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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La tentation de Saint Antoine + +Author: Gustave Flaubert + +Release Date: February 8, 2004 [EBook #10982] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE *** + + + +Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe + + + + + +LA TENTATION DE SAINT ANTOINE + +PAR + +GUSTAVE FLAUBERT + + + +A LA MEMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN + +DECEDE A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL + +Le 3 avril 1848 + + + + +I. + + +C'est dans la Thebaide, au haut d'une montagne, sur une plate-forme +arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres. + +La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de +roseaux, a toit plat, sans porte. On distingue dans l'interieur une +cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stele de bois, un gros +livre; par terre, ca et la, des filaments de sparterie, deux ou trois +nattes, une corbeille, un couteau. + +A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantee dans le sol; et, +a l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur +l'abime, car la montagne est taillee a pic, et le Nil semble faire un +lac au bas de la falaise. + +La vue est bornee a droite et a gauche par l'enceinte des roches. Mais +du cote du desert, comme des plages qui se succederaient, d'immenses +ondulations paralleles d'un blond cendre s'etirent les unes derriere les +autres, en montant toujours;--puis au dela des sables, tout au loin, la +chaine libyque forme un mur couleur de craie, estompe legerement par des +vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord, +est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zenith des nuages de pourpre, +disposes comme les flocons d'une criniere gigantesque, s'allongent sur +la voute bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur +prennent une paleur nacree; les buissons, les cailloux, la terre, tout +maintenant parait dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une +poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de +la lumiere. + +SAINT-ANTOINE + +qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de +chevre, est assis, jambes croisees, entrain de faire des nattes. Des que +le soleil disparait, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon: + +Encore un jour! un jour de passe! + +Autrefois pourtant, je n'etais pas si miserable! Avant la fin de la +nuit, je commencais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve +chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur +mon epaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais a ranger tout +dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tachais que les nattes fussent +bien egales et les corbeilles legeres; car mes moindres actions me +semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de penible. + +A des heures reglees je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras +etendus je sentais comme une fontaine de misericorde qui s'epanchait du +haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?... + +Il marche dans l'enceinte des roches, lentement. + +Tous me blamaient lorsque j'ai quitte la maison. Ma mere s'affaissa +mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et +l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir +au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru +apres moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussiere, et sa +tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascete qui +m'emmenait lui a crie des injures. Nos deux chameaux galopaient +toujours; et je n'ai plus revu personne. + +D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un +enchantement circule dans ces palais souterrains, ou les tenebres ont +l'air epaissies par l'ancienne fumee des aromates. Du fond des +sarcophages j'ai entendu s'elever une voix dolente qui m'appelait; ou +bien, je voyais vivre, tout a coup, les choses abominables peintes sur +les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle +en ruines. La, j'avais pour compagnie des scorpions se trainant parmi +les pierres, et au-dessus de ma tete, continuellement des aigles qui +tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'etais dechire par des griffes, +mordu par des becs, frole par des ailes molles; et d'epouvantables +demons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois +meme, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont +secouru, puis emmene avec eux. + +Alors, j'ai voulu m'instruire pres du bon vieillard Didyme. Bien qu'il +fut aveugle, aucun ne l'egalait dans la connaissance des Ecritures. +Quand la lecon etait finie, il reclamait mon bras pour se promener. Je +le conduisais sur le Paneum, d'ou l'on decouvre le Phare et la haute +mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de +toutes les nations, jusqu'a des Cimmeriens vetus de peaux d'ours, et des +Gymnosophistes du Gange frottes de bouse de vache. Mais sans cesse, il +y avait quelque bataille dans les rues, a cause des Juifs refusant de +payer l'impot, ou des seditieux qui voulaient chasser les Romains. +D'ailleurs la ville est pleine d'heretiques, des sectateurs de Manes, de +Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et +vous convaincre. + +Leurs discours me reviennent quelquefois dans la memoire. On a beau n'y +pas faire attention, cela trouble. + +Je me suis refugie a Colzim; et ma penitence fut si haute que je n'avais +plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblerent autour de moi pour devenir +des anachoretes. Je leur ai impose une regle pratique, en haine des +extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait +de partout des messages. On venait me voir de tres-loin. + +Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre +m'entraina dans Alexandrie. La persecution avait cesse depuis trois jours. + +Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arreta devant le temple de +Serapis. C'etait, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur +voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue +etait attachee contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des +lanieres; a chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est +retournee, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, a travers ses +longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaitre +Ammonaria ... + +Cependant ... celle-la etait plus grande ..., et belle ..., +prodigieusement! + +Il se passe les mains sur le front. + +Non! non! je ne veux pas y penser! + +Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens. +Tout s'est borne a des invectives et a des risees. Mais, depuis lors, +il a ete calomnie, depossede de son siege, mis en fuite. Ou est-il, +maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiete si peu de me donner des +nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitte, Hilarion comme les autres! + +Il avait peut-etre quinze ans quand il est venu; et son intelligence +etait si curieuse qu'il m'adressait a chaque moment des questions. Puis, +il ecoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me +les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs a +faire rire les patriarches. C'etait un fils pour moi! + +Le ciel est rouge, la terre completement noire. Sous les rafales du vent +des trainees de sable se levent comme de grands linceuls, puis +retombent. Dans une eclaircie, tout a coup, passent des oiseaux formant +un bataillon triangulaire, pareil a un morceau de metal, et dont les +bords seuls fremissent. + +Antoine les regarde. + +Ah! que je voudrais les suivre! + +Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemple avec envie les longs +bateaux, dont les voiles ressemblent a des ailes, et surtout quand ils +emmenaient au loin ceux que j'avais recus chez moi! Quelles bonnes +heures nous avions! quels epanchements! Aucun ne m'a plus interesse +qu'Ammon; il me racontait son voyage a Rome, les Catacombes, le Colisee, +la piete des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas +voulu partir avec lui! D'ou vient mon obstination a continuer une vie +pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie, +puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules a part, et +cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble +a l'eglise, ou l'on voit accroches trois martinets qui servent a punir +les delinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline +est severe. + +Ils ne manquent pas de certaines douceurs, neanmoins. Des fideles leur +apportent des oeufs, des fruits, et meme des instruments propres a oter +les epines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de +Pabene ont un radeau pour aller chercher les provisions. + +Mais j'aurais mieux servi mes freres en etant tout simplement un pretre. +On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorite +dans les familles. + +D'ailleurs les laiques ne sont pas tous damnes, et il ne tenait qu'a moi +d'etre ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma +chambre une sphere de roseaux, toujours des tablettes a la main, des +jeunes gens autour de moi, et a ma porte, comme enseigne, une couronne +de laurier suspendue. + +Mais il y a trop d'orgueil a ces triomphes! Soldat valait mieux. J'etais +robuste et hardi,--assez pour tendre le cable des machines, traverser +les forets sombres, entrer casque en tete dans les villes fumantes!... +Rien ne m'empechait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de +publicain au peage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris +des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantites d'objets +curieux ... + +Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fete sur la riviere de +Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des +tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au dela, des +arbres tailles en cone protegent contre le vent du sud les fermes +tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces +colonnettes, rapprochees comme les batons d'une claire-voie; et par ces +intervalles le maitre, etendu sur un long siege, apercoit toutes ses +plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les bles, le pressoir ou +l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par +terre, sa femme se penche pour l'embrasser. + +Dans l'obscurite blanchatre de la nuit, apparaissent ca et la des +museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. +Antoine marche vers eux. Des graviers deroulent, les betes s'enfuient. +C'etait un troupeau de chacals. + +Un seul est reste, et qui se tient sur deux pattes, le corps en +demi-cercle et la tete oblique, dans une pose pleine de defiance. + +Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement. + +Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparait. + +Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui! + +Riant amerement: + +C'est une si belle existence que de tordre au feu des batons de palmier +pour faire des houlettes, et de faconner des corbeilles, de coudre des +nattes, puis d'echanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui +vous brise les dents! Ah! misere de moi! est-ce que ca ne finira pas! +Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez! + +Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis +s'arrete hors d'haleine, eclate en sanglots et se couche par terre, +sur le flanc. + +La nuit est calme; des etoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le +claquement des tarentules. + +Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui +pleure, l'apercoit. + +Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous! + +Il entre dans sa cabane, decouvre un charbon enfoui, allume une torche +et la plante sur le stele de bois, de facon a eclairer le gros livre. + +Si je prenais ... la Vie des Apotres?... oui!... n'importe ou! + +"_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les +quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux +terrestres et de betes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix +lui dit: Pierre, leve-toi! tue, et mange!_" + +Donc le Seigneur voulait que son apotre mangeat de tout?... tandis que +moi ... + +Antoine reste le menton sur la poitrine. Le fremissement des pages, que +le vent agite, lui fait relever la tete, et il lit: + +"_Les Juifs tuerent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent +un grand carnage, de sorte qu'ils disposerent a volonte de ceux qu'ils +haissaient_." + +Suit le denombrement des gens tues par eux: soixante-quinze mille. Ils +avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis etaient les ennemis du +vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir a se venger, tout en massacrant +des idolatres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au +seuil des jardins, sur les escaliers, a une telle hauteur dans les +chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voila que +je plonge dans des idees de meurtre et de sang! + +Il ouvre le livre a un autre endroit. + +"_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_." + +Ah! c'est bien! Le Tres-Haut exalte ses prophetes au-dessus des rois; +celui-la pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de +delices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a change en bete. Il +marchait a quatre pattes! + +Antoine se met a rire; et en ecartant les bras, du bout de sa main, +derange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase: + +"_Ezechias eut une grande joie de leur arrivee. Il leur montra ses +parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, +tous ses vases precieux, et ce qu'il y avait dans ses tresors_." + +Je me figure ... qu'on voyait entasses jusqu'au plafond des pierres +fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possede une +accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en +les maniant, qu'il tient le resultat d'une quantite innombrable +d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompee et qu'il peut +repandre. C'est une precaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y +a pas manque. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Ou +est-ce donc? + +Il feuillette vivement. + +Ah! voici! + +"_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en +lui proposant des enigmes_." + +Comment esperait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jesus! +Mais Jesus a triomphe parce qu'il etait Dieu, et Salomon grace peut-etre +a sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-la! Car le +monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a explique,--forme un ensemble dont +toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes +d'un seul corps. Il s'agit de connaitre les amours et les repulsions +naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc +modifier ce qui parait etre l'ordre immuable? + +Alors les deux ombres dessinees derriere lui par les bras de la croix se +projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'ecrie: + +Au secours, mon Dieu! + +L'ombre est revenue a sa place. + +Ah!... c'etait une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me +tourmente l'esprit! Je n'ai rien a faire!... absolument rien a faire! + +Il s'assoit, et se croise les bras. + +Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi +viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices? +J'ai repousse le monstrueux anachorete qui m'offrait, en riant, des +petits pains chauds, le centaure qui tachait de me prendre sur sa +croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui etait +tres-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication. + +Antoine marche de droite et de gauche, vivement. + +C'est par mon ordre qu'on a bati cette foule de retraites saintes, +pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chevres, et +nombreux a pouvoir faire une armee! J'ai gueri de loin des malades; j'ai +chasse des demons; j'ai passe le fleuve au milieu des crocodiles; +l'empereur Constantin m'a ecrit trois lettres; Balacius, qui avait +crache sur les miennes, a ete dechire par ses chevaux; le peuple +d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase +m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voila plus de +trente ans que je suis dans le desert a gemir toujours! J'ai porte sur +mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusebe, j'ai expose mon +corps a la piqure des insectes comme Macaire, je suis reste +cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacome; et ceux qu'on +decapite, qu'on tenaille ou qu'on brule ont moins de vertu, peut-etre, +puisque ma vie est un continuel martyre! + +Antoine se ralentit. + +Certainement, il n'y a personne dans une detresse aussi profonde! Les +coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est +use. Je n'ai pas de sandales, pas meme une ecuelle!--car, j'ai distribue +aux pauvres et a ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne +serait ce que pour avoir des outils indispensables a mon travail, il me +faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la +menagerais. + +Les Peres de Nicee, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages, +sur des trones, le long du mur; et on les a regales dans un banquet, en +les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et +boiteux depuis la persecution de Diocletien! L'Empereur lui a baise +plusieurs fois son oeil creve; quelle sottise! Du reste, le Concile +avait des membres si infames! Un eveque de Scythie, Theophile; un autre +de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre etait trop +vieux. Athanase aurait du montrer plus de douceur aux Ariens, pour en +obtenir des concessions! + +Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui +qui parlait contre moi,--un grand jeune homme a barbe frisee,--me +lancait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que +je cherchais mes paroles, ils etaient a me regarder avec leurs figures +mechantes, en aboyant comme des hyenes. Ah! que ne puis-je les faire +exiler tous par l'Empereur, ou plutot les battre, les ecraser, les voir +souffrir! Je souffre bien, moi! + +Il s'appuie en defaillant contre sa cabane. + +C'est d'avoir trop jeune! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une +fois seulement, un morceau de viande. + +Il entreferme les yeux, avec langueur. + +Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait +caille qui tremble sur un plat!... + +Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir +comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie +m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure. +Aucune femme n'est venue, cependant?... + +Il se tourne vers le petit chemin entre les roches. + +C'est par la qu'elles arrivent, balancees dans leurs litieres aux bras +noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargees +d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquietudes. +Le besoin d'une volupte surhumaine les torture; elles voudraient mourir, +elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas +de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. "Oh! non, disent-elles, +pas encore! Que dois-je faire!" Toutes les penitences leur seraient bonnes. +Elles demandent les plus rudes, a partager la mienne, a vivre avec moi. + +Voila longtemps que je n'en ai vu! Peut-etre qu'il en va venir? pourquoi +pas? Si tout a coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet +dans la montagne. Il me semble ... + +Antoine grimpe sur une roche, a l'entree du sentier; et il se penche, en +dardant ses yeux dans les tenebres. + +Oui! la-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent +leur chemin. Elle est la! Ils se trompent. + +Appelant: + +De ce cote! viens! viens! + +L'echo repete: Viens! viens! + +Il laisse tomber ses bras, stupefait. + +Quelle honte! Ah! pauvre Antoine! + +Et tout de suite, il entend chuchoter: "Pauvre Antoine!" + +Quelqu'un? repondez! + +Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations; +et dans leurs sonorites confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air +parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes. + +LA PREMIERE + +Veux-tu des femmes? + +LA SECONDE + +De grands tas d'argent, plutot! + +LA TROISIEME + +Une epee qui reluit? + +et LES AUTRES + +--Le Peuple entier t'admire! + +--Endors-toi! + +--Tu les egorgeras, va, tu les egorgeras! + +En meme temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le +vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une +femme penchee sur l'abime, et dont les grands cheveux se balancant. + +ANTOINE + +se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec +ses pages chargees de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert +d'hirondelles. + +C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumiere ... +Eteignons-la! + +Il l'eteint, l'obscurite est profonde. + +Et, tout a coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau, +ensuite une prostituee, le coin d'un temple, une figure de soldat, un +char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent. + +Ces images arrivent brusquement, par secousses, se detachant sur la nuit +comme des peintures d'ecarlate sur de l'ebene. + +Leur mouvement s'accelere. Elles defilent d'une facon vertigineuse. +D'autres fois, elles s'arretent et palissent par degres, se fondent; ou +bien, elles s'envolent, et immediatement d'autres arrivent. + +Antoine ferme ses paupieres. + +Elles se multiplient, l'entourent, l'assiegent. Une epouvante indicible +l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brulante a +l'epigastre. Malgre le vacarme de sa tete, il percoit un silence enorme +qui le separe du monde. Il tache de parler; impossible! C'est comme si +le lien general de son etre se dissolvait; et, ne resistant plus, +Antoine tombe sur la natte. + + + + +II. + + +Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que +d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre. + +C'est le Diable, accoude contre le toit de la cabane et portant sous ses +deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses +petits,--les Sept Peches Capitaux, dont les tetes grimacantes se laissent +entrevoir confusement. + +Antoine, les yeux toujours fermes, jouit de son inaction; et il etale +ses membres sur la natte. + +Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre, +elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau +clapote contre ses flancs. + +A droite et a gauche, s'elevent deux langues de terre noire, que +dominent des champs cultives, avec un sycomore, de place en place. Un +bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont +des gens qui s'en vont a Canope dormir sur le temple de Serapis pour +avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, pousse par le vent, +entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs +rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il +est etendu au fond de la barque; un aviron, a l'arriere, traine dans +l'eau. De temps en temps un souffle tiede arrive, et les roseaux minces +s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un +assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Egypte. + +Alors il se releve en sursaut. + +Ai-je reve?... c'etait si net que j'en doute. La langue me brule! J'ai +soif! + +Il entre dans sa cabane, et tate au hasard, partout. + +Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma +cruche brisee!... mais l'outre? + +Il la trouve. + +Vide! completement vide! + +Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et +la nuit est si profonde que je n'y verrais pas a me conduire. Mes +entrailles se tordent. Ou est le pain? + +Apres avoir cherche longtemps, il ramasse une croute moins grosse qu'un +oeuf. + +Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malediction! + +Et, de fureur, il jette le pain par terre. + +A peine ce geste est-il fait qu'une table est la, couverte de toutes les +choses bonnes a manger. + +La nappe de byssus, striee comme les bandelettes des sphinx, produit +d'elle-meme des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'enormes +quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs +plumes, des quadrupedes avec leurs poils, des fruits d'une coloration +presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de +cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la +table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, +les yeux a demi clos;--et l'idee de pouvoir manger cette bete formidable +le rejouit extremement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues, +des hachis noirs, des gelees couleur d'or, des ragouts ou flottent des +champignons comme des nenuphars sur des etangs, des mousses si legeres +qu'elles ressemblent a des nuages. + +Et l'arome de tout cela lui apports l'odeur salee de l'Ocean, la +fraicheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines +tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix +ans, pour sa vie entiere! + +A mesure qu'il promene sur les mets ses yeux ecarquilles, d'autres +s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'ecroulent. Les +vins se mettent a couler, les poissons a palpiter, le sang dans les +plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des levres +amoureuses; et la table monte jusqu'a sa poitrine, jusqu'a son +menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se +trouvent juste en face de lui. + +Il va saisir le pain. D'autres pains se presentent. + +Pour moi!... tous! mais ... + +Antoine recule. + +Au lieu d'un qu'il y avait, en voila!... C'est un miracle, alors, le +meme que fit le Seigneur!... + +Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incomprehensibles! Ah! +demon, va-t'en! va-t'en! + +Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparait. + +Plus rien?--non! + +Il respire largement. + +Ah! la tentation etait forte. Mais comme je m'en suis delivre! + +Il releve la tete, et trebuche contre un objet sonore. + +Qu'est-ce donc? + +Antoine se baisse. + +Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien +d'extraordinaire ... + +Il mouille son doigt, et frotte. + +Ca reluit! du metal! Cependant, je ne distingue pas ... + +Il allume sa torche, et examine la coupe. + +Elle est en argent, ornee d'ovules sur le bord, avec une medaille au +fond. + +Il fait sauter la medaille d'un coup d'ongle. + +C'est une piece de monnaie qui vaut ... de sept a huit drachmes; pas +davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau +de brebis. + +Un reflet de la torche eclaire la coupe. + +Pas possible! en or! oui!... tout en or! + +Une autre piece, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en +decouvre plusieurs autres. + +Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un +petit champ! + +La coupe est maintenant remplie de pieces d'or. + +Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ... + +Les granulations de la bordure, se detachant, forment un collier de +perles. + +Avec ce joyau-la, on gagnerait meme la femme de l'Empereur! + +D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il +tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras leve la torche +pour mieux l'eclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en +epanche a flots continus,--de maniere a faire un monticule sur le sable, +--des diamants, des escarboucles et des saphirs meles a de grandes pieces +d'or, portant des effigies de rois. + +Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques! +Alexandre, Demetrius, les Ptolemees, Cesar! mais chacun d'eux n'en avait +pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui +m'eblouissent! Ah! mon coeur deborde! comme c'est bon! oui!... oui!... +encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter a la mer continuellement, +il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire a +personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte +a l'interieur de lames de bronze--et je viendrai la, pour sentir les piles +d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des +sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus! + +Il lache la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la +poitrine. + +Il se releve. La place est entierement vide. + +Qu'ai-je fait? + +Si j'etais mort pendant ce temps-la, c'etait l'enfer! l'enfer +irrevocable! + +Il tremble de tous ses membres. + +Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre a tous +les pieges! On n'est pas plus imbecile et plus infame. Je voudrais me +battre, ou plutot m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je +me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme +si j'avais dans l'ame un troupeau de betes feroces. Je voudrais, a coups +de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!... + +Il se jette sur son couteau, qu'il apercoit. Le couteau glisse de sa +main, et Antoine reste accote contre le mur de sa cabane, la bouche +grande ouverte, immobile,--cataleptique. + +Tout l'entourage a disparu. + +Il se croit a Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure +un escalier en limacon et dressee au centre de la ville. + +En face de lui s'etend le lac Mareotis, a droite la mer, a gauche la +campagne,--et, immediatement sous ses yeux, une confusion de toits +plats, traversee du sud au nord et de l'est a l'ouest par deux rues qui +s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de +portiques a chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double +colonnade ont des fenetres a vitres coloriees. Quelques-unes portent +exterieurement d'enormes cages en bois, ou l'air du dehors s'engouffre. + +Des monuments d'architecture differente se tassent les uns pres des +autres. Des pylones egyptiens dominent des temples grecs. Des obelisques +apparaissent comme des lances entre des creneaux de briques rouges. Au +milieu des places, il y a des Hermes a oreilles pointues et des Anubis +a tete de chien. Antoine distingue des mosaiques dans les cours, et aux +poutrelles des plafonds des tapis accroches. + +Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et +l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que separe un +mole joignant Alexandrie a l'ilot escarpe sur lequel se leve la tour +du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudees et a neuf etages, +--avec un amas de charbons nons fumant a son sommet. + +De petits ports interieurs decoupent les ports principaux. Le mole, a +chaque bout, est termine par un pont etabli sur des colonnes de marbre +plantees dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares +debordantes de marchandises, des barques thalameges a incrustations +d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des triremes et des +biremes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre +les quais. + +Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions +royales: le palais des Ptolemees, le Museum, le Posidium, le Cesareum, +le Timonium ou se refugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau +d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extremite de la ville, apres l'Eunoste, +on apercoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de +papyrus. + +Des vendeurs ambulants, des portefaix, des aniers, courent, se heurtent. +Ca et la, un pretre d'Osiris avec une peau de panthere sur l'epaule, un +soldat romain a casque de bronze, beaucoup de negres. Au seuil des +boutiques des femmes s'arretent, des artisans travaillent; et le +grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les +detritus des boucheries et des restes de poisson. + +Sur l'uniformite des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un +reseau noir. Les marches pleins d'herbes y font des bouquets verts, les +secheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au +fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans +l'enceinte ovale des murs grisatres, sous la voute du ciel bleu, pres de +la mer immobile. + +Mais la foule s'arrete, et regarde du cote de l'occident, d'ou s'avancent +d'enormes tourbillons de poussiere. + +Ce sont les moines de la Thebaide, vetus de peaux de chevre, armes de +gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain: +"Ou sont-ils? ou sont-ils?" + +Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens. + +Tout a coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds leves. + +Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables batons, +garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas +des choses brisees dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. +Puis de grands cris s'elevent. + +D'un bout a l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple +effare. + +Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, +n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, +s'abat. Mais toujours les hommes a longs cheveux reparaissent. + +Des filets de fumee s'echappent du coin des edifices. Les battants des +portes eclatent. Des pans de murs s'ecroulent. Des architraves tombent. + +Antoine retrouve tous ses ennemis l'un apres l'autre. Il en reconnait +qu'il avait oublies; avant de les tuer, il les outrage. Il eventre, +egorge, assomme, traine les vieillards par la barbe, ecrase les enfants, +frappe les blesses. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire +dechirent les livres; d'autres cassent, abiment les statues, les +peintures, les meubles, les coffrets, mille delicatesses dont ils +ignorent l'usage et qui, a cause de cela, les exasperent. De temps +a autre, ils s'arretent tout hors d'haleine, puis recommencent. + +Les habitants, refugies dans les cours, gemissent. Les femmes levent au +ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour flechir les Solitaires, +elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit +jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du +tronc des cadavres decapites, emplit les aqueducs, fait par terre de +larges flaques rouges. + +Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les +gouttelettes sur ses levres, et tressaille de joie a le sentir contre +ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempee. + +La nuit vient. L'immense clameur s'apaise. + +Les Solitaires ont disparu. + +Tout a coup, sur les galeries exterieures bordant les neuf etages du +Phare, Antoine apercoit de grosses lignes noires comme seraient des +corbeaux arretes. Il y court, et il se trouve au sommet. + +Un grand miroir de cuivre, tourne vers la haute mer, reflete les navires +qui sont au large. + +Antoine s'amuse a les regarder; et a mesure qu'il les regarde, leur +nombre augmente. + +Ils sont tasses dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derriere, +sur un promontoire, s'etale une ville neuve d'architecture romaine, avec +des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus, +et une profusion d'airain appliquee aux volutes des chapiteaux, a la crete +des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cypres la domine. La +couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes a +l'horizon, il y a de la neige. + +Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: "Venez! on +vous attend!" + +Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et +il arrive devant la facade du palais, decore par un groupe en cire qui +represente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de +porphyre porte a son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son +guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend. + +Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements. + +On voit le long des murs en mosaique, des generaux offrant a l'Empereur +sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des +colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sieges +d'ivoire, des tapisseries brodees de perles. La lumiere tombe des +voutes, Antoine continue a marcher. De tiedes exhalaisons circulent; il +entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postes dans +les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent a des automates, +--tiennent sur leurs epaules des batons de vermeil. + +Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminee au fond par des rideaux +d'hyacinthe. Ils s'ecartent, et decouvrent l'Empereur, assis sur un +trone, en tunique violette, et chausse de brodequins rouges a bandes +noires. + +Un diademe de perles contourne sa chevelure disposee en rouleaux +symetriques. Il a les paupieres tombantes, le nez droit, la physionomie +lourde et sournoise. Aux coins du dais etendu sur sa tete quatre +colombes d'or sont posees, et au pied du trone deux lions d'email +accroupis. Les colombes se mettent a chanter, les lions a rugir, +l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans +preambule, ils se racontent des evenements. Dans les villes d'Antioche, +d'Ephese et d'Alexandrie, on a saccage les temples et fait avec les +statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup. +Antoine lui reproche sa tolerance envers les Novatiens. Mais l'Empereur +s'emporte; Novatiens, Ariens, Meleciens, tous l'ennuient. Cependant il +admire l'episcopat, car les chretiens relevant des eveques, qui +dependent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-la pour +avoir a soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manque de leur fournir +des sommes considerables. Mais il deteste les peres du Concile de Nicee. +--"Allons-les voir!" Antoine le suit. + +Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse. + +Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des +portiques, ou le reste de la foule se promene. Au centre du champ de +course s'etend une plate-forme etroite, portant sur sa longueur un petit +temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze +entrelaces, a un bout de gros oeufs en bois, et a l'autre sept dauphins +la queue en l'air. + +Derriere le pavillon imperial, les Prefets des chambres, les Comtes des +domestiques et les Patrices s'echelonnent jusqu'au premier etage d'une +eglise, dont toutes les fenetres sont garnies de femmes. A droite est la +tribune de la faction bleue, a gauche celle de la verte, en dessous un +piquet de soldats, et, au niveau de l'arene un rang d'arcs corinthiens; +formant l'entree des loges. + +Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches, +plantes entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et +ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits +par des cochers revetus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des +manches etroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la +barbe, les cheveux rases sur le front a la mode des Huns. + +Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en +bas, il n'apercoit que des visages fardes, des vetements bigarres, des +plaques d'orfevrerie; et le sable de l'arene, tout blanc, brille comme +un miroir. + +L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secretes, +lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande meme des conseils +pour sa sante. + +Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les +peres du Concile de Nicee, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce +brosse la criniere d'un cheval, Theophile lave les jambes d'un autre, +Jean peint les sabots d'un troisieme, Alexandre ramasse du crottin dans +une corbeille. + +Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'interceder, +lui baisent les mains. La foule entiere les hue; et il jouit de leur +degradation, demesurement. Le voila devenu un des grands de la Cour, +confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son +diademe sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple. + +Et bientot se decouvre sous les tenebres une salle immense, eclairee par +des candelabres d'or. + +Des colonnes, a demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont +s'alignant a la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'a +l'horizon,--ou apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions +d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par +derriere une vague bordure de palais que depassent des cedres, faisant +des masses plus noires sur l'obscurite. + +Les convives, couronnes de violettes, s'appuient du coude contre des +lits tres-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline +versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffe de la tiare et couvert +d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor. + +A sa droite et a sa gauche, deux theories de pretres en bonnets pointus +balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs, +sans pieds ni mains, auxquels il jette des os a ronger; plus bas se +tiennent ses freres, avec un bandeau sur les yeux,--etant tous aveugles. + +Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et +lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on +sent qu'il y a tout autour de la salle une ville demesuree, un ocean +d'hommes dont les flots battent les murs. + +Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant a +boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire, +charge d'outres percees, passe et revient, laissant couler de la +verveine pour rafraichir les dalles. + +Des belluaires amenent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans +des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines; +des bateleurs negres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes +de neige, qui s'ecrasent en tombant contre les claires argenteries. La +clameur est si formidable qu'on dirait une tempete, et un nuage flotte +sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une +flammeche des grands flambeaux, arrachee par le vent, traverse la nuit +comme une etoile qui file. + +Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les +vases sacres, puis les brise; et il enumere interieurement ses flottes, +ses armees, ses peuples. Tout a l'heure, par caprice, il brulera son +palais avec ses convives. Il compte rebatir la tour de Babel et detroner +Dieu. + +Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensees. Elles le +penetrent,--et il devient Nabuchodonosor. + +Aussitot il est repu de debordements et d'exterminations; et l'envie le +prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la degradation de ce +qui epouvante les hommes est un outrage fait a leur esprit, une maniere +encore de les stupefier; et comme rien n'est plus vil qu'une bete brute, +Antoine se met a quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau. + +Il sent une douleur a la main,--un caillou, par hasard, l'a blesse,--et +il se retrouve devant sa cabane. + +L'enceinte des roches est vide. Les etoiles rayonnent. Tout se tait. + +Une fois de plus je me suis trompe! Pourquoi ces choses? Elles viennent +des soulevements de la chair. Ah! miserable! + +Il s'elance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, termine par des +ongles metalliques, se denude jusqu'a la ceinture, et levant la tete +vers le ciel: + +Accepte ma penitence, o mon Dieu! ne la dedaigne pas pour sa faiblesse. +Rends-la aigue, prolongee, excessive! Il est temps! a l'oeuvre! + +Il s'applique un cinglon vigoureux. + +Aie! non! non! pas de pitie! + +Il recommence. + +Oh! oh! oh! chaque coup me dechire la peau, me tranche les membres. Cela +me brule horriblement! + +Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble meme ... + +Antoine s'arrete. + +Va donc, lache! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la +poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanieres, mordez-moi, +arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent +jusqu'aux etoiles, fissent craquer mes os, decouvrir mes nerfs! Des +tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien +d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria? + +L'ombre des cornes du Diable reparait. + +J'aurais pu etre attache a la colonne pres de la tienne, face a face, +sous tes yeux, repondant a tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se +seraient confondues, nos ames se seraient melees. + +Il se flagelle avec furie. + +Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voila qu'un chatouillement me +parcourt. Quel supplice! quels delices! ce sont comme des baisers. Ma +moelle se fond! je meurs! + +Et il voit en face de lui trois cavaliers montes sur des onagres, vetus +de robes vertes, tenant des lis a la main et se ressemblant tous de figure. + +Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur +de pareils onagres, dans la meme attitude. + +Il recule. Alors les onagres, tous a la fois, font un pas et frottent +leur museau contre lui, en essayant de mordre son vetement. Des vois +crient: "Par ici, par ici, c'est la!" Et des etendards paraissent entre +les fentes de la montagne avec des tetes de chameau en licol de soie +rouge, des mulets charges de bagages, et des femmes couvertes de voiles +jaunes, montees a califourchon sur des chevaux-pies. + +Les betes haletantes se couchent, Ses esclaves se precipitent sur les +ballots, on deroule des tapis barioles, on etale par terre des choses +qui brillent. + +Un elephant blanc, caparaconne d'un filet d'or, accourt, en secouant le +bouquet de plumes d'autruche attache a son frontal. + +Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisees, +paupieres a demi closes et se balancant la tete, il y a une femme si +splendidement vetue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule +se prosterne, l'elephant plie les genoux, et + +LA REINE DE SABA + +se laissant glisser le long de son epaule, descend sur les tapis et +s'avance vers saint Antoine. + +Sa robe en brocart d'or, divisee regulierement par des falbalas de +perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage +etroit, rehausse d'applications de couleur, qui representent les douze +signes du Zodiaque. Elle a des patins tres-hauts, dont l'un est noir et +seme d'etoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est +blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu. + +Ses larges manches, garnies d'emeraudes et de plumes d'oiseau, laissent +voir a nu son petit bras rond, orne au poignet d'un bracelet d'ebene, et +ses mains chargees de bagues se terminent par des ongles si pointus que +le bout de ses doigts ressemble presque a des aiguilles. + +Une chaine d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses +joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudree de poudre +bleue; puis, redescendant, lui effleure les epaules et vient s'attacher +sur sa poitrine a un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre +ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de +ses paupieres est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache +brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son +corset la genait. + +Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert a manche d'ivoire, entoure +de sonnettes vermeilles;--et douze negrillons crepus portent la longue- +queue de sa robe, dont un singe tient l'extremite qu'il souleve de temps +a autre. + +Elle dit: + +Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur defaille! + +A force de pietiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et +j'ai casse un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur +les montagnes la main etendue devant les yeux, et des chasseurs qui +criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes +les routes en disant a chaque passant: "L'avez-vous vu?" + +La nuit, je pleurais, le visage tourne vers le muraille. Mes larmes, a +la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaique, comme des flaques +d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup! + +Elle lui prend la barbe. + +Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis tres-gaie, tu verras! Je pince +de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires +a raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres. + +Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voila les +onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue! + +Les onagres sont etendus par terre, sans mouvement. + +Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train egal, avec un caillou +dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret +toujours plie, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils! +Ils me venaient de mon grand-pere maternel, l'empereur Saharil, fils +d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous +les attellerions a une litiere pour nous en retourner vite a la maison! +Mais ... comment?... a quoi songes-tu? + +Elle l'examine. + +Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je +t'epilerai. + +Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pale comme un mort. + +Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitte +pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, +vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporte mes +cadeaux de noces. Choisis. + +Elle se promene entre les rangees d'esclaves et les marchandises. + +Voici du baume de Genezareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, +du cinnamone, et du silphium, bon a mettre dans les sauces. Il y a +la-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre +d'Elisa; et cette boite de neige contient une outre de chalibon, vin +reserve pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de +licorne. Voila des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de +la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de +Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'ile +Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal +perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Emath, et ces +franges a manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais +viens donc! Viens donc! + +Elle tire saint Antoine par la manche. Il resiste. Elle continue: + +Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'etincelles, +est la fameuse toile jaune apportee par les marchands de la Bactriane. +Il leur faut quarante-trois interpretes dans leur voyage. Je t'en ferai +faire des robes, que tu mettras a la maison. + +Poussez les crochets de l'etui en sycomore, et donnez-moi la cassette +d'ivoire qui est au garrot de mon elephant! + +On retire d'une boite quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on +apporte un petit coffret charge de ciselures. + +Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bati les Pyramides? +le voila! Il est compose de sept peaux de dragon mises l'une sur +l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont ete tannees dans de +la bile de parricide. Il represente, d'un cote, toutes les guerres qui +ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les +guerres qui auront lieu jusqu'a la fin du monde. La foudre rebondit +dessus, comme une balle de liege. Je vais le passer a ton bras, et tu +le porteras a la chasse. + +Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boite! Retourne-la, tache +de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai. + +Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse a bras +tendus. + +C'etait une nuit que le roi Salomon perdait la tete. Enfin nous +conclumes un marche. Il se leva, et sortant a pas de loup ... + +Elle fait une pirouette. + +Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas! + +Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent. + +Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des tresors enfermes dans +des galeries ou l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'ete +en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu +de lacs grands comme des mers, j'ai des iles rondes comme des pieces +d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la +musique, au battement des flots tiedes qui se roulent sur le sable. Les +esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volieres, et +pechent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement +assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs +haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui melent le suc des +plantes a des vinaigres et battent des pates. J'ai des couturieres qui +me coupent des etoffes, des orfevres qui me travaillent des bijoux, des +coiffeuses qui sont a me chercher des coiffures, et des peintres +attentifs, versant sur mes lambris des resines bouillantes, qu'ils +refroidissent avec des eventails. J'ai des suivantes de quoi faire un +harem, des eunuques de quoi faire une armee. J'ai des armees, j'ai des +peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos +des trompes d'ivoire. + +Antoine soupire. + +J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'elephants, des couples +de chameaux par centaines, et des cavales a criniere si longue que leurs +pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux a cornes si +larges que l'on abat les bois devant eux quand ils paturent. J'ai des +girafes qui se promenent dans mes jardins, et qui avancent leur tete sur +le bord de mon toit, quand je prends l'air apres diner. + +Assise dans une coquille, et trainee par les dauphins, je me promene +dans les grottes ecoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays +des diamants, ou les magiciens mes amis me laissent choisir les plus +beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi. + +Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du +ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber +la poudre bleue. + +Son plumage, de couleur orange, semble compose d'ecailles metalliques. +Sa petite tete, garnie d'une huppe d'argent, represente un visage +humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue +de paon, qu'il etale en rond derriere lui. + +Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de +prendre son aplomb, puis herisse toutes ses plumes, et demeure immobile. + +Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris ou se cachait l'amoureux! +Merci! merci! messager de mon coeur! + +Il vole comme le desir. Il fait le tour du monde dans sa journee. Le +soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce +qu'il a vu, les mers qui ont passe sous lui avec les poissons et les +navires, les grands deserts vides qu'il a contemples du haut des cieux, +et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les +plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnees. + +Elle tord ses bras, langoureusement. + +Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un +promontoire au milieu d'un isthme, entre deux oceans. Il est lambrisse +de plaques de verre, parquete d'ecailles de tortue, et s'ouvre aux +quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les +peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'epaule. Nous +dormirions sur des duvets plus mous que des nuees, nous boirions des +boissons froides dans des ecorces de fruits, et nous regarderions le +soleil a travers des emeraudes! Viens!... + +Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrite: + +Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela +qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la +chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Preferes-tu un +corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, +plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux! + +Antoine, malgre lui, les regarde. + +Toutes celles que tu as rencontrees, depuis la fille des carrefours +chantant sous sa lanterne jusqu'a la patricienne effeuillant des roses +du haut de sa litiere, toutes les formes entrevues, toutes les +imaginations de ton desir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je +suis un monde. Mes vetements n'ont qu'a tomber, et tu decouvriras sur ma +personne une succession de mysteres! + +Antoine claque des dents. + +Si tu posais ton doigt sur mon epaule, ce serait comme une trainee de +feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps +t'emplira d'une joie plus vehemente que la conquete d'un empire. Avance +tes levres! mes baisers ont le gout d'un fruit qui se fondrait dans ton +coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, +t'ebahir de mes membres, et brule par mes prunelles, entre mes bras, +dans un tourbillon ... + +Antoine fait un signe de croix. + +Tu me dedaignes! adieu! + +Elle s'eloigne en pleurant, puis se retourne: + +Bien sur? une femme si belle! + +Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la souleve. + +Tu te repentiras, bel ermite, tu gemiras! tu t'ennuieras! mais je m'en +moque! la! la! la! oh! oh! oh! + +Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant a cloche-pied. + +Les esclaves defilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, +l'elephant, les suivantes, les mulets qu'on a recharges, les negrillons, +le singe, les courriers verts, tenant a la main leur lis casse;--et la +Reine de Saba s'eloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui +ressemble a des sanglots ou a un ricanement. + + + + +III. + + +Quand elle a disparu, Antoine apercoit un enfant sur le seuil de sa +cabane. + +C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il. + +Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, +contourne, d'aspect miserable. Des cheveux blancs couvrent sa tete +prodigieusement grosse; et il grelotte sous une mechante tunique, tout +en gardant a sa main un rouleau de papyrus. + +La lumiere de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui. + +ANTOINE + +l'observe de loin et en a peur. + +Qui es tu? + +L'ENFANT repond: + +Ton ancien disciple Hilarion! + +ANTOINE + +Tu mens! Hilarion habite depuis longues annees la Palestine. + +HILARION + +J'en suis revenu! c'est bien moi! + +ANTOINE + +se rapproche, et il le considere. + +Cependant sa figure etait brillante comme l'aurore, candide, joyeuse. +Celle-la est toute sombre et vieille. + +HILARION + +De longs travaux m'ont fatigue! + +ANTOINE + +La voix aussi est differente. Elle a un timbre qui vous glace. + +HILARION + +C'est que je me nourris de choses ameres! + +ANTOINE + +Et ces cheveux blancs? + +HILARION + +J'ai eu tant de chagrins! + +ANTOINE + +a part: + +Serait-ce possible?... + +HILARION + +Je n'etais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu +visite cette annee, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours +que les Nomades t'ont apporte du pain. Tu as dit, avant-hier, a un +matelot de te faire parvenir trois poincons. + +ANTOINE + +Il sait tout! + +HILARION + +Apprends meme que je ne t'ai jamais quitte. Mais tu passes de longues +periodes sans m'apercevoir. + +ANTOINE + +Comment cela? Il est vrai que j'ai la tete si troublee! Cette nuit +particulierement ... + +HILARION + +Tous les Peches Capitaux sont venus. Mais leurs pietres embuches se +brisent contre un Saint tel que toi! + +ANTOINE + +Oh! non!... non! A chaque minute, je defaille! Que ne suis-je un de +ceux dont l'ame est toujours intrepide et l'esprit ferme,--comme le +grand Athanase, par exemple. + +HILARION + +Il a ete ordonne illegalement par sept eveques! + +ANTOINE + +Qu'importe! si sa vertu ... + +HILARION + +Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues, +et finalement exile comme accapareur. + +ANTOINE + +Calomnie! + +HILARION + +Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le tresorier des +largesses? + +ANTOINE + +On l'affirme; j'en conviens. + +HILARION + +Il a brule, par vengeance, la maison d'Arsene! + +ANTOINE + +Helas! + +HILARION + +Au concile de Nicee, il a dit en parlant de Jesus: "L'homme du +Seigneur." + +ANTOINE + +Ah! cela c'est un blaspheme! + +HILARION + +Tellement borne du reste, qu'il avoue ne rien comprendre a la nature du +Verbe. + +ANTOINE + +souriant de plaisir: + +En effet, il n'a pas l'intelligence tres ... elevee. + +HILARION + +Si l'on t'avait mis a sa place, c'eut ete un grand bonheur pour tes +freres comme pour toi. Cette vie a l'ecart des autres est mauvaise. + +ANTOINE + +Au contraire! L'homme, etant esprit, doit se retirer des choses +mortelles. Toute action le degrade. Je voudrais ne pas tenir a la +terre,--meme par la plante de mes pieds! + +HILARION + +Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au +debordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin, +d'etuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton +imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des +des foules applaudissantes! Ta chastete n'est qu'une corruption plus +subtile, et ce mepris du monde l'impuissance de ta haine contre lui! +C'est la ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-etre parce qu'ils +doutent. La possession de la verite donne la joie. Est-ce que Jesus +etait triste? Il allait entoure d'amis, se reposait a l'ombre de +l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant +a la pecheresse, guerissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitie +que pour ta misere. C'est comme un remords qui t'agite et une demence +farouche, jusqu'a repousser la caresse d'un chien ou le sourire +d'un enfant. + +ANTOINE + +eclate en sanglots. + +Assez! assez! tu remues trop mon coeur! + +HILARION + +Secoue la vermine de tes haillons! Releve-toi de ton ordure! Ton Dieu +n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice! + +ANTOINE + +Cependant la souffrance est benie. Les cherubins s'inclinent pour +recevoir le sang des confesseurs. + +HILARION + +Admire donc les Montanistes! ils depassent tous les autres. + +ANTOINE + +Mais c'est la verite de la doctrine qui fait le martyre! + +HILARION + +Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il temoigne egalement +pour l'erreur? + +ANTOINE + +Te tairas-tu, vipere! + +HILARION + +Cela n'est peut-etre pas si difficile. Les exhortations des amis, le +plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain +vertige, mille circonstances les aident. + +Antoine s'eloigne d'Hilarion. Hilarion le suit. + +D'ailleurs, cette maniere de mourir amene de grands desordres. Denys, +Cyprien et Gregoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blamee, +et le concile d'Elvire ... + +ANTOINE + +se bouche les oreilles. + +Je n'ecoute plus! + +HILARION + +elevant la voix: + +Voila que tu retombes dans ton peche d'habitude, la paresse. L'ignorance +est l'ecume de l'orgueil. On dit: "Ma conviction est faite, pourquoi +discuter?" et on meprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et +jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans +ta main? + +ANTOINE + +Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tete. + +HILARION + +Les efforts pour comprendre Dieu sont superieurs a tes mortifications +pour le flechir. Nous n'avons de merite que par notre soif du Vrai. La +Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problemes que tu +meconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, +pour son salut, communiquer avec ses freres,--ou bien l'Eglise, +l'assemblee des fideles, ne serait qu'un mot,--et ecouter toutes les +raisons, ne dedaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poete +Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annonce le Sauveur. Denys +l'Alexandrin recut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint +Clement nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a ete +converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimee. + +ANTOINE + +Quel air d'autorite! Il me semble que tu grandis ... + +En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement elevee; et Antoine, +pour ne plus le voir, ferme les yeux. + +HILARION + +Rassure-toi, bon ermite! + +Asseyons-nous la, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand a la +premiere lueur du jour je te saluais, en t'appelant "claire etoile du +matin"; et tu commencais tout de suite mes instructions. Elles ne sont +pas finies. La lune nous eclaire suffisamment. Je t'ecoute. + +Il a tire un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisees, avec +son rouleau de papyrus a la main, il leve la tete vers saint Antoine, +qui, assis pres de lui, reste le front penche. + +Apres un moment de silence, Hilarion reprend: + +La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmee par les miracles? +Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs +peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un +evenement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous +toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous etonne +pas, s'ensuit-il que nous la comprenions? + +ANTOINE + +Peu importe! il faut croire l'Ecriture! + +HILARION + +Saint Paul, Origene et bien d'autres ne l'entendaient pas litteralement; +mais si on l'explique par des allegories, elle devient le partage d'un +petit nombre et l'evidence de la verite disparait. Que faire? + +ANTOINE + +S'en remettre a l'Eglise! + +HILARION + +Donc l'Ecriture est inutile? + +ANTOINE + +Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurites +... Mais le Nouveau resplendit d'une lumiere pure. + +HILARION + +Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparait a Joseph, tandis +que dans Luc, c'est a Marie. L'onction de Jesus par une femme se passe, +d'apres le premier Evangile, au commencement de sa vie publique, et, +selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on +lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, +dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apotres +ne doivent prendre ni argent ni sac, pas meme de sandales et de baton, +dans Marc, au contraire, Jesus leur defend de rien emporter si ce n'est +des sandales et un baton. Je m'y perds!... + +ANTOINE + +avec ebahissement: + +En effet ... en effet ... + +HILARION + +Au contact de l'hemorroidesse, Jesus se retourna en disant: "Qui m'a +touche?" Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit +l'omniscience de Jesus. Si le tombeau etait surveille par des gardes, +les femmes n'avaient pas a s'inquieter d'un aide pour soulever la pierre +de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes +femmes n'etaient pas la. A Emmaues, il mange avec ses disciples et leur +fait tater ses plaies. C'est un corps humain, un objet materiel, +ponderable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible? + +ANTOINE + +Il faudrait beaucoup de temps pour te repondre! + +HILARION + +Pourquoi recut-il le Saint-Esprit, bien qu'etant le Fils? Qu'avait-il +besoin du bapteme s'il etait le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le +tenter, lui, Dieu? + +Est-ce que ces pensees-la ne te sont jamais venues? + +ANTOINE + +Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma +conscience. Je les ecrase, elles renaissent, m'etouffent; et je crois +parfois que je suis maudit. + +HILARION + +Alors, tu n'as que faire de servir Dieu? + +ANTOINE + +J'ai toujours besoin de l'adorer! + +Apres un long silence: + +HILARION + +reprend: + +Mais en dehors du dogme, toute liberte de recherches nous est permise. +Desires-tu connaitre la hierarchie des Anges, la vertu des Nombres, la +raison des germes et des metamorphoses? + +ANTOINE + +Oui! oui! ma pensee se debat pour sortir de sa prison. Il me semble +qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois meme, pendant la +duree d'un eclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe! + +HILARION + +Le secret que tu voudrais tenir est garde par des sages. Ils vivent dans +un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vetus de blanc et +calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des leopards tout a +l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le +hennissement des licornes se melent a leurs voix. Tu les ecouteras; et +la face de l'Inconnu se devoilera! + +ANTOINE + +soupirant: + +La route est longue, et je suis vieux! + +HILARION + +Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a meme tout pres +de toi; ici!--Entrons! + + + + +IV + + +Et Antoine voit devant lui une basilique immense. + +La lumiere se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil +multicolore. Elle eclaire les tetes innombrables de la foule qui emplit +la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas cotes,--ou l'on +distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des +chainettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes +sur les murs. + +Au milieu de la foule, des groupes, ca et la, stationnent. Des hommes, +debout sur des escabeaux, haranguent le doigt leve; d'autres prient les +bras en croix, sont couches par terre, chantent des hymnes, ou boivent +du vin; autour d'une table, des fideles font les agapes; des martyrs +demaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards, +appuyes sur des batons, racontant leurs voyages. + +Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie +et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, +des epines aux franges de leur vetement, les sandales noires de poussiere, +la peau brulee par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux +de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodees, des sayons de +poil, des bonnets de matelots, des mitres d'eveques. Leurs yeux fulgurent +extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques. + +Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se +serrant contre son epaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. +Plusieurs sont habillees en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur. + +HILARION + +Ce sont des chretiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les +femmes sont toujours pour Jesus, meme les idolatres, temoin Procula +l'epouse de Pilate et Poppee la concubine de Neron. Ne tremble +plus! avance! + +Et il en arrive d'autres, continuellement. + +Ils se multiplient, se dedoublent, legers comme des ombres, tout en +faisant une grande clameur ou se melent des hurlements de rage, des cris +d'amour, des cantiques et des objurgations. + +ANTOINE + +a voix basse: + +Que veulent-ils? + +HILARION + +Le Seigneur a dit "j'aurais encore a vous parler de bien des choses." +Ils possedent ces choses. + +Et il le pousse vers un trone d'or a cinq marches ou, entoure de +quatre-vingt-quinze disciples, tous frottes d'huile, maigres et +tres-pales, siege le prophete Manes,--beau comme un archange, immobile +comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses +cheveux nattes, a sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa +droite un globe. Les images representent les creatures qui sommeillaient +dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis, + +MANES + +fait tourner son globe; et reglant ses paroles sur une lyre d'ou +s'echappent des sons cristallins: + +La terre celeste est a l'extremite superieure, la terre mortelle a +l'extremite inferieure. Elle est soutenue par deux anges, le +Splenditenens et l'Omophore a six visages. + +Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinite impassible; en +dessous, face a face, sont le Fils de Dieu et le Prince des tenebres. + +Les tenebres s'etant avancees jusqu'a son royaume, Dieu tira de son +essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des +cinq elements. Mais les demons des tenebres lui en deroberent une +partie, et cette partie est l'ame. + +Il n'y a qu'une seule ame--universellement epandue, comme l'eau d'un +fleuve divise en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent, +grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle +pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier. + +Les ames sorties de ce monde emigrent vers les astres, qui sont des +etres animes. + +ANTOINE + +se met a rire. + +Ah! ah! quelle absurde imagination! + +UN HOMME + +sans barbe, et d'apparence austere: + +En quoi? + +Antoine va repondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est +l'immense Origene; et + +MANES + +reprend: + +D'abord elles s'arretent dans la lune, ou elles se purifient. Ensuite +elles montent dans le soleil. + +ANTOINE + +lentement: + +Je ne connais rien ... qui nous empeche ... de le croire. + +MANES + +Le but de toute creature est la delivrance du rayon celeste enferme dans +la matiere. Il s'en echappe plus facilement par les parfums, les epices, +l'arome du vin cuit, les choses legeres qui ressemblent a des pensees. +Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaitra dans le +corps d'un celephe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu +plantes une vigne, tu seras lie dans ses rameaux. La nourriture en +absorbe. Donc, privez-vous! jeunez! + +HILARION + +Ils sont temperants, comme tu vois! + +MANES + +Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs +les Purs, grace a leurs merites, depouillent les vegetaux de cette +partie lumineuse et elle remonte a son foyer. Les animaux, par la +generation, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes! + +HILARION + +Admire leur continence! + +MANES + +Ou plutot, faites si bien qu'elles ne soient pas fecondes.--Mieux vaut +pour l'ame tomber sur la terre que de languir dans des entraves +charnelles! + +ANTOINE + +Ah! l'abomination! + +HILARION + +Qu'importe la hierarchie des turpitudes? l'Eglise a bien fait du mariage +un sacrement! + +SATURNIN + +en costume de Syrie: + +Il propage un ordre de choses funestes! Le Pere, pour punir les anges +revoltes, leur ordonna de creer le monde. Le Christ est venu, afin que +le Dieu des Juifs qui etait un de ces anges ... + +ANTOINE + +Un ange? lui! le Createur! + +CERDON + +N'a-t-il pas voulu tuer Moise, tromper ses prophetes, seduit les +peuples, repandu le mensonge et l'idolatrie? + +MARCION + +Certainement, le Createur n'est pas le vrai Dieu! + +SAINT CLEMENT D'ALEXANDRIE + +La matiere est eternelle! + +BARDESANES en mage de Babylone: + +Elle a ete formee par les Sept Esprits planetaires. + +LES HERNIENS + +Les anges ont fait les ames! + +LES PRISCILLIANIENS + +C'est le Diable qui a fait le monde! + +ANTOINE + +se rejette en arriere: + +Horreur! + +HILARION + +le soutenant: + +Tu te desesperes trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un +qui a recu la sienne de Theodas, l'ami de saint Paul. Ecoute-le! + +Et, sur un signe d'Hilarion, + +VALENTIN + +en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crane pointu: + +Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en delire. + +ANTOINE + +baisse la tete. + +L'oeuvre d'un Dieu en delire!... + +Apres un long silence: + +Comment cela? + +VALENTIN + +Le plus parfait des etres, des Eons, l'Abime, reposait au sein de la +Profondeur avec la Pensee. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut +pour compagne la Verite. + +L'Intelligence et la Verite engendrerent le Verbe et la Vie, qui a leur +tour, engendrerent l'Homme; et l'Eglise;--et cela fait huit Eons! + +Il compte sur ses doigts. + +Le Verbe et la Verite produisirent dix autres Eons, c'est-a-dire cinq +couples. L'Homme et l'Eglise en avaient produit douze autres, parmi +lesquels le Paraclet et la Foi, l'Esperance et la Charite, le Parfait +et la Sagesse, Sophia. + +L'ensemble de ces trente Eons constitue le Plerome, ou Universalite +de Dieu. Ainsi, comme les echos d'une voix qui s'eloigne, comme les +effluves d'un parfum qui s'evapore, comme les feux du soleil qui se +couche, les Puissances emanees du Principe vont toujours +s'affaiblissant. + +Mais Sophia, desireuse de connaitre le Pere, s'elanca hors du Plerome; +--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, +qui avait relie entre eux tous les Eons; et tous ensemble ils formerent +Jesus, la fleur du Plerome. + +Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laisse dans le vide +une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut +pitie, la delivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth delivree la +lumiere naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la +matiere noire. + +D'Acharamoth sortit le Demiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du +Diable. Il habite bien plus bas que le Plerome, sans meme l'apercevoir, +tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et repete par la bouche de ses +prophetes: "Il n'y a d'autre Dieu que moi!" Puis il fit l'homme, et lui +jeta dans l'ame la semence immaterielle, qui etait l'Eglise, reflet de +l'autre Eglise placee dans le Plerome. + +Acharamoth, un jour, parvenant a la region la plus haute, se joindra au +Sauveur; le feu cache dans le monde aneantira toute matiere, se devorera +lui-meme, et les hommes, devenus de purs esprits, epouseront des anges! + +ORIGENE + +Alors le Demon sera vaincu, et le regne de Dieu commencera! + +Antoine retient un cri; et aussitot, + +BASILIDE + +le prenant par le coude: + +L'Etre supreme avec les emanations infinies s'appelle Abraxas, et le +Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, +rectitude-sur-rectitude. + +On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, +inscrits sur cette calcedoine pour faciliter la memoire. + +Et il montre a son cou une petite pierre ou sont gravees des lignes +bizarres. + +Alors tu seras transporte dans l'Invisible; et superieur a la loi, tu +mepriseras tout, meme la vertu! + +Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'apres l'exemple de +Kaulakau. + +ANTOINE + +Comment! et la croix? + +LES ELKHESAITES + +en robe d'hyacinthe, lui repondent: + +La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes peres +sont effacees, grace a la mission qui est venue! + +On peut renier le Christ inferieur, l'homme-Jesus; mais il faut adorer +l'autre Christ, eclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe. + +Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est feminin! + +Hilarion a disparu; et Antoine pousse par la foule arrive devant + +LES CARPOCRATIENS + +etendus avec des femmes sur des coussins d'ecarlate: + +Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une serie de conditions +et d'actions. Pour t'affranchir des tenebres, accomplis, des maintenant, +leurs oeuvres! L'epoux va dire a l'epouse: "Fais la charite a ton frere", +et elle te baisera. + +LES NICOLAITES + +assembles autour d'un mets qui fume: + +C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est +permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande. +Tache de l'exterminer a force de debauches! Prounikos, la mere du Ciel, +s'est vautree dans les ignominies. + +LES MARCOSIENS + +avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume: + +Entre chez nous pour t'unir a l'Esprit! Entre chez nous pour boire +l'immortalite! + +Et l'un d'eux lui montre, derriere une tapisserie, le corps d'un homme +termine par une tete d'ane. Cela represente Sabaoth, pere du Diable. En +marque de haine, il crache dessus. + +Un autre decouvre un lit tres-bas, jonche de fleurs, en disant que + + + Les noces spirituelles vont s'accomplir. + + +Un troisieme tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y +parait: + +Ah! le voila! le voila! le sang du Christ! + +Antoine s'ecarte. Mais il est eclabousse par l'eau qui saute d'une cuve. + +LES HELVIDIENS + +s'y jettent la tete en bas, en marmottant: + +L'homme regenere par le bapteme est impeccable! + +Puis il passe pres d'un grand feu, ou se chauffent les Adamites, +completement nus pour imiter la purete du paradis; et il se heurte aux + +MESSALIENS + +vautres sur les dalles, a moitie endormis, stupides: + +Oh! ecrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un +peche, toute occupation mauvaise! + +Derriere ceux-la, les abjects + +PATERNIENS + +hommes, femmes et enfants, pele-mele sur un tas d'ordures, relevent +leurs faces hideuses barbouillees de vin: + +Les parties inferieures du corps faites par le Diable lui appartiennent. +Buvons, mangeons, forniquons! + +AETIUS + +Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu! + +Mais tout a coup + +UN HOMME + +vetu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet +de lanieres a la main; et frappant au hasard de droite et de gauche, +violemment: + +Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, heretiques et demons! la vermine +des ecoles, la lie de l'enfer! Celui-la, Marcion, c'est un matelot de +Sinope excommunie pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien; +Aetius a vole sa concubine, Nicolas prostitue sa femme; et Manes, qui se +fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut ecorche vif avec +une pointe de roseau, si bien que sa peau tannee se balance aux portes +de Clesiphon! + +ANTOINE + +a reconnu Tertullien, et s'elance pour le rejoindre: + +Maitre! a moi! a moi! + +TERTULLIEN + +continuant: + +Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeunez, pleurez, +mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! apres Jesus, la +science est inutile! + +Tous ont fui; et Antoine voit, a la place de Tertullien, une femme +assise sur un banc de pierre. + +Elle sanglote, la tete appuyee contre une colonne, les cheveux pendants, +le corps affaisse dans une longue simarre brune. + +Puis, ils se trouvent l'un pres de l'autre, loin de la foule;--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois, +quand le vent s'arrete et que les feuilles tout a coup ne remuent plus. + +Cette femme est tres-belle, fletrie pourtant et d'une paleur de sepulcre. +Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensees, +mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin, + +PRISCILLA + +se met a dire: + +J'etais dans la derniere chambre des bains, et je m'endormais au +bourdonnement des rues. + +Tout a coup j'entendis des clameurs. On criait: "C'est un magicien! +c'est le Diable!" Et la foule s'arreta devant notre maison, en face du +temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'a la hauteur du +soupirail. + +Sur le peristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de +fer a son cou. Il prenait des charbons dans un rechaud, et il s'en faisait +sur la poitrine de larges trainees, en appelant "Jesus, Jesus!" Le peuple +disait: "Cela n'est pas permis! lapidons-le!" Lui, il continuait. C'etaient +des choses inouies, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil +tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or +vibrer. Le jour tomba. Mes bras lacherent les barreaux, mon corps defaillit, +et quand il m'eut emmenee a sa maison ... + +ANTOINE + +De qui donc parles-tu? + +PRISCILLA + +Mais, de Montanus! + +ANTOINE + +Il est mort, Montanus. + +PRISCILLA + +Ce n'est pas vrai! + +UNE VOIX + +Non, Montanus n'est pas mort! + +Antoine se retourne; et pres de lui, de l'autre cote, sur le banc, une +seconde femme est assise,--blonde celle-la, et encore plus pale, avec +des bouffissures sous les paupieres comme si elle avait longtemps +pleure. Sans qu'il l'interroge, elle dit: + +MAXIMILLA + +Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'a un detour du chemin, +nous vimes un homme sous un figuier. + +Il cria de loin: "Arretez-vous!" et il se precipita en nous injuriant. +Les esclaves accoururent. Il eclata de rire. Les chevaux se cabrerent. +Les molosses hurlaient tous. + +Il etait debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait +claquer son manteau. + +En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanite de nos +oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du cote des +dromadaires, a cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous +la machoire. + +Sa fureur me versait l'epouvante dans les entrailles; c'etait pourtant +comme une volupte qui me bercait, m'enivrait. + +D'abord, les esclaves s'approcherent. "Maitre, dirent-ils, nos betes +sont fatiguees"; puis ce furent les femmes: "Nous avons peur", et les +esclaves s'en allerent. Puis, les enfants se mirent a pleurer: "Nous +avons faim!" Et comme on n'avait pas repondu aux femmes, elles +disparurent. + +Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un pres de moi. C'etait l'epoux; +j'ecoutais l'autre. Il se traina parmi les pierres en s'ecriant "Tu +m'abandonnes?" et je repondis: "Oui! va-t'en!"--afin d'accompagner +Montanus. + +ANTOINE + +Un eunuque! + +PRISCILLA + +Ah! cela t'etonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe +et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les ames, mieux +que les corps, peuvent s'etreindre avec delire. Pour conserver +impunement Eustolie, Leonce l'eveque se mutila,--aimant mieux son amour +que sa virilite. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint; +Sotas n'a pu me guerir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la +derniere des prophetesses; et apres moi, la fin du monde viendra. + +MAXIMILLA + +Il m'a comble de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en +est plus aimee! + +PRISCILLA + +Tu mens! c'est moi! + +MAXIMILLA + +Non, c'est moi! + +Elles se battent. + +Entre leurs epaules parait la tete d'un negre. + +MONTANUS + +couvert d'un manteau noir, ferme par deux os de mort: + +Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes +par cette union dans la plenitude spirituelle. Apres l'age du Pere, +l'age du Fils; et j'inaugure le troisieme, celui du Paraclet. Sa lumiere +m'est venue durant les quarante nuits que la Jerusalem celeste a brille +dans le firmament, au-dessus de ma maison, a Pepuza. + +Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanieres vous flagellent! +comme vos membres endoloris se presentent a mes ardeurs! comme vous +languissez sur ma poitrine, d'un irrealisable amour! Il est si fort +qu'il vous a decouvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir +les ames avec vos yeux. + +Antoine fait un geste d'etonnement. + +TERTULLIEN + +revenu pres de Montanus: + +Sans doute, puisque l'ame a un corps,--ce qui n'a point de corps +n'existant pas. + +MONTANUS + +Pour la rendre plus subtile, j'ai institue des mortifications +nombreuses, trois caremes par an, et pour chaque nuit des prieres ou +l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'echappant ne ternisse +la pensee. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutot de tout +mariage! Les anges ont peche avec les femmes. + +LES ARCONTIQUES + +en cilices de crins: + +Le Sauveur a dit: "Je suis venu pour detruire l'oeuvre de la Femme." + +LES TATIANIENS + +en cilices de joncs: + +L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps. + +Et, avancant toujours du meme cote, Antoine rencontre + +LES VALESIENS + +etendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur +tunique. + +Ils lui presentent un couteau: + +Fais comme Origene et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains, +lache? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite? + +Et pendant qu'il est a les regarder se debattre, etendus sur le dos dans +les mares de leur sang, + +LES CAINITES + +les cheveux, noues par une vipere, passent pres de lui, en vociferant a +son oreille: + +Gloire a Cain! gloire a Sodome! gloire a Judas! + +Cain fit la race des forts. Sodome epouvanta la terre avec son +chatiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans +lui pas de mort et pas de redemption! + +Ils disparaissent sous la horde des + +CIRCONCELLIONS + +vetus de peaux de loup, couronnes d'epines, et portant des masques de fer: + +Ecrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche +qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la +housse de l'ane, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se desole +parce que les autres ne sont pas des miserables comme lui. + +Nous, les Saints, pour hater la fin du monde, nous empoisonnons, +brulons, massacrons! + +Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous +enlevons avec des tenailles la peau de nos tetes, nous etalons nos +membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours! + +Honni le bapteme! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation +universelle! + +Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs. + +Les Audiens tirent des fleches contre le Diable; les Collyridiens +lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant +une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Aupres +d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idee, fait voir un pain +rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampseens, distribue, +comme une hostie, la poussiere de ses sandales. Sur le lit des +Marcosiens jonche de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions +s'entr'egorgent, les Valesiens ralent, Bardesane chante, Carpocras +danse, Maximilla et Priscilla poussent des gemissements sonores;--et la +fausse prophetesse de Cappadoce, toute nue, accoudee sur un lion et +secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible. + +Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux +cous des Heresiarques entre-croisent des lignes de feux, les +constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous +le va-et-vient de la foule, dont chaque tete est un flot qui saute +et rugit. + +Cependant,--du fond meme de la clameur, une chanson s'eleve avec des +eclats de rire, ou le nom de Jesus revient. + +Ce sont des gens de la plebe, tous frappant dans leurs mains pour +marquer la cadence. Au milieu d'eux est + +ARIUS + +en costume de diacre. + +Les fous qui declament contre moi pretendent expliquer l'absurde; et +pour les perdre tout a fait, j'ai compose des petits poemes tellement +droles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et +les ports. + +Mille fois non! le Fils n'est pas coeternel au Pere, ni de meme +substance! Autrement il n'aurait pas dit: "Pere, eloigne de moi ce +calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais a mon +Dieu, a votre Dieu!" et d'autres paroles attestant sa qualite de +creature. Elle nous est demontree, de plus, par tous ses noms: agneau, +pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophete, bonne voie, +pierre angulaire! + +SABELLIUS + +Moi, je soutiens que tous deux sont identiques. + +ARIUS + +Le concile d'Antioche a decide le contraire. + +ANTOINE + +Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'etait Jesus? + +LES VALENTINIENS + +C'etait l'epoux d'Acharamoth repentie! + +LES SETHIANIENS + +C'etait Sem, fils de Noe! + +LES THEODOTIENS + +C'etait Melchisedech! + +LES MERINTHIENS + +Ce n'etait rien qu'un homme! + +LES APOLLINARISTES + +Il en a pris l'apparence! il a simule la Passion. + +MARCEL D'ANCYRE + +C'est un developpement du Pere! + +LE PAPE CALIXTE + +Pere et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu! + +METHODIUS + +Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme! + +CERINTHE + +Et il ressuscitera! + +VALENTIN + +Impossible,--son corps etant celeste! + +PAUL DE SAMOSATE + +Il n'est Dieu que depuis son bapteme! + +HERMOGENE + +Il habite le soleil! + +Et tous les heresiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure, +la tete dans ses mains. + +UN JUIF + +a barbe rouge, et la peau maculee de lepre, s'avance tout pres de lui; +--et ricanant horriblement: + +Son ame etait l'ame d'Esaue! Il souffrait de la maladie +bellerophontienne; et sa mere, la parfumeuse, s'est livree a Pantherus, +un soldat romain, sur des gerbes de mais, un soir de moisson. + +ANTOINE + +vivement, releve sa tete, les regarde sans parler; puis marchant droit +sur eux: + +Docteurs, magiciens, eveques et diacres, hommes, arriere! arriere! Vous +etes tous des mensonges! + +LES HERESIARQUES + +Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prieres plus +difficiles, des elans d'amour superieurs, des extases aussi longues. + +ANTOINE + +Mais pas de revelation! pas de preuves! + +Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes +de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'etoffes;--et se poussant les +uns les autres: + +LES CERINTHIENS + +Voila l'Evangile des Hebreux! + +LES MARCIONITES + +L'Evangile du Seigneur! + +LES MARCOSIENS + +L'Evangile d'Eve! + +LES ENCRATITES + +L'Evangile de Thomas! + +LES CAINITES + +L'Evangile de Judas! + +BASILIDE + +Le traite de l'ame advenue! + +MANES + +La prophetie de Barcouf! + +Antoine se debat, leur echappe;--et il apercoit dans un coin, plein +d'ombre, + +LES VIEUX EBIONITES + +desseches comme des momies, le regard eteint, les sourcils blancs. + +Ils disent, d'une voix chevrotante: + +Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du +charpentier! Nous etions de son age, nous habitions dans sa rue. Il +s'amusait avec de la boue a modeler des petits oiseaux, sans avoir +peur du coupant des tailloirs, aidait son pere dans son travail, ou +assemblait pour sa mere des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un +voyage en Egypte, d'ou il rapporta de grands secrets. Nous etions a +Jericho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causerent +a voix basse, sans que personne put les entendre. Mais c'est a partir de +ce moment qu'il fit du bruit en Galilee et qu'on a debite sur son compte +beaucoup de fables. + +Ils repetent, en tremblotant: + +Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu! + +ANTOINE + +Ah! encore, parlez! parlez! Comment etait son visage? + +TERTULLIEN + +D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'etait charge de tous les +crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformites du monde. + +ANTOINE + +Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait +une beaute plus qu'humaine. + +EUSEBE DE CESAREE + +Il y a bien a Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis +d'herbes, une statue de pierre, elevee, a ce qu'on pretend, par +l'hemorroidesse. Mais le temps lui a ronge la face, et les pluies ont +gate l'inscription. + +Une femme sort du groupe des Carpocratiens. + +MARCELLINA + +Autrefois, j'etais diaconesse a Rome dans une petite eglise, ou je +faisais voir aux fideles les images en argent de saint Paul, d'Homere, +de Pythagore et de Jesus-Christ. + +Je n'ai garde que la sienne. + +Elle entr'ouvre son manteau. + +La veux-tu? + +UNE VOIX + +Il reparait, lui-meme, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens! + +Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraine. + +Il monte un escalier completement obscur;--et apres bien des marches, +il arrive devant une porte. + +Alors, celui qui le mene (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit a +l'oreille d'un autre: "Le Seigneur va venir",--et ils sont introduits +dans une chambre, basse de plafond, sans meubles. + +Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide +couleur de sang, avec une tete d'homme d'ou s'echappent des rayons, +et le mot _Knouphis_, ecrit en grec tout autour. Elle domine un fut de +colonne, pose au milieu d'un piedestal. Sur les autres parois de la +chambre, des medaillons en fer poli representent des tetes d'animaux, +celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tete +d'ane--encore! + +Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumiere +vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, apercoit la lune qui +brille au loin sur les flots, et meme il distingue leur petit +clapotement regulier, avec le bruit sourd d'une carene de navire tapant +contre les pierres d'un mole. + +Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par +intervalles, comme un aboiement etouffe. Des femmes sommeillent, le +front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement +perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur. +Aupres d'elles, des enfants demi-nus, tout devores de vermine, regardent +d'un air idiot les lampes bruler;--et on ne fait rien; on attend +quelque chose. + +Ils parlent a voix basse de leurs familles, ou se communiquent des +remedes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du +jour, la persecution devenant trop forte. Les paiens pourtant ne sont +pas difficiles a tromper. "Ils croient, les sots, que nous adorons +Knouphis!" + +Mais un des freres, inspire tout a coup, se pose devant la colonne, ou +l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et +d'aristoloches. + +Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes +paralleles. + +L'INSPIRE + +deroule une pancarte couverte de cylindres entremeles, puis commence: + +Sur les tenebres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent +s'echappa, qui semblait la voix de la lumiere. + +TOUS + +repondent, en balancant leurs corps: + +Kyrie eleison! + +L'INSPIRE + +L'homme, ensuite, fut cree par l'infame Dieu d'Israel, avec l'auxiliaire +de ceux-la: + +En designant les medaillons, + +Astophaios, Oraios, Sabaoth, Adonai, Eloi, Iao! + +Et il gisait sur la boue, hideux, debile, informe, sans pensee. + +TOUS + +d'un ton plaintif: + +Kyrie eleison! + +L'INSPIRE + +Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son ame. + +Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colere. Il l'emprisonna +dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science. + +L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par +de longs detours, le fit desobeir a cette loi de haine. + +Et l'homme, quand il eut goute de la science, comprit les choses +celestes. + +TOUS + +avec force: + +Kyrie eleison! + +L'INSPIRE + +Mais Iabdalaoth, pour se venger, precipita l'homme dans la matiere, et +le serpent avec lui! + +TOUS tres-bas: + +Kyrie eleison! + +Ils ferment la bouche, puis se taisent. + +Les senteurs du port se melent dans l'air chaud a la fumee des lampes. +Leurs meches, en crepitant, vont s'eteindre; de longs moustiques +tournoient. Et Antoine rale d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une +monstruosite flottant autour de lui, l'effroi d'un crime pres de +s'accomplir. + +Mais + +L'INSPIRE + +frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tete, psalmodie sur +un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flute aigue: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Veloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains! + +Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des +taches d'or, comme le firmament seme d'etoiles! Pareil aux enroulements +de la vigne et aux circonvolutions des entrailles! + +Inengendre! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honore a +Epidaure! Bon pour les hommes! qui as gueri le roi Ptolemee, les soldats +de Moise, et Glaucus fils de Minos! + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +TOUS + +repetent: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Cependant, rien ne se montre. + +Pourquoi? qu'a-t-il? + +Et on se concerte, on propose des moyens. + +Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulevement se fait dans +la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tete d'un +python parait. + +Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait +autour d'un disque immobile, puis se developpe, s'allonge; il est enorme +et d'un poids considerable. Pour empecher qu'il ne frole la terre, les +hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tete, les +enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la +muraille, s'en va indefiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se +dedoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine. + +LES FIDELES + +collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu. + +C'est toi! c'est toi! + +Eleve d'abord par Moise, brise par Ezechias, retabli par le Messie. Il +t'avait bu dans les ondes du bapteme; mais tu l'as quitte au jardin des +Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse. + +Tordu a la barre de la croix, et plus haut que sa tete, en bavant sur la +couronne d'epines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jesus, toi, +tu es le Verbe! tu es le Christ! + +Antoine s'evanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les +eclats de bois, ou brule doucement la torche qui a glisse de sa main. + +Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il apercoit le Nil, +onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent +au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a +pas quitte les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des +bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux. + +Un temps inappreciable s'ecoule. + +Puis, la voute d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font +des lignes noires sur un fond bleu;--et a ses cotes, dans l'ombre, des +gens pleurent et prient entoures d'autres qui les exhortent et les +consolent. + +Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un +jour d'ete. + +Des voix aigues crient des pasteques, de l'eau, des boissons a la glace, +des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps a autre, des +applaudissements eclatent. Il entend marcher sur sa tete. + +Tout a coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit +de l'eau dans un aqueduc. + +Et il apercoit en face, derriere les barreaux d'une autre loge, un lion +qui se promene,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges +de pourpre. Au dela, des couronnes de monde etagees symetriquement vont +en s'elargissant depuis la plus basse qui enferme l'arene jusqu'a la plus +haute, ou se dressent des mats pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu +dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, +coupent, a intervalles egaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins +disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, senateurs, soldats, +plebeiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules +de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches +de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant, +tumultueux et furieux l'etourdit, comme une immense cuve bouillonnante. +Au milieu de l'arene, sur un autel, fume un vase d'encens. + +Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chretiens condamnes aux betes. +Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes +les bandelettes de Ceres. Leurs amis se partagent des bribes de leurs +vetements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu, +disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'a +la fin. + +Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique +noire, dont la figure s'est deja montree quelque part; il les entretient +du neant du monde et de la felicite des elus. Antoine est transporte +d'amour. Il souhaite l'occasion de repandre sa vie pour le Sauveur, ne +sachant pas s'il n'est point lui-meme un de ces martyrs. + +Mais, sauf un Phrygien a longs cheveux, qui reste les bras leves, tous +ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme +reve, debout, la tete basse. + +LE VIEILLARD + +n'a pas voulu payer, a l'angle d'un carrefour, devant une statue de +Minerve; et il considere ses compagnons avec un regard qui signifie: + +Vous auriez du me secourir! Des communautes s'arrangent quelquefois pour +qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont meme obtenu de +ces lettres declarant faussement qu'on a sacrifie aux idoles. + +Il demande: + +N'est-ce pas Petrus d'Alexandrie qui a regle ce qu'on doit faire quand +on a flechi dans les tourments? + +Puis, en lui-meme: + +Ah! cela est bien dur a mon age! mes infirmites me rendent si faible! +Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'a l'autre hiver, encore! + +Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du cote de +l'autel. + +LE JEUNE HOMME + +qui a trouble, par des coups, une fete d'Apollon, murmure: + +Il ne tenait qu'a moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes! + +--Les soldats t'auraient pris, dit un des freres. + +--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde +fois, j'aurais eu plus de force, bien sur! + +Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, a toutes +les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du cote de l'autel. + +Mais + +L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE + +accourt sur lui: + +Quel scandale! Comment, toi, une victime d'election? Toutes ces femmes +qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un +miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de +Polycarpe eteignait les flammes de son bucher. + +Il se tourne vers le vieillard: + +Pere, pere! tu dois nous edifier par ta mort. En la retardant, tu +commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des +bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-etre que ton +exemple va convertir le peuple entier. + +Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arreter, +d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout a coup regarde +Antoine, se met a rugir--et une vapeur sort de sa gueule. + +Les femmes sont tassees contre les hommes. + +LE CONSOLATEUR + +va de l'un a l'autre. + +Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brulait avec des plaques de +fer, si des chevaux t'ecarteraient, si ton corps enduit de miel etait +devore par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est +surpris dans un bois. + +Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles betes feroces; il +croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans +leurs machoires. + +Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent. + +Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait a l'ecart. Il a brule +trois temples; et il s'avance les bras leves, la bouche ouverte, la tete +au ciel, sans rien voir, comme un somnambule. + +LE CONSOLATEUR + +s'ecrie: + +Arriere! arriere! L'esprit de Montanus vous prendrait. + +TOUS + +reculent, en vociferant: + +Damnation au Montaniste! + +Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre. + +Les lions cabres se mordent a la criniere. Le peuple hurle: "Aux betes! +aux betes!" + +Les martyrs eclatant en sanglots, s'etreignent. Une coupe de vin +narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en +main, vivement. + +Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle +s'ouvre; un lion sort. + +Il traverse l'arene, a grands pas obliques. Derriere lui, a la file, +paraissent les autres lions, puis un ours, trois pantheres, des +leopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie. + +Le claquement d'un fouet retentit. Les chretiens chancellent,--et, pour +en finir, leurs freres les poussent. Antoine ferme les yeux. + +Ils les ouvre. Mais des tenebres l'enveloppent. + +Bientot elles s'eclairassent; et il distingue une plaine aride et +mamelonneuse, comme on en voit autour des carrieres abandonnees. + +Ca et la, un bouquet d'arbustes se leve parmi des dalles a ras du sol; +et des formes blanches, plus indecises que des nuages, sont penchees +sur elles. + +Il en arrive d'autres, legerement. Des yeux brillent dans la fente des +longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui +s'exhalent, Antoine reconnait des patriciennes. Il y a aussi des hommes, +mais de condition inferieure, car ils ont des visages a la fois naifs et +grossiers. + +UNE D'ELLES + +en respirant largement: + +Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sepulcres! +Je suis si fatiguee de la mollesse des lits, du fracas des jours, de +la pesanteur du soleil! + +Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les +fideles y allument d'autres torches, et vont les planter sur +les tombeaux. + +UNE FEMME + +haletante: + +Ah! enfin, me voila! Mais quel ennui que d'avoir epouse un idolatre! + +UNE AUTRE + +Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos freres, tout est +suspect a nos maris!--et meme il faut nous cacher quand nous faisons le +signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique. + +UNE AUTRE + +Avec le mien, c'etait tous les jours des querelles; je ne voulais pas me +soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger, +il m'a fait poursuivre comme chretienne. + +UNE AUTRE + +Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traine par +les talons derriere un char, comme Hector, depuis la porte Esquileenne +jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux cotes du chemin le sang +tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voila! + +Elle tire de sa poitrine une eponge toute noire, la couvre de baisers, +puis se jette sur les dalles, en criant: + +Ah! mon ami! mon ami! + +UN HOMME + +Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut +lapidee au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui +brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant +les recouvre! + +Il se jette sur un tombeau. + +O ma fiancee! ma fiancee! + +ET TOUS LES AUTRES + +par la plaine: + +O ma soeur! o mon frere! o ma fille! o ma mere! + +Ils sont a genoux, le front dans les mains, ou le corps tout a plat, les +deux bras etendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulevent leur +poitrine a la briser. Ils regardent le ciel en disant: + +Aie pitie de son ame, o mon Dieu! Elle languit au sejour des ombres; +daigne l'admettre dans la Resurrection, pour qu'elle jouisse de +ta lumiere! + +Ou, l'oeil fixe sur les dalles, ils murmurent: + +Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporte du vin, des viandes! + +UNE VEUVE + +Voici du pultis, fait par moi, selon son gout, avec beaucoup d'oeufs et +double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme +autrefois, n'est-ce pas? + +Elle en porte un peu a ses levres; et, tout a coup, se met a rire d'une +facon extravagante, frenetique. + +Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgee. + +Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte, +les libations redoublent. Leurs yeux noyes de larmes se fixent les uns +sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de desolation; peu a peu, +leurs mains se touchent, leurs levres s'unissent, les voiles +s'entr'ouvrent, et ils se melent sur les tombes entre les coupes et +les flambeaux. + +Le ciel commence a blanchir. Le brouillard mouille leurs vetements;--et, +sans avoir l'air de se connaitre, ils s'eloignent les uns des autres par +des chemins differents, dans la campagne. + +Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformee. + +Et Antoine voit nettement a travers des bambous une foret de colonnes, +d'un gris bleuatre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul +tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui +s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales +et perpendiculaires, indefiniment multipliees, ressemblerait a une +charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en +place, avec un feuillage noiratre, comme celui du sycomore. + +Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des +fleurs violettes et des fougeres, pareilles a des plumes d'oiseaux. + +Sous les rameaux les plus bas, se montrent ca et la les cornes d'un +bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juches, +des papillons voltigent, des lezards se trainent, des mouches +bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation +d'une vie profonde. + +A l'entree du bois, sur une maniere de bucher, est une chose etrange--un +homme--enduit de bouse de vache, completement nu, plus sec qu'une momie; +ses articulations forment des noeuds a l'extremite de ses os qui semblent +des batons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure tres- +longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air, +ankylose, raide comme un pieu;--et il se tient la depuis si longtemps que +des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure. + +Aux quatre coins de son bucher flambent quatre feux. Le soleil est juste +en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder +Antoine: + +Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu? + +Des flammes sortent de tous les cotes par les intervalles des poutres; +et + +LE GYMNOSOPHISTE + +reprend: + +Pareil au rhinoceros, je me suis enfonce dans la solitude. J'habitais +l'arbre derriere moi. + +En effet, le gros figuier presente, dans ses cannelures, une excavation +naturelle de la taille d'un homme. + +Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance +des preceptes, que pas meme un chien ne m'a vu manger. + +Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du desir, le +desir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action, +tout contact; et--sans plus bouger que la stele d'un tombeau, exhalant +mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et +considerant l'ether dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune +dans mon coeur,--je songeais a l'essence de la grande Ame d'ou +s'echappent continuellement, comme des etincelles de feu, les principes +de la vie. + +J'ai saisi enfin l'Ame supreme dans tous les etres, tous les etres dans +l'Ame supreme;--et je suis parvenu a y faire entrer mon ame, dans +laquelle j'avais fait rentrer mes sens. + +Je recois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui +ne se desaltere que dans les rayons de la pluie. + +Par cela meme que je connais les choses, les choses n'existent plus. + +Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de +bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien. + +Mes austerites effroyables m'ont fait superieur aux Puissances. Une +contraction de ma pensee peut tuer cent fils de rois, detroner les +dieux, bouleverser le monde. + +Il a dit tout cela d'une voix monotone. + +Les feuilles a l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre, +s'enfuient. + +Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute: + +J'ai pris en degout la forme, en degout la perception, en degout jusqu'a +la connaissance elle-meme,--car la pensee ne survit pas au fait transitoire +qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste. + +Tout ce qui est engendre perira, tout ce qui est mort doit revivre; les +etres actuellement disparus sejourneront dans des matrices non encore +formees, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres +creatures. + +Mais, comme j'ai roule dans une multitude infinie d'existences, sous des +enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne +veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps, +maconnee de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine +d'immondices;--et, pour ma recompense, je vais enfin dormir au plus +profond de l'absolu, dans l'Aneantissement. + +Les flammes s'elevent jusqu'a sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tete +passe a travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux beants +regardent toujours. + +ANTOINE + +se releve. + +La torche, par terre, a incendie les eclats de bois; et les flammes ont +roussi sa barbe. + +Tout en criant, Antoine trepigne sur le feu;--et quand il ne reste plus +qu'un amas de cendres: + +Ou est donc Hilarion? Il etait la tout a l'heure. + +Je l'ai vu! + +Eh! non, c'est impossible! je me trompe! + +Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-etre pas plus +de realite. Je deviens fou. Du calme! ou etais-je? qu'y avait-il? + +Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages +indiens. Kalanos se brula devant Alexandre; un autre a fait de meme du +temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que +l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrepidite de +martyrs!... Quant a ceux-la, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait +dit sur les debauches qu'ils occasionnent. + +Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des heresiarques ... Quels +cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de debordements de la chair et +d'egarements de l'esprit? + +C'est vers Dieu qu'ils pretendent se diriger par toutes ces voies! De +quel droit les maudire, moi qui trebuche dans la mienne? Quand ils ont +disparu, j'allais peut-etre en apprendre davantage. Cela tourbillonnait +trop vite; je n'avais pas le temps de repondre. A present, c'est comme +s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumiere. Je +suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir +eteint le feu! + +Une flamme voltige entre les roches; et bientot une voix saccadee se +fait entendre, au loin, dans la montagne. + +Est-ce l'aboiement d'une hyene, ou les sanglots de quelque voyageur +perdu? + +Antoine ecoute. La flamme se rapproche. + +Et il voit venir une femme qui pleure, appuyee sur l'epaule d'un homme a +barbe blanche. + +Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tete +comme elle, avec une tunique de meme couleur, et porte un vase de +bronze, d'ou s'eleve une petite flamme bleue. + +Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme. + +L'ETRANGER (SIMON) + +C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mene partout avec moi. + +Il hausse le vase d'airain. + +Antoine la considere, a la lueur de cette flamme qui vacille. + +Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des +traces de coups; ses cheveux epars s'accrochent dans les dechirures de +ses haillons; ses yeux paraissent insensibles a la lumiere. + +SIMON + +Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler, +sans manger; puis elle se reveille,--et debite des choses merveilleuses. + +ANTOINE + +Vraiment? + +SIMON + +Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as a dire! + +Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses +doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente: + +HELENE (ENNOIA) + +J'ai souvenir d'une region lointaine, couleur d'emeraude. Un seul arbre +l'occupe. + +Antoine tressaille. + +A chaque degre de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple +d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines +d'un corps, et ils regardent la vie eternelle circuler depuis les +racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faite qui depasse le soleil. +Moi, sur la deuxieme branche, j'eclairais avec ma figure les +nuits d'ete. + +ANTOINE + +se touchant le front. + +Ah! ah! je comprends! la tete! + +SIMON + +le doigt sur la bouche: + +Chut!... + +HELENE + +La voile restait bombee, la carene fendait l'ecume. Il me disait: "Que +m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu +m'appartiendras, dans ma maison!" + +Qu'elle etait douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur +le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement. + +A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on +allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout arme conduisant un +char le long du rivage de la mer. + +ANTOINE + +Mais elle est folle entierement! Pourquoi?... + +SIMON + +Chut!... chut! + +HELENE + +Ils m'ont graissee avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour +que je l'amuse. + +Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots +grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes +coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte +fut ouverte. + +SIMON + +C'etait moi! je t'ai retrouvee! + +La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos! +Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils +l'attacherent dans un corps de femme. + +Elle a ete l'Helene des Troyens, dont le poete Stesichore a maudit la +memoire. Elle a ete Lucrece, la patricienne violee par les rois. Elle a +ete Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a ete cette fille +d'Israel qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aime l'adultere, +l'idolatrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituee a tous les +peuples. Elle a chante dans tous les carrefours. Elle a baise tous +les visages. + +A Tyr, la Syrienne, elle etait la maitresse des voleurs. Elle buvait +avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la +vermine de son lit tiede. + +ANTOINE + +Eh! que me fait!... + +SIMON + +d'un air furieux: + +Je l'ai rachetee, te dis-je,--et retablie en sa splendeur; tellement que +Caius Cesar Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher +avec la Lune! + +ANTOINE + +Eh bien?... + +SIMON + +Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clement n'a-t-il pas ecrit +qu'elle fut emprisonnee dans une tour? Trois cents personnes vinrent +cerner la tour; et a chacune des meurtrieres en meme temps, on vit +paraitre la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes, +ni plusieurs Ennoia! + +ANTOINE + +Oui ... je crois me rappeler ... + +Et il tombe dans une reverie. + +SIMON + +Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est +devouee pour les femmes. Car l'impuissance de Jehovah se demontre par la +transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique a +l'ordre des choses. + +J'ai preche le renouvellement dans Ephraim et dans Issachar, le long du +torrent de Bizor, derriere le lac d'Houleh, dans la vallee de Mageddo, +plus loin que les montagnes, a Bostra et a Damas! Viennent a moi ceux +qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont +couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, +appele Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le +Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la +grande puissance de Dieu, incarnee en la personne de Simon! + +ANTOINE + +Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes! + +Tu es ne a Gittoi, pres de Samarie. Dositheus, ton premier maitre, t'a +renvoye! Tu execres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes; +et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jete dans les +flots le sac qui contenait tes artifices! + +SIMON + +Les veux-tu? + +Antoine le regarde;--et une voix interieure murmure dans sa poitrine. +"Pourquoi pas?" + +Simon reprend: + +Celui qui connait les forces de la Nature et la substance des Esprits +doit operer des miracles. C'est le reve de tous les sages--et le desir +qui te ronge; avoue-le! + +Au milieu des Romains, j'ai vole dans le cirque tellement haut qu'on ne +m'a plus revu. Neron ordonna de me decapiter; mais ce fut la tete d'une +brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli +tout vivant; mais j'ai ressuscite le troisieme jour. La preuve, c'est +que me voila! + +Il lui donne ses mains a flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se +recule. + +Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de +marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantite d'or; +j'etablirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher +sur les nuages et sur les flots, passer a travers les montagnes, +apparaitre en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre +ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu? + +Le tonnerre gronde, des eclairs se succedent. + +C'est la voix du Tres-Haut! "car l'Eternel ton Dieu est un feu," et +toutes les creations s'operent par des jaillissements de ce foyer. + +Tu vas en recevoir le bapteme,--ce second bapteme annonce par Jesus, et +qui tomba sur les apotres, un jour d'orage que la fenetre etait ouverte! + +Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en +asperger Antoine: + +Mere des misericordes, toi qui decouvres les secrets, afin que le repos +nous arrive dans la huitieme maison ... + +ANTOINE + +s'ecrie: + +Ah! si j'avais de l'eau benite! + +La flamme s'eteint, en produisant beaucoup de fumee. + +Ennoia et Simon ont disparu. + +Un brouillard extremement froid, opaque et fetide emplit l'atmosphere. + +ANTOINE + +etendant ses bras, comme un aveugle: + +Ou suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abime. Et la croix, bien sur, +est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit! + +Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il apercoit deux +hommes, couverts de longues tuniques blanches. + +Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses +cheveux blonds, separes comme ceux du Christ, descendent regulierement +sur ses epaules. Il a jete une baguette qu'il portait a la main, et que +son compagnon a recue en faisant une reverence a la maniere des +Orientaux. + +Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassee, les cheveux +crepus, une mine naive. + +Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tete, et poudreux comme des gens qui +arrivent de voyage. + +ANTOINE + +en sursaut: + +Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en! + +DAMIS + +--C'est le petit homme.-- + +La, la!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le +maitre. + +Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence. + +ANTOINE + +reprend: + +Vous venez ainsi?... + +DAMIS + +Oh! de loin,--de tres-loin! + +ANTOINE + +Et vous allez?... + +DAMIS + +designant l'autre: + +Ou il voudra! + +ANTOINE + +Qui est-il donc? + +DAMIS + +Regarde-le! + +ANTOINE + +a part: + +Il a l'air d'un saint! Si j'osais ... + +La fumee est partie. Le temps est tres-clair. La lune brille. + +DAMIS + +A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus? + +ANTOINE + +Je songe ... Oh! rien. + +DAMIS + +s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la +taille courbee, sans lever la tete. + +Maitre! c'est un ermite galileen qui demande a savoir les origines de la +sagesse. + +APOLLONIUS + +Qu'il approche! + +Antoine hesite. + +DAMIS + +Approchez! + +APOLLONIUS + +d'une voix tonnante: + +Approche! Tu voudrais connaitre qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je +pense? n'est-ce pas cela, enfant? + +ANTOINE + +...