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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:35:39 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, Tome
+Cinquième, by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la Révolution française, Tome Cinquième
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Mallière and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothéque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+RÉVOLUTION
+
+FRANÇAISE
+
+
+
+
+[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publié par Furne,
+Paris.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
+
+PAR M.A. THIERS DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+NEUVIÈME ÉDITION
+
+TOME CINQUIÈME
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
+
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+MOUVEMENT DES ARMÉES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR
+L'ARMÉE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
+ANGLAIS.--DÉFAITE DE QUARANTE MILLE VENDÉENS A LUÇON.--PLAN GÉNÉRAL DE
+CAMPAGNE CONTRE LA VENDÉE.--DIVISIONS DES GÉNÉRAUX RÉPUBLICAINS SUR CE
+THÉÂTRE DE LA GUERRE.--OPÉRATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIÉGE DE
+DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE
+QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DÉROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A
+PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDÉE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR
+NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.--ÉTABLISSEMENT DU
+_gouvernement révolutionnaire_.--DÉCRET QUI ORGANISE UNE ARMÉE
+RÉVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU
+POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.--PROCÈS DE CUSTINE; SA
+CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DÉCRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS;
+ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.
+
+Après la retraite des Français du camp de César au camp de Gavrelle, les
+alliés auraient dû encore poursuivre une armée démoralisée, qui avait
+toujours été malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Dès le mois de
+mars, en effet, battue à Aix-la-Chapelle et à Nerwinde, elle avait perdu la
+Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de César, les
+places de Condé et de Valenciennes. L'un de ses généraux avait passé à
+l'ennemi, l'autre avait été tué. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes,
+elle n'avait fait que des retraites, fort méritoires, il est vrai, mais peu
+encourageantes. Sans concevoir même le projet trop hardi d'une marche
+directe sur Paris, les coalisés pouvaient détruire ce noyau d'armée, et
+alors ils étaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait à
+leur égoïsme d'occuper. Mais aussitôt après la prise de Valenciennes, les
+Anglais, en vertu des conventions faites à Anvers, exigèrent le siége de
+Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
+environs de son camp d'Hérin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper
+les Français, et songeait à prendre encore le Quesnoy, le duc d'York,
+marchant avec l'armée anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude
+et Furnes, vint s'établir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer.
+Deux siéges nous donnaient donc encore un peu de répit. Houchard, envoyé à
+Gavrelle, y réunissait en hâte toutes les forces disponibles, afin de
+voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
+continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de
+tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes à
+l'opposition anglaise contre Pitt, telles étaient les raisons qui faisaient
+considérer Dunkerque comme le point le plus important de tout le théâtre de
+la guerre. «Le salut de la république est là,» écrivait à Houchard le
+comité de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes
+réunies entre la frontière du Nord et celle du Rhin, c'est-à-dire dans la
+Moselle, y étaient inutiles, fit décider qu'on en retirerait un renfort
+pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'écoulèrent ainsi en
+préparatifs, délai très concevable du côté des Français, qui avaient à
+réunir leurs troupes dispersées à de grandes distances, mais inconcevable
+de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches à faire
+pour se porter sous les murs de Dunkerque.
+
+Nous avons laissé nos deux armées de la Moselle et du Rhin essayant de
+s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empêchant pas la prise de
+cette place. Depuis, elles s'étaient repliées sur Saarbruck, Hornbach et
+Wissembourg. Il faut donner une idée du théâtre de la guerre pour faire
+comprendre ces divers mouvemens. La frontière française est assez
+singulièrement découpée au Nord et à l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
+la chaîne des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes
+presque parallèles. Le Rhin, arrivé à l'extrémité des Vosges, tourne
+subitement, cesse de couler parallèlement à ces lignes, et les termine en
+tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la
+Meuse. Les coalisés, sur la frontière du Nord, s'étaient avancés entre
+l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
+fait de progrès, parce que le faible corps laissé par eux entre Luxembourg
+et Trêves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la
+Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'étaient placés à cheval
+sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant
+occidental. Le plan à suivre, comme nous l'avons dit précédemment, était
+assez simple. En considérant l'arête des Vosges comme une rivière dont il
+fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une
+rive, accabler l'ennemi d'un côté, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni
+les Français, ni les coalisés n'en avaient eu l'idée; et depuis la prise de
+Mayence, les Prussiens, placés sur le revers occidental, faisaient face à
+l'armée du Rhin. Nous étions retirés dans les fameuses lignes de,
+Wissembourg. L'armée de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, était
+postée à Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze
+mille, se trouvait à Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes à
+l'extrême gauche de l'armée du Rhin. L'armée du Rhin, forte de vingt mille
+hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg à Lauterbourg. Telles sont les
+lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges à la Moselle, la Lauter
+des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui
+coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en
+devient maître en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et
+Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guère plus de
+soixante mille hommes sur toute cette frontière, parce qu'il avait fallu
+porter des secours à Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois à
+s'approcher de nous, et s'étaient enfin portés à Pirmasens. Renforcés des
+quarante mille hommes qui venaient de terminer le siége de Mayence, et
+réunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre
+des deux versans; mais la désunion régnait entre la Prusse et l'Autriche, à
+cause du partage de la Pologne. Frédéric-Guillaume, qui se trouvait encore
+au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
+Celui-ci, plein de fougue, malgré ses années, faisait tous les jours de
+nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
+partielles étaient demeurées sans succès, et n'avaient abouti qu'à faire
+tuer inutilement des hommes. Tel était encore, dans les premiers jours de
+septembre, l'état des choses sur le Rhin.
+
+Dans le Midi, les événemens avaient achevé de se développer. La longue
+incertitude des Lyonnais s'était terminée enfin par une résistance ouverte,
+et le siége de leur ville était devenu inévitable. On a vu qu'ils offraient
+de se soumettre et de reconnaître la constitution, mais sans s'expliquer
+sur les décrets qui leur enjoignaient d'envoyer à Paris les patriotes
+détenus, et de dissoudre la nouvelle autorité sectionnaire. Bientôt même,
+ils avaient enfreint ces décrets de la manière la plus éclatante, en
+envoyant Chalier et Riard à l'échafaud, en faisant tous les jours des
+préparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les
+convois destinés aux armées. Beaucoup de partisans de l'émigration
+s'étaient introduits parmi eux, et les effrayaient du rétablissement de
+l'ancienne municipalité montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de
+l'arrivée des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhône, et de
+la marche des Piémontais, qui allaient déboucher des Alpes avec
+soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement fédéralistes,
+portassent une haine égale à l'étranger et aux émigrés, la Montagne et
+l'ancienne municipalité leur causaient un tel effroi, qu'ils étaient prêts
+à s'exposer plutôt au danger et à l'infamie de l'alliance étrangère, qu'aux
+vengeances de la convention.
+
+La Saône coulant entre le Jura et la Côte-d'Or, le Rhône venant du Valais
+entre le Jura et les Alpes, se réunissent à Lyon. Cette riche ville est
+placée sur leur confluent. En remontant la Saône du côté de Mâcon, le pays
+était entièrement républicain, et les députés Laporte et Reverchon, ayant
+réuni quelques mille réquisitionnaires, coupaient la communication avec le
+Jura. Dubois-Crancé, avec la réserve de l'armée de Savoie, venait du côté
+des Alpes, et gardait le cours supérieur du Rhône. Mais les Lyonnais
+étaient entièrement maîtres du cours inférieur du fleuve et de sa rive
+droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
+Forez, y faisaient des incursions fréquentes, et allaient s'approvisionner
+d'armes à Saint-Étienne. Un ingénieur habile avait élevé autour de leur
+ville d'excellentes fortifications; un étranger leur avait fondu des pièces
+de rempart. La population était divisée en deux portions: les jeunes gens
+suivaient le commandant Précy dans ses excursions; les hommes mariés, les
+pères de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 août,
+Dubois-Crancé, qui avait apaisé la révolte fédéraliste de Grenoble, se
+disposa à marcher sur Lyon, conformément au décret qui lui enjoignait de
+ramener à l'obéissance cette ville rebelle. L'armée des Alpes se composait
+tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientôt elle allait avoir sur
+les bras les Piémontais, qui, profitant enfin du mois d'août, se
+préparaient à déboucher par la grande chaîne. Cette armée venait de
+s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux détachemens, envoyés, l'un pour
+renforcer l'armée d'Italie, et l'autre pour réduire les Marseillais. Le
+Puy-de-Dôme, qui devait fournir ses recrues, les avait gardées pour
+étouffer la révolte de la Lozère, dont il a déjà été question. Houchard
+avait retenu la légion du Rhin, qui était destinée aux Alpes; et le
+ministère promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
+n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crancé détacha cinq mille hommes de
+troupes réglées, et leur joignit sept ou huit mille jeunes
+réquisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saône et le
+Rhône, de manière à occuper leur cours supérieur, à enlever aux Lyonnais
+les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, à conserver ses
+communications avec l'armée des Alpes, et à couper celles des assiégés avec
+la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez
+aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvières; mais sa
+situation le voulait ainsi. L'essentiel était d'occuper les deux cours
+d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piémont. Dubois-Crancé
+attendait, pour compléter le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient
+été promises et le matériel de siége qu'il était obligé de tirer de nos
+places des Alpes. Le transport de ce matériel exigeait l'emploi de cinq
+mille chevaux.
+
+Le 8 août, il somma la ville; il imposa pour conditions le désarmement
+absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
+maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalité
+provisoire. Mais dans ce moment, les émigrés cachés dans la commission et
+l'état-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du
+retour de la municipalité montagnarde, et en leur disant que soixante mille
+Piémontais allaient déboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu
+entre deux postes avancés, et qui fut terminé à l'avantage des Lyonnais,
+les exalta au plus haut point, et décida leur résistance et leurs malheurs.
+Dubois-Crancé commença le feu du côté de la Croix-Rousse, entre les deux
+fleuves, où il avait pris position, et dès le premier jour son artillerie
+exerça de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes
+manufacturières était réduite aux horreurs du bombardement, et nous avions
+à exécuter ce bombardement en présence des Piémontais, qui allaient
+descendre des Alpes.
+
+Pendant ce temps, Carteaux avait marché sur Marseille, et avait franchi la
+Durance dans le mois d'août. Les Marseillais s'étaient retirés d'Aix sur
+leur ville, et avaient formé le projet de défendre les gorges de Septèmes,
+à travers lesquelles passe la route d'Aix à Marseille. Le 24, le général
+Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez
+vif, mais une section, qui avait toujours été en opposition avec les
+autres, passa du côté des républicains, et décida le combat en leur faveur.
+Les gorges furent emportées, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec
+sa petite armée.
+
+Cet événement en décida un autre, le plus funeste qui eût encore affligé la
+république. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animée du plus
+violent républicanisme, tant que la municipalité y avait été maintenue,
+avait changé d'esprit sous la nouvelle autorité des sections, et allait
+bientôt changer de domination. Les jacobins, réunis à la municipalité,
+étaient déchaînés contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne
+cessaient de se plaindre de la lenteur des réparations faites à l'escadre,
+de son immobilité dans le port, et ils demandaient à grands cris la
+punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais résultat de
+l'expédition de Sardaigne. Les républicains modérés répondaient là comme
+partout, que les vieux officiers étaient seuls capables de commander les
+escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se réparer plus promptement,
+que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise réunies
+serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
+punition n'étaient point des traîtres, mais des guerriers malheureux. Les
+modérés l'emportèrent dans les sections. Aussitôt une foule d'agens
+secrets, intrigant pour le compte des émigrés et des Anglais,
+s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils
+ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et
+s'étaient assurés que les escadres coalisées seraient, dans les parages
+voisins, prêtes à se présenter au premier signal. D'abord, à l'exemple des
+Lyonnais, ils firent juger et mettre à mort le président du club jacobin,
+nommé Sévestre. Ensuite ils rétablirent le culte des prêtres réfractaires;
+ils firent déterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques
+malheureux qui avaient péri dans les troubles pour la cause royaliste. Le
+comité de salut public ayant ordonné à l'escadre d'arrêter les vaisseaux
+destinés à Marseille, afin de réduire cette ville, ils ne permirent pas
+l'exécution de cet ordre, et s'en firent un mérite auprès des sections de
+Marseille. Ensuite ils commencèrent à parler des dangers auxquels on était
+exposé en résistant à la convention, de la nécessité de s'assurer un
+secours contre ses fureurs, et de la possibilité d'obtenir celui des
+Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine était, à ce
+qu'il paraît, le principal instrument de la conspiration; il accaparait
+l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le
+département de l'Hérault, écrivait à Gènes pour faire retenir les
+subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait
+changé les états-majors; on avait tiré de prison un officier de marine
+compromis dans l'expédition de Sardaigne, pour lui donner le commandement
+de la place; on avait mis à la tête de la garde nationale un ancien
+garde-du-corps, et confié les forts à des émigrés rentrés; on s'était
+assuré enfin de l'amiral Trogoff, étranger que la France avait comblé de
+faveurs. On ouvrit une négociation avec l'amiral Hood, sous prétexte d'un
+échange de prisonniers, et, au moment où Carteaux venait d'entrer dans
+Marseille, où la terreur était au comble dans Toulon, et où huit ou dix
+mille Provençaux, les plus contre-révolutionnaires de la contrée, venaient
+s'y réfugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir
+les Anglais, qui prendraient la place en dépôt au nom de Louis XVII. La
+marine, indignée, envoya une députation aux sections pour s'opposer à
+l'infamie qui se préparait. Mais les contre-révolutionnaires toulonnais et
+marseillais, plus audacieux que jamais, repoussèrent les réclamations de la
+marine, et firent accepter la proposition le 29 août. Aussitôt on donna le
+signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant à la tête de ceux qui
+voulaient livrer le port, appela à lui l'escadre en arborant le drapeau
+blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, déclarant Trogoff un traître,
+hissa à son bord le pavillon de commandement, et voulut réunir la marine
+fidèle. Mais, dans ce moment, les traîtres, déjà en possession des forts,
+menacèrent de brûler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors obligé
+de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
+entraînés, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui
+avait long-temps hésité, parut enfin, et, sous prétexte de prendre le port
+de Toulon en dépôt pour le compte de Louis XVII, le reçut pour l'incendier
+et le détruire.
+
+Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'était opéré aux Pyrénées; dans
+l'Ouest, on se préparait à exécuter les mesures décrétées par la
+convention.
+
+Nous avons laissé toutes les colonnes de la Haute-Vendée se réorganisant à
+Angers, à Saumur et à Niort. Les Vendéens s'étaient, dans cet intervalle,
+emparés des ponts de Cé, et, dans la crainte qu'ils inspirèrent, on mit
+Saumur en état de siége. La colonne de Luçon et des Sables était seule
+capable d'agir offensivement. Elle était commandée par le nommé Tuncq, l'un
+des généraux réputés appartenir à l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
+demandait la destitution au ministère. Auprès de lui se trouvaient les deux
+représentans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animés des mêmes
+dispositions et opposés à Ronsin et à Rossignol. Goupilleau surtout, né
+dans le pays, était porté, par ses relations de famille et d'amitié, à
+ménager les habitans, et à leur épargner les rigueurs que Ronsin et les
+siens auraient voulu exercer.
+
+Les Vendéens, que la colonne de Luçon inquiétait, résolurent de diriger
+contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner
+des secours à la division de M. de Roïrand, qui, placé devant Luçon, et
+isolée entre les deux grandes armées de la Haute et de la Basse-Vendée,
+agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'être appuyée. Dans
+les premiers jours d'août, en effet, ils portèrent quelques rassemblemens
+du côté de Luçon, et furent complètement repoussés par le général Tuncq.
+Alors ils résolurent de tenter un effort plus décisif. MM. d'Elbée, de
+Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se réunirent avec quarante mille
+hommes, et, le 14 août, se présentèrent de nouveau aux environs de Luçon.
+Tuncq n'en avait guère que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la
+supériorité du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine
+l'armée républicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de
+la gauche, M. d'Elbée celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la
+droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur à la
+droite; mais au centre, les soldats, obligés de lutter en plaine contre des
+troupes régulières, montrèrent de l'hésitation: M. de La Rochejaquelein,
+égaré dans sa route, n'arriva pas à temps vers la gauche. Alors le général
+Tuncq, faisant agir à propos son artillerie légère sur le centre ébranlé, y
+répandit le désordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendéens au
+nombre de quarante mille. Aucun événement n'avait été plus funeste pour ces
+derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrèrent dans le pays,
+frappés de consternation.
+
+Dans ce même moment arrivait la destitution du général Tuncq, demandée par
+Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignés, le maintinrent dans son
+commandement, écrivirent à la convention pour faire révoquer la décision du
+ministre, et adressèrent de nouvelles plaintes contré le parti
+désorganisateur de Saumur, qui répandait, disaient-ils, la confusion, et
+voulait remplacer tous les généraux instruits par d'ignorans démagogues.
+Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son
+commandement, arriva à Luçon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et
+Bourdon, ne fut qu'un échange de reproches; malgré deux victoires, il fut
+mécontent de ce que l'on avait livré des combats contre sa volonté: car il
+pensait, du reste avec raison, qu'il fallait éviter tout engagement avant
+la réorganisation générale des différentes armées. On se sépara, et
+immédiatement après, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de
+rigueur exercés par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre
+un arrêté pour le destituer. Aussitôt, les représentans qui étaient à
+Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, cassèrent l'arrêté de
+Goupilleau et Bourdon, et réintégrèrent Rossignol. L'affaire fut portée
+devant la convention: Rossignol, confirmé de nouveau, l'emporta sur ses
+adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappelés, et Tuncq suspendu.
+
+Telle était la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva
+dans la Vendée. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel
+côté on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachée à l'armée de
+la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou à l'armée de Brest et
+confiée à Canclaux? Telle était la question. Chacun voulait la posséder,
+parce qu'elle devait décider le succès partout où elle agirait. On était
+d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanées, qui, dirigées de
+tous les points de la circonférence, viendraient aboutir au centre. Mais,
+comme la colonne qui posséderait les Mayençais devait prendre une offensive
+plus décisive, et refouler les Vendéens sur les autres colonnes, il
+s'agissait de savoir sur quel point il était le plus utile de rejeter
+l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti à
+prendre était de faire marcher les Mayençais par Saumur, pour rejeter les
+Vendéens sur la mer et sur la Basse Loire, où on les détruirait
+entièrement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient
+besoin de l'appui des Mayençais pour agir; que, réduites à elles-mêmes,
+elles seraient dans l'impossibilité de s'avancer en campagne pour donner la
+main aux autres colonnes de Niort et de Luçon; qu'elles ne pourraient même
+pas arrêter les Vendéens refoulés, ni les empêcher de se répandre dans
+l'intérieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayençais par Saumur, on ne
+perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils étaient obligés de
+faire un circuit considérable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux
+était frappé au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux
+Vendéens. Une escadre anglaise venait d'être signalée dans les parages de
+l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas à
+une descente dans le Marais. C'était alors la pensée générale, et,
+quoiqu'elle fût erronée, elle occupait tous les esprits. Cependant les
+Anglais venaient à peine d'envoyer un émissaire dans la Vendée. Il était
+arrivé déguisé, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs
+intentions et leur but précis: tant on ignorait en Europe les événemens
+intérieurs de la France! Les Vendéens avaient répondu par une demande
+d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
+hommes sur le point où l'on voudrait opérer un débarquement. Tout projet de
+ce genre était donc encore bien éloigné; mais de toutes parts on le croyait
+prêt à se réaliser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les
+Mayençais par Nantes, couper ainsi les Vendéens de la mer, et les refouler
+vers le haut pays. Se répandraient-ils dans l'intérieur, ajoutait Canclaux,
+ils seraient bientôt détruits, et quant au temps perdu, ce n'était pas une
+considération à faire valoir: car l'armée de Saumur était dans un état à ne
+pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, même avec les Mayençais. Une
+raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armée de Mayence, déjà faite au
+métier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du métier, et
+préférait Canclaux, général expérimenté, à Rossignol, général ignorant, et
+l'armée de Brest, signalée par des faits glorieux, à celle de Saumur,
+connue seulement par des défaites. Les représentans, attachés au parti de
+la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre
+l'armée de Mayence, en la plaçant au milieu des soldats jacobins et
+désordonnés de Saumur.
+
+Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
+représentans, se rendit à Paris, et obtint un arrêté du comité de salut
+public en faveur de Canclaux. Ronsin fit révoquer l'arrêté, et il fut
+convenu alors qu'un conseil de guerre tenu à Saumur déciderait de l'emploi
+des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de
+représentans et de généraux. Les avis se trouvèrent partagés. Rossignol,
+qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit à Canclaux de
+lui résigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayençais par
+Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayençais furent
+attachés à l'armée de Brest, et la principale attaque dut être dirigée de
+la Basse sur la Haute-Vendée. Le plan de campagne fut signé, et on promit
+de partir, à un jour donné, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort.
+
+La plus grande humeur régnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de
+l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de santé, et,
+quoique franchement dévoué, il était incapable de servir d'une manière
+utile. Il conçut, de la décision adoptée, moins de ressentiment que ses
+partisans eux-mêmes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens
+ministériels. Ceux-ci écrivirent sur-le-champ à Paris pour se plaindre du
+mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies répandues contre les
+généraux sans-culottes, des préventions qu'on avait inspirées à l'armée de
+Mayence, et ils montrèrent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire
+espérer de leur part un grand zèle à seconder le plan délibéré à Saumur.
+Ronsin poussa même la mauvaise volonté jusqu'à interrompre les
+distributions de vivres faites à l'armée de Mayence, sous prétexte que, ce
+corps passant de l'armée de la Rochelle à celle de Brest, c'était aux
+administrateurs de cette dernière à l'approvisionner. Les Mayençais
+partirent aussitôt pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour
+faire exécuter le plan convenu dans les premiers jours de septembre.
+
+Telle avait été la marche générale des choses sur les divers théâtres de la
+guerre, pendant les mois d'août et de septembre. Il faut suivre maintenant
+les grandes opérations qui succédèrent à ces préparatifs.
+
+Le duc d'York était arrivé devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et
+Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le maréchal Freytag était à
+Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange à Menin avec quinze
+mille Hollandais. Ces deux derniers corps étaient placés là en armée
+d'observation. Le reste des coalisés, dispersés autour du Quesnoy et
+jusqu'à la Moselle, s'élevait à environ cent mille hommes. Ainsi cent
+soixante ou cent soixante-dix mille hommes étaient répartis sur cette ligne
+immense, occupés à y faire des siéges et à y garder tous les passages.
+Carnot, qui commençait à diriger les opérations des Français, avait entrevu
+déjà qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais
+d'employer à propos une masse sur un point décisif. Il avait donc conseillé
+de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord.
+Son conseil avait été adopté, mais il ne put en arriver que douze mille en
+Flandre. Néanmoins, avec ce renfort et les divers camps placés à Gavrelle,
+à Lille, à Cassel, les Français auraient pu former une masse de soixante
+mille hommes, et, dans l'état de dispersion où se trouvait l'ennemi,
+frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter
+les yeux sur le théâtre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre
+pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces
+deux villes, baignées d'un côté par l'Océan, de l'autre par les vastes
+marais de la Grande-Moër, ne peuvent communiquer entre elles que par une
+étroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se présente
+la première en venant du dehors, s'était placé, pour assiéger Dunkerque,
+sur cette langue de terre, entre la Grande-Moër et l'Océan. Le corps
+d'observation de Freytag ne s'était pas établi à Furnes de manière à
+protéger les derrières de l'armée de siége; il était au contraire assez
+loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de manière à
+couper les secours qui pouvaient venir de l'intérieur de la France. Les
+Hollandais du prince d'Orange, postés à Menin, à trois journées de ce
+point, devenaient tout à fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes,
+marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter à
+Furnes derrière le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps
+ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince
+d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides.
+Mais alors on ne songeait qu'à se pousser de front, en opposant à chaque
+détachement, un détachement pareil. Cependant le comité de salut public
+avait à peu près conçu le plan dont nous parlons. Il avait ordonné de
+former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment
+cette pensée, mais ne s'y arrêta pas, et songea tout simplement à marcher
+contre Freytag, à replier ce dernier sur les derrières du duc d'York, et à
+tâcher ensuite d'inquiéter le siége.
+
+Pendant que Houchard hâtait ses préparatifs, Dunkerque faisait une
+vigoureuse résistance. Le général Souham, secondé par le jeune Hoche, qui
+se comporta à ce siége d'une manière héroïque, avait déjà repoussé
+plusieurs attaques. L'assiégeant ne pouvait pas ouvrir facilement la
+tranchée dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en
+creusant seulement à trois pieds. La flottille qui devait descendre la
+Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une
+flottille française, sortie de Dunkerque et embossée le long du rivage,
+harcelait les assiégeans enfermés sur leur étroite langue de terre,
+manquant d'eau potable et exposés à tous les dangers. C'était le cas de se
+hâter et de frapper des coups décisifs. On était arrivé aux derniers jours
+d'août. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commença par une
+démonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'à un combat sanglant et inutile.
+Après avoir donné cette alarme préliminaire, il s'avança, en suivant
+plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le
+séparait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer
+entre le corps d'observation et le corps de siége, il confia à Hédouville
+le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquiéter seulement la retraite de
+Freytag sur Furnes, et il alla lui-même donner de front sur Freytag, en
+marchant avec toute son armée par Houtkercke, Herséele et Bambèke. Freytag
+avait disposé son corps sur une ligne assez étendue, et il n'en avait
+qu'une partie autour de lui, lorsqu'il reçut le premier choc de Houchard.
+Il résista à Herséele; mais, après un combat assez vif, il fut obligé de
+repasser l'Yser, et de se replier sur Bambèke, et successivement de Bambèke
+sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-delà de l'Yser, il
+laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait
+jetée loin de lui, à sa droite, et sa propre retraite était menacée vers
+Rousbrugghe par Hédouville.
+
+Freytag veut alors, dans la même journée, se reporter en avant, et
+reprendre Rexpoede, afin de rallier à lui la division Walmoden. Il arrive à
+Rexpoede au moment où les Français y entraient. Un combat des plus vifs
+s'engage: Freytag est blessé et fait prisonnier. Cependant la fin du jour
+s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du
+village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec
+sa division compromise, arrive dans cet instant, et se décide à attaquer
+vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au
+milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est délivré, et l'ennemi
+se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situé contre
+la Grande-Moër et sur la route de Furnes, était un des points par lesquels
+il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renoncé à
+l'idée essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siége et le
+corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'à pousser toujours de
+front le maréchal Freytag, et à se ruer contre le village de Hondschoote.
+La journée du 7 se passa à observer les positions de l'ennemi, défendues
+par une artillerie très forte, et, le 8, l'attaque décisive fut résolue.
+Dès le matin, l'armée française se porte sur toute la ligne pour attaquer
+de front. La droite, sous les ordres d'Hédouville, s'étend entre Killem et
+Béveren; le centre, commandé par Jourdan, marche directement de Killem sur
+Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action
+s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre,
+les plus grandes forces sont dirigées sur ce même point. Les Français
+reviennent plusieurs fois à l'attaque des positions, et enfin ils s'en
+rendent maîtres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont
+emportés à la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes
+par les routes de Houthem et de Hoghestade.
+
+Tandis que ces choses se passaient à Hondschoote, la garnison de Dunkerque
+faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les
+assiégeans dans le plus grand péril. Le lendemain du combat, ceux-ci
+tinrent un conseil de guerre; se sentant menacés sur leurs derrières, et ne
+voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir à bombarder
+la place, ils résolurent de lever le siége, et de se retirer sur Furnes, où
+venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous réunis le 9 septembre au soir.
+
+Telles furent ces trois journées, qui eurent pour but et pour résultat de
+replier le corps d'observation sur les derrières du corps de siége, en
+suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom à cette
+opération, et la bataille d'Hondschoote fut considérée comme le salut de
+Dunkerque. Cette opération, en effet, rompait la longue chaîne de nos
+revers au Nord, faisait essuyer un échec personnel aux Anglais, trompait le
+plus cher de leurs voeux, sauvait la république du malheur qui lui eût été
+le plus sensible, et donnait un grand encouragement à la France.
+
+La victoire d'Hondschoote produisit à Paris une grande joie, inspira plus
+d'ardeur à toute la jeunesse, et fit espérer que notre énergie pourrait
+être heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succès
+viennent s'y mêler, et rendre au vaincu l'espérance et le courage.
+L'alternative ne fait qu'augmenter l'énergie et exalter l'enthousiasme de
+la résistance.
+
+Pendant que le duc d'York s'était porté à Dunkerque, Cobourg avait résolu
+l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens nécessaires à
+sa défense, et Cobourg la serrait de très près. Le comité de salut public,
+ne négligeant pas plus cette partie de la frontière que les autres, avait
+ordonné sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et
+Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en même temps; l'une
+fut renfermée dans Landrecies; l'autre, entourée dans la pleine d'Avesnes,
+et formée en bataillon carré, fut rompue après une résistance des plus
+honorables. Enfin le Quesnoy fut obligé de capituler le 11 septembre. Cette
+perte était peu de chose à côté de la délivrance de Dunkerque; mais elle
+mêlait quelque amertume à la joie produite par ce dernier événement.
+
+Houchard, après avoir forcé le duc d'York à se concentrer à Furnes avec
+Freytag, n'avait plus rien d'heureux à tenter sur ce point; il ne lui
+restait qu'à se ruer avec des forces égales sur des soldats mieux aguerris,
+sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font
+hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de
+mieux à faire qu'à tomber sur les Hollandais, disséminés en plusieurs
+détachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard,
+procédant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur
+Menin, tandis qu'il agirait lui-même par Ypres. On se disputa pendant deux
+jours les postes avancés de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et
+d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une médiocre
+intelligence. Le prince d'Orange, quoique pressé de tous côtés, et ayant
+perdu ses postes avancés, résista opiniâtrement, parce qu'il avait appris
+la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des
+secours. Enfin, il fut obligé, le 13 septembre, d'évacuer Menin, après
+avoir perdu dans ces différentes journées deux à trois mille hommes, et
+quarante pièces de canon. Quoique notre armée n'eût pas tiré de sa position
+tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comité de
+salut public, elle eût agi par masses trop divisées, cependant elle
+occupait Menin. Le 15, elle était sortie de Menin et marchait sur Courtray.
+A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de
+notre côté; mais tout à coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les
+ailes répand une alarme qui n'était fondée sur aucun danger réel. Tout
+s'ébranle et fuit jusqu'à Menin. Là, cette inconcevable déroute ne s'arrête
+pas; la terreur se communique à tous les camps, à tous les postes, et
+l'armée en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette
+terreur panique dont l'exemple n'était pas nouveau, qui provenait de la
+jeunesse et de l'inexpérience de nos troupes, peut-être aussi d'un perfide
+_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena
+sous Lille. La nouvelle de cet événement, portée à Paris, y causa la plus
+funeste impression, y fit perdre à Houchard les fruits de sa victoire,
+souleva contre lui un déchaînement violent, dont il rejaillit quelque chose
+contre le comité de salut public lui-même. Une nouvelle suite d'échecs vint
+aussitôt nous rejeter dans la position périlleuse d'où nous venions de
+sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.
+
+Les Prussiens et les Autrichiens, placés sur les deux versans des Vosges,
+en face de nos deux armées de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de
+faire quelques tentatives sérieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les
+Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le
+poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un
+corps de quatre mille hommes, qui, passant à travers d'affreuses montagnes,
+parvint à occuper Bodenthal.
+
+De leur côté, les représentais à l'armée du Rhin, cédant à l'impulsion
+générale, qui déterminait partout un redoublement d'énergie, résolurent une
+sortie générale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois
+généraux Desaix, Dubois et Michaud, lancés à la fois contre les
+Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenés dans les lignes.
+Les tentatives dirigées surtout contre le corps autrichien jeté à
+Bodenthal, furent complètement repoussées. Cependant on prépara une
+nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le général Ferrette marcherait sur
+Bodenthal, l'armée de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait
+attaquer Pirmasens, qui correspond à Bodenthal, et où Brunswick se trouvait
+posté avec une partie de l'armée prussienne. L'attaque du général Ferrette
+réussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des
+Autrichiens avec une héroïque témérité, s'en emparèrent, et recouvrèrent
+l'important défilé de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de même sur le
+versant opposé. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait
+les défilés; il possédait des forces considérables, et se trouvait dans des
+positions excellentes. Pendant que l'armée de la Moselle faisait face sur
+la Sarre au reste de l'armée prussienne, douze mille hommes furent jetés de
+Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Français était d'enlever
+Pirmasens par une surprise; mais, aperçus et mitraillés dès leur première
+approche, il ne leur restait plus qu'à se retirer. C'est ce que voulait le
+général; mais les représentans s'y opposèrent, et ils ordonnèrent l'attaque
+sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient à la hauteur sur
+laquelle est situé Pirmasens. Déjà nos soldats, grâce à leur bravoure,
+s'étaient fort avancés; la colonne de droite était même prête à franchir le
+ravin dans lequel elle marchait, et à tourner Pirmasens, lorsqu'un double
+feu, dirigé sur les deux flancs, vient l'accabler inopinément. Nos soldats
+résistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenés le long
+du ravin où ils s'étaient engagés. Les autres colonnes sont repliées de
+même, et toutes fuient le long des vallées, dans le plus grand désordre.
+L'armée fut obligée de se reporter au poste d'où elle était partie. Très
+heureusement, les Prussiens ne songèrent pas à la poursuivre, et ne firent
+pas même occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitté pour marcher sur
+Pirmasens. Nous perdîmes à cette affaire vingt-deux pièces de canon, et
+quatre mille hommes tués, blessés ou prisonniers. Cet échec du 14 septembre
+pouvait avoir une grande importance. Les coalisés, ranimés par le succès,
+songeaient à user de toutes leurs forces; ils se disposaient à marcher sur
+la Sarre et la Lauter, et à nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg.
+
+Le siége de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piémontais, en débouchant
+par les Hautes-Alpes, dans les vallées de la Savoie, avaient fait
+diversion, et obligé Dubois-Crancé et Kellermann à diviser leurs forces.
+Kellermann s'était porté en Savoie. Dubois-Crancé, resté devant Lyon avec
+des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur
+cette malheureuse cité, qui, résolue à tout souffrir, ne pouvait plus être
+réduite par les désastres du blocus et du bombardement, mais seulement par
+une attaque de vive force.
+
+Aux Pyrénées, nous venions d'éprouver un sanglant échec. Nos troupes
+étaient restées depuis les dernier événemens aux environs de Perpignan; les
+Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et
+commandés par un général habile, ils étaient pleins d'ardeur et
+d'espérance. Nous avons déjà décrit le théâtre de la guerre. Les deux
+vallées presque parallèles du Tech et de la Tet partent de la grande chaîne
+et débouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallées.
+Ricardos avait franchi la première ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au
+Mas-d'Eu, et il avait résolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan,
+de manière à tourner cette place, et à forcer notre armée à l'abandonner.
+Dans ce but, il songea d'abord à s'emparer de Villefranche. Cette petite
+forteresse, placée sur le cours supérieur de la Tet, devait assurer son
+aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,
+obtenait des succès en Cerdagne. En conséquence, vers les premiers jours
+d'août, il détacha le général Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci
+n'eut qu'à se présenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit
+lâchement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos.
+Pendant ce temps, Dagobert, avec un très petit corps, parcourut toute la
+Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'à la Seu-d'Urgel, et songea même à les
+repousser jusqu'à Campredon. Cependant la faiblesse du détachement de
+Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurèrent Ricardos contre les
+succès des Français sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son
+offensive. Le 31 août, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la
+Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint
+se replier à Salces, à quelques lieues en arrière de Perpignan, et tout
+près de la mer. Dans cette position, les Français, les uns enfermés dans
+Perpignan, les autres acculés sur Salces, ayant la mer à dos, se trouvaient
+dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait
+de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour
+alarmer Ricardos. Les représentans Fabre et Cassaigne, retirés avec
+l'armée à Salces, résolurent d'appeler Dagobert en remplacement de
+Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant
+l'arrivée du nouveau général, ils projetèrent un mouvement combiné entre
+Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation périlleuse. Ils
+ordonnèrent à une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les
+Espagnols par derrière, tandis qu'eux-mêmes, quittant leurs positions, les
+attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le général Davoust sort
+de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Pérignon se dirige
+de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux côtés
+sur le camp ennemi; les Espagnols, pressés de toutes parts, sont obligés de
+fuir derrière la Tet, en abandonnant vingt-six pièces de canon. Ils
+viennent aussitôt se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'où ils étaient partis
+pour exécuter cette offensive hardie, mais malheureuse.
+
+Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, âgé de soixante-quinze
+ans, réunissant la fougue d'un jeune homme à la prudence consommée d'un
+vieux général, se hâta de signaler son arrivée par une tentative sur le
+camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant
+de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner
+les Espagnols; la seconde, agissant au centre, était chargée de les
+attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisième, opérant vers la
+gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette
+dernière, commandée par Davoust, attaqua à peine, et s'enfuit en désordre.
+Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres
+colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger
+était à droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint à repousser les
+Français. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa présence, emporta
+les retranchemens qui étaient devant lui, et allait même décider de la
+victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses à la
+gauche et à la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces réunies.
+Cependant le brave Dagobert résistait encore, lorsqu'un bataillon met bas
+les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigné dirige deux pièces
+sur les traîtres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un
+petit nombre de braves restés fidèles, et se retire avec quelques cents
+hommes, sans que l'ennemi, intimidé par sa fière contenance, ose le
+poursuivre.
+
+Certainement ce brave général n'avait mérité que des lauriers par sa
+fermeté au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eût mieux
+agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas débandés, ses
+dispositions auraient été suivies d'un plein succès. Néanmoins, la défiance
+ombrageuse des représentans lui imputa ce désastre. Blessé de cette
+injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne.
+Notre armée se trouva donc encore refoulée sur Perpignan, et exposée à
+perdre l'importante ligne de la Tet.
+
+Le plan de campagne du 2 septembre avait été mis à exécution dans la
+Vendée. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le
+comité de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les
+projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout à fait l'idée de porter les
+principales forces vers les côtes. Rossignol et son parti en conçurent
+beaucoup d'humeur, et écrivirent au ministère des lettres qui ne faisaient
+attendre d'eux qu'une faible coopération aux plans convenus. La division de
+Mayence marcha donc sur Nantes, où elle fut reçue avec de grandes
+démonstrations de joie, et au milieu des fêtes. Un banquet était préparé,
+et avant de s'y rendre, on préluda au festin par une vive escarmouche avec
+les partis ennemis répandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de
+Nantes était joyeuse d'être réunie à la célèbre armée de Mayence, celle-ci
+n'était pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa
+division déjà signalée par la défense de Nantes et par une foule de faits
+honorables. D'après le plan concerté, des colonnes partant de tous les
+points du théâtre de la guerre devaient se réunir au centre et y écraser
+l'ennemi. Canclaux, général de l'armée de Brest, partant de Nantes, devait
+descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de
+Grand-Lieu, balayer la Vendée inférieure, remonter ensuite vers Machecoul,
+et se trouver à Léger le 11 ou le 12. Son arrivée sur ce dernier point
+était le signal du départ pour les colonnes de l'armée de La Rochelle,
+chargées d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que
+l'armée de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, général en chef, se
+composait de plusieurs divisions: celle des Sables était commandée par
+Mieszkousky, celle de Luçon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle
+de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant où Canclaux
+arriverait à Léger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en
+mouvement, de se trouver le 13 à Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le
+16 enfin, d'être avec Canclaux à Mortagne. Les colonnes de Luçon, de Niort,
+devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et
+avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et
+d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de
+Vihiers et Chemillé. Ainsi, d'après ce plan, tout le pays devait être
+parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient être enfermés par les
+colonnes républicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et
+Chemillé. Leur destruction devenait alors inévitable.
+
+On a déjà vu que, deux fois repoussés de Luçon avec un dommage
+considérable, les Vendéens avaient fort à coeur de prendre une revanche.
+Ils se réunirent en force avant que les républicains eussent exécuté leurs
+projets; et tandis que Charette assiégeait le camp des Naudières du côté de
+Nantes, ils attaquèrent la division de Luçon, qui s'était avancée jusqu'à
+Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de
+Charette sur les Naudières fut repoussée; mais l'attaque sur Chantonay,
+imprévue et bien dirigée, jeta les républicains dans le plus grand
+désordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour éviter un
+désastre; mais sa division, après avoir perdu ses bagages et son
+artillerie, se retira pêle-mêle à Luçon. Cet échec pouvait nuire au plan
+projeté, parce que la désorganisation de l'une des colonnes laissait un
+vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les représentans
+firent les efforts les plus actifs pour la réorganiser, et on envoya des
+courriers à Rossignol, afin de le prévenir de l'événement.
+
+Tous les Vendéens étaient dans ce moment réunis aux Herbiers, autour du
+généralissime d'Elbée. La division était parmi eux comme chez leurs
+adversaires, car le coeur humain est partout le même, et la nature ne
+réserve pas le désintéressement et les vertus pour un parti, en laissant
+exclusivement à l'autre l'orgueil, l'égoïsme et les vices. Les chefs
+vendéens se jalousaient entre eux comme les chefs républicains. Les
+généraux avaient peu de considération pour le conseil supérieur, qui
+affectait une espèce de souveraineté. Possédant la force réelle, ils
+n'étaient nullement disposés à céder le commandement à un pouvoir qui ne
+devait qu'à eux-mêmes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le
+généralissime d'Elbée, et prétendaient que Bonchamps eût été mieux fait
+pour leur commander à tous. Charette, de son côté, voulait rester seul
+maître de la Basse-Vendée. Ils étaient donc peu disposés à s'entendre, et à
+concerter un plan en opposition à celui des républicains. Une dépêche
+interceptée venait de leur faire connaître les projets de leurs ennemis.
+Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui révélait des
+pensées profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de résister
+long-temps aux forces de la république réunies dans la Vendée; qu'il était
+pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, où l'on serait
+éternellement enseveli, sans connaître les coalisés et sans être connu
+d'eux; en conséquence il soutint qu'au lieu de s'exposer à être détruit,
+il valait mieux sortir en colonne serrée de la Vendée, et s'avancer dans la
+Bretagne où l'on était désiré, et où la république ne s'attendait pas à
+être frappée. Il conseilla de marcher jusques aux côtes de l'Océan, de
+s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
+prince émigré, de se reporter de là sur Paris, et de faire ainsi une guerre
+offensive et décisive. Cet avis, qu'on prête à Bonchamps, ne fut pas suivi
+des Vendéens, dont les vues étaient toujours aussi bornées, et qui avaient
+toujours une aussi grande répugnance à quitter leur sol. Leurs chefs ne
+songèrent qu'à se partager le pays en quatre portions, pour y régner
+individuellement. Charette eut la Basse-Vendée, M. de Bonchamps les bords
+de la Loire du côté d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du
+Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgée du Poitou. M. d'Elbée
+conserva son titre inutile de généralissime, et le conseil supérieur son
+autorité fictive.
+
+Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudières une forte
+réserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour protéger Nantes, et
+achemina la colonne de Mayence vers Léger. Pendant ce temps l'ancienne
+armée de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la
+Basse-Vendée par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre à Léger
+avec la colonne de Mayence.
+
+Ces mouvemens, dirigés par Canclaux, s'exécutèrent sans obstacles. La
+colonne de Mayence, dont Kléber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet
+le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kléber, à
+l'avant-garde, aussi loyal qu'héroïque, faisait camper ses troupes hors des
+villages pour empêcher les dévastations. «En passant, dit-il, devant le
+beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des échappées
+de vue aussi agréables que multipliées. Sur une prairie immense erraient au
+hasard de nombreux troupeaux abandonnés à eux-mêmes. Je ne pus m'empêcher
+de gémir sur le sort de ces infortunés habitans, qui, égarés et fanatisés
+par leurs prêtres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses
+pour courir à une destruction certaine.» Kléber fit des efforts continuels
+pour protéger le pays contre les soldats, et réussit le plus souvent. Une
+commission civile avait été jointe à l'état-major pour faire exécuter le
+décret du 1er août, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la
+population ailleurs. Il était défendu aux soldats de mettre le feu; et ce
+n'était que d'après les ordres des généraux et de la commission civile,
+que les moyens de destruction devaient être employés.
+
+On était arrivé le 14 à Léger, et la colonne de Mayence s'y était réunie à
+celle de Brest, commandée par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des
+Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'était avancée à Saint-Fulgent,
+suivant le plan convenu, et donnait déjà la main à l'armée de Canclaux.
+Celle de Luçon, retardée un moment par sa défaite à Chantonay, était
+demeurée en arrière; mais, grâce au zèle des représentans qui lui avaient
+donné un nouveau général, Beffroy, elle s'était reportée en avant. Celle de
+Niort se trouvait à la Châtaigneraie. Ainsi, quoique le mouvement général
+eût été retardé d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne
+fût arrivé que le 14 à Léger, où il aurait dû se trouver le 12, le retard
+étant commun à toutes les colonnes, l'ensemble n'en était pas détruit, et
+on pouvait poursuivre l'exécution du plan de campagne. Mais, dans cet
+intervalle de temps, la nouvelle de la défaite essuyée par la division de
+Luçon était arrivée à Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'état-major
+avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivât de semblables accidens
+aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la
+force, ils décidèrent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs
+premiers postes. Cet ordre était des plus imprudens; cependant il n'était
+pas donné de mauvaise foi, et dans l'intention de découvrir Canclaux et
+d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on était
+très disposé, au moindre obstacle, à le juger impossible, et à
+l'abandonner. C'est là sans doute ce qui détermina l'état-major de Saumur à
+ordonner le mouvement rétrograde des colonnes de Niort, de Luçon et des
+Sables.
+
+Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progrès; il avait
+attaqué Montaigu sur trois points: Kléber, par la route de Nantes,
+Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Servière, et Beysser, par celle de
+Saint-Fulgent, s'y étaient précipités à la fois, et en avaient bientôt
+délogé l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore
+agir Rossignol, il résolut de s'arrêter, et de se borner à des
+reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.
+
+Canclaux s'établit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser à Montaigu,
+et porta Kléber avec l'avant-garde à Torfou. On était là le 18. Le
+contre-ordre donné de Saumur était arrivé à la division de Niort, et avait
+été communiqué aux deux autres divisions de Luçon et des Sables;
+sur-le-champ elles s'étaient retirées, et avaient jeté, par leur mouvement
+rétrograde, les Vendéens dans l'étonnement, et Canclaux dans le plus grand
+embarras. Les Vendéens étaient environ cent mille sous les armes. Un nombre
+immense d'entre eux se trouvait du côté de Vihiers et de Chemillé, en face
+des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considérable encore du
+côté de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de
+Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'était l'armée de Mayence
+qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les
+exposait à recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en était rien,
+et les Vendéens étaient partout debout en assez grand nombre pour occuper
+les républicains sur tous les points. Ce jour même, loin de se jeter sur
+les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbée et Lescure
+quittaient la Haute-Vendée pour joindre l'armée de Mayence.
+
+Par une singulière complication d'événemens, Rossignol, en apprenant les
+succès de Canclaux, qui avait pénétré jusqu'au centre de la Vendée,
+contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint à ses colonnes de
+se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placées à sa
+portée, agissent les premières, et escarmouchent, l'une à Doué, l'autre aux
+ponts de Cé. Les avantages sont balancés. Le 18, celle de Saumur, commandée
+par Santerre, veut s'avancer de Vihiers à un petit village nommé Coron.
+Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
+dispositions, accumulées confusément dans les rues de ce village qui était
+dominé. Santerre veut réparer cette faute et faire reculer les troupes pour
+les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de
+Rossignol, s'attribuait une autorité supérieure, reproche à Santerre
+d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendéens fondent
+sur les républicains, un horrible désordre se communique à toute la
+division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent levé avec
+le tocsin; ceux-ci se débandent; tout est entraîné et fuit confusément, de
+Coron à Vihiers, à Doué et à Saumur. Le lendemain 19, les Vendéens marchent
+contre la division d'Angers, commandée par Duhoux. Aussi heureux que la
+veille, ils repoussent les républicains jusqu'au-delà d'Érigné, et
+s'emparent de nouveau des ponts de Cé.
+
+Du côté de Canclaux, on se bat avec la même activité. Le même jour, vingt
+mille Vendéens, placés aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de
+Kléber, composée tout au plus de deux mille hommes. Kléber se place au
+milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le
+terrain sur lequel il se bat est un chemin dominé par des hauteurs; malgré
+le désavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermeté.
+Cependant, une pièce d'artillerie ayant été démontée, un peu de confusion
+se répand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la première fois.
+A cette vue, Kléber, pour arrêter l'ennemi, place un officier avec quelques
+soldats auprès d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_.
+Ils exécutent cet ordre avec un admirable héroïsme. Sur ces entrefaites, le
+corps de bataille arrive, et rétablit le combat; les Vendéens sont enfin
+repoussés bien loin, et punis de leur avantage passager.
+
+Tous ces événemens s'étaient passés le 19; l'ordre de se reporter en avant,
+qui avait si mal réussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'était
+pas encore parvenu, à cause des distances, aux colonnes de Luçon et de
+Niort. Beysser était toujours à Montaigu, formant la droite de Canclaux et
+se trouvant découvert. Canclaux voulant mettre Beysser à l'abri, lui
+ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il
+enjoignit à Kléber de s'avancer du côté de Beysser pour protéger son
+mouvement. Beysser, trop négligent, avait laissé sa colonne mal gardée dans
+Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient anéantie
+sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniâtreté, arrêtèrent
+la rapidité de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages
+furent perdus, et les débris de cette colonne coururent à Nantes, où ils
+furent reçus par la brave réserve laissée pour protéger la place. Canclaux
+résolut alors de rétrograder, pour ne pas rester en flèche dans le pays,
+exposé à tous les coups des Vendéens. Il se replia en effet sur Nantes avec
+ses braves Mayençais, qui ne furent pas entamés, grâce à leur attitude
+imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se réunir à MM.
+d'Elbée et de Bonchamps, dans la poursuite des républicains.
+
+La cause qui empêcha le succès de cette nouvelle expédition sur la Vendée
+est évidente. L'état-major de Saumur avait été mécontent du plan qui
+adjugeait la colonne de Mayence à Canclaux; l'échec du 5 septembre fut pour
+lui un prétexte suffisant de se décourager, et de renoncer à ce plan. Un
+contre-ordre fut aussitôt donné aux colonnes des Sables, de Luçon et de La
+Rochelle. Canclaux, qui s'était avancé avec succès, se trouva ainsi
+découvert, et l'échec de Torfou rendit sa position encore plus difficile.
+Cependant l'armée de Saumur, en apprenant ses progrès, marcha de Saumur et
+d'Angers, à Vihiers et Chemillé, et si elle ne s'était pas si tôt débandée,
+il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empêché le succès
+définitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude à renoncer au plan
+proposé, la mauvaise organisation des nouvelles levées, et la puissance
+des Vendéens, qui étaient plus de cent mille sous les armes, furent les
+causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de
+l'état-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces
+revers était funeste, car la nouvelle résistance de la Vendée réveillait
+toutes les espérances des contre-révolutionnaires, et aggravait
+singulièrement les périls de la république. Enfin, si les armées de Brest
+et de Mayence n'en étaient pas ébranlées, celle de La Rochelle se trouvait
+encore une fois désorganisée, et tous les contingens, provenant de la levée
+en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
+découragement.
+
+Les deux partis de l'armée s'empressèrent aussitôt de s'accuser.
+Philippeaux, toujours plus ardent, écrivit au comité de salut public une
+lettre bouillante d'indignation, où il attribua à une trahison le
+contre-ordre donné aux colonnes de l'armée de la Rochelle. Choudieu et
+Richard, commissaires à Saumur, écrivirent des réponses aussi injurieuses,
+et Ronsin courut auprès du ministère et du comité de salut public pour
+dénoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des
+masses trop fortes dans la Basse-Vendée, avait rejeté sur la Haute-Vendée
+toute la population insurgée, et avait amené la défaite des colonnes de
+Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
+répondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et dénonça à la
+fois les deux armées de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes
+suspects et malintentionnés. Ainsi s'envenimait toujours davantage la
+querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la
+guerre régulière.
+
+L'inconcevable déroute de Menin, l'inutile et meurtrière tentative sur
+Pirmasens, les défaites aux Pyrénées-Orientales, la fâcheuse issue de la
+nouvelle expédition sur la Vendée, furent connues à Paris presque en même
+temps, et y causèrent la plus funeste impression. Ces nouvelles se
+répandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la
+crainte excita la violence. On a déjà vu que les plus ardens agitateurs se
+réunissaient aux Cordeliers, où l'on s'imposait encore moins de réserve
+qu'aux Jacobins, et qu'ils régnaient au ministère de la guerre sous le
+faible Bouchotte. Vincent était leur chef à Paris, comme Ronsin dans la
+Vendée, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes
+accoutumées. Placés au-dessous de la convention, ils auraient voulu écarter
+son autorité incommode, qu'ils rencontraient aux armées dans la personne
+des représentans, et à Paris dans le comité de salut public. Les
+représentans en mission ne leur laissaient pas exécuter les mesures
+révolutionnaires avec toute la violence qu'ils désiraient y mettre; le
+comité de salut public, réglant souverainement toutes les opérations
+suivant des vues plus élevées et plus impartiales, les contrariait sans
+cesse, et il était de tous les obstacles celui qui les gênait le plus;
+aussi leur venait-il souvent à l'esprit de faire établir le nouveau pouvoir
+exécutif, d'après le mode adopté par la constitution.
+
+La mise en vigueur de la constitution, souvent et méchamment demandée par
+les aristocrates, avait de grands périls. Elle exigeait de nouvelles
+élections, remplaçait la convention par une autre assemblée, nécessairement
+inexpérimentée, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions à la
+fois. Les révolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient
+pas le renouvellement de la représentation nationale, mais réclamaient
+l'exécution de la constitution en ce qui convenait à leurs vues. Placés
+presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
+ministère constitutionnel, qui devait être indépendant du pouvoir
+législatif, et par conséquent du comité de salut public. Vincent eut donc
+l'audace de faire rédiger une pétition aux Cordeliers, pour demander
+l'organisation du ministère constitutionnel, et le rappel des députés en
+mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et déjà
+rangé parmi ceux dont l'énergie semblait se ralentir, s'y opposa vainement,
+et la pétition fut adoptée, à un article près, celui qui demandait le
+rappel des représentans en mission. L'utilité de ces représentans était si
+évidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel
+contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
+pétition provoqua beaucoup de tumulte à Paris, et compromit sérieusement
+l'autorité naissante du comité de salut public.
+
+Outre ces adversaires violens, ce comité en avait encore d'autres parmi les
+nouveaux modérés, qu'on accusait de reproduire le système des girondins, et
+de contrarier l'énergie révolutionnaire. Fortement prononcés contre les
+cordeliers, les jacobins, les désorganisateurs des armées, ils ne cessaient
+de faire leurs plaintes au comité, et lui reprochaient même de ne pas se
+déclarer assez fortement contre les anarchistes.
+
+Le comité avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commençaient à
+se former. Suivant l'usage, ces partis profitèrent des événemens malheureux
+pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses opérations, les
+critiquèrent chacun à sa manière.
+
+La déroute du 15 à Menin était déjà connue; les derniers revers de la
+Vendée commençaient à l'être confusément. On parlait vaguement d'une
+défaite à Coron, à Torfou, à Montaigu. Thuriot, qui avait refusé d'être
+membre du comité de salut public, et qu'on accusait d'être l'un des
+nouveaux modérés, s'éleva, au commencement de la séance, contre les
+intrigans, les désorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des
+subsistances, de nouvelles propositions extrêmement violentes. «Nos comités
+et le conseil exécutif, dit-il, sont harcelés, cernés par un ramas
+d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
+productif. Oui, le temps est venu où il faut chasser ces hommes de rapine
+et d'incendie, qui croient que la révolution s'est faite pour eux, tandis
+que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
+humain.» Les propositions combattues par Thuriot sont repoussées. Briez,
+l'un des commissaires envoyés à Valenciennes, lit alors un mémoire critique
+sur les opérations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une
+guerre lente et peu convenable au génie français, qu'on s'est toujours
+battu en détail, par petites masses, et que c'est dans ce système qu'il
+faut chercher la cause des revers qu'on a essuyés. Ensuite, sans attaquer
+ouvertement le comité de salut public, il paraît insinuer que ce comité n'a
+pas tout fait connaître à la convention, et que, par exemple, il y avait
+eu près de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu être
+enlevé et qui ne l'avait pas été. La convention, après avoir entendu Briez,
+l'adjoint au comité de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles
+détaillées de la Vendée, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces détails
+alarmans excitent un élan général. «Au lieu de nous intimider, s'écrie un
+des membres, jurons de sauver la république!» A ces mots, l'assemblée
+entière se lève, et jure encore une fois de sauver la république, quels que
+soient les périls qui la menacent. Les membres du comité de salut public,
+qui n'étaient point encore arrivés, entrent dans ce moment. Barrère, le
+rapporteur ordinaire, prend la parole. «Tout soupçon dit-il, dirigé contre
+le comité de salut public, serait une victoire remportée par Pitt. Il ne
+faut pas donner à nos ennemis le trop grand avantage de déconsidérer
+nous-mêmes le pouvoir chargé de nous sauver.» Barrère fait ensuite
+connaître les mesures prises par le comité. «Depuis plusieurs jours,
+continue-t-il, le comité avait lieu de soupçonner que de graves fautes
+avaient été commises à Dunkerque, où l'on aurait pu exterminer jusqu'au
+dernier des Anglais, et à Menin, où aucun effort n'avait été fait pour
+arrêter les étranges effets de la terreur panique. Le comité a destitué
+Houchard, ainsi que le général divisionnaire Hédouville, qui n'a pas fait
+à Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces
+deux généraux; le comité va ensuite faire épurer tous les états-majors et
+toutes les administrations des armées; il a mis les flottes sur un pied qui
+leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit
+mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau système d'attaque en masse;
+enfin, c'est dans Rome même qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes,
+débarquant en Angleterre, iront étouffer à Londres le système de Pitt.
+C'est donc à tort que l'on a accusé le comité de salut public; il n'a pas
+cessé de mériter la confiance que la convention lui a jusqu'ici témoignée.»
+
+Robespierre prend alors la parole: «Depuis long-temps, dit-il, on s'attache
+à diffamer la convention et le comité dépositaire de sa puissance. Briez,
+qui aurait dû mourir à Valenciennes, en est lâchement sorti, pour venir à
+Paris servir Pitt et la coalition, en déconsidérant le gouvernement. Ce
+n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance.
+Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa décision
+à l'égard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre.» Des applaudissemens
+accueillent cette demande; on décide que Briez ne sera pas joint au comité
+de salut public, et on déclare par acclamation que ce comité conserve
+toute la confiance de la convention nationale.
+
+Les modérés étaient dans la convention, et ils venaient d'être repoussés,
+mais les adversaires les plus redoutables du comité, c'est-à-dire les
+révolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers.
+C'était surtout de ces derniers qu'il fallait se défendre. Robespierre se
+rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il développa la
+conduite du comité, il le justifia des doubles attaques des modérés et des
+exagérés, et fit sentir le danger des pétitions tendant à demander la
+formation du ministère constitutionnel. «Il faut, dit-il, qu'un
+gouvernement quelconque succède à celui que nous avons détruit; le système
+d'organiser en ce moment le ministère constitutionnel n'est autre chose que
+celui de chasser la convention elle-même, et de décomposer le pouvoir en
+présence des armées ennemies. Pitt peut seul être l'auteur de cette idée.
+Ses agens l'ont propagée, ils ont séduit les patriotes de bonne foi; et le
+peuple crédule et souffrant, toujours enclin à se plaindre du gouvernement,
+qui ne peut remédier à tous ses maux, est devenu l'écho fidèle de leurs
+calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'écrie Robespierre,
+trop sincères pour être gagnés, trop éclairés pour être séduits, vous
+défendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comité de salut
+public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous
+il triomphera de toutes les menées des ennemis du peuple.»
+
+Robespierre fut applaudi, et tout le comité dans sa personne. Les
+cordeliers furent ramenés à l'ordre, leur pétition oubliée; et l'attaque de
+Vincent, repoussée victorieusement, n'eut aucune conséquence.
+
+Cependant il devenait urgent de prendre un parti à l'égard de la nouvelle
+constitution. Céder la place à de nouveaux révolutionnaires, équivoques,
+inconnus, probablement divisés parce qu'ils seraient issus de toutes les
+factions vivant au-dessous de la convention, était dangereux. Il fallait
+donc déclarer à tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et
+qu'avant d'abandonner la république à elle même, et à l'action des lois
+qu'on lui avait données, on la gouvernerait révolutionnairement, jusqu'à ce
+qu'elle fût sauvée. De nombreuses pétitions avaient déjà engagé la
+convention à rester à son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la
+parole au nom du comité de salut public, proposa de nouvelles mesures de
+gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce
+tableau des sombres couleurs de son imagination mélancolique; et, avec le
+secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs très vrais, il
+produisit une espèce de terreur dans les esprits. Il présenta donc et fit
+adopter un décret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier
+article, le gouvernement de la France était déclaré _révolutionnaire_
+jusqu'à la paix; ce qui signifiait que la constitution était momentanément
+suspendue, et qu'une dictature extraordinaire était instituée jusqu'à
+l'expiration de tous les dangers. Cette dictature était conférée à la
+convention et au comité de salut public. «Le conseil exécutif, disait le
+décret, les ministres, les généraux, les corps constitués, sont placés sous
+la surveillance du comité de salut public, qui en rendra compte tous les
+huit jours à la convention.» Nous avons déjà expliqué comment la
+surveillance se changeait en autorité suprême, parce que les ministres, les
+généraux, les fonctionnaires, obligés de soumettre leurs opérations au
+comité, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par
+attendre tous les ordres du comité lui-même. On disait ensuite: «Les lois
+révolutionnaires doivent être exécutées rapidement. L'inertie du
+gouvernement étant la cause des revers, les délais pour l'exécution de ces
+lois seront fixés. La violation des délais sera punie comme un attentat à
+la liberté.» Des mesures sur les subsistances étaient ajoutées à ces
+mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
+Saint-Just. Le tableau général des subsistances, définitivement achevé,
+devait être envoyé à toutes les autorités. Le nécessaire des départemens
+devait être approximativement évalué, et garanti; quant au superflu de
+chacun d'eux, il était soumis aux réquisitions, soit pour les armées, soit
+pour les provinces qui n'avaient pas le nécessaire. Ces réquisitions
+étaient réglées par une commission des subsistances. Paris devait être
+comme une place de guerre approvisionnée pour un an, à l'époque du 1er mars
+suivant. Enfin, on décrétait qu'il serait institué un tribunal, pour
+vérifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manié les
+deniers publics.
+
+Par cette grande et importante déclaration, le gouvernement, composé du
+comité de salut public, du comité de sûreté générale, du tribunal
+extraordinaire, se trouvait complété et maintenu pendant la durée du
+danger. C'était déclarer la révolution en état de siége, et lui appliquer
+les lois extraordinaires de cet état, pendant tout le temps qu'il durerait.
+On ajouta à ce gouvernement extraordinaire diverses institutions réclamées
+depuis long-temps, et devenues inévitables. On demandait une armée
+révolutionnaire, c'est-à-dire une force chargée spécialement de faire
+exécuter les ordres du gouvernement dans l'intérieur. Elle était décrétée
+depuis long-temps; elle fut enfin organisée par un nouveau décret[1]. On la
+composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se
+déplacer, et se rendre de Paris dans les villes où sa présence serait
+nécessaire, et y demeurer en garnison aux dépens des habitans les plus
+riches. Les cordeliers en voulaient une par département; mais on s'y opposa
+en disant que ce serait revenir au fédéralisme que de donner à chaque
+département une force individuelle. Les mêmes cordeliers demandaient en
+outre qu'on fît suivre les détachemens de l'armée révolutionnaire d'une
+guillotine portée sur des roues. Toutes les idées surgissent dans l'esprit
+du peuple quand il se donne carrière. La convention repoussa toutes ces
+demandes, et s'en tint à son décret. Bouchotte, chargé de composer cette
+armée, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et
+prêts à se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit
+l'état-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin à
+la Vendée et à Rossignol, pour le mettre à la tête de cette armée
+révolutionnaire. Il soumit la liste de cet état-major aux jacobins, et fit
+subir à chaque officier l'épreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut
+confirmé par le ministre sans avoir été approuvé par la société.
+
+A l'institution de l'armée révolutionnaire, on ajouta enfin la loi des
+suspects, si souvent demandée, et résolue en principe le même jour que la
+levée en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organisé de manière à
+frapper sur de simples probabilités, ne rassurait pas assez l'imagination
+révolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas
+envoyer à la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de
+s'assurer de leurs personnes. Le décret qui mettait les aristocrates hors
+la loi était trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la
+simple dénonciation des comités révolutionnaires, un individu déclaré
+suspect pût être sur-le-champ jeté en prison. On décréta, en effet,
+l'arrestation provisoire, jusqu'à la paix, de tous les individus
+suspects[2]. Étaient considérés comme tels: 1º ceux qui, soit par leur
+conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits,
+s'étaient montrés partisans de la tyrannie du fédéralisme, et ennemis de la
+liberté; 2º ceux qui ne pourraient pas justifier de la manière prescrite
+par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit
+de leurs devoirs civiques; 3º ceux à qui il avait été refusé des
+certificats de civisme; 4º les fonctionnaires publics suspendus ou
+destitués de leurs fonctions par la convention nationale et par ses
+commissaires; 5º les ci-devant nobles, les maris, femmes, pères, mères,
+fils ou filles, frères ou soeurs, et agens d'émigrés, qui n'avaient pas
+constamment manifesté leur attachement à la révolution; 6º ceux qui avaient
+émigré dans l'intervalle du 1er juillet 1789 à la publication de la loi du
+8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentrés en France dans les délais
+déterminés.
+
+Les détenus devaient être enfermés dans les maisons nationales, et gardés à
+leurs frais. On leur accordait la faculté de transporter dans ces maisons
+les meubles dont ils auraient besoin. Les comités chargés de prononcer
+l'arrestation ne le pouvaient qu'à la majorité, et à la charge d'envoyer au
+comité de sûreté générale la liste des suspects et les motifs de chaque
+arrestation. Leurs fonctions étant dès cet instant fort difficiles et
+presque continues, devinrent pour les membres une espèce de profession
+qu'il fallut solder. Ils reçurent dès lors un traitement à titre
+d'indemnité.
+
+A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en
+fut ajouté une dernière qui rendait cette loi des suspects encore plus
+redoutable: ce fut la révocation du décret qui défendait les visites
+domiciliaires pendant la nuit. Dès cet instant, chaque citoyen poursuivi
+fut menacé à toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En
+s'enfermant pendant le jour dans des cages ingénieuses et très étroites que
+le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculté de
+respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les
+arrestations, multipliées jour et nuit, remplirent bientôt toutes les
+prisons de la France.
+
+Les assemblées de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple
+n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions
+révolutionnaires n'étaient plus soutenues. On décida, sur la proposition
+expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblées n'auraient plus
+lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y
+assister recevrait quarante sous par séance. C'était le moyen le plus
+assuré d'avoir le peuple, en ne le réunissant pas trop souvent, et en
+payant sa présence. Les révolutionnaires ardens furent irrités de ce qu'on
+mettait des bornes à leur zèle, en limitant à deux par semaine les séances
+des sections. Ils firent donc une pétition fort vive pour se plaindre de ce
+qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empêchant de se réunir
+toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur
+de cette nouvelle pétition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus
+de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirées par la fermentation
+révolutionnaire.
+
+Ainsi, la machine était complète sous les deux rapports les plus importans
+dans un état menacé, la guerre et la police. Dans la convention, un comité
+dirigeait les opérations militaires, choisissait les généraux et les agens
+de toute espèce, et pouvait, par le décret de la réquisition permanente,
+disposer à la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par
+lui-même, ou par les représentans envoyés en mission. Sous ce comité, le
+comité dit de sûreté générale avait la direction de la haute police, et se
+servait pour sa surveillance des comités révolutionnaires institués dans
+chaque commune. Les individus légèrement soupçonnés d'hostilité, ou même
+d'indifférence, étaient enfermés; d'autres, plus gravement compromis,
+étaient frappés par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en
+petit nombre, car ce tribunal n'avait prononcé jusqu'alors que peu de
+condamnations. Une armée spéciale, véritable colonne mobile ou gendarmerie
+de ce régime, faisait exécuter les ordres du gouvernement, et enfin le
+peuple, payé pour se rendre dans les sections, était toujours prêt à le
+soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comité de salut
+public. Maître absolu, ayant le moyen de requérir toutes les richesses,
+pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou à
+l'échafaud, ou dans les cachots, il était investi, pour la défense de la
+révolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la vérité, il lui
+fallait, tous les huit jours, rendre compte à la convention de ses travaux,
+mais ce compte était toujours approuvé, car l'opinion critique ne
+s'exerçait qu'aux Jacobins, dont il était maître depuis que Robespierre en
+faisait partie. Il n'y avait en opposition à cette puissance que les
+modérés, restés en deçà, et les nouveaux exagérés, portés au-delà, mais peu
+à craindre les uns et les autres.
