dalles ras du sol;
+et des formes blanches, plus indcises que des nuages, sont penches
+sur elles.
+
+Il en arrive d'autres, lgrement. Des yeux brillent dans la fente des
+longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui
+s'exhalent, Antoine reconnat des patriciennes. Il y a aussi des hommes,
+mais de condition infrieure, car ils ont des visages la fois nafs et
+grossiers.
+
+UNE D'ELLES
+
+en respirant largement:
+
+Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des spulcres!
+Je suis si fatigue de la mollesse des lits, du fracas des jours, de
+la pesanteur du soleil!
+
+Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les
+fidles y allument d'autres torches, et vont les planter sur
+les tombeaux.
+
+UNE FEMME
+
+haletante:
+
+Ah! enfin, me voil! Mais quel ennui que d'avoir pous un idoltre!
+
+UNE AUTRE
+
+Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frres, tout est
+suspect nos maris!--et mme il faut nous cacher quand nous faisons le
+signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.
+
+UNE AUTRE
+
+Avec le mien, c'tait tous les jours des querelles; je ne voulais pas me
+soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger,
+il m'a fait poursuivre comme chrtienne.
+
+UNE AUTRE
+
+Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a tran par
+les talons derrire un char, comme Hector, depuis la porte Esquilenne
+jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux cts du chemin le sang
+tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voil!
+
+Elle tire de sa poitrine une ponge toute noire, la couvre de baisers,
+puis se jette sur les dalles, en criant:
+
+Ah! mon ami! mon ami!
+
+UN HOMME
+
+Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut
+lapide au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui
+brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant
+les recouvre!
+
+Il se jette sur un tombeau.
+
+O ma fiance! ma fiance!
+
+ET TOUS LES AUTRES
+
+par la plaine:
+
+O ma soeur! mon frre! ma fille! ma mre!
+
+Ils sont genoux, le front dans les mains, ou le corps tout plat, les
+deux bras tendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulvent leur
+poitrine la briser. Ils regardent le ciel en disant:
+
+Aie piti de son me, mon Dieu! Elle languit au sjour des ombres;
+daigne l'admettre dans la Rsurrection, pour qu'elle jouisse de
+ta lumire!
+
+Ou, l'oeil fix sur les dalles, ils murmurent:
+
+Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apport du vin, des viandes!
+
+UNE VEUVE
+
+Voici du pultis, fait par moi, selon son got, avec beaucoup d'oeufs et
+double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme
+autrefois, n'est-ce pas?
+
+Elle en porte un peu ses lvres; et, tout coup, se met rire d'une
+faon extravagante, frntique.
+
+Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorge.
+
+Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte,
+les libations redoublent. Leurs yeux noys de larmes se fixent les uns
+sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de dsolation; peu peu,
+leurs mains se touchent, leurs lvres s'unissent, les voiles
+s'entr'ouvrent, et ils se mlent sur les tombes entre les coupes et
+les flambeaux.
+
+Le ciel commence blanchir. Le brouillard mouille leurs vtements;--et,
+sans avoir l'air de se connatre, ils s'loignent les uns des autres par
+des chemins diffrents, dans la campagne.
+
+Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transforme.
+
+Et Antoine voit nettement travers des bambous une fort de colonnes,
+d'un gris bleutre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul
+tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui
+s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales
+et perpendiculaires, indfiniment multiplies, ressemblerait une
+charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en
+place, avec un feuillage noirtre, comme celui du sycomore.
+
+Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des
+fleurs violettes et des fougres, pareilles des plumes d'oiseaux.
+
+Sous les rameaux les plus bas, se montrent et l les cornes d'un
+bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchs,
+des papillons voltigent, des lzards se tranent, des mouches
+bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation
+d'une vie profonde.
+
+A l'entre du bois, sur une manire de bcher, est une chose trange--un
+homme--enduit de bouse de vache, compltement nu, plus sec qu'une momie;
+ses articulations forment des noeuds l'extrmit de ses os qui semblent
+des btons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure trs-
+longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air,
+ankylos, raide comme un pieu;--et il se tient l depuis si longtemps que
+des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.
+
+Aux quatre coins de son bcher flambent quatre feux. Le soleil est juste
+en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder
+Antoine:
+
+Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?
+
+Des flammes sortent de tous les cts par les intervalles des poutres;
+et
+
+LE GYMNOSOPHISTE
+
+reprend:
+
+Pareil au rhinocros, je me suis enfonc dans la solitude. J'habitais
+l'arbre derrire moi.
+
+En effet, le gros figuier prsente, dans ses cannelures, une excavation
+naturelle de la taille d'un homme.
+
+Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance
+des prceptes, que pas mme un chien ne m'a vu manger.
+
+Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du dsir, le
+dsir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action,
+tout contact; et--sans plus bouger que la stle d'un tombeau, exhalant
+mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et
+considrant l'ther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune
+dans mon coeur,--je songeais l'essence de la grande Ame d'o
+s'chappent continuellement, comme des tincelles de feu, les principes
+de la vie.
+
+J'ai saisi enfin l'Ame suprme dans tous les tres, tous les tres dans
+l'Ame suprme;--et je suis parvenu y faire entrer mon me, dans
+laquelle j'avais fait rentrer mes sens.
+
+Je reois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui
+ne se dsaltre que dans les rayons de la pluie.
+
+Par cela mme que je connais les choses, les choses n'existent plus.
+
+Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de
+bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.
+
+Mes austrits effroyables m'ont fait suprieur aux Puissances. Une
+contraction de ma pense peut tuer cent fils de rois, dtrner les
+dieux, bouleverser le monde.
+
+Il a dit tout cela d'une voix monotone.
+
+Les feuilles l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre,
+s'enfuient.
+
+Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:
+
+J'ai pris en dgot la forme, en dgot la perception, en dgot jusqu'
+la connaissance elle-mme,--car la pense ne survit pas au fait transitoire
+qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.
+
+Tout ce qui est engendr prira, tout ce qui est mort doit revivre; les
+tres actuellement disparus sjourneront dans des matrices non encore
+formes, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres
+cratures.
+
+Mais, comme j'ai roul dans une multitude infinie d'existences, sous des
+enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne
+veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps,
+maonne de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine
+d'immondices;--et, pour ma rcompense, je vais enfin dormir au plus
+profond de l'absolu, dans l'Anantissement.
+
+Les flammes s'lvent jusqu' sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tte
+passe travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux bants
+regardent toujours.
+
+ANTOINE
+
+se relve.
+
+La torche, par terre, a incendi les clats de bois; et les flammes ont
+roussi sa barbe.
+
+Tout en criant, Antoine trpigne sur le feu;--et quand il ne reste plus
+qu'un amas de cendres:
+
+O est donc Hilarion? Il tait l tout l'heure.
+
+Je l'ai vu!
+
+Eh! non, c'est impossible! je me trompe!
+
+Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-tre pas plus
+de ralit. Je deviens fou. Du calme! o tais-je? qu'y avait-il?
+
+Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages
+indiens. Kalanos se brla devant Alexandre; un autre a fait de mme du
+temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que
+l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrpidit de
+martyrs!... Quant ceux-l, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait
+dit sur les dbauches qu'ils occasionnent.
+
+Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hrsiarques ... Quels
+cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de dbordements de la chair et
+d'garements de l'esprit?
+
+C'est vers Dieu qu'ils prtendent se diriger par toutes ces voies! De
+quel droit les maudire, moi qui trbuche dans la mienne? Quand ils ont
+disparu, j'allais peut-tre en apprendre davantage. Cela tourbillonnait
+trop vite; je n'avais pas le temps de rpondre. A prsent, c'est comme
+s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumire. Je
+suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir
+teint le feu!
+
+Une flamme voltige entre les roches; et bientt une voix saccade se
+fait entendre, au loin, dans la montagne.
+
+Est-ce l'aboiement d'une hyne, ou les sanglots de quelque voyageur
+perdu?
+
+Antoine coute. La flamme se rapproche.
+
+Et il voit venir une femme qui pleure, appuye sur l'paule d'un homme
+barbe blanche.
+
+Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tte
+comme elle, avec une tunique de mme couleur, et porte un vase de
+bronze, d'o s'lve une petite flamme bleue.
+
+Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme.
+
+L'TRANGER (SIMON)
+
+C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mne partout avec moi.
+
+Il hausse le vase d'airain.
+
+Antoine la considre, la lueur de cette flamme qui vacille.
+
+Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des
+traces de coups; ses cheveux pars s'accrochent dans les dchirures de
+ses haillons; ses yeux paraissent insensibles la lumire.
+
+SIMON
+
+Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler,
+sans manger; puis elle se rveille,--et dbite des choses merveilleuses.
+
+ANTOINE
+
+Vraiment?
+
+SIMON
+
+Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as dire!
+
+Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses
+doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente:
+
+HLNE (ENNOIA)
+
+J'ai souvenir d'une rgion lointaine, couleur d'meraude. Un seul arbre
+l'occupe.
+
+Antoine tressaille.
+
+A chaque degr de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple
+d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines
+d'un corps, et ils regardent la vie ternelle circuler depuis les
+racines plongeant dans l'ombre jusqu'au fate qui dpasse le soleil.
+Moi, sur la deuxime branche, j'clairais avec ma figure les
+nuits d't.
+
+ANTOINE
+
+se touchant le front.
+
+Ah! ah! je comprends! la tte!
+
+SIMON
+
+le doigt sur la bouche:
+
+Chut!...
+
+HLNE
+
+La voile restait bombe, la carne fendait l'cume. Il me disait: Que
+m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu
+m'appartiendras, dans ma maison!
+
+Qu'elle tait douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur
+le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.
+
+A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on
+allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout arm conduisant un
+char le long du rivage de la mer.
+
+ANTOINE
+
+Mais elle est folle entirement! Pourquoi?...
+
+SIMON
+
+Chut!... chut!
+
+HLNE
+
+Ils m'ont graisse avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour
+que je l'amuse.
+
+Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots
+grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes
+coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte
+ft ouverte.
+
+SIMON
+
+C'tait moi! je t'ai retrouve!
+
+La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos!
+Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils
+l'attachrent dans un corps de femme.
+
+Elle a t l'Hlne des Troyens, dont le pote Stesichore a maudit la
+mmoire. Elle a t Lucrce, la patricienne viole par les rois. Elle a
+t Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a t cette fille
+d'Isral qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aim l'adultre,
+l'idoltrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostitue tous les
+peuples. Elle a chant dans tous les carrefours. Elle a bais tous
+les visages.
+
+A Tyr, la Syrienne, elle tait la matresse des voleurs. Elle buvait
+avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la
+vermine de son lit tide.
+
+ANTOINE
+
+Eh! que me fait!...
+
+SIMON
+
+d'un air furieux:
+
+Je l'ai rachete, te dis-je,--et rtablie en sa splendeur; tellement que
+Caus Csar Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher
+avec la Lune!
+
+ANTOINE
+
+Eh bien?...
+
+SIMON
+
+Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clment n'a-t-il pas crit
+qu'elle fut emprisonne dans une tour? Trois cents personnes vinrent
+cerner la tour; et chacune des meurtrires en mme temps, on vit
+paratre la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes,
+ni plusieurs Ennoia!
+
+ANTOINE
+
+Oui ... je crois me rappeler ...
+
+Et il tombe dans une rverie.
+
+SIMON
+
+Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est
+dvoue pour les femmes. Car l'impuissance de Jhovah se dmontre par la
+transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique
+l'ordre des choses.
+
+J'ai prch le renouvellement dans phram et dans Issachar, le long du
+torrent de Bizor, derrire le lac d'Houleh, dans la valle de Mageddo,
+plus loin que les montagnes, Bostra et Damas! Viennent moi ceux
+qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont
+couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit,
+appel Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le
+Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la
+grande puissance de Dieu, incarne en la personne de Simon!
+
+ANTOINE
+
+Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!
+
+Tu es n Gitto, prs de Samarie. Dosithus, ton premier matre, t'a
+renvoy! Tu excres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes;
+et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jet dans les
+flots le sac qui contenait tes artifices!
+
+SIMON
+
+Les veux-tu?
+
+Antoine le regarde;--et une voix intrieure murmure dans sa poitrine.
+Pourquoi pas?
+
+Simon reprend:
+
+Celui qui connat les forces de la Nature et la substance des Esprits
+doit oprer des miracles. C'est le rve de tous les sages--et le dsir
+qui te ronge; avoue-le!
+
+Au milieu des Romains, j'ai vol dans le cirque tellement haut qu'on ne
+m'a plus revu. Nron ordonna de me dcapiter; mais ce fut la tte d'une
+brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli
+tout vivant; mais j'ai ressuscit le troisime jour. La preuve, c'est
+que me voil!
+
+Il lui donne ses mains flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se
+recule.
+
+Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de
+marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantit d'or;
+j'tablirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher
+sur les nuages et sur les flots, passer travers les montagnes,
+apparatre en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre
+ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?
+
+Le tonnerre gronde, des clairs se succdent.
+
+C'est la voix du Trs-Haut! car l'ternel ton Dieu est un feu, et
+toutes les crations s'oprent par des jaillissements de ce foyer.
+
+Tu vas en recevoir le baptme,--ce second baptme annonc par Jsus, et
+qui tomba sur les aptres, un jour d'orage que la fentre tait ouverte!
+
+Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en
+asperger Antoine:
+
+Mre des misricordes, toi qui dcouvres les secrets, afin que le repos
+nous arrive dans la huitime maison ...
+
+ANTOINE
+
+s'crie:
+
+Ah! si j'avais de l'eau bnite!
+
+La flamme s'teint, en produisant beaucoup de fume.
+
+Ennoia et Simon ont disparu.
+
+Un brouillard extrmement froid, opaque et ftide emplit l'atmosphre.
+
+ANTOINE
+
+tendant ses bras, comme un aveugle:
+
+O suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abme. Et la croix, bien sr,
+est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit!
+
+Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperoit deux
+hommes, couverts de longues tuniques blanches.
+
+Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses
+cheveux blonds, spars comme ceux du Christ, descendent rgulirement
+sur ses paules. Il a jet une baguette qu'il portait la main, et que
+son compagnon a reue en faisant une rvrence la manire des
+Orientaux.
+
+Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramasse, les cheveux
+crpus, une mine nave.
+
+Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tte, et poudreux comme des gens qui
+arrivent de voyage.
+
+ANTOINE
+
+en sursaut:
+
+Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en!
+
+DAMIS
+
+--C'est le petit homme.--
+
+L, l!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le
+matre.
+
+Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence.
+
+ANTOINE
+
+reprend:
+
+Vous venez ainsi?...
+
+DAMIS
+
+Oh! de loin,--de trs-loin!
+
+ANTOINE
+
+Et vous allez?...
+
+DAMIS
+
+dsignant l'autre:
+
+O il voudra!
+
+ANTOINE
+
+Qui est-il donc?
+
+DAMIS
+
+Regarde-le!
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+Il a l'air d'un saint! Si j'osais ...
+
+La fume est partie. Le temps est trs-clair. La lune brille.
+
+DAMIS
+
+A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?
+
+ANTOINE
+
+Je songe ... Oh! rien.
+
+DAMIS
+
+s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la
+taille courbe, sans lever la tte.
+
+Matre! c'est un ermite galilen qui demande savoir les origines de la
+sagesse.
+
+APOLLONIUS
+
+Qu'il approche!
+
+Antoine hsite.
+
+DAMIS
+
+Approchez!
+
+APOLLONIUS
+
+d'une voix tonnante:
+
+Approche! Tu voudrais connatre qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je
+pense? n'est-ce pas cela, enfant?
+
+ANTOINE
+
+...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer mon salut.
+
+APOLLONIUS
+
+Rjouis-toi, je vais te les dire!
+
+DAMIS
+
+bas Antoine:
+
+Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu
+des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en
+profiter aussi, moi!
+
+APOLLONIUS
+
+Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir
+la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu
+m'arrteras,--car celui-l doit scandaliser par ses paroles qui a mfait
+par ses oeuvres.
+
+DAMIS
+
+ Antoine:
+
+Quel homme juste! hein?
+
+ANTOINE
+
+Dcidment, je crois qu'il est sincre.
+
+APOLLONIUS
+
+La nuit de ma naissance, ma mre crut se voir cueillant des fleurs sur
+le bord d'un lac. Un clair parut, et elle me mit au monde la voix des
+cygnes qui chantaient dans son rve.
+
+Jusqu' quinze ans, on m'a plong, trois fois par jour, dans la fontaine
+Asbade, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait
+le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste.
+
+Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trsors
+qu'elle savait tre dans des tombeaux. Une hirodoule du temple de Diane
+s'gorgea, dsespre, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur
+de Cilicie, la fin de ses promesses, s'cria devant ma famille qu'il
+me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours aprs, assassin
+par les Romains.
+
+DAMIS
+
+ Antoine, en le frappant du coude:
+
+Hein? quand je vous disais! quel homme!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai, pendant quatre ans de suite, gard le silence complet des
+pythagoriciens. La douleur la plus imprvue ne m'arrachait pas un
+soupir; et au thtre, quand j'entrais, on s'cartait de moi comme
+d'un fantme.
+
+DAMIS
+
+Auriez-vous fait cela, vous?
+
+APOLLONIUS
+
+Le temps de mon preuve termin, j'entrepris d'instruire les prtres qui
+avaient perdu la tradition.
+
+ANTOINE
+
+Quelle tradition?
+
+DAMIS
+
+Laissez-le poursuivre! Taisez-vous!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai devis avec les Samanens du Gange, avec les astrologues de
+Chalde, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les
+sacerdoces des ngres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sond les
+lacs de Scythie, j'ai mesur la grandeur du Dsert!
+
+DAMIS
+
+C'est pourtant vrai, tout cela! J'y tais, moi!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai d'abord t jusqu' la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par
+le pays des Baraomates, o est enterr Bucphale, je suis descendu vers
+Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.
+
+DAMIS
+
+Moi! moi! mon bon matre! Je vous aimai, tout de suite! Vous tiez plus
+doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu!
+
+APOLLONIUS
+
+sans l'entendre:
+
+Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprte.
+
+DAMIS
+
+Mais vous rpondtes que vous compreniez tous les langages et que vous
+deviniez toutes les penses. Alors j'ai bais le bas de votre manteau,
+et je me suis mis marcher derrire vous.
+
+APOLLONIUS
+
+Aprs Ctsiphon, nous entrmes sur les terres de Babylone.
+
+DAMIS
+
+Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si ple.
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+Que signifie ...
+
+APOLLONIUS
+
+Le Roi m'a reu debout, prs d'un trne d'argent, dans une salle ronde,
+constelle d'toiles;--et de la coupole pendaient, des fils que l'on
+n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes tendues.
+
+ANTOINE
+
+rvant:
+
+Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?
+
+DAMIS
+
+C'est l une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les
+maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui
+descend vers le fleuve;
+
+Dessinant par terre, avec son bton,
+
+Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des
+bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et
+l'intrieur donc, si vous saviez!
+
+APOLLONIUS
+
+Sur la muraille du septentrion, s'lve une tour qui en supporte une
+seconde, une troisime, une quatrime, une cinquime--et il y en a trois
+autres encore! La huitime est une chapelle avec un lit. Personne n'y
+entre que la femme choisie par les prtres pour le Dieu Blus. Le roi de
+Babylone m'y fit loger.
+
+DAMIS
+
+A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul me promener
+par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers;
+j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins.
+Mais il m'ennuyait d'tre spar du Matre.
+
+APOLLONIUS
+
+Enfin, nous sortmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vmes
+tout coup une empuse.
+
+DAMIS
+
+Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un ne;
+elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut.
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+O veulent-ils en venir?
+
+APOLLONIUS
+
+A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange,
+nous a montr sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudes, et dans les
+jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un lphant
+norme, que les reines s'amusaient parfumer. C'tait l'lphant de
+Porus, qui s'tait enfui aprs la mort d'Alexandre.
+
+DAMIS
+
+Et qu'on avait retrouv dans une fort.
+
+ANTOINE
+
+Ils parlent abondamment comme des gens ivres.
+
+APOLLONIUS
+
+Phraortes nous fit asseoir sa table.
+
+DAMIS
+
+Quel drle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent
+lancer des flches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je
+n'approuve pas ...
+
+APOLLONIUS
+
+Quand je fus prt partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit:
+J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras
+plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront.
+
+Nous descendmes le long du fleuve, marchant la nuit la lueur des
+lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour
+carter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant
+sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
+
+Un jour, un enfant noir qui tenait un caduce d'or la main, nous
+conduisit au collge des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes
+anctres, de toutes mes penses, de toutes mes actions, de toutes mes
+existences. Il avait t le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais
+conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Ssostris.
+
+DAMIS
+
+Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai t.
+
+ANTOINE
+
+Ils ont l'air vague comme des ombres.
+
+APOLLONIUS
+
+Nous avons rencontr, sur le bord de la mer, les Cynocphales gorgs de
+lait, qui s'en revenaient de leur expdition dans l'le Taprobane. Les
+flots tides poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait
+sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse
+des falaises. La terre, la fin, se fit plus troite qu'une
+sandale;--et aprs avoir jet vers le soleil des gouttes de l'Ocan,
+nous tournmes droite, pour revenir.
+
+Nous sommes revenus par la Rgion des Aromates, par le pays des
+Gangarides, le promontoire de Comaria, la contre des Sachalites, des
+Adramites et des Homrites;--puis, travers les monts Cassaniens, la
+mer Rouge et l'le Topazos, nous avons pntr en thiopie par le
+royaume des Pygmes.
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+Comme la terre est grande!
+
+DAMIS
+
+Et quand nous sommes rentrs chez nous, tous ceux que nous avions connus
+jadis taient morts.
+
+Antoine baisse la tte. Silence.
+
+APOLLONIUS
+
+reprend:
+
+Alors on commena dans le monde parler de moi.
+
+La peste ravageait Ephse; j'ai fait lapider un vieux mendiant;
+
+DAMIS
+
+Et la peste s'en est alle!
+
+ANTOINE
+
+Comment! il chasse les maladies?
+
+APOLLONIUS
+
+A Cnide, j'ai guri l'amoureux de la Vnus.
+
+DAMIS
+
+Oui, un fou, qui mme avait promis de l'pouser.--Aimer une femme passe
+encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Matre lui posa la main sur
+le coeur; et l'amour aussitt s'teignit.
+
+ANTOINE
+
+Quoi! il dlivre des dmons?
+
+APOLLONIUS
+
+A Tarente, on portait au bcher une jeune fille morte.
+
+DAMIS
+
+Le Matre lui toucha les lvres, et elle s'est releve en appelant sa
+mre.
+
+ANTOINE
+
+Comment! il ressuscite les morts?
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai prdit le pouvoir Vespasien.
+
+ANTOINE
+
+Quoi! il devine l'avenir?
+
+DAMIS
+
+Il y avait Corinthe,
+
+APOLLONIUS
+
+tant table avec lui, aux eaux de Baa ...
+
+ANTOINE
+
+Excusez-moi, trangers, il est tard!
+
+DAMIS
+
+Un jeune homme qu'on appelait Mnippe.
+
+ANTOINE
+
+Non! non! allez-vous-en!
+
+APOLLONIUS
+
+Un chien entra, portant la gueule une main coupe.
+
+DAMIS
+
+Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.
+
+ANTOINE
+
+Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!
+
+APOLLONIUS
+
+Il rdait vaguement autour des lits.
+
+ANTOINE
+
+Assez!
+
+APOLLONIUS
+
+On voulait le chasser.
+
+DAMIS
+
+Mnippe donc se rendit chez elle; ils s'aimrent.
+
+APOLLONIUS
+
+Et battant la mosaque avec sa queue, il dposa cette main sur les
+genoux de Flavius.
+
+DAMIS
+
+Mais le matin, aux leons de l'cole, Mnippe tait ple.
+
+ANTOINE
+
+bondissant:
+
+Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ...
+
+DAMIS
+
+Le Matre lui dit: O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un
+serpent te caresse! quand les noces? Nous allmes tous la noce.
+
+ANTOINE
+
+J'ai tort, bien sr, d'couter cela!
+
+DAMIS
+
+Ds le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient;
+on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le
+Matre se plaa prs de Mnippe. Aussitt la fiance fut prise de colre
+contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les chansons, les
+cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs
+s'croulrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant ses pieds cette
+femme tout en pleurs. C'tait une vampire qui satisfaisait les beaux
+jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur
+pour ces sortes de fantmes que le sang des amoureux.
+
+APOLLONIUS
+
+Si tu veux savoir l'art ...
+
+ANTOINE
+
+Je ne veux rien savoir!
+
+APOLLONIUS
+
+Le soir de notre arrive aux portes de Rome,
+
+ANTOINE
+
+Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes!
+
+APOLLONIUS
+
+Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'tait un
+pithalame de Nron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque
+l'coutait ngligemment. Il portait son dos, dans une bote, une corde
+prise la cythare de l'Empereur. J'ai hauss les paules. Il nous a
+jet de la boue au visage. Alors, j'ai dfait ma ceinture, et je la lui
+ai place dans la main.
+
+DAMIS
+
+Vous avez eu bien tort, par exemple!
+
+APOLLONIUS
+
+L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler sa maison. Il jouait aux
+osselets avec Sporus, accoud du bras gauche, sur une table d'agate. Il
+se dtourna, et fronant ses sourcils blonds: Pourquoi ne me crains-tu
+pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait
+intrpide, rpondis-je.
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+Quelque chose d'inexplicable m'pouvante.
+
+Silence.
+
+DAMIS
+
+reprend d'une voix aigu:
+
+Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ...
+
+ANTOINE
+
+en sursaut:
+
+Je suis malade! Laissez-moi!
+
+DAMIS
+
+coutez donc. Il a vu, d'Ephse, tuer Domitien, qui tait Rome.
+
+ANTOINE
+
+s'efforant de rire:
+
+Est-ce possible!
+
+DAMIS
+
+Oui, au thtre, en plein jour, le quatorzime des calendes d'octobre,
+tout coup il s'cria: On gorge Csar! et il ajoutait de temps
+autre: Il roule par terre; oh! comme il se dbat! Il se relve; il
+essaye de fuir; les portes sont fermes; ah! c'est fini! le voil mort!
+Et ce jour-l, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassin, comme
+vous savez.
+
+ANTOINE
+
+Sans le secours du Diable ... certainement ...
+
+APOLLONIUS
+
+Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'tait enfui par mon
+ordre, et je restais seul dans ma prison.
+
+DAMIS
+
+C'tait une terrible hardiesse, il faut avouer!
+
+APOLLONIUS
+
+Vers la cinquime heure, les soldats m'amenrent au tribunal. J'avais ma
+harangue toute prte que je tenais sous mon manteau.
+
+DAMIS
+
+Nous tions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions
+mort; nous pleurions. Quand, vers la sixime heure, tout coup vous
+appartes, et vous nous dites: C'est moi!
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+Comme Lui!
+
+DAMIS
+
+trs-haut:
+
+Absolument!
+
+ANTOINE
+
+Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez!
+
+APOLLONIUS
+
+Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grce ma vertu qui m'a lev
+jusqu' la hauteur du Principe!
+
+DAMIS
+
+Thyane, sa ville natale, a institu en son honneur un temple avec des
+prtres!
+
+APOLLONIUS
+
+se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles:
+
+C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prires,
+tous les oracles! J'ai pntr dans l'antre de Trophonius, fils
+d'Apollon! J'ai ptri pour les Syracusaines les gteaux qu'elles portent
+sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts preuves de Mithra! j'ai
+serr contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai reu l'charpe des
+Cabires! j'ai lav Cyble aux flots des golfes campaniens, et j'ai pass
+trois lunes dans les cavernes de Samothrace!
+
+DAMIS
+
+riant btement:
+
+Ah! ah! ah! aux mystres de la Bonne Desse!
+
+APOLLONIUS
+
+Et maintenant nous recommenons le plerinage!
+
+Nous allons au Nord, du ct des cygnes et des neiges. Sur la plaine
+blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la
+plante d'outre-mer.
+
+DAMIS
+
+Viens! c'est l'aurore. Le coq a chant, le cheval a henni, la voile est
+prte.
+
+ANTOINE
+
+Le coq n'a pas chant! J'entends le grillon dans les sables, et je vois
+la lune qui reste en place.
+
+APOLLONIUS
+
+Nous allons au Sud, derrire les montagnes et les grands flots, chercher
+dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion
+qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile
+rose de l'le Junonia. Tu verras, dormant sur les primevres, le lzard
+qui se rveille tous les sicles quand tombe sa maturit l'escarboucle
+de son front. Les toiles palpitent comme des yeux, les cascades
+chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs closes;
+ton esprit s'largira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur
+ta face.
+
+DAMIS
+
+Matre! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'veillent,
+la feuille du myrte est envole!
+
+APOLLONIUS
+
+Oui! partons!
+
+ANTOINE
+
+Non! moi, je reste!
+
+APOLLONIUS
+
+Veux-tu que je t'enseigne o pousse la plante Balis, qui ressuscite les
+morts?
+
+DAMIS
+
+Demande-lui plutt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain!
+
+ANTOINE
+
+Oh! que je souffre! que je souffre!
+
+DAMIS
+
+Tu comprendras la voix de tous les tres, les rugissements, les
+roucoulements!
+
+APOLLONIUS
+
+Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les
+hippocentaures et les dauphins!
+
+ANTOINE
+
+pleure.
+
+Oh! oh! oh!
+
+APOLLONIUS
+
+Tu connatras les dmons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent
+dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.
+
+DAMIS
+
+Serre ta ceinture! noue tes sandales!
+
+APOLLONIUS
+
+Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est
+debout, Jupiter assis, Vnus noire Corinthe, carre dans Athnes,
+conique Paphos.
+
+ANTOINE
+
+joignant les mains:
+
+Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent!
+
+APOLLONIUS
+
+J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les
+sanctuaires, je te ferai violer la Pythie!
+
+ANTOINE
+
+Au secours, Seigneur!
+
+Il se prcipite vers la croix.
+
+APOLLONIUS
+
+Quel est ton dsir? ton rve? Le temps seulement d'y songer ...
+
+ANTOINE
+
+Jsus, Jsus, mon aide!
+
+APOLLONIUS
+
+Veux-tu que je le fasse apparatre, Jsus?
+
+ANTOINE
+
+Quoi? Comment?
+
+APOLLONIUS
+
+Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons
+face face!
+
+DAMIS
+
+bas:
+
+Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!
+
+Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour
+de lui, avec des gestes patelins.
+
+Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme
+qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une faon de
+dire exagre, prise aux Orientaux. Cela n'empche nullement ...
+
+APOLLONIUS
+
+Laisse-le, Damis!
+
+Il croit, comme une brute, la ralit des choses. La terreur qu'il a
+des Dieux l'empche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau
+d'un roi jaloux!
+
+Toi, mon fils, ne me quitte pas!
+
+Il s'approche reculons du bord de la falaise, la dpasse, et reste
+suspendu.
+
+Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au del des cieux,
+rside le monde des Ides, tout plein du Verbe! D'un bond, nous
+franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinit l'ternel,
+l'Absolu, l'tre!--Allons! donne-moi la main! En marche!
+
+Tous les deux, cte cte, s'lvent dans l'air, doucement.
+
+Antoine embrassant la croix, les regarde monter.
+
+Ils disparaissent.
+
+
+
+
+V.
+
+
+ANTOINE
+
+marchant lentement:
+
+Celui-l vaut tout l'enfer!
+
+Nabuchodonosor ne m'avait pas tant bloui. La reine de Saba ne m'a pas
+si profondment charm.
+
+Sa manire de parler des Dieux inspire l'envie de les connatre.
+
+Je me rappelle en avoir vu des centaines la fois, dans l'le
+d'lphantine, du temps de Diocltien. L'Empereur avait cd aux Nomades
+un grand pays, condition qu'ils garderaient les frontires; et le
+trait fut conclu au nom des Puissances invisibles. Car les Dieux de
+chaque peuple taient ignors de l'autre peuple.
+
+Les Barbares avaient amen les leurs. Ils occupaient les collines de
+sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre
+leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au
+milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin
+les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela
+n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et
+des Romains!
+
+Quand j'habitais le temple d'Hliopolis, j'ai souvent considr tout ce
+qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles
+pinant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes
+tte de vache prosternes devant des dieux ithyphalliques; et leurs
+formes surnaturelles m'entranaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu
+savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.
+
+Pour que de la matire ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un
+esprit. L'me des Dieux est attache ses images ...
+
+Ceux qui ont la beaut des apparences peuvent sduire. Mais les autres
+... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?...
+
+Et il voit passer ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles,
+des branches d'arbres, de vagues reprsentations d'animaux, puis des
+espces de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il clate de rire.
+
+Un autre rire part derrire lui; et Hilarion se prsente--habill en
+ermite, beaucoup plus grand que tout l'heure, colossal.
+
+ANTOINE
+
+n'est pas surpris de le revoir.
+
+Qu'il faut tre bte pour adorer cela!
+
+HILARION
+
+Oh! oui, extrmement bte!
+
+Alors dfilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous
+les ges, en bois, en mtal, en granit, en plumes, en peaux cousues.
+
+Les plus vieilles, antrieures au Dluge, disparaissent sous des gomons
+qui pondent comme des crinires. Quelques-unes, trop longues pour leur
+base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant.
+
+D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.
+
+Antoine et Hilarion s'amusent normment. Ils se tiennent les ctes
+force de rire.
+
+Ensuite, passent des idoles profil de mouton. Elles titubent sur leurs
+jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupires et bgayent comme des
+muets: B! b! b!
+
+A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine
+davantage. Il les frappe coups de poing, coups de pied,
+s'acharne dessus.
+
+Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en
+boules, les bras termins par des griffes, des mchoires de requin.
+
+Et devant ces Dieux, on gorge des hommes sur des autels de pierre;
+d'autres sont broys dans des cuves, crass sous des chariots, clous
+dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et cornes de taureau,
+qui dvore des enfants.
+
+ANTOINE
+
+Horreur!
+
+HILARION
+
+Mais les Dieux rclament toujours des supplices. Le tien mme a voulu
+...
+
+ANTOINE
+
+pleurant:
+
+Oh! n'achve pas, tais-toi!
+
+L'enceinte des roches se change en une valle. Un troupeau de boeufs y
+pture l'herbe rase.
+
+Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une
+voix aigu, des paroles impratives.
+
+HILARION
+
+Comme il a besoin de pluie, il tche, par des chants, de contraindre le
+roi du ciel ouvrir la nue fconde.
+
+ANTOINE
+
+en riant:
+
+Voil un orgueil trop niais!
+
+HILARION
+
+Pourquoi fais-tu des exorcismes?
+
+La valle devient une mer de lait, immobile et sans bornes.
+
+Au milieu flotte un long berceau, compos par les enroulements d'un
+serpent dont toutes les ttes, s'inclinant la fois, ombragent un dieu
+endormi sur son corps.
+
+Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles
+diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un
+chapelet d'toiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main
+sous la tte, l'autre bras tendu, il repose, d'un air songeur
+et enivr.
+
+Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se rveille.
+
+HILARION
+
+C'est la dualit primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant
+par aucune forme.
+
+Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a pouss; et, dans son calice,
+parat un autre Dieu trois visages.
+
+ANTOINE
+
+Tiens, quelle invention!
+
+HILARION
+
+Pre, Fils et Saint-Esprit ne font de mme qu'une seule personne!
+
+Les trois ttes s'cartent, et trois grands Dieux paraissent.
+
+Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.
+
+Le second, qui est bleu, agite quatre bras.
+
+Le troisime, qui est vert, porte un collier de crnes humains.
+
+En face d'eux, immdiatement surgissent trois Desses, l'une enveloppe
+d'un rseau, l'autre offrant une coupe, la dernire brandissant un arc.
+
+Et ces Dieux, ces Desses se dcuplent, se multiplient. Sur leurs
+paules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des
+tendards, des haches, des boucliers, des pes, des parasols et des
+tambours. Des fontaines jaillissent de leurs ttes, des herbes
+descendent de leurs narines.
+
+A cheval sur des oiseaux, bercs dans des palanquins, trnant sur des
+siges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent,
+commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses
+tournoient, des gants poursuivent des monstres; l'entre des grottes
+des solitaires mditent. On ne distingue pas les prunelles des toiles,
+les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent des ruisseaux de
+poudre d'or, la broderie des pavillons se mle aux taches des lopards,
+des rayons colors s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des flches qui
+volent et des encensoirs qu'on balance.
+
+Et tout cela se dveloppe comme une haute frise--appuyant sa base sur
+les rochers, et montant jusque dans le ciel.
+
+ANTOINE
+
+bloui:
+
+Quelle quantit! que veulent-ils?
+
+HILARION
+
+Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'lphant, c'est le Dieu
+solaire, l'inspirateur de la sagesse.
+
+Cet autre, dont les six ttes portent des tours et les quatorze bras des
+javelots, c'est le prince des armes, le Feu-dvorateur.
+
+Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les mes
+des morts. Elles seront tourmentes par cette femme noire aux dents
+pourries, dominatrice des enfers.
+
+Le chariot tir par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a
+pas de jambes, promne en plein azur le matre du soleil. Le Dieu-lune
+l'accompagne, dans une litire attele de trois gazelles.
+
+A genoux sur le dos d'un perroquet, la desse de la Beaut prsente
+l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de
+joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffe d'une mitre
+blouissante, elle court sur les bls, sur les flots, monte dans l'air,
+s'tale partout!
+
+Entre ces Dieux sigent les Gnies des vents, des plantes, des mois,
+des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs
+transformations rapides. En voil un qui de poisson devient tortue; il
+prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain.
+
+ANTOINE
+
+Pour quoi faire?
+
+HILARION
+
+Pour rtablir l'quilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'puise,
+les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les mtamorphoses.
+
+Tout coup parat
+
+UN HOMME NU
+
+assis au milieu du sable, les jambes croises.
+
+Un large halo vibre, suspendu derrire lui. Les petites boucles de ses
+cheveux noirs, et reflets d'azur, contournent symtriquement une
+protubrance au haut de son crne. Ses bras, trs-longs, descendent
+droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent
+ plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux
+soleils; et il reste compltement immobile--en face d'Antoine et
+d'Hilarion,--avec tous les Dieux l'entour, chelonns sur les roches
+comme sur les gradins d'un cirque.
+
+Ses lvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde:
+
+Je suis le matre de la grande aumne, le secours des cratures, et aux
+croyants comme aux profanes j'expose la loi.
+
+Pour dlivrer le monde, j'ai voulu natre parmi les hommes. Les Dieux
+pleuraient quand je suis parti.
+
+J'ai d'abord cherch une femme comme il convient: de race militaire,
+pouse d'un roi, trs-bonne, extrmement belle, le nombril profond, le
+corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans
+l'auxiliaire d'aucun mle, je suis entr dans son ventre.
+
+J'en suis sorti par le flanc droit. Des toiles s'arrtrent.
+
+HILARION
+
+murmure entre ses dents:
+
+Et quand ils virent l'toile s'arrter, ils conurent un grande joie!
+
+Antoine regarde plus attentivement
+
+LE BUDDHA
+
+qui reprend:
+
+Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.
+
+HILARION
+
+Un homme appel Simon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le
+Christ!
+
+LE BUDDHA
+
+On m'a men dans les coles. J'en savais plus que les docteurs.
+
+HILARION
+
+ ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient taient
+ravis de sa sagesse.
+
+Antoine fait signe Hilarion de se taire.
+
+LE BUDDHA
+
+Continuellement, j'tais mditer dans les jardins. Les ombres des
+arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.
+
+Aucun ne pouvait m'galer dans la connaissance des critures,
+l'numration des atomes, la conduite des lphants, les ouvrages de
+cire, l'astronomie, la posie, le pugilat, tous les exercices et
+tous les arts!
+
+Pour me conformer l'usage, j'ai pris une pouse;--et je passais les
+jours dans mon palais de roi, vtu de perles, sous la pluie des parfums,
+vent par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant
+mes peuples du haut de mes terrasses, ornes de clochettes
+retentissantes.
+
+Mais la vue des misres du monde me dtournait des plaisirs. J'ai fui.
+
+J'ai mendi sur les routes, couvert de haillons ramasss dans les
+spulcres; et comme il y avait un ermite trs-savant, j'ai voulu devenir
+son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.
+
+Toute sensation fut anantie, toute joie, toute langueur.
+
+Puis, concentrant ma pense dans une mditation plus large, je connus
+l'essence des choses, l'illusion des formes.
+
+J'ai vid promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongs de
+convoitises sous leurs apparences austres, se frottent d'ordures,
+couchent sur des pines, croyant arriver au bonheur par la voie de
+la mort!
+
+HILARION
+
+Pharisiens, hypocrites, spulcres blanchis, race de vipres!