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer a mon salut. + +APOLLONIUS + +Rejouis-toi, je vais te les dire! + +DAMIS + +bas a Antoine: + +Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu +des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en +profiter aussi, moi! + +APOLLONIUS + +Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir +la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu +m'arreteras,--car celui-la doit scandaliser par ses paroles qui a mefait +par ses oeuvres. + +DAMIS + +a Antoine: + +Quel homme juste! hein? + +ANTOINE + +Decidement, je crois qu'il est sincere. + +APOLLONIUS + +La nuit de ma naissance, ma mere crut se voir cueillant des fleurs sur +le bord d'un lac. Un eclair parut, et elle me mit au monde a la voix des +cygnes qui chantaient dans son reve. + +Jusqu'a quinze ans, on m'a plonge, trois fois par jour, dans la fontaine +Asbadee, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait +le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste. + +Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des tresors +qu'elle savait etre dans des tombeaux. Une hierodoule du temple de Diane +s'egorgea, desesperee, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur +de Cilicie, a la fin de ses promesses, s'ecria devant ma famille qu'il +me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours apres, assassine +par les Romains. + +DAMIS + +a Antoine, en le frappant du coude: + +Hein? quand je vous disais! quel homme! + +APOLLONIUS + +J'ai, pendant quatre ans de suite, garde le silence complet des +pythagoriciens. La douleur la plus imprevue ne m'arrachait pas un +soupir; et au theatre, quand j'entrais, on s'ecartait de moi comme +d'un fantome. + +DAMIS + +Auriez-vous fait cela, vous? + +APOLLONIUS + +Le temps de mon epreuve termine, j'entrepris d'instruire les pretres qui +avaient perdu la tradition. + +ANTOINE + +Quelle tradition? + +DAMIS + +Laissez-le poursuivre! Taisez-vous! + +APOLLONIUS + +J'ai devise avec les Samaneens du Gange, avec les astrologues de +Chaldee, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les +sacerdoces des negres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sonde les +lacs de Scythie, j'ai mesure la grandeur du Desert! + +DAMIS + +C'est pourtant vrai, tout cela! J'y etais, moi! + +APOLLONIUS + +J'ai d'abord ete jusqu'a la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par +le pays des Baraomates, ou est enterre Bucephale, je suis descendu vers +Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha. + +DAMIS + +Moi! moi! mon bon maitre! Je vous aimai, tout de suite! Vous etiez plus +doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu! + +APOLLONIUS + +sans l'entendre: + +Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprete. + +DAMIS + +Mais vous repondites que vous compreniez tous les langages et que vous +deviniez toutes les pensees. Alors j'ai baise le bas de votre manteau, +et je me suis mis a marcher derriere vous. + +APOLLONIUS + +Apres Ctesiphon, nous entrames sur les terres de Babylone. + +DAMIS + +Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pale. + +ANTOINE + +a part: + +Que signifie ... + +APOLLONIUS + +Le Roi m'a recu debout, pres d'un trone d'argent, dans une salle ronde, +constellee d'etoiles;--et de la coupole pendaient, a des fils que l'on +n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes etendues. + +ANTOINE + +revant: + +Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles? + +DAMIS + +C'est la une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les +maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui +descend vers le fleuve; + +Dessinant par terre, avec son baton, + +Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des +bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et +l'interieur donc, si vous saviez! + +APOLLONIUS + +Sur la muraille du septentrion, s'eleve une tour qui en supporte une +seconde, une troisieme, une quatrieme, une cinquieme--et il y en a trois +autres encore! La huitieme est une chapelle avec un lit. Personne n'y +entre que la femme choisie par les pretres pour le Dieu Belus. Le roi de +Babylone m'y fit loger. + +DAMIS + +A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul a me promener +par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers; +j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. +Mais il m'ennuyait d'etre separe du Maitre. + +APOLLONIUS + +Enfin, nous sortimes de Babylone; et au clair de la lune, nous vimes +tout a coup une empuse. + +DAMIS + +Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un ane; +elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut. + +ANTOINE + +a part: + +Ou veulent-ils en venir? + +APOLLONIUS + +A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, +nous a montre sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudees, et dans les +jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un elephant +enorme, que les reines s'amusaient a parfumer. C'etait l'elephant de +Porus, qui s'etait enfui apres la mort d'Alexandre. + +DAMIS + +Et qu'on avait retrouve dans une foret. + +ANTOINE + +Ils parlent abondamment comme des gens ivres. + +APOLLONIUS + +Phraortes nous fit asseoir a sa table. + +DAMIS + +Quel drole de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent a +lancer des fleches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je +n'approuve pas ... + +APOLLONIUS + +Quand je fus pret a partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit: +"J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras +plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront." + +Nous descendimes le long du fleuve, marchant la nuit a la lueur des +lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour +ecarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant +sous les arbres, comme sous des portes trop basses. + +Un jour, un enfant noir qui tenait un caducee d'or a la main, nous +conduisit au college des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes +ancetres, de toutes mes pensees, de toutes mes actions, de toutes mes +existences. Il avait ete le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais +conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sesostris. + +DAMIS + +Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai ete. + +ANTOINE + +Ils ont l'air vague comme des ombres. + +APOLLONIUS + +Nous avons rencontre, sur le bord de la mer, les Cynocephales gorges de +lait, qui s'en revenaient de leur expedition dans l'ile Taprobane. Les +flots tiedes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait +sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse +des falaises. La terre, a la fin, se fit plus etroite qu'une +sandale;--et apres avoir jete vers le soleil des gouttes de l'Ocean, +nous tournames a droite, pour revenir. + +Nous sommes revenus par la Region des Aromates, par le pays des +Gangarides, le promontoire de Comaria, la contree des Sachalites, des +Adramites et des Homerites;--puis, a travers les monts Cassaniens, la +mer Rouge et l'ile Topazos, nous avons penetre en Ethiopie par le +royaume des Pygmees. + +ANTOINE + +a part: + +Comme la terre est grande! + +DAMIS + +Et quand nous sommes rentres chez nous, tous ceux que nous avions connus +jadis etaient morts. + +Antoine baisse la tete. Silence. + +APOLLONIUS + +reprend: + +Alors on commenca dans le monde a parler de moi. + +La peste ravageait Ephese; j'ai fait lapider un vieux mendiant; + +DAMIS + +Et la peste s'en est allee! + +ANTOINE + +Comment! il chasse les maladies? + +APOLLONIUS + +A Cnide, j'ai gueri l'amoureux de la Venus. + +DAMIS + +Oui, un fou, qui meme avait promis de l'epouser.--Aimer une femme passe +encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maitre lui posa la main sur +le coeur; et l'amour aussitot s'eteignit. + +ANTOINE + +Quoi! il delivre des demons? + +APOLLONIUS + +A Tarente, on portait au bucher une jeune fille morte. + +DAMIS + +Le Maitre lui toucha les levres, et elle s'est relevee en appelant sa +mere. + +ANTOINE + +Comment! il ressuscite les morts? + +APOLLONIUS + +J'ai predit le pouvoir a Vespasien. + +ANTOINE + +Quoi! il devine l'avenir? + +DAMIS + +Il y avait a Corinthe, + +APOLLONIUS + +Etant a table avec lui, aux eaux de Baia ... + +ANTOINE + +Excusez-moi, etrangers, il est tard! + +DAMIS + +Un jeune homme qu'on appelait Menippe. + +ANTOINE + +Non! non! allez-vous-en! + +APOLLONIUS + +Un chien entra, portant a la gueule une main coupee. + +DAMIS + +Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme. + +ANTOINE + +Vous ne m'entendez pas? retirez-vous! + +APOLLONIUS + +Il rodait vaguement autour des lits. + +ANTOINE + +Assez! + +APOLLONIUS + +On voulait le chasser. + +DAMIS + +Menippe donc se rendit chez elle; ils s'aimerent. + +APOLLONIUS + +Et battant la mosaique avec sa queue, il deposa cette main sur les +genoux de Flavius. + +DAMIS + +Mais le matin, aux lecons de l'ecole, Menippe etait pale. + +ANTOINE + +bondissant: + +Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ... + +DAMIS + +Le Maitre lui dit: "O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un +serpent te caresse! a quand les noces?" Nous allames tous a la noce. + +ANTOINE + +J'ai tort, bien sur, d'ecouter cela! + +DAMIS + +Des le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient; +on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le +Maitre se placa pres de Menippe. Aussitot la fiancee fut prise de colere +contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les echansons, les +cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs +s'ecroulerent; et Apollonius resta seul, debout, ayant a ses pieds cette +femme tout en pleurs. C'etait une vampire qui satisfaisait les beaux +jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur +pour ces sortes de fantomes que le sang des amoureux. + +APOLLONIUS + +Si tu veux savoir l'art ... + +ANTOINE + +Je ne veux rien savoir! + +APOLLONIUS + +Le soir de notre arrivee aux portes de Rome, + +ANTOINE + +Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes! + +APOLLONIUS + +Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'etait un +epithalame de Neron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque +l'ecoutait negligemment. Il portait a son dos, dans une boite, une corde +prise a la cythare de l'Empereur. J'ai hausse les epaules. Il nous a +jete de la boue au visage. Alors, j'ai defait ma ceinture, et je la lui +ai placee dans la main. + +DAMIS + +Vous avez eu bien tort, par exemple! + +APOLLONIUS + +L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler a sa maison. Il jouait aux +osselets avec Sporus, accoude du bras gauche, sur une table d'agate. Il +se detourna, et froncant ses sourcils blonds: "Pourquoi ne me crains-tu +pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait +intrepide", repondis-je. + +ANTOINE + +a part: + +Quelque chose d'inexplicable m'epouvante. + +Silence. + +DAMIS + +reprend d'une voix aigue: + +Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ... + +ANTOINE + +en sursaut: + +Je suis malade! Laissez-moi! + +DAMIS + +Ecoutez donc. Il a vu, d'Ephese, tuer Domitien, qui etait a Rome. + +ANTOINE + +s'efforcant de rire: + +Est-ce possible! + +DAMIS + +Oui, au theatre, en plein jour, le quatorzieme des calendes d'octobre, +tout a coup il s'ecria: "On egorge Cesar!" et il ajoutait de temps a +autre: "Il roule par terre; oh! comme il se debat! Il se releve; il +essaye de fuir; les portes sont fermees; ah! c'est fini! le voila mort!" +Et ce jour-la, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassine, comme +vous savez. + +ANTOINE + +Sans le secours du Diable ... certainement ... + +APOLLONIUS + +Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'etait enfui par mon +ordre, et je restais seul dans ma prison. + +DAMIS + +C'etait une terrible hardiesse, il faut avouer! + +APOLLONIUS + +Vers la cinquieme heure, les soldats m'amenerent au tribunal. J'avais ma +harangue toute prete que je tenais sous mon manteau. + +DAMIS + +Nous etions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions +mort; nous pleurions. Quand, vers la sixieme heure, tout a coup vous +apparutes, et vous nous dites: "C'est moi!" + +ANTOINE + +a part: + +Comme Lui! + +DAMIS + +tres-haut: + +Absolument! + +ANTOINE + +Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez! + +APOLLONIUS + +Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grace a ma vertu qui m'a eleve +jusqu'a la hauteur du Principe! + +DAMIS + +Thyane, sa ville natale, a institue en son honneur un temple avec des +pretres! + +APOLLONIUS + +se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles: + +C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prieres, +tous les oracles! J'ai penetre dans l'antre de Trophonius, fils +d'Apollon! J'ai petri pour les Syracusaines les gateaux qu'elles portent +sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts epreuves de Mithra! j'ai +serre contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai recu l'echarpe des +Cabires! j'ai lave Cybele aux flots des golfes campaniens, et j'ai passe +trois lunes dans les cavernes de Samothrace! + +DAMIS + +riant betement: + +Ah! ah! ah! aux mysteres de la Bonne Deesse! + +APOLLONIUS + +Et maintenant nous recommencons le pelerinage! + +Nous allons au Nord, du cote des cygnes et des neiges. Sur la plaine +blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la +plante d'outre-mer. + +DAMIS + +Viens! c'est l'aurore. Le coq a chante, le cheval a henni, la voile est +prete. + +ANTOINE + +Le coq n'a pas chante! J'entends le grillon dans les sables, et je vois +la lune qui reste en place. + +APOLLONIUS + +Nous allons au Sud, derriere les montagnes et les grands flots, chercher +dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion +qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile +rose de l'ile Junonia. Tu verras, dormant sur les primeveres, le lezard +qui se reveille tous les siecles quand tombe a sa maturite l'escarboucle +de son front. Les etoiles palpitent comme des yeux, les cascades +chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs ecloses; +ton esprit s'elargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur +ta face. + +DAMIS + +Maitre! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'eveillent, +la feuille du myrte est envolee! + +APOLLONIUS + +Oui! partons! + +ANTOINE + +Non! moi, je reste! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je t'enseigne ou pousse la plante Balis, qui ressuscite les +morts? + +DAMIS + +Demande-lui plutot l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain! + +ANTOINE + +Oh! que je souffre! que je souffre! + +DAMIS + +Tu comprendras la voix de tous les etres, les rugissements, les +roucoulements! + +APOLLONIUS + +Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les +hippocentaures et les dauphins! + +ANTOINE + +pleure. + +Oh! oh! oh! + +APOLLONIUS + +Tu connaitras les demons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent +dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages. + +DAMIS + +Serre ta ceinture! noue tes sandales! + +APOLLONIUS + +Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est +debout, Jupiter assis, Venus noire a Corinthe, carree dans Athenes, +conique a Paphos. + +ANTOINE + +joignant les mains: + +Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent! + +APOLLONIUS + +J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les +sanctuaires, je te ferai violer la Pythie! + +ANTOINE + +Au secours, Seigneur! + +Il se precipite vers la croix. + +APOLLONIUS + +Quel est ton desir? ton reve? Le temps seulement d'y songer ... + +ANTOINE + +Jesus, Jesus, a mon aide! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je le fasse apparaitre, Jesus? + +ANTOINE + +Quoi? Comment? + +APOLLONIUS + +Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons +face a face! + +DAMIS + +bas: + +Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien! + +Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour +de lui, avec des gestes patelins. + +Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme +qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une facon de +dire exageree, prise aux Orientaux. Cela n'empeche nullement ... + +APOLLONIUS + +Laisse-le, Damis! + +Il croit, comme une brute, a la realite des choses. La terreur qu'il a +des Dieux l'empeche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau +d'un roi jaloux! + +Toi, mon fils, ne me quitte pas! + +Il s'approche a reculons du bord de la falaise, la depasse, et reste +suspendu. + +Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au dela des cieux, +reside le monde des Idees, tout plein du Verbe! D'un bond, nous +franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinite l'Eternel, +l'Absolu, l'Etre!--Allons! donne-moi la main! En marche! + +Tous les deux, cote a cote, s'elevent dans l'air, doucement. + +Antoine embrassant la croix, les regarde monter. + +Ils disparaissent. + + + + +V. + + +ANTOINE + +marchant lentement: + +Celui-la vaut tout l'enfer! + +Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ebloui. La reine de Saba ne m'a pas +si profondement charme. + +Sa maniere de parler des Dieux inspire l'envie de les connaitre. + +Je me rappelle en avoir vu des centaines a la fois, dans l'ile +d'Elephantine, du temps de Diocletien. L'Empereur avait cede aux Nomades +un grand pays, a condition qu'ils garderaient les frontieres; et le +traite fut conclu au nom des "Puissances invisibles." Car les Dieux de +chaque peuple etaient ignores de l'autre peuple. + +Les Barbares avaient amene les leurs. Ils occupaient les collines de +sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre +leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au +milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin +les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela +n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et +des Romains! + +Quand j'habitais le temple d'Heliopolis, j'ai souvent considere tout ce +qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles +pincant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes a +tete de vache prosternees devant des dieux ithyphalliques; et leurs +formes surnaturelles m'entrainaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu +savoir ce que regardent ces yeux tranquilles. + +Pour que de la matiere ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un +esprit. L'ame des Dieux est attachee a ses images ... + +Ceux qui ont la beaute des apparences peuvent seduire. Mais les autres +... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?... + +Et il voit passer a ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles, +des branches d'arbres, de vagues representations d'animaux, puis des +especes de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il eclate de rire. + +Un autre rire part derriere lui; et Hilarion se presente--habille en +ermite, beaucoup plus grand que tout a l'heure, colossal. + +ANTOINE + +n'est pas surpris de le revoir. + +Qu'il faut etre bete pour adorer cela! + +HILARION + +Oh! oui, extremement bete! + +Alors defilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous +les ages, en bois, en metal, en granit, en plumes, en peaux cousues. + +Les plus vieilles, anterieures au Deluge, disparaissent sous des goemons +qui pondent comme des crinieres. Quelques-unes, trop longues pour leur +base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. + +D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres. + +Antoine et Hilarion s'amusent enormement. Ils se tiennent les cotes a +force de rire. + +Ensuite, passent des idoles a profil de mouton. Elles titubent sur leurs +jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupieres et begayent comme des +muets: "Ba! ba! ba!" + +A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine +davantage. Il les frappe a coups de poing, a coups de pied, +s'acharne dessus. + +Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en +boules, les bras termines par des griffes, des machoires de requin. + +Et devant ces Dieux, on egorge des hommes sur des autels de pierre; +d'autres sont broyes dans des cuves, ecrases sous des chariots, cloues +dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et a cornes de taureau, +qui devore des enfants. + +ANTOINE + +Horreur! + +HILARION + +Mais les Dieux reclament toujours des supplices. Le tien meme a voulu +... + +ANTOINE + +pleurant: + +Oh! n'acheve pas, tais-toi! + +L'enceinte des roches se change en une vallee. Un troupeau de boeufs y +pature l'herbe rase. + +Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une +voix aigue, des paroles imperatives. + +HILARION + +Comme il a besoin de pluie, il tache, par des chants, de contraindre le +roi du ciel a ouvrir la nuee feconde. + +ANTOINE + +en riant: + +Voila un orgueil trop niais! + +HILARION + +Pourquoi fais-tu des exorcismes? + +La vallee devient une mer de lait, immobile et sans bornes. + +Au milieu flotte un long berceau, compose par les enroulements d'un +serpent dont toutes les tetes, s'inclinant a la fois, ombragent un dieu +endormi sur son corps. + +Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles +diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un +chapelet d'etoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main +sous la tete, l'autre bras etendu, il repose, d'un air songeur +et enivre. + +Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se reveille. + +HILARION + +C'est la dualite primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant +par aucune forme. + +Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a pousse; et, dans son calice, +parait un autre Dieu a trois visages. + +ANTOINE + +Tiens, quelle invention! + +HILARION + +Pere, Fils et Saint-Esprit ne font de meme qu'une seule personne! + +Les trois tetes s'ecartent, et trois grands Dieux paraissent. + +Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil. + +Le second, qui est bleu, agite quatre bras. + +Le troisieme, qui est vert, porte un collier de cranes humains. + +En face d'eux, immediatement surgissent trois Deesses, l'une enveloppee +d'un reseau, l'autre offrant une coupe, la derniere brandissant un arc. + +Et ces Dieux, ces Deesses se decuplent, se multiplient. Sur leurs +epaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des +etendards, des haches, des boucliers, des epees, des parasols et des +tambours. Des fontaines jaillissent de leurs tetes, des herbes +descendent de leurs narines. + +A cheval sur des oiseaux, berces dans des palanquins, tronant sur des +sieges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent, +commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses +tournoient, des geants poursuivent des monstres; a l'entree des grottes +des solitaires meditent. On ne distingue pas les prunelles des etoiles, +les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent a des ruisseaux de +poudre d'or, la broderie des pavillons se mele aux taches des leopards, +des rayons colores s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des fleches qui +volent et des encensoirs qu'on balance. + +Et tout cela se developpe comme une haute frise--appuyant sa base sur +les rochers, et montant jusque dans le ciel. + +ANTOINE + +ebloui: + +Quelle quantite! que veulent-ils? + +HILARION + +Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'elephant, c'est le Dieu +solaire, l'inspirateur de la sagesse. + +Cet autre, dont les six tetes portent des tours et les quatorze bras des +javelots, c'est le prince des armees, le Feu-devorateur. + +Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les ames +des morts. Elles seront tourmentees par cette femme noire aux dents +pourries, dominatrice des enfers. + +Le chariot tire par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a +pas de jambes, promene en plein azur le maitre du soleil. Le Dieu-lune +l'accompagne, dans une litiere attelee de trois gazelles. + +A genoux sur le dos d'un perroquet, la deesse de la Beaute presente a +l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de +joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffee d'une mitre +eblouissante, elle court sur les bles, sur les flots, monte dans l'air, +s'etale partout! + +Entre ces Dieux siegent les Genies des vents, des planetes, des mois, +des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs +transformations rapides. En voila un qui de poisson devient tortue; il +prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain. + +ANTOINE + +Pour quoi faire? + +HILARION + +Pour retablir l'equilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'epuise, +les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les metamorphoses. + +Tout a coup parait + +UN HOMME NU + +assis au milieu du sable, les jambes croisees. + +Un large halo vibre, suspendu derriere lui. Les petites boucles de ses +cheveux noirs, et a reflets d'azur, contournent symetriquement une +protuberance au haut de son crane. Ses bras, tres-longs, descendent +droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent +a plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux +soleils; et il reste completement immobile--en face d'Antoine et +d'Hilarion,--avec tous les Dieux a l'entour, echelonnes sur les roches +comme sur les gradins d'un cirque. + +Ses levres s'entrouvrent; et d'une voix profonde: + +Je suis le maitre de la grande aumone, le secours des creatures, et aux +croyants comme aux profanes j'expose la loi. + +Pour delivrer le monde, j'ai voulu naitre parmi les hommes. Les Dieux +pleuraient quand je suis parti. + +J'ai d'abord cherche une femme comme il convient: de race militaire, +epouse d'un roi, tres-bonne, extremement belle, le nombril profond, le +corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans +l'auxiliaire d'aucun male, je suis entre dans son ventre. + +J'en suis sorti par le flanc droit. Des etoiles s'arreterent. + +HILARION + +murmure entre ses dents: + +"Et quand ils virent l'etoile s'arreter, ils concurent un grande joie!" + +Antoine regarde plus attentivement + +LE BUDDHA + +qui reprend: + +Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir. + +HILARION + +"Un homme appele Simeon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le +Christ!" + +LE BUDDHA + +On m'a mene dans les ecoles. J'en savais plus que les docteurs. + +HILARION + +" ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient etaient +ravis de sa sagesse." + +Antoine fait signe a Hilarion de se taire. + +LE BUDDHA + +Continuellement, j'etais a mediter dans les jardins. Les ombres des +arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas. + +Aucun ne pouvait m'egaler dans la connaissance des ecritures, +l'enumeration des atomes, la conduite des elephants, les ouvrages de +cire, l'astronomie, la poesie, le pugilat, tous les exercices et +tous les arts! + +Pour me conformer a l'usage, j'ai pris une epouse;--et je passais les +jours dans mon palais de roi, vetu de perles, sous la pluie des parfums, +evente par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant +mes peuples du haut de mes terrasses, ornees de clochettes +retentissantes. + +Mais la vue des miseres du monde me detournait des plaisirs. J'ai fui. + +J'ai mendie sur les routes, couvert de haillons ramasses dans les +sepulcres; et comme il y avait un ermite tres-savant, j'ai voulu devenir +son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds. + +Toute sensation fut aneantie, toute joie, toute langueur. + +Puis, concentrant ma pensee dans une meditation plus large, je connus +l'essence des choses, l'illusion des formes. + +J'ai vide promptement la science des Brahkmanes. Ils sont ronges de +convoitises sous leurs apparences austeres, se frottent d'ordures, +couchent sur des epines, croyant arriver au bonheur par la voie de +la mort! + +HILARION + +"Pharisiens, hypocrites, sepulcres blanchis, race de viperes!" + +LE BUDDHA + +Moi aussi, j'ai fait des choses etonnantes--ne mangeant par jour qu'un +seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-la n'etaient pas +plus gros qu'a present;--mes poils tomberent, mon corps devint noir; mes +yeux rentres dans les orbites semblaient des etoiles apercues au fond +d'un puits. + +Pendant six ans, je me suis tenu immobile, expose aux mouches, aux lions +et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondees, la neige, la +foudre, la grele et la tempete, je recevais tout cela, sans m'abriter +meme avec la main. + +Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des +mottes de terre! + +La tentation du Diable me manquait. + +Je l'ai appele. + +Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'ecailles, nauseabonds comme des +charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et +des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, +quelques-uns font des tenebres avec leurs ailes, quelques-uns portent +des chapelets de doigts coupes, quelques-uns boivent du venin de serpent +dans le creux de leurs mains; ils ont des tetes de porc, de rhinoceros +ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le degout ou +la terreur. + +ANTOINE + +a part: + +J'ai endure cela, autrefois! + +LE BUDDHA + +Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardees, avec des ceintures +d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la +trompe de l'elephant. Quelques-unes etendent les bras en baillant, pour +montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux, +quelques-unes se mettent a rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs +vetements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines +d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves. + +ANTOINE + +a part: + +Ah! lui aussi? + +LE BUDDHA + +Ayant vaincu le demon, j'ai passe douze ans a me nourrir exclusivement +de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultes, +les dix forces, les dix-huit substances, et penetre dans les quatre +spheres du monde invisible, l'Intelligence fut a moi! Je devins +le Buddha! + +Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs tetes les baissent a +la fois. + +Il leve dans l'air sa haute main et reprend: + +En vue de la delivrance des etres, j'ai fait des centaines de mille de +sacrifices! J'ai donne aux pauvres des robes de soie, des lits, des +chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donne mes mains +aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai +coupe ma tete pour les decapites. Au temps que j'etais roi, j'ai +distribue des provinces; au temps que j'etais brahkmane, je n'ai meprise +personne. Quand j'etais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au +voleur qui m'egorgea. Quand j'etais un tigre, je me suis laisse +mourir de faim. + +Et dans cette derniere existence, ayant preche la loi, je n'ai plus rien +a faire. La grande periode est accomplie! Les hommes, les animaux, les +Dieux, les bambous, les oceans, les montagnes, les grains de sable des +Ganges avec les myriades de myriades d'etoiles, tout va mourir;--et, +jusqu'a des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des +mondes detruits! + +Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en +convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes eclatent, +leurs etendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, +lancent par dessus l'epaule les coupes ou ils buvaient l'immortalite, +s'etranglent avec leurs serpents, s'evanouissent en fumee;--et quand +tout a disparu ... + +HILARION + +lentement: + +Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions +d'hommes! + +Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout pres de lui, et +tournant le dos a la croix, Hilarion le regarde. + +Un assez long temps s'ecoule. + +Ensuite, parait un etre singulier, ayant une tete d'homme sur un corps +de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa +queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait +rire Antoine. + +OANNES + +d'une voix plaintive: + +Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines. + +J'ai habite le monde informe ou sommeillaient des betes hermaphrodites, +sous le poids d'une atmosphere opaque, dans la profondeur des ondes +tenebreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes etaient +confondus, et que des yeux sans tete flottaient comme des mollusques, +parmi des taureaux a face humaine et des serpents a pattes de chien. + +Sur l'ensemble de ces etres, Omoroca, pliee comme un cerceau, etendait +son corps de femme. Mais Belus la coupa net en deux moities, fit la +terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se +contemplent mutuellement. + +Moi, la premiere conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abime pour durcir +la matiere, pour regler les formes; et j'ai appris aux humains la peche, +les semailles, l'ecriture et l'histoire des Dieux. + +Depuis lors, je vis dans les etangs qui restent du Deluge. Mais le +desert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les +devore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les etoiles a +travers l'eau. J'y retourne. + +Il saute, et disparait dans le Nil. + +HILARION + +C'est un ancien Dieu des Chaldeens! + +ANTOINE + +ironiquement: + +Qu'etaient donc ceux de Babylone? + +HILARION + +Tu peux les voir! + +Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant +six autres tours qui, plus etroites a mesure qu'elles s'elevent, forment +une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse +noire,--la ville sans doute,--etalee dans les plaines. L'air est froid, +le ciel d'un bleu sombre; des etoiles en quantite palpitent. + +Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche. +Des pretres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de +maniere a decrire par leurs evolutions un cercle en mouvement; et, la +tete levee, ils contemplent les astres. + +HILARION + +en designe plusieurs a saint Antoine. + +Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre, +quinze le dessous. A des intervalles reguliers, un d'eux s'elance des +regions superieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne +les inferieures pour monter vers les sublimes. + +Des sept planetes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois +ambigues; tout depend, dans le monde, de ces feux eternels. D'apres leur +position et leur mouvement on peut tirer des presages;--et tu foules +l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y +sont rencontres. Voila douze mille ans que ces hommes observent le ciel, +pour mieux connaitre les Dieux. + +ANTOINE + +Les astres ne sont pas Dieux. + +HILARION + +Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme +l'eternite, reste immuable! + +ANTOINE + +Il a un maitre, pourtant. + +HILARION + +montrant la colonne: + +Celui-la, Belus, le premier rayon, le Soleil, le Male!