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diff --git a/10982-0.txt b/10982-0.txt new file mode 100644 index 0000000..3d604e4 --- /dev/null +++ b/10982-0.txt @@ -0,0 +1,7147 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10982 *** + +LA TENTATION DE SAINT ANTOINE + +PAR + +GUSTAVE FLAUBERT + + + +A LA MÉMOIRE DE MON AMI ALFRED LEPOITTEVIN + +DÉCÉDÉ A LA NEUVILLE CHANT-D'OISEL + +Le 3 avril 1848 + + + + +I. + + +C'est dans la Thébaïde, au haut d'une montagne, sur une plate-forme +arrondie en demi-lune, et qu'enferment de grosses pierres. + +La cabane de l'Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de +roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l'intérieur une +cruche avec un pain noir; au milieu, sur une stèle de bois, un gros +livre; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois +nattes, une corbeille, un couteau. + +A dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol; et, +à l'autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur +l'abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un +lac au bas de la falaise. + +La vue est bornée à droite et à gauche par l'enceinte des roches. Mais +du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d'immenses +ondulations parallèles d'un blond cendré s'étirent les unes derrière les +autres, en montant toujours;--puis au delà des sables, tout au loin, la +chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des +vapeurs violettes. En face, le soleil s'abaisse. Le ciel, dans le nord, +est d'une teinte gris-perle, tandis qu'au zénith des nuages de pourpre, +disposés comme les flocons d'une crinière gigantesque, s'allongent sur +la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d'azur +prennent une pâleur nacrée; les buissons, les cailloux, la terre, tout +maintenant paraît dur comme du bronze; et dans l'espace flotte une +poudre d'or tellement menue qu'elle se confond avec la vibration de +la lumière. + +SAINT-ANTOINE + +qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de +chèvre, est assis, jambes croisées, entrain de faire des nattes. Dès que +le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l'horizon: + +Encore un jour! un jour de passé! + +Autrefois pourtant, je n'étais pas si misérable! Avant la fin de la +nuit, je commençais mes oraisons; puis, je descendais vers le fleuve +chercher de l'eau, et je remontais par le sentier rude avec l'outre sur +mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m'amusais à ranger tout +dans ma cabane. Je prenais mes outils; je tâchais que les nattes fussent +bien égales et les corbeilles légères; car mes moindres actions me +semblaient alors des devoirs qui n'avaient rien de pénible. + +A des heures réglées je quittais mon ouvrage; et priant les deux bras +étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s'épanchait du +haut du ciel dans mon coeur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi?... + +Il marche dans l'enceinte des roches, lentement. + +Tous me blâmaient lorsque j'ai quitté la maison. Ma mère s'affaissa +mourante, ma soeur de loin me faisait des signes pour revenir; et +l'autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir +au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru +après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa +tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui +m'emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient +toujours; et je n'ai plus revu personne. + +D'abord, j'ai choisi pour demeure le tombeau d'un Pharaon. Mais un +enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont +l'air épaissies par l'ancienne fumée des aromates. Du fond des +sarcophages j'ai entendu s'élever une voix dolente qui m'appelait; ou +bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur +les murs; et j'ai fui jusqu'au bord de la mer Rouge dans une citadelle +en ruines. Là, j'avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi +les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui +tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j'étais déchiré par des griffes, +mordu par des becs, frôlé par des ailes molles; et d'épouvantables +démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois +même, les gens d'une caravane qui s'on allait vers Alexandrie m'ont +secouru, puis emmené avec eux. + +Alors, j'ai voulu m'instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu'il +fût aveugle, aucun ne l'égalait dans la connaissance des Écritures. +Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je +le conduisais sur le Paneum, d'où l'on découvre le Phare et la haute +mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de +toutes les nations, jusqu'à des Cimmériens vêtus de peaux d'ours, et des +Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse, il +y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant de +payer l'impôt, ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains. +D'ailleurs la ville est pleine d'hérétiques, des sectateurs de Manès, de +Valentin, de Basilide, d'Arius,--tous vous accaparant pour discuter et +vous convaincre. + +Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n'y +pas faire attention, cela trouble. + +Je me suis réfugié à Colzim; et ma pénitence fut si haute que je n'avais +plus peur de Dieu. Quelques uns s'assemblèrent autour de moi pour devenir +des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en haine des +extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m'envoyait +de partout des messages. On venait me voir de très-loin. + +Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre +m'entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois jours. + +Comme je m'en retournais, un flot de monde m'arrêta devant le temple de +Sérapis. C'était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur +voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue +était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des +lanières; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s'est +retournée, la bouche ouverte;--et pardessus la foule, à travers ses +longs cheveux qui lui couvraient la figure, j'ai cru reconnaître +Ammonaria ... + +Cependant ... celle-là était plus grande ..., et belle ..., +prodigieusement! + +Il se passe les mains sur le front. + +Non! non! je ne veux pas y penser! + +Une autre fois, Athanase m'appela pour le soutenir contre les Ariens. +Tout s'est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors, +il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il, +maintenant? je n'en sais rien! On s'inquiète si peu de me donner des +nouvelles. Tous mes disciples m'ont quitté, Hilarion comme les autres! + +Il avait peut-être quinze ans quand il est venu; et son intelligence +était si curieuse qu'il m'adressait à chaque moment des questions. Puis, +il écoutait d'un air pensif;--et les choses dont j'avais besoin, il me +les apportait sans murmure, plus leste qu'un chevreau, gai d'ailleurs à +faire rire les patriarches. C'était un fils pour moi! + +Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent +des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis +retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux formant +un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les +bords seuls frémissent. + +Antoine les regarde. + +Ah! que je voudrais les suivre! + +Combien de fois, aussi, n'ai-je pas contemplé avec envie les longs +bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils +emmenaient au loin ceux que j'avais reçus chez moi! Quelles bonnes +heures nous avions! quels épanchements! Aucun ne m'a plus intéressé +qu'Ammon; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée, +la piété des femmes illustres, mille choses encore!... et je n'ai pas +voulu partir avec lui! D'où vient mon obstination à continuer une vie +pareille? J'aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie, +puisqu'ils m'en suppliaient. Ils habitent des cellules à part, et +cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble +à l'église, où l'on voit accrochés trois martinets qui servent à punir +les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline +est sévère. + +Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur +apportent des oeufs, des fruits, et même des instruments propres à ôter +les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de +Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions. + +Mais j'aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un prêtre. +On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l'autorité +dans les familles. + +D'ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu'à moi +d'être ... par exemple ... grammairien, philosophe. J'aurais dans ma +chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des +jeunes gens autour de moi, et à ma porte, comme enseigne, une couronne +de laurier suspendue. + +Mais il y a trop d'orgueil à ces triomphes! Soldat valait mieux. J'étais +robuste et hardi,--assez pour tendre le câble des machines, traverser +les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes fumantes!... +Rien ne m'empêchait, non plus, d'acheter avec mon argent une charge de +publicain au péage de quelque pont; et les voyageurs m'auraient appris +des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantités d'objets +curieux ... + +Les marchands d'Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de +Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des +tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord! Au delà, des +arbres taillés en cône protégent contre le vent du sud les fermes +tranquilles. Le toit de la haute maison s'appuie sur de minces +colonnettes, rapprochées comme les bâtons d'une claire-voie; et par ces +intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses +plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où +l'on vendange, les boeufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par +terre, sa femme se penche pour l'embrasser. + +Dans l'obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des +museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. +Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s'enfuient. +C'était un troupeau de chacals. + +Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en +demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de défiance. + +Comme il est joli! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement. + +Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît. + +Ah! il s'en va rejoindre les autres! Quelle solitude! Quel ennui! + +Riant amèrement: + +C'est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier +pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des +nattes, puis d'échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui +vous brise les dents! Ah! misère de moi! est-ce que ça ne finira pas! +Mais la mort vaudrait mieux! Je n'en peux plus! Assez! assez! + +Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d'un pas rapide, puis +s'arrête hors d'haleine, éclate en sanglots et se couche par terre, +sur le flanc. + +La nuit est calme; des étoiles nombreuses palpitent; on n'entend que le +claquement des tarentules. + +Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable; Antoine, qui +pleure, l'aperçoit. + +Suis-je assez faible, mon Dieu! Du courage, relevons-nous! + +Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une torche +et la plante sur le stèle de bois, de façon à éclairer le gros livre. + +Si je prenais ... la Vie des Apôtres?... oui!... n'importe où! + +«_Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les +quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d'animaux +terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d'oiseaux; et une voix +lui dit: Pierre, lève-toi! tue, et mange!_» + +Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout?... tandis que +moi ... + +Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages, que +le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit: + +«_Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent +un grand carnage, de sorte qu'ils disposèrent à volonté de ceux qu'ils +haïssaient_.» + +Suit le dénombrement des gens tués par eux: soixante-quinze mille. Ils +avaient tant souffert! D'ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du +vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant +des idolâtres! La ville sans doute regorgeait de morts! Il y en avait au +seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les +chambres que les portes ne pouvaient plus tourner!...--Mais voilà que +je plonge dans des idées de meurtre et de sang! + +Il ouvre le livre à un autre endroit. + +«_Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel_.» + +Ah! c'est bien! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois; +celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de +délices et d'orgueil. Mais Dieu, par punition, l'a changé en bête. Il +marchait à quatre pattes! + +Antoine se met à rire; et en écartant les bras, du bout de sa main, +dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase: + +«_Ezéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses +parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, +tous ses vases précieux, et ce qu'il y avait dans ses trésors_.» + +Je me figure ... qu'on voyait entassés jusqu'au plafond des pierres +fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une +accumulation si grande n'est plus pareil aux autres. Il songe, tout en +les maniant, qu'il tient le résultat d'une quantité innombrable +d'efforts, et comme la vie des peuples qu'il aurait pompée et qu'il peut +répandre. C'est une précaution utile aux rois. Le plus sage de tous n'y +a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l'ivoire, des singes ... Où +est-ce donc? + +Il feuillette vivement. + +Ah! voici! + +«_La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en +lui proposant des énigmes_.» + +Comment espérait-elle le tenter? Le Diable a bien voulu tenter Jésus! +Mais Jésus a triomphé parce qu'il était Dieu, et Salomon grâce peut-être +à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là! Car le +monde,--ainsi qu'un philosophe me l'a expliqué,--forme un ensemble dont +toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes +d'un seul corps. Il s'agit de connaître les amours et les répulsions +naturelles des choses, puis de les mettre en jeu?... On pourrait donc +modifier ce qui paraît être l'ordre immuable? + +Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se +projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes; Antoine s'écrie: + +Au secours, mon Dieu! + +L'ombre est revenue à sa place. + +Ah!... c'était une illusion! pas autre chose!--Il est inutile que je me +tourmente l'esprit! Je n'ai rien à faire!... absolument rien à faire! + +Il s'assoit, et se croise les bras. + +Cependant ... j'avais cru sentir l'approche ... Mais pourquoi +viendrait-_Il_? D'ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices? +J'ai repoussé le monstrueux anachorète qui m'offrait, en riant, des +petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa +croupe,--et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était +très-beau, et qui m'a dit s'appeler l'esprit de fornication. + +Antoine marche de droite et de gauche, vivement. + +C'est par mon ordre qu'on a bâti cette foule de retraites saintes, +pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et +nombreux à pouvoir faire une armée! J'ai guéri de loin des malades; j'ai +chassé des démons; j'ai passé le fleuve au milieu des crocodiles; +l'empereur Constantin m'a écrit trois lettres; Balacius, qui avait +craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux; le peuple +d'Alexandrie, quand j'ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase +m'a reconduit sur la route. Mais aussi quelles oeuvres! Voilà plus de +trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours! J'ai porté sur +mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j'ai exposé mon +corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté +cinquante-trois nuits sans fermer l'oeil comme Pacôme; et ceux qu'on +décapite, qu'on tenaille ou qu'on brûle ont moins de vertu, peut-être, +puisque ma vie est un continuel martyre! + +Antoine se ralentit. + +Certainement, il n'y a personne dans une détresse aussi profonde! Les +coeurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est +usé. Je n'ai pas de sandales, pas même une écuelle!--car, j'ai distribué +aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne +serait ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail, il me +faudrait un peu d'argent. Oh! pas beaucoup! une petite somme!... je la +ménagerais. + +Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages, +sur des trônes, le long du mur; et on les a régalés dans un banquet, en +les comblant d'honneurs, surtout Paphnuce, parce qu'il est borgne et +boiteux depuis la persécution de Dioclétien! L'Empereur lui a baisé +plusieurs fois son oeil crevé; quelle sottise! Du reste, le Concile +avait des membres si infâmes! Un évêque de Scythie, Théophile; un autre +de Perse, Jean; un gardeur de bestiaux, Spiridion! Alexandre était trop +vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en +obtenir des concessions! + +Est-ce qu'ils en auraient fait! Ils n'ont pas voulu m'entendre! Celui +qui parlait contre moi,--un grand jeune homme à barbe frisée,--me +lançait, d'un air tranquille, des objections captieuses; et, pendant que +je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs figures +méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah! que ne puis-je les faire +exiler tous par l'Empereur, ou plutôt les battre, les écraser, les voir +souffrir! Je souffre bien, moi! + +Il s'appuie en défaillant contre sa cabane. + +C'est d'avoir trop jeûné! mes forces s'en vont. Si je mangeais ... une +fois seulement, un morceau de viande. + +Il entreferme les yeux, avec langueur. + +Ah! de la chair rouge ... une grappe de raisin qu'on mord!... du lait +caillé qui tremble sur un plat!... + +Mais qu'ai-je donc!... Qu'ai-je donc!... Je sens mon coeur grossir +comme la mer, quand elle se gonfle avant l'orage. Une mollesse infinie +m'accable, et l'air chaud me semble rouler le parfum d'une chevelure. +Aucune femme n'est venue, cependant?... + +Il se tourne vers le petit chemin entre les roches. + +C'est par là qu'elles arrivent, balancées dans leurs litières aux bras +noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées +d'anneaux, elles s'agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes. +Le besoin d'une volupté surhumaine les torture; elles voudraient mourir, +elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient;--et le bas +de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. «Oh! non, disent-elles, +pas encore! Que dois-je faire!» Toutes les pénitences leur seraient bonnes. +Elles demandent les plus rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi. + +Voilà longtemps que je n'en ai vu! Peut-être qu'il en va venir? pourquoi +pas? Si tout à coup ... j'allais entendre tinter des clochettes de mulet +dans la montagne. Il me semble ... + +Antoine grimpe sur une roche, à l'entrée du sentier; et il se penche, en +dardant ses yeux dans les ténèbres. + +Oui! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent +leur chemin. Elle est là! Ils se trompent. + +Appelant: + +De ce côté! viens! viens! + +L'écho répète: Viens! viens! + +Il laisse tomber ses bras, stupéfait. + +Quelle honte! Ah! pauvre Antoine! + +Et tout de suite, il entend chuchoter: «Pauvre Antoine!» + +Quelqu'un? répondez! + +Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations; +et dans leurs sonorités confuses, il distingue DES VOIX comme si l'air +parlait. Elles sont basses, et insinuantes, sifflantes. + +LA PREMIÈRE + +Veux-tu des femmes? + +LA SECONDE + +De grands tas d'argent, plutôt! + +LA TROISIÈME + +Une épée qui reluit? + +et LES AUTRES + +--Le Peuple entier t'admire! + +--Endors-toi! + +--Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras! + +En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le +vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d'une +femme penchée sur l'abîme, et dont les grands cheveux se balançant. + +ANTOINE + +se tourne vers sa cabane; et l'escabeau soutenant le gros livre, avec +ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert +d'hirondelles. + +C'est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière ... +Éteignons-la! + +Il l'éteint, l'obscurité est profonde. + +Et, tout à coup, passent au milieu de l'air, d'abord une flaque d'eau, +ensuite une prostituée, le coin d'un temple, une figure de soldat, un +char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent. + +Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit +comme des peintures d'écarlate sur de l'ébène. + +Leur mouvement s'accélère. Elles défilent d'une façon vertigineuse. +D'autres fois, elles s'arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent; ou +bien, elles s'envolent, et immédiatement d'autres arrivent. + +Antoine ferme ses paupières. + +Elles se multiplient, l'entourent, l'assiègent. Une épouvante indicible +l'envahit; et il ne sent plus rien qu'une contraction brûlante à +l'épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme +qui le sépare du monde. Il tâche de parler; impossible! C'est comme si +le lien général de son être se dissolvait; et, ne résistant plus, +Antoine tombe sur la natte. + + + + +II. + + +Alors une grande ombre, plus subtile qu'une ombre naturelle, et que +d'autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre. + +C'est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses +deux ailes,--comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses +petits,--les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent +entrevoir confusément. + +Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction; et il étale +ses membres sur la natte. + +Elle lui semble douce, de plus en plus,--si bien qu'elle se rembourre, +elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe; de l'eau +clapote contre ses flancs. + +A droite et à gauche, s'élèvent deux langues de terre noire, que +dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un +bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont +des gens qui s'en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour +avoir des songes. Antoine sait cela;--et il glisse, poussé par le vent, +entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs +rouges des nymphaeas, plus grandes qu'un homme, se penchent sur lui. Il +est étendu au fond de la barque; un aviron, à l'arrière, traîne dans +l'eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces +s'entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un +assoupissement le prend. Il songe qu'il est un solitaire d'Égypte. + +Alors il se relève en sursaut. + +Ai-je rêvé?... c'était si net que j'en doute. La langue me brûle! J'ai +soif! + +Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout. + +Le sol est humide!... Est-ce qu'il a plu? Tiens! des morceaux! ma +cruche brisée!... mais l'outre? + +Il la trouve. + +Vide! complètement vide! + +Pour descendre jusqu'au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et +la nuit est si profonde que je n'y verrais pas à me conduire. Mes +entrailles se tordent. Où est le pain? + +Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu'un +oeuf. + +Comment? Les chacals l'auront pris? Ah, malédiction! + +Et, de fureur, il jette le pain par terre. + +A peine ce geste est-il fait qu'une table est là, couverte de toutes les +choses bonnes à manger. + +La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit +d'elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d'énormes +quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs +plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d'une coloration +presque humaine; et des morceaux de glace blanche et des buires de +cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la +table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, +les yeux à demi clos;--et l'idée de pouvoir manger cette bête formidable +le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu'il n'a jamais vues, +des hachis noirs, des gelées couleur d'or, des ragoûts où flottent des +champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères +qu'elles ressemblent à des nuages. + +Et l'arôme de tout cela lui apports l'odeur salée de l'Océan, la +fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines +tant qu'il peut; il en bave; il se dit qu'il en a pour un an, pour dix +ans, pour sa vie entière! + +A mesure qu'il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d'autres +s'accumulent, formant une pyramide, dont les angles s'écroulent. Les +vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les +plats bouillonne, la pulpe des fruits s'avance comme des lèvres +amoureuses; et la table monte jusqu'à sa poitrine, jusqu'à son +menton,--ne portant qu'une seule assiette et qu'un seul pain, qui se +trouvent juste en face de lui. + +Il va saisir le pain. D'autres pains se présentent. + +Pour moi!... tous! mais ... + +Antoine recule. + +Au lieu d'un qu'il y avait, en voilà!... C'est un miracle, alors, le +même que fit le Seigneur!... + +Dans quel but? Eh! tout le reste n'est pas moins incompréhensibles! Ah! +démon, va-t'en! va-t'en! + +Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît. + +Plus rien?--non! + +Il respire largement. + +Ah! la tentation était forte. Mais comme je m'en suis délivré! + +Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore. + +Qu'est-ce donc? + +Antoine se baisse. + +Tiens! une coupe! quelqu'un, en voyageant, l'aura perdue. Rien +d'extraordinaire ... + +Il mouille son doigt, et frotte. + +Ça reluit! du métal! Cependant, je ne distingue pas ... + +Il allume sa torche, et examine la coupe. + +Elle est en argent, ornée d'ovules sur le bord, avec une médaille au +fond. + +Il fait sauter la médaille d'un coup d'ongle. + +C'est une pièce de monnaie qui vaut ... de sept à huit drachmes; pas +davantage! N'importe! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau +de brebis. + +Un reflet de la torche éclaire la coupe. + +Pas possible! en or! oui!... tout en or! + +Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en +découvre plusieurs autres. + +Mais cela fait une somme ... assez forte pour avoir trois boeufs ... un +petit champ! + +La coupe est maintenant remplie de pièces d'or. + +Allons donc! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter ... + +Les granulations de la bordure, se détachant, forment un collier de +perles. + +Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l'Empereur! + +D'une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il +tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche +pour mieux l'éclairer. Comme l'eau qui ruisselle d'une vasque, il s'en +épanche à flots continus,--de manière à faire un monticule sur le sable, +--des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces +d'or, portant des effigies de rois. + +Comment? comment? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques! +Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César! mais chacun d'eux n'en avait +pas autant! Rien d'impossible! plus de souffrance! et ces rayons qui +m'éblouissent! Ah! mon coeur déborde! comme c'est bon! oui!... oui!... +encore! jamais assez! J'aurais beau en jeter à la mer continuellement, +il m'en restera. Pourquoi en perdre? Je garderai tout; sans le dire à +personne; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte +à l'intérieur de lames de bronze--et je viendrai là, pour sentir les piles +d'or s'enfoncer sous mes talons; j'y plongerai mes bras comme dans des +sacs de grain. Je veux m'en frotter le visage, me coucher dessus! + +Il lâche la torche pour embrasser le tas; et tombe par terre sur la +poitrine. + +Il se relève. La place est entièrement vide. + +Qu'ai-je fait? + +Si j'étais mort pendant ce temps-là, c'était l'enfer! l'enfer +irrévocable! + +Il tremble de tous ses membres. + +Je suis donc maudit? Eh non! c'est ma faute! je me laisse prendre à tous +les piéges! On n'est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais me +battre, ou plutôt m'arracher de mon corps! Il y a trop longtemps que je +me contiens! J'ai besoin de me venger, de frapper, de tuer! c'est comme +si j'avais dans l'âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups +de hache, au milieu d'une foule ... Ah! un poignard!... + +Il se jette sur son couteau, qu'il aperçoit. Le couteau glisse de sa +main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche +grande ouverte, immobile,--cataleptique. + +Tout l'entourage a disparu. + +Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu'entoure +un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville. + +En face de lui s'étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la +campagne,--et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits +plats, traversée du sud au nord et de l'est à l'ouest par deux rues qui +s'entre-croisent et forment, dans toute leur longueur, une file de +portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double +colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent +extérieurement d'énormes cages en bois, où l'air du dehors s'engouffre. + +Des monuments d'architecture différente se tassent les uns près des +autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques +apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au +milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis +à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux +poutrelles des plafonds des tapis accrochés. + +Il embrasse, d'un seul coup d'oeil, les deux ports (le Grand-Port et +l'Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un +môle joignant Alexandrie à l'îlot escarpé sur lequel se lève la tour +du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages, +--avec un amas de charbons nons fumant à son sommet. + +De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à +chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre +plantées dans la mer. Des voiles passent dessous; et de lourdes gabares +débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations +d'ivoire, des gondoles couvertes d'un tendelet, des trirèmes et des +birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre +les quais. + +Autour du Grand-Port, c'est une suite ininterrompue de constructions +royales: le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum, +le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau +d'Alexandre;--tandis qu'a l'autre extrémité de la ville, après l'Eunoste, +on aperçoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de +papyrus. + +Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se heurtent. +Çà et là, un prêtre d'Osiris avec une peau de panthère sur l'épaule, un +soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au seuil des +boutiques des femmes s'arrêtent, des artisans travaillent; et le +grincement des chars fait envoler des oiseaux qui mangent par terre les +détritus des boucheries et des restes de poisson. + +Sur l'uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un +réseau noir. Les marchés pleins d'herbes y font des bouquets verts, les +sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d'or au +fronton des temples des points lumineux,--tout cela compris dans +l'enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du ciel bleu, près de +la mer immobile. + +Mais la foule s'arrête, et regarde du côté de l'occident, d'où s'avancent +d'énormes tourbillons de poussière. + +Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de +gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain: +«Où sont-ils? où sont-ils?» + +Antoine comprend qu'ils viennent pour tuer les Ariens. + +Tout à coup les rues se vident,--et l'on ne voit plus que des pieds levés. + +Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables bâtons, +garnis de clous, tournent comme des soleils d'acier. On entend le fracas +des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. +Puis de grands cris s'élèvent. + +D'un bout à l'autre des rues, c'est un remous continuel de peuple +effaré. + +Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, +n'en font qu'un; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, +s'abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent. + +Des filets de fumée s'échappent du coin des édifices. Les battants des +portes éclatent. Des pans de murs s'écroulent. Des architraves tombent. + +Antoine retrouve tous ses ennemis l'un après l'autre. Il en reconnaît +qu'il avait oubliés; avant de les tuer, il les outrage. Il éventre, +égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants, +frappe les blessés. Et on se venge du luxe; ceux qui ne savent pas lire +déchirent les livres; d'autres cassent, abîment les statues, les +peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils +ignorent l'usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De temps +à autre, ils s'arrêtent tout hors d'haleine, puis recommencent. + +Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent au +ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les Solitaires, +elles embrassent leurs genoux; ils les renversent; et le sang jaillit +jusqu'aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du +tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait par terre de +larges flaques rouges. + +Antoine en a jusqu'aux jarrets. Il marche dedans; il en hume les +gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre +ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée. + +La nuit vient. L'immense clameur s'apaise. + +Les Solitaires ont disparu. + +Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du +Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des +corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet. + +Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les navires +qui sont au large. + +Antoine s'amuse à les regarder; et à mesure qu'il les regarde, leur +nombre augmente. + +Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d'un croissant. Par derrière, +sur un promontoire, s'étale une ville neuve d'architecture romaine, avec +des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus, +et une profusion d'airain appliquée aux volutes des chapiteaux, à la crête +des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprès la domine. La +couleur de la mer est plus verte, l'air plus froid. Sur les montagnes à +l'horizon, il y a de la neige. + +Antoine cherche sa route, quand un homme l'aborde et lui dit: «Venez! on +vous attend!» + +Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte; et +il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire qui +représente l'empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de +porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son +guide lui dit qu'il peut en prendre. Il en prend. + +Puis il est comme perdu dans une succession d'appartements. + +On voit le long des murs en mosaïque, des généraux offrant à l'Empereur +sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des +colonnes de basalte, des grilles en filigrane d'argent, des sièges +d'ivoire, des tapisseries brodées de perles. La lumière tombe des +voûtes, Antoine continue à marcher. De tièdes exhalaisons circulent; il +entend, quelquefois, le claquement discret d'une sandale. Postés dans +les antichambres, des gardiens,--qui ressemblent à des automates, +--tiennent sur leurs épaules des bâtons de vermeil. + +Enfin, il se trouve au bas d'une salle terminée au fond par des rideaux +d'hyacinthe. Ils s'écartent, et découvrent l'Empereur, assis sur un +trône, en tunique violette, et chaussé de brodequins rouges à bandes +noires. + +Un diadème de perles contourne sa chevelure disposée en rouleaux +symétriques. Il a les paupières tombantes, le nez droit, la physionomie +lourde et sournoise. Aux coins du dais étendu sur sa tête quatre +colombes d'or sont posées, et au pied du trône deux lions d'émail +accroupis. Les colombes se mettent à chanter, les lions à rugir, +l'Empereur roule des yeux, Antoine s'avance; et tout de suite, sans +préambule, ils se racontent des événements. Dans les villes d'Antioche, +d'Éphèse et d'Alexandrie, on a saccagé les temples et fait avec les +statues des dieux, des pots et des marmites; l'Empereur en rit beaucoup. +Antoine lui reproche sa tolérance envers les Novatiens. Mais l'Empereur +s'emporte; Novatiens, Ariens, Meléciens, tous l'ennuient. Cependant il +admire l'épiscopat, car les chrétiens relevant des évêques, qui +dépendent de cinq ou six personnages, il s'agit de gagner ceux-là pour +avoir à soi tous les autres. Aussi n'a-t-il pas manqué de leur fournir +des sommes considérables. Mais il déteste les pères du Concile de Nicée. +--«Allons-les voir!» Antoine le suit. + +Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse. + +Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des +portiques, où le reste de la foule se promène. Au centre du champ de +course s'étend une plate-forme étroite, portant sur sa longueur un petit +temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze +entrelacés, à un bout de gros oeufs en bois, et à l'autre sept dauphins +la queue en l'air. + +Derrière le pavillon impérial, les Préfets des chambres, les Comtes des +domestiques et les Patrices s'échelonnent jusqu'au premier étage d'une +église, dont toutes les fenêtres sont garnies de femmes. A droite est la +tribune de la faction bleue, à gauche celle de la verte, en dessous un +piquet de soldats, et, au niveau de l'arène un rang d'arcs corinthiens; +formant l'entrée des loges. + +Les courses vont commencer, les chevaux s'alignent. De hauts panaches, +plantés entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres; et +ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits +par des cochers revêtus d'une sorte de cuirasse multicolore, avec des +manches étroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la +barbe, les cheveux rasés sur le front à la mode des Huns. + +Antoine est d'abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en +bas, il n'aperçoit que des visages fardés, des vêtements bigarrés, des +plaques d'orfévrerie; et le sable de l'arène, tout blanc, brille comme +un miroir. + +L'Empereur l'entretient. Il lui confie des choses importantes, secrètes, +lui avoue l'assassinat de son fils Crispus, lui demande même des conseils +pour sa santé. + +Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les +pères du Concile de Nicée, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce +brosse la crinière d'un cheval, Théophile lave les jambes d'un autre, +Jean peint les sabots d'un troisième, Alexandre ramasse du crottin dans +une corbeille. + +Antoine passe au milieu d'eux. Ils font la haie, le prient d'intercéder, +lui baisent les mains. La foule entière les hue; et il jouit de leur +dégradation, démesurément. Le voilà devenu un des grands de la Cour, +confident de l'Empereur, premier ministre! Constantin lui pose son +diadème sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple. + +Et bientôt se découvre sous les ténèbres une salle immense, éclairée par +des candélabres d'or. + +Des colonnes, à demi perdues dans l'ombre tant elles sont hautes, vont +s'alignant à la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu'à +l'horizon,--où apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions +d'escaliers, des suites d'arcades, des colosses, des tours, et par +derrière une vague bordure de palais que dépassent des cèdres, faisant +des masses plus noires sur l'obscurité. + +Les convives, couronnés de violettes, s'appuient du coude contre des +lits très-bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu'on incline +versent du vin;--et tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert +d'escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor. + +A sa droite et à sa gauche, deux théories de prêtres en bonnets pointus +balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs, +sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger; plus bas se +tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux,--étant tous aveugles. + +Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et +lents d'un orgue hydraulique alternent avec les choeurs de voix; et on +sent qu'il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un océan +d'hommes dont les flots battent les murs. + +Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant à +boire, les corbeilles crient sous le poids des pains; et un dromadaire, +chargé d'outres percées, passe et revient, laissant couler de la +verveine pour rafraîchir les dalles. + +Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans +des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines; +des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes +de neige, qui s'écrasent en tombant contre les claires argenteries. La +clameur est si formidable qu'on dirait une tempête, et un nuage flotte +sur le festin, tant il y a de viandes et d'haleines. Quelquefois une +flammèche des grands flambeaux, arrachée par le vent, traverse la nuit +comme une étoile qui file. + +Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les +vases sacrés, puis les brise; et il énumère intérieurement ses flottes, +ses armées, ses peuples. Tout à l'heure, par caprice, il brûlera son +palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de Babel et détrôner +Dieu. + +Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le +pénètrent,--et il devient Nabuchodonosor. + +Aussitôt il est repu de débordements et d'exterminations; et l'envie le +prend de se rouler dans la bassesse. D'ailleurs, la dégradation de ce +qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une manière +encore de les stupéfier; et comme rien n'est plus vil qu'une bête brute, +Antoine se met à quatre pattes sur la table, et beugle comme un taureau. + +Il sent une douleur à la main,--un caillou, par hasard, l'a blessé,--et +il se retrouve devant sa cabane. + +L'enceinte des roches est vide. Les étoiles rayonnent. Tout se tait. + +Une fois de plus je me suis trompé! Pourquoi ces choses? Elles viennent +des soulèvements de la chair. Ah! misérable! + +Il s'élance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, terminé par des +ongles métalliques, se dénude jusqu'à la ceinture, et levant la tête +vers le ciel: + +Accepte ma pénitence, ô mon Dieu! ne la dédaigne pas pour sa faiblesse. +Rends-la aiguë, prolongée, excessive! Il est temps! à l'oeuvre! + +Il s'applique un cinglon vigoureux. + +Aie! non! non! pas de pitié! + +Il recommence. + +Oh! oh! oh! chaque coup me déchire la peau, me tranche les membres. Cela +me brûle horriblement! + +Eh! ce n'est pas terrible! on s'y fait. Il me semble même ... + +Antoine s'arrête. + +Va donc, lâche! va donc! Bien! bien! sur les bras, dans le dos, sur la +poitrine, contre le ventre, partout! Sifflez, lanières, mordez-moi, +arrachez-moi! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent +jusqu'aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs! Des +tenailles, des chevalets, du plomb fondu! Les martyrs en ont subi bien +d'autres! n'est-ce pas, Ammonaria? + +L'ombre des cornes du Diable reparaît. + +J'aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face, +sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs; et nos douleurs se +seraient confondues, nos âmes se seraient mêlées. + +Il se flagelle avec furie. + +Tiens, tiens! pour toi! encore!... Mais voilà qu'un chatouillement me +parcourt. Quel supplice! quels délices! ce sont comme des baisers. Ma +moelle se fond! je meurs! + +Et il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus +de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure. + +Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur +de pareils onagres, dans la même attitude. + +Il recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent +leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement. Des vois +crient: «Par ici, par ici, c'est là!» Et des étendards paraissent entre +les fentes de la montagne avec des têtes de chameau en licol de soie +rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles +jaunes, montées à califourchon sur des chevaux-pies. + +Les bêtes haletantes se couchent, Ses esclaves se précipitent sur les +ballots, on déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses +qui brillent. + +Un éléphant blanc, caparaçonné d'un filet d'or, accourt, en secouant le +bouquet de plumes d'autruche attaché à son frontal. + +Sur son dos, parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées, +paupières à demi closes et se balançant la tête, il y a une femme si +splendidement vêtue qu'elle envoie des rayons autour d'elle. La foule +se prosterne, l'éléphant plie les genoux, et + +LA REINE DE SABA + +se laissant glisser le long de son épaule, descend sur les tapis et +s'avance vers saint Antoine. + +Sa robe en brocart d'or, divisée régulièrement par des falbalas de +perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage +étroit, rehaussé d'applications de couleur, qui représentent les douze +signes du Zodiaque. Elle a des patins très-hauts, dont l'un est noir et +semé d'étoiles d'argent, avec un croissant de lune,--et l'autre, qui est +blanc, est couvert de gouttelettes d'or avec un soleil au milieu. + +Ses larges manches, garnies d'émeraudes et de plumes d'oiseau, laissent +voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d'un bracelet d'ébène, et +ses mains chargées de bagues se terminent par des ongles si pointus que +le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles. + +Une chaîne d'or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses +joues, s'enroule en spirale autour de sa coiffure, poudrée de poudre +bleue; puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s'attacher +sur sa poitrine à un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre +ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de +ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache +brune naturelle; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son +corset la gênait. + +Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d'ivoire, entouré +de sonnettes vermeilles;--et douze négrillons crépus portent la longue- +queue de sa robe, dont un singe tient l'extrémité qu'il soulève de temps +à autre. + +Elle dit: + +Ah! bel ermite! bel ermite! mon coeur défaille! + +A force de piétiner d'impatience il m'est venu des calus au talon, et +j'ai cassé un de mes ongles! J'envoyais des bergers qui restaient sur +les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui +criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes +les routes en disant à chaque passant: «L'avez-vous vu?» + +La nuit, je pleurais, le visage tourné vers le muraille. Mes larmes, à +la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques +d'eau de mer dans les rochers, car, je t'aime! Oh! oui! beaucoup! + +Elle lui prend la barbe. + +Ris donc, bel ermite! ris donc! Je suis très-gaie, tu verras! Je pince +de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d'histoires +à raconter toutes plus divertissantes les unes que les autres. + +Tu n'imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les +onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue! + +Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement. + +Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d'un train égal, avec un caillou +dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite, le jarret +toujours plié, et galopant toujours. On n'en retrouvera pas de pareils! +Ils me venaient de mon grand-père maternel, l'empereur Saharil, fils +d'Iakhschab, fils d'Iaarab, fils de Kastan. Ah! s'ils vivaient encore nous +les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison! +Mais ... comment?... à quoi songes-tu? + +Elle l'examine. + +Ah! quand tu seras mon mari, je t'habillerai, je te parfumerai, je +t'épilerai. + +Antoine reste immobile, plus roide qu'un pieu, pâle comme un mort. + +Tu as l'air triste; est-ce de quitter ta cabane? Moi, j'ai tout quitté +pour toi,--jusqu'au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, +vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe! Je t'ai apporté mes +cadeaux de noces. Choisis. + +Elle se promène entre les rangées d'esclaves et les marchandises. + +Voici du baume de Génézareth, de l'encens du cap Gardefan, du ladanon, +du cinnamone, et du silphium, bon à mettre dans les sauces. Il y a +là-dedans des broderies d'Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre +d'Élisa; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin +réservé pour les rois d'Assyrie,--et qui se boit pur dans une corne de +licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de +la poudre d'or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de +Pandio, des fourrures blanches d'Issedonie, des escarboucles de l'île +Palaesimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas,--animal +perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d'Émath, et ces +franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a ... mais +viens donc! Viens donc! + +Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue: + +Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d'étincelles, +est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane. +Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t'en ferai +faire des robes, que tu mettras à la maison. + +Poussez les crochets de l'étui en sycomore, et donnez-moi la cassette +d'ivoire qui est au garrot de mon éléphant! + +On retire d'une boîte quelque chose de rond couvert d'un voile, et l'on +apporte un petit coffret chargé de ciselures. + +Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides? +le voilà! Il est composé de sept peaux de dragon mises l'une sur +l'autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans de +la bile de parricide. Il représente, d'un côté, toutes les guerres qui +ont eu lieu depuis l'invention des armes, et, de l'autre, toutes les +guerres qui auront lieu jusqu'à la fin du monde. La foudre rebondit +dessus, comme une balle de liége. Je vais le passer à ton bras, et tu +le porteras à la chasse. + +Mais si tu savais ce que j'ai dans ma petite boîte! Retourne-la, tâche +de l'ouvrir! Personne n'y parviendrait; embrasse-moi; je te le dirai. + +Elle prend saint Antoine par les deux joues; il la repousse à bras +tendus. + +C'était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous +conclûmes un marché. Il se leva, et sortant à pas de loup ... + +Elle fait une pirouette. + +Ah! ah! bel ermite! tu ne le sauras pas! tu ne le sauras pas! + +Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent. + +Et j'ai bien d'autres choses encore, va! J'ai des trésors enfermés dans +des galeries où l'on se perd comme dans un bois. J'ai des palais d'été +en treillage de roseaux, et des palais d'hiver en marbre noir. Au milieu +de lacs grands comme des mers, j'ai des îles rondes comme des pièces +d'argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la +musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. Les +esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières, et +pêchent le poisson dans mes viviers. J'ai des graveurs continuellement +assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs +haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des +plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J'ai des couturières qui +me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des +coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres +attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu'ils +refroidissent avec des éventails. J'ai des suivantes de quoi faire un +harem, des eunuques de quoi faire une armée. J'ai des armées, j'ai des +peuples! J'ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos +des trompes d'ivoire. + +Antoine soupire. + +J'ai des attelages de gazelles, des quadriges d'éléphants, des couples +de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs +pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si +larges que l'on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J'ai des +girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur +le bord de mon toit, quand je prends l'air après dîner. + +Assise dans une coquille, et traînée par les dauphins, je me promène +dans les grottes écoutant tomber l'eau des stalactites. Je vais au pays +des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus +beaux; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi. + +Elle pousse un sifflement aigu;--et un grand oiseau, qui descend du +ciel, vient s'abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber +la poudre bleue. + +Son plumage, de couleur orange, semble composé d'écaillés métalliques. +Sa petite tête, garnie d'une huppe d'argent, représente un visage +humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue +de paon, qu'il étale en rond derrière lui. + +Il saisit dans son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de +prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes, et demeure immobile. + +Merci, beau Simorg-anka! toi qui m'as appris où se cachait l'amoureux! +Merci! merci! messager de mon coeur! + +Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le +soir, il revient; il se pose au pied de ma couche; il me raconte ce +qu'il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les +navires, les grands déserts vides qu'il a contemplés du haut des cieux, +et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les +plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées. + +Elle tord ses bras, langoureusement. + +Oh! si tu voulais, si tu voulais!... J'ai un pavillon sur un +promontoire au milieu d'un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé +de plaques de verre, parqueté d'écailles de tortue, et s'ouvre aux +quatre vents du ciel. D'en haut, je vois revenir mes flottes et les +peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l'épaule. Nous +dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des +boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le +soleil à travers des émeraudes! Viens!... + +Antoine se recule. Elle se rapproche; et d'un ton irrité: + +Comment? ni riche, ni coquette, ni amoureuse? ce n'est pas tout cela +qu'il te faut, hein? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la +chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Préfères-tu un +corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, +plus sombres que les cavernes mystiques? regarde-les, mes yeux! + +Antoine, malgré lui, les regarde. + +Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours +chantant sous sa lanterne jusqu'à la patricienne effeuillant des roses +du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les +imaginations de ton désir, demande-les! Je ne suis pas une femme, je +suis un monde. Mes vêtements n'ont qu'à tomber, et tu découvriras sur ma +personne une succession de mystères! + +Antoine claque des dents. + +Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de +feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps +t'emplira d'une joie plus véhémente que la conquête d'un empire. Avance +tes lèvres! mes baisers ont le goût d'un fruit qui se fondrait dans ton +coeur! Ah! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, +t'ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras, +dans un tourbillon ... + +Antoine fait un signe de croix. + +Tu me dédaignes! adieu! + +Elle s'éloigne en pleurant, puis se retourne: + +Bien sûr? une femme si belle! + +Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe, la soulève. + +Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras! tu t'ennuieras! mais je m'en +moque! la! la! la! oh! oh! oh! + +Elle s'en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied. + +Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, +l'éléphant, les suivantes, les mulets qu'on a rechargés, les négrillons, +le singe, les courriers verts, tenant à la main leur lis cassé;--et la +Reine de Saba s'éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui +ressemble à des sanglots ou à un ricanement. + + + + +III. + + +Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa +cabane. + +C'est quelqu'un des serviteurs de la Reine, pense-t-il. + +Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire, +contourné, d'aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête +prodigieusement grosse; et il grelotte sous une méchante tunique, tout +en gardant à sa main un rouleau de papyrus. + +La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui. + +ANTOINE + +l'observe de loin et en a peur. + +Qui es tu? + +L'ENFANT répond: + +Ton ancien disciple Hilarion! + +ANTOINE + +Tu mens! Hilarion habite depuis longues années la Palestine. + +HILARION + +J'en suis revenu! c'est bien moi! + +ANTOINE + +se rapproche, et il le considère. + +Cependant sa figure était brillante comme l'aurore, candide, joyeuse. +Celle-là est toute sombre et vieille. + +HILARION + +De longs travaux m'ont fatigué! + +ANTOINE + +La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace. + +HILARION + +C'est que je me nourris de choses amères! + +ANTOINE + +Et ces cheveux blancs? + +HILARION + +J'ai eu tant de chagrins! + +ANTOINE + +à part: + +Serait-ce possible?... + +HILARION + +Je n'étais pas si loin que tu le supposes. L'ermite Paul t'a rendu +visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours +que les Nomades t'ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un +matelot de te faire parvenir trois poinçons. + +ANTOINE + +Il sait tout! + +HILARION + +Apprends même que je ne t'ai jamais quitté. Mais tu passes de longues +périodes sans m'apercevoir. + +ANTOINE + +Comment cela? Il est vrai que j'ai la tête si troublée! Cette nuit +particulièrement ... + +HILARION + +Tous les Péchés Capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se +brisent contre un Saint tel que toi! + +ANTOINE + +Oh! non!... non! A chaque minute, je défaille! Que ne suis-je un de +ceux dont l'âme est toujours intrépide et l'esprit ferme,--comme le +grand Athanase, par exemple. + +HILARION + +Il a été ordonné illégalement par sept évêques! + +ANTOINE + +Qu'importe! si sa vertu ... + +HILARION + +Allons donc! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues, +et finalement exilé comme accapareur. + +ANTOINE + +Calomnie! + +HILARION + +Tu ne nieras pas qu'il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des +largesses? + +ANTOINE + +On l'affirme; j'en conviens. + +HILARION + +Il a brûlé, par vengeance, la maison d'Arsène! + +ANTOINE + +Hélas! + +HILARION + +Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus: «L'homme du +Seigneur.» + +ANTOINE + +Ah! cela c'est un blasphème! + +HILARION + +Tellement borné du reste, qu'il avoue ne rien comprendre à la nature du +Verbe. + +ANTOINE + +souriant de plaisir: + +En effet, il n'a pas l'intelligence très ... élevée. + +HILARION + +Si l'on t'avait mis à sa place, c'eût été un grand bonheur pour tes +frères comme pour toi. Cette vie à l'écart des autres est mauvaise. + +ANTOINE + +Au contraire! L'homme, étant esprit, doit se retirer des choses +mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la +terre,--même par la plante de mes pieds! + +HILARION + +Hypocrite qui s'enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au +débordement de ses convoitises! Tu te prives de viandes, de vin, +d'étuves, d'esclaves et d'honneurs; mais comme tu laisses ton +imagination t'offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des +des foules applaudissantes! Ta chasteté n'est qu'une corruption plus +subtile, et ce mépris du monde l'impuissance de ta haine contre lui! +C'est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu'ils +doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus +était triste? Il allait entouré d'amis, se reposait à l'ombre de +l'olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant +à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n'as de pitié +que pour ta misère. C'est comme un remords qui t'agite et une démence +farouche, jusqu'à repousser la caresse d'un chien ou le sourire +d'un enfant. + +ANTOINE + +éclate en sanglots. + +Assez! assez! tu remues trop mon coeur! + +HILARION + +Secoue la vermine de tes haillons! Relève-toi de ton ordure! Ton Dieu +n'est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice! + +ANTOINE + +Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s'inclinent pour +recevoir le sang des confesseurs. + +HILARION + +Admire donc les Montanistes! ils dépassent tous les autres. + +ANTOINE + +Mais c'est la vérité de la doctrine qui fait le martyre! + +HILARION + +Comment peut-il en prouver l'excellence, puisqu'il témoigne également +pour l'erreur? + +ANTOINE + +Te tairas-tu, vipère! + +HILARION + +Cela n'est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le +plaisir d'insulter le peuple, le serment qu'on a fait, un certain +vertige, mille circonstances les aident. + +Antoine s'éloigne d'Hilarion. Hilarion le suit. + +D'ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys, +Cyprien et Grégoire s'y sont soustraits. Pierre d'Alexandrie l'a blâmée, +et le concile d'Elvire ... + +ANTOINE + +se bouche les oreilles. + +Je n'écoute plus! + +HILARION + +élevant la voix: + +Voilà que tu retombes dans ton péché d'habitude, la paresse. L'ignorance +est l'écume de l'orgueil. On dit: «Ma conviction est faite, pourquoi +discuter?» et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et +jusqu'au texte de la Loi qu'on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans +ta main? + +ANTOINE + +Je l'entends toujours! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête. + +HILARION + +Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications +pour le fléchir. Nous n'avons de mérite que par notre soif du Vrai. La +Religion seule n'explique pas tout; et la solution des problèmes que tu +méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, +pour son salut, communiquer avec ses frères,--ou bien l'Église, +l'assemblée des fidèles, ne serait qu'un mot,--et écouter toutes les +raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poëte +Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys +l'Alexandrin reçut du Ciel l'ordre de lire tous les livres. Saint +Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été +converti par l'illusion d'une femme qu'il avait aimée. + +ANTOINE + +Quel air d'autorité! Il me semble que tu grandis ... + +En effet, la taille d'Hilarion s'est progressivement élevée; et Antoine, +pour ne plus le voir, ferme les yeux. + +HILARION + +Rassure-toi, bon ermite! + +Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre,--comme autrefois, quand à la +première lueur du jour je te saluais, en t'appelant «claire étoile du +matin»; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont +pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t'écoute. + +Il a tiré un calame de sa ceinture; et, par terre, jambes croisées, avec +son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine, +qui, assis près de lui, reste le front penché. + +Après un moment de silence, Hilarion reprend: + +La parole de Dieu, n'est-ce pas, nous est confirmée par les miracles? +Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient; d'autres imposteurs +peuvent en faire; on s'y trompe. Qu'est-ce donc qu'un miracle? Un +événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous +toute sa puissance? et de ce qu'une chose ordinairement ne nous étonne +pas, s'ensuit-il que nous la comprenions? + +ANTOINE + +Peu importe! il faut croire l'Écriture! + +HILARION + +Saint Paul, Origène et bien d'autres ne l'entendaient pas littéralement; +mais si on l'explique par des allégories, elle devient le partage d'un +petit nombre et l'évidence de la vérité disparaît. Que faire? + +ANTOINE + +S'en remettre a l'Église! + +HILARION + +Donc l'Écriture est inutile? + +ANTOINE + +Non pas! quoique l'Ancien Testament, je l'avoue, ait ... des obscurités +... Mais le Nouveau resplendit d'une lumière pure. + +HILARION + +Cependant l'ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis +que dans Luc, c'est à Marie. L'onction de Jésus par une femme se passe, +d'après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et, +selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu'on +lui offre sur la croix, c'est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, +dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres +ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton, +dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n'est +des sandales et un bâton. Je m'y perds!... + +ANTOINE + +avec ébahissement: + +En effet ... en effet ... + +HILARION + +Au contact de l'hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant: «Qui m'a +touché?» Il ne savait donc pas qui le touchait? Cela contredit +l'omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes, +les femmes n'avaient pas à s'inquiéter d'un aide pour soulever la pierre +de ce tombeau. Donc, il n'y avait pas de gardes, ou bien les saintes +femmes n'étaient pas là. A Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur +fait tâter ses plaies. C'est un corps humain, un objet matériel, +pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible? + +ANTOINE + +Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre! + +HILARION + +Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu'étant le Fils? Qu'avait-il +besoin du baptême s'il était le Verbe? Comment le Diable pouvait-il le +tenter, lui, Dieu? + +Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues? + +ANTOINE + +Oui!... souvent! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma +conscience. Je les écrase, elles renaissent, m'étouffent; et je crois +parfois que je suis maudit. + +HILARION + +Alors, tu n'as que faire de servir Dieu? + +ANTOINE + +J'ai toujours besoin de l'adorer! + +Après un long silence: + +HILARION + +reprend: + +Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise. +Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la +raison des germes et des métamorphoses? + +ANTOINE + +Oui! oui! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble +qu'en ramassant mes forces j'y parviendrai. Quelquefois même, pendant la +durée d'un éclair, je me trouve comme suspendu; puis je retombe! + +HILARION + +Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans +un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et +calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à +l'entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le +hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras; et +la face de l'Inconnu se dévoilera! + +ANTOINE + +soupirant: + +La route est longue, et je suis vieux! + +HILARION + +Oh! oh! les hommes savants ne sont pas rares! Il y en a même tout près +de toi; ici!--Entrons! + + + + +IV + + +Et Antoine voit devant lui une basilique immense. + +La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil +multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit +la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés,--où l'on +distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des +chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes +sur les murs. + +Au milieu de la foule, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes, +debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé; d'autres prient les +bras en croix, sont couchés par terre, chantent des hymnes, ou boivent +du vin; autour d'une table, des fidèles font les agapes; des martyrs +démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures; des vieillards, +appuyés sur des bâtons, racontant leurs voyages. + +Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie +et des Indes,--avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, +des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière, +la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux +de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de +poil, des bonnets de matelots, des mitres d'évêques. Leurs yeux fulgurent +extraordinairement. Ils ont l'air de bourreaux ou l'air d'eunuques. + +Hilarion s'avance au milieu d'eux. Tous le saluent. Antoine, en se +serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. +Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras; il en a peur. + +HILARION + +Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D'ailleurs les +femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula +l'épouse de Pilate et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble +plus! avance! + +Et il en arrive d'autres, continuellement. + +Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en +faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris +d'amour, des cantiques et des objurgations. + +ANTOINE + +à voix basse: + +Que veulent-ils? + +HILARION + +Le Seigneur a dit «j'aurais encore à vous parler de bien des choses.» +Ils possèdent ces choses. + +Et il le pousse vers un trône d'or à cinq marches où, entouré de +quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d'huile, maigres et +très-pâles, siège le prophète Manès,--beau comme un archange, immobile +comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses +cheveux nattés, à sa main gauche un livre d'images peintes, et sous sa +droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient +dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis, + +MANÈS + +fait tourner son globe; et réglant ses paroles sur une lyre d'où +s'échappent des sons cristallins: + +La terre céleste est à l'extrémité supérieure, la terre mortelle à +l'extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le +Splenditenens et l'Omophore à six visages. + +Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible; en +dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres. + +Les ténèbres s'étant avancées jusqu'à son royaume, Dieu tira de son +essence une vertu qui produisit le premier homme; et il l'environna des +cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une +partie, et cette partie est l'âme. + +Il n'y a qu'une seule âme--universellement épandue, comme l'eau d'un +fleuve divisé en plusieurs bras. C'est elle qui soupire dans le vent, +grince dans le marbre qu'on scie, hurle par la voix de la mer; et elle +pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier. + +Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des +êtres animés. + +ANTOINE + +se met à rire. + +Ah! ah! quelle absurde imagination! + +UN HOMME + +sans barbe, et d'apparence austère: + +En quoi? + +Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est +l'immense Origène; et + +MANÈS + +reprend: + +D'abord elles s'arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite +elles montent dans le soleil. + +ANTOINE + +lentement: + +Je ne connais rien ... qui nous empêche ... de le croire. + +MANÈS + +Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans +la matière. Il s'en échappe plus facilement par les parfums, les épices, +l'arôme du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées. +Mais les actes de la vie l'y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le +corps d'un celèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal; si tu +plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en +absorbe. Donc, privez-vous! jeûnez! + +HILARION + +Ils sont tempérants, comme tu vois! + +MANÈS + +Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D'ailleurs +les Purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette +partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la +génération, l'emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes! + +HILARION + +Admire leur continence! + +MANÈS + +Ou plutôt, faites si bien qu'elles ne soient pas fécondes.--Mieux vaut +pour l'âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves +charnelles! + +ANTOINE + +Ah! l'abomination! + +HILARION + +Qu'importe la hiérarchie des turpitudes? l'Église a bien fait du mariage +un sacrement! + +SATURNIN + +en costume de Syrie: + +Il propage un ordre de choses funestes! Le Père, pour punir les anges +révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que +le Dieu des Juifs qui était un de ces anges ... + +ANTOINE + +Un ange? lui! le Créateur! + +CERDON + +N'a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les +peuples, répandu le mensonge et l'idolâtrie? + +MARCION + +Certainement, le Créateur n'est pas le vrai Dieu! + +SAINT CLÉMENT D'ALEXANDRIE + +La matière est éternelle! + +BARDESANES en mage de Babylone: + +Elle a été formée par les Sept Esprits planétaires. + +LES HERNIENS + +Les anges ont fait les âmes! + +LES PRISCILLIANIENS + +C'est le Diable qui a fait le monde! + +ANTOINE + +se rejette en arrière: + +Horreur! + +HILARION + +le soutenant: + +Tu te désespères trop vite! tu comprends mal leur doctrine! En voici un +qui a reçu la sienne de Théodas, l'ami de saint Paul. Écoute-le! + +Et, sur un signe d'Hilarion, + +VALENTIN + +en tunique de toile d'argent, la voix sifflante et le crâne pointu: + +Le monde est l'oeuvre d'un Dieu en délire. + +ANTOINE + +baisse la tête. + +L'oeuvre d'un Dieu en délire!... + +Après un long silence: + +Comment cela? + +VALENTIN + +Le plus parfait des êtres, des Éons, l'Abîme, reposait au sein de la +Profondeur avec la Pensée. De leur union sortit l'Intelligence, qui eut +pour compagne la Vérité. + +L'Intelligence et la Vérité engendrèrent le Verbe et la Vie, qui à leur +tour, engendrèrent l'Homme; et l'Église;--et cela fait huit Éons! + +Il compte sur ses doigts. + +Le Verbe et la Vérité produisirent dix autres Éons, c'est-à-dire cinq +couples. L'Homme et l'Église en avaient produit douze autres, parmi +lesquels le Paraclet et la Foi, l'Espérance et la Charité, le Parfait +et la Sagesse, Sophia. + +L'ensemble de ces trente Éons constitue le Plérôme, ou Universalité +de Dieu. Ainsi, comme les échos d'une voix qui s'éloigne, comme les +effluves d'un parfum qui s'évapore, comme les feux du soleil qui se +couche, les Puissances émanées du Principe vont toujours +s'affaiblissant. + +Mais Sophia, désireuse de connaître le Père, s'élança hors du Plérôme; +--et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, +qui avait relié entre eux tous les Éons; et tous ensemble ils formèrent +Jésus, la fleur du Plérôme. + +Cependant, l'effort de Sophia pour s'enfuir avait laissé dans le vide +une image d'elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut +pitié, la délivra des passions;--et du sourire d'Acharamoth délivrée la +lumière naquit; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la +matière noire. + +D'Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du +Diable. Il habite bien plus bas que le Plérôme, sans même l'apercevoir, +tellement qu'il se croit le vrai Dieu, et répète par la bouche de ses +prophètes: «Il n'y a d'autre Dieu que moi!» Puis il fit l'homme, et lui +jeta dans l'âme la semence immatérielle, qui était l'Église, reflet de +l'autre Église placée dans le Plérôme. + +Acharamoth, un jour, parvenant à la région la plus haute, se joindra au +Sauveur; le feu caché dans le monde anéantira toute matière, se dévorera +lui-même, et les hommes, devenus de purs esprits, épouseront des anges! + +ORIGÈNE + +Alors le Démon sera vaincu, et le règne de Dieu commencera! + +Antoine retient un cri; et aussitôt, + +BASILIDE + +le prenant par le coude: + +L'Être suprême avec les émanations infinies s'appelle Abraxas, et le +Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, +rectitude-sur-rectitude. + +On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, +inscrits sur cette calcédoine pour faciliter la mémoire. + +Et il montre à son cou une petite pierre où sont gravées des lignes +bizarres. + +Alors tu seras transporté dans l'Invisible; et supérieur à la loi, tu +mépriseras tout, même la vertu! + +Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d'après l'exemple de +Kaulakau. + +ANTOINE + +Comment! et la croix? + +LES ELKHESAÏTES + +en robe d'hyacinthe, lui répondent: + +La tristesse, la bassesse, la condamnation et l'oppression de mes pères +sont effacées, grâce à la mission qui est venue! + +On peut renier le Christ inférieur, l'homme-Jésus; mais il faut adorer +l'autre Christ, éclos dans sa personne sous l'aile de la Colombe. + +Honorez le mariage! Le Saint-Esprit est féminin! + +Hilarion a disparu; et Antoine poussé par la foule arrive devant + +LES CARPOCRATIENS + +étendus avec des femmes sur des coussins d'écarlate: + +Avant de rentrer dans l'Unique, tu passeras par une série de conditions +et d'actions. Pour t'affranchir des ténèbres, accomplis, dès maintenant, +leurs oeuvres! L'époux va dire à l'épouse: «Fais la charité à ton frère», +et elle te baisera. + +LES NICOLAÏTES + +assemblés autour d'un mets qui fume: + +C'est de la viande offerte aux idoles; prends-en! L'apostasie est +permise quand le coeur est pur. Gorge ta chair de ce qu'elle demande. +Tâche de l'exterminer à force de débauches! Prounikos, la mère du Ciel, +s'est vautrée dans les ignominies. + +LES MARCOSIENS + +avec des anneaux d'or, et ruisselants de baume: + +Entre chez nous pour t'unir à l'Esprit! Entre chez nous pour boire +l'immortalité! + +Et l'un d'eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d'un homme +terminé par une tête d'âne. Cela représente Sabaoth, père du Diable. En +marque de haine, il crache dessus. + +Un autre découvre un lit très-bas, jonché de fleurs, en disant que + + + Les noces spirituelles vont s'accomplir. + + +Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation; du sang y +paraît: + +Ah! le voilà! le voilà! le sang du Christ! + +Antoine s'écarte. Mais il est éclaboussé par l'eau qui saute d'une cuve. + +LES HELVIDIENS + +s'y jettent la tête en bas, en marmottant: + +L'homme régénéré par le baptême est impeccable! + +Puis il passe près d'un grand feu, où se chauffent les Adamites, +complètement nus pour imiter la pureté du paradis; et il se heurte aux + +MESSALIENS + +vautrés sur les dalles, à moitié endormis, stupides: + +Oh! écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas! Le travail est un +péché, toute occupation mauvaise! + +Derrière ceux-là, les abjects + +PATERNIENS + +hommes, femmes et enfants, pêle-mêle sur un tas d'ordures, relèvent +leurs faces hideuses barbouillées de vin: + +Les parties inférieures du corps faites par le Diable lui appartiennent. +Buvons, mangeons, forniquons! + +AETIUS + +Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu! + +Mais tout à coup + +UN HOMME + +vêtu d'un manteau carthaginois, bondit au milieu d'eux, avec un paquet +de lanières à la main; et frappant au hasard de droite et de gauche, +violemment: + +Ah! imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons! la vermine +des écoles, la lie de l'enfer! Celui-là, Marcion, c'est un matelot de +Sinope excommunié pour inceste; on a banni Carpocras comme magicien; +Aetius a volé sa concubine, Nicolas prostitué sa femme; et Manès, qui se +fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut écorché vif avec +une pointe de roseau, si bien que sa peau tannée se balance aux portes +de Clésiphon! + +ANTOINE + +a reconnu Tertullien, et s'élance pour le rejoindre: + +Maître! à moi! à moi! + +TERTULLIEN + +continuant: + +Brisez les images! voilez les vierges! Priez, jeûnez, pleurez, +mortifiez-vous! Pas de philosophie! pas de livres! après Jésus, la +science est inutile! + +Tous ont fui; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme +assise sur un banc de pierre. + +Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants, +le corps affaissé dans une longue simarre brune. + +Puis, ils se trouvent l'un près de l'autre, loin de la foule;--et un +silence, un apaisement extraordinaire s'est fait, comme dans les bois, +quand le vent s'arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus. + +Cette femme est très-belle, flétrie pourtant et d'une pâleur de sépulcre. +Ils se regardent; et leurs yeux s'envoient comme un flot de pensées, +mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin, + +PRISCILLA + +se met à dire: + +J'étais dans la dernière chambre des bains, et je m'endormais au +bourdonnement des rues. + +Tout à coup j'entendis des clameurs. On criait: «C'est un magicien! +c'est le Diable!» Et la foule s'arrêta devant notre maison, en face du +temple d'Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu'à la hauteur du +soupirail. + +Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de +fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s'en faisait +sur la poitrine de larges traînées, en appelant «Jésus, Jésus!» Le peuple +disait: «Cela n'est pas permis! lapidons-le!» Lui, il continuait. C'étaient +des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil +tournaient devant mes yeux, et j'entendais dans les espaces une harpe d'or +vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit, +et quand il m'eut emmenée à sa maison ... + +ANTOINE + +De qui donc parles-tu? + +PRISCILLA + +Mais, de Montanus! + +ANTOINE + +Il est mort, Montanus. + +PRISCILLA + +Ce n'est pas vrai! + +UNE VOIX + +Non, Montanus n'est pas mort! + +Antoine se retourne; et près de lui, de l'autre côté, sur le banc, une +seconde femme est assise,--blonde celle-là, et encore plus pâle, avec +des bouffissures sous les paupières comme si elle avait longtemps +pleuré. Sans qu'il l'interroge, elle dit: + +MAXIMILLA + +Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu'à un détour du chemin, +nous vîmes un homme sous un figuier. + +Il cria de loin: «Arrêtez-vous!» et il se précipita en nous injuriant. +Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent. +Les molosses hurlaient tous. + +Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait +claquer son manteau. + +En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos +oeuvres, l'infamie de nos corps;--et il levait le poing du côté des +dromadaires, à cause des clochettes d'argent qu'ils portent sous +la mâchoire. + +Sa fureur me versait l'épouvante dans les entrailles; c'était pourtant +comme une volupté qui me berçait, m'enivrait. + +D'abord, les esclaves s'approchèrent. «Maître, dirent-ils, nos bêtes +sont fatiguées»; puis ce furent les femmes: «Nous avons peur», et les +esclaves s'en allèrent. Puis, les enfants se mirent à pleurer: «Nous +avons faim!» Et comme on n'avait pas répondu aux femmes, elles +disparurent. + +Lui, il parlait. Je sentis quelqu'un près de moi. C'était l'époux; +j'écoutais l'autre. Il se traîna parmi les pierres en s'écriant «Tu +m'abandonnes?» et je répondis: «Oui! va-t'en!»--afin d'accompagner +Montanus. + +ANTOINE + +Un eunuque! + +PRISCILLA + +Ah! cela t'étonne, coeur grossier! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe +et Suzanne n'entraient pas dans la couche du Sauveur. Les âmes, mieux +que les corps, peuvent s'étreindre avec délire. Pour conserver +impunément Eustolie, Léonce l'évêque se mutila,--aimant mieux son amour +que sa virilité. Et puis, ce n'est pas ma faute; un esprit m'y contraint; +Sotas n'a pu me guérir. Il est cruel, pourtant! Qu'importe! Je suis la +dernière des prophétesses; et après moi, la fin du monde viendra. + +MAXIMILLA + +Il m'a comblé de ses dons. Aucune d'ailleurs ne l'aime autant,--et n'en +est plus aimée! + +PRISCILLA + +Tu mens! c'est moi! + +MAXIMILLA + +Non, c'est moi! + +Elles se battent. + +Entre leurs épaules paraît la tête d'un nègre. + +MONTANUS + +couvert d'un manteau noir, fermé par deux os de mort: + +Apaisez-vous, mes colombes! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes +par cette union dans la plénitude spirituelle. Après l'âge du Père, +l'âge du Fils; et j'inaugure le troisième, celui du Paraclet. Sa lumière +m'est venue durant les quarante nuits que la Jérusalem céleste a brillé +dans le firmament, au-dessus de ma maison, à Pepuza. + +Ah! comme vous criez d'angoisse quand les lanières vous flagellent! +comme vos membres endoloris se présentent à mes ardeurs! comme vous +languissez sur ma poitrine, d'un irréalisable amour! Il est si fort +qu'il vous a découvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir +les âmes avec vos yeux. + +Antoine fait un geste d'étonnement. + +TERTULLIEN + +revenu près de Montanus: + +Sans doute, puisque l'âme a un corps,--ce qui n'a point de corps +n'existant pas. + +MONTANUS + +Pour la rendre plus subtile, j'ai institué des mortifications +nombreuses, trois carêmes par an, et pour chaque nuit des prières où +l'on ferme la bouche,--de peur que l'haleine en s'échappant ne ternisse +la pensée. Il faut s'abstenir des secondes noces, ou plutôt de tout +mariage! Les anges ont péché avec les femmes. + +LES ARCONTIQUES + +en cilices de crins: + +Le Sauveur a dit: «Je suis venu pour détruire l'oeuvre de la Femme.» + +LES TATIANIENS + +en cilices de joncs: + +L'arbre du mal c'est elle! Les habits de peau sont notre corps. + +Et, avançant toujours du même côté, Antoine rencontre + +LES VALÉSIENS + +étendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur +tunique. + +Ils lui présentent un couteau: + +Fais comme Origène et comme nous! Est-ce la douleur que tu crains, +lâche? Est-ce l'amour de ta chair qui te retient, hypocrite? + +Et pendant qu'il est à les regarder se débattre, étendus sur le dos dans +les mares de leur sang, + +LES CAÏNITES + +les cheveux, noués par une vipère, passent près de lui, en vociférant à +son oreille: + +Gloire à Caïn! gloire à Sodome! gloire à Judas! + +Caïn fit la race des forts. Sodome épouvanta la terre avec son +châtiment; et c'est par Judas que Dieu sauva le monde!--Oui, Judas! sans +lui pas de mort et pas de rédemption! + +Ils disparaissent sous la horde des + +CIRCONCELLIONS + +vêtus de peaux de loup, couronnés d'épines, et portant des masques de fer: + +Écrasez le fruit! troublez la source! noyez l'enfant! Pillez le riche +qui se trouve heureux, qui mange beaucoup! Battez le pauvre qui envie la +housse de l'âne, le repas du chien, le nid de l'oiseau, et qui se désole +parce que les autres ne sont pas des misérables comme lui. + +Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons, +brûlons, massacrons! + +Le salut n'est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous +enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos +membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours! + +Honni le baptême! honnie l'eucharistie! honni le mariage! damnation +universelle! + +Alors, dans toute la basilique, c'est un redoublement de fureurs. + +Les Audiens tirent des flèches contre le Diable; les Collyridiens +lancent au plafond des voiles bleus; les Ascites se prosternent devant +une outre; les Marcionites baptisent un mort avec de l'huile. Auprès +d'Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idée, fait voir un pain +rond dans une bouteille; une autre, au milieu des Sampséens, distribue, +comme une hostie, la poussière de ses sandales. Sur le lit des +Marcosiens jonché de roses, deux amants s'embrassent. Les Circoncellions +s'entr'égorgent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras +danse, Maximilla et Priscilla poussent des gémissements sonores;--et la +fausse prophétesse de Cappadoce, toute nue, accoudée sur un lion et +secouant trois flambeaux, hurle l'Invocation-Terrible. + +Les colonnes se balancent comme des troncs d'arbres, les amulettes aux +cous des Hérésiarques entre-croisent des lignes de feux, les +constellations dans les chapelles s'agitent, et les murs reculent sous +le va-et-vient de la foule, dont chaque tête est un flot qui saute +et rugit. + +Cependant,--du fond même de la clameur, une chanson s'élève avec des +éclats de rire, où le nom de Jésus revient. + +Ce sont des gens de la plèbe, tous frappant dans leurs mains pour +marquer la cadence. Au milieu d'eux est + +ARIUS + +en costume de diacre. + +Les fous qui déclament contre moi prétendent expliquer l'absurde; et +pour les perdre tout à fait, j'ai composé des petits poëmes tellement +drôles, qu'on les sait par coeur dans les moulins, les tavernes et +les ports. + +Mille fois non! le Fils n'est pas coéternel au Père, ni de même +substance! Autrement il n'aurait pas dit: «Père, éloigne de moi ce +calice!--Pourquoi m'appelez-vous bon? Dieu seul est bon!--Je vais à mon +Dieu, à votre Dieu!» et d'autres paroles attestant sa qualité de +créature. Elle nous est démontrée, de plus, par tous ses noms: agneau, +pasteur, fontaine, sagesse, fils de l'homme, prophète, bonne voie, +pierre angulaire! + +SABELLIUS + +Moi, je soutiens que tous deux sont identiques. + +ARIUS + +Le concile d'Antioche a décidé le contraire. + +ANTOINE + +Qu'est-ce donc que le Verbe?... Qu'était Jésus? + +LES VALENTINIENS + +C'était l'époux d'Acharamoth repentie! + +LES SETHIANIENS + +C'était Sem, fils de Noé! + +LES THÉODOTIENS + +C'était Melchisédech! + +LES MÉRINTHIENS + +Ce n'était rien qu'un homme! + +LES APOLLINARISTES + +Il en a pris l'apparence! il a simulé la Passion. + +MARCEL D'ANCYRE + +C'est un développement du Père! + +LE PAPE CALIXTE + +Père et Fils sont les deux modes d'un seul Dieu! + +MÉTHODIUS + +Il fut d'abord dans Adam, puis dans l'homme! + +CÉRINTHE + +Et il ressuscitera! + +VALENTIN + +Impossible,--son corps étant céleste! + +PAUL DE SAMOSATE + +Il n'est Dieu que depuis son baptême! + +HERMOGÈNE + +Il habite le soleil! + +Et tous les hérésiarques font un cercle autour d'Antoine, qui pleure, +la tête dans ses mains. + +UN JUIF + +à barbe rouge, et la peau maculée de lèpre, s'avance tout près de lui; +--et ricanant horriblement: + +Son âme était l'âme d'Esaü! Il souffrait de la maladie +bellérophontienne; et sa mère, la parfumeuse, s'est livrée à Pantherus, +un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson. + +ANTOINE + +vivement, relève sa tête, les regarde sans parler; puis marchant droit +sur eux: + +Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes, arrière! arrière! Vous +êtes tous des mensonges! + +LES HÉRÉSIARQUES + +Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus +difficiles, des élans d'amour supérieurs, des extases aussi longues. + +ANTOINE + +Mais pas de révélation! pas de preuves! + +Alors tous brandissent dans l'air des rouleaux de papyrus, des tablettes +de bois, des morceaux de cuir, des bandes d'étoffes;--et se poussant les +uns les autres: + +LES CÉRINTHIENS + +Voilà l'Évangile des Hébreux! + +LES MARCIONITES + +L'Évangile du Seigneur! + +LES MARCOSIENS + +L'Évangile d'Ève! + +LES ENCRATITES + +L'Évangile de Thomas! + +LES CAÏNITES + +L'Évangile de Judas! + +BASILIDE + +Le traité de l'âme advenue! + +MANÈS + +La prophétie de Barcouf! + +Antoine se débat, leur échappe;--et il aperçoit dans un coin, plein +d'ombre, + +LES VIEUX ÉBIONITES + +desséchés comme des momies, le regard éteint, les sourcils blancs. + +Ils disent, d'une voix chevrotante: + +Nous l'avons connu, nous autres, nous l'avons connu le fils du +charpentier! Nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il +s'amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux, sans avoir +peur du coupant des tailloirs, aidait son père dans son travail, ou +assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un +voyage en Égypte, d'où il rapporta de grands secrets. Nous étions à +Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent +à voix basse, sans que personne pût les entendre. Mais c'est à partir de +ce moment qu'il fit du bruit en Galilée et qu'on a débité sur son compte +beaucoup de fables. + +Ils répètent, en tremblotant: + +Nous l'avons connu, nous autres! nous l'avons connu! + +ANTOINE + +Ah! encore, parlez! parlez! Comment était son visage? + +TERTULLIEN + +D'un aspect farouche et repoussant;--car il s'était chargé de tous les +crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformités du monde. + +ANTOINE + +Oh! non! non! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait +une beauté plus qu'humaine. + +EUSÈBE DE CÉSARÉE + +Il y a bien à Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis +d'herbes, une statue de pierre, élevée, à ce qu'on prétend, par +l'hémorroïdesse. Mais le temps lui a rongé la face, et les pluies ont +gâté l'inscription. + +Une femme sort du groupe des Carpocratiens. + +MARCELLINA + +Autrefois, j'étais diaconesse à Rome dans une petite église, où je +faisais voir aux fidèles les images en argent de saint Paul, d'Homère, +de Pythagore et de Jésus-Christ. + +Je n'ai gardé que la sienne. + +Elle entr'ouvre son manteau. + +La veux-tu? + +UNE VOIX + +Il reparaît, lui-même, quand nous l'appelons! c'est l'heure! Viens! + +Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l'entraîne. + +Il monte un escalier complètement obscur;--et après bien des marches, +il arrive devant une porte. + +Alors, celui qui le mène (est-ce Hilarion? il n'en sait rien) dit à +l'oreille d'un autre: «Le Seigneur va venir»,--et ils sont introduits +dans une chambre, basse de plafond, sans meubles. + +Ce qui le frappe d'abord, c'est en face de lui une longue chrysalide +couleur de sang, avec une tête d'homme d'où s'échappent des rayons, +et le mot _Knouphis_, écrit en grec tout autour. Elle domine un fût de +colonne, posé au milieu d'un piédestal. Sur les autres parois de la +chambre, des médaillons en fer poli représentent des têtes d'animaux, +celle d'un boeuf, d'un lion, d'un aigle, d'un chien, et la tête +d'âne--encore! + +Les lampes d'argile, suspendues au bas de ces images, font une lumière +vacillante. Antoine, par un trou de la muraille, aperçoit la lune qui +brille au loin sur les flots, et même il distingue leur petit +clapotement régulier, avec le bruit sourd d'une carène de navire tapant +contre les pierres d'un môle. + +Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par +intervalles, comme un aboiement étouffé. Des femmes sommeillent, le +front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement +perdues dans leurs voiles qu'on dirait des tas de hardes le long du mur. +Auprès d'elles, des enfants demi-nus, tout dévorés de vermine, regardent +d'un air idiot les lampes brûler;--et on ne fait rien; on attend +quelque chose. + +Ils parlent à voix basse de leurs familles, ou se communiquent des +remèdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s'embarquer au point du +jour, la persécution devenant trop forte. Les païens pourtant ne sont +pas difficiles à tromper. «Ils croient, les sots, que nous adorons +Knouphis!» + +Mais un des frères, inspiré tout à coup, se pose devant la colonne, où +l'on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et +d'aristoloches. + +Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes +parallèles. + +L'INSPIRÉ + +déroulé une pancarte couverte de cylindres entremêlés, puis commence: + +Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent +s'échappa, qui semblait la voix de la lumière. + +TOUS + +répondent, en balançant leurs corps: + +Kyrie eleïson! + +L'INSPIRÉ + +L'homme, ensuite, fut créé par l'infâme Dieu d'Israël, avec l'auxiliaire +de ceux-là: + +En désignant les médaillons, + +Astophaios, Oraïos, Sabaoth, Adonaï, Eloï, Iaô! + +Et il gisait sur la boue, hideux, débile, informe, sans pensée. + +TOUS + +d'un ton plaintif: + +Kyrie eleïson! + +L'INSPIRÉ + +Mais Sophia, compatissante, le vivifia d'une parcelle de son âme. + +Alors, voyant l'homme si beau, Dieu fut pris de colère. Il l'emprisonna +dans son royaume, en lui interdisant l'arbre de la science. + +L'autre, encore une fois, le secourut! Elle envoya le serpent, qui, par +de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine. + +Et l'homme, quand il eut goûté de la science, comprit les choses +célestes. + +TOUS + +avec force: + +Kyrie eleïson! + +L'INSPIRÉ + +Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l'homme dans la matière, et +le serpent avec lui! + +TOUS très-bas: + +Kyrie eleïson! + +Ils ferment la bouche, puis se taisent. + +Les senteurs du port se mêlent dans l'air chaud à la fumée des lampes. +Leurs mèches, en crépitant, vont s'éteindre; de longs moustiques +tournoient. Et Antoine râle d'angoisse; c'est comme le sentiment d'une +monstruosité flottant autour de lui, l'effroi d'un crime près de +s'accomplir. + +Mais + +L'INSPIRÉ + +frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur +un rhythme furieux, au son des cymbales et d'une flûte aiguë: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains! + +Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des +taches d'or, comme le firmament semé d'étoiles! Pareil aux enroulements +de la vigne et aux circonvolutions des entrailles! + +Inengendré! mangeur de terre! toujours jeune! perspicace! honoré à +Épidaure! Bon pour les hommes! qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats +de Moïse, et Glaucus fils de Minos! + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +TOUS + +répètent: + +Viens! viens! viens! sors de ta caverne! + +Cependant, rien ne se montre. + +Pourquoi? qu'a-t-il? + +Et on se concerte, on propose des moyens. + +Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans +la corbeille. La verdure s'agite, des fleurs tombent,--et la tête d'un +python paraît. + +Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait +autour d'un disque immobile, puis se développe, s'allonge; il est énorme +et d'un poids considérable. Pour empêcher qu'il ne frôle la terre, les +hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les +enfants au bout de leurs bras;--et sa queue, sortant par le trou de la +muraille, s'en va indéfiniment jusqu'au fond de la mer. Ses anneaux se +dédoublent, emplissent la chambre; ils enferment Antoine. + +LES FIDÈLES + +collant leur bouche contre sa peau, s'arrachent le pain qu'il a mordu. + +C'est toi! c'est toi! + +Élevé d'abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il +t'avait bu dans les ondes du baptême; mais tu l'as quitté au jardin des +Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse. + +Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la +couronne d'épines, tu le regardais mourir.--Car tu n'es pas Jésus, toi, +tu es le Verbe! tu es le Christ! + +Antoine s'évanouit d'horreur, et il tombe devant sa cabane sur les +éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main. + +Cette commotion lui fait entr'ouvrir les yeux; et il aperçoit le Nil, +onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent +au milieu des sables;--si bien que l'hallucination le reprenant, il n'a +pas quitté les Ophites; ils l'entourent, l'appellent, charrient des +bagages, descendent vers le port. Il s'embarque avec eux. + +Un temps inappréciable s'écoule. + +Puis, la voûte d'une prison l'environne. Des barreaux, devant lui, font +des lignes noires sur un fond bleu;--et à ses côtés, dans l'ombre, des +gens pleurent et prient entourés d'autres qui les exhortent et les +consolent. + +Au dehors, on dirait le bourdonnement d'une foule, et la splendeur d'un +jour d'été. + +Des voix aiguës crient des pastèques, de l'eau, des boissons à la glace, +des coussins d'herbes pour s'asseoir. De temps à autre, des +applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête. + +Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit +de l'eau dans un aqueduc. + +Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d'une autre loge, un lion +qui se promène,--puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges +de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont +en s'élargissant depuis la plus basse qui enferme l'arène jusqu'à la plus +haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d'hyacinthe, tendu +dans l'air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, +coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins +disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats, +plébéiens, vestales et courtisanes,--en capuchons de laine, en manipules +de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches +de plumes, des faisceaux de licteurs; et tout cela grouillant, criant, +tumultueux et furieux l'étourdit, comme une immense cuve bouillonnante. +Au milieu de l'arène, sur un autel, fume un vase d'encens. + +Ainsi, les gens qui l'entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes. +Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes +les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs +vêtements, des anneaux. Pour s'introduire dans la prison, il a fallu, +disent-ils, donner beaucoup d'argent. Qu'importe! ils resteront jusqu'à +la fin. + +Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique +noire, dont la figure s'est déjà montrée quelque part; il les entretient +du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté +d'amour. Il souhaite l'occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne +sachant pas s'il n'est point lui-même un de ces martyrs. + +Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous +ont l'air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme +rêve, debout, la tête basse. + +LE VIEILLARD + +n'a pas voulu payer, à l'angle d'un carrefour, devant une statue de +Minerve; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie: + +Vous auriez du me secourir! Des communautés s'arrangent quelquefois pour +qu'on les laisse tranquilles. Plusieurs d'entre vous ont même obtenu de +ces lettres déclarant faussement qu'on a sacrifié aux idoles. + +Il demande: + +N'est-ce pas Pétrus d'Alexandrie qui a réglé ce qu'on doit faire quand +on a fléchi dans les tourments? + +Puis, en lui-même: + +Ah! cela est bien dur à mon âge! mes infirmités me rendent si faible! +Cependant, j'aurais pu vivre jusqu'à l'autre hiver, encore! + +Le souvenir de son petit jardin l'attendrit;--et il regarde du côté de +l'autel. + +LE JEUNE HOMME + +qui a troublé, par des coups, une fête d'Apollon, murmure: + +Il ne tenait qu'à moi, pourtant, de m'enfuir dans les montagnes! + +--Les soldats t'auraient pris, dit un des frères. + +--Oh! j'aurais fait comme Cyprien; je serais revenu; et, la seconde +fois, j'aurais eu plus de force, bien sûr! + +Ensuite, il pense aux jours innombrables qu'il devait vivre, à toutes +les joies qu'il n'aura pas connues;--et il regarde du côté de l'autel. + +Mais + +L'HOMME EN TUNIQUE NOIRE + +accourt sur lui: + +Quel scandale! Comment, toi, une victime d'élection? Toutes ces femmes +qui te regardent, songe donc! Et puis Dieu, quelquefois, fait un +miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de +Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher. + +Il se tourne vers le vieillard: + +Père, père! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu +commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des +bonnes. D'ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton +exemple va convertir le peuple entier. + +Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s'arrêter, +d'un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde +Antoine, se met à rugir--et une vapeur sort de sa gueule. + +Les femmes sont tassées contre les hommes. + +LE CONSOLATEUR + +va de l'un à l'autre. + +Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de +fer, si des chevaux t'écarteraient, si ton corps enduit de miel était +dévoré par les mouches! Tu n'auras que la mort d'un chasseur qui est +surpris dans un bois. + +Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces; il +croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans +leurs mâchoires. + +Un belluaire entre dans le cachot; les martyrs tremblent. + +Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l'écart. Il a brûlé +trois temples; et il s'avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête +au ciel, sans rien voir, comme un somnambule. + +LE CONSOLATEUR + +s'écrie: + +Arrière! arrière! L'esprit de Montanus vous prendrait. + +TOUS + +reculent, en vociférant: + +Damnation au Montaniste! + +Ils l'injurient, crachent dessus, voudraient le battre. + +Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle: «Aux bêtes! +aux bêtes!» + +Les martyrs éclatant en sanglots, s'étreignent. Une coupe de vin +narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en +main, vivement. + +Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle +s'ouvre; un lion sort. + +Il traverse l'arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file, +paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des +léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie. + +Le claquement d'un fouet retentit. Les chrétiens chancellent,--et, pour +en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux. + +Ils les ouvre. Mais des ténèbres l'enveloppent. + +Bientôt elles s'éclairassent; et il distingue une plaine aride et +mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées. + +Çà et là, un bouquet d'arbustes se lève parmi des dalles à ras du sol; +et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées +sur elles. + +Il en arrive d'autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des +longs voiles. A la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui +s'exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes, +mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et +grossiers. + +UNE D'ELLES + +en respirant largement: + +Ah! comme c'est bon l'air de la nuit froide, au milieu des sépulcres! +Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de +la pesanteur du soleil! + +Sa servante retire d'un sac en toile une torche qu'elle enflamme. Les +fidèles y allument d'autres torches, et vont les planter sur +les tombeaux. + +UNE FEMME + +haletante: + +Ah! enfin, me voilà! Mais quel ennui que d'avoir épousé un idolâtre! + +UNE AUTRE + +Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est +suspect à nos maris!--et même il faut nous cacher quand nous faisons le +signe de la croix; ils prendraient cela pour une conjuration magique. + +UNE AUTRE + +Avec le mien, c'était tous les jours des querelles; je ne voulais pas me +soumettre aux abus qu'il exigeait de mon corps;--et afin de se venger, +il m'a fait poursuivre comme chrétienne. + +UNE AUTRE + +Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu'on a traîné par +les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne +jusqu'aux montagnes de Tibur;--et des deux côtés du chemin le sang +tachetait les buissons! J'en ai recueilli les gouttes. Le voilà! + +Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers, +puis se jette sur les dalles, en criant: + +Ah! mon ami! mon ami! + +UN HOMME + +Il y a juste aujourd'hui trois ans qu'est morte Domitilla. Elle fut +lapidée au fond du bois de Proserpine. J'ai recueilli ses os qui +brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant +les recouvre! + +Il se jette sur un tombeau. + +O ma fiancée! ma fiancée! + +ET TOUS LES AUTRES + +par la plaine: + +O ma soeur! ô mon frère! ô ma fille! ô ma mère! + +Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les +deux bras étendus;--et les sanglots qu'ils retiennent soulèvent leur +poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant: + +Aie pitié de son âme, ô mon Dieu! Elle languit au séjour des ombres; +daigne l'admettre dans la Résurrection, pour qu'elle jouisse de +ta lumière! + +Ou, l'oeil fixé sur les dalles, ils murmurent: + +Apaise-toi, ne souffre plus! Je t'ai apporté du vin, des viandes! + +UNE VEUVE + +Voici du pultis, fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d'oeufs et +double mesure de farine! Nous allons le manger ensemble, comme +autrefois, n'est-ce pas? + +Elle en porte un peu à ses lèvres; et, tout à coup, se met à rire d'une +façon extravagante, frénétique. + +Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée. + +Ils se racontent les histoires de leurs martyres; la douleur s'exalte, +les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns +sur les autres. Ils balbutient d'ivresse et de désolation; peu à peu, +leurs mains se touchent, leurs lèvres s'unissent, les voiles +s'entr'ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et +les flambeaux. + +Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements;--et, +sans avoir l'air de se connaître, ils s'éloignent les uns des autres par +des chemins différents, dans la campagne. + +Le soleil brille; les herbes ont grandi, la plaine s'est transformée. + +Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes, +d'un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d'arbres provenant d'un seul +tronc. De chacune de ses branches descendent d'autres branches qui +s'enfoncent dans le sol; et l'ensemble de toutes ces lignes horizontales +et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une +charpente monstrueuse, si elles n'avaient une petite figue de place en +place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore. + +Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des +fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d'oiseaux. + +Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d'un +bubal, ou les yeux brillants d'une antilope; des perroquets sont juchés, +des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches +bourdonnent; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation +d'une vie profonde. + +A l'entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange--un +homme--enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu'une momie; +ses articulations forment des noeuds à l'extrémité de ses os qui semblent +des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très- +longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l'air, +ankylosé, raide comme un pieu;--et il se tient là depuis si longtemps que +des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure. + +Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste +en face. Il le contemple les yeux grands ouverts;--et sans regarder +Antoine: + +Brachmane des bords du Nil, qu'en dis-tu? + +Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres; +et + +LE GYMNOSOPHISTE + +reprend: + +Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J'habitais +l'arbre derrière moi. + +En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une excavation +naturelle de la taille d'un homme. + +Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance +des préceptes, que pas même un chien ne m'a vu manger. + +Comme l'existence provient de la corruption, la corruption du désir, le +désir de la sensation, la sensation du contact, j'ai fui toute action, +tout contact; et--sans plus bouger que la stèle d'un tombeau, exhalant +mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez, et +considérant l'éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune +dans mon coeur,--je songeais à l'essence de la grande Ame d'où +s'échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes +de la vie. + +J'ai saisi enfin l'Ame suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans +l'Ame suprême;--et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans +laquelle j'avais fait rentrer mes sens. + +Je reçois la science, directement du ciel, comme l'oiseau Tchataka qui +ne se désaltère que dans les rayons de la pluie. + +Par cela même que je connais les choses, les choses n'existent plus. + +Pour moi, maintenant, il n'y a pas d'espoir et pas d'angoisse, pas de +bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien. + +Mes austérités effroyables m'ont fait supérieur aux Puissances. Une +contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les +dieux, bouleverser le monde. + +Il a dit tout cela d'une voix monotone. + +Les feuilles à l'entour se recroquerillent. Des rats, par terre, +s'enfuient. + +Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute: + +J'ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu'à +la connaissance elle-même,--car la pensée ne survit pas au fait transitoire +qui la cause, et l'esprit n'est qu'une illusion comme le reste. + +Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre; les +êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore +formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d'autres +créatures. + +Mais, comme j'ai roulé dans une multitude infinie d'existences, sous des +enveloppes de dieux, d'hommes et d'animaux, je renonce au voyage, je ne +veux plus de cette fatigue! J'abandonne la sale auberge de mon corps, +maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d'une peau hideuse, pleine +d'immondices;--et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus +profond de l'absolu, dans l'Anéantissement. + +Les flammes s'élèvent jusqu'à sa poitrine,--puis l'enveloppent. Sa tête +passe à travers comme par le trou d'un mur. Ses yeux béants +regardent toujours. + +ANTOINE + +se relève. + +La torche, par terre, a incendié les éclats de bois; et les flammes ont +roussi sa barbe. + +Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu;--et quand il ne reste plus +qu'un amas de cendres: + +Où est donc Hilarion? Il était là tout à l'heure. + +Je l'ai vu! + +Eh! non, c'est impossible! je me trompe! + +Pourquoi?... Ma cabane, ces pierres, le sable, n'ont peut-être pas plus +de réalité. Je deviens fou. Du calme! où étais-je? qu'y avait-il? + +Ah! le gymnosophiste!... Cette mort est commune parmi les sages +indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre; un autre a fait de même du +temps d'Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir! A moins que +l'orgueil ne les pousse?... N'importe, c'est une intrépidité de +martyrs!... Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu'on m'avait +dit sur les débauches qu'ils occasionnent. + +Et auparavant? Oui, je me souviens! la foule des hérésiarques ... Quels +cris! quels yeux! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et +d'égarements de l'esprit? + +C'est vers Dieu qu'ils prétendent se diriger par toutes ces voies! De +quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne? Quand ils ont +disparu, j'allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait +trop vite; je n'avais pas le temps de répondre. A présent, c'est comme +s'il y avait dans mon intelligence plus d'espace et plus de lumière. Je +suis tranquille. Je me sens capable ... Qu'est-ce donc? je croyais avoir +éteint le feu! + +Une flamme voltige entre les roches; et bientôt une voix saccadée se +fait entendre, au loin, dans la montagne. + +Est-ce l'aboiement d'une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur +perdu? + +Antoine écoute. La flamme se rapproche. + +Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l'épaule d'un homme à +barbe blanche. + +Elle est couverte d'une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête +comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de +bronze, d'où s'élève une petite flamme bleue. + +Antoine a peur--et voudrait savoir qui est cette femme. + +L'ÉTRANGER (SIMON) + +C'est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi. + +Il hausse le vase d'airain. + +Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille. + +Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des +traces de coups; ses cheveux épars s'accrochent dans les déchirures de +ses haillons; ses yeux paraissent insensibles à la lumière. + +SIMON + +Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort long-temps, sans parler, +sans manger; puis elle se réveille,--et débite des choses merveilleuses. + +ANTOINE + +Vraiment? + +SIMON + +Ennoia! Ennoia! Ennoia! raconte ce que tu as à dire! + +Elle tourne ses prunelles comme sortant d'un songe, passe lentement ses +doigts sur ses deux sourcils, et d'une voix dolente: + +HÉLÈNE (ENNOIA) + +J'ai souvenir d'une région lointaine, couleur d'émeraude. Un seul arbre +l'occupe. + +Antoine tressaille. + +A chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l'air un couple +d'Esprits. Les branches autour d'eux s'entre-croisent, comme les veines +d'un corps, et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les +racines plongeant dans l'ombre jusqu'au faîte qui dépasse le soleil. +Moi, sur la deuxième branche, j'éclairais avec ma figure les +nuits d'été. + +ANTOINE + +se touchant le front. + +Ah! ah! je comprends! la tête! + +SIMON + +le doigt sur la bouche: + +Chut!... + +HÉLÈNE + +La voile restait bombée, la carène fendait l'écume. Il me disait: «Que +m'importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume! Tu +m'appartiendras, dans ma maison!» + +Qu'elle était douce la haute chambre de son palais! Il se couchait sur +le lit d'ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement. + +A la fin du jour, j'apercevais les deux camps, les fanaux qu'on +allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un +char le long du rivage de la mer. + +ANTOINE + +Mais elle est folle entièrement! Pourquoi?... + +SIMON + +Chut!... chut! + +HÉLÈNE + +Ils m'ont graissée avec des onguents, et ils m'ont vendue au peuple pour +que je l'amuse. + +Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots +grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et tes +coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte +fût ouverte. + +SIMON + +C'était moi! je t'ai retrouvée! + +La voici, Antoine, celle qu'on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos! +Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d'elle, et ils +l'attachèrent dans un corps de femme. + +Elle a été l'Hélène des Troyens, dont le poëte Stesichore a maudit la +mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a +été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille +d'Israël qui s'abandonnait aux boucs. Elle a aimé l'adultère, +l'idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s'est prostituée à tous les +peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous +les visages. + +A Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait +avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la +vermine de son lit tiède. + +ANTOINE + +Eh! que me fait!... + +SIMON + +d'un air furieux: + +Je l'ai rachetée, te dis-je,--et rétablie en sa splendeur; tellement que +Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu'il voulait coucher +avec la Lune! + +ANTOINE + +Eh bien?... + +SIMON + +Mais c'est elle qui est la Lune! Le pape Clément n'a-t-il pas écrit +qu'elle fut emprisonnée dans une tour? Trois cents personnes vinrent +cerner la tour; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit +paraître la lune,--bien qu'il n'y ait pas dans le monde plusieurs lunes, +ni plusieurs Ennoia! + +ANTOINE + +Oui ... je crois me rappeler ... + +Et il tombe dans une rêverie. + +SIMON + +Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s'est +dévouée pour les femmes. Car l'impuissance de Jéhovah se démontre par la +transgression d'Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique à +l'ordre des choses. + +J'ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long du +torrent de Bizor, derrière le lac d'Houleh, dans la vallée de Mageddo, +plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas! Viennent à moi ceux +qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont +couverts de sang; et j'effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, +appelé Minerve par les Grecs! Elle est Minerve! elle est le +Saint-Esprit! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la +grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon! + +ANTOINE + +Ah! c'est toi!... c'est donc toi? Mais je sais tes crimes! + +Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t'a +renvoyé! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes; +et, vaincu par saint Pierre,--de rage et de terreur tu as jeté dans les +flots le sac qui contenait tes artifices! + +SIMON + +Les veux-tu? + +Antoine le regarde;--et une voix intérieure murmure dans sa poitrine. +«Pourquoi pas?» + +Simon reprend: + +Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits +doit opérer des miracles. C'est le rêve de tous les sages--et le désir +qui te ronge; avoue-le! + +Au milieu des Romains, j'ai volé dans le cirque tellement haut qu'on ne +m'a plus revu. Néron ordonna de me décapiter; mais ce fut la tête d'une +brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin on m'a enseveli +tout vivant; mais j'ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c'est +que me voilà! + +Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se +recule. + +Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de +marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d'or; +j'établirai des rois; tu verras des peuples m'adorant! Je peux marcher +sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes, +apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre +ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L'entends-tu? + +Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent. + +C'est la voix du Très-Haut! «car l'Éternel ton Dieu est un feu,» et +toutes les créations s'opèrent par des jaillissements de ce foyer. + +Tu vas en recevoir le baptême,--ce second baptême annoncé par Jésus, et +qui tomba sur les apôtres, un jour d'orage que la fenêtre était ouverte! + +Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en +asperger Antoine: + +Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos +nous arrive dans la huitième maison ... + +ANTOINE + +s'écrie: + +Ah! si j'avais de l'eau bénite! + +La flamme s'éteint, en produisant beaucoup de fumée. + +Ennoia et Simon ont disparu. + +Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l'atmosphère. + +ANTOINE + +étendant ses bras, comme un aveugle: + +Où suis-je?... J'ai peur de tomber dans l'abîme. Et la croix, bien sûr, +est trop loin de moi ... Ah! quelle nuit! quelle nuit! + +Sous un coup de vent, le brouillard s'entr'ouvre;--et il aperçoit deux +hommes, couverts de longues tuniques blanches. + +Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses +cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement +sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu'il portait à la main, et que +son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des +Orientaux. + +Ce dernier est petit, gros, camard, d'encolure ramassée, les cheveux +crépus, une mine naïve. + +Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête, et poudreux comme des gens qui +arrivent de voyage. + +ANTOINE + +en sursaut: + +Que voulez-vous? Parlez! Allez-vous-en! + +DAMIS + +--C'est le petit homme.-- + +Là, là!...bon ermite! ce que je veux? je n'en sais rien! Voici le +maître. + +Il s'assoit, l'autre reste debout. Silence. + +ANTOINE + +reprend: + +Vous venez ainsi?... + +DAMIS + +Oh! de loin,--de très-loin! + +ANTOINE + +Et vous allez?... + +DAMIS + +désignant l'autre: + +Où il voudra! + +ANTOINE + +Qui est-il donc? + +DAMIS + +Regarde-le! + +ANTOINE + +à part: + +Il a l'air d'un saint! Si j'osais ... + +La fumée est partie. Le temps est très-clair. La lune brille. + +DAMIS + +A quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus? + +ANTOINE + +Je songe ... Oh! rien. + +DAMIS + +s'avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la +taille courbée, sans lever la tête. + +Maître! c'est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la +sagesse. + +APOLLONIUS + +Qu'il approche! + +Antoine hésite. + +DAMIS + +Approchez! + +APOLLONIUS + +d'une voix tonnante: + +Approche! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j'ai fait, ce que je +pense? n'est-ce pas cela, enfant? + +ANTOINE + +...Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut. + +APOLLONIUS + +Réjouis-toi, je vais te les dire! + +DAMIS + +bas à Antoine: + +Est-ce possible! Il faut qu'il vous ait, du premier coup d'oeil, reconnu +des inclinations extraordinaires pour la philosophie! Je vais en +profiter aussi, moi! + +APOLLONIUS + +Je te raconterai d'abord la longue route que j'ai parcourue pour obtenir +la doctrine; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu +m'arrêteras,--car celui-là doit scandaliser par ses paroles qui a méfait +par ses oeuvres. + +DAMIS + +à Antoine: + +Quel homme juste! hein? + +ANTOINE + +Décidément, je crois qu'il est sincère. + +APOLLONIUS + +La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur +le bord d'un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde à la voix des +cygnes qui chantaient dans son rêve. + +Jusqu'à quinze ans, on m'a plongé, trois fois par jour, dans la fontaine +Asbadée, dont l'eau rend les parjures hydropiques; et l'on me frottait +le corps avec les feuilles du cnyza pour me faire chaste. + +Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m'offrant des trésors +qu'elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane +s'égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices; et le gouverneur +de Cilicie, à la fin de ses promesses, s'écria devant ma famille qu'il +me ferait mourir; mais c'est lui qui mourut trois jours après, assassiné +par les Romains. + +DAMIS + +à Antoine, en le frappant du coude: + +Hein? quand je vous disais! quel homme! + +APOLLONIUS + +J'ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des +pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m'arrachait pas un +soupir; et au théâtre, quand j'entrais, on s'écartait de moi comme +d'un fantôme. + +DAMIS + +Auriez-vous fait cela, vous? + +APOLLONIUS + +Le temps de mon épreuve terminé, j'entrepris d'instruire les prêtres qui +avaient perdu la tradition. + +ANTOINE + +Quelle tradition? + +DAMIS + +Laissez-le poursuivre! Taisez-vous! + +APOLLONIUS + +J'ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de +Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les +sacerdoces des nègres! J'ai gravi les quatorze Olympes, j'ai sondé les +lacs de Scythie, j'ai mesuré la grandeur du Désert! + +DAMIS + +C'est pourtant vrai, tout cela! J'y étais, moi! + +APOLLONIUS + +J'ai d'abord été jusqu'à la mer d'Hyrcanie. J'en ai fait le tour; et par +le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers +Ninive. Aux portes de la ville, un homme s'approcha. + +DAMIS + +Moi! moi! mon bon maître! Je vous aimai, tout de suite! Vous étiez plus +doux qu'une fille et plus beau qu'un Dieu! + +APOLLONIUS + +sans l'entendre: + +Il voulait m'accompagner, pour me servir d'interprète. + +DAMIS + +Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous +deviniez toutes les pensées. Alors j'ai baisé le bas de votre manteau, +et je me suis mis à marcher derrière vous. + +APOLLONIUS + +Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone. + +DAMIS + +Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle. + +ANTOINE + +à part: + +Que signifie ... + +APOLLONIUS + +Le Roi m'a reçu debout, près d'un trône d'argent, dans une salle ronde, +constellée d'étoiles;--et de la coupole pendaient, à des fils que l'on +n'apercevait pas, quatre grands oiseaux d'or, les deux ailes étendues. + +ANTOINE + +rêvant: + +Est-ce qu'il y a sur la terre des choses pareilles? + +DAMIS + +C'est là une ville, cette Babylone! tout le monde y est riche! Les +maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui +descend vers le fleuve; + +Dessinant par terre, avec son bâton, + +Comme cela, voyez-vous? Et puis, ce sont des temples, des places, des +bains, des aqueducs! Les palais sont couverts de cuivre rouge! et +l'intérieur donc, si vous saviez! + +APOLLONIUS + +Sur la muraille du septentrion, s'élève une tour qui en supporte une +seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième--et il y en a trois +autres encore! La huitième est une chapelle avec un lit. Personne n'y +entre que la femme choisie par les prêtres pour le Dieu Bélus. Le roi de +Babylone m'y fit loger. + +DAMIS + +A peine si l'on me regardait, moi! Aussi, je restais seul à me promener +par les rues. Je m'informais des usages; je visitais les ateliers; +j'examinais les grandes machines qui portent l'eau dans les jardins. +Mais il m'ennuyait d'être séparé du Maître. + +APOLLONIUS + +Enfin, nous sortîmes de Babylone; et au clair de la lune, nous vîmes +tout à coup une empuse. + +DAMIS + +Oui-da! Elle sautait sur son sabot de fer; elle hennissait comme un âne; +elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures; elle disparut. + +ANTOINE + +à part: + +Où veulent-ils en venir? + +APOLLONIUS + +A Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, +nous a montré sa garde d'hommes noirs hauts de cinq coudées, et dans les +jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant +énorme, que les reines s'amusaient à parfumer. C'était l'éléphant de +Porus, qui s'était enfui après la mort d'Alexandre. + +DAMIS + +Et qu'on avait retrouvé dans une forêt. + +ANTOINE + +Ils parlent abondamment comme des gens ivres. + +APOLLONIUS + +Phraortes nous fit asseoir à sa table. + +DAMIS + +Quel drôle de pays! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent à +lancer des flèches sous les pieds d'un enfant qui danse. Mais je +n'approuve pas ... + +APOLLONIUS + +Quand je fus prêt à partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit: +«J'ai sur l'Indus un haras de chameaux blancs. Quand tu n'en voudras +plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront.» + +Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des +lucioles qui brillaient dans les bambous. L'esclave sifflait un air pour +écarter les serpents; et nos chameaux se courbaient les reins en passant +sous les arbres, comme sous des portes trop basses. + +Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d'or à la main, nous +conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes +ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes +existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j'avais +conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris. + +DAMIS + +Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j'ai été. + +ANTOINE + +Ils ont l'air vague comme des ombres. + +APOLLONIUS + +Nous avons rencontré, sur le bord de la mer, les Cynocéphales gorgés de +lait, qui s'en revenaient de leur expédition dans l'île Taprobane. Les +flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L'ambre craquait +sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse +des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu'une +sandale;--et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l'Océan, +nous tournâmes à droite, pour revenir. + +Nous sommes revenus par la Région des Aromates, par le pays des +Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des +Adramites et des Homérites;--puis, à travers les monts Cassaniens, la +mer Rouge et l'île Topazos, nous avons pénétré en Éthiopie par le +royaume des Pygmées. + +ANTOINE + +à part: + +Comme la terre est grande! + +DAMIS + +Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus +jadis étaient morts. + +Antoine baisse la tête. Silence. + +APOLLONIUS + +reprend: + +Alors on commença dans le monde à parler de moi. + +La peste ravageait Ephèse; j'ai fait lapider un vieux mendiant; + +DAMIS + +Et la peste s'en est allée! + +ANTOINE + +Comment! il chasse les maladies? + +APOLLONIUS + +A Cnide, j'ai guéri l'amoureux de la Vénus. + +DAMIS + +Oui, un fou, qui même avait promis de l'épouser.--Aimer une femme passe +encore; mais une statue, quelle sottise!--Le Maître lui posa la main sur +le coeur; et l'amour aussitôt s'éteignit. + +ANTOINE + +Quoi! il délivre des démons? + +APOLLONIUS + +A Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte. + +DAMIS + +Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s'est relevée en appelant sa +mère. + +ANTOINE + +Comment! il ressuscite les morts? + +APOLLONIUS + +J'ai prédit le pouvoir à Vespasien. + +ANTOINE + +Quoi! il devine l'avenir? + +DAMIS + +Il y avait à Corinthe, + +APOLLONIUS + +Étant à table avec lui, aux eaux de Baïa ... + +ANTOINE + +Excusez-moi, étrangers, il est tard! + +DAMIS + +Un jeune homme qu'on appelait Ménippe. + +ANTOINE + +Non! non! allez-vous-en! + +APOLLONIUS + +Un chien entra, portant à la gueule une main coupée. + +DAMIS + +Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme. + +ANTOINE + +Vous ne m'entendez pas? retirez-vous! + +APOLLONIUS + +Il rôdait vaguement autour des lits. + +ANTOINE + +Assez! + +APOLLONIUS + +On voulait le chasser. + +DAMIS + +Ménippe donc se rendit chez elle; ils s'aimèrent. + +APOLLONIUS + +Et battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les +genoux de Flavius. + +DAMIS + +Mais le matin, aux leçons de l'école, Ménippe était pâle. + +ANTOINE + +bondissant: + +Encore! Ah! qu'ils continuent, puisqu'il n'y a pas ... + +DAMIS + +Le Maître lui dit: «O beau jeune homme, tu caresses un serpent; un +serpent te caresse! à quand les noces?» Nous allâmes tous à la noce. + +ANTOINE + +J'ai tort, bien sûr, d'écouter cela! + +DAMIS + +Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s'ouvraient; +on n'entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le +Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère +contre les philosophes. Mais la vaisselle d'or, les échansons, les +cuisiniers, les pannetiers disparurent; le toit s'envola, les murs +s'écroulèrent; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette +femme tout en pleurs. C'était une vampire qui satisfaisait les beaux +jeunes hommes, afin de manger leur chair,--parce que rien n'est meilleur +pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux. + +APOLLONIUS + +Si tu veux savoir l'art ... + +ANTOINE + +Je ne veux rien savoir! + +APOLLONIUS + +Le soir de notre arrivée aux portes de Rome, + +ANTOINE + +Oh! oui, parlez-moi de la ville des papes! + +APOLLONIUS + +Un homme ivre nous accosta, qui chantait d'une voix douce. C'était un +épithalame de Néron; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque +l'écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une corde +prise à la cythare de l'Empereur. J'ai haussé les épaules. Il nous a +jeté de la boue au visage. Alors, j'ai défait ma ceinture, et je la lui +ai placée dans la main. + +DAMIS + +Vous avez eu bien tort, par exemple! + +APOLLONIUS + +L'Empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux +osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d'agate. Il +se détourna, et fronçant ses sourcils blonds: «Pourquoi ne me crains-tu +pas? me demanda-t-il?--Parce que le Dieu qui t'a fait terrible m'a fait +intrépide», répondis-je. + +ANTOINE + +à part: + +Quelque chose d'inexplicable m'épouvante. + +Silence. + +DAMIS + +reprend d'une voix aiguë: + +Toute l'Asie, d'ailleurs, pourra vous dire ... + +ANTOINE + +en sursaut: + +Je suis malade! Laissez-moi! + +DAMIS + +Écoutez donc. Il a vu, d'Ephèse, tuer Domitien, qui était à Rome. + +ANTOINE + +s'efforçant de rire: + +Est-ce possible! + +DAMIS + +Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d'octobre, +tout à coup il s'écria: «On égorge César!» et il ajoutait de temps à +autre: «Il roule par terre; oh! comme il se débat! Il se relève; il +essaye de fuir; les portes sont fermées; ah! c'est fini! le voilà mort!» +Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme +vous savez. + +ANTOINE + +Sans le secours du Diable ... certainement ... + +APOLLONIUS + +Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien! Damis s'était enfui par mon +ordre, et je restais seul dans ma prison. + +DAMIS + +C'était une terrible hardiesse, il faut avouer! + +APOLLONIUS + +Vers la cinquième heure, les soldats m'amenèrent au tribunal. J'avais ma +harangue toute prête que je tenais sous mon manteau. + +DAMIS + +Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres! Nous vous croyions +mort; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous +apparûtes, et vous nous dites: «C'est moi!» + +ANTOINE + +à part: + +Comme Lui! + +DAMIS + +très-haut: + +Absolument! + +ANTOINE + +Oh! non! vous mentez, n'est-ce pas? vous mentez! + +APOLLONIUS + +Il est descendu du Ciel. Moi, j'y monte,--grâce à ma vertu qui m'a élevé +jusqu'à la hauteur du Principe! + +DAMIS + +Thyane, sa ville natale, a institué en son honneur un temple avec des +prêtres! + +APOLLONIUS + +se rapproche d'Antoine et lui crie aux oreilles: + +C'est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, +tous les oracles! J'ai pénétré dans l'antre de Trophonius, fils +d'Apollon! J'ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu'elles portent +sur les montagnes! j'ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra! j'ai +serré contre mon coeur le serpent de Sabasius! j'ai reçu l'écharpe des +Cabires! j'ai lavé Cybèle aux flots des golfes campaniens, et j'ai passé +trois lunes dans les cavernes de Samothrace! + +DAMIS + +riant bêtement: + +Ah! ah! ah! aux mystères de la Bonne Déesse! + +APOLLONIUS + +Et maintenant nous recommençons le pèlerinage! + +Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine +blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la +plante d'outre-mer. + +DAMIS + +Viens! c'est l'aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est +prête. + +ANTOINE + +Le coq n'a pas chanté! J'entends le grillon dans les sables, et je vois +la lune qui reste en place. + +APOLLONIUS + +Nous allons au Sud, derrière les montagnes et les grands flots, chercher +dans les parfums la raison de l'amour. Tu humeras l'odeur du myrrhodion +qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d'huile +rose de l'île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard +qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l'escarboucle +de son front. Les étoiles palpitent comme des yeux, les cascades +chantent comme des lyres, des enivrements s'exhalent des fleurs écloses; +ton esprit s'élargira parmi les airs, et dans ton coeur comme sur +ta face. + +DAMIS + +Maître! il est temps! Le vent va se lever, les hirondelles s'éveillent, +la feuille du myrte est envolée! + +APOLLONIUS + +Oui! partons! + +ANTOINE + +Non! moi, je reste! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je t'enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les +morts? + +DAMIS + +Demande-lui plutôt l'androdamas qui attire l'argent, le fer et l'airain! + +ANTOINE + +Oh! que je souffre! que je souffre! + +DAMIS + +Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les +roucoulements! + +APOLLONIUS + +Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les +hippocentaures et les dauphins! + +ANTOINE + +pleure. + +Oh! oh! oh! + +APOLLONIUS + +Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent +dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages. + +DAMIS + +Serre ta ceinture! noue tes sandales! + +APOLLONIUS + +Je t'expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est +debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes, +conique à Paphos. + +ANTOINE + +joignant les mains: + +Qu'ils s'en aillent! qu'ils s'en aillent! + +APOLLONIUS + +J'arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les +sanctuaires, je te ferai violer la Pythie! + +ANTOINE + +Au secours, Seigneur! + +Il se précipite vers la croix. + +APOLLONIUS + +Quel est ton désir? ton rêve? Le temps seulement d'y songer ... + +ANTOINE + +Jésus, Jésus, à mon aide! + +APOLLONIUS + +Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus? + +ANTOINE + +Quoi? Comment? + +APOLLONIUS + +Ce sera lui! pas un autre! Il jettera sa couronne, et nous causerons +face à face! + +DAMIS + +bas: + +Dis que tu veux bien! Dis que tu veux bien! + +Antoine au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour +de lui, avec des gestes patelins. + +Voyons, bon ermite, cher saint Antoine! homme pur, homme illustre! homme +qu'on ne saurait assez louer! Ne vous effrayez pas; c'est une façon de +dire exagérée, prise aux Orientaux. Cela n'empêche nullement ... + +APOLLONIUS + +Laisse-le, Damis! + +Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu'il a +des Dieux l'empêche de les comprendre; et il ravale le sien au niveau +d'un roi jaloux! + +Toi, mon fils, ne me quitte pas! + +Il s'approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste +suspendu. + +Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des cieux, +réside le monde des Idées, tout plein du Verbe! D'un bond, nous +franchirons l'autre espace; et tu saisiras dans son infinité l'Éternel, +l'Absolu, l'Être!--Allons! donne-moi la main! En marche! + +Tous les deux, côte à côte, s'élèvent dans l'air, doucement. + +Antoine embrassant la croix, les regarde monter. + +Ils disparaissent. + + + + +V. + + +ANTOINE + +marchant lentement: + +Celui-là vaut tout l'enfer! + +Nabuchodonosor ne m'avait pas tant ébloui. La reine de Saba ne m'a pas +si profondément charmé. + +Sa manière de parler des Dieux inspire l'envie de les connaître. + +Je me rappelle en avoir vu des centaines à la fois, dans l'île +d'Éléphantine, du temps de Dioclétien. L'Empereur avait cédé aux Nomades +un grand pays, à condition qu'ils garderaient les frontières; et le +traité fut conclu au nom des «Puissances invisibles.» Car les Dieux de +chaque peuple étaient ignorés de l'autre peuple. + +Les Barbares avaient amené les leurs. Ils occupaient les collines de +sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre +leurs bras comme de grands enfants paralytiques; ou bien naviguant au +milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin +les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines;--et cela +n'est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et +des Romains! + +Quand j'habitais le temple d'Héliopolis, j'ai souvent considéré tout ce +qu'il y a sur les murailles: vautours portant des sceptres, crocodiles +pinçant des lyres, figures d'hommes avec des corps de serpent, femmes à +tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques; et leurs +formes surnaturelles m'entraînaient vers d'autres mondes. J'aurais voulu +savoir ce que regardent ces yeux tranquilles. + +Pour que de la matière ait tant de pouvoir, il faut qu'elle contienne un +esprit. L'âme des Dieux est attachée à ses images ... + +Ceux qui ont la beauté des apparences peuvent séduire. Mais les autres +... qui sont abjects ou terribles, comment y croire?... + +Et il voit passer à ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles, +des branches d'arbres, de vagues représentations d'animaux, puis des +espèces de nains hydropiques; ce sont des Dieux. Il éclate de rire. + +Un autre rire part derrière lui; et Hilarion se présente--habillé en +ermite, beaucoup plus grand que tout à l'heure, colossal. + +ANTOINE + +n'est pas surpris de le revoir. + +Qu'il faut être bête pour adorer cela! + +HILARION + +Oh! oui, extrêmement bête! + +Alors défilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous +les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues. + +Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des goëmons +qui pondent comme des crinières. Quelques-unes, trop longues pour leur +base, craquent dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. + +D'autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres. + +Antoine et Hilarion s'amusent énormément. Ils se tiennent les côtes à +force de rire. + +Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur leurs +jambes cagneuses, entr'ouvrent leurs paupières et bégayent comme des +muets: «Bâ! bâ! bâ!» + +A mesure qu'elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine +davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied, +s'acharne dessus. + +Elles deviennent effroyables--avec de hauts panaches, des yeux en +boules, les bras terminés par des griffes, des mâchoires de requin. + +Et devant ces Dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre; +d'autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots, cloués +dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et à cornes de taureau, +qui dévore des enfants. + +ANTOINE + +Horreur! + +HILARION + +Mais les Dieux réclament toujours des supplices. Le tien même a voulu +... + +ANTOINE + +pleurant: + +Oh! n'achève pas, tais-toi! + +L'enceinte des roches se change en une vallée. Un troupeau de boeufs y +pâture l'herbe rase. + +Le pasteur qui les conduit observe un nuage;--et jette dans l'air, d'une +voix aiguë, des paroles impératives. + +HILARION + +Comme il a besoin de pluie, il tâche, par des chants, de contraindre le +roi du ciel à ouvrir la nuée féconde. + +ANTOINE + +en riant: + +Voilà un orgueil trop niais! + +HILARION + +Pourquoi fais-tu des exorcismes? + +La vallée devient une mer de lait, immobile et sans bornes. + +Au milieu flotte un long berceau, composé par les enroulements d'un +serpent dont toutes les têtes, s'inclinant à la fois, ombragent un dieu +endormi sur son corps. + +Il est jeune, imberbe, plus beau qu'une fille et couvert de voiles +diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un +chapelet d'étoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine;--et une main +sous la tête, l'autre bras étendu, il repose, d'un air songeur +et enivré. + +Une femme accroupie devant ses pieds attend qu'il se réveille. + +HILARION + +C'est la dualité primordiale des Brakhmanes,--l'Absolu ne s'exprimant +par aucune forme. + +Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé; et, dans son calice, +paraît un autre Dieu à trois visages. + +ANTOINE + +Tiens, quelle invention! + +HILARION + +Père, Fils et Saint-Esprit ne font de même qu'une seule personne! + +Les trois têtes s'écartent, et trois grands Dieux paraissent. + +Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil. + +Le second, qui est bleu, agite quatre bras. + +Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains. + +En face d'eux, immédiatement surgissent trois Déesses, l'une enveloppée +d'un réseau, l'autre offrant une coupe, la dernière brandissant un arc. + +Et ces Dieux, ces Déesses se décuplent, se multiplient. Sur leurs +épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des +étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et des +tambours. Des fontaines jaillissent de leurs têtes, des herbes +descendent de leurs narines. + +A cheval sur des oiseaux, bercés dans des palanquins, trônant sur des +sièges d'or, debout dans des niches d'ivoire, ils songent, voyagent, +commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses +tournoient, des géants poursuivent des monstres; à l'entrée des grottes +des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles des étoiles, +les nuages des banderoles; des paons s'abreuvent à des ruisseaux de +poudre d'or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards, +des rayons colorés s'entre-croisent sur l'air bleu, avec des flèches qui +volent et des encensoirs qu'on balance. + +Et tout cela se développe comme une haute frise--appuyant sa base sur +les rochers, et montant jusque dans le ciel. + +ANTOINE + +ébloui: + +Quelle quantité! que veulent-ils? + +HILARION + +Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d'éléphant, c'est le Dieu +solaire, l'inspirateur de la sagesse. + +Cet autre, dont les six têtes portent des tours et les quatorze bras des +javelots, c'est le prince des armées, le Feu-dévorateur. + +Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les âmes +des morts. Elles seront tourmentées par cette femme noire aux dents +pourries, dominatrice des enfers. + +Le chariot tiré par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n'a +pas de jambes, promène en plein azur le maître du soleil. Le Dieu-lune +l'accompagne, dans une litière attelée de trois gazelles. + +A genoux sur le dos d'un perroquet, la déesse de la Beauté présente à +l'Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de +joie dans les prairies. Regarde! regarde! Coiffée d'une mitre +éblouissante, elle court sur les blés, sur les flots, monte dans l'air, +s'étale partout! + +Entre ces Dieux siègent les Génies des vents, des planètes, des mois, +des jours, cent mille autres! et leurs aspects sont multiples, leurs +transformations rapides. En voilà un qui de poisson devient tortue; il +prend la hure d'un sanglier, la taille d'un nain. + +ANTOINE + +Pour quoi faire? + +HILARION + +Pour rétablir l'équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s'épuise, +les formes s'usent; et il leur faut progresser dans les métamorphoses. + +Tout à coup paraît + +UN HOMME NU + +assis au milieu du sable, les jambes croisées. + +Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de ses +cheveux noirs, et à reflets d'azur, contournent symétriquement une +protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très-longs, descendent +droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent +à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l'image de deux +soleils; et il reste complètement immobile--en face d'Antoine et +d'Hilarion,--avec tous les Dieux à l'entour, échelonnés sur les roches +comme sur les gradins d'un cirque. + +Ses lèvres s'entrouvrent; et d'une voix profonde: + +Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux +croyants comme aux profanes j'expose la loi. + +Pour délivrer le monde, j'ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux +pleuraient quand je suis parti. + +J'ai d'abord cherché une femme comme il convient: de race militaire, +épouse d'un roi, très-bonne, extrêmement belle, le nombril profond, le +corps ferme comme du diamant; et au temps de la pleine lune, sans +l'auxiliaire d'aucun mâle, je suis entré dans son ventre. + +J'en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s'arrêtèrent. + +HILARION + +murmure entre ses dents: + +«Et quand ils virent l'étoile s'arrêter, ils conçurent un grande joie!» + +Antoine regarde plus attentivement + +LE BUDDHA + +qui reprend: + +Du fond de l'Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir. + +HILARION + +«Un homme appelé Siméon, qui ne devait pas mourir avant d'avoir vu le +Christ!» + +LE BUDDHA + +On m'a mené dans les écoles. J'en savais plus que les docteurs. + +HILARION + +« ...Au milieu des docteurs; et tous ceux qui l'entendaient étaient +ravis de sa sagesse.» + +Antoine fait signe à Hilarion de se taire. + +LE BUDDHA + +Continuellement, j'étais à méditer dans les jardins. Les ombres des +arbres tournaient; mais l'ombre de celui qui m'abritait ne tournait pas. + +Aucun ne pouvait m'égaler dans la connaissance des écritures, +l'énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de +cire, l'astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et +tous les arts! + +Pour me conformer à l'usage, j'ai pris une épouse;--et je passais les +jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des parfums, +éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant +mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes +retentissantes. + +Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J'ai fui. + +J'ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les +sépulcres; et comme il y avait un ermite très-savant, j'ai voulu devenir +son esclave; je gardais sa porte, je lavais ses pieds. + +Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur. + +Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus +l'essence des choses, l'illusion des formes. + +J'ai vidé promptement la science des Brahkmanes. Ils sont rongés de +convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d'ordures, +couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de +la mort! + +HILARION + +«Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères!» + +LE BUDDHA + +Moi aussi, j'ai fait des choses étonnantes--ne mangeant par jour qu'un +seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n'étaient pas +plus gros qu'à présent;--mes poils tombèrent, mon corps devint noir; mes +yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond +d'un puits. + +Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions +et aux serpents; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la +foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m'abriter +même avec la main. + +Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des +mottes de terre! + +La tentation du Diable me manquait. + +Je l'ai appelé. + +Ses fils sont venus,--hideux, couverts d'écaillés, nauséabonds comme des +charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et +des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, +quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent +des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent +dans le creux de leurs mains; ils ont des têtes de porc, de rhinocéros +ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût ou +la terreur. + +ANTOINE + +à part: + +J'ai enduré cela, autrefois! + +LE BUDDHA + +Puis il m'envoya ses filles--belles, bien fardées, avec des ceintures +d'or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la +trompe de l'éléphant. Quelques-unes étendent les bras en bâillant, pour +montrer les fossettes de leurs coudes; quelques-unes clignent les yeux, +quelques-unes se mettent à rire, quelques-unes entr'ouvrent leurs +vêtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines +d'orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d'esclaves. + +ANTOINE + +à part: + +Ah! lui aussi? + +LE BUDDHA + +Ayant vaincu le démon, j'ai passé douze ans à me nourrir exclusivement +de parfums;--et comme j'avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés, +les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre +sphères du monde invisible, l'Intelligence fut à moi! Je devins +le Buddha! + +Tous les Dieux s'inclinent; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent à +la fois. + +Il lève dans l'air sa haute main et reprend: + +En vue de la délivrance des êtres, j'ai fait des centaines de mille de +sacrifices! J'ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des +chars, des maisons, des tas d'or et des diamants. J'ai donné mes mains +aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles; j'ai +coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j'étais roi, j'ai +distribué des provinces; au temps que j'étais brahkmane, je n'ai méprisé +personne. Quand j'étais un solitaire, j'ai dit des paroles tendres au +voleur qui m'égorgea. Quand j'étais un tigre, je me suis laissé +mourir de faim. + +Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n'ai plus rien +à faire. La grande période est accomplie! Les hommes, les animaux, les +Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des +Ganges avec les myriades de myriades d'étoiles, tout va mourir;--et, +jusqu'à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des +mondes détruits! + +Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en +convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent, +leurs étendards s'envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, +lancent par dessus l'épaule les coupes où ils buvaient l'immortalité, +s'étranglent avec leurs serpents, s'évanouissent en fumée;--et quand +tout a disparu ... + +HILARION + +lentement: + +Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions +d'hommes! + +Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui, et +tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde. + +Un assez long temps s'écoule. + +Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d'homme sur un corps +de poisson. Il s'avance droit dans l'air, en battant le sable de sa +queue;--et cette figure de patriarche avec de petits bras fait +rire Antoine. + +OANNÈS + +d'une voix plaintive: + +Respecte-moi! Je suis le contemporain des origines. + +J'ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites, +sous le poids d'une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes +ténébreuses,--quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient +confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques, +parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien. + +Sur l'ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait +son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la +terre avec l'une, le ciel avec l'autre; et les deux mondes pareils se +contemplent mutuellement. + +Moi, la première conscience du Chaos, j'ai surgi de l'abîme pour durcir +la matière, pour régler les formes; et j'ai appris aux humains la pêche, +les semailles, l'écriture et l'histoire des Dieux. + +Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le +désert s'agrandit autour d'eux, le vent y jette du sable, le soleil les +dévore;--et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à +travers l'eau. J'y retourne. + +Il saute, et disparaît dans le Nil. + +HILARION + +C'est un ancien Dieu des Chaldéens! + +ANTOINE + +ironiquement: + +Qu'étaient donc ceux de Babylone? + +HILARION + +Tu peux les voir! + +Et ils se trouvent sur la plate-forme d'une tour quadrangulaire dominant +six autres tours qui, plus étroites à mesure qu'elles s'élèvent, forment +une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse +noire,--la ville sans doute,--étalée dans les plaines. L'air est froid, +le ciel d'un bleu sombre; des étoiles en quantité palpitent. + +Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche. +Des prêtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de +manière à décrire par leurs évolutions un cercle en mouvement; et, la +tête levée, ils contemplent les astres. + +HILARION + +en désigne plusieurs à saint Antoine. + +Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre, +quinze le dessous. A des intervalles réguliers, un d'eux s'élance des +régions supérieures vers celles d'en bas, tandis qu'un autre abandonne +les inférieures pour monter vers les sublimes. + +Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois +ambiguës; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. D'après leur +position et leur mouvement on peut tirer des présages;--et tu foules +l'endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s'y +sont rencontrés. Voilà douze mille ans que ces hommes observent le ciel, +pour mieux connaître les Dieux. + +ANTOINE + +Les astres ne sont pas Dieux. + +HILARION + +Oui! disent-ils; car les choses passent autour de nous; le ciel, comme +l'éternité, reste immuable! + +ANTOINE + +Il a un maître, pourtant. + +HILARION + +montrant la colonne: + +Celui-là, Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle!--L'Autre, qu'il +féconde, est sous lui! + +Antoine aperçoit un jardin, éclairé par des lampes. + +Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprès. A droite et à +gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes établies dans un +bois de grenadiers, que défendent des treillages de roseaux. + +Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes +chamarrées comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vêtus de +peaux d'ours, des nomades en manteau de laine brune, de pâles Gangarides +à longues boucles d'oreilles; et les rangs comme les nations paraissent +confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des +princes portant des tiares d'escarboucles avec de hautes cannes à pomme +ciselée. Tous marchent en dilutant les narines, recueillis dans le +même désir. + +De temps à autre, ils se dérangent pour donner passage à un long chariot +couvert, traîné par des boeufs; ou bien c'est un âne, secouant sur son +dos une femme empaquetée de voiles, et qui disparaît aussi vers +les cabanes. + +Antoine a peur; il voudrait revenir en arrière. Cependant une curiosité +inexprimable l'entraîne. + +Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de +cerf, toutes ayant pour diadème une tresse de cordes. Quelques-unes, +magnifiquement habillées, appellent à haute voix les passants. De plus +timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrière, une +matrone, leur mère sans doute, les exhorte. D'autres, la tête enveloppée +d'un châle noir et le corps entièrement nu, semblent de loin des statues +de chair. Dès qu'un homme leur a jeté de l'argent sur les genoux, elles +se lèvent. + +Et on entend des baisers sous les feuillages,--quelquefois un grand cri +aigu. + +HILARION + +Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent à la Déesse. + +ANTOINE + +Quelle déesse? + +HILARION + +La voilà! + +Et il lui fait voir, tout au fond de l'avenue, sur le seuil d'une grotte +illuminée, un bloc de pierre représentant l'organe sexuel d'une femme. + +ANTOINE + +Ignominie! quelle abomination de donner un sexe à Dieu! + +HILARION + +Tu l'imagines bien comme une personne vivante! + +Antoine se retrouve dans les ténèbres. + +Il aperçoit, en l'air, un cercle lumineux, posé sur des ailes +horizontales. + +Cette espèce d'anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille +d'un petit homme coiffé d'une mitre, portant une couronne à sa main, et +tout la partie inférieure du corps disparaît sous de grandes plumes +étalées en jupon. + +C'est + +ORMUZ + +le dieu des Perses. + +Il voltige en criant: + +J'ai peur! J'entrevois sa gueule. + +Je t'avais vaincu, Ahriman! Mais tu recommences! + +D'abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l'aîné des créatures +Kaiomortz, l'homme-Taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain, +Meschia et Meschiané; et tu as répandu les ténèbres dans les coeurs, tu +as poussé vers le ciel tes bataillons. + +J'avais les miens, le peuple des étoiles; et je contemplais au-dessous +de mon trône tous les astres échelonnés. + +Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les âmes, +les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre +sa richesse. + +La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait +sur les montagnes,--image de l'autre feu dont j'avais créé tous les +êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le +bec des oiseaux les emportait vers le ciel. + +J'avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme +des coupes, les paroles qu'il faut dire dans l'insomnie;--et mes prêtres +étaient continuellement en prières, afin que l'hommage eût l'éternité du +Dieu. On se purifiait avec de l'eau, on offrait des pains sur les +autels, on confessait à haute voix ses crimes. + +Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force. + +Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants +d'Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu'une cour innombrable +servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins +avaient la magnificence d'une terre céleste; et son tombeau le +représentait égorgeant un monstre,--emblème du Bien qui extermine +le Mal. + +Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre +définitivement Ahriman. + +Mais l'intervalle entre nous deux disparaît; la nuit monte! A moi, les +Amschaspands, les Izeds, les Ferouers! Au secours Mithra! prends ton +épée! Caosyac, qui doit revenir, pour la délivrance universelle, +défends-moi! Comment?... Personne! + +Ah! je meurs! Abriman, tu es le maître! + +Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie--et Ormuz plonge dans +les ténèbres. + +Alors paraît + +LA GRANDE DIANE D'ÉPHÈSE + +noire avec des yeux d'émail, les coudes aux flancs, les avant-bras +écartés, les mains ouvertes. + +Des lions rampent sur ses épaules; des fruits, des fleurs et des étoiles +s'entre-croisent sur sa poitrine; plus bas se développent trois rangées +de mamelles; et depuis le ventre jusqu'aux pieds, elle est prise dans +une gaine étroite d'où s'élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs, +des griffons et des abeilles.--On l'aperçoit à la blanche lueur que fait +un disque d'argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête. + +Où est mon temple? + +Où sont mes amazones? + +Qu'ai-je donc ... moi l'incorruptible, voilà qu'une défaillance me +prend! + +Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les +taureaux penchent leur cou; les cerfs bavent épuisés; les abeilles, en +bourdonnant, meurent par terre. + +Elle presse, l'une après l'autre, ses mamelles. Toutes sont vides! Mais +sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas, +comme le pan d'une robe, y jette ses animaux, ses floraisons,--puis +rentre dans l'obscurité. + +Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et +beuglent. L'épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les +gouttes d'une pluie chaude tombent. + +ANTOINE + +Comme c'est bon, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles +vertes, la transparence des sources! Je voudrais me coucher tout à plat +sur la terre pour la sentir contre mon coeur; et ma vie se retremperait +dans sa jeunesse éternelle! + +Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales;--et, au milieu d'une +foule rustique, des hommes, vêtus de tuniques blanches à bandes rouges, +amènent un âne, enharnaché richement, la queue ornée de rubans, les +sabots peints. + +Une boîte, couverte d'une housse en toile jaune, ballotte sur son dos +entre deux corbeilles; l'une reçoit les offrandes qu'on y place: oeufs, +raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies; et la seconde +est pleine de roses, que les conducteurs de l'âne effeuillent devant +lui, tout en marchant. + +Ils ont des pendants d'oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés, +les joues fardées; une couronne d'olivier se ferme sur leur front par un +médaillon à figurine; des poignards sont passés dans leur ceinture; et +ils secouent des fouets à manche d'ébène, ayant trois lanières garnies +d'osselets. + +Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre, un +grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas +ombragent un petit mouton. + +L'âne s'est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde +enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique blanche se met +à danser, en jouant des crotales; un autre à genoux devant la boîte bat +du tambourin, et + +LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE + +commence: + +Voici la Bonne-Déesse, l'idéenne des montagnes, la grande-mère de Syrie! +Approchez, braves gens! + +Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et +satisfait les amoureux. + +C'est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais +temps. + +Souvent nous couchons en plein air, et nous n'avons pas tous les jours +de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les bêtes +s'élancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les +précipices. La voilà! la voilà! + +Ils enlèvent la couverture; et on voit une boîte, incrustée de petits +cailloux. + +Plus haute que les cèdres, elle plane dans l'éther bleu. Plus vaste que +le vent elle entoure le monde. Sa respiration s'exhale par les naseaux +des tigres; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête; +la pâleur de sa figure a blanchi la lune. + +Elle mûrit les moissons, elle gonfle les écorces, elle fait pousser la +barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares! + +La boîte s'entr'ouvre; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue, +une petite image de Cybèle--étincelante de paillettes, couronnée de +tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par deux lions la +patte levée. + +La foule se pousse pour voir. + +L'ARCHI-GALLE + +continue: + +Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds, le +hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la +fleur de l'amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui +tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée,--du +sang! A toi! à toi, Mère des montagnes! + +Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur +poitrine; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs +couteaux, se tailladent les bras. + +Elle est triste; soyons tristes! C'est pour lui plaire qu'il faut +souffrir! Par là, vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout; +jetez-en les gouttes, comme des fleurs! Elle demande celui d'un +autre--d'un pur! + +L'archi-galle lève son couteau sur le mouton. + +ANTOINE + +pris d'horreur: + +N'égorgez pas l'agneau! + +Un flot de pourpre jaillit. + +Le prêtre en asperge la foule; et tous,--y compris Antoine et +Hilarion,--rangés autour de l'arbre qui brûle, observent en silence les +dernières palpitations de la victime. + +Du milieu des prêtres sort Une Femme,--exactement pareille à l'image +enfermée dans la petite boite. + +Elle s'arrête, en apercevant Un Jeune Homme coiffé d'un bonnet phrygien. + +Ses cuisses sont revêtues d'un pantalon étroit, ouvert çà et là par des +losanges réguliers que ferment des noeuds de couleur. Il s'appuie du +coude contre une des branches de l'arbre, en tenant une flûte à la main, +dans une pose langoureuse. + +CYBÈLE + +lui entourant la taille de ses deux bras: + +Pour te rejoindre, j'ai parcouru toutes les régions--et la famine +ravageait les campagnes. Tu m'as trompée! N'importe, je t'aime! +Réchauffe mon corps! unissons-nous! + +ATYS + +Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle! Malgré mon amour, il +ne m'est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir +d'une robe peinte, comme la tienne. J'envie tes seins gonflés de lait, +la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d'où sortent les êtres. +Que ne suis-je toi! que ne suis-je femme!--Non, jamais! va-t'en! Ma +virilité me fait horreur! + +Avec une pierre tranchante il s'émascule, puis se met à courir furieux, +en levant dans l'air son membre coupé. + +Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres. Hommes et +femmes échangent leurs vêtements, s'embrassent;--et ce tourbillon de +chairs ensanglantées s'éloigne, tandis que les voix, durant toujours, +deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu'on entend aux +funérailles. + +Un grand catafalque tendu de pourpre, porte à son sommet un lit d'ébène, +qu'entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d'argent, où +verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du +haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées de noir, la +ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d'un air mélancolique de gros +bouquets de fleurs. + +Par terre, aux coins de l'estrade, des urnes en albâtre pleines de +myrrhe fument, lentement. + +On distingue sur le lit le cadavre d'un homme. Du sang coule de sa +cuisse. Il laisse pendre son bras;--et un chien, qui hurle, lèche +ses ongles. + +La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure; et +Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu'un. + +Les sanglots des femmes s'arrêtent; et après un intervalle de silence, + +TOUTES + +à la fois psalmodient: + +Beau! beau! il est beau! Assez dormi, lève la tête! Debout! + +Respire nos bouquets! ce sont des narcisses et des anémones, cueillis +dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur! + +Parle! Que te faut-il? Veux-tu boire du vin? veux-tu coucher dans nos +lits? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de +petits oiseaux? + +Pressons ses hanches, baisons sa poitrine! Tiens! tiens! les sens-tu nos +doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui +cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses, Dieu pâmé, +sourd à nos prières! + +Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis +se taisent;--et on entend toujours les hurlements du chien. + +Hélas! hélas! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse! Voilà ses genoux +qui se tordent; ses côtes s'enfoncent. Les fleurs de son visage ont +mouillé la pourpre. Il est mort! Pleurons! Désolons-nous! + +Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs +longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou +blonds;--et le catafalque s'abaisse doucement jusqu'au niveau d'une +grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière. + +Alors + +UNE FEMME + +s'incline sur le cadavre. + +Ses cheveux, qu'elle n'a pas coupés, l'enveloppent de la tête aux +talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme +celle des autres, mais plus qu'humaine, infinie. + +Antoine songe à la mère de Jésus. + +Elle dit: + +Tu t'échappais de l'Orient; et tu me prenais dans tes bras toute +frémissante de rosée, ô Soleil! Des colombes voletaient sur l'azur de +ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages; et je +m'abandonnais à ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse. + +Hélas! hélas! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes? + +A l'équinoxe d'automne un sanglier t'a blessé! + +Tu es mort; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent +d'hiver siffle dans les broussailles nues. + +Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant, tu +habites l'autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante. + +O Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n'en revient +plus! + +Pendant qu'elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le +descendre au sépulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n'était qu'un +cadavre de cire. + +Antoine en éprouve comme un soulagement. + +Tout s'évanouit;--et la cabane, les rochers, la croix sont reparus. + +Cependant il distingue de l'autre côté du Nil, Une Femme--debout au +milieu du désert. + +Elle garde dans sa main le bas d'un long voile noir qui lui cache la +figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu'elle +allaite. A son côté, un grand singé est accroupi sur le sable. + +Elle lève la tête vers le ciel,--et malgré la distance on entend sa +voix. + +ISIS + +O Neith, commencement des choses! Ammon, seigneur de l'éternité, Ptha, +démiurge, Thoth son intelligence, dieux de l'Amenthi, triades +particulières des Nomes, éperviers dans l'azur, sphinx au bord des +temples, ibis debout entre les cornes des boeufs, planètes, +constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière, +apprenez-moi où se trouve Osiris! + +Je l'ai cherché par tous les canaux et tous les lacs,--plus loin encore, +jusqu'à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait +autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des +tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci! + +Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la +tête. + +Le hideux Typhon au poil roux l'avait tué, mis en pièces! Nous avons +retrouvé tous ses membres. Mais je n'ai pas celui qui me +rendait féconde! + +Elle pousse des lamentations aiguës. + +ANTOINE + +est pris de foreur. Il lui jette des cailloux, en l'injuriant. + +Impudique! va-t'en, va-t'en! + +HILARION + +Respecte-la! C'était la religion de tes aïeux! tu as porté ses amulettes +dans ton berceau. + +ISIS + +Autrefois, quand revenait l'été, l'inondation chassait vers le désert les +bêtes impures. Les digues s'ouvraient, les barques s'entre-choquaient, la +terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu à cornes de taureau +tu t'étalais sur ma poitrine--et on entendait le mugissement de la vache +éternelle! + +Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges se +succédaient régulièrement, d'après l'alternance des saisons. Dans les +nuits toujours pures, de larges étoiles rayonnaient. Les jours étaient +baignés d'une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le +Soleil et la Lune à chaque côté de l'horizon. + +Nous trônions tous les deux dans un monde plus sublime, +monarques-jumeaux, époux dès le sein de l'éternité,--lui, tenant un +sceptre à tête de concoupha, moi un sceptre à fleur de lotus, debout +l'un et l'autre, les mains jointes;--et les écroulements d'empire ne +changeaient pas notre attitude. + +L'Égypte s'étalait sous nous, monumentale et sérieuse, longue comme le +corridor d'un temple, avec des obélisques à droite, des pyramides à +gauche, son labyrinthe au milieu,--et partout des avenues de monstres, +des forêts de colonnes, de lourds pylônes flanquant des portes qui ont à +leur sommet le globe de la terre entre deux ailes. + +Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pâturages, +emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son écriture +mystérieuse. Divisée en douze régions comme l'année l'est en douze +mois,--chaque mois, chaque jour ayant son dieu,--elle reproduisait +l'ordre immuable du ciel; et l'homme en expirant ne perdait pas sa +figure; mais, saturé de parfums, devenu indestructible, il allait dormir +pendant trois mille ans dans une Égypte silencieuse. + +Celle-là, plus grande que l'autre, s'étendait sous la terre. + +On y descendait par des escaliers conduisant à des salles où étaient +reproduites les joies des bons, les tortures des méchants, tout ce qui a +lieu dans le troisième monde invisible. Rangés le long des murs, les +morts dans des cercueils peints attendaient leur tour; et l'âme exempte +des migrations continuait son assoupissement jusqu'au réveil d'une +autre vie. + +Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m'a rendu +mère d'Harpocrate. + +Elle contemple l'enfant. + +C'est lui! Ce sont ses yeux; ce sont ses cheveux, tressés en cornes de +bélier! Tu recommenceras ses oeuvres. Nous refleurirons comme des lotus. +Je suis toujours la grande Isis! nul encore n'a soulevé mon voile! Mon +fruit est le soleil! + +Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face! L'haleine de +Typhon dévore les pyramides. J'ai vu, tout à l'heure, le sphinx +s'enfuir. Il galopait comme un chacal. + +Je cherche mes prêtres,--mes prêtres en manteau de lin, avec de grandes +harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornée de patères +d'argent. Plus de fêtes sur les lacs! plus d'illuminations dans mon +delta! plus de coupes de lait à Philae! Apis, depuis longtemps, n'a +pas reparu. + +Égypte! Égypte! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par +la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la +cendre de tes morts!--Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas! + +Le cynocéphale s'est évanoui. + +Elle secoue son enfant. + +Mais ... qu'as-tu?... tes mains sont froides, ta tête retombe! + +Harpocrate vient de mourir. + +Alors elle pousse dans l'air un cri tellement aigu, funèbre et +déchirant, qu'Antoine y répond par un autre cri, en ouvrant ses bras +pour la soutenir. + +Elle n'est plus là. Il baisse la figure, écrasé de honte. + +Tout ce qu'il vient de voir se confond dans son esprit. C'est comme +l'étourdissement d'un voyage, le malaise d'une ivresse. Il voudrait +haïr, et cependant une pitié vague amollit sou coeur. Il se met à +pleurer abondamment. + +HILARION + +Qui donc le rend triste? + +ANTOINE + +après avoir cherché en lui-même, longtemps: + +Je pense à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux! + +HILARION + +Ne trouves-tu pas qu'ils ont ... quelquefois ... comme des ressemblances +avec le vrai? + +ANTOINE + +C'est une ruse du Diable pour séduire mieux les fidèles. Il attaque les +forts par le moyen de l'esprit, les autres avec la chair. + +HILARION + +Mais la luxure, dans ses fureurs, a le désintéressement de la pénitence. +L'amour frénétique du corps en accélère la destruction,--et proclame par +sa faiblesse l'étendue de l'impossible. + +ANTOINE + +Qu'est-ce que cela me fait à moi! Mon coeur se soulève de dégoût devant +ces Dieux bestiaux, occupés toujours de carnages et d'incestes! + +HILARION + +Rappelle-toi dans l'Écriture toutes les choses qui te scandalisent, +parce que tu ne sais pas les comprendre. De même, ces Dieux, sous leurs +formes criminelles, peuvent contenir la vérité. + +Il en reste à voir. Détourne-toi! + +ANTOINE + +Non! non! c'est un péril! + +HILARION + +Tu voulais tout à l'heure les connaître. Est-ce que ta foi vacillerait +sous des mensonges? Que crains-tu? + +Les rochers en face d'Antoine sont devenus une montagne. + +Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur; et au-dessus apparaît une +autre montagne, énorme, toute verte, que creusent inégalement des +vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de +bronze à tuiles d'or avec des chapiteaux d'ivoire. + +Au milieu du péristyle, sur un trône, JUPITER, colossal et le torse nu, +tient la victoire d'une main, la foudre dans l'autre; et son aigle, +entre ses jambes, dresse la tête. + +JUNON, auprès de lui, roule ses gros yeux, surmontés d'un diadème d'où +s'échappe comme une vapeur un voile flottant au vent. + +Par derrière, MINERVE, debout sur un piédestal, s'appuie contre sa +lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine; et un péplos de lin +descend à plis réguliers jusqu'aux ongles de ses orteils. Ses yeux +glauques, qui brillent sous sa visière, regardent au loin, +attentivement. + +A la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant +de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la +perspective de l'Océan continue l'éther bleu; les deux éléments se +confondent. + +De l'autre côté, PLUTON farouche, en manteau couleur de la nuit, avec +une tiare de diamants et un sceptre d'ébène, est au milieu d'une île +entourée par les circonvolutions du Styx;--et ce fleuve d'ombre va se +jeter dans les ténèbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un +abîme sans formes. + +MARS, vêtu d'airain, brandit d'un air furieux son bouclier lame et son +épée. + +HERCULE, plus bas, le contemple, appuyé sur sa massue. + +APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allongé, quatre +chevaux blancs qui galopent; et CÉRÈS, dans un chariot que traînent des +boeufs, s'avance vers lui une faucille à la main. + +BACCHUS vient derrière elle, sur un char très-bas, mollement tiré par +des lynx. Gras, imberbe et des pampres au front, il passe en tenant un +cratère d'où déborde du vin. Silène, à ses côtés, chancelle sur un âne. +Pan aux oreilles pointues souffle dans la syrinx; les Mimallonéides +frappent des tambours, les Ménades jettent des fleurs, les Bacchantes +tournoient la tête en arrière, les cheveux répandus. + +DIANE, la tunique retroussée, sort du bois avec ses nymphes. + +Au fond d'une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires; çà et là +les vieux Fleuves, accoudés sur des pierres vertes, épanchent leurs +urnes; les Muses debout chantent dans les vallons. + +Les Heures, de taille égale, se tiennent par la main; et MERCURE est +posé obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses talonnières +et son pétase. + +Mais en haut de l'escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des +plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses, +VÉNUS-ANADYOMÈNE se regarde dans un miroir; ses prunelles glissent +langoureusement sous ses paupières un peu lourdes. + +Elle a de grands cheveux blonds qui se déroulent sur ses épaules, les +seins petits, la taille mince, les hanches évasées comme le galbe des +lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux +et les pieds délicats; non loin de sa bouche un papillon voltige. La +splendeur de son corps fait autour d'elle un halo de nacre brillante; et +tout le reste de l'Olympe est baigné dans une aube vermeille, qui gagne +insensiblement les hauteurs du ciel bleu. + +ANTOINE + +Ah! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend +jusqu'au fond de l'âme! Comme c'est beau! comme c'est beau! + +HILARION + +Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les épées; on les +rencontrait au bord des chemins, on les possédait dans sa maison;--et +cette familiarité divinisait la vie. + +Elle n'avait pour but que d'être libre et belle. Les vêtements larges +facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l'orateur, exercée +par la mer, battait à flots sonores les portiques de marbre. L'éphèbe, +frotté d'huile, luttait tout nu en plein soleil. L'action la plus +religieuse était d'exposer des formes pures. + +Et ces hommes respectaient les épouses, les vieillards, les suppliants. +Derrière le temple d'Hercule, il y avait un autel à la Pitié. + +On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir +même se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n'en restait +qu'un peu de cendres. L'âme, mêlée à l'éther sans bornes, était partie +vers les Dieux! + +Se penchant à l'oreille d'Antoine: + +Et ils vivent toujours! L'empereur Constantin adore Apollon. Tu +retrouveras la Trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême chez +Isis, la rédemption chez Mithra, le martyr d'un Dieu aux fêtes de +Bacchus. Proserpine est la Vierge!... Aristée, Jésus! + +ANTOINE + +reste les yeux baissés; puis tout à coup il répète le symbole de +Jérusalem,--comme il s'en souvient,--en poussant à chaque phrase un +long soupir: + +Je crois en un seul Dieu, le Père,--et en un seul Seigneur, +Jésus-Christ,--fils premier-né de Dieu,--qui s'est incarné et fait +homme,--qui a été crucifié--et enseveli,--qui est monté au ciel,--qui +viendra pour juger les vivants et les morts--dont le royaume n'aura pas +de fin;--et à un seul Saint-Esprit,--et à un seul baptême de +repentance,--et à une seule sainte Église catholique,--et à la +résurrection de la chair,--et à la vie éternelle! + +Aussitôt la crois grandit, et perçant les nuages elle projette une ombre +sur le ciel des Dieux. + +Tous pâlissent. L'Olympe a remué. + +Antoine distingue contre sa base, à demi perdus dans les cavernes, ou +soutenant les pierres de leurs épaules, de vastes corps enchaînés. Ce +sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes. + +UNE VOIX + +s'élève, indistincte et formidable,--comme la rameur des flots, comme le +bruit des bois sous la tempête, comme le mugissement du vent dans les +précipices: + +Nous savions cela, nous autres! Les Dieux doivent finir. Uranus fut +mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti. +Chacun son tour; c'est le destin! + +et, peu à peu, ils s'enfoncent dans la montagne, disparaissent. + +Cependant les tuiles du palais d'or s'envolent. + +JUPITER + +est descendu de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un tison +près de s'éteindre;--et l'aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec +ses plumes qui tombent. + +Je ne suis donc plus le maître des choses, très-bon, très-grand, dieu +des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon +du ciel! + +Aigle des apothéoses, quel souffle de l'Erèbe t'a repoussé jusqu'à moi? +ou, t'envolant du champ de Mars, m'apportes-tu l'âme du dernier des +empereurs? + +Je ne veux plus de celles des hommes! Que la Terre les garde, et qu'ils +s'agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des coeurs +d'esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment; et partout +triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l'individu, la hideur +des races! + +Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses +poings. Hébé en pleurs lui présente une coupe. Il la saisit. + +Non! non! Tant qu'il y aura, n'importe où, une tête enfermant la pensée, +qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l'esprit de Jupiter vivra! + +Mais la coupe est vide. + +Il la penche lentement sur l'ongle de son doigt. + +Plus une goutte! Quand l'ambroisie défaille, les Immortels s'en vont! + +Elle glisse de ses mains; et il s'appuie contre une colonne, se sentant +mourir. + +JUNON + +Il ne fallait pas avoir tant d'amours! Aigle, taureau, cygne, pluie +d'or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, égaré ta lumière +dans tous les éléments, perdu tes cheveux sur tous les lits! Le divorce +est irrévocable cette fois,--et notre domination, notre +existence dissoute! + +Elle s'éloigne dans l'air. + +MINERVE + +n'a plus sa lance; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de +la frise, tournent autour d'elle, mordent son casque. + +Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont +revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent +désertes, et ce que font maintenant les filles d'Athènes. + +Au mois d'Hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit +par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s'avançaient en robes +blanches avec des chitons d'or, les longues files des vierges tenant des +coupes, des corbeilles, des parasols; puis, les trois cents boeufs du +sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats +entrechoquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des +joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des +danseuses;--enfin, au mât d'une trirème marchant sur des roues, mon +grand voile brodé par des vierges, qu'on avait nourries pendant un an +d'une façon particulière; et quand il s'était montré dans toutes les +rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortège +psalmodiant toujours, il montait pas à pas la colline de l'Acropole, +frôlait les Propylées, et entrait au Parthénon. + +Mais un trouble me saisit, moi, l'industrieuse! Comment, comment, pas +une idée! Voilà que je tremble plus qu'une femme. + +Elle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au +front, tombe par terre à la renverse. + +HERCULE + +a rejeté sa peau de lion; et s'appuyant des pieds, bombant son dos, +mordant ses lèvres, il fait des efforts démesurés pour soutenir l'Olympe +qui s'écroule. + +j'ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J'ai tué +beaucoup de rois. J'ai cassé la corne d'Achéloüs, un grand fleuve. J'ai +coupé des montagnes, j'ai réuni des océans. Les pays esclaves, je les +délivrais; les pays vides, je les peuplais. J'ai parcouru les Gaules. +J'ai traversé le désert où l'on a soif. J'ai défendu les Dieux, et je me +suis dégagé d'Omphale. Mais l'Olympe est trop lourd. Mes bras +faiblissent. Je meurs! + +Il est écrasé sous les décombres. + +PLUTON + +C'est ta faute, Amphytrionade! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire? + +Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tête, Tantale +eut la lèvre mouillée, la roue d'Ixion s'arrêta. + +Cependant, les Kères étendaient leurs ongles pour retenir les âmes; les +Furies en désespoir tordaient les serpents de leurs chevelures; et +Cerbère, attaché par toi avec une chaîne, râlait, en bavant de ses +trois gueules. + +Tu avais laissé la porte entr'ouverte. D'autres sont venus. Le jour des +hommes a pénétré le Tartare! + +Il sombre dans les ténèbres. + +NEPTUNE + +Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient peur +sont pourris au fond des eaux. + +Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l'écume, les vertes +Néréides qu'on distinguait à l'horizon, les Sirènes écailleuses arrêtant +les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui +soufflaient dans les coquillages, tout est mort! La gaieté de la mer +a disparu! + +Je n'y survivrai pas! Que le vaste Océan me recouvre! + +Il s'évanouit dans l'azur. + +DIANE + +habillée de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups: + +L'indépendance des grands bois m'a grisée, avec la senteur des fauves et +l'exhalaison des marécages. Les femmes, dont je protégeais les +grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous +l'incantation des sorcières. J'ai des désirs de violence et d'immensité. +Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les +rêves!... + +Et un nuage qui passe l'emporte. + +MARS + +tête nue, ensanglanté: + +D'abord j'ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armée, +indifférent aux patries et pour le plaisir du carnage. + +Puis, j'ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flûtes, en bon +ordre, d'un pas égal, respirant par-dessus leurs boucliers, l'aigrette +haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands +cris d'aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents +hommes s'opposèrent à toute l'Asie. + +Mais ils reviennent, les Barbares! et par myriades, par millions! +Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut +finir comme un brave! + +Il se tue. + +VULCAIN + +essuyant avec une éponge ses membres en sueur: + +Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les +fleuves qui roulent des métaux sous la terre!--Battez plus dur! à pleins +bras! de toutes vos forces! + +Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s'aveuglent avec les +étincelles, et, marchant à tâtons, s'égarent dans l'ombre. + +CÉRÈS + +debout dans son char, qui est emporté par des roues ayant des ailes à +leur moyen: + +Arrête! arrête! + +On avait bien raison d'exclure les étrangers, les athées, les épicuriens +et les chrétiens! Le mystère de la corbeille est dévoilé, le sanctuaire +profané, tout est perdu! + +Elle descend sur une pente rapide,--désespérée, criant, s'arrachant les +cheveux. + +Ah! mensonge! Daïra ne m'est pas rendue! L'airain m'appelle vers les +morts. C'est un autre Tartare! On n'en revient pas. Horreur! + +L'abîme l'engouffre. + +BACCHUS + +riant, frénétiquement: + +Qu'importe! la femme de l'Archonte est mon épouse! La loi même tombe en +ivresse. A moi le chaut nouveau et les formes multiples! + +Le feu qui dévora ma mère coule dans mes veines. Qu'il brûle plus fort, +dussé-je périr! + +Mâle et femelle, bon pour tous, je me livre à vous, Bacchantes! je me +livre à vous, Bacchants! et la vigne s'enroulera au tronc des arbres! +Hurlez, dansez, tordez-vous! Déliez-le tigre et l'esclave! à dents +féroces, mordez la chair! + +Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéides et les +Ménades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se +jettent des fleurs, découvrent un phallus, la baisent,--secouent les +tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages, +croquent des raisins, étranglent un bouc, et déchirent Bacchus. + +APOLLON + +fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s'envolent: + +J'ai laissé derrière moi Délos la pierreuse, tellement pure que tout +maintenant y semble mort; et je tâche de joindre Delphes avant que sa +vapeur inspiratrice ne soit complètement perdue. Les mulets broutent son +laurier. La Pythie égarée ne se retrouve pas. + +Par une concentration plus forte, j'aurai des poëmes sublimes, des +monuments éternels; et toute la matière sera pénétrée des vibrations de +ma cithare! + +Il en pince les cordes. Elles éclatent, lui cinglent la figure. Il la +rejette; et battant son quadrige avec fureur: + +Non! assez des formes! Plus loin encore! Tout au sommet! Dans l'idée +pure! + +Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char; et empêtré par +les morceaux du timon, l'emmêlement des harnais, il tombe vers l'abîme, +la tête en bas. + +Le ciel s'est obscurci. + +VÉNUS + +violacée par le froid, grelotte. + +Je faisais avec ma ceinture tout l'horizon de l'Hellénie. + +Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages étaient +découpés d'après la forme de mes lèvres; et ses montagnes, plus blanches +que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait +mon âme dans l'ordonnance des fêtes, l'arrangement des coiffures, le +dialogue des philosophes, la constitution des républiques. Mais j'ai +trop chéri les hommes! C'est l'Amour qui m'a déshonorée! + +Elle se renverse en pleurant. + +Le monde est abominable. L'air manque à ma poitrine! + +O Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi! + +Elle met un doigt sur sa bouche, et décrivant une immense parabole, +tombe dans l'abîme. + +On n'y voit plus. Les ténèbres sont complètes. + +Cependant il s'échappe des prunelles d'Hilarion comme deux flèches +rouges. + +ANTOINE + +remarque enfin sa haute taille. + +Plusieurs fois déjà, pendant que tu parlais, tu m'as semblé grandir;--et +ce n'était pas une illusion. Comment? explique-moi ... Ta personne +m'épouvante! + +Des pas se rapprochent. + +Qu'est-ce donc? + +HILARION + +étend son bras. + +Regarde! + +Alors, sous un pâle rayon de lune, Antoine distingue une interminable +caravane qui défile sur la crête des roches;--et chaque voyageur, l'un +après l'autre, tombe de la falaise dans le gouffre. + +Ce sont d'abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros, +Axiokeros, Axiokersa, réunis en faisceau, masqués de pourpre et levant +leurs mains. + +Esculape s'avance d'un air mélancolique, sans même voir Samos et +Télesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis éléen, à forme +de python, roule ses anneaux vers l'abîme. Doespoené, par vertige, s'y +lance elle-même. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles +de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et déboulent +pêle-mêle dans le trou noir. + +Derrière eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles +des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois gémissent et +saignent, blessées par la hache des bûcherons. + +Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les déesses infernales, +en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipères, forment une +pyramide;--et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuâtre +comme les mouches à viande, se dévore les bras. + +Puis, dans un tourbillon disparaissent à la fois: Orthia la sanguinaire, +Hymnïe d'Orchomène, la Laphria des Patréens, Aphia d'Égine, Bendis de +Thrace, Stymphalia à cuisse d'oiseau, Triopas, au lieu de trois +prunelles, n'a plus que trois orbites, Erichtonius, les jambes molles, +rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets. + +HILARION + +Quel bonheur, n'est-ce pas, de les voir tous dans l'abjection et +l'agonie! Monte avec moi sur cette pierre; et tu seras comme Xerxès, +passant en revue son armée. + +Là-bas, très-loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à +barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang? c'est le Scythe +Zalmoxis, entre deux planètes: Artimpasa--Vénus, et Orsiloché--la Lune. + +Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu'on adorait chez +les Cimmériens, au delà même de Thulé! + +Leurs grandes salles étaient chaudes; et à la lueur des épées nues +tapissant la voûte, ils buvaient de l'hydromel dans des cornes d'ivoire. +Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par +des démons; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs faisant aller +leurs mains sur les harpes de pierre. + +Ils sont las! ils ont froid! La neige alourdit leurs peaux d'ours, et +leurs pieds se montrent par les déchirures de leurs sandales. + +Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient +haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les +monts de glace, et les patins qu'ils avaient pour suivre l'orbe des +pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui +tournait avec eux. + +Une rafale de givre les enveloppe. + +Antoine abaisse son regard d'un autre côté. + +Et il aperçoit,--se détachant en noir sur un fond rouge,--d'étranges +personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient +des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces, +dansent frénétiquement. + +HILARION + +Ce sont les Dieux de l'Étrurie, les innombrables Aesars. + +Voici Tagès, l'inventeur des augures. Il essaye avec une main +d'augmenter les divisions du ciel, et de l'autre, il s'appuie sur la +terre. Qu'il y rentre! + +Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer le +nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière période +accomplie. + +Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s'abritent +en tremblant sous le même manteau. + +ANTOINE + +ferme les yeux. + +Assez! assez! + +Mais passent dans l'air avec un grand bruit d'ailes, toutes les +Victoires du Capitole,--cachant leur front de leurs mains, et perdant +les trophées suspendus à leurs bras. + +Janus,--maître des crépuscules, s'enfuit sur un bélier noir; et, de ses +deux visages, l'un est déjà putréfié, l'autre s'endort de fatigue. + +Summanus,--dieu du ciel obscur et qui n'a plus de tête, presse contre +son coeur un vieux gâteau en forme de roue. + +Vesta,--sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte. + +Bellone--se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait +ses dévots. + +ANTOINE + +Grâce! ils me fatiguent! + +HILARION + +Autrefois, ils amusaient! + +Et il lui montre dans un bosquet d'aliziers, Une Femme toute nue,--à +quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant dans +chaque main un flambeau. + +C'est la déesse d'Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le roi +du bois, devait être un assassin;--et les esclaves en fuite, les +dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés +du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n'avait pas +de dévotion plus chère! + +Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina. + +Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, Une autre Femme--vêtue +de gaze. Elle sourit, ayant autour d'elle des pioches, des brancards; +des tentures noires, tous les ustensiles des funérailles. Ses diamants +brillent de loin sous des toiles d'araignées. Les Larves comme des +squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, qui +sont des fantômes, étendent leurs ailes de chauve-souris. + +Sur le bord d'un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert +d'ordures. + +Au milieu d'un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des +chiens rouges. + +Les Dieux rustiques s'en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator, +Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus,--tous couverts de petite +manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une +claie, un épieu. + +HILARION + +C'était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers, +ses parcs de loirs et d'escargots, ses basses-cours défendues par des +filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre. + +Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses +jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au +son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, +ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier. +Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de +fortifier ses bras; et les vachers à l'ombre des tilleuls, près des +calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau. + +Antoine soupire. + +Et au milieu d'une chambre, sur une estrade, se découvre un lit +d'ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin. + +Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l'épousée! + +Domiduca devait l'amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l'étendre +sur le lit,--et Praema écarter ses bras, en lui disant à l'oreille des +paroles douces. + +Mais elle ne viendra pas! et ils congédient les autres: Nona et Decima +gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et +Potina,--et Carna berceuse, dont le bouquet d'aubépines éloigne de +l'enfant les mauvais rêves. + +Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la +barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance, +Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camoena à chanter, Consus à +réfléchir. + +La chambre est vide; et il ne reste plus au bord du lit que +Naenia--centenaire,--marmottant pour elle-même la complainte qu'elle +hurlait à la mort des vieillards. + +Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus. Ce sont: + +LES LARES DOMESTIQUES + +accroupis au fond de l'atrium, vêtus de peaux de chien, avec des fleurs +autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, et +pleurant tant qu'ils peuvent. + +Où est la portion de nourriture qu'on nous donnait à chaque repas, les +bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des +petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour? Puis, +devenus grands ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d'or ou +de cuir. + +Quel bonheur, quand, le soir d'un triomphe, le maître en rentrant +tournait vers nous ses yeux humides! Il racontait ses combats; et +l'étroite maison était plus fière qu'un palais et sacrée comme +un temple. + +Qu'ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des +Feralia! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes +s'apaisaient; et on s'embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux +espérances de l'avenir. + +Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent +lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs +déceptions, nous ont brisé la mâchoire; sous la dent des rats nos corps +de bois s'émiettent. + +Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier, +aux étuves, se dispersent de tous les côtés,--sous l'apparence d'énormes +fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s'envolent. + +CRÉPITUS + +se fait entendre. + +Moi aussi l'on m'honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un +Dieu! + +L'Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain +dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d'Égypte, +s'abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur. + +Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu'on se +régalait de glands, de pois et d'oignons crus et que le bouc en morceaux +cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, +personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les +digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se +soulageaient avec lenteur. + +Ainsi, je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie, +comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein +de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J'étais joyeux. Je faisais +rire! Et se dilatant d'aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa +gaieté par les ouvertures de son corps. + +J'ai eu mes jours d'orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scène, +et l'empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les +laticlaves des patriciens j'ai circulé majestueusement! Les vases d'or, +comme des tympanons, résonnaient sous moi;--et quand plein de murènes, +de truffes et de pâtés, l'intestin du maître se dégageait avec fracas, +l'univers attentif apprenait que César avait dîné! + +Mais à présent, je suis confiné dans la populace,--et l'on se récrie, +même à mon nom! + +Et Crépitus s'éloigne, en poussant un gémissement. + +Puis un coup de tonnerre; + +UNE VOIX + +J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +J'ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les +sables mon peuple qui s'enfuyait. + +C'est moi qui ai brûlé Sodome! C'est moi qui ai englouti la terre sous +le Déluge! C'est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, +les chariots de guerre et les cochers. + +Dieux jaloux, j'exécrais les autres Dieux. J'ai broyé les impurs; j'ai +abattu les superbes;--et ma désolation courait de droite et de gauche, +comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs. + +Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de +flamme leur parlaient dans les buissons. + +Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes +transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d'un coeur +intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait +les prophètes. + +J'avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple +comme dans une citadelle. C'était mon peuple. J'étais son Dieu! La terre +était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs oeuvres, leurs +outils de labourage et leur postérité. + +Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de +pourpre et des candélabres allumés. J'avais, pour me servir, toute une +tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe +d'hyacinthe, portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées +dans un ordre symétrique. + +Malheur! malheur! Le Saint-des-Saints s'est ouvert, le voile s'est +déchiré, les parfums de l'holocauste se sont perdus à tous les vents. Le +chacal piaule dans les sépulcres; mon temple est détruit, mon peuple +est dispersé! + +On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes +sont captives, les vases sont tous fondus! + +La voix s'éloignant: + +J'étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu! + +Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde. + +ANTOINE + +Tous sont passés. + +Il reste moi! + +dit QUELQU'UN. + +Et Hilarion est devant lui,--mais transfiguré, beau comme un archange, +lumineux comme un soleil,--et tellement grand, que pour le voir + +ANTOINE + +se renverse la tête. + +Qui donc es-tu? + +HILARION + +Mon royaume est de la dimension de l'univers; et mon désir n'a pas de +bornes. Je vais toujours, affranchissant l'esprit et pesant les mondes, +sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On +m'appelle la Science. + +ANTOINE + +se rejette en arrière: + +Tu dois être plutôt ... le Diable! + +HILARION + +en fixant sur lui ses prunelles: + +Veux-tu le voir? + +ANTOINE + +ne se détache plus de ce regard; il est saisi par la curiosité du +Diable. Sa terreur augmente, son envie devient démesurée. + +Si je le voyais pourtant ... si je le voyais?... + +Puis dans un spasme de colère: + +L'horreur que j'en ai m'en débarrassera pour toujours.--Oui! + +Un pied fourchu se montre. + +Antoine a regret. + +Mais le Diable l'a jeté sur ses cornes, et l'enlève. + + + + +VI. + + +Il vole sous lui, étendu comme un nageur;--ses deux ailes grandes +ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage. + +ANTOINE + +Où vais-je? + +Tout à l'heure j'ai entrevu la forme du Maudit. Non! une nuée m'emporte. +Peut-être que je suis mort, et que je monte vers Dieu?... + +Ah! comme je respire bien! L'air immaculé me gonfle l'âme. Plus de +pesanteur! plus de souffrance! + +En bas, sous moi, la foudre éclate, l'horizon s'élargit, des fleuves +s'entre-croisent. Cette tache blonde c'est le désert, cette flaque +d'eau l'Océan. + +Et d'autres océans paraissent, d'immenses régions que je ne connaissais +pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des +neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir les +montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher. + +LE DIABLE + +Jamais le soleil ne se couche! + +Antoine n'est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de sa +pensée,--une réponse de sa mémoire. + +Cependant la terre prend la forme d'une boule; et il l'aperçoit au +milieu de l'azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du soleil. + +LE DIABLE + +Elle ne fait donc pas le centre du monde? Orgueil de l'homme, +humilie-toi! + +ANTOINE + +A peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres +feux. + +Le firmament n'est qu'un tissu d'étoiles. + +Ils montent toujours. + +Aucun bruit! pas même le croassement des aigles! Rien!... et je me +penche pour écouter l'harmonie des planètes. + +LE DIABLE + +Tu ne les entendras pas! Tu ne verras pas, non plus, l'antichtone de +Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d'Aristote, ni les sept cieux +des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal! + +ANTOINE + +D'en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au +contraire, je m'y enfonce! + +Et il arrive devant la lune,--qui ressemble à un morceau de glace tout +rond, plein d'une lumière immobile. + +LE DIABLE + +C'était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l'avait même +garnie d'oiseaux et de fleurs magnifiques. + +ANTOINE + +Je n'y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous un +ciel tout noir. + +Allons vers ces astres d'un rayonnement plus doux, afin de contempler +les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux! + +LE DIABLE + +l'emporte au milieu des étoiles. + +Elles s'attirent en même temps qu'elles se repoussent. L'action de +chacune résulte des autres et y contribue,--sans le moyen d'un +auxiliaire, par la force d'une loi, la seule vertu de l'ordre. + +ANTOINE + +Oui ... oui! mon intelligence l'embrasse! C'est une joie supérieure aux +plaisirs de la tendresse! Je halète stupéfait devant l'énormité de Dieu! + +LE DIABLE + +Comme le firmament qui s'élève à mesure que tu montes et grandira sous +l'ascension de ta pensée;--et tu sentiras augmenter ta joie, d'après +cette découverte du monde, dans cet élargissement de l'infini. + +ANTOINE + +Ah! plus haut! plus haut! toujours! + +Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactée au zénith se +développe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles; +dans ces fentes de sa clarté, s'allongent des espaces de ténèbres. Il y +a des pluies d'étoiles, des traînées de poussière d'or, des vapeurs +lumineuses qui flottent et se dissolvent. + +Quelquefois une comète passe tout à coup;--puis la tranquillité des +lumières innombrables recommence. + +Antoine, les bras ouverts, s'appuie sur les deux cornes du Diable, en +occupant ainsi toute l'envergure. + +Il se rappelle avec dédain l'ignorance des anciens jours, la médiocrité +de ses rêves. Les voilà donc près de lui ces globes lumineux qu'il +contemplait d'en bas! Il distingue l'entre-croisement de leurs lignes, +la complexité de leurs directions. Il les voit venir de loin,--et +suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire leurs orbites, +pousser leurs hyperboles. + +Il aperçoit d'un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx +et le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils dans la +constellation d'Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple +anneau du monstrueux Saturne! toutes les planètes, tous les astres que +les hommes plus tard découvriront! Il emplit ses yeux de leurs lumières, +il surcharge sa pensée du calcul de leurs distances;--puis sa +tête retombe. + +Quel est le but de tout cela? + +LE DIABLE + +Il n'y a pas de but! + +Comment Dieu aurait-il un but? Quelle expérience a pu l'instruire, +quelle réflexion le déterminer? + +Avant le commencement il n'aurait pas agi, et maintenant il serait +inutile. + +ANTOINE + +Il a créé le monde pourtant, d'une seule fois, par sa parole! + +LE DIABLE + +Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De même, +au ciel, des astres nouveaux surgissent,--effets différents de +causes variées. + +ANTOINE + +La variété des causes est la volonté de Dieu! + +LE DIABLE + +Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c'est admettre +plusieurs causes et détruire son unité! + +Sa volonté n'est pas séparable de son essence. Il n'a pu avoir une autre +volonté, ne pouvant avoir une autre essence;--et puisqu'il existe +éternellement, il agit éternellement. + +Contemple le soleil! De ses bords s'échappent de hautes flammes lançant +des étincelles, qui se disposent pour devenir des mondes;--et plus loin +que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n'aperçois que la +nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d'autres, et +encore d'autres, indéfiniment ... + +ANTOINE + +Assez! assez! J'ai peur! je vais tomber dans l'abîme. + +LE DIABLE + +s'arrête; et en le balançant mollement: + +Le néant n'est pas! le vide n'est pas! Partout il y a des corps qui se +meuvent sur le fond immuable de l'Étendue;--et comme si elle était +bornée par quelque chose, ce ne serait plus l'étendue, mais un corps, +elle n'a pas de limites! + +ANTOINE + +béant: + +Pas de limites! + +LE DIABLE + +Monte dans le ciel toujours et toujours; jamais tu n'atteindras le +sommet! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de +milliards de siècles, jamais tu n'arriveras au fond,--puisqu'il n'y a +pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme; et l'Étendue +se trouve comprise dans Dieu qui n'est point une portion de l'espace, +telle ou telle grandeur, mais l'immensité! + +ANTOINE + +lentement: + +La matière ... alors ... ferait partie de Dieu? + +LE DIABLE + +Pourquoi non? Peux-tu savoir où il finit? + +ANTOINE + +Je me prosterne au contraire, je m'écrase, devant sa puissance! + +LE DIABLE + +Et tu prétends le fléchir! Tu lui parles, tu le décores même de vertus, +bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu'il possède toutes +les perfections! + +Concevoir quelque chose au delà, c'est concevoir Dieu au delà de Dieu, +l'être par-dessus l'être. Il est donc le seul Être, la seule substance. + +Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne +serait pas elle, Dieu n'existerait plus. Il est donc indivisible comme +infini;--et s'il avait un corps, il serait composé de parties, il ne +serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n'est donc pas +une personne! + +ANTOINE + +Comment? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les +transports de mon ardeur, tout cela se serait en allé vers un mensonge +... dans l'espace ... inutilement,--comme un cri d'oiseau, comme un +tourbillon de feuilles mortes! + +Il pleure. + +Oh! non! Il y a par-dessus tout quelqu'un, une grande âme, un Seigneur, +un père, que mon coeur adore et qui doit m'aimer! + +LE DIABLE + +Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu;--car s'il éprouvait de l'amour, de +la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection +plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment, ni se +contenir dans une forme. + +ANTOINE + +Un jour, pourtant, je le verrai! + +LE DIABLE + +Avec les bienheureux, n'est-ce pas?