+
+LE BUDDHA
+
+Moi aussi, j'ai fait des choses tonnantes--ne mangeant par jour qu'un
+seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-l n'taient pas
+plus gros qu' prsent;--mes poils tombrent, mon corps devint noir; mes
+yeux rentrs dans les orbites semblaient des toiles aperues au fond
+d'un puits.
+
+Pendant six ans, je me suis tenu immobile, expos aux mouches, aux lions
+et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondes, la neige, la
+foudre, la grle et la tempte, je recevais tout cela, sans m'abriter
+mme avec la main.
+
+Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des
+mottes de terre!
+
+La tentation du Diable me manquait.
+
+Je l'ai appel.
+
+Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'caills, nausabonds comme des
+charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et
+des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux,
+quelques-uns font des tnbres avec leurs ailes, quelques-uns portent
+des chapelets de doigts coups, quelques-uns boivent du venin de serpent
+dans le creux de leurs mains; ils ont des ttes de porc, de rhinocros
+ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dgot ou
+la terreur.
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+J'ai endur cela, autrefois!
+
+LE BUDDHA
+
+Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardes, avec des ceintures
+d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la
+trompe de l'lphant. Quelques-unes tendent les bras en billant, pour
+montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux,
+quelques-unes se mettent rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs
+vtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines
+d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves.
+
+ANTOINE
+
+ part:
+
+Ah! lui aussi?
+
+LE BUDDHA
+
+Ayant vaincu le dmon, j'ai pass douze ans me nourrir exclusivement
+de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facults,
+les dix forces, les dix-huit substances, et pntr dans les quatre
+sphres du monde invisible, l'Intelligence fut moi! Je devins
+le Buddha!
+
+Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs ttes les baissent
+la fois.
+
+Il lve dans l'air sa haute main et reprend:
+
+En vue de la dlivrance des tres, j'ai fait des centaines de mille de
+sacrifices! J'ai donn aux pauvres des robes de soie, des lits, des
+chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donn mes mains
+aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai
+coup ma tte pour les dcapits. Au temps que j'tais roi, j'ai
+distribu des provinces; au temps que j'tais brahkmane, je n'ai mpris
+personne. Quand j'tais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au
+voleur qui m'gorgea. Quand j'tais un tigre, je me suis laiss
+mourir de faim.
+
+Et dans cette dernire existence, ayant prch la loi, je n'ai plus rien
+ faire. La grande priode est accomplie! Les hommes, les animaux, les
+Dieux, les bambous, les ocans, les montagnes, les grains de sable des
+Ganges avec les myriades de myriades d'toiles, tout va mourir;--et,
+jusqu' des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des
+mondes dtruits!
+
+Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en
+convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes clatent,
+leurs tendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes,
+lancent par dessus l'paule les coupes o ils buvaient l'immortalit,
+s'tranglent avec leurs serpents, s'vanouissent en fume;--et quand
+tout a disparu ...
+
+HILARION
+
+lentement:
+
+Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions
+d'hommes!
+
+Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout prs de lui, et
+tournant le dos la croix, Hilarion le regarde.
+
+Un assez long temps s'coule.
+
+Ensuite, parat un tre singulier, ayant une tte d'homme sur un corps
+de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa
+queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait
+rire Antoine.
+
+OANNS
+
+d'une voix plaintive:
+
+Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.
+
+J'ai habit le monde informe o sommeillaient des btes hermaphrodites,
+sous le poids d'une atmosphre opaque, dans la profondeur des ondes
+tnbreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes taient
+confondus, et que des yeux sans tte flottaient comme des mollusques,
+parmi des taureaux face humaine et des serpents pattes de chien.
+
+Sur l'ensemble de ces tres, Omorca, plie comme un cerceau, tendait
+son corps de femme. Mais Blus la coupa net en deux moitis, fit la
+terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se
+contemplent mutuellement.
+
+Moi, la premire conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abme pour durcir
+la matire, pour rgler les formes; et j'ai appris aux humains la pche,
+les semailles, l'criture et l'histoire des Dieux.
+
+Depuis lors, je vis dans les tangs qui restent du Dluge. Mais le
+dsert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les
+dvore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les toiles
+travers l'eau. J'y retourne.
+
+Il saute, et disparat dans le Nil.
+
+HILARION
+
+C'est un ancien Dieu des Chaldens!
+
+ANTOINE
+
+ironiquement:
+
+Qu'taient donc ceux de Babylone?
+
+HILARION
+
+Tu peux les voir!
+
+Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant
+six autres tours qui, plus troites mesure qu'elles s'lvent, forment
+une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse
+noire,--la ville sans doute,--tale dans les plaines. L'air est froid,
+le ciel d'un bleu sombre; des toiles en quantit palpitent.
+
+Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche.
+Des prtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de
+manire dcrire par leurs volutions un cercle en mouvement; et, la
+tte leve, ils contemplent les astres.
+
+HILARION
+
+en dsigne plusieurs saint Antoine.
+
+Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre,
+quinze le dessous. A des intervalles rguliers, un d'eux s'lance des
+rgions suprieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne
+les infrieures pour monter vers les sublimes.
+
+Des sept plantes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois
+ambigus; tout dpend, dans le monde, de ces feux ternels. D'aprs leur
+position et leur mouvement on peut tirer des prsages;--et tu foules
+l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y
+sont rencontrs. Voil douze mille ans que ces hommes observent le ciel,
+pour mieux connatre les Dieux.
+
+ANTOINE
+
+Les astres ne sont pas Dieux.
+
+HILARION
+
+Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme
+l'ternit, reste immuable!
+
+ANTOINE
+
+Il a un matre, pourtant.
+
+HILARION
+
+montrant la colonne:
+
+Celui-l, Blus, le premier rayon, le Soleil, le Mle!--L'Autre, qu'il
+fconde, est sous lui!
+
+Antoine aperoit un jardin, clair par des lampes.
+
+Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprs. A droite et
+gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes tablies dans un
+bois de grenadiers, que dfendent des treillages de roseaux.
+
+Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes
+chamarres comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vtus de
+peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de ples Gangarides
+ longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent
+confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des
+princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes pomme
+cisele. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le
+mme dsir.
+
+De temps autre, ils se drangent pour donner passage un long chariot
+couvert, tran par des boeufs; ou bien c'est un ne, secouant sur son
+dos une femme empaquete de voiles, et qui disparat aussi vers
+les cabanes.
+
+Antoine a peur; il voudrait revenir en arrire. Cependant une curiosit
+inexprimable l'entrane.
+
+Au pied des cyprs, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de
+cerf, toutes ayant pour diadme une tresse de cordes. Quelques-unes,
+magnifiquement habilles, appellent haute voix les passants. De plus
+timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrire, une
+matrone, leur mre sans doute, les exhorte. D'autres, la tte enveloppe
+d'un chle noir et le corps entirement nu, semblent de loin des statues
+de chair. Ds qu'un homme leur a jet de l'argent sur les genoux, elles
+se lvent.
+
+Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri
+aigu.
+
+HILARION
+
+Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent la Desse.
+
+ANTOINE
+
+Quelle desse?
+
+HILARION
+
+La voil!
+
+Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte
+illumine, un bloc de pierre reprsentant l'organe sexuel d'une femme.
+
+ANTOINE
+
+Ignominie! quelle abomination de donner un sexe Dieu!
+
+HILARION
+
+Tu l'imagines bien comme une personne vivante!
+
+Antoine se retrouve dans les tnbres.
+
+Il aperoit, en l'air, un cercle lumineux, pos sur des ailes
+horizontales.
+
+Cette espce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lche, la taille
+d'un petit homme coiff d'une mitre, portant une couronne sa main, et
+tout la partie infrieure du corps disparat sous de grandes plumes
+tales en jupon.
+
+C'est
+
+ORMUZ
+
+le dieu des Perses.
+
+Il voltige en criant:
+
+J'ai peur! J'entrevois sa gueule.
+
+Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!
+
+D'abord, te rvoltant contre moi, tu as fait prir l'an des cratures
+Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as sduit le premier couple humain,
+Meschia et Meschian; et tu as rpandu les tnbres dans les coeurs, tu
+as pouss vers le ciel tes bataillons.
+
+J'avais les miens, le peuple des toiles; et je contemplais au-dessous
+de mon trne tous les astres chelonns.
+
+Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les mes,
+les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour pandre
+sa richesse.
+
+La splendeur du firmament tait reflte par la terre. Le feu brillait
+sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais cr tous les
+tres. Pour le garantir des souillures, on ne brlait pas les morts. Le
+bec des oiseaux les emportait vers le ciel.
+
+J'avais rgl les pturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme
+des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes prtres
+taient continuellement en prires, afin que l'hommage et l'ternit du
+Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les
+autels, on confessait haute voix ses crimes.
+
+Homa se donnait boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.
+
+Pendant que les gnies du ciel combattaient les dmons, les enfants
+d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable
+servait genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins
+avaient la magnificence d'une terre cleste; et son tombeau le
+reprsentait gorgeant un monstre,--emblme du Bien qui extermine
+le Mal.
+
+Car je devais un jour, grce au temps sans bornes, vaincre
+dfinitivement Ahriman.
+
+Mais l'intervalle entre nous deux disparat; la nuit monte! A moi, les
+Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton
+pe! Caosyac, qui doit revenir, pour la dlivrance universelle,
+dfends-moi! Comment?... Personne!
+
+Ah! je meurs! Abriman, tu es le matre!
+
+Hilarion, derrire Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans
+les tnbres.
+
+Alors parat
+
+LA GRANDE DIANE D'PHSE
+
+noire avec des yeux d'mail, les coudes aux flancs, les avant-bras
+carts, les mains ouvertes.
+
+Des lions rampent sur ses paules; des fruits, des fleurs et des toiles
+s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se dveloppent trois ranges
+de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans
+une gaine troite d'o s'lancent mi-corps des taureaux, des cerfs,
+des griffons et des abeilles.--On l'aperoit la blanche lueur que fait
+un disque d'argent, rond comme la pleine lune, pos derrire sa tte.
+
+O est mon temple?
+
+O sont mes amazones?
+
+Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voil qu'une dfaillance me
+prend!
+
+Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mrs se dtachent. Les lions, les
+taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent puiss; les abeilles, en
+bourdonnant, meurent par terre.
+
+Elle presse, l'une aprs l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais
+sous un effort dsespr sa gaine clate. Elle la saisit par le bas,
+comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis
+rentre dans l'obscurit.
+
+Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et
+beuglent. L'paisseur de la nuit est augmente par des haleines. Les
+gouttes d'une pluie chaude tombent.
+
+ANTOINE
+
+Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frmissement des feuilles
+vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout plat
+sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait
+dans sa jeunesse ternelle!
+
+Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une
+foule rustique, des hommes, vtus de tuniques blanches bandes rouges,
+amnent un ne, enharnach richement, la queue orne de rubans, les
+sabots peints.
+
+Une bote, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos
+entre deux corbeilles; l'une reoit les offrandes qu'on y place: oeufs,
+raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde
+est pleine de roses, que les conducteurs de l'ne effeuillent devant
+lui, tout en marchant.
+
+Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux natts,
+les joues fardes; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un
+mdaillon figurine; des poignards sont passs dans leur ceinture; et
+ils secouent des fouets manche d'bne, ayant trois lanires garnies
+d'osselets.
+
+Les derniers du cortge posent sur le sol, droit comme un candlabre, un
+grand pin qui brle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas
+ombragent un petit mouton.
+
+L'ne s'est arrt. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde
+enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes tunique blanche se met
+ danser, en jouant des crotales; un autre genoux devant la bote bat
+du tambourin, et
+
+LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE
+
+commence:
+
+Voici la Bonne-Desse, l'idenne des montagnes, la grande-mre de Syrie!
+Approchez, braves gens!
+
+Elle procure la joie, gurit les malades, envoie des hritages, et
+satisfait les amoureux.
+
+C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais
+temps.
+
+Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours
+de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les btes
+s'lancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les
+prcipices. La voil! la voil!
+
+Ils enlvent la couverture; et on voit une bote, incruste de petits
+cailloux.
+
+Plus haute que les cdres, elle plane dans l'ther bleu. Plus vaste que
+le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux
+des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colre est la tempte;
+la pleur de sa figure a blanchi la lune.
+
+Elle mrit les moissons, elle gonfle les corces, elle fait pousser la
+barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle dteste les avares!
+
+La bote s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue,
+une petite image de Cyble--tincelante de paillettes, couronne de
+tours et assise dans un char de pierre rouge, tran par deux lions la
+patte leve.
+
+La foule se pousse pour voir.
+
+L'ARCHI-GALLE
+
+continue:
+
+Elle aime le retentissement des tympanons, le trpignement des pieds, le
+hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la
+fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui
+tourne, les fltes qui ronflent, la sve sucre, la larme sale,--du
+sang! A toi! toi, Mre des montagnes!
+
+Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups rsonnent sur leur
+poitrine; la peau des tambourins vibre clater. Ils prennent leurs
+couteaux, se tailladent les bras.
+
+Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut
+souffrir! Par l, vos pchs vous seront remis. Le sang lave tout;
+jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un
+autre--d'un pur!
+
+L'archi-galle lve son couteau sur le mouton.
+
+ANTOINE
+
+pris d'horreur:
+
+N'gorgez pas l'agneau!
+
+Un flot de pourpre jaillit.
+
+Le prtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et
+Hilarion,--rangs autour de l'arbre qui brle, observent en silence les
+dernires palpitations de la victime.
+
+Du milieu des prtres sort Une Femme,--exactement pareille l'image
+enferme dans la petite boite.
+
+Elle s'arrte, en apercevant Un Jeune Homme coiff d'un bonnet phrygien.
+
+Ses cuisses sont revtues d'un pantalon troit, ouvert et l par des
+losanges rguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du
+coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flte la main,
+dans une pose langoureuse.
+
+CYBLE
+
+lui entourant la taille de ses deux bras:
+
+Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les rgions--et la famine
+ravageait les campagnes. Tu m'as trompe! N'importe, je t'aime!
+Rchauffe mon corps! unissons-nous!
+
+ATYS
+
+Le printemps ne reviendra plus, Mre ternelle! Malgr mon amour, il
+ne m'est pas possible de pntrer ton essence. Je voudrais me couvrir
+d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonfls de lait,
+la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'o sortent les tres.
+Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma
+virilit me fait horreur!
+
+Avec une pierre tranchante il s'mascule, puis se met courir furieux,
+en levant dans l'air son membre coup.
+
+Les prtres font comme le dieu, les fidles comme les prtres. Hommes et
+femmes changent leurs vtements, s'embrassent;--et ce tourbillon de
+chairs ensanglantes s'loigne, tandis que les voix, durant toujours,
+deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux
+funrailles.
+
+Un grand catafalque tendu de pourpre, porte son sommet un lit d'bne,
+qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, o
+verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du
+haut en bas, des femmes sont assises, toutes habilles de noir, la
+ceinture dfaite, les pieds nus, en tenant d'un air mlancolique de gros
+bouquets de fleurs.
+
+Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albtre pleines de
+myrrhe fument, lentement.
+
+On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa
+cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lche
+ses ongles.
+
+La ligne des flambeaux trop presss empche de voir sa figure; et
+Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnatre quelqu'un.
+
+Les sanglots des femmes s'arrtent; et aprs un intervalle de silence,
+
+TOUTES
+
+ la fois psalmodient:
+
+Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lve la tte! Debout!
+
+Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anmones, cueillis
+dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!
+
+Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos
+lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de
+petits oiseaux?
+
+Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos
+doigts chargs de bagues qui courent sur ton corps, et nos lvres qui
+cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pm,
+sourd nos prires!
+
+Elles lancent des cris, en se dchirant le visage avec les ongles, puis
+se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien.
+
+Hlas! hlas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voil ses genoux
+qui se tordent; ses ctes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont
+mouill la pourpre. Il est mort! Pleurons! Dsolons-nous!
+
+Elles viennent, toutes la file, dposer entre les flambeaux leurs
+longues chevelures, pareilles de loin des serpents noirs ou
+blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une
+grotte, un spulcre tnbreux qui bille par derrire.
+
+Alors
+
+UNE FEMME
+
+s'incline sur le cadavre.
+
+Ses cheveux, qu'elle n'a pas coups, l'enveloppent de la tte aux
+talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas tre comme
+celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.
+
+Antoine songe la mre de Jsus.
+
+Elle dit:
+
+Tu t'chappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute
+frmissante de rose, Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de
+ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je
+m'abandonnais ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.
+
+Hlas! hlas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?
+
+A l'quinoxe d'automne un sanglier t'a bless!
+
+Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent
+d'hiver siffle dans les broussailles nues.
+
+Mes yeux vont se clore, puisque les tnbres te couvrent. Maintenant, tu
+habites l'autre ct du monde, prs de ma rivale plus puissante.
+
+O Persphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient
+plus!
+
+Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le
+descendre au spulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'tait qu'un
+cadavre de cire.
+
+Antoine en prouve comme un soulagement.
+
+Tout s'vanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.
+
+Cependant il distingue de l'autre ct du Nil, Une Femme--debout au
+milieu du dsert.
+
+Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la
+figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle
+allaite. A son ct, un grand sing est accroupi sur le sable.
+
+Elle lve la tte vers le ciel,--et malgr la distance on entend sa
+voix.
+
+ISIS
+
+O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'ternit, Ptha,
+dmiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades
+particulires des Nomes, perviers dans l'azur, sphinx au bord des
+temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, plantes,
+constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumire,
+apprenez-moi o se trouve Osiris!
+
+Je l'ai cherch par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore,
+jusqu' Byblos la phnicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait
+autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des
+tamarins. Merci, bon Cynocphale, merci!
+
+Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la
+tte.
+
+Le hideux Typhon au poil roux l'avait tu, mis en pices! Nous avons
+retrouv tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me
+rendait fconde!
+
+Elle pousse des lamentations aigus.
+
+ANTOINE
+
+est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant.
+
+Impudique! va-t'en, va-t'en!
+
+HILARION
+
+Respecte-la! C'tait la religion de tes aeux! tu as port ses amulettes
+dans ton berceau.
+
+ISIS
+
+Autrefois, quand revenait l't, l'inondation chassait vers le dsert les
+btes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la
+terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu cornes de taureau
+tu t'talais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache
+ternelle!
+
+Les semailles, les rcoltes, le battage des grains et les vendanges se
+succdaient rgulirement, d'aprs l'alternance des saisons. Dans les
+nuits toujours pures, de larges toiles rayonnaient. Les jours taient
+baigns d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le
+Soleil et la Lune chaque ct de l'horizon.
+
+Nous trnions tous les deux dans un monde plus sublime,
+monarques-jumeaux, poux ds le sein de l'ternit,--lui, tenant un
+sceptre tte de concoupha, moi un sceptre fleur de lotus, debout
+l'un et l'autre, les mains jointes;--et les croulements d'empire ne
+changeaient pas notre attitude.
+
+L'gypte s'talait sous nous, monumentale et srieuse, longue comme le
+corridor d'un temple, avec des oblisques droite, des pyramides
+gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres,
+des forts de colonnes, de lourds pylnes flanquant des portes qui ont
+leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.
+
+Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pturages,
+emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son criture
+mystrieuse. Divise en douze rgions comme l'anne l'est en douze
+mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait
+l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa
+figure; mais, satur de parfums, devenu indestructible, il allait dormir
+pendant trois mille ans dans une gypte silencieuse.
+
+Celle-l, plus grande que l'autre, s'tendait sous la terre.
+
+On y descendait par des escaliers conduisant des salles o taient
+reproduites les joies des bons, les tortures des mchants, tout ce qui a
+lieu dans le troisime monde invisible. Rangs le long des murs, les
+morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'me exempte
+des migrations continuait son assoupissement jusqu'au rveil d'une
+autre vie.
+
+Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu
+mre d'Harpocrate.
+
+Elle contemple l'enfant.
+
+C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tresss en cornes de
+blier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus.
+Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulev mon voile! Mon
+fruit est le soleil!
+
+Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de
+Typhon dvore les pyramides. J'ai vu, tout l'heure, le sphinx
+s'enfuir. Il galopait comme un chacal.
+
+Je cherche mes prtres,--mes prtres en manteau de lin, avec de grandes
+harpes, et qui portaient une nacelle mystique, orne de patres
+d'argent. Plus de ftes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon
+delta! plus de coupes de lait Philae! Apis, depuis longtemps, n'a
+pas reparu.
+
+gypte! gypte! tes grands Dieux immobiles ont les paules blanchies par
+la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le dsert roule la
+cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas!
+
+Le cynocphale s'est vanoui.
+
+Elle secoue son enfant.
+
+Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tte retombe!
+
+Harpocrate vient de mourir.
+
+Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funbre et
+dchirant, qu'Antoine y rpond par un autre cri, en ouvrant ses bras
+pour la soutenir.
+
+Elle n'est plus l. Il baisse la figure, cras de honte.
+
+Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme
+l'tourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait
+har, et cependant une piti vague amollit sou coeur. Il se met
+pleurer abondamment.
+
+HILARION
+
+Qui donc le rend triste?
+
+ANTOINE
+
+aprs avoir cherch en lui-mme, longtemps:
+
+Je pense toutes les mes perdues par ces faux Dieux!
+
+HILARION
+
+Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances
+avec le vrai?
+
+ANTOINE
+
+C'est une ruse du Diable pour sduire mieux les fidles. Il attaque les
+forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair.
+
+HILARION
+
+Mais la luxure, dans ses fureurs, a le dsintressement de la pnitence.
+L'amour frntique du corps en acclre la destruction,--et proclame par
+sa faiblesse l'tendue de l'impossible.
+
+ANTOINE
+
+Qu'est-ce que cela me fait moi! Mon coeur se soulve de dgot devant
+ces Dieux bestiaux, occups toujours de carnages et d'incestes!
+
+HILARION
+
+Rappelle-toi dans l'criture toutes les choses qui te scandalisent,
+parce que tu ne sais pas les comprendre. De mme, ces Dieux, sous leurs
+formes criminelles, peuvent contenir la vrit.
+
+Il en reste voir. Dtourne-toi!
+
+ANTOINE
+
+Non! non! c'est un pril!
+
+HILARION
+
+Tu voulais tout l'heure les connatre. Est-ce que ta foi vacillerait
+sous des mensonges? Que crains-tu?
+
+Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne.
+
+Une ligne de nuages la coupe mi-hauteur; et au-dessus apparat une
+autre montagne, norme, toute verte, que creusent ingalement des
+vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de
+bronze tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire.
+
+Au milieu du pristyle, sur un trne, JUPITER, colossal et le torse nu,
+tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle,
+entre ses jambes, dresse la tte.
+
+JUNON, auprs de lui, roule ses gros yeux, surmonts d'un diadme d'o
+s'chappe comme une vapeur un voile flottant au vent.
+
+Par derrire, MINERVE, debout sur un pidestal, s'appuie contre sa
+lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un pplos de lin
+descend plis rguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux
+glauques, qui brillent sous sa visire, regardent au loin,
+attentivement.
+
+A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant
+de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la
+perspective de l'Ocan continue l'ther bleu; les deux lments se
+confondent.
+
+De l'autre ct, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec
+une tiare de diamants et un sceptre d'bne, est au milieu d'une le
+entoure par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se
+jeter dans les tnbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un
+abme sans formes.
+
+MARS, vtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son
+pe.
+
+HERCULE, plus bas, le contemple, appuy sur sa massue.
+
+APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allong, quatre
+chevaux blancs qui galopent; et CRS, dans un chariot que tranent des
+boeufs, s'avance vers lui une faucille la main.
+
+BACCHUS vient derrire elle, sur un char trs-bas, mollement tir par
+des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un
+cratre d'o dborde du vin. Silne, ses cts, chancelle sur un ne.
+Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimallonides
+frappent des tambours, les Mnades jettent des fleurs, les Bacchantes
+tournoient la tte en arrire, les cheveux rpandus.
+
+DIANE, la tunique retrousse, sort du bois avec ses nymphes.
+
+Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; et l
+les vieux Fleuves, accouds sur des pierres vertes, panchent leurs
+urnes; les Muses debout chantent dans les vallons.
+
+Les Heures, de taille gale, se tiennent par la main; et MERCURE est
+pos obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caduce, ses talonnires
+et son ptase.
+
+Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des
+plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses,
+VNUS-ANADYOMNE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent
+langoureusement sous ses paupires un peu lourdes.
+
+Elle a de grands cheveux blonds qui se droulent sur ses paules, les
+seins petits, la taille mince, les hanches vases comme le galbe des
+lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux
+et les pieds dlicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La
+splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et
+tout le reste de l'Olympe est baign dans une aube vermeille, qui gagne
+insensiblement les hauteurs du ciel bleu.
+
+ANTOINE
+
+Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend
+jusqu'au fond de l'me! Comme c'est beau! comme c'est beau!
+
+HILARION
+
+Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les pes; on les
+rencontrait au bord des chemins, on les possdait dans sa maison;--et
+cette familiarit divinisait la vie.
+
+Elle n'avait pour but que d'tre libre et belle. Les vtements larges
+facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exerce
+par la mer, battait flots sonores les portiques de marbre. L'phbe,
+frott d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus
+religieuse tait d'exposer des formes pures.
+
+Et ces hommes respectaient les pouses, les vieillards, les suppliants.
+Derrire le temple d'Hercule, il y avait un autel la Piti.
+
+On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir
+mme se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait
+qu'un peu de cendres. L'me, mle l'ther sans bornes, tait partie
+vers les Dieux!
+
+Se penchant l'oreille d'Antoine:
+
+Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu
+retrouveras la Trinit dans les mystres de Samothrace, le baptme chez
+Isis, la rdemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux ftes de
+Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Ariste, Jsus!
+
+ANTOINE
+
+reste les yeux baisss; puis tout coup il rpte le symbole de
+Jrusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant chaque phrase un
+long soupir:
+
+Je crois en un seul Dieu, le Pre,--et en un seul Seigneur,
+Jsus-Christ,--fils premier-n de Dieu,--qui s'est incarn et fait
+homme,--qui a t crucifi--et enseveli,--qui est mont au ciel,--qui
+viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas
+de fin;--et un seul Saint-Esprit,--et un seul baptme de
+repentance,--et une seule sainte glise catholique,--et la
+rsurrection de la chair,--et la vie ternelle!
+
+Aussitt la crois grandit, et perant les nuages elle projette une ombre
+sur le ciel des Dieux.
+
+Tous plissent. L'Olympe a remu.
+
+Antoine distingue contre sa base, demi perdus dans les cavernes, ou
+soutenant les pierres de leurs paules, de vastes corps enchans. Ce
+sont les Titans, les Gants, les Hcatonchires, les Cyclopes.
+
+UNE VOIX
+
+s'lve, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le
+bruit des bois sous la tempte, comme le mugissement du vent dans les
+prcipices:
+
+Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut
+mutil par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-mme ananti.
+Chacun son tour; c'est le destin!
+
+et, peu peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent.
+
+Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent.
+
+JUPITER
+
+est descendu de son trne. Le tonnerre, ses pieds, fume comme un tison
+prs de s'teindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec
+ses plumes qui tombent.
+
+Je ne suis donc plus le matre des choses, trs-bon, trs-grand, dieu
+des phratries et des peuples grecs, aeul de tous les rois, Agamemnon
+du ciel!
+
+Aigle des apothoses, quel souffle de l'Erbe t'a repouss jusqu' moi?
+ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'me du dernier des
+empereurs?
+
+Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils
+s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs
+d'esclaves, oublient les injures, les anctres, le serment; et partout
+triomphent la sottise des foules, la mdiocrit de l'individu, la hideur
+des races!
+
+Sa respiration lui soulve les ctes les briser, et il tord ses
+poings. Hb en pleurs lui prsente une coupe. Il la saisit.
+
+Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe o, une tte enfermant la pense,
+qui hasse le dsordre et conoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra!
+
+Mais la coupe est vide.
+
+Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.
+
+Plus une goutte! Quand l'ambroisie dfaille, les Immortels s'en vont!
+
+Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant
+mourir.
+
+JUNON
+
+Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie
+d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, gar ta lumire
+dans tous les lments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce
+est irrvocable cette fois,--et notre domination, notre
+existence dissoute!
+
+Elle s'loigne dans l'air.
+
+MINERVE
+
+n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de
+la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.
+
+Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont
+revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent
+dsertes, et ce que font maintenant les filles d'Athnes.
+
+Au mois d'Hcatombon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit
+par ses magistrats et par ses prtres. Puis s'avanaient en robes
+blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des
+coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du
+sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats
+entrechoquant leurs armures, des phbes chantant des hymnes, des
+joueurs de flte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des
+danseuses;--enfin, au mt d'une trirme marchant sur des roues, mon
+grand voile brod par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an
+d'une faon particulire; et quand il s'tait montr dans toutes les
+rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortge
+psalmodiant toujours, il montait pas pas la colline de l'Acropole,
+frlait les Propyles, et entrait au Parthnon.
+
+Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas
+une ide! Voil que je tremble plus qu'une femme.
+
+Elle aperoit une ruine derrire elle, pousse un cri, et frappe au
+front, tombe par terre la renverse.
+
+HERCULE
+
+a rejet sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos,
+mordant ses lvres, il fait des efforts dmesurs pour soutenir l'Olympe
+qui s'croule.
+
+j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tu
+beaucoup de rois. J'ai cass la corne d'Achlos, un grand fleuve. J'ai
+coup des montagnes, j'ai runi des ocans. Les pays esclaves, je les
+dlivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules.
+J'ai travers le dsert o l'on a soif. J'ai dfendu les Dieux, et je me
+suis dgag d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras
+faiblissent. Je meurs!
+
+Il est cras sous les dcombres.
+
+PLUTON
+
+C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire?
+
+Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tte, Tantale
+eut la lvre mouille, la roue d'Ixion s'arrta.
+
+Cependant, les Kres tendaient leurs ongles pour retenir les mes; les
+Furies en dsespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et
+Cerbre, attach par toi avec une chane, rlait, en bavant de ses
+trois gueules.
+
+Tu avais laiss la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des
+hommes a pntr le Tartare!
+
+Il sombre dans les tnbres.
+
+NEPTUNE
+
+Mon trident ne soulve plus de temptes. Les monstres qui faisaient peur
+sont pourris au fond des eaux.
+
+Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'cume, les vertes
+Nrides qu'on distinguait l'horizon, les Sirnes cailleuses arrtant
+les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui
+soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaiet de la mer
+a disparu!
+
+Je n'y survivrai pas! Que le vaste Ocan me recouvre!
+
+Il s'vanouit dans l'azur.
+
+DIANE
+
+habille de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups:
+
+L'indpendance des grands bois m'a grise, avec la senteur des fauves et
+l'exhalaison des marcages. Les femmes, dont je protgeais les
+grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous
+l'incantation des sorcires. J'ai des dsirs de violence et d'immensit.
+Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les
+rves!...
+
+Et un nuage qui passe l'emporte.
+
+MARS
+
+tte nue, ensanglant:
+
+D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une arme,
+indiffrent aux patries et pour le plaisir du carnage.
+
+Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des fltes, en bon
+ordre, d'un pas gal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette
+haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands
+cris d'aigle. La guerre tait joyeuse comme un festin. Trois cents
+hommes s'opposrent toute l'Asie.
+
+Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions!
+Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut
+finir comme un brave!
+
+Il se tue.
+
+VULCAIN
+
+essuyant avec une ponge ses membres en sueur:
+
+Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les
+fleuves qui roulent des mtaux sous la terre!--Battez plus dur! pleins
+bras! de toutes vos forces!
+
+Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les
+tincelles, et, marchant ttons, s'garent dans l'ombre.
+
+CRS
+
+debout dans son char, qui est emport par des roues ayant des ailes
+leur moyen:
+
+Arrte! arrte!
+
+On avait bien raison d'exclure les trangers, les athes, les picuriens
+et les chrtiens! Le mystre de la corbeille est dvoil, le sanctuaire
+profan, tout est perdu!
+
+Elle descend sur une pente rapide,--dsespre, criant, s'arrachant les
+cheveux.
+
+Ah! mensonge! Dara ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les
+morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur!
+
+L'abme l'engouffre.
+
+BACCHUS
+
+riant, frntiquement:
+
+Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon pouse! La loi mme tombe en
+ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples!
+
+Le feu qui dvora ma mre coule dans mes veines. Qu'il brle plus fort,
+duss-je prir!
+
+Mle et femelle, bon pour tous, je me livre vous, Bacchantes! je me
+livre vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres!
+Hurlez, dansez, tordez-vous! Dliez-le tigre et l'esclave! dents
+froces, mordez la chair!
+
+Et Pan, Silne, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonides et les
+Mnades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se
+jettent des fleurs, dcouvrent un phallus, la baisent,--secouent les
+tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages,
+croquent des raisins, tranglent un bouc, et dchirent Bacchus.
+
+APOLLON
+
+fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent:
+
+J'ai laiss derrire moi Dlos la pierreuse, tellement pure que tout
+maintenant y semble mort; et je tche de joindre Delphes avant que sa
+vapeur inspiratrice ne soit compltement perdue. Les mulets broutent son
+laurier. La Pythie gare ne se retrouve pas.
+
+Par une concentration plus forte, j'aurai des pomes sublimes, des
+monuments ternels; et toute la matire sera pntre des vibrations de
+ma cithare!
+
+Il en pince les cordes. Elles clatent, lui cinglent la figure. Il la
+rejette; et battant son quadrige avec fureur:
+
+Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'ide
+pure!
+
+Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et emptr par
+les morceaux du timon, l'emmlement des harnais, il tombe vers l'abme,
+la tte en bas.
+
+Le ciel s'est obscurci.
+
+VNUS
+
+violace par le froid, grelotte.
+
+Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellnie.
+
+Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages taient
+dcoups d'aprs la forme de mes lvres; et ses montagnes, plus blanches
+que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait
+mon me dans l'ordonnance des ftes, l'arrangement des coiffures, le
+dialogue des philosophes, la constitution des rpubliques. Mais j'ai
+trop chri les hommes! C'est l'Amour qui m'a dshonore!
+
+Elle se renverse en pleurant.
+
+Le monde est abominable. L'air manque ma poitrine!
+
+O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des mes, emporte-moi!
+
+Elle met un doigt sur sa bouche, et dcrivant une immense parabole,
+tombe dans l'abme.
+
+On n'y voit plus. Les tnbres sont compltes.
+
+Cependant il s'chappe des prunelles d'Hilarion comme deux flches
+rouges.
+
+ANTOINE
+
+remarque enfin sa haute taille.
+
+Plusieurs fois dj, pendant que tu parlais, tu m'as sembl grandir;--et
+ce n'tait pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne
+m'pouvante!
+
+Des pas se rapprochent.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+HILARION
+
+tend son bras.
+
+Regarde!
+
+Alors, sous un ple rayon de lune, Antoine distingue une interminable
+caravane qui dfile sur la crte des roches;--et chaque voyageur, l'un
+aprs l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre.
+
+Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros,
+Axiokeros, Axiokersa, runis en faisceau, masqus de pourpre et levant
+leurs mains.
+
+Esculape s'avance d'un air mlancolique, sans mme voir Samos et
+Tlesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis len, forme
+de python, roule ses anneaux vers l'abme. Doespoen, par vertige, s'y
+lance elle-mme. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles
+de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et dboulent
+ple-mle dans le trou noir.
+
+Derrire eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles
+des prairies sont couvertes de poussire, celles des bois gmissent et
+saignent, blesses par la hache des bcherons.
+
+Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les desses infernales,
+en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipres, forment une
+pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleutre
+comme les mouches viande, se dvore les bras.
+
+Puis, dans un tourbillon disparaissent la fois: Orthia la sanguinaire,
+Hymne d'Orchomne, la Laphria des Patrens, Aphia d'gine, Bendis de
+Thrace, Stymphalia cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois
+prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles,
+rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.
+
+HILARION
+
+Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et
+l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxs,
+passant en revue son arme.
+
+L-bas, trs-loin, au milieu des brouillards, aperois-tu ce gant
+barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe
+Zalmoxis, entre deux plantes: Artimpasa--Vnus, et Orsiloch--la Lune.
+
+Plus loin, mergeant des nuages ples, sont les Dieux qu'on adorait chez
+les Cimmriens, au del mme de Thul!
+
+Leurs grandes salles taient chaudes; et la lueur des pes nues
+tapissant la vote, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire.
+Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par
+des dmons; ou bien, ils coutaient les sorciers captifs faisant aller
+leurs mains sur les harpes de pierre.
+
+Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et
+leurs pieds se montrent par les dchirures de leurs sandales.
+
+Ils pleurent les prairies, o sur des tertres de gazon ils reprenaient
+haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les
+monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des
+ples, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui
+tournait avec eux.
+
+Une rafale de givre les enveloppe.
+
+Antoine abaisse son regard d'un autre ct.
+
+Et il aperoit,--se dtachant en noir sur un fond rouge,--d'tranges
+personnages, avec des mentonnires et des gantelets, qui se renvoient
+des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces,
+dansent frntiquement.
+
+HILARION
+
+Ce sont les Dieux de l'trurie, les innombrables Aesars.
+
+Voici Tags, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main
+d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la
+terre. Qu'il y rentre!
+
+Nortia considre la muraille o elle enfonait des clous pour marquer le
+nombre des annes. La surface en est couverte, et la dernire priode
+accomplie.
+
+Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent
+en tremblant sous le mme manteau.
+
+ANTOINE
+
+ferme les yeux.
+
+Assez! assez!
+
+Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les
+Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant
+les trophes suspendus leurs bras.
+
+Janus,--matre des crpuscules, s'enfuit sur un blier noir; et, de ses
+deux visages, l'un est dj putrfi, l'autre s'endort de fatigue.
+
+Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tte, presse contre
+son coeur un vieux gteau en forme de roue.
+
+Vesta,--sous une coupole en ruine, tche de ranimer sa lampe teinte.
+
+Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait
+ses dvots.
+
+ANTOINE
+
+Grce! ils me fatiguent!
+
+HILARION
+
+Autrefois, ils amusaient!
+
+Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--
+quatre pattes comme une bte, et saillie par un homme noir, tenant dans
+chaque main un flambeau.
+
+C'est la desse d'Aricia, avec le dmon Virbius. Son sacerdote, le roi
+du bois, devait tre un assassin;--et les esclaves en fuite, les
+dpouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les clops
+du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas
+de dvotion plus chre!
+
+Les patriciennes du temps de Marc-Antoine prfraient Libitina.
+
+Et il lui montre, sous des cyprs et des rosiers, Une autre Femme--vtue
+de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards;
+des tentures noires, tous les ustensiles des funrailles. Ses diamants
+brillent de loin sous des toiles d'araignes. Les Larves comme des
+squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lmures, qui
+sont des fantmes, tendent leurs ailes de chauve-souris.
+
+Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, dracin, penche, tout couvert
+d'ordures.
+
+Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dvor par des
+chiens rouges.
+
+Les Dieux rustiques s'en loignent en pleurant, Sartor, Sarrator,
+Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite
+manteaux capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une
+claie, un pieu.
+
+HILARION
+
+C'tait leur me qui faisait prosprer la villa, avec ses colombiers,
+ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours dfendues par des
+filets, ses chaudes curies embaumes de cdre.
+
+Ils protgeaient tout le peuple misrable qui tranait les fers de ses
+jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au
+son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes,
+ceux qui poussaient par les petits chemins les nes chargs de fumier.
+Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de
+fortifier ses bras; et les vachers l'ombre des tilleuls, prs des
+calebasses de lait, alternaient leurs loges sur des fltes de roseau.
+
+Antoine soupire.
+
+Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se dcouvre un lit
+d'ivoire, environn par des gens qui tiennent des torches de sapin.
+
+Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'pouse!
+
+Domiduca devait l'amener, Virgo dfaire sa ceinture, Subigo l'tendre
+sur le lit,--et Praema carter ses bras, en lui disant l'oreille des
+paroles douces.
+
+Mais elle ne viendra pas! et ils congdient les autres: Nona et Decima
+gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et
+Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubpines loigne de
+l'enfant les mauvais rves.
+
+Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donn la
+barbe, Stimula les premiers dsirs, Volupia la premire jouissance,
+Fabulinus appris parler, Numera compter, Camoena chanter, Consus
+rflchir.
+
+La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que
+Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-mme la complainte qu'elle
+hurlait la mort des vieillards.
+
+Mais bientt sa voix est domine par des cris aigus. Ce sont:
+
+LES LARES DOMESTIQUES
+
+accroupis au fond de l'atrium, vtus de peaux de chien, avec des fleurs
+autour du corps, tenant leurs mains fermes contre leurs joues, et
+pleurant tant qu'ils peuvent.
+
+O est la portion de nourriture qu'on nous donnait chaque repas, les
+bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaiet des
+petits garons jouant aux osselets sur les mosaques de la cour? Puis,
+devenus grands ils suspendaient notre poitrine leur bulle d'or ou
+de cuir.