+
+On a vu que déjà Robespierre et Carnot avaient été attachés au comité de
+salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades.
+Robespierre y avait apporté sa puissante influence, et Carnot sa science
+militaire. La convention voulut adjoindre à Robespierre Danton, son
+collègue et son rival en renommée; mais celui-ci, fatigué de travaux, peu
+propre à des détails d'administration, dégoûté d'ailleurs par les calomnies
+des partis, ne voulait plus être d'aucun comité. Il avait déjà bien assez
+fait pour la révolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours
+de danger; il avait fourni la première idée du tribunal révolutionnaire,
+de l'armée révolutionnaire, de la réquisition permanente, de l'impôt sur
+les riches, et des quarante sous alloués par séance aux membres des
+sections; il était l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues
+cruelles par l'exécution, donnaient néanmoins à la révolution cette énergie
+qui la sauva. A cette époque, Danton commençait à n'être plus aussi
+nécessaire, car depuis la première invasion des Prussiens on s'était fait
+du danger une espèce d'habitude. Les vengeances qui se préparaient contre
+les girondins lui répugnaient; il venait d'épouser une jeune femme dont il
+était épris, et qu'il avait dotée avec l'or de la Belgique, au dire de ses
+ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat
+au conseil; il était atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie
+inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un congé pour
+aller à Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait
+passionnément. On lui avait conseillé cette retraite momentanée comme un
+moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la révolution pouvait
+désormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'énergie suffisaient,
+et il se proposait de revenir, après la victoire, faire entendre sa voix
+puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine
+illusion de la paresse et du découragement! Abandonner pour deux mois,
+pour un seul, une révolution si rapide, c'était devenir pour elle étranger
+et impuissant.
+
+Danton refusa donc d'entrer au comité de salut public, et obtint un congé;
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comité, et y
+apportèrent, l'un son caractère froid et implacable, et l'autre sa fougue
+et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comité de sûreté générale
+fut réformé. De dix-huit membres on le réduisit à neuf, reconnus les plus
+sévères.
+
+Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la manière la plus forte,
+un redoublement d'énergie se manifestait dans toutes les résolutions. Les
+grandes mesures prises au mois d'août n'avaient pas encore produit leurs
+résultats. La Vendée, quoique attaquée suivant un plan régulier, avait
+résisté; l'échec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la
+victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme
+révolutionnaire inspira cette idée, que la volonté avait, à la guerre comme
+partout, une influence décisive, et, pour la première fois, il fut enjoint
+à une armée de vaincre dans un temps donné.
+
+On voyait tous les dangers de la république dans la Vendée. «Détruisez la
+Vendée, avait dit Barrère, Valenciennes et Condé ne seront plus au pouvoir
+de l'Autrichien. Détruisez la Vendée, l'Anglais ne s'occupera plus de
+Dunkerque. Détruisez la Vendée, le Rhin sera délivré des Prussiens.
+Détruisez la Vendée, l'Espagne se verra harcelée, conquise par les
+méridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet.
+Détruisez la Vendée, et une partie de cette armée de l'intérieur va
+renforcer cette courageuse armée du Nord, si souvent trahie, si souvent
+désorganisée. Détruisez la Vendée, Lyon ne résistera plus, Toulon
+s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille
+se relèvera à la hauteur de la révolution républicaine. Enfin, chaque coup
+que vous porterez à la Vendée retentira dans les villes rebelles, dans les
+départemens fédéralistes, sur les frontières envahies!... La Vendée et
+encore la Vendée!... C'est là qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre,
+avant l'hiver, avant l'impraticabilité des routes, avant que les brigands
+trouvent l'impunité dans le climat et dans la saison.
+
+«Le comité, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles
+tous les vices de la Vendée:
+
+«Trop de représentans;
+
+«Trop de division morale;
+
+«Trop de divisions militaires;
+
+«Trop d'indiscipline dans les succès;
+
+«Trop de faux rapports dans le récit des événemens;
+
+«Trop d'avidité, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des
+administrateurs.»
+
+A la suite de cet exposé, la convention réduisit le nombre des représentans
+en mission, réunit les deux armées de Brest et de La Rochelle en une seule,
+dite armée de l'Ouest, et en donna le commandement, non à Rossignol, non à
+Canclaux, mais à Léchelle, général de brigade dans la division de Luçon.
+Enfin, elle détermina le jour auquel la guerre de la Vendée devrait être
+finie, et ce jour était le 20 octobre. Voici la proclamation qui
+accompagnait le décret[3]:
+
+LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMÉE DE L'OUEST
+
+«Soldats de la liberté, il faut que les brigands de la Vendée soient
+exterminés avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige;
+l'impatience du peuple français le commande; son courage doit l'accomplir.
+La reconnaissance nationale attend à cette époque tous ceux dont la valeur
+et le patriotisme auront affermi sans retour la liberté et la république.»
+
+Des mesures non moins promptes et non moins énergiques furent prises à
+l'égard de l'armée du Nord, pour réparer l'échec de Menin, et décider de
+nouveaux succès. Houchard destitué fut arrêté. Le général Jourdan, qui
+avait commandé le centre à Hondschoote, fut nommé général en chef de
+l'armée du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de réunir à Guise
+des masses considérables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y
+avait qu'un cri contre les attaques de détail. Sans juger le plan ni les
+opérations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'était pas
+battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux
+approprié, disait-on, à l'impétuosité du caractère français. Carnot était
+parti pour se rendre à Guise auprès de Jourdan, et mettre à exécution un
+nouveau système de guerre tout révolutionnaire. On venait d'adjoindre trois
+nouveaux commissaires à Dubois-Crancé, pour faire des levées en masse, et
+les précipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au système des
+attaques méthodiques, et de donner l'assaut à la ville rebelle. Ainsi
+partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne.
+
+Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'énergie; le procès de Custine,
+trop différé au gré des jacobins, était enfin commencé, et conduit avec
+toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun
+général en chef n'avait encore paru sur l'échafaud; on était impatient de
+frapper une tête élevée, et de faire fléchir les chefs des armées devant
+l'autorité populaire; on voulait surtout que quelqu'un des généraux expiât
+la défection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses
+sentimens faisaient considérer comme un autre Dumouriez. On avait saisi,
+pour arrêter Custine, le moment où, chargé du commandement de l'armée du
+Nord, il était venu momentanément à Paris concerter ses opérations avec le
+ministère. On le jeta d'abord en prison, et bientôt on demanda et on obtint
+le décret de sa translation au tribunal révolutionnaire.
+
+Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Chargé d'une division
+de l'armée, il avait trouvé Spire et Worms mal surveillés, parce que les
+coalisés, pressés de marcher sur la Champagne, avaient tout négligé sur
+leurs ailes et sur leurs derrières. Des patriotes allemands, accourus de
+tous côtés, lui offraient leurs villes; il s'avança, prit Spire, Worms,
+qu'on lui livra, négligea Manheim, qui était sur sa route, par ménagement
+pour la neutralité de l'électeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y
+entrer aisément. Il arriva enfin à Mayence, s'en empara, réjouit la France
+de ses conquêtes inattendues, et se fit conférer un commandement qui le
+rendait indépendant de Biron. Dans ce même moment, Dumouriez venait de
+repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann était
+vers Trêves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'à Coblentz, se
+réunir à Kellermann, et se rendre ainsi maître de la rive du fleuve. Toutes
+les raisons se réunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz
+appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi;
+on ne sait jusqu'où il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin.
+Peut-être aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'intérieur de
+l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'était figuré, en
+le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur
+le territoire ennemi et au-delà du Rhin, plut davantage à l'imagination et
+à la vanité de Custine. Il courut à Francfort lever des contributions, et
+exercer des vexations impolitiques. Là, les sollicitations l'entourèrent de
+nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques à Cassel, au milieu de la
+Hesse électorale, prendre le trésor de l'électeur. Les avis plus sages du
+gouvernement français l'engageaient à revenir sur le Rhin, et à marcher
+vers Coblentz. Mais il n'écoutait rien, et rêvait une révolution en
+Allemagne.
+
+Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si
+l'électeur rompait la neutralité, ses derrières seraient menacés par
+Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne
+l'osait pas. Sur le point d'être attaqué à Francfort, où il ne pouvait
+tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du
+Rhin, pour ne point abandonner ses prétendues conquêtes, et ne pas
+s'engager dans les opérations des autres chefs en descendant vers Coblentz.
+Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort,
+fut rejeté sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non,
+y jeta quelque artillerie prise à Strasbourg, n'y donna que très tard
+l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces
+incertitudes par les Prussiens, s'éloigna de Mayence, et saisi de terreur,
+se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la
+Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Placé sur le Haut-Rhin
+avec une armée assez considérable, il aurait pu marcher sur Mayence, et
+mettre les assiégeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin,
+honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut
+battu, et se rendit à regret à l'armée du Nord, où il acheva de se perdre
+par des propos modérés et par un conseil très sage, celui de laisser
+l'armée se réorganiser dans le camp de César, au lieu de la faire battre
+inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carrière de Custine.
+Il y avait là beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commença son
+procès, et on appela, pour déposer, des représentans envoyés en mission,
+des agens du pouvoir exécutif, ennemis opiniâtres des généraux, des
+officiers mécontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de
+Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous
+Bouchotte. C'était une cohue d'accusateurs accumulant des reproches
+injustes et contradictoires, des reproches tout à fait étrangers à une
+véritable critique militaire, mais fondés sur des malheurs accidentels,
+dont le général n'était pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer.
+Custine répondait avec une certaine véhémence militaire à toutes ces
+accusations, mais il était accablé. Des jacobins de Strasbourg lui disaient
+qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui
+en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'était impossible. Un
+Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.
+Custine s'excusait en alléguant la neutralité de l'électeur et les
+difficultés du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de
+Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer à
+lui, et qu'il n'avait pas consenti à occuper, l'accusaient à la fois. Quant
+au refus de marcher sur Coblentz, il se défendait mal, et calomniait
+Kellermann, qui, disait-il, avait refusé de le seconder; quant au refus de
+prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les
+imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les
+satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singulière,
+tandis qu'on le blâmait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer
+telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir
+pillé les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions nécessaires pour
+résister aux Prussiens, et d'y avoir exposé la garnison française à être
+massacrée. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui déposaient
+contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyauté que de
+raison. Eût-il laissé vingt mille hommes à Francfort, il n'aurait pas pu y
+tenir, disait Merlin; il aurait dû se retirer à Mayence, et son seul tort
+était de ne l'avoir pas fait assez tôt. Mais à Mayence, ajoutaient une
+foule d'autres témoins, il n'avait fait aucun des préparatifs nécessaires;
+il n'avait amassé ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncelé que
+l'artillerie dont il avait dépouillé Strasbourg, pour la livrer aux
+Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux députés. Custine
+prouvait qu'il avait donné les ordres pour les approvisionnemens; que
+l'artillerie était à peine suffisante, et qu'elle n'avait pas été
+inutilement accumulée pour être livrée. Merlin appuyait toutes les
+assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'était sa
+retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la
+garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans réponse.
+On lui reprochait ensuite d'avoir brûlé les magasins de Spire, en se
+retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligée, il valait
+mieux brûler les magasins que de les laisser à l'ennemi. On l'accusait
+d'avoir fait fusiller des volontaires à Spire pour cause de pillage: à quoi
+il répondait que la convention avait approuvé sa conduite. On l'accusait
+encore d'avoir particulièrement épargné les Prussiens, d'avoir
+volontairement exposé son armée à être battue le 15 mai, de s'être
+tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tenté de dégarnir
+Lille de son artillerie pour la porter au camp de César, d'avoir empêché
+qu'on secourût Valenciennes, de n'avoir pas opposé d'obstacle au
+débarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les
+autres.--«Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez été
+triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,
+président des jacobins à Mayence, vous avez empêché la distribution du
+journal du Père Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armée,
+vous avez dit que Marat et Robespierre étaient des perturbateurs, vous
+vous êtes entouré d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu à votre
+table de bons républicains.» Ces reproches étaient mortels, et c'étaient
+les véritables griefs pour lesquels on le poursuivait.
+
+Le procès traîna en longueur; toutes les imputations étaient si vagues, que
+le tribunal hésitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui
+s'intéressaient à lui, avaient fait quelques démarches; car, à cette
+époque, bien que la crainte fût déjà grande, on osait témoigner encore
+quelque intérêt aux victimes. Aussitôt on dénonça aux Jacobins le tribunal
+révolutionnaire lui-même. «Il m'est douloureux, dit Hébert aux Jacobins,
+d'avoir à dénoncer une autorité qui était l'espoir des patriotes, qui
+d'abord avait mérité leur confiance, et qui bientôt en va devenir le fléau.
+Le tribunal révolutionnaire est sur le point d'innocenter un scélérat, en
+faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent
+toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comédienne dans cette
+ville, que l'était son père à la tête des armées, voit tout le monde et
+promet tout pour obtenir sa grâce.» Robespierre, de son côté, dénonça
+l'esprit de chicane et le goût des formalités qui s'était emparé du
+tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu dégarnir Lille,
+Custine méritait la mort. Vincent, l'un des témoins, avait vidé les
+cartons du ministère, et avait apporté les lettres et les ordres qu'on
+reprochait à Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes.
+Fouquier-Tinville en conclut un parallèle de Custine avec Dumouriez, qui
+perdit le malheureux général. Dumouriez, dit-il, s'était rapidement avancé
+en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer à
+l'ennemi, soldats, magasins, et représentans. De même Custine s'était
+rapidement avancé en Allemagne, avait abandonné nos soldats à Francfort, à
+Mayence, et avait voulu livrer avec cette dernière ville, vingt mille
+hommes, deux représentans, et toute notre artillerie qu'il avait méchamment
+extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il médisait de la convention et
+des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous prétexte de
+maintenir la discipline. A ce parallèle, le tribunal n'hésita plus. Custine
+justifia pendant deux heures ses opérations militaires. Tronçon-Ducoudray
+défendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le
+tribunal déclara le général coupable, à la grande joie des jacobins et des
+cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnèrent des signes bruyans
+de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas été condamné à
+l'unanimité. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre
+lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le président lui ayant demandé s'il
+n'avait rien à ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses
+défenseurs, il répondit: «Je n'ai plus de défenseurs, je meurs calme et
+innocent.»
+
+Il fut exécuté le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande
+bravoure, fut surpris à la vue de l'échafaud. Cependant il s'agenouilla au
+pied de l'échelle, fit une courte prière, se rassura, et reçut la mort avec
+courage. Ainsi finit cet infortuné général, qui ne manquait ni d'esprit ni
+de caractère, mais qui réunissait l'inconséquence à la présomption, et qui
+commit trois fautes capitales; la première, de sortir de sa véritable ligne
+d'opération, en se portant à Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y
+rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisième, de rester dans la plus
+timide inaction pendant le siége de Mayence. Cependant aucune de ces fautes
+ne méritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu
+infliger à Dumouriez, et qu'il n'avait pas mérité comme celui-ci par de
+grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les
+généraux, et le signal pour eux d'une obéissance absolue aux ordres du
+gouvernement révolutionnaire.
+
+Après cet acte de rigueur, les exécutions ne devaient plus s'arrêter; on
+renouvela l'ordre de hâter le procès de Marie-Antoinette. L'acte
+d'accusation des girondins, tant demandé et jamais rédigé, fut présenté à
+la convention. Saint-Just en était l'auteur. Des pétitions des jacobins
+vinrent obliger la convention à l'adopter. Il fut dirigé non-seulement
+contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en
+outre contre soixante-treize membres du côté droit, qui gardaient un
+silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient rédigé une
+protestation très connue contre les événemens du 31 mai et du 2 juin.
+Quelques montagnards forcenés voulaient l'accusation, c'est-à-dire la mort,
+contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre
+s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal
+révolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les
+soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la
+salle leur furent aussitôt interdites, les soixante-treize arrêtés, et
+injonction faite à Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins.
+Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre
+d'envoyer à la mort une partie de ses membres. A la vérité, elle ne pouvait
+plus différer, car les jacobins avaient fait cinq pétitions plus
+impérieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers décrets
+d'accusation.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 1: Du 3 septembre.]
+
+[Footnote 2: Ce décret célèbre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous
+le nom de _loi des suspects_.]
+
+[Footnote 3: Décret du 1er octobre.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+CONTINUATION DU SIÉGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DÉCRET TERRIBLE CONTRE
+LES LYONNAIS RÉVOLTÉS.--PROGRÈS DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE
+CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DÉBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES
+OPÉRATIONS EN VENDÉE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDÉENS
+AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ÉCHECS
+SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.
+
+
+Chaque revers réveillait l'énergie révolutionnaire, et cette énergie
+ramenait les succès. Il en avait toujours été ainsi pendant cette campagne
+mémorable. Depuis la défaite de Nerwinde jusqu'au mois d'août, une série
+continuelle de désastres avait enfin provoqué des efforts désespérés.
+L'anéantissement du fédéralisme, la défense de Nantes, la victoire
+d'Hondschoote, le déblocus de Dunkerque, avaient été le résultat de ces
+efforts. De nouveaux revers à Menin, à Pirmasens, aux Pyrénées, à Torfou et
+Coron dans la Vendée, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'énergie
+qui devait amener des succès décisifs sur tous les théâtres de la guerre.
+
+Le siége de Lyon était de toutes les opérations, celle dont on attendait la
+fin avec le plus d'impatience. Nous avons laissé Dubois-Crancé campé devant
+cette ville, avec cinq mille hommes de troupes réglées, et sept à huit
+mille réquisitionnaires. Il était menacé d'avoir bientôt sur ses derrières
+les Sardes que la faible armée des grandes-Alpes ne pouvait plus arrêter.
+Comme nous avons déjà dit, il s'était placé au Nord, entre la Saône et le
+Rhône, en présence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs
+de Sainte-Foy et de Fourvières, situées à l'ouest, et par lesquelles on
+aurait dû diriger la véritable attaque. Le motif de cette préférence était
+fondé sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en
+communication avec la frontière des Alpes, où se trouvait le gros de
+l'armée républicaine, et d'où les Piémontais pouvaient venir au secours des
+Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le
+cours supérieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui
+descendaient la Saône et le Rhône. Il est vrai que l'ouest restait ainsi
+ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles
+vers Saint-Étienne et Montbrison: mais tous les jours on annonçait
+l'arrivée des contingens du Puy-de-Dôme, et une fois ces nouvelles
+réquisitions réunies, Dubois-Crancé pouvait achever le blocus du côté de
+l'ouest, et choisir alors le véritable point d'attaque. En attendant, il
+se contentait de serrer l'ennemi de près, de canonner la Croix-Rousse au
+nord, et de commencer ses lignes à l'est, devant le pont de la Guillotière.
+Le transport des munitions était difficile et lent; il fallait les faire
+venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briançon, d'Embrun, et leur faire
+parcourir ainsi jusqu'à soixante lieues de montagnes. Ces charrois
+extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de réquisition forcée
+et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait à transporter
+devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents
+milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches à
+feu.
+
+Dès les premiers jours du siége, on annonçait la marche des Piémontais qui
+débouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cénis. Kellermann partit
+aussitôt sur les pressantes instances du département de l'Isère, et laissa
+le général Dumuy pour le remplacer à Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplaçait
+qu'en apparence, car Dubois-Crancé, représentant et ingénieur habile,
+dirigeait lui seul toutes les opérations du siége. Pour hâter la levée des
+réquisitions du Puy-de-Dôme, Dubois-Crancé détacha le général Nicolas avec
+un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enlevé dans le Forez, et
+livré aux Lyonnais. Dubois-Crancé y envoya alors mille hommes de bonnes
+troupes, avec le représentant Javoques. La mission de celui-ci fut plus
+heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Étienne, et
+fit lever environ sept à huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon.
+Dubois-Crancé les plaça au pont d'Oullins, situé au nord-ouest de Lyon, et
+de manière à gêner les communications de la place avec le Forez. Il fit
+approcher le député Reverchon, qui, à Mâcon, avait réuni quelques mille
+réquisitionnaires, et le plaça sur le haut de la Saône tout à fait au nord.
+De cette manière, le blocus commençait à être un peu plus rigoureux; mais
+les opérations étaient lentes, et les attaques de vive force impossibles.
+Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhône et Saône, devant
+lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient être emportées par
+un assaut. Du côté de l'est et de la rive gauche du Rhône, le pont Morand
+était défendu par une redoute en fer à cheval, très habilement construite.
+A l'ouest, les hauteurs décisives de Sainte-Foy et Fourvières ne pouvaient
+être enlevées que par une armée vigoureuse, et pour le moment il ne fallait
+songer qu'à intercepter les vivres, à serrer la ville, et à l'incendier.
+Depuis le commencement d'août jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crancé
+n'avait pu faire autre chose, et à Paris on se plaignait de ses lenteurs
+sans vouloir en apprécier les motifs. Cependant il avait causé de grands
+dommages à cette malheureuse cité. L'incendie avait dévoré la magnifique
+place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple,
+et avait endommagé surtout le bel édifice de l'hôpital, qui s'élève si
+majestueusement sur la rive du Rhône. Les Lyonnais n'en résistaient pas
+moins avec la plus grande opiniâtreté. On avait répandu parmi eux la
+nouvelle que cinquante mille Piémontais allaient déboucher sur leur ville;
+l'émigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au
+milieu d'eux, et ces braves commerçans, sincèrement républicains, étaient,
+par leur fausse position, réduits à désirer le secours funeste et honteux
+de l'émigration et de l'étranger. Leurs sentimens éclatèrent plus d'une
+fois d'une manière non équivoque. Précy ayant voulu arborer le drapeau
+blanc, en avait bientôt senti l'impossibilité. Un papier obsidional ayant
+été créé pour les besoins du siége, et des fleurs de lis se trouvant sur le
+filigrane de ce papier, il fallut le détruire et en fabriquer un autre.
+Ainsi les Lyonnais étaient républicains; mais la crainte des vengeances de
+la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen,
+et surtout de l'émigration, les avaient entraînés dans un abîme de fautes
+et de malheurs.
+
+Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille
+Sardes, la convention avait ordonné aux représentans Couthon, Maignet et
+Châteauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les départemens
+environnans, pour y déterminer une levée eu masse, et Kellermann courait
+dans les vallées des Alpes au devant des Piémontais.
+
+Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piémontais d'effectuer une
+tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'être heureuse:
+c'était de réunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et
+de déboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois
+vallées de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une
+à l'autre, tournent sur elles-mêmes comme une espèce de spirale, et que,
+partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Genève, Chambéry, Lyon
+et Grenoble. De petits corps français étaient éparpillés dans ces vallées.
+Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer à leur
+ouverture, était un moyen assuré, d'après tous les principes de l'art, de
+faire tomber les détachemens engagés dans les montagnes, et de leur faire
+mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards
+pour les Français; car les assignats et les réquisitions ne leur avaient
+encore fait connaître de la liberté que ses dépenses et ses rigueurs. Le
+duc de Montferrat, chargé de l'expédition, ne prit avec lui que vingt à
+vingt-cinq mille hommes, jeta un corps à sa droite, dans la vallée de
+Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa
+le général Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement,
+commencé le 14 août, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les
+Français, quoique très inférieurs eu nombre, opposèrent une résistance
+énergique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrivé à
+Moustier, le duc de Montferrat chercha à se lier avec Gordon, sur la chaîne
+du Grand-Loup, qui sépare les deux vallées de la Tarentaise et de la
+Maurienne, et ne songea nullement à marcher rapidement sur Conflans, point
+de réunion des vallées. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes
+prouvent assez s'il avait envie d'aller à Lyon.
+
+Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les
+gardes nationales de l'Isère et des départemens environnans. Il avait
+ranimé les Savoyards qui commençaient à craindre les vengeances du
+gouvernement piémontais, et il était parvenu à réunir à peu près douze
+mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallée de Sallenche, et
+se porta vers Conflans, à l'issue des deux vallées de la Tarentaise et de
+la Maurienne. C'était vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de
+marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prévint les
+Piémontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient
+prise sur la chaîne du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux
+vallées. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par
+un corps détaché. Ce corps, formé de soldats à moitié nus, fit pourtant des
+efforts héroïques, et, à force de bras, éleva les canons sur des hauteurs
+presque inaccessibles. Tout à coup l'artillerie française tonna inopinément
+sur la tête des Piémontais, qui en furent épouvantés; Gordon se retira
+aussitôt dans la vallée de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat
+se reporta au milieu de la vallée de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait
+inquiéter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientôt à remonter jusqu'à
+Saint-Maurice et à Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre,
+au-delà des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu
+faire les Piémontais en débouchant avec une masse double, et en descendant
+par une seule vallée sur Chambéry et Lyon, manqua ici par les mêmes raisons
+qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalisés, et qui avaient
+sauvé la France.
+
+Pendant que les Sardes étaient repoussés au-delà des Alpes, les trois
+députés envoyés dans le Puy-de-Dôme pour y déterminer une levée en masse,
+soulevaient les campagnes en prêchant une espèce de croisade, et en
+persuadant que Lyon, loin de défendre la cause républicaine, était le
+rendez-vous des factions de l'émigration et de l'étranger. Le paralytique
+Couthon, plein d'une activité que ses infirmités ne pouvaient ralentir,
+excita un mouvement général; il fit partir d'abord Maignet et Châteauneuf
+avec une première colonne de douze mille hommes, et resta en arrière pour
+en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les réquisitions de
+vivres nécessaires. Dubois-Crancé plaça les nouvelles levées du côté de
+l'ouest vers Sainte-Foy, et compléta ainsi le blocus. Il reçut en même
+temps un détachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'après les
+traités, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'intérieur;
+il plaça des détachemens de troupes réglées en avant des troupes de
+réquisitions, de manière à former de bonnes têtes de colonnes. Son armée
+pouvait se composer alors de vingt-cinq mille réquisitionnaires, et de huit
+ou dix mille soldats aguerris.
+
+Le 24, à minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui
+conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le général
+Doppet, Savoyard, qui s'était distingué sous Carteaux dans la guerre contre
+les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'être
+destitué à cause de la tiédeur de son zèle, et on ne lui avait laissé
+quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son
+expédition contre les Piémontais. Le général Doppet se concerta de suite
+avec Dubois-Crancé pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les
+préparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques
+simultanées furent dirigées au nord vers la Croix-Rousse, à l'est en face
+du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatière, qui est placé
+au-dessous de la ville; au confluent de la Saône et du Rhône. L'attaque
+sérieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne
+commença que le 29, à cinq heures du matin, une heure ou deux après les
+trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se précipite avec eux sur une
+première redoute et les entraîne sur la seconde avec la plus grande
+vivacité. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportés. Pendant ce temps,
+la colonne chargée d'attaquer le pont de la Mulatière parvient à s'en
+emparer, et pénètre dans l'isthme à la pointe duquel se réunissent les deux
+fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Précy, accourant avec
+sa cavalerie, parvient à la repousser, et à sauver la place. De son côté,
+le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirigé sur le pont Morand une
+attaque des plus vives, pénétra dans la redoute en fer à cheval, mais il
+fut obligé de l'abandonner.
+
+De toutes ces attaques, une seule avait complètement réussi, mais c'était
+la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant à passer des
+hauteurs de Sainte-Foy à celles de Fourvières, bien plus régulièrement
+retranchées, et bien plus difficiles à emporter. L'avis de Dubois-Crancé,
+qui agissait systématiquement, et en savant militaire, était de ne pas
+s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait
+que les Lyonnais, réduits à manger de la farine de pois, n'avaient de
+vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient être obligés de
+se rendre. Il les avait trouvés très braves à la défense de la Mulatière et
+du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvières
+ne réussît pas, et qu'un échec ne désorganisât l'armée, et n'obligeât à
+lever le siége. «Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des
+assiégés braves et désespérés, c'est de leur fournir l'occasion de se
+sauver par un combat. Laissons-les périr par l'effet de quelques jours de
+famine.»
+
+Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle levée de
+vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. «J'arrive, écrivait-il, avec mes
+rochers de l'Auvergne, et je vais les précipiter dans le faubourg de
+Vaise.» Il trouva Dubois-Crancé au milieu d'une armée dont il était le chef
+absolu, où il avait établi les règles de la subordination militaire, et où
+il portait plus souvent son habit d'officier supérieur que celui de
+représentant du peuple. Couthon fut irrité de voir un représentant
+remplacer l'égalité par la hiérarchie militaire, et ne voulut pas surtout
+entendre parler de guerre régulière. «Je n'entends rien, dit-il, à la
+tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colère emportera tout. Il faut
+inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai
+promis congé à mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire
+leurs vendanges.» On était alors au mardi. Dubois-Crancé, homme de métier,
+habitué aux troupes réglées, témoigna quelque mépris pour ces paysans
+confusément amassés et mal armés; il proposa de choisir parmi eux les plus
+jeunes, de les incorporer dans les bataillons déjà organisés, et de
+renvoyer les autres. Couthon ne voulut écouter aucun de ces conseils de
+prudence, et fit décider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force
+sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car
+telle était maintenant la force de l'armée avec cette nouvelle levée. Il
+écrivit en même temps au comité de salut public pour faire révoquer
+Dubois-Crancé. L'attaque fut résolue dans le conseil de guerre pour le 8
+octobre.
+
+La révocation de Dubois-Crancé et de son collègue Gauthier arriva dans
+l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Crancé,
+que depuis deux mois ils voyaient acharné contre leur ville, et ils
+disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre à lui. Le 7, Couthon leur fit
+une dernière sommation, et leur écrivit que c'était lui, Couthon, et les
+représentans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite
+du siége. Le feu fut suspendu jusqu'à quatre heures du soir, et recommença
+alors avec une extrême violence. On allait se préparer à l'assaut, quand
+une députation vint négocier au nom des Lyonnais. Il paraît que le but de
+cette négociation était de donner à Précy et à deux mille des habitans les
+plus compromis le temps de se sauver en colonne serrée. Ils profitèrent en
+effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se
+retirer vers la Suisse.
+
+Les pourparlers étaient à peine commencés, qu'une colonne républicaine
+pénétra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'était plus temps de faire des
+conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'armée
+entra, ayant les représentans en tête. Les habitans s'étaient cachés, mais
+tous les montagnards persécutés sortirent en foule au devant de l'armée
+victorieuse, et lui composèrent une espèce de triomphe populaire. Le
+général Doppet fit observer la plus exacte discipline à ses troupes, et
+laissa aux représentans le soin d'exercer eux-mêmes sur cette ville
+infortunée les vengeances révolutionnaires.
+
+Pendant ce temps, Précy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la
+Suisse. Mais Dubois-Crancé, prévoyant que ce serait là son unique
+ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les
+malheureux Lyonnais furent poursuivis, dispersés et tués par les paysans.
+Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Précy, parvinrent à atteindre le
+territoire helvétique.
+
+A peine entré, Couthon réintégra l'ancienne municipalité montagnarde, et
+lui donna mission de chercher et de désigner les rebelles. Il chargea une
+commission populaire de les juger militairement. Il écrivit ensuite à Paris
+qu'il y avait à Lyon trois classes d'habitans: 1º les riches coupable; 2º
+les riches égoïstes, 3º les ouvriers ignorans, détachés de toute espèce de
+cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les
+premiers et détruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute
+leur fortune, dépayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie
+républicaine.
+
+La prise de Lyon produisit à Paris la plus grande joie, et dédommagea des
+mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgré le succès, on
+se plaignit des lenteurs de Dubois-Crancé, on lui imputa la fuite des
+Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauvé
+que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'être fait général absolu
+dans son armée, de s'être plus souvent montré avec son costume d'officier
+supérieur qu'avec celui de représentant, d'avoir affiché la morgue d'un
+tacticien, d'avoir enfin voulu faire prévaloir le système des siéges
+réguliers sur celui des attaques en masse. Aussitôt une enquête fut faite
+par les jacobins contre Dubois-Crancé, dont l'activité et la vigueur
+avaient cependant rendu tant de services à Grenoble, dans le Midi et devant
+Lyon. En même temps, le comité de salut public prépara des décrets
+terribles, afin de rendre plus formidable et plus obéie l'autorité de la
+convention. Voici le décret qui fut présenté par Barrère et rendu
+sur-le-champ:
+
+«Art. 1er. Il sera nommé par la convention nationale, sur la présentation
+du comité de salut public, une commission de cinq représentans du peuple,
+qui se transporteront à Lyon sans délai, pour faire saisir et juger
+militairement tous les contre-révolutionnaires qui ont pris les armes dans
+cette ville.
+
+«2. Tous les Lyonnais seront désarmés; les armes seront données à ceux qui
+seront reconnus n'avoir point trempé dans la révolte, et aux défenseurs de
+la patrie.
+
+«3. La ville de Lyon sera détruite.
+
+«4. Il n'y sera conservé que la maison du pauvre, les manufactures, les
+ateliers des arts, les hôpitaux, les monuments publics et ceux de
+l'instruction.
+
+«5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
+_Commune-Affranchie_.
+
+«6. Sur les débris de Lyon sera élevé un monument où seront lus ces mots:
+_Lyon fit la guerre à la liberté, Lyon n'est plus[4]!_»
+
+La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitôt annoncée aux deux armées du
+Nord et de la Vendée, où devaient se porter les coups décisifs, et une
+proclamation les invita à imiter l'armée de Lyon. On disait à l'armée du
+Nord: «L'étendard de la liberté flotte sur les murs de Lyon, et les
+purifie. Voilà le présage de la victoire; la victoire appartient au
+courage. Elle est à vous; frappez, exterminez les satellites des
+tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre généreux
+dévouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la
+république vous devra son bonheur et sa gloire!» On disait aux soldats de
+la Vendée: «Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire;
+il y a assez long-temps que la Vendée fatigue la république; marchez,
+frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber à la fois: chaque
+armée va vaincre. Seriez-vous les derniers à moissonner des palmes, à
+mériter la gloire d'avoir exterminé les rebelles et sauvé la patrie?»
+
+Le comité, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de
+la prise de Lyon. Cet événement, en effet, était de la plus haute
+importance. Il délivrait l'est de la France des derniers restes de
+l'insurrection, et ôtait toute espérance aux émigrés intrigant en Suisse,
+et aux Piémontais qui ne pouvaient compter à l'avenir sur aucune diversion.
+Il comprimait le Jura, assurait les derrières de l'armée du Rhin,
+permettait de porter devant Toulon et les Pyrénées des secours en hommes et
+en matériel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes
+qui avaient eu du penchant à s'insurger, et assurait leur soumission
+définitive.
+
+C'est au nord que le comité voulait déployer le plus d'énergie, et qu'il
+faisait aux généraux et aux soldats un devoir d'en montrer davantage.
+Tandis que Custine venait de porter sa tête sur l'échafaud, Houchard, pour
+n'avoir pas fait à Dunkerque tout ce qu'il aurait pu, était envoyé au
+tribunal révolutionnaire. Les derniers reproches adressés au comité, en
+septembre dernier, l'avaient obligé de renouveler tous les états-majors. Il
+venait de les recomposer entièrement, et d'élever aux plus hauts grades de
+simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne, et,
+avant qu'elle fût finie, devenu général en chef, et maintenant accusé
+devant le tribunal révolutionnaire; Hoche, simple officier au siége de
+Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'armée de la Moselle;
+Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour
+d'Hondschoote, et enfin nommé général en chef de l'armée du Nord, étaient
+de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces armées
+républicaines. Ces promotions subites empêchaient que soldats, officiers,
+et généraux, eussent le temps de se connaître et de s'accorder de la
+confiance; mais elles donnaient une idée terrible de cette volonté qui
+frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas
+d'une trahison prouvée, mais seulement pour un soupçon, pour une
+insuffisance de zèle, pour une demi-victoire; et il en résultait un
+dévouement absolu de la part des armées, et des espérances sans bornes chez
+les génies assez hardis pour braver les dangereuses chances du généralat.
+
+C'est à cette époque qu'il faut rapporter les premiers progrès de l'art de
+la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient été connus et
+pratiqués de tous les temps par les capitaines qui joignaient l'audace
+d'esprit à l'audace de caractère. Tout récemment encore, Frédéric venait de
+donner l'exemple des plus belles combinaisons stratégiques. Mais dès que
+l'homme de génie disparaît pour faire place aux hommes ordinaires, l'art de
+la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat
+éternellement pour la défense ou l'attaque d'une ligne, on devient habile à
+calculer les avantages d'un terrain, à y adapter chaque espèce d'arme;
+mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des années entières une
+province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et cette
+prudence de la médiocrité sacrifie plus de sang que la témérité du génie,
+car elle consomme les hommes sans résultats. Ainsi avaient fait les savans
+tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un autre;
+ils gardaient toutes les routes menacées par l'ennemi; et tandis qu'avec
+une marche hardie ils auraient pu détruire la révolution, ils n'osaient
+faire un pas, de peur de se découvrir. L'art de la guerre était à
+régénérer. Former une masse compacte, la remplir de confiance et d'audace,
+la porter promptement au-delà d'un fleuve, d'une chaîne de montagnes, et
+venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces, en
+l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, était un art
+difficile et grand qui exigeait du génie, et qui ne pouvait se développer
+qu'au milieu de la fermentation révolutionnaire.
+
+La révolution, en mettant en mouvement tous les esprits, prépara l'époque
+des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause des
+masses d'hommes énormes, et bien autrement considérables que toutes celles
+qui furent jamais soulevées pour la cause des rois. Ensuite elle excita une
+impatience de succès extraordinaires, dégoûta des combats lents et
+méthodiques, et suggéra l'idée des irruptions soudaines et nombreuses sur
+un même point. De tous côtés on disait: il faut nous battre en masse.
+C'était le cri des soldats sur toutes les frontières, et des jacobins dans
+les clubs. Couthon, arrivant à Lyon, avait répondu à tous les raisonnemens
+de Dubois-Crancé, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en masse. Enfin
+Barrère avait fait un rapport habile et profond, où il montrait que la
+cause de nos revers était dans les combats de détail. Ainsi, en formant des
+masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute
+routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la
+révolution prépara la renaissance de la grande guerre. Ce changement ne
+pouvait pas s'opérer sans désordre. Des paysans, des ouvriers, transportés
+sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que
+l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels
+d'une mauvaise organisation. Les représentans, qui venaient souffler les
+passions révolutionnaires dans les camps, exigeaient souvent l'impossible,
+et commettaient des iniquités à l'égard de braves généraux. Dumouriez,
+Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, périrent ou se retirèrent
+devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins
+déclamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces représentans
+communiquaient une audace et une volonté extraordinaires aux armées; et, à
+force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les génies
+hardis qui convenaient aux circonstances.
+
+Enfin un homme vint régulariser ce grand mouvement: ce fut Carnot.
+Autrefois officier du génie, et depuis membre de la convention et du comité
+de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilité, il put
+impunément introduire de l'ordre dans des opérations trop décousues, et
+surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre n'eût été
+assez obéi pour leur imposer. L'une des principales causes de nos revers
+précédens, c'était la confusion qui accompagne une grande fermentation. Le
+comité établi et devenu irrésistible, et Carnot étant revêtu de toute la
+puissance de ce comité, on obéit à la pensée de l'homme sage qui, calculant
+sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement coordonnés entre
+eux, et tendant à un même but. Des généraux ne pouvaient plus, comme
+Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur côté, en
+attirant toute la guerre et tous les moyens à eux. Des représentans ne
+pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les
+ordres supérieurs. Il fallait obéir à la volonté suprême du comité, et se
+conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Placé ainsi au centre,
+planant sur toutes les frontières, l'esprit de Carnot, en s'élevant, dut
+s'agrandir; il conçut des plans étendus, dans lesquels la prudence se
+conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoyée à Houchard en est la
+preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconvénient des plans
+formés dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils n'étaient ni
+toujours convenables aux lieux, ni exécutables dans le moment, mais ils
+rachetaient par l'ensemble l'inconvénient des détails, et nous assurèrent,
+l'année suivante, des triomphes universels.
+
+Carnot était accouru sur la frontière du Nord auprès de Jourdan. La
+résolution était prise d'attaquer hardiment l'ennemi, quoiqu'il parût
+formidable. Carnot demanda un plan au général pour juger ses vues et les
+concilier avec celles du comité, c'est-à-dire avec les siennes. Les
+coalisés, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne, s'étaient
+réunis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient là une masse redoutable qui
+pouvait porter des coups décisifs. Nous avons déjà fait connaître le
+théâtre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace compris entre la
+Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les
+alliés, en prenant Condé et Valenciennes, s'étaient assuré deux points
+importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer, leur
+donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient aucun
+sur la Sambre même. Ils songèrent à Maubeuge, qui, par sa position sur la
+Sambre, les aurait rendus à peu près maîtres de l'espace compris entre
+cette rivière et la Meuse. A l'ouverture de la campagne prochaine,
+Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente
+d'opérations, et leur campagne de 1793 n'eût pas été entièrement inutile.
+Leur dernier projet consista donc à occuper Maubeuge.
+
+Du côté des Français, chez lesquels l'esprit de combinaison commençait à se
+développer, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les deux ailes de
+l'ennemi, et, en le débordant ainsi sur ses deux flancs, on espéra de faire
+tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette manière, à essuyer
+tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui
+laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement moins de
+routine dans cette conception que dans les précédentes. Cependant le plus
+pressant était de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant à peu près cinquante
+mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour former
+son aile gauche, réunissait à Guise le plus de monde possible. Il avait
+composé une masse d'environ quarante-cinq mille hommes, déjà organisés, et
+faisait enrégimenter en toute hâte les nouvelles levées provenant de la
+réquisition permanente. Cependant ces levées étaient dans un tel désordre,
+qu'il fallut laisser des détachemens de troupes de ligne pour les garder.
+Jourdan fixa donc à Guise le rendez-vous de toutes les recrues, et s'avança
+sur cinq colonnes au secours de Maubeuge.
+
+Déjà l'ennemi avait investi cette place. Comme celles de Valenciennes et de
+Lille, elle était soutenue par un camp retranché, placé sur la rive droite
+de la Sambre, du côté même par lequel s'avançaient les Français. Deux
+divisions, celles des généraux Desjardins et Mayer, gardaient le cours de
+la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi, au
+lieu de s'avancer en deux masses serrées, et de refouler Desjardins sur
+Maubeuge, et de rejeter Mayer en arrière sur Charleroy, où il eût été
+perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions
+Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranché de Maubeuge. C'était
+fort bien d'avoir séparé Desjardins de Jourdan, et de l'avoir empêché ainsi
+de grossir l'armée active des Français; mais en laissant Mayer se réunir à
+Desjardins, on avait permis à ces deux généraux de former sous Maubeuge un
+corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du rôle de simple garnison,
+surtout à l'approche de la grande armée de Jourdan. Cependant la difficulté
+de nourrir ce nombreux rassemblement était un inconvénient des plus graves
+pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'à un certain point, excuser les généraux
+ennemis d'avoir permis la jonction.
+
+Le prince de Cobourg plaça les Hollandais, au nombre de douze mille, sur la
+rive gauche de la Sambre, et s'attacha à faire incendier les magasins de
+Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le général Colloredo sur la
+rive droite, et le chargea d'investir le camp retranché. En avant de
+Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation, et
+dut s'opposer à la marche de Jourdan. Les coalisés comptaient à peu près
+soixante-cinq mille hommes.
+
+Avec de l'audace et du génie, le prince de Cobourg aurait laissé quinze ou
+vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait marché
+ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le général Jourdan, et
+l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et à
+nombre égal, ses troupes devaient l'emporter sur les nôtres encore mal
+organisées. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg laissa environ
+trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation avec
+environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies.
+
+Dans cet état de choses, il n'était pas impossible au général Jourdan de
+percer sur un point la ligne occupée par le corps d'observation, de marcher
+sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranché, de le mettre
+entre deux feux, et, après l'avoir accablé, de s'adjoindre l'armée entière
+de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et de
+battre tous les coalisés placés sur la rive droite de la Sambre. Pour cela,
+il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus faible;
+mais, en se portant exclusivement de ce côté, on laissait ouverte la route
+d'Avesnes qui aboutissait à Guise, où était notre base et le lieu de la
+réunion de tous les dépôts. Le général français préféra un plan plus
+prudent, mais moins fécond, et fit attaquer le corps d'observation sur
+quatre points, de manière à garder toujours la route d'Avesnes et de Guise.
+A sa gauche, il détacha la division Fromentin sur Saint-Waast, avec ordre
+de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le général Balland,
+avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers,
+pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le général Duquesnoy
+s'avança avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de l'ennemi,
+un peu en arrière de la position centrale de Dourlers. Ce point n'était
+occupé que par un faible corps. Une quatrième division, celle du général
+Beauregard, placée encore au-delà de la droite, dut seconder Duquesnoy dans
+son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens étaient peu liés, et ne
+portaient pas sur les points décisifs. Ils s'effectuèrent le 15 octobre au
+matin. Le général Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais n'ayant pas pris
+la précaution de longer les bois pour se tenir à l'abri de la cavalerie, il
+fut assailli et rejeté dans le ravin de Saint-Rémy. Au centre, où l'on
+croyait Fromentin maître de Saint-Waast, et où l'on savait que la droite
+avait réussi à s'approcher de Watignies, on voulut passer outre, et au lieu
+de canonner Dourlers, on songea à s'en emparer. Il paraît que ce fut l'avis
+de Carnot, qui décida l'attaque malgré le général Jourdan. Notre infanterie
+se jeta dans le ravin qui la séparait de Dourlers, gravit le terrain sous
+un feu meurtrier, et arriva sur un plateau où elle avait en tête des
+batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie prête à la
+charger. Dans ce même instant, un nouveau corps, qui venait de contribuer à
+mettre Fromentin en déroute, menaçait encore de la déborder sur sa gauche.
+Le général Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la maintenir; mais
+elle plia, se jeta en désordre dans le ravin, et très heureusement reprit
+ses positions sans avoir été poursuivie. Nous avions perdu près de mille
+hommes à cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait perdu son
+artillerie. Le général Duquesnoy, à la droite, avait seul réussi, en
+parvenant à s'approcher de Watignies.
+
+Après cette tentative, la position était mieux connue des Français. Ils
+sentirent que Dourlers était trop défendu pour diriger sur ce point
+l'attaque principale; que Watignies, à peine gardé par le général Trécy, et
+placé en arrière de Dourlers, était facile à emporter, et que ce village
+une fois occupé par le gros de nos forces, la position de Dourlers tombait
+nécessairement. Jourdan détacha donc six à sept mille hommes vers sa
+droite, pour renforcer le général Duquesnoy; il ordonna au général
+Beauregard, trop éloigné avec sa quatrième colonne, de se rabattre d'Eule
+sur Obrechies, de manière à opérer un effort concentrique sur Watignies,
+conjointement avec le général Duquesnoy; mais il persista à continuer sa
+démonstration sur le centre, et à faire marcher Fromentin vers la gauche,
+afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi.
+
+Le lendemain 16, l'attaque commença. Notre infanterie débouchant par les
+trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les
+grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies à Dourlers, furent rejetés
+dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie légère
+disposée à propos, et Watignies fut emporté. Le général Beauregard, moins
+heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient détachée
+contre lui. Sa troupe, s'exagérant la force de l'ennemi, se débanda, et
+céda une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on s'était contenu
+réciproquement; mais Watignies était occupé, et c'était l'essentiel.
+Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renforça encore une fois sa
+droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt à céder au danger,
+se retira, malgré le succès obtenu sur Beauregard, et malgré l'arrivée du
+duc d'York, qui venait à marches forcées de l'autre côté de la Sambre. Il
+est probable que la crainte de voir les Français s'unir aux vingt mille
+hommes du camp retranché, l'empêcha de persister à occuper la rive droite
+de la Sambre. Il est certain que si l'armée de Maubeuge, au bruit du canon
+de Watignies, eût attaqué le faible corps d'investissement, et tâché de
+marcher vers Jourdan, les coalisés auraient pu être accablés. Les soldats
+le demandaient à grands cris; mais le général Ferrand s'y opposa, et le
+général Chancel, qu'on crut à tort coupable de ce refus, fut envoyé au
+tribunal révolutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies décida la levée
+du siége de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait décidé la levée du
+siége de Dunkerque: elle fut appelée victoire de Watignies, et produisit
+sur les esprits la plus grande impression.
+
+Les coalisés se trouvaient ainsi concentrés entre l'Escaut et la Sambre. Le
+comité de salut public voulut aussitôt tirer parti de la victoire de
+Watignies, du découragement qu'elle avait jeté chez l'ennemi, de l'énergie
+qu'elle avait rendue à notre armée, et résolut de tenter un dernier effort
+qui, avant l'hiver, rejetât les coalisés hors du territoire, et les laissât
+avec le sentiment décourageant d'une campagne entièrement perdue. L'avis de
+Jourdan et de Carnot était opposé a celui du comité. Ils pensaient que les
+pluies, déjà très abondantes, le mauvais état des chemins, la fatigue des
+troupes, étaient des raisons suffisantes d'entrer dans les quartiers
+d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison à discipliner
+et organiser l'armée. Cependant le comité insista pour qu'on délivrât le
+territoire, disant que dans cette saison une défaite ne pourrait pas avoir
+de grands résultats. D'après l'idée nouvellement imaginée d'agir sur les
+ailes, le comité ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi d'un côté,
+par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi l'ennemi
+sur le territoire qu'il avait envahi. L'arrêté fut signé le 22 octobre. Les
+ordres furent donnés en conséquence; l'armée des Ardennes dut se joindre à
+Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et être
+remplacées par les nouvelles réquisitions.
+
+La guerre de la Vendée venait d'être reprise avec une nouvelle activité. On
+a vu que Canclaux s'était replié sur Nantes, et que les colonnes de la
+Haute-Vendée étaient rentrées à Angers et à Saumur. Avant que les nouveaux
+décrets qui confondaient les deux armées de la Rochelle et de Brest en une
+seule, et en conféraient le commandement au général Léchelle, fussent
+connus, Canclaux prépara un nouveau mouvement offensif. La garnison de
+Mayence était déjà réduite, par la guerre et les maladies, à neuf ou dix
+mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, était presque
+désorganisée. Canclaux n'en résolut pas moins une marche très-hardie au
+centre de la Vendée, et en même temps il conjura Rossignol de le seconder
+avec son armée. Rossignol réunit aussitôt un conseil de guerre à Saumur, le
+2 octobre, et fit décider que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la
+Châtaigneraye, se réuniraient le 7 à Bressuire, et marcheraient de là à
+Châtillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de Canclaux. Il
+prescrivit en même temps aux deux colonnes de Luçon et des Sables de garder
+la défensive, à cause de leurs derniers revers, et des dangers qui les
+menaçaient du côté de la Basse-Vendée.
+
+Pendant ce temps, Canclaux s'était avancé le 1er octobre jusqu'à Montaigu,
+poussant des reconnaissances jusqu'à Saint-Fulgent, pour tâcher de se lier
+par sa droite avec la colonne de Luçon, dans le cas où elle parviendrait à
+reprendre l'offensive. Enhardi par le succès de sa marche, il ordonna, le
+6, à l'avant-garde, toujours commandée par Kléber, de se porter à
+Tiffauges. Quatre mille Mayençais rencontrèrent l'armée de d'Elbée et de
+Bonchamps à Saint-Simphorien, la mirent en déroute après un combat
+sanglant, et la repoussèrent fort loin. Dans la soirée même, arriva le
+décret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le
+mécontentement fut très-grand dans la colonne de Mayence, et Philippeaux,
+Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'armée privée d'un excellent
+général au moment où elle était exposée au centre de la Vendée, en furent
+indignés. C'était sans doute une excellente mesure que de réunir le
+commandement de l'Ouest sur une seule tête, mais il fallait choisir un
+autre individu pour en supporter le fardeau. Léchelle était ignorant et
+lâche, dit Kléber dans ses mémoires, et ne se montra jamais une seule fois
+au feu. Simple officier dans l'armée de La Rochelle, on l'avança
+subitement, comme Rossignol, à cause de sa réputation de patriotisme, mais
+on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa bravoure,
+il était aussi mauvais soldat que mauvais général. En attendant son
+arrivée, Kléber eut le commandement. On resta dans les mêmes positions
+entre Montaigu et Tiffauges.
+
+Léchelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de guerre en sa
+présence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de Saumur, de
+Thouars et de la Châtaigneraye, sur Bressuire: il fut convenu alors qu'on
+persisterait à marcher sur Cholet, où l'on se joindrait aux trois colonnes
+réunies à Bressuire, et en même temps il fut ordonné au reste de la
+division de Luçon de s'avancer vers le rendez-vous général. Léchelle ne
+comprit rien aux raisonnemens des généraux, et approuva tout en disant: _Il
+faut marcher majestueusement et en masse_. Kléber replia sa carte avec
+mépris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des hommes pour
+l'envoyer à l'armée la plus compromise. Dès ce moment, Kléber fut chargé,
+par les représentans, de diriger seul les opérations, en se bornant, pour
+la forme, à en rendre compte à Léchelle. Celui-ci profita de cet
+arrangement pour se tenir à une grande distance du champ de bataille.
+Éloigné du danger, il haïssait les braves qui se battaient pour lui, mais
+du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait.
+
+Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui menaçaient les chefs de la
+Haute-Vendée, se sépara d'eux, prétextant de fausses raisons de
+mécontentement, et il se rejeta sur la côte, avec le projet de s'emparer de
+l'île de Noirmoutiers. Il s'en rendit maître en effet, le 12, par une
+surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il était ainsi assuré
+de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais; mais
+il laissait le parti de la Haute-Vendée exposé à une destruction presque
+inévitable. Dans l'intérêt de la cause commune, il avait bien mieux à
+faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les derrières, et
+peut-être la détruire. Les chefs de la grande armée lui envoyèrent lettres
+sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en reçurent jamais aucune réponse.
+
+Ces malheureux chefs de la Haute-Vendée étaient pressés de tous côtés. Les
+colonnes républicaines qui devaient se réunir à Bressuire s'y trouvaient à
+l'époque fixée, et elles s'étaient acheminées le 9 de Bressuire sur
+Châtillon. Sur la route, elles rencontrèrent l'armée de M. de Lescure, et
+la mirent en désordre. Westermann, réintégré dans son commandement, était
+toujours à l'avant-garde, à la têtes de quelques cents hommes. Il entra le
+premier dans Châtillon le 9 au soir. L'armée entière y pénétra le lendemain
+10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient appelé à
+leur secours la grande armée, qui n'était pas loin d'eux; car, déjà très
+resserrés au centre de ce pays, ils combattaient à peu de distance les uns
+des autres. Tous les généraux réunis résolurent de se porter sur Châtillon.
+Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avançait déjà de Châtillon sur
+Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas
+avoir affaire à toute une armée, et ne demanda pas de grands secours à son
+général. Mais enveloppé tout à coup, il fut obligé de se replier
+rapidement, et rentra dans Châtillon avec sa troupe. Le désordre se mit
+alors dans la ville, et l'armée républicaine l'abandonna précipitamment.
+Westermann se réunissant au général en chef Chalbos, et groupant autour de
+lui quelques braves, arrêta la fuite, et se reporta même assez près de
+Châtillon. A l'entrée de la nuit, il dit à quelques-uns de ses soldats qui
+avaient fui: «Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut le
+recouvrer.» Il prend aussitôt cent cavaliers, fait monter cent grenadiers
+en croupe, et la nuit, tandis que les Vendéens confondus dans Châtillon
+sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter au
+milieu de toute une armée. Le désordre fut au comble, et le carnage
+effroyable. Les Vendéens, ne se reconnaissant pas, se battaient entre eux,
+et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards, étaient
+égorgés. Westermann sortit à la pointe du jour avec les trente ou quarante
+soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, à une lieue de la ville, le
+gros de l'armée. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les Vendéens, ils
+sortirent eux-mêmes de Châtillon, inondé de sang et dévoré des flammes, et
+se portèrent du côté de Cholet où marchaient les Mayençais. Chalbos, après
+avoir rétabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain 14 dans
+Châtillon, et se disposa à se porter de nouveau en avant, pour faire sa
+jonction avec l'armée de Nantes.
+
+Tous les chefs vendéens, d'Elbée, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein,
+étaient réunis avec leurs forces aux environs de Cholet. Les Mayençais, qui
+s'étaient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de Châtillon
+n'en était plus qu'à peu de distance; et la division de Luçon, qu'on avait
+mandée, s'avançait aussi, et devait venir se placer entre les colonnes de
+Mayence et de Châtillon. On touchait donc au moment de la jonction
+générale. Le 15, l'armée de Mayence marchait en deux masses vers Mortagne,
+qui venait d'être évacué. Kléber, avec le corps de bataille, formait la
+gauche, et Beaupuy, la droite. Au même moment, la colonne de Luçon arrivait
+vers Mortagne, espérant trouver un bataillon de direction que Léchelle
+aurait dû faire placer sur sa route. Mais ce général, qui ne faisait rien,
+ne s'était pas même acquitté de ce soin accessoire. La colonne est aussitôt
+surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous côtés. Heureusement
+Beaupuy, qui était près d'elle par sa position vers Mortagne, accourt à son
+secours, et parvient à la dégager. Les Vendéens sont repoussés. Le
+malheureux Lescure reçoit une balle au-dessus du sourcil, et tombe dans les
+bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne de
+Luçon se réunit alors à celle de Beaupuy. Le jeune Marceau venait d'en
+prendre le commandement. A la gauche, et dans le même moment, Kléber
+soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le 15 au
+soir, toutes les troupes républicaines bivouaquaient dans les champs devant
+Cholet, où les Vendéens s'étaient retirés. La division de Luçon était
+d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence, faisait à
+peu près douze ou treize mille.
+
+Le lendemain matin 16, les Vendéens, après quelques coups de canon,
+évacuèrent Cholet, et se replièrent sur Beaupréau. Kléber y entra aussitôt,
+et, défendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le plus grand
+ordre. La colonne de Luçon fit de même à Mortagne. Ainsi tous les
+historiens qui ont dit qu'on brûla Cholet et Mortagne ont commis une erreur
+ou avancé un mensonge.
+
+Kléber fit aussitôt toutes ses dispositions, car Léchelle était à deux
+lieues en arrière. La rivière de Moine passe devant Cholet; au-delà, se
+trouve un terrain montueux, inégal, formant un demi-cercle de hauteurs. A
+gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de Cholet
+même, et à droite, un château élevé, Kléber plaça Beaupuy, avec
+l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la réserve des Mayençais,
+derrière l'avant-garde, et de manière à la soutenir; il rangea la colonne
+de Luçon, commandée par Marceau, au centre, et Vimeux, avec le reste des
+Mayençais, à la droite, sur les hauteurs. La colonne de Châtillon arriva
+dans la nuit du 16 au 17. Elle était à peu près de neuf ou dix mille
+hommes, ce qui portait les forces totales des républicains à vingt-deux
+mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kléber n'aimait pas sa
+position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le pont
+de la rivière de Moine aboutissant à la ville. Il voulait qu'on marchât en
+avant pour tourner Beaupréau, et couper les Vendéens de la Loire. Les
+représentans combattirent son avis, parce que la colonne venue de Châtillon
+avait besoin d'un jour de repos.
+
+Pendant ce temps, les chefs vendéens délibéraient à Beaupréau, au milieu
+d'une horrible confusion. Les paysans traînaient avec eux leurs femmes,
+leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une émigration de plus de cent
+mille individus. La Rochejaquelein, d'Elbée, auraient voulu qu'on se fît
+tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une grande
+influence en Bretagne, désiraient impatiemment qu'on se transportât sur la
+rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les côtes du
+Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet lié avec
+l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il était assez d'avis
+de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant
+Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un détachement de quatre
+mille hommes à Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire en cas de
+défaite.
+
+La bataille était résolue. Les Vendéens s'avancèrent, au nombre de quarante
+mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, à une heure après midi. Les
+généraux républicains ne s'attendaient pas à être attaqués, et venaient
+d'ordonner un jour de repos. Les Vendéens s'étaient formés en trois
+colonnes: l'une dirigée sur la gauche, où étaient Beaupuy et Haxo; l'autre
+sur le centre, commandé par Marceau; la troisième sur la droite, confiée à
+Vimeux. Les Vendéens marchaient en ligne et en rang, comme des troupes
+régulières. Tous les chefs blessés qui pouvaient supporter le cheval
+étaient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce jour qui
+devait décider de leur existence et de la possession de leurs foyers. Entre
+Beaupréau et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on célébrait
+la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si
+menacée.
+
+Les Vendéens s'ébranlent, et joignent l'avant-garde de Beaupuy, placée,
+comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une
+partie d'entre eux s'avance en masse serrée, et charge à la manière des
+troupes de ligne; les autres s'éparpillent en tirailleurs pour tourner
+l'avant-garde, et même l'aile gauche, en pénétrant dans les bois de Cholet.
+Les républicains accablés sont forcés de plier; Beaupuy a deux chevaux tués
+sous lui; il tombe embarrassé par son éperon, et allait être pris,
+lorsqu'il se jette derrière un caisson, se saisit d'un troisième cheval, et
+va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kléber accourt vers l'aile menacée;
+il ordonne au centre et à la droite de ne pas se dégarnir, et mande à
+Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au
+secours de la gauche. Lui-même se place auprès d'Haxo, rétablit la
+confiance dans ses bataillons, et ramène au feu ceux qui avaient plié sous
+le grand nombre. Les Vendéens sont repoussés à leur tour, reviennent avec
+acharnement, et sont repoussés encore. Pendant ce temps, le combat s'engage
+au centre et à la droite avec la même fureur. A la droite, Vimeux est si
+bien placé, que tous les efforts de l'ennemi demeurent impuissans.
+
+Au centre, cependant, les Vendéens s'avancent avec plus d'avantage qu'aux
+deux ailes, et pénètrent dans l'enfoncement où se trouve le jeune Marceau.
+Kléber y accourt pour soutenir la colonne de Luçon, et, à l'instant même,
+une des divisions de Chalbos, qu'il avait demandée, sort de Cholet, au
+nombre de quatre mille hommes. Ce renfort était d'une grande importance
+dans ce moment; mais, à la vue de cette plaine en feu, cette division mal
+organisée, comme toutes celles de l'armée de La Rochelle, se débande et
+rentre en désordre dans Cholet. Kléber et Marceau restent au centre avec la
+seule colonne de Luçon. Le jeune Marceau, qui la commande, ne s'intimide
+pas; il laisse approcher l'ennemi à une portée de fusil, puis tout à coup
+démasque son artillerie, et, de son feu imprévu, arrête et accable les
+Vendéens. Ceux-ci résistent d'abord; ils se rallient, se serrent sous une
+pluie de mitraille; mais bientôt ils cèdent et fuient en désordre. Dans ce
+moment, leur déroute est générale au centre, à la droite et à la gauche;
+Beaupuy, avec son avant-garde ralliée, les poursuit à toute outrance.
+
+Les colonnes de Mayence et de Luçon étaient les seules qui eussent pris
+part à la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu quarante
+mille. De part et d'autre, on avait déployé la plus grande valeur; mais la
+régularité et la discipline décidèrent l'avantage en faveur des
+républicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait lui-même les pièces,
+avaient déployé le plus grand héroïsme; Kléber avait montré son coup d'oeil
+et sa vigueur accoutumés sur le champ de bataille. Du côté des Vendéens,
+d'Elbée, Bonchamps, après avoir fait des prodiges, avaient été blessés à
+mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait rien
+oublié pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait duré
+depuis deux heures jusqu'à six.
+
+L'obscurité régnait déjà de toutes parts; les Vendéens fuyaient en toute
+hâte, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait à perte
+d'haleine. A Beaupuy s'était joint Westermann, qui, ne voulant pas partager
+l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et
+courait, à bride abattue, sur les fuyards. Après avoir poursuivi l'ennemi
+fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arrêtent, et songent à faire
+reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons plutôt du
+pain à Beaupréau qu'à Cholet, et ils osent marcher sur Beaupréau, où l'on
+supposait que les Vendéens s'étaient retirés en masse. Mais la fuite avait
+été si rapide, qu'une partie se trouvait déjà à Saint-Florent, sur les
+bords de la Loire. Le reste, à l'approche des républicains, évacue
+Beaupréau en désordre, et leur cède ce poste où ils auraient pu se
+défendre.
+
+Le lendemain matin, 18, l'armée entière marche de Cholet vers Beaupréau.
+Les avant-gardes de Beaupuy, placées sur la route de Saint-Florent, voient
+un grand nombre d'individus accourir en criant: _Vive la république, vive
+Bonchamps!_ On les interroge, et ils répondent en proclamant Bonchamps
+comme leur libérateur. En effet, ce jeune héros, étendu sur un matelas, et
+près d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait demandé et obtenu
+la grâce de quatre mille prisonniers que les Vendéens traînaient à leur
+suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient l'armée
+républicaine.
+
+[Illustration: MORT DE BONCHAMP.]
+
+Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans, vieillards,
+hommes armés, étaient au bord de la Loire, avec les débris de ce qu'ils
+possédaient, et se disputaient une vingtaine de barques pour passer à
+l'autre bord. Le conseil supérieur, composé des chefs qui étaient
+capables encore d'opiner, délibérait s'il fallait se séparer ou porter la
+guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se dispersât dans la
+Vendée, et qu'on s'y cachât en attendant des temps meilleurs: La
+Rochejaquelein était du nombre, et il conseillait de se faire tuer sur la
+rive gauche plutôt que de passer sur la rive droite. Cependant l'avis
+contraire prévalut, et on se décida à rester réunis et à passer outre. Mais
+Bonchamps venait d'expirer, et personne n'était capable d'accomplir les
+projets qu'il avait formés sur la Bretagne. D'Elbée, mourant, était envoyé
+à Noirmoutiers; Lescure, blessé à mort, était transporté sur un brancard.
+Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter le
+ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour quel
+but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts délaissée ou
+hypocritement défendue! Tandis que ces infortunés s'exposaient
+généreusement à tant de maux, la coalition songeait à peine à eux, les
+émigrés intriguaient dans les cours, quelques-uns seulement se battaient
+bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des étrangers; et personne
+encore n'avait songé à envoyer ni un soldat ni un écu à cette malheureuse
+Vendée, déjà signalée par vingt combats héroïques, et aujourd'hui vaincue,
+fugitive et désolée.
+
+Les généraux républicains se réunirent à Beaupréau, et là on résolut de se
+diviser, et de se rendre partie à Nantes et partie à Angers, pour empêcher
+un coup de main sur ces deux places. L'avis des représentans, non partagé
+pourtant par Kléber, fut que la Vendée était détruite. _La Vendée n'est
+plus_, écrivirent-ils à la convention. On avait donné jusqu'au 20 octobre à
+l'armée pour en finir, et elle avait terminé le 18. L'armée du Nord avait,
+le même jour, gagné la bataille de Watignies, et avait terminé la campagne
+en débloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention semblait
+n'avoir qu'à décréter la victoire pour l'assurer. L'enthousiasme fut au
+comble à Paris et dans toute la France, et on commença à croire qu'avant la
+fin de la saison la république serait victorieuse de tous les trônes
+conjurés contre elle.
+
+Un seul événement pouvait troubler cette joie, c'était la perte des lignes
+de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient été forcées le 13 et le 15 octobre.
+Après l'échec de Pirmasens, nous avons laissé les Prussiens et les
+Autrichiens en présence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menaçant
+à chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquiété les Français
+sur les bords de la Sarre, les obligèrent à se replier. Le corps des
+Vosges, rejeté au-delà d'Hornbach, se retira fort en arrière à Bitche,
+dans le centre des montagnes; l'armée de la Moselle, repoussée jusqu'à
+Sarreguemines, fut séparée du corps des Vosges et de l'armée du Rhin. Dans
+cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
+revers occidental, dépassé la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de
+tourner les lignes de Wissembourg par leur extrême gauche. Alors ces lignes
+devaient tomber nécessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La
+Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en désaccord, s'étaient enfin
+entendues, le roi de Prusse s'était rendu en Pologne, et avait laissé le
+commandement à Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au
+14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
+Vosges jusqu'à Bitche, bien au-delà de la hauteur de Wissembourg, Wurmser
+devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La première,
+sous le prince de Waldeck, chargée de passer le Rhin à Seltz, et de tourner
+Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
+demi-bataillon des Pyrénées, des obstacles invincibles; la seconde, bien
+qu'elle eût passé les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repoussée; les
+autres, après avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages
+balancés par la résistance vigoureuse des Français, s'emparèrent cependant
+de Wissembourg. Nos troupes se retirèrent sur le poste du Geisberg, placé
+un peu en arrière de Wissembourg, et beaucoup plus difficile à emporter. On
+ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout à fait
+perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
+occidental, obligea le général français à se replier sur Hagueneau et sur
+les lignes de la Lauter, et à céder ainsi une partie du territoire aux
+coalisés. Sur ce point, la frontière était donc envahie; mais les succès du
+Nord et de la Vendée couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On
+envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la
+noblesse alsacienne et les émigrés excitaient à Strasbourg. On dirigea de
+ce côté des levées nombreuses, et on se consola par la résolution de
+vaincre sur ce point comme sur tous les autres.