--quand le fini jouira de l'infini, +dans un endroit restreint enfermant l'absolu! + +ANTOINE + +N'importe, il faut qu'il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer +pour le mal! + +LE DIABLE + +L'exigence de ta raison fait-elle la loi des choses? Sans doute le mal +est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte! + +Est-ce par impuissance qu'il le supporte, ou par cruauté qu'il le +conserve? + +Penses-tu qu'il soit continuellement à rajuster le monde comme une +oeuvre imparfaite, et qu'il surveille tous les mouvements de tous les +êtres depuis le vol du papillon jusqu'à la pensée de l'homme? + +S'il a créé l'univers, sa providence est superflue. Si la Providence +existe, la création est défectueuse. + +Mais le mal et le bien ne concernent que toi,--comme le jour et la nuit, +le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un +coin de l'étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier. +Puisque l'infini seul est permanent, il y a l'Infini;--et c'est tout! + +Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes; maintenant elles +couvrent l'espace. + +ANTOINE + +n'y voit plus. Il défaille. + +Un froid horrible me glace jusqu'au fond de l'âme. Cela excède la portée +de la douleur! C'est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule +dans l'immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience +éclate sous cette dilatation du néant! + +LE DIABLE + +Mais les choses ne t'arrivent que par l'intermédiaire de ton esprit. Tel +qu'un miroir concave il déforme les objets;--et tout moyen te manque +pour en vérifier l'exactitude. + +Jamais tu ne connaîtras l'univers dans sa pleine étendue; par conséquent +tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de +Dieu, ni même dire que l'univers est infini,--car il faudrait d'abord +connaître l'Infini! + +La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une +imagination de ta pensée. + +A moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l'apparence au +contraire ne soit tout ce qu'il y a de plus vrai, l'illusion la +seule réalité. + +Mais es-tu sûr de voir? es-tu même sûr de vivre? Peut-être qu'il n'y a +rien! + +Le Diable a pris Antoine; et le tenant au bout de ses bras, il le +regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer. + +Adore-moi donc! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu! + +Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d'espoir. + +Le Diable l'abandonne. + + * * * * * + +ANTOINE + +se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise. + +Le ciel commence à blanchir. + +Est-ce la clarté de l'aube, ou bien un reflet de la lune? + +Il tâche de se soulever, puis retombe; et en claquant des dents: + +J'éprouve une fatigue ... comme si tous mes os étaient brisés! + +Pourquoi? + +Ah! c'est le Diable! je me souviens,--et même il me redisait tout ce que +j'ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane, d'Héraclite, +de Mélisse, d'Anaxagore, sur l'infini, la création, l'impossibilité de +rien connaître! + +Et j'avais cru pouvoir m'unir à Dieu! + +Riant amèrement: + +Ah! démence! démence! Est-ce ma faute? La prière m'est intolérable! J'ai +le coeur plus sec qu'un rocher! Autrefois il débordait d'amour!... + +Le sable, le matin, fumait à l'horizon comme la poussière d'un +encensoir; au coucher du soleil, des fleurs de feu s'épanouissaient sur +la croix;--et au milieu de la nuit, souvent il m'a semblé que tous les +êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient +avec moi le Seigneur. O charme des oraisons, félicités de l'extase, +présents du ciel, qu'êtes-vous devenus! + +Je me rappelle un voyage que j'ai fait avec Ammon, à la recherche d'une +solitude pour établir des monastères. C'était le dernier soir; et nous +pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans parler. A +mesure que le soleil s'abaissait, les deux ombres de nos corps +s'allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui +auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là +nous plantions des croix pour marquer la place d'une cellule. La nuit +fut lente à venir; et des ondes noires se répandaient sur la terre +qu'une immense couleur rose occupait encore le ciel. + +Quand j'étais un enfant, je m'amusais avec des cailloux à construire des +ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait. + +Elle m'aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses +cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane, +sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une +hyène en reniflant, avance la gueule!... Horreur! horreur! + +Il sanglote. + +Non, Ammonaria ne l'aura pas quittée! + +Où est-elle maintenant, Ammonaria? + +Peut-être qu'au fond d'une étuve elle retire ses vêtements l'un après +l'autre, d'abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, la +seconde plus légère, tous ses colliers; et la vapeur du cinnamome +enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque. +Sa chevelure à l'entour de ses hanches fait comme une toison noire,--et +suffoquant un peu dans l'atmosphère trop chaude, elle respire, la taille +cambrée, les deux seins en avant. Tiens!... voilà ma chair qui se +révolte! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux +supplices à la fois, c'est trop! Je ne peux plus endurer ma personne! + +Il se penche, et regarde le précipice. + +L'homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant sur +le côté gauche; c'est un mouvement à faire! un seul. + +Alors apparaît + +UNE VIEILLE FEMME + +Antoine se relève dans un sursaut d'épouvanté.--Il croit voir sa mère +ressuscitée. + +Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d'une prodigieuse maigreur. + +Un linceul noué autour de sa tête, pend avec ses cheveux blancs jusqu'au +bas de ses doux jambes, minces comme des béquilles. L'éclat de ses +dents, couleur d'ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites +de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes vacillent, +comme des lampes de sépulcre. + +Avance, dit-elle. Qui te retient? + +ANTOINE + +balbutiant: + +J'ai peur de commettre un péché! + +ELLE + +reprend: + +Mais le roi Saül s'est tué! Razias, un juste, s'est tué! Sainte Pélagie +d'Antioche s'est tuée! Dommine d'Alep et ses deux filles, trois autres +saintes, se sont tuées;--et rappelle-toi tous les confesseurs qui +couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d'en +jouir plus vite, les vierges de Milet s'étranglaient avec leurs cordons. +Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu'on désertait +les lupanars pour s'aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome +se la procurent comme débauche. + +ANTOINE + +Oui, c'est un amour qui est fort! Beaucoup d'anachorètes y succombent. + +LA VIEILLE + +Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc! Il t'a créé, tu vas +détruire son oeuvre, toi, par ton courage, librement! La jouissance +d'Érostrate n'était pas supérieure. Et puis, ton corps s'est assez moqué +de ton âme pour que tu t'en venges à la fin. Tu ne souffriras pas. Ce +sera vite terminé. Que crains-tu? un large trou noir! Il est vide, +peut-être? + +Antoine écoute sans répondre;--et de l'autre côté paraît: + +UNE AUTRE FEMME + +jeune et belle, merveilleusement.--Il la prend d'abord pour Ammonaria. + +Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très-grasse, avec du +fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée de +paillettes a des miroitements métalliques; ses lèvres charnues +paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont +tellement noyées de langueur qu'on la dirait aveugle. + +Elle murmure: + +Vis donc, jouis donc! Salomon recommande la joie! Va comme ton coeur te +mène et selon le désir de tes yeux! + +ANTOINE + +Quelle joie trouver? mon coeur est las, mes yeux sont troubles! + +ELLE + +reprend: + +Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu; et quand +tu seras dans l'atrium où murmure un jet d'eau, une femme se +présentera--en péplos de soie blanche lamé d'or, les cheveux dénoués, le +rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras +dans sa caresse l'orgueil d'une initiation et l'apaisement d'un besoin. + +Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultères, les escalades, +les enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu'on respectait +habillée. + +As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t'aimait? Te rappelles-tu +les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s'en allaient sous un flux +de larmes douces! + +Tu peux, n'est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la +lumière de la lune? A la pression de vos mains jointes un frémissement +vous parcourt; vos yeux rapprochés épanchent de l'un à l'autre comme des +ondes immatérielles, et votre coeur s'emplit; il éclate; c'est un suave +tourbillon, une ivresse débordante ... + +LA VIEILLE + +On n'a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l'amertume! Rien +qu'à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué par +la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du monde, +la bêtise du soleil! + +ANTOINE + +Oh! oui, tout ce qu'il éclaire me déplaît! + +LA JEUNE + +Ermite! ermite! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des +fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu +méprises; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu'on a envie +de la serrer contre son coeur. + +LA VIEILLE + +Chaque soir, en t'endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te +recouvrira! + +LA JEUNE + +Cependant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport +de la vie dans l'éternité! + +La Vieille, pendant qu'elle parlait, s'est encore décharnée; et +au-dessus de son crâne, qui n'a plus de cheveux, une chauve-souris fait +des cercles dans l'air. + +La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, +ses yeux roulent moelleusement. + +LA PREMIÈRE + +dit, en ouvrant les bras: + +Viens, je suis la consolation, le repos, l'oubli, l'éternelle sérénité! + +et + +LA SECONDE + +en offrant ses seins: + +Je suis l'endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable! + +Antoine tourne les talons pour s'enfuir. Chacune lui met la main sur +l'épaule. + +Le linceul s'écarte, et découvre le squelette de La Mort. + +La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la +taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s'envolant +par le bout. + +Antoine reste immobile entre les deux, les considérant. + +LA MORT + +lui dit: + +Tout de suite ou tout à l'heure, qu'importe! Tu m'appartiens, comme les +soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l'herbe +des champs. Je vole plus haut que l'épervier, je cours plus vite que la +gazelle, j'atteins même l'espérance, j'ai vaincu le fils de Dieu! + +LA LUXURE + +Ne résiste pas; je suis l'omnipotente! Les forêts retentissent de mes +soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage, +la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J'accompagne l'homme +pendant tous les pas qu'il fait;--et au seuil du tombeau il se +retourne vers moi! + +LA MORT + +Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux, +sur la face des morts,--ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides, +dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un +fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière, +tu la faisais couler entre tes doigts; et ta pensée, confondue avec +elle, s'abîmait dans le néant. + +LA LUXURE + +Mon gouffre est plus profond! Des marbres ont inspiré d'obscènes amours. +On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que +l'on maudit. D'où vient l'ensorcellement des courtisanes, l'extravagance +des rêves, l'immensité de ma tristesse? + +LA MORT + +Mon ironie dépasse toutes les autres! Il y a des convulsions de plaisir +aux funérailles des rois, à l'extermination d'un peuple;--et on fait la +guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d'or, +un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d'hommages. + +LA LUXURE + +Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J'ai des sueurs +d'agonisant et des aspects de cadavre. + +LA MORT + +C'est moi qui te rends sérieuse; enlaçons-nous! + +La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et +chantent ensemble: + +--Je hâte la dissolution de la matière! + +--Je facilite l'éparpillement des germes! + +--Tu détruis, pour mes renouvellements! + +--Tu engendres, pour mes destructions! + +--Active ma puissance! + +--Féconde ma pourriture! + +Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l'horizon, devient +tellement forte qu'Antoine en tombe à la renverse. + +Une secousse, de temps à autre, lui fait entr'ouvrir les yeux; et il +aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui. + +C'est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse +de femme d'une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoile de points +d'or fait comme une queue;--et tout le corps ondule, à la manière d'un +ver gigantesque qui se tiendrait debout. + +La vision s'atténue, disparaît. + +ANTOINE + +se relève. + +Encore une fois c'était le Diable, et sous son double aspect: l'esprit +de fornication et l'esprit de destruction. + +Aucun des deux ne m'épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens +éternel. + +Ainsi la mort n'est qu'une illusion, un voile, masquant par endroits la +continuité de la vie. + +Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées? + +Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps +ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de +la matière et de la pensée, en quoi l'Être consiste! + +Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du +temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de +Carthage. Moi-même, j'ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des +formes d'esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux +dépassant toute conception ... + +Et en face, de l'autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît. + +Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche +sur le ventre. + +Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de +dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts, +tournoie, aboie. + +Les anneaux de sa chevelure, rejetés d'un côté, s'entremêlent aux poils +de ses reins, et de l'autre ils pendent jusque sur le sable et remuent +au balancement de tout son corps. + +LE SPHINX + +est immobile, et regarde la Chimère: + +Ici, Chimère; arrête-toi! + +LA CHIMÈRE + +Non, jamais! + +LE SPHINX + +Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n'aboie pas si fort! + +LA CHIMÈRE + +Ne m'appelle plus, ne m'appelle plus, puisque tu restes toujours muet! + +LE SPHINX + +Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements +dans mon oreille; tu ne fondras pas mon granit! + +LA CHIMÈRE + +Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible! + +LE SPHINX + +Pour demeurer avec moi, tu es trop folle! + +LA CHIMÈRE + +Pour me suivre, tu es trop lourd! + +LE SPHINX + +Ou vas-tu donc, que tu cours si vite? + +LA CHIMÈRE + +Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je +rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m'accroche par la +gueule au pan des nuées; avec ma queue traînante, je raye les plages, et +les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais +toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta +griffe dessinant des alphabets sur le sable. + +LE SPHINX + +C'est que je garde mon secret! Je songe et je calcule. + +La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les +caravanes passent, la poussière s'envole, les cités s'écroulent;--et mon +regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur +un horizon inaccessible. + +LA CHIMÈRE + +Moi, je suis légère et joyeuse! Je découvre aux hommes des perspectives +éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités +lointaines. Je leur verse à l'âme les éternelles démences, projets de +bonheur, plans d'avenir, rêves de gloire, et les serments d'amour et les +résolutions vertueuses. + +Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J'ai ciselé +avec mes pattes les merveilles des architectures. C'est moi qui ai +suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d'un mur +d'orichalque les quais de l'Atlantide. + +Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs +inéprouvés. Si j'aperçois quelque part un homme dont l'esprit repose +dans la sagesse, je tombe dessus, et je l'étrangle. + +LE SPHINX + +Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés. + +Les plus forts, pour gravir jusqu'à mon front royal, montent aux stries +de mes bandelettes comme sur les marches d'un escalier. La lassitude les +prend; et ils tombent d'eux-mêmes à la renverse. + +Antoine commence à trembler. + +Il n'est plus devant sa cabane, mais dans le désert,--ayant à ces côtés +deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleura l'épaule. + +LE SPHINX + +O Fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse! + +LA CHIMÈRE + +O Inconnu, je suis amoureuse de tes yeux! Comme une hyène en chaleur je +tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin +me dévore. + +Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos! + +LE SPHINX + +Mes pieds, depuis qu'ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le +lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. A force de songer, je +n'ai plus rien à dire. + +LÀ CHIMÈRE + +Tu mens, sphinx hypocrite! D'où vient toujours que tu m'appelles et me +renies? + +LE SPHINX + +C'est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne! + +LA CHIMÈRE + +Est-ce ma faute? Comment? laisse-moi! + +Elle aboie. + +LE SPHINX + +Tu remues, tu m'échappes! + +Il grogne. + +LA CHIMÈRE + +Essayons!--tu m'écrases! + +LE SPHINX + +Non! impossible! + +Et en s'enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable,--tandis que la +Chimère, qui rampe la langue tirée, s'éloigne en décrivant des cercles. + +L'haleine de sa bouche a produit un brouillard. + +Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des +courbes indécises. + +Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains; + +Et d'abord s'avance + +LE GROUPE DES ASTOMI + +pareils à des bulles d'air que traverse le soleil. + +Ne souffle pas trop fort! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les +sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de +brises et de parfums, nous roulons, nous flottons--un peu plus que des +rêves, pas des êtres tout à fait ... + +LES NISNAS + +n'ont qu'un oeil, qu'une joue, qu'une main, qu'une jambe, qu'une moitié +du corps, qu'une moitié du coeur. Et ils disent, très-haut: + +Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos +moitiés de femmes et nos moitiés d'enfants. + +LES BLEMMYES + +absolument privés de tête: + +Nos épaules en sont plus larges;--et il n'y a pas de boeuf, de +rhinocéros ni d'éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons. + +Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos +poitrines, voilà tout! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des +sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs. + +Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant +tous les abîmes;--et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus +heureux, les plus vertueux. + +LES PYGMÉES + +Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur +la bosse d'un dromadaire. + +On nous brûle, on nous noie, ou nous écrase; et toujours, nous +reparaissons, plus vivaces et plus nombreux,--terribles par la quantité! + +LES SCIAPODES + +Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous +végétons à l'abri de nos pieds, larges comme des parasols; et la lumière +nous arrive à travers l'épaisseur de nos talons. Point de dérangement et +point de travail!--La tête le puis bas possible, c'est le secret +du bonheur! + +Leurs cuisses levées ressemblant à des troncs d'arbres, se multiplient. + +Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes; ce sont +des hommes à tête de chien. + +LES CYNOCÉPHALES + +Nous sautons de branche en branche pour sucer les oeufs, et nous plumons +les oisillons; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise +de bonnets. + +Nous ne manquons pas d'arracher les pis des vaches; et nous crevons les +yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre +turpitude en plein soleil. + +Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant +les femmes, nous sommes les maîtres,--par la force de nos bras et la +férocité de notre coeur. + +Hardi, compagnons! Faites claquer vos mâchoires! + +Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur +leurs dos velus. + +Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes. + +Elles s'agitent, les branches s'entre-choquent; et tout à coup paraît un +grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un +buisson de cornes blanches. + +LE SADHUZAG + +Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes. + +Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent +à moi les bêtes ravies. Les serpents s'enroulent à mes jambes, les +guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et +les ibis s'abattent dans mes rameaux.--Écoute! + +Il renverse son bois, d'où s'échappe une musique ineffablement douce. + +Antoine presse son coeur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie +va emporter son âme. + +LE SADHUZAG + +Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu'un +bataillon de lances, exhale un hurlement; les forêts tressaillent, les +fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se +dressent comme la chevelure d'un lâche. + +--Écoute! + +Il penche ses rameaux, d'où sortent des cris discordants; Antoine est +comme déchiré. + +Et son horreur augmente en voyant: + +LE MARTICHORAS + +gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents. + +Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands +sables. Je souffle par mes narines l'épouvante des solitudes. Je crache +la peste. Je mange les armées, quand elles s'aventurent dans le désert. + +Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie; et +ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite, +à gauche, en avant, en arrière.--Tiens! tiens! + +Le Martichoras jette les épines de sa queue; qui s'irradient comme des +flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en +claquant sur le feuillage. + +LE CATOBLEPAS + +buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu'à terre, et rattachée à +ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé. + +Il est vautré tout à plat; et ses pieds disparaissent sous l'énorme +crinière à poils durs qui lui couvre le visage. + +Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon +ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu'il m'est +impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement;--et la +mâchoire entr'ouverte, j'arrache avec ma langue les herbes vénéneuses +arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans +m'en apercevoir. + +Personne, Antoine, n'a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont +morts. Si je relevais mes paupières,--mes paupières roses et +gonflées,--tout de suite, tu mourrais. + +ANTOINE + +Oh! celui-là!... a ... a ... Si j'allais avoir envie?... Sa stupidité +m'attire. Non! non! je ne veux pas! + +Il regarde par terre fixement. + +Mais les herbes s'allument, et dans les torsions des flammes se dresse + +LE BASILIC + +grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une +en bas. + +Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule! Je bois du feu. Le feu, +c'est moi;--et de partout j'en aspire: des nuées, des cailloux, des +arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma +température entretient les volcans; je fais l'éclat des pierreries et la +couleur des métaux. + +LE GRIFFON + +lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le +cou bleu. + +Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des +tombeaux où dorment les vieux rois. + +Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d'eux, dans +des bassins de porphyre, des femmes qu'ils ont aimées flottent sur des +liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges, +par monticules, par pyramides;--et plus bas, bien au-dessous des +tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étouffantes, il +y a des fleuves d'or avec des forêts de diamant, des prairies +d'escarboucles, des lacs de mercure. + +Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l'air, j'épie de +mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, +jusqu'au fond de l'horizon est toute nue et blanchie par les ossements +des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s'ouvriront, et tu +humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes ... +Vite! vite! + +Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq. + +Mille voix lui répondent. La forêt tremble. + +Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent: le Tragelaphus, moitié +cerf et moitié boeuf; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par +derrière, et dont les génitoires sont à rebours; le python Aksar, de +soixante coudées, qui épouvanta Moïse; la grande belette Pastinaca, qui +tue les arbres par son odeur; le Presteros, qui rend imbécile par son +contact; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles de la mer. Le léopard +Phalmant crève son ventre à force de hurler; le Senad, ours à trois +têtes, déchire ses petits avec sa langue; le chien Cépus répand sur les +rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent à +bourdonner, des crapauds à sauter, des serpents à siffler. Des éclairs +brillent. La grêle tombe. + +Il arrive des rafales, pleines d'anatomies merveilleuses. Ce sont des +têtes d'alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue de +serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe d'âne, des +grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des +hippopotames, des veaux à deux têtes dont l'une pleure et l'autre +beugle, des foetus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme +des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons. + +Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches. +Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent; les poitrines +se bombent, les griffes s'allongent, les dents grincent, les chairs +clapotent. Il y en a qui accouchent, d'autres copulent, ou d'une seule +bouchée s'entre-dévorent. + +S'étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils +grimpent les uns sur les autres;--et tous remuent autour d'Antoine avec +un balancement régulier, comme si le sol était le pont d'un navire. Il +sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses mains le froid +des vipères; et des araignées filant leur toile l'enferment dans +leur réseau. + +Mais le cercle des monstres s'entr'ouvre, le ciel tout à coup devient +bleu, et + +LA LICORNE + +se présente. + +Au galop! au galop! + +J'ai des sabots d'ivoire, des dents d'acier, la tête couleur de pourpre, +le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures +de l'arc-en-ciel. + +Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et +dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je +traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans +les bambous. D'un bond je saute les fleuves. Des colombes volent +au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider. + +Au galop! au galop! + +Antoine la regarde s'enfuir. + +Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se +nourrissent de vent: le Gouith, l'Ahuti, l'Alphalim, le Iukneth des +montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes d'hommes +assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines, puis +les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des enfants ou +ricanent comme de vieilles femmes. + +Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui. + +Au loin des jets d'eau s'élèvent, lancés par des baleines; et du fond de +l'horizon + +LES BÊTES DE LA MER + +rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des +scies, s'avancent en se traînant sur le sable. + +Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n'est +descendu! + +Des peuples divers habitent les pays de l'Océan. Les uns sont au séjour +des tempêtes; d'autres nagent en plein dans la transparence des ondes +froides, broutent comme des boeufs les plaines de corail, aspirent par +leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids +des sources de la mer. + +Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles +des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d'Ammon +se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières, +des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles +à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de +l'eau; des mousses, des varechs ont poussé. + +Et toutes sortes de plantes s'étendent en rameaux, se tordent en +vrilles, s'allongent en pointes, s'arrondissent en éventail. Des courges +ont l'air de seins, des lianes s'enlacent comme des serpents. + +Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes +humaines; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l'herbe. + +Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des +polypiers, qui ont l'air de sycomores, portent des bras sur leurs +branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles; c'est un +papillon qui s'envole. Il va pour marcher sur un galet; une sauterelle +grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un +arbuste; des débris d'éphémères font sur le sol une couche neigeuse. + +Et puis les plantes se confondent avec les pierres. + +Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles, +des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures. + +Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des +empreintes de buissons et de coquilles--à ne savoir si ce sont les +empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants +brillent comme des yeux, des minéraux palpitent. + +Et il n'a plus peur! + +Il se couche à plat ventre, s'appuie sur les deux coudes; et retenant +son haleine, il regarde. + +Des insectes n'ayant plus d'estomac continuent à manger; des fougères +desséchées se remettent à fleurir; des membres qui manquaient +repoussent. + +Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des +têtes d'épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration +les agite. + +ANTOINE + +délirant: + +O bonheur! bonheur! j'ai vu naître la vie, j'ai vu le mouvement commencer. +Le sang de mes veines bat si fort qu'il vas les rompre, j'ai envie de +voler, de nager, d'aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des +ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, +tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m'émaner avec les +odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l'eau, vibrer comme +le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, +pénétrer chaque atome, descendre jusqu'au fond de la matière,--être la +matière! + +Le jour enfin paraît; et comme les rideaux d'un tabernacle qu'on relève, +des nuages d'or en s'enroulant à larges volutes découvrent le ciel. + +Tout au milieu, et dans le disque même du soleil, rayonne la face de +Jésus-Christ. + +Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières. + + + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's La tentation de Saint Antoine, by Gustave Flaubert + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10982 *** |