+
+Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le matre en rentrant
+tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et
+l'troite maison tait plus fire qu'un palais et sacre comme
+un temple.
+
+Qu'ils taient doux les repas de famille, surtout le lendemain des
+Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes
+s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du pass et aux
+esprances de l'avenir.
+
+Mais les aeux de cire peinte, enferms derrire nous, se couvrent
+lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs
+dceptions, nous ont bris la mchoire; sous la dent des rats nos corps
+de bois s'miettent.
+
+Et les innombrables Dieux veillant aux portes, la cuisine, au cellier,
+aux tuves, se dispersent de tous les cts,--sous l'apparence d'normes
+fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.
+
+CRPITUS
+
+se fait entendre.
+
+Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un
+Dieu!
+
+L'Athnien me saluait comme un prsage de fortune, tandis que le Romain
+dvot me maudissait les poings levs et que le pontife d'gypte,
+s'abstenant de fves, tremblait ma voix et plissait mon odeur.
+
+Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rases, qu'on se
+rgalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux
+cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin,
+personne alors ne se gnait. Les nourritures solides faisaient les
+digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se
+soulageaient avec lenteur.
+
+Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie,
+comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protge le sein
+de la nourrice, gonfl de veines bleutres. J'tais joyeux. Je faisais
+rire! Et se dilatant d'aise cause de moi, le convive exhalait toute sa
+gaiet par les ouvertures de son corps.
+
+J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scne,
+et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir sa table. Dans les
+laticlaves des patriciens j'ai circul majestueusement! Les vases d'or,
+comme des tympanons, rsonnaient sous moi;--et quand plein de murnes,
+de truffes et de pts, l'intestin du matre se dgageait avec fracas,
+l'univers attentif apprenait que Csar avait dn!
+
+Mais prsent, je suis confin dans la populace,--et l'on se rcrie,
+mme mon nom!
+
+Et Crpitus s'loigne, en poussant un gmissement.
+
+Puis un coup de tonnerre;
+
+UNE VOIX
+
+J'tais le Dieu des armes, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
+
+J'ai dpli sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les
+sables mon peuple qui s'enfuyait.
+
+C'est moi qui ai brl Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous
+le Dluge! C'est moi qui ai noy Pharaon, avec les princes fils de rois,
+les chariots de guerre et les cochers.
+
+Dieux jaloux, j'excrais les autres Dieux. J'ai broy les impurs; j'ai
+abattu les superbes;--et ma dsolation courait de droite et de gauche,
+comme un dromadaire qui est lch dans un champ de mas.
+
+Pour dlivrer Isral, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de
+flamme leur parlaient dans les buissons.
+
+Parfumes de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes
+transparentes et des chaussures talon haut, des femmes d'un coeur
+intrpide allaient gorger les capitaines. Le vent qui passait emportait
+les prophtes.
+
+J'avais grav ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple
+comme dans une citadelle. C'tait mon peuple. J'tais son Dieu! La terre
+tait moi, les hommes moi, avec leurs penses, leurs oeuvres, leurs
+outils de labourage et leur postrit.
+
+Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrire des courtines de
+pourpre et des candlabres allums. J'avais, pour me servir, toute une
+tribu qui balanait des encensoirs, et le grand prtre en robe
+d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres prcieuses, disposes
+dans un ordre symtrique.
+
+Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est
+dchir, les parfums de l'holocauste se sont perdus tous les vents. Le
+chacal piaule dans les spulcres; mon temple est dtruit, mon peuple
+est dispers!
+
+On a trangl les prtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes
+sont captives, les vases sont tous fondus!
+
+La voix s'loignant:
+
+J'tais le Dieu des armes, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
+
+Alors il se fait un silence norme, une nuit profonde.
+
+ANTOINE
+
+Tous sont passs.
+
+Il reste moi!
+
+dit QUELQU'UN.
+
+Et Hilarion est devant lui,--mais transfigur, beau comme un archange,
+lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir
+
+ANTOINE
+
+se renverse la tte.
+
+Qui donc es-tu?
+
+HILARION
+
+Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon dsir n'a pas de
+bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes,
+sans haine, sans peur, sans piti, sans amour, et sans Dieu. On
+m'appelle la Science.
+
+ANTOINE
+
+se rejette en arrire:
+
+Tu dois tre plutt ... le Diable!
+
+HILARION
+
+en fixant sur lui ses prunelles:
+
+Veux-tu le voir?
+
+ANTOINE
+
+ne se dtache plus de ce regard; il est saisi par la curiosit du
+Diable. Sa terreur augmente, son envie devient dmesure.
+
+Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?...
+
+Puis dans un spasme de colre:
+
+L'horreur que j'en ai m'en dbarrassera pour toujours.--Oui!
+
+Un pied fourchu se montre.
+
+Antoine a regret.
+
+Mais le Diable l'a jet sur ses cornes, et l'enlve.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Il vole sous lui, tendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes
+ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.
+
+ANTOINE
+
+O vais-je?
+
+Tout l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nue m'emporte.
+Peut-tre que je suis mort, et que je monte vers Dieu?...
+
+Ah! comme je respire bien! L'air immacul me gonfle l'me. Plus de
+pesanteur! plus de souffrance!
+
+En bas, sous moi, la foudre clate, l'horizon s'largit, des fleuves
+s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le dsert, cette flaque
+d'eau l'Ocan.
+
+Et d'autres ocans paraissent, d'immenses rgions que je ne connaissais
+pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des
+neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tche de dcouvrir les
+montagnes o le soleil, chaque soir, va se coucher.
+
+LE DIABLE
+
+Jamais le soleil ne se couche!
+
+Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un cho de sa
+pense,--une rponse de sa mmoire.
+
+Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperoit au
+milieu de l'azur qui tourne sur ses ples, en tournant autour du soleil.
+
+LE DIABLE
+
+Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme,
+humilie-toi!
+
+ANTOINE
+
+A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres
+feux.
+
+Le firmament n'est qu'un tissu d'toiles.
+
+Ils montent toujours.
+
+Aucun bruit! pas mme le croassement des aigles! Rien!... et je me
+penche pour couter l'harmonie des plantes.
+
+LE DIABLE
+
+Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de
+Platon, le foyer de Philolas, les sphres d'Aristote, ni les sept cieux
+des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la vote de cristal!
+
+ANTOINE
+
+D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pntre, au
+contraire, je m'y enfonce!
+
+Et il arrive devant la lune,--qui ressemble un morceau de glace tout
+rond, plein d'une lumire immobile.
+
+LE DIABLE
+
+C'tait autrefois le sjour des mes. Le bon Pythagore l'avait mme
+garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques.
+
+ANTOINE
+
+Je n'y vois que des plaines dsoles, avec des cratres teints, sous un
+ciel tout noir.
+
+Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler
+les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux!
+
+LE DIABLE
+
+l'emporte au milieu des toiles.
+
+Elles s'attirent en mme temps qu'elles se repoussent. L'action de
+chacune rsulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un
+auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre.
+
+ANTOINE
+
+Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie suprieure aux
+plaisirs de la tendresse! Je halte stupfait devant l'normit de Dieu!
+
+LE DIABLE
+
+Comme le firmament qui s'lve mesure que tu montes et grandira sous
+l'ascension de ta pense;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'aprs
+cette dcouverte du monde, dans cet largissement de l'infini.
+
+ANTOINE
+
+Ah! plus haut! plus haut! toujours!
+
+Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lacte au znith se
+dveloppe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles;
+dans ces fentes de sa clart, s'allongent des espaces de tnbres. Il y
+a des pluies d'toiles, des tranes de poussire d'or, des vapeurs
+lumineuses qui flottent et se dissolvent.
+
+Quelquefois une comte passe tout coup;--puis la tranquillit des
+lumires innombrables recommence.
+
+Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en
+occupant ainsi toute l'envergure.
+
+Il se rappelle avec ddain l'ignorance des anciens jours, la mdiocrit
+de ses rves. Les voil donc prs de lui ces globes lumineux qu'il
+contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes,
+la complexit de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et
+suspendus comme des pierres dans une fronde, dcrire leurs orbites,
+pousser leurs hyperboles.
+
+Il aperoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx
+et le Centaure, la nbuleuse de la Dorade, les six soleils dans la
+constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple
+anneau du monstrueux Saturne! toutes les plantes, tous les astres que
+les hommes plus tard dcouvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumires,
+il surcharge sa pense du calcul de leurs distances;--puis sa
+tte retombe.
+
+Quel est le but de tout cela?
+
+LE DIABLE
+
+Il n'y a pas de but!
+
+Comment Dieu aurait-il un but? Quelle exprience a pu l'instruire,
+quelle rflexion le dterminer?
+
+Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait
+inutile.
+
+ANTOINE
+
+Il a cr le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!
+
+LE DIABLE
+
+Mais les tres qui peuplent la terre y viennent successivement. De mme,
+au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets diffrents de
+causes varies.
+
+ANTOINE
+
+La varit des causes est la volont de Dieu!
+
+LE DIABLE
+
+Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volont, c'est admettre
+plusieurs causes et dtruire son unit!
+
+Sa volont n'est pas sparable de son essence. Il n'a pu avoir une autre
+volont, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe
+ternellement, il agit ternellement.
+
+Contemple le soleil! De ses bords s'chappent de hautes flammes lanant
+des tincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin
+que la dernire, au del de ces profondeurs o tu n'aperois que la
+nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrire ceux-l d'autres, et
+encore d'autres, indfiniment ...
+
+ANTOINE
+
+Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abme.
+
+LE DIABLE
+
+s'arrte; et en le balanant mollement:
+
+Le nant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se
+meuvent sur le fond immuable de l'tendue;--et comme si elle tait
+borne par quelque chose, ce ne serait plus l'tendue, mais un corps,
+elle n'a pas de limites!
+
+ANTOINE
+
+bant:
+
+Pas de limites!
+
+LE DIABLE
+
+Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le
+sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de
+milliards de sicles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a
+pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'tendue
+se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace,
+telle ou telle grandeur, mais l'immensit!
+
+ANTOINE
+
+lentement:
+
+La matire ... alors ... ferait partie de Dieu?
+
+LE DIABLE
+
+Pourquoi non? Peux-tu savoir o il finit?
+
+ANTOINE
+
+Je me prosterne au contraire, je m'crase, devant sa puissance!
+
+LE DIABLE
+
+Et tu prtends le flchir! Tu lui parles, tu le dcores mme de vertus,
+bont, justice, clmence, au lieu de reconnatre qu'il possde toutes
+les perfections!
+
+Concevoir quelque chose au del, c'est concevoir Dieu au del de Dieu,
+l'tre par-dessus l'tre. Il est donc le seul tre, la seule substance.
+
+Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne
+serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme
+infini;--et s'il avait un corps, il serait compos de parties, il ne
+serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas
+une personne!
+
+ANTOINE
+
+Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les
+transports de mon ardeur, tout cela se serait en all vers un mensonge
+... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un
+tourbillon de feuilles mortes!
+
+Il pleure.
+
+Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande me, un Seigneur,
+un pre, que mon coeur adore et qui doit m'aimer!
+
+LE DIABLE
+
+Tu dsires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il prouvait de l'amour, de
+la colre ou de la piti, il passerait de sa perfection une perfection
+plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre un sentiment, ni se
+contenir dans une forme.
+
+ANTOINE
+
+Un jour, pourtant, je le verrai!
+
+LE DIABLE
+
+Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini,
+dans un endroit restreint enfermant l'absolu!
+
+ANTOINE
+
+N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer
+pour le mal!
+
+LE DIABLE
+
+L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal
+est indiffrent Dieu puisque la terre en est couverte!
+
+Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruaut qu'il le
+conserve?
+
+Penses-tu qu'il soit continuellement rajuster le monde comme une
+oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les
+tres depuis le vol du papillon jusqu' la pense de l'homme?
+
+S'il a cr l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence
+existe, la cration est dfectueuse.
+
+Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit,
+le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs un
+coin de l'tendue, un milieu spcial, un intrt particulier.
+Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout!
+
+Le Diable a progressivement tir ses longues ailes; maintenant elles
+couvrent l'espace.
+
+ANTOINE
+
+n'y voit plus. Il dfaille.
+
+Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'me. Cela excde la porte
+de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule
+dans l'immensit des tnbres. Elles entrent en moi. Ma conscience
+clate sous cette dilatation du nant!
+
+LE DIABLE
+
+Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermdiaire de ton esprit. Tel
+qu'un miroir concave il dforme les objets;--et tout moyen te manque
+pour en vrifier l'exactitude.
+
+Jamais tu ne connatras l'univers dans sa pleine tendue; par consquent
+tu ne peux te faire une ide de sa cause, avoir une notion juste de
+Dieu, ni mme dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord
+connatre l'Infini!
+
+La Forme est peut-tre une erreur de tes sens, la Substance une
+imagination de ta pense.
+
+A moins que le monde tant un flux perptuel des choses, l'apparence au
+contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la
+seule ralit.
+
+Mais es-tu sr de voir? es-tu mme sr de vivre? Peut-tre qu'il n'y a
+rien!
+
+Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le
+regarde la gueule ouverte, prt le dvorer.
+
+Adore-moi donc! et maudis le fantme que tu nommes Dieu!
+
+Antoine lve les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.
+
+Le Diable l'abandonne.
+
+ * * * * *
+
+ANTOINE
+
+se retrouve tendu sur le dos, au bord de la falaise.
+
+Le ciel commence blanchir.
+
+Est-ce la clart de l'aube, ou bien un reflet de la lune?
+
+Il tche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:
+
+J'prouve une fatigue ... comme si tous mes os taient briss!
+
+Pourquoi?
+
+Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et mme il me redisait tout ce que
+j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xnophane, d'Hraclite,
+de Mlisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la cration, l'impossibilit de
+rien connatre!
+
+Et j'avais cru pouvoir m'unir Dieu!
+
+Riant amrement:
+
+Ah! dmence! dmence! Est-ce ma faute? La prire m'est intolrable! J'ai
+le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il dbordait d'amour!...
+
+Le sable, le matin, fumait l'horizon comme la poussire d'un
+encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'panouissaient sur
+la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a sembl que tous les
+tres et toutes les choses, recueillis dans le mme silence, adoraient
+avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, flicits de l'extase,
+prsents du ciel, qu'tes-vous devenus!
+
+Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, la recherche d'une
+solitude pour tablir des monastres. C'tait le dernier soir; et nous
+pressions nos pas, en murmurant des hymnes, cte cte, sans parler. A
+mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps
+s'allongeaient comme deux oblisques grandissant toujours et qui
+auraient march devant nous. Avec les morceaux de nos btons, et l
+nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit
+fut lente venir; et des ondes noires se rpandaient sur la terre
+qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.
+
+Quand j'tais un enfant, je m'amusais avec des cailloux construire des
+ermitages. Ma mre, prs de moi, me regardait.
+
+Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant pleines mains ses
+cheveux blancs. Et son cadavre est rest tendu au milieu de la cabane,
+sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une
+hyne en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!
+
+Il sanglote.
+
+Non, Ammonaria ne l'aura pas quitte!
+
+O est-elle maintenant, Ammonaria?
+
+Peut-tre qu'au fond d'une tuve elle retire ses vtements l'un aprs
+l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la premire tunique, la
+seconde plus lgre, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome
+enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tide mosaque.
+Sa chevelure l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et
+suffoquant un peu dans l'atmosphre trop chaude, elle respire, la taille
+cambre, les deux seins en avant. Tiens!... voil ma chair qui se
+rvolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux
+supplices la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!
+
+Il se penche, et regarde le prcipice.
+
+L'homme qui tomberait serait tu. Rien de plus facile, en se roulant sur
+le ct gauche; c'est un mouvement faire! un seul.
+
+Alors apparat
+
+UNE VIEILLE FEMME
+
+Antoine se relve dans un sursaut d'pouvant.--Il croit voir sa mre
+ressuscite.
+
+Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur.
+
+Un linceul nou autour de sa tte, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au
+bas de ses doux jambes, minces comme des bquilles. L'clat de ses
+dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites
+de ses yeux sont pleins de tnbres, et au fond deux flammes vacillent,
+comme des lampes de spulcre.
+
+Avance, dit-elle. Qui te retient?
+
+ANTOINE
+
+balbutiant:
+
+J'ai peur de commettre un pch!
+
+ELLE
+
+reprend:
+
+Mais le roi Sal s'est tu! Razias, un juste, s'est tu! Sainte Plagie
+d'Antioche s'est tue! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres
+saintes, se sont tues;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui
+couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en
+jouir plus vite, les vierges de Milet s'tranglaient avec leurs cordons.
+Le philosophe Hgsias, Syracuse, la prchait si bien qu'on dsertait
+les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome
+se la procurent comme dbauche.
+
+ANTOINE
+
+Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachortes y succombent.
+
+LA VIEILLE
+
+Faire une chose qui vous gale Dieu, pense donc! Il t'a cr, tu vas
+dtruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance
+d'rostrate n'tait pas suprieure. Et puis, ton corps s'est assez moqu
+de ton me pour que tu t'en venges la fin. Tu ne souffriras pas. Ce
+sera vite termin. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide,
+peut-tre?
+
+Antoine coute sans rpondre;--et de l'autre ct parat:
+
+UNE AUTRE FEMME
+
+jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.
+
+Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, trs-grasse, avec du
+fard sur les joues et des roses sur la tte. Sa longue robe charge de
+paillettes a des miroitements mtalliques; ses lvres charnues
+paraissent sanguinolentes, et ses paupires un peu lourdes sont
+tellement noyes de langueur qu'on la dirait aveugle.
+
+Elle murmure:
+
+Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te
+mne et selon le dsir de tes yeux!
+
+ANTOINE
+
+Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles!
+
+ELLE
+
+reprend:
+
+Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand
+tu seras dans l'atrium o murmure un jet d'eau, une femme se
+prsentera--en pplos de soie blanche lam d'or, les cheveux dnous, le
+rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goteras
+dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.
+
+Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultres, les escalades,
+les enlvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait
+habille.
+
+As-tu serr contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu
+les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux
+de larmes douces!
+
+Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la
+lumire de la lune? A la pression de vos mains jointes un frmissement
+vous parcourt; vos yeux rapprochs panchent de l'un l'autre comme des
+ondes immatrielles, et votre coeur s'emplit; il clate; c'est un suave
+tourbillon, une ivresse dbordante ...
+
+LA VIEILLE
+
+On n'a pas besoin de possder les joies pour en sentir l'amertume! Rien
+qu' les voir de loin, le dgot vous en prend. Tu dois tre fatigu par
+la monotonie des mmes actions, la dure des jours, la laideur du monde,
+la btise du soleil!
+
+ANTOINE
+
+Oh! oui, tout ce qu'il claire me dplat!
+
+LA JEUNE
+
+Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des
+fontaines sous le sable, une dlectation dans les hasards que tu
+mprises; et mme il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie
+de la serrer contre son coeur.
+
+LA VIEILLE
+
+Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espres que bientt elle te
+recouvrira!
+
+LA JEUNE
+
+Cependant, tu crois la rsurrection de la chair, qui est le transport
+de la vie dans l'ternit!
+
+La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore dcharne; et
+au-dessus de son crne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait
+des cercles dans l'air.
+
+La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent,
+ses yeux roulent moelleusement.
+
+LA PREMIRE
+
+dit, en ouvrant les bras:
+
+Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'ternelle srnit!
+
+et
+
+LA SECONDE
+
+en offrant ses seins:
+
+Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inpuisable!
+
+Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur
+l'paule.
+
+Le linceul s'carte, et dcouvre le squelette de La Mort.
+
+La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la
+taille mince avec la croupe norme et de grands cheveux onds s'envolant
+par le bout.
+
+Antoine reste immobile entre les deux, les considrant.
+
+LA MORT
+
+lui dit:
+
+Tout de suite ou tout l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les
+soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe
+des champs. Je vole plus haut que l'pervier, je cours plus vite que la
+gazelle, j'atteins mme l'esprance, j'ai vaincu le fils de Dieu!
+
+LA LUXURE
+
+Ne rsiste pas; je suis l'omnipotente! Les forts retentissent de mes
+soupirs, les flots sont remus par mes agitations. La vertu, le courage,
+la pit se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme
+pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se
+retourne vers moi!
+
+LA MORT
+
+Je te dcouvrirai ce que tu tchais de saisir, la lueur des flambeaux,
+sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au del des Pyramides,
+dans ces grands sables composs de dbris humains. De temps autre, un
+fragment de crne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussire,
+tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pense, confondue avec
+elle, s'abmait dans le nant.
+
+LA LUXURE
+
+Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspir d'obscnes amours.
+On se prcipite des rencontres qui effrayent. On rive des chanes que
+l'on maudit. D'o vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance
+des rves, l'immensit de ma tristesse?
+
+LA MORT
+
+Mon ironie dpasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir
+aux funrailles des rois, l'extermination d'un peuple;--et on fait la
+guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or,
+un dploiement de crmonie pour me rendre plus d'hommages.
+
+LA LUXURE
+
+Ma colre vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs
+d'agonisant et des aspects de cadavre.
+
+LA MORT
+
+C'est moi qui te rends srieuse; enlaons-nous!
+
+La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et
+chantent ensemble:
+
+--Je hte la dissolution de la matire!
+
+--Je facilite l'parpillement des germes!
+
+--Tu dtruis, pour mes renouvellements!
+
+--Tu engendres, pour mes destructions!
+
+--Active ma puissance!
+
+--Fconde ma pourriture!
+
+Et leur voix, dont les chos se droulant emplissent l'horizon, devient
+tellement forte qu'Antoine en tombe la renverse.
+
+Une secousse, de temps autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il
+aperoit au milieu des tnbres une manire de monstre devant lui.
+
+C'est une tte de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse
+de femme d'une blancheur nacre. En dessous, un linceul toile de points
+d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, la manire d'un
+ver gigantesque qui se tiendrait debout.
+
+La vision s'attnue, disparat.
+
+ANTOINE
+
+se relve.
+
+Encore une fois c'tait le Diable, et sous son double aspect: l'esprit
+de fornication et l'esprit de destruction.
+
+Aucun des deux ne m'pouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens
+ternel.
+
+Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la
+continuit de la vie.
+
+Mais la Substance tant unique, pourquoi les Formes sont-elles varies?
+
+Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps
+ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connatrait le lien de
+la matire et de la pense, en quoi l'tre consiste!
+
+Ce sont ces figures-l qui taient peintes Babylone sur la muraille du
+temple de Blus, et elles couvraient une mosaque dans le port de
+Carthage. Moi-mme, j'ai quelquefois aperu dans le ciel comme des
+formes d'esprits. Ceux qui traversent le dsert rencontrent des animaux
+dpassant toute conception ...
+
+Et en face, de l'autre ct du Nil, voil que le Sphinx apparat.
+
+Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche
+sur le ventre.
+
+Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de
+dragon se frappant les ailes, la Chimre aux yeux verts,
+tournoie, aboie.
+
+Les anneaux de sa chevelure, rejets d'un ct, s'entremlent aux poils
+de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent
+au balancement de tout son corps.
+
+LE SPHINX
+
+est immobile, et regarde la Chimre:
+
+Ici, Chimre; arrte-toi!
+
+LA CHIMRE
+
+Non, jamais!
+
+LE SPHINX
+
+Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!
+
+LA CHIMRE
+
+Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!
+
+LE SPHINX
+
+Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements
+dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!
+
+LA CHIMRE
+
+Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!
+
+LE SPHINX
+
+Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!
+
+LA CHIMRE
+
+Pour me suivre, tu es trop lourd!
+
+LE SPHINX
+
+Ou vas-tu donc, que tu cours si vite?
+
+LA CHIMRE
+
+Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je
+rase les flots, je jappe au fond des prcipices, je m'accroche par la
+gueule au pan des nues; avec ma queue tranante, je raye les plages, et
+les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes paules. Mais
+toi, je te retrouve perptuellement immobile, ou bien du bout de ta
+griffe dessinant des alphabets sur le sable.
+
+LE SPHINX
+
+C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.
+
+La mer se retourne dans son lit, les bls se balancent sous le vent, les
+caravanes passent, la poussire s'envole, les cits s'croulent;--et mon
+regard, que rien ne peut dvier, demeure tendu travers les choses sur
+un horizon inaccessible.
+
+LA CHIMRE
+
+Moi, je suis lgre et joyeuse! Je dcouvre aux hommes des perspectives
+blouissantes avec des paradis dans les nuages et des flicits
+lointaines. Je leur verse l'me les ternelles dmences, projets de
+bonheur, plans d'avenir, rves de gloire, et les serments d'amour et les
+rsolutions vertueuses.
+
+Je pousse aux prilleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai cisel
+avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai
+suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entour d'un mur
+d'orichalque les quais de l'Atlantide.
+
+Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs
+inprouvs. Si j'aperois quelque part un homme dont l'esprit repose
+dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'trangle.
+
+LE SPHINX
+
+Tous ceux que le dsir de Dieu tourmente, je les ai dvors.
+
+Les plus forts, pour gravir jusqu' mon front royal, montent aux stries
+de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les
+prend; et ils tombent d'eux-mmes la renverse.
+
+Antoine commence trembler.
+
+Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le dsert,--ayant ces cts
+deux btes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'paule.
+
+LE SPHINX
+
+O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour dsennuyer ma tristesse!
+
+LA CHIMRE
+
+O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyne en chaleur je
+tourne autour de toi, sollicitant les fcondations dont le besoin
+me dvore.
+
+Ouvre la gueule, lve tes pieds, monte sur mon dos!
+
+LE SPHINX
+
+Mes pieds, depuis qu'ils sont plat, ne peuvent plus se relever. Le
+lichen, comme une dartre, a pouss sur ma gueule. A force de songer, je
+n'ai plus rien dire.
+
+L CHIMRE
+
+Tu mens, sphinx hypocrite! D'o vient toujours que tu m'appelles et me
+renies?
+
+LE SPHINX
+
+C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!
+
+LA CHIMRE
+
+Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!
+
+Elle aboie.
+
+LE SPHINX
+
+Tu remues, tu m'chappes!
+
+Il grogne.
+
+LA CHIMRE
+
+Essayons!--tu m'crases!
+
+LE SPHINX
+
+Non! impossible!
+
+Et en s'enfonant peu peu, il disparat dans le sable,--tandis que la
+Chimre, qui rampe la langue tire, s'loigne en dcrivant des cercles.
+
+L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.
+
+Dans cette brume, Antoine aperoit des enroulements de nuages, des
+courbes indcises.
+
+Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains;
+
+Et d'abord s'avance
+
+LE GROUPE DES ASTOMI
+
+pareils des bulles d'air que traverse le soleil.
+
+Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les
+sons faux nous corchent, les tnbres nous aveuglent. Composs de
+brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des
+rves, pas des tres tout fait ...
+
+LES NISNAS
+
+n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moiti
+du corps, qu'une moiti du coeur. Et ils disent, trs-haut:
+
+Nous vivons fort notre aise dans nos moitis de maisons, avec nos
+moitis de femmes et nos moitis d'enfants.
+
+LES BLEMMYES
+
+absolument privs de tte:
+
+Nos paules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de
+rhinocros ni d'lphant qui soit capable de porter ce que nous portons.
+
+Des espces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos
+poitrines, voil tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des
+scrtions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intrieurs.
+
+Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, ctoyant
+tous les abmes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus
+heureux, les plus vertueux.
+
+LES PYGMES
+
+Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur
+la bosse d'un dromadaire.
+
+On nous brle, on nous noie, ou nous crase; et toujours, nous
+reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantit!
+
+LES SCIAPODES
+
+Retenus la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous
+vgtons l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumire
+nous arrive travers l'paisseur de nos talons. Point de drangement et
+point de travail!--La tte le puis bas possible, c'est le secret
+du bonheur!
+
+Leurs cuisses leves ressemblant des troncs d'arbres, se multiplient.
+
+Et une fort parat. De grands singes y courent quatre pattes; ce sont
+des hommes tte de chien.
+
+LES CYNOCPHALES
+
+Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons
+les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos ttes, en guise
+de bonnets.
+
+Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les
+yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous talons notre
+turpitude en plein soleil.
+
+Lacrant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant
+les femmes, nous sommes les matres,--par la force de nos bras et la
+frocit de notre coeur.
+
+Hardi, compagnons! Faites claquer vos mchoires!
+
+Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur
+leurs dos velus.
+
+Antoine hume la fracheur des feuilles vertes.
+
+Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout coup parat un
+grand cerf noir, tte de taureau, qui porte entre les oreilles un
+buisson de cornes blanches.
+
+LE SADHUZAG
+
+Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des fltes.
+
+Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent
+ moi les btes ravies. Les serpents s'enroulent mes jambes, les
+gupes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et
+les ibis s'abattent dans mes rameaux.--coute!
+
+Il renverse son bois, d'o s'chappe une musique ineffablement douce.
+
+Antoine presse son coeur deux mains. Il lui semble que cette mlodie
+va emporter son me.
+
+LE SADHUZAG
+
+Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un
+bataillon de lances, exhale un hurlement; les forts tressaillent, les
+fleuves remontent, la gousse des fruits clate, et les herbes se
+dressent comme la chevelure d'un lche.
+
+--coute!
+
+Il penche ses rameaux, d'o sortent des cris discordants; Antoine est
+comme dchir.
+
+Et son horreur augmente en voyant:
+
+LE MARTICHORAS
+
+gigantesque lion rouge, figure humaine, avec trois ranges de dents.
+
+Les moires de mon pelage carlate se mlent au miroitement des grands
+sables. Je souffle par mes narines l'pouvante des solitudes. Je crache
+la peste. Je mange les armes, quand elles s'aventurent dans le dsert.
+
+Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont tailles en scie; et
+ma queue, qui se contourne, est hrisse de dards que je lance droite,
+ gauche, en avant, en arrire.--Tiens! tiens!
+
+Le Martichoras jette les pines de sa queue; qui s'irradient comme des
+flches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en
+claquant sur le feuillage.
+
+LE CATOBLEPAS
+
+buffle noir, avec une tte de porc tombant jusqu' terre, et rattache
+ses paules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vid.
+
+Il est vautr tout plat; et ses pieds disparaissent sous l'norme
+crinire poils durs qui lui couvre le visage.
+
+Gras, mlancolique, farouche, je reste continuellement sentir sous mon
+ventre la chaleur de la boue. Mon crne est tellement lourd qu'il m'est
+impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la
+mchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vnneuses
+arroses de mon haleine. Une fois, je me suis dvor les pattes sans
+m'en apercevoir.
+
+Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont
+morts. Si je relevais mes paupires,--mes paupires roses et
+gonfles,--tout de suite, tu mourrais.
+
+ANTOINE
+
+Oh! celui-l!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidit
+m'attire. Non! non! je ne veux pas!
+
+Il regarde par terre fixement.
+
+Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse
+
+LE BASILIC
+
+grand serpent violet crte trilobe, avec deux dents, une en haut, une
+en bas.
+
+Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu,
+c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nues, des cailloux, des
+arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marcages. Ma
+temprature entretient les volcans; je fais l'clat des pierreries et la
+couleur des mtaux.
+
+LE GRIFFON
+
+lion bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le
+cou bleu.
+
+Je suis le matre des splendeurs profondes. Je connais le secret des
+tombeaux o dorment les vieux rois.
+
+Une chane, qui sort du mur, leur tient la tte droite. Prs d'eux, dans
+des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimes flottent sur des
+liquides noirs. Leurs trsors sont rangs dans des salles, par losanges,
+par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des
+tombeaux, aprs de longs voyages au milieu des tnbres touffantes, il
+y a des fleuves d'or avec des forts de diamant, des prairies
+d'escarboucles, des lacs de mercure.
+
+Adoss contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'pie de
+mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense,
+jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements
+des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu
+humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ...
+Vite! vite!
+
+Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.
+
+Mille voix lui rpondent. La fort tremble.
+
+Et toutes sortes de btes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moiti
+cerf et moiti boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par
+derrire, et dont les gnitoires sont rebours; le python Aksar, de
+soixante coudes, qui pouvanta Mose; la grande belette Pastinaca, qui
+tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbcile par son
+contact; le Mirag, livre cornu, habitant des les de la mer. Le lopard
+Phalmant crve son ventre force de hurler; le Senad, ours trois
+ttes, dchire ses petits avec sa langue; le chien Cpus rpand sur les
+rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent
+bourdonner, des crapauds sauter, des serpents siffler. Des clairs
+brillent. La grle tombe.
+
+Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des
+ttes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux queue de
+serpent, des pourceaux mufle de tigre, des chvres croupe d'ne, des
+grenouilles velues comme des ours, des camlons grands comme des
+hippopotames, des veaux deux ttes dont l'une pleure et l'autre
+beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme
+des toupies, des ventres ails qui voltigent comme des moucherons.
+
+Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches.
+Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines
+se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs
+clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule
+bouche s'entre-dvorent.
+
+S'touffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils
+grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec
+un balancement rgulier, comme si le sol tait le pont d'un navire. Il
+sent contre ses mollets la trane des limaces, sur ses mains le froid
+des vipres; et des araignes filant leur toile l'enferment dans
+leur rseau.
+
+Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout coup devient
+bleu, et
+
+LA LICORNE
+
+se prsente.
+
+Au galop! au galop!
+
+J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tte couleur de pourpre,
+le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures
+de l'arc-en-ciel.
+
+Je voyage de la Chalde au dsert tartare, sur les bords du Gange et
+dans la Msopotamie. Je dpasse les autruches. Je cours si vite que je
+trane le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans
+les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent
+au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
+
+Au galop! au galop!
+
+Antoine la regarde s'enfuir.
+
+Et ses yeux restant levs, il aperoit tous les oiseaux qui se
+nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des
+montagnes de Caff, les Homa des Arabes qui sont les mes d'hommes
+assassins. Il entend les perroquets profrer des paroles humaines, puis
+les grands palmipdes plasgiens qui sanglotent comme des enfants ou
+ricanent comme de vieilles femmes.
+
+Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.
+
+Au loin des jets d'eau s'lvent, lancs par des baleines; et du fond de
+l'horizon
+
+LES BTES DE LA MER
+
+rondes comme des outres, plates comme des lames, denteles comme des
+scies, s'avancent en se tranant sur le sable.
+
+Tu vas venir avec nous, dans nos immensits o personne encore n'est
+descendu!
+
+Des peuples divers habitent les pays de l'Ocan. Les uns sont au sjour
+des temptes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes
+froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par
+leur trompe le reflux des mares, ou portent sur leurs paules le poids
+des sources de la mer.
+
+Des phosphorescences brillent la moustache des phoques, aux cailles
+des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon
+se droulent comme des cbles, des hutres font crier leurs charnires,
+des polypes dploient leurs tentacules, des mduses frmissent pareilles
+ des boules de cristal, des ponges flottent, des anmones crachent de
+l'eau; des mousses, des varechs ont pouss.
+
+Et toutes sortes de plantes s'tendent en rameaux, se tordent en
+vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en ventail. Des courges
+ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.
+
+Les Dedams de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des ttes
+humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe.
+
+Les vgtaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des
+polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs
+branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un
+papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle
+grise bondit. Des insectes pareils des ptales de roses, garnissent un
+arbuste; des dbris d'phmres font sur le sol une couche neigeuse.
+
+Et puis les plantes se confondent avec les pierres.
+
+Des cailloux ressemblent des cerveaux, des stalactites des mamelles,
+des fleurs de fer des tapisseries ornes de figures.
+
+Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des
+empreintes de buissons et de coquilles-- ne savoir si ce sont les
+empreintes de ces choses-l, ou ces choses elles-mmes. Des diamants
+brillent comme des yeux, des minraux palpitent.
+
+Et il n'a plus peur!
+
+Il se couche plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant
+son haleine, il regarde.
+
+Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent manger; des fougres
+dessches se remettent fleurir; des membres qui manquaient
+repoussent.
+
+Enfin, il aperoit de petites masses globuleuses, grosses comme des
+ttes d'pingles et garnies de cils tout autour. Une vibration
+les agite.
+
+ANTOINE
+
+dlirant:
+
+O bonheur! bonheur! j'ai vu natre la vie, j'ai vu le mouvement commencer.
+Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de
+voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des
+ailes, une carapace, une corce, souffler de la fume, porter une trompe,
+tordre mon corps, me diviser partout, tre en tout, m'maner avec les
+odeurs, me dvelopper comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme
+le son, briller comme la lumire, me blottir sur toutes les formes,
+pntrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matire,--tre la
+matire!
+
+Le jour enfin parat; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relve,
+des nuages d'or en s'enroulant larges volutes dcouvrent le ciel.
+
+Tout au milieu, et dans le disque mme du soleil, rayonne la face de
+Jsus-Christ.
+
+Antoine fait le signe de la croix et se remet en prires.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ***
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+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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+
diff --git a/old/10982-8.zip b/old/10982-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..75b7a25
--- /dev/null
+++ b/old/10982-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10982.txt b/old/10982.txt
new file mode 100644
index 0000000..5762078
--- /dev/null
+++ b/old/10982.txt
@@ -0,0 +1,7565 @@
+Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La tentation de Saint Antoine
+
+Author: Gustave Flaubert
+
+Release Date: February 8, 2004 [EBook #10982]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ***
+
+
+
+Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe
+
+
+
+
+
+LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
+
+PAR
+
+GUSTAVE FLAUBERT
+
+
+
+A LA MEMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN
+
+DECEDE A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL
+
+Le 3 avril 1848
+
+
+
+
+I.
+
+
+C'est dans la Thebaide, au haut d'une montagne, sur une plate-forme
+arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres.
+
+La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de
+roseaux, a toit plat, sans porte. On distingue dans l'interieur une
+cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stele de bois, un gros
+livre; par terre, ca et la, des filaments de sparterie, deux ou trois
+nattes, une corbeille, un couteau.
+
+A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantee dans le sol; et,
+a l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur
+l'abime, car la montagne est taillee a pic, et le Nil semble faire un
+lac au bas de la falaise.
+
+La vue est bornee a droite et a gauche par l'enceinte des roches. Mais
+du cote du desert, comme des plages qui se succederaient, d'immenses
+ondulations paralleles d'un blond cendre s'etirent les unes derriere les
+autres, en montant toujours;--puis au dela des sables, tout au loin, la
+chaine libyque forme un mur couleur de craie, estompe legerement par des
+vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord,
+est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zenith des nuages de pourpre,
+disposes comme les flocons d'une criniere gigantesque, s'allongent sur
+la voute bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur
+prennent une paleur nacree; les buissons, les cailloux, la terre, tout
+maintenant parait dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une
+poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de
+la lumiere.
+
+SAINT-ANTOINE
+
+qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de
+chevre, est assis, jambes croisees, entrain de faire des nattes. Des que
+le soleil disparait, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon:
+
+Encore un jour! un jour de passe!
+
+Autrefois pourtant, je n'etais pas si miserable! Avant la fin de la
+nuit, je commencais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve
+chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur
+mon epaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais a ranger tout
+dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tachais que les nattes fussent
+bien egales et les corbeilles legeres; car mes moindres actions me
+semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de penible.
+
+A des heures reglees je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras
+etendus je sentais comme une fontaine de misericorde qui s'epanchait du
+haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?...
+
+Il marche dans l'enceinte des roches, lentement.
+
+Tous me blamaient lorsque j'ai quitte la maison. Ma mere s'affaissa
+mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et
+l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir
+au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru
+apres moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussiere, et sa
+tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascete qui
+m'emmenait lui a crie des injures. Nos deux chameaux galopaient
+toujours; et je n'ai plus revu personne.
+
+D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un
+enchantement circule dans ces palais souterrains, ou les tenebres ont
+l'air epaissies par l'ancienne fumee des aromates. Du fond des
+sarcophages j'ai entendu s'elever une voix dolente qui m'appelait; ou
+bien, je voyais vivre, tout a coup, les choses abominables peintes sur
+les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle
+en ruines. La, j'avais pour compagnie des scorpions se trainant parmi
+les pierres, et au-dessus de ma tete, continuellement des aigles qui
+tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'etais dechire par des griffes,
+mordu par des becs, frole par des ailes molles; et d'epouvantables
+demons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois
+meme, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont
+secouru, puis emmene avec eux.
+
+Alors, j'ai voulu m'instruire pres du bon vieillard Didyme. Bien qu'il
+fut aveugle, aucun ne l'egalait dans la connaissance des Ecritures.
+Quand la lecon etait finie, il reclamait mon bras pour se promener. Je
+le conduisais sur le Paneum, d'ou l'on decouvre le Phare et la haute
+mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de
+toutes les nations, jusqu'a des Cimmeriens vetus de peaux d'ours, et des
+Gymnosophistes du Gange frottes de bouse de vache. Mais sans cesse, il
+y avait quelque bataille dans les rues, a cause des Juifs refusant de
+payer l'impot, ou des seditieux qui voulaient chasser les Romains.
+D'ailleurs la ville est pleine d'heretiques, des sectateurs de Manes, de
+Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et
+vous convaincre.