+
+Les craintes affreuses qu'on avait conçues dans le mois d'août, avant les
+victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
+retraite des Piémontais au-delà des Alpes, avant les succès de la Vendée,
+étaient dissipées. On voyait, dans ce moment, la frontière du Nord, la plus
+importante et la plus menacée, délivrée de l'ennemi, Lyon rendu à la
+république, la Vendée soumise, toute rébellion étouffée dans l'intérieur
+jusqu'à la frontière d'Italie, où la place de Toulon résistait encore, il
+est vrai, mais résistait seule. Encore un succès aux Pyrénées, à Toulon,
+au Rhin, et la république était complètement victorieuse; et ce triple
+succès ne semblait pas plus difficile à obtenir que les autres. Sans doute,
+la tâche n'était pas finie, mais elle pouvait l'être bientôt, en continuant
+les mêmes efforts et les mêmes moyens: on n'était pas encore entièrement
+rassuré, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 4: Décret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la République.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+EFFETS DES LOIS RÉVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A
+BORDEAUX.--PERSÉCUTIONS DIRIGÉES CONTRE LES _suspects_. INTÉRIEUR DES
+PRISONS DE PARIS; ÉTAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE
+MARIE-ANTOINETTE EST SÉPARÉE DE SA FAMILLE ET TRANSFÉRÉE A LA CONCIERGERIE;
+TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HÉBERT. SON PROCÈS DEVANT
+LE TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNÉE A MORT ET
+EXÉCUTÉE.--DÉTAILS DES PROCÈS ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXÉCUTION DU
+DUC D'ORLÉANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GÉNÉRALE. SECONDE LOI
+DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DÉCRET PAR QUATRE
+DÉPUTÉS.--ÉTABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTÈME MÉTRIQUE ET DU CALENDRIER
+RÉPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, ÉVÊQUE DE
+PARIS. ÉTABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.
+
+
+Les mesures révolutionnaires décrétées pour le salut de la France
+s'exécutaient dans toute son étendue avec la dernière vigueur. Imaginées
+par les hommes les plus ardens, elles étaient violentes dans leur principe;
+exécutées loin des chefs qui les avaient conçues, dans une région
+inférieure, où les passions moins éclairées étaient plus brutales, elles
+devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
+partie des citoyens à quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme
+suspects, on faisait enlever les denrées et les marchandises pour les
+besoins des armées, on imposait des corvées pour les transports accélérés,
+et on ne donnait en échange des objets requis ou des services exigés, que
+des assignats, ou une créance sur l'état, qui n'inspirait aucune confiance.
+On poursuivait rapidement la répartition de l'emprunt forcé, et les
+répartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de
+rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir répliquer,
+étaient obligés de fournir la somme demandée. De grandes vexations
+résultaient de ce vaste arbitraire; mais les armées se remplissaient
+d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les dépôts, et le
+milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commençait à
+être perçu. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opère si
+rapidement, et qu'on sauve un état menacé.
+
+Dans tous les lieux où le danger plus imminent avait exigé la présence des
+commissaires de la convention, les mesures révolutionnaires étaient
+devenues plus rigoureuses. Près des frontières et dans tous les départemens
+suspects de royalisme ou de fédéralisme, ces commissaires avaient fait
+lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en réquisition,
+frappé les riches de taxes révolutionnaires, en outre de la taxe générale
+résultant de l'emprunt forcé; ils avaient accéléré l'emprisonnement des
+suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
+commissions révolutionnaires, instituées par eux. Laplanche, envoyé dans le
+département du Cher, disait, le 29 vendémiaire, aux Jacobins: «Partout j'ai
+mis la terreur à l'ordre du jour; partout j'ai imposé des contributions sur
+les riches et les aristocrates. Orléans m'a fourni cinquante mille livres,
+et deux jours m'ont suffi à Bourges pour une levée de deux millions. Ne
+pouvant être partout, mes délégués m'ont suppléé: un individu nommé Mamin,
+riche de sept millions, et taxé par l'un d'eux à quarante mille livres,
+s'est plaint à la convention, qui a applaudi à ma conduite; et s'il eût été
+imposé par moi-même, il eût payé deux millions. J'ai fait rendre, à
+Orléans, un compte public à mes délégués; c'est au sein de la société
+populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a été sanctionné par le peuple.
+Partout j'ai fait fondre les cloches, et réuni plusieurs paroisses. J'ai
+destitué tous les fédéralistes, renfermé les gens suspects, mis les
+sans-culottes en force. Des prêtres avaient toutes leurs commodités dans
+les maisons de réclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans
+les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
+Partout j'ai fait marier les prêtres. Partout j'ai électrisé les coeurs et
+les esprits. J'ai organisé des manufactures d'armes, visité les ateliers,
+les hôpitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la
+levée en masse. J'ai passé en revue quantité de gardes nationales pour les
+républicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai
+suivi mon mandat impératif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en
+représentant révolutionnaire.»
+
+C'est surtout dans les trois principales villes fédéralistes, Lyon,
+Marseille et Bordeaux, que les représentans venaient d'imprimer une
+profonde terreur. Le formidable décret rendu contre Lyon portait que les
+rebelles et leurs complices seraient militairement jugés par une
+commission, que les sans-culottes seraient nourris aux dépens des
+aristocrates, que les maisons des riches seraient détruites, et que la
+ville changerait son nom. L'exécution de ce décret était confiée à
+Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouché de Nantes. Ils s'étaient rendus
+à Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser
+un nouveau club et propager les principes de la société-mère. Ronsin les
+avait suivis avec deux mille hommes de l'armée révolutionnaire, et ils
+avaient aussitôt déployé leurs fureurs. Les représentans donnèrent le
+premier coup de marteau sur l'une des maisons destinées a être démolies,
+et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ à l'ouvrage pour détruire les
+plus belles rues. Les proscriptions avaient commencé en même temps. Les
+Lyonnais soupçonnés d'avoir pris les armes étaient guillotinés ou fusillés
+au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur régnait dans cette
+malheureuse cité: les commissaires envoyés pour la punir, entraînés,
+enivrés par l'effusion du sang, croyant, à chaque cri de douleur, voir
+renaître la révolte, écrivaient à la convention que les aristocrates
+n'étaient pas réduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour
+réagir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien à craindre, déplacer une
+partie de la population et détruire l'autre. Comme les moyens mis en usage
+ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la
+mine pour détruire les édifices, la mitraille pour immoler les proscrits;
+et il écrivit à la convention que bientôt il allait se servir de moyens
+plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.
+
+A Marseille, plusieurs victimes avaient déjà succombé. Mais toute la colère
+des représentans était dirigée contre Toulon, dont ils poursuivaient le
+siége.
+
+Dans la Gironde, les vengeances s'exerçaient avec la plus grande fureur.
+Isabeau et Tallien s'étaient placés à la Réole: là, ils s'occupaient à
+former le noyau d'une armée révolutionnaire pour pénétrer dans Bordeaux,
+et, en attendant, ils tâchaient de désorganiser les sections de cette
+ville. Pour cela, ils s'étaient servis d'une section toute montagnarde, et
+qui, parvenant à effrayer les autres, avait fait fermer successivement le
+club fédéraliste et destituer les autorités départementales. Alors ils
+étaient entrés triomphalement dans Bordeaux, et avaient rétabli la
+municipalité et les autorités montagnardes. Immédiatement après, ils
+avaient rendu un arrêté portant que le gouvernement de Bordeaux serait
+militaire, que tous les habitans seraient désarmés, qu'une commission
+spéciale jugerait les aristocrates et les fédéralistes, et qu'on lèverait
+immédiatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux
+dépenses de l'armée révolutionnaire. Cet arrêté fut aussitôt mis à
+exécution, les citoyens furent désarmés, et une foule de têtes tombèrent.
+
+C'est à cette époque même que les députés fugitifs, qui s'étaient embarqués
+en Bretagne pour la Gironde, arrivaient à Bordeaux. Ils allèrent tous
+chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
+Saint-Émilion. On savait confusément qu'ils étaient cachés de ce côté, et
+Tallien faisait les plus grands efforts pour les découvrir. Il n'y avait
+pas réussi encore, mais il parvint malheureusement à saisir Biroteau, venu
+de Lyon pour s'embarquer à Bordeaux. Ce dernier était hors la loi. Tallien
+fit aussitôt constater l'identité et consommer l'exécution. Duchâtel fut
+aussi découvert; mais comme il n'était pas hors la loi, il fut transféré à
+Paris pour être jugé par le tribunal révolutionnaire. On lui adjoignit les
+trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupré et Marchenna, qui s'étaient, comme
+on l'a vu, attachés à la fortune des Girondins.
+
+Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la
+Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
+devenir le théâtre de bien plus grandes cruautés.
+
+Tandis qu'on préparait le procès de Marie-Antoinette, des girondins, du duc
+d'Orléans, de Bailly, d'une foule de généraux et de ministres, on
+remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'était arrogé,
+avons-nous dit, une espèce d'autorité législative sur tous les objets de
+police, de subsistance, de commerce, de culte, et, à chaque décret, elle
+rendait un arrêté explicatif pour étendre ou limiter les volontés de la
+convention. Sur les réquisitions de Chaumette, elle avait singulièrement
+étendu la définition des suspects, donnée par la loi du 17 septembre.
+Chaumette avait, dans une instruction municipale, énuméré les caractères
+auxquels il fallait les reconnaître. Cette instruction, adressée aux
+sections de Paris, et bientôt à toutes celles de la république, était
+conçue en ces termes:
+
+«Doivent être considérés comme suspects: 1º ceux qui, dans les assemblées
+du peuple, arrêtent son énergie par des discours astucieux des cris
+turbulens et des menaces; 2º ceux qui, plus prudens, parlent
+mystérieusement des malheurs de la république, s'apitoient sur le sort du
+peuple, et sont toujours prêts à répandre de mauvaises nouvelles avec une
+douleur affectée; 3º ceux qui ont changé de conduite et de langage selon
+les événemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des
+fédéralistes, déclament avec emphase contre les fautes légères des
+patriotes, et affectent, pour paraître républicains, une austérité, une
+sévérité étudiées, et qui cèdent aussitôt qu'il s'agit d'un modéré ou d'un
+aristocrate; 4º ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides,
+contre lesquels la loi est obligée de prendre des mesures; 5º ceux qui,
+ayant toujours les mots de _liberté, république_ et _patrie_ sur les
+lèvres, fréquentent les ci-devant nobles, les prêtres, les
+contre-révolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les modérés, et
+s'intéressent à leur sort; 6º ceux qui n'ont pris aucune part active dans
+tout ce qui intéresse la révolution, et qui, pour s'en disculper, font
+valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs
+services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7º ceux qui
+ont reçu avec indifférence la constitution républicaine, et ont fait
+paraître de fausses craintes sur son établissement et sa durée; 8º ceux
+qui, n'ayant rien fait contre la liberté, n'ont aussi rien fait pour elle;
+9º ceux qui ne fréquentent pas leurs sections, et donnent pour excuse
+qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empêchent; 10º
+ceux qui parlent avec mépris des autorités constituées, des signes de la
+loi, des sociétés populaires, des défenseurs de la liberté; 11º ceux qui
+ont signé des pétitions contre-révolutionnaires, ou fréquenté des sociétés
+et clubs anticiviques; 12º ceux qui sont reconnus pour avoir été de
+mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont marché au pas de
+charge au Champ-de-Mars.»
+
+Avec une telle définition, le nombre des suspects devait être illimité, et
+bientôt il s'éleva, dans les prisons de Paris, de quelques cents à trois
+mille. D'abord on les avait placés à la Mairie, à la Force, à la
+Conciergerie, à l'Abbaye, à Sainte-Pélagie, aux Madelonettes, dans toutes
+les prisons de l'état, mais ces vastes dépôts devenant insuffisans, on
+songea à établir de nouvelles maisons d'arrêt, spécialement consacrées aux
+détenus politiques. Les frais de garde étant à la charge des prisonniers,
+on loua des maisons à leurs dépens. On en choisit une dans la rue d'Enfer,
+qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue
+de Sèvres, appelée _maison Lazare_. Le collège Duplessis devint un lieu de
+détention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destiné à recevoir les
+vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
+renferma pêle-mêle tout ce qui restait de la brillante société du faubourg
+Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amené un encombrement dans
+les prisons, les détenus furent d'abord mal logés. Confondus avec les
+malfaiteurs et jetés sur la paille, les premiers momens de leur détention
+furent cruels. Bientôt, cependant, le temps amena l'ordre et les
+adoucissemens. Les communications avec le dehors leur étant permises, ils
+eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la faculté de se
+procurer de l'argent. Alors ils louèrent des lits ou s'en firent apporter;
+ils ne couchèrent plus sur la paille, et furent séparés des malfaiteurs. On
+leur accorda même toutes les commodités qui pouvaient rendre leur sort plus
+supportable: car le décret permettait de transporter dans les maisons
+d'arrêt tous les objets dont les détenus auraient besoin. Ceux qui
+habitaient les maisons nouvellement établies furent encore mieux traités.
+A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
+riches prisonniers, on vit régner la propreté et l'abondance. Les tables
+étaient délicatement servies, moyennant les droits d'entrée que prélevaient
+les geôliers. Cependant l'affluence des visiteurs étant devenue trop
+considérable, et les communications avec le dehors paraissant une trop
+grande faveur, cette consolation fut interdite, et les détenus ne purent
+plus communiquer avec personne que par écrit, et seulement pour se procurer
+les objets dont ils avaient besoin. Dès cet instant, la société parut
+devenir plus intime entre ces malheureux, condamnés à exister exclusivement
+ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses goûts, et de petites sociétés se
+formèrent. Des règlemens furent établis; on se partagea les soins
+domestiques, et chacun en eut la charge à son tour. Une souscription fut
+ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
+contribuèrent ainsi pour les pauvres.
+
+Après avoir vaqué aux soins de leur ménage, les différentes chambrées se
+réunissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une poêle,
+d'une cheminée, se formaient des groupes. On se livrait au travail, à la
+lecture, à la conversation. Des poètes, jetés dans les fers avec tout ce
+qui avait excité la défiance par une supériorité quelconque, lisaient des
+vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de
+l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientôt le luxe
+accompagna les plaisirs. Les femmes se parèrent, des liaisons d'amitié et
+d'amour s'établirent, et on vit se reproduire, jusqu'à la veille de
+l'échafaud, toutes les scènes ordinaires de la société. Singulier exemple
+du caractère français, de son insouciance, de sa gaieté, de son aptitude au
+plaisir dans toutes les situations de la vie!
+
+Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance,
+une confusion singulière de rangs, de fortune et d'opinion, signalèrent ces
+trois premiers mois de la détention des suspects. Une sorte d'égalité
+volontaire réalisa dans ces lieux cette égalité chimérique que des
+sectaires opiniâtres voulaient faire régner partout, et qu'ils ne
+réussirent à établir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de
+quelques prisonniers résista à cette égalité du malheur. Tandis qu'on
+voyait des hommes, fort inégaux d'ailleurs en fortune, en éducation, vivre
+très bien entre eux, et se réjouir, avec un admirable désintéressement, des
+victoires de cette république qui les persécutait, quelques ci-devant
+nobles et leurs femmes, trouvés par hasard dans les hôtels déserts du
+faubourg Saint-Germain, vivaient à part, s'appelaient encore des noms
+proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur dépit quand on
+venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les
+Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramène
+tous les coeurs à la nature et à l'humanité: bientôt, lorsque
+Fouquier-Tinville, frappant chaque jour à la porte de ces demeures
+désolées, demanda sans cesse de nouvelles têtes; quand les amis, les
+parens, furent chaque jour séparés par la mort, ceux qui restaient
+gémirent, se consolèrent ensemble, et n'eurent plus qu'un même sentiment au
+milieu des mêmes malheurs.
+
+Cependant les prisons n'offraient pas toutes les mêmes scènes. La
+Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, à cause de cette
+proximité, les prisonniers destinés au tribunal révolutionnaire, présentait
+le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de
+trois ou quatre jours à vivre. On les y transférait la veille de leur
+jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui séparait leur
+jugement de leur exécution. Là se trouvaient les girondins qu'on avait
+tirés du Luxembourg, leur première prison; madame Roland, qui, après avoir
+fait évader son mari, s'était laissé enfermer sans songer à fuir; les
+jeunes Riouffe, Girey-Dupré, Bois-Guion, attachés à la cause des députés
+proscrits, et traduits de Bordeaux à Paris pour y être jugés conjointement
+avec eux; Bailly, qu'on avait arrêté à Melun; l'ex-ministre des finances
+Clavières, qui n'avait pas réussi à s'enfuir comme Lebrun; le duc
+d'Orléans, transféré des prisons de Marseille dans celles de Paris; les
+généraux Houchard, Brunet, tous réservés au même sort; et enfin
+l'infortunée Marie-Antoinette, qui était destinée à devancer à l'échafaud
+ces illustres victimes. Là, on ne songeait pas même à se procurer les
+commodités qui adoucissaient le sort des détenus dans les autres prisons.
+On habitait de sombres et de tristes réduits, où ne pénétraient ni la
+lumière, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers
+jouissaient-ils du privilège d'être couchés sur des lits, au lieu de l'être
+sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les
+simples suspects, qui espéraient n'être que détenus jusqu'à la paix, ils
+tâchaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal révolutionnaire et de la
+guillotine les plus étranges parodies. Les girondins, dans leur prison,
+improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
+destinée et la révolution étaient le sujet. C'est à minuit, lorsque tous
+les geôliers reposaient; qu'ils commençaient ces divertissemens lugubres.
+Voici l'un de ceux qu'ils avaient imaginés. Assis chacun sur un lit, ils
+figuraient et les juges et les jurés du tribunal révolutionnaire, et
+Fouquier-Tinville lui-même. Deux d'entre eux, placés vis-à-vis,
+représentaient l'accusé avec son défenseur. Suivant l'usage du sanglant
+tribunal, l'accusé était toujours condamné. Étendu aussitôt sur une planche
+de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque
+dans ses moindres détails. Après beaucoup d'exécutions, l'accusateur
+devenait accusé, et succombait à son tour. Revenant alors couvert d'un drap
+de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophétisait
+leur destinée à tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris
+lamentables, il les entraînait dans les abîmes.... «C'est ainsi, dit
+Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux
+prophétiques nous disions la vérité au milieu des espions et des
+bourreaux.»
+
+Depuis la mort de Custine, on commençait à s'habituer à ces procès
+politiques, où de simples torts d'opinion étaient transformés en crimes
+dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, à chasser
+tous les scrupules, et à regarder comme naturel d'envoyer à l'échafaud tout
+membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait
+décréter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs
+généraux et du duc d'Orléans. Ils exigeaient impérieusement qu'on leur tînt
+parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
+longue suite d'immolations. Il semblé qu'une femme aurait dû désarmer les
+fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore à Marie-Antoinette
+qu'à Louis XVI. C'est à elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les
+dilapidations du trésor, et surtout la guerre acharnée de l'Autriche. Louis
+XVI, disait-on, avait tout laissé faire; mais Marie-Antoinette avait tout
+fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.
+
+Déjà on a vu quelles réformes avaient été faites au Temple.
+Marie-Antoinette avait été séparée de sa soeur, de sa fille et de son fils.
+En vertu du décret qui ordonnait le jugement ou la déportation des derniers
+membres de la famille des Bourbons, on l'avait transférée à la
+Conciergerie; et là, seule, dans une prison étroite, elle était réduite au
+plus strict nécessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un
+ami dévoué rendit sa situation encore plus pénible. Un membre de la
+municipalité, Michonnis, auquel elle inspirait un vif intérêt, voulut
+introduire auprès d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par
+curiosité. Cet individu était un émigré courageux, mais imprudent, qui lui
+jeta un oeillet renfermant ces mots écrits sur un papier très-fin: _Vos
+amis sont prêts_. Espérance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la
+recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'émigré furent
+découverts et arrêtés sur-le-champ; la surveillance exercée à l'égard de
+l'infortunée prisonnière devint dès ce jour encore plus rigoureuse. Des
+gendarmes devaient être sans cesse de garde à la porte de sa prison, et il
+leur était expressément défendu de répondre à aucune de ses paroles.
+
+Le misérable Hébert, substitut de Chaumette, et rédacteur de la dégoûtante
+feuille du _Père Duchêne_, l'écrivain du parti dont Vincent, Ronsin,
+Varlet, Leclerc, étaient chefs, Hébert s'était particulièrement attaché à
+tourmenter les restes infortunés de la famille détrônée. Il prétendait que
+la famille du tyran ne devait pas être mieux traitée qu'une famille
+sans-culotte; et il avait fait rendre un arrêté qui supprimait l'espèce de
+luxe avec lequel on avait nourri jusque-là les prisonniers du Temple. On
+interdisait aux détenues la volaille et la pâtisserie; on les réduisait à
+une seule espèce d'aliment à déjeuner; à un potage, à un bouilli et un plat
+quelconque à dîner; à deux plats à souper, et une demi-bouteille de vin par
+tête. La bougie était remplacée par la chandelle, l'argenterie par l'étain,
+et la porcelaine par la faïence. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient
+seuls entrer dans leur chambre, accompagnés de deux commissaires. Les
+alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique
+était réduit à un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge
+pour le linge.
+
+Immédiatement après cet arrêté, Hébert s'était rendu au Temple, et avait
+inhumainement arraché aux deux infortunées prisonnières jusqu'à de petits
+meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame
+Élisabeth avait en réserve, et qu'elle avait reçus de madame de Lamballe,
+lui furent enlevés. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans
+lumières et sans éducation, revêtu d'une autorité récente. S'il a, surtout,
+une âme vile; si, comme Hébert, qui distribuait des contre-marques à la
+porte d'un théâtre, et volait sur les recettes, il est sans moralité
+naturelle, et s'il arrive tout à coup de la fange de sa condition au
+pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hébert dans sa
+conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
+rapporter; lui et quelques autres imaginèrent de séparer le jeune prince de
+sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nommé Simon, et sa femme, furent
+les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
+l'éducation des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermèrent au Temple,
+et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargèrent de le
+soigner à leur manière. Leur nourriture était meilleure que celle des
+princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui
+étaient de garde. Simon pouvait, accompagné de deux commissaires, descendre
+dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu
+d'exercice.
+
+Hébert conçut la pensée infâme d'arracher à cet enfant des révélations
+contre sa malheureuse mère. Soit que ce misérable prêtât à l'enfant de
+fausses révélations, soit qu'il eût abusé de son âge et de son état pour
+lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une déposition révoltante;
+et comme l'âge du jeune prince ne permettait pas de le conduire au
+tribunal, Hébert vint y rapporter à sa place les infamies que lui-même
+avait dictées ou supposées.
+
+Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Traînée
+au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance révolutionnaire, elle n'y
+paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'était pas pour l'y
+faire absoudre que les jacobins l'y avaient appelée. Cependant il fallait
+énoncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits répandus dans le peuple,
+depuis l'arrivée de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation,
+il lui reprocha d'avoir dilapidé le trésor, d'abord pour ses plaisirs, puis
+pour faire passer des fonds à l'empereur son frère. Il insista sur les
+scènes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, prétendant
+qu'elle avait tramé à cette époque un complot qui obligea le peuple à se
+transporter à Versailles pour le déjouer. Il lui imputa ensuite de s'être
+emparée de son époux, de s'être mêlée du choix des ministres, d'avoir
+conduit elle-même les intrigues avec les députés gagnés à la cour, d'avoir
+préparé le voyage à Varennes, d'avoir amené la guerre, et livré aux
+généraux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir préparé
+une nouvelle conspiration au 10 août, d'avoir fait tirer ce jour-là sur le
+peuple, et engagé son époux à se défendre en le taxant de lâcheté; enfin de
+n'avoir cessé de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivité
+au Temple, et d'y avoir traité son jeune fils en roi. On voit comment tout
+est travesti et tourné à crime au jour terrible ou les vengeances des
+peuples long-temps différées éclatent enfin, et frappent ceux de leurs
+princes qui ne les ont pas méritées. On voit comment la prodigalité,
+l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
+attachement à son pays, son influence sur son époux, ses regrets, plus
+indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage même plus
+hardi, se peignaient dans ces imaginations irritées ou méchantes.
+
+Il fallait des témoins: on appela Lecointre, député de Versailles, qui
+avait vu les 5 et 6 octobre; Hébert, qui avait souvent visité le Temple;
+divers employés des ministères, et plusieurs domestiques de l'ancienne
+cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparaître, l'amiral
+d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
+l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre
+en 1789, le vénérable Bailly, qui, disait-on, avait été, avec Lafayette,
+complice du voyage à Varennes; enfin Valazé, l'un des girondins destinés à
+l'échafaud.
+
+Aucun fait précis ne fut articulé. Les uns avaient vu la reine joyeuse
+lorsque les gardes-du-corps lui témoignaient leur dévouement; les autres
+l'avaient vue triste et courroucée lorsqu'on la conduisait à Paris, ou
+lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assisté à des fêtes
+splendides qui devaient coûter des sommes énormes; ceux-là avaient entendu
+dire dans les bureaux ministériels que la reine s'opposait à la sanction
+des décrets. Une ancienne femme de service à la cour avait, en 1788, ouï
+dire au duc de Coigny que l'empereur avait déjà reçu deux cents millions de
+la France pour faire la guerre aux Turcs.
+
+Le cynique Hébert, amené devant l'infortunée reine, osa enfin apporter les
+accusations arrachées au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait
+raconté à Simon le voyage à Varennes, et désigné Lafayette et Bailly comme
+en étant les coopérateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices
+funestes et bien prématurés pour son âge; que Simon, l'ayant surpris et
+l'ayant interrogé, avait appris qu'il tenait de sa mère les vices auxquels
+il se livrait. Hébert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en
+affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
+s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trône.
+
+Les bruits échappés d'une cour méchante, pendant vingt années, avaient
+donné au peuple l'opinion la plus défavorable des moeurs de la reine.
+Cependant cet auditoire tout jacobin fut révolté des accusations d'Hébert.
+Celui-ci n'en persista pas moins à les soutenir. Cette mère infortunée ne
+répondait pas; pressée de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une émotion
+extraordinaire: «Je croyais que la nature me dispenserait de répondre à une
+telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les mères ici
+présentes.» Cette réponse si noble et si simple remua tous les assistans.
+Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
+dépositions des témoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait été l'ennemie,
+refusa de rien dire à sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra
+les 5 et 6 octobre, de la noble résolution qu'elle exprima de mourir auprès
+de son époux plutôt que de fuir. Manuel, malgré ses hostilités avec la cour
+pendant la législative déclara ne pouvoir rien dire contre l'accusée.
+Quand le vénérable Bailly fut amené, Bailly qui autrefois avait si souvent
+prédit à la cour les maux qu'entraîneraient ses imprudences, il parut
+douloureusement affecté; et comme on lui demandait s'il connaissait la
+femme Capet: «Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu
+_madame_.» Il déclara ne rien savoir, et soutint que les déclarations
+arrachées au jeune prince, relativement au voyage à Varennes, étaient
+fausses. En récompense de sa déposition, il reçut des reproches outrageans,
+et put juger du sort qui lui était bientôt réservé. Il n'y eut dans
+l'instruction que deux faits graves, attestés par Latour-du-Pin et Valazé,
+qui ne déposèrent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser.
+Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demandé un état exact
+des armées pendant qu'il était ministre de la guerre. Valazé, toujours
+froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire à la charge de
+l'accusée; cependant il ne put s'empêcher de déclarer que, membre de la
+commission des vingt-quatre, et chargé avec ses collègues de vérifier les
+papiers trouvés chez Septeuil, trésorier de la liste civile, il avait vu
+des bons pour diverses sommes, signés _Antoinette_, ce qui était fort
+naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre où le ministre priait le
+roi de transmettre à la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait
+entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'état des armées et la
+communication du plan de campagne, furent interprétés sur-le-champ d'une
+manière funeste, et on en conclut que c'était pour les envoyer à l'ennemi;
+car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupât, seulement par
+goût, d'administration et de plans militaires. Après ces dépositions, on en
+recueillit plusieurs autres sur les dépenses de la cour, sur l'influence de
+la reine dans les affaires, sur la scène du 10 août, sur ce qui se passait
+au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
+insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.
+
+[Illustration: LA REINE À LA CONCIERGERIE.]
+
+Marie-Antoinette répéta souvent avec présence d'esprit et avec force, qu'il
+n'y avait aucun fait précis contre elle; que d'ailleurs, épouse de Louis
+XVI, elle ne répondait d'aucun des actes du règne. Fouquier néanmoins la
+déclara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts
+pour la défendre; et cette reine infortunée fut condamnée à partager le
+supplice de son époux.
+
+Ramenée à la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui
+précéda son exécution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut
+transportée, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale où,
+dix mois auparavant, avait succombé Louis XVI. Elle écoutait avec calme les
+exhortations de l'ecclésiastique qui l'accompagnait, et promenait un
+regard indifférent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi à sa
+beauté et à sa grâce, et qui aujourd'hui applaudissait à son supplice avec
+le même empressement. Arrivée au pied de l'échafaud, elle aperçut les
+Tuileries, et parut émue; mais elle se hâta de monter l'échelle fatale, et
+s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infâme exécuteur montra la tête
+au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immolé une victime
+illustre.
+
+Les jacobins furent comblés de joie. «Qu'on porte cette nouvelle à
+l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occupé par
+Annibal; nous faisons tomber les têtes les plus chères aux souverains qui
+ont envahi notre territoire.»
+
+Mais ce n'était là que le commencement des vengeances. Immédiatement après
+le jugement de Marie-Antoinette, il fallut procéder à celui des girondins
+enfermés à la Conciergerie.
+
+Avant la révolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On
+disait bien, à la vérité, qu'ils étaient complices de Dumouriez, de la
+Vendée, de d'Orléans; mais cette complicité, facile à imputer à la tribune,
+était impossible à prouver, même devant un tribunal révolutionnaire. Depuis
+le jour, au contraire, où ils levèrent l'étendard de la guerre civile, et
+où l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les
+condamner. A la vérité, les députés détenus n'étaient pas ceux qui avaient
+provoqué l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'étaient les membres
+du même parti, les soutiens de la même cause; on avait la conviction intime
+qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres
+interceptées ne prouvassent pas suffisamment la complicité, elles
+suffisaient à un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de
+la vraisemblance. Toute la modération des girondins fut donc transformée en
+une vaste conspiration, dont la guerre civile avait été le dénouement. Leur
+lenteur, sous la législative, à s'insurger contre le trône, leur opposition
+au projet du 10 août, leur lutte avec la commune depuis le 10 août jusqu'au
+20 septembre, leurs énergiques protestations contre les massacres, leur
+pitié pour Louis XVI, leurs résistances au système inquisiteur qui
+dégoûtait les généraux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au
+_maximum_, à l'emprunt forcé, à tous les moyens révolutionnaires: enfin
+leurs efforts pour créer une autorité répressive en instituant la
+commission des douze, leur désespoir après leur défaite à Paris, désespoir
+qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
+conspiration dans laquelle tout était inséparable. Dans ce système
+d'accusation, les opinions proférées à la tribune n'étaient que les
+symptômes, les préparatifs de la guerre civile qui éclata bientôt; et
+quiconque avait parlé dans la législative et la convention, comme les
+députés réunis à Caen, à Bordeaux, à Lyon, à Marseille, était coupable
+comme eux. Quoiqu'on n'eût aucune preuve directe du concert, on en trouvait
+dans leur communauté d'opinion, dans l'amitié qui avait uni la plupart
+d'entre eux, dans leurs réunions habituelles chez Roland et chez Valazé.
+
+Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir être condamnés, si on
+consentait à discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient été
+libres; ils avaient pu différer d'avis avec les montagnards sur le choix
+des moyens révolutionnaires, sans être coupables: leurs opinions ne
+prouvaient ni ambition personnelle, ni complot prémédité. Elles attestaient
+au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas été d'accord
+entre eux. Enfin leur complicité avec les députés révoltés n'était que
+supposée, et leurs lettres, leur amitié, leur habitude de siéger sur les
+mêmes bancs, ne suffisaient nullement pour la démontrer. «Si on nous laisse
+parler, disaient les girondins, nous sommes sauvés.» Funeste idée, qui,
+sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignité, seul
+dédommagement d'une mort injuste!
+
+Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus
+nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: «Vous avez
+poussé l'attachement à votre système de modération, jusqu'à nous faire la
+guerre, jusqu'à mettre la république à deux doigts de sa perte, par une
+diversion désastreuse; vous êtes vaincus, il faut mourir.» De leur côté,
+les girondins avaient un beau discours à tenir à leurs vainqueurs. Ils
+pouvaient leur répondre: «Nous vous regardons comme des scélérats qui
+bouleversez la république, qui la déshonorez en prétendant la défendre, et
+nous avons voulu vous combattre et vous détruire. Oui, nous sommes tous
+également coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de
+Pétion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous
+proclamons les vertus à votre face. Tandis qu'ils sont allés venger la
+république, nous sommes restés ici pour la glorifier en présence des
+bourreaux. Vous êtes vainqueurs, donnez-nous la mort.»
+
+Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi
+à tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre,
+et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu à se défendre, et il
+ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux procès, où le
+plus fort écoute pour ne pas croire, où le plus faible parle pour ne pas
+persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est après l'arrêt prononcé,
+c'est après que tout espoir est perdu, que la dignité humaine se retrouve,
+et c'est à la vue du fer qu'on la voit reparaître tout entière.
+
+Les girondins résolurent donc de se défendre, et il leur fallut pour cela
+employer les concessions, les réticences. On voulut leur prouver leurs
+crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal révolutionnaire tous
+leurs ennemis, Pache, Hébert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux,
+ou aussi vils. L'affluence était considérable, car c'était un spectacle
+encore nouveau que celui de tant de républicains condamnés pour la cause de
+la république. Les accusés étaient au nombre de vingt-un, tous à la fleur
+de l'âge, dans la force du talent, quelques-uns même dans tout l'éclat de
+la jeunesse et de la beauté. La seule déclaration de leurs noms et de leur
+âge avait de quoi toucher.
+
+Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonné
+et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrède et
+Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valazé et
+Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
+Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
+quarante-un; Antiboul, quarante; Vigée, trente-six.
+
+Gensonné était calme et froid; Valazé indigné et méprisant; Vergniaud était
+plus ému que de coutume; le jeune Ducos était gai; et Fonfrède, qu'on avait
+épargné dans la journée du 2 juin, parce qu'il n'avait pas voté pour les
+arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
+réitérées en faveur de ses amis, avait mérité depuis de partager leur sort,
+Fonfrède semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilité, et sa
+grande fortune, et sa jeune épouse, et sa vie.
+
+Amar avait rédigé, au nom du comité de sûreté générale, l'acte
+d'accusation. Pache fut le premier témoin entendu à l'appui. Cauteleux et
+prudent, comme il l'était toujours, il dit qu'il avait aperçu depuis
+long-temps une faction contraire à la révolution, mais il n'articula aucun
+fait prouvant un complot prémédité. Il dit seulement que, lorsque la
+convention était menacée par Dumouriez, il se rendit au comité des finances
+pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comité les
+refusa; il ajouta qu'il avait été maltraité dans le comité de sûreté
+générale, et que Guadet l'avait menacé de demander l'arrestation des
+autorités municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune
+avec le côté droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il
+n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer
+Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot était par conséquent
+l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le misérable Hébert raconta son
+arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous
+les écrivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Père
+Duchêne_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employé à la
+commune, déposa d'une manière aussi vague, et répéta ce qu'on savait, c'est
+que les accusés avaient poursuivi la commune, tonné contre les massacres,
+et voulu instituer une garde départementale, etc., etc. Le témoin le plus
+prolixe, le plus acharné dans sa déposition, qui dura plusieurs heures, fut
+l'ex-capucin Chabot. Âme bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours
+été traité par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait
+pas leurs dédains; il était fier d'avoir voulu le 10 août contre leur avis;
+il prétendait que, s'ils avaient consenti à l'envoyer aux prisons, il
+aurait sauvé les prisonniers comme il avait sauvé les Suisses; il voulait
+donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa
+popularité, qu'il commençait à perdre aux jacobins, parce qu'on le
+soupçonnait de prendre part à l'agiotage. Il imagina une longue et méchante
+accusation, où il montra les girondins cherchant d'abord à s'emparer du
+ministre Narbonne, puis, après avoir chassé Narbonne, occupant trois
+ministères à la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs créatures,
+s'opposant au 10 août, parce qu'ils ne voulaient pas la république, enfin
+suivant toujours un plan calculé d'ambition, et, ce qui est plus atroce que
+tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
+Garde-Meuble, pour perdre la réputation des patriotes. «S'ils avaient
+voulu, disait Chabot, j'aurais sauvé les prisonniers. Pétion a fait boire
+les égorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arrêtât, parce qu'il y
+avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!»
+
+Tels sont les êtres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, dès que le
+pouvoir leur en a donné le signal! Aussitôt que les chefs ont jeté la
+première pierre, tout ce qui vit dans la fange se soulève, et accable la
+victime; Fabre-d'Églantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause
+d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une déposition
+plus ménagée, mais plus perfide, où il insinua que l'intention de laisser
+commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
+dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y résistant pas davantage,
+s'écria avec indignation: «Je ne suis pas tenu de me justifier de
+complicité avec des voleurs et des assassins.»
+
+Cependant il n'y avait aucun fait précis allégué contre les accusés, on ne
+leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils répondaient
+que ces opinions avaient pu être erronées, mais qu'ils avaient eu le droit
+de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines étaient non le
+résultat d'une erreur involontaire et dès lors excusable, mais d'un complot
+tramé chez Roland et chez Valazé. Ils répliquaient de nouveau que ces
+doctrines étaient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles
+n'avaient pas été conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas
+voté pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas voté pour la garde
+départementale; un troisième: Je n'étais pas de l'avis de la commission des
+douze, je n'étais pas pour l'arrestation d'Hébert et de Chaumette. Tout
+cela était vrai, mais alors la défense n'était plus commune à tous les
+inculpés; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun
+paraissait condamner la mesure à laquelle il n'avait pas pris part.
+L'accusé Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'à la plus extrême
+faiblesse, et se couvrit même de honte. Il avoua qu'il avait existé une
+conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la république, qu'il en
+était convaincu maintenant, et le déclarait à la justice; qu'il ne pouvait
+pas désigner les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se
+déclarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de désavouer
+tout à fait la commission des douze. Cependant Gensonné, Brissot,
+Vergniaud, et surtout Valazé, corrigèrent le mauvais effet de la conduite
+de leurs deux collègues. Ils alléguèrent bien qu'ils n'avaient pas toujours
+pensé de même, que par conséquent ils ne s'étaient pas concertés dans leurs
+opinions, mais ils ne désavouèrent ni leur amitié, ni leurs doctrines.
+Valazé avoua franchement les réunions qui avaient eu lieu chez lui, et
+soutint qu'ils avaient eu le droit de se réunir et de s'éclairer de leurs
+idées, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur
+connivence avec les fugitifs, ils la nièrent. Hébert alors s'écria: «Les
+accusés nient la conspiration! Quand le sénat de Rome eut à prononcer sur
+la conspiration de Catilina, s'il eût interrogé chaque conjuré et qu'il se
+fût contenté d'une dénégation, ils auraient tous échappé au supplice qui
+les attendait; mais les réunions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci,
+mais les armes trouvées chez Lecca, étaient des preuves matérielles, et
+elles suffirent pour déterminer le jugement du sénat.--Eh bien! répondit
+Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Cicéron
+lui dit: On a trouvé des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges
+t'accusent; les signatures de Lentulus, de Céthégus et de Statilius, tes
+complices, prouvent tes infâmes projets. Ici le sénat nous accuse, il est
+vrai, mais a-t-on trouvé chez nous des armes? Nous oppose-t-on des
+signatures?»
+
+Malheureusement, on avait découvert des plaintes écrites à Bordeaux par
+Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouvé une
+lettre d'un cousin de l'accusé Lacase, où les préparatifs de l'insurrection
+étaient annoncés; enfin on avait intercepté une lettre de Duperret à madame
+Roland, où celui-ci disait qu'il avait reçu des nouvelles de Buzot et de
+Barbaroux, et qu'ils se préparaient à punir les attentats commis à Paris.
+Vergniaud interpellé répondit: «Si je vous rappelais les motifs qui m'ont
+engagé à écrire, peut-être vous paraîtrais-je plus à plaindre qu'à blâmer.
+J'ai dû croire, d'après les complots du 10 mars, que le projet de nous
+assassiner était lié à celui de dissoudre la représentation nationale.
+Marat l'a écrit ainsi le 11 mars. Les pétitions faites depuis contre nous
+avec tant d'acharnement m'ont confirmé dans cette opinion. C'est dans cette
+circonstance que mon âme s'est brisée de douleur, et que j'ai écrit à mes
+concitoyens que j'étais sous le couteau. J'ai réclamé contre la tyrannie de
+Marat. C'est le seul que j'aie nommé. Je respecte l'opinion du peuple sur
+Marat, mais enfin Marat était mon tyran!...»--A ces paroles, un juré se
+lève et dit: «Vergniaud se plaint d'avoir été persécuté par Marat.
+J'observe que Marat a été assassiné, et que Vergniaud est encore ici.»
+Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et
+toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la
+multitude aveuglée.
+
+Cependant Vergniaud était parvenu à se faire écouter, et avait retrouvé, en
+parlant de la conduite de ses amis, de leur dévouement, de leurs sacrifices
+à la république, toute son éloquence. L'auditoire entier avait été remué;
+et cette condamnation, quoique commandée, ne semblait plus irrévocable. Les
+débats avaient duré plusieurs jours. Les jacobins, indignés des lenteurs du
+tribunal, adressèrent une nouvelle pétition à la convention, pour accélérer
+la procédure. Robespierre fit rendre un décret par lequel, après trois
+jours de discussion, les jurés étaient autorisés à se déclarer suffisamment
+éclairés, et à procéder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre
+le titre plus conforme à la chose, il fit décider en outre que le nom de
+tribunal extraordinaire serait changé en celui de TRIBUNAL RÉVOLUTIONNAIRE.
+
+Ce décret rendu, les jurés n'osèrent pas s'en servir sur-le-champ, et
+déclarèrent n'être pas suffisamment éclairés. Mais, le lendemain, ils
+usèrent de leur nouveau pouvoir d'abréger les débats, et en demandèrent la
+clôture. Les accusés avaient déjà perdu toute espérance, et ils étaient
+résolus à mourir noblement. Ils se rendirent à la dernière séance du
+tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait à la porte de la
+Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrières avec lesquelles ils
+auraient pu attenter à leur vie, Valazé, donnant une paire de ciseaux à son
+ami Riouffe, lui dit en présence des gendarmes: «Tiens, mon ami, voilà une
+arme défendue; il ne faut pas attenter à nos jours!»
+
+[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.]
+
+Le 30 octobre, à minuit, les jurés entrent pour prononcer la sentence.
+Antonelle, leur président, avait le visage altéré. Camille Desmoulins, en
+entendant prononcer l'arrêt, s'écria: «Ah! c'est moi qui les tue, c'est
+_mon Brissot dévoilé_[5]! Je m'en vais,» dit-il; et il sort désespéré. Les
+accusés rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot
+laisse tomber ses bras, sa tête se penche subitement sur sa poitrine;
+Gensonné veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne
+peut se faire entendre. Sillery, en laissant échapper ses béquilles,
+s'écrie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait conçu quelques
+espérances pour les deux jeunes frères Ducos et Fonfrède, qui avaient paru
+moins compromis, et qui s'étaient attachés aux girondins, moins encore par
+conformité d'opinion que par admiration pour leur caractère et leurs
+talens. Cependant ils sont condamnés comme les autres. Fonfrède embrasse
+Ducos en lui disant: «Mon frère, c'est moi qui te donne la
+mort.--Console-toi, répond Ducos, nous mourrons ensemble.» L'abbé Fauchet,
+le visage baissé, semble prier le ciel, Carra conserve son air de dureté,
+Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de dédaigneux et de fier;
+Lasource prononce ce mot d'un ancien: «Je meurs le jour où le peuple a
+perdu la raison; vous mourrez le jour où il l'aura recouvrée.» Le faible
+Boileau, le faible Gardien, ne sont pas épargnés. Boileau, en jetant son
+chapeau en l'air, s'écrie: «Je suis innocent.--Nous sommes innocens,
+répètent tous les accusés; peuple, on vous trompe.» Quelques-uns d'entre
+eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
+multitude à voler à leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes
+les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout à coup l'un
+des condamnés tombe à leurs pieds; ils le relèvent noyé dans son sang.
+C'était Valazé, qui, en donnant ses ciseaux à Riouffe, avait gardé un
+poignard, et s'en était frappé. Le tribunal décide sur-le-champ que son
+cadavre sera transporté sur une charrette, à la suite des condamnés. En
+sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
+spontané, l'hymne des Marseillais:
+
+ Contre nous de la tyrannie
+ L'étendard sanglant est levé.
+
+Leur dernière nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour
+mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, où ils furent
+tour à tour gais, sérieux, éloquens. Brissot Gensonné, étaient graves et
+réfléchis; Vergniaud parla de la liberté expirante avec les plus nobles
+regrets, et de la destinée humaine avec une éloquence entraînante. Ducos
+répéta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chantèrent
+des hymnes à la France et à la liberté.
+
+Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'était portée sur leur
+passage. Ils répétaient, en marchant à l'échafaud, cet hymne des
+Marseillais que nos soldats chantaient en marchant à l'ennemi. Arrivés à la
+place de la Révolution, et descendus de leurs charrettes, ils
+s'embrassèrent en criant: _Vive la république!_ Sillery monta le premier
+sur l'échafaud, et après avoir salué gravement le peuple, dans lequel il
+respectait encore l'humanité faible et trompée, il reçut le coup fatal.
+Tous imitèrent Sillery, et moururent avec la même dignité. En trente-une
+minutes, le bourreau fit tomber ces illustres têtes, et détruisit ainsi en
+quelques instans, jeunesse, beauté, vertus, talens. Telle fut la fin de
+ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur généreuse utopie. Ne
+comprenant ni l'humanité, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans
+une révolution, ils s'indignèrent de ce qu'elle ne voulait pas être
+meilleure, et se firent dévorer par elle, en s'obstinant à la contrarier.
+Respect à leur mémoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillèrent
+dans les guerres civiles; et il faut le dire à leur gloire, s'ils ne
+comprirent pas la nécessité des moyens violens pour sauver la cause de la
+France, la plupart de leurs adversaires, qui préférèrent ces moyens, se
+décidèrent par passion plutôt que par génie. On ne pourrait mettre au
+dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait décidé pour les moyens
+révolutionnaires, par politique seule et non par l'entraînement de la
+haine.
+
+A peine les girondins eurent-ils expiré, que de nouvelles victimes furent
+immolées après eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre,
+on mit à mort l'infortunée Olympe de Gouges, pour des écrits prétendus
+contre-révolutionnaires, et Adam Lux, député de Mayence, accusé du même
+délit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orléans, transféré de Marseille à
+Paris, fut traduit au tribunal révolutionnaire, et condamné pour les
+soupçons qu'il avait inspirés à tous les partis. Odieux à l'émigration,
+suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets
+qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de
+la république, il n'éprouvait pas cette conviction qui soutient au moment
+suprême; et il fut de toutes les victimes la moins dédommagée et la plus à
+plaindre. Un dégoût universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers
+sentimens, et il marcha à l'échafaud avec un calme et une indifférence
+extraordinaire. Traîné le long de la rue Saint-Honoré, il vit son palais
+d'un oeil sec, et ne démentit pas un moment son dégoût des hommes et de la
+vie. Son aide-de-camp Coustard, député comme lui, fut associé à son sort.
+Deux jours après, l'intéressante et courageuse épouse de Roland les suivit
+à l'échafaud. Cette femme, réunissant aux grâces d'une Française l'héroïsme
+d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son âme. Elle respectait et
+chérissait son époux comme un père; elle éprouvait pour l'un des girondins
+proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
+laissait une fille, jeune et orpheline, confiée à des amis; tremblante pour
+tant d'êtres si chers, elle croyait à jamais perdue cette cause de la
+liberté dont elle était enthousiaste, et à laquelle elle avait fait de si
+grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections à la
+fois. Condamnée pour cause de complicité avec les girondins, elle entendit
+son arrêt avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspirée depuis le
+moment de sa condamnation jusqu'à celui de son exécution, et excita, chez
+tous ceux qui la virent, une espèce d'admiration religieuse. Elle alla à
+l'échafaud vêtue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces
+d'un compagnon d'infortune qui devait périr avec elle, et qui n'avait pas
+le même courage; deux fois même elle parvint à lui arracher un sourire.
+Arrivée sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la
+liberté en s'écriant: _O liberté! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle
+subit ensuite la mort avec un courage inébranlable (10 novembre). Ainsi
+périt cette femme charmante et courageuse, qui méritait de partager la
+destinée de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au rôle passif
+de son sexe, aurait, non pas évité la mort, due à ses talens et à ses
+vertus, mais épargné à son époux et à elle-même des ridicules et des
+calomnies.
+
+[Illustration: MME. ROLAND.]
+
+Son époux s'était réfugié du côté de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
+il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitalière où il avait
+reçu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la
+mort sur la grande route. On le trouva percé au coeur d'une épée, et gisant
+au pied d'un arbre contre lequel il avait appuyé l'arme meurtrière. Dans sa
+poche était renfermé un écrit sur sa vie et sur sa conduite au ministère.
+
+Ainsi, dans cet épouvantable délire qui rendait suspects et le génie, et la
+vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus généreux
+en France, périssait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux!
+
+[Illustration: BAILLY.]
+
+Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus
+lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly.
+Déjà on avait pu voir, à la manière dont il avait été traité dans le procès
+de la reine, comment il serait accueilli au tribunal révolutionnaire. La
+scène du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade
+qui s'en était suivie, étaient les événemens le plus souvent et le plus
+amèrement reprochés au parti constituant. C'était sur Bailly, l'ami de
+Lafayette, c'était sur le magistrat qui avait fait déployer le drapeau
+rouge, qu'on voulait punir tous les prétendus forfaits de la constituante.
+Il fut condamné, et dut être exécuté au Champ-de-Mars, théâtre de ce qu'on
+appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
+pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit à pied, et au milieu des
+outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il était
+maire, il demeura calme et d'une sérénité inaltérable. Pendant le long
+trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
+visage le drapeau rouge qu'on avait retrouvé à la mairie, enfermé dans un
+étui en acajou. Arrivé au pied de l'échafaud, il semblait toucher au terme
+de son supplice; mais un des forcenés, attachés à le poursuivre, s'écrie
+qu'il ne faut pas que le champ de la fédération soit souillé de son sang.
+Alors on se précipite sur la guillotine, on la transporte avec le même
+empressement qu'on mit autrefois à creuser ce même champ de la fédération;
+on court l'élever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et
+vis-à-vis le quartier de Chaillot, où Bailly avait passé sa vie et composé
+ses ouvrages. Cette opération dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on
+lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tête nue, les mains
+derrière le dos, il se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue,
+d'autres lui donnent des coups de pied ou de bâton. Accablé, il tombe; on
+le relève de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqué à ses membres un
+tremblement involontaire. «Tu trembles,» lui dit un soldat.--«Mon ami,
+répond le vieillard, c'est de froid.» Après plusieurs heures de cette
+torture, on lui brûle sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de
+lui enfin, et on nous enlève encore un savant illustre, et l'un des hommes
+les plus vertueux qui aient honoré notre patrie.
+
+Depuis ces temps où Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la
+vile populace n'a pas changé. Toujours brusque en ses mouvemens, tantôt
+elle élève l'autel de la patrie, tantôt elle dresse des échafauds, et n'est
+belle et noble à voir que lorsque, entraînée dans les armées, elle se
+précipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses
+crimes à la liberté; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi
+coupable que sous la république; mais invoquons sans cesse les lumières et
+l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des sociétés, et
+toujours prêts à les souiller de tous les crimes, à l'appel de tous les
+pouvoirs, et pour le déshonneur de toutes les causes.
+
+Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui était
+devenu de procureur de la commune, député à la convention, et qui donna sa
+démission lors du procès de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir
+dérobé le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favorisé les
+massacres de septembre pour soulever les départemens contre Paris. C'est
+Fouquier-Tinville qui était chargé d'imaginer ces perfides calomnies, plus
+atroces encore que la condamnation. Ce même jour, fut condamné le
+malheureux général Brunet, pour n'avoir pas envoyé une partie de son armée
+de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcée contre le
+victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut tracé, et
+ne s'être pas rapidement porté sur la chaussée de Furnes, de manière à
+prendre toute l'armée anglaise. Sa faute était criante, mais ne méritait
+pas la mort.
+
+Ces exécutions commençaient à répandre une terreur générale, et à rendre
+l'autorité formidable. L'effroi n'était pas seulement dans les prisons,
+dans la salle du tribunal révolutionnaire, à la place de la Révolution; il
+régnait partout, dans les marchés, dans les boutiques, où le _maximum_ et
+les lois contre l'accaparement venaient d'être mis en vigueur. On a déjà vu
+comment le discrédit des assignats et le renchérissement des denrées
+avaient conduit à décréter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport
+les denrées et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des
+plus malheureux, et amenèrent la clôture d'une grande quantité de
+boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de première nécessité,
+on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le détaillant, et prête à
+passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
+détaillant qui l'avait achetée chez le marchand en gros ou chez le
+fabricant, avant le _maximum_, et à un prix supérieur à celui du nouveau
+tarif, faisait des pertes énormes et se plaignait amèrement. Les pertes
+n'étaient pas moindres pour lui, même lorsqu'il avait acheté après le
+_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de première
+nécessité, on ne les désignait que déjà tout ouvrées et prêtes à être
+consommées, et on ne fixait leur prix que parvenues à ce dernier état. Mais
+on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matière
+première, quel prix il fallait payer à l'ouvrier qui les travaillait, au
+roulier, au navigateur qui les transportaient; par conséquent le
+détaillant, qui était obligé de vendre au consommateur selon le tarif, et
+qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commerçant en gros,
+d'après ce même tarif, était dans l'impossibilité de continuer un commerce
+aussi désavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou
+bien échappaient à la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la
+plus mauvaise marchandise, et réservaient la bonne pour ceux qui venaient
+secrètement la payer sa valeur.
+
+Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand
+nombre de boutiques, se déchaînait avec fureur, et venait assaillir la
+commune de ses réclamations; il voulait qu'on obligeât tous les marchands à
+tenir leurs boutiques ouvertes, et à continuer leur commerce malgré eux.
+Disposé à se plaindre de tout, il dénonçait les bouchers et les
+charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et
+qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus
+pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche,
+réservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain
+afin qu'il pesât davantage; les marchands de vin, qui mêlaient aux boissons
+les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter
+le poids de cette denrée, en altéraient la qualité; les épiciers, tous les
+détaillans enfin, qui falsifiaient les denrées de mille manières.
+
+De ces abus, les uns étaient éternels, les autres tenaient à la crise
+actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint
+de tout, on veut tout réformer, tout punir.
+
+Le procureur-général Chaumette fit à ce sujet un discours fulminant contre
+les marchands.
+
+«On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les années suivantes, tous ces hommes
+ont fait un très grand commerce, mais avec qui? avec l'étranger. On sait
+que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de
+l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait
+après que leur fortune a été complète? Ils se sont retirés du commerce, ils
+ont menacé le peuple de la pénurie des marchandises; mais s'ils ont de
+l'or et des assignats, la république a quelque chose de plus précieux, elle
+a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
+mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
+abandonnent les fabriques, la république s'en emparera, et elle mettra en
+réquisition toutes les matières premières. Qu'ils sachent qu'il dépend de
+la république de réduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or
+et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le géant du peuple
+écrase les spéculateurs mercantiles.
+
+«Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-mêmes.
+Le conseil tout entier est composé de sans-culottes, il est le
+législateur-peuple. Peu nous importe que nos têtes tombent, pourvu que la
+postérité daigne ramasser nos crânes.... Ce n'est pas l'Évangile que
+j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
+philosophe, périra par le glaive; celui qui frappera du poison, périra par
+le poison; la famine étouffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si
+les subsistances et les marchandises viennent à manquer, à qui s'en prendra
+le peuple? aux autorités constituées? non.... A la convention? non.... Il
+s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau était
+peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien à manger, il
+mangera le riche_.» (Commune du 14 octobre.)
+
+Les moyens forcés conduisent aux moyens forcés, comme nous l'avons dit
+ailleurs. On s'était occupé, dans les premières lois, de la marchandise
+ouvrée, il fallait maintenant passer à la matière première; l'idée même de
+s'emparer de la matière première et de l'ouvrer pour le compte de la
+république, germait dans les têtes. C'est une redoutable obligation que
+celle de violenter la nature, et de vouloir régler tous ses mouvemens. On
+est bientôt obligé de suppléer la spontanéité en toutes choses, et de
+remplacer la vie même par les commandemens de la loi. La commune et la
+convention furent forcées de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant
+sa compétence.
+
+La commune de Paris obligea chaque marchand à déclarer la quantité de
+denrées qu'il possédait, les demandes qu'il avait faites pour s'en
+procurer, et l'espérance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui,
+faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
+était déclaré suspect, et enfermé comme tel. Pour empêcher la confusion et
+l'engorgement provenant de l'empressement à s'approvisionner, la commune
+décida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand
+détaillant, le détaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les
+quantités que chacun pourrait exiger. Ainsi l'épicier ne pouvait exiger que
+vingt-cinq livres de sucre à la fois chez le marchand en gros, et le
+limonadier que douze. C'étaient les comités révolutionnaires qui
+délivraient les bons d'achat, et fixaient les quantités. La commune ne
+borna pas là ses règlemens. Comme l'affluence à la porte des boulangers
+était toujours la même, et occasionnait des scènes tumultueuses, et que
+beaucoup de gens passaient une partie des nuits à attendre, Chaumette fit
+décider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrivés,
+ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
+plaignait de ce qu'on lui réservait la plus mauvaise farine, il fut arrêté
+que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espèce de
+pain, composée de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin,
+on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour vérifier
+l'état des denrées, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures,
+imitées par les autres communes, souvent même converties en décrets,
+devenaient aussitôt des lois générales; et c'est ainsi, comme nous l'avons
+déjà dit, que la commune exerçait une influence immense dans tout ce qui
+tenait au régime intérieur et à la police.
+
+La convention, pressée de réformer la loi du _maximum_, en imagina une
+nouvelle qui remontait de la marchandise à la matière première. Il devait
+être fait un tableau du prix, que coûtait la marchandise en 1790, sur le
+lieu même de production. A ce prix, il était ajouté premièrement, un tiers
+en sus, à cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le
+transport du lieu de production au lieu de consommation; troisièmement
+enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et
+de dix pour le marchand détailliste; de tous ces élémens on devait
+composer, pour l'avenir, le prix delà marchandises de première nécessité.
+Les administrations locales étaient chargées de faire ce travail chacune
+pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnité était
+accordée à tout marchand détailliste qui, ayant moins de dix mille francs
+de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_.
+Les communes devaient juger le cas à vue-d'oeil, comme on jugeait toute
+chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans
+remonter encore à la production, à la matière brute, à la main-d'oeuvre,
+fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
+transports, le gain du commerçant et du détaillant, et remplaçait, dans la
+moitié au moins de l'oeuvre sociale, la mobilité de la nature par des
+règles absolues. Mais tout cela, nous le répétons, provenait
+inévitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et
+les assignats des besoins impérieux de la révolution.
+
+Pour suffire à ce système de gouvernement introduit dans le commerce, il
+fut nommé une commission des subsistances et approvisionnemens, dont
+l'autorité s'étendait sur toute la république, et qui était composée de
+trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance
+des ministres eux-mêmes, et ayant voix au conseil. Cette commission était
+chargée de faire exécuter les tarifs, de surveiller la conduite des
+communes à cet égard, de faire incessamment continuer le recensement des
+subsistances et des denrées dans toute la France, d'en ordonner le
+versement d'un département dans l'autre, de fixer les réquisitions pour les
+armées, conformément au célèbre décret qui instituait le gouvernement
+révolutionnaire.
+
+La situation financière n'était pas moins extraordinaire que tout le reste.
+Les deux emprunts, l'un forcé, l'autre volontaire, se remplissaient avec
+rapidité. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les
+avantages qu'il présentait le rendaient bien préférable; et ainsi le moment
+approchait où un milliard d'assignats allait être retiré de la circulation.
+Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
+millions à peu près, restant des anciennes créations, et cinq cents
+millions d'assignats royaux, rentrés par le décret qui les démonétisait, et
+convertis en une somme égale d'assignats républicains. Il restait donc pour
+le service neuf cents millions environ.
+
+Ce qui paraîtra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois
+quarts et même quatre cinquièmes, était remonté au pair avec l'argent. Il y
+avait, dans cette hausse, du réel et du factice. La suppression graduelle
+d'un milliard flottant, le succès de la première levée, qui venait de
+produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernières victoires
+de la république, qui assuraient presque son existence, avaient hâté le
+débit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais
+point assez cependant pour les égaler à l'argent. Voici les causes qui les
+mirent, en apparence, au pair avec le numéraire. On se souvient qu'une loi
+défendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est-à-dire
+l'échange à perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait
+aussi de peines sévères celui qui, dans les achats, traiterait à des prix
+différens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numéraire. De
+cette manière, l'argent, échangé soit contre l'assignat, soit contre la
+marchandise, ne pouvait valoir son prix réel, et il ne restait plus qu'à
+l'enfouir. Mais une dernière loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux
+enfouis, appartiendraient, partie à l'état, partie au dénonciateur. Dès
+lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher;
+il était à charge, il exposait le détenteur à passer pour suspect; on
+commençait à s'en défier et à préférer l'assignat pour l'usage journalier.
+C'est là ce qui rétablit momentanément le pair, qui n'avait jamais
+réellement existé pour le papier, même au premier jour de sa création.
+Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois à celles de la convention,
+avaient même défendu la circulation du numéraire, et ordonné qu'il fût
+apporté dans les caisses pour y être changé en assignats. La convention, il
+est vrai, avait aboli toutes ces décisions particulières des communes; mais
+les lois générales portées par elle n'en rendaient pas moins le numéraire
+inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient à l'impôt ou à
+l'emprunt, ou bien le donnaient aux étrangers qui en faisaient un grand
+commerce, et qui venaient dans les villes frontières le recevoir contre des
+marchandises. Les Italiens, et les Génois surtout, qui nous apportaient
+beaucoup de blé, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus
+bas prix les matières d'or et d'argent. Le numéraire avait donc reparu par
+l'effet de ces lois terribles; et le parti des révolutionnaires ardens,
+craignant que son apparition ne fût de nouveau nuisible au papier-monnaie,
+voulait que le numéraire, qui, jusqu'ici, n'était pas exclu de la
+circulation, fût prohibé tout à fait; ils demandaient que la transmission
+en fût interdite, et qu'on ordonnât à tous ceux qui en possédaient de se
+présenter aux caisses publiques pour l'échanger contre des assignats.
+
+La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les spéculations sur le
+numéraire étaient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le
+papier étranger, frappé de réprobation, ne circulait plus comme deux mois
+auparavant; et les banquiers, accusés de toutes parts d'être les
+intermédiaires des émigrés, et de se livrer à l'agiotage, étaient dans le
+plus grand effroi. Pour un moment, le scellé avait été mis chez eux, mais
+on sentit bientôt le danger d'interrompre les opérations de la banque,
+d'arrêter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le
+scellé. Néanmoins, l'effroi était assez grand pour qu'on ne songeât plus à
+aucune espèce de spéculation.
+
+La compagnie des Indes venait enfin d'être abolie. On a vu quelle intrigue
+s'était formée entre quelques députés pour spéculer sur les actions de
+cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
+Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire
+baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces,
+les faire remonter, les revendre, et réaliser les profits de cette hausse
+frauduleuse. L'abbé d'Espagnac, que Julien favorisait auprès du comité des
+marchés, devait prêter les fonds pour ces spéculations. Ces misérables
+réussirent, en effet, à faire tomber les actions de 4500 à 650 livres, et
+recueillirent des profits considérables. Cependant on ne pouvait éviter la
+suppression de la compagnie; alors ils se mirent à traiter avec elle pour
+adoucir le décret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le
+discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: «Si vous donnez telle
+somme, nous présenterons tel décret; si non, nous en présenterons tel
+autre.» Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant
+laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
+était inévitable, lui faire attribuer à elle-même le soin de sa
+liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa durée. La
+somme devait être partagée entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et
+Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa
+d'y prendre part. Delaunay présenta le décret de suppression le 17
+vendémiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger à
+restituer les sommes qu'elle devait à l'état, et surtout de lui faire
+payer le droit sur les transferts, qu'elle était parvenue à éluder en
+transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin
+de lui laisser à elle-même le soin de sa liquidation. Fabre d'Églantine,
+qui n'était pas encore dans le secret, et qui spéculait, à ce qu'il paraît,
+en sens contraire, s'éleva aussitôt contre ce projet, en disant que
+permettre à la compagnie de se liquider elle-même, c'était l'éterniser, et
+que sous ce prétexte elle demeurerait indéfiniment en exercice. Il
+conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation.
+Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'état, en faisant la
+liquidation, ne restât pas chargé des dettes, si le passif de la compagnie
+excédait son actif. Le décret et les deux amendemens furent adoptés, et on
+les renvoya à la commission, pour en arrêter la rédaction définitive.
+Aussitôt les membres du complot pensèrent qu'il fallait s'emparer de Fabre
+pour obtenir, au moyen de la rédaction, quelques modifications au décret.
+Chabot fut dépêché à Fabre avec cent mille francs, et parvint à le gagner.
+Voici alors ce qui fut fait: on rédigea le décret tel qu'il avait été
+adopté par la convention, et on le donna à signer à Cambon et aux membres
+de la commission qui n'étaient pas complices du projet. Ensuite on ajouta à
+cette copie authentique quelques mots qui en altéraient tout à fait le
+sens. A l'article des transferts qui avaient échappé au droit, et qui
+devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Excepté ceux faits en fraude_,
+ce qui faisait revivre toutes les prétentions de la compagnie à l'égard de
+l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajouté ces
+mots: _D'après les statuts et règlemens de la compagnie_, ce qui donnait
+entrée à celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercalés changeaient
+gravement le dispositif du décret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de
+Toulouse, signèrent ensuite, et remirent la copie falsifiée à la commission
+de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme décret
+authentique. Ils espéraient que les membres qui avaient signé avant cette
+légère altération, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient
+pas, et ils se partagèrent la somme de cinq cent mille francs. Bazire
+refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer à de telles
+turpitudes.
+
+Cependant Chabot, dont on commençait à dénoncer le luxe, tremblait de se
+voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, reçus pour son
+compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient prêt à
+les trahir, ils menaçaient de prendre les devans, et de tout révéler s'il
+les abandonnait. Telle avait été l'issue de cette honteuse intrigue liée
+entre le baron de Batz et trois ou quatre députés. La terreur générale qui
+grondait sur toutes les têtes, même innocentes, s'était communiquée à eux,
+et ils avaient peur de se voir découverts et punis. Pour le moment donc,
+toutes les spéculations étaient suspendues, et personne ne songeait plus à
+se livrer à l'agiotage.
+
+C'est dans cet instant, où l'on ne craignait pas de faire violence à toutes
+les idées reçues, à toutes les habitudes établies, que le projet de
+renouveler le système des poids et mesures et de changer le calendrier fut
+exécuté. Le goût de la régularité et le mépris des obstacles devaient
+signaler une révolution qui était à la fois philosophique et politique.