--L'Autre, qu'il +feconde, est sous lui! + +Antoine apercoit un jardin, eclaire par des lampes. + +Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cypres. A droite et a +gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes etablies dans un +bois de grenadiers, que defendent des treillages de roseaux. + +Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes +chamarrees comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vetus de +peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pales Gangarides +a longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent +confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des +princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes a pomme +ciselee. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le +meme desir. + +De temps a autre, ils se derangent pour donner passage a un long chariot +couvert, traine par des boeufs; ou bien c'est un ane, secouant sur son +dos une femme empaquetee de voiles, et qui disparait aussi vers +les cabanes. + +Antoine a peur; il voudrait revenir en arriere. Cependant une curiosite +inexprimable l'entraine. + +Au pied des cypres, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de +cerf, toutes ayant pour diademe une tresse de cordes. Quelques-unes, +magnifiquement habillees, appellent a haute voix les passants. De plus +timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derriere, une +matrone, leur mere sans doute, les exhorte. D'autres, la tete enveloppee +d'un chale noir et le corps entierement nu, semblent de loin des statues +de chair. Des qu'un homme leur a jete de l'argent sur les genoux, elles +se levent. + +Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri +aigu. + +HILARION + +Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent a la Deesse. + +ANTOINE + +Quelle deesse? + +HILARION + +La voila! + +Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte +illuminee, un bloc de pierre representant l'organe sexuel d'une femme. + +ANTOINE + +Ignominie! quelle abomination de donner un sexe a Dieu! + +HILARION + +Tu l'imagines bien comme une personne vivante! + +Antoine se retrouve dans les tenebres. + +Il apercoit, en l'air, un cercle lumineux, pose sur des ailes +horizontales. + +Cette espece d'anneau entoure, comme une ceinture trop lache, la taille +d'un petit homme coiffe d'une mitre, portant une couronne a sa main, et +tout la partie inferieure du corps disparait sous de grandes plumes +etalees en jupon. + +C'est + +ORMUZ + +le dieu des Perses. + +Il voltige en criant: + +J'ai peur! J'entrevois sa gueule. + +Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences! + +D'abord, te revoltant contre moi, tu as fait perir l'aine des creatures +Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as seduit le premier couple humain, +Meschia et Meschiane; et tu as repandu les tenebres dans les coeurs, tu +as pousse vers le ciel tes bataillons. + +J'avais les miens, le peuple des etoiles; et je contemplais au-dessous +de mon trone tous les astres echelonnes. + +Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les ames, +les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour epandre +sa richesse. + +La splendeur du firmament etait refletee par la terre. Le feu brillait +sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais cree tous les +etres. Pour le garantir des souillures, on ne brulait pas les morts. Le +bec des oiseaux les emportait vers le ciel. + +J'avais regle les paturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme +des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes pretres +etaient continuellement en prieres, afin que l'hommage eut l'eternite du +Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les +autels, on confessait a haute voix ses crimes. + +Homa se donnait a boire aux hommes, pour leur communiquer sa force. + +Pendant que les genies du ciel combattaient les demons, les enfants +d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable +servait a genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins +avaient la magnificence d'une terre celeste; et son tombeau le +representait egorgeant un monstre,--embleme du Bien qui extermine +le Mal. + +Car je devais un jour, grace au temps sans bornes, vaincre +definitivement Ahriman. + +Mais l'intervalle entre nous deux disparait; la nuit monte! A moi, les +Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton +epee! Caosyac, qui doit revenir, pour la delivrance universelle, +defends-moi! Comment?... Personne! + +Ah! je meurs! Abriman, tu es le maitre! + +Hilarion, derriere Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans +les tenebres. + +Alors parait + +LA GRANDE DIANE D'EPHESE + +noire avec des yeux d'email, les coudes aux flancs, les avant-bras +ecartes, les mains ouvertes. + +Des lions rampent sur ses epaules; des fruits, des fleurs et des etoiles +s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se developpent trois rangees +de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans +une gaine etroite d'ou s'elancent a mi-corps des taureaux, des cerfs, +des griffons et des abeilles.--On l'apercoit a la blanche lueur que fait +un disque d'argent, rond comme la pleine lune, pose derriere sa tete. + +Ou est mon temple? + +Ou sont mes amazones? + +Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voila qu'une defaillance me +prend! + +Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop murs se detachent. Les lions, les +taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent epuises; les abeilles, en +bourdonnant, meurent par terre. + +Elle presse, l'une apres l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais +sous un effort desespere sa gaine eclate. Elle la saisit par le bas, +comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis +rentre dans l'obscurite. + +Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et +beuglent. L'epaisseur de la nuit est augmentee par des haleines. Les +gouttes d'une pluie chaude tombent. + +ANTOINE + +Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le fremissement des feuilles +vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout a plat +sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait +dans sa jeunesse eternelle! + +Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une +foule rustique, des hommes, vetus de tuniques blanches a bandes rouges, +amenent un ane, enharnache richement, la queue ornee de rubans, les +sabots peints. + +Une boite, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos +entre deux corbeilles; l'une recoit les offrandes qu'on y place: oeufs, +raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde +est pleine de roses, que les conducteurs de l'ane effeuillent devant +lui, tout en marchant. + +Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattes, +les joues fardees; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un +medaillon a figurine; des poignards sont passes dans leur ceinture; et +ils secouent des fouets a manche d'ebene, ayant trois lanieres garnies +d'osselets. + +Les derniers du cortege posent sur le sol, droit comme un candelabre, un +grand pin qui brule par le sommet, et dont les rameaux les plus bas +ombragent un petit mouton. + +L'ane s'est arrete. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde +enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes a tunique blanche se met +a danser, en jouant des crotales; un autre a genoux devant la boite bat +du tambourin, et + +LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE + +commence: + +Voici la Bonne-Deesse, l'ideenne des montagnes, la grande-mere de Syrie! +Approchez, braves gens! + +Elle procure la joie, guerit les malades, envoie des heritages, et +satisfait les amoureux. + +C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais +temps. + +Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours +de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les betes +s'elancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les +precipices. La voila! la voila! + +Ils enlevent la couverture; et on voit une boite, incrustee de petits +cailloux. + +Plus haute que les cedres, elle plane dans l'ether bleu. Plus vaste que +le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux +des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colere est la tempete; +la paleur de sa figure a blanchi la lune. + +Elle murit les moissons, elle gonfle les ecorces, elle fait pousser la +barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle deteste les avares! + +La boite s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue, +une petite image de Cybele--etincelante de paillettes, couronnee de +tours et assise dans un char de pierre rouge, traine par deux lions la +patte levee. + +La foule se pousse pour voir. + +L'ARCHI-GALLE + +continue: + +Elle aime le retentissement des tympanons, le trepignement des pieds, le +hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la +fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui +tourne, les flutes qui ronflent, la seve sucree, la larme salee,--du +sang! A toi! a toi, Mere des montagnes! + +Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups resonnent sur leur +poitrine; la peau des tambourins vibre a eclater. Ils prennent leurs +couteaux, se tailladent les bras. + +Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut +souffrir! Par la, vos peches vous seront remis. Le sang lave tout; +jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un +autre--d'un pur! + +L'archi-galle leve son couteau sur le mouton. + +ANTOINE + +pris d'horreur: + +N'egorgez pas l'agneau! + +Un flot de pourpre jaillit. + +Le pretre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et +Hilarion,--ranges autour de l'arbre qui brule, observent en silence les +dernieres palpitations de la victime. + +Du milieu des pretres sort Une Femme,--exactement pareille a l'image +enfermee dans la petite boite. + +Elle s'arrete, en apercevant Un Jeune Homme coiffe d'un bonnet phrygien. + +Ses cuisses sont revetues d'un pantalon etroit, ouvert ca et la par des +losanges reguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du +coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flute a la main, +dans une pose langoureuse. + +CYBELE + +lui entourant la taille de ses deux bras: + +Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les regions--et la famine +ravageait les campagnes. Tu m'as trompee! N'importe, je t'aime! +Rechauffe mon corps! unissons-nous! + +ATYS + +Le printemps ne reviendra plus, o Mere eternelle! Malgre mon amour, il +ne m'est pas possible de penetrer ton essence. Je voudrais me couvrir +d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonfles de lait, +la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'ou sortent les etres. +Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma +virilite me fait horreur! + +Avec une pierre tranchante il s'emascule, puis se met a courir furieux, +en levant dans l'air son membre coupe. + +Les pretres font comme le dieu, les fideles comme les pretres. Hommes et +femmes echangent leurs vetements, s'embrassent;--et ce tourbillon de +chairs ensanglantees s'eloigne, tandis que les voix, durant toujours, +deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux +funerailles. + +Un grand catafalque tendu de pourpre, porte a son sommet un lit d'ebene, +qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, ou +verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du +haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillees de noir, la +ceinture defaite, les pieds nus, en tenant d'un air melancolique de gros +bouquets de fleurs. + +Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albatre pleines de +myrrhe fument, lentement. + +On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa +cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, leche +ses ongles. + +La ligne des flambeaux trop presses empeche de voir sa figure; et +Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaitre quelqu'un. + +Les sanglots des femmes s'arretent; et apres un intervalle de silence, + +TOUTES + +a la fois psalmodient: + +Beau! beau! il est beau! Assez dormi, leve la tete! Debout! + +Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anemones, cueillis +dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur! + +Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos +lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de +petits oiseaux? + +Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos +doigts charges de bagues qui courent sur ton corps, et nos levres qui +cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pame, +sourd a nos prieres! + +Elles lancent des cris, en se dechirant le visage avec les ongles, puis +se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien. + +Helas! helas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voila ses genoux +qui se tordent; ses cotes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont +mouille la pourpre. Il est mort! Pleurons! Desolons-nous! + +Elles viennent, toutes a la file, deposer entre les flambeaux leurs +longues chevelures, pareilles de loin a des serpents noirs ou +blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une +grotte, un sepulcre tenebreux qui baille par derriere. + +Alors + +UNE FEMME + +s'incline sur le cadavre. + +Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupes, l'enveloppent de la tete aux +talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas etre comme +celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie. + +Antoine songe a la mere de Jesus. + +Elle dit: + +Tu t'echappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute +fremissante de rosee, o Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de +ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je +m'abandonnais a ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse. + +Helas! helas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes? + +A l'equinoxe d'automne un sanglier t'a blesse! + +Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent +d'hiver siffle dans les broussailles nues. + +Mes yeux vont se clore, puisque les tenebres te couvrent. Maintenant, tu +habites l'autre cote du monde, pres de ma rivale plus puissante. + +O Persephone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient +plus! + +Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le +descendre au sepulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'etait qu'un +cadavre de cire. + +Antoine en eprouve comme un soulagement. + +Tout s'evanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus. + +Cependant il distingue de l'autre cote du Nil, Une Femme--debout au +milieu du desert. + +Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la +figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle +allaite. A son cote, un grand singe est accroupi sur le sable. + +Elle leve la tete vers le ciel,--et malgre la distance on entend sa +voix. + +ISIS + +O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'eternite, Ptha, +demiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades +particulieres des Nomes, eperviers dans l'azur, sphinx au bord des +temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planetes, +constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumiere, +apprenez-moi ou se trouve Osiris! + +Je l'ai cherche par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore, +jusqu'a Byblos la phenicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait +autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des +tamarins. Merci, bon Cynocephale, merci! + +Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la +tete. + +Le hideux Typhon au poil roux l'avait tue, mis en pieces! Nous avons +retrouve tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me +rendait feconde! + +Elle pousse des lamentations aigues. + +ANTOINE + +est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant. + +Impudique! va-t'en, va-t'en! + +HILARION + +Respecte-la! C'etait la religion de tes aieux! tu as porte ses amulettes +dans ton berceau. + +ISIS + +Autrefois, quand revenait l'ete, l'inondation chassait vers le desert les +betes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la +terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu a cornes de taureau +tu t'etalais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache +eternelle! + +Les semailles, les recoltes, le battage des grains et les vendanges se +succedaient regulierement, d'apres l'alternance des saisons. Dans les +nuits toujours pures, de larges etoiles rayonnaient. Les jours etaient +baignes d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le +Soleil et la Lune a chaque cote de l'horizon. + +Nous tronions tous les deux dans un monde plus sublime, +monarques-jumeaux, epoux des le sein de l'eternite,--lui, tenant un +sceptre a tete de concoupha, moi un sceptre a fleur de lotus, debout +l'un et l'autre, les mains jointes;--et les ecroulements d'empire ne +changeaient pas notre attitude. + +L'Egypte s'etalait sous nous, monumentale et serieuse, longue comme le +corridor d'un temple, avec des obelisques a droite, des pyramides a +gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres, +des forets de colonnes, de lourds pylones flanquant des portes qui ont a +leur sommet le globe de la terre entre deux ailes. + +Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses paturages, +emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son ecriture +mysterieuse. Divisee en douze regions comme l'annee l'est en douze +mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait +l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa +figure; mais, sature de parfums, devenu indestructible, il allait dormir +pendant trois mille ans dans une Egypte silencieuse. + +Celle-la, plus grande que l'autre, s'etendait sous la terre. + +On y descendait par des escaliers conduisant a des salles ou etaient +reproduites les joies des bons, les tortures des mechants, tout ce qui a +lieu dans le troisieme monde invisible. Ranges le long des murs, les +morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'ame exempte +des migrations continuait son assoupissement jusqu'au reveil d'une +autre vie. + +Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu +mere d'Harpocrate. + +Elle contemple l'enfant. + +C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tresses en cornes de +belier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus. +Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a souleve mon voile! Mon +fruit est le soleil! + +Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de +Typhon devore les pyramides. J'ai vu, tout a l'heure, le sphinx +s'enfuir. Il galopait comme un chacal. + +Je cherche mes pretres,--mes pretres en manteau de lin, avec de grandes +harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornee de pateres +d'argent. Plus de fetes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon +delta! plus de coupes de lait a Philae! Apis, depuis longtemps, n'a +pas reparu. + +Egypte! Egypte! tes grands Dieux immobiles ont les epaules blanchies par +la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le desert roule la +cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas! + +Le cynocephale s'est evanoui. + +Elle secoue son enfant. + +Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tete retombe! + +Harpocrate vient de mourir. + +Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funebre et +dechirant, qu'Antoine y repond par un autre cri, en ouvrant ses bras +pour la soutenir. + +Elle n'est plus la. Il baisse la figure, ecrase de honte. + +Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme +l'etourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait +hair, et cependant une pitie vague amollit sou coeur. Il se met a +pleurer abondamment. + +HILARION + +Qui donc le rend triste? + +ANTOINE + +apres avoir cherche en lui-meme, longtemps: + +Je pense a toutes les ames perdues par ces faux Dieux! + +HILARION + +Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances +avec le vrai? + +ANTOINE + +C'est une ruse du Diable pour seduire mieux les fideles. Il attaque les +forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair. + +HILARION + +Mais la luxure, dans ses fureurs, a le desinteressement de la penitence. +L'amour frenetique du corps en accelere la destruction,--et proclame par +sa faiblesse l'etendue de l'impossible. + +ANTOINE + +Qu'est-ce que cela me fait a moi! Mon coeur se souleve de degout devant +ces Dieux bestiaux, occupes toujours de carnages et d'incestes! + +HILARION + +Rappelle-toi dans l'Ecriture toutes les choses qui te scandalisent, +parce que tu ne sais pas les comprendre. De meme, ces Dieux, sous leurs +formes criminelles, peuvent contenir la verite. + +Il en reste a voir. Detourne-toi! + +ANTOINE + +Non! non! c'est un peril! + +HILARION + +Tu voulais tout a l'heure les connaitre. Est-ce que ta foi vacillerait +sous des mensonges? Que crains-tu? + +Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne. + +Une ligne de nuages la coupe a mi-hauteur; et au-dessus apparait une +autre montagne, enorme, toute verte, que creusent inegalement des +vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de +bronze a tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire. + +Au milieu du peristyle, sur un trone, JUPITER, colossal et le torse nu, +tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle, +entre ses jambes, dresse la tete. + +JUNON, aupres de lui, roule ses gros yeux, surmontes d'un diademe d'ou +s'echappe comme une vapeur un voile flottant au vent. + +Par derriere, MINERVE, debout sur un piedestal, s'appuie contre sa +lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un peplos de lin +descend a plis reguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux +glauques, qui brillent sous sa visiere, regardent au loin, +attentivement. + +A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant +de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la +perspective de l'Ocean continue l'ether bleu; les deux elements se +confondent. + +De l'autre cote, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec +une tiare de diamants et un sceptre d'ebene, est au milieu d'une ile +entouree par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se +jeter dans les tenebres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un +abime sans formes. + +MARS, vetu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son +epee. + +HERCULE, plus bas, le contemple, appuye sur sa massue. + +APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allonge, quatre +chevaux blancs qui galopent; et CERES, dans un chariot que trainent des +boeufs, s'avance vers lui une faucille a la main. + +BACCHUS vient derriere elle, sur un char tres-bas, mollement tire par +des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un +cratere d'ou deborde du vin. Silene, a ses cotes, chancelle sur un ane. +Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimalloneides +frappent des tambours, les Menades jettent des fleurs, les Bacchantes +tournoient la tete en arriere, les cheveux repandus. + +DIANE, la tunique retroussee, sort du bois avec ses nymphes. + +Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; ca et la +les vieux Fleuves, accoudes sur des pierres vertes, epanchent leurs +urnes; les Muses debout chantent dans les vallons. + +Les Heures, de taille egale, se tiennent par la main; et MERCURE est +pose obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducee, ses talonnieres +et son petase. + +Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des +plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses, +VENUS-ANADYOMENE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent +langoureusement sous ses paupieres un peu lourdes. + +Elle a de grands cheveux blonds qui se deroulent sur ses epaules, les +seins petits, la taille mince, les hanches evasees comme le galbe des +lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux +et les pieds delicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La +splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et +tout le reste de l'Olympe est baigne dans une aube vermeille, qui gagne +insensiblement les hauteurs du ciel bleu. + +ANTOINE + +Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend +jusqu'au fond de l'ame! Comme c'est beau! comme c'est beau! + +HILARION + +Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les epees; on les +rencontrait au bord des chemins, on les possedait dans sa maison;--et +cette familiarite divinisait la vie. + +Elle n'avait pour but que d'etre libre et belle. Les vetements larges +facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercee +par la mer, battait a flots sonores les portiques de marbre. L'ephebe, +frotte d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus +religieuse etait d'exposer des formes pures. + +Et ces hommes respectaient les epouses, les vieillards, les suppliants. +Derriere le temple d'Hercule, il y avait un autel a la Pitie. + +On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir +meme se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait +qu'un peu de cendres. L'ame, melee a l'ether sans bornes, etait partie +vers les Dieux! + +Se penchant a l'oreille d'Antoine: + +Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu +retrouveras la Trinite dans les mysteres de Samothrace, le bapteme chez +Isis, la redemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fetes de +Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristee, Jesus! + +ANTOINE + +reste les yeux baisses; puis tout a coup il repete le symbole de +Jerusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant a chaque phrase un +long soupir: + +Je crois en un seul Dieu, le Pere,--et en un seul Seigneur, +Jesus-Christ,--fils premier-ne de Dieu,--qui s'est incarne et fait +homme,--qui a ete crucifie--et enseveli,--qui est monte au ciel,--qui +viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas +de fin;--et a un seul Saint-Esprit,--et a un seul bapteme de +repentance,--et a une seule sainte Eglise catholique,--et a la +resurrection de la chair,--et a la vie eternelle! + +Aussitot la crois grandit, et percant les nuages elle projette une ombre +sur le ciel des Dieux. + +Tous palissent. L'Olympe a remue. + +Antoine distingue contre sa base, a demi perdus dans les cavernes, ou +soutenant les pierres de leurs epaules, de vastes corps enchaines. Ce +sont les Titans, les Geants, les Hecatonchires, les Cyclopes. + +UNE VOIX + +s'eleve, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le +bruit des bois sous la tempete, comme le mugissement du vent dans les +precipices: + +Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut +mutile par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-meme aneanti. +Chacun son tour; c'est le destin! + +et, peu a peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent. + +Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent. + +JUPITER + +est descendu de son trone. Le tonnerre, a ses pieds, fume comme un tison +pres de s'eteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec +ses plumes qui tombent. + +Je ne suis donc plus le maitre des choses, tres-bon, tres-grand, dieu +des phratries et des peuples grecs, aieul de tous les rois, Agamemnon +du ciel! + +Aigle des apotheoses, quel souffle de l'Erebe t'a repousse jusqu'a moi? +ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'ame du dernier des +empereurs? + +Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils +s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs +d'esclaves, oublient les injures, les ancetres, le serment; et partout +triomphent la sottise des foules, la mediocrite de l'individu, la hideur +des races! + +Sa respiration lui souleve les cotes a les briser, et il tord ses +poings. Hebe en pleurs lui presente une coupe. Il la saisit. + +Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe ou, une tete enfermant la pensee, +qui haisse le desordre et concoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra! + +Mais la coupe est vide. + +Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt. + +Plus une goutte! Quand l'ambroisie defaille, les Immortels s'en vont! + +Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant +mourir. + +JUNON + +Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie +d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, egare ta lumiere +dans tous les elements, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce +est irrevocable cette fois,--et notre domination, notre +existence dissoute! + +Elle s'eloigne dans l'air. + +MINERVE + +n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de +la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque. + +Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont +revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent +desertes, et ce que font maintenant les filles d'Athenes. + +Au mois d'Hecatombeon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit +par ses magistrats et par ses pretres. Puis s'avancaient en robes +blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des +coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du +sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats +entrechoquant leurs armures, des ephebes chantant des hymnes, des +joueurs de flute, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des +danseuses;--enfin, au mat d'une trireme marchant sur des roues, mon +grand voile brode par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an +d'une facon particuliere; et quand il s'etait montre dans toutes les +rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortege +psalmodiant toujours, il montait pas a pas la colline de l'Acropole, +frolait les Propylees, et entrait au Parthenon. + +Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas +une idee! Voila que je tremble plus qu'une femme. + +Elle apercoit une ruine derriere elle, pousse un cri, et frappee au +front, tombe par terre a la renverse. + +HERCULE + +a rejete sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos, +mordant ses levres, il fait des efforts demesures pour soutenir l'Olympe +qui s'ecroule. + +j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tue +beaucoup de rois. J'ai casse la corne d'Acheloues, un grand fleuve. J'ai +coupe des montagnes, j'ai reuni des oceans. Les pays esclaves, je les +delivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules. +J'ai traverse le desert ou l'on a soif. J'ai defendu les Dieux, et je me +suis degage d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras +faiblissent. Je meurs! + +Il est ecrase sous les decombres. + +PLUTON + +C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire? + +Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tete, Tantale +eut la levre mouillee, la roue d'Ixion s'arreta. + +Cependant, les Keres etendaient leurs ongles pour retenir les ames; les +Furies en desespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et +Cerbere, attache par toi avec une chaine, ralait, en bavant de ses +trois gueules. + +Tu avais laisse la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des +hommes a penetre le Tartare! + +Il sombre dans les tenebres. + +NEPTUNE + +Mon trident ne souleve plus de tempetes. Les monstres qui faisaient peur +sont pourris au fond des eaux. + +Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'ecume, les vertes +Nereides qu'on distinguait a l'horizon, les Sirenes ecailleuses arretant +les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui +soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaiete de la mer +a disparu! + +Je n'y survivrai pas! Que le vaste Ocean me recouvre! + +Il s'evanouit dans l'azur. + +DIANE + +habillee de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups: + +L'independance des grands bois m'a grisee, avec la senteur des fauves et +l'exhalaison des marecages. Les femmes, dont je protegeais les +grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous +l'incantation des sorcieres. J'ai des desirs de violence et d'immensite. +Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les +reves!... + +Et un nuage qui passe l'emporte. + +MARS + +tete nue, ensanglante: + +D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armee, +indifferent aux patries et pour le plaisir du carnage. + +Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flutes, en bon +ordre, d'un pas egal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette +haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands +cris d'aigle. La guerre etait joyeuse comme un festin. Trois cents +hommes s'opposerent a toute l'Asie. + +Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions! +Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut +finir comme un brave! + +Il se tue. + +VULCAIN + +essuyant avec une eponge ses membres en sueur: + +Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les +fleuves qui roulent des metaux sous la terre!--Battez plus dur! a pleins +bras! de toutes vos forces! + +Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les +etincelles, et, marchant a tatons, s'egarent dans l'ombre. + +CERES + +debout dans son char, qui est emporte par des roues ayant des ailes a +leur moyen: + +Arrete! arrete! + +On avait bien raison d'exclure les etrangers, les athees, les epicuriens +et les chretiens! Le mystere de la corbeille est devoile, le sanctuaire +profane, tout est perdu! + +Elle descend sur une pente rapide,--desesperee, criant, s'arrachant les +cheveux. + +Ah! mensonge! Daira ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les +morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur! + +L'abime l'engouffre. + +BACCHUS + +riant, frenetiquement: + +Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon epouse! La loi meme tombe en +ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples! + +Le feu qui devora ma mere coule dans mes veines. Qu'il brule plus fort, +dusse-je perir! + +Male et femelle, bon pour tous, je me livre a vous, Bacchantes! je me +livre a vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres! +Hurlez, dansez, tordez-vous! Deliez-le tigre et l'esclave! a dents +feroces, mordez la chair! + +Et Pan, Silene, les Satyres, les Bacchantes, les Mimalloneides et les +Menades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se +jettent des fleurs, decouvrent un phallus, la baisent,--secouent les +tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages, +croquent des raisins, etranglent un bouc, et dechirent Bacchus. + +APOLLON + +fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent: + +J'ai laisse derriere moi Delos la pierreuse, tellement pure que tout +maintenant y semble mort; et je tache de joindre Delphes avant que sa +vapeur inspiratrice ne soit completement perdue. Les mulets broutent son +laurier. La Pythie egaree ne se retrouve pas. + +Par une concentration plus forte, j'aurai des poemes sublimes, des +monuments eternels; et toute la matiere sera penetree des vibrations de +ma cithare! + +Il en pince les cordes. Elles eclatent, lui cinglent la figure. Il la +rejette; et battant son quadrige avec fureur: + +Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idee +pure! + +Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empetre par +les morceaux du timon, l'emmelement des harnais, il tombe vers l'abime, +la tete en bas. + +Le ciel s'est obscurci. + +VENUS + +violacee par le froid, grelotte. + +Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellenie. + +Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages etaient +decoupes d'apres la forme de mes levres; et ses montagnes, plus blanches +que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait +mon ame dans l'ordonnance des fetes, l'arrangement des coiffures, le +dialogue des philosophes, la constitution des republiques. Mais j'ai +trop cheri les hommes! C'est l'Amour qui m'a deshonoree! + +Elle se renverse en pleurant. + +Le monde est abominable. L'air manque a ma poitrine! + +O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des ames, emporte-moi! + +Elle met un doigt sur sa bouche, et decrivant une immense parabole, +tombe dans l'abime. + +On n'y voit plus. Les tenebres sont completes. + +Cependant il s'echappe des prunelles d'Hilarion comme deux fleches +rouges. + +ANTOINE + +remarque enfin sa haute taille. + +Plusieurs fois deja, pendant que tu parlais, tu m'as semble grandir;--et +ce n'etait pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne +m'epouvante! + +Des pas se rapprochent. + +Qu'est-ce donc? + +HILARION + +etend son bras. + +Regarde! + +Alors, sous un pale rayon de lune, Antoine distingue une interminable +caravane qui defile sur la crete des roches;--et chaque voyageur, l'un +apres l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre. + +Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros, +Axiokeros, Axiokersa, reunis en faisceau, masques de pourpre et levant +leurs mains. + +Esculape s'avance d'un air melancolique, sans meme voir Samos et +Telesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis eleen, a forme +de python, roule ses anneaux vers l'abime. Doespoene, par vertige, s'y +lance elle-meme. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles +de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et deboulent +pele-mele dans le trou noir. + +Derriere eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles +des prairies sont couvertes de poussiere, celles des bois gemissent et +saignent, blessees par la hache des bucherons. + +Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les deesses infernales, +en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs viperes, forment une +pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuatre +comme les mouches a viande, se devore les bras. + +Puis, dans un tourbillon disparaissent a la fois: Orthia la sanguinaire, +Hymnie d'Orchomene, la Laphria des Patreens, Aphia d'Egine, Bendis de +Thrace, Stymphalia a cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois +prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles, +rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets. + +HILARION + +Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et +l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxes, +passant en revue son armee. + +La-bas, tres-loin, au milieu des brouillards, apercois-tu ce geant a +barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe +Zalmoxis, entre deux planetes: Artimpasa--Venus, et Orsiloche--la Lune. + +Plus loin, emergeant des nuages pales, sont les Dieux qu'on adorait chez +les Cimmeriens, au dela meme de Thule! + +Leurs grandes salles etaient chaudes; et a la lueur des epees nues +tapissant la voute, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire. +Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par +des demons; ou bien, ils ecoutaient les sorciers captifs faisant aller +leurs mains sur les harpes de pierre. + +Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et +leurs pieds se montrent par les dechirures de leurs sandales. + +Ils pleurent les prairies, ou sur des tertres de gazon ils reprenaient +haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les +monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des +poles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui +tournait avec eux. + +Une rafale de givre les enveloppe. + +Antoine abaisse son regard d'un autre cote. + +Et il apercoit,--se detachant en noir sur un fond rouge,--d'etranges +personnages, avec des mentonnieres et des gantelets, qui se renvoient +des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces, +dansent frenetiquement. + +HILARION + +Ce sont les Dieux de l'Etrurie, les innombrables Aesars. + +Voici Tages, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main +d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la +terre. Qu'il y rentre! + +Nortia considere la muraille ou elle enfoncait des clous pour marquer le +nombre des annees. La surface en est couverte, et la derniere periode +accomplie. + +Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent +en tremblant sous le meme manteau. + +ANTOINE + +ferme les yeux. + +Assez! assez! + +Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les +Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant +les trophees suspendus a leurs bras. + +Janus,--maitre des crepuscules, s'enfuit sur un belier noir; et, de ses +deux visages, l'un est deja putrefie, l'autre s'endort de fatigue. + +Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tete, presse contre +son coeur un vieux gateau en forme de roue. + +Vesta,--sous une coupole en ruine, tache de ranimer sa lampe eteinte. + +Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait +ses devots. + +ANTOINE + +Grace! ils me fatiguent! + +HILARION + +Autrefois, ils amusaient! + +Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--a +quatre pattes comme une bete, et saillie par un homme noir, tenant dans +chaque main un flambeau. + +C'est la deesse d'Aricia, avec le demon Virbius. Son sacerdote, le roi +du bois, devait etre un assassin;--et les esclaves en fuite, les +depouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les eclopes +du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas +de devotion plus chere! + +Les patriciennes du temps de Marc-Antoine preferaient Libitina. + +Et il lui montre, sous des cypres et des rosiers, Une autre Femme--vetue +de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards; +des tentures noires, tous les ustensiles des funerailles. Ses diamants +brillent de loin sous des toiles d'araignees. Les Larves comme des +squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lemures, qui +sont des fantomes, etendent leurs ailes de chauve-souris. + +Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, deracine, penche, tout couvert +d'ordures. + +Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est devore par des +chiens rouges. + +Les Dieux rustiques s'en eloignent en pleurant, Sartor, Sarrator, +Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite +manteaux a capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une +claie, un epieu. + +HILARION + +C'etait leur ame qui faisait prosperer la villa, avec ses colombiers, +ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours defendues par des +filets, ses chaudes ecuries embaumees de cedre. + +Ils protegeaient tout le peuple miserable qui trainait les fers de ses +jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au +son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, +ceux qui poussaient par les petits chemins les anes charges de fumier. +Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de +fortifier ses bras; et les vachers a l'ombre des tilleuls, pres des +calebasses de lait, alternaient leurs eloges sur des flutes de roseau. + +Antoine soupire. + +Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se decouvre un lit +d'ivoire, environne par des gens qui tiennent des torches de sapin. + +Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'epousee! + +Domiduca devait l'amener, Virgo defaire sa ceinture, Subigo l'etendre +sur le lit,--et Praema ecarter ses bras, en lui disant a l'oreille des +paroles douces. + +Mais elle ne viendra pas! et ils congedient les autres: Nona et Decima +gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et +Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubepines eloigne de +l'enfant les mauvais reves. + +Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donne la +barbe, Stimula les premiers desirs, Volupia la premiere jouissance, +Fabulinus appris a parler, Numera a compter, Camoena a chanter, Consus a +reflechir. + +La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que +Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-meme la complainte qu'elle +hurlait a la mort des vieillards. + +Mais bientot sa voix est dominee par des cris aigus. Ce sont: + +LES LARES DOMESTIQUES + +accroupis au fond de l'atrium, vetus de peaux de chien, avec des fleurs +autour du corps, tenant leurs mains fermees contre leurs joues, et +pleurant tant qu'ils peuvent. + +Ou est la portion de nourriture qu'on nous donnait a chaque repas, les +bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaiete des +petits garcons jouant aux osselets sur les mosaiques de la cour? Puis, +devenus grands ils suspendaient a notre poitrine leur bulle d'or ou +de cuir. + +Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maitre en rentrant +tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et +l'etroite maison etait plus fiere qu'un palais et sacree comme +un temple. + +Qu'ils etaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des +Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes +s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passe et aux +esperances de l'avenir. + +Mais les aieux de cire peinte, enfermes derriere nous, se couvrent +lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs +deceptions, nous ont brise la machoire; sous la dent des rats nos corps +de bois s'emiettent. + +Et les innombrables Dieux veillant aux portes, a la cuisine, au cellier, +aux etuves, se dispersent de tous les cotes,--sous l'apparence d'enormes +fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent. + +CREPITUS + +se fait entendre. + +Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un +Dieu! + +L'Athenien me saluait comme un presage de fortune, tandis que le Romain +devot me maudissait les poings leves et que le pontife d'Egypte, +s'abstenant de feves, tremblait a ma voix et palissait a mon odeur. + +Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasees, qu'on se +regalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux +cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, +personne alors ne se genait. Les nourritures solides faisaient les +digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se +soulageaient avec lenteur. + +Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie, +comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protege le sein +de la nourrice, gonfle de veines bleuatres. J'etais joyeux. Je faisais +rire! Et se dilatant d'aise a cause de moi, le convive exhalait toute sa +gaiete par les ouvertures de son corps. + +J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scene, +et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir a sa table. Dans les +laticlaves des patriciens j'ai circule majestueusement! Les vases d'or, +comme des tympanons, resonnaient sous moi;--et quand plein de murenes, +de truffes et de pates, l'intestin du maitre se degageait avec fracas, +l'univers attentif apprenait que Cesar avait dine! + +Mais a present, je suis confine dans la populace,--et l'on se recrie, +meme a mon nom! + +Et Crepitus s'eloigne, en poussant un gemissement. + +Puis un coup de tonnerre; + +UNE VOIX + +J'etais le Dieu des armees, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +J'ai deplie sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les +sables mon peuple qui s'enfuyait. + +C'est moi qui ai brule Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous +le Deluge! C'est moi qui ai noye Pharaon, avec les princes fils de rois, +les chariots de guerre et les cochers. + +Dieux jaloux, j'execrais les autres Dieux. J'ai broye les impurs; j'ai +abattu les superbes;--et ma desolation courait de droite et de gauche, +comme un dromadaire qui est lache dans un champ de mais. + +Pour delivrer Israel, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de +flamme leur parlaient dans les buissons. + +Parfumees de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes +transparentes et des chaussures a talon haut, des femmes d'un coeur +intrepide allaient egorger les capitaines. Le vent qui passait emportait +les prophetes. + +J'avais grave ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple +comme dans une citadelle. C'etait mon peuple. J'etais son Dieu! La terre +etait a moi, les hommes a moi, avec leurs pensees, leurs oeuvres, leurs +outils de labourage et leur posterite. + +Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derriere des courtines de +pourpre et des candelabres allumes. J'avais, pour me servir, toute une +tribu qui balancait des encensoirs, et le grand pretre en robe +d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres precieuses, disposees +dans un ordre symetrique. + +Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est +dechire, les parfums de l'holocauste se sont perdus a tous les vents. Le +chacal piaule dans les sepulcres; mon temple est detruit, mon peuple +est disperse! + +On a etrangle les pretres avec les cordons de leurs habits. Les femmes +sont captives, les vases sont tous fondus! + +La voix s'eloignant: + +J'etais le Dieu des armees, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +Alors il se fait un silence enorme, une nuit profonde. + +ANTOINE + +Tous sont passes. + +Il reste moi! + +dit QUELQU'UN. + +Et Hilarion est devant lui,--mais transfigure, beau comme un archange, +lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir + +ANTOINE + +se renverse la tete. + +Qui donc es-tu? + +HILARION + +Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon desir n'a pas de +bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes, +sans haine, sans peur, sans pitie, sans amour, et sans Dieu. On +m'appelle la Science. + +ANTOINE + +se rejette en arriere: + +Tu dois etre plutot ... le Diable! + +HILARION + +en fixant sur lui ses prunelles: + +Veux-tu le voir? + +ANTOINE + +ne se detache plus de ce regard; il est saisi par la curiosite du +Diable. Sa terreur augmente, son envie devient demesuree. + +Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?... + +Puis dans un spasme de colere: + +L'horreur que j'en ai m'en debarrassera pour toujours.--Oui! + +Un pied fourchu se montre. + +Antoine a regret. + +Mais le Diable l'a jete sur ses cornes, et l'enleve. + + + + +VI. + + +Il vole sous lui, etendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes +ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage. + +ANTOINE + +Ou vais-je? + +Tout a l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuee m'emporte. +Peut-etre que je suis mort, et que je monte vers Dieu?... + +Ah! comme je respire bien! L'air immacule me gonfle l'ame. Plus de +pesanteur! plus de souffrance! + +En bas, sous moi, la foudre eclate, l'horizon s'elargit, des fleuves +s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le desert, cette flaque +d'eau l'Ocean. + +Et d'autres oceans paraissent, d'immenses regions que je ne connaissais +pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des +neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tache de decouvrir les +montagnes ou le soleil, chaque soir, va se coucher. + +LE DIABLE + +Jamais le soleil ne se couche! + +Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un echo de sa +pensee,--une reponse de sa memoire. + +Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'apercoit au +milieu de l'azur qui tourne sur ses poles, en tournant autour du soleil. + +LE DIABLE + +Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme, +humilie-toi! + +ANTOINE + +A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres +feux. + +Le firmament n'est qu'un tissu d'etoiles. + +Ils montent toujours. + +Aucun bruit! pas meme le croassement des aigles! Rien!... et je me +penche pour ecouter l'harmonie des planetes. + +LE DIABLE + +Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de +Platon, le foyer de Philolaues, les spheres d'Aristote, ni les sept cieux +des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voute de cristal! + +ANTOINE + +D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la penetre, au +contraire, je m'y enfonce! + +Et il arrive devant la lune,--qui ressemble a un morceau de glace tout +rond, plein d'une lumiere immobile. + +LE DIABLE + +C'etait autrefois le sejour des ames. Le bon Pythagore l'avait meme +garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques. + +ANTOINE + +Je n'y vois que des plaines desolees, avec des crateres eteints, sous un +ciel tout noir. + +Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler +les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux! + +LE DIABLE + +l'emporte au milieu des etoiles. + +Elles s'attirent en meme temps qu'elles se repoussent. L'action de +chacune resulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un +auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre. + +ANTOINE + +Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie superieure aux +plaisirs de la tendresse! Je halete stupefait devant l'enormite de Dieu! + +LE DIABLE + +Comme le firmament qui s'eleve a mesure que tu montes et grandira sous +l'ascension de ta pensee;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'apres +cette decouverte du monde, dans cet elargissement de l'infini. + +ANTOINE + +Ah! plus haut! plus haut! toujours! + +Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactee au zenith se +developpe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles; +dans ces fentes de sa clarte, s'allongent des espaces de tenebres. Il y +a des pluies d'etoiles, des trainees de poussiere d'or, des vapeurs +lumineuses qui flottent et se dissolvent. + +Quelquefois une comete passe tout a coup;--puis la tranquillite des +lumieres innombrables recommence. + +Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en +occupant ainsi toute l'envergure. + +Il se rappelle avec dedain l'ignorance des anciens jours, la mediocrite +de ses reves. Les voila donc pres de lui ces globes lumineux qu'il +contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes, +la complexite de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et +suspendus comme des pierres dans une fronde, decrire leurs orbites, +pousser leurs hyperboles. + +Il apercoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx +et le Centaure, la nebuleuse de la Dorade, les six soleils dans la +constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple +anneau du monstrueux Saturne! toutes les planetes, tous les astres que +les hommes plus tard decouvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumieres, +il surcharge sa pensee du calcul de leurs distances;--puis sa +tete retombe. + +Quel est le but de tout cela? + +LE DIABLE + +Il n'y a pas de but! + +Comment Dieu aurait-il un but? Quelle experience a pu l'instruire, +quelle reflexion le determiner? + +Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait +inutile. + +ANTOINE + +Il a cree le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole! + +LE DIABLE + +Mais les etres qui peuplent la terre y viennent successivement. De meme, +au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets differents de +causes variees. + +ANTOINE + +La variete des causes est la volonte de Dieu! + +LE DIABLE + +Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonte, c'est admettre +plusieurs causes et detruire son unite! + +Sa volonte n'est pas separable de son essence. Il n'a pu avoir une autre +volonte, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe +eternellement, il agit eternellement. + +Contemple le soleil! De ses bords s'echappent de hautes flammes lancant +des etincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin +que la derniere, au dela de ces profondeurs ou tu n'apercois que la +nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derriere ceux-la d'autres, et +encore d'autres, indefiniment ... + +ANTOINE + +Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abime. + +LE DIABLE + +s'arrete; et en le balancant mollement: + +Le neant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se +meuvent sur le fond immuable de l'Etendue;--et comme si elle etait +bornee par quelque chose, ce ne serait plus l'etendue, mais un corps, +elle n'a pas de limites! + +ANTOINE + +beant: + +Pas de limites! + +LE DIABLE + +Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le +sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de +milliards de siecles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a +pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Etendue +se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace, +telle ou telle grandeur, mais l'immensite! + +ANTOINE + +lentement: + +La matiere ... alors ... ferait partie de Dieu? + +LE DIABLE + +Pourquoi non? Peux-tu savoir ou il finit? + +ANTOINE + +Je me prosterne au contraire, je m'ecrase, devant sa puissance! + +LE DIABLE + +Et tu pretends le flechir! Tu lui parles, tu le decores meme de vertus, +bonte, justice, clemence, au lieu de reconnaitre qu'il possede toutes +les perfections! + +Concevoir quelque chose au dela, c'est concevoir Dieu au dela de Dieu, +l'etre par-dessus l'etre. Il est donc le seul Etre, la seule substance. + +Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne +serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme +infini;--et s'il avait un corps, il serait compose de parties, il ne +serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas +une personne! + +ANTOINE + +Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les +transports de mon ardeur, tout cela se serait en alle vers un mensonge +... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un +tourbillon de feuilles mortes! + +Il pleure. + +Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande ame, un Seigneur, +un pere, que mon coeur adore et qui doit m'aimer! + +LE DIABLE + +Tu desires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il eprouvait de l'amour, de +la colere ou de la pitie, il passerait de sa perfection a une perfection +plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre a un sentiment, ni se +contenir dans une forme. + +ANTOINE + +Un jour, pourtant, je le verrai! + +LE DIABLE + +Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini, +dans un endroit restreint enfermant l'absolu! + +ANTOINE + +N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer +pour le mal! + +LE DIABLE + +L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal +est indifferent a Dieu puisque la terre en est couverte! + +Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruaute qu'il le +conserve? + +Penses-tu qu'il soit continuellement a rajuster le monde comme une +oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les +etres depuis le vol du papillon jusqu'a la pensee de l'homme? + +S'il a cree l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence +existe, la creation est defectueuse. + +Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit, +le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs a un +coin de l'etendue, a un milieu special, a un interet particulier. +Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout! + +Le Diable a progressivement etire ses longues ailes; maintenant elles +couvrent l'espace. + +ANTOINE + +n'y voit plus. Il defaille. + +Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'ame. Cela excede la portee +de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule +dans l'immensite des tenebres. Elles entrent en moi. Ma conscience +eclate sous cette dilatation du neant! + +LE DIABLE + +Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermediaire de ton esprit. Tel +qu'un miroir concave il deforme les objets;--et tout moyen te manque +pour en verifier l'exactitude. + +Jamais tu ne connaitras l'univers dans sa pleine etendue; par consequent +tu ne peux te faire une idee de sa cause, avoir une notion juste de +Dieu, ni meme dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord +connaitre l'Infini! + +La Forme est peut-etre une erreur de tes sens, la Substance une +imagination de ta pensee. + +A moins que le monde etant un flux perpetuel des choses, l'apparence au +contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la +seule realite. + +Mais es-tu sur de voir? es-tu meme sur de vivre? Peut-etre qu'il n'y a +rien! + +Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le +regarde la gueule ouverte, pret a le devorer. + +Adore-moi donc! et maudis le fantome que tu nommes Dieu! + +Antoine leve les yeux, par un dernier mouvement d'espoir. + +Le Diable l'abandonne. + + * * * * * + +ANTOINE + +se retrouve etendu sur le dos, au bord de la falaise. + +Le ciel commence a blanchir. + +Est-ce la clarte de l'aube, ou bien un reflet de la lune? + +Il tache de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents: + +J'eprouve une fatigue ... comme si tous mes os etaient brises! + +Pourquoi? + +Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et meme il me redisait tout ce que +j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xenophane, d'Heraclite, +de Melisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la creation, l'impossibilite de +rien connaitre! + +Et j'avais cru pouvoir m'unir a Dieu! + +Riant amerement: + +Ah! demence! demence! Est-ce ma faute? La priere m'est intolerable! J'ai +le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il debordait d'amour!... + +Le sable, le matin, fumait a l'horizon comme la poussiere d'un +encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'epanouissaient sur +la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semble que tous les +etres et toutes les choses, recueillis dans le meme silence, adoraient +avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, felicites de l'extase, +presents du ciel, qu'etes-vous devenus! + +Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, a la recherche d'une +solitude pour etablir des monasteres. C'etait le dernier soir; et nous +pressions nos pas, en murmurant des hymnes, cote a cote, sans parler. A +mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps +s'allongeaient comme deux obelisques grandissant toujours et qui +auraient marche devant nous. Avec les morceaux de nos batons, ca et la +nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit +fut lente a venir; et des ondes noires se repandaient sur la terre +qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel. + +Quand j'etais un enfant, je m'amusais avec des cailloux a construire des +ermitages. Ma mere, pres de moi, me regardait. + +Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant a pleines mains ses +cheveux blancs. Et son cadavre est reste etendu au milieu de la cabane, +sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une +hyene en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur! + +Il sanglote. + +Non, Ammonaria ne l'aura pas quittee! + +Ou est-elle maintenant, Ammonaria? + +Peut-etre qu'au fond d'une etuve elle retire ses vetements l'un apres +l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la premiere tunique, la +seconde plus legere, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome +enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiede mosaique. +Sa chevelure a l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et +suffoquant un peu dans l'atmosphere trop chaude, elle respire, la taille +cambree, les deux seins en avant. Tiens!... voila ma chair qui se +revolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux +supplices a la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne! + +Il se penche, et regarde le precipice. + +L'homme qui tomberait serait tue. Rien de plus facile, en se roulant sur +le cote gauche; c'est un mouvement a faire! un seul. + +Alors apparait + +UNE VIEILLE FEMME + +Antoine se releve dans un sursaut d'epouvante.--Il croit voir sa mere +ressuscitee. + +Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur. + +Un linceul noue autour de sa tete, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au +bas de ses doux jambes, minces comme des bequilles. L'eclat de ses +dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites +de ses yeux sont pleins de tenebres, et au fond deux flammes vacillent, +comme des lampes de sepulcre. + +Avance, dit-elle. Qui te retient? + +ANTOINE + +balbutiant: + +J'ai peur de commettre un peche! + +ELLE + +reprend: + +Mais le roi Sauel s'est tue! Razias, un juste, s'est tue! Sainte Pelagie +d'Antioche s'est tuee! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres +saintes, se sont tuees;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui +couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en +jouir plus vite, les vierges de Milet s'etranglaient avec leurs cordons. +Le philosophe Hegesias, a Syracuse, la prechait si bien qu'on desertait +les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome +se la procurent comme debauche. + +ANTOINE + +Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachoretes y succombent. + +LA VIEILLE + +Faire une chose qui vous egale a Dieu, pense donc! Il t'a cree, tu vas +detruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance +d'Erostrate n'etait pas superieure. Et puis, ton corps s'est assez moque +de ton ame pour que tu t'en venges a la fin. Tu ne souffriras pas. Ce +sera vite termine. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide, +peut-etre? + +Antoine ecoute sans repondre;--et de l'autre cote parait: + +UNE AUTRE FEMME + +jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria. + +Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, tres-grasse, avec du +fard sur les joues et des roses sur la tete. Sa longue robe chargee de +paillettes a des miroitements metalliques; ses levres charnues +paraissent sanguinolentes, et ses paupieres un peu lourdes sont +tellement noyees de langueur qu'on la dirait aveugle. + +Elle murmure: + +Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te +mene et selon le desir de tes yeux! + +ANTOINE + +Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles! + +ELLE + +reprend: + +Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand +tu seras dans l'atrium ou murmure un jet d'eau, une femme se +presentera--en peplos de soie blanche lame d'or, les cheveux denoues, le +rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu gouteras +dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin. + +Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adulteres, les escalades, +les enlevements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait +habillee. + +As-tu serre contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu +les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux +de larmes douces! + +Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la +lumiere de la lune? A la pression de vos mains jointes un fremissement +vous parcourt; vos yeux rapproches epanchent de l'un a l'autre comme des +ondes immaterielles, et votre coeur s'emplit; il eclate; c'est un suave +tourbillon, une ivresse debordante ... + +LA VIEILLE + +On n'a pas besoin de posseder les joies pour en sentir l'amertume! Rien +qu'a les voir de loin, le degout vous en prend. Tu dois etre fatigue par +la monotonie des memes actions, la duree des jours, la laideur du monde, +la betise du soleil! + +ANTOINE + +Oh! oui, tout ce qu'il eclaire me deplait! + +LA JEUNE + +Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des +fontaines sous le sable, une delectation dans les hasards que tu +meprises; et meme il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie +de la serrer contre son coeur. + +LA VIEILLE + +Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu esperes que bientot elle te +recouvrira! + +LA JEUNE + +Cependant, tu crois a la resurrection de la chair, qui est le transport +de la vie dans l'eternite! + +La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore decharnee; et +au-dessus de son crane, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait +des cercles dans l'air. + +La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, +ses yeux roulent moelleusement. + +LA PREMIERE + +dit, en ouvrant les bras: + +Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'eternelle serenite! + +et + +LA SECONDE + +en offrant ses seins: + +Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inepuisable! + +Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur +l'epaule. + +Le linceul s'ecarte, et decouvre le squelette de La Mort. + +La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la +taille mince avec la croupe enorme et de grands cheveux ondes s'envolant +par le bout. + +Antoine reste immobile entre les deux, les considerant. + +LA MORT + +lui dit: + +Tout de suite ou tout a l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les +soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe +des champs. Je vole plus haut que l'epervier, je cours plus vite que la +gazelle, j'atteins meme l'esperance, j'ai vaincu le fils de Dieu! + +LA LUXURE + +Ne resiste pas; je suis l'omnipotente! Les forets retentissent de mes +soupirs, les flots sont remues par mes agitations. La vertu, le courage, +la piete se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme +pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se +retourne vers moi! + +LA MORT + +Je te decouvrirai ce que tu tachais de saisir, a la lueur des flambeaux, +sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au dela des Pyramides, +dans ces grands sables composes de debris humains. De temps a autre, un +fragment de crane roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussiere, +tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensee, confondue avec +elle, s'abimait dans le neant. + +LA LUXURE + +Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspire d'obscenes amours. +On se precipite a des rencontres qui effrayent. On rive des chaines que +l'on maudit. D'ou vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance +des reves, l'immensite de ma tristesse? + +LA MORT + +Mon ironie depasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir +aux funerailles des rois, a l'extermination d'un peuple;--et on fait la +guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or, +un deploiement de ceremonie pour me rendre plus d'hommages. + +LA LUXURE + +Ma colere vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs +d'agonisant et des aspects de cadavre. + +LA MORT + +C'est moi qui te rends serieuse; enlacons-nous! + +La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et +chantent ensemble: + +--Je hate la dissolution de la matiere! + +--Je facilite l'eparpillement des germes! + +--Tu detruis, pour mes renouvellements! + +--Tu engendres, pour mes destructions! + +--Active ma puissance! + +--Feconde ma pourriture! + +Et leur voix, dont les echos se deroulant emplissent l'horizon, devient +tellement forte qu'Antoine en tombe a la renverse. + +Une secousse, de temps a autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il +apercoit au milieu des tenebres une maniere de monstre devant lui. + +C'est une tete de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse +de femme d'une blancheur nacree. En dessous, un linceul etoile de points +d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, a la maniere d'un +ver gigantesque qui se tiendrait debout. + +La vision s'attenue, disparait. + +ANTOINE + +se releve. + +Encore une fois c'etait le Diable, et sous son double aspect: l'esprit +de fornication et l'esprit de destruction. + +Aucun des deux ne m'epouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens +eternel. + +Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la +continuite de la vie. + +Mais la Substance etant unique, pourquoi les Formes sont-elles variees? + +Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps +ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaitrait le lien de +la matiere et de la pensee, en quoi l'Etre consiste! + +Ce sont ces figures-la qui etaient peintes a Babylone sur la muraille du +temple de Belus, et elles couvraient une mosaique dans le port de +Carthage. Moi-meme, j'ai quelquefois apercu dans le ciel comme des +formes d'esprits. Ceux qui traversent le desert rencontrent des animaux +depassant toute conception ... + +Et en face, de l'autre cote du Nil, voila que le Sphinx apparait. + +Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche +sur le ventre. + +Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de +dragon se frappant les ailes, la Chimere aux yeux verts, +tournoie, aboie. + +Les anneaux de sa chevelure, rejetes d'un cote, s'entremelent aux poils +de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent +au balancement de tout son corps. + +LE SPHINX + +est immobile, et regarde la Chimere: + +Ici, Chimere; arrete-toi! + +LA CHIMERE + +Non, jamais! + +LE SPHINX + +Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort! + +LA CHIMERE + +Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet! + +LE SPHINX + +Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements +dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit! + +LA CHIMERE + +Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible! + +LE SPHINX + +Pour demeurer avec moi, tu es trop folle! + +LA CHIMERE + +Pour me suivre, tu es trop lourd! + +LE SPHINX + +Ou vas-tu donc, que tu cours si vite? + +LA CHIMERE + +Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je +rase les flots, je jappe au fond des precipices, je m'accroche par la +gueule au pan des nuees; avec ma queue trainante, je raye les plages, et +les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes epaules. Mais +toi, je te retrouve perpetuellement immobile, ou bien du bout de ta +griffe dessinant des alphabets sur le sable. + +LE SPHINX + +C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule. + +La mer se retourne dans son lit, les bles se balancent sous le vent, les +caravanes passent, la poussiere s'envole, les cites s'ecroulent;--et mon +regard, que rien ne peut devier, demeure tendu a travers les choses sur +un horizon inaccessible. + +LA CHIMERE + +Moi, je suis legere et joyeuse! Je decouvre aux hommes des perspectives +eblouissantes avec des paradis dans les nuages et des felicites +lointaines. Je leur verse a l'ame les eternelles demences, projets de +bonheur, plans d'avenir, reves de gloire, et les serments d'amour et les +resolutions vertueuses. + +Je pousse aux perilleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai cisele +avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai +suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entoure d'un mur +d'orichalque les quais de l'Atlantide. + +Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs +ineprouves. Si j'apercois quelque part un homme dont l'esprit repose +dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'etrangle. + +LE SPHINX + +Tous ceux que le desir de Dieu tourmente, je les ai devores. + +Les plus forts, pour gravir jusqu'a mon front royal, montent aux stries +de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les +prend; et ils tombent d'eux-memes a la renverse. + +Antoine commence a trembler. + +Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le desert,--ayant a ces cotes +deux betes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'epaule. + +LE SPHINX + +O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour desennuyer ma tristesse! + +LA CHIMERE + +O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyene en chaleur je +tourne autour de toi, sollicitant les fecondations dont le besoin +me devore. + +Ouvre la gueule, leve tes pieds, monte sur mon dos! + +LE SPHINX + +Mes pieds, depuis qu'ils sont a plat, ne peuvent plus se relever. Le +lichen, comme une dartre, a pousse sur ma gueule. A force de songer, je +n'ai plus rien a dire. + +LA CHIMERE + +Tu mens, sphinx hypocrite! D'ou vient toujours que tu m'appelles et me +renies? + +LE SPHINX + +C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne! + +LA CHIMERE + +Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi! + +Elle aboie. + +LE SPHINX + +Tu remues, tu m'echappes! + +Il grogne. + +LA CHIMERE + +Essayons!--tu m'ecrases! + +LE SPHINX + +Non! impossible! + +Et en s'enfoncant peu a peu, il disparait dans le sable,--tandis que la +Chimere, qui rampe la langue tiree, s'eloigne en decrivant des cercles. + +L'haleine de sa bouche a produit un brouillard. + +Dans cette brume, Antoine apercoit des enroulements de nuages, des +courbes indecises. + +Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains; + +Et d'abord s'avance + +LE GROUPE DES ASTOMI + +pareils a des bulles d'air que traverse le soleil. + +Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les +sons faux nous ecorchent, les tenebres nous aveuglent. Composes de +brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des +reves, pas des etres tout a fait ... + +LES NISNAS + +n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitie +du corps, qu'une moitie du coeur. Et ils disent, tres-haut: + +Nous vivons fort a notre aise dans nos moities de maisons, avec nos +moities de femmes et nos moities d'enfants. + +LES BLEMMYES + +absolument prives de tete: + +Nos epaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de +rhinoceros ni d'elephant qui soit capable de porter ce que nous portons. + +Des especes de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos +poitrines, voila tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des +secretions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles interieurs. + +Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, cotoyant +tous les abimes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus +heureux, les plus vertueux. + +LES PYGMEES + +Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur +la bosse d'un dromadaire. + +On nous brule, on nous noie, ou nous ecrase; et toujours, nous +reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantite! + +LES SCIAPODES + +Retenus a la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous +vegetons a l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumiere +nous arrive a travers l'epaisseur de nos talons. Point de derangement et +point de travail!--La tete le puis bas possible, c'est le secret +du bonheur! + +Leurs cuisses levees ressemblant a des troncs d'arbres, se multiplient. + +Et une foret parait. De grands singes y courent a quatre pattes; ce sont +des hommes a tete de chien. + +LES CYNOCEPHALES + +Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons +les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos tetes, en guise +de bonnets. + +Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les +yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous etalons notre +turpitude en plein soleil. + +Lacerant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant +les femmes, nous sommes les maitres,--par la force de nos bras et la +ferocite de notre coeur. + +Hardi, compagnons! Faites claquer vos machoires! + +Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur +leurs dos velus. + +Antoine hume la fraicheur des feuilles vertes. + +Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout a coup parait un +grand cerf noir, a tete de taureau, qui porte entre les oreilles un +buisson de cornes blanches. + +LE SADHUZAG + +Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flutes. + +Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent +a moi les betes ravies. Les serpents s'enroulent a mes jambes, les +guepes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et +les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Ecoute! + +Il renverse son bois, d'ou s'echappe une musique ineffablement douce. + +Antoine presse son coeur a deux mains. Il lui semble que cette melodie +va emporter son ame. + +LE SADHUZAG + +Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un +bataillon de lances, exhale un hurlement; les forets tressaillent, les +fleuves remontent, la gousse des fruits eclate, et les herbes se +dressent comme la chevelure d'un lache. + +--Ecoute! + +Il penche ses rameaux, d'ou sortent des cris discordants; Antoine est +comme dechire. + +Et son horreur augmente en voyant: + +LE MARTICHORAS + +gigantesque lion rouge, a figure humaine, avec trois rangees de dents. + +Les moires de mon pelage ecarlate se melent au miroitement des grands +sables. Je souffle par mes narines l'epouvante des solitudes. Je crache +la peste. Je mange les armees, quand elles s'aventurent dans le desert. + +Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillees en scie; et +ma queue, qui se contourne, est herissee de dards que je lance a droite, +a gauche, en avant, en arriere.--Tiens! tiens! + +Le Martichoras jette les epines de sa queue; qui s'irradient comme des +fleches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en +claquant sur le feuillage. + +LE CATOBLEPAS + +buffle noir, avec une tete de porc tombant jusqu'a terre, et rattachee a +ses epaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vide. + +Il est vautre tout a plat; et ses pieds disparaissent sous l'enorme +criniere a poils durs qui lui couvre le visage. + +Gras, melancolique, farouche, je reste continuellement a sentir sous mon +ventre la chaleur de la boue. Mon crane est tellement lourd qu'il m'est +impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la +machoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes veneneuses +arrosees de mon haleine. Une fois, je me suis devore les pattes sans +m'en apercevoir. + +Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont +morts. Si je relevais mes paupieres,--mes paupieres roses et +gonflees,--tout de suite, tu mourrais. + +ANTOINE + +Oh! celui-la!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidite +m'attire. Non! non! je ne veux pas! + +Il regarde par terre fixement. + +Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse + +LE BASILIC + +grand serpent violet a crete trilobee, avec deux dents, une en haut, une +en bas. + +Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu, +c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuees, des cailloux, des +arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marecages. Ma +temperature entretient les volcans; je fais l'eclat des pierreries et la +couleur des metaux. + +LE GRIFFON + +lion a bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le +cou bleu. + +Je suis le maitre des splendeurs profondes. Je connais le secret des +tombeaux ou dorment les vieux rois. + +Une chaine, qui sort du mur, leur tient la tete droite. Pres d'eux, dans +des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimees flottent sur des +liquides noirs. Leurs tresors sont ranges dans des salles, par losanges, +par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des +tombeaux, apres de longs voyages au milieu des tenebres etouffantes, il +y a des fleuves d'or avec des forets de diamant, des prairies +d'escarboucles, des lacs de mercure. + +Adosse contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'epie de +mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, +jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements +des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu +humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ... +Vite! vite! + +Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq. + +Mille voix lui repondent. La foret tremble. + +Et toutes sortes de betes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitie +cerf et moitie boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par +derriere, et dont les genitoires sont a rebours; le python Aksar, de +soixante coudees, qui epouvanta Moise; la grande belette Pastinaca, qui +tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbecile par son +contact; le Mirag, lievre cornu, habitant des iles de la mer. Le leopard +Phalmant creve son ventre a force de hurler; le Senad, ours a trois +tetes, dechire ses petits avec sa langue; le chien Cepus repand sur les +rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent a +bourdonner, des crapauds a sauter, des serpents a siffler. Des eclairs +brillent. La grele tombe. + +Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des +tetes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux a queue de +serpent, des pourceaux a mufle de tigre, des chevres a croupe d'ane, des +grenouilles velues comme des ours, des cameleons grands comme des +hippopotames, des veaux a deux tetes dont l'une pleure et l'autre +beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme +des toupies, des ventres ailes qui voltigent comme des moucherons. + +Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches. +Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines +se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs +clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule +bouchee s'entre-devorent. + +S'etouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils +grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec +un balancement regulier, comme si le sol etait le pont d'un navire. Il +sent contre ses mollets la trainee des limaces, sur ses mains le froid +des viperes; et des araignees filant leur toile l'enferment dans +leur reseau. + +Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout a coup devient +bleu, et + +LA LICORNE + +se presente. + +Au galop! au galop! + +J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tete couleur de pourpre, +le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures +de l'arc-en-ciel. + +Je voyage de la Chaldee au desert tartare, sur les bords du Gange et +dans la Mesopotamie. Je depasse les autruches. Je cours si vite que je +traine le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans +les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent +au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider. + +Au galop! au galop! + +Antoine la regarde s'enfuir. + +Et ses yeux restant leves, il apercoit tous les oiseaux qui se +nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des +montagnes de Caff, les Homai des Arabes qui sont les ames d'hommes +assassines. Il entend les perroquets proferer des paroles humaines, puis +les grands palmipedes pelasgiens qui sanglotent comme des enfants ou +ricanent comme de vieilles femmes. + +Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui. + +Au loin des jets d'eau s'elevent, lances par des baleines; et du fond de +l'horizon + +LES BETES DE LA MER + +rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelees comme des +scies, s'avancent en se trainant sur le sable. + +Tu vas venir avec nous, dans nos immensites ou personne encore n'est +descendu! + +Des peuples divers habitent les pays de l'Ocean. Les uns sont au sejour +des tempetes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes +froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par +leur trompe le reflux des marees, ou portent sur leurs epaules le poids +des sources de la mer. + +Des phosphorescences brillent a la moustache des phoques, aux ecailles +des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon +se deroulent comme des cables, des huitres font crier leurs charnieres, +des polypes deploient leurs tentacules, des meduses fremissent pareilles +a des boules de cristal, des eponges flottent, des anemones crachent de +l'eau; des mousses, des varechs ont pousse. + +Et toutes sortes de plantes s'etendent en rameaux, se tordent en +vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en eventail. Des courges +ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents. + +Les Dedaims de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des tetes +humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe. + +Les vegetaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des +polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs +branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un +papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle +grise bondit. Des insectes pareils a des petales de roses, garnissent un +arbuste; des debris d'ephemeres font sur le sol une couche neigeuse. + +Et puis les plantes se confondent avec les pierres. + +Des cailloux ressemblent a des cerveaux, des stalactites a des mamelles, +des fleurs de fer a des tapisseries ornees de figures. + +Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des +empreintes de buissons et de coquilles--a ne savoir si ce sont les +empreintes de ces choses-la, ou ces choses elles-memes. Des diamants +brillent comme des yeux, des mineraux palpitent. + +Et il n'a plus peur! + +Il se couche a plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant +son haleine, il regarde. + +Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent a manger; des fougeres +dessechees se remettent a fleurir; des membres qui manquaient +repoussent. + +Enfin, il apercoit de petites masses globuleuses, grosses comme des +tetes d'epingles et garnies de cils tout autour. Une vibration +les agite. + +ANTOINE + +delirant: + +O bonheur! bonheur! j'ai vu naitre la vie, j'ai vu le mouvement commencer. +Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de +voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des +ailes, une carapace, une ecorce, souffler de la fumee, porter une trompe, +tordre mon corps, me diviser partout, etre en tout, m'emaner avec les +odeurs, me developper comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme +le son, briller comme la lumiere, me blottir sur toutes les formes, +penetrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matiere,--etre la +matiere! + +Le jour enfin parait; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on releve, +des nuages d'or en s'enroulant a larges volutes decouvrent le ciel. + +Tout au milieu, et dans le disque meme du soleil, rayonne la face de +Jesus-Christ. + +Antoine fait le signe de la croix et se remet en prieres. + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA TENTATION DE SAINT ANTOINE *** + +***** This file should be named 10982.txt or 10982.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/9/8/10982/ + + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. 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