+
+Leurs discours me reviennent quelquefois dans la memoire. On a beau n'y
+pas faire attention, cela trouble.
+
+Je me suis refugie a Colzim; et ma penitence fut si haute que je n'avais
+plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblerent autour de moi pour devenir
+des anachoretes. Je leur ai impose une regle pratique, en haine des
+extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait
+de partout des messages. On venait me voir de tres-loin.
+
+Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre
+m'entraina dans Alexandrie. La persecution avait cesse depuis trois jours.
+
+Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arreta devant le temple de
+Serapis. C'etait, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur
+voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue
+etait attachee contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des
+lanieres; a chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est
+retournee, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, a travers ses
+longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaitre
+Ammonaria ...
+
+Cependant ... celle-la etait plus grande ..., et belle ...,
+prodigieusement!
+
+Il se passe les mains sur le front.
+
+Non! non! je ne veux pas y penser!
+
+Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens.
+Tout s'est borne a des invectives et a des risees. Mais, depuis lors,
+il a ete calomnie, depossede de son siege, mis en fuite. Ou est-il,
+maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiete si peu de me donner des
+nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitte, Hilarion comme les autres!
+
+Il avait peut-etre quinze ans quand il est venu; et son intelligence
+etait si curieuse qu'il m'adressait a chaque moment des questions. Puis,
+il ecoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me
+les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs a
+faire rire les patriarches. C'etait un fils pour moi!
+
+Le ciel est rouge, la terre completement noire. Sous les rafales du vent
+des trainees de sable se levent comme de grands linceuls, puis
+retombent. Dans une eclaircie, tout a coup, passent des oiseaux formant
+un bataillon triangulaire, pareil a un morceau de metal, et dont les
+bords seuls fremissent.
+
+Antoine les regarde.
+
+Ah! que je voudrais les suivre!
+
+Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemple avec envie les longs
+bateaux, dont les voiles ressemblent a des ailes, et surtout quand ils
+emmenaient au loin ceux que j'avais recus chez moi! Quelles bonnes
+heures nous avions! quels epanchements! Aucun ne m'a plus interesse
+qu'Ammon; il me racontait son voyage a Rome, les Catacombes, le Colisee,
+la piete des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas
+voulu partir avec lui! D'ou vient mon obstination a continuer une vie
+pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie,
+puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules a part, et
+cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble
+a l'eglise, ou l'on voit accroches trois martinets qui servent a punir
+les delinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline
+est severe.
+
+Ils ne manquent pas de certaines douceurs, neanmoins. Des fideles leur
+apportent des oeufs, des fruits, et meme des instruments propres a oter
+les epines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de
+Pabene ont un radeau pour aller chercher les provisions.
+
+Mais j'aurais mieux servi mes freres en etant tout simplement un pretre.
+On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorite
+dans les familles.
+
+D'ailleurs les laiques ne sont pas tous damnes, et il ne tenait qu'a moi
+d'etre ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma
+chambre une sphere de roseaux, toujours des tablettes a la main, des
+jeunes gens autour de moi, et a ma porte, comme enseigne, une couronne
+de laurier suspendue.
+
+Mais il y a trop d'orgueil a ces triomphes! Soldat valait mieux. J'etais
+robuste et hardi,--assez pour tendre le cable des machines, traverser
+les forets sombres, entrer casque en tete dans les villes fumantes!...
+Rien ne m'empechait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de
+publicain au peage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris
+des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantites d'objets
+curieux ...
+
+Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fete sur la riviere de
+Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des
+tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au dela, des
+arbres tailles en cone protegent contre le vent du sud les fermes
+tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces
+colonnettes, rapprochees comme les batons d'une claire-voie; et par ces
+intervalles le maitre, etendu sur un long siege, apercoit toutes ses
+plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les bles, le pressoir ou
+l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par
+terre, sa femme se penche pour l'embrasser.
+
+Dans l'obscurite blanchatre de la nuit, apparaissent ca et la des
+museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants.
+Antoine marche vers eux. Des graviers deroulent, les betes s'enfuient.
+C'etait un troupeau de chacals.
+
+Un seul est reste, et qui se tient sur deux pattes, le corps en
+demi-cercle et la tete oblique, dans une pose pleine de defiance.
+
+Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.
+
+Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparait.
+
+Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui!
+
+Riant amerement:
+
+C'est une si belle existence que de tordre au feu des batons de palmier
+pour faire des houlettes, et de faconner des corbeilles, de coudre des
+nattes, puis d'echanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui
+vous brise les dents! Ah! misere de moi! est-ce que ca ne finira pas!
+Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez!
+
+Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis
+s'arrete hors d'haleine, eclate en sanglots et se couche par terre,
+sur le flanc.
+
+La nuit est calme; des etoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le
+claquement des tarentules.
+
+Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui
+pleure, l'apercoit.
+
+Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous!
+
+Il entre dans sa cabane, decouvre un charbon enfoui, allume une torche
+et la plante sur le stele de bois, de facon a eclairer le gros livre.
+
+Si je prenais ... la Vie des Apotres?... oui!... n'importe ou!
+
+"_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les
+quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux
+terrestres et de betes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix
+lui dit: Pierre, leve-toi! tue, et mange!_"
+
+Donc le Seigneur voulait que son apotre mangeat de tout?... tandis que
+moi ...
+
+Antoine reste le menton sur la poitrine. Le fremissement des pages, que
+le vent agite, lui fait relever la tete, et il lit:
+
+"_Les Juifs tuerent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent
+un grand carnage, de sorte qu'ils disposerent a volonte de ceux qu'ils
+haissaient_."
+
+Suit le denombrement des gens tues par eux: soixante-quinze mille. Ils
+avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis etaient les ennemis du
+vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir a se venger, tout en massacrant
+des idolatres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au
+seuil des jardins, sur les escaliers, a une telle hauteur dans les
+chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voila que
+je plonge dans des idees de meurtre et de sang!
+
+Il ouvre le livre a un autre endroit.
+
+"_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_."
+
+Ah! c'est bien! Le Tres-Haut exalte ses prophetes au-dessus des rois;
+celui-la pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de
+delices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a change en bete. Il
+marchait a quatre pattes!
+
+Antoine se met a rire; et en ecartant les bras, du bout de sa main,
+derange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase:
+
+"_Ezechias eut une grande joie de leur arrivee. Il leur montra ses
+parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur,
+tous ses vases precieux, et ce qu'il y avait dans ses tresors_."
+
+Je me figure ... qu'on voyait entasses jusqu'au plafond des pierres
+fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possede une
+accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en
+les maniant, qu'il tient le resultat d'une quantite innombrable
+d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompee et qu'il peut
+repandre. C'est une precaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y
+a pas manque. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Ou
+est-ce donc?
+
+Il feuillette vivement.
+
+Ah! voici!
+
+"_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en
+lui proposant des enigmes_."
+
+Comment esperait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jesus!
+Mais Jesus a triomphe parce qu'il etait Dieu, et Salomon grace peut-etre
+a sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-la! Car le
+monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a explique,--forme un ensemble dont
+toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes
+d'un seul corps. Il s'agit de connaitre les amours et les repulsions
+naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc
+modifier ce qui parait etre l'ordre immuable?
+
+Alors les deux ombres dessinees derriere lui par les bras de la croix se
+projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'ecrie:
+
+Au secours, mon Dieu!
+
+L'ombre est revenue a sa place.
+
+Ah!... c'etait une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me
+tourmente l'esprit! Je n'ai rien a faire!... absolument rien a faire!
+
+Il s'assoit, et se croise les bras.
+
+Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi
+viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices?
+J'ai repousse le monstrueux anachorete qui m'offrait, en riant, des
+petits pains chauds, le centaure qui tachait de me prendre sur sa
+croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui etait
+tres-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication.
+
+Antoine marche de droite et de gauche, vivement.
+
+C'est par mon ordre qu'on a bati cette foule de retraites saintes,
+pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chevres, et
+nombreux a pouvoir faire une armee! J'ai gueri de loin des malades; j'ai
+chasse des demons; j'ai passe le fleuve au milieu des crocodiles;
+l'empereur Constantin m'a ecrit trois lettres; Balacius, qui avait
+crache sur les miennes, a ete dechire par ses chevaux; le peuple
+d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase
+m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voila plus de
+trente ans que je suis dans le desert a gemir toujours! J'ai porte sur
+mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusebe, j'ai expose mon
+corps a la piqure des insectes comme Macaire, je suis reste
+cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacome; et ceux qu'on
+decapite, qu'on tenaille ou qu'on brule ont moins de vertu, peut-etre,
+puisque ma vie est un continuel martyre!
+
+Antoine se ralentit.
+
+Certainement, il n'y a personne dans une detresse aussi profonde! Les
+coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est
+use. Je n'ai pas de sandales, pas meme une ecuelle!--car, j'ai distribue
+aux pauvres et a ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne
+serait ce que pour avoir des outils indispensables a mon travail, il me
+faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la
+menagerais.
+
+Les Peres de Nicee, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages,
+sur des trones, le long du mur; et on les a regales dans un banquet, en
+les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et
+boiteux depuis la persecution de Diocletien! L'Empereur lui a baise
+plusieurs fois son oeil creve; quelle sottise! Du reste, le Concile
+avait des membres si infames! Un eveque de Scythie, Theophile; un autre
+de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre etait trop
+vieux. Athanase aurait du montrer plus de douceur aux Ariens, pour en
+obtenir des concessions!
+
+Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui
+qui parlait contre moi,--un grand jeune homme a barbe frisee,--me
+lancait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que
+je cherchais mes paroles, ils etaient a me regarder avec leurs figures
+mechantes, en aboyant comme des hyenes. Ah! que ne puis-je les faire
+exiler tous par l'Empereur, ou plutot les battre, les ecraser, les voir
+souffrir! Je souffre bien, moi!
+
+Il s'appuie en defaillant contre sa cabane.
+
+C'est d'avoir trop jeune! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une
+fois seulement, un morceau de viande.
+
+Il entreferme les yeux, avec langueur.
+
+Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait
+caille qui tremble sur un plat!...
+
+Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir
+comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie
+m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure.
+Aucune femme n'est venue, cependant?...
+
+Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.
+
+C'est par la qu'elles arrivent, balancees dans leurs litieres aux bras
+noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargees
+d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquietudes.
+Le besoin d'une volupte surhumaine les torture; elles voudraient mourir,
+elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas
+de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. "Oh! non, disent-elles,
+pas encore! Que dois-je faire!" Toutes les penitences leur seraient bonnes.
+Elles demandent les plus rudes, a partager la mienne, a vivre avec moi.
+
+Voila longtemps que je n'en ai vu! Peut-etre qu'il en va venir? pourquoi
+pas? Si tout a coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet
+dans la montagne. Il me semble ...
+
+Antoine grimpe sur une roche, a l'entree du sentier; et il se penche, en
+dardant ses yeux dans les tenebres.
+
+Oui! la-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent
+leur chemin. Elle est la! Ils se trompent.
+
+Appelant:
+
+De ce cote! viens! viens!
+
+L'echo repete: Viens! viens!
+
+Il laisse tomber ses bras, stupefait.
+
+Quelle honte! Ah! pauvre Antoine!
+
+Et tout de suite, il entend chuchoter: "Pauvre Antoine!"
+
+Quelqu'un? repondez!
+
+Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations;
+et dans leurs sonorites confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air
+parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes.
+
+LA PREMIERE
+
+Veux-tu des femmes?
+
+LA SECONDE
+
+De grands tas d'argent, plutot!
+
+LA TROISIEME
+
+Une epee qui reluit?
+
+et LES AUTRES
+
+--Le Peuple entier t'admire!
+
+--Endors-toi!
+
+--Tu les egorgeras, va, tu les egorgeras!
+
+En meme temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le
+vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une
+femme penchee sur l'abime, et dont les grands cheveux se balancant.
+
+ANTOINE
+
+se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec
+ses pages chargees de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert
+d'hirondelles.
+
+C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumiere ...
+Eteignons-la!
+
+Il l'eteint, l'obscurite est profonde.
+
+Et, tout a coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau,
+ensuite une prostituee, le coin d'un temple, une figure de soldat, un
+char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent.
+
+Ces images arrivent brusquement, par secousses, se detachant sur la nuit
+comme des peintures d'ecarlate sur de l'ebene.
+
+Leur mouvement s'accelere. Elles defilent d'une facon vertigineuse.
+D'autres fois, elles s'arretent et palissent par degres, se fondent; ou
+bien, elles s'envolent, et immediatement d'autres arrivent.
+
+Antoine ferme ses paupieres.
+
+Elles se multiplient, l'entourent, l'assiegent. Une epouvante indicible
+l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brulante a
+l'epigastre. Malgre le vacarme de sa tete, il percoit un silence enorme
+qui le separe du monde. Il tache de parler; impossible! C'est comme si
+le lien general de son etre se dissolvait; et, ne resistant plus,
+Antoine tombe sur la natte.
+
+
+
+
+II.
+
+
+Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que
+d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.
+
+C'est le Diable, accoude contre le toit de la cabane et portant sous ses
+deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses
+petits,--les Sept Peches Capitaux, dont les tetes grimacantes se laissent
+entrevoir confusement.
+
+Antoine, les yeux toujours fermes, jouit de son inaction; et il etale
+ses membres sur la natte.
+
+Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre,
+elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau
+clapote contre ses flancs.
+
+A droite et a gauche, s'elevent deux langues de terre noire, que
+dominent des champs cultives, avec un sycomore, de place en place. Un
+bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont
+des gens qui s'en vont a Canope dormir sur le temple de Serapis pour
+avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, pousse par le vent,
+entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs
+rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il
+est etendu au fond de la barque; un aviron, a l'arriere, traine dans
+l'eau. De temps en temps un souffle tiede arrive, et les roseaux minces
+s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un
+assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Egypte.
+
+Alors il se releve en sursaut.
+
+Ai-je reve?... c'etait si net que j'en doute. La langue me brule! J'ai
+soif!
+
+Il entre dans sa cabane, et tate au hasard, partout.
+
+Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma
+cruche brisee!... mais l'outre?
+
+Il la trouve.
+
+Vide! completement vide!
+
+Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et
+la nuit est si profonde que je n'y verrais pas a me conduire. Mes
+entrailles se tordent. Ou est le pain?
+
+Apres avoir cherche longtemps, il ramasse une croute moins grosse qu'un
+oeuf.
+
+Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malediction!
+
+Et, de fureur, il jette le pain par terre.
+
+A peine ce geste est-il fait qu'une table est la, couverte de toutes les
+choses bonnes a manger.
+
+La nappe de byssus, striee comme les bandelettes des sphinx, produit
+d'elle-meme des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'enormes
+quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs
+plumes, des quadrupedes avec leurs poils, des fruits d'une coloration
+presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de
+cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la
+table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre,
+les yeux a demi clos;--et l'idee de pouvoir manger cette bete formidable
+le rejouit extremement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues,
+des hachis noirs, des gelees couleur d'or, des ragouts ou flottent des
+champignons comme des nenuphars sur des etangs, des mousses si legeres
+qu'elles ressemblent a des nuages.
+
+Et l'arome de tout cela lui apports l'odeur salee de l'Ocean, la
+fraicheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines
+tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix
+ans, pour sa vie entiere!
+
+A mesure qu'il promene sur les mets ses yeux ecarquilles, d'autres
+s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'ecroulent. Les
+vins se mettent a couler, les poissons a palpiter, le sang dans les
+plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des levres
+amoureuses; et la table monte jusqu'a sa poitrine, jusqu'a son
+menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se
+trouvent juste en face de lui.
+
+Il va saisir le pain. D'autres pains se presentent.
+
+Pour moi!... tous! mais ...
+
+Antoine recule.
+
+Au lieu d'un qu'il y avait, en voila!... C'est un miracle, alors, le
+meme que fit le Seigneur!...
+
+Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incomprehensibles! Ah!
+demon, va-t'en! va-t'en!
+
+Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparait.
+
+Plus rien?--non!
+
+Il respire largement.
+
+Ah! la tentation etait forte. Mais comme je m'en suis delivre!
+
+Il releve la tete, et trebuche contre un objet sonore.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+Antoine se baisse.
+
+Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien
+d'extraordinaire ...
+
+Il mouille son doigt, et frotte.
+
+Ca reluit! du metal! Cependant, je ne distingue pas ...
+
+Il allume sa torche, et examine la coupe.
+
+Elle est en argent, ornee d'ovules sur le bord, avec une medaille au
+fond.
+
+Il fait sauter la medaille d'un coup d'ongle.
+
+C'est une piece de monnaie qui vaut ... de sept a huit drachmes; pas
+davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau
+de brebis.
+
+Un reflet de la torche eclaire la coupe.
+
+Pas possible! en or! oui!... tout en or!
+
+Une autre piece, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en
+decouvre plusieurs autres.
+
+Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un
+petit champ!
+
+La coupe est maintenant remplie de pieces d'or.
+
+Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ...
+
+Les granulations de la bordure, se detachant, forment un collier de
+perles.
+
+Avec ce joyau-la, on gagnerait meme la femme de l'Empereur!
+
+D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il
+tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras leve la torche
+pour mieux l'eclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en
+epanche a flots continus,--de maniere a faire un monticule sur le sable,
+--des diamants, des escarboucles et des saphirs meles a de grandes pieces
+d'or, portant des effigies de rois.
+
+Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques!
+Alexandre, Demetrius, les Ptolemees, Cesar! mais chacun d'eux n'en avait
+pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui
+m'eblouissent! Ah! mon coeur deborde! comme c'est bon! oui!... oui!...
+encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter a la mer continuellement,
+il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire a
+personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte
+a l'interieur de lames de bronze--et je viendrai la, pour sentir les piles
+d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des
+sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus!
+
+Il lache la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la
+poitrine.
+
+Il se releve. La place est entierement vide.
+
+Qu'ai-je fait?
+
+Si j'etais mort pendant ce temps-la, c'etait l'enfer! l'enfer
+irrevocable!
+
+Il tremble de tous ses membres.
+
+Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre a tous
+les pieges! On n'est pas plus imbecile et plus infame. Je voudrais me
+battre, ou plutot m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je
+me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme
+si j'avais dans l'ame un troupeau de betes feroces. Je voudrais, a coups
+de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!...
+
+Il se jette sur son couteau, qu'il apercoit. Le couteau glisse de sa
+main, et Antoine reste accote contre le mur de sa cabane, la bouche
+grande ouverte, immobile,--cataleptique.
+
+Tout l'entourage a disparu.
+
+Il se croit a Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure
+un escalier en limacon et dressee au centre de la ville.
+
+En face de lui s'etend le lac Mareotis, a droite la mer, a gauche la
+campagne,--et, immediatement sous ses yeux, une confusion de toits
+plats, traversee du sud au nord et de l'est a l'ouest par deux rues qui
+s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de
+portiques a chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double
+colonnade ont des fenetres a vitres coloriees. Quelques-unes portent
+exterieurement d'enormes cages en bois, ou l'air du dehors s'engouffre.
+
+Des monuments d'architecture differente se tassent les uns pres des
+autres. Des pylones egyptiens dominent des temples grecs. Des obelisques
+apparaissent comme des lances entre des creneaux de briques rouges. Au
+milieu des places, il y a des Hermes a oreilles pointues et des Anubis
+a tete de chien. Antoine distingue des mosaiques dans les cours, et aux
+poutrelles des plafonds des tapis accroches.
+
+Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et
+l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que separe un
+mole joignant Alexandrie a l'ilot escarpe sur lequel se leve la tour
+du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudees et a neuf etages,
+--avec un amas de charbons nons fumant a son sommet.
+
+De petits ports interieurs decoupent les ports principaux. Le mole, a
+chaque bout, est termine par un pont etabli sur des colonnes de marbre
+plantees dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares
+debordantes de marchandises, des barques thalameges a incrustations
+d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des triremes et des
+biremes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre
+les quais.
+
+Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions
+royales: le palais des Ptolemees, le Museum, le Posidium, le Cesareum,
+le Timonium ou se refugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau
+d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extremite de la ville, apres l'Eunoste,
+on apercoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de
+papyrus.
+
+Des vendeurs ambulants, des portefaix, des aniers, courent, se heurtent.
+Ca et la, un pretre d'Osiris avec une peau de panthere sur l'epaule, un
+soldat romain a casque de bronze, beaucoup de negres. Au seuil des
+boutiques des femmes s'arretent, des artisans travaillent; et le
+grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les
+detritus des boucheries et des restes de poisson.
+
+Sur l'uniformite des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un
+reseau noir. Les marches pleins d'herbes y font des bouquets verts, les
+secheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au
+fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans
+l'enceinte ovale des murs grisatres, sous la voute du ciel bleu, pres de
+la mer immobile.
+
+Mais la foule s'arrete, et regarde du cote de l'occident, d'ou s'avancent
+d'enormes tourbillons de poussiere.
+
+Ce sont les moines de la Thebaide, vetus de peaux de chevre, armes de
+gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain:
+"Ou sont-ils? ou sont-ils?"
+
+Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens.
+
+Tout a coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds leves.
+
+Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables batons,
+garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas
+des choses brisees dans les maisons. Il y a des intervalles de silence.
+Puis de grands cris s'elevent.
+
+D'un bout a l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple
+effare.
+
+Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent,
+n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint,
+s'abat. Mais toujours les hommes a longs cheveux reparaissent.
+
+Des filets de fumee s'echappent du coin des edifices. Les battants des
+portes eclatent. Des pans de murs s'ecroulent. Des architraves tombent.
+
+Antoine retrouve tous ses ennemis l'un apres l'autre. Il en reconnait
+qu'il avait oublies; avant de les tuer, il les outrage. Il eventre,
+egorge, assomme, traine les vieillards par la barbe, ecrase les enfants,
+frappe les blesses. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire
+dechirent les livres; d'autres cassent, abiment les statues, les
+peintures, les meubles, les coffrets, mille delicatesses dont ils
+ignorent l'usage et qui, a cause de cela, les exasperent. De temps
+a autre, ils s'arretent tout hors d'haleine, puis recommencent.
+
+Les habitants, refugies dans les cours, gemissent. Les femmes levent au
+ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour flechir les Solitaires,
+elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit
+jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du
+tronc des cadavres decapites, emplit les aqueducs, fait par terre de
+larges flaques rouges.
+
+Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les
+gouttelettes sur ses levres, et tressaille de joie a le sentir contre
+ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempee.
+
+La nuit vient. L'immense clameur s'apaise.
+
+Les Solitaires ont disparu.
+
+Tout a coup, sur les galeries exterieures bordant les neuf etages du
+Phare, Antoine apercoit de grosses lignes noires comme seraient des
+corbeaux arretes. Il y court, et il se trouve au sommet.
+
+Un grand miroir de cuivre, tourne vers la haute mer, reflete les navires
+qui sont au large.
+
+Antoine s'amuse a les regarder; et a mesure qu'il les regarde, leur
+nombre augmente.
+
+Ils sont tasses dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derriere,
+sur un promontoire, s'etale une ville neuve d'architecture romaine, avec
+des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus,
+et une profusion d'airain appliquee aux volutes des chapiteaux, a la crete
+des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cypres la domine. La
+couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes a
+l'horizon, il y a de la neige.
+
+Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: "Venez! on
+vous attend!"
+
+Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et
+il arrive devant la facade du palais, decore par un groupe en cire qui
+represente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de
+porphyre porte a son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son
+guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend.
+
+Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements.
+
+On voit le long des murs en mosaique, des generaux offrant a l'Empereur
+sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des
+colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sieges
+d'ivoire, des tapisseries brodees de perles. La lumiere tombe des
+voutes, Antoine continue a marcher. De tiedes exhalaisons circulent; il
+entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postes dans
+les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent a des automates,
+--tiennent sur leurs epaules des batons de vermeil.
+
+Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminee au fond par des rideaux
+d'hyacinthe. Ils s'ecartent, et decouvrent l'Empereur, assis sur un
+trone, en tunique violette, et chausse de brodequins rouges a bandes
+noires.
+
+Un diademe de perles contourne sa chevelure disposee en rouleaux
+symetriques. Il a les paupieres tombantes, le nez droit, la physionomie
+lourde et sournoise. Aux coins du dais etendu sur sa tete quatre
+colombes d'or sont posees, et au pied du trone deux lions d'email
+accroupis. Les colombes se mettent a chanter, les lions a rugir,
+l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans
+preambule, ils se racontent des evenements. Dans les villes d'Antioche,
+d'Ephese et d'Alexandrie, on a saccage les temples et fait avec les
+statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup.
+Antoine lui reproche sa tolerance envers les Novatiens. Mais l'Empereur
+s'emporte; Novatiens, Ariens, Meleciens, tous l'ennuient. Cependant il
+admire l'episcopat, car les chretiens relevant des eveques, qui
+dependent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-la pour
+avoir a soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manque de leur fournir
+des sommes considerables. Mais il deteste les peres du Concile de Nicee.
+--"Allons-les voir!" Antoine le suit.
+
+Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.
+
+Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des
+portiques, ou le reste de la foule se promene. Au centre du champ de
+course s'etend une plate-forme etroite, portant sur sa longueur un petit
+temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze
+entrelaces, a un bout de gros oeufs en bois, et a l'autre sept dauphins
+la queue en l'air.
+
+Derriere le pavillon imperial, les Prefets des chambres, les Comtes des
+domestiques et les Patrices s'echelonnent jusqu'au premier etage d'une
+eglise, dont toutes les fenetres sont garnies de femmes. A droite est la
+tribune de la faction bleue, a gauche celle de la verte, en dessous un
+piquet de soldats, et, au niveau de l'arene un rang d'arcs corinthiens;
+formant l'entree des loges.
+
+Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches,
+plantes entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et
+ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits
+par des cochers revetus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des
+manches etroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la
+barbe, les cheveux rases sur le front a la mode des Huns.
+
+Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en
+bas, il n'apercoit que des visages fardes, des vetements bigarres, des
+plaques d'orfevrerie; et le sable de l'arene, tout blanc, brille comme
+un miroir.
+
+L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secretes,
+lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande meme des conseils
+pour sa sante.
+
+Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les
+peres du Concile de Nicee, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce
+brosse la criniere d'un cheval, Theophile lave les jambes d'un autre,
+Jean peint les sabots d'un troisieme, Alexandre ramasse du crottin dans
+une corbeille.
+
+Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'interceder,
+lui baisent les mains. La foule entiere les hue; et il jouit de leur
+degradation, demesurement. Le voila devenu un des grands de la Cour,
+confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son
+diademe sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.
+
+Et bientot se decouvre sous les tenebres une salle immense, eclairee par
+des candelabres d'or.
+
+Des colonnes, a demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont
+s'alignant a la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'a
+l'horizon,--ou apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions
+d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par
+derriere une vague bordure de palais que depassent des cedres, faisant
+des masses plus noires sur l'obscurite.
+
+Les convives, couronnes de violettes, s'appuient du coude contre des
+lits tres-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline
+versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffe de la tiare et couvert
+d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.
+
+A sa droite et a sa gauche, deux theories de pretres en bonnets pointus
+balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs,
+sans pieds ni mains, auxquels il jette des os a ronger; plus bas se
+tiennent ses freres, avec un bandeau sur les yeux,--etant tous aveugles.
+
+Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et
+lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on
+sent qu'il y a tout autour de la salle une ville demesuree, un ocean
+d'hommes dont les flots battent les murs.
+
+Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant a
+boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire,
+charge d'outres percees, passe et revient, laissant couler de la
+verveine pour rafraichir les dalles.
+
+Des belluaires amenent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans
+des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines;
+des bateleurs negres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes
+de neige, qui s'ecrasent en tombant contre les claires argenteries. La
+clameur est si formidable qu'on dirait une tempete, et un nuage flotte
+sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une
+flammeche des grands flambeaux, arrachee par le vent, traverse la nuit
+comme une etoile qui file.
+
+Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les
+vases sacres, puis les brise; et il enumere interieurement ses flottes,
+ses armees, ses peuples. Tout a l'heure, par caprice, il brulera son
+palais avec ses convives. Il compte rebatir la tour de Babel et detroner
+Dieu.
+
+Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensees. Elles le
+penetrent,--et il devient Nabuchodonosor.
+
+Aussitot il est repu de debordements et d'exterminations; et l'envie le
+prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la degradation de ce
+qui epouvante les hommes est un outrage fait a leur esprit, une maniere
+encore de les stupefier; et comme rien n'est plus vil qu'une bete brute,
+Antoine se met a quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau.
+
+Il sent une douleur a la main,--un caillou, par hasard, l'a blesse,--et
+il se retrouve devant sa cabane.
+
+L'enceinte des roches est vide. Les etoiles rayonnent. Tout se tait.
+
+Une fois de plus je me suis trompe! Pourquoi ces choses? Elles viennent
+des soulevements de la chair. Ah! miserable!
+
+Il s'elance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, termine par des
+ongles metalliques, se denude jusqu'a la ceinture, et levant la tete
+vers le ciel:
+
+Accepte ma penitence, o mon Dieu! ne la dedaigne pas pour sa faiblesse.
+Rends-la aigue, prolongee, excessive! Il est temps! a l'oeuvre!
+
+Il s'applique un cinglon vigoureux.
+
+Aie! non! non! pas de pitie!
+
+Il recommence.
+
+Oh! oh! oh! chaque coup me dechire la peau, me tranche les membres. Cela
+me brule horriblement!
+
+Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble meme ...
+
+Antoine s'arrete.
+
+Va donc, lache! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la
+poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanieres, mordez-moi,
+arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent
+jusqu'aux etoiles, fissent craquer mes os, decouvrir mes nerfs! Des
+tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien
+d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria?
+
+L'ombre des cornes du Diable reparait.
+
+J'aurais pu etre attache a la colonne pres de la tienne, face a face,
+sous tes yeux, repondant a tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se
+seraient confondues, nos ames se seraient melees.
+
+Il se flagelle avec furie.
+
+Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voila qu'un chatouillement me
+parcourt. Quel supplice! quels delices! ce sont comme des baisers. Ma
+moelle se fond! je meurs!
+
+Et il voit en face de lui trois cavaliers montes sur des onagres, vetus
+de robes vertes, tenant des lis a la main et se ressemblant tous de figure.
+
+Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur
+de pareils onagres, dans la meme attitude.
+
+Il recule. Alors les onagres, tous a la fois, font un pas et frottent
+leur museau contre lui, en essayant de mordre son vetement. Des vois
+crient: "Par ici, par ici, c'est la!" Et des etendards paraissent entre
+les fentes de la montagne avec des tetes de chameau en licol de soie
+rouge, des mulets charges de bagages, et des femmes couvertes de voiles
+jaunes, montees a califourchon sur des chevaux-pies.
+
+Les betes haletantes se couchent, Ses esclaves se precipitent sur les
+ballots, on deroule des tapis barioles, on etale par terre des choses
+qui brillent.
+
+Un elephant blanc, caparaconne d'un filet d'or, accourt, en secouant le
+bouquet de plumes d'autruche attache a son frontal.
+
+Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisees,
+paupieres a demi closes et se balancant la tete, il y a une femme si
+splendidement vetue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule
+se prosterne, l'elephant plie les genoux, et
+
+LA REINE DE SABA
+
+se laissant glisser le long de son epaule, descend sur les tapis et
+s'avance vers saint Antoine.
+
+Sa robe en brocart d'or, divisee regulierement par des falbalas de
+perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage
+etroit, rehausse d'applications de couleur, qui representent les douze
+signes du Zodiaque. Elle a des patins tres-hauts, dont l'un est noir et
+seme d'etoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est
+blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu.
+
+Ses larges manches, garnies d'emeraudes et de plumes d'oiseau, laissent
+voir a nu son petit bras rond, orne au poignet d'un bracelet d'ebene, et
+ses mains chargees de bagues se terminent par des ongles si pointus que
+le bout de ses doigts ressemble presque a des aiguilles.
+
+Une chaine d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses
+joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudree de poudre
+bleue; puis, redescendant, lui effleure les epaules et vient s'attacher
+sur sa poitrine a un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre
+ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de
+ses paupieres est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache
+brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son
+corset la genait.
+
+Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert a manche d'ivoire, entoure
+de sonnettes vermeilles;--et douze negrillons crepus portent la longue-
+queue de sa robe, dont un singe tient l'extremite qu'il souleve de temps
+a autre.
+
+Elle dit:
+
+Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur defaille!
+
+A force de pietiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et
+j'ai casse un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur
+les montagnes la main etendue devant les yeux, et des chasseurs qui
+criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes
+les routes en disant a chaque passant: "L'avez-vous vu?"
+
+La nuit, je pleurais, le visage tourne vers le muraille. Mes larmes, a
+la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaique, comme des flaques
+d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup!
+
+Elle lui prend la barbe.
+
+Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis tres-gaie, tu verras! Je pince
+de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires
+a raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres.
+
+Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voila les
+onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue!
+
+Les onagres sont etendus par terre, sans mouvement.
+
+Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train egal, avec un caillou
+dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret
+toujours plie, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils!
+Ils me venaient de mon grand-pere maternel, l'empereur Saharil, fils
+d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous
+les attellerions a une litiere pour nous en retourner vite a la maison!
+Mais ... comment?... a quoi songes-tu?
+
+Elle l'examine.
+
+Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je
+t'epilerai.
+
+Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pale comme un mort.
+
+Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitte
+pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse,
+vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporte mes
+cadeaux de noces. Choisis.
+
+Elle se promene entre les rangees d'esclaves et les marchandises.
+
+Voici du baume de Genezareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon,
+du cinnamone, et du silphium, bon a mettre dans les sauces. Il y a
+la-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre
+d'Elisa; et cette boite de neige contient une outre de chalibon, vin
+reserve pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de
+licorne. Voila des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de
+la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de
+Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'ile
+Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal
+perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Emath, et ces
+franges a manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais
+viens donc! Viens donc!
+
+Elle tire saint Antoine par la manche. Il resiste. Elle continue:
+
+Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'etincelles,
+est la fameuse toile jaune apportee par les marchands de la Bactriane.
+Il leur faut quarante-trois interpretes dans leur voyage. Je t'en ferai
+faire des robes, que tu mettras a la maison.
+
+Poussez les crochets de l'etui en sycomore, et donnez-moi la cassette
+d'ivoire qui est au garrot de mon elephant!
+
+On retire d'une boite quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on
+apporte un petit coffret charge de ciselures.
+
+Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bati les Pyramides?
+le voila! Il est compose de sept peaux de dragon mises l'une sur
+l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont ete tannees dans de
+la bile de parricide. Il represente, d'un cote, toutes les guerres qui
+ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les
+guerres qui auront lieu jusqu'a la fin du monde. La foudre rebondit
+dessus, comme une balle de liege. Je vais le passer a ton bras, et tu
+le porteras a la chasse.
+
+Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boite! Retourne-la, tache
+de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai.
+
+Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse a bras
+tendus.
+
+C'etait une nuit que le roi Salomon perdait la tete. Enfin nous
+conclumes un marche. Il se leva, et sortant a pas de loup ...
+
+Elle fait une pirouette.
+
+Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas!
+
+Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.
+
+Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des tresors enfermes dans
+des galeries ou l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'ete
+en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu
+de lacs grands comme des mers, j'ai des iles rondes comme des pieces
+d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la
+musique, au battement des flots tiedes qui se roulent sur le sable. Les
+esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volieres, et
+pechent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement
+assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs
+haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui melent le suc des
+plantes a des vinaigres et battent des pates. J'ai des couturieres qui
+me coupent des etoffes, des orfevres qui me travaillent des bijoux, des
+coiffeuses qui sont a me chercher des coiffures, et des peintres
+attentifs, versant sur mes lambris des resines bouillantes, qu'ils
+refroidissent avec des eventails. J'ai des suivantes de quoi faire un
+harem, des eunuques de quoi faire une armee. J'ai des armees, j'ai des
+peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos
+des trompes d'ivoire.
+
+Antoine soupire.
+
+J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'elephants, des couples
+de chameaux par centaines, et des cavales a criniere si longue que leurs
+pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux a cornes si
+larges que l'on abat les bois devant eux quand ils paturent. J'ai des
+girafes qui se promenent dans mes jardins, et qui avancent leur tete sur
+le bord de mon toit, quand je prends l'air apres diner.
+
+Assise dans une coquille, et trainee par les dauphins, je me promene
+dans les grottes ecoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays
+des diamants, ou les magiciens mes amis me laissent choisir les plus
+beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.
+
+Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du
+ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber
+la poudre bleue.
+
+Son plumage, de couleur orange, semble compose d'ecailles metalliques.
+Sa petite tete, garnie d'une huppe d'argent, represente un visage
+humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue
+de paon, qu'il etale en rond derriere lui.
+
+Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de
+prendre son aplomb, puis herisse toutes ses plumes, et demeure immobile.
+
+Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris ou se cachait l'amoureux!
+Merci! merci! messager de mon coeur!
+
+Il vole comme le desir. Il fait le tour du monde dans sa journee. Le
+soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce
+qu'il a vu, les mers qui ont passe sous lui avec les poissons et les
+navires, les grands deserts vides qu'il a contemples du haut des cieux,
+et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les
+plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnees.
+
+Elle tord ses bras, langoureusement.
+
+Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un
+promontoire au milieu d'un isthme, entre deux oceans. Il est lambrisse
+de plaques de verre, parquete d'ecailles de tortue, et s'ouvre aux
+quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les
+peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'epaule. Nous
+dormirions sur des duvets plus mous que des nuees, nous boirions des
+boissons froides dans des ecorces de fruits, et nous regarderions le
+soleil a travers des emeraudes! Viens!...
+
+Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrite:
+
+Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela
+qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la
+chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Preferes-tu un
+corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs,
+plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux!
+
+Antoine, malgre lui, les regarde.
+
+Toutes celles que tu as rencontrees, depuis la fille des carrefours
+chantant sous sa lanterne jusqu'a la patricienne effeuillant des roses
+du haut de sa litiere, toutes les formes entrevues, toutes les
+imaginations de ton desir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je
+suis un monde. Mes vetements n'ont qu'a tomber, et tu decouvriras sur ma
+personne une succession de mysteres!
+
+Antoine claque des dents.
+
+Si tu posais ton doigt sur mon epaule, ce serait comme une trainee de
+feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps
+t'emplira d'une joie plus vehemente que la conquete d'un empire. Avance
+tes levres! mes baisers ont le gout d'un fruit qui se fondrait dans ton
+coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine,
+t'ebahir de mes membres, et brule par mes prunelles, entre mes bras,
+dans un tourbillon ...
+
+Antoine fait un signe de croix.
+
+Tu me dedaignes! adieu!
+
+Elle s'eloigne en pleurant, puis se retourne:
+
+Bien sur? une femme si belle!
+
+Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la souleve.
+
+Tu te repentiras, bel ermite, tu gemiras! tu t'ennuieras! mais je m'en
+moque! la! la! la! oh! oh! oh!
+
+Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant a cloche-pied.
+
+Les esclaves defilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires,
+l'elephant, les suivantes, les mulets qu'on a recharges, les negrillons,
+le singe, les courriers verts, tenant a la main leur lis casse;--et la
+Reine de Saba s'eloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui
+ressemble a des sanglots ou a un ricanement.
+
+
+
+
+III.
+
+
+Quand elle a disparu, Antoine apercoit un enfant sur le seuil de sa
+cabane.
+
+C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.
+
+Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire,
+contourne, d'aspect miserable. Des cheveux blancs couvrent sa tete
+prodigieusement grosse; et il grelotte sous une mechante tunique, tout
+en gardant a sa main un rouleau de papyrus.
+
+La lumiere de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.
+
+ANTOINE
+
+l'observe de loin et en a peur.
+
+Qui es tu?
+
+L'ENFANT repond:
+
+Ton ancien disciple Hilarion!
+
+ANTOINE
+
+Tu mens! Hilarion habite depuis longues annees la Palestine.
+
+HILARION
+
+J'en suis revenu! c'est bien moi!
+
+ANTOINE
+
+se rapproche, et il le considere.
+
+Cependant sa figure etait brillante comme l'aurore, candide, joyeuse.
+Celle-la est toute sombre et vieille.
+
+HILARION
+
+De longs travaux m'ont fatigue!
+
+ANTOINE
+
+La voix aussi est differente. Elle a un timbre qui vous glace.
+
+HILARION
+
+C'est que je me nourris de choses ameres!
+
+ANTOINE
+
+Et ces cheveux blancs?
+
+HILARION
+
+J'ai eu tant de chagrins!
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+Serait-ce possible?...
+
+HILARION
+
+Je n'etais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu
+visite cette annee, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours
+que les Nomades t'ont apporte du pain. Tu as dit, avant-hier, a un
+matelot de te faire parvenir trois poincons.
+
+ANTOINE
+
+Il sait tout!