+Elle avait divisé le territoire en quatre-vingt-trois portions égales; elle
+avait uniformisé l'administration civile, religieuse et militaire; elle
+avait égalisé toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait
+manquer de régulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans
+doute ce goût pour l'uniformité, dégénérant en esprit de système, en fureur
+même, a fait oublier trop souvent les variétés nécessaires et attrayantes
+de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'accès que l'esprit humain
+opère les régénérations grandes et difficiles. Le nouveau système des poids
+et mesures, l'une des plus belles créations du siècle, fut le résultat de
+cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unité de
+poids et pour unité de mesures, des quantités naturelles et invariables
+dans tous les pays. Ainsi, l'eau distillée fut prise pour unité de poids,
+et une partie du méridien pour unité de mesure. Ces unités, multipliées ou
+divisées par dix, à l'infini, formèrent ce beau système connu sous le nom
+de _calcul décimal_.
+
+La même régularité devait être appliquée à la division du temps; et la
+difficulté de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de
+plus invincible, ne devait pas arrêter des hommes aussi résolus que ceux
+qui présidaient alors aux destinées de la France. Déjà ils avaient changé
+l'ère grégorienne en ère républicaine, et fait dater celle-ci de l'an
+premier de la liberté. Ils firent commencer l'année et la nouvelle ère au
+22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, était celui de
+l'institution de la république et de l'équinoxe d'automne. L'année aurait
+dû être divisée en dix parties, conformément au système décimal; mais en
+prenant pour base de la division des mois les douze révolutions de la lune
+autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait
+ici l'infraction au système décimal. Le mois fut de trente jours; il se
+divisa en trois dizaines de jours, nommées _décades_, et remplaçant les
+quatre semaines. Le dixième jour de chaque décade fut consacré au repos, et
+remplaça l'ancien dimanche. C'était un jour de repos de moins par mois. La
+religion catholique avait multiplié les fêtes à l'infini; la révolution,
+préconisant le travail, croyait devoir les réduire le plus possible. Les
+mois s'appelèrent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'année
+commençant en automne, les trois premiers mois appartenaient à cette
+saison; on les nomma, le 1er, _vendémiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e,
+_frimaire_; les trois suivans, correspondant à l'hiver, s'appelaient
+_nivôse, pluviôse, ventôse_; les trois autres, répondant au printemps,
+_germinal, floréal, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l'été,
+furent nommés _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente
+jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
+restait cinq jours pour compléter l'année; ils furent appelés
+_complémentaires_, et on eut la belle idée de les réserver pour des fêtes
+nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au
+temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adoptés par les
+peuples. La première dut être consacrée au _génie_; la seconde au
+_travail_; la troisième, aux _belles actions_; la quatrième, aux
+_récompenses_; la cinquième enfin, à _l'opinion_. Cette dernière fête, tout
+à fait originale, et parfaitement adaptée au caractère français, devait
+être une espèce de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant
+lequel il serait permis de dire et d'écrire impunément sur tout homme
+public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux écrivains d'imaginer.
+C'était à l'opinion à faire justice de l'opinion même, et à tous les
+magistrats à se défendre par leurs vertus contre les vérités et les
+calomnies de ce jour. Rien n'était plus grand et plus moral que cette idée.
+Il ne faut point, parce qu'une destinée plus forte a emporté les pensées et
+les institutions de cette époque, frapper de ridicule ses vastes et hardies
+conceptions. Les Romains ne sont pas restés ridicules, parce que, le jour
+du triomphe, le soldat placé derrière le char du triomphateur, pouvait dire
+tout ce que lui suggérait sa haine ou sa gaieté. Tous les quatre ans,
+l'année bissextile, amenant six jours complémentaires au lieu de cinq,
+cette sixième sans-culottide devait s'appeler fête de la _révolution_, et
+être consacrée à une grande solennité, dans laquelle les Français
+viendraient célébrer l'époque de leur affranchissement et l'institution de
+la république.
+
+Le jour fut divisé, suivant le système décimal, en dix parties ou heures,
+celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
+ordonnés pour mettre en pratique cette nouvelle manière de calculer le
+temps; cependant, pour ne pas tout faire à la fois, on ajourna à une année
+cette dernière réforme. La dernière révolution, la plus difficile, la plus
+accusée de tyrannie, fut celle qu'on essaya à l'égard du culte. Les lois
+révolutionnaires, relatives à la religion, étaient restées telles que
+l'assemblée constituante les avait faites. On se souvient que cette
+première assemblée, désirant ramener l'administration ecclésiastique à
+l'uniformité de l'administration civile, voulut que les circonscriptions
+des diocèses fussent les mêmes que celles des départemens, que l'évêque fût
+électif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher
+au dogme, la discipline fût régularisée, comme venaient de l'être toutes
+les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile
+du clergé, à laquelle on obligea les ecclésiastiques de prêter serment. Dès
+ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela prêtres
+constitutionnels ou assermentés, ceux qui avaient adhéré à la nouvelle
+institution, et prêtres réfractaires ceux qui s'y étaient refusés. Ces
+derniers seulement étaient privés de leurs fonctions et pourvus d'une
+pension. L'assemblée législative, voyant qu'ils s'attachaient à indisposer
+l'opinion contre le nouveau régime, les soumit à la surveillance des
+autorités des départemens, et décréta même que sur un jugement de ces
+autorités, ils pourraient être bannis du territoire de la France. La
+convention, plus sévère enfin, à mesure que leur conduite devenait plus
+séditieuse, condamna à la déportation tous les prêtres réfractaires.
+L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi,
+en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
+conservait encore un fantôme de religion, à laquelle presque personne ne
+croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
+nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France républicaine.
+Déjà on avait demandé des lois pour favoriser les prêtres mariés, et les
+protéger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver
+de leurs fonctions. La convention, très réservée en cette matière, n'avait
+rien voulu statuer à leur égard, mais par son silence même elle les avait
+autorisés à conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en
+outre, dans certaines pétitions, de ne plus salarier aucun culte, de
+laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les cérémonies
+extérieures, et d'obliger toutes les religions à se renfermer dans leurs
+temples. La convention se borna à réduire le revenu des évêques au
+_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'élevait
+à soixante-dix mille. Quant à tout le reste elle ne voulut rien prendre sur
+elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
+l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-même aux
+croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attachée à la
+religion catholique. La commune de Paris, moins réservée, saisit cette
+occasion importante d'une grande réforme, et s'empressa de donner le
+premier exemple de l'abjuration du catholicisme.
+
+Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que
+Robespierre, Saint-Just et les autres chefs révolutionnaires, s'arrêtaient
+au déisme, Chaumette, Hébert, tous les notables de la commune et des
+Cordeliers, placés plus bas par leurs fonctions et leurs lumières,
+devaient, suivant la loi ordinaire, dépasser les bornes, et aller jusqu'à
+l'athéisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on
+pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils
+ne prononçaient le nom de Dieu, et ils répétaient sans cesse qu'un peuple
+ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
+celui de la raison. Chaumette n'était ni bas, ni méchant, ni ambitieux
+comme Hébert; il ne cherchait pas, en exagérant les opinions régnantes, à
+supplanter les chefs actuels de la révolution; mais, dénué de vues
+politiques, plein d'une philosophie commune, entraîné par un extraordinaire
+penchant à la déclamation, il prêchait, avec l'ardeur et l'orgueil dévot
+d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques,
+et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'était
+élevé avec véhémence contre les pillages; il avait fortement réprimandé les
+femmes qui négligeaient le soin de leur ménage pour se mêler de troubles
+politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
+provoqué l'abolition de la mendicité et l'établissement d'ateliers publics
+pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonné contre la prostitution,
+et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques,
+partout tolérée comme inévitable. Il était défendu à ces malheureuses de se
+montrer en public, d'exercer même dans l'intérieur des maisons leur
+déplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays
+monarchiques et catholiques, où il y avait des citoyens oisifs, des prêtres
+non mariés, et que le travail et le mariage devaient les chasser des
+républiques.
+
+Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce système de la raison,
+s'éleva à la commune contre la publicité du culte catholique. Il soutint
+que c'était un privilège dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un
+autre; que si chaque secte avait cette faculté, bientôt les rues et les
+places publiques seraient le théâtre des farces les plus ridicules. La
+commune ayant la police locale, il fit décider, le 23 vendémiaire (14
+octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur
+culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles cérémonies funèbres
+pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient
+seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprimés
+dans les cimetières, et remplacés par une statue du Sommeil, à l'exemple de
+ce que Fouché avait fait dans le département de l'Allier. Au lieu de cyprès
+et d'arbustes lugubres, les cimetières furent plantés des arbres les plus
+rians et les plus odorans. «Il faut, dit Chaumette, que l'éclat et le
+parfum des fleurs rappellent les idées les plus douces; je voudrais, s'il
+était possible, pouvoir respirer l'âme de mon père!» Tous les signes
+extérieurs du culte furent entièrement abolis. On décida encore dans un
+même arrêté, et toujours sur les réquisitoires de Chaumette, qu'on ne
+pourrait plus vendre dans les rues _toutes espèces de jongleries, telles
+que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Véronique, des ecce-homo,
+des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_,
+ni pareillement _des poudres, des eaux médicinales, et autres drogues
+falsifiées_. L'image de la Vierge fut partout supprimée, et toutes les
+madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
+remplacées par les bustes de Marat et de Lepelletier.
+
+Anacharsis Clootz, ce même baron prussien qui, riche à cent mille livres de
+rentes, avait quitté son pays pour venir à Paris représenter, disait-il, le
+genre humain, qui avait figuré à la première fédération de 1790, à la tête
+des prétendus envoyés de tous les peuples, et qui ensuite fut nommé député
+à la convention nationale, Anacharsis Clootz prêchait sans cesse la
+république universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux idées,
+il les développait sans relâche dans ses écrits, et, tantôt dans des
+manifestes, tantôt dans des adresses, il les proposait à tous les peuples.
+Le déisme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme même; il ne
+cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les espèces de
+dieux, et prétendait qu'il ne devait rester chez l'humanité, affranchie et
+éclairée, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il
+disait à la convention: «Je n'ai pu échapper à tous les tyrans sacrés et
+profanes que par des voyages continuels; j'étais à Rome quand on voulait
+m'incarcérer à Paris, et j'étais à Londres quand on voulait me brûler à
+Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe à
+l'autre, que j'échappais aux alguazils, aux mouchards, à tous les maîtres,
+à tous les valets. Mes émigrations cessèrent quand l'émigration des
+scélérats commença. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est à Paris,
+qu'était le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus
+depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zèle contre les prétendus
+souverains de la terre et du ciel. Je prêchai hautement qu'il n'y a pas
+d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
+peuple-dieu. Le peuple se suffit à lui-même, il sera toujours debout. La
+nature ne s'agenouille point devant elle-même. Jugez de la majesté du genre
+humain libre par celle du peuple français, qui n'en est qu'une fraction.
+Jugez de l'infaillibilité du tout par la sagacité d'une portion qui, elle
+seule, fait trembler le monde esclave. Le comité de surveillance de la
+république universelle aura moins de besogne que le comité de la moindre
+section de Paris. Une confiance générale remplacera une méfiance
+universelle. Il y aura dans ma république peu de bureaux, peu d'impôts, et
+point de bourreau. La raison réunira tous les hommes dans un seul faisceau
+représentatif, sans autre lien que la correspondance épistolaire. Citoyens,
+la religion est le seul obstacle à cette utopie; le temps est venu de la
+détruire. Le genre humain a brûlé ses lisières. On n'a de vigueur, dit un
+ancien, que le jour qui suit un mauvais règne; profitons de ce premier
+jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la délivrance du monde!»
+
+Les réquisitoires de Chaumette ranimèrent toutes les espérances de Clootz;
+il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu évêque
+constitutionnel du département de Paris, par ce mouvement rapide qui avait
+élevé Chaumette, Hébert et tant d'autres aux premières fonctions
+municipales. Il lui persuada que le moment était venu d'abjurer à la face
+de la France le culte catholique, dont il était le premier pontife; que son
+exemple entraînerait tous les ministres du culte, éclairerait la nation,
+provoquerait une abjuration générale, et obligerait la convention à
+prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
+précisément abjurer sa croyance même, et déclarer par là qu'il avait trompé
+les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit à venir abdiquer
+l'épiscopat. Gobel décida ensuite ses vicaires à suivre cet exemple. Il fut
+convenu aussi avec Chaumette et les membres du département que toutes les
+autorités constituées de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie
+de la députation, pour lui donner plus de solennité.
+
+Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette,
+Gobel et tous ses vicaires, se rendent à la convention. Chaumette et
+Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
+département, annoncent que le clergé de Paris vient rendre à la raison un
+hommage éclatant et sincère. Alors ils présentent Gobel. Celui-ci, coiffé
+du bonnet rouge, et tenant à la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son
+anneau, prend la parole: «Né plébéien, dit-il, curé dans le Porentruy,
+envoyé par mon clergé à la première assemblée, puis élevé à l'archevêché de
+Paris, je n'ai jamais cessé d'obéir au peuple. J'ai accepté les fonctions
+que ce peuple m'avait autrefois confiées, et aujourd'hui je lui obéis
+encore en venant les déposer. Je m'étais fait évêque quand le peuple
+voulait des évêques, je cesse de l'être maintenant que le peuple n'en veut
+plus.» Gobel ajoute que tout son clergé, animé des mêmes sentimens, le
+charge de faire la même déclaration. En achevant ces paroles, il dépose sa
+mitre, sa croix et son anneau. Son clergé ratifie sa déclaration. Le
+président lui répond avec adresse, que la convention a décrété la liberté
+des cultes, qu'elle a dû la laisser tout entière à chaque secte, qu'elle ne
+s'est jamais ingérée dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit à celles
+qui, éclairées par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs
+erreurs.
+
+Gobel n'avait pas abjuré le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas
+osé se déclarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais
+d'autres étendent pour lui cette déclaration. «Revenu, dit le curé de
+Vaugirard, des préjugés que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans
+mon esprit, je dépose mes lettres de prêtrise.» Divers évêques et curés,
+membres de la convention, suivent cet exemple, et déposent leurs lettres
+de prêtrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi
+sa qualité de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de
+l'assemblée et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment,
+Grégoire, évêque de Blois, entre dans l'assemblée. On lui raconte ce qui
+vient de se passer, et on l'engage à imiter l'exemple de ses collègues. Il
+refuse avec courage: «S'agit-il du revenu attaché aux fonctions d'évêque?
+je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualité de prêtre et
+d'évêque? je ne puis m'en dépouiller; ma religion me le défend. J'invoque
+la liberté des cultes.» Les paroles de Grégoire s'achèvent dans le tumulte,
+mais n'arrêtent point cependant l'explosion de joie que cette scène a
+excitée. La députation quitte l'assemblée au milieu d'une foule immense, et
+va se rendre à l'Hôtel-de-Ville pour recevoir les félicitations de la
+commune.
+
+Il n'était pas difficile, une fois cet exemple donné, d'exciter toutes les
+sections de Paris et toutes les communes de la république à l'imiter.
+Bientôt les sections se réunissent, et viennent déclarer, l'une après
+l'autre, qu'elles renoncent à toutes les erreurs de la superstition, et
+qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
+section de l'Homme-Armé déclare qu'elle ne reconnaît d'autre culte que
+celui de la vérité et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la
+liberté et de l'égalité, d'autre dogme que celui de la fraternité et des
+lois républicaines décrétées depuis le 31 mai 1793. Celle de la Réunion
+annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les
+livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'église de
+Saint-Méry. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de
+l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme,
+et fera, décadi prochain, sur le maître-autel de Saint-Sulpice,
+l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola.
+Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la liberté et de
+l'égalité. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique.
+
+Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme
+religion publique, et s'emparaient de ses édifices et de ses trésors comme
+d'édifices et de trésors appartenant au domaine communal. Déjà les députés
+en mission dans les départemens avaient engagé une foule de communes à se
+saisir du mobilier des églises qui n'était pas nécessaire, disaient-ils, à
+la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propriété publique, appartenait à
+l'état, et pouvait être consacré à ses besoins. Fouché avait envoyé du
+département de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en était venu
+beaucoup aussi de divers départemens. Bientôt le même exemple, suivi à
+Paris et aux environs, fit affluer à la barre de la convention des monceaux
+de richesses. On dépouilla toutes les églises, et les communes envoyèrent
+des députations avec l'or et l'argent accumulés dans les niches des saints,
+ou dans les lieux consacrés par une ancienne dévotion. On se rendait en
+procession à la convention, et le peuple, se livrant à ses goûts
+burlesques, parodiait de la manière la plus bizarre les scènes de la
+religion, et trouvait autant de plaisir à les profaner qu'il en avait
+trouvé jadis à les célébrer. Des hommes, vêtus de surplis, de chasubles, de
+chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_
+à la barre de la convention; ils y déposaient les ostensoirs, les crucifix,
+les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononçaient des
+discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-mêmes les
+allocutions les plus singulières. «O vous! s'écriait une députation de
+Saint-Denis, ô vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute
+espèce, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en
+allant vous fondre à la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que
+vous vouliez faire dans l'autre!» A ces scènes de gaieté succédaient tout à
+coup des scènes de respect et de recueillement. Ces mêmes individus, qui
+foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en
+ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier:
+«Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image
+de citoyens respectables, assassinés par les esclaves des rois.» On
+défilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et
+en dansant _la carmagnole_; on allait déposer les riches dépouilles des
+autels à la Monnaie, et les bustes vénérés de Marat et de Lepelletier dans
+les églises, devenues désormais les temples d'un nouveau culte.
+
+Sur le réquisitoire de Chaumette, il fut arrêté que l'église métropolitaine
+de Notre-Dame serait convertie en un édifice républicain, appelé _Temple de
+la Raison_; une fête fut instituée pour tous les jours de décade. Elle dut
+remplacer les cérémonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers
+municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la
+Raison, y lisaient la déclaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte
+constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armées, et
+racontaient les actions d'éclat qui avaient eu lieu dans la décade. _Une
+bouche de vérité_, semblable aux bouches de dénonciations qui se trouvaient
+à Venise, était placée dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis,
+reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la levée de ces
+lettres chaque jour de décade; on procédait à leur lecture; un orateur
+prononçait un discours de morale; après, on exécutait des morceaux de
+musique, et on finissait par chanter des hymnes républicains. Il y avait
+dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les
+femmes enceintes, avec ces mots: _Respect à la vieillesse, respect et soins
+aux femmes enceintes_.
+
+La première fête de la raison fut célébrée avec pompe le 20 brumaire (10
+novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorités
+constituées. Une jeune femme représentait la déesse de la Raison; c'était
+l'épouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin,
+Chaumette, Hébert, et pareils. Elle était vêtue d'une draperie blanche; un
+manteau bleu céleste flottait sur ses épaules; ses cheveux épars étaient
+recouverts du bonnet de la liberté. Elle était assise sur un siége antique,
+entouré de lierre et porté par quatre citoyens. Des jeunes filles, vêtues
+de blanc et couronnées de rosés, précédaient et suivaient la déesse. Puis
+venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes,
+et toutes les sections armées. Des discours furent prononcés, et des hymnes
+chantés dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite à la convention;
+Chaumette prit la parole en ces termes:
+
+«Législateurs, le fanatisme a cédé la place à la raison. Ses yeux louches
+n'ont pu soutenir l'éclat de la lumière. Aujourd'hui un peuple immense
+s'est porté sous ces voûtes gothiques, qui pour la première fois ont servi
+d'écho à la vérité. Là, les Français ont célébré le seul vrai culte, celui
+a de la liberté, celui de la raison. Là, nous avons formé des voeux pour la
+prospérité des armes de la république. Là, nous avons abandonné des idoles
+inanimées, pour la raison, pour cette image animée, chef-d'oeuvre de la
+nature.» En disant ces mots, Chaumette montrait la déesse vivante de la
+Raison. La jeune et belle femme qui la représentait, descend de son siége,
+et s'approche du président, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu
+des bravos universels, et des cris de _vive la république! vive la Raison!
+à bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part à
+ces représentations, est entraînée et obligée de suivre le cortège, qui
+retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne
+patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers
+sur Charette, augmentait la joie générale et lui donnait un motif plus réel
+que celui de l'abolition du fanatisme.
+
+On voit sans doute avec dégoût ces scènes sans recueillement, sans bonne
+foi, où un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le
+nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de
+comprendre les dogmes qu'on lui donne à croire? Ordinairement, que lui
+faut-il? De grandes réunions qui satisfassent son besoin d'être assemblé,
+des spectacles symboliques, où on lui rappelle sans cesse l'idée d'une
+puissance supérieure à la sienne, enfin des fêtes où l'on rende hommage aux
+hommes qui ont le plus approché du bien, du beau, du grand, en un mot des
+temples, des cérémonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison,
+Marat, et Lepelletier. Il était réuni, il adorait une puissance
+mystérieuse, il célébrait deux hommes. Tous ses besoins étaient donc
+satisfaits, et il n'y cédait pas autrement qu'il n'y cède toujours.
+
+Si l'on considère le tableau de la France à cette époque, on verra que
+jamais plus de contraintes ne furent exercées à la fois sur cette partie
+inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les expériences
+politiques. On n'osait plus émettre aucune opinion; on craignait de voir
+ses amis ou ses parens, de peur d'être compromis avec eux, et de perdre la
+liberté et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques
+centaines de condamnations rendaient la prison et l'échafaud toujours
+présens à la pensée de vingt-cinq millions de Français. On supportait des
+impôts considérables. Si on était, d'après une classification tout
+arbitraire, rangé dans la classe des riches, on perdait pour cette année,
+une portion de son revenu. Quelquefois, sur une réquisition d'un
+représentant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa récolte, ou
+son mobilier le plus précieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher
+aucun luxe, ni se livrer à des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se
+servir de la monnaie métallique; il fallait accepter ou donner un papier
+déprécié, et avec lequel il était difficile de se procurer les objets dont
+on avait besoin. Il fallait, si on était marchand, vendre à un prix fictif;
+si on était acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce
+que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois même il
+fallait s'en passer tout à fait, parce que la bonne et la mauvaise se
+cachaient également. On n'avait plus qu'une seule espèce de pain noir,
+commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer à la porte des
+boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids
+et mesures, les noms des mois et des jours étaient changés; on n'avait plus
+que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards,
+se voyaient privés des cérémonies du culte, auxquelles ils avaient assisté
+toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les
+habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, décimer les fortunes,
+régler obligatoirement le taux des échanges, renouveler les appellations
+de toutes choses, détruire les pratiques du culte, c'était sans contredit
+la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
+l'état, des crises inévitables du commerce, et de l'esprit de système
+inséparable de l'esprit d'innovation.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait écrite contre les girondins.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET
+HÉBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMITÉ DE SALUT
+PUBLIC.--DANTON, ACCUSÉ AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DÉFENDU PAR
+ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS
+APPORTÉS AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL RÉVOLUTIONNAIRE.--ÉNERGIE DU COMITÉ
+CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
+DÉPUTÉS AUTEURS DU FAUX DÉCRET, ET DES AGENS PRÉSUMÉS DE L'ÉTRANGER.
+
+
+Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, resté seul et
+victorieux, avait commencé à se fractionner. Les excès toujours plus grands
+de la révolution achevèrent de le diviser tout à fait, et on touchait à une
+rupture prochaine. Beaucoup de députés avaient été émus du sort des
+girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blâmaient les
+violences commises à l'égard du culte, les jugeaient impolitiques et
+dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succédaient à
+celles qu'on voulait détruire, que le prétendu culte de la Raison n'était
+que celui de l'athéisme, que l'athéisme ne pouvait convenir à un peuple,
+et que ces extravagances étaient payées par l'étranger. Au contraire, le
+parti qui régnait aux Cordeliers et à la commune, qui avait Hébert pour
+écrivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour apôtres,
+soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction modérée, et
+amener une nouvelle division dans la république.
+
+Danton était revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensée, mais un
+chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se répand de proche en
+proche, et devient bientôt manifeste à tous les esprits. On savait qu'il
+aurait voulu empêcher l'exécution des girondins, et qu'il avait été
+vivement touché de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur
+des moyens révolutionnaires, il commençait à en blâmer l'emploi féroce et
+aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-delà du
+danger, et qu'à la fin de la campagne actuelle et après l'expulsion entière
+des ennemis, il voulait faire rétablir le règne des lois douces et
+équitables. On n'osait pas l'attaquer à la tribune des clubs. Hébert
+n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Père Duchêne_; mais an répandait
+verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupçons sur sa
+probité; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la
+Belgique, et on lui en attribuait une partie; on était même allé jusqu'à
+dire, pendant sa retraite à Arcis-sur-Aube, qu'il avait émigré en emportant
+ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
+Desmoulins, son ami, qui avait partagé sa pitié pour les girondins, et
+avait défendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vendée, furieux
+contre les désorganisateurs, et tout prêt à dénoncer Ronsin et Rossignol.
+On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque manière,
+avaient démérité des révolutionnaires ardens, et le nombre commençait à en
+être assez grand.
+
+Julien de Toulouse, déjà fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et
+avec les fournisseurs, avait achevé de se compromettre par un rapport sur
+les administrations fédéralistes, dans lequel il s'efforçait d'excuser les
+torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononcé, que les
+cordeliers et les jacobins soulevés l'obligèrent à se rétracter. Ils firent
+une enquête sur sa vie privée; ils découvrirent qu'il vivait avec des
+agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maîtresse, et ils le
+déclarèrent tout à la fois corrompu et modéré. Fabre-d'Églantine venait
+tout à coup de changer de situation, et déployait un luxe qu'on ne lui
+connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans
+la révolution, n'avait que sa pension ecclésiastique, venait aussi
+d'étaler un beau mobilier, et d'épouser la jeune soeur des deux Frey, avec
+une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
+excita des soupçons contre les nouveaux enrichis, et bientôt une
+proposition qu'ils firent à la convention acheva de les perdre. Un député,
+Osselin, venait d'être arrêté pour avoir, dit-on, caché une émigrée. Fabre,
+Chabot, Julien, Delaunay, qui n'étaient pas tranquilles pour eux-mêmes;
+Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien à se reprocher, mais qui voyaient avec
+effroi qu'on ne ménageât pas même les membres de la convention, proposèrent
+un décret, portant qu'aucun député ne pourrait être arrêté, sans auparavant
+être entendu à la barre. Ce décret fut adopté, mais tous les clubs et les
+jacobins se soulevèrent, et prétendirent qu'on voulait renouveler
+l'_inviolabilité_. Ils le firent rapporter, et commencèrent l'enquête la
+plus sévère sur ceux qui l'avaient proposé, sur leur conduite et sur
+l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire,
+Thuriot, dépopularisés en quelques jours, furent rangés dans le parti des
+hommes équivoques et modérés. Hébert les couvrit d'injures grossières dans
+sa feuille, et les livra à la vile populace.
+
+Quatre ou cinq autres individus partagèrent encore le même sort, quoique
+jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'étaient Proli, Pereyra, Gusman,
+Dubuisson et Desfieux. Nés presque tous sur le sol étranger, ils étaient
+venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la révolution
+française, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire
+fortune. On ne s'inquiéta pas de ce qu'ils étaient tant qu'on les vit
+abonder dans le sens de la révolution. Proli, qui était de Bruxelles, fut
+envoyé avec Pereyra et Desfieux auprès de Dumouriez, pour découvrir ses
+intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
+rapporté, le dénoncer à la convention et aux Jacobins. C'était bien
+jusque-là; mais ils avaient été employés par Lebrun, parce qu'étant
+étrangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations
+extérieures. En approchant Lebrun, ils apprirent à l'estimer, et ils le
+défendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgré la
+défection de ce général, il avait persisté à vanter ses talens et à dire
+qu'on aurait pu le conserver à la république; enfin presque tous,
+connaissant mieux les pays voisins, avaient blâmé l'application du système
+jacobin à la Belgique et aux provinces réunies à la France. Leurs propos
+furent recueillis, et lorsqu'une défiance générale fit imaginer
+l'intervention secrète d'une faction étrangère, on commença à les
+soupçonner, et à se raviser sur leurs discours. On sut que Proli était fils
+naturel de Kaunitz; on supposa qu'il était le meneur en chef, et on les
+métamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientôt la fureur n'eut
+plus de bornes, et l'exagération même de leur patriotisme, qu'ils croyaient
+propre à les justifier, ne servit qu'à les compromettre davantage. On les
+confondit avec le parti des équivoques, des modérés. Ainsi, dès que Danton
+ou ses amis avaient quelque observation à faire sur les fautes des agens
+ministériels, ou sur les violences exercées contre le culte, le parti
+Hébert, Vincent et Ronsin, répondait en criant à la modération, à la
+corruption, à la faction étrangère.
+
+Suivant l'usage, les modérés renvoyaient à leurs adversaires cette
+accusation, et leur disaient: C'est vous qui êtes les complices de ces
+étrangers; tout vous rapproche, et la commune violence de vôtre langage, et
+le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
+ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorité législative, et
+rend des lois sous le titre modeste d'arrêtés; qui règle tout, police,
+subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion à une autre,
+remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
+prêche l'athéisme, et se fait imiter par toutes les municipalités de la
+république; voyez ces bureaux de la guerre, d'où s'échappent une foule
+d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les représentans,
+exercer les plus grandes vexations, et décrier la révolution par leur
+conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
+usurper l'autorité législative et exécutive, déposséder la convention, les
+comités, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser à ce but, sinon
+l'étranger?
+
+Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorité devait prendre
+un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comité, que ces
+accusations réciproques étaient extrêmement dangereuses. Sa politique,
+comme on l'a déjà vu, avait consisté, depuis le 31 mai, à empêcher un
+nouveau débordement révolutionnaire, à rallier l'opinion autour de la
+convention, et la convention autour du comité, afin de créer un pouvoir
+énergique, et il s'était servi pour cela des jacobins tout-puissans alors
+sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accrédités,
+comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient très dangereuses. Il avait
+peur qu'aucune réputation ne résistât aux imaginations déchaînées; il
+craignait que les violences à l'égard du culte n'indisposassent une partie
+de la France, et ne fissent passer la révolution pour athée; il croyait
+voir enfin la main de l'étranger dans cette vaste confusion. Aussi ne
+manqua-t-il pas l'occasion que bientôt Hébert lui offrit, de s'en expliquer
+aux Jacobins.
+
+Les dispositions de Robespierre avaient percé. On répandait sourdement
+qu'il allait faire sévir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs
+du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, déjà compromis et
+menacés, voulaient rattacher leur cause à celle de Pache, Chaumette,
+Hébert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une
+conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils étaient tous également
+en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder réciproquement. Hébert
+se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se
+plaint d'un plan de désunion tendant à diviser les patriotes. «De toutes
+parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'être pas
+arrêté. On répand que Robespierre doit me dénoncer, moi, Chaumette et
+Pache.... Quant à moi, qui me mets tous les jours en avant pour les
+intérêts de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tête, cela
+pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime
+qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille
+idée. On a dit aussi que Danton avait émigré, qu'il était allé en Suisse
+chargé des dépouilles du peuple.... Je l'ai rencontré ce matin dans les
+Tuileries, et puisqu'il est à Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer
+fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de démentir les
+bruits injurieux qui courent sur leur compte.» Hébert rapporte ensuite
+qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui
+dévoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout
+rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les
+complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au
+Temple. Robespierre monte aussitôt à la tribune: «Est-il vrai, dit-il, que
+nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos
+tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la
+terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de
+croire que cet événement suffirait pour éteindre le foyer des conspirations
+qui nous déchirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la méprisable
+soeur de Capet en imposerait plus à nos ennemis que celle de Capet lui-même
+et de sa criminelle compagne?
+
+«Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le
+fanatisme! il expire. Je pourrais même dire qu'il est mort. En dirigeant
+depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la détourne-t-on
+pas de nos véritables dangers? Vous avez peur des prêtres, et ils
+s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les échanger contre ceux de
+municipaux, d'administrateurs, et même de présidens de sociétés
+populaires.... Ils étaient naguère fort attachés à leur ministère quand il
+leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdiqué dès qu'il
+n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme,
+mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle
+qu'ils ont revêtue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la
+nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!»
+
+Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute:
+
+«Que des citoyens animés par un zèle pur viennent déposer sur l'autel de la
+patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire
+servir aux triomphes de la liberté, la patrie et la raison sourient à ces
+offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
+viendraient-elles mêler ici leur influence à celle du civisme? De quel
+droit des hommes inconnus jusqu'à ce jour dans la carrière de la révolution
+viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces événemens, les moyens
+d'usurper une fausse popularité, d'entraîner les patriotes même à de
+fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel
+droit viendraient-ils troubler la liberté des cultes au nom de la liberté,
+et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit
+feraient-ils dégénérer les hommages solennels rendus à la vérité pure en
+des farces éternelles et ridicules?
+
+«On a supposé qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait
+proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette
+démarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté
+des cultes qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui
+en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on
+persécute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les
+punira avec sévérité, toutes les fois qu'ils oseront se prévaloir de leurs
+fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les préjugés ou le
+royalisme contre la république.
+
+«Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le prétexte de
+détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'athéisme
+lui-même. Tout philosophe, tout individu peut adopter là-dessus l'opinion
+qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé;
+mais l'homme public, mais le législateur serait cent fois plus insensé, qui
+adopterait un pareil système. La convention nationale l'abhorre. La
+convention n'est point un faiseur de livres et de systèmes. Elle est un
+corps politique et populaire. L'athéisme est _aristocratique_. L'idée d'un
+grand Être qui veille sur l'innocence opprimée et qui punit le crime
+triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent;
+si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les
+coupables. J'ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique; je n'ai
+jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l'humanité. Je n'en
+suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous
+exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_.»
+
+Robespierre, après avoir fait cette profession de foi, impute à l'étranger
+les persécutions dirigées contre le culte, et les calomnies répandues
+contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui était extrêmement défiant,
+et qui avait supposé les girondins royalistes, croyait beaucoup à la
+faction de l'étranger, laquelle n'était représentée, comme nous l'avons
+dit, que par quelques espions envoyés aux armées, et quelques banquiers
+intermédiaires de l'agiotage, et correspondans des émigrés. «Les étrangers,
+dit-il, ont deux espèces d'armées; l'une sur nos frontières, est
+impuissante et près de sa ruine, grâce à nos victoires; l'autre, plus
+dangereuse, est au milieu de nous. C'est une armée d'espions, de fripons
+stipendiés, qui s'introduisent partout, même au sein des sociétés
+populaires. C'est une faction qui a persuadé à Hébert que je voulais faire
+arrêter Pache, Chaumette, Hébert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache,
+dont j'ai toujours admiré et défendu la vertu simple et modeste, moi qui ai
+combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!» Robespierre loue
+Pache et se tait sur Hébert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oublié
+les services de la commune dans les jours où la liberté était en péril. Se
+déchaînant ensuite contre ce qu'il appelle la faction étrangère, il fait
+tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il
+raconte leur histoire, il les dépeint comme des agens de Lebrun et de
+l'étranger, chargés d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de
+les animer les uns contre les autres. A la manière dont il s'exprime, on
+voit que la haine qu'il éprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mêle
+pour beaucoup à sa défiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la
+société, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin
+épuratoire pour tous les jacobins.
+
+Ainsi Robespierre avait frappé d'anathème le nouveau culte, avait donné une
+leçon sévère à tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour
+Hébert, ne s'était pas compromis jusqu'à louer ce sale écrivain, et avait
+fait retomber tout l'orage sur des étrangers qui eurent le malheur d'être
+amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blâmer notre système politique
+dans les pays de conquête. Enfin il s'était arrogé la recomposition de la
+société, en faisant décider qu'il y aurait un scrutin épuratoire.
+
+Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son système; il vient lire
+aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptées, prouvant que
+l'étranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et
+des calomnies à l'égard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et
+les désire. Danton avait en quelque sorte reçu d'Hébert l'invitation de
+s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obéir à une sommation;
+mais quinze jours après, il saisit une circonstance favorable pour prendre
+la parole. Il s'agissait de fournir à toutes les sociétés populaires un
+local aux dépens de l'état. Il présente à ce sujet diverses observations,
+et en prend occasion de dire que si la constitution doit être endormie
+pendant que le peuple frappe et épouvante les ennemis de ses opérations
+révolutionnaires, il faut cependant se défier de ceux qui veulent porter ce
+même peuple au-delà des bornes de la révolution. Coupé de l'Oise réplique à
+Danton, et dénature ses idées en les combattant. Danton remonte aussitôt à
+la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui
+des motifs de défiance de préciser leurs accusations, afin qu'il puisse y
+répondre publiquement. Il se plaint de cette défaveur qui se manifeste en
+sa présence. «Ai-je donc perdu, s'écrie-t-il, ces traits qui caractérisent
+la figure d'un homme libre?» Et en proférant ces mots, il agitait cette
+tête qu'on avait tant vue, tant rencontrée dans les orages de la
+révolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des républicains et jeté
+la terreur chez les aristocrates. «Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce même
+homme qui s'est trouvé à vos côtés dans tous les momens de crise? Ne
+suis-je plus cet homme tant persécuté, tant connu de vous; cet homme que
+vous avez si souvent embrassé comme votre ami, et avec lequel vous avez
+fait le serment de mourir dans les mêmes périls?» Il rappelle alors qu'il
+fut le défenseur de Marat, et il est ainsi obligé de se couvrir de l'ombre
+de cet être, qu'il avait autrefois protégé et dédaigné. «Vous serez
+étonnés, dit-il, quand je vous ferai connaître ma conduite privée, de voir
+que la fortune colossale que mes ennemis et les vôtres m'ont prêtée, se
+réduit à la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je défie les
+malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne
+pourront m'ébranler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me
+jugerez en sa présence. Je ne déchirerai pas plus la page de mon histoire
+que vous ne déchirerez la vôtre....» Danton demande, en finissant, une
+commission, pour examiner les accusations portées contre lui. Robespierre
+s'élance alors à la tribune avec un empressement extrême. «Danton,
+s'écrie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y
+consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on précise
+les griefs portés contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es
+accusé d'avoir émigré. On a dit que tu avais passé en Suisse; que ta
+maladie était feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton
+ambition était d'être régent sous Louis XVII; qu'à une époque déterminée
+tout a été préparé pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu étais le
+chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni
+l'Autriche, ni la Prusse, n'étaient nos véritables ennemis, mais que
+c'était toi seul; que la Montagne était composée de tes complices; qu'il ne
+fallait pas s'occuper des agens envoyés par les puissances étrangères; que
+leurs conspirations étaient des fables dignes de mépris; en un mot, qu'il
+fallait t'égorger toi, toi seul!...» Des applaudissemens universels
+couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: «Ne sais-tu pas, Danton, que
+plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose
+publique s'attachent à sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas
+tous, citoyens, que cette méthode est infaillible? Eh! si le défenseur de
+la liberté n'était pas calomnié, ce serait une preuve que nous n'aurions
+plus ni nobles, ni prêtres à combattre!» Faisant alors allusion aux
+feuilles d'Hébert, où lui, Robespierre, était fort loué, il ajoute: «Les
+ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je
+les répudie. Croit-on qu'à côté de ces éloges que l'on répète dans
+certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu
+égorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils
+sont tous solidaires. Je me trompe peut-être sur Danton; mais, vu dans sa
+famille, il ne mérite que des éloges. Sous les rapports politiques, je l'ai
+observé; une différence d'opinion me le faisait étudier avec soin, souvent
+avec colère; il ne s'est pas assez hâté, je le sais, de soupçonner
+Dumouriez; il n'a pas assez haï Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas
+toujours été de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non,
+je la lui ai toujours vu servir avec zèle. Danton veut qu'on le juge; il a
+raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se présentent ces hommes qui sont plus
+patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilégiés, des
+prêtres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du
+patriotisme des gens qui nous accusent.»
+
+Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche à faire
+à Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-même, l'un des
+amis d'Hébert, est le premier à s'écrier que, personne ne se présentant,
+c'est une preuve qu'il n'y a rien à dire contre Danton. Un membre demande
+alors que le président lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et
+Danton, s'approchant du bureau, reçoit l'accolade au milieu des
+applaudissemens universels.
+
+La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait été généreuse et
+habile. Le danger commun à tous les bons patriotes, l'ingratitude qui
+payait les services de Danton, enfin une supériorité décidée, avaient
+arraché Robespierre à son égoïsme habituel; et, cette fois, plein de bons
+sentimens, il avait été plus éloquent qu'il n'était donné à sa nature de
+l'être. Mais le service qu'il rendit à Danton fut plus utile à la cause du
+gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'à Danton
+lui-même, dont la popularité était perdue. On ne refait pas l'enthousiasme,
+et on ne pouvait pas présumer encore d'assez grands dangers publics pour
+que Danton trouvât, par son courage, le moyen de regagner son influence.
+Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'être présent à
+chaque séance d'épuration. Le tour de Clootz arrivé, on l'accuse de
+liaisons avec les banquiers étrangers Vandeniver. Il essaie de se
+justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de
+Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitulé:
+_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la
+Montagne que la Gironde, ses exagérations extravagantes, son obstination à
+parler d'une république universelle, à inspirer la rage des conquêtes, et à
+compromettre la France auprès de toute l'Europe, «Et comment M. Clootz,
+ajoute Robespierre, pouvait-il s'intéresser si fort au bonheur de la
+France, lorsqu'il s'intéressait si fort au bonheur de la Perse et du
+Monomotapa? Il est une dernière crise dont il pourra se vanter. Je veux
+parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, ménagé avec raison et
+lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait
+entraîner les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'évêque Gobel
+une conférence de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il
+vint, changeant subitement de langage et d'habit, déposer ses lettres de
+prêtrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades.
+Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce
+prétendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possède cent mille
+livres de rentes, qui dîne avec les banquiers conspirateurs, et qui est,
+non pas l'orateur du peuple français, mais du genre humain.»
+
+Clootz fut exclu sur-le-champ de la société; et, sur la proposition de
+Robespierre, on décida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles,
+les prêtres, les banquiers et les étrangers.
+
+A la séance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait
+sa lettre à Dillon, et un mouvement de sensibilité en faveur des girondins.
+«J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai
+défendu. Quant aux girondins, j'étais à leur égard dans une position
+particulière. J'ai toujours aimé et servi là république, mais je me suis
+souvent trompé sur ceux qui la servaient; j'ai adoré Mirabeau; j'ai chéri
+Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifié mon amitié et mon
+admiration dès que j'ai su qu'ils avaient cessé d'être jacobins. Une
+fatalité bien marquée a voulu que de soixante révolutionnaires qui avaient
+signé mon contrat de mariage, il ne me restât plus que deux amis, Danton et
+Robespierre. Tous les autres sont émigrés ou guillotinés. De ce nombre
+étaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilité était donc bien
+pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils
+mouraient en républicains, mais en républicains fédéralistes; car, je vous
+l'assure, je ne crois pas qu'il y eût beaucoup de royalistes parmi eux.»
+
+On aimait le caractère facile, l'esprit naïf et original de Camille
+Desmoulins. «Camille a mal choisi ses amis, s'écrie un jacobin; prouvez-lui
+que nous savons mieux choisir les nôtres en le recevant avec empressement.»
+Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collègues, mais en gardant
+cependant un ton de supériorité, défend Camille Desmoulins. «Il est faible
+et confiant, dit-il, mais il a toujours été républicain. Il a aimé
+Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-même brisé ses idoles dès qu'il a
+été détrompé. Qu'il poursuive sa carrière et soit plus réservé à l'avenir.»
+Après cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est
+ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'Églantine l'est à son tour,
+mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer
+à ses talens littéraires. Cette épuration fut poursuivie, et devint fort
+longue. Commencée en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.
+
+La politique de Robespierre et du gouvernement était bien connue. L'énergie
+avec laquelle cette politique avait été manifestée, intimida les
+brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songèrent à se rétracter,
+et à revenir sur leurs premières démarches. Chaumette, qui avait la faconde
+d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le
+courage d'un chef de parti, ne prétendait nullement rivaliser avec la
+convention et se faire le créateur d'un nouveau culte; il s'empressa donc
+de chercher une occasion pour réparer sa faute. Il résolut de faire
+interpréter l'arrêté qui fermait tous les temples, et il proposa à la
+commune de déclarer qu'elle ne voulait pas gêner la liberté religieuse, et
+qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit
+de se réunir dans des lieux payés et entretenus à leurs frais. «Qu'on ne
+prétende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font
+agir; je suis également incapable de l'une ou de l'autre. C'est la
+conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zèle pour le pousser
+au-delà des bornes, et nous engager dans de fausses démarches; c'est la
+conviction que si nous empêchons les catholiques d'exercer leur culte
+publiquement et avec l'aveu de la loi, des êtres bilieux iront s'exalter ou
+conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et
+me fait parler.» L'arrêté proposé par Chaumette, et fortement appuyé par le
+maire Pache, fut enfin adopté après quelques murmures bientôt couverts par
+de nombreux applaudissemens. La convention déclara de son côté qu'elle
+n'avait jamais entendu par ses décrets gêner la liberté religieuse, et elle
+défendit de toucher à l'argenterie qui restait encore dans les églises, vu
+que le trésor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les
+farces indécentes que le peuple s'était permises cessèrent dans Paris, et
+les pompes du culte de la Raison, dont il s'était tant diverti, furent
+abolies.
+
+Le comité de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait
+tous les jours davantage la nécessité de rendre l'autorité plus forte, plus
+prompte et plus obéie. Chaque jour, l'expérience des obstacles le rendait
+plus habile, et il ajoutait de nouvelles pièces à cette machine
+révolutionnaire, créée pour la durée de la guerre. Déjà il avait empêché la
+transmission du pouvoir à des mains nouvelles et inexpérimentées, en
+prorogeant la convention, et en déclarant le gouvernement révolutionnaire
+jusqu'à la paix. En même temps, il avait concentré ce pouvoir dans ses
+mains en mettant sous sa dépendance le tribunal révolutionnaire, la police,
+les opérations militaires, et la distribution même des subsistances. Deux
+mois d'expérience lui firent sentir les obstacles que les autorités
+locales, soit par excès ou défaut de zèle, faisaient éprouver à l'action de
+l'autorité supérieure. L'envoi des décrets était souvent interrompu ou
+retardé; et leur promulgation négligée dans certains départemens. Il
+restait beaucoup de ces administrations fédéralistes qui s'étaient
+insurgées, et la faculté de se coaliser ne leur était pas encore interdite.
+Si, d'une part, les administrations de département présentaient quelque
+danger de fédéralisme, les communes, au contraire, agissant en sens opposé,
+exerçaient, à l'imitation de celle de Paris, une autorité vexatoire,
+rendaient des lois, imposaient des taxes; les comités révolutionnaires
+déployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial;
+des armées révolutionnaires, instituées dans différentes localités,
+complétaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, désunis
+entre eux, et embarrassans pour le gouvernement supérieur. Enfin l'autorité
+des représentans, ajoutée à toutes les autres, augmentait la confusion des
+pouvoirs souverains; car les représentans levaient des impôts, rendaient
+des lois pénales, comme les communes et la convention elle-même.
+
+Billaud-Varennes, dans un rapport mal écrit, mais habile, dévoila ces
+inconvéniens, et fit rendre le décret du 14 frimaire an II (4 décembre),
+modèle du gouvernement provisoire, énergique et absolu. L'anarchie, dit le
+rapporteur, menace les républiques à leur naissance et dans leur
+vieillesse. Tâchons de nous en garantir. Ce décret instituait le _Bulletin
+des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'idée:
+car les lois envoyées par l'assemblée aux ministres, par les ministres aux
+autorités locales, sans délais fixes, sans procès-verbaux qui garantissent
+leur envoi ou leur arrivée, étaient souvent rendues depuis long-temps, sans
+être ni promulguées ni connues. D'après le nouveau décret, une commission,
+une imprimerie, un papier particulier, étaient consacrés à l'impression et
+à l'envoi des lois. La commission, formée de quatre individus indépendans
+de toute autorité, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait
+imprimer, l'envoyait par la poste dans des délais fixés et invariables. Les
+envois et les remises étaient constatés par les moyens ordinaires de la
+poste; et ces mouvemens, ainsi régularisés, devenaient infaillibles. La
+convention était ensuite déclarée _centre d'impulsion du gouvernement_.
+Sous ces mots, on cachait la souveraineté des comités, qui faisaient tout
+pour la convention. Les autorités du département étaient en quelque sorte
+abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
+abandonnait, comme au département de Paris à l'époque du 10 août, que la
+répartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins
+purement économiques. Ainsi, ces intermédiaires trop puissans entre le
+peuple et l'autorité suprême, étaient supprimés. On ne laissait exister,
+avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de
+commune. Il était défendu à toute administration locale de se réunir à
+d'autres, de se déplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arrêtés
+extensifs ou limitatifs des décrets, de lever des impôts ou des hommes.
+Toutes les armées révolutionnaires établies dans les départemens étaient
+licenciées, et il ne devait subsister que la seule armée révolutionnaire
+établie à Paris pour le service de toute la république. Les comités
+révolutionnaires étaient obligés de correspondre avec les districts chargés
+de les surveiller, et avec le comité de sûreté générale. Ceux de Paris ne
+pouvaient correspondre qu'avec le comité de sûreté générale, et point avec
+la commune. Il était défendu aux représentans de lever des taxes, à moins
+que la convention ne les autorisât, et de porter des lois pénales.
+
+Ainsi, toutes les autorités étant ramenées dans leur sphère, leur conflit
+ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une
+manière infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en différer
+l'exécution. Les deux comités conservaient toujours leur domination. Celui
+de _salut public_, outre sa suprématie sur le comité de sûreté générale,
+continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle
+de toutes choses. Seul désormais, il pouvait s'appeler _comité de salut
+public_. Aucun comité dans les communes ne pouvait prendre ce titre.
+
+Ce nouveau décret sur l'institution du gouvernement révolutionnaire,
+quoique restrictif de l'autorité des communes, et rendu même contre leurs
+abus de pouvoir, fut reçu par la commune de Paris avec de grandes
+démonstrations d'obéissance. Chaumette, qui affectait la docilité comme le
+patriotisme, fît un long discours en l'honneur du décret. Par son maladroit
+empressement à entrer dans le système de l'autorité supérieure, il donna
+même une occasion de se faire réprimander; et il eut l'art de désobéir en
+voulant trop obéir. Le décret mettait les comités révolutionnaires de Paris
+en communication directe et exclusive avec le comité de sûreté générale.
+Dans leur zèle fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens;
+on les accusait d'avoir fait incarcérer une foule de patriotes, et d'être
+composés d'hommes qu'on commençait à appeler _ultra-révolutionnaires_.
+Chaumette se plaignit au conseil général de leur conduite, et proposa de
+les convoquer à la commune, pour leur faire une admonition sévère. La
+proposition de Chaumette fut adoptée. Mais celui-ci, avec son ostentation
+d'obéissance, avait oublié que, d'après le nouveau décret, les comités
+révolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comité de
+sûreté générale. Le comité de salut public ne voulant pas plus d'une
+obéissance exagérée que de la désobéissance, peu disposé surtout à souffrir
+que la commune se permît de donner des leçons, même bonnes, à des comités
+placés sous l'autorité supérieure, fit casser l'arrêté de Chaumette, et
+défendre aux comités de se réunir à la commune. Chaumette reçut cette
+correction avec une soumission parfaite. «Tout homme, dit-il à la commune,
+est sujet à l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompé. La
+convention a cassé mon réquisitoire et l'arrêté que j'avais fait prendre;
+elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mère
+commune, unissons-nous à elle.» (19 frimaire.)
+
+Ce n'est qu'au moyen de cette énergie que le comité pouvait parvenir à
+arrêter tous les mouvemens désordonnés, soit de zèle, soit de résistance,
+et à produire la plus grande précision possible dans l'action du
+gouvernement. Les _ultra-révolutionnaires_, compromis et réprimés depuis
+leurs manifestations contre le culte, essuyèrent une nouvelle répression,
+plus sévère que les précédentes. Ronsin était revenu de Lyon, où il avait
+accompagné Collot-d'Herbois avec un détachement de l'armée révolutionnaire.
+Il était arrivée à Paris au moment où le bruit des sanglantes exécutions
+commises à Lyon excitait la pitié. Ronsin fit placarder une affiche qui
+révolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille
+Lyonnais, quinze cents seulement n'étaient pas complices de la révolte,
+qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient péri, et que le
+Rhône aurait roulé leurs cadavres jusqu'à Toulon. On citait de lui d'autres
+propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
+bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministériels dans les
+provinces, et de leur rivalité avec les représentans. On répétait des mots
+échappés à quelques-uns d'entre eux, annonçant encore le projet de faire
+organiser constitutionnellement le pouvoir exécutif. L'énergie que
+Robespierre et le comité venaient de déployer encourageaient à se prononcer
+contre ces agitateurs. Dans la séance du 27 frimaire (17 décembre), on
+commence par se plaindre de certains comités révolutionnaires. Lecointre
+dénonce l'arrestation d'un courrier du comité de salut public par l'un des
+agens du ministère. Boursault dit qu'en passant à Lonjumeau, il a été
+arrêté par la commune, qu'il a fait connaître sa qualité de député, et que
+cette commune a voulu néanmoins que son passeport fût légalisé par l'agent
+du conseil exécutif présent sur les lieux. Fabre-d'Églantine dénonce
+Maillard, le chef des égorgeurs de septembre, qui a été envoyé en mission à
+Bordeaux par le conseil exécutif, tandis qu'il devrait être expulsé de
+partout; il dénonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a frémi; il
+dénonce enfin Vincent, qui a réuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la
+guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait à
+organiser le pouvoir exécutif, parce qu'il ne voulait pas être le valet des
+comités. La convention met aussitôt en état d'arrestation Vincent,
+secrétaire-général de la guerre, Ronsin, général de l'armée
+révolutionnaire, Maillard, envoyé à Bordeaux, trois autres agens du pouvoir
+exécutif dont on signale encore les vexations à Saint-Girons, et un nommé
+Mazuel, adjudant dans l'armée révolutionnaire, qui a dit que la convention
+conspirait, et qu'il cracherait au visage des députés. La convention porte
+ensuite peine de mort contre les officiers des armées révolutionnaires,
+illégalement formées dans les provinces, qui ne se sépareraient pas
+sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil exécutif viendra se
+justifier le lendemain.
+
+Cet acte d'énergie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des
+explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcèrent pas encore sur
+le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demandèrent qu'il fût fait une
+enquête pour constater la nature de leurs torts. Le conseil exécutif vint
+se justifier très humblement à la convention; il assura que son intention
+n'avait point été de rivaliser avec la représentation nationale, et que
+l'arrestation des courriers, les difficultés essuyées par le représentant
+Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comité de salut public
+lui-même; ordre qui enjoignait de vérifier tous les passeports et toutes
+les dépêches.
+
+Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'être incarcérés comme
+ultra-révolutionnaires, le comité sévit en même temps contre le parti des
+équivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson,
+Desfieux, Pereyra, accusés d'être agens de l'étranger et complices de tous
+les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre députés
+Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accusés d'être
+modérés, et d'avoir fait une fortune subite.
+
+On a déjà vu l'histoire de l'association clandestine de ces représentans,
+et du faux qui en avait été la suite. On a vu que Chabot, déjà ébranlé, se
+préparait à dénoncer ses collègues, et à rejeter tout sur eux. Les bruits
+qui couraient sur son mariage, les dénonciations qu'Hébert répétait chaque
+jour, achevèrent de l'intimider, et il courut tout dévoiler à Robespierre.
+Il prétendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot,
+que celui de le suivre et de le révéler; il attribua ce complot à
+l'étranger, qui voulait, disait-il, corrompre les députés, pour avilir la
+représentation nationale, et qui se servait ensuite d'Hébert et de ses
+complices pour les diffamer après les avoir corrompus. Il y avait ainsi,
+selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la
+branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour déshonorer et
+dissoudre la convention. La participation des banquiers étrangers à cette
+intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient
+que la convention finirait bientôt par se dévorer elle-même, et qu'il
+fallait faire fortune le plus tôt possible, quelques liaisons de la femme
+d'Hébert avec les maîtresses de Julien de Toulouse et de Delaunay,
+servirent à Chabot de moyens pour étayer cette fable d'une conspiration à
+deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
+s'entendaient secrètement pour arriver au même but. Chabot eut cependant un
+reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait été le corrupteur de
+Fabre, et qu'il s'exposait à une dénonciation de celui-ci en l'accusant, il
+prétendit que ses offres avaient été rejetées, et que les cent mille francs
+en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, étaient les
+cent mille francs destinés à Fabre, et refusés par lui. Ces fables de
+Chabot n'avaient aucune apparence de vérité, car il eût été bien plus
+naturel, en entrant dans la conspiration pour la découvrir, d'en prévenir
+quelques membres de l'un ou de l'autre comité, et de déposer l'argent dans
+leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comité de sûreté générale, qui
+fit arrêter dans la nuit les députés désignés. Julien de Toulouse parvint à
+s'évader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arrêtés[6].
+
+La découverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma
+toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres.
+On répandit plus que jamais le bruit d'une faction étrangère, corrompant
+les patriotes, les excitant à entraver la marche de la révolution, les uns
+par une modération intempestive, et les autres par une exagération folle,
+par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
+d'athéisme. Cependant qu'y avait-il de réel dans toutes ces suppositions?
+D'un côté, des hommes moins fanatiques, plus prompts à s'apitoyer sur les
+vaincus, et plus susceptibles par cette même raison de céder à l'attrait du
+plaisir et de la corruption; d'un autre côté, des hommes plus violens et
+plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs
+reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilité fanatique,
+profanant les vieux objets du culte, sans ménagement et sans décence; au
+milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises
+pour agioter; quatre députés sur sept cent cinquante, se laissant corrompre
+et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques révolutionnaires
+sincères, mais étrangers, suspects à ce titre, et se compromettant par
+l'exagération même, à la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier
+leur origine: voilà ce qu'il y avait de réel, et il n'y avait là rien que
+de très ordinaire, rien qui exigeât la supposition d'une machination
+profonde.
+
+Le comité de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, résolut
+de les frapper et de les flétrir tous, et pour cela il chercha à montrer
+qu'ils étaient tous complices de l'étranger. Robespierre avait déjà dénoncé
+une faction étrangère, à laquelle son esprit défiant lui faisait ajouter
+foi. La faction turbulente contrariant l'autorité supérieure, et
+déshonorant la révolution, il l'accusa aussitôt d'être complice de la
+faction étrangère; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la
+faction modérée, il la défendit même, comme on l'a vu, dans la personne de
+Danton. S'il la ménageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-là
+qui pût contrarier la marche de la révolution, c'est qu'elle ne formait pas
+un parti opiniâtre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se
+composait tout au plus de quelques individus isolés qui désapprouvaient
+les extravagances _ultra-révolutionnaires_.
+
+Telle était la situation des partis, et la politique du comité de salut
+public à leur égard, en frimaire an II (décembre 1793). Tandis qu'il se
+servait de l'autorité avec tant de force, et achevait de compléter à
+l'intérieur la machine du pouvoir révolutionnaire, il déployait une égale
+énergie au dehors, et assurait le salut de la révolution par des victoires
+éclatantes.
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE
+DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DÉBLOCUS DE LANDAU.--OPÉRATIONS A
+L'ARMÉE D'ITALIE.--SIÉGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARMÉE
+RÉPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET ÉCHECS AUX PYRÉNÉES.--EXCURSION DES
+VENDÉENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; ÉCHECS DE L'ARMÉE
+RÉPUBLICAINE.--DÉFAITE DES VENDÉENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLÈTE A
+SAVENAY.--COUP D'OEIL GÉNÉRAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.
+
+
+La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontières de la manière la
+plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris
+le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgré le projet du comité de
+salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
+envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les
+événemens n'avaient pas changé et les avantages de Watignies nous étaient
+restés.
+
+Sur le Rhin, la campagne s'était beaucoup prolongée par la perte des lignes
+de Wissembourg, forcées le 13 octobre (22 vendémiaire). Le comité de salut
+public voulait les recouvrer à tout prix, et débloquer Landau, comme il
+avait débloqué Dunkerque et Maubeuge. L'état de nos départemens du Rhin
+était une raison de se hâter, et d'en éloigner l'ennemi. Le pays des Vosges
+était singulièrement empreint de l'esprit féodal; les prêtres et les nobles
+y avaient conservé une grande influence; la langue française y étant peu
+répandue, les nouvelles idées révolutionnaires n'y avaient presque pas
+pénétré; dans un grand nombre de communes, les décrets de la convention
+étaient inconnus; plusieurs manquaient de comités révolutionnaires, et,
+dans presque toutes, les émigrés circulaient impunément. Les nobles de
+l'Alsace avaient suivi l'armée de Wurmser en foule, et se répandaient
+depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette dernière
+ville, on avait formé le complot de livrer la place à Wurmser. Le comité de
+salut public y envoya aussitôt Lebas et Saint-Just, pour y exercer la
+dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune
+Hoche, qui s'était si fort distingué au siége de Dunkerque, général de
+l'armée de la Moselle; il détacha de l'armée oisive des Ardennes une forte
+division, qui fut partagée entre les deux armées de la Moselle et du Rhin;
+enfin il fit exécuter des levées en masse dans tous les départemens
+environnans, et les dirigea sur Besançon. Ces nouvelles levées occupèrent
+les places fortes, et les garnisons furent portées en ligne. Saint-Just
+déploya à Strasbourg tout ce qu'il avait d'énergie et d'intelligence. Il
+fit trembler les malintentionnés, livra à une commission ceux qu'on
+soupçonnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire à
+l'échafaud. Il communiqua aux généraux et aux soldats une vigueur nouvelle,
+il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos
+jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-même au feu, et
+partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'était
+emparé de l'armée; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de
+recouvrer le terrain perdu, leur cri était: _Landau ou la mort!_
+
+La véritable manoeuvre à exécuter sur cette partie des frontières,
+consistait toujours à réunir les deux armées du Rhin et de la Moselle, et à
+opérer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait
+recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous
+avions perdus depuis que Brunswick s'était porté au centre des Vosges, et
+Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comité était formé: il
+voulait s'emparer de la chaîne même, pour séparer les Prussiens des
+Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, était chargé
+d'exécuter ce plan, et ses premiers mouvemens à la tête de l'armée de la
+Moselle firent espérer les plus énergiques déterminations.
+
+Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une
+surprise le château de Bitche, placé au milieu même des Vosges. Cette
+tentative fut déjouée par la vigilance de la garnison, qui accourut à temps
+sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fût déconcerté par ce défaut de
+succès, soit qu'il redoutât l'activité et l'énergie de Hoche, soit aussi
+qu'il fût mécontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se
+retira d'abord à Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis à Kayserslautern, au
+centre des Vosges. Il n'avait pas prévenu Wurmser de ce mouvement
+rétrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engagé sur le versant
+oriental, presque à la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant
+occidental, se trouvait même en arrière de Wissembourg, et à peu près à la
+hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de très près dans son
+mouvement rétrograde, et, après avoir vainement essayé de l'entourer à
+Bisengen, et même de le prévenir à Kayserslautern, il forma le projet de
+l'attaquer à Kayserslautern même, quelque grande que fût la difficulté des
+lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et
+30 novembre; mais les lieux étaient peu connus et peu praticables. Le
+premier jour, le général Ambert, qui commandait la gauche, se trouva
+engagé, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant,
+Hoche se trouvait seul en présence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'égarait
+dans les montagnes. Grâce aux difficultés des lieux, à sa force et à
+l'avantage de sa position, Brunswick eut un succès complet. Il ne perdit
+qu'environ douze hommes; Hoche fut obligé de se retirer avec une perte
+d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas découragé, et vint se
+rallier à Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux,
+n'en avait pas moins déployé une audace et une résolution qui frappèrent
+les représentans et l'armée. Le comité de salut public, qui, depuis
+l'entrée de Carnot, était assez éclairé pour être juste et qui n'était
+sévère qu'envers le défaut de zèle, lui écrivit les lettres les plus
+encourageantes, et, pour la première fois, donna des éloges à un général
+battu. Hoche, sans être ébranlé un moment par sa défaite, forma aussitôt la
+résolution de se joindre à l'armée du Rhin, pour accabler Wurmser.
+Celui-ci, qui était resté en Alsace tandis que Brunswick rétrogradait
+jusqu'à Kayserslautern, avait son flanc droit découvert. Hoche dirigea le
+général Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne
+des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armée du Rhin
+ferait sur son front une attaque générale. Grâce à la présence de
+Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
+novembre et le commencement de décembre, entre l'armée du Rhin et les
+Autrichiens. Elle commençait à s'aguerrir en allant tous les jours au feu.
+Pichegru la commandait. Le corps envoyé dans les Vosges par Hoche eut
+beaucoup de difficultés à vaincre pour y pénétrer, mais il y réussit enfin,
+et inquiéta sérieusement la droite de Wurmser. Le 22 décembre (2 nivôse),
+Hoche marcha lui-même à travers les montagnes, et parut à Werdt sur le
+sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
+beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens
+furent alors obligés de quitter la ligne de la Motter, et de se porter
+d'abord à Sultz, puis le 24 à Wissembourg, sur les lignes mêmes de la
+Lauter. Leur retraite s'opérait avec désordre et confusion. Les émigrés,
+les nobles alsaciens accourus à la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus
+grande précipitation. Des familles entières couvraient la route en
+cherchant à s'échapper. Les deux armées prussienne et autrichienne étaient
+mécontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein
+d'ardeur et d'enthousiasme.
+
+Les deux armées du Rhin et de la Moselle étaient réunies. Les représentans
+donnèrent le commandement en chef à Hoche, qui se disposa sur-le-champ à
+reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentrés
+maintenant par leur mouvement rétrograde, se trouvaient mieux en mesure de
+se soutenir. Ils résolurent donc de prendre l'offensive le 26 décembre (6
+nivôse), le jour même où le général français se disposait à fondre sur eux.
+Les Prussiens étaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les
+Autrichiens s'étendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au
+Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas été décidés à prendre l'initiative,
+ils n'auraient pas reçu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter à
+dos; mais ils étaient résolus à attaquer les premiers, et les Français, en
+s'avançant sur eux, trouvèrent leurs avant-gardes en marche. Le général
+Desaix, commandant la droite de l'armée du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le
+général Michaud fut dirigé sur Schleithal; le centre attaqua les
+Autrichiens, rangés sur le Geisberg, et la gauche pénétra dans les Vosges
+pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
+Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg
+jusqu'à Wissembourg même. L'occupation instantanée de Wissembourg, pouvait
+être désastreuse pour les coalisés, et elle était imminente; mais
+Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint
+les Français avec beaucoup de fermeté. La retraite des Autrichiens se fit
+alors avec moins de désordre; mais le lendemain les Français occupèrent les
+lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replièrent sur Gemersheim, les
+Prussiens sur Bergzabern. Les soldats français s'avançaient toujours en
+criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se hâtèrent de repasser le
+Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner
+aux Prussiens le temps d'arriver à Mayence. Landau fut débloqué; et les
+Français prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitôt après,
+les deux généraux coalisés s'attaquèrent dans des relations
+contradictoires, et Brunswick donna sa démission à Frédéric-Guillaume.
+Ainsi, sur cette partie du théâtre de la guerre, nous avions glorieusement
+recouvré nos frontières, malgré les forces réunies de la Prusse et de
+l'Autriche.
+
+L'armée d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa défaite
+du mois de juin, elle était restée sur la défensive. Dans le mois de
+septembre, les Piémontais, voyant Toulon attaqué par les Anglais, songèrent
+enfin à profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de
+l'armée française. Le roi de Sardaigne se rendit lui-même sur le théâtre de
+la guerre, et une attaque générale du camp français fut résolue pour le 8
+septembre. La manière la plus sûre d'opérer contre les Français eût été
+d'occuper la ligne du Var, qui séparait Nice de leur territoire. On aurait
+ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-delà du
+Var, on les aurait obligés d'évacuer le comté de Nice, et peut-être même de
+mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immédiatement leur camp. Cette
+attaque, exécutée avec des corps détachés, et par diverses vallées à la
+fois, ne réussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira
+aussitôt dans ses états. A peu près à la même époque, le général autrichien
+Dewins résolut enfin d'opérer sur le Var; mais il n'exécuta son mouvement
+qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avança que jusqu'à Isola, et,
+arrêté tout à coup par un léger échec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
+sans avoir donné suite à cette tentative. Telles avaient été les opérations
+insignifiantes de l'armée d'Italie.
+
+Un intérêt plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place,
+occupée par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied à terre
+dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc à la
+France de la recouvrer au plus tôt. Le comité avait donné à cet égard les
+ordres les plus pressans, mais les moyens de siége manquaient entièrement.