+
+HILARION
+
+Apprends meme que je ne t'ai jamais quitte. Mais tu passes de longues
+periodes sans m'apercevoir.
+
+ANTOINE
+
+Comment cela? Il est vrai que j'ai la tete si troublee! Cette nuit
+particulierement ...
+
+HILARION
+
+Tous les Peches Capitaux sont venus. Mais leurs pietres embuches se
+brisent contre un Saint tel que toi!
+
+ANTOINE
+
+Oh! non!... non! A chaque minute, je defaille! Que ne suis-je un de
+ceux dont l'ame est toujours intrepide et l'esprit ferme,--comme le
+grand Athanase, par exemple.
+
+HILARION
+
+Il a ete ordonne illegalement par sept eveques!
+
+ANTOINE
+
+Qu'importe! si sa vertu ...
+
+HILARION
+
+Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues,
+et finalement exile comme accapareur.
+
+ANTOINE
+
+Calomnie!
+
+HILARION
+
+Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le tresorier des
+largesses?
+
+ANTOINE
+
+On l'affirme; j'en conviens.
+
+HILARION
+
+Il a brule, par vengeance, la maison d'Arsene!
+
+ANTOINE
+
+Helas!
+
+HILARION
+
+Au concile de Nicee, il a dit en parlant de Jesus: "L'homme du
+Seigneur."
+
+ANTOINE
+
+Ah! cela c'est un blaspheme!
+
+HILARION
+
+Tellement borne du reste, qu'il avoue ne rien comprendre a la nature du
+Verbe.
+
+ANTOINE
+
+souriant de plaisir:
+
+En effet, il n'a pas l'intelligence tres ... elevee.
+
+HILARION
+
+Si l'on t'avait mis a sa place, c'eut ete un grand bonheur pour tes
+freres comme pour toi. Cette vie a l'ecart des autres est mauvaise.
+
+ANTOINE
+
+Au contraire! L'homme, etant esprit, doit se retirer des choses
+mortelles. Toute action le degrade. Je voudrais ne pas tenir a la
+terre,--meme par la plante de mes pieds!
+
+HILARION
+
+Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au
+debordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin,
+d'etuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton
+imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des
+des foules applaudissantes! Ta chastete n'est qu'une corruption plus
+subtile, et ce mepris du monde l'impuissance de ta haine contre lui!
+C'est la ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-etre parce qu'ils
+doutent. La possession de la verite donne la joie. Est-ce que Jesus
+etait triste? Il allait entoure d'amis, se reposait a l'ombre de
+l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant
+a la pecheresse, guerissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitie
+que pour ta misere. C'est comme un remords qui t'agite et une demence
+farouche, jusqu'a repousser la caresse d'un chien ou le sourire
+d'un enfant.
+
+ANTOINE
+
+eclate en sanglots.
+
+Assez! assez! tu remues trop mon coeur!
+
+HILARION
+
+Secoue la vermine de tes haillons! Releve-toi de ton ordure! Ton Dieu
+n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice!
+
+ANTOINE
+
+Cependant la souffrance est benie. Les cherubins s'inclinent pour
+recevoir le sang des confesseurs.
+
+HILARION
+
+Admire donc les Montanistes! ils depassent tous les autres.
+
+ANTOINE
+
+Mais c'est la verite de la doctrine qui fait le martyre!
+
+HILARION
+
+Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il temoigne egalement
+pour l'erreur?
+
+ANTOINE
+
+Te tairas-tu, vipere!
+
+HILARION
+
+Cela n'est peut-etre pas si difficile. Les exhortations des amis, le
+plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain
+vertige, mille circonstances les aident.
+
+Antoine s'eloigne d'Hilarion. Hilarion le suit.
+
+D'ailleurs, cette maniere de mourir amene de grands desordres. Denys,
+Cyprien et Gregoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blamee,
+et le concile d'Elvire ...
+
+ANTOINE
+
+se bouche les oreilles.
+
+Je n'ecoute plus!
+
+HILARION
+
+elevant la voix:
+
+Voila que tu retombes dans ton peche d'habitude, la paresse. L'ignorance
+est l'ecume de l'orgueil. On dit: "Ma conviction est faite, pourquoi
+discuter?" et on meprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et
+jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans
+ta main?
+
+ANTOINE
+
+Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tete.
+
+HILARION
+
+Les efforts pour comprendre Dieu sont superieurs a tes mortifications
+pour le flechir. Nous n'avons de merite que par notre soif du Vrai. La
+Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problemes que tu
+meconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut,
+pour son salut, communiquer avec ses freres,--ou bien l'Eglise,
+l'assemblee des fideles, ne serait qu'un mot,--et ecouter toutes les
+raisons, ne dedaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poete
+Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annonce le Sauveur. Denys
+l'Alexandrin recut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint
+Clement nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a ete
+converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimee.
+
+ANTOINE
+
+Quel air d'autorite! Il me semble que tu grandis ...
+
+En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement elevee; et Antoine,
+pour ne plus le voir, ferme les yeux.
+
+HILARION
+
+Rassure-toi, bon ermite!
+
+Asseyons-nous la, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand a la
+premiere lueur du jour je te saluais, en t'appelant "claire etoile du
+matin"; et tu commencais tout de suite mes instructions. Elles ne sont
+pas finies. La lune nous eclaire suffisamment. Je t'ecoute.
+
+Il a tire un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisees, avec
+son rouleau de papyrus a la main, il leve la tete vers saint Antoine,
+qui, assis pres de lui, reste le front penche.
+
+Apres un moment de silence, Hilarion reprend:
+
+La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmee par les miracles?
+Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs
+peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un
+evenement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous
+toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous etonne
+pas, s'ensuit-il que nous la comprenions?
+
+ANTOINE
+
+Peu importe! il faut croire l'Ecriture!
+
+HILARION
+
+Saint Paul, Origene et bien d'autres ne l'entendaient pas litteralement;
+mais si on l'explique par des allegories, elle devient le partage d'un
+petit nombre et l'evidence de la verite disparait. Que faire?
+
+ANTOINE
+
+S'en remettre a l'Eglise!
+
+HILARION
+
+Donc l'Ecriture est inutile?
+
+ANTOINE
+
+Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurites
+... Mais le Nouveau resplendit d'une lumiere pure.
+
+HILARION
+
+Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparait a Joseph, tandis
+que dans Luc, c'est a Marie. L'onction de Jesus par une femme se passe,
+d'apres le premier Evangile, au commencement de sa vie publique, et,
+selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on
+lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel,
+dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apotres
+ne doivent prendre ni argent ni sac, pas meme de sandales et de baton,
+dans Marc, au contraire, Jesus leur defend de rien emporter si ce n'est
+des sandales et un baton. Je m'y perds!...
+
+ANTOINE
+
+avec ebahissement:
+
+En effet ... en effet ...
+
+HILARION
+
+Au contact de l'hemorroidesse, Jesus se retourna en disant: "Qui m'a
+touche?" Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit
+l'omniscience de Jesus. Si le tombeau etait surveille par des gardes,
+les femmes n'avaient pas a s'inquieter d'un aide pour soulever la pierre
+de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes
+femmes n'etaient pas la. A Emmaues, il mange avec ses disciples et leur
+fait tater ses plaies. C'est un corps humain, un objet materiel,
+ponderable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible?
+
+ANTOINE
+
+Il faudrait beaucoup de temps pour te repondre!
+
+HILARION
+
+Pourquoi recut-il le Saint-Esprit, bien qu'etant le Fils? Qu'avait-il
+besoin du bapteme s'il etait le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le
+tenter, lui, Dieu?
+
+Est-ce que ces pensees-la ne te sont jamais venues?
+
+ANTOINE
+
+Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma
+conscience. Je les ecrase, elles renaissent, m'etouffent; et je crois
+parfois que je suis maudit.
+
+HILARION
+
+Alors, tu n'as que faire de servir Dieu?
+
+ANTOINE
+
+J'ai toujours besoin de l'adorer!
+
+Apres un long silence:
+
+HILARION
+
+reprend:
+
+Mais en dehors du dogme, toute liberte de recherches nous est permise.
+Desires-tu connaitre la hierarchie des Anges, la vertu des Nombres, la
+raison des germes et des metamorphoses?
+
+ANTOINE
+
+Oui! oui! ma pensee se debat pour sortir de sa prison. Il me semble
+qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois meme, pendant la
+duree d'un eclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe!
+
+HILARION
+
+Le secret que tu voudrais tenir est garde par des sages. Ils vivent dans
+un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vetus de blanc et
+calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des leopards tout a
+l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le
+hennissement des licornes se melent a leurs voix. Tu les ecouteras; et
+la face de l'Inconnu se devoilera!
+
+ANTOINE
+
+soupirant:
+
+La route est longue, et je suis vieux!
+
+HILARION
+
+Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a meme tout pres
+de toi; ici!--Entrons!
+
+
+
+
+IV
+
+
+Et Antoine voit devant lui une basilique immense.
+
+La lumiere se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil
+multicolore. Elle eclaire les tetes innombrables de la foule qui emplit
+la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas cotes,--ou l'on
+distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des
+chainettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes
+sur les murs.
+
+Au milieu de la foule, des groupes, ca et la, stationnent. Des hommes,
+debout sur des escabeaux, haranguent le doigt leve; d'autres prient les
+bras en croix, sont couches par terre, chantent des hymnes, ou boivent
+du vin; autour d'une table, des fideles font les agapes; des martyrs
+demaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards,
+appuyes sur des batons, racontant leurs voyages.
+
+Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie
+et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure,
+des epines aux franges de leur vetement, les sandales noires de poussiere,
+la peau brulee par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux
+de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodees, des sayons de
+poil, des bonnets de matelots, des mitres d'eveques. Leurs yeux fulgurent
+extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques.
+
+Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se
+serrant contre son epaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes.
+Plusieurs sont habillees en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur.
+
+HILARION
+
+Ce sont des chretiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les
+femmes sont toujours pour Jesus, meme les idolatres, temoin Procula
+l'epouse de Pilate et Poppee la concubine de Neron. Ne tremble
+plus! avance!
+
+Et il en arrive d'autres, continuellement.
+
+Ils se multiplient, se dedoublent, legers comme des ombres, tout en
+faisant une grande clameur ou se melent des hurlements de rage, des cris
+d'amour, des cantiques et des objurgations.
+
+ANTOINE
+
+a voix basse:
+
+Que veulent-ils?
+
+HILARION
+
+Le Seigneur a dit "j'aurais encore a vous parler de bien des choses."
+Ils possedent ces choses.
+
+Et il le pousse vers un trone d'or a cinq marches ou, entoure de
+quatre-vingt-quinze disciples, tous frottes d'huile, maigres et
+tres-pales, siege le prophete Manes,--beau comme un archange, immobile
+comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses
+cheveux nattes, a sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa
+droite un globe. Les images representent les creatures qui sommeillaient
+dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,
+
+MANES
+
+fait tourner son globe; et reglant ses paroles sur une lyre d'ou
+s'echappent des sons cristallins:
+
+La terre celeste est a l'extremite superieure, la terre mortelle a
+l'extremite inferieure. Elle est soutenue par deux anges, le
+Splenditenens et l'Omophore a six visages.
+
+Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinite impassible; en
+dessous, face a face, sont le Fils de Dieu et le Prince des tenebres.
+
+Les tenebres s'etant avancees jusqu'a son royaume, Dieu tira de son
+essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des
+cinq elements. Mais les demons des tenebres lui en deroberent une
+partie, et cette partie est l'ame.
+
+Il n'y a qu'une seule ame--universellement epandue, comme l'eau d'un
+fleuve divise en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent,
+grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle
+pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.
+
+Les ames sorties de ce monde emigrent vers les astres, qui sont des
+etres animes.
+
+ANTOINE
+
+se met a rire.
+
+Ah! ah! quelle absurde imagination!
+
+UN HOMME
+
+sans barbe, et d'apparence austere:
+
+En quoi?
+
+Antoine va repondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est
+l'immense Origene; et
+
+MANES
+
+reprend:
+
+D'abord elles s'arretent dans la lune, ou elles se purifient. Ensuite
+elles montent dans le soleil.
+
+ANTOINE
+
+lentement:
+
+Je ne connais rien ... qui nous empeche ... de le croire.
+
+MANES
+
+Le but de toute creature est la delivrance du rayon celeste enferme dans
+la matiere. Il s'en echappe plus facilement par les parfums, les epices,
+l'arome du vin cuit, les choses legeres qui ressemblent a des pensees.
+Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaitra dans le
+corps d'un celephe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu
+plantes une vigne, tu seras lie dans ses rameaux. La nourriture en
+absorbe. Donc, privez-vous! jeunez!
+
+HILARION
+
+Ils sont temperants, comme tu vois!
+
+MANES
+
+Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs
+les Purs, grace a leurs merites, depouillent les vegetaux de cette
+partie lumineuse et elle remonte a son foyer. Les animaux, par la
+generation, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes!
+
+HILARION
+
+Admire leur continence!
+
+MANES
+
+Ou plutot, faites si bien qu'elles ne soient pas fecondes.--Mieux vaut
+pour l'ame tomber sur la terre que de languir dans des entraves
+charnelles!
+
+ANTOINE
+
+Ah! l'abomination!
+
+HILARION
+
+Qu'importe la hierarchie des turpitudes? l'Eglise a bien fait du mariage
+un sacrement!
+
+SATURNIN
+
+en costume de Syrie:
+
+Il propage un ordre de choses funestes! Le Pere, pour punir les anges
+revoltes, leur ordonna de creer le monde. Le Christ est venu, afin que
+le Dieu des Juifs qui etait un de ces anges ...
+
+ANTOINE
+
+Un ange? lui! le Createur!
+
+CERDON
+
+N'a-t-il pas voulu tuer Moise, tromper ses prophetes, seduit les
+peuples, repandu le mensonge et l'idolatrie?
+
+MARCION
+
+Certainement, le Createur n'est pas le vrai Dieu!
+
+SAINT CLEMENT D'ALEXANDRIE
+
+La matiere est eternelle!
+
+BARDESANES en mage de Babylone:
+
+Elle a ete formee par les Sept Esprits planetaires.
+
+LES HERNIENS
+
+Les anges ont fait les ames!
+
+LES PRISCILLIANIENS
+
+C'est le Diable qui a fait le monde!
+
+ANTOINE
+
+se rejette en arriere:
+
+Horreur!
+
+HILARION
+
+le soutenant:
+
+Tu te desesperes trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un
+qui a recu la sienne de Theodas, l'ami de saint Paul. Ecoute-le!
+
+Et, sur un signe d'Hilarion,
+
+VALENTIN
+
+en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crane pointu:
+
+Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en delire.
+
+ANTOINE
+
+baisse la tete.
+
+L'oeuvre d'un Dieu en delire!...
+
+Apres un long silence:
+
+Comment cela?
+
+VALENTIN
+
+Le plus parfait des etres, des Eons, l'Abime, reposait au sein de la
+Profondeur avec la Pensee. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut
+pour compagne la Verite.
+
+L'Intelligence et la Verite engendrerent le Verbe et la Vie, qui a leur
+tour, engendrerent l'Homme; et l'Eglise;--et cela fait huit Eons!
+
+Il compte sur ses doigts.
+
+Le Verbe et la Verite produisirent dix autres Eons, c'est-a-dire cinq
+couples. L'Homme et l'Eglise en avaient produit douze autres, parmi
+lesquels le Paraclet et la Foi, l'Esperance et la Charite, le Parfait
+et la Sagesse, Sophia.
+
+L'ensemble de ces trente Eons constitue le Plerome, ou Universalite
+de Dieu. Ainsi, comme les echos d'une voix qui s'eloigne, comme les
+effluves d'un parfum qui s'evapore, comme les feux du soleil qui se
+couche, les Puissances emanees du Principe vont toujours
+s'affaiblissant.
+
+Mais Sophia, desireuse de connaitre le Pere, s'elanca hors du Plerome;
+--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit,
+qui avait relie entre eux tous les Eons; et tous ensemble ils formerent
+Jesus, la fleur du Plerome.
+
+Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laisse dans le vide
+une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut
+pitie, la delivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth delivree la
+lumiere naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la
+matiere noire.
+
+D'Acharamoth sortit le Demiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du
+Diable. Il habite bien plus bas que le Plerome, sans meme l'apercevoir,
+tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et repete par la bouche de ses
+prophetes: "Il n'y a d'autre Dieu que moi!" Puis il fit l'homme, et lui
+jeta dans l'ame la semence immaterielle, qui etait l'Eglise, reflet de
+l'autre Eglise placee dans le Plerome.
+
+Acharamoth, un jour, parvenant a la region la plus haute, se joindra au
+Sauveur; le feu cache dans le monde aneantira toute matiere, se devorera
+lui-meme, et les hommes, devenus de purs esprits, epouseront des anges!
+
+ORIGENE
+
+Alors le Demon sera vaincu, et le regne de Dieu commencera!
+
+Antoine retient un cri; et aussitot,
+
+BASILIDE
+
+le prenant par le coude:
+
+L'Etre supreme avec les emanations infinies s'appelle Abraxas, et le
+Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne,
+rectitude-sur-rectitude.
+
+On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots,
+inscrits sur cette calcedoine pour faciliter la memoire.
+
+Et il montre a son cou une petite pierre ou sont gravees des lignes
+bizarres.
+
+Alors tu seras transporte dans l'Invisible; et superieur a la loi, tu
+mepriseras tout, meme la vertu!
+
+Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'apres l'exemple de
+Kaulakau.
+
+ANTOINE
+
+Comment! et la croix?
+
+LES ELKHESAITES
+
+en robe d'hyacinthe, lui repondent:
+
+La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes peres
+sont effacees, grace a la mission qui est venue!
+
+On peut renier le Christ inferieur, l'homme-Jesus; mais il faut adorer
+l'autre Christ, eclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe.
+
+Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est feminin!
+
+Hilarion a disparu; et Antoine pousse par la foule arrive devant
+
+LES CARPOCRATIENS
+
+etendus avec des femmes sur des coussins d'ecarlate:
+
+Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une serie de conditions
+et d'actions. Pour t'affranchir des tenebres, accomplis, des maintenant,
+leurs oeuvres! L'epoux va dire a l'epouse: "Fais la charite a ton frere",
+et elle te baisera.
+
+LES NICOLAITES
+
+assembles autour d'un mets qui fume:
+
+C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est
+permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande.
+Tache de l'exterminer a force de debauches! Prounikos, la mere du Ciel,
+s'est vautree dans les ignominies.
+
+LES MARCOSIENS
+
+avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume:
+
+Entre chez nous pour t'unir a l'Esprit! Entre chez nous pour boire
+l'immortalite!
+
+Et l'un d'eux lui montre, derriere une tapisserie, le corps d'un homme
+termine par une tete d'ane. Cela represente Sabaoth, pere du Diable. En
+marque de haine, il crache dessus.
+
+Un autre decouvre un lit tres-bas, jonche de fleurs, en disant que
+
+
+ Les noces spirituelles vont s'accomplir.
+
+
+Un troisieme tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y
+parait:
+
+Ah! le voila! le voila! le sang du Christ!
+
+Antoine s'ecarte. Mais il est eclabousse par l'eau qui saute d'une cuve.
+
+LES HELVIDIENS
+
+s'y jettent la tete en bas, en marmottant:
+
+L'homme regenere par le bapteme est impeccable!
+
+Puis il passe pres d'un grand feu, ou se chauffent les Adamites,
+completement nus pour imiter la purete du paradis; et il se heurte aux
+
+MESSALIENS
+
+vautres sur les dalles, a moitie endormis, stupides:
+
+Oh! ecrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un
+peche, toute occupation mauvaise!
+
+Derriere ceux-la, les abjects
+
+PATERNIENS
+
+hommes, femmes et enfants, pele-mele sur un tas d'ordures, relevent
+leurs faces hideuses barbouillees de vin:
+
+Les parties inferieures du corps faites par le Diable lui appartiennent.
+Buvons, mangeons, forniquons!
+
+AETIUS
+
+Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu!
+
+Mais tout a coup
+
+UN HOMME
+
+vetu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet
+de lanieres a la main; et frappant au hasard de droite et de gauche,
+violemment:
+
+Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, heretiques et demons! la vermine
+des ecoles, la lie de l'enfer! Celui-la, Marcion, c'est un matelot de
+Sinope excommunie pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien;
+Aetius a vole sa concubine, Nicolas prostitue sa femme; et Manes, qui se
+fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut ecorche vif avec
+une pointe de roseau, si bien que sa peau tannee se balance aux portes
+de Clesiphon!
+
+ANTOINE
+
+a reconnu Tertullien, et s'elance pour le rejoindre:
+
+Maitre! a moi! a moi!
+
+TERTULLIEN
+
+continuant:
+
+Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeunez, pleurez,
+mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! apres Jesus, la
+science est inutile!
+
+Tous ont fui; et Antoine voit, a la place de Tertullien, une femme
+assise sur un banc de pierre.
+
+Elle sanglote, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux pendants,
+le corps affaisse dans une longue simarre brune.
+
+Puis, ils se trouvent l'un pres de l'autre, loin de la foule;--et un
+silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois,
+quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus.
+
+Cette femme est tres-belle, fletrie pourtant et d'une paleur de sepulcre.
+Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensees,
+mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,
+
+PRISCILLA
+
+se met a dire:
+
+J'etais dans la derniere chambre des bains, et je m'endormais au
+bourdonnement des rues.
+
+Tout a coup j'entendis des clameurs. On criait: "C'est un magicien!
+c'est le Diable!" Et la foule s'arreta devant notre maison, en face du
+temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'a la hauteur du
+soupirail.
+
+Sur le peristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de
+fer a son cou. Il prenait des charbons dans un rechaud, et il s'en faisait
+sur la poitrine de larges trainees, en appelant "Jesus, Jesus!" Le peuple
+disait: "Cela n'est pas permis! lapidons-le!" Lui, il continuait. C'etaient
+des choses inouies, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil
+tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or
+vibrer. Le jour tomba. Mes bras lacherent les barreaux, mon corps defaillit,
+et quand il m'eut emmenee a sa maison ...
+
+ANTOINE
+
+De qui donc parles-tu?
+
+PRISCILLA
+
+Mais, de Montanus!
+
+ANTOINE
+
+Il est mort, Montanus.
+
+PRISCILLA
+
+Ce n'est pas vrai!
+
+UNE VOIX
+
+Non, Montanus n'est pas mort!
+
+Antoine se retourne; et pres de lui, de l'autre cote, sur le banc, une
+seconde femme est assise,--blonde celle-la, et encore plus pale, avec
+des bouffissures sous les paupieres comme si elle avait longtemps
+pleure. Sans qu'il l'interroge, elle dit:
+
+MAXIMILLA
+
+Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'a un detour du chemin,
+nous vimes un homme sous un figuier.
+
+Il cria de loin: "Arretez-vous!" et il se precipita en nous injuriant.
+Les esclaves accoururent. Il eclata de rire. Les chevaux se cabrerent.
+Les molosses hurlaient tous.
+
+Il etait debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait
+claquer son manteau.
+
+En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanite de nos
+oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du cote des
+dromadaires, a cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous
+la machoire.
+
+Sa fureur me versait l'epouvante dans les entrailles; c'etait pourtant
+comme une volupte qui me bercait, m'enivrait.
+
+D'abord, les esclaves s'approcherent. "Maitre, dirent-ils, nos betes
+sont fatiguees"; puis ce furent les femmes: "Nous avons peur", et les
+esclaves s'en allerent. Puis, les enfants se mirent a pleurer: "Nous
+avons faim!" Et comme on n'avait pas repondu aux femmes, elles
+disparurent.
+
+Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un pres de moi. C'etait l'epoux;
+j'ecoutais l'autre. Il se traina parmi les pierres en s'ecriant "Tu
+m'abandonnes?" et je repondis: "Oui! va-t'en!"--afin d'accompagner
+Montanus.
+
+ANTOINE
+
+Un eunuque!
+
+PRISCILLA
+
+Ah! cela t'etonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe
+et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les ames, mieux
+que les corps, peuvent s'etreindre avec delire. Pour conserver
+impunement Eustolie, Leonce l'eveque se mutila,--aimant mieux son amour
+que sa virilite. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint;
+Sotas n'a pu me guerir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la
+derniere des prophetesses; et apres moi, la fin du monde viendra.
+
+MAXIMILLA
+
+Il m'a comble de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en
+est plus aimee!
+
+PRISCILLA
+
+Tu mens! c'est moi!
+
+MAXIMILLA
+
+Non, c'est moi!
+
+Elles se battent.
+
+Entre leurs epaules parait la tete d'un negre.
+
+MONTANUS
+
+couvert d'un manteau noir, ferme par deux os de mort:
+
+Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes
+par cette union dans la plenitude spirituelle. Apres l'age du Pere,
+l'age du Fils; et j'inaugure le troisieme, celui du Paraclet. Sa lumiere
+m'est venue durant les quarante nuits que la Jerusalem celeste a brille
+dans le firmament, au-dessus de ma maison, a Pepuza.
+
+Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanieres vous flagellent!
+comme vos membres endoloris se presentent a mes ardeurs! comme vous
+languissez sur ma poitrine, d'un irrealisable amour! Il est si fort
+qu'il vous a decouvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir
+les ames avec vos yeux.
+
+Antoine fait un geste d'etonnement.
+
+TERTULLIEN
+
+revenu pres de Montanus:
+
+Sans doute, puisque l'ame a un corps,--ce qui n'a point de corps
+n'existant pas.
+
+MONTANUS
+
+Pour la rendre plus subtile, j'ai institue des mortifications
+nombreuses, trois caremes par an, et pour chaque nuit des prieres ou
+l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'echappant ne ternisse
+la pensee. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutot de tout
+mariage! Les anges ont peche avec les femmes.
+
+LES ARCONTIQUES
+
+en cilices de crins:
+
+Le Sauveur a dit: "Je suis venu pour detruire l'oeuvre de la Femme."
+
+LES TATIANIENS
+
+en cilices de joncs:
+
+L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps.
+
+Et, avancant toujours du meme cote, Antoine rencontre
+
+LES VALESIENS
+
+etendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur
+tunique.
+
+Ils lui presentent un couteau:
+
+Fais comme Origene et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains,
+lache? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite?
+
+Et pendant qu'il est a les regarder se debattre, etendus sur le dos dans
+les mares de leur sang,
+
+LES CAINITES
+
+les cheveux, noues par une vipere, passent pres de lui, en vociferant a
+son oreille:
+
+Gloire a Cain! gloire a Sodome! gloire a Judas!
+
+Cain fit la race des forts. Sodome epouvanta la terre avec son
+chatiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans
+lui pas de mort et pas de redemption!
+
+Ils disparaissent sous la horde des
+
+CIRCONCELLIONS
+
+vetus de peaux de loup, couronnes d'epines, et portant des masques de fer:
+
+Ecrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche
+qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la
+housse de l'ane, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se desole
+parce que les autres ne sont pas des miserables comme lui.
+
+Nous, les Saints, pour hater la fin du monde, nous empoisonnons,
+brulons, massacrons!
+
+Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous
+enlevons avec des tenailles la peau de nos tetes, nous etalons nos
+membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours!
+
+Honni le bapteme! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation
+universelle!
+
+Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs.
+
+Les Audiens tirent des fleches contre le Diable; les Collyridiens
+lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant
+une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Aupres
+d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idee, fait voir un pain
+rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampseens, distribue,
+comme une hostie, la poussiere de ses sandales. Sur le lit des
+Marcosiens jonche de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions
+s'entr'egorgent, les Valesiens ralent, Bardesane chante, Carpocras
+danse, Maximilla et Priscilla poussent des gemissements sonores;--et la
+fausse prophetesse de Cappadoce, toute nue, accoudee sur un lion et
+secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible.
+
+Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux
+cous des Heresiarques entre-croisent des lignes de feux, les
+constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous
+le va-et-vient de la foule, dont chaque tete est un flot qui saute
+et rugit.
+
+Cependant,--du fond meme de la clameur, une chanson s'eleve avec des
+eclats de rire, ou le nom de Jesus revient.
+
+Ce sont des gens de la plebe, tous frappant dans leurs mains pour
+marquer la cadence. Au milieu d'eux est
+
+ARIUS
+
+en costume de diacre.
+
+Les fous qui declament contre moi pretendent expliquer l'absurde; et
+pour les perdre tout a fait, j'ai compose des petits poemes tellement
+droles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et
+les ports.
+
+Mille fois non! le Fils n'est pas coeternel au Pere, ni de meme
+substance! Autrement il n'aurait pas dit: "Pere, eloigne de moi ce
+calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais a mon
+Dieu, a votre Dieu!" et d'autres paroles attestant sa qualite de
+creature. Elle nous est demontree, de plus, par tous ses noms: agneau,
+pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophete, bonne voie,
+pierre angulaire!
+
+SABELLIUS
+
+Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.
+
+ARIUS
+
+Le concile d'Antioche a decide le contraire.
+
+ANTOINE
+
+Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'etait Jesus?
+
+LES VALENTINIENS
+
+C'etait l'epoux d'Acharamoth repentie!
+
+LES SETHIANIENS
+
+C'etait Sem, fils de Noe!
+
+LES THEODOTIENS
+
+C'etait Melchisedech!
+
+LES MERINTHIENS
+
+Ce n'etait rien qu'un homme!
+
+LES APOLLINARISTES
+
+Il en a pris l'apparence! il a simule la Passion.
+
+MARCEL D'ANCYRE
+
+C'est un developpement du Pere!
+
+LE PAPE CALIXTE
+
+Pere et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu!
+
+METHODIUS
+
+Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme!
+
+CERINTHE
+
+Et il ressuscitera!
+
+VALENTIN
+
+Impossible,--son corps etant celeste!
+
+PAUL DE SAMOSATE
+
+Il n'est Dieu que depuis son bapteme!
+
+HERMOGENE
+
+Il habite le soleil!
+
+Et tous les heresiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure,
+la tete dans ses mains.
+
+UN JUIF
+
+a barbe rouge, et la peau maculee de lepre, s'avance tout pres de lui;
+--et ricanant horriblement:
+
+Son ame etait l'ame d'Esaue! Il souffrait de la maladie
+bellerophontienne; et sa mere, la parfumeuse, s'est livree a Pantherus,
+un soldat romain, sur des gerbes de mais, un soir de moisson.
+
+ANTOINE
+
+vivement, releve sa tete, les regarde sans parler; puis marchant droit
+sur eux:
+
+Docteurs, magiciens, eveques et diacres, hommes, arriere! arriere! Vous
+etes tous des mensonges!
+
+LES HERESIARQUES
+
+Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prieres plus
+difficiles, des elans d'amour superieurs, des extases aussi longues.
+
+ANTOINE
+
+Mais pas de revelation! pas de preuves!
+
+Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes
+de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'etoffes;--et se poussant les
+uns les autres:
+
+LES CERINTHIENS
+
+Voila l'Evangile des Hebreux!
+
+LES MARCIONITES
+
+L'Evangile du Seigneur!
+
+LES MARCOSIENS
+
+L'Evangile d'Eve!
+
+LES ENCRATITES
+
+L'Evangile de Thomas!
+
+LES CAINITES
+
+L'Evangile de Judas!
+
+BASILIDE
+
+Le traite de l'ame advenue!
+
+MANES
+
+La prophetie de Barcouf!
+
+Antoine se debat, leur echappe;--et il apercoit dans un coin, plein
+d'ombre,
+
+LES VIEUX EBIONITES
+
+desseches comme des momies, le regard eteint, les sourcils blancs.
+
+Ils disent, d'une voix chevrotante:
+
+Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du
+charpentier! Nous etions de son age, nous habitions dans sa rue. Il
+s'amusait avec de la boue a modeler des petits oiseaux, sans avoir
+peur du coupant des tailloirs, aidait son pere dans son travail, ou
+assemblait pour sa mere des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un
+voyage en Egypte, d'ou il rapporta de grands secrets. Nous etions a
+Jericho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causerent
+a voix basse, sans que personne put les entendre. Mais c'est a partir de
+ce moment qu'il fit du bruit en Galilee et qu'on a debite sur son compte
+beaucoup de fables.
+
+Ils repetent, en tremblotant:
+
+Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu!
+
+ANTOINE
+
+Ah! encore, parlez! parlez! Comment etait son visage?
+
+TERTULLIEN
+
+D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'etait charge de tous les
+crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformites du monde.
+
+ANTOINE
+
+Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait
+une beaute plus qu'humaine.
+
+EUSEBE DE CESAREE
+
+Il y a bien a Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis
+d'herbes, une statue de pierre, elevee, a ce qu'on pretend, par
+l'hemorroidesse. Mais le temps lui a ronge la face, et les pluies ont
+gate l'inscription.
+
+Une femme sort du groupe des Carpocratiens.
+
+MARCELLINA
+
+Autrefois, j'etais diaconesse a Rome dans une petite eglise, ou je
+faisais voir aux fideles les images en argent de saint Paul, d'Homere,
+de Pythagore et de Jesus-Christ.
+
+Je n'ai garde que la sienne.
+
+Elle entr'ouvre son manteau.
+
+La veux-tu?
+
+UNE VOIX
+
+Il reparait, lui-meme, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens!
+
+Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraine.
+
+Il monte un escalier completement obscur;--et apres bien des marches,
+il arrive devant une porte.
+
+Alors, celui qui le mene (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit a
+l'oreille d'un autre: "Le Seigneur va venir",--et ils sont introduits
+dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.
+
+Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide
+couleur de sang, avec une tete d'homme d'ou s'echappent des rayons,
+et le mot _Knouphis_, ecrit en grec tout autour. Elle domine un fut de
+colonne, pose au milieu d'un piedestal. Sur les autres parois de la
+chambre, des medaillons en fer poli representent des tetes d'animaux,
+celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tete
+d'ane--encore!
+
+Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumiere
+vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, apercoit la lune qui
+brille au loin sur les flots, et meme il distingue leur petit
+clapotement regulier, avec le bruit sourd d'une carene de navire tapant
+contre les pierres d'un mole.
+
+Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par
+intervalles, comme un aboiement etouffe. Des femmes sommeillent, le
+front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement
+perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur.
+Aupres d'elles, des enfants demi-nus, tout devores de vermine, regardent
+d'un air idiot les lampes bruler;--et on ne fait rien; on attend
+quelque chose.
+
+Ils parlent a voix basse de leurs familles, ou se communiquent des
+remedes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du
+jour, la persecution devenant trop forte. Les paiens pourtant ne sont
+pas difficiles a tromper. "Ils croient, les sots, que nous adorons
+Knouphis!"
+
+Mais un des freres, inspire tout a coup, se pose devant la colonne, ou
+l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et
+d'aristoloches.
+
+Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes
+paralleles.
+
+L'INSPIRE
+
+deroule une pancarte couverte de cylindres entremeles, puis commence:
+
+Sur les tenebres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent
+s'echappa, qui semblait la voix de la lumiere.
+
+TOUS
+
+repondent, en balancant leurs corps:
+
+Kyrie eleison!
+
+L'INSPIRE
+
+L'homme, ensuite, fut cree par l'infame Dieu d'Israel, avec l'auxiliaire
+de ceux-la:
+
+En designant les medaillons,
+
+Astophaios, Oraios, Sabaoth, Adonai, Eloi, Iao!
+
+Et il gisait sur la boue, hideux, debile, informe, sans pensee.
+
+TOUS
+
+d'un ton plaintif:
+
+Kyrie eleison!
+
+L'INSPIRE
+
+Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son ame.
+
+Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colere. Il l'emprisonna
+dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science.
+
+L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par
+de longs detours, le fit desobeir a cette loi de haine.
+
+Et l'homme, quand il eut goute de la science, comprit les choses
+celestes.
+
+TOUS
+
+avec force:
+
+Kyrie eleison!
+
+L'INSPIRE
+
+Mais Iabdalaoth, pour se venger, precipita l'homme dans la matiere, et
+le serpent avec lui!
+
+TOUS tres-bas:
+
+Kyrie eleison!
+
+Ils ferment la bouche, puis se taisent.
+
+Les senteurs du port se melent dans l'air chaud a la fumee des lampes.
+Leurs meches, en crepitant, vont s'eteindre; de longs moustiques
+tournoient. Et Antoine rale d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une
+monstruosite flottant autour de lui, l'effroi d'un crime pres de
+s'accomplir.
+
+Mais
+
+L'INSPIRE
+
+frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tete, psalmodie sur
+un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flute aigue:
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+Veloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains!
+
+Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des
+taches d'or, comme le firmament seme d'etoiles! Pareil aux enroulements
+de la vigne et aux circonvolutions des entrailles!
+
+Inengendre! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honore a
+Epidaure! Bon pour les hommes! qui as gueri le roi Ptolemee, les soldats
+de Moise, et Glaucus fils de Minos!
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+TOUS
+
+repetent:
+
+Viens! viens! viens! sors de ta caverne!
+
+Cependant, rien ne se montre.
+
+Pourquoi? qu'a-t-il?
+
+Et on se concerte, on propose des moyens.
+
+Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulevement se fait dans
+la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tete d'un
+python parait.
+
+Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait
+autour d'un disque immobile, puis se developpe, s'allonge; il est enorme
+et d'un poids considerable. Pour empecher qu'il ne frole la terre, les
+hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tete, les
+enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la
+muraille, s'en va indefiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se
+dedoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine.
+
+LES FIDELES
+
+collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu.
+
+C'est toi! c'est toi!
+
+Eleve d'abord par Moise, brise par Ezechias, retabli par le Messie. Il
+t'avait bu dans les ondes du bapteme; mais tu l'as quitte au jardin des
+Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.
+
+Tordu a la barre de la croix, et plus haut que sa tete, en bavant sur la
+couronne d'epines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jesus, toi,
+tu es le Verbe! tu es le Christ!
+
+Antoine s'evanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les
+eclats de bois, ou brule doucement la torche qui a glisse de sa main.
+
+Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il apercoit le Nil,
+onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent
+au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a
+pas quitte les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des
+bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux.
+
+Un temps inappreciable s'ecoule.
+
+Puis, la voute d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font
+des lignes noires sur un fond bleu;--et a ses cotes, dans l'ombre, des
+gens pleurent et prient entoures d'autres qui les exhortent et les
+consolent.
+
+Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un
+jour d'ete.
+
+Des voix aigues crient des pasteques, de l'eau, des boissons a la glace,
+des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps a autre, des
+applaudissements eclatent. Il entend marcher sur sa tete.
+
+Tout a coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit
+de l'eau dans un aqueduc.
+
+Et il apercoit en face, derriere les barreaux d'une autre loge, un lion
+qui se promene,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges
+de pourpre. Au dela, des couronnes de monde etagees symetriquement vont
+en s'elargissant depuis la plus basse qui enferme l'arene jusqu'a la plus
+haute, ou se dressent des mats pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu
+dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre,
+coupent, a intervalles egaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins
+disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, senateurs, soldats,
+plebeiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules
+de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches
+de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant,
+tumultueux et furieux l'etourdit, comme une immense cuve bouillonnante.
+Au milieu de l'arene, sur un autel, fume un vase d'encens.
+
+Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chretiens condamnes aux betes.
+Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes
+les bandelettes de Ceres. Leurs amis se partagent des bribes de leurs
+vetements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu,
+disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'a
+la fin.
+
+Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique
+noire, dont la figure s'est deja montree quelque part; il les entretient
+du neant du monde et de la felicite des elus. Antoine est transporte
+d'amour. Il souhaite l'occasion de repandre sa vie pour le Sauveur, ne
+sachant pas s'il n'est point lui-meme un de ces martyrs.
+
+Mais, sauf un Phrygien a longs cheveux, qui reste les bras leves, tous
+ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme
+reve, debout, la tete basse.
+
+LE VIEILLARD
+
+n'a pas voulu payer, a l'angle d'un carrefour, devant une statue de
+Minerve; et il considere ses compagnons avec un regard qui signifie:
+
+Vous auriez du me secourir! Des communautes s'arrangent quelquefois pour
+qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont meme obtenu de
+ces lettres declarant faussement qu'on a sacrifie aux idoles.
+
+Il demande:
+
+N'est-ce pas Petrus d'Alexandrie qui a regle ce qu'on doit faire quand
+on a flechi dans les tourments?
+
+Puis, en lui-meme:
+
+Ah! cela est bien dur a mon age! mes infirmites me rendent si faible!
+Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'a l'autre hiver, encore!
+
+Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du cote de
+l'autel.
+
+LE JEUNE HOMME
+
+qui a trouble, par des coups, une fete d'Apollon, murmure:
+
+Il ne tenait qu'a moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes!
+
+--Les soldats t'auraient pris, dit un des freres.
+
+--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde
+fois, j'aurais eu plus de force, bien sur!
+
+Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, a toutes
+les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du cote de l'autel.