+Carteaux, après avoir soumis Marseille, avait débouché avec sept ou huit
+mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en était emparé après un léger
+combat, et s'était établi au débouché même de ces gorges, en vue de Toulon;
+le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie avec quatre mille hommes
+environ, s'était rangé sur le côté opposé, vers Solliès et Lavalette. Les
+deux corps français ainsi placés, l'un au couchant, l'autre au levant,
+étaient si éloignés qu'ils s'apercevaient à peine, et ne pouvaient se
+prêter aucun secours. Les assiégés, avec un peu plus d'activité, auraient
+pu les attaquer isolément, et les accabler l'un après l'autre. Heureusement
+ils ne songèrent qu'à fortifier la place, et à la garnir de troupes. Ils
+firent débarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piémontais, deux
+régimens anglais venus de Gibraltar, et portèrent la garnison à quatorze ou
+quinze mille hommes. Ils perfectionnèrent toutes les défenses, armèrent
+tous les forts, surtout ceux de la côte, qui protégeaient la rade où leurs
+escadres étaient au mouillage. Ils s'attachèrent particulièrement à rendre
+inaccessible le fort de l'Éguillette, placé à l'extrémité du promontoire
+qui ferme la rade intérieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord
+tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armée, _le petit Gibraltar_.
+Les Marseillais et tous les Provençaux qui s'étaient réfugiés dans Toulon,
+s'employèrent eux-mêmes aux ouvrages, et montrèrent le plus grand zèle.
+Cependant l'union ne pouvait durer dans l'intérieur de la place, car la
+réaction contre la Montagne y avait fait renaître toutes les factions. On y
+était républicain ou royaliste à tous les degrés. Les coalisés eux-mêmes
+n'étaient pas d'accord. Les Espagnols étaient offensés de la supériorité
+qu'affectaient les Anglais, et se défiaient de leurs intentions. L'amiral
+Hood, profitant de cette désunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
+s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorité. Il
+empêcha même le départ d'une députation que les Toulonnais voulaient
+envoyer auprès du comte de Provence, pour engager ce prince à se rendre
+dans leurs murs en qualité de régent. Dès cet instant, on pouvait entrevoir
+la conduite des Anglais, et sentir combien avaient été aveugles et
+coupables ceux qui avaient livré Toulon aux plus cruels ennemis de la
+marine française.
+
+Les républicains ne pouvaient pas espérer, avec leurs moyens actuels, de
+reprendre Toulon. Les représentans conseillaient même de replier l'armée
+au-delà de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise
+de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
+Toulon des troupes et du matériel. Le général Doppet, auquel on attribuait
+la prise de Lyon, fut chargé de remplacer Carteaux. Bientôt Doppet lui-même
+fut remplacé par Dugommier, qui était beaucoup plus expérimenté, et fort
+brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent réunis, et on donna
+l'ordre d'achever le siége avant la fin de la campagne.
+
+On commença par serrer la place de près, et par établir des batteries
+contre les forts. Le général Lapoype, détaché de l'armée d'Italie, était
+toujours au levant, et le général en chef Dugommier au couchant, en avant
+d'Ollioules. Ce dernier était chargé de la principale attaque. Le comité de
+salut public avait fait rédiger par le comité des fortifications un plan
+d'attaque régulière. Le général assembla un conseil de guerre pour discuter
+le plan envoyé de Paris. Ce plan était fort bien conçu, mais il s'en
+présentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir
+des résultats plus prompts.
+
+Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait
+l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte,
+et était originaire de Corse. Fidèle à la France, au sein de laquelle il
+avait été élevé, il s'était battu en Corse pour la cause de la convention
+contre Paoli et les Anglais; il s'était rendu ensuite à l'armée d'Italie,
+et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extrême
+activité, et couchait à côté de ses canons. Ce jeune officier, à l'aspect
+de la place, fut frappé d'une idée, et la proposa au conseil de guerre. Le
+fort l'Éguillette, surnommé _le petit Gibraltar_, fermait la rade où
+mouillaient les escadres coalisées. Ce fort occupé, les escadres ne
+pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer à y être brûlées:
+elles ne pouvaient pas non plus l'évacuer en y laissant une garnison de
+quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tôt ou tard
+exposée à mettre bas les armes: il était donc infiniment présumable que le
+fort l'Éguillette une fois en la possession des républicains, les escadres
+et la garnison évacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place
+était au fort l'Éguillette; mais ce fort était presque imprenable. Le jeune
+Bonaparte soutint fortement son idée comme plus appropriée aux
+circonstances, et réussit à la faire adopter.
+
+On commença par serrer la place. Bonaparte, à la faveur de quelques
+oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie très près du
+fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
+Toulon. Un matin, cette batterie éclata à l'improviste, et surprit les
+assiégés, qui ne croyaient pas qu'on pût établir des feux aussi près du
+fort. Le général anglais O'Hara, qui commandait la garnison, résolut de
+faire une sortie pour détruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30
+novembre (10 frimaire), il sortit à la tête de six mille hommes, pénétra
+soudainement à travers les postes républicains, s'empara de la batterie,
+et commença aussitôt à enclouer les pièces. Heureusement, le jeune
+Bonaparte se trouvait non loin de là avec un bataillon. Un boyau conduisait
+à la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit
+au milieu des Anglais, puis tout à coup ordonna le feu, et les jeta, par
+cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le général O'Hara,
+étonné, crut que c'étaient ses propres soldats qui se trompaient, et
+faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avança alors vers les
+républicains pour s'en assurer, mais il fut blessé à la main, et pris dans
+le boyau même par un sergent. Au même instant, Dugommier, qui avait fait
+battre la générale au camp, ramenait ses soldats à l'attaque, et se portait
+entre la batterie et la place. Les Anglais, menacés alors d'être coupés, se
+retirèrent après avoir perdu leur général, et sans avoir pu se délivrer de
+cette dangereuse batterie.
+
+Ce succès anima singulièrement les assiégeans, et jeta beaucoup de
+découragement parmi les assiégés. La défiance était si grande chez ces
+derniers, qu'ils disaient que le général O'Hara s'était fait prendre pour
+vendre Toulon aux républicains. Cependant les républicains, qui voulaient
+conquérir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se
+préparaient à l'attaque si périlleuse de l'Éguillette. Ils y avaient jeté
+déjà un grand nombre de bombes, et tâchaient d'en raser la défense avec des
+pièces de 24. Le 18 décembre (28 frimaire), l'assaut fut résolu pour
+minuit. Une attaque simultanée devait avoir lieu du côté du général Lapoype
+sur le fort Faron. A minuit, et par un orage épouvantable, les républicains
+s'ébranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en
+arrière, pour se mettre à l'abri des bombes et des boulets. Les Français
+espéraient y arriver avant d'avoir été aperçus; mais au pied de la hauteur
+ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la
+mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les
+assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour à tour. Un jeune capitaine
+d'artillerie, nommé Muiron, profite des inégalités du terrain, et réussit à
+gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrivé au pied du
+fort, il s'élance par une embrasure; les soldats le suivent, pénètrent dans
+la batterie, s'emparent des canons, et bientôt du fort lui-même.
+
+Dans cette action, le général Dugommier, les représentans Salicetti et
+Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient été
+présens au feu, et avaient communiqué aux troupes le plus grand courage. Du
+côté du général Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des
+redoutes du fort Faron fut emportée.
+
+Dès que le fort l'Éguillette fut occupé, les républicains se hâtèrent de
+disposer les canons de manière à foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne
+leur en donnèrent pas le temps. Ils se décidèrent sur-le-champ à évacuer la
+place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une défense
+difficile et périlleuse. Avant de se retirer, ils résolurent de brûler
+l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
+prendre. Le 18 et le 19, sans en prévenir l'amiral espagnol, sans avertir
+même la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards
+victorieux, les ordres furent donnés pour l'évacuation. Chaque vaisseau
+anglais vint à son tour s'approvisionner à l'arsenal. Les forts furent
+ensuite tous évacués, excepté le fort Lamalgue, qui devait être le dernier
+abandonné. Cette évacuation se fit même si vite, que deux mille Espagnols,
+prévenus trop tard, restèrent hors des murs, et ne se sauvèrent que par
+miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou
+frégates parurent tout à coup en flammes au milieu de la rade, et
+excitèrent le désespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez
+les républicains, qui voyaient brûler l'escadre sans pouvoir la sauver.
+Aussitôt, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards,
+enfans, portant ce qu'ils avaient de plus précieux, vinrent sur les quais,
+tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
+soustraire à l'armée victorieuse. C'étaient toutes les familles provençales
+qui, à Aix, Marseille, Toulon, s'étaient compromises dans le mouvement
+sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait à la mer pour secourir
+ces imprudens Français, qui avaient mis leur confiance dans l'étranger, et
+qui lui avaient livré le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral
+Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes à la mer, et de
+recevoir sur l'escadre espagnole tous les réfugiés qu'elle pourrait
+contenir. L'amiral Hood n'osa pas résister à cet exemple et aux
+imprécations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna à son tour, mais fort
+tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se précipitaient avec
+fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient à
+la mer, d'autres étaient séparés de leurs familles. On voyait des mères
+cherchant leurs enfans, des épouses, des filles, cherchant leurs maris ou
+leurs pères, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce
+moment terrible, des brigands, profitant du désordre pour piller, se
+jettent sur les malheureux accumulés le long des quais, et font feu en
+criant: _Voici les républicains!_ La terreur alors s'empare de cette
+multitude; elle se précipite, se mêle, et, pressée de fuir, elle abandonne
+ses dépouilles aux brigands auteurs de ce stratagème.
+
+Enfin les républicains entrèrent, et trouvèrent la ville à moitié déserte,
+et une grande partie du matériel de la marine détruit. Heureusement les
+forçats avaient arrêté l'incendie et empêché qu'il ne se propageât. De 56
+vaisseaux ou frégates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 frégates; le
+reste avait été pris ou brûlé par les Anglais. Bientôt, aux horreurs du
+siége et de l'évacuation, succédèrent celles de la vengeance
+révolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des désastres de cette
+cité coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
+extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
+Watignies, la prise de Lyon, et le déblocus de Landau. Dès lors on n'avait
+plus à craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter
+dans le Midi le ravage et la révolte.
+
+La campagne s'était terminée moins heureusement aux Pyrénées. Cependant,
+malgré de nombreux revers et une grande impéritie de la part des généraux,
+nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous était
+restée. Après le combat malheureux de Truillas, livré le 22 septembre (1er
+vendémiaire) contre le camp espagnol, et où Dagobert avait montré tant de
+bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
+rétrogradé au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un
+renfort de quinze mille hommes arrivé aux républicains, l'avaient décidé à
+ce mouvement rétrograde. Après avoir levé le blocus de Collioure et de
+Port-Vendre, il s'était porté au camp de Boulou, entre Céret et
+Ville-Longue, et veillait de là à ses communications en gardant la grande
+route de Bellegarde. Les représentans Fabre et Gaston, pleins de fougue,
+voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-delà
+des Pyrénées; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'à une inutile
+effusion de sang.
+
+Le représentant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante,
+rêvait depuis long-temps une marche au-delà des Pyrénées, pour forcer les
+Espagnols à rétrograder. On lui avait persuadé que le fort de Roses pouvait
+être enlevé par un coup de main. D'après son voeu, et malgré l'avis
+contraire des généraux, trois colonnes furent jetées au-delà des Pyrénées,
+pour se réunir à Espola. Mais trop faibles, trop désunies, elles ne purent
+se joindre, furent battues, et ramenées sur la grande chaîne après une
+perte considérable. Ceci s'était passé en octobre. En novembre, des orages,
+peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les
+communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le
+plus grand péril.
+
+C'était le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait
+essuyés. Il ne leur restait que le pont de Céret pour repasser le Tech, et
+ils demeuraient inondés et affamés sur la rive gauche à la merci des
+Français. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut exécuté. Au général
+Dagobert avait succédé le général Turreau, à celui-ci le général Doppet.
+L'armée était désorganisée. On se battit mollement aux environs de Céret,
+on perdit même le camp de Saint-Ferréol, et Ricardos échappa ainsi aux
+dangers de sa position. Bientôt il se vengea bien plus habilement du danger
+où il s'était trouvé, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne
+française, qui était engagée à Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
+entre le fleuve, la mer et les Pyrénées. Il défit cette colonne, forte de
+dix mille hommes, et la jeta dans un tel désordre, qu'elle ne put se
+rallier qu'à Argelès. Immédiatement après, Ricardos fit attaquer la
+division Delatre à Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de
+Saint-Elme, et nous rejeta entièrement au-delà du Tech. La campagne se
+trouva ainsi terminée vers les derniers jours de décembre. Les Espagnols
+prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Français
+campèrent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions
+perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre après
+tant de désastres. C'était du reste la seule frontière où la campagne ne se
+fût pas terminée glorieusement pour les armes de la république. Du côté des
+Pyrénées Occidentales, on avait gardé une défensive réciproque.
+
+C'est dans la Vendée que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu,
+avec un grand avantage pour la république, mais avec un grand dommage pour
+la France, qui ne voyait des deux côtés que des Français s'égorgeant les
+uns les autres.
+
+Les Vendéens, battus à Cholet le 17 octobre (26 vendémiaire), s'étaient
+jetés, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt
+mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer
+dans leur pays occupé par les républicains, ne pouvant plus tenir la
+campagne en présence d'une armée victorieuse, ils songèrent à se rendre en
+Bretagne, et à suivre les idées de Bonchamps, lorsque ce jeune héros était
+mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinées. On a vu qu'à la
+veille de la bataille de Cholet, il envoya un détachement pour faire
+occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal gardé par les
+républicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les
+Vendéens purent donc impunément traverser le fleuve, à la faveur de
+quelques bateaux laissés sur la rive, et à l'abri du canon républicain. Le
+danger ayant été jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas
+songé à défendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne étaient
+mal gardées; quelques détachemens de gardes nationales, épars çà et là,
+étaient incapables d'arrêter les Vendéens, et ne pouvaient que fuir à leur
+approche. Ceux-ci s'avancèrent donc sans obstacles, et traversèrent
+successivement Candé, Château-Gonthier et Laval, sans éprouver aucune
+résistance.
+
+Pendant ce temps, l'armée républicaine était incertaine de leur marche, de
+leur nombre et de leurs projets. Un moment même, elle les avait crus
+détruits, et les représentans l'avaient écrit à la convention. Kléber seul,
+qui commandait toujours l'armée sous le nom de Léchelle, pensait le
+contraire, et s'efforçait de modérer une dangereuse sécurité. Bientôt, en
+effet, on apprit que les Vendéens étaient loin d'être exterminés; que dans
+la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
+armés, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitôt
+rassemblé; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur
+Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la
+Basse-Loire se réunir à Charette, on décida que l'armée se diviserait;
+qu'une partie, sous le général Haxo, irait tenir tête à Charette, et
+reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kléber occuperait le camp
+de Saint-George près de Nantes, et que le reste enfin demeurerait à Angers
+pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si
+l'on eût été mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester réunis
+en masse, et marcher sans relâche à la poursuite des Vendéens. Dans l'état
+de désordre et d'effroi où ils se trouvaient, il eût été facile de les
+disperser et de les détruire entièrement; mais on ne connaissait pas la
+direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit
+était encore le plus sage. Bientôt, cependant, on eut de meilleurs
+renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendéens sur Candé,
+Château-Gonthier et Laval. Dès lors on résolut de les poursuivre
+sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne
+en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Océan. Les
+généraux Vimeux et Haxo furent laissés à Nantes et dans la Basse-Vendée;
+tout le reste de l'armée s'achemina vers Candé et Château-Gonthier.
+Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kléber, Canuel,
+commandaient chacun une division, et Léchelle, éloigné du champ de
+bataille, laissait diriger les mouvemens par Kléber, qui avait la confiance
+et l'admiration de l'armée. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
+l'avant-garde républicaine arriva à Château-Gonthier; le gros des forces
+était à une journée en arrière. Westermann, quoique ses troupes fussent
+très fatiguées, quoiqu'il fût presque nuit, et qu'il restât encore six
+lieues de chemin à faire pour arriver à Laval, voulut y marcher
+sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann,
+s'efforça en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse
+vendéenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armée, et avec des
+troupes harassées de fatigue. Beaupuy fut obligé de céder au plus ancien en
+commandement. On se mit aussitôt en marche. Arrivé à Laval au milieu de la
+nuit, Westermann envoya un officier reconnaître l'ennemi: celui-ci, emporté
+par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
+rapidement les premiers postes. L'alarme se répandit dans Laval, le tocsin
+sonna, toute la masse ennemie fut bientôt debout, et vint faire tête aux
+républicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermeté ordinaire, soutint
+courageusement l'effort des Vendéens. Westermann déploya toute sa bravoure,
+le combat fut des plus opiniâtres, et l'obscurité de la nuit le rendit
+encore plus sanglant. L'avant-garde républicaine, quoique très inférieure
+en nombre, serait néanmoins parvenue à se soutenir jusqu'à la fin; mais la
+cavalerie de Westermann, qui n'était pas toujours aussi brave que son
+chef, se débanda tout à coup, et l'obligea à la retraite. Grâce à Beaupuy,
+elle se fit sur Château-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille
+y arriva le jour suivant. Toute l'armée s'y trouva donc réunie le 26,
+l'avant-garde épuisée d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille
+fatigué d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et à travers
+les boues de l'automne. Westermann et les représentans voulaient de nouveau
+se reporter en avant. Kléber s'y opposa avec force, et fit décider qu'on ne
+s'avancerait pas au-delà de Villiers, moitié chemin de Château-Gonthier à
+Laval.
+
+Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est
+située sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on
+occupait, était imprudent, comme l'observa judicieusement un officier très
+distingué, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il était facile
+aux Vendéens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes
+les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armée républicaine était
+inutilement amassée sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite,
+passer la Mayenne sur ses derrières, et l'accabler à l'improviste. Il
+proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armée sur
+la rive droite. De ce côté il n'y avait pas de pont à franchir, et
+l'occupation de Laval ne présentait point d'obstacle. Ce plan, approuvé par
+les généraux, fut adopté par Léchelle. Le lendemain, cependant, Léchelle,
+qui sortait quelquefois de sa nullité pour commettre des fautes, envoie
+l'ordre le plus sot et le plus contradictoire à ce qui avait été convenu la
+veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumées, de marcher
+_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche.
+Kléber et tous les généraux sont indignés; cependant il faut obéir. Beaupuy
+s'avance le premier; Kléber le suit immédiatement. Toute l'armée vendéenne
+était déployée sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat;
+Kléber se déploie à droite et à gauche de la route, de manière à s'étendre
+le plus possible. Sentant néanmoins le désavantage de cette position, il
+fait dire à Léchelle de porter la division Chalbos sur le flanc de
+l'ennemi, mouvement qui devait l'ébranler. Mais cette colonne, composée de
+ces bataillons formés à Orléans et à Niort, qui avaient fui si souvent, se
+débande avant de s'être mise en marche. Léchelle s'échappe le premier à
+toute bride; une grande moitié de l'armée, qui ne se battait pas, fuit en
+toute hâte, ayant Léchelle en tête, et court jusqu'à Château-Gonthier, et
+de Château-Gonthier jusqu'à Angers. Les braves Mayençais, qui n'avaient
+jamais lâché pied, se débandent pour la première fois. La déroute devient
+alors générale; Beaupuy, Kléber, Marceau, les représentans Merlin et
+Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arrêter les
+fuyards. Beaupuy reçoit une balle au milieu de la poitrine. Porté dans une
+cabane, il s'écrie: «Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise
+sanglante à mes soldats.» Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et
+qui était connu par une intrépidité extraordinaire, se fait tuer à leur
+tête. Enfin une partie de l'armée s'arrête au Lion-d'Angers; l'autre fuit
+jusqu'à Angers même. L'indignation était générale contre le lâche exemple
+qu'avait donné Léchelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient
+hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui
+étaient restés sous les drapeaux, et c'étaient des Mayençais, criaient: A
+bas Léchelle! vive Kléber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Léchelle,
+qui entendit ces cris, en fut encore plus mal disposé contre l'armée de
+Mayence, et contre les généraux dont la bravoure lui faisait honte. Les
+représentans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Léchelle, se
+décidèrent à le suspendre, et proposèrent le commandement à Kléber.
+Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un général en
+chef, toujours en butte aux représentans, au ministre, au comité de salut
+public, et consentit seulement à diriger l'armée sous le nom d'un autre. On
+donna donc le commandement à Chalbos, qui était l'un des généraux les plus
+âgés de l'armée. Léchelle, prévenant l'arrêté des représentans, demanda son
+congé, en disant qu'il était malade, et se retira à Nantes, où il mourut
+quelque temps après.
+
+Kléber, voyant l'armée dans un état pitoyable, dispersée partie à Angers,
+et partie au Lion-d'Angers, proposa de la réunir tout entière à Angers
+même, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de
+souliers et de vêtemens, et de la réorganiser d'une manière complète. Cet
+avis fut adopté, et toutes les troupes furent réunies à Angers. Léchelle
+n'avait pas manqué de dénoncer l'armée de Mayence en donnant sa démission,
+et d'attribuer à de braves gens une déroute qui n'était due qu'à sa
+lâcheté. Depuis long-temps on se défiait de cette armée, de son esprit de
+corps, de son attachement à ses généraux, et de son opposition à
+l'état-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet! à bas
+Léchelle!_ achevèrent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement.
+Bientôt, en effet, le comité de salut public rendit un arrêté pour en
+ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Kléber fut
+chargé de cette dernière opération. Quoique cette mesure fût prise contre
+lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y prêta volontiers, car il
+sentait le danger de l'esprit de rivalité et de haine qui s'établissait
+entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout
+un grand avantage à former de bonnes têtes de Colonnes, qui, habilement
+distribuées, pouvaient communiquer leur propre force à toute l'armée.
+
+Pendant que ceci se passait à Angers, les Vendéens, délivrés à Laval des
+républicains, et ne voyant plus rien qui s'opposât à leur marche, ne
+savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel théâtre porter la
+guerre. Il s'en présentait deux également avantageux: ils avaient à choisir
+entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extrême Bretagne était
+toute fanatisée par les prêtres et les nobles; la population les aurait
+reçus avec joie; et le sol, extrêmement coupé et montueux, leur aurait
+fourni des moyens très faciles de résistance; enfin, ils se seraient
+trouvés sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais.
+L'extrême Normandie, ou presqu'île de Cotentin, était un peu plus éloignée,
+mais bien plus facile à garder, car, en s'emparant de Port-Beil et
+Saint-Cosme, ils la fermaient entièrement. Ils y trouvaient l'importante
+place de Cherbourg, très accessible pour eux du côté de la terre, pleine
+d'approvisionnemens de toute espèce, et surtout très propre aux
+communications avec les Anglais. Ces deux projets présentaient donc de
+grands avantages, et leur exécution rencontrait peu d'obstacles. La route
+de Bretagne n'était gardée que par l'armée de Brest, confiée à Rossignol,
+et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organisés. La
+route de Normandie était défendue par l'armée de Cherbourg, composée de
+levées en masse prêtes à se dissoudre au premier coup de fusil, et de
+quelques mille hommes seulement de troupes plus régulières, qui n'avaient
+pas encore quitté Caen. Ainsi, aucune de ces deux armées n'était à redouter
+pour la masse vendéenne. On pouvait même facilement éviter leur rencontre
+avec un peu de célérité. Mais les Vendéens ignoraient la nature des
+localités, ils n'avaient pas un seul officier qui pût leur dire ce
+qu'étaient la Bretagne et la Normandie, quels en étaient les avantages
+militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg
+fortifié du côté de terre. Ils étaient donc incapables de se hâter, de
+s'éclairer dans leur marche, de rien exécuter enfin, avec un peu de force
+et de précision.
+
+Quoique nombreuse, leur armée était dans un état pitoyable. Tous les chefs
+principaux étaient ou morts ou blessés. Bonchamps avait expiré sur la rive
+gauche; d'Elbée, blessé, avait été transporté à Noirmoutiers; Lescure,
+atteint d'une balle au front, était traîné mourant à la suite de l'armée;
+La Rochejaquelein, resté seul, avait reçu le commandement général. Stofflet
+commandait sous lui. L'armée, obligée maintenant de se mouvoir et
+d'abandonner son sol, aurait dû être organisée; mais elle marchait
+pêle-mêle comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans,
+des chariots. Dans une armée régulière, les braves, les faibles, les
+lâches, encadrés les uns avec les autres, restent forcément ensemble et se
+soutiennent réciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour
+communiquer leur énergie à toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang
+n'étant gardé, aucune division de compagnie de bataillon, n'étant observée,
+chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'étaient rangés
+ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prêts
+à s'avancer les premiers. Après eux, venait une troupe moins sûre, et
+propre seulement à décider un succès, en se portant sur les flancs d'un
+ennemi déjà ébranlé. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours
+prête à fuir au premier coup de fusil, se traînait confusément. Ainsi, les
+trente ou quarante mille hommes armés se réduisaient en définitive à
+quelques mille braves, toujours disposés à se battre par tempérament. Le
+défaut de subdivisions empêchait de former des détachemens, de porter un
+corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions.
+Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient
+qu'eux seuls. Il était impossible de donner des ordres; tout ce qu'on
+pouvait obtenir, c'était de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet
+avait seulement quelques paysans affidés qui allaient répandre ce qu'il
+voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais
+cavaliers, et une trentaine de pièces de canon, mal servies et mal
+entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les
+vieillards, pour être plus en sûreté, cherchaient à se fourrer au milieu de
+la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs
+mouvemens. La méfiance commençait aussi à s'établir de la part des soldats
+à l'égard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre à l'Océan
+que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arrachés de leur
+pays. Le conseil, dont l'autorité était devenue tout à fait illusoire,
+était divisé; les prêtres s'y montraient mécontens des chefs militaires;
+rien enfin n'eût été plus facile que de détruire une pareille armée, si le
+plus grand désordre de commandement n'avait régné chez les, républicains.
+
+Les Vendéens étaient donc incapables de concevoir et d'exécuter un plan
+quelconque. Ils avaient quitté la Loire depuis vingt-six jours; et, dans
+un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Après
+beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur
+disait que Rennes et Saint-Malo étaient gardés par des troupes
+considérables; de l'autre, que Cherbourg était fortement défendu du côté de
+terre; ils se décidèrent alors à assiéger Granville, placée sur le bord de
+l'Océan, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait
+surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur dépeignait
+comme très fertile et très bien approvisionnée. En conséquence ils
+marchèrent sur Fougères. On avait réuni sur leur route quinze ou seize
+mille hommes de levées en masse, qui se dispersèrent sans coup férir. Les
+Vendéens se portèrent à Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches.
+
+Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigèrent vers Granville, en laissant
+à Avranches une moitié de leur monde et tous leurs bagages. La garnison
+ayant voulu faire une sortie, ils la repoussèrent, et se jetèrent à sa
+suite dans le faubourg qui précède le corps de la place. La garnison eut le
+temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur
+possession, et ils avaient ainsi de grandes facilités pour l'attaque. Ils
+avancèrent du faubourg jusqu'à des palissades qu'on venait de construire,
+et sans chercher à les enlever, ils se bornèrent à tirailler contre les
+remparts, tandis qu'on leur répondait avec de la mitraille et des boulets.
+En même temps, ils placèrent quelques pièces sur les hauteurs
+environnantes, et tirèrent inutilement sur la crête des murs et sur les
+maisons de la ville. A la nuit, ils s'éparpillèrent, et abandonnèrent le
+faubourg, où le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allèrent
+chercher hors de la portée du canon des logemens, des vivres, et surtout du
+feu, car il commençait à faire un froid très vif. Les chefs purent à peine
+retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de
+tirailleurs.
+
+Le lendemain, leur impuissance de prendre une place fermée leur fut encore
+mieux démontrée; ils essayèrent encore de leurs batteries, mais sans aucun
+succès. Ils tiraillèrent de nouveau le long des palissades; et furent
+bientôt entièrement découragés. Tout à coup l'un d'entre eux imagina de
+profiter de la marée basse, pour traverser une plage, et prendre la ville
+du côté du port. Ils se disposaient à cette nouvelle tentative, lorsque le
+feu fut mis au faubourg par les représentans enfermés dans Granville. Les
+Vendéens furent alors obligés de l'évacuer, et songèrent à la retraite. La
+tentative du côté du port fut entièrement abandonnée, et le lendemain ils
+revinrent tous à Avranches rejoindre le reste de leur monde et les
+bagages. Dès ce moment, le découragement fut porté au comble; ils se
+plaignirent plus amèrement que jamais des chefs qui les avaient arrachés de
+leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demandèrent à grands
+cris à regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, à la tête des plus
+braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entraîner dans la
+Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut à
+peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la
+Bretagne, en marchant sur Pontorson, par où elle était arrivée. Elle
+s'empara du pont au Beaux qui, jeté sur la Selune, était indispensable pour
+arriver à Pontorson.
+
+Pendant que ces événemens se passaient à Granville, l'armée républicaine
+avait été réorganisée à Angers. A peine le temps nécessaire pour lui donner
+un peu de repos et d'ordre fut-il écoulé, qu'on la conduisit à Rennes, pour
+la réunir aux six ou sept mille hommes de l'armée de Brest, commandés par
+Rossignol. Là, on avait arrêté, dans un conseil de guerre, les mesures à
+prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendéenne. Chalbos malade
+avait obtenu la permission de se retirer sur les derrières, pour y réparer
+sa santé; Rossignol avait reçu des représentons le commandement en chef de
+l'armée de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un
+mille hommes. Il fut résolu que ces deux armées se porteraient tout de
+suite à Antrain; que le général Tribout, qui était à Dol avec trois ou
+quatre mille hommes, se rendrait à Pontorson, et que le général Sepher, qui
+avait six mille soldats de l'armée de Cherbourg, suivrait par derrière la
+colonne vendéenne. Ainsi placée entre la mer, le poste de Pontorson,
+l'armée d'Antrain, et Sepher qui arrivait à Avranches, cette colonne devait
+être bientôt enveloppée et détruite.
+
+Toutes ces dispositions s'exécutaient au moment même où les Vendéens
+quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre à
+Pontorson. C'était le 18 novembre (28 brumaire). Le général Tribout,
+déclamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson,
+qu'à occuper un passage étroit, à travers un marais qui couvrait la ville,
+et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il
+pouvait empêcher les Vendéens de faire un seul pas. Mais aussitôt qu'il
+aperçoit l'ennemi, il abandonne le défilé, et se porte en avant. Les
+Vendéens, encouragés par la prise du pont au Beaux, le chargent
+vigoureusement, l'obligent à céder, et, profitant du désordre de sa
+retraite, se jettent à sa suite dans le passage qui traverse le marais, et
+se rendent ainsi maîtres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais dû aborder.
+
+Grâce à cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux
+Vendéens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller
+à Antrain, et passer sur le corps de la grande armée républicaine.
+Cependant ils évacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se
+jette à leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraîne Marigny avec
+ses grenadiers, et ose suivre les Vendéens jusqu'à Dol, avec une simple
+avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusément dans la
+ville; mais bientôt ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux
+meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde
+républicaine à se retirer à une grande distance.
+
+Kléber, qui dirigeait toujours l'armée par ses conseils, quoiqu'un autre en
+fût le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendéenne,
+de la bloquer, et de la faire périr de faim, de maladie et de misère. Les
+débandades étaient si fréquentes dans les troupes républicaines, qu'une
+attaque de vive force présentait des chances dangereuses. Au contraire, en
+fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendéens entre la
+mer et trois points retranchés; et en les faisant harceler tous les jours
+par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les détruire. Les
+représentans approuvent ce plan, et les ordres sont donnés en conséquence.
+Mais tout à coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut
+seconder son général et attaquer Dol du côté d'Antrain, tandis qu'il
+l'attaquera du côté de Pontorson, c'en est fait de l'armée catholique, et
+qu'elle sera entièrement perdue. Les représentans s'enflamment à cette
+proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait
+changer le plan d'abord convenu, et il est décidé que Marceau, à la tête
+d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.
+
+Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne
+songe pas à s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain,
+est déjà rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hâte.
+L'ennemi répond à son attaque par ses feux redoutables. Westermann déploie
+son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent à
+manquer; il est alors obligé de faire un mouvement rétrogade, et il vient
+s'établir en arrière sur un plateau. Les Vendéens en profitent, se jettent
+sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin à
+la vue de Dol; les Vendéens victorieux se réunissent contre lui; il résiste
+avec une fermeté héroïque pendant toute la journée, et réussit à se
+maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est très hasardée; il
+demande Kléber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kléber
+accourt, et conseille de prendre une position rétrograde, il est vrai, mais
+très forte, aux environs de Trans. On hésite encore à suivre l'avis de
+Kléber, lorsque la présence des tirailleurs vendéens fait reculer les
+troupes. Elles se débandent d'abord, mais on les rallie bientôt sur la
+position indiquée par Kléber. Kléber reproduit alors le premier plan qu'il
+avait proposé, et qui consistait à fortifier Antrain. On y adhère, mais on
+ne veut pas retourner à Antrain, on veut rester à Trans, et s'y fortifier
+pour être plus près de Dol. Tout à coup, avec la mobilité qui présidait à
+toutes les déterminations, on change encore d'avis, et on se résout de
+nouveau à l'offensive malgré l'expérience de la veille. On envoie un
+renfort à Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son côté, tandis que
+l'armée principale attaquera du côté de Trans.
+
+Kléber objecte en vain que les troupes de Westermann, démoralisées par
+l'événement de la veille, ne tiendront pas, les représentans insistent, et
+l'attaque est résolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le
+mouvement s'exécute. Westermann et Marigny sont prévenus et assaillis par
+l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se débandent. Il
+font des efforts inouis pour les arrêter; ils réunissent en vain quelques
+braves autour d'eux, et sont bientôt emportés. Les Vendéens, vainqueurs,
+abandonnent ce point, et se portent à leur droite, sur l'armée qui
+s'avançait de Trans.
+
+Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient à
+en remporter un second, le bruit du canon avait répandu l'épouvante dans la
+ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en étaient pas encore sortis
+pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les lâches,
+couraient de tous côtés, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs
+prêtres, la croix à la main, faisaient de vains efforts pour les ramener.
+Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire
+au combat. Enfin on était parvenu à les rallier, et à les porter sur la
+route de Trans, à la suite des braves qui les avaient devancés.
+
+Une confusion non moins grande régnait dans le camp principal des
+républicains. Rossignol, les représentans, commandant tous à la fois, ne
+pouvaient ni s'entendre ni agir. Kléber et Marceau, dévorés de chagrins,
+s'étaient avancés pour reconnaître le terrain, et soutenir l'effort des
+Vendéens. Arrivé devant l'ennemi, Kléber veut déployer l'avant-garde de
+l'armée de Brest, mais elle se débande au premier coup de feu. Alors il
+fait avancer la brigade Canuel, composée en grande partie de bataillons
+mayençais: ceux-ci, fidèles à leur vieille bravoure, résistent pendant
+toute la journée, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnés
+du reste des troupes. Mais la bande vendéenne, qui avait battu Westermann,
+les prend en flanc, et les force à la retraite. Les Vendéens en profitent,
+et les poursuivent jusqu'à Antrain même. Enfin il devient urgent de quitter
+Antrain, et toute l'armée républicaine se retire à Rennes.
+
+C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kléber. Rossignol, dans
+l'un de ces généreux mouvemens dont il était capable, malgré son
+ressentiment contre les généraux mayençais, parut au conseil de guerre avec
+un papier contenant sa démission. «Je ne suis pas fait, dit-il, pour
+commander une armée. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais
+je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma démission, et, si
+on la refuse, on est ennemi de la république.»--«Pas de démission, s'écrie
+Prieur de la Marne, tu es le fils aîné du comité de salut public. Nous te
+donnerons des généraux qui te conseilleront, et qui répondront pour toi des
+événemens de la guerre.» Cependant Kléber, désolé de voir l'armée aussi mal
+conduite, proposa un plan qui pouvait seul rétablir l'état des affaires,
+mais qui était bien peu approprié aux dispositions des représentans. «Il
+faut, leur dit-il, en laissant le généralat à Rossignol, nommer un
+commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de
+l'artillerie.» On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer
+Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de
+la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois
+suspects comme membres de la faction mayençaise. On dispute un moment sur
+les individus, puis enfin on se rend, et on cède à l'ascendant de cet
+habile et généreux militaire, qui aimait la république non par exaltation
+de tête, mais par tempérament, qui servait avec une loyauté, un
+désintéressement admirables, et avait la passion et le génie de son métier
+à un degré rare. Kléber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de
+ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier dévouement. Il
+était assuré, si Rossignol restait dans la nullité, de tout diriger
+lui-même, et de terminer heureusement la guerre.
+
+On réunit la division de Cherbourg, qui était venue de Normandie, aux
+armées de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers
+Angers, où les Vendéens cherchaient à passer la Loire. Ceux-ci, après
+s'être assuré un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de
+Pontorson et sur celle d'Antrain, songèrent à rentrer dans leur pays. Ils
+passèrent sans coup férir par Fougères et Laval, et projetèrent de
+s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de Cé. La dernière
+expérience qu'ils avaient faite à Granville, ne les avait pas encore assez
+convaincus de leur impuissance à prendre des places fermées. Le 3 décembre,
+ils se jetèrent dans les faubourgs d'Angers, et commencèrent à tirailler
+sur le front de la place. Ils continuèrent le lendemain; mais, quelle que
+fût leur ardeur à s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'étaient
+plus séparés que par la Loire, ils désespèrent bientôt de réussir.
+L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journée du 4, acheva de
+les décourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent
+alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus où ils pourraient
+la passer. Les uns imaginèrent de remonter jusqu'à Saumur, les autres
+jusqu'à Blois; mais, dans le moment où ils délibéraient, Kléber, survenant
+avec sa division le long de la chaussée de Saumur, les obligea à se rejeter
+de nouveau en Bretagne. Voilà donc ces malheureux manquant de vivres, de
+souliers, de voitures pour traîner leurs familles, travaillés par une
+maladie épidémique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile
+ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs débris; et
+au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim
+et de froid. Déjà ils commençaient à croire que la convention n'en voulait
+qu'à leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir
+clandestinement à travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans,
+de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les
+engagea à s'y porter. Ils traversèrent La Flèche, dont ils s'emparèrent, et
+entrèrent au Mans après une légère escarmouche.
+
+L'armée républicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y étaient
+élevées entre les généraux. Kléber avait intimidé les brouillons par sa
+fermeté, et obligé les représentans à renvoyer Rossignol à Rennes, avec sa
+division de l'armée de Brest. Un arrêté du comité de salut public donna
+alors à Marceau le titre de général en chef, et destitua tous les généraux
+mayençais, en laissant néanmoins à Marceau la faculté de se servir
+provisoirement de Kléber. Marceau déclarait qu'il ne commanderait pas, si
+Kléber n'était pas à ses côtés pour tout ordonner. «En acceptant le titre,
+dit Marceau à Kléber, je prends les dégoûts et la responsabilité pour moi,
+et je te laisserai à toi le commandement véritable, et les moyens de sauver
+l'armée.--Sois tranquille, mon ami, dit Kléber, nous nous battrons et nous
+nous ferons guillotiner ensemble.»
+
+On se mit donc aussitôt en marche, et dès ce moment tout fut conduit avec
+unité et fermeté. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 décembre au
+Mans, et chargea aussitôt les Vendéens. La confusion se mit parmi eux; mais
+quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en
+avant de la ville, et forcèrent Westermann à se replier sur Marceau, qui
+arrivait avec une division. Kléber était encore en arrière avec le reste de
+l'armée. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il fût nuit.
+Marceau, entraîné par son tempérament bouillant, mais craignant le blâme de
+Kléber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter,
+hésite; cependant, emporté par Westermann, il se décide, et attaque le
+Mans. Le tocsin sonne, la désolation se répand dans la ville. Westermann,
+Marceau, se précipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux,
+et, malgré un feu terrible des maisons, parviennent à refouler le plus
+grand nombre des Vendéens sur la grande place de la ville. Marceau fait
+couper à sa droite et à sa gauche les rues aboutissant à cette place, et
+tient ainsi les Vendéens bloqués. Cependant sa position était hasardée,
+car, engagé dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu être tourné
+et enveloppé. Il envoie donc un avis à Kléber, pour le presser d'arriver au
+plus vite avec sa division. Celui-ci arrive à la pointe du jour. Le plus
+grand nombre des Vendéens avait fui; il ne restait que les plus braves
+pour protéger la retraite: on les charge à la baïonnette, on les enfonce,
+on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.
+
+Jamais déroute n'avait été aussi meurtrière. Une foule considérable de
+femmes, laissées en arrière, furent faites prisonnières. Marceau sauva une
+jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son désespoir,
+demandait qu'on lui donnât la mort. Elle était modeste et belle; Marceau,
+plein d'égards et de délicatesse, la recueillit dans sa voiture, la
+respecta, et la fit déposer dans un lieu sûr. Les campagnes étaient
+couvertes au loin des débris de ce grand désastre. Westermann, infatigable,
+harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortunés,
+ne sachant où fuir, rentrèrent dans Laval pour la troisième fois, et en
+ressortirent aussitôt pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils
+voulurent la repasser à Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jetèrent
+sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur
+la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait
+été impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendéenne, privée
+de la présence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la
+Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.
+Enfin, désespérée, ne sachant où se porter, elle résolut de fuir vers la
+pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit à Blain, où elle
+remporta encore un avantage d'arrière-garde; et de Blain à Savenay, d'où
+elle espérait se jeter dans le Morbihan.
+
+Les républicains l'avaient suivie sans relâche, et ils arrivèrent à Savenay
+le soir même du jour où elle y entra. Savenay avait la Loire à gauche, des
+marais à droite, et un bois en avant. Kléber sentit l'importance d'occuper
+le bois le jour même, et de se rendre maître de toutes les hauteurs, afin
+d'écraser le lendemain les Vendéens dans Savenay, avant qu'ils eussent le
+temps d'en sortir. En effet, il lança l'avant-garde sur eux; et lui-même,
+saisissant le moment où les Vendéens débouchaient du bois pour repousser
+cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en
+débusqua tout à fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y
+enfermèrent, sans cesser néanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la
+nuit. Westermann et les représentans proposaient d'attaquer sur-le-champ,
+pour tout détruire dès la nuit même. Kléber, qui ne voulait pas qu'une
+faute lui fît perdre une victoire assurée, déclara positivement qu'on
+n'attaquerait pas; et puis, s'enfonçant dans un sang-froid imperturbable,
+il laissa dire, sans répondre à aucune provocation. Il empêcha ainsi toute
+espèce de mouvement.
+
+Le lendemain, 23 décembre, avant le jour, il était à cheval avec Marceau,
+et parcourait sa ligne, lorsque les Vendéens désespérés et ne voulant pas
+survivre à cette journée, se précipitent les premiers sur les républicains.
+Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kléber avec la
+gauche. Tous se précipitent et reploient les Vendéens sur eux-mêmes.
+Marceau et Kléber se réunissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils
+rencontrent de cavalerie, et s'élancent à la suite des Vendéens. La Loire
+et les marais interdisaient toute retraite à ces infortunés; un grand
+nombre fut immolé à coups de baïonnette, d'autres furent faits prisonniers,
+et à peine quelques-uns trouvèrent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la
+colonne fut entièrement détruite, et la grande guerre de la Vendée
+véritablement finie.
+
+Ainsi, cette malheureuse population, rejetée hors de son pays par
+l'imprudence de ses chefs, et réduite à chercher un port pour se réfugier
+vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Océan.
+N'ayant pu prendre Granville, elle avait été ramenée sur la Loire, n'avait
+pu la repasser, avait été refoulée une seconde fois en Bretagne, et de
+Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barrière
+fatale, elle venait d'expirer tout entière, entre Savenay, la Loire et des
+marais. Westermann fut chargé, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes
+fugitifs de la Vendée. Kléber et Marceau retournèrent à Nantes. Reçus, le
+24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espèce de triomphe, et
+furent gratifiés par le club jacobin d'une couronne civique.
+
+Si l'on considère dans son ensemble cette campagne mémorable de 93, on ne
+pourra s'empêcher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais
+fait une société menacée. Dans l'année 1792, la coalition, qui n'était pas
+complète encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens
+avaient tenté en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'étaient
+bornés dans les Pays-Bas à bombarder la place de Lille. Les Français, dans
+leur première exaltation, repoussèrent les Prussiens au-delà du Rhin, les
+Autrichiens au-delà de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la
+Savoie et le comté de Nice. La grande année 93 s'ouvrit d'une manière bien
+différente. La coalition était augmentée des trois puissances qui jusque-là
+étaient restées neutres. L'Espagne poussée à bout par le 21 janvier, avait
+enfin porté cinquante mille hommes sur les Pyrénées; la France avait obligé
+Pitt à se déclarer; et l'Angleterre et la Hollande étaient entrées à la
+fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublée; et qui, mieux
+avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait à combattre, augmentait ses
+forces, et se préparait à un effort décisif. Ainsi, comme sous Louis XIV,
+la France avait à soutenir l'attaque de l'Europe entière; et cette fois
+elle ne s'était pas attiré ce concours d'ennemis par son ambition, mais par
+la juste colère que lui inspira l'intervention des puissances dans ses
+affaires intérieures.
+
+Dès le mois de mars, Dumouriez débuta par une témérité, et voulut envahir
+la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit
+les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-delà de la Meuse, et le força
+lui-même à venir se mettre à la tête de son armée. Dumouriez fut obligé de
+livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille était gagnée,
+lorsque l'aile gauche fléchit, et repassa la Gette; il fallut battre en
+retraite, et nous perdîmes la Belgique en quelques jours. Alors les revers
+aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux
+Autrichiens. Dans le même instant, Custine, battu à Francfort, ramené sur
+le Rhin, et séparé de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place
+fameuse, et en commencer le siége; les Piémontais nous repoussaient à
+Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrénées; et enfin les provinces de
+l'Ouest, déjà privées de leurs prêtres et poussées à bout par la levée des
+trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trône et de
+l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exaspérée de la désertion de
+Dumouriez, des défaites essuyées dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes,
+et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,
+arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa
+ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de modération. Ce nouvel
+excès lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept départemens sur
+quatre-vingt-trois se soulevèrent contre ce gouvernement, qui eut alors à
+lutter contre l'Europe, la Vendée royaliste, et les trois quarts de la
+France fédéralisée. C'est à cette époque que nous perdîmes le camp de
+Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut achevé, que
+Mayence fut pressé vivement, que les Espagnols passèrent le Tech et
+menacèrent Perpignan, que les Vendéens prirent Saumur et assiégèrent
+Nantes, que les fédéralistes se disposèrent à fondre de Lyon, de Marseille,
+de Bordeaux et de Caen, sur Paris.
+
+De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale,
+terminer la révolution en quelques journées, et suspendre la civilisation
+européenne pour long-temps. Heureusement on assiégea des places. On se
+souvient, avec quelle fermeté la convention fit rentrer les départemens
+dans la soumission, en leur montrant seulement son autorité, et en
+dispersant les imprudens qui s'étaient avancés jusqu'à Vernon; avec quel
+bonheur les Vendéens furent repoussés de Nantes, et arrêtés dans leur
+marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des
+fédéralistes, ses autres ennemis avaient fait des progrès alarmans.
+Valenciennes et Mayence furent prises après des siéges mémorables; la
+guerre du fédéralisme amena deux événemens désastreux, le siége de Lyon, et
+la trahison de Toulon; enfin, la Vendée elle-même, quoique renfermée dans
+le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse résistance de
+Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labarolière,
+qui avaient voulu pénétrer dans son sein. Jamais la situation n'avait été
+plus grave. Les coalisés n'étaient plus arrêtés au Nord et au Rhin par des
+siéges; Lyon et Toulon offraient aux Piémontais de solides appuis; la
+Vendée paraissait indomptable, et offrait un pied-à-terre aux Anglais.
+C'est alors que la convention appela à Paris les envoyés des assemblées
+primaires, leur donna la constitution de l'an III à jurer et à défendre, et
+décida avec eux que la France entière, hommes et choses, était à la
+disposition du gouvernement. Alors fut décrétée la levée en masse,
+génération par génération, et la faculté de requérir tout ce qui serait
+nécessaire à la guerre; alors fut institué le Grand-Livre, et l'emprunt
+forcé sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des
+assignats et opérer le placement forcé des biens nationaux; alors deux
+grandes armées furent dirigées sur la Vendée, la garnison de Mayence y fut
+transportée en poste; il fut résolu que ce malheureux pays serait brûlé, et
+que la population en serait transportée ailleurs. Enfin, Carnot entra au
+comité de salut public, et commença à introduire l'ordre et l'ensemble dans
+les opérations militaires.
+
+Nous avions perdu le camp de César, et Kilmaine avait, par une retraite
+heureuse, sauvé les restes de l'armée du Nord. Les Anglais s'étaient portés
+à Dunkerque, et en faisaient le siége, tandis que les Autrichiens
+attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirigée de Lille sur les
+derrières du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion
+soixante mille Français, avait compris le plan de Carnot, et s'était porté
+sur Furnes, pas un Anglais n'était sauvé. Au lieu de se placer entre le
+corps d'observation et le corps de siége, il prit une marche directe et
+décida du moins la levée du siége, en donnant l'heureuse bataille
+d'Hondschoote. Cette bataille fut notre première victoire, sauva Dunkerque,
+priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la
+joie et l'espérance.
+
+Bientôt de nouveaux revers changèrent cette joie en nouvelles alarmes. Le
+Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'armée de Houchard fut saisie à
+Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les
+Autrichiens, que rien n'arrêtait plus depuis la prise de Mayence,
+s'avancèrent sur les deux versans des Vosges, menacèrent les lignes de
+Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais
+résistaient avec vigueur, les Piémontais avaient recouvré la Savoie, et
+étaient descendus vers Lyon pour mettre notre armée entre deux feux;
+Ricardos avait franchi la Tet, et dépassé Perpignan; enfin la division des
+troupes de l'Ouest en deux armées, celle de La Rochelle et celle de Brest,
+avait empêché le succès du plan de campagne arrêté à Saumur le 2 septembre.
+Canclaux, mal secondé par Rossignol, s'était trouvé seul en flèche dans le
+sein de la Vendée, et s'était replié sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la
+dictature fut complétée et proclamée par l'institution du gouvernement
+révolutionnaire; la puissance du comité de salut public fut proportionnée
+au danger; les levées furent exécutées, et les armées grossies d'une
+multitude de réquisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les
+garnisons, et permirent de porter les troupes organisées en ligne; enfin
+la convention ordonna aux armées de vaincre dans un délai donné.
+
+Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs inévitables effets. Les
+armées du Nord, renforcées, se concentrèrent à Lille et à Guise. Les
+coalisés s'étaient portés à Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin
+de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille
+de Watignies, et fit lever le siége de Maubeuge, comme Houchard avait fait
+lever celui de Dunkerque. Les Piémontais furent rejetés au delà du
+Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inondé de levées en masse, fut emporté
+d'assaut; Ricardos fut repoussé au-delà de la Tet; enfin les deux armées de
+La Rochelle et de Brest, réunies sous un seul chef, Léchelle, qui laissait
+agir Kléber, écrasèrent les Vendéens à Cholet, et les obligèrent à passer
+la Loire en désordre.
+
+Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels événemens: les
+lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comité de salut public ne
+voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune
+Hoche, général de l'armée de la Moselle, malheureux mais brave à
+Kayserslautern, fut encouragé quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick,
+il se jeta sur le flanc de Wurmser. Dès ce moment, les deux armées du Rhin
+et de la Moselle réunies repoussèrent les Autrichiens au-delà de
+Wissembourg, obligèrent Brunswick à suivre ce mouvement rétrograde,
+débloquèrent Landau, et campèrent dans le Palatinat. Toulon fut repris par
+une idée heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendéens,
+qu'on croyait détruits, mais qui, dans leur désespoir, s'étaient portés au
+nombre de quatre-vingt mille individus au-delà de la Loire, et cherchaient
+un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendéens furent
+repoussés des bords de l'Océan, repoussés également des bords de la Loire,
+et écrasés entre ces deux barrières qu'ils ne purent jamais franchir. Aux
+Pyrénées seulement nos armes avaient été malheureuses, mais nous n'avions
+perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan.
+
+Ainsi, cette grande et terrible année nous montre l'Europe pressant la
+révolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succès de 92,
+ramenant ses armées en arrière, pénétrant par toutes les frontières à la
+fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts à
+ceux des puissances ennemies. Alors la révolution s'irrite: elle fait
+éclater sa colère au 31 mai, se crée, par cette journée, de nouveaux
+ennemis, et semble prête à succomber contre l'Europe et les trois quarts de
+ses provinces révoltées. Mais bientôt elle fait rentrer ses ennemis
+intérieurs dans le devoir, soulève un million d'hommes à la fois, bat les
+Anglais à Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitôt
+d'efforts, gagne une bataille à Watignies, recouvre les lignes de
+Wissembourg, rejette les Piémontais au-delà des Alpes, prend Lyon, Toulon,
+et écrase deux fois les Vendéens, une première fois dans la Vendée, et une
+seconde et dernière fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et
+plus digne d'être proposé à l'admiration et à l'imitation des peuples. La
+France avait recouvré tout ce qu'elle avait perdu, excepté Condé,
+Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de
+l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutté contre une seule,
+n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient
+la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et
+devait paraître bien plus formidable l'année suivante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+SUITE DE LA LUTTE DES HÉBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS
+PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMITÉ SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET
+S'ATTACHE D'ABORD A RÉPRIMER LES HÉBERTISTES.--DISETTE DANS
+PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT
+TENTÉ PAR LES HÉBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HÉBERT,
+CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MÊME SORT
+AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCÈS ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE
+DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HÉRAULT-SÉCHELLES, FABRE-D'ÉGLANTINE,
+CHABOT, ETC.
+
+
+La convention avait commencé d'exercer quelques sévérités envers la faction
+turbulente des cordeliers et des agens ministériels. Ronsin et Vincent
+étaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux
+Cordeliers, Hébert, aux Jacobins, s'efforçaient d'exciter en faveur de
+leurs amis l'intérêt des chauds révolutionnaires. Les cordeliers firent une
+pétition, et, d'un ton assez peu respectueux, demandèrent si on voulait
+punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,
+Custine et Brissot; ils déclarèrent qu'ils regardaient ces deux citoyens
+comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme
+membres de leur société. Les jacobins présentèrent une pétition plus
+mesurée, et se bornèrent à demander qu'on accélérât le rapport sur Vincent
+et Ronsin, afin de les punir s'ils étaient coupables, ou de les rendre à la
+liberté s'ils étaient innocens.
+
+Le comité de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul,
+quoique membre du comité et partisan obligé du gouvernement, montra le plus
+grand zèle pour Ronsin. Le motif en était naturel: la cause de Vincent lui
+était presque étrangère, mais celle de Ronsin, envoyé à Lyon avec lui, et
+de plus exécuteur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de très près.
+Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centième
+des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait déporter ou immoler le
+reste, charger le Rhône de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle,
+et frapper de terreur la rebelle cité de Toulon. Ronsin était en prison
+pour avoir répété ces horribles expressions dans une affiche. Collot
+d'Herbois, rappelé pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand
+intérêt à justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la
+sienne. Dans ce moment, il arrivait une pétition signée de quelques
+citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus déchirante des maux de
+leur ville. Ils montraient les mitraillades succédant aux exécutions de la
+guillotine, une population entière menacée d'extermination, et une cité
+riche et manufacturière démolie, non plus avec le marteau, mais avec la
+mine. Cette pétition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer,
+produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se
+hâta de faire son rapport, et dans son ivresse révolutionnaire, il présenta
+ces terribles exécutions comme elles s'offraient à sa propre imagination,
+c'est-à-dire comme indispensables et toutes naturelles. «Les Lyonnais,
+disait-il en substance, étaient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils
+prendraient bientôt leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces
+rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter;
+il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort
+n'agissait point assez vite; le marteau ne démolissait que lentement. La
+mitraille a détruit les hommes, la mine a détruit les édifices. Ceux qui
+sont morts avaient tous trempé leurs mains dans le sang des patriotes. Une
+commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sûr dans la
+foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont
+été frappés.» Collot-d'Herbois obligea la convention étonnée à approuver
+ce qui lui semblait à lui-même si naturel; il se rendit ensuite aux
+Jacobins pour se plaindre à eux de la peine qu'il avait eue à justifier sa
+conduite, et de la compassion qu'avaient inspirée les Lyonnais. «Ce matin,
+j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire
+approuver la mort des traîtres. On pleurait, on demandait _s'ils étaient
+morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-révolutionnaires! et
+Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je à
+la convention, comment sont morts ces hommes qui étaient couverts du sang
+de nos frères! S'ils n'étaient pas morts, vous ne délibéreriez pas ici!...
+Eh bien! à peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler
+des morts; ils ne savaient pas se défendre des ombres!» Passant ensuite à
+Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce général avait partagé tous les dangers
+des patriotes dans le Midi, qu'il y avait bravé avec lui les poignards des
+aristocrates, et déployé la plus grande fermeté pour y faire respecter
+l'autorité de la république; que dans ce moment tous les aristocrates se
+réjouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-mêmes un sujet
+d'espoir. «Qu'a donc fait Ronsin pour être arrêté? ajoutait Collot. Je l'ai
+demandé à tout le monde; personne n'a pu me le dire.» Le lendemain de cette
+séance, dans celle du 3 nivôse, Collot, revenant à la charge, vint annoncer
+la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait
+désapprouver l'énergie déployée à Lyon, s'était donné la mort. «Vous ai-je
+trompé, s'écria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient
+être réduits au désespoir, si l'esprit public venait à baisser ici?»
+
+Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-révolutionnaires étaient enfermés,
+leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention étaient
+troublés de réclamations en leur faveur, et un membre même du comité de
+salut public, compromis dans leur système sanguinaire, les défendait pour
+se défendre lui-même. Leurs adversaires commençaient, de leur côté, à
+mettre la plus grande énergie dans leurs attaques. Philippeau, revenu de la
+Vendée, et plein d'indignation contre l'état-major de Saumur, voulait que
+le comité de salut public, partageant sa colère, poursuivît Rossignol,
+Ronsin et autres, et vît une trahison dans la non-réussite du plan de
+campagne du 2 septembre. On a déjà vu combien il y avait de torts
+réciproques, de malentendus, et d'incompatibilités de caractère, dans la
+conduite de cette guerre. Rossignol et l'état-major de Saumur avaient eu
+de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comité, en les désapprouvant,
+ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait été ni juste ni
+politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliquât à l'amiable; mais
+Philippeau, impatient, écrivit un pamphlet virulent où il raconta toute la
+guerre, et où il mêla beaucoup d'erreurs à beaucoup de vérités. Cet écrit
+devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les
+révolutionnaires les plus prononcés, et les accusait des plus affreuses
+trahisons. «Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup intrigué,
+beaucoup volé, beaucoup menti! Sa seule expédition c'est celle du 18
+septembre, où il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par trois mille
+brigands; c'est cette journée fatale de Coron, où, après avoir disposé
+notre artillerie dans une gorge, à la tête d'une colonne de six lieues de
+flanc, il se tint caché dans une étable comme un lâche coquin, à deux
+lieues du champ de bataille, où nos infortunés camarades étaient foudroyés
+par leurs propres canons.» Les expressions n'étaient pas ménagées, comme on
+le voit, dans l'écrit de Philippeau. Malheureusement, le comité de salut
+public, qu'il aurait dû mettre dans ses intérêts, n'était pas traité avec
+beaucoup d'égards. Philippeau, mécontent de ne pas voir son indignation
+assez partagée, semblait imputer au comité une partie des torts qu'il
+reprochait à Ronsin, et employait même cette expression offensante: _Si
+vous n'avez été que trompés_.
+
+L'écrit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation.
+Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de voir
+que dans la Vendée les ultra-révolutionnaires avaient autant de torts qu'à
+Paris, et n'imaginant pas que la colère eût aveuglé Philippeau jusqu'à lui
+faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec
+empressement, admira son courage, et, dans sa naïveté, il disait à tout le
+monde: «Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau....» Tout le monde,
+suivant lui, devait lire cet écrit, qui prouvait les dangers qu'avait
+courus la république, par la faute des exagérés révolutionnaires.
+
+Camille aimait beaucoup Danton, et en était aimé. Tous deux pensaient que
+la république étant sauvée par ses dernières victoires, il était temps de
+mettre fin à des cruautés désormais inutiles; que ces cruautés prolongées
+plus long-temps ne seraient propres qu'à compromettre la révolution, et que
+l'étranger pouvait seul en désirer et en inspirer la continuation. Camille
+imagina d'écrire un nouveau journal qu'il intitula _le Vieux Cordelier_,
+car Danton et lui étaient les doyens de ce club célèbre. Il dirigea sa
+feuille contre tous les révolutionnaires nouveaux, qui voulaient renverser
+et dépasser les révolutionnaires les plus anciens et les plus éprouvés.
+Jamais cet écrivain, le plus remarquable de la révolution, et l'un des plus
+naïfs et des plus spirituels de notre langue, n'avait déployé autant de
+grâce, d'originalité et même d'éloquence. Il commençait ainsi son premier
+numéro (15 frimaire): «O Pitt! je rends hommage à ton génie! Quels nouveaux
+débarqués de France en Angleterre t'ont donné de si bons conseils et des
+moyens si sûrs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu échouerais
+éternellement contre elle, si tu ne t'attachais à perdre dans l'opinion
+publique ceux qui, depuis cinq ans, ont déjoué tous tes projets. Tu as
+compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait vaincre;
+qu'il fallait faire accuser de corruption précisément ceux que tu n'avais
+pu corrompre, et d'attiédissement ceux que tu n'avais pu attiédir. J'ai
+ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis:
+leur multitude m'arrache de l'hôtel des Invalides, et me ramène au combat.
+Il faut écrire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de la
+révolution, que je traçais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide
+et haletante du journaliste, et suivre, à bride abattue, le torrent
+révolutionnaire. Député consultant que personne ne consultait plus depuis
+le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise à bras, où j'ai eu tout
+le loisir de suivre, par le menu le nouveau système de nos ennemis.»
+
+Camille élevait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite aux Jacobins,
+pour les services généreux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il
+s'exprimait de la manière suivante à l'égard du culte et des proscriptions:
+
+«Il faut, disait-il, à l'esprit humain malade le lit plein de songes de la
+superstition: et à voir les fêtes, les processions qu'on institue, les
+autels et les saints sépulcres qui s'élèvent, il me semble qu'on ne fait
+que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de
+l'espérance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le jour même
+où je vis Gobel venir à la barre, avec sa double croix qu'on portait en
+triomphe devant le philosophe _Anaxagoras_[8].
+
+
+Si ce n'était pas un crime de lèse-Montagne, de soupçonner un président des
+jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette, je
+serais tenté de croire qu'à cette nouvelle de Barrère, _la Vendée n'existe
+plus_, le roi de Prusse s'est écrié douloureusement: _Tous nos efforts
+échoueront donc contre la république, puisque le noyau de la Vendée est
+détruit!_ et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui aura dit: _Héros
+invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai quelques
+prêtres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des autres
+pour faire une pareille déclaration. Il y a à Paris deux fameux patriotes
+qui seront très propres par leurs talens, leur exagération, et leur système
+religieux bien connu, à nous seconder et à recevoir nos impressions. Il
+n'est question que de faire agir nos amis en France, auprès des deux grands
+philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile, et
+d'éblouir leur civisme, par la riche conquête des sacristies_. (J'espère
+que Chaumette ne se plaindra pas de ce numéro; le marquis de Luchesini ne
+peut pas parler de lui en termes plus honorables.) _Anacharsis et
+Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera celle
+de la contre-révolution; et bientôt, au lieu de laisser mourir en France de
+vieillesse et d'inanition le papisme prêt à y rendre le dernier soupir, je
+vous promets, par la persécution et l'intolérance contre ceux qui
+voudraient messer et être messés, de faire passer force recrues à Lescure
+et à La Rochejaquelein_.»
+
+Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et
+prétendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une effrayante
+allusion à la loi des suspects. «Anciennement, dit-il, il y avait à Rome,
+selon Tacite, une loi qui spécifiait les crimes d'état et de lèse-majesté,
+et portait peine capitale. Ces crimes de lèse-majesté, sous la république,
+se réduisaient à quatre sortes: si une armée avait été abandonnée en pays
+ennemi; si l'on avait excité des séditions; si les membres des corps
+constitués avaient mal administré les affaires où les deniers publics; si
+la majesté du peuple romain avait été avilie. Les empereurs n'eurent besoin
+que de quelques articles additionnels à cette loi, pour envelopper les
+citoyens et les cités entières dans la proscription. Auguste fut le premier
+à étendre cette loi de lèse-majesté, en y comprenant les écrits qu'il
+appelait contre-révolutionnaires. Bientôt les extensions n'eurent plus de
+bornes. Dès que les propos furent devenus des crimes d'état, il n'y eut
+plus qu'un pas à faire pour changer en crimes les simples regards, la
+tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même.
+
+«Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révolution à la ville
+de _Nursia_ d'avoir élevé un monument à ses habitans morts au siége de
+Modène; crime de contre-révolution à Libon Drusus d'avoir demandé aux
+diseurs de bonne aventure s'il ne posséderait pas un jour de grandes
+richesses; crime de contre-révolution au journaliste Cremutius Cordus
+d'avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de
+contre-révolution à un des descendans de Cassius d'avoir chez lui un
+portrait de son bisaïeul; crime de contre-révolution à Marcus Scaurus
+d'avoir fait une tragédie où il y avait tel vers auquel on pouvait donner
+deux sens; crime de contre-révolution à Torquatus Silanus de faire de la
+dépense; crime de contre-révolution à Pétréius d'avoir eu un songe sur
+Claude; crime de contre-révolution à Pomponius de ce qu'un ami de Séjan
+était venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de
+contre-révolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire
+le procès du gouvernement; crime de contre-révolution de ne pas invoquer le
+génie divin de Caligula: pour y avoir manqué, grand nombre de citoyens
+furent déchirés de coups, condamnés aux mines ou aux bêtes, quelques-uns
+même sciés par le milieu du corps; crime enfin de contre-révolution à la
+mère du consul Fusius Germinus d'avoir pleuré la mort funeste de son fils.
+
+«Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si
+l'on ne voulait s'exposer à périr soi-même.
+
+«Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité?
+c'était un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. _Studia
+civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse_. SUSPECT.
+
+«Fuyait-on au contraire la popularité, et se tenait-on au coin de son feu?
+cette vie retirée vous avait fait remarquer, vous avait donné de la
+considération. _Quanto metu occultior, tanto plus famâ adeptus_. SUSPECT.
+
+«Étiez-vous riche? il y avait un péril imminent que le peuple ne fût
+corrompu par vos largesses. _Auri vim atque opes Plauti, principi
+infensas_. SUSPECT.
+
+«Étiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur! il faut surveiller
+de plus près cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui
+n'a rien. _Syllam inopem, undè praecipuam audaciam_. SUSPECT.
+
+«Étiez-vous d'un caractère sombre, mélancolique, ou mis en négligé? Ce qui
+vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. _Hominem
+publicis bonis moestum_. SUSPECT.»
+
+Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande énumération des suspects,
+et traçait un horrible tableau de ce qui se passait à Paris, par ce qui
+s'était fait à Rome. Si la lettre de Philippeau avait excité une vive
+sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus
+grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numéros furent
+vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantité; les
+prisonniers se les transmettaient à la dérobée, et ils lisaient avec
+délices, et avec un peu d'espoir, ce révolutionnaire qui leur était
+autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrît les prisons, ni
+qu'on fît rétrograder la révolution, demandait l'institution d'un comité,
+dit de _clémence_, qui ferait la revue des prisonniers, élargirait les
+citoyens enfermés sans cause suffisante, et arrêterait le sang là où il
+avait trop coulé.
+
+Les écrits de Philippeau et de Desmoulins irritèrent au plus haut degré les
+révolutionnaires zélés, et furent improuvés aux Jacobins. Hébert les y
+dénonça avec fureur; il proposa même de radier les auteurs de la liste de
+la société. Il signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et
+de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'Églantine. On a vu que Bourdon
+de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol; il
+s'était brouillé depuis avec l'état-major de Saumur, et n'avait cessé dans
+la convention de s'élever contre le parti Ronsin. C'est ce qui le faisait
+associer à Philippeau. Fabre était accusé d'avoir pris part à l'affaire du
+faux décret, et on était disposé à le croire, quoiqu'il eût été justifié
+par Chabot. Sentant sa position périlleuse, et ayant tout à craindre d'un
+système de sévérité trop grande, il avait deux ou trois fois parlé pour le
+système de l'indulgence, s'était entièrement brouillé avec les
+ultra-révolutionnaires, et avait été traité d'intrigant par le père
+Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hébert,
+décidèrent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de l'Oise et
+Fabre-d'Églantine, viendraient à la barre de la société, donner des
+explications sur leurs écrits, et sur leurs discours dans la convention.
+
+La séance où ils devaient comparaître avait excité une affluence
+extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit
+quelques-unes jusqu'à 25 francs. C'était, en effet, le procès des deux
+nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant l'autorité toute
+puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne fût pas membre de la
+société, ne refusa pas de comparaître à sa barre, et répéta les accusations
+qu'il avait déjà consignées, soit dans sa correspondance avec le comité de
+salut public, soit dans sa brochure. Il ne ménagea pas plus les individus
+qu'il ne l'avait fait précédemment, et donna à Hébert deux ou trois
+démentis formels et insultans. Ces personnalités si hardies de Philippeau
+commençaient à agiter la société, et la séance devenait orageuse, lorsque
+Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi
+grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il
+n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la vérité de ses
+accusations; qu'il lui avait déjà dit à lui-même: «Il faut que tu prouves
+tes accusations ou que tu portes ta tête sur l'échafaud;» que peut-être il
+n'y avait ici de coupables que les événemens; mais que, dans tous les cas,
+il fallait que tout le monde fût entendu, et surtout écouté.
+
+Robespierre, parlant après Danton, dit qu'il n'avait pas lu la brochure de
+Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait le
+comité responsable de la perte de trente mille hommes; que le comité
+n'avait pas le temps de répondre à des libelles et de faire une guerre de
+plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions
+mauvaises, mais entraîné par des passions. «Je ne prétends pas, dit
+Robespierre, imposer silence à la conscience de mon collègue; mais qu'il
+s'examine, et juge s'il n'y a en lui-même ni vanité, ni petites passions.
+Je le crois entraîné par le patriotisme non moins que par la colère; mais
+qu'il réfléchisse! qu'il considère la lutte qui s'engage! il verra que les
+modérés prendront sa défense, que les aristocrates se rangeront de son
+côté, que la convention elle-même se partagera, qu'il s'y élèvera
+peut-être un parti de l'opposition, ce qui serait désastreux, et ce qui
+renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on a eu
+tant de peine à déjouer!» Il invite Philippeau à examiner ses motifs
+secrets, et les jacobins à l'écouter silencieusement.
+
+Rien n'était plus sage et plus convenable que les observations de
+Robespierre, au ton près, qui était toujours emphatique et doctoral,
+surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la parole,
+se rejette dans les mêmes personnalités, et provoque le même trouble.
+Danton impatienté s'écrie qu'il faut abréger de telles querelles, et nommer
+une commission qui examine les pièces du procès. Couthon dit qu'avant même
+de recourir à cette mesure, il faut s'assurer si la question en vaut la
+peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme à homme, et il
+propose de demander à Philippeau si, en son âme et conscience, il croit
+qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse à Philippeau.--«Crois-tu, lui
+dit-il, en ton âme et conscience, qu'il y ait eu trahison?--Oui, répond
+imprudemment Philippeau.--En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point
+d'autre moyen; il faut nommer une commission qui écoute les accusés et les
+accusateurs, et en fasse son rapport à la société.» La proposition est
+adoptée, et la commission est chargée d'examiner, outre les accusations de
+Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de Fabre-d'Églantine et de
+Camille Desmoulins.
+
+C'était le 3 nivôse (23 décembre). Dans l'intervalle de temps employé par
+la commission à faire son rapport, la guerre de plume et les récriminations
+continuèrent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins
+de leur société. Ils firent de nouvelles pétitions pour Ronsin et Vincent,
+et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci à les appuyer
+auprès de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais sujets, dont
+on avait rempli l'armée révolutionnaire, se montraient partout, dans les
+promenades, les tavernes, les cafés, les spectacles, en épaulettes de laine
+et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur général, et
+Vincent, leur ministre. Ils étaient surnommés les _épauletiers_, et fort
+redoutés dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se
+réunir plus de deux fois par semaine, elles s'étaient changées en sociétés
+populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'à deux de ces sociétés par
+section, et c'était là que tous les partis intéresses à produire un
+mouvement dirigeaient leurs agens. Les _épauletiers_ ne manquaient pas de
+s'y tendre, et, grâce à eux, le tumulte régnait dans presque toutes.
+
+Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la pétition des
+cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation à toutes les sociétés
+populaires formées depuis le 31 mai. C'étaient là des actes d'une prudente
+et louable énergie. Cependant le comité, tout en faisant les plus grands
+efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi à ne
+pas se donner les apparences de la mollesse et de la modération. Il
+fallait, pour qu'il pût conserver sa popularité et sa force, qu'il déployât
+la même rigueur contre la faction opposée. C'est pourquoi, le 5 nivôse (25
+décembre), Robespierre fut chargé de faire un nouveau rapport sur les
+principes du gouvernement révolutionnaire, et de proposer des mesures de
+sévérité contre quelques prisonniers illustres. S'attachant toujours, par
+politique et aussi par erreur, à rejeter tous les désordres sur la
+prétendue faction étrangère, il lui imputa à la fois les torts des modérés
+et des exagérés. «Les cours étrangères ont vomi, dit-il, sur la France, les
+scélérats habiles qu'elles tiennent à leur solde. Ils délibèrent dans nos
+administrations, s'introduisent dans nos assemblées sectionnaires, et dans
+nos clubs; ils ont siégé jusque dans la représentation nationale; ils
+dirigent et dirigeront éternellement la contre-révolution sur le même plan.
+Ils rôdent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent nos
+passions, et cherchent à nous inspirer jusqu'à nos opinions.» Robespierre,
+poursuivant ce tableau, les montre poussant tour à tour à l'exagération ou
+à la faiblesse, excitant à Paris la persécution des cultes, et dans la
+Vendée la résistance du fanatisme; immolant Lepelletier et Marat, et puis
+se mêlant dans les groupes pour leur décerner les honneurs divins, afin de
+les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple,
+faisant paraître ou disparaître l'argent, profitant enfin de tous les
+accidens pour les tourner contre la révolution et la France. Après avoir
+fait ainsi la somme générale de tous nos maux, Robespierre, ne voulant pas
+voir qu'ils étaient inévitables, les imputait à l'étranger, qui, sans
+doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en reposait
+sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y
+suppléer par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la
+coalition tous les prisonniers illustres qu'on détenait encore, proposa de
+les envoyer de suite au tribunal révolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de
+Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez,
+de Custine et de Houchard, durent être incessamment jugés. Sans doute, il
+n'était pas besoin d'un décret de la convention pour que ces victimes
+fussent immolées par le tribunal révolutionnaire; mais ce soin de hâter
+leur supplice était une preuve que le gouvernement ne faiblissait pas.
+Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les récompenses
+territoriales promises aux défenseurs de la patrie.
+
+Après ce rapport, Barrère fut chargé d'en faire un autre sur les
+arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer les
+moyens de vérifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport
+était de répondre, sans qu'il y parût, au _Vieux Cordelier_, de Camille
+Desmoulins, et à sa proposition d'un comité de clémence. Barrère traita
+avec sévérité les _Traductions des orateurs anciens_, et proposa néanmoins
+de nommer une commission pour vérifier les arrestations; ce qui ressemblait
+fort au comité de clémence imaginé par Camille. Cependant, sur les
+observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir s'en
+tenir à ses décrets précédens, qui obligeaient les comités révolutionnaires
+à adresser au comité de sûreté générale les motifs des arrestations, et
+permettaient aux détenus de réclamer auprès de ce dernier comité.
+
+Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se
+formaient, inclinant secrètement pour le parti modéré, mais craignant
+toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille publia un
+numéro plus fort encore que les précédens, et qui était adressé aux
+jacobins. Il l'intitula: _Ma Défense_; et c'était la plus hardie et la
+plus terrible récrimination contre ses adversaires.
+
+A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: «Pardon, frères et
+amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, après l'arrêté
+du club qui me défend de me parer de ce nom. Mais, en vérité, c'est une
+insolence si inouie que celle de petits-fils se révoltant contre leur
+grand-père, et lui défendant de porter son nom, que je veux plaider cette
+cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir à qui le nom doit rester ou
+au grand-papa ou à des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a jamais ni
+reconnu ni même connu la dixième partie, et qui prétendent le chasser du
+paternel logis!»
+
+Ensuite il explique ses opinions. «Le vaisseau de la république vogue entre
+deux écueils, le rocher de l'exagération et le banc de sable du
+modérantisme. Voyant que le Père Duchêne et presque toutes les sentinelles
+patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occupés uniquement
+à crier: Gare! vous touchez au modérantisme! il a bien fallu que moi, vieux
+cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction
+difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se
+dépopulariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher à l'exagération!
+Et voilà l'obligation que doivent m'avoir tous mes collègues de la
+convention, celle d'avoir exposé ma popularité même, pour sauver le navire
+où ma cargaison n'était pas plus forte que la leur.»
+
+Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait été si reproché: _Vincent
+Pitt gouverne George Bouchotte_. «J'ai bien, dit-il, appelé Louis XVI mon
+gros benêt de roi, en 1787, sans être embastillé pour cela. Bouchotte
+serait-il un plus grand seigneur?»
+
+Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit à Collot-d'Herbois que
+si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il
+a défendus tous les deux. Il dit à Barrère: «On ne se reconnaît plus à la
+Montagne; si c'était un vieux cordelier comme moi, un patriote
+_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'eût gourmandé si
+durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du
+bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a péché! Mais toi, mon cher
+Barrère, toi l'heureux tuteur de Paméla[9]! toi le président des feuillans,
+qui as proposé le comité des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en
+délibération dans le comité de salut public si on n'arrêterait pas Danton!
+toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller
+le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout à coup un _passe-Robespierre_, et
+que je sois par toi apostrophé si sec!
+
+«Tout cela n'est qu'une querelle de ménage, ajoute Camille, avec mes amis
+les patriotes Collot et Barrère; mais je vais être à mon tour _bougrement
+en colère_[11] contre le Père Duchêne, qui m'appelle un _misérable
+intrigailleur, un viédase à mener à la guillotine, un conspirateur qui veut
+qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vendée, un endormeur
+payé par Pitt, un bourriquet à longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HÉBERT, JE
+SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossières et
+des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits.»
+
+Alors Camille, qui avait été accusé par Hébert, d'avoir épousé une femme
+riche, et de dîner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage,
+qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de
+sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite à Hébert, il rappelle
+l'ancien métier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui
+l'avaient fait chasser du théâtre, sa fortune subite et connue, et il le
+couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait
+donné à Hébert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille
+francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Père Duchêne_
+distribués aux armées; que ces exemplaires ne valaient que seize mille
+francs, et que par conséquent le surplus avait été volé à la nation.
+
+«Deux cent mille francs, s'écrie Camille, à ce pauvre sans-culotte Hébert,
+pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour
+calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, Barras, Fréron, d'Églantine, Legendre, Camille Desmoulins, et
+presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de
+ses écrits, si propres à former l'esprit et le coeur, deux cent mille
+francs de Bouchotte!... S'étonnera-t-on après cela de cette exclamation
+filiale d'Hébert à la séance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte!
+Bouchotte, qui a mis à la tête des armées des généraux sans-culottes!
+Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis étonné que, dans le transport de sa
+reconnaissance, le Père Duchêne ne se soit pas écrié: Bouchotte qui m'a
+donné deux cent mille livres depuis le mois de juin!
+
+«Tu me parles, ajoute Camille, de mes sociétés: mais ne sait-on pas que
+c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme
+Rochechouart, agente des émigrés, que le grand patriote Hébert, après avoir
+calomnié dans sa feuille les hommes les plus purs de la république, va,
+dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l'été
+à la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts à la ruine des
+réputations des fondateurs de la liberté?»
+
+Camille reproche ensuite à Hébert le style de son journal: «Ne sais-tu pas
+Hébert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire à leurs
+esclaves que la France est couverte des ténèbres de la barbarie, que Paris,
+cette ville si vantée par son atticisme et son goût, est peuplée de
+vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes
+feuilles qu'ils insèrent dans leurs gazettes? comme si le peuple était
+aussi ignorant que tu voudrais le faire croire à M. Pitt; comme si on ne
+pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'était là le
+langage de la convention et du comité de salut public; comme si tes saletés
+étaient celles de la nation; comme si un égout de Paris était la Seine.»
+
+Camille l'accuse ensuite d'avoir ajouté par ses numéros aux scandales du
+culte de la Raison, puis il s'écrie: «Ainsi, c'est le vil flagorneur aux
+gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres
+de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et
+d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes sociétés! c'est cet
+écrivain insensé ou perfide qui me reprochera mes écrits aristocratiques,
+lui dont je démontrerai que les feuilles sont les délices de Coblentz et le
+seul espoir de Pitt! Cet homme, rayé de la liste des garçons de théâtre,
+pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des
+députés fondateurs immortels de la république! cet écrivain des charniers
+sera le régulateur de l'opinion, le mentor du peuple français!
+
+«Qu'on désespère, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les
+terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on sème autour de moi. Nous
+savons que des scélérats méditent un 31 mai contre les hommes les plus
+énergiques de la Montagne!... O mes collègues! je vous dirai comme Brutus à
+Cicéron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvreté! Nimium
+timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les
+jours, douze cent mille Français affrontent les redoutes hérissées des
+batteries les plus meurtrières, et volent de victoires en victoires, nous,
+députés à la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat,
+dans l'obscurité de la nuit, fusillé dans les ténèbres, et sans témoin de
+sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la liberté ne peut être que
+glorieuse, solennelle et reçue en présence de la nation entière, de
+l'Europe et de la postérité; serions-nous plus lâches que nos soldats?
+craindrions-nous de nous exposer à regarder Bouchotte en face?
+n'oserons-nous pas braver la grande colère du Père Duchêne, pour remporter
+aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les
+ultra-révolutionnaires, comme sur les contre-révolutionnaires; la victoire
+sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur
+tous les ennemis du bien public?
+
+«Croit-on que même sur l'échafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai
+aimé avec passion ma patrie et la république, couronné de l'estime et des
+regrets de tous les vrais républicains, je voulusse changer mon supplice
+contre la fortune de ce misérable Hébert, qui, dans sa feuille, pousse au
+désespoir et à la révolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'étourdir
+sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus
+forte que celle du vin, et de lécher sans cesse le sang au pied de la
+guillotine? Qu'est-ce donc que l'échafaud pour un patriote, sinon le
+piédestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de
+guerre où j'ai eu mes deux frères hachés pour la liberté, qu'est-ce que la
+guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un
+député victime de son courage et de son républicanisme?»
+
+Ces pages donneront une idée des moeurs de l'époque. L'âpreté, le cynisme,
+l'éloquence de Rome et d'Athènes, avaient reparu parmi nous, avec la
+liberté démocratique.
+
+Ce nouveau numéro de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que
+les précédens. Hébert ne cessa de le dénoncer aux jacobins, et de demander
+le rapport de la commission. Le 16 nivôse, enfin, Collot-d'Herbois prit la
+parole pour faire ce rapport. L'affluence était aussi considérable que le
+jour où la discussion avait été entamée, et les places se vendaient aussi
+cher. Collot montra plus d'impartialité qu'on n'aurait dû l'attendre d'un
+ami de Ronsin. Il reprocha à Philippeau d'impliquer le comité de salut
+public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus
+favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec éloge, tandis
+qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les
+mêmes préférences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui,
+dans les circonstances, avait quelque gravité: c'était d'avoir retiré dans
+son dernier écrit les accusations portées contre le général Fabre-Fond,
+frère de Fabre-d'Églantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni
+Fabre ni Camille, avait dénoncé le frère du premier, qu'il croyait avoir
+trouvé en faute dans la Vendée. Une fois rapproché de Fabre par sa
+position, et accusé avec lui, il avait retranché, par un ménagement tout
+naturel, les allégations relatives à son frère. Cela seul prouvait qu'ils
+avaient été conduits, isolément et sans se connaître, à agir comme ils
+l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction véritable. Mais
+l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une
+intrigue sourde, et un concert entre les prévenus de modération. Il fouilla
+dans le passé, et reprocha à Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur
+Marat. Quant à Camille, il le traita bien plus favorablement; il le
+présenta comme un bon patriote, égaré par de mauvaises sociétés, et auquel
+il fallait pardonner, en l'engageant toutefois à ne plus commettre de
+pareilles débauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et
+la censure pure et simple de Camille.
+
+Dans ce moment, Camille, présent à la séance, fait passer une lettre au
+président, pour déclarer que sa défense est consignée dans son dernier
+numéro, et pour demander que la société veuille bien en écouter le contenu.
+À cette proposition, Hébert, qui redoutait la lecture de ce numéro, où les
+turpitudes de sa vie étaient révélées, prend la parole, et s'écrie qu'on a
+voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour détourner
+l'attention, on lui a imputé d'avoir volé la trésorerie, ce qui est une
+fausseté atroce.... «J'ai les pièces en mains! s'écrie Camille.» Ces mots
+causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut
+écarter les discussions personnelles; que la société n'est pas réunie pour
+l'intérêt des réputations, et que, si Hébert a volé, que lui importe à
+elle; que ceux qui ont des reproches à se faire ne doivent pas interrompre
+la discussion générale.... À ces expressions peu satisfaisantes, Hébert
+s'écrie: Je n'ai rien à me reprocher. «Les troubles des départemens,
+reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribué
+à les provoquer en attaquant la liberté des cultes.» Hébert se tait à cette
+interpellation. Robespierre aîné prend la parole, et, gardant plus de
+mesure que son frère, mais sans être plus favorable à Hébert, dit que
+Collot a présenté la question sous son véritable point de vue, qu'un
+incident fâcheux avait troublé la dignité de la discussion, que tout le
+monde avait eu tort, Hébert, ainsi que ceux qui lui avaient répondu. «Ce
+que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait à aucun individu. On a mauvaise
+grâce à se plaindre de la calomnie quand on a calomnié soi-même. On ne doit
+pas se plaindre des injustices quand on a jugé les autres avec légèreté,
+précipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique
+ces réflexions. J'avais voulu prévenir la discussion actuelle; je voulais
+que dans des entretiens particuliers, dans des conférences amicales, chacun
+s'expliquât et convînt de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et
+s'épargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont été répandus
+le lendemain, et on s'est empressé de produire un éclat. Maintenant, ce qui
+nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir
+si on a mis de tous côtés des passions et de l'injustice, mais si les
+accusations dirigées par Philippeau contre les hommes chargés de la plus
+importante de nos guerres sont fondées. Voilà ce qu'il faut éclaircir dans
+l'intérêt non des individus, mais de la république.»
+
+Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hébert
+étaient inutiles à discuter, car tout le monde savait combien elles étaient
+fondées, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la république eût
+intérêt à constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'éclaircir
+la conduite des généraux dans la Vendée. On poursuit, en effet, la
+discussion relative à Philippeau. La séance entière est consacrée à écouter
+une foule de témoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations
+contradictoires, Danton, Robespierre, déclarent qu'ils ne discernent rien,
+et qu'ils ne savent plus à quoi s'en tenir. La discussion, déjà trop
+longue, est renvoyée à la séance suivante.
+
+Le 18, la séance est reprise; Philippeau était absent. On se sentait déjà
+fatigué de la discussion dont il était le sujet, et qui n'amenait aucun
+éclaircissement. On s'étend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de
+s'expliquer sur les éloges qu'il a donnés à Philippeau, et sur ses
+relations avec lui. Camille ne le connaît pas, à ce qu'il assure; des faits
+affirmés par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuadé que
+Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui
+qu'il s'aperçoit, d'après la discussion, que Philippeau a altéré la vérité
+(ce qui commençait en effet à percer de toutes parts), il rétracte ses
+éloges, et déclare n'avoir plus aucune opinion à cet égard.
+
+Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, répète ce qu'il
+avait déjà dit à son égard: que son caractère est excellent, mais que ce
+caractère connu ne lui donne pas le droit d'écrire contre les patriotes;
+que ses écrits, dévorés par les aristocrates, font leurs délices, et sont
+répandus dans tous les départemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre;
+qu'il faut le traiter comme un enfant étourdi qui a touché à des armes
+dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager à quitter les
+aristocrates et les mauvaises sociétés qui le corrompent; et qu'en lui
+pardonnant à lui, il faut brûler ses numéros. Camille, alors, oubliant les
+ménagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'écrie
+de sa place: «Brûler n'est pas répondre.--Eh bien! reprend Robespierre
+irrité, qu'on ne brûle pas, mais qu'on réponde; qu'on lise sur-le-champ les
+numéros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que
+la société ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine à soutenir
+ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement
+à des écrits perfides est peut-être plus qu'égaré; s'il eût été de bonne
+foi, s'il eût écrit dans la simplicité de son coeur, il n'aurait pas osé
+soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et
+recherchés par les contre-révolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunté;
+il décèle les hommes cachés sous la dictée desquels il a écrit son journal;
+il décèle que Desmoulins est l'organe d'une faction scélérate qui a
+emprunté sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de
+sûreté.» Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on
+refuse de l'écouter, et on passe sur-le-champ à la lecture de ses feuilles.
+Quelque ménagement que les individus veuillent garder les uns pour les
+autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientôt les
+amours-propres ne se trouvent pas engagés. Avec la susceptibilité de
+Robespierre et la naïve étourderie de Camille, la division d'opinions
+devait bientôt se changer en une division d'amour-propre et en haine.
+Robespierre méprisait trop Hébert et les siens pour se brouiller avec eux;
+mais il pouvait se brouiller avec un écrivain aussi célèbre dans la
+révolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse à
+éviter une rupture.
+
+La lecture des numéros de Camille occupe deux séances tout entières. On
+passe ensuite à Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger à dire quelle part
+il a eue aux écrits nouvellement répandus. Il répond qu'il n'y est pas pour
+une virgule, et que, relativement à Philippeau et Bourdon de l'Oise, il
+peut assurer ne pas les connaître. On veut enfin prendre un parti sur les
+quatre individus dénoncés. Robespierre, quoique n'étant plus disposé à
+ménager Camille, propose de laisser là cette discussion, et de passer à un
+autre sujet plus grave, plus digne de la société, plus utile à l'esprit
+public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. «Ce
+gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de liberté,
+un principe de despotisme et de machiavélisme atroce; il faut le dénoncer à
+son propre peuple, et répondre à ses calomnies, en prouvant ses vices
+d'organisation et ses forfaits.» Les jacobins voulaient bien de ce sujet
+qui fournissait une si vaste carrière à leur imagination accusatrice, mais
+quelques-uns d'entre eux désiraient auparavant radier Philippeau, Camille,
+Bourdon et Fabre. Une voix même accuse Robespierre de s'arroger une espèce
+de dictature. «Ma dictature, s'écrie-t-il, est celle de Marat et de
+Lepelletier; elle consiste à être exposé tous les jours aux poignards des
+tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'élèvent chaque jour dans le
+sein de la société, et qui n'aboutissent à aucun résultat utile. Nos
+véritables ennemis sont les étrangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et
+dont il faut dévoiler les trames.» Robespierre renouvelle en conséquence sa
+proposition, et fait décider, au milieu des applaudissemens, que la
+société, mettant de côté les disputes élevées entre les individus,
+s'occupera, dans les séances qui vont suivre, de discuter, sans
+interruption, les vices du gouvernement anglais.
+
+C'était détourner à propos l'inquiète imagination des jacobins, et la
+diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau
+s'était déjà retiré sans attendre une décision. Camille et Bourdon ne
+furent ni rejetés ni confirmés; on n'en parla plus, et ils se contentèrent
+de ne plus paraître devant la société. Pour Fabre-d'Églantine, bien que
+Chabot l'eût entièrement justifié, les faits qui arrivaient chaque jour à
+la connaissance du comité de sûreté générale, ne permirent plus de douter
+de sa complicité; il fallut lancer contre lui un mandat d'arrêt, et le
+réunir à Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.
+
+Il restait de toutes ces discussions une impression fâcheuse pour les
+nouveaux modérés. Il n'y avait aucune espèce de concert entre eux.
+Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni
+Fabre, ni Bourdon; Camille seul était assez lié avec Fabre; quant à
+Bourdon, il était entièrement étranger aux trois autres. Mais on s'imagina
+dès lors qu'il y avait une faction secrète dont ils étaient ou complices ou
+dupes. La facilité de caractère, les goûts épicuriens de Camille, et deux
+ou trois dîners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'époque,
+la complicité démontrée de Fabre avec les agioteurs, sa récente opulence,
+firent supposer qu'ils étaient liés à la prétendue faction corruptrice. On
+n'osait pas encore désigner Danton comme en étant le chef; mais, si on ne
+l'accusait pas d'une manière publique, si Hébert dans sa feuille, si les
+cordeliers à leur tribune ménageaient ce puissant révolutionnaire, ils se
+disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.
+
+L'homme le plus nuisible au parti était Lacroix, dont les concussions en
+Belgique étaient si démontrées, qu'on pouvait très bien les lui imputer
+sans être accusé de calomnie, et sans qu'il osât répondre. On l'associait
+aux modérés à cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait
+partager sa honte.
+
+Les cordeliers, mécontens de ce que les jacobins avaient passé à l'ordre du
+jour sur les dénonces, déclarèrent: 1º que Philippeau était un
+calomniateur; 2º que Bourdon, accusateur acharné de Ronsin, de Vincent et
+des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'était à leurs
+yeux que le complice de Philippeau; 3º que Fabre, partageant les sentimens
+de Bourdon et de Philippeau, n'était qu'un intrigant plus adroit; 4º que
+Camille, déjà exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance,
+quoique auparavant il eût rendu de grands services à la révolution.
+
+Après avoir détenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit élargir, car
+on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'était pas
+possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vendée, car les
+événemens de cette guerre étaient couverts d'un voile épais; ni pour ce
+qu'il avait fait à Lyon, car c'était soulever une question dangereuse, et
+accuser en même temps Collot-d'Herbois et tout le système actuel du
+gouvernement. Il était tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour
+quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu
+faire à l'un et à l'autre qu'un procès politique, et le moment n'était pas
+venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc élargis[12], à la
+grande joie des cordeliers et de tous les _épauletiers_ de l'armée
+révolutionnaire.
+
+Vincent était un jeune homme de vingt et quelques années, espèce de
+frénétique dont le fanatisme allait jusqu'à la maladie, et chez lequel il y
+avait encore plus d'aliénation d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour
+que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se
+passait, indigné du récit qu'elle lui fit, il s'élança sur un morceau de
+viande crue, et dit en le dévorant: «Je voudrais dévorer ainsi tous ces
+scélérats.» Ronsin, tour à tour médiocre pamphlétaire, fournisseur,
+général, joignait à beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une
+grande activité. Naturellement exagéré, mais ambitieux, il était le plus
+distingué de ces aventuriers qui s'était offerts à être les instrumens du
+gouvernement nouveau. Chef de l'armée révolutionnaire, il songeait à tirer
+parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le
+triomphe de son système. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui,
+enfermés ensemble, avaient toujours parlé en maîtres; ils n'avaient cessé
+de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le
+secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour élargir les
+patriotes enfermés, et envoyer tous les autres prisonniers à la guillotine.
+Ils avaient fait le tourment des malheureux détenus avec eux, et les
+laissèrent pleins d'effroi.
+
+A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientôt
+ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comité de salut public
+ne pouvait guère se dispenser de les élargir; mais il ne tarda pas à
+s'apercevoir qu'il avait déchaîné des furieux, et qu'il faudrait bientôt
+les réduire à l'impossibilité de nuire. Il restait à Paris quatre mille
+hommes de l'armée révolutionnaire. Là, se trouvaient des aventuriers, des
+voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui
+aimaient mieux butiner à l'intérieur que d'aller sur les frontières mener
+une vie pauvre, dure et périlleuse. Ces petits tyrans, avec leurs
+moustaches et leurs grands sabres, exerçaient dans tous les lieux publics
+le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef
+entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les
+brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci était leur
+chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons
+avec la commune par Hébert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache,
+toujours prêt à recevoir chez lui tous les partis, et à caresser tous les
+hommes redoutables. Momoro, l'un des présidens des cordeliers, était leur
+fidèle partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble
+Ronsin, Vincent, Hébert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait à la liste Pache
+et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux
+grandes autorités.
+
+Déjà ces hommes ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces
+représentans qui voulaient, disaient-ils, s'éterniser au pouvoir et faire
+grâce aux aristocrates. Un jour, étant à dîner chez Pache, ils y
+rencontrèrent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa
+véhémence, aujourd'hui de sa réserve, et la victime de cette imitation, car
+il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-même.
+Ronsin et Vincent lui adressèrent de mauvais propos. Vincent, qui avait été
+son obligé, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le
+nouveau Legendre; que le nouveau Legendre était devenu un modéré et ne
+méritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait
+porté dans ses missions le costume de député. Legendre lui ayant répondu
+qu'il le portait aux armées, Vincent ajouta que ce costume était fort
+pompeux, mais indigne de vrais républicains; qu'il habillerait un mannequin
+de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: «Voilà les
+représentans que vous vous êtes donnés! ils vous prêchent l'égalité, et se
+couvrent d'or et de plumes.» Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au
+mannequin. Legendre alors le traita de fou et de séditieux. On fut près
+d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
+s'adresser à Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engagé à modérer
+Vincent, Ronsin répondit qu'à la vérité Vincent était vif, mais que son
+caractère convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes
+pour le temps où l'on vivait. «Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans
+le sein de l'assemblée; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez
+raison.» Legendre sortit indigné, et répéta tout ce qu'il avait vu et
+entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle
+idée de l'audace et de la frénésie des deux hommes qu'on venait d'élargir.
+
+Ils témoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme
+avaient fait jadis les jacobins, quand Pache était au ministère. Le sort de
+Pache était de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les
+hommes violens. Ils étaient enchantés de voir leurs passions approuvées
+par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux
+révolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans
+leur gouvernement; car, sans avoir un but précis, sans avoir même encore le
+projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, à
+l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
+s'échauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres
+institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
+gouvernement, c'étaient le tribunal et l'armée révolutionnaires. Ils
+imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal suprême présidé
+par un grand-juge, et un conseil militaire dirigé par un généralissime.
+Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
+généralissime et le grand-juge étaient les deux principaux personnages. Il
+devait y avoir auprès du tribunal un grand-accusateur sous le titre de
+censeur, qui serait chargé de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce
+projet, formé dans un moment de fermentation révolutionnaire, les deux
+fonctions essentielles, uniques, consistaient à condamner et à se battre.
+On ne sait si ce projet était celui d'un rêveur en délire, ou de plusieurs
+d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
+rédigé; mais il est certain qu'il avait son modèle dans les commissions
+révolutionnaires établies à Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et
+que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cités,
+ces terribles exécuteurs voulaient gouverner sur le même plan la France
+tout entière, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement
+permanent. Ils ne désignaient encore qu'un seul des grands personnages
+destinés à occuper ces hautes dignités. Pache convenait à merveille à la
+place de grand-juge; les conjurés disaient donc qu'il devait l'être, et
+qu'il le serait. Sans savoir ce que c'était que ce projet et cette dignité
+de grand-juge, beaucoup de gens répétaient comme une nouvelle: Pache doit
+être fait grand-juge. Ce bruit circulait sans être ni expliqué ni compris.
+Quant à la dignité de généralissime, Ronsin, quoique général de l'armée
+révolutionnaire, n'osait y prétendre, et ses partisans n'osaient pas le
+proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignité.
+Chaumette était désigné aussi par quelques bouches comme censeur, mais son
+nom avait été rarement prononcé. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de
+bien répandu, c'est que _Pache serait grand-juge_.
+
+Pendant toute la révolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps
+excitées, étaient prêtes à faire explosion, c'était toujours une défaite,
+une trahison, une disette, une calamité enfin, qui leur servait de
+prétexte pour éclater. Il en arriva de même ici. La seconde loi du maximum
+qui, remontant au-delà des boutiques, fixait la valeur des objets sur le
+lieu de fabrication, déterminait le prix du transport, réglait le profit du
+marchand en gros, celui du marchand en détail, avait été rendue; mais le
+commerce échappait encore de mille manières au despotisme de la loi, et il
+y échappait surtout par le moyen le plus désastreux, en s'arrêtant. Le
+resserrement de la marchandise n'était pas moins grand qu'auparavant; et si
+elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait,
+ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
+consommation. La disette était donc très grande par la stagnation générale
+du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
+soins de la commission des subsistances, avaient réussi en partie à ne pas
+trop laisser manquer les blés, et surtout à diminuer la crainte de la
+disette, aussi redoutable que la disette même, à cause du désordre et du
+trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle
+calamité venait de se faire sentir, c'était le défaut de viande. Les
+nombreux bestiaux que la Vendée envoyait jadis aux provinces voisines,
+n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les départemens du Rhin avaient
+cessé aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y était fixée; il y avait
+donc une diminution réelle dans la quantité. En outre, les bouchers,
+achetant les bestiaux à haut prix, et obligés de les vendre au prix du
+maximum, cherchaient à échapper à la loi. La bonne viande était réservée
+pour le riche ou pour le citoyen aisé qui la payait bien. Il s'établissait
+une foule de marchés clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les
+campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui
+se présentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les
+bouchers se dédommageaient ainsi par la mauvaise qualité de la marchandise,
+du bas prix auquel ils étaient forcés de vendre. Le peuple se plaignait
+avec fureur du poids, de la qualité, _des réjouissances_, et des marchés
+clandestins établis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait été
+réduit à tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitôt que les
+bouchers aristocrates voulaient détruire l'espèce, et avait demandé la
+peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
+Mais ce n'était pas tout: les légumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le
+poisson, n'arrivaient plus dans les marchés. Un chou coûtait jusqu'à vingt
+sous. On devançait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on
+achetait à tout prix leur chargement; peu arrivaient à Paris où le peuple
+les attendait en vain. Dès qu'il y a une chose à faire, il se trouve
+bientôt des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les
+campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des légumes:
+une foule d'hommes et de femmes s'étaient chargés de ce soin, et achetaient
+les denrées pour le compte des gens aisés, en les payant au-dessus du
+maximum. Y avait-il un marché mieux approvisionné que d'autres, ces espèces
+d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrées à un prix supérieur
+à la taxe. Le peuple se déchaînait violemment contre ceux qui faisaient ce
+métier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses
+filles publiques que les réquisitoires de Chaumette avaient privées de leur
+déplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrassé cette profession
+nouvelle.
+
+Pour parer à tous ces inconvéniens, la commune avait arrêté, sur les
+pétitions réitérées des sections, que les bouchers ne pourraient plus
+devancer les bestiaux et aller au-delà des marchés ordinaires; qu'ils ne
+pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autorisés; que la viande ne
+pourrait être achetée que dans les étaux; qu'il ne serait plus permis
+d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient
+seraient dirigés par la police et distribués également entre les différens
+marchés; qu'on ne pourrait pas aller faire queue à la porte des bouchers
+avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait à trois pour
+cela.
+
+Ces règlemens multipliés ne pouvaient épargner au peuple les maux qu'il
+endurait. Les ultra-révolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer
+des moyens. Une dernière idée leur était venue, c'est que les jardins de
+luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
+Saint-Germain, pourraient être mis en culture. Aussitôt la commune, qui ne
+leur refusait rien, avait ordonné le recensement de ces jardins, et on
+décida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et
+des plantes potagères. En outre, ils avaient supposé que les légumes, le
+laitage, la volaille n'arrivant plus à la ville, la cause en devait être
+imputée aux aristocrates retirés dans leurs maisons autour de Paris. En
+effet, beaucoup de gens effrayés s'étaient cachés dans leurs maisons de
+campagne. Des sections vinrent proposer à la commune de rendre un arrêté ou
+de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant
+que ce serait une violation trop odieuse de la liberté individuelle, se
+contenta de prononcer un discours menaçant contre les aristocrates retirés
+autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
+ville, et fit donner aux municipalités des villages l'avis de les
+surveiller.
+
+Cependant l'impatience du mal était au comble. Le désordre augmentait dans
+les marchés. A chaque instant il s'y élevait des tumultes. On faisait queue
+à la porte des bouchers, et malgré la défense d'y aller avant une certaine
+heure, on mettait toujours le même empressement à s'y devancer. On avait
+transporté là un usage qui avait pris naissance à la porte des boulangers,
+c'était d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de manière à
+pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers,
+que des malveillans ou des gens mal placés coupaient la corde; alors les
+rangs se confondaient, le désordre s'introduisait dans la foule qui était
+en attente, et on était prêt à en venir aux mains.
+
+On ne savait plus désormais à qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme
+avant le 31 mai, se plaindre que la convention refusât une loi de
+_maximum_, objet de toutes les espérances, car elle accordait tout. Dans
+l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
+Cependant il fallait se plaindre; les épauletiers, les commis de Bouchotte,
+les cordeliers, disaient que la cause de la disette était dans la faction
+modérée de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, et leurs amis, étaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on
+ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir à des moyens
+extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
+insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mystérieusement à
+l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_.
+
+Cependant, bien que le nouveau parti disposât de moyens assez
+considérables, bien qu'il eût pour lui l'armée révolutionnaire et une
+disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
+jacobins lui étaient opposés. Ronsin, Vincent, Hébert, étaient obligés de
+professer pour les autorités établies un respect apparent, de cacher leurs
+projets, de les tramer dans l'ombre. A l'époque du 10 août et du 31 mai,
+les conspirateurs, maîtres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de
+tous les clubs, ayant dans l'assemblée nationale et les comités de nombreux
+et énergiques partisans, osant conspirer à découvert, pouvaient entraîner
+publiquement le peuple à leur suite, et se servir des masses pour
+l'exécution de leurs complots; mais il n'en était pas de même pour le parti
+des _ultra-révolutionnaires_.
+
+L'autorité actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de
+défense, ni même de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa
+vigilance; des victoires sur toutes les frontières attestaient au contraire
+sa force, son habileté et son zèle. Par conséquent, ceux qui attaquaient
+cette autorité et promettaient ou une habileté ou une énergie supérieures
+à la sienne, étaient des intrigans qui agissaient évidemment dans un but de
+désordre ou d'ambition. Telle était la conviction publique, et les conjurés
+ne pouvaient se flatter d'entraîner le peuple à leur suite. Ainsi, quoique
+redoutables si on les laissait agir, ils l'étaient peu si on les arrêtait à
+temps.
+
+Le comité les observait, et il continuait, par une suite de rapports, à
+déconsidérer les deux partis opposés. Dans les ultra-révolutionnaires, il
+voyait de véritables conspirateurs à détruire; au contraire, il
+n'apercevait dans les modérés que d'anciens amis, qui partageaient ses
+opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui être suspect. Mais pour ne
+point paraître faiblir en frappant les ultra-révolutionnaires, il était
+obligé de condamner les modérés, et d'en appeler sans cesse à la terreur.
+Ces derniers voulaient répondre. Camille écrivait de nouveaux numéros;
+Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
+comité, et dès lors une lutte d'écrits et de propos s'était engagée.
+L'aigreur s'en était suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrère, Billaud,
+qui d'abord n'avaient repoussé les modérés que par politique, et pour être
+plus forts contre les ultra-révolutionnaires, commençaient à les poursuivre
+par humeur personnelle et par haine. Camille avait déjà attaqué, comme on
+l'a vu, Collot et Barrère. Dans sa lettre à Dillon, il avait adressé au
+fanatisme dogmatique de Saint-Just, et à la dureté monacale de Billaud, des
+plaisanteries qui les blessèrent profondément. Il avait enfin irrité
+Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se
+l'aliéner tout à fait. Danton leur était peu agréable à tous par sa
+renommée; et aujourd'hui, qu'étranger à la conduite des affaires, il
+restait à l'écart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la
+plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir
+chaque jour plus odieux; et il n'était pas supposable que Robespierre
+s'exposât encore à le défendre.
+
+Robespierre et Saint-Just, habitués à faire au nom du comité les exposés de
+principes, et chargés en quelque sorte de la partie morale du gouvernement,
+tandis que Barrère, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie
+matérielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux
+rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le
+gouvernement révolutionnaire_, l'autre sur les détentions dont Camille
+s'était plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux
+esprits sombres concevaient le gouvernement révolutionnaire, et les moyens
+de régénérer un état.
+
+«Le principe du gouvernement démocratique, c'est la vertu, disait
+Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'établit, c'est la terreur.
+Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale à l'égoïsme, la probité
+à l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienséances,
+l'empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris
+du malheur, la fierté à l'insolence, la grandeur d'âme à la vanité, l'amour
+de la gloire à l'amour de l'argent, les bonnes gens à la bonne compagnie,
+le mérite à l'intrigue, le génie au bel esprit, la vérité à l'éclat, le
+charme du bonheur aux ennuis de la volupté, la grandeur de l'homme à la
+petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, à un peuple
+aimable, frivole et misérable; c'est-à-dire toutes les vertus et tous les
+miracles de la république à tous les vices et à tous les ridicules de la
+monarchie.»
+
+Pour atteindre à ce but, il fallait un gouvernement austère, énergique, qui
+surmontât les résistances de toute espèce. Il y avait, d'une part,
+l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la république que des
+bouleversemens; de l'autre, la corruption lâche et vile qui voulait tous
+les délices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se résoudre aux vertus
+énergiques de la démocratie. De là, deux factions: l'une qui voulait
+outrer toute chose, qui poussait tout au-delà des bornes; qui, pour
+attaquer la superstition, cherchait à détruire Dieu même, et à verser des
+torrens de sang sous prétexte de venger la république; l'autre qui, faible
+et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour être si terrible_, et
+s'apitoyait lâchement sur tous les sacrifices nécessaires qu'exigeait
+l'établissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15],
+voulait CHANGER LA LIBERTÉ EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUÉE.
+
+Robespierre et Saint-Just énuméraient les folies de quelques agens du
+gouvernement révolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui
+avaient prétendu renouveler l'énergie de Marat, et ils faisaient ainsi
+allusion à toutes les folies d'Hébert et des siens. Ils signalaient ensuite
+les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilité, imputés aux
+nouveaux modérés; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de
+généraux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates,
+de parler enfin sans cesse des sévérités de la république, bien inférieures
+aux cruautés des monarchies. «Vous avez, disait Saint-Just, cent mille
+détenus, et le tribunal révolutionnaire a condamné déjà trois cents
+coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
+prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois
+mille hommes; et aujourd'hui même il y a en Europe quatre millions de
+prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre modération
+parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
+nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous,
+dorment dans le crime.»
+
+Robespierre et Saint-Just, conformément au système convenu, ajoutaient que
+ces deux factions, en apparence opposées, avaient un point d'appui commun,
+l'étranger, qui les faisait agir pour perdre la république.
+
+On voit ce qu'il entrait à la fois de fanatisme, de politique et de haine
+dans le système du comité. Camille par des allusions, et même par des
+expressions directes, se trouvait attaqué lui et ses amis. Il répondait,
+dans son _Vieux Cordelier_, au système de la vertu par celui du bonheur. Il
+disait qu'il aimait la république parce qu'elle devait ajouter à la
+félicité générale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation,
+s'étaient développés avec plus d'éclat à Athènes, à Venise, à Florence, que
+dans toutes les monarchies; parce que la république pouvait seule réaliser
+le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. «Qu'importerait à
+Pitt, s'écriait Camille, que la France fût libre, si la liberté ne servait
+qu'à nous ramener à l'ignorance des vieux Gaulois, à leurs _sayes_, à leurs
+_brayes_, à leur guy de chêne, et à leurs maisons, qui n'étaient que des
+échoppes en terre glaise? Loin d'en gémir, il me semble que Pitt donnerait
+bien des guinées pour qu'une telle liberté s'établît chez nous. Mais ce qui
+rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France
+ce que disait Dicéarque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre
+plus agréablement qu'à Athènes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en
+ait point. Ceux qui se sont mis à l'aise, par le commerce ou leur
+industrie, peuvent s'y procurer tous les agrémens imaginables; et quant à
+ceux qui cherchent à le devenir, il y a tant d'ateliers où ils gagnent de
+quoi se divertir aux ANTHESTÉRIES, et mettre encore quelque chose de côté,
+qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvreté, sans se faire à
+soi-même un reproche de sa paresse_.
+
+«Je crois donc que la liberté n'existe pas dans une égalité de privations,
+et que le plus bel éloge de la convention serait, si elle pouvait se rendre
+ce témoignage: j'ai trouvé la nation sans culottes, et je la laisse
+culottée.
+
+«Charmante démocratie, ajoutait Camille, que celle d'Athènes! Solon n'y
+passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regardé comme le
+modèle des législateurs, et proclamé par l'oracle le premier des sept
+sages, quoiqu'il ne fît aucune difficulté de confesser son penchant pour le
+vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien
+établie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et
+aux Jacobins que comme celui du plus grand législateur. Combien cependant
+ont parmi nous une réputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont
+pas publié une semblable profession de foi!
+
+«Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et rêveur,
+apparemment parce qu'il était piqué d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous?
+lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier à la
+bataille? avez-vous été vaincu dans le camp, à la course ou à la salle
+d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chanté ou mieux joué de la lyre que vous à
+la table du général?--Ce trait peint les moeurs. Quels républicains
+aimables!»
+
+Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athènes on ne voulût pas
+ajouter la liberté de langage qui régnait dans cette république.
+Aristophane, disait-il, y représentait sur la scène les généraux, les
+orateurs, les philosophes et le peuple lui-même; et le peuple d'Athènes,
+tantôt joué sous les traits d'un vieillard, et tantôt sous ceux d'un jeune
+homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
+l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comédies
+étaient dirigées contre les _ultra-révolutionnaires_ de ce temps-là; les
+railleries en étaient cruelles. «Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on
+traduisait quelqu'une de ces pièces jouées 430 ans avant Jésus-Christ, sous
+l'archonte Sthénoclès, Hébert soutiendrait aux Cordeliers que la pièce ne
+peut être que d'hier, de l'invention de Fabre-d'Églantine, contre lui et
+Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.
+
+«Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que
+les hommes sont changés; ils ont toujours été les mêmes; la liberté de
+parler n'a pas été plus impunie dans les républiques anciennes que dans les
+modernes. Socrate, accusé d'avoir mal parlé des dieux, but la ciguë;
+Cicéron, pour avoir attaqué Antoine, fut livré aux proscriptions.»
+
+Ainsi ce malheureux jeune homme semblait prédire que la liberté ne lui
+serait pas plus pardonnée qu'à tant d'autres. Ces plaisanteries, cette
+éloquence, irritaient le comité. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin,
+Hébert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste
+contre l'aimable écrivain qui se riait de ses systèmes; contre Danton, qui
+passait pour inspirer cet écrivain, contre tous les hommes enfin supposés
+amis ou partisans de ces deux chefs.
+
+Pour ne pas dévier de la ligne, le comité présenta deux décrets à la suite
+des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il, à rendre
+le peuple heureux aux dépens de ses ennemis. Par ces décrets, le comité de
+sûreté générale était seul investi de la faculté d'examiner les
+réclamations des détenus, et de les élargir s'ils étaient reconnus
+patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la
+révolution, resteraient enfermés jusqu'à la paix, et seraient bannis
+ensuite à perpétuité. Leurs biens, provisoirement séquestrés, devaient être
+partagés aux patriotes indigens, dont la liste serait dressée par les
+communes[16]. C'était, comme on le voit, la loi agraire appliquée contre
+les suspects au profit des patriotes. Ces décrets, imaginés par Saint-Just,
+étaient destinés à répondre aux _ultra-révolutionnaires_, et à conserver au
+comité sa réputation d'énergie.
+
+Pendant ce temps, les conjurés s'agitaient avec plus de violence que
+jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arrêtés, ni qu'ils
+eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y prenaient
+comme avant le 31 mai; ils soulevaient les sociétés populaires, les
+cordeliers, les sections; ils répandaient des bruits menaçans, et
+cherchaient à profiter des troubles qu'excitait la disette, chaque jour
+plus grande et plus sentie.
+
+Tout à coup on vit paraître, dans les halles et les marchés, des affiches,
+des pamphlets, annonçant que la convention était la cause de tous les maux
+du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui voulait
+renouveler les brissotins et leur funeste système. Quelques-uns même de ces
+écrits portaient que la convention tout entière devait être renouvelée,
+qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir exécutif, etc....
+Toutes les idées, en un mot, qu'avaient roulées dans leur tête, Vincent,
+Ronsin, Hébert, remplissaient ces écrits, et semblaient trahir leur
+origine. En même temps, on vit les _épauletiers_, plus turbulens et plus
+fiers que jamais, menacer hautement d'aller égorger dans les prisons les
+ennemis que la convention corrompue s'obstinait à épargner. Ils disaient
+que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les
+prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces
+patriotes, et qu'on leur donnerait à la fois la liberté et des armes.
+Ronsin, en grand costume de général de l'armée révolutionnaire, avec une
+écharpe tricolore, une houppe rouge, et entouré de quelques-uns de ses
+officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les écrous, et
+formait des listes.
+
+On était au 15 ventôse. La section Marat, présidée par Momoro, s'assemble,
+et, indignée, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple, elle
+déclare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le tableau de la
+déclaration des droits, et qu'elle restera dans cet état jusqu'à ce que les
+subsistances et la liberté soient assurées au peuple, et que ses ennemis
+soient punis. Dans la même soirée, les cordeliers s'assemblent en tumulte;
+on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les
+persécutions qu'ont récemment essuyées les deux grands patriotes Vincent et
+Ronsin, lesquels, dit-on, étaient malades au Luxembourg, sans pouvoir
+obtenir un médecin qui les saignât. En conséquence, on déclare la patrie en
+danger, et on voile la déclaration des droits de l'homme. C'est ainsi que
+toutes les insurrections avaient commencé, par la déclaration que les lois
+étaient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de sa
+souveraineté.
+
+Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se présentent à la
+commune pour lui signifier leurs arrêtés, et pour l'entraîner aux mêmes
+démarches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le nommé Lubin
+présidait le conseil général. Il répond à la députation avec un embarras
+visible; il dit que dans le moment où la convention prend des mesures si
+énergiques contre les ennemis de la révolution, et pour secourir les
+patriotes indigens, il est étonnant qu'on donne un signal de détresse, et
+qu'on voile la déclaration des droits. Feignant ensuite de justifier le
+conseil général, comme s'il était accusé, Lubin ajoute que le conseil a
+fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en régler la
+distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il recommande
+la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur
+l'approvisionnement de la capitale, qui, d'après les décrets, devait être
+approvisionnée comme une place de guerre.
+
+Ainsi les chefs de la commune hésitaient, et le mouvement, quoique
+tumultueux, n'était pas assez fort pour les entraîner, et leur inspirer le
+courage de trahir le comité et la convention. Le désordre néanmoins était
+grand. L'insurrection commençait comme toutes celles qui avaient jadis
+réussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une rencontre
+fâcheuse, le comité de salut public était privé, dans le moment, de ses
+membres les plus influens: Billaud-Varennes, Jean-Bon-Saint-André, étaient
+absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre étaient
+malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fidèles jacobins.
+Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour déjouer cette
+tentative. Ils se rendent tous les deux à la convention, où l'on
+s'assemblait en tumulte, et où l'on tremblait d'effroi. Sur leur
+proposition, on mande aussitôt Fouquier-Tinville; on le charge de
+rechercher sur-le-champ les distributeurs des écrits incendiaires répandus
+dans les marchés, les agitateurs qui troublent les sociétés populaires,
+tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillité publique. On lui
+enjoint par décret de les arrêter sur-le-champ, et d'en faire sous trois
+jours son rapport à la convention.
+
+C'était peu d'avoir un décret de la convention, car elle ne les avait
+jamais refusés contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas laissé
+manquer les girondins contre la commune insurgée; mais il fallait assurer
+l'exécution de ces décrets en se rendant maîtres de l'opinion. Collot, qui
+avait une grande popularité aux Jacobins et aux Cordeliers par son
+éloquence de club, et surtout par une énergie de sentimens révolutionnaires
+bien connue, est chargé de cette journée, et se rend en hâte aux Jacobins.
+À peine sont-ils assemblés qu'il leur fait le tableau des factions qui
+menacent la liberté, et des complots qu'elles préparent: «Une nouvelle
+campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comité qui ont si heureusement
+terminé la campagne dernière, allaient assurer à la république des
+victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation,
+qu'il a toujours eu en vue de mériter, il se livrait à ses travaux; mais
+tout à coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils ont
+soulevé autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les faire
+égorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus; on veut
+nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons point
+les soldats de Cadmus! grâce à votre bon esprit, nous resterons amis, et
+nous ne serons que les soldats de la liberté! Appuyé sur vous, le comité
+saura résister avec énergie, comprimer les agitateurs, les rejeter hors des
+rangs des patriotes, et, après ce sacrifice indispensable, poursuivre ses
+travaux et vos victoires. Le poste où vous nous avez placés est périlleux,
+ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le comité de
+sûreté générale accepte sa pénible mission de surveiller et de poursuivre
+tous les ennemis qui trament en secret contre la liberté; le comité de
+salut public ne néglige rien pour suffire à son immense tâche; mais tous
+deux ont besoin d'être soutenus par vous. Dans ces jours de danger, nous
+sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon et
+Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour combattre
+les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que nous
+nous retirions.--Non, non, s'écrient les jacobins. Ne vous retirez pas;
+nous vous soutiendrons.» Des applaudissemens nombreux accompagnent ces
+paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est passé
+aux Cordeliers. «Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu le courage
+de souffrir pendant quelques jours de détention, des hommes qui n'ont rien
+essuyé pendant la révolution, des hommes dont nous avions pris la défense
+quand nous les avons crus opprimés, et qui ont voulu amener une
+insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient été détenus quelques instans.
+Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un médecin
+ne les a pas saignés pendant qu'ils étaient malades!... Anathème à ceux qui
+demandent une insurrection!...» Oui, oui, anathème! s'écrient tous les
+jacobins en masse. «Marat était cordelier, reprend Collot, Marat était
+jacobin; eh bien! lui aussi fut persécuté, beaucoup plus sans doute que ces
+hommes d'un jour; on le traîna devant le tribunal, où ne devaient
+comparaître que des aristocrates: provoqua-t-il une insurrection?... Non,
+l'insurrection sacrée, l'insurrection qui doit délivrer l'humanité de tous
+ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus généreux que
+le petit sentiment où l'on veut nous entraîner; mais nous n'y tomberons
+pas. Le comité de salut public ne cédera pas aux intrigans; il prend des
+mesures fortes et vigoureuses; et, dût-il périr, il ne reculera pas devant
+une tâche aussi glorieuse.»
+
+À peine Collot a-t-il achevé que Momoro veut prendre la parole pour
+justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a été
+jeté sur la déclaration des droits, mais il désavoue les autres faits; il
+nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les
+cordeliers sont animés des meilleurs sentimens. Des conspirateurs qui se
+justifient sont perdus. Dès qu'ils ne peuvent pas avouer l'insurrection, et
+que le seul énoncé du but ne fait pas éclater un élan de l'opinion en leur
+faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est écouté avec une désapprobation
+marquée; et Collot est chargé d'aller, au nom des jacobins, fraterniser
+avec les cordeliers, et ramener ces frères égarés par de perfides
+suggestions.
+
+La nuit était fort avancée, Collot ne pouvait se rendre aux Cordeliers que
+le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant, n'était déjà
+plus redoutable. Il devenait évident que l'opinion n'était pas
+favorablement disposée pour les conjurés, si on peut leur donner ce nom. La
+commune avait reculé, les jacobins étaient restés au comité et à
+Robespierre, quoiqu'il fût absent et malade. Les cordeliers impétueux, mais
+faiblement dirigés, et surtout délaissés par la commune et les jacobins, ne
+pouvaient manquer de céder à la faconde de Collot-d'Herbois, et à l'honneur
+de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent avec
+sa frénésie, Hébert avec son sale journal dont il multipliait les numéros,
+Momoro avec ses arrêtés de la section Marat, ne pouvaient déterminer un
+mouvement décisif. Ronsin seul, avec ses épauletiers et des munitions assez
+considérables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu l'audace,
+mais soit qu'il ne trouvât pas la même audace dans ses amis, soit qu'il ne
+comptât point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17, tout se
+borna en agitations et en menaces. Les épauletiers répandus dans les
+sociétés populaires y causèrent un grand tumulte, mais n'osèrent pas
+recourir aux armes.
+
+Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, où il fut accueilli par de
+grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la
+révolution cherchaient à égarer leur patriotisme; qu'on avait voulu
+déclarer la république en état de détresse, tandis que dans le moment la
+royauté et l'aristocratie étaient seules aux abois; qu'on avait cherché à
+diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer au
+contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce
+projet d'insurrection, ce voile jeté sur la déclaration des droits,
+réjouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient tous imité cet
+exemple, et voilé dans leurs salons la déclaration des droits; et qu'ainsi,
+pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se hâter
+de dévoiler le code sacré de la nature. Les cordeliers furent entraînés,
+quoiqu'il y eût parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte; ils se
+hâtèrent de faire acte de repentir; ils arrachèrent le crêpe jeté sur la
+déclaration des droits, et le remirent à Collot, en le chargeant d'assurer
+aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la même voie.
+
+Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les
+cordeliers et sur les _ultra-révolutionnaires_. Les conjurés étaient donc
+abandonnés de toutes parts; il ne leur restait que la ressource d'un coup
+de main, qui, avons-nous dit, était presque impossible. Le comité de salut
+public résolut de prévenir tout mouvement de leur part, en faisant arrêter
+les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal
+révolutionnaire. Il enjoignit à Fouquier de rechercher les faits dont on
+pourrait composer une conspiration, et de préparer tout de suite un acte
+d'accusation. Saint-Just fut chargé en même temps de faire un rapport à la
+convention, contre les factions réunies qui menaçaient la tranquillité de
+l'état.
+
+Le 23 ventôse (13 mars), Saint-Just présente son rapport. Suivant le
+système adopté, il montre toujours l'étranger faisant agir deux factions;
+l'une composée d'hommes séditieux, incendiaires, pillards, diffamateurs,
+athées, qui voulaient amener le bouleversement de la république par
+l'exagération; l'autre, composée de corrompus, d'agioteurs, de
+concussionnaires, qui, s'étant laissé séduire par l'appât des jouissances,
+voulaient énerver la république et la déshonorer. Il dit que l'une de ces
+deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essayé de lever
+l'étendard de la révolte, mais qu'elle allait être arrêtée, et qu'il venait
+en conséquence demander un décret de mort contre tous ceux, en général, qui
+avaient médité la subversion des pouvoirs, machiné la corruption de
+l'esprit public et des moeurs républicaines, entravé l'arrivage des
+subsistances, et contribué de quelque manière au plan ourdi par l'étranger.
+Saint-Just ajoute ensuite que, dès cet instant, il fallait METTRE A L'ORDRE
+DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBITÉ, ET TOUTES LES VERTUS RÉPUBLICAINES.
+
+Dans ce rapport, écrit avec une violence fanatique, toutes les factions
+étaient également menacées; mais il n'y avait de clairement dévoués aux
+coups du tribunal révolutionnaire que les conspirateurs
+ultra-révolutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, Hébert, etc., et les
+corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux décret. Une
+sinistre réticence était gardée envers ceux que Saint-Just appelait les
+_indulgens_ et les _modérés_.
+
+Dans la soirée du même jour, Robespierre se rend aux jacobins avec Couthon,
+et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure, on
+les félicite du rétablissement de leur santé, et on promet à Robespierre un
+dévouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une séance
+extraordinaire, afin d'éclaircir le mystère de la conspiration découverte.
+La séance est résolue. L'empressement de la commune n'est pas moins grand.
+Sur la proposition de Chaumette lui-même, on fait demander le rapport que
+Saint-Just avait prononcé à la convention, et on envoie à l'imprimerie de
+la République en chercher un exemplaire pour en faire lecture. Tout se
+soumet avec docilité à l'autorité triomphante du comité de salut public.
+Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arrêter Hébert,
+Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le
+banquier étranger Kock, agioteur et ultra-révolutionnaire, chez lequel
+Hébert, Ronsin et Vincent mangeaient fréquemment, et formaient tous leurs
+projets. De cette manière, le comité avait deux banquiers étrangers, pour
+persuader à tout le monde que les deux factions étaient mues par la
+coalition. Le baron de Batz devait servir à prouver ce fait contre Chabot,
+Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les modérés; Kock devait servir
+à prouver la même chose contre Vincent, Ronsin, Hébert et les
+ultra-révolutionnaires.
+
+Les dénoncés se laissèrent arrêter sans résistance, et furent envoyés le
+lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour voir
+arriver ces furieux qui les avaient tant effrayés en les menaçant d'un
+nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermeté et d'insouciance; le
+lâche Hébert était défait et abattu, Momoro consterné. Vincent avait des
+convulsions. Le bruit de ces arrestations se répandit aussitôt dans Paris,
+et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que ce
+n'était point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes les
+factions. La même chose fut répétée dans la séance extraordinaire des
+Jacobins. Après que chacun eut rapporté ce qu'il savait de la conspiration,
+de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les
+trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes autres
+que ceux qui étaient actuellement poursuivis.
+
+Les bureaux de la guerre, l'armée révolutionnaire, les cordeliers, venaient
+d'être frappés dans la personne de Vincent, Ronsin, Hébert, Mazuel, Momoro
+et consorts. On voulait sévir aussi contre la commune. Il n'était bruit que
+de la dignité de grand-juge réservée à Pache; mais on le savait incapable
+de s'engager dans une conspiration, docile à l'autorité supérieure,
+respecté du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand coup en
+l'adjoignant aux autres. On préféra faire arrêter Chaumette, qui n'était ni
+plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui était, par vanité et
+engouement, l'auteur des plus imprudentes déterminations de la commune, et
+l'un des apôtres les plus zélés du culte de la Raison. On arrêta donc le
+malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec l'évêque Gobel, auteur
+de la grande scène d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz, déjà exclu des
+Jacobins et de la convention pour son origine étrangère, sa noblesse, sa
+fortune, sa république universelle et son athéisme.
+
+Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent au-devant
+de lui, et l'accablèrent de railleries. Le malheureux, avec un grand
+penchant à la déclamation, n'avait rien de l'audace de Ronsin, ni de la
+fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui donnaient
+les apparences d'un missionnaire; et il avait été véritablement celui du
+nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses réquisitoires contre les filles
+de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les suspects. Un
+prisonnier lui dit en s'inclinant: «Philosophe Anaxagoras, je suis
+_suspect_, tu es _suspect_, nous sommes _suspects_.» Chaumette s'excusa
+avec un ton soumis et tremblant. Mais dès ce moment il n'osa plus sortir de
+sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers.
+
+Le comité, après avoir fait arrêter ces malheureux, fit rédiger par le
+comité de sûreté générale l'acte d'accusation contre Chabot, Bazire,
+Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en accusation,
+et déférés au tribunal révolutionnaire. Dans le même moment, on apprit
+qu'une émigrée, poursuivie par un comité révolutionnaire, avait trouvé
+asile chez Hérault-Séchelles. Déjà ce député si connu, qui joignait à une
+grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein de
+politesse et de grâce, qui était l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de
+Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces
+révolutionnaires terribles, était devenu suspect, et on avait oublié qu'il
+était l'auteur principal de la constitution. Le comité se hâta de le faire
+arrêter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour prouver qu'il
+frapperait sans aucun ménagement les modérés surpris en faute, et qu'il ne
+serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables. Ainsi,
+les coups du redoutable comité tombaient à la fois sur les hommes de tous
+les rangs, de toutes les opinions, de tous les mérites.
+
+Le 1er germinal (20 mars), commença le procès d'une partie des
+conspirateurs. On réunit dans la même accusation Ronsin, Vincent, Hébert,
+Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu chef de
+division dans les bureaux de Bouchotte, les nommés Ancar, Ducroquet,
+commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de l'armée
+révolutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la supposition
+de complicité entre là faction ultra-révolutionnaire et la faction de
+l'étranger, on confondit encore dans la même accusation Proli, Dubuisson,
+Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les autres
+accusés. Chaumette fut réservé pour figurer plus tard avec Gobel et les
+autres auteurs des scènes du culte de la Raison; enfin, si Clootz, qui
+aurait dû être associé à ces derniers, fut adjoint à Proli, c'est en sa
+qualité d'étranger. Les accusés étaient au nombre de dix-neuf. Ronsin et
+Clootz étaient les plus hardis et les plus fermes. «Ceci, dit Ronsin à ses
+co-accusés, est un procès politique; à quoi bon tous vos papiers et vos
+préparatifs de justification? Vous serez condamnés. Lorsqu'il fallait
+agir, vous avez parlé; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous ne me
+verrez pas broncher, tâchez d'en faire autant.» Les misérables Hébert et
+Momoro se lamentaient, en disant que la liberté était perdue! «La liberté
+perdue, s'écria Ronsin, parce que quelques misérables individus vont périr!
+La liberté est immortelle; nos ennemis succomberont après nous, et la
+liberté leur survivra à tous.» Comme ils s'accusaient entre eux, Clootz les
+exhorta à ne pas aggraver leurs maux par des invectives mutuelles, et il
+leur cita cet apologue fameux:
+
+ Je rêvais cette nuit que de mal consumé,
+ Côte à côte d'un gueux on m'avait inhumé.
+
+La citation eut son effet, et ils cessèrent de se reprocher leurs malheurs.
+Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'à l'échafaud,
+poursuivit les derniers restes de déisme qui pouvait demeurer en eux, et ne
+cessa de leur prêcher jusqu'au bout la nature et la raison, avec un zèle
+ardent et un inconcevable mépris de la mort. Ils furent amenés au tribunal,
+au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le récit de
+leur conduite, à quoi se réduisait leur conspiration. Clubistes du dernier
+rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enrégimentés dans l'armée
+révolutionnaire, ils avaient l'exagération des inférieurs, des porteurs
+d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu
+pousser le gouvernement révolutionnaire jusqu'à en faire une simple
+commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'à la persécution
+des cultes, les moeurs républicaines jusqu'à la grossièreté, la liberté de
+langage jusqu'à la bassesse la plus dégoûtante, enfin la défiance et la
+sévérité démocratiques à l'égard des hommes jusqu'à la diffamation la plus
+atroce. De mauvais propos contre la convention et le comité, des projets de
+gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les sections,
+de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y
+rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renfermés, comme lui venait de
+l'être, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le prétexte
+de la disette, tels étaient leurs complots. Il n'y avait là que sottises et
+ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profondément ourdie et
+correspondant avec l'étranger était fort au-dessus de ces misérables.
+C'était une perfide supposition du comité, que l'infâme Fouquier-Tinville
+fut chargé de démontrer au tribunal, et que le tribunal eut ordre
+d'adopter.
+
+Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'étaient permis contre Legendre,
+en dînant avec lui chez Pache, leurs propositions réitérées d'organiser le
+pouvoir exécutif, furent allégués comme attestant le projet d'anéantir la
+représentation nationale et le comité de salut public. Leurs repas chez le
+banquier Kock furent donnés comme la preuve de leur correspondance avec
+l'étranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres écrites de
+Paris à Londres, et insérées dans les journaux anglais, annonçaient que,
+d'après l'agitation qui régnait, des mouvemens étaient présumables. Ces
+lettres, dit-on aux accusés, démontrent que l'étranger était dans votre
+confidence, puisqu'il prédisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils
+avaient reprochée au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut imputée
+à eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint
+qu'ils étaient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les
+charrettes de légumes et de fruits. Les munitions rassemblées à Paris pour
+l'armée révolutionnaire leur furent reprochées comme des préparatifs de
+conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donnée comme preuve
+du projet d'armer les suspects, et de les déchaîner dans Paris. Enfin, les
+écrits répandus dans les halles, et le voile jeté sur la déclaration des
+droits, furent considérés comme un commencement d'exécution. Hébert fut
+couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son
+journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
+mouchoirs.
+
+Mais laissons là ces honteuses discussions entre ces bas accusés et le bas
+accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
+sacrifices qu'il avait ordonnés. Retiré dans sa sphère élevée, ce
+gouvernement désignait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et
+laissait à son procureur-général Fouquier le soin de satisfaire aux formes
+avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifiées au
+besoin de la tranquillité publique, quelques-unes méritent d'être mises à
+part, ce sont ces malheureux étrangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamnés
+comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la
+Belgique, sa patrie, avait blâmé la violence ignorante des jacobins dans ce
+pays; il avait admiré les talens de Dumouriez, et il en convint au
+tribunal. Sa connaissance des cours étrangères l'avait deux ou trois fois
+rendu utile à Lebrun, et il l'avoua encore. «Tu as blâmé, lui dit-on, le
+système révolutionnaire en Belgique, tu as admiré Dumouriez, tu as été
+l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'étranger.» Il n'y eut pas un autre
+fait allégué. Quant à Clootz, sa république universelle, son dogme de la
+raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tentés par lui
+pour sauver une émigrée, suffirent pour le convaincre. A peine le
+troisième jour des débats était-il commencé, que le jury se déclara
+suffisamment éclairé, et condamna pêle-mêle ces intrigans, ces brouillons
+et ces malheureux étrangers à la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut
+le nommé Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comité
+de salut public. Le 4 germinal (24 mars), à quatre heures de l'après-midi,
+les condamnés furent conduits au lieu du supplice. La foule était aussi
+grande qu'à aucune des exécutions précédentes. On louait des places sur des
+charrettes, sur des tables disposées autour de l'échafaud. Ni Ronsin, ni
+Clootz ne _bronchèrent_, pour nous servir de leur terrible expression.