+
+Mais
+
+L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE
+
+accourt sur lui:
+
+Quel scandale! Comment, toi, une victime d'election? Toutes ces femmes
+qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un
+miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de
+Polycarpe eteignait les flammes de son bucher.
+
+Il se tourne vers le vieillard:
+
+Pere, pere! tu dois nous edifier par ta mort. En la retardant, tu
+commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des
+bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-etre que ton
+exemple va convertir le peuple entier.
+
+Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arreter,
+d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout a coup regarde
+Antoine, se met a rugir--et une vapeur sort de sa gueule.
+
+Les femmes sont tassees contre les hommes.
+
+LE CONSOLATEUR
+
+va de l'un a l'autre.
+
+Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brulait avec des plaques de
+fer, si des chevaux t'ecarteraient, si ton corps enduit de miel etait
+devore par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est
+surpris dans un bois.
+
+Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles betes feroces; il
+croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans
+leurs machoires.
+
+Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent.
+
+Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait a l'ecart. Il a brule
+trois temples; et il s'avance les bras leves, la bouche ouverte, la tete
+au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.
+
+LE CONSOLATEUR
+
+s'ecrie:
+
+Arriere! arriere! L'esprit de Montanus vous prendrait.
+
+TOUS
+
+reculent, en vociferant:
+
+Damnation au Montaniste!
+
+Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre.
+
+Les lions cabres se mordent a la criniere. Le peuple hurle: "Aux betes!
+aux betes!"
+
+Les martyrs eclatant en sanglots, s'etreignent. Une coupe de vin
+narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en
+main, vivement.
+
+Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle
+s'ouvre; un lion sort.
+
+Il traverse l'arene, a grands pas obliques. Derriere lui, a la file,
+paraissent les autres lions, puis un ours, trois pantheres, des
+leopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.
+
+Le claquement d'un fouet retentit. Les chretiens chancellent,--et, pour
+en finir, leurs freres les poussent. Antoine ferme les yeux.
+
+Ils les ouvre. Mais des tenebres l'enveloppent.
+
+Bientot elles s'eclairassent; et il distingue une plaine aride et
+mamelonneuse, comme on en voit autour des carrieres abandonnees.
+
+Ca et la, un bouquet d'arbustes se leve parmi des dalles a ras du sol;
+et des formes blanches, plus indecises que des nuages, sont penchees
+sur elles.
+
+Il en arrive d'autres, legerement. Des yeux brillent dans la fente des
+longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui
+s'exhalent, Antoine reconnait des patriciennes. Il y a aussi des hommes,
+mais de condition inferieure, car ils ont des visages a la fois naifs et
+grossiers.
+
+UNE D'ELLES
+
+en respirant largement:
+
+Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sepulcres!
+Je suis si fatiguee de la mollesse des lits, du fracas des jours, de
+la pesanteur du soleil!
+
+Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les
+fideles y allument d'autres torches, et vont les planter sur
+les tombeaux.
+
+UNE FEMME
+
+haletante:
+
+Ah! enfin, me voila! Mais quel ennui que d'avoir epouse un idolatre!
+
+UNE AUTRE
+
+Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos freres, tout est
+suspect a nos maris!--et meme il faut nous cacher quand nous faisons le
+signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique.
+
+UNE AUTRE
+
+Avec le mien, c'etait tous les jours des querelles; je ne voulais pas me
+soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger,
+il m'a fait poursuivre comme chretienne.
+
+UNE AUTRE
+
+Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traine par
+les talons derriere un char, comme Hector, depuis la porte Esquileenne
+jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux cotes du chemin le sang
+tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voila!
+
+Elle tire de sa poitrine une eponge toute noire, la couvre de baisers,
+puis se jette sur les dalles, en criant:
+
+Ah! mon ami! mon ami!
+
+UN HOMME
+
+Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut
+lapidee au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui
+brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant
+les recouvre!
+
+Il se jette sur un tombeau.
+
+O ma fiancee! ma fiancee!
+
+ET TOUS LES AUTRES
+
+par la plaine:
+
+O ma soeur! o mon frere! o ma fille! o ma mere!
+
+Ils sont a genoux, le front dans les mains, ou le corps tout a plat, les
+deux bras etendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulevent leur
+poitrine a la briser. Ils regardent le ciel en disant:
+
+Aie pitie de son ame, o mon Dieu! Elle languit au sejour des ombres;
+daigne l'admettre dans la Resurrection, pour qu'elle jouisse de
+ta lumiere!
+
+Ou, l'oeil fixe sur les dalles, ils murmurent:
+
+Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporte du vin, des viandes!
+
+UNE VEUVE
+
+Voici du pultis, fait par moi, selon son gout, avec beaucoup d'oeufs et
+double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme
+autrefois, n'est-ce pas?
+
+Elle en porte un peu a ses levres; et, tout a coup, se met a rire d'une
+facon extravagante, frenetique.
+
+Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgee.
+
+Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte,
+les libations redoublent. Leurs yeux noyes de larmes se fixent les uns
+sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de desolation; peu a peu,
+leurs mains se touchent, leurs levres s'unissent, les voiles
+s'entr'ouvrent, et ils se melent sur les tombes entre les coupes et
+les flambeaux.
+
+Le ciel commence a blanchir. Le brouillard mouille leurs vetements;--et,
+sans avoir l'air de se connaitre, ils s'eloignent les uns des autres par
+des chemins differents, dans la campagne.
+
+Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformee.
+
+Et Antoine voit nettement a travers des bambous une foret de colonnes,
+d'un gris bleuatre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul
+tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui
+s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales
+et perpendiculaires, indefiniment multipliees, ressemblerait a une
+charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en
+place, avec un feuillage noiratre, comme celui du sycomore.
+
+Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des
+fleurs violettes et des fougeres, pareilles a des plumes d'oiseaux.
+
+Sous les rameaux les plus bas, se montrent ca et la les cornes d'un
+bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juches,
+des papillons voltigent, des lezards se trainent, des mouches
+bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation
+d'une vie profonde.
+
+A l'entree du bois, sur une maniere de bucher, est une chose etrange--un
+homme--enduit de bouse de vache, completement nu, plus sec qu'une momie;
+ses articulations forment des noeuds a l'extremite de ses os qui semblent
+des batons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure tres-
+longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air,
+ankylose, raide comme un pieu;--et il se tient la depuis si longtemps que
+des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.
+
+Aux quatre coins de son bucher flambent quatre feux. Le soleil est juste
+en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder
+Antoine:
+
+Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu?
+
+Des flammes sortent de tous les cotes par les intervalles des poutres;
+et
+
+LE GYMNOSOPHISTE
+
+reprend:
+
+Pareil au rhinoceros, je me suis enfonce dans la solitude. J'habitais
+l'arbre derriere moi.
+
+En effet, le gros figuier presente, dans ses cannelures, une excavation
+naturelle de la taille d'un homme.
+
+Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance
+des preceptes, que pas meme un chien ne m'a vu manger.
+
+Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du desir, le
+desir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action,
+tout contact; et--sans plus bouger que la stele d'un tombeau, exhalant
+mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et
+considerant l'ether dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune
+dans mon coeur,--je songeais a l'essence de la grande Ame d'ou
+s'echappent continuellement, comme des etincelles de feu, les principes
+de la vie.
+
+J'ai saisi enfin l'Ame supreme dans tous les etres, tous les etres dans
+l'Ame supreme;--et je suis parvenu a y faire entrer mon ame, dans
+laquelle j'avais fait rentrer mes sens.
+
+Je recois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui
+ne se desaltere que dans les rayons de la pluie.
+
+Par cela meme que je connais les choses, les choses n'existent plus.
+
+Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de
+bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.
+
+Mes austerites effroyables m'ont fait superieur aux Puissances. Une
+contraction de ma pensee peut tuer cent fils de rois, detroner les
+dieux, bouleverser le monde.
+
+Il a dit tout cela d'une voix monotone.
+
+Les feuilles a l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre,
+s'enfuient.
+
+Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute:
+
+J'ai pris en degout la forme, en degout la perception, en degout jusqu'a
+la connaissance elle-meme,--car la pensee ne survit pas au fait transitoire
+qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste.
+
+Tout ce qui est engendre perira, tout ce qui est mort doit revivre; les
+etres actuellement disparus sejourneront dans des matrices non encore
+formees, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres
+creatures.
+
+Mais, comme j'ai roule dans une multitude infinie d'existences, sous des
+enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne
+veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps,
+maconnee de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine
+d'immondices;--et, pour ma recompense, je vais enfin dormir au plus
+profond de l'absolu, dans l'Aneantissement.
+
+Les flammes s'elevent jusqu'a sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tete
+passe a travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux beants
+regardent toujours.
+
+ANTOINE
+
+se releve.
+
+La torche, par terre, a incendie les eclats de bois; et les flammes ont
+roussi sa barbe.
+
+Tout en criant, Antoine trepigne sur le feu;--et quand il ne reste plus
+qu'un amas de cendres:
+
+Ou est donc Hilarion? Il etait la tout a l'heure.
+
+Je l'ai vu!
+
+Eh! non, c'est impossible! je me trompe!
+
+Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-etre pas plus
+de realite. Je deviens fou. Du calme! ou etais-je? qu'y avait-il?
+
+Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages
+indiens. Kalanos se brula devant Alexandre; un autre a fait de meme du
+temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que
+l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrepidite de
+martyrs!... Quant a ceux-la, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait
+dit sur les debauches qu'ils occasionnent.
+
+Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des heresiarques ... Quels
+cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de debordements de la chair et
+d'egarements de l'esprit?
+
+C'est vers Dieu qu'ils pretendent se diriger par toutes ces voies! De
+quel droit les maudire, moi qui trebuche dans la mienne? Quand ils ont
+disparu, j'allais peut-etre en apprendre davantage. Cela tourbillonnait
+trop vite; je n'avais pas le temps de repondre. A present, c'est comme
+s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumiere. Je
+suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir
+eteint le feu!
+
+Une flamme voltige entre les roches; et bientot une voix saccadee se
+fait entendre, au loin, dans la montagne.
+
+Est-ce l'aboiement d'une hyene, ou les sanglots de quelque voyageur
+perdu?
+
+Antoine ecoute. La flamme se rapproche.
+
+Et il voit venir une femme qui pleure, appuyee sur l'epaule d'un homme a
+barbe blanche.
+
+Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tete
+comme elle, avec une tunique de meme couleur, et porte un vase de
+bronze, d'ou s'eleve une petite flamme bleue.
+
+Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme.
+
+L'ETRANGER (SIMON)
+
+C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mene partout avec moi.
+
+Il hausse le vase d'airain.
+
+Antoine la considere, a la lueur de cette flamme qui vacille.
+
+Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des
+traces de coups; ses cheveux epars s'accrochent dans les dechirures de
+ses haillons; ses yeux paraissent insensibles a la lumiere.
+
+SIMON
+
+Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler,
+sans manger; puis elle se reveille,--et debite des choses merveilleuses.
+
+ANTOINE
+
+Vraiment?
+
+SIMON
+
+Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as a dire!
+
+Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses
+doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente:
+
+HELENE (ENNOIA)
+
+J'ai souvenir d'une region lointaine, couleur d'emeraude. Un seul arbre
+l'occupe.
+
+Antoine tressaille.
+
+A chaque degre de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple
+d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines
+d'un corps, et ils regardent la vie eternelle circuler depuis les
+racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faite qui depasse le soleil.
+Moi, sur la deuxieme branche, j'eclairais avec ma figure les
+nuits d'ete.
+
+ANTOINE
+
+se touchant le front.
+
+Ah! ah! je comprends! la tete!
+
+SIMON
+
+le doigt sur la bouche:
+
+Chut!...
+
+HELENE
+
+La voile restait bombee, la carene fendait l'ecume. Il me disait: "Que
+m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu
+m'appartiendras, dans ma maison!"
+
+Qu'elle etait douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur
+le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.
+
+A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on
+allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout arme conduisant un
+char le long du rivage de la mer.
+
+ANTOINE
+
+Mais elle est folle entierement! Pourquoi?...
+
+SIMON
+
+Chut!... chut!
+
+HELENE
+
+Ils m'ont graissee avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour
+que je l'amuse.
+
+Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots
+grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes
+coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte
+fut ouverte.
+
+SIMON
+
+C'etait moi! je t'ai retrouvee!
+
+La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos!
+Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils
+l'attacherent dans un corps de femme.
+
+Elle a ete l'Helene des Troyens, dont le poete Stesichore a maudit la
+memoire. Elle a ete Lucrece, la patricienne violee par les rois. Elle a
+ete Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a ete cette fille
+d'Israel qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aime l'adultere,
+l'idolatrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituee a tous les
+peuples. Elle a chante dans tous les carrefours. Elle a baise tous
+les visages.
+
+A Tyr, la Syrienne, elle etait la maitresse des voleurs. Elle buvait
+avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la
+vermine de son lit tiede.
+
+ANTOINE
+
+Eh! que me fait!...
+
+SIMON
+
+d'un air furieux:
+
+Je l'ai rachetee, te dis-je,--et retablie en sa splendeur; tellement que
+Caius Cesar Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher
+avec la Lune!
+
+ANTOINE
+
+Eh bien?...
+
+SIMON
+
+Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clement n'a-t-il pas ecrit
+qu'elle fut emprisonnee dans une tour? Trois cents personnes vinrent
+cerner la tour; et a chacune des meurtrieres en meme temps, on vit
+paraitre la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes,
+ni plusieurs Ennoia!
+
+ANTOINE
+
+Oui ... je crois me rappeler ...
+
+Et il tombe dans une reverie.
+
+SIMON
+
+Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est
+devouee pour les femmes. Car l'impuissance de Jehovah se demontre par la
+transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique a
+l'ordre des choses.
+
+J'ai preche le renouvellement dans Ephraim et dans Issachar, le long du
+torrent de Bizor, derriere le lac d'Houleh, dans la vallee de Mageddo,
+plus loin que les montagnes, a Bostra et a Damas! Viennent a moi ceux
+qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont
+couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit,
+appele Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le
+Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la
+grande puissance de Dieu, incarnee en la personne de Simon!
+
+ANTOINE
+
+Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes!
+
+Tu es ne a Gittoi, pres de Samarie. Dositheus, ton premier maitre, t'a
+renvoye! Tu execres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes;
+et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jete dans les
+flots le sac qui contenait tes artifices!
+
+SIMON
+
+Les veux-tu?
+
+Antoine le regarde;--et une voix interieure murmure dans sa poitrine.
+"Pourquoi pas?"
+
+Simon reprend:
+
+Celui qui connait les forces de la Nature et la substance des Esprits
+doit operer des miracles. C'est le reve de tous les sages--et le desir
+qui te ronge; avoue-le!
+
+Au milieu des Romains, j'ai vole dans le cirque tellement haut qu'on ne
+m'a plus revu. Neron ordonna de me decapiter; mais ce fut la tete d'une
+brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli
+tout vivant; mais j'ai ressuscite le troisieme jour. La preuve, c'est
+que me voila!
+
+Il lui donne ses mains a flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se
+recule.
+
+Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de
+marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantite d'or;
+j'etablirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher
+sur les nuages et sur les flots, passer a travers les montagnes,
+apparaitre en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre
+ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu?
+
+Le tonnerre gronde, des eclairs se succedent.
+
+C'est la voix du Tres-Haut! "car l'Eternel ton Dieu est un feu," et
+toutes les creations s'operent par des jaillissements de ce foyer.
+
+Tu vas en recevoir le bapteme,--ce second bapteme annonce par Jesus, et
+qui tomba sur les apotres, un jour d'orage que la fenetre etait ouverte!
+
+Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en
+asperger Antoine:
+
+Mere des misericordes, toi qui decouvres les secrets, afin que le repos
+nous arrive dans la huitieme maison ...
+
+ANTOINE
+
+s'ecrie:
+
+Ah! si j'avais de l'eau benite!
+
+La flamme s'eteint, en produisant beaucoup de fumee.
+
+Ennoia et Simon ont disparu.
+
+Un brouillard extremement froid, opaque et fetide emplit l'atmosphere.
+
+ANTOINE
+
+etendant ses bras, comme un aveugle:
+
+Ou suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abime. Et la croix, bien sur,
+est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit!
+
+Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il apercoit deux
+hommes, couverts de longues tuniques blanches.
+
+Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses
+cheveux blonds, separes comme ceux du Christ, descendent regulierement
+sur ses epaules. Il a jete une baguette qu'il portait a la main, et que
+son compagnon a recue en faisant une reverence a la maniere des
+Orientaux.
+
+Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassee, les cheveux
+crepus, une mine naive.
+
+Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tete, et poudreux comme des gens qui
+arrivent de voyage.
+
+ANTOINE
+
+en sursaut:
+
+Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en!
+
+DAMIS
+
+--C'est le petit homme.--
+
+La, la!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le
+maitre.
+
+Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence.
+
+ANTOINE
+
+reprend:
+
+Vous venez ainsi?...
+
+DAMIS
+
+Oh! de loin,--de tres-loin!
+
+ANTOINE
+
+Et vous allez?...
+
+DAMIS
+
+designant l'autre:
+
+Ou il voudra!
+
+ANTOINE
+
+Qui est-il donc?
+
+DAMIS
+
+Regarde-le!
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+Il a l'air d'un saint! Si j'osais ...
+
+La fumee est partie. Le temps est tres-clair. La lune brille.
+
+DAMIS
+
+A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus?
+
+ANTOINE
+
+Je songe ... Oh! rien.
+
+DAMIS
+
+s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la
+taille courbee, sans lever la tete.
+
+Maitre! c'est un ermite galileen qui demande a savoir les origines de la
+sagesse.
+
+APOLLONIUS
+
+Qu'il approche!
+
+Antoine hesite.
+
+DAMIS
+
+Approchez!
+
+APOLLONIUS
+
+d'une voix tonnante:
+
+Approche! Tu voudrais connaitre qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je
+pense? n'est-ce pas cela, enfant?
+
+ANTOINE
+
+...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer a mon salut.
+
+APOLLONIUS
+
+Rejouis-toi, je vais te les dire!
+
+DAMIS
+
+bas a Antoine:
+
+Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu
+des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en
+profiter aussi, moi!
+
+APOLLONIUS
+
+Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir
+la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu
+m'arreteras,--car celui-la doit scandaliser par ses paroles qui a mefait
+par ses oeuvres.
+
+DAMIS
+
+a Antoine:
+
+Quel homme juste! hein?
+
+ANTOINE
+
+Decidement, je crois qu'il est sincere.
+
+APOLLONIUS
+
+La nuit de ma naissance, ma mere crut se voir cueillant des fleurs sur
+le bord d'un lac. Un eclair parut, et elle me mit au monde a la voix des
+cygnes qui chantaient dans son reve.
+
+Jusqu'a quinze ans, on m'a plonge, trois fois par jour, dans la fontaine
+Asbadee, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait
+le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste.
+
+Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des tresors
+qu'elle savait etre dans des tombeaux. Une hierodoule du temple de Diane
+s'egorgea, desesperee, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur
+de Cilicie, a la fin de ses promesses, s'ecria devant ma famille qu'il
+me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours apres, assassine
+par les Romains.
+
+DAMIS
+
+a Antoine, en le frappant du coude:
+
+Hein? quand je vous disais! quel homme!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai, pendant quatre ans de suite, garde le silence complet des
+pythagoriciens. La douleur la plus imprevue ne m'arrachait pas un
+soupir; et au theatre, quand j'entrais, on s'ecartait de moi comme
+d'un fantome.
+
+DAMIS
+
+Auriez-vous fait cela, vous?
+
+APOLLONIUS
+
+Le temps de mon epreuve termine, j'entrepris d'instruire les pretres qui
+avaient perdu la tradition.
+
+ANTOINE
+
+Quelle tradition?
+
+DAMIS
+
+Laissez-le poursuivre! Taisez-vous!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai devise avec les Samaneens du Gange, avec les astrologues de
+Chaldee, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les
+sacerdoces des negres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sonde les
+lacs de Scythie, j'ai mesure la grandeur du Desert!
+
+DAMIS
+
+C'est pourtant vrai, tout cela! J'y etais, moi!
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai d'abord ete jusqu'a la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par
+le pays des Baraomates, ou est enterre Bucephale, je suis descendu vers
+Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha.
+
+DAMIS
+
+Moi! moi! mon bon maitre! Je vous aimai, tout de suite! Vous etiez plus
+doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu!
+
+APOLLONIUS
+
+sans l'entendre:
+
+Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprete.
+
+DAMIS
+
+Mais vous repondites que vous compreniez tous les langages et que vous
+deviniez toutes les pensees. Alors j'ai baise le bas de votre manteau,
+et je me suis mis a marcher derriere vous.
+
+APOLLONIUS
+
+Apres Ctesiphon, nous entrames sur les terres de Babylone.
+
+DAMIS
+
+Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pale.
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+Que signifie ...
+
+APOLLONIUS
+
+Le Roi m'a recu debout, pres d'un trone d'argent, dans une salle ronde,
+constellee d'etoiles;--et de la coupole pendaient, a des fils que l'on
+n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes etendues.
+
+ANTOINE
+
+revant:
+
+Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles?
+
+DAMIS
+
+C'est la une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les
+maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui
+descend vers le fleuve;
+
+Dessinant par terre, avec son baton,
+
+Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des
+bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et
+l'interieur donc, si vous saviez!
+
+APOLLONIUS
+
+Sur la muraille du septentrion, s'eleve une tour qui en supporte une
+seconde, une troisieme, une quatrieme, une cinquieme--et il y en a trois
+autres encore! La huitieme est une chapelle avec un lit. Personne n'y
+entre que la femme choisie par les pretres pour le Dieu Belus. Le roi de
+Babylone m'y fit loger.
+
+DAMIS
+
+A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul a me promener
+par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers;
+j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins.
+Mais il m'ennuyait d'etre separe du Maitre.
+
+APOLLONIUS
+
+Enfin, nous sortimes de Babylone; et au clair de la lune, nous vimes
+tout a coup une empuse.
+
+DAMIS
+
+Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un ane;
+elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut.
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+Ou veulent-ils en venir?
+
+APOLLONIUS
+
+A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange,
+nous a montre sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudees, et dans les
+jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un elephant
+enorme, que les reines s'amusaient a parfumer. C'etait l'elephant de
+Porus, qui s'etait enfui apres la mort d'Alexandre.
+
+DAMIS
+
+Et qu'on avait retrouve dans une foret.
+
+ANTOINE
+
+Ils parlent abondamment comme des gens ivres.
+
+APOLLONIUS
+
+Phraortes nous fit asseoir a sa table.
+
+DAMIS
+
+Quel drole de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent a
+lancer des fleches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je
+n'approuve pas ...
+
+APOLLONIUS
+
+Quand je fus pret a partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit:
+"J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras
+plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront."
+
+Nous descendimes le long du fleuve, marchant la nuit a la lueur des
+lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour
+ecarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant
+sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
+
+Un jour, un enfant noir qui tenait un caducee d'or a la main, nous
+conduisit au college des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes
+ancetres, de toutes mes pensees, de toutes mes actions, de toutes mes
+existences. Il avait ete le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais
+conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sesostris.
+
+DAMIS
+
+Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai ete.
+
+ANTOINE
+
+Ils ont l'air vague comme des ombres.
+
+APOLLONIUS
+
+Nous avons rencontre, sur le bord de la mer, les Cynocephales gorges de
+lait, qui s'en revenaient de leur expedition dans l'ile Taprobane. Les
+flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait
+sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse
+des falaises. La terre, a la fin, se fit plus etroite qu'une
+sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'Ocean,
+nous tournames a droite, pour revenir.
+
+Nous sommes revenus par la Region des Aromates, par le pays des
+Gangarides, le promontoire de Comaria, la contree des Sachalites, des
+Adramites et des Homerites;--puis, a travers les monts Cassaniens, la
+mer Rouge et l'ile Topazos, nous avons penetre en Ethiopie par le
+royaume des Pygmees.
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+Comme la terre est grande!
+
+DAMIS
+
+Et quand nous sommes rentres chez nous, tous ceux que nous avions connus
+jadis etaient morts.
+
+Antoine baisse la tete. Silence.
+
+APOLLONIUS
+
+reprend:
+
+Alors on commenca dans le monde a parler de moi.
+
+La peste ravageait Ephese; j'ai fait lapider un vieux mendiant;
+
+DAMIS
+
+Et la peste s'en est allee!
+
+ANTOINE
+
+Comment! il chasse les maladies?
+
+APOLLONIUS
+
+A Cnide, j'ai gueri l'amoureux de la Venus.
+
+DAMIS
+
+Oui, un fou, qui meme avait promis de l'epouser.--Aimer une femme passe
+encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maitre lui posa la main sur
+le coeur; et l'amour aussitot s'eteignit.
+
+ANTOINE
+
+Quoi! il delivre des demons?
+
+APOLLONIUS
+
+A Tarente, on portait au bucher une jeune fille morte.
+
+DAMIS
+
+Le Maitre lui toucha les levres, et elle s'est relevee en appelant sa
+mere.
+
+ANTOINE
+
+Comment! il ressuscite les morts?
+
+APOLLONIUS
+
+J'ai predit le pouvoir a Vespasien.
+
+ANTOINE
+
+Quoi! il devine l'avenir?
+
+DAMIS
+
+Il y avait a Corinthe,
+
+APOLLONIUS
+
+Etant a table avec lui, aux eaux de Baia ...
+
+ANTOINE
+
+Excusez-moi, etrangers, il est tard!
+
+DAMIS
+
+Un jeune homme qu'on appelait Menippe.
+
+ANTOINE
+
+Non! non! allez-vous-en!
+
+APOLLONIUS
+
+Un chien entra, portant a la gueule une main coupee.
+
+DAMIS
+
+Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.
+
+ANTOINE
+
+Vous ne m'entendez pas? retirez-vous!
+
+APOLLONIUS
+
+Il rodait vaguement autour des lits.
+
+ANTOINE
+
+Assez!
+
+APOLLONIUS
+
+On voulait le chasser.
+
+DAMIS
+
+Menippe donc se rendit chez elle; ils s'aimerent.
+
+APOLLONIUS
+
+Et battant la mosaique avec sa queue, il deposa cette main sur les
+genoux de Flavius.
+
+DAMIS
+
+Mais le matin, aux lecons de l'ecole, Menippe etait pale.
+
+ANTOINE
+
+bondissant:
+
+Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ...
+
+DAMIS
+
+Le Maitre lui dit: "O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un
+serpent te caresse! a quand les noces?" Nous allames tous a la noce.
+
+ANTOINE
+
+J'ai tort, bien sur, d'ecouter cela!
+
+DAMIS
+
+Des le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient;
+on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le
+Maitre se placa pres de Menippe. Aussitot la fiancee fut prise de colere
+contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les echansons, les
+cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs
+s'ecroulerent; et Apollonius resta seul, debout, ayant a ses pieds cette
+femme tout en pleurs. C'etait une vampire qui satisfaisait les beaux
+jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur
+pour ces sortes de fantomes que le sang des amoureux.
+
+APOLLONIUS
+
+Si tu veux savoir l'art ...
+
+ANTOINE
+
+Je ne veux rien savoir!
+
+APOLLONIUS
+
+Le soir de notre arrivee aux portes de Rome,
+
+ANTOINE
+
+Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes!
+
+APOLLONIUS
+
+Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'etait un
+epithalame de Neron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque
+l'ecoutait negligemment. Il portait a son dos, dans une boite, une corde
+prise a la cythare de l'Empereur. J'ai hausse les epaules. Il nous a
+jete de la boue au visage. Alors, j'ai defait ma ceinture, et je la lui
+ai placee dans la main.
+
+DAMIS
+
+Vous avez eu bien tort, par exemple!
+
+APOLLONIUS
+
+L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler a sa maison. Il jouait aux
+osselets avec Sporus, accoude du bras gauche, sur une table d'agate. Il
+se detourna, et froncant ses sourcils blonds: "Pourquoi ne me crains-tu
+pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait
+intrepide", repondis-je.
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+Quelque chose d'inexplicable m'epouvante.
+
+Silence.
+
+DAMIS
+
+reprend d'une voix aigue:
+
+Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ...
+
+ANTOINE
+
+en sursaut:
+
+Je suis malade! Laissez-moi!
+
+DAMIS
+
+Ecoutez donc. Il a vu, d'Ephese, tuer Domitien, qui etait a Rome.
+
+ANTOINE
+
+s'efforcant de rire:
+
+Est-ce possible!
+
+DAMIS
+
+Oui, au theatre, en plein jour, le quatorzieme des calendes d'octobre,
+tout a coup il s'ecria: "On egorge Cesar!" et il ajoutait de temps a
+autre: "Il roule par terre; oh! comme il se debat! Il se releve; il
+essaye de fuir; les portes sont fermees; ah! c'est fini! le voila mort!"
+Et ce jour-la, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassine, comme
+vous savez.
+
+ANTOINE
+
+Sans le secours du Diable ... certainement ...
+
+APOLLONIUS
+
+Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'etait enfui par mon
+ordre, et je restais seul dans ma prison.
+
+DAMIS
+
+C'etait une terrible hardiesse, il faut avouer!
+
+APOLLONIUS
+
+Vers la cinquieme heure, les soldats m'amenerent au tribunal. J'avais ma
+harangue toute prete que je tenais sous mon manteau.
+
+DAMIS
+
+Nous etions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions
+mort; nous pleurions. Quand, vers la sixieme heure, tout a coup vous
+apparutes, et vous nous dites: "C'est moi!"
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+Comme Lui!
+
+DAMIS
+
+tres-haut:
+
+Absolument!
+
+ANTOINE
+
+Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez!
+
+APOLLONIUS
+
+Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grace a ma vertu qui m'a eleve
+jusqu'a la hauteur du Principe!
+
+DAMIS
+
+Thyane, sa ville natale, a institue en son honneur un temple avec des
+pretres!
+
+APOLLONIUS
+
+se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles:
+
+C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prieres,
+tous les oracles! J'ai penetre dans l'antre de Trophonius, fils
+d'Apollon! J'ai petri pour les Syracusaines les gateaux qu'elles portent
+sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts epreuves de Mithra! j'ai
+serre contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai recu l'echarpe des
+Cabires! j'ai lave Cybele aux flots des golfes campaniens, et j'ai passe
+trois lunes dans les cavernes de Samothrace!
+
+DAMIS
+
+riant betement:
+
+Ah! ah! ah! aux mysteres de la Bonne Deesse!
+
+APOLLONIUS
+
+Et maintenant nous recommencons le pelerinage!
+
+Nous allons au Nord, du cote des cygnes et des neiges. Sur la plaine
+blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la
+plante d'outre-mer.
+
+DAMIS
+
+Viens! c'est l'aurore. Le coq a chante, le cheval a henni, la voile est
+prete.
+
+ANTOINE
+
+Le coq n'a pas chante! J'entends le grillon dans les sables, et je vois
+la lune qui reste en place.
+
+APOLLONIUS
+
+Nous allons au Sud, derriere les montagnes et les grands flots, chercher
+dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion
+qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile
+rose de l'ile Junonia. Tu verras, dormant sur les primeveres, le lezard
+qui se reveille tous les siecles quand tombe a sa maturite l'escarboucle
+de son front. Les etoiles palpitent comme des yeux, les cascades
+chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs ecloses;
+ton esprit s'elargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur
+ta face.
+
+DAMIS
+
+Maitre! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'eveillent,
+la feuille du myrte est envolee!
+
+APOLLONIUS
+
+Oui! partons!
+
+ANTOINE
+
+Non! moi, je reste!
+
+APOLLONIUS
+
+Veux-tu que je t'enseigne ou pousse la plante Balis, qui ressuscite les
+morts?
+
+DAMIS
+
+Demande-lui plutot l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain!
+
+ANTOINE
+
+Oh! que je souffre! que je souffre!
+
+DAMIS
+
+Tu comprendras la voix de tous les etres, les rugissements, les
+roucoulements!
+
+APOLLONIUS
+
+Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les
+hippocentaures et les dauphins!
+
+ANTOINE
+
+pleure.
+
+Oh! oh! oh!
+
+APOLLONIUS
+
+Tu connaitras les demons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent
+dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.
+
+DAMIS
+
+Serre ta ceinture! noue tes sandales!
+
+APOLLONIUS
+
+Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est
+debout, Jupiter assis, Venus noire a Corinthe, carree dans Athenes,
+conique a Paphos.
+
+ANTOINE
+
+joignant les mains:
+
+Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent!
+
+APOLLONIUS
+
+J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les
+sanctuaires, je te ferai violer la Pythie!
+
+ANTOINE
+
+Au secours, Seigneur!
+
+Il se precipite vers la croix.
+
+APOLLONIUS
+
+Quel est ton desir? ton reve? Le temps seulement d'y songer ...
+
+ANTOINE
+
+Jesus, Jesus, a mon aide!
+
+APOLLONIUS
+
+Veux-tu que je le fasse apparaitre, Jesus?
+
+ANTOINE
+
+Quoi? Comment?
+
+APOLLONIUS
+
+Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons
+face a face!
+
+DAMIS
+
+bas:
+
+Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien!
+
+Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour
+de lui, avec des gestes patelins.
+
+Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme
+qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une facon de
+dire exageree, prise aux Orientaux. Cela n'empeche nullement ...
+
+APOLLONIUS
+
+Laisse-le, Damis!
+
+Il croit, comme une brute, a la realite des choses. La terreur qu'il a
+des Dieux l'empeche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau
+d'un roi jaloux!
+
+Toi, mon fils, ne me quitte pas!
+
+Il s'approche a reculons du bord de la falaise, la depasse, et reste
+suspendu.
+
+Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au dela des cieux,
+reside le monde des Idees, tout plein du Verbe! D'un bond, nous
+franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinite l'Eternel,
+l'Absolu, l'Etre!--Allons! donne-moi la main! En marche!
+
+Tous les deux, cote a cote, s'elevent dans l'air, doucement.
+
+Antoine embrassant la croix, les regarde monter.
+
+Ils disparaissent.
+
+
+
+
+V.
+
+
+ANTOINE
+
+marchant lentement:
+
+Celui-la vaut tout l'enfer!
+
+Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ebloui. La reine de Saba ne m'a pas
+si profondement charme.
+
+Sa maniere de parler des Dieux inspire l'envie de les connaitre.
+
+Je me rappelle en avoir vu des centaines a la fois, dans l'ile
+d'Elephantine, du temps de Diocletien. L'Empereur avait cede aux Nomades
+un grand pays, a condition qu'ils garderaient les frontieres; et le
+traite fut conclu au nom des "Puissances invisibles." Car les Dieux de
+chaque peuple etaient ignores de l'autre peuple.
+
+Les Barbares avaient amene les leurs. Ils occupaient les collines de
+sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre
+leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au
+milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin
+les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela
+n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et
+des Romains!
+
+Quand j'habitais le temple d'Heliopolis, j'ai souvent considere tout ce
+qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles
+pincant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes a
+tete de vache prosternees devant des dieux ithyphalliques; et leurs
+formes surnaturelles m'entrainaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu
+savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.
+
+Pour que de la matiere ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un
+esprit. L'ame des Dieux est attachee a ses images ...
+
+Ceux qui ont la beaute des apparences peuvent seduire. Mais les autres
+... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?...
+
+Et il voit passer a ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles,
+des branches d'arbres, de vagues representations d'animaux, puis des
+especes de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il eclate de rire.
+
+Un autre rire part derriere lui; et Hilarion se presente--habille en
+ermite, beaucoup plus grand que tout a l'heure, colossal.
+
+ANTOINE
+
+n'est pas surpris de le revoir.
+
+Qu'il faut etre bete pour adorer cela!
+
+HILARION
+
+Oh! oui, extremement bete!
+
+Alors defilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous
+les ages, en bois, en metal, en granit, en plumes, en peaux cousues.
+
+Les plus vieilles, anterieures au Deluge, disparaissent sous des goemons
+qui pondent comme des crinieres. Quelques-unes, trop longues pour leur
+base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant.
+
+D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.
+
+Antoine et Hilarion s'amusent enormement. Ils se tiennent les cotes a
+force de rire.
+
+Ensuite, passent des idoles a profil de mouton. Elles titubent sur leurs
+jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupieres et begayent comme des
+muets: "Ba! ba! ba!"
+
+A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine
+davantage. Il les frappe a coups de poing, a coups de pied,
+s'acharne dessus.
+
+Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en
+boules, les bras termines par des griffes, des machoires de requin.
+
+Et devant ces Dieux, on egorge des hommes sur des autels de pierre;
+d'autres sont broyes dans des cuves, ecrases sous des chariots, cloues
+dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et a cornes de taureau,
+qui devore des enfants.
+
+ANTOINE
+
+Horreur!
+
+HILARION
+
+Mais les Dieux reclament toujours des supplices. Le tien meme a voulu
+...
+
+ANTOINE
+
+pleurant:
+
+Oh! n'acheve pas, tais-toi!
+
+L'enceinte des roches se change en une vallee. Un troupeau de boeufs y
+pature l'herbe rase.
+
+Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une
+voix aigue, des paroles imperatives.
+
+HILARION
+
+Comme il a besoin de pluie, il tache, par des chants, de contraindre le
+roi du ciel a ouvrir la nuee feconde.
+
+ANTOINE
+
+en riant:
+
+Voila un orgueil trop niais!
+
+HILARION
+
+Pourquoi fais-tu des exorcismes?
+
+La vallee devient une mer de lait, immobile et sans bornes.
+
+Au milieu flotte un long berceau, compose par les enroulements d'un
+serpent dont toutes les tetes, s'inclinant a la fois, ombragent un dieu
+endormi sur son corps.
+
+Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles
+diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un
+chapelet d'etoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main
+sous la tete, l'autre bras etendu, il repose, d'un air songeur
+et enivre.
+
+Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se reveille.
+
+HILARION
+
+C'est la dualite primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant
+par aucune forme.
+
+Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a pousse; et, dans son calice,
+parait un autre Dieu a trois visages.
+
+ANTOINE
+
+Tiens, quelle invention!
+
+HILARION
+
+Pere, Fils et Saint-Esprit ne font de meme qu'une seule personne!
+
+Les trois tetes s'ecartent, et trois grands Dieux paraissent.
+
+Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.
+
+Le second, qui est bleu, agite quatre bras.
+
+Le troisieme, qui est vert, porte un collier de cranes humains.
+
+En face d'eux, immediatement surgissent trois Deesses, l'une enveloppee
+d'un reseau, l'autre offrant une coupe, la derniere brandissant un arc.
+
+Et ces Dieux, ces Deesses se decuplent, se multiplient. Sur leurs
+epaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des
+etendards, des haches, des boucliers, des epees, des parasols et des
+tambours. Des fontaines jaillissent de leurs tetes, des herbes
+descendent de leurs narines.
+
+A cheval sur des oiseaux, berces dans des palanquins, tronant sur des
+sieges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent,
+commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses
+tournoient, des geants poursuivent des monstres; a l'entree des grottes
+des solitaires meditent. On ne distingue pas les prunelles des etoiles,
+les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent a des ruisseaux de
+poudre d'or, la broderie des pavillons se mele aux taches des leopards,
+des rayons colores s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des fleches qui
+volent et des encensoirs qu'on balance.
+
+Et tout cela se developpe comme une haute frise--appuyant sa base sur
+les rochers, et montant jusque dans le ciel.
+
+ANTOINE
+
+ebloui:
+
+Quelle quantite! que veulent-ils?
+
+HILARION
+
+Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'elephant, c'est le Dieu
+solaire, l'inspirateur de la sagesse.
+
+Cet autre, dont les six tetes portent des tours et les quatorze bras des
+javelots, c'est le prince des armees, le Feu-devorateur.
+
+Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les ames
+des morts. Elles seront tourmentees par cette femme noire aux dents
+pourries, dominatrice des enfers.
+
+Le chariot tire par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a
+pas de jambes, promene en plein azur le maitre du soleil. Le Dieu-lune
+l'accompagne, dans une litiere attelee de trois gazelles.
+
+A genoux sur le dos d'un perroquet, la deesse de la Beaute presente a
+l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de
+joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffee d'une mitre
+eblouissante, elle court sur les bles, sur les flots, monte dans l'air,
+s'etale partout!
+
+Entre ces Dieux siegent les Genies des vents, des planetes, des mois,
+des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs
+transformations rapides. En voila un qui de poisson devient tortue; il
+prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain.
+
+ANTOINE
+
+Pour quoi faire?
+
+HILARION
+
+Pour retablir l'equilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'epuise,
+les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les metamorphoses.
+
+Tout a coup parait
+
+UN HOMME NU
+
+assis au milieu du sable, les jambes croisees.
+
+Un large halo vibre, suspendu derriere lui. Les petites boucles de ses
+cheveux noirs, et a reflets d'azur, contournent symetriquement une
+protuberance au haut de son crane. Ses bras, tres-longs, descendent
+droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent
+a plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux
+soleils; et il reste completement immobile--en face d'Antoine et
+d'Hilarion,--avec tous les Dieux a l'entour, echelonnes sur les roches
+comme sur les gradins d'un cirque.
+
+Ses levres s'entrouvrent; et d'une voix profonde:
+
+Je suis le maitre de la grande aumone, le secours des creatures, et aux
+croyants comme aux profanes j'expose la loi.
+
+Pour delivrer le monde, j'ai voulu naitre parmi les hommes. Les Dieux
+pleuraient quand je suis parti.
+
+J'ai d'abord cherche une femme comme il convient: de race militaire,
+epouse d'un roi, tres-bonne, extremement belle, le nombril profond, le
+corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans
+l'auxiliaire d'aucun male, je suis entre dans son ventre.
+
+J'en suis sorti par le flanc droit. Des etoiles s'arreterent.
+
+HILARION
+
+murmure entre ses dents:
+
+"Et quand ils virent l'etoile s'arreter, ils concurent un grande joie!"
+
+Antoine regarde plus attentivement
+
+LE BUDDHA
+
+qui reprend:
+
+Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.
+
+HILARION
+
+"Un homme appele Simeon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le
+Christ!"
+
+LE BUDDHA
+
+On m'a mene dans les ecoles. J'en savais plus que les docteurs.
+
+HILARION
+
+" ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient etaient
+ravis de sa sagesse."
+
+Antoine fait signe a Hilarion de se taire.
+
+LE BUDDHA
+
+Continuellement, j'etais a mediter dans les jardins. Les ombres des
+arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas.
+
+Aucun ne pouvait m'egaler dans la connaissance des ecritures,
+l'enumeration des atomes, la conduite des elephants, les ouvrages de
+cire, l'astronomie, la poesie, le pugilat, tous les exercices et
+tous les arts!
+
+Pour me conformer a l'usage, j'ai pris une epouse;--et je passais les
+jours dans mon palais de roi, vetu de perles, sous la pluie des parfums,
+evente par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant
+mes peuples du haut de mes terrasses, ornees de clochettes
+retentissantes.
+
+Mais la vue des miseres du monde me detournait des plaisirs. J'ai fui.
+
+J'ai mendie sur les routes, couvert de haillons ramasses dans les
+sepulcres; et comme il y avait un ermite tres-savant, j'ai voulu devenir
+son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.
+
+Toute sensation fut aneantie, toute joie, toute langueur.
+
+Puis, concentrant ma pensee dans une meditation plus large, je connus
+l'essence des choses, l'illusion des formes.
+
+J'ai vide promptement la science des Brahkmanes. Ils sont ronges de
+convoitises sous leurs apparences austeres, se frottent d'ordures,
+couchent sur des epines, croyant arriver au bonheur par la voie de
+la mort!
+
+HILARION
+
+"Pharisiens, hypocrites, sepulcres blanchis, race de viperes!"
+
+LE BUDDHA
+
+Moi aussi, j'ai fait des choses etonnantes--ne mangeant par jour qu'un
+seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-la n'etaient pas
+plus gros qu'a present;--mes poils tomberent, mon corps devint noir; mes
+yeux rentres dans les orbites semblaient des etoiles apercues au fond
+d'un puits.
+
+Pendant six ans, je me suis tenu immobile, expose aux mouches, aux lions
+et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondees, la neige, la
+foudre, la grele et la tempete, je recevais tout cela, sans m'abriter
+meme avec la main.
+
+Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des
+mottes de terre!
+
+La tentation du Diable me manquait.
+
+Je l'ai appele.
+
+Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'ecailles, nauseabonds comme des
+charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et
+des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux,
+quelques-uns font des tenebres avec leurs ailes, quelques-uns portent
+des chapelets de doigts coupes, quelques-uns boivent du venin de serpent
+dans le creux de leurs mains; ils ont des tetes de porc, de rhinoceros
+ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le degout ou
+la terreur.
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+J'ai endure cela, autrefois!
+
+LE BUDDHA
+
+Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardees, avec des ceintures
+d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la
+trompe de l'elephant. Quelques-unes etendent les bras en baillant, pour
+montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux,
+quelques-unes se mettent a rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs
+vetements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines
+d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves.
+
+ANTOINE
+
+a part:
+
+Ah! lui aussi?
+
+LE BUDDHA
+
+Ayant vaincu le demon, j'ai passe douze ans a me nourrir exclusivement
+de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultes,
+les dix forces, les dix-huit substances, et penetre dans les quatre
+spheres du monde invisible, l'Intelligence fut a moi! Je devins
+le Buddha!
+
+Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs tetes les baissent a
+la fois.
+
+Il leve dans l'air sa haute main et reprend:
+
+En vue de la delivrance des etres, j'ai fait des centaines de mille de
+sacrifices! J'ai donne aux pauvres des robes de soie, des lits, des
+chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donne mes mains
+aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai
+coupe ma tete pour les decapites. Au temps que j'etais roi, j'ai
+distribue des provinces; au temps que j'etais brahkmane, je n'ai meprise
+personne. Quand j'etais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au
+voleur qui m'egorgea. Quand j'etais un tigre, je me suis laisse
+mourir de faim.
+
+Et dans cette derniere existence, ayant preche la loi, je n'ai plus rien
+a faire. La grande periode est accomplie! Les hommes, les animaux, les
+Dieux, les bambous, les oceans, les montagnes, les grains de sable des
+Ganges avec les myriades de myriades d'etoiles, tout va mourir;--et,
+jusqu'a des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des
+mondes detruits!
+
+Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en
+convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes eclatent,
+leurs etendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes,
+lancent par dessus l'epaule les coupes ou ils buvaient l'immortalite,
+s'etranglent avec leurs serpents, s'evanouissent en fumee;--et quand
+tout a disparu ...
+
+HILARION
+
+lentement:
+
+Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions
+d'hommes!
+
+Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout pres de lui, et
+tournant le dos a la croix, Hilarion le regarde.
+
+Un assez long temps s'ecoule.
+
+Ensuite, parait un etre singulier, ayant une tete d'homme sur un corps
+de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa
+queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait
+rire Antoine.
+
+OANNES
+
+d'une voix plaintive:
+
+Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines.
+
+J'ai habite le monde informe ou sommeillaient des betes hermaphrodites,
+sous le poids d'une atmosphere opaque, dans la profondeur des ondes
+tenebreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes etaient
+confondus, et que des yeux sans tete flottaient comme des mollusques,
+parmi des taureaux a face humaine et des serpents a pattes de chien.
+
+Sur l'ensemble de ces etres, Omoroca, pliee comme un cerceau, etendait
+son corps de femme. Mais Belus la coupa net en deux moities, fit la
+terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se
+contemplent mutuellement.
+
+Moi, la premiere conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abime pour durcir
+la matiere, pour regler les formes; et j'ai appris aux humains la peche,
+les semailles, l'ecriture et l'histoire des Dieux.
+
+Depuis lors, je vis dans les etangs qui restent du Deluge. Mais le
+desert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les
+devore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les etoiles a
+travers l'eau. J'y retourne.
+
+Il saute, et disparait dans le Nil.
+
+HILARION
+
+C'est un ancien Dieu des Chaldeens!
+
+ANTOINE
+
+ironiquement:
+
+Qu'etaient donc ceux de Babylone?
+
+HILARION
+
+Tu peux les voir!
+
+Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant
+six autres tours qui, plus etroites a mesure qu'elles s'elevent, forment
+une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse
+noire,--la ville sans doute,--etalee dans les plaines. L'air est froid,
+le ciel d'un bleu sombre; des etoiles en quantite palpitent.
+
+Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche.
+Des pretres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de
+maniere a decrire par leurs evolutions un cercle en mouvement; et, la
+tete levee, ils contemplent les astres.
+
+HILARION
+
+en designe plusieurs a saint Antoine.
+
+Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre,
+quinze le dessous. A des intervalles reguliers, un d'eux s'elance des
+regions superieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne
+les inferieures pour monter vers les sublimes.
+
+Des sept planetes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois
+ambigues; tout depend, dans le monde, de ces feux eternels. D'apres leur
+position et leur mouvement on peut tirer des presages;--et tu foules
+l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y
+sont rencontres. Voila douze mille ans que ces hommes observent le ciel,
+pour mieux connaitre les Dieux.
+
+ANTOINE
+
+Les astres ne sont pas Dieux.
+
+HILARION
+
+Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme
+l'eternite, reste immuable!
+
+ANTOINE
+
+Il a un maitre, pourtant.
+
+HILARION
+
+montrant la colonne:
+
+Celui-la, Belus, le premier rayon, le Soleil, le Male!--L'Autre, qu'il
+feconde, est sous lui!
+
+Antoine apercoit un jardin, eclaire par des lampes.
+
+Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cypres. A droite et a
+gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes etablies dans un
+bois de grenadiers, que defendent des treillages de roseaux.
+
+Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes
+chamarrees comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vetus de
+peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pales Gangarides
+a longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent
+confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des
+princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes a pomme
+ciselee. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le
+meme desir.
+
+De temps a autre, ils se derangent pour donner passage a un long chariot
+couvert, traine par des boeufs; ou bien c'est un ane, secouant sur son
+dos une femme empaquetee de voiles, et qui disparait aussi vers
+les cabanes.
+
+Antoine a peur; il voudrait revenir en arriere. Cependant une curiosite
+inexprimable l'entraine.
+
+Au pied des cypres, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de
+cerf, toutes ayant pour diademe une tresse de cordes. Quelques-unes,
+magnifiquement habillees, appellent a haute voix les passants. De plus
+timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derriere, une
+matrone, leur mere sans doute, les exhorte. D'autres, la tete enveloppee
+d'un chale noir et le corps entierement nu, semblent de loin des statues
+de chair. Des qu'un homme leur a jete de l'argent sur les genoux, elles
+se levent.
+
+Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri
+aigu.
+
+HILARION
+
+Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent a la Deesse.
+
+ANTOINE
+
+Quelle deesse?
+
+HILARION
+
+La voila!
+
+Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte
+illuminee, un bloc de pierre representant l'organe sexuel d'une femme.
+
+ANTOINE
+
+Ignominie! quelle abomination de donner un sexe a Dieu!
+
+HILARION
+
+Tu l'imagines bien comme une personne vivante!
+
+Antoine se retrouve dans les tenebres.
+
+Il apercoit, en l'air, un cercle lumineux, pose sur des ailes
+horizontales.
+
+Cette espece d'anneau entoure, comme une ceinture trop lache, la taille
+d'un petit homme coiffe d'une mitre, portant une couronne a sa main, et
+tout la partie inferieure du corps disparait sous de grandes plumes
+etalees en jupon.
+
+C'est
+
+ORMUZ
+
+le dieu des Perses.
+
+Il voltige en criant:
+
+J'ai peur! J'entrevois sa gueule.
+
+Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences!
+
+D'abord, te revoltant contre moi, tu as fait perir l'aine des creatures
+Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as seduit le premier couple humain,
+Meschia et Meschiane; et tu as repandu les tenebres dans les coeurs, tu
+as pousse vers le ciel tes bataillons.
+
+J'avais les miens, le peuple des etoiles; et je contemplais au-dessous
+de mon trone tous les astres echelonnes.
+
+Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les ames,
+les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour epandre
+sa richesse.
+
+La splendeur du firmament etait refletee par la terre. Le feu brillait
+sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais cree tous les
+etres. Pour le garantir des souillures, on ne brulait pas les morts. Le
+bec des oiseaux les emportait vers le ciel.
+
+J'avais regle les paturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme
+des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes pretres
+etaient continuellement en prieres, afin que l'hommage eut l'eternite du
+Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les
+autels, on confessait a haute voix ses crimes.
+
+Homa se donnait a boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.
+
+Pendant que les genies du ciel combattaient les demons, les enfants
+d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable
+servait a genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins
+avaient la magnificence d'une terre celeste; et son tombeau le
+representait egorgeant un monstre,--embleme du Bien qui extermine
+le Mal.
+
+Car je devais un jour, grace au temps sans bornes, vaincre
+definitivement Ahriman.
+
+Mais l'intervalle entre nous deux disparait; la nuit monte! A moi, les
+Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton
+epee! Caosyac, qui doit revenir, pour la delivrance universelle,
+defends-moi! Comment?... Personne!
+
+Ah! je meurs! Abriman, tu es le maitre!
+
+Hilarion, derriere Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans
+les tenebres.
+
+Alors parait
+
+LA GRANDE DIANE D'EPHESE
+
+noire avec des yeux d'email, les coudes aux flancs, les avant-bras
+ecartes, les mains ouvertes.
+
+Des lions rampent sur ses epaules; des fruits, des fleurs et des etoiles
+s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se developpent trois rangees
+de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans
+une gaine etroite d'ou s'elancent a mi-corps des taureaux, des cerfs,
+des griffons et des abeilles.--On l'apercoit a la blanche lueur que fait
+un disque d'argent, rond comme la pleine lune, pose derriere sa tete.
+
+Ou est mon temple?
+
+Ou sont mes amazones?
+
+Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voila qu'une defaillance me
+prend!
+
+Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop murs se detachent. Les lions, les
+taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent epuises; les abeilles, en
+bourdonnant, meurent par terre.
+
+Elle presse, l'une apres l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais
+sous un effort desespere sa gaine eclate. Elle la saisit par le bas,
+comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis
+rentre dans l'obscurite.
+
+Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et
+beuglent. L'epaisseur de la nuit est augmentee par des haleines. Les
+gouttes d'une pluie chaude tombent.
+
+ANTOINE
+
+Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le fremissement des feuilles
+vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout a plat
+sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait
+dans sa jeunesse eternelle!
+
+Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une
+foule rustique, des hommes, vetus de tuniques blanches a bandes rouges,
+amenent un ane, enharnache richement, la queue ornee de rubans, les
+sabots peints.
+
+Une boite, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos
+entre deux corbeilles; l'une recoit les offrandes qu'on y place: oeufs,
+raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde
+est pleine de roses, que les conducteurs de l'ane effeuillent devant
+lui, tout en marchant.
+
+Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattes,
+les joues fardees; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un
+medaillon a figurine; des poignards sont passes dans leur ceinture; et
+ils secouent des fouets a manche d'ebene, ayant trois lanieres garnies
+d'osselets.
+
+Les derniers du cortege posent sur le sol, droit comme un candelabre, un
+grand pin qui brule par le sommet, et dont les rameaux les plus bas
+ombragent un petit mouton.
+
+L'ane s'est arrete. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde
+enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes a tunique blanche se met
+a danser, en jouant des crotales; un autre a genoux devant la boite bat
+du tambourin, et
+
+LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE
+
+commence:
+
+Voici la Bonne-Deesse, l'ideenne des montagnes, la grande-mere de Syrie!
+Approchez, braves gens!
+
+Elle procure la joie, guerit les malades, envoie des heritages, et
+satisfait les amoureux.
+
+C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais
+temps.
+
+Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours
+de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les betes
+s'elancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les
+precipices. La voila! la voila!
+
+Ils enlevent la couverture; et on voit une boite, incrustee de petits
+cailloux.
+
+Plus haute que les cedres, elle plane dans l'ether bleu. Plus vaste que
+le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux
+des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colere est la tempete;
+la paleur de sa figure a blanchi la lune.
+
+Elle murit les moissons, elle gonfle les ecorces, elle fait pousser la
+barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle deteste les avares!
+
+La boite s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue,
+une petite image de Cybele--etincelante de paillettes, couronnee de
+tours et assise dans un char de pierre rouge, traine par deux lions la
+patte levee.
+
+La foule se pousse pour voir.
+
+L'ARCHI-GALLE
+
+continue:
+
+Elle aime le retentissement des tympanons, le trepignement des pieds, le
+hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la
+fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui
+tourne, les flutes qui ronflent, la seve sucree, la larme salee,--du
+sang! A toi! a toi, Mere des montagnes!
+
+Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups resonnent sur leur
+poitrine; la peau des tambourins vibre a eclater. Ils prennent leurs
+couteaux, se tailladent les bras.
+
+Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut
+souffrir! Par la, vos peches vous seront remis. Le sang lave tout;
+jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un
+autre--d'un pur!
+
+L'archi-galle leve son couteau sur le mouton.
+
+ANTOINE
+
+pris d'horreur:
+
+N'egorgez pas l'agneau!
+
+Un flot de pourpre jaillit.
+
+Le pretre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et
+Hilarion,--ranges autour de l'arbre qui brule, observent en silence les
+dernieres palpitations de la victime.
+
+Du milieu des pretres sort Une Femme,--exactement pareille a l'image
+enfermee dans la petite boite.
+
+Elle s'arrete, en apercevant Un Jeune Homme coiffe d'un bonnet phrygien.
+
+Ses cuisses sont revetues d'un pantalon etroit, ouvert ca et la par des
+losanges reguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du
+coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flute a la main,
+dans une pose langoureuse.
+
+CYBELE
+
+lui entourant la taille de ses deux bras:
+
+Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les regions--et la famine
+ravageait les campagnes. Tu m'as trompee! N'importe, je t'aime!
+Rechauffe mon corps! unissons-nous!
+
+ATYS
+
+Le printemps ne reviendra plus, o Mere eternelle! Malgre mon amour, il
+ne m'est pas possible de penetrer ton essence. Je voudrais me couvrir
+d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonfles de lait,
+la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'ou sortent les etres.
+Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma
+virilite me fait horreur!
+
+Avec une pierre tranchante il s'emascule, puis se met a courir furieux,
+en levant dans l'air son membre coupe.
+
+Les pretres font comme le dieu, les fideles comme les pretres. Hommes et
+femmes echangent leurs vetements, s'embrassent;--et ce tourbillon de
+chairs ensanglantees s'eloigne, tandis que les voix, durant toujours,
+deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux
+funerailles.
+
+Un grand catafalque tendu de pourpre, porte a son sommet un lit d'ebene,
+qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, ou
+verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du
+haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillees de noir, la
+ceinture defaite, les pieds nus, en tenant d'un air melancolique de gros
+bouquets de fleurs.
+
+Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albatre pleines de
+myrrhe fument, lentement.
+
+On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa
+cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, leche
+ses ongles.
+
+La ligne des flambeaux trop presses empeche de voir sa figure; et
+Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaitre quelqu'un.
+
+Les sanglots des femmes s'arretent; et apres un intervalle de silence,
+
+TOUTES
+
+a la fois psalmodient:
+
+Beau! beau! il est beau! Assez dormi, leve la tete! Debout!
+
+Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anemones, cueillis
+dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur!
+
+Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos
+lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de
+petits oiseaux?
+
+Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos
+doigts charges de bagues qui courent sur ton corps, et nos levres qui
+cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pame,
+sourd a nos prieres!
+
+Elles lancent des cris, en se dechirant le visage avec les ongles, puis
+se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien.
+
+Helas! helas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voila ses genoux
+qui se tordent; ses cotes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont
+mouille la pourpre. Il est mort! Pleurons! Desolons-nous!
+
+Elles viennent, toutes a la file, deposer entre les flambeaux leurs
+longues chevelures, pareilles de loin a des serpents noirs ou
+blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une
+grotte, un sepulcre tenebreux qui baille par derriere.
+
+Alors
+
+UNE FEMME
+
+s'incline sur le cadavre.
+
+Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupes, l'enveloppent de la tete aux
+talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas etre comme
+celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie.
+
+Antoine songe a la mere de Jesus.
+
+Elle dit:
+
+Tu t'echappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute
+fremissante de rosee, o Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de
+ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je
+m'abandonnais a ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.
+
+Helas! helas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes?
+
+A l'equinoxe d'automne un sanglier t'a blesse!
+
+Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent
+d'hiver siffle dans les broussailles nues.
+
+Mes yeux vont se clore, puisque les tenebres te couvrent. Maintenant, tu
+habites l'autre cote du monde, pres de ma rivale plus puissante.
+
+O Persephone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient
+plus!
+
+Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le
+descendre au sepulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'etait qu'un
+cadavre de cire.
+
+Antoine en eprouve comme un soulagement.
+
+Tout s'evanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.
+
+Cependant il distingue de l'autre cote du Nil, Une Femme--debout au
+milieu du desert.
+
+Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la
+figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle
+allaite. A son cote, un grand singe est accroupi sur le sable.
+
+Elle leve la tete vers le ciel,--et malgre la distance on entend sa
+voix.
+
+ISIS
+
+O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'eternite, Ptha,
+demiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades
+particulieres des Nomes, eperviers dans l'azur, sphinx au bord des
+temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planetes,
+constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumiere,
+apprenez-moi ou se trouve Osiris!
+
+Je l'ai cherche par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore,
+jusqu'a Byblos la phenicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait
+autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des
+tamarins. Merci, bon Cynocephale, merci!
+
+Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la
+tete.
+
+Le hideux Typhon au poil roux l'avait tue, mis en pieces! Nous avons
+retrouve tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me
+rendait feconde!
+
+Elle pousse des lamentations aigues.
+
+ANTOINE
+
+est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant.
+
+Impudique! va-t'en, va-t'en!
+
+HILARION
+
+Respecte-la! C'etait la religion de tes aieux! tu as porte ses amulettes
+dans ton berceau.
+
+ISIS
+
+Autrefois, quand revenait l'ete, l'inondation chassait vers le desert les
+betes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la
+terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu a cornes de taureau
+tu t'etalais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache
+eternelle!
+
+Les semailles, les recoltes, le battage des grains et les vendanges se
+succedaient regulierement, d'apres l'alternance des saisons. Dans les
+nuits toujours pures, de larges etoiles rayonnaient. Les jours etaient
+baignes d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le
+Soleil et la Lune a chaque cote de l'horizon.
+
+Nous tronions tous les deux dans un monde plus sublime,
+monarques-jumeaux, epoux des le sein de l'eternite,--lui, tenant un
+sceptre a tete de concoupha, moi un sceptre a fleur de lotus, debout
+l'un et l'autre, les mains jointes;--et les ecroulements d'empire ne
+changeaient pas notre attitude.
+
+L'Egypte s'etalait sous nous, monumentale et serieuse, longue comme le
+corridor d'un temple, avec des obelisques a droite, des pyramides a
+gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres,
+des forets de colonnes, de lourds pylones flanquant des portes qui ont a
+leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.
+
+Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses paturages,
+emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son ecriture
+mysterieuse. Divisee en douze regions comme l'annee l'est en douze
+mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait
+l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa
+figure; mais, sature de parfums, devenu indestructible, il allait dormir
+pendant trois mille ans dans une Egypte silencieuse.
+
+Celle-la, plus grande que l'autre, s'etendait sous la terre.
+
+On y descendait par des escaliers conduisant a des salles ou etaient
+reproduites les joies des bons, les tortures des mechants, tout ce qui a
+lieu dans le troisieme monde invisible. Ranges le long des murs, les
+morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'ame exempte
+des migrations continuait son assoupissement jusqu'au reveil d'une
+autre vie.
+
+Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu
+mere d'Harpocrate.
+
+Elle contemple l'enfant.
+
+C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tresses en cornes de
+belier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus.
+Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a souleve mon voile! Mon
+fruit est le soleil!
+
+Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de
+Typhon devore les pyramides. J'ai vu, tout a l'heure, le sphinx
+s'enfuir. Il galopait comme un chacal.
+
+Je cherche mes pretres,--mes pretres en manteau de lin, avec de grandes
+harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornee de pateres
+d'argent. Plus de fetes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon
+delta! plus de coupes de lait a Philae! Apis, depuis longtemps, n'a
+pas reparu.
+
+Egypte! Egypte! tes grands Dieux immobiles ont les epaules blanchies par
+la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le desert roule la
+cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas!
+
+Le cynocephale s'est evanoui.
+
+Elle secoue son enfant.
+
+Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tete retombe!
+
+Harpocrate vient de mourir.
+
+Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funebre et
+dechirant, qu'Antoine y repond par un autre cri, en ouvrant ses bras
+pour la soutenir.
+
+Elle n'est plus la. Il baisse la figure, ecrase de honte.
+
+Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme
+l'etourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait
+hair, et cependant une pitie vague amollit sou coeur. Il se met a
+pleurer abondamment.
+
+HILARION
+
+Qui donc le rend triste?
+
+ANTOINE
+
+apres avoir cherche en lui-meme, longtemps:
+
+Je pense a toutes les ames perdues par ces faux Dieux!
+
+HILARION
+
+Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances
+avec le vrai?
+
+ANTOINE
+
+C'est une ruse du Diable pour seduire mieux les fideles. Il attaque les
+forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair.
+
+HILARION
+
+Mais la luxure, dans ses fureurs, a le desinteressement de la penitence.
+L'amour frenetique du corps en accelere la destruction,--et proclame par
+sa faiblesse l'etendue de l'impossible.
+
+ANTOINE
+
+Qu'est-ce que cela me fait a moi! Mon coeur se souleve de degout devant
+ces Dieux bestiaux, occupes toujours de carnages et d'incestes!
+
+HILARION
+
+Rappelle-toi dans l'Ecriture toutes les choses qui te scandalisent,
+parce que tu ne sais pas les comprendre. De meme, ces Dieux, sous leurs
+formes criminelles, peuvent contenir la verite.
+
+Il en reste a voir. Detourne-toi!
+
+ANTOINE
+
+Non! non! c'est un peril!
+
+HILARION
+
+Tu voulais tout a l'heure les connaitre. Est-ce que ta foi vacillerait
+sous des mensonges? Que crains-tu?
+
+Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne.
+
+Une ligne de nuages la coupe a mi-hauteur; et au-dessus apparait une
+autre montagne, enorme, toute verte, que creusent inegalement des
+vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de
+bronze a tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire.
+
+Au milieu du peristyle, sur un trone, JUPITER, colossal et le torse nu,
+tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle,
+entre ses jambes, dresse la tete.
+
+JUNON, aupres de lui, roule ses gros yeux, surmontes d'un diademe d'ou
+s'echappe comme une vapeur un voile flottant au vent.
+
+Par derriere, MINERVE, debout sur un piedestal, s'appuie contre sa
+lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un peplos de lin
+descend a plis reguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux
+glauques, qui brillent sous sa visiere, regardent au loin,
+attentivement.
+
+A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant
+de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la
+perspective de l'Ocean continue l'ether bleu; les deux elements se
+confondent.
+
+De l'autre cote, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec
+une tiare de diamants et un sceptre d'ebene, est au milieu d'une ile
+entouree par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se
+jeter dans les tenebres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un
+abime sans formes.
+
+MARS, vetu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son
+epee.
+
+HERCULE, plus bas, le contemple, appuye sur sa massue.
+
+APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allonge, quatre
+chevaux blancs qui galopent; et CERES, dans un chariot que trainent des
+boeufs, s'avance vers lui une faucille a la main.
+
+BACCHUS vient derriere elle, sur un char tres-bas, mollement tire par
+des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un
+cratere d'ou deborde du vin. Silene, a ses cotes, chancelle sur un ane.
+Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimalloneides
+frappent des tambours, les Menades jettent des fleurs, les Bacchantes
+tournoient la tete en arriere, les cheveux repandus.
+
+DIANE, la tunique retroussee, sort du bois avec ses nymphes.
+
+Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; ca et la
+les vieux Fleuves, accoudes sur des pierres vertes, epanchent leurs
+urnes; les Muses debout chantent dans les vallons.
+
+Les Heures, de taille egale, se tiennent par la main; et MERCURE est
+pose obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducee, ses talonnieres
+et son petase.
+
+Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des
+plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses,
+VENUS-ANADYOMENE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent
+langoureusement sous ses paupieres un peu lourdes.
+
+Elle a de grands cheveux blonds qui se deroulent sur ses epaules, les
+seins petits, la taille mince, les hanches evasees comme le galbe des
+lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux
+et les pieds delicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La
+splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et
+tout le reste de l'Olympe est baigne dans une aube vermeille, qui gagne
+insensiblement les hauteurs du ciel bleu.
+
+ANTOINE
+
+Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend
+jusqu'au fond de l'ame! Comme c'est beau! comme c'est beau!
+
+HILARION
+
+Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les epees; on les
+rencontrait au bord des chemins, on les possedait dans sa maison;--et
+cette familiarite divinisait la vie.
+
+Elle n'avait pour but que d'etre libre et belle. Les vetements larges
+facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercee
+par la mer, battait a flots sonores les portiques de marbre. L'ephebe,
+frotte d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus
+religieuse etait d'exposer des formes pures.
+
+Et ces hommes respectaient les epouses, les vieillards, les suppliants.
+Derriere le temple d'Hercule, il y avait un autel a la Pitie.
+
+On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir
+meme se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait
+qu'un peu de cendres. L'ame, melee a l'ether sans bornes, etait partie
+vers les Dieux!
+
+Se penchant a l'oreille d'Antoine:
+
+Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu
+retrouveras la Trinite dans les mysteres de Samothrace, le bapteme chez
+Isis, la redemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fetes de
+Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristee, Jesus!
+
+ANTOINE
+
+reste les yeux baisses; puis tout a coup il repete le symbole de
+Jerusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant a chaque phrase un
+long soupir:
+
+Je crois en un seul Dieu, le Pere,--et en un seul Seigneur,
+Jesus-Christ,--fils premier-ne de Dieu,--qui s'est incarne et fait
+homme,--qui a ete crucifie--et enseveli,--qui est monte au ciel,--qui
+viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas
+de fin;--et a un seul Saint-Esprit,--et a un seul bapteme de
+repentance,--et a une seule sainte Eglise catholique,--et a la
+resurrection de la chair,--et a la vie eternelle!
+
+Aussitot la crois grandit, et percant les nuages elle projette une ombre
+sur le ciel des Dieux.
+
+Tous palissent. L'Olympe a remue.
+
+Antoine distingue contre sa base, a demi perdus dans les cavernes, ou
+soutenant les pierres de leurs epaules, de vastes corps enchaines. Ce
+sont les Titans, les Geants, les Hecatonchires, les Cyclopes.
+
+UNE VOIX
+
+s'eleve, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le
+bruit des bois sous la tempete, comme le mugissement du vent dans les
+precipices:
+
+Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut
+mutile par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-meme aneanti.
+Chacun son tour; c'est le destin!
+
+et, peu a peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent.
+
+Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent.
+
+JUPITER
+
+est descendu de son trone. Le tonnerre, a ses pieds, fume comme un tison
+pres de s'eteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec
+ses plumes qui tombent.
+
+Je ne suis donc plus le maitre des choses, tres-bon, tres-grand, dieu
+des phratries et des peuples grecs, aieul de tous les rois, Agamemnon
+du ciel!
+
+Aigle des apotheoses, quel souffle de l'Erebe t'a repousse jusqu'a moi?
+ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'ame du dernier des
+empereurs?
+
+Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils
+s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs
+d'esclaves, oublient les injures, les ancetres, le serment; et partout
+triomphent la sottise des foules, la mediocrite de l'individu, la hideur
+des races!
+
+Sa respiration lui souleve les cotes a les briser, et il tord ses
+poings. Hebe en pleurs lui presente une coupe. Il la saisit.
+
+Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe ou, une tete enfermant la pensee,
+qui haisse le desordre et concoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra!
+
+Mais la coupe est vide.
+
+Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt.
+
+Plus une goutte! Quand l'ambroisie defaille, les Immortels s'en vont!
+
+Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant
+mourir.
+
+JUNON
+
+Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie
+d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, egare ta lumiere
+dans tous les elements, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce
+est irrevocable cette fois,--et notre domination, notre
+existence dissoute!
+
+Elle s'eloigne dans l'air.
+
+MINERVE
+
+n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de
+la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque.
+
+Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont
+revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent
+desertes, et ce que font maintenant les filles d'Athenes.
+
+Au mois d'Hecatombeon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit
+par ses magistrats et par ses pretres. Puis s'avancaient en robes
+blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des
+coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du
+sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats
+entrechoquant leurs armures, des ephebes chantant des hymnes, des
+joueurs de flute, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des
+danseuses;--enfin, au mat d'une trireme marchant sur des roues, mon
+grand voile brode par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an
+d'une facon particuliere; et quand il s'etait montre dans toutes les
+rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortege
+psalmodiant toujours, il montait pas a pas la colline de l'Acropole,
+frolait les Propylees, et entrait au Parthenon.
+
+Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas
+une idee! Voila que je tremble plus qu'une femme.
+
+Elle apercoit une ruine derriere elle, pousse un cri, et frappee au
+front, tombe par terre a la renverse.
+
+HERCULE
+
+a rejete sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos,
+mordant ses levres, il fait des efforts demesures pour soutenir l'Olympe
+qui s'ecroule.
+
+j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tue
+beaucoup de rois. J'ai casse la corne d'Acheloues, un grand fleuve. J'ai
+coupe des montagnes, j'ai reuni des oceans. Les pays esclaves, je les
+delivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules.
+J'ai traverse le desert ou l'on a soif. J'ai defendu les Dieux, et je me
+suis degage d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras
+faiblissent. Je meurs!
+
+Il est ecrase sous les decombres.
+
+PLUTON
+
+C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire?
+
+Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tete, Tantale
+eut la levre mouillee, la roue d'Ixion s'arreta.
+
+Cependant, les Keres etendaient leurs ongles pour retenir les ames; les
+Furies en desespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et
+Cerbere, attache par toi avec une chaine, ralait, en bavant de ses
+trois gueules.
+
+Tu avais laisse la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des
+hommes a penetre le Tartare!
+
+Il sombre dans les tenebres.
+
+NEPTUNE
+
+Mon trident ne souleve plus de tempetes. Les monstres qui faisaient peur
+sont pourris au fond des eaux.
+
+Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'ecume, les vertes
+Nereides qu'on distinguait a l'horizon, les Sirenes ecailleuses arretant
+les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui
+soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaiete de la mer
+a disparu!
+
+Je n'y survivrai pas! Que le vaste Ocean me recouvre!
+
+Il s'evanouit dans l'azur.
+
+DIANE
+
+habillee de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups:
+
+L'independance des grands bois m'a grisee, avec la senteur des fauves et
+l'exhalaison des marecages. Les femmes, dont je protegeais les
+grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous
+l'incantation des sorcieres. J'ai des desirs de violence et d'immensite.
+Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les
+reves!...
+
+Et un nuage qui passe l'emporte.
+
+MARS
+
+tete nue, ensanglante:
+
+D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armee,
+indifferent aux patries et pour le plaisir du carnage.
+
+Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flutes, en bon
+ordre, d'un pas egal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette
+haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands
+cris d'aigle. La guerre etait joyeuse comme un festin. Trois cents
+hommes s'opposerent a toute l'Asie.
+
+Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions!
+Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut
+finir comme un brave!
+
+Il se tue.
+
+VULCAIN
+
+essuyant avec une eponge ses membres en sueur:
+
+Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les
+fleuves qui roulent des metaux sous la terre!--Battez plus dur! a pleins
+bras! de toutes vos forces!
+
+Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les
+etincelles, et, marchant a tatons, s'egarent dans l'ombre.
+
+CERES
+
+debout dans son char, qui est emporte par des roues ayant des ailes a
+leur moyen:
+
+Arrete! arrete!
+
+On avait bien raison d'exclure les etrangers, les athees, les epicuriens
+et les chretiens! Le mystere de la corbeille est devoile, le sanctuaire
+profane, tout est perdu!
+
+Elle descend sur une pente rapide,--desesperee, criant, s'arrachant les
+cheveux.
+
+Ah! mensonge! Daira ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les
+morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur!
+
+L'abime l'engouffre.
+
+BACCHUS
+
+riant, frenetiquement:
+
+Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon epouse! La loi meme tombe en
+ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples!
+
+Le feu qui devora ma mere coule dans mes veines. Qu'il brule plus fort,
+dusse-je perir!
+
+Male et femelle, bon pour tous, je me livre a vous, Bacchantes! je me
+livre a vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres!
+Hurlez, dansez, tordez-vous! Deliez-le tigre et l'esclave! a dents
+feroces, mordez la chair!
+
+Et Pan, Silene, les Satyres, les Bacchantes, les Mimalloneides et les
+Menades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se
+jettent des fleurs, decouvrent un phallus, la baisent,--secouent les
+tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages,
+croquent des raisins, etranglent un bouc, et dechirent Bacchus.
+
+APOLLON
+
+fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent:
+
+J'ai laisse derriere moi Delos la pierreuse, tellement pure que tout
+maintenant y semble mort; et je tache de joindre Delphes avant que sa
+vapeur inspiratrice ne soit completement perdue. Les mulets broutent son
+laurier. La Pythie egaree ne se retrouve pas.
+
+Par une concentration plus forte, j'aurai des poemes sublimes, des
+monuments eternels; et toute la matiere sera penetree des vibrations de
+ma cithare!
+
+Il en pince les cordes. Elles eclatent, lui cinglent la figure. Il la
+rejette; et battant son quadrige avec fureur:
+
+Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idee
+pure!
+
+Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empetre par
+les morceaux du timon, l'emmelement des harnais, il tombe vers l'abime,
+la tete en bas.
+
+Le ciel s'est obscurci.
+
+VENUS
+
+violacee par le froid, grelotte.
+
+Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellenie.
+
+Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages etaient
+decoupes d'apres la forme de mes levres; et ses montagnes, plus blanches
+que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait
+mon ame dans l'ordonnance des fetes, l'arrangement des coiffures, le
+dialogue des philosophes, la constitution des republiques. Mais j'ai
+trop cheri les hommes! C'est l'Amour qui m'a deshonoree!
+
+Elle se renverse en pleurant.
+
+Le monde est abominable. L'air manque a ma poitrine!
+
+O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des ames, emporte-moi!
+
+Elle met un doigt sur sa bouche, et decrivant une immense parabole,
+tombe dans l'abime.
+
+On n'y voit plus. Les tenebres sont completes.
+
+Cependant il s'echappe des prunelles d'Hilarion comme deux fleches
+rouges.
+
+ANTOINE
+
+remarque enfin sa haute taille.
+
+Plusieurs fois deja, pendant que tu parlais, tu m'as semble grandir;--et
+ce n'etait pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne
+m'epouvante!
+
+Des pas se rapprochent.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+HILARION
+
+etend son bras.
+
+Regarde!
+
+Alors, sous un pale rayon de lune, Antoine distingue une interminable
+caravane qui defile sur la crete des roches;--et chaque voyageur, l'un
+apres l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre.
+
+Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros,
+Axiokeros, Axiokersa, reunis en faisceau, masques de pourpre et levant
+leurs mains.
+
+Esculape s'avance d'un air melancolique, sans meme voir Samos et
+Telesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis eleen, a forme
+de python, roule ses anneaux vers l'abime. Doespoene, par vertige, s'y
+lance elle-meme. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles
+de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et deboulent
+pele-mele dans le trou noir.
+
+Derriere eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles
+des prairies sont couvertes de poussiere, celles des bois gemissent et
+saignent, blessees par la hache des bucherons.
+
+Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les deesses infernales,
+en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs viperes, forment une
+pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuatre
+comme les mouches a viande, se devore les bras.
+
+Puis, dans un tourbillon disparaissent a la fois: Orthia la sanguinaire,
+Hymnie d'Orchomene, la Laphria des Patreens, Aphia d'Egine, Bendis de
+Thrace, Stymphalia a cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois
+prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles,
+rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.
+
+HILARION
+
+Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et
+l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxes,
+passant en revue son armee.
+
+La-bas, tres-loin, au milieu des brouillards, apercois-tu ce geant a
+barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe
+Zalmoxis, entre deux planetes: Artimpasa--Venus, et Orsiloche--la Lune.
+
+Plus loin, emergeant des nuages pales, sont les Dieux qu'on adorait chez
+les Cimmeriens, au dela meme de Thule!
+
+Leurs grandes salles etaient chaudes; et a la lueur des epees nues
+tapissant la voute, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire.
+Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par
+des demons; ou bien, ils ecoutaient les sorciers captifs faisant aller
+leurs mains sur les harpes de pierre.
+
+Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et
+leurs pieds se montrent par les dechirures de leurs sandales.
+
+Ils pleurent les prairies, ou sur des tertres de gazon ils reprenaient
+haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les
+monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des
+poles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui
+tournait avec eux.
+
+Une rafale de givre les enveloppe.
+
+Antoine abaisse son regard d'un autre cote.
+
+Et il apercoit,--se detachant en noir sur un fond rouge,--d'etranges
+personnages, avec des mentonnieres et des gantelets, qui se renvoient
+des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces,
+dansent frenetiquement.
+
+HILARION
+
+Ce sont les Dieux de l'Etrurie, les innombrables Aesars.
+
+Voici Tages, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main
+d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la
+terre. Qu'il y rentre!
+
+Nortia considere la muraille ou elle enfoncait des clous pour marquer le
+nombre des annees. La surface en est couverte, et la derniere periode
+accomplie.
+
+Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent
+en tremblant sous le meme manteau.
+
+ANTOINE
+
+ferme les yeux.
+
+Assez! assez!
+
+Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les
+Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant
+les trophees suspendus a leurs bras.
+
+Janus,--maitre des crepuscules, s'enfuit sur un belier noir; et, de ses
+deux visages, l'un est deja putrefie, l'autre s'endort de fatigue.
+
+Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tete, presse contre
+son coeur un vieux gateau en forme de roue.
+
+Vesta,--sous une coupole en ruine, tache de ranimer sa lampe eteinte.
+
+Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait
+ses devots.
+
+ANTOINE
+
+Grace! ils me fatiguent!
+
+HILARION
+
+Autrefois, ils amusaient!
+
+Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--a
+quatre pattes comme une bete, et saillie par un homme noir, tenant dans
+chaque main un flambeau.
+
+C'est la deesse d'Aricia, avec le demon Virbius. Son sacerdote, le roi
+du bois, devait etre un assassin;--et les esclaves en fuite, les
+depouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les eclopes
+du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas
+de devotion plus chere!
+
+Les patriciennes du temps de Marc-Antoine preferaient Libitina.
+
+Et il lui montre, sous des cypres et des rosiers, Une autre Femme--vetue
+de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards;
+des tentures noires, tous les ustensiles des funerailles. Ses diamants
+brillent de loin sous des toiles d'araignees. Les Larves comme des
+squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lemures, qui
+sont des fantomes, etendent leurs ailes de chauve-souris.
+
+Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, deracine, penche, tout couvert
+d'ordures.
+
+Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est devore par des
+chiens rouges.
+
+Les Dieux rustiques s'en eloignent en pleurant, Sartor, Sarrator,
+Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite
+manteaux a capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une
+claie, un epieu.
+
+HILARION
+
+C'etait leur ame qui faisait prosperer la villa, avec ses colombiers,
+ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours defendues par des
+filets, ses chaudes ecuries embaumees de cedre.
+
+Ils protegeaient tout le peuple miserable qui trainait les fers de ses
+jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au
+son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes,
+ceux qui poussaient par les petits chemins les anes charges de fumier.
+Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de
+fortifier ses bras; et les vachers a l'ombre des tilleuls, pres des
+calebasses de lait, alternaient leurs eloges sur des flutes de roseau.
+
+Antoine soupire.
+
+Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se decouvre un lit
+d'ivoire, environne par des gens qui tiennent des torches de sapin.
+
+Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'epousee!
+
+Domiduca devait l'amener, Virgo defaire sa ceinture, Subigo l'etendre
+sur le lit,--et Praema ecarter ses bras, en lui disant a l'oreille des
+paroles douces.
+
+Mais elle ne viendra pas! et ils congedient les autres: Nona et Decima
+gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et
+Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubepines eloigne de
+l'enfant les mauvais reves.
+
+Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donne la
+barbe, Stimula les premiers desirs, Volupia la premiere jouissance,
+Fabulinus appris a parler, Numera a compter, Camoena a chanter, Consus a
+reflechir.
+
+La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que
+Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-meme la complainte qu'elle
+hurlait a la mort des vieillards.
+
+Mais bientot sa voix est dominee par des cris aigus. Ce sont:
+
+LES LARES DOMESTIQUES
+
+accroupis au fond de l'atrium, vetus de peaux de chien, avec des fleurs
+autour du corps, tenant leurs mains fermees contre leurs joues, et
+pleurant tant qu'ils peuvent.
+
+Ou est la portion de nourriture qu'on nous donnait a chaque repas, les
+bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaiete des
+petits garcons jouant aux osselets sur les mosaiques de la cour? Puis,
+devenus grands ils suspendaient a notre poitrine leur bulle d'or ou
+de cuir.
+
+Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maitre en rentrant
+tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et
+l'etroite maison etait plus fiere qu'un palais et sacree comme
+un temple.
+
+Qu'ils etaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des
+Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes
+s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passe et aux
+esperances de l'avenir.
+
+Mais les aieux de cire peinte, enfermes derriere nous, se couvrent
+lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs
+deceptions, nous ont brise la machoire; sous la dent des rats nos corps
+de bois s'emiettent.
+
+Et les innombrables Dieux veillant aux portes, a la cuisine, au cellier,
+aux etuves, se dispersent de tous les cotes,--sous l'apparence d'enormes
+fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent.
+
+CREPITUS
+
+se fait entendre.
+
+Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un
+Dieu!
+
+L'Athenien me saluait comme un presage de fortune, tandis que le Romain
+devot me maudissait les poings leves et que le pontife d'Egypte,
+s'abstenant de feves, tremblait a ma voix et palissait a mon odeur.
+
+Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasees, qu'on se
+regalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux
+cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin,
+personne alors ne se genait. Les nourritures solides faisaient les
+digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se
+soulageaient avec lenteur.
+
+Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie,
+comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protege le sein
+de la nourrice, gonfle de veines bleuatres. J'etais joyeux. Je faisais
+rire! Et se dilatant d'aise a cause de moi, le convive exhalait toute sa
+gaiete par les ouvertures de son corps.
+
+J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scene,
+et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir a sa table. Dans les
+laticlaves des patriciens j'ai circule majestueusement! Les vases d'or,
+comme des tympanons, resonnaient sous moi;--et quand plein de murenes,
+de truffes et de pates, l'intestin du maitre se degageait avec fracas,
+l'univers attentif apprenait que Cesar avait dine!
+
+Mais a present, je suis confine dans la populace,--et l'on se recrie,
+meme a mon nom!
+
+Et Crepitus s'eloigne, en poussant un gemissement.
+
+Puis un coup de tonnerre;
+
+UNE VOIX
+
+J'etais le Dieu des armees, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
+
+J'ai deplie sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les
+sables mon peuple qui s'enfuyait.
+
+C'est moi qui ai brule Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous
+le Deluge! C'est moi qui ai noye Pharaon, avec les princes fils de rois,
+les chariots de guerre et les cochers.
+
+Dieux jaloux, j'execrais les autres Dieux. J'ai broye les impurs; j'ai
+abattu les superbes;--et ma desolation courait de droite et de gauche,
+comme un dromadaire qui est lache dans un champ de mais.
+
+Pour delivrer Israel, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de
+flamme leur parlaient dans les buissons.
+
+Parfumees de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes
+transparentes et des chaussures a talon haut, des femmes d'un coeur
+intrepide allaient egorger les capitaines. Le vent qui passait emportait
+les prophetes.
+
+J'avais grave ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple
+comme dans une citadelle. C'etait mon peuple. J'etais son Dieu! La terre
+etait a moi, les hommes a moi, avec leurs pensees, leurs oeuvres, leurs
+outils de labourage et leur posterite.
+
+Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derriere des courtines de
+pourpre et des candelabres allumes. J'avais, pour me servir, toute une
+tribu qui balancait des encensoirs, et le grand pretre en robe
+d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres precieuses, disposees
+dans un ordre symetrique.
+
+Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est
+dechire, les parfums de l'holocauste se sont perdus a tous les vents. Le
+chacal piaule dans les sepulcres; mon temple est detruit, mon peuple
+est disperse!
+
+On a etrangle les pretres avec les cordons de leurs habits. Les femmes
+sont captives, les vases sont tous fondus!
+
+La voix s'eloignant:
+
+J'etais le Dieu des armees, le Seigneur, le Seigneur Dieu!
+
+Alors il se fait un silence enorme, une nuit profonde.
+
+ANTOINE
+
+Tous sont passes.
+
+Il reste moi!
+
+dit QUELQU'UN.
+
+Et Hilarion est devant lui,--mais transfigure, beau comme un archange,
+lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir
+
+ANTOINE
+
+se renverse la tete.
+
+Qui donc es-tu?
+
+HILARION
+
+Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon desir n'a pas de
+bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes,
+sans haine, sans peur, sans pitie, sans amour, et sans Dieu. On
+m'appelle la Science.
+
+ANTOINE
+
+se rejette en arriere:
+
+Tu dois etre plutot ... le Diable!
+
+HILARION
+
+en fixant sur lui ses prunelles:
+
+Veux-tu le voir?
+
+ANTOINE
+
+ne se detache plus de ce regard; il est saisi par la curiosite du
+Diable. Sa terreur augmente, son envie devient demesuree.
+
+Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?...
+
+Puis dans un spasme de colere:
+
+L'horreur que j'en ai m'en debarrassera pour toujours.--Oui!
+
+Un pied fourchu se montre.
+
+Antoine a regret.
+
+Mais le Diable l'a jete sur ses cornes, et l'enleve.
+
+
+
+
+VI.
+
+
+Il vole sous lui, etendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes
+ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.
+
+ANTOINE
+
+Ou vais-je?
+
+Tout a l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuee m'emporte.
+Peut-etre que je suis mort, et que je monte vers Dieu?...
+
+Ah! comme je respire bien! L'air immacule me gonfle l'ame. Plus de
+pesanteur! plus de souffrance!
+
+En bas, sous moi, la foudre eclate, l'horizon s'elargit, des fleuves
+s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le desert, cette flaque
+d'eau l'Ocean.
+
+Et d'autres oceans paraissent, d'immenses regions que je ne connaissais
+pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des
+neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tache de decouvrir les
+montagnes ou le soleil, chaque soir, va se coucher.
+
+LE DIABLE
+
+Jamais le soleil ne se couche!
+
+Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un echo de sa
+pensee,--une reponse de sa memoire.
+
+Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'apercoit au
+milieu de l'azur qui tourne sur ses poles, en tournant autour du soleil.
+
+LE DIABLE
+
+Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme,
+humilie-toi!
+
+ANTOINE
+
+A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres
+feux.
+
+Le firmament n'est qu'un tissu d'etoiles.
+
+Ils montent toujours.
+
+Aucun bruit! pas meme le croassement des aigles! Rien!... et je me
+penche pour ecouter l'harmonie des planetes.
+
+LE DIABLE
+
+Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de
+Platon, le foyer de Philolaues, les spheres d'Aristote, ni les sept cieux
+des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voute de cristal!
+
+ANTOINE
+
+D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la penetre, au
+contraire, je m'y enfonce!
+
+Et il arrive devant la lune,--qui ressemble a un morceau de glace tout
+rond, plein d'une lumiere immobile.
+
+LE DIABLE
+
+C'etait autrefois le sejour des ames. Le bon Pythagore l'avait meme
+garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques.
+
+ANTOINE
+
+Je n'y vois que des plaines desolees, avec des crateres eteints, sous un
+ciel tout noir.
+
+Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler
+les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux!
+
+LE DIABLE
+
+l'emporte au milieu des etoiles.
+
+Elles s'attirent en meme temps qu'elles se repoussent. L'action de
+chacune resulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un
+auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre.
+
+ANTOINE
+
+Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie superieure aux
+plaisirs de la tendresse! Je halete stupefait devant l'enormite de Dieu!
+
+LE DIABLE
+
+Comme le firmament qui s'eleve a mesure que tu montes et grandira sous
+l'ascension de ta pensee;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'apres
+cette decouverte du monde, dans cet elargissement de l'infini.
+
+ANTOINE
+
+Ah! plus haut! plus haut! toujours!
+
+Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactee au zenith se
+developpe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles;
+dans ces fentes de sa clarte, s'allongent des espaces de tenebres. Il y
+a des pluies d'etoiles, des trainees de poussiere d'or, des vapeurs
+lumineuses qui flottent et se dissolvent.
+
+Quelquefois une comete passe tout a coup;--puis la tranquillite des
+lumieres innombrables recommence.
+
+Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en
+occupant ainsi toute l'envergure.
+
+Il se rappelle avec dedain l'ignorance des anciens jours, la mediocrite
+de ses reves. Les voila donc pres de lui ces globes lumineux qu'il
+contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes,
+la complexite de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et
+suspendus comme des pierres dans une fronde, decrire leurs orbites,
+pousser leurs hyperboles.
+
+Il apercoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx
+et le Centaure, la nebuleuse de la Dorade, les six soleils dans la
+constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple
+anneau du monstrueux Saturne! toutes les planetes, tous les astres que
+les hommes plus tard decouvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumieres,
+il surcharge sa pensee du calcul de leurs distances;--puis sa
+tete retombe.
+
+Quel est le but de tout cela?
+
+LE DIABLE
+
+Il n'y a pas de but!
+
+Comment Dieu aurait-il un but? Quelle experience a pu l'instruire,
+quelle reflexion le determiner?
+
+Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait
+inutile.
+
+ANTOINE
+
+Il a cree le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole!
+
+LE DIABLE
+
+Mais les etres qui peuplent la terre y viennent successivement. De meme,
+au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets differents de
+causes variees.
+
+ANTOINE
+
+La variete des causes est la volonte de Dieu!
+
+LE DIABLE
+
+Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonte, c'est admettre
+plusieurs causes et detruire son unite!
+
+Sa volonte n'est pas separable de son essence. Il n'a pu avoir une autre
+volonte, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe
+eternellement, il agit eternellement.
+
+Contemple le soleil! De ses bords s'echappent de hautes flammes lancant
+des etincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin
+que la derniere, au dela de ces profondeurs ou tu n'apercois que la
+nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derriere ceux-la d'autres, et
+encore d'autres, indefiniment ...
+
+ANTOINE
+
+Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abime.
+
+LE DIABLE
+
+s'arrete; et en le balancant mollement:
+
+Le neant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se
+meuvent sur le fond immuable de l'Etendue;--et comme si elle etait
+bornee par quelque chose, ce ne serait plus l'etendue, mais un corps,
+elle n'a pas de limites!
+
+ANTOINE
+
+beant:
+
+Pas de limites!
+
+LE DIABLE
+
+Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le
+sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de
+milliards de siecles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a
+pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Etendue
+se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace,
+telle ou telle grandeur, mais l'immensite!
+
+ANTOINE
+
+lentement:
+
+La matiere ... alors ... ferait partie de Dieu?
+
+LE DIABLE
+
+Pourquoi non? Peux-tu savoir ou il finit?
+
+ANTOINE
+
+Je me prosterne au contraire, je m'ecrase, devant sa puissance!
+
+LE DIABLE
+
+Et tu pretends le flechir! Tu lui parles, tu le decores meme de vertus,
+bonte, justice, clemence, au lieu de reconnaitre qu'il possede toutes
+les perfections!
+
+Concevoir quelque chose au dela, c'est concevoir Dieu au dela de Dieu,
+l'etre par-dessus l'etre. Il est donc le seul Etre, la seule substance.
+
+Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne
+serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme
+infini;--et s'il avait un corps, il serait compose de parties, il ne
+serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas
+une personne!
+
+ANTOINE
+
+Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les
+transports de mon ardeur, tout cela se serait en alle vers un mensonge
+... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un
+tourbillon de feuilles mortes!
+
+Il pleure.
+
+Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande ame, un Seigneur,
+un pere, que mon coeur adore et qui doit m'aimer!
+
+LE DIABLE
+
+Tu desires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il eprouvait de l'amour, de
+la colere ou de la pitie, il passerait de sa perfection a une perfection
+plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre a un sentiment, ni se
+contenir dans une forme.
+
+ANTOINE
+
+Un jour, pourtant, je le verrai!
+
+LE DIABLE
+
+Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini,
+dans un endroit restreint enfermant l'absolu!
+
+ANTOINE
+
+N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer
+pour le mal!
+
+LE DIABLE
+
+L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal
+est indifferent a Dieu puisque la terre en est couverte!
+
+Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruaute qu'il le
+conserve?
+
+Penses-tu qu'il soit continuellement a rajuster le monde comme une
+oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les
+etres depuis le vol du papillon jusqu'a la pensee de l'homme?
+
+S'il a cree l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence
+existe, la creation est defectueuse.
+
+Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit,
+le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs a un
+coin de l'etendue, a un milieu special, a un interet particulier.
+Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout!
+
+Le Diable a progressivement etire ses longues ailes; maintenant elles
+couvrent l'espace.
+
+ANTOINE
+
+n'y voit plus. Il defaille.
+
+Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'ame. Cela excede la portee
+de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule
+dans l'immensite des tenebres. Elles entrent en moi. Ma conscience
+eclate sous cette dilatation du neant!
+
+LE DIABLE
+
+Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermediaire de ton esprit. Tel
+qu'un miroir concave il deforme les objets;--et tout moyen te manque
+pour en verifier l'exactitude.
+
+Jamais tu ne connaitras l'univers dans sa pleine etendue; par consequent
+tu ne peux te faire une idee de sa cause, avoir une notion juste de
+Dieu, ni meme dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord
+connaitre l'Infini!
+
+La Forme est peut-etre une erreur de tes sens, la Substance une
+imagination de ta pensee.
+
+A moins que le monde etant un flux perpetuel des choses, l'apparence au
+contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la
+seule realite.
+
+Mais es-tu sur de voir? es-tu meme sur de vivre? Peut-etre qu'il n'y a
+rien!
+
+Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le
+regarde la gueule ouverte, pret a le devorer.
+
+Adore-moi donc! et maudis le fantome que tu nommes Dieu!
+
+Antoine leve les yeux, par un dernier mouvement d'espoir.
+
+Le Diable l'abandonne.
+
+ * * * * *
+
+ANTOINE
+
+se retrouve etendu sur le dos, au bord de la falaise.
+
+Le ciel commence a blanchir.
+
+Est-ce la clarte de l'aube, ou bien un reflet de la lune?
+
+Il tache de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents:
+
+J'eprouve une fatigue ... comme si tous mes os etaient brises!
+
+Pourquoi?
+
+Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et meme il me redisait tout ce que
+j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xenophane, d'Heraclite,
+de Melisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la creation, l'impossibilite de
+rien connaitre!
+
+Et j'avais cru pouvoir m'unir a Dieu!
+
+Riant amerement:
+
+Ah! demence! demence! Est-ce ma faute? La priere m'est intolerable! J'ai
+le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il debordait d'amour!...
+
+Le sable, le matin, fumait a l'horizon comme la poussiere d'un
+encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'epanouissaient sur
+la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semble que tous les
+etres et toutes les choses, recueillis dans le meme silence, adoraient
+avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, felicites de l'extase,
+presents du ciel, qu'etes-vous devenus!
+
+Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, a la recherche d'une
+solitude pour etablir des monasteres. C'etait le dernier soir; et nous
+pressions nos pas, en murmurant des hymnes, cote a cote, sans parler. A
+mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps
+s'allongeaient comme deux obelisques grandissant toujours et qui
+auraient marche devant nous. Avec les morceaux de nos batons, ca et la
+nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit
+fut lente a venir; et des ondes noires se repandaient sur la terre
+qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel.
+
+Quand j'etais un enfant, je m'amusais avec des cailloux a construire des
+ermitages. Ma mere, pres de moi, me regardait.
+
+Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant a pleines mains ses
+cheveux blancs. Et son cadavre est reste etendu au milieu de la cabane,
+sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une
+hyene en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur!
+
+Il sanglote.
+
+Non, Ammonaria ne l'aura pas quittee!
+
+Ou est-elle maintenant, Ammonaria?
+
+Peut-etre qu'au fond d'une etuve elle retire ses vetements l'un apres
+l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la premiere tunique, la
+seconde plus legere, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome
+enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiede mosaique.
+Sa chevelure a l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et
+suffoquant un peu dans l'atmosphere trop chaude, elle respire, la taille
+cambree, les deux seins en avant. Tiens!... voila ma chair qui se
+revolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux
+supplices a la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne!
+
+Il se penche, et regarde le precipice.
+
+L'homme qui tomberait serait tue. Rien de plus facile, en se roulant sur
+le cote gauche; c'est un mouvement a faire! un seul.
+
+Alors apparait
+
+UNE VIEILLE FEMME
+
+Antoine se releve dans un sursaut d'epouvante.--Il croit voir sa mere
+ressuscitee.
+
+Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur.
+
+Un linceul noue autour de sa tete, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au
+bas de ses doux jambes, minces comme des bequilles. L'eclat de ses
+dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites
+de ses yeux sont pleins de tenebres, et au fond deux flammes vacillent,
+comme des lampes de sepulcre.
+
+Avance, dit-elle. Qui te retient?
+
+ANTOINE
+
+balbutiant:
+
+J'ai peur de commettre un peche!
+
+ELLE
+
+reprend:
+
+Mais le roi Sauel s'est tue! Razias, un juste, s'est tue! Sainte Pelagie
+d'Antioche s'est tuee! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres
+saintes, se sont tuees;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui
+couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en
+jouir plus vite, les vierges de Milet s'etranglaient avec leurs cordons.
+Le philosophe Hegesias, a Syracuse, la prechait si bien qu'on desertait
+les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome
+se la procurent comme debauche.
+
+ANTOINE
+
+Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachoretes y succombent.
+
+LA VIEILLE
+
+Faire une chose qui vous egale a Dieu, pense donc! Il t'a cree, tu vas
+detruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance
+d'Erostrate n'etait pas superieure. Et puis, ton corps s'est assez moque
+de ton ame pour que tu t'en venges a la fin. Tu ne souffriras pas. Ce
+sera vite termine. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide,
+peut-etre?
+
+Antoine ecoute sans repondre;--et de l'autre cote parait:
+
+UNE AUTRE FEMME
+
+jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria.
+
+Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, tres-grasse, avec du
+fard sur les joues et des roses sur la tete. Sa longue robe chargee de
+paillettes a des miroitements metalliques; ses levres charnues
+paraissent sanguinolentes, et ses paupieres un peu lourdes sont
+tellement noyees de langueur qu'on la dirait aveugle.
+
+Elle murmure:
+
+Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te
+mene et selon le desir de tes yeux!
+
+ANTOINE
+
+Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles!
+
+ELLE
+
+reprend:
+
+Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand
+tu seras dans l'atrium ou murmure un jet d'eau, une femme se
+presentera--en peplos de soie blanche lame d'or, les cheveux denoues, le
+rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu gouteras
+dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin.
+
+Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adulteres, les escalades,
+les enlevements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait
+habillee.
+
+As-tu serre contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu
+les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux
+de larmes douces!
+
+Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la
+lumiere de la lune? A la pression de vos mains jointes un fremissement
+vous parcourt; vos yeux rapproches epanchent de l'un a l'autre comme des
+ondes immaterielles, et votre coeur s'emplit; il eclate; c'est un suave
+tourbillon, une ivresse debordante ...
+
+LA VIEILLE
+
+On n'a pas besoin de posseder les joies pour en sentir l'amertume! Rien
+qu'a les voir de loin, le degout vous en prend. Tu dois etre fatigue par
+la monotonie des memes actions, la duree des jours, la laideur du monde,
+la betise du soleil!
+
+ANTOINE
+
+Oh! oui, tout ce qu'il eclaire me deplait!
+
+LA JEUNE
+
+Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des
+fontaines sous le sable, une delectation dans les hasards que tu
+meprises; et meme il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie
+de la serrer contre son coeur.
+
+LA VIEILLE
+
+Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu esperes que bientot elle te
+recouvrira!
+
+LA JEUNE
+
+Cependant, tu crois a la resurrection de la chair, qui est le transport
+de la vie dans l'eternite!
+
+La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore decharnee; et
+au-dessus de son crane, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait
+des cercles dans l'air.
+
+La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent,
+ses yeux roulent moelleusement.
+
+LA PREMIERE
+
+dit, en ouvrant les bras:
+
+Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'eternelle serenite!
+
+et
+
+LA SECONDE
+
+en offrant ses seins:
+
+Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inepuisable!
+
+Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur
+l'epaule.
+
+Le linceul s'ecarte, et decouvre le squelette de La Mort.
+
+La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la
+taille mince avec la croupe enorme et de grands cheveux ondes s'envolant
+par le bout.
+
+Antoine reste immobile entre les deux, les considerant.
+
+LA MORT
+
+lui dit:
+
+Tout de suite ou tout a l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les
+soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe
+des champs. Je vole plus haut que l'epervier, je cours plus vite que la
+gazelle, j'atteins meme l'esperance, j'ai vaincu le fils de Dieu!
+
+LA LUXURE
+
+Ne resiste pas; je suis l'omnipotente! Les forets retentissent de mes
+soupirs, les flots sont remues par mes agitations. La vertu, le courage,
+la piete se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme
+pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se
+retourne vers moi!
+
+LA MORT
+
+Je te decouvrirai ce que tu tachais de saisir, a la lueur des flambeaux,
+sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au dela des Pyramides,
+dans ces grands sables composes de debris humains. De temps a autre, un
+fragment de crane roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussiere,
+tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensee, confondue avec
+elle, s'abimait dans le neant.
+
+LA LUXURE
+
+Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspire d'obscenes amours.
+On se precipite a des rencontres qui effrayent. On rive des chaines que
+l'on maudit. D'ou vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance
+des reves, l'immensite de ma tristesse?
+
+LA MORT
+
+Mon ironie depasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir
+aux funerailles des rois, a l'extermination d'un peuple;--et on fait la
+guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or,
+un deploiement de ceremonie pour me rendre plus d'hommages.
+
+LA LUXURE
+
+Ma colere vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs
+d'agonisant et des aspects de cadavre.
+
+LA MORT
+
+C'est moi qui te rends serieuse; enlacons-nous!
+
+La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et
+chantent ensemble:
+
+--Je hate la dissolution de la matiere!
+
+--Je facilite l'eparpillement des germes!
+
+--Tu detruis, pour mes renouvellements!
+
+--Tu engendres, pour mes destructions!
+
+--Active ma puissance!
+
+--Feconde ma pourriture!
+
+Et leur voix, dont les echos se deroulant emplissent l'horizon, devient
+tellement forte qu'Antoine en tombe a la renverse.
+
+Une secousse, de temps a autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il
+apercoit au milieu des tenebres une maniere de monstre devant lui.
+
+C'est une tete de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse
+de femme d'une blancheur nacree. En dessous, un linceul etoile de points
+d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, a la maniere d'un
+ver gigantesque qui se tiendrait debout.
+
+La vision s'attenue, disparait.
+
+ANTOINE
+
+se releve.
+
+Encore une fois c'etait le Diable, et sous son double aspect: l'esprit
+de fornication et l'esprit de destruction.
+
+Aucun des deux ne m'epouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens
+eternel.
+
+Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la
+continuite de la vie.
+
+Mais la Substance etant unique, pourquoi les Formes sont-elles variees?
+
+Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps
+ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaitrait le lien de
+la matiere et de la pensee, en quoi l'Etre consiste!
+
+Ce sont ces figures-la qui etaient peintes a Babylone sur la muraille du
+temple de Belus, et elles couvraient une mosaique dans le port de
+Carthage. Moi-meme, j'ai quelquefois apercu dans le ciel comme des
+formes d'esprits. Ceux qui traversent le desert rencontrent des animaux
+depassant toute conception ...
+
+Et en face, de l'autre cote du Nil, voila que le Sphinx apparait.
+
+Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche
+sur le ventre.
+
+Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de
+dragon se frappant les ailes, la Chimere aux yeux verts,
+tournoie, aboie.
+
+Les anneaux de sa chevelure, rejetes d'un cote, s'entremelent aux poils
+de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent
+au balancement de tout son corps.
+
+LE SPHINX
+
+est immobile, et regarde la Chimere:
+
+Ici, Chimere; arrete-toi!
+
+LA CHIMERE
+
+Non, jamais!
+
+LE SPHINX
+
+Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort!
+
+LA CHIMERE
+
+Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet!
+
+LE SPHINX
+
+Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements
+dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit!
+
+LA CHIMERE
+
+Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible!
+
+LE SPHINX
+
+Pour demeurer avec moi, tu es trop folle!
+
+LA CHIMERE
+
+Pour me suivre, tu es trop lourd!
+
+LE SPHINX
+
+Ou vas-tu donc, que tu cours si vite?
+
+LA CHIMERE
+
+Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je
+rase les flots, je jappe au fond des precipices, je m'accroche par la
+gueule au pan des nuees; avec ma queue trainante, je raye les plages, et
+les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes epaules. Mais
+toi, je te retrouve perpetuellement immobile, ou bien du bout de ta
+griffe dessinant des alphabets sur le sable.
+
+LE SPHINX
+
+C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule.
+
+La mer se retourne dans son lit, les bles se balancent sous le vent, les
+caravanes passent, la poussiere s'envole, les cites s'ecroulent;--et mon
+regard, que rien ne peut devier, demeure tendu a travers les choses sur
+un horizon inaccessible.
+
+LA CHIMERE
+
+Moi, je suis legere et joyeuse! Je decouvre aux hommes des perspectives
+eblouissantes avec des paradis dans les nuages et des felicites
+lointaines. Je leur verse a l'ame les eternelles demences, projets de
+bonheur, plans d'avenir, reves de gloire, et les serments d'amour et les
+resolutions vertueuses.
+
+Je pousse aux perilleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai cisele
+avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai
+suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entoure d'un mur
+d'orichalque les quais de l'Atlantide.
+
+Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs
+ineprouves. Si j'apercois quelque part un homme dont l'esprit repose
+dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'etrangle.
+
+LE SPHINX
+
+Tous ceux que le desir de Dieu tourmente, je les ai devores.
+
+Les plus forts, pour gravir jusqu'a mon front royal, montent aux stries
+de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les
+prend; et ils tombent d'eux-memes a la renverse.
+
+Antoine commence a trembler.
+
+Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le desert,--ayant a ces cotes
+deux betes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'epaule.
+
+LE SPHINX
+
+O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour desennuyer ma tristesse!
+
+LA CHIMERE
+
+O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyene en chaleur je
+tourne autour de toi, sollicitant les fecondations dont le besoin
+me devore.
+
+Ouvre la gueule, leve tes pieds, monte sur mon dos!
+
+LE SPHINX
+
+Mes pieds, depuis qu'ils sont a plat, ne peuvent plus se relever. Le
+lichen, comme une dartre, a pousse sur ma gueule. A force de songer, je
+n'ai plus rien a dire.
+
+LA CHIMERE
+
+Tu mens, sphinx hypocrite! D'ou vient toujours que tu m'appelles et me
+renies?
+
+LE SPHINX
+
+C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne!
+
+LA CHIMERE
+
+Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi!
+
+Elle aboie.
+
+LE SPHINX
+
+Tu remues, tu m'echappes!
+
+Il grogne.
+
+LA CHIMERE
+
+Essayons!--tu m'ecrases!
+
+LE SPHINX
+
+Non! impossible!
+
+Et en s'enfoncant peu a peu, il disparait dans le sable,--tandis que la
+Chimere, qui rampe la langue tiree, s'eloigne en decrivant des cercles.
+
+L'haleine de sa bouche a produit un brouillard.
+
+Dans cette brume, Antoine apercoit des enroulements de nuages, des
+courbes indecises.
+
+Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains;
+
+Et d'abord s'avance
+
+LE GROUPE DES ASTOMI
+
+pareils a des bulles d'air que traverse le soleil.
+
+Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les
+sons faux nous ecorchent, les tenebres nous aveuglent. Composes de
+brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des
+reves, pas des etres tout a fait ...
+
+LES NISNAS
+
+n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitie
+du corps, qu'une moitie du coeur. Et ils disent, tres-haut:
+
+Nous vivons fort a notre aise dans nos moities de maisons, avec nos
+moities de femmes et nos moities d'enfants.
+
+LES BLEMMYES
+
+absolument prives de tete:
+
+Nos epaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de
+rhinoceros ni d'elephant qui soit capable de porter ce que nous portons.
+
+Des especes de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos
+poitrines, voila tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des
+secretions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles interieurs.
+
+Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, cotoyant
+tous les abimes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus
+heureux, les plus vertueux.
+
+LES PYGMEES
+
+Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur
+la bosse d'un dromadaire.
+
+On nous brule, on nous noie, ou nous ecrase; et toujours, nous
+reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantite!
+
+LES SCIAPODES
+
+Retenus a la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous
+vegetons a l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumiere
+nous arrive a travers l'epaisseur de nos talons. Point de derangement et
+point de travail!--La tete le puis bas possible, c'est le secret
+du bonheur!
+
+Leurs cuisses levees ressemblant a des troncs d'arbres, se multiplient.
+
+Et une foret parait. De grands singes y courent a quatre pattes; ce sont
+des hommes a tete de chien.
+
+LES CYNOCEPHALES
+
+Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons
+les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos tetes, en guise
+de bonnets.
+
+Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les
+yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous etalons notre
+turpitude en plein soleil.
+
+Lacerant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant
+les femmes, nous sommes les maitres,--par la force de nos bras et la
+ferocite de notre coeur.
+
+Hardi, compagnons! Faites claquer vos machoires!
+
+Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur
+leurs dos velus.
+
+Antoine hume la fraicheur des feuilles vertes.
+
+Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout a coup parait un
+grand cerf noir, a tete de taureau, qui porte entre les oreilles un
+buisson de cornes blanches.
+
+LE SADHUZAG
+
+Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flutes.
+
+Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent
+a moi les betes ravies. Les serpents s'enroulent a mes jambes, les
+guepes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et
+les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Ecoute!
+
+Il renverse son bois, d'ou s'echappe une musique ineffablement douce.
+
+Antoine presse son coeur a deux mains. Il lui semble que cette melodie
+va emporter son ame.
+
+LE SADHUZAG
+
+Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un
+bataillon de lances, exhale un hurlement; les forets tressaillent, les
+fleuves remontent, la gousse des fruits eclate, et les herbes se
+dressent comme la chevelure d'un lache.
+
+--Ecoute!
+
+Il penche ses rameaux, d'ou sortent des cris discordants; Antoine est
+comme dechire.
+
+Et son horreur augmente en voyant:
+
+LE MARTICHORAS
+
+gigantesque lion rouge, a figure humaine, avec trois rangees de dents.
+
+Les moires de mon pelage ecarlate se melent au miroitement des grands
+sables. Je souffle par mes narines l'epouvante des solitudes. Je crache
+la peste. Je mange les armees, quand elles s'aventurent dans le desert.
+
+Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillees en scie; et
+ma queue, qui se contourne, est herissee de dards que je lance a droite,
+a gauche, en avant, en arriere.--Tiens! tiens!
+
+Le Martichoras jette les epines de sa queue; qui s'irradient comme des
+fleches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en
+claquant sur le feuillage.
+
+LE CATOBLEPAS
+
+buffle noir, avec une tete de porc tombant jusqu'a terre, et rattachee a
+ses epaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vide.
+
+Il est vautre tout a plat; et ses pieds disparaissent sous l'enorme
+criniere a poils durs qui lui couvre le visage.
+
+Gras, melancolique, farouche, je reste continuellement a sentir sous mon
+ventre la chaleur de la boue. Mon crane est tellement lourd qu'il m'est
+impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la
+machoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes veneneuses
+arrosees de mon haleine. Une fois, je me suis devore les pattes sans
+m'en apercevoir.
+
+Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont
+morts. Si je relevais mes paupieres,--mes paupieres roses et
+gonflees,--tout de suite, tu mourrais.
+
+ANTOINE
+
+Oh! celui-la!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidite
+m'attire. Non! non! je ne veux pas!
+
+Il regarde par terre fixement.
+
+Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse
+
+LE BASILIC
+
+grand serpent violet a crete trilobee, avec deux dents, une en haut, une
+en bas.
+
+Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu,
+c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuees, des cailloux, des
+arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marecages. Ma
+temperature entretient les volcans; je fais l'eclat des pierreries et la
+couleur des metaux.
+
+LE GRIFFON
+
+lion a bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le
+cou bleu.
+
+Je suis le maitre des splendeurs profondes. Je connais le secret des
+tombeaux ou dorment les vieux rois.
+
+Une chaine, qui sort du mur, leur tient la tete droite. Pres d'eux, dans
+des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimees flottent sur des
+liquides noirs. Leurs tresors sont ranges dans des salles, par losanges,
+par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des
+tombeaux, apres de longs voyages au milieu des tenebres etouffantes, il
+y a des fleuves d'or avec des forets de diamant, des prairies
+d'escarboucles, des lacs de mercure.
+
+Adosse contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'epie de
+mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense,
+jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements
+des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu
+humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ...
+Vite! vite!
+
+Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.
+
+Mille voix lui repondent. La foret tremble.
+
+Et toutes sortes de betes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitie
+cerf et moitie boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par
+derriere, et dont les genitoires sont a rebours; le python Aksar, de
+soixante coudees, qui epouvanta Moise; la grande belette Pastinaca, qui
+tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbecile par son
+contact; le Mirag, lievre cornu, habitant des iles de la mer. Le leopard
+Phalmant creve son ventre a force de hurler; le Senad, ours a trois
+tetes, dechire ses petits avec sa langue; le chien Cepus repand sur les
+rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent a
+bourdonner, des crapauds a sauter, des serpents a siffler. Des eclairs
+brillent. La grele tombe.
+
+Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des
+tetes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux a queue de
+serpent, des pourceaux a mufle de tigre, des chevres a croupe d'ane, des
+grenouilles velues comme des ours, des cameleons grands comme des
+hippopotames, des veaux a deux tetes dont l'une pleure et l'autre
+beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme
+des toupies, des ventres ailes qui voltigent comme des moucherons.
+
+Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches.
+Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines
+se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs
+clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule
+bouchee s'entre-devorent.
+
+S'etouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils
+grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec
+un balancement regulier, comme si le sol etait le pont d'un navire. Il
+sent contre ses mollets la trainee des limaces, sur ses mains le froid
+des viperes; et des araignees filant leur toile l'enferment dans
+leur reseau.
+
+Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout a coup devient
+bleu, et
+
+LA LICORNE
+
+se presente.
+
+Au galop! au galop!
+
+J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tete couleur de pourpre,
+le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures
+de l'arc-en-ciel.
+
+Je voyage de la Chaldee au desert tartare, sur les bords du Gange et
+dans la Mesopotamie. Je depasse les autruches. Je cours si vite que je
+traine le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans
+les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent
+au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
+
+Au galop! au galop!
+
+Antoine la regarde s'enfuir.
+
+Et ses yeux restant leves, il apercoit tous les oiseaux qui se
+nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des
+montagnes de Caff, les Homai des Arabes qui sont les ames d'hommes
+assassines. Il entend les perroquets proferer des paroles humaines, puis
+les grands palmipedes pelasgiens qui sanglotent comme des enfants ou
+ricanent comme de vieilles femmes.
+
+Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.
+
+Au loin des jets d'eau s'elevent, lances par des baleines; et du fond de
+l'horizon
+
+LES BETES DE LA MER
+
+rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelees comme des
+scies, s'avancent en se trainant sur le sable.
+
+Tu vas venir avec nous, dans nos immensites ou personne encore n'est
+descendu!
+
+Des peuples divers habitent les pays de l'Ocean. Les uns sont au sejour
+des tempetes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes
+froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par
+leur trompe le reflux des marees, ou portent sur leurs epaules le poids
+des sources de la mer.
+
+Des phosphorescences brillent a la moustache des phoques, aux ecailles
+des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon
+se deroulent comme des cables, des huitres font crier leurs charnieres,
+des polypes deploient leurs tentacules, des meduses fremissent pareilles
+a des boules de cristal, des eponges flottent, des anemones crachent de
+l'eau; des mousses, des varechs ont pousse.
+
+Et toutes sortes de plantes s'etendent en rameaux, se tordent en
+vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en eventail. Des courges
+ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents.
+
+Les Dedaims de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des tetes
+humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe.
+
+Les vegetaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des
+polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs
+branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un
+papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle
+grise bondit. Des insectes pareils a des petales de roses, garnissent un
+arbuste; des debris d'ephemeres font sur le sol une couche neigeuse.
+
+Et puis les plantes se confondent avec les pierres.
+
+Des cailloux ressemblent a des cerveaux, des stalactites a des mamelles,
+des fleurs de fer a des tapisseries ornees de figures.
+
+Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des
+empreintes de buissons et de coquilles--a ne savoir si ce sont les
+empreintes de ces choses-la, ou ces choses elles-memes. Des diamants
+brillent comme des yeux, des mineraux palpitent.
+
+Et il n'a plus peur!
+
+Il se couche a plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant
+son haleine, il regarde.
+
+Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent a manger; des fougeres
+dessechees se remettent a fleurir; des membres qui manquaient
+repoussent.
+
+Enfin, il apercoit de petites masses globuleuses, grosses comme des
+tetes d'epingles et garnies de cils tout autour. Une vibration
+les agite.
+
+ANTOINE
+
+delirant:
+
+O bonheur! bonheur! j'ai vu naitre la vie, j'ai vu le mouvement commencer.
+Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de
+voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des
+ailes, une carapace, une ecorce, souffler de la fumee, porter une trompe,
+tordre mon corps, me diviser partout, etre en tout, m'emaner avec les
+odeurs, me developper comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme
+le son, briller comme la lumiere, me blottir sur toutes les formes,
+penetrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matiere,--etre la
+matiere!
+
+Le jour enfin parait; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on releve,
+des nuages d'or en s'enroulant a larges volutes decouvrent le ciel.
+
+Tout au milieu, et dans le disque meme du soleil, rayonne la face de
+Jesus-Christ.
+
+Antoine fait le signe de la croix et se remet en prieres.
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE ***
+
+***** This file should be named 10982.txt or 10982.zip *****
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+works. See paragraph 1.E below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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