+Hébert, accablé de honte, découragé par le mépris, ne prenait aucun soin de
+surmonter sa lâcheté; il tombait à chaque instant en défaillance, et la
+populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en répétant le
+cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colère le Père Duchêne_.
+
+Ainsi furent sacrifiés ces misérables à l'indispensable nécessité d'établir
+un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
+d'obéissance n'était pas un de ces sophismes à l'aide desquels les
+gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menaçait la France,
+tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorité, et compromettaient
+le salut commun par leurs luttes. Il était indispensable que quelques
+hommes plus énergiques s'emparassent de cette autorité disputée,
+l'occupassent à l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour
+résister à l'Europe. Si on éprouve un regret, c'est de voir employer le
+mensonge contre ces misérables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme
+courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un étranger, intrigant
+peut-être, mais point conspirateur, et plein de mérite, le malheureux
+Proli.
+
+A peine les hébertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_
+montrèrent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de
+dénoncer Hébert, Ronsin, Vincent, puisque le comité de salut public et le
+tribunal révolutionnaire venaient de les envoyer à la mort. «De quoi donc
+nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
+reprocher à ces factieux de vouloir bouleverser la république, détruire la
+convention nationale, supplanter le comité de salut public, joindre le
+danger des guerres religieuses à celui des guerres civiles, et amener une
+confusion générale. C'est là justement ce que leur ont reproché Saint-Just
+et Fouquier-Tinville en les envoyant à l'échafaud. En quoi pouvons-nous
+être des conspirateurs, des ennemis de la république?»
+
+Rien n'était plus juste que ces réflexions, et le comité pensait
+exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
+danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre,
+depuis le 31 mai, n'avait cessé de défendre Danton et Camille, et d'accuser
+les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
+comité s'exposait à passer pour modéré, et il fallait qu'il déployât
+d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa réputation
+révolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il
+censurât leurs opinions, qu'il les immolât dans ses discours, et parût ne
+pas les favoriser plus que les hébertistes eux-mêmes. Dans le rapport
+contre les deux factions, Saint-Just avait autant accusé l'une que l'autre,
+et avait gardé un silence menaçant à l'égard des _indulgens_. Aux Jacobins,
+Collot avait dit que ce n'était pas fini, et qu'on préparait un rapport
+contre d'autres individus que ceux qui étaient arrêtes. A ces menaces
+s'était jointe l'arrestation d'Hérault-Séchelles, ami de Danton, et l'un
+des hommes les plus estimés de ce temps-là. De tels faits n'annonçaient pas
+l'intention de faiblir, et néanmoins on disait encore de toutes parts que
+le comité allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le système
+révolutionnaire, et sévir contre les égorgeurs de toute espèce. Ceux qui
+désiraient ce retour à une politique plus clémente, les détenus, leurs
+familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
+d'indifférens, se livrèrent à des espérances indiscrètes, et dirent
+hautement qu'enfin le régime des lois de sang allait finir. Ce fut bientôt
+l'opinion générale; elle se répandit dans les départemens, et surtout dans
+celui du Rhône, ou depuis quelques mois s'exerçaient de si affreuses
+vengeances, et où Ronsin avait causé un si grand effroi. On respira un
+moment à Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur
+prédire que leurs cruautés allaient avoir un terme. A ces bruits, à ces
+espérances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignèrent.
+Les jacobins de Lyon écrivirent à ceux de Paris que l'aristocratie relevait
+la tête, que bientôt ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur
+donnait des forces et des encouragemens, ils seraient réduits à se donner
+la mort comme le patriote Gaillard, qui s'était poignardé lors de la
+première arrestation de Ronsin.
+
+«J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre
+les patriotes lyonnais; ils expriment tous le même désespoir, et si l'on
+n'apporte le remède le plus prompt à leurs maux, ils ne trouveront de
+soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
+perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
+patriotes, a été exterminée; mais peu importe à l'étranger, il lui en
+reste une autre. Si Hébert eût triomphé, la convention était renversée, la
+république tombait dans le chaos, et la tyrannie était satisfaite; mais
+avec les modérés, la convention perd son énergie, les crimes de
+l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'étranger a donc
+autant d'espérance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit
+les soudoyer toutes sans s'attacher à aucune. Que lui importe qu'Hébert
+expire sur l'échafaud, s'il lui reste des traîtres d'une autre espèce, pour
+venir à bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une
+faction à détruire, et la convention est résolue à les immoler toutes
+jusqu'à la dernière.»
+
+Ainsi le comité avait senti la nécessité de se laver du reproche de
+modération par un nouveau sacrifice. Robespierre avait défendu Danton,
+quand une faction audacieuse venait ainsi frapper à ses côtés un des
+patriotes les plus renommés. Alors la politique, un danger commun, tout
+l'engageait à défendre son vieux collègue; mais aujourd'hui cette faction
+hardie n'était plus. En défendant plus long-temps ce collègue dépopularisé,
+il se compromettait lui-même. D'ailleurs, la conduite de Danton devait
+réveiller bien des réflexions dans son âme jalouse. Que faisait Danton loin
+du comité? Entouré de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait
+l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le
+gouvernement de censures et de railleries amères. Depuis quelque temps,
+assis vis-à-vis de cette tribune où venaient figurer les membres du comité,
+Danton avait quelque chose de menaçant et de méprisant à la fois. Son
+attitude, ses propos répétés de bouche en bouche, ses liaisons, tout
+prouvait qu'après s'être isolé du gouvernement, il s'en était fait le
+censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec
+sa vaste renommée. Ce n'est pas tout: quoique dépopularisé, Danton avait
+néanmoins une réputation d'audace et de génie politique extraordinaire.
+Danton immolé, il ne restait plus un grand nom hors du comité; et, dans le
+comité, il n'y avait plus que des réputations secondaires, Saint-Just,
+Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant à ce sacrifice, Robespierre du
+même coup détruisait un rival, rendait au gouvernement sa réputation
+d'énergie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme
+accusé d'avoir recherché l'argent et les plaisirs. Il était en outre engagé
+à ce sacrifice par tous ses collègues, encore plus jaloux de Danton qu'il
+ne l'était lui-même. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils
+étaient méprisés par ce célèbre tribun. Billaud, froid, bas et
+sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'écrasant.
+Saint-Just, dogmatique, austère et orgueilleux, était antipathique avec un
+révolutionnaire agissant, généreux et facile, et il voyait que, Danton
+mort, il devenait le second personnage de la république. Tous enfin
+savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comité, croyait
+ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourèrent donc celui-ci, et
+n'eurent pas de grands efforts à faire pour lui arracher une détermination
+si agréable à son orgueil. On ne sait quelles explications amenèrent cette
+résolution, quel jour elle fut prise; mais tout à coup ils devinrent tous
+menaçans et mystérieux. Il ne fut plus question de leurs projets. À la
+convention, aux Jacobins, ils gardèrent un silence absolu. Mais des bruits
+sinistres se répandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
+Philippeau, Lacroix, allaient être immolés à l'autorité de leurs collègues.
+Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrayés de ces bruits, et
+voyant qu'après un tel acte il n'y avait plus une seule tête qui dût être
+en sécurité, que Robespierre lui-même ne devait pas être tranquille,
+voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagèrent à
+s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstiné, refusa de
+répondre à ces ouvertures, et garda une réserve farouche. Comme on lui
+parlait de l'ancienne amitié qu'il avait témoignée à Danton, il répondit
+hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collègue; que la
+justice était là pour défendre l'innocence; que pour lui, sa vie entière
+avait été un sacrifice continuel de ses affections à la patrie; et que si
+son ami était coupable, il le sacrifierait à regret, mais il le
+sacrifierait comme tous les autres à la république.
+
+On vit bien que c'en était fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre
+aucun engagement envers Danton, et qu'il se réservait la liberté de le
+livrer à ses collègues. En effet, le bruit des prochaines arrestations
+acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient
+de sortir de son espèce de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer
+enfin ce front révolutionnaire qui ne s'était jamais montré en vain dans
+l'orage. «Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arrêter!... Mais non,
+ajoutait-il, ils n'oseront pas....» D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir
+était impossible. Quel pays voudrait donner asile à ce révolutionnaire
+formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses
+ennemis? et puis, il aimait son pays. «Emporte-t-on, s'écriait-il, sa
+patrie _à la semelle de ses souliers_?» D'autre part, demeurant en France,
+il lui restait peu de moyens à employer. Les cordeliers appartenaient aux
+_ultra-révolutionnaires_, les jacobins à Robespierre. La convention était
+tremblante. Sur quelle forcé s'appuyer?... Voilà ce que n'ont pas assez
+considéré ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trône au 10
+août, soulever le peuple contre les étrangers, n'ont pu concevoir qu'il
+soit tombé sans résistance. Le génie révolutionnaire ne consiste point à
+refaire une popularité perdue, à créer des forces qui n'existent pas, mais
+à diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possède. La
+générosité de Danton, son éloignement des affaires, lui avaient presque
+aliéné la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laissé assez
+pour renverser l'autorité régnante. Dans cette conviction de son
+impuissance, il attendait, et répétait: _Ils n'oseront pas_. Il était
+permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
+services, ses adversaires hésiteraient. Puis il retombait dans sa paresse
+et dans cette insouciance des êtres forts qui attendent le danger sans se
+trop agiter pour s'y soustraire.
+
+Le comité gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres
+continuaient de se répandre. Six jours s'étaient écoulés depuis la mort
+d'Hébert; c'était le 9 germinal. Tout à coup les hommes paisibles, qui
+avaient conçu des espérances indiscrètes en voyant succomber le parti des
+forcenés, disent que bientôt on sera délivré des deux saints, Marat et
+Chalier, et que l'on a trouvé dans leur vie de quoi les transformer, aussi
+vite qu'Hébert, de grands patriotes en scélérats. Ce bruit, qui tenait à
+l'idée d'un mouvement rétrograde, se propage avec une singulière rapidité,
+et on entend répéter de tous côtés que les bustes de Marat et de Chalier
+vont être brisés. Le maladroit Legendre dénonce ces propos à la convention
+et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les modérés,
+contre un projet pareil. «Soyez tranquilles, s'écrie Collot aux Jacobins,
+de tels propos seront démentis. Nous avons fait tomber la foudre sur les
+hommes infâmes qui trompaient le peuple, nous leur avons arraché le masque,
+mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
+possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que
+nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des séances
+glorieuses. Bientôt nous saurons les détromper....»
+
+Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comité de salut public
+appelle dans son sein le comité de sûreté générale, et, pour donner plus
+d'autorité à ses mesures, le comité de législation lui-même. Dès que tous
+les membres sont réunis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces
+rapports violens et perfides qu'il savait si bien rédiger, il dénonce
+Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les
+membres des deux autres comités, consternés mais tremblans, n'osent pas
+résister, et croient éloigner le danger de leur personne en donnant leur
+adhésion. Le plus grand silence est commandé, et, dans la nuit du 10 au 11
+germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arrêtés à
+l'improviste et conduits au Luxembourg.
+
+Dès le matin, le bruit en était répandu dans Paris, et y avait causé une
+espèce de stupeur. Les membres de la convention se réunissent, et gardent
+un silence mêlé d'effroi. Le comité, qui toujours se faisait attendre, et
+avait déjà toute l'insolence du pouvoir, n'était point encore arrivé.
+Legendre, qui n'était pas assez important pour avoir été arrêté avec ses
+amis, s'empresse de prendre la parole: «Citoyens, dit-il, quatre membres de
+cette assemblée sont arrêtés de cette nuit; je sais que Danton en est un,
+j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils
+puissent être entendus à la barre. Citoyens, je le déclare, je crois Danton
+aussi pur que moi-même, et je ne crois pas que personne ait rien à me
+reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comités de salut public et de
+sûreté générale, mais j'ai le droit de craindre que des haines
+particulières et des passions individuelles n'arrachent à la liberté des
+hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme
+qui, en septembre 92, sauva la France par son énergie, mérite d'être
+entendu, et doit avoir la faculté de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir
+trahi la patrie.»
+
+Procurer à Danton la faculté de parler à la convention était le meilleur
+moyen de le sauver, et de démasquer ses adversaires. Beaucoup de membres,
+en effet, opinaient pour qu'il fût entendu; mais, dans ce moment,
+Robespierre, devançant le comité, arrive au milieu de la discussion, monte
+à la tribune, et, avec un ton colère et menaçant, parle en ces termes: «Au
+trouble depuis longtemps inconnu qui règne dans cette assemblée, à
+l'agitation qu'a produite le préopinant, on voit bien qu'il est question
+ici d'un grand intérêt, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes
+l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier
+vos principes, jusqu'à vouloir accorder aujourd'hui à certains individus ce
+que vous avez naguère refusé à Chabot, Delaunay et Fabre-d'Églantine?
+Pourquoi cette différence en faveur de quelques hommes? Que m'importent à
+moi les éloges qu'on se donne à soi et à ses amis?... Une trop grande
+expérience nous a appris à nous défier de ces éloges. Il ne s'agit plus de
+savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a été
+toute sa carrière.
+
+«Legendre paraît ignorer le nom de ceux qui sont arrêtés. Toute la
+convention les connaît. Son ami Lacroix est du nombre des détenus; pourquoi
+Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans
+impudeur, défendre Lacroix. Il a parlé de Danton, parce qu'il croit qu'à ce
+nom sans doute est attaché un privilège.... Non, nous ne voulons pas de
+privilèges, nous ne voulons point d'idoles!...»
+
+A ces derniers mots, des applaudissemens éclatent, et les lâches, tremblant
+en ce moment devant une idole, applaudissent néanmoins au renversement de
+celle qui n'est plus à craindre. Robespierre continue: «En quoi Danton
+est-il supérieur à Lafayette, à Dumouriez, à Brissot, à Fabre, à Chabot, à
+Hébert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les
+avez-vous ménagés? On vous parle du despotisme des comités, comme si la
+confiance que le peuple vous a donnée, et que vous avez transmise à ces
+comités, n'était pas un sûr garant de leur patriotisme. On affecte des
+craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car
+jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.»
+
+Ici, nouveaux applaudissemens de ces mêmes lâches qui tremblent, et
+veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. «Et moi aussi, ajoute Robespierre,
+on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
+approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'à moi. On m'a écrit.
+Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsédé de leurs
+discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
+ancienne dans de fausses vertus, me détermineraient à ralentir mon zèle et
+ma passion pour la liberté. Eh bien! je déclare que si les dangers de
+Danton devaient devenir les miens, cette considération ne m'arrêterait pas
+un instant. C'est ici qu'il nous faut à tous quelque courage et quelque
+grandeur d'âme. Les âmes vulgaires ou les hommes coupables craignent
+toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant
+eux une barrière de coupables, ils restent exposés au jour de la vérité;
+mais s'il existe des âmes vulgaires, il en est d'héroïques dans cette
+assemblée, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs
+le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouvé que peu de
+partisans parmi nous, et en frappant quelques têtes la patrie sera
+délivrée.»
+
+Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habileté pour dire ce qu'il
+voulait, et jamais il n'avait su être aussi habile et aussi perfide.
+Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
+mérite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les lâches
+en parlant du petit nombre des coupables, était le comble de l'hypocrisie
+et de l'adresse. Aussi, tous ses collègues décident à l'unanimité que les
+quatre députés arrêtés dans la nuit ne seront pas entendus par la
+convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est
+lui qu'on déchaînait contre les victimes, parce qu'à la subtilité
+nécessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification
+qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
+rares. Jamais il n'avait été ni plus horriblement éloquent, ni plus faux;
+car, quelque grande que fût sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce
+qu'il avançait. Après avoir longuement calomnié Philippeau, Camille
+Desmoulins, Hérault-Séchelles, et accusé Lacroix, il arrive enfin à Danton,
+et imagine les faits les plus faux, ou dénature d'une manière atroce les
+faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et même lâche,
+s'est vendu à Mirabeau, puis aux Lameth, et a rédigé avec Brissot la
+pétition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la
+royauté, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est allé
+impunément se délasser, et dévorer à Arcis-sur-Aube le fruit de ses
+perfidies. Il s'est caché au 10 août, et n'a reparu que pour se faire
+ministre; alors il s'est lié au parti d'Orléans, et a fait nommer d'Orléans
+et Fabre à la députation. Ligué avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins
+qu'une haine affectée, et sachant toujours s'entendre avec eux, il était
+entièrement opposé au 31 mai, et avait voulu faire arrêter Henriot. Lorsque
+Dumouriez, d'Orléans, les girondins, ont été punis, il a traité avec le
+parti qui voulait rétablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main,
+de d'Orléans, des Bourbons, de l'étranger, dînant avec les banquiers et les
+aristocrates, mêlé dans toutes les intrigues, prodigue d'espérances envers
+tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide débauché, paresseux,
+corrupteur des moeurs publiques, il est allé s'ensevelir une dernière fois
+à Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et
+s'est entendu récemment avec tous les ennemis de l'état, avec Hébert et
+consorts, par le lien commun de l'étranger, pour attaquer le comité et les
+hommes que la convention avait investis de sa confiance.
+
+A la suite de ce rapport inique, la convention décréta d'accusation Danton,
+Camille Desmoulins, Philippeau, Hérault-Séchelles et Lacroix.
+
+Ces infortunés avaient été conduits au Luxembourg. Lacroix disait à Danton:
+«Nous arrêter! nous!... Je ne m'en serais jamais douté!--Tu ne t'en serais
+jamais douté? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu
+le savais, s'écria Lacroix, et tu n'as pas agi! voilà l'effet de ta paresse
+accoutumée; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, répondit Danton, qu'ils
+osassent jamais exécuter leur projet.»
+
+Tous les prisonniers étaient accourus en foule au guichet, pour voir ce
+célèbre Danton, et cet intéressant Camille, qui avait fait reluire un peu
+d'espérance dans les cachots. Danton était, selon son usage, calme, fier et
+assez jovial; Camille, étonné et triste; Philippeau, ému et élevé par le
+danger. Hérault-Séchelles, qui les avait devancés au Luxembourg de quelques
+jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. «Quand les
+hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire.» Puis
+apercevant Thomas Payne, il lui dit: «Ce que tu as fait pour le bonheur et
+la liberté de ton pays, j'ai en vain essayé de le faire pour le mien; j'ai
+été moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie à l'échafaud;
+eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement....»
+
+Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoyé au Luxembourg, et les
+accusés furent transférés à la Conciergerie, pour aller de là au tribunal
+révolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de
+mensonges odieux. Bientôt il se calma et dit avec affliction: «Je vais à
+l'échafaud pour avoir versé quelques larmes sur le sort de tant de
+malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir.»
+Tous les détenus, quel que fût leur rang et leur opinion, lui portaient
+l'intérêt le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau
+dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Hérault-Séchelles
+conserva cette grâce d'esprit et de manières qui le distinguait même entre
+les hommes de son rang; il embrassa son fidèle domestique, qui l'avait
+suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre à la Conciergerie; il le
+consola et lui rendit le courage. On transféra, en même temps, Fabre,
+Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton,
+pour souiller son procès par une apparence de complicité avec des
+faussaires. Fabre était malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de
+sa prison n'avait cessé d'écrire à Robespierre, de l'implorer, de lui
+prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir à le toucher, voyait sa
+mort assurée, et la honte non moins certaine pour lui que l'échafaud: il
+voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublimé corrosif; mais la douleur
+lui ayant arraché des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et
+fut transporté aussi malade que Fabre à la Conciergerie. Un sentiment un
+peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
+regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au
+crime. «Bazire, s'écriait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?»
+
+A la Conciergerie, les accusés inspirèrent la même curiosité qu'au
+Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la
+même énergie. «C'est à pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le
+tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes. Mon but
+était de prévenir un nouveau septembre, et non de déchaîner un fléau sur
+l'humanité.» Puis revenant à son mépris pour ses collègues qui
+l'assassinaient: «Ces frères Caïn, dit-il, n'entendent rien au
+gouvernement. Je laisse tout dans un désordre épouvantable....» Il employa
+alors, pour caractériser l'impuissance du paralytique Couthon et du lâche
+Robespierre, des expressions obscènes, mais originales, qui annonçaient
+encore une singulière gaieté d'esprit. Un seul instant il montra un léger
+regret d'avoir pris part à la révolution: «Il vaudrait mieux, dit-il, être
+un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes.» Ce fut le seul mot de ce
+genre qu'il prononça.
+
+Lacroix parut étonné en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux
+état des prisonniers. «Quoi! lui dit-on, des charrettes chargées de
+victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!»
+L'étonnement de Lacroix était sincère, et c'est une leçon pour les hommes
+qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances
+individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les
+voient pas.
+
+Le lendemain 13 germinal, les accusés furent conduits au tribunal au nombre
+de quinze. On avait réuni ensemble les cinq chefs modérés, Danton,
+Hérault-Séchelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accusés de
+faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Églantine; les deux beaux-frères de
+Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux
+Westermann, accusé d'avoir partagé la corruption et les complots de Danton;
+enfin deux étrangers, amis des accusés, l'Espagnol Gusman, et le Danois
+Diederichs. Le but du comité, en faisant cet amalgame, était de confondre
+les modérés avec les corrompus et avec les étrangers, pour prouver toujours
+que la modération provenait à la fois du défaut de vertu républicaine et de
+la séduction de l'or de l'étranger. La foule accourue pour voir les accusés
+était immense. Un reste de l'intérêt qu'avait inspiré Danton s'était
+réveillé en sa présence. Fouquier-Tinville, les juges et les jurés, tous
+révolutionnaires subalternes tirés du néant par sa main puissante, étaient
+embarrassés en sa présence: son assurance, sa fierté, leur imposaient, et
+il semblait plutôt l'accusateur que l'accusé. Le président Hermann et
+Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jurés au sort, comme le voulait la
+loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On
+interrogea ensuite les accusés. Quand on adressa à Danton les questions
+d'usage sur son âge et son domicile, il répondit fièrement qu'il avait
+trente-quatre ans, et que bientôt son nom serait au Panthéon, et lui dans
+le néant. Camille répondit qu'il avait trente-trois ans, l'âge du
+_sans-culotte Jésus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf.
+Hérault-Séchelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent,
+le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore réuni dans
+ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.
+
+Danton, Camille, Hérault-Séchelles et les autres, se plaignirent de voir
+leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa
+outre. On examina d'abord l'accusation dirigée contre Chabot, Bazire,
+Delaunay et Fabre d'Églantine. Chabot persista dans son système, et soutint
+qu'il n'avait pris part à la conspiration des agioteurs que pour la
+dévoiler. Il ne persuada personne, car il était étrange qu'en y entrant, il
+n'eût pas secrètement prévenu quelque membre des comités; qu'il l'eût
+dévoilée si tard, et qu'il eût gardé les fonds dans ses mains. Delaunay fut
+convaincu; Fabre, malgré son adroite défense, consistant à dire qu'en
+surchargeant de ratures la copie du décret, il avait cru ne raturer qu'un
+projet, fut convaincu par Cambon, dont la déposition franche et
+désintéressée était accablante. Il prouva, en effet, à Fabre que les
+projets de décrets n'étaient jamais signés, que la copie qu'il avait
+raturée l'était par tous les membres de la commission des cinq, et que par
+conséquent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire,
+dont la complicité consistait dans la non-révélation, fut à peine écouté
+dans sa défense, et fut assimilé aux autres par le tribunal. On passa
+ensuite à d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse
+pour faire appuyer ses marchés, et d'avoir pris part à l'intrigue de la
+compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
+l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
+ensuite Hérault-Séchelles. Bazire était déclaré coupable comme ami de
+Chabot; Hérault le fut pour avoir été ami de Bazire, pour avoir eu quelque
+connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favorisé une
+émigrée, pour avoir été ami des modérés, et pour avoir fait supposer, par
+sa douceur, sa grâce, sa fortune et ses regrets mal déguisés, qu'il était
+modéré lui-même. Après Hérault vint le tour de Danton. Un silence profond
+régna dans l'assemblée quand il se leva pour prendre la parole. «Danton,
+lui dit le président, la convention vous accuse d'avoir conspiré avec
+Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans, avec les girondins, avec
+l'étranger, et avec la faction qui veut rétablir Louis XVII.--Ma voix,
+répondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est
+fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine à repousser la
+calomnie. Que les lâches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai
+d'ignominie.... Que les comités se rendent ici, je ne répondrai que devant
+eux; il me les faut pour accusateurs et pour témoins.... Qu'ils
+paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous
+l'ai dit: le néant sera bientôt mon asile. La vie m'est à charge, qu'on me
+l'arrache.... Il me tarde d'en être délivré.» En achevant ces paroles,
+Danton était indigné, son coeur était soulevé d'avoir à répondre à de
+pareils hommes. Sa demande de faire comparaître les comités, et sa volonté
+prononcée de ne répondre que devant eux, avaient intimidé le tribunal, et
+causé une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eût été
+cruelle pour eux; ils auraient été couverts de confusion, et la
+condamnation fût peut-être devenue impossible. «Danton, dit le président,
+l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence.» A ce
+mot, Danton s'écrie: «L'audace individuelle est réprimable sans doute; mais
+cette audace nationale dont j'ai tant de fois donné l'exemple, que j'ai
+tant de fois mise au service de la liberté, est la plus méritoire de toutes
+les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage
+pour la république contre les lâches qui m'accusent. Lorsque je me vois si
+bassement calomnié, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un révolutionnaire
+comme moi qu'il faut attendre une défense froide ... les hommes de ma
+trempe sont inappréciables dans les révolutions ... c'est sur leur front
+qu'est empreint le génie de la liberté.» En disant ces mots, Danton agitait
+sa tête et bravait le tribunal. Ses traits si redoutés produisaient une
+impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait échapper un
+murmure approbateur. «Moi, continuait Danton, moi accusé d'avoir conspiré
+avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orléans; d'avoir rampé aux pieds de
+vils despotes! c'est moi que l'on somme de répondre à la _justice
+inévitable, inflexible!_[17]... Et toi, lâche Saint-Just, tu répondras à la
+postérité de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberté.... En
+parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
+d'accusation, je sens tout mon être frémir.» Le président lui recommande
+de nouveau d'être calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui répondit avec
+respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va
+raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut à parvenir aux
+fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
+empêcher, la résistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce
+qu'il fit dans cette journée fameuse où, entourant la voiture royale d'un
+peuple immense, il empêcha le voyage à Saint-Cloud. Puis il rapporte sa
+conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
+pétition contre la royauté, et le motif de cette pétition fameuse; l'audace
+avec laquelle il proposa le premier le renversement du trône en 92; le
+courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 août au soir; la
+fermeté qu'il déploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoqué
+ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'être caché
+au moment du 10 août: «Où sont, s'écrie-t-il, les hommes qui eurent besoin
+de presser Danton pour l'engager à se montrer dans cette journée? Où sont
+les êtres privilégiés dont il a emprunté l'énergie? Qu'on les fasse
+paraître, mes accusateurs!... j'ai toute la plénitude de ma tête lorsque je
+les demande ... je dévoilerai les trois plats coquins qui ont entouré et
+perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le
+néant, dont ils n'auraient jamais dû sortir....» Le président veut
+interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le
+bruit avec sa voix terrible. «Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le
+président.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui défend son honneur et
+sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette.» Cependant il était fatigué
+d'indignation; sa voix était altérée; alors le président l'engage avec
+égard à prendre quelque repos, pour recommencer sa défense avec plus de
+calme et de tranquillité.
+
+Danton se tait. On passe à Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et
+qui se révolte en vain contre l'interprétation donnée à ses écrits. On
+s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amèrement la conduite en
+Belgique, et qui, à l'exemple de Danton, demande la comparution de
+plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir.
+
+Cette première séance causa une sensation générale. La foule qui entourait
+le Palais de Justice, et s'étendait jusque sur les ponts, parut
+singulièrement émue. Les juges étaient épouvantés; Vadier, Vouland, Amar,
+les membres les plus méchans du comité de sûreté générale, avaient assisté
+aux débats, cachés dans l'imprimerie attenant à la salle du tribunal, et
+communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De là ils avaient vu
+avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
+commençaient à douter que la condamnation fût possible. Hermann et Fouquier
+s'étaient rendus, immédiatement après l'audience, au comité de salut
+public, et lui avaient fait part de la demande des accusés qui voulaient
+faire paraître plusieurs membres de la convention. Le comité commençait à
+hésiter; Robespierre s'était retiré chez lui; Billaud et Saint-Just étaient
+seuls présens. Ils défendent à Fouquier de répondre, lui enjoignent de
+prolonger les débats, d'arriver à la fin des trois jours sans s'être
+expliqué, et de faire déclarer alors par les jurés qu'ils sont suffisamment
+instruits.
+
+Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comité et dans Paris,
+l'émotion n'était pas moindre dans les prisons, où l'on portait un vif
+intérêt aux accusés, et où l'on ne voyait plus d'espérance pour personne,
+si de tels révolutionnaires étaient immolés. Il y avait au Luxembourg le
+malheureux Dillon, ami de Desmoulins et défendu par lui; il avait appris
+par Chaumette, qui, exposé au même danger, faisait cause commune avec les
+modérés, ce qui s'était passé au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme.
+Dillon, dont la tête était vive, et qui, en vieux militaire, cherchait
+quelquefois dans le vin des distractions à ses peines, parla
+inconsidérément à un nommé Laflotte, enfermé dans la même prison; il lui
+dit qu'il était temps que les bons républicains levassent la tête contre de
+vils oppresseurs, que le peuple avait paru se réveiller, que Danton
+demandait à répondre devant les comités, que sa condamnation était loin
+d'être assurée, que la femme de Camille Desmoulins, en répandant des
+assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait à
+s'échapper, il réunirait assez d'hommes résolus pour sauver les
+républicains près d'être sacrifiés par le tribunal. Ce n'étaient là que de
+vains propos prononcés dans l'ivresse et la douleur. Cependant il paraît
+qu'il fut question aussi de faire passer mille écus et une lettre à la
+femme de Camille. Le lâche Laflotte, croyant obtenir la vie et la liberté
+en dénonçant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une
+déclaration, dans laquelle il supposa une conspiration près d'éclater au
+dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accusés, et assassiner
+les membres des deux comités. On verra bientôt quel usage on fit de cette
+fatale déposition.
+
+Le lendemain l'affluence était la même au tribunal. Danton et ses
+collègues, aussi fermes et aussi opiniâtres, demandent encore la
+comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comités.
+Fouquier, pressé de répondre, dit qu'il ne s'oppose pas à ce qu'on appelle
+les témoins nécessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accusés, qu'il
+n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-même. A
+cela Fouquier réplique qu'il appellera tous ceux qu'on désignera, excepté
+les membres de la convention, parce que c'est à l'assemblée qu'il
+appartient de décider si ses membres peuvent être cités. Les accusés se
+récrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se défendre. Le tumulte
+est à son comble. Le président interroge encore quelques accusés,
+Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hâte de lever la séance.
+
+Fouquier écrivit sur-le-champ une lettre au comité pour lui faire part de
+ce qui s'était passé, et pour obtenir un moyen de répondre aux demandes des
+accusés. La situation était difficile, et tout le monde commençait à
+hésiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul,
+plus opiniâtre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il
+fallait fermer la bouche aux accusés, et les envoyer à la mort. Dans ce
+moment, il venait de recevoir la déposition du prisonnier Laflotte,
+adressée à la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le
+germe d'une conspiration tramée par les accusés, et le prétexte d'un
+décret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en
+effet, il se présente à la convention, lui dit qu'un grand danger menace la
+patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle
+l'aura bientôt surmonté. «Les accusés, dit-il, présens au tribunal
+révolutionnaire, sont en pleine révolte; ils menacent le tribunal; ils
+poussent l'insolence jusqu'à jeter au nez des juges des boules de mie de
+pain; ils excitent le peuple, et peuvent même l'égarer. Ce n'est d'ailleurs
+pas tout; ils ont préparé une conspiration dans les prisons; la femme de
+Camille a reçu de l'argent pour provoquer une insurrection; le général
+Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre à la tête de quelques
+conspirateurs, égorger les deux comités, et élargir les coupables.» A ce
+récit hypocrite et faux, les complaisans se récrient que c'est horrible, et
+la convention vote à l'unanimité le décret proposé par Saint-Just. En vertu
+de ce décret, le tribunal doit continuer, sans désemparer, le procès de
+Danton et de ses complices; et il est autorisé à mettre hors des débats les
+accusés qui manqueraient de respect à la justice, ou qui voudraient
+provoquer du trouble. Une copie du décret est expédiée sur-le-champ.
+Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, où la troisième séance
+était commencée, et où l'audace redoublée des accusés jetait Fouquier dans
+le plus grand embarras.
+
+Le troisième jour, en effet, les accusés avaient résolu de renouveler leurs
+sommations. Tous à la fois se lèvent, et pressent Fouquier de faire
+comparaître les témoins qu'ils ont demandés. Ils exigent plus encore; ils
+veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
+dénonciations qu'ils ont à faire contre le projet de dictature qui se
+manifeste chez les comités. Fouquier, embarrassé, ne sait plus quelle
+réponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe
+dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essoufflés
+encore, lui disent: «Nous tenons les scélérats, voilà de quoi vous tirer
+d'embarras;» et ils lui remettent le décret que Saint-Just venait de faire
+rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre à l'audience, demande la
+parole, et lit le décret affreux. Danton, indigné, se lève alors: «Je
+prends, dit-il, l'auditoire à témoin que nous n'avons pas insulté le
+tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle.» Le public
+entier est étonné, indigné même du déni de justice commis envers les
+accusés. L'émotion est générale; le tribunal est intimidé. «Un jour, ajoute
+Danton, la vérité sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la
+France.... Voilà la dictature; elle se montre à découvert et sans
+voile....» Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa
+femme, s'écrie avec désespoir: «Les scélérats! non contens de m'égorger,
+moi, ils veulent égorger ma femme!» Danton aperçoit dans le fond de la
+salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de
+l'effet du décret. Il les montre du poing: «Voyez, s'écrie-t-il, ces lâches
+assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'à la
+mort!» Vadier et Vouland, effrayés, disparaissent. Le tribunal, pour toute
+réponse, lève la séance.
+
+Le lendemain était le quatrième jour, et le jury avait la faculté de
+clôturer les débats, en se déclarant suffisamment instruit. En conséquence,
+sans donner aux accusés le temps de se défendre le jury demande la clôture
+des débats. Camille entre en fureur, déclare aux jurés qu'ils sont des
+assassins, et prend le peuple à témoin de cette iniquité. On l'entraîne
+alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il résiste, et on
+l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux
+jurés, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'être excités. Le président
+Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur
+dire qu'on a intercepté une lettre écrite à l'étranger, qui prouve la
+complicité de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jurés seulement
+osent appuyer les accusés, mais la majorité l'emporte. Le président du
+jury, le nommé Trinchard, rentre plein d'une joie féroce, et prononce de
+l'air d'un furieux la condamnation inique.
+
+[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publié par Furne, Paris.]
+
+On ne voulut pas s'exposer à une nouvelle explosion des condamnés, en les
+faisant remonter de la prison à la salle du tribunal pour entendre leur
+sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyèrent sans
+vouloir le laisser achever, et en s'écriant qu'on pouvait les conduire à la
+mort. Une fois la condamnation prononcée, Danton, qui avait été soulevé
+d'indignation, redevint calme et fut rendu à tout son mépris pour ses
+adversaires. Camille, bientôt apaisé, versa quelques larmes sur son épouse;
+et, grâce à son heureuse imprévoyance, n'imagina pas qu'elle fût menacée de
+la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Hérault
+fut gai comme à l'ordinaire. Tous les accusés furent fermes, et Westermann
+se montra digne de sa bravoure si célèbre.
+
+Ils furent exécutés le 16 germinal (5 avril). La troupe infâme, payée pour
+outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, à cette vue,
+éprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler à la multitude, et il
+vomit contre le lâche et hypocrite Robespierre les plus véhémentes
+imprécations. Les misérables envoyés pour l'outrager lui répondirent par
+des injures. Dans son action violente, il avait déchiré sa chemise et avait
+les épaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et
+plein de mépris, dit à Camille: «Reste donc tranquille, et laisse là cette
+vile canaille.» Arrivé au pied de l'échafaud, Danton allait embrasser
+Hérault-Séchelles, qui lui tendait les bras: l'exécuteur s'y opposant, il
+lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: «Tu peux donc être
+plus cruel que la mort! Va, tu n'empêcheras pas que dans un moment nos
+têtes s'embrassent dans le fond du panier.»
+
+Telle fut la fin de ce Danton qui avait jeté un si grand éclat dans la
+révolution, et qui lui avait été si utile. Audacieux, ardent, avide
+d'émotions et de plaisirs, il s'était précipité dans la carrière des
+troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et
+positif, n'étant étonné ni par la difficulté ni par la nouveauté d'une
+situation extraordinaire, il savait juger les moyens nécessaires, et
+n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de
+terminer les luttes de la monarchie et de la révolution, et il fit le 10
+août. En présence des Prussiens, il pensa qu'il fallait contenir la France
+et l'engager dans le système de la révolution; il ordonna, dit-on, les
+journées horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il sauva une
+foule de victimes. Au commencement de la grande année 1793, la
+convention était étonnée à la vue de l'Europe armée; il prononça, en les
+comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables: «Une
+nation en révolution est plus près de conquérir ses voisins que d'en être
+conquise.» Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on oserait mouvoir
+n'auraient rien à craindre de quelques centaines de mille hommes armés par
+les trônes. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les riches; il
+imagina enfin toutes les mesures révolutionnaires qui ont laissé un si
+terrible souvenir, mais qui ont sauvé la France. Cet homme, si puissant
+dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans l'indolence
+et les plaisirs qu'il avait toujours aimés. Il recherchait même les
+jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une
+épouse adorée et des amis. Alors il oubliait les vaincus, ne pouvait plus
+les haïr, savait même leur rendre justice, les plaindre et les défendre.
+Mais pendant ces intervalles de repos, nécessaires à son âme ardente, ses
+rivaux gagnaient peu à peu, par leur persévérance, la renommée et
+l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de péril. Les fanatiques
+lui reprochaient son amollissement et sa bonté, et oubliaient qu'en fait de
+cruautés politiques il les avait égalés tous dans les journées de
+septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renommée, tandis qu'il différait
+par paresse, et qu'il roulait dans sa tête de nobles projets, pour ramener
+les lois douces, pour borner le règne de la violence aux jours de danger,
+pour séparer les exterminateurs irrévocablement engagés dans le sang, des
+hommes qui n'avaient cédé qu'aux circonstances, pour organiser enfin la
+France et la réconcilier avec l'Europe, il fut surpris par ses collègues
+auxquels il avait abandonné le gouvernement. Ceux-ci, en frappant un coup
+sur les ultra-révolutionnaires, devaient, pour ne point paraître
+rétrograder, frapper un coup sur les modérés. La politique demandait des
+victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus célèbre et le plus
+redouté du temps. Danton succomba avec sa renommée et ses services, devant
+le gouvernement formidable qu'il avait contribué à organiser: mais du
+moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse.
+
+[Illustration: DANTON. Publié par Furne, Paris]
+
+Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout simple et
+solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour
+briller; aussi parlait-il peu, et dédaignait d'écrire. Suivant un
+contemporain, il n'avait aucune prétention, pas même celle de deviner ce
+qu'il ignorait, prétention si commune aux hommes de sa trempe. Il écoutait
+Fabre-d'Églantine, et faisait parler sans cesse son jeune et intéressant
+ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses délices, et qu'il eut
+la douleur d'entraîner dans sa chute. Il mourut avec sa force ordinaire, et
+la communiqua à son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de lui-même,
+et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services et
+ses derniers projets.
+
+Les chefs des deux partis venaient d'être immolés. On leur adjoignit
+bientôt les restes de ces partis, et on mêla et jugea ensemble les hommes
+les plus opposés, pour accréditer davantage l'opinion qu'ils étaient
+complices d'un même complot. Chaumette et Gobel comparurent à côté d'Arthur
+Dillon et de Simon. Les Grammont père et fils, les Lapallu et autres
+membres de l'armée révolutionnaire, figurèrent à côté du général Beysser;
+enfin la femme d'Hébert, ancienne religieuse, comparut à côté de la jeune
+épouse de Camille Desmoulins, âgée à peine de vingt-trois ans, éclatante de
+beauté, de grâce et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si soumis et si
+docile, fut accusé d'avoir conspiré à la commune contre le gouvernement,
+d'avoir affamé le peuple, et cherché à le soulever par ses réquisitoires
+extravagans. Gobel fut regardé comme complice de Clootz et de Chaumette.
+Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis
+égorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les membres de
+l'armée révolutionnaire furent condamnés comme agens de Ronsin. Le général
+Beysser, qui avait si puissamment contribué à sauver Nantes, à côté de
+Canclaux, et qui était suspect de fédéralisme, fut considéré comme complice
+des ultra-révolutionnaires. On sait quel rapprochement il pouvait exister
+entre l'état-major de Nantes et celui de Saumur. La femme Hébert fut
+condamnée comme complice de son mari. Assise sur le même banc que la femme
+de Camille, elle lui disait: «Vous êtes heureuse, vous; aucune charge ne
+s'élève contre vous. Vous serez sauvée.» En effet, tout ce qu'on pouvait
+reprocher à cette jeune femme, c'était d'avoir aimé son époux avec passion,
+d'avoir sans cesse erré avec ses enfans autour de la prison pour voir leur
+père et le leur montrer. Néanmoins, toutes deux furent condamnées, et les
+épouses d'Hébert et de Camille périrent comme coupables d'une même
+conjuration. L'infortunée Desmoulins mourut avec un courage digne de son
+mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune
+victime n'avait inspiré un intérêt plus tendre et des regrets plus
+douloureux.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 7: Ce montagnard, condamné par les fédéralistes lyonnais, avait
+été mal exécuté par le bourreau, qui avait été obligé de revenir jusqu'à
+trois fois pour faire tomber sa tête.]
+
+[Footnote 8: Nom qu'avait pris Chaumette.]
+
+[Footnote 9: Allusion à la pièce de _Paméla_, dont la représentation avait
+été défendue.]
+
+[Footnote 10: Barrère s'appelait de _Vieux-sac_ quand il était noble.]
+
+[Footnote 11: Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du
+_Père Duchêne_, criaient dans les rues: _Il est bougrement en colère le
+Père Duchêne!_]
+
+[Footnote 12: Le 14 pluviôse (2 février).]
+
+[Footnote 13: Expression de Camille lui-même.]
+
+[Footnote 14: Séance du 17 pluviôse an II (5 février).]
+
+[Footnote 15: Rapport du 8 ventôse (26 février).]
+
+[Footnote 16: Décrets des 8 et 13 ventôse an II.]
+
+[Footnote 17: Expressions de l'acte d'accusation.]
+
+
+
+
+FIN DU TOME CINQUIÈME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUIÈME.
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Mouvement des armées en août et septembre 1793.--Investissement de Lyon par
+l'armée de la convention.--Trahison de Toulon qui se livre aux
+Anglais.--Défaite de quarante mille Vendéens à Luçon. Plan général de
+campagne contre la Vendée. Division des généraux républicains sur ce
+théâtre de la guerre.--Opérations militaires dans le nord. Siége de
+Dunkerque par le duc d'York.--Victoire de Hondschoote. Joie universelle
+qu'elle cause en France.--Nouveaux revers. Déroutes à Menin, à Pirmasens, à
+Perpignan, et à Torfou dans la Vendée. Retraite de Canclaux sur
+Nantes.--Attaques contre le comité de salut public.--Etablissement du
+_gouvernement révolutionnaire_.--Décret qui organise une armée
+révolutionnaire de six mille hommes.--Loi des suspects.--Concentration du
+pouvoir dictatorial dans le comité de salut public.--Procès de Custine; sa
+condamnation et son supplice.--Décrets d'accusation contre les girondins;
+arrestation de soixante-treize membres de la convention.
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Continuation du siége de Lyon. Prise de cette ville. Décret terrible contre
+des Lyonnais révoltés.--Progrès de l'art de la guerre; influence de
+Carnot.--Victoire de Watignies. Déblocus de Maubeuge.--Reprise des
+opérations en Vendée. Victoire de Cholet. Fuite et dispersion des Vendéens
+au-delà de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux chefs.--Echec
+sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg.
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Effets des lois révolutionnaires; proscriptions à Lyon, à Marseille et à
+Bordeaux.--Persécutions dirigées contre les _suspects_. Intérieur des
+prisons de Paris; état des prisonniers à la Conciergerie.--La reine
+Marie-Antoinette est séparée de sa famille et transférée à la Conciergerie;
+tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'Hébert. Son procès devant
+le tribunal révolutionnaire. Elle est condamnée à mort et
+exécutée.--Détails du procès et du supplice des girondins.--Exécution du
+duc d'Orléans, de Bailly, de madame Roland.--Terreur générale. Seconde loi
+du _maximum_.--Agiotage. Falsification d'un décret par quatre
+députés.--Etablissement du nouveau système métrique et du calendrier
+républicain.--Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel, évêque de
+Paris. Etablissement du culte de la Raison.
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Retour de Danton.--Divisions dans le parti de la Montagne, dantonistes et
+hébertistes.--Politique de Robespierre et du comité de salut
+public.--Danton, accusé aux jacobins, se justifie; il est défendu par
+Robespierre.--Abolition du culte de la Raison.--Derniers perfectionnemens
+apportés au gouvernement dictatorial révolutionnaire.--Energie du comité
+contre tous les partis.--Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre
+députés auteurs du faux décret et des agens présumés de l'étranger.
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges. Retraite
+des Autrichiens et des Prussiens. Déblocus de Landau.--Opérations à l'armée
+d'Italie.--Siége et prise de Toulon par l'armée républicaine.--Derniers
+combats et échecs aux Pyrénées.--Excursion des Vendéens au-delà de la
+Loire. Nombreux combats; échecs de l'armée républicaine. Défaite des
+Vendéens au Mans, et leur destruction complète à Savenay. Coup d'oeil
+général sur la campagne de 1795.
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Suite de la lutte des hébertistes et des dantonistes.--Camille Desmoulins
+publie _le Vieux Cordelier_.--Le comité se place entre les deux partis, et
+s'attache d'abord à réprimer les hébertistes.--Disette dans
+Paris.--Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.--Mouvement
+tenté par les hébertistes.--Arrestation et mort de Ronsin, Vincent, Hébert,
+Chaumette, Momoro, etc.--Le comité de salut public fait subir le même sort
+aux dantonistes.--Arrestation, procès et supplice de Danton, Camille
+Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Hérault-Séchelles, Fabre-d'Églantine,
+Chabot, etc.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française,
+Tome Cinquième, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION ***
+
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
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+
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+
+
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--- /dev/null
+++ b/old/10953-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10953-h.zip b/old/10953-h.zip
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--- /dev/null
+++ b/old/10953-h.zip
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diff --git a/old/10953-h/10953-h.htm b/old/10953-h/10953-h.htm
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+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française, Tome
+Cinquième, by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Histoire de la Révolution française, Tome Cinquième
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliére and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothéque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+<br>
+<h1><br>
+</h1>
+<h1><br>
+</h1>
+<h1>HISTOIRE
+</h1>
+<h1>DE LA</h1>
+<h1>R&Eacute;VOLUTION</h1>
+<h1>FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<div style="text-align: center;"><a
+ name="[Illustration:_MARIE_ANTOINETTE._&lt;i&gt;Murell_del.&lt;/i&gt;._Publie_par_Furne,"></a><img
+ style="width: 512px; height: 805px;"
+ alt="MARIE ANTOINETTE. Murell del.. Publi&eacute; par Furne, Paris."
+ title="MARIE ANTOINETTE. Murell del.. Publi&eacute; par Furne, Paris."
+ src="images/HDR001.jpg"><br>
+</div>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="HISTOIRE_DE_LA_REVOLUTION_FRANCAISE"></a>
+<h1>HISTOIRE DE LA R&Eacute;VOLUTION FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+<h1>PAR M. A. THIERS DE L'ACAD&Eacute;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h1>
+<h1><small>NEUVI&Egrave;ME &Eacute;DITION</small></h1>
+<h1 style="font-weight: normal;">TOME CINQUI&Egrave;ME</h1>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="HISTOIRE_DE_LA_REVOLUTION_FRANCAISE."></a>
+<h2>HISTOIRE DE LA R&Eacute;VOLUTION FRAN&Ccedil;AISE.</h2>
+<br>
+<h2>CONVENTION NATIONALE.</h2>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XIII."></a>
+<h2>CHAPITRE XIII.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">MOUVEMENT DES ARM&Eacute;ES EN AOUT ET
+SEPTEMBRE
+1793.&#8212;INVESTISSEMENT DE LYON PAR
+L'ARM&Eacute;E DE LA CONVENTION.&#8212;TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
+ANGLAIS.&#8212;D&Eacute;FAITE DE QUARANTE MILLE VEND&Eacute;ENS A
+LU&Ccedil;ON.&#8212;PLAN G&Eacute;N&Eacute;RAL DE
+CAMPAGNE CONTRE LA VEND&Eacute;E.&#8212;DIVISIONS DES G&Eacute;N&Eacute;RAUX
+R&Eacute;PUBLICAINS SUR CE
+TH&Eacute;&Acirc;TRE DE LA GUERRE.&#8212;OP&Eacute;RATIONS MILITAIRES DANS LE
+NORD.&#8212;SI&Eacute;GE DE
+DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.&#8212;VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.&#8212;JOIE UNIVERSELLE
+QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.&#8212;NOUVEAUX REVERS.&#8212;D&Eacute;ROUTE A MENIN, A
+PIRMASENS, A
+PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VEND&Eacute;E.&#8212;RETRAITE DE CANCLAUX SUR
+NANTES.&#8212;ATTAQUES CONTRE LE COMIT&Eacute; DE SALUT
+PUBLIC.&#8212;&Eacute;TABLISSEMENT DU
+<i>gouvernement r&eacute;volutionnaire</i>.&#8212;D&Eacute;CRET QUI ORGANISE
+UNE ARM&Eacute;E
+R&Eacute;VOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.&#8212;LOI DES
+SUSPECTS.&#8212;CONCENTRATION DU
+POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMIT&Eacute; DE SALUT
+PUBLIC.&#8212;PROC&Egrave;S DE CUSTINE; SA
+CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.&#8212;D&Eacute;CRET D'ACCUSATION CONTRE LES
+GIRONDINS;
+ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.</p>
+<p>Apr&egrave;s la retraite des Fran&ccedil;ais du camp de C&eacute;sar
+au camp de Gavrelle, les
+alli&eacute;s auraient d&ucirc; encore poursuivre une arm&eacute;e
+d&eacute;moralis&eacute;e, qui avait
+toujours &eacute;t&eacute; malheureuse depuis l'ouverture de la
+campagne. D&egrave;s le mois de
+mars, en effet, battue &agrave; Aix-la-Chapelle et &agrave; Nerwinde,
+elle avait perdu la
+Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de
+C&eacute;sar, les
+places de Cond&eacute; et de Valenciennes. L'un de ses
+g&eacute;n&eacute;raux avait pass&eacute; &agrave;
+l'ennemi, l'autre avait &eacute;t&eacute; tu&eacute;. Ainsi, depuis la
+bataille de Jemmapes,
+elle n'avait fait que des retraites, fort m&eacute;ritoires, il est
+vrai, mais peu
+encourageantes. Sans concevoir m&ecirc;me le projet trop hardi d'une
+marche
+directe sur Paris, les coalis&eacute;s pouvaient d&eacute;truire ce
+noyau d'arm&eacute;e, et
+alors ils &eacute;taient libres de prendre toutes les places qu'il
+convenait &agrave;
+leur &eacute;go&iuml;sme d'occuper. Mais aussit&ocirc;t apr&egrave;s la
+prise de Valenciennes, les
+Anglais, en vertu des conventions faites &agrave; Anvers,
+exig&egrave;rent le si&eacute;ge de
+Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
+environs de son camp d'H&eacute;rin, entre la Scarpe et l'Escaut,
+croyait occuper
+les Fran&ccedil;ais, et songeait &agrave; prendre encore le Quesnoy, le
+duc d'York,
+marchant avec l'arm&eacute;e anglaise et hanovrienne par Orchies,
+Menin, Dixmude
+et Furnes, vint s'&eacute;tablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et
+la mer.
+Deux si&eacute;ges nous donnaient donc encore un peu de r&eacute;pit.
+Houchard, envoy&eacute; &agrave;
+Gavrelle, y r&eacute;unissait en h&acirc;te toutes les forces
+disponibles, afin de
+voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
+continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver
+de
+tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes &agrave;
+l'opposition anglaise contre Pitt, telles &eacute;taient les raisons
+qui faisaient
+consid&eacute;rer Dunkerque comme le point le plus important de tout le
+th&eacute;&acirc;tre de
+la guerre. &laquo;Le salut de la r&eacute;publique est
+l&agrave;,&raquo; &eacute;crivait &agrave; Houchard le
+comit&eacute; de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les
+troupes
+r&eacute;unies entre la fronti&egrave;re du Nord et celle du Rhin,
+c'est-&agrave;-dire dans la
+Moselle, y &eacute;taient inutiles, fit d&eacute;cider qu'on en
+retirerait un renfort
+pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours
+s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi en
+pr&eacute;paratifs, d&eacute;lai tr&egrave;s concevable du
+c&ocirc;t&eacute; des Fran&ccedil;ais, qui avaient &agrave;
+r&eacute;unir leurs troupes dispers&eacute;es &agrave; de grandes
+distances, mais inconcevable
+de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches
+&agrave; faire
+pour se porter sous les murs de Dunkerque.</p>
+<p>Nous avons laiss&eacute; nos deux arm&eacute;es de la Moselle et du
+Rhin essayant de
+s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'emp&ecirc;chant pas la
+prise de
+cette place. Depuis, elles s'&eacute;taient repli&eacute;es sur
+Saarbruck, Hornbach et
+Wissembourg. Il faut donner une id&eacute;e du th&eacute;&acirc;tre de
+la guerre pour faire
+comprendre ces divers mouvemens. La fronti&egrave;re fran&ccedil;aise
+est assez
+singuli&egrave;rement d&eacute;coup&eacute;e au Nord et &agrave; l'Est.
+L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
+la cha&icirc;ne des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant
+des lignes
+presque parall&egrave;les. Le Rhin, arriv&eacute; &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; des Vosges, tourne
+subitement, cesse de couler parall&egrave;lement &agrave; ces lignes,
+et les termine en
+tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle
+et la
+Meuse. Les coalis&eacute;s, sur la fronti&egrave;re du Nord,
+s'&eacute;taient avanc&eacute;s entre
+l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
+fait de progr&egrave;s, parce que le faible corps laiss&eacute; par eux
+entre Luxembourg
+et Tr&ecirc;ves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage
+entre la
+Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'&eacute;taient
+plac&eacute;s &agrave; cheval
+sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le
+versant
+occidental. Le plan &agrave; suivre, comme nous l'avons dit
+pr&eacute;c&eacute;demment, &eacute;tait
+assez simple. En consid&eacute;rant l'ar&ecirc;te des Vosges comme une
+rivi&egrave;re dont il
+fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur
+une
+rive, accabler l'ennemi d'un c&ocirc;t&eacute;, puis revenir l'accabler
+de l'autre. Ni
+les Fran&ccedil;ais, ni les coalis&eacute;s n'en avaient eu
+l'id&eacute;e; et depuis la prise de
+Mayence, les Prussiens, plac&eacute;s sur le revers occidental,
+faisaient face &agrave;
+l'arm&eacute;e du Rhin. Nous &eacute;tions retir&eacute;s dans les
+fameuses lignes de,
+Wissembourg. L'arm&eacute;e de la Moselle, au nombre de vingt mille
+hommes, &eacute;tait
+post&eacute;e &agrave; Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au
+nombre de douze
+mille, se trouvait &agrave; Hornbach et Kettrick, et se liait dans les
+montagnes &agrave;
+l'extr&ecirc;me gauche de l'arm&eacute;e du Rhin. L'arm&eacute;e du
+Rhin, forte de vingt mille
+hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg &agrave; Lauterbourg. Telles
+sont les
+lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges &agrave; la Moselle,
+la Lauter
+des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne,
+qui
+coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On
+en
+devient ma&icirc;tre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick,
+Wissembourg et
+Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions gu&egrave;re
+plus de
+soixante mille hommes sur toute cette fronti&egrave;re, parce qu'il
+avait fallu
+porter des secours &agrave; Houchard. Les Prussiens avaient mis deux
+mois &agrave;
+s'approcher de nous, et s'&eacute;taient enfin port&eacute;s &agrave;
+Pirmasens. Renforc&eacute;s des
+quarante mille hommes qui venaient de terminer le si&eacute;ge de
+Mayence, et
+r&eacute;unis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un
+ou l'autre
+des deux versans; mais la d&eacute;sunion r&eacute;gnait entre la
+Prusse et l'Autriche, &agrave;
+cause du partage de la Pologne. Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume, qui
+se trouvait encore
+au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
+Celui-ci, plein de fougue, malgr&eacute; ses ann&eacute;es, faisait
+tous les jours de
+nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
+partielles &eacute;taient demeur&eacute;es sans succ&egrave;s, et
+n'avaient abouti qu'&agrave; faire
+tuer inutilement des hommes. Tel &eacute;tait encore, dans les premiers
+jours de
+septembre, l'&eacute;tat des choses sur le Rhin.</p>
+<p>Dans le Midi, les &eacute;v&eacute;nemens avaient achev&eacute; de
+se d&eacute;velopper. La longue
+incertitude des Lyonnais s'&eacute;tait termin&eacute;e enfin par une
+r&eacute;sistance ouverte,
+et le si&eacute;ge de leur ville &eacute;tait devenu in&eacute;vitable.
+On a vu qu'ils offraient
+de se soumettre et de reconna&icirc;tre la constitution, mais sans
+s'expliquer
+sur les d&eacute;crets qui leur enjoignaient d'envoyer &agrave; Paris
+les patriotes
+d&eacute;tenus, et de dissoudre la nouvelle autorit&eacute;
+sectionnaire. Bient&ocirc;t m&ecirc;me,
+ils avaient enfreint ces d&eacute;crets de la mani&egrave;re la plus
+&eacute;clatante, en
+envoyant Chalier et Riard &agrave; l'&eacute;chafaud, en faisant tous
+les jours des
+pr&eacute;paratifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en
+retenant les
+convois destin&eacute;s aux arm&eacute;es. Beaucoup de partisans de
+l'&eacute;migration
+s'&eacute;taient introduits parmi eux, et les effrayaient du
+r&eacute;tablissement de
+l'ancienne municipalit&eacute; montagnarde. Ils les flattaient, en
+outre, de
+l'arriv&eacute;e des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le
+Rh&ocirc;ne, et de
+la marche des Pi&eacute;montais, qui allaient d&eacute;boucher des
+Alpes avec
+soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement
+f&eacute;d&eacute;ralistes,
+portassent une haine &eacute;gale &agrave; l'&eacute;tranger et aux
+&eacute;migr&eacute;s, la Montagne et
+l'ancienne municipalit&eacute; leur causaient un tel effroi, qu'ils
+&eacute;taient pr&ecirc;ts
+&agrave; s'exposer plut&ocirc;t au danger et &agrave; l'infamie de
+l'alliance &eacute;trang&egrave;re, qu'aux
+vengeances de la convention.</p>
+<p>La Sa&ocirc;ne coulant entre le Jura et la C&ocirc;te-d'Or, le
+Rh&ocirc;ne venant du Valais
+entre le Jura et les Alpes, se r&eacute;unissent &agrave; Lyon. Cette
+riche ville est
+plac&eacute;e sur leur confluent. En remontant la Sa&ocirc;ne du
+c&ocirc;t&eacute; de M&acirc;con, le pays
+&eacute;tait enti&egrave;rement r&eacute;publicain, et les
+d&eacute;put&eacute;s Laporte et Reverchon, ayant
+r&eacute;uni quelques mille r&eacute;quisitionnaires, coupaient la
+communication avec le
+Jura. Dubois-Cranc&eacute;, avec la r&eacute;serve de l'arm&eacute;e de
+Savoie, venait du c&ocirc;t&eacute;
+des Alpes, et gardait le cours sup&eacute;rieur du Rh&ocirc;ne. Mais
+les Lyonnais
+&eacute;taient enti&egrave;rement ma&icirc;tres du cours
+inf&eacute;rieur du fleuve et de sa rive
+droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
+Forez, y faisaient des incursions fr&eacute;quentes, et allaient
+s'approvisionner
+d'armes &agrave; Saint-&Eacute;tienne. Un ing&eacute;nieur habile avait
+&eacute;lev&eacute; autour de leur
+ville d'excellentes fortifications; un &eacute;tranger leur avait fondu
+des pi&egrave;ces
+de rempart. La population &eacute;tait divis&eacute;e en deux portions:
+les jeunes gens
+suivaient le commandant Pr&eacute;cy dans ses excursions; les hommes
+mari&eacute;s, les
+p&egrave;res de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin,
+le 8 ao&ucirc;t,
+Dubois-Cranc&eacute;, qui avait apais&eacute; la r&eacute;volte
+f&eacute;d&eacute;raliste de Grenoble, se
+disposa &agrave; marcher sur Lyon, conform&eacute;ment au d&eacute;cret
+qui lui enjoignait de
+ramener &agrave; l'ob&eacute;issance cette ville rebelle.
+L'arm&eacute;e des Alpes se composait
+tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bient&ocirc;t elle allait
+avoir sur
+les bras les Pi&eacute;montais, qui, profitant enfin du mois
+d'ao&ucirc;t, se
+pr&eacute;paraient &agrave; d&eacute;boucher par la grande
+cha&icirc;ne. Cette arm&eacute;e venait de
+s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux d&eacute;tachemens,
+envoy&eacute;s, l'un pour
+renforcer l'arm&eacute;e d'Italie, et l'autre pour r&eacute;duire les
+Marseillais. Le
+Puy-de-D&ocirc;me, qui devait fournir ses recrues, les avait
+gard&eacute;es pour
+&eacute;touffer la r&eacute;volte de la Loz&egrave;re, dont il a
+d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; question. Houchard
+avait retenu la l&eacute;gion du Rhin, qui &eacute;tait destin&eacute;e
+aux Alpes; et le
+minist&egrave;re promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
+n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Cranc&eacute; d&eacute;tacha cinq
+mille hommes de
+troupes r&eacute;gl&eacute;es, et leur joignit sept ou huit mille
+jeunes
+r&eacute;quisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la
+Sa&ocirc;ne et le
+Rh&ocirc;ne, de mani&egrave;re &agrave; occuper leur cours
+sup&eacute;rieur, &agrave; enlever aux Lyonnais
+les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, &agrave; conserver
+ses
+communications avec l'arm&eacute;e des Alpes, et &agrave; couper celles
+des assi&eacute;g&eacute;s avec
+la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le
+Forez
+aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvi&egrave;res;
+mais sa
+situation le voulait ainsi. L'essentiel &eacute;tait d'occuper les deux
+cours
+d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Pi&eacute;mont.
+Dubois-Cranc&eacute;
+attendait, pour compl&eacute;ter le blocus, les nouvelles forces qui
+lui avaient
+&eacute;t&eacute; promises et le mat&eacute;riel de si&eacute;ge qu'il
+&eacute;tait oblig&eacute; de tirer de nos
+places des Alpes. Le transport de ce mat&eacute;riel exigeait l'emploi
+de cinq
+mille chevaux.</p>
+<p>Le 8 ao&ucirc;t, il somma la ville; il imposa pour conditions le
+d&eacute;sarmement
+absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
+maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une
+municipalit&eacute;
+provisoire. Mais dans ce moment, les &eacute;migr&eacute;s
+cach&eacute;s dans la commission et
+l'&eacute;tat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les
+effrayant du
+retour de la municipalit&eacute; montagnarde, et en leur disant que
+soixante mille
+Pi&eacute;montais allaient d&eacute;boucher sur leur ville. Un
+engagement, qui eut lieu
+entre deux postes avanc&eacute;s, et qui fut termin&eacute; &agrave;
+l'avantage des Lyonnais,
+les exalta au plus haut point, et d&eacute;cida leur r&eacute;sistance
+et leurs malheurs.
+Dubois-Cranc&eacute; commen&ccedil;a le feu du c&ocirc;t&eacute; de la
+Croix-Rousse, entre les deux
+fleuves, o&ugrave; il avait pris position, et d&egrave;s le premier
+jour son artillerie
+exer&ccedil;a de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes
+villes
+manufacturi&egrave;res &eacute;tait r&eacute;duite aux horreurs du
+bombardement, et nous avions
+&agrave; ex&eacute;cuter ce bombardement en pr&eacute;sence des
+Pi&eacute;montais, qui allaient
+descendre des Alpes.</p>
+<p>Pendant ce temps, Carteaux avait march&eacute; sur Marseille, et
+avait franchi la
+Durance dans le mois d'ao&ucirc;t. Les Marseillais s'&eacute;taient
+retir&eacute;s d'Aix sur
+leur ville, et avaient form&eacute; le projet de d&eacute;fendre les
+gorges de Sept&egrave;mes,
+&agrave; travers lesquelles passe la route d'Aix &agrave; Marseille. Le
+24, le g&eacute;n&eacute;ral
+Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut
+assez
+vif, mais une section, qui avait toujours &eacute;t&eacute; en
+opposition avec les
+autres, passa du c&ocirc;t&eacute; des r&eacute;publicains, et
+d&eacute;cida le combat en leur faveur.
+Les gorges furent emport&eacute;es, et, le 25, Carteaux entra dans
+Marseille avec
+sa petite arm&eacute;e.</p>
+<p>Cet &eacute;v&eacute;nement en d&eacute;cida un autre, le plus
+funeste qui e&ucirc;t encore afflig&eacute; la
+r&eacute;publique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru
+anim&eacute;e du plus
+violent r&eacute;publicanisme, tant que la municipalit&eacute; y avait
+&eacute;t&eacute; maintenue,
+avait chang&eacute; d'esprit sous la nouvelle autorit&eacute; des
+sections, et allait
+bient&ocirc;t changer de domination. Les jacobins, r&eacute;unis
+&agrave; la municipalit&eacute;,
+&eacute;taient d&eacute;cha&icirc;n&eacute;s contre les officiers
+aristocrates de la marine; ils ne
+cessaient de se plaindre de la lenteur des r&eacute;parations faites
+&agrave; l'escadre,
+de son immobilit&eacute; dans le port, et ils demandaient &agrave;
+grands cris la
+punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais
+r&eacute;sultat de
+l'exp&eacute;dition de Sardaigne. Les r&eacute;publicains
+mod&eacute;r&eacute;s r&eacute;pondaient l&agrave; comme
+partout, que les vieux officiers &eacute;taient seuls capables de
+commander les
+escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se r&eacute;parer plus
+promptement,
+que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise
+r&eacute;unies
+serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
+punition n'&eacute;taient point des tra&icirc;tres, mais des guerriers
+malheureux. Les
+mod&eacute;r&eacute;s l'emport&egrave;rent dans les sections.
+Aussit&ocirc;t une foule d'agens
+secrets, intrigant pour le compte des &eacute;migr&eacute;s et des
+Anglais,
+s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin
+qu'ils
+ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood,
+et
+s'&eacute;taient assur&eacute;s que les escadres coalis&eacute;es
+seraient, dans les parages
+voisins, pr&ecirc;tes &agrave; se pr&eacute;senter au premier signal.
+D'abord, &agrave; l'exemple des
+Lyonnais, ils firent juger et mettre &agrave; mort le pr&eacute;sident
+du club jacobin,
+nomm&eacute; S&eacute;vestre. Ensuite ils r&eacute;tablirent le culte
+des pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires;
+ils firent d&eacute;terrer et porter en triomphe les ossemens de
+quelques
+malheureux qui avaient p&eacute;ri dans les troubles pour la cause
+royaliste. Le
+comit&eacute; de salut public ayant ordonn&eacute; &agrave; l'escadre
+d'arr&ecirc;ter les vaisseaux
+destin&eacute;s &agrave; Marseille, afin de r&eacute;duire cette ville,
+ils ne permirent pas
+l'ex&eacute;cution de cet ordre, et s'en firent un m&eacute;rite
+aupr&egrave;s des sections de
+Marseille. Ensuite ils commenc&egrave;rent &agrave; parler des dangers
+auxquels on &eacute;tait
+expos&eacute; en r&eacute;sistant &agrave; la convention, de la
+n&eacute;cessit&eacute; de s'assurer un
+secours contre ses fureurs, et de la possibilit&eacute; d'obtenir celui
+des
+Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine
+&eacute;tait, &agrave; ce
+qu'il para&icirc;t, le principal instrument de la conspiration; il
+accaparait
+l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans
+le
+d&eacute;partement de l'H&eacute;rault, &eacute;crivait &agrave;
+G&egrave;nes pour faire retenir les
+subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On
+avait
+chang&eacute; les &eacute;tats-majors; on avait tir&eacute; de prison
+un officier de marine
+compromis dans l'exp&eacute;dition de Sardaigne, pour lui donner le
+commandement
+de la place; on avait mis &agrave; la t&ecirc;te de la garde nationale
+un ancien
+garde-du-corps, et confi&eacute; les forts &agrave; des
+&eacute;migr&eacute;s rentr&eacute;s; on s'&eacute;tait
+assur&eacute; enfin de l'amiral Trogoff, &eacute;tranger que la France
+avait combl&eacute; de
+faveurs. On ouvrit une n&eacute;gociation avec l'amiral Hood, sous
+pr&eacute;texte d'un
+&eacute;change de prisonniers, et, au moment o&ugrave; Carteaux venait
+d'entrer dans
+Marseille, o&ugrave; la terreur &eacute;tait au comble dans Toulon, et
+o&ugrave; huit ou dix
+mille Proven&ccedil;aux, les plus contre-r&eacute;volutionnaires de la
+contr&eacute;e, venaient
+s'y r&eacute;fugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition
+de recevoir
+les Anglais, qui prendraient la place en d&eacute;p&ocirc;t au nom de
+Louis XVII. La
+marine, indign&eacute;e, envoya une d&eacute;putation aux sections pour
+s'opposer &agrave;
+l'infamie qui se pr&eacute;parait. Mais les
+contre-r&eacute;volutionnaires toulonnais et
+marseillais, plus audacieux que jamais, repouss&egrave;rent les
+r&eacute;clamations de la
+marine, et firent accepter la proposition le 29 ao&ucirc;t.
+Aussit&ocirc;t on donna le
+signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant &agrave; la t&ecirc;te
+de ceux qui
+voulaient livrer le port, appela &agrave; lui l'escadre en arborant le
+drapeau
+blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, d&eacute;clarant Trogoff un
+tra&icirc;tre,
+hissa &agrave; son bord le pavillon de commandement, et voulut
+r&eacute;unir la marine
+fid&egrave;le. Mais, dans ce moment, les tra&icirc;tres,
+d&eacute;j&agrave; en possession des forts,
+menac&egrave;rent de br&ucirc;ler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il
+fut alors oblig&eacute;
+de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
+entra&icirc;n&eacute;s, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux.
+L'amiral Hood, qui
+avait long-temps h&eacute;sit&eacute;, parut enfin, et, sous
+pr&eacute;texte de prendre le port
+de Toulon en d&eacute;p&ocirc;t pour le compte de Louis XVII, le
+re&ccedil;ut pour l'incendier
+et le d&eacute;truire.</p>
+<p>Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'&eacute;tait
+op&eacute;r&eacute; aux Pyr&eacute;n&eacute;es; dans
+l'Ouest, on se pr&eacute;parait &agrave; ex&eacute;cuter les mesures
+d&eacute;cr&eacute;t&eacute;es par la
+convention.</p>
+<p>Nous avons laiss&eacute; toutes les colonnes de la
+Haute-Vend&eacute;e se r&eacute;organisant &agrave;
+Angers, &agrave; Saumur et &agrave; Niort. Les Vend&eacute;ens
+s'&eacute;taient, dans cet intervalle,
+empar&eacute;s des ponts de C&eacute;, et, dans la crainte qu'ils
+inspir&egrave;rent, on mit
+Saumur en &eacute;tat de si&eacute;ge. La colonne de Lu&ccedil;on et
+des Sables &eacute;tait seule
+capable d'agir offensivement. Elle &eacute;tait command&eacute;e par le
+nomm&eacute; Tuncq, l'un
+des g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;put&eacute;s appartenir &agrave;
+l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
+demandait la destitution au minist&egrave;re. Aupr&egrave;s de lui se
+trouvaient les deux
+repr&eacute;sentans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay,
+anim&eacute;s des m&ecirc;mes
+dispositions et oppos&eacute;s &agrave; Ronsin et &agrave; Rossignol.
+Goupilleau surtout, n&eacute;
+dans le pays, &eacute;tait port&eacute;, par ses relations de famille
+et d'amiti&eacute;, &agrave;
+m&eacute;nager les habitans, et &agrave; leur &eacute;pargner les
+rigueurs que Ronsin et les
+siens auraient voulu exercer.</p>
+<p>Les Vend&eacute;ens, que la colonne de Lu&ccedil;on
+inqui&eacute;tait, r&eacute;solurent de diriger
+contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout
+donner
+des secours &agrave; la division de M. de Ro&iuml;rand, qui,
+plac&eacute; devant Lu&ccedil;on, et
+isol&eacute;e entre les deux grandes arm&eacute;es de la Haute et de la
+Basse-Vend&eacute;e,
+agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'&ecirc;tre
+appuy&eacute;e. Dans
+les premiers jours d'ao&ucirc;t, en effet, ils port&egrave;rent
+quelques rassemblemens
+du c&ocirc;t&eacute; de Lu&ccedil;on, et furent compl&egrave;tement
+repouss&eacute;s par le g&eacute;n&eacute;ral Tuncq.
+Alors ils r&eacute;solurent de tenter un effort plus d&eacute;cisif.
+MM. d'Elb&eacute;e, de
+Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se r&eacute;unirent avec
+quarante mille
+hommes, et, le 14 ao&ucirc;t, se pr&eacute;sent&egrave;rent de nouveau
+aux environs de Lu&ccedil;on.
+Tuncq n'en avait gu&egrave;re que six mille. M. de Lescure, se fiant
+sur la
+sup&eacute;riorit&eacute; du nombre, donna le funeste conseil
+d'attaquer en plaine
+l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine. MM. de Lescure et Charette prirent
+le commandement de
+la gauche, M. d'Elb&eacute;e celui du centre, M. de La Rochejaquelein
+celui de la
+droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur
+&agrave; la
+droite; mais au centre, les soldats, oblig&eacute;s de lutter en plaine
+contre des
+troupes r&eacute;guli&egrave;res, montr&egrave;rent de
+l'h&eacute;sitation: M. de La Rochejaquelein,
+&eacute;gar&eacute; dans sa route, n'arriva pas &agrave; temps vers la
+gauche. Alors le g&eacute;n&eacute;ral
+Tuncq, faisant agir &agrave; propos son artillerie l&eacute;g&egrave;re
+sur le centre &eacute;branl&eacute;, y
+r&eacute;pandit le d&eacute;sordre, et en peu d'instans mit en fuite
+tous les Vend&eacute;ens au
+nombre de quarante mille. Aucun &eacute;v&eacute;nement n'avait
+&eacute;t&eacute; plus funeste pour ces
+derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentr&egrave;rent
+dans le pays,
+frapp&eacute;s de consternation.</p>
+<p>Dans ce m&ecirc;me moment arrivait la destitution du
+g&eacute;n&eacute;ral Tuncq, demand&eacute;e par
+Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indign&eacute;s, le maintinrent dans son
+commandement, &eacute;crivirent &agrave; la convention pour faire
+r&eacute;voquer la d&eacute;cision du
+ministre, et adress&egrave;rent de nouvelles plaintes contr&eacute; le
+parti
+d&eacute;sorganisateur de Saumur, qui r&eacute;pandait, disaient-ils,
+la confusion, et
+voulait remplacer tous les g&eacute;n&eacute;raux instruits par
+d'ignorans d&eacute;magogues.
+Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de
+son
+commandement, arriva &agrave; Lu&ccedil;on. Son entrevue avec Tuncq,
+Goupilleau et
+Bourdon, ne fut qu'un &eacute;change de reproches; malgr&eacute; deux
+victoires, il fut
+m&eacute;content de ce que l'on avait livr&eacute; des combats contre
+sa volont&eacute;: car il
+pensait, du reste avec raison, qu'il fallait &eacute;viter tout
+engagement avant
+la r&eacute;organisation g&eacute;n&eacute;rale des diff&eacute;rentes
+arm&eacute;es. On se s&eacute;para, et
+imm&eacute;diatement apr&egrave;s, Bourdon et Goupilleau, apprenant
+quelques actes de
+rigueur exerc&eacute;s par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse
+de prendre
+un arr&ecirc;t&eacute; pour le destituer. Aussit&ocirc;t, les
+repr&eacute;sentans qui &eacute;taient &agrave;
+Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, cass&egrave;rent
+l'arr&ecirc;t&eacute; de
+Goupilleau et Bourdon, et r&eacute;int&eacute;gr&egrave;rent Rossignol.
+L'affaire fut port&eacute;e
+devant la convention: Rossignol, confirm&eacute; de nouveau, l'emporta
+sur ses
+adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappel&eacute;s, et Tuncq
+suspendu.</p>
+<p>Telle &eacute;tait la situation des choses, lorsque la garnison de
+Mayence arriva
+dans la Vend&eacute;e. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait,
+et de quel
+c&ocirc;t&eacute; on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle
+attach&eacute;e &agrave; l'arm&eacute;e de
+la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou &agrave;
+l'arm&eacute;e de Brest et
+confi&eacute;e &agrave; Canclaux? Telle &eacute;tait la question.
+Chacun voulait la poss&eacute;der,
+parce qu'elle devait d&eacute;cider le succ&egrave;s partout o&ugrave;
+elle agirait. On &eacute;tait
+d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultan&eacute;es, qui,
+dirig&eacute;es de
+tous les points de la circonf&eacute;rence, viendraient aboutir au
+centre. Mais,
+comme la colonne qui poss&eacute;derait les Mayen&ccedil;ais devait
+prendre une offensive
+plus d&eacute;cisive, et refouler les Vend&eacute;ens sur les autres
+colonnes, il
+s'agissait de savoir sur quel point il &eacute;tait le plus utile de
+rejeter
+l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti
+&agrave;
+prendre &eacute;tait de faire marcher les Mayen&ccedil;ais par Saumur,
+pour rejeter les
+Vend&eacute;ens sur la mer et sur la Basse Loire, o&ugrave; on les
+d&eacute;truirait
+enti&egrave;rement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles,
+avaient
+besoin de l'appui des Mayen&ccedil;ais pour agir; que, r&eacute;duites
+&agrave; elles-m&ecirc;mes,
+elles seraient dans l'impossibilit&eacute; de s'avancer en campagne
+pour donner la
+main aux autres colonnes de Niort et de Lu&ccedil;on; qu'elles ne
+pourraient m&ecirc;me
+pas arr&ecirc;ter les Vend&eacute;ens refoul&eacute;s, ni les
+emp&ecirc;cher de se r&eacute;pandre dans
+l'int&eacute;rieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayen&ccedil;ais
+par Saumur, on ne
+perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils &eacute;taient
+oblig&eacute;s de
+faire un circuit consid&eacute;rable, et de perdre dix ou quinze jours.
+Canclaux
+&eacute;tait frapp&eacute; au contraire du danger de laisser la mer
+ouverte aux
+Vend&eacute;ens. Une escadre anglaise venait d'&ecirc;tre
+signal&eacute;e dans les parages de
+l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas
+&agrave;
+une descente dans le Marais. C'&eacute;tait alors la pens&eacute;e
+g&eacute;n&eacute;rale, et,
+quoiqu'elle f&ucirc;t erron&eacute;e, elle occupait tous les esprits.
+Cependant les
+Anglais venaient &agrave; peine d'envoyer un &eacute;missaire dans la
+Vend&eacute;e. Il &eacute;tait
+arriv&eacute; d&eacute;guis&eacute;, et demandait le nom des chefs,
+leurs forces, leurs
+intentions et leur but pr&eacute;cis: tant on ignorait en Europe les
+&eacute;v&eacute;nemens
+int&eacute;rieurs de la France! Les Vend&eacute;ens avaient
+r&eacute;pondu par une demande
+d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
+hommes sur le point o&ugrave; l'on voudrait op&eacute;rer un
+d&eacute;barquement. Tout projet de
+ce genre &eacute;tait donc encore bien &eacute;loign&eacute;; mais de
+toutes parts on le croyait
+pr&ecirc;t &agrave; se r&eacute;aliser. Il fallait donc, disait
+Canclaux, faire agir les
+Mayen&ccedil;ais par Nantes, couper ainsi les Vend&eacute;ens de la
+mer, et les refouler
+vers le haut pays. Se r&eacute;pandraient-ils dans l'int&eacute;rieur,
+ajoutait Canclaux,
+ils seraient bient&ocirc;t d&eacute;truits, et quant au temps perdu, ce
+n'&eacute;tait pas une
+consid&eacute;ration &agrave; faire valoir: car l'arm&eacute;e de
+Saumur &eacute;tait dans un &eacute;tat &agrave; ne
+pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, m&ecirc;me avec les
+Mayen&ccedil;ais. Une
+raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'arm&eacute;e de Mayence,
+d&eacute;j&agrave; faite au
+m&eacute;tier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du
+m&eacute;tier, et
+pr&eacute;f&eacute;rait Canclaux, g&eacute;n&eacute;ral
+exp&eacute;riment&eacute;, &agrave; Rossignol, g&eacute;n&eacute;ral
+ignorant, et
+l'arm&eacute;e de Brest, signal&eacute;e par des faits glorieux,
+&agrave; celle de Saumur,
+connue seulement par des d&eacute;faites. Les repr&eacute;sentans,
+attach&eacute;s au parti de
+la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de
+compromettre
+l'arm&eacute;e de Mayence, en la pla&ccedil;ant au milieu des soldats
+jacobins et
+d&eacute;sordonn&eacute;s de Saumur.</p>
+<p>Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
+repr&eacute;sentans, se rendit &agrave; Paris, et obtint un
+arr&ecirc;t&eacute; du comit&eacute; de salut
+public en faveur de Canclaux. Ronsin fit r&eacute;voquer
+l'arr&ecirc;t&eacute;, et il fut
+convenu alors qu'un conseil de guerre tenu &agrave; Saumur
+d&eacute;ciderait de l'emploi
+des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup
+de
+repr&eacute;sentans et de g&eacute;n&eacute;raux. Les avis se
+trouv&egrave;rent partag&eacute;s. Rossignol,
+qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit &agrave;
+Canclaux de
+lui r&eacute;signer le commandement, s'il voulait laisser agir les
+Mayen&ccedil;ais par
+Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayen&ccedil;ais
+furent
+attach&eacute;s &agrave; l'arm&eacute;e de Brest, et la principale
+attaque dut &ecirc;tre dirig&eacute;e de
+la Basse sur la Haute-Vend&eacute;e. Le plan de campagne fut
+sign&eacute;, et on promit
+de partir, &agrave; un jour donn&eacute;, de Saumur, Nantes, les Sables
+et Niort.</p>
+<p>La plus grande humeur r&eacute;gnait dans le parti de Saumur.
+Rossignol avait de
+l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de
+sant&eacute;, et,
+quoique franchement d&eacute;vou&eacute;, il &eacute;tait incapable de
+servir d'une mani&egrave;re
+utile. Il con&ccedil;ut, de la d&eacute;cision adopt&eacute;e, moins de
+ressentiment que ses
+partisans eux-m&ecirc;mes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens
+minist&eacute;riels. Ceux-ci &eacute;crivirent sur-le-champ &agrave;
+Paris pour se plaindre du
+mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies r&eacute;pandues
+contre les
+g&eacute;n&eacute;raux sans-culottes, des pr&eacute;ventions qu'on
+avait inspir&eacute;es &agrave; l'arm&eacute;e de
+Mayence, et ils montr&egrave;rent ainsi des dispositions qui ne
+devaient pas faire
+esp&eacute;rer de leur part un grand z&egrave;le &agrave; seconder le
+plan d&eacute;lib&eacute;r&eacute; &agrave; Saumur.
+Ronsin poussa m&ecirc;me la mauvaise volont&eacute; jusqu'&agrave;
+interrompre les
+distributions de vivres faites &agrave; l'arm&eacute;e de Mayence, sous
+pr&eacute;texte que, ce
+corps passant de l'arm&eacute;e de la Rochelle &agrave; celle de Brest,
+c'&eacute;tait aux
+administrateurs de cette derni&egrave;re &agrave; l'approvisionner. Les
+Mayen&ccedil;ais
+partirent aussit&ocirc;t pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses
+pour
+faire ex&eacute;cuter le plan convenu dans les premiers jours de
+septembre.</p>
+<p>Telle avait &eacute;t&eacute; la marche g&eacute;n&eacute;rale des
+choses sur les divers th&eacute;&acirc;tres de la
+guerre, pendant les mois d'ao&ucirc;t et de septembre. Il faut suivre
+maintenant
+les grandes op&eacute;rations qui succ&eacute;d&egrave;rent &agrave;
+ces pr&eacute;paratifs.</p>
+<p>Le duc d'York &eacute;tait arriv&eacute; devant Dunkerque avec
+vingt-un mille Anglais et
+Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le mar&eacute;chal Freytag
+&eacute;tait &agrave;
+Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange &agrave; Menin
+avec quinze
+mille Hollandais. Ces deux derniers corps &eacute;taient plac&eacute;s
+l&agrave; en arm&eacute;e
+d'observation. Le reste des coalis&eacute;s, dispers&eacute;s autour du
+Quesnoy et
+jusqu'&agrave; la Moselle, s'&eacute;levait &agrave; environ cent mille
+hommes. Ainsi cent
+soixante ou cent soixante-dix mille hommes &eacute;taient
+r&eacute;partis sur cette ligne
+immense, occup&eacute;s &agrave; y faire des si&eacute;ges et &agrave;
+y garder tous les passages.
+Carnot, qui commen&ccedil;ait &agrave; diriger les op&eacute;rations
+des Fran&ccedil;ais, avait entrevu
+d&eacute;j&agrave; qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les
+points, mais
+d'employer &agrave; propos une masse sur un point d&eacute;cisif. Il
+avait donc conseill&eacute;
+de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au
+Nord.
+Son conseil avait &eacute;t&eacute; adopt&eacute;, mais il ne put en
+arriver que douze mille en
+Flandre. N&eacute;anmoins, avec ce renfort et les divers camps
+plac&eacute;s &agrave; Gavrelle,
+&agrave; Lille, &agrave; Cassel, les Fran&ccedil;ais auraient pu former
+une masse de soixante
+mille hommes, et, dans l'&eacute;tat de dispersion o&ugrave; se
+trouvait l'ennemi,
+frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que
+jeter
+les yeux sur le th&eacute;&acirc;tre de la guerre. En suivant le rivage
+de la Flandre
+pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces
+deux villes, baign&eacute;es d'un c&ocirc;t&eacute; par l'Oc&eacute;an,
+de l'autre par les vastes
+marais de la Grande-Mo&euml;r, ne peuvent communiquer entre elles que
+par une
+&eacute;troite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui
+se pr&eacute;sente
+la premi&egrave;re en venant du dehors, s'&eacute;tait plac&eacute;,
+pour assi&eacute;ger Dunkerque,
+sur cette langue de terre, entre la Grande-Mo&euml;r et l'Oc&eacute;an.
+Le corps
+d'observation de Freytag ne s'&eacute;tait pas &eacute;tabli &agrave;
+Furnes de mani&egrave;re &agrave;
+prot&eacute;ger les derri&egrave;res de l'arm&eacute;e de si&eacute;ge;
+il &eacute;tait au contraire assez
+loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de
+mani&egrave;re &agrave;
+couper les secours qui pouvaient venir de l'int&eacute;rieur de la
+France. Les
+Hollandais du prince d'Orange, post&eacute;s &agrave; Menin, &agrave;
+trois journ&eacute;es de ce
+point, devenaient tout &agrave; fait inutiles. Une masse de soixante
+mille hommes,
+marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter
+&agrave;
+Furnes derri&egrave;re le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les
+trois corps
+ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince
+d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens
+rapides.
+Mais alors on ne songeait qu'&agrave; se pousser de front, en opposant
+&agrave; chaque
+d&eacute;tachement, un d&eacute;tachement pareil. Cependant le
+comit&eacute; de salut public
+avait &agrave; peu pr&egrave;s con&ccedil;u le plan dont nous parlons.
+Il avait ordonn&eacute; de
+former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un
+moment
+cette pens&eacute;e, mais ne s'y arr&ecirc;ta pas, et songea tout
+simplement &agrave; marcher
+contre Freytag, &agrave; replier ce dernier sur les derri&egrave;res du
+duc d'York, et &agrave;
+t&acirc;cher ensuite d'inqui&eacute;ter le si&eacute;ge.</p>
+<p>Pendant que Houchard h&acirc;tait ses pr&eacute;paratifs, Dunkerque
+faisait une
+vigoureuse r&eacute;sistance. Le g&eacute;n&eacute;ral Souham,
+second&eacute; par le jeune Hoche, qui
+se comporta &agrave; ce si&eacute;ge d'une mani&egrave;re
+h&eacute;ro&iuml;que, avait d&eacute;j&agrave; repouss&eacute;
+plusieurs attaques. L'assi&eacute;geant ne pouvait pas ouvrir
+facilement la
+tranch&eacute;e dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait
+l'eau en
+creusant seulement &agrave; trois pieds. La flottille qui devait
+descendre la
+Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une
+flottille fran&ccedil;aise, sortie de Dunkerque et emboss&eacute;e le
+long du rivage,
+harcelait les assi&eacute;geans enferm&eacute;s sur leur &eacute;troite
+langue de terre,
+manquant d'eau potable et expos&eacute;s &agrave; tous les dangers.
+C'&eacute;tait le cas de se
+h&acirc;ter et de frapper des coups d&eacute;cisifs. On &eacute;tait
+arriv&eacute; aux derniers jours
+d'ao&ucirc;t. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard
+commen&ccedil;a par une
+d&eacute;monstration sur Menin, qui n'aboutit qu'&agrave; un combat
+sanglant et inutile.
+Apr&egrave;s avoir donn&eacute; cette alarme pr&eacute;liminaire, il
+s'avan&ccedil;a, en suivant
+plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le
+s&eacute;parait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se
+placer
+entre le corps d'observation et le corps de si&eacute;ge, il confia
+&agrave; H&eacute;douville
+le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inqui&eacute;ter seulement la
+retraite de
+Freytag sur Furnes, et il alla lui-m&ecirc;me donner de front sur
+Freytag, en
+marchant avec toute son arm&eacute;e par Houtkercke, Hers&eacute;ele et
+Bamb&egrave;ke. Freytag
+avait dispos&eacute; son corps sur une ligne assez &eacute;tendue, et
+il n'en avait
+qu'une partie autour de lui, lorsqu'il re&ccedil;ut le premier choc de
+Houchard.
+Il r&eacute;sista &agrave; Hers&eacute;ele; mais, apr&egrave;s un
+combat assez vif, il fut oblig&eacute; de
+repasser l'Yser, et de se replier sur Bamb&egrave;ke, et successivement
+de Bamb&egrave;ke
+sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-del&agrave; de
+l'Yser, il
+laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se
+trouvait
+jet&eacute;e loin de lui, &agrave; sa droite, et sa propre retraite
+&eacute;tait menac&eacute;e vers
+Rousbrugghe par H&eacute;douville.</p>
+<p>Freytag veut alors, dans la m&ecirc;me journ&eacute;e, se reporter
+en avant, et
+reprendre Rexpoede, afin de rallier &agrave; lui la division Walmoden.
+Il arrive &agrave;
+Rexpoede au moment o&ugrave; les Fran&ccedil;ais y entraient. Un combat
+des plus vifs
+s'engage: Freytag est bless&eacute; et fait prisonnier. Cependant la
+fin du jour
+s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du
+village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait
+avec
+sa division compromise, arrive dans cet instant, et se d&eacute;cide
+&agrave; attaquer
+vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre
+au
+milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est
+d&eacute;livr&eacute;, et l'ennemi
+se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village,
+situ&eacute; contre
+la Grande-Mo&euml;r et sur la route de Furnes, &eacute;tait un des
+points par lesquels
+il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait
+renonc&eacute; &agrave;
+l'id&eacute;e essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de
+si&eacute;ge et le
+corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'&agrave; pousser
+toujours de
+front le mar&eacute;chal Freytag, et &agrave; se ruer contre le village
+de Hondschoote.
+La journ&eacute;e du 7 se passa &agrave; observer les positions de
+l'ennemi, d&eacute;fendues
+par une artillerie tr&egrave;s forte, et, le 8, l'attaque
+d&eacute;cisive fut r&eacute;solue.
+D&egrave;s le matin, l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise se porte sur toute
+la ligne pour attaquer
+de front. La droite, sous les ordres d'H&eacute;douville,
+s'&eacute;tend entre Killem et
+B&eacute;veren; le centre, command&eacute; par Jourdan, marche
+directement de Killem sur
+Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes.
+L'action
+s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et
+d'autre,
+les plus grandes forces sont dirig&eacute;es sur ce m&ecirc;me point.
+Les Fran&ccedil;ais
+reviennent plusieurs fois &agrave; l'attaque des positions, et enfin
+ils s'en
+rendent ma&icirc;tres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les
+retranchemens sont
+emport&eacute;s &agrave; la droite, et l'ennemi prend le parti de se
+retirer sur Furnes
+par les routes de Houthem et de Hoghestade.</p>
+<p>Tandis que ces choses se passaient &agrave; Hondschoote, la garnison
+de Dunkerque
+faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait
+les
+assi&eacute;geans dans le plus grand p&eacute;ril. Le lendemain du
+combat, ceux-ci
+tinrent un conseil de guerre; se sentant menac&eacute;s sur leurs
+derri&egrave;res, et ne
+voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir &agrave;
+bombarder
+la place, ils r&eacute;solurent de lever le si&eacute;ge, et de se
+retirer sur Furnes, o&ugrave;
+venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous r&eacute;unis le 9
+septembre au soir.</p>
+<p>Telles furent ces trois journ&eacute;es, qui eurent pour but et pour
+r&eacute;sultat de
+replier le corps d'observation sur les derri&egrave;res du corps de
+si&eacute;ge, en
+suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom &agrave;
+cette
+op&eacute;ration, et la bataille d'Hondschoote fut
+consid&eacute;r&eacute;e comme le salut de
+Dunkerque. Cette op&eacute;ration, en effet, rompait la longue
+cha&icirc;ne de nos
+revers au Nord, faisait essuyer un &eacute;chec personnel aux Anglais,
+trompait le
+plus cher de leurs voeux, sauvait la r&eacute;publique du malheur qui
+lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+le plus sensible, et donnait un grand encouragement &agrave; la France.</p>
+<p>La victoire d'Hondschoote produisit &agrave; Paris une grande joie,
+inspira plus
+d'ardeur &agrave; toute la jeunesse, et fit esp&eacute;rer que notre
+&eacute;nergie pourrait
+&ecirc;tre heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que
+des succ&egrave;s
+viennent s'y m&ecirc;ler, et rendre au vaincu l'esp&eacute;rance et le
+courage.
+L'alternative ne fait qu'augmenter l'&eacute;nergie et exalter
+l'enthousiasme de
+la r&eacute;sistance.</p>
+<p>Pendant que le duc d'York s'&eacute;tait port&eacute; &agrave;
+Dunkerque, Cobourg avait r&eacute;solu
+l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens
+n&eacute;cessaires &agrave;
+sa d&eacute;fense, et Cobourg la serrait de tr&egrave;s pr&egrave;s. Le
+comit&eacute; de salut public,
+ne n&eacute;gligeant pas plus cette partie de la fronti&egrave;re que
+les autres, avait
+ordonn&eacute; sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies,
+Cambray et
+Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en m&ecirc;me
+temps; l'une
+fut renferm&eacute;e dans Landrecies; l'autre, entour&eacute;e dans la
+pleine d'Avesnes,
+et form&eacute;e en bataillon carr&eacute;, fut rompue apr&egrave;s une
+r&eacute;sistance des plus
+honorables. Enfin le Quesnoy fut oblig&eacute; de capituler le 11
+septembre. Cette
+perte &eacute;tait peu de chose &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la
+d&eacute;livrance de Dunkerque; mais elle
+m&ecirc;lait quelque amertume &agrave; la joie produite par ce dernier
+&eacute;v&eacute;nement.</p>
+<p>Houchard, apr&egrave;s avoir forc&eacute; le duc d'York &agrave; se
+concentrer &agrave; Furnes avec
+Freytag, n'avait plus rien d'heureux &agrave; tenter sur ce point; il
+ne lui
+restait qu'&agrave; se ruer avec des forces &eacute;gales sur des
+soldats mieux aguerris,
+sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font
+hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien
+de
+mieux &agrave; faire qu'&agrave; tomber sur les Hollandais,
+diss&eacute;min&eacute;s en plusieurs
+d&eacute;tachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres.
+Houchard,
+proc&eacute;dant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une
+sortie sur
+Menin, tandis qu'il agirait lui-m&ecirc;me par Ypres. On se disputa
+pendant deux
+jours les postes avanc&eacute;s de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De
+part et
+d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une m&eacute;diocre
+intelligence. Le prince d'Orange, quoique press&eacute; de tous
+c&ocirc;t&eacute;s, et ayant
+perdu ses postes avanc&eacute;s, r&eacute;sista opini&acirc;trement,
+parce qu'il avait appris
+la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des
+secours. Enfin, il fut oblig&eacute;, le 13 septembre, d'&eacute;vacuer
+Menin, apr&egrave;s
+avoir perdu dans ces diff&eacute;rentes journ&eacute;es deux &agrave;
+trois mille hommes, et
+quarante pi&egrave;ces de canon. Quoique notre arm&eacute;e n'e&ucirc;t
+pas tir&eacute; de sa position
+tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du
+comit&eacute; de
+salut public, elle e&ucirc;t agi par masses trop divis&eacute;es,
+cependant elle
+occupait Menin. Le 15, elle &eacute;tait sortie de Menin et marchait
+sur Courtray.
+A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage
+de
+notre c&ocirc;t&eacute;; mais tout &agrave; coup l'apparition d'un
+corps de cavalerie sur les
+ailes r&eacute;pand une alarme qui n'&eacute;tait fond&eacute;e sur
+aucun danger r&eacute;el. Tout
+s'&eacute;branle et fuit jusqu'&agrave; Menin. L&agrave;, cette
+inconcevable d&eacute;route ne s'arr&ecirc;te
+pas; la terreur se communique &agrave; tous les camps, &agrave; tous
+les postes, et
+l'arm&eacute;e en masse vient chercher un refuge sous le canon de
+Lille. Cette
+terreur panique dont l'exemple n'&eacute;tait pas nouveau, qui
+provenait de la
+jeunesse et de l'inexp&eacute;rience de nos troupes, peut-&ecirc;tre
+aussi d'un perfide
+<i>sauve qui peut</i>, nous fit perdre les plus grands avantages, et
+nous ramena
+sous Lille. La nouvelle de cet &eacute;v&eacute;nement, port&eacute;e
+&agrave; Paris, y causa la plus
+funeste impression, y fit perdre &agrave; Houchard les fruits de sa
+victoire,
+souleva contre lui un d&eacute;cha&icirc;nement violent, dont il
+rejaillit quelque chose
+contre le comit&eacute; de salut public lui-m&ecirc;me. Une nouvelle
+suite d'&eacute;checs vint
+aussit&ocirc;t nous rejeter dans la position p&eacute;rilleuse
+d'o&ugrave; nous venions de
+sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.</p>
+<p>Les Prussiens et les Autrichiens, plac&eacute;s sur les deux versans
+des Vosges,
+en face de nos deux arm&eacute;es de la Moselle et du Rhin, venaient
+enfin de
+faire quelques tentatives s&eacute;rieuses. Le vieux Wurmser, plus
+ardent que les
+Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut
+occuper le
+poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet
+un
+corps de quatre mille hommes, qui, passant &agrave; travers d'affreuses
+montagnes,
+parvint &agrave; occuper Bodenthal.</p>
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, les repr&eacute;sentais &agrave;
+l'arm&eacute;e du Rhin, c&eacute;dant &agrave; l'impulsion
+g&eacute;n&eacute;rale, qui d&eacute;terminait partout un redoublement
+d'&eacute;nergie, r&eacute;solurent une
+sortie g&eacute;n&eacute;rale des lignes de Wissembourg pour le 12
+septembre. Les trois
+g&eacute;n&eacute;raux Desaix, Dubois et Michaud, lanc&eacute;s
+&agrave; la fois contre les
+Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramen&eacute;s dans
+les lignes.
+Les tentatives dirig&eacute;es surtout contre le corps autrichien
+jet&eacute; &agrave;
+Bodenthal, furent compl&egrave;tement repouss&eacute;es. Cependant on
+pr&eacute;para une
+nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le g&eacute;n&eacute;ral
+Ferrette marcherait sur
+Bodenthal, l'arm&eacute;e de la Moselle, agissant sur l'autre versant,
+devait
+attaquer Pirmasens, qui correspond &agrave; Bodenthal, et o&ugrave;
+Brunswick se trouvait
+post&eacute; avec une partie de l'arm&eacute;e prussienne. L'attaque du
+g&eacute;n&eacute;ral Ferrette
+r&eacute;ussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des
+Autrichiens avec une h&eacute;ro&iuml;que
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, s'en empar&egrave;rent, et
+recouvr&egrave;rent
+l'important d&eacute;fil&eacute; de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de
+m&ecirc;me sur le
+versant oppos&eacute;. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui
+fermait
+les d&eacute;fil&eacute;s; il poss&eacute;dait des forces
+consid&eacute;rables, et se trouvait dans des
+positions excellentes. Pendant que l'arm&eacute;e de la Moselle faisait
+face sur
+la Sarre au reste de l'arm&eacute;e prussienne, douze mille hommes
+furent jet&eacute;s de
+Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Fran&ccedil;ais &eacute;tait
+d'enlever
+Pirmasens par une surprise; mais, aper&ccedil;us et mitraill&eacute;s
+d&egrave;s leur premi&egrave;re
+approche, il ne leur restait plus qu'&agrave; se retirer. C'est ce que
+voulait le
+g&eacute;n&eacute;ral; mais les repr&eacute;sentans s'y
+oppos&egrave;rent, et ils ordonn&egrave;rent l'attaque
+sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient &agrave; la
+hauteur sur
+laquelle est situ&eacute; Pirmasens. D&eacute;j&agrave; nos soldats,
+gr&acirc;ce &agrave; leur bravoure,
+s'&eacute;taient fort avanc&eacute;s; la colonne de droite &eacute;tait
+m&ecirc;me pr&ecirc;te &agrave; franchir le
+ravin dans lequel elle marchait, et &agrave; tourner Pirmasens,
+lorsqu'un double
+feu, dirig&eacute; sur les deux flancs, vient l'accabler
+inopin&eacute;ment. Nos soldats
+r&eacute;sistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin
+ramen&eacute;s le long
+du ravin o&ugrave; ils s'&eacute;taient engag&eacute;s. Les autres
+colonnes sont repli&eacute;es de
+m&ecirc;me, et toutes fuient le long des vall&eacute;es, dans le plus
+grand d&eacute;sordre.
+L'arm&eacute;e fut oblig&eacute;e de se reporter au poste d'o&ugrave;
+elle &eacute;tait partie. Tr&egrave;s
+heureusement, les Prussiens ne song&egrave;rent pas &agrave; la
+poursuivre, et ne firent
+pas m&ecirc;me occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitt&eacute;
+pour marcher sur
+Pirmasens. Nous perd&icirc;mes &agrave; cette affaire vingt-deux
+pi&egrave;ces de canon, et
+quatre mille hommes tu&eacute;s, bless&eacute;s ou prisonniers. Cet
+&eacute;chec du 14 septembre
+pouvait avoir une grande importance. Les coalis&eacute;s,
+ranim&eacute;s par le succ&egrave;s,
+songeaient &agrave; user de toutes leurs forces; ils se disposaient
+&agrave; marcher sur
+la Sarre et la Lauter, et &agrave; nous enlever ainsi les lignes de
+Wissembourg.</p>
+<p>Le si&eacute;ge de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les
+Pi&eacute;montais, en d&eacute;bouchant
+par les Hautes-Alpes, dans les vall&eacute;es de la Savoie, avaient
+fait
+diversion, et oblig&eacute; Dubois-Cranc&eacute; et Kellermann &agrave;
+diviser leurs forces.
+Kellermann s'&eacute;tait port&eacute; en Savoie. Dubois-Cranc&eacute;,
+rest&eacute; devant Lyon avec
+des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu
+sur
+cette malheureuse cit&eacute;, qui, r&eacute;solue &agrave; tout
+souffrir, ne pouvait plus &ecirc;tre
+r&eacute;duite par les d&eacute;sastres du blocus et du bombardement,
+mais seulement par
+une attaque de vive force.</p>
+<p>Aux Pyr&eacute;n&eacute;es, nous venions d'&eacute;prouver un
+sanglant &eacute;chec. Nos troupes
+&eacute;taient rest&eacute;es depuis les dernier
+&eacute;v&eacute;nemens aux environs de Perpignan; les
+Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris,
+et
+command&eacute;s par un g&eacute;n&eacute;ral habile, ils
+&eacute;taient pleins d'ardeur et
+d'esp&eacute;rance. Nous avons d&eacute;j&agrave; d&eacute;crit le
+th&eacute;&acirc;tre de la guerre. Les deux
+vall&eacute;es presque parall&egrave;les du Tech et de la Tet partent
+de la grande cha&icirc;ne
+et d&eacute;bouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces
+vall&eacute;es.
+Ricardos avait franchi la premi&egrave;re ligne du Tech, puisqu'il se
+trouvait au
+Mas-d'Eu, et il avait r&eacute;solu de passer la Tet fort au-dessus de
+Perpignan,
+de mani&egrave;re &agrave; tourner cette place, et &agrave; forcer
+notre arm&eacute;e &agrave; l'abandonner.
+Dans ce but, il songea d'abord &agrave; s'emparer de Villefranche.
+Cette petite
+forteresse, plac&eacute;e sur le cours sup&eacute;rieur de la Tet,
+devait assurer son
+aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,
+obtenait des succ&egrave;s en Cerdagne. En cons&eacute;quence, vers les
+premiers jours
+d'ao&ucirc;t, il d&eacute;tacha le g&eacute;n&eacute;ral Crespo avec
+quelques bataillons. Celui-ci
+n'eut qu'&agrave; se pr&eacute;senter devant Villefranche; le
+commandant lui en ouvrit
+l&acirc;chement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre
+Ricardos.
+Pendant ce temps, Dagobert, avec un tr&egrave;s petit corps, parcourut
+toute la
+Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'&agrave; la Seu-d'Urgel, et songea
+m&ecirc;me &agrave; les
+repousser jusqu'&agrave; Campredon. Cependant la faiblesse du
+d&eacute;tachement de
+Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassur&egrave;rent Ricardos
+contre les
+succ&egrave;s des Fran&ccedil;ais sur son aile gauche. Ricardos
+persista donc dans son
+offensive. Le 31 ao&ucirc;t, il fit menacer notre camp sous Perpignan,
+passa la
+Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui
+vint
+se replier &agrave; Salces, &agrave; quelques lieues en arri&egrave;re
+de Perpignan, et tout
+pr&egrave;s de la mer. Dans cette position, les Fran&ccedil;ais, les
+uns enferm&eacute;s dans
+Perpignan, les autres accul&eacute;s sur Salces, ayant la mer &agrave;
+dos, se trouvaient
+dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai,
+remportait
+de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour
+alarmer Ricardos. Les repr&eacute;sentans Fabre et Cassaigne,
+retir&eacute;s avec
+l'arm&eacute;e &agrave; Salces, r&eacute;solurent d'appeler Dagobert en
+remplacement de
+Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant
+l'arriv&eacute;e du nouveau g&eacute;n&eacute;ral, ils
+projet&egrave;rent un mouvement combin&eacute; entre
+Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation p&eacute;rilleuse.
+Ils
+ordonn&egrave;rent &agrave; une colonne de s'avancer de Perpignan, et
+d'attaquer les
+Espagnols par derri&egrave;re, tandis qu'eux-m&ecirc;mes, quittant
+leurs positions, les
+attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le
+g&eacute;n&eacute;ral Davoust sort
+de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que P&eacute;rignon
+se dirige
+de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux
+c&ocirc;t&eacute;s
+sur le camp ennemi; les Espagnols, press&eacute;s de toutes parts, sont
+oblig&eacute;s de
+fuir derri&egrave;re la Tet, en abandonnant vingt-six pi&egrave;ces de
+canon. Ils
+viennent aussit&ocirc;t se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'o&ugrave;
+ils &eacute;taient partis
+pour ex&eacute;cuter cette offensive hardie, mais malheureuse.</p>
+<p>Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier,
+&acirc;g&eacute; de soixante-quinze
+ans, r&eacute;unissant la fougue d'un jeune homme &agrave; la prudence
+consomm&eacute;e d'un
+vieux g&eacute;n&eacute;ral, se h&acirc;ta de signaler son
+arriv&eacute;e par une tentative sur le
+camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une,
+partant
+de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait
+tourner
+les Espagnols; la seconde, agissant au centre, &eacute;tait
+charg&eacute;e de les
+attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisi&egrave;me,
+op&eacute;rant vers la
+gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette
+derni&egrave;re, command&eacute;e par Davoust, attaqua &agrave; peine,
+et s'enfuit en d&eacute;sordre.
+Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux
+autres
+colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le
+danger
+&eacute;tait &agrave; droite, y porta ses plus grandes forces, et
+parvint &agrave; repousser les
+Fran&ccedil;ais. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa
+pr&eacute;sence, emporta
+les retranchemens qui &eacute;taient devant lui, et allait m&ecirc;me
+d&eacute;cider de la
+victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses
+&agrave; la
+gauche et &agrave; la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces
+r&eacute;unies.
+Cependant le brave Dagobert r&eacute;sistait encore, lorsqu'un
+bataillon met bas
+les armes, en criant: <i>Vive le roi!</i> Dagobert indign&eacute;
+dirige deux pi&egrave;ces
+sur les tra&icirc;tres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour
+de lui un
+petit nombre de braves rest&eacute;s fid&egrave;les, et se retire avec
+quelques cents
+hommes, sans que l'ennemi, intimid&eacute; par sa fi&egrave;re
+contenance, ose le
+poursuivre.</p>
+<p>Certainement ce brave g&eacute;n&eacute;ral n'avait
+m&eacute;rit&eacute; que des lauriers par sa
+fermet&eacute; au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche
+e&ucirc;t mieux
+agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas
+d&eacute;band&eacute;s, ses
+dispositions auraient &eacute;t&eacute; suivies d'un plein
+succ&egrave;s. N&eacute;anmoins, la d&eacute;fiance
+ombrageuse des repr&eacute;sentans lui imputa ce d&eacute;sastre.
+Bless&eacute; de cette
+injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la
+Cerdagne.
+Notre arm&eacute;e se trouva donc encore refoul&eacute;e sur Perpignan,
+et expos&eacute;e &agrave;
+perdre l'importante ligne de la Tet.</p>
+<p>Le plan de campagne du 2 septembre avait &eacute;t&eacute; mis
+&agrave; ex&eacute;cution dans la
+Vend&eacute;e. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par
+Nantes. Le
+comit&eacute; de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes
+sur les
+projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout &agrave; fait
+l'id&eacute;e de porter les
+principales forces vers les c&ocirc;tes. Rossignol et son parti en
+con&ccedil;urent
+beaucoup d'humeur, et &eacute;crivirent au minist&egrave;re des lettres
+qui ne faisaient
+attendre d'eux qu'une faible coop&eacute;ration aux plans convenus. La
+division de
+Mayence marcha donc sur Nantes, o&ugrave; elle fut re&ccedil;ue avec de
+grandes
+d&eacute;monstrations de joie, et au milieu des f&ecirc;tes. Un banquet
+&eacute;tait pr&eacute;par&eacute;,
+et avant de s'y rendre, on pr&eacute;luda au festin par une vive
+escarmouche avec
+les partis ennemis r&eacute;pandus sur les bords de la Loire. Si la
+colonne de
+Nantes &eacute;tait joyeuse d'&ecirc;tre r&eacute;unie &agrave; la
+c&eacute;l&egrave;bre arm&eacute;e de Mayence, celle-ci
+n'&eacute;tait pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux,
+et avec sa
+division d&eacute;j&agrave; signal&eacute;e par la d&eacute;fense de
+Nantes et par une foule de faits
+honorables. D'apr&egrave;s le plan concert&eacute;, des colonnes
+partant de tous les
+points du th&eacute;&acirc;tre de la guerre devaient se r&eacute;unir
+au centre et y &eacute;craser
+l'ennemi. Canclaux, g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e de Brest,
+partant de Nantes, devait
+descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de
+Grand-Lieu, balayer la Vend&eacute;e inf&eacute;rieure, remonter
+ensuite vers Machecoul,
+et se trouver &agrave; L&eacute;ger le 11 ou le 12. Son arriv&eacute;e
+sur ce dernier point
+&eacute;tait le signal du d&eacute;part pour les colonnes de
+l'arm&eacute;e de La Rochelle,
+charg&eacute;es d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se
+souvient que
+l'arm&eacute;e de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol,
+g&eacute;n&eacute;ral en chef, se
+composait de plusieurs divisions: celle des Sables &eacute;tait
+command&eacute;e par
+Mieszkousky, celle de Lu&ccedil;on par Beffroy, celle de Niort par
+Chalbos, celle
+de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant
+o&ugrave; Canclaux
+arriverait &agrave; L&eacute;ger, la colonne des Sables avait ordre de
+se mettre en
+mouvement, de se trouver le 13 &agrave; Saint-Fulgent, le 14 aux
+Herbiers, et le
+16 enfin, d'&ecirc;tre avec Canclaux &agrave; Mortagne. Les colonnes de
+Lu&ccedil;on, de Niort,
+devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et
+avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et
+d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux
+environs de
+Vihiers et Chemill&eacute;. Ainsi, d'apr&egrave;s ce plan, tout le pays
+devait &ecirc;tre
+parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient &ecirc;tre
+enferm&eacute;s par les
+colonnes r&eacute;publicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton,
+Vihiers et
+Chemill&eacute;. Leur destruction devenait alors in&eacute;vitable.</p>
+<p>On a d&eacute;j&agrave; vu que, deux fois repouss&eacute;s de
+Lu&ccedil;on avec un dommage
+consid&eacute;rable, les Vend&eacute;ens avaient fort &agrave; coeur de
+prendre une revanche.
+Ils se r&eacute;unirent en force avant que les r&eacute;publicains
+eussent ex&eacute;cut&eacute; leurs
+projets; et tandis que Charette assi&eacute;geait le camp des
+Naudi&egrave;res du c&ocirc;t&eacute; de
+Nantes, ils attaqu&egrave;rent la division de Lu&ccedil;on, qui
+s'&eacute;tait avanc&eacute;e jusqu'&agrave;
+Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de
+Charette sur les Naudi&egrave;res fut repouss&eacute;e; mais l'attaque
+sur Chantonay,
+impr&eacute;vue et bien dirig&eacute;e, jeta les r&eacute;publicains
+dans le plus grand
+d&eacute;sordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour
+&eacute;viter un
+d&eacute;sastre; mais sa division, apr&egrave;s avoir perdu ses bagages
+et son
+artillerie, se retira p&ecirc;le-m&ecirc;le &agrave; Lu&ccedil;on. Cet
+&eacute;chec pouvait nuire au plan
+projet&eacute;, parce que la d&eacute;sorganisation de l'une des
+colonnes laissait un
+vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les
+repr&eacute;sentans
+firent les efforts les plus actifs pour la r&eacute;organiser, et on
+envoya des
+courriers &agrave; Rossignol, afin de le pr&eacute;venir de
+l'&eacute;v&eacute;nement.</p>
+<p>Tous les Vend&eacute;ens &eacute;taient dans ce moment r&eacute;unis
+aux Herbiers, autour du
+g&eacute;n&eacute;ralissime d'Elb&eacute;e. La division &eacute;tait
+parmi eux comme chez leurs
+adversaires, car le coeur humain est partout le m&ecirc;me, et la
+nature ne
+r&eacute;serve pas le d&eacute;sint&eacute;ressement et les vertus pour
+un parti, en laissant
+exclusivement &agrave; l'autre l'orgueil, l'&eacute;go&iuml;sme et les
+vices. Les chefs
+vend&eacute;ens se jalousaient entre eux comme les chefs
+r&eacute;publicains. Les
+g&eacute;n&eacute;raux avaient peu de consid&eacute;ration pour le
+conseil sup&eacute;rieur, qui
+affectait une esp&egrave;ce de souverainet&eacute;. Poss&eacute;dant la
+force r&eacute;elle, ils
+n'&eacute;taient nullement dispos&eacute;s &agrave; c&eacute;der le
+commandement &agrave; un pouvoir qui ne
+devait qu'&agrave; eux-m&ecirc;mes sa fictive existence. Ils enviaient
+d'ailleurs le
+g&eacute;n&eacute;ralissime d'Elb&eacute;e, et pr&eacute;tendaient que
+Bonchamps e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mieux fait
+pour leur commander &agrave; tous. Charette, de son c&ocirc;t&eacute;,
+voulait rester seul
+ma&icirc;tre de la Basse-Vend&eacute;e. Ils &eacute;taient donc peu
+dispos&eacute;s &agrave; s'entendre, et &agrave;
+concerter un plan en opposition &agrave; celui des r&eacute;publicains.
+Une d&eacute;p&ecirc;che
+intercept&eacute;e venait de leur faire conna&icirc;tre les projets de
+leurs ennemis.
+Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui
+r&eacute;v&eacute;lait des
+pens&eacute;es profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de
+r&eacute;sister
+long-temps aux forces de la r&eacute;publique r&eacute;unies dans la
+Vend&eacute;e; qu'il &eacute;tait
+pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, o&ugrave; l'on
+serait
+&eacute;ternellement enseveli, sans conna&icirc;tre les coalis&eacute;s
+et sans &ecirc;tre connu
+d'eux; en cons&eacute;quence il soutint qu'au lieu de s'exposer
+&agrave; &ecirc;tre d&eacute;truit,
+il valait mieux sortir en colonne serr&eacute;e de la Vend&eacute;e, et
+s'avancer dans la
+Bretagne o&ugrave; l'on &eacute;tait d&eacute;sir&eacute;, et o&ugrave;
+la r&eacute;publique ne s'attendait pas &agrave;
+&ecirc;tre frapp&eacute;e. Il conseilla de marcher jusques aux
+c&ocirc;tes de l'Oc&eacute;an, de
+s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
+prince &eacute;migr&eacute;, de se reporter de l&agrave; sur Paris, et
+de faire ainsi une guerre
+offensive et d&eacute;cisive. Cet avis, qu'on pr&ecirc;te &agrave;
+Bonchamps, ne fut pas suivi
+des Vend&eacute;ens, dont les vues &eacute;taient toujours aussi
+born&eacute;es, et qui avaient
+toujours une aussi grande r&eacute;pugnance &agrave; quitter leur sol.
+Leurs chefs ne
+song&egrave;rent qu'&agrave; se partager le pays en quatre portions,
+pour y r&eacute;gner
+individuellement. Charette eut la Basse-Vend&eacute;e, M. de Bonchamps
+les bords
+de la Loire du c&ocirc;t&eacute; d'Angers, M. de La Rochejaquelein le
+reste du
+Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurg&eacute;e du Poitou. M.
+d'Elb&eacute;e
+conserva son titre inutile de g&eacute;n&eacute;ralissime, et le
+conseil sup&eacute;rieur son
+autorit&eacute; fictive.</p>
+<p>Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des
+Naudi&egrave;res une forte
+r&eacute;serve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour
+prot&eacute;ger Nantes, et
+achemina la colonne de Mayence vers L&eacute;ger. Pendant ce temps
+l'ancienne
+arm&eacute;e de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit
+de la
+Basse-Vend&eacute;e par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se
+rejoindre &agrave; L&eacute;ger
+avec la colonne de Mayence.</p>
+<p>Ces mouvemens, dirig&eacute;s par Canclaux,
+s'ex&eacute;cut&egrave;rent sans obstacles. La
+colonne de Mayence, dont Kl&eacute;ber commandait l'avant-garde, et
+Aubert-Dubayet
+le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle.
+Kl&eacute;ber, &agrave;
+l'avant-garde, aussi loyal qu'h&eacute;ro&iuml;que, faisait camper ses
+troupes hors des
+villages pour emp&ecirc;cher les d&eacute;vastations. &laquo;En
+passant, dit-il, devant le
+beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des
+&eacute;chapp&eacute;es
+de vue aussi agr&eacute;ables que multipli&eacute;es. Sur une prairie
+immense erraient au
+hasard de nombreux troupeaux abandonn&eacute;s &agrave;
+eux-m&ecirc;mes. Je ne pus m'emp&ecirc;cher
+de g&eacute;mir sur le sort de ces infortun&eacute;s habitans, qui,
+&eacute;gar&eacute;s et fanatis&eacute;s
+par leurs pr&ecirc;tres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre
+de choses
+pour courir &agrave; une destruction certaine.&raquo; Kl&eacute;ber fit
+des efforts continuels
+pour prot&eacute;ger le pays contre les soldats, et r&eacute;ussit le
+plus souvent. Une
+commission civile avait &eacute;t&eacute; jointe &agrave;
+l'&eacute;tat-major pour faire ex&eacute;cuter le
+d&eacute;cret du 1er ao&ucirc;t, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en
+transporter la
+population ailleurs. Il &eacute;tait d&eacute;fendu aux soldats de
+mettre le feu; et ce
+n'&eacute;tait que d'apr&egrave;s les ordres des g&eacute;n&eacute;raux
+et de la commission civile,
+que les moyens de destruction devaient &ecirc;tre employ&eacute;s.</p>
+<p>On &eacute;tait arriv&eacute; le 14 &agrave; L&eacute;ger, et la
+colonne de Mayence s'y &eacute;tait r&eacute;unie &agrave;
+celle de Brest, command&eacute;e par Beysser. Pendant ce temps, la
+colonne des
+Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'&eacute;tait avanc&eacute;e
+&agrave; Saint-Fulgent,
+suivant le plan convenu, et donnait d&eacute;j&agrave; la main &agrave;
+l'arm&eacute;e de Canclaux.
+Celle de Lu&ccedil;on, retard&eacute;e un moment par sa d&eacute;faite
+&agrave; Chantonay, &eacute;tait
+demeur&eacute;e en arri&egrave;re; mais, gr&acirc;ce au z&egrave;le des
+repr&eacute;sentans qui lui avaient
+donn&eacute; un nouveau g&eacute;n&eacute;ral, Beffroy, elle
+s'&eacute;tait report&eacute;e en avant. Celle de
+Niort se trouvait &agrave; la Ch&acirc;taigneraie. Ainsi, quoique le
+mouvement g&eacute;n&eacute;ral
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; retard&eacute; d'un jour ou deux sur tous
+les points, et que Canclaux ne
+f&ucirc;t arriv&eacute; que le 14 &agrave; L&eacute;ger, o&ugrave; il
+aurait d&ucirc; se trouver le 12, le retard
+&eacute;tant commun &agrave; toutes les colonnes, l'ensemble n'en
+&eacute;tait pas d&eacute;truit, et
+on pouvait poursuivre l'ex&eacute;cution du plan de campagne. Mais,
+dans cet
+intervalle de temps, la nouvelle de la d&eacute;faite essuy&eacute;e
+par la division de
+Lu&ccedil;on &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; Saumur; Rossignol,
+Ronsin et tout l'&eacute;tat-major
+avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arriv&acirc;t de
+semblables accidens
+aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient
+la
+force, ils d&eacute;cid&egrave;rent de les faire rentrer sur-le-champ
+dans leurs
+premiers postes. Cet ordre &eacute;tait des plus imprudens; cependant
+il n'&eacute;tait
+pas donn&eacute; de mauvaise foi, et dans l'intention de
+d&eacute;couvrir Canclaux et
+d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on
+&eacute;tait
+tr&egrave;s dispos&eacute;, au moindre obstacle, &agrave; le juger
+impossible, et &agrave;
+l'abandonner. C'est l&agrave; sans doute ce qui d&eacute;termina
+l'&eacute;tat-major de Saumur &agrave;
+ordonner le mouvement r&eacute;trograde des colonnes de Niort, de
+Lu&ccedil;on et des
+Sables.</p>
+<p>Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux
+progr&egrave;s; il avait
+attaqu&eacute; Montaigu sur trois points: Kl&eacute;ber, par la route
+de Nantes,
+Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Servi&egrave;re, et Beysser, par
+celle de
+Saint-Fulgent, s'y &eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s &agrave; la
+fois, et en avaient bient&ocirc;t
+d&eacute;log&eacute; l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne
+voyant pas encore
+agir Rossignol, il r&eacute;solut de s'arr&ecirc;ter, et de se borner
+&agrave; des
+reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.</p>
+<p>Canclaux s'&eacute;tablit donc aux environs de Clisson, laissa
+Beysser &agrave; Montaigu,
+et porta Kl&eacute;ber avec l'avant-garde &agrave; Torfou. On
+&eacute;tait l&agrave; le 18. Le
+contre-ordre donn&eacute; de Saumur &eacute;tait arriv&eacute; &agrave;
+la division de Niort, et avait
+&eacute;t&eacute; communiqu&eacute; aux deux autres divisions de
+Lu&ccedil;on et des Sables;
+sur-le-champ elles s'&eacute;taient retir&eacute;es, et avaient
+jet&eacute;, par leur mouvement
+r&eacute;trograde, les Vend&eacute;ens dans l'&eacute;tonnement, et
+Canclaux dans le plus grand
+embarras. Les Vend&eacute;ens &eacute;taient environ cent mille sous
+les armes. Un nombre
+immense d'entre eux se trouvait du c&ocirc;t&eacute; de Vihiers et de
+Chemill&eacute;, en face
+des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus consid&eacute;rable
+encore du
+c&ocirc;t&eacute; de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes
+d'Angers et de
+Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'&eacute;tait
+l'arm&eacute;e de Mayence
+qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui
+les
+exposait &agrave; recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en
+&eacute;tait rien,
+et les Vend&eacute;ens &eacute;taient partout debout en assez grand
+nombre pour occuper
+les r&eacute;publicains sur tous les points. Ce jour m&ecirc;me, loin
+de se jeter sur
+les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elb&eacute;e
+et Lescure
+quittaient la Haute-Vend&eacute;e pour joindre l'arm&eacute;e de
+Mayence.</p>
+<p>Par une singuli&egrave;re complication d'&eacute;v&eacute;nemens,
+Rossignol, en apprenant les
+succ&egrave;s de Canclaux, qui avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;
+jusqu'au centre de la Vend&eacute;e,
+contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint &agrave; ses
+colonnes de
+se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers,
+plac&eacute;es &agrave; sa
+port&eacute;e, agissent les premi&egrave;res, et escarmouchent, l'une
+&agrave; Dou&eacute;, l'autre aux
+ponts de C&eacute;. Les avantages sont balanc&eacute;s. Le 18, celle de
+Saumur, command&eacute;e
+par Santerre, veut s'avancer de Vihiers &agrave; un petit village
+nomm&eacute; Coron.
+Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
+dispositions, accumul&eacute;es confus&eacute;ment dans les rues de ce
+village qui &eacute;tait
+domin&eacute;. Santerre veut r&eacute;parer cette faute et faire
+reculer les troupes pour
+les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence
+de
+Rossignol, s'attribuait une autorit&eacute; sup&eacute;rieure, reproche
+&agrave; Santerre
+d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les
+Vend&eacute;ens fondent
+sur les r&eacute;publicains, un horrible d&eacute;sordre se communique
+&agrave; toute la
+division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent
+lev&eacute; avec
+le tocsin; ceux-ci se d&eacute;bandent; tout est entra&icirc;n&eacute;
+et fuit confus&eacute;ment, de
+Coron &agrave; Vihiers, &agrave; Dou&eacute; et &agrave; Saumur. Le
+lendemain 19, les Vend&eacute;ens marchent
+contre la division d'Angers, command&eacute;e par Duhoux. Aussi heureux
+que la
+veille, ils repoussent les r&eacute;publicains jusqu'au-del&agrave;
+d'&Eacute;rign&eacute;, et
+s'emparent de nouveau des ponts de C&eacute;.</p>
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; de Canclaux, on se bat avec la m&ecirc;me
+activit&eacute;. Le m&ecirc;me jour, vingt
+mille Vend&eacute;ens, plac&eacute;s aux environs de Torfou, fondent
+sur l'avant-garde de
+Kl&eacute;ber, compos&eacute;e tout au plus de deux mille hommes.
+Kl&eacute;ber se place au
+milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans.
+Le
+terrain sur lequel il se bat est un chemin domin&eacute; par des
+hauteurs; malgr&eacute;
+le d&eacute;savantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et
+fermet&eacute;.
+Cependant, une pi&egrave;ce d'artillerie ayant &eacute;t&eacute;
+d&eacute;mont&eacute;e, un peu de confusion
+se r&eacute;pand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la
+premi&egrave;re fois.
+A cette vue, Kl&eacute;ber, pour arr&ecirc;ter l'ennemi, place un
+officier avec quelques
+soldats aupr&egrave;s d'un pont, et leur dit: <i>Mes amis, vous vous
+ferez tuer</i>.
+Ils ex&eacute;cutent cet ordre avec un admirable h&eacute;ro&iuml;sme.
+Sur ces entrefaites, le
+corps de bataille arrive, et r&eacute;tablit le combat; les
+Vend&eacute;ens sont enfin
+repouss&eacute;s bien loin, et punis de leur avantage passager.</p>
+<p>Tous ces &eacute;v&eacute;nemens s'&eacute;taient pass&eacute;s le
+19; l'ordre de se reporter en avant,
+qui avait si mal r&eacute;ussi aux deux divisions de Saumur et
+d'Angers, n'&eacute;tait
+pas encore parvenu, &agrave; cause des distances, aux colonnes de
+Lu&ccedil;on et de
+Niort. Beysser &eacute;tait toujours &agrave; Montaigu, formant la
+droite de Canclaux et
+se trouvant d&eacute;couvert. Canclaux voulant mettre Beysser &agrave;
+l'abri, lui
+ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille.
+Il
+enjoignit &agrave; Kl&eacute;ber de s'avancer du c&ocirc;t&eacute; de
+Beysser pour prot&eacute;ger son
+mouvement. Beysser, trop n&eacute;gligent, avait laiss&eacute; sa
+colonne mal gard&eacute;e dans
+Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient
+an&eacute;antie
+sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur
+opini&acirc;tret&eacute;, arr&ecirc;t&egrave;rent
+la rapidit&eacute; de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et
+les bagages
+furent perdus, et les d&eacute;bris de cette colonne coururent &agrave;
+Nantes, o&ugrave; ils
+furent re&ccedil;us par la brave r&eacute;serve laiss&eacute;e pour
+prot&eacute;ger la place. Canclaux
+r&eacute;solut alors de r&eacute;trograder, pour ne pas rester en
+fl&egrave;che dans le pays,
+expos&eacute; &agrave; tous les coups des Vend&eacute;ens. Il se replia
+en effet sur Nantes avec
+ses braves Mayen&ccedil;ais, qui ne furent pas entam&eacute;s,
+gr&acirc;ce &agrave; leur attitude
+imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se r&eacute;unir
+&agrave; MM.
+d'Elb&eacute;e et de Bonchamps, dans la poursuite des
+r&eacute;publicains.</p>
+<p>La cause qui emp&ecirc;cha le succ&egrave;s de cette nouvelle
+exp&eacute;dition sur la Vend&eacute;e
+est &eacute;vidente. L'&eacute;tat-major de Saumur avait
+&eacute;t&eacute; m&eacute;content du plan qui
+adjugeait la colonne de Mayence &agrave; Canclaux; l'&eacute;chec du 5
+septembre fut pour
+lui un pr&eacute;texte suffisant de se d&eacute;courager, et de
+renoncer &agrave; ce plan. Un
+contre-ordre fut aussit&ocirc;t donn&eacute; aux colonnes des Sables,
+de Lu&ccedil;on et de La
+Rochelle. Canclaux, qui s'&eacute;tait avanc&eacute; avec
+succ&egrave;s, se trouva ainsi
+d&eacute;couvert, et l'&eacute;chec de Torfou rendit sa position encore
+plus difficile.
+Cependant l'arm&eacute;e de Saumur, en apprenant ses progr&egrave;s,
+marcha de Saumur et
+d'Angers, &agrave; Vihiers et Chemill&eacute;, et si elle ne
+s'&eacute;tait pas si t&ocirc;t d&eacute;band&eacute;e,
+il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas
+emp&ecirc;ch&eacute; le succ&egrave;s
+d&eacute;finitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude &agrave;
+renoncer au plan
+propos&eacute;, la mauvaise organisation des nouvelles lev&eacute;es,
+et la puissance
+des Vend&eacute;ens, qui &eacute;taient plus de cent mille sous les
+armes, furent les
+causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part
+de
+l'&eacute;tat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux.
+L'effet de ces
+revers &eacute;tait funeste, car la nouvelle r&eacute;sistance de la
+Vend&eacute;e r&eacute;veillait
+toutes les esp&eacute;rances des contre-r&eacute;volutionnaires, et
+aggravait
+singuli&egrave;rement les p&eacute;rils de la r&eacute;publique. Enfin,
+si les arm&eacute;es de Brest
+et de Mayence n'en &eacute;taient pas &eacute;branl&eacute;es, celle de
+La Rochelle se trouvait
+encore une fois d&eacute;sorganis&eacute;e, et tous les contingens,
+provenant de la lev&eacute;e
+en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
+d&eacute;couragement.</p>
+<p>Les deux partis de l'arm&eacute;e s'empress&egrave;rent
+aussit&ocirc;t de s'accuser.
+Philippeaux, toujours plus ardent, &eacute;crivit au comit&eacute; de
+salut public une
+lettre bouillante d'indignation, o&ugrave; il attribua &agrave; une
+trahison le
+contre-ordre donn&eacute; aux colonnes de l'arm&eacute;e de la
+Rochelle. Choudieu et
+Richard, commissaires &agrave; Saumur, &eacute;crivirent des
+r&eacute;ponses aussi injurieuses,
+et Ronsin courut aupr&egrave;s du minist&egrave;re et du comit&eacute;
+de salut public pour
+d&eacute;noncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il,
+faisant agir des
+masses trop fortes dans la Basse-Vend&eacute;e, avait rejet&eacute; sur
+la Haute-Vend&eacute;e
+toute la population insurg&eacute;e, et avait amen&eacute; la
+d&eacute;faite des colonnes de
+Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
+r&eacute;pondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et
+d&eacute;non&ccedil;a &agrave; la
+fois les deux arm&eacute;es de Brest et de Mayence, comme remplies
+d'hommes
+suspects et malintentionn&eacute;s. Ainsi s'envenimait toujours
+davantage la
+querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et
+la
+guerre r&eacute;guli&egrave;re.</p>
+<p>L'inconcevable d&eacute;route de Menin, l'inutile et
+meurtri&egrave;re tentative sur
+Pirmasens, les d&eacute;faites aux Pyr&eacute;n&eacute;es-Orientales,
+la f&acirc;cheuse issue de la
+nouvelle exp&eacute;dition sur la Vend&eacute;e, furent connues
+&agrave; Paris presque en m&ecirc;me
+temps, et y caus&egrave;rent la plus funeste impression. Ces nouvelles
+se
+r&eacute;pandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant
+l'usage, la
+crainte excita la violence. On a d&eacute;j&agrave; vu que les plus
+ardens agitateurs se
+r&eacute;unissaient aux Cordeliers, o&ugrave; l'on s'imposait encore
+moins de r&eacute;serve
+qu'aux Jacobins, et qu'ils r&eacute;gnaient au minist&egrave;re de la
+guerre sous le
+faible Bouchotte. Vincent &eacute;tait leur chef &agrave; Paris, comme
+Ronsin dans la
+Vend&eacute;e, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs
+plaintes
+accoutum&eacute;es. Plac&eacute;s au-dessous de la convention, ils
+auraient voulu &eacute;carter
+son autorit&eacute; incommode, qu'ils rencontraient aux arm&eacute;es
+dans la personne
+des repr&eacute;sentans, et &agrave; Paris dans le comit&eacute; de
+salut public. Les
+repr&eacute;sentans en mission ne leur laissaient pas ex&eacute;cuter
+les mesures
+r&eacute;volutionnaires avec toute la violence qu'ils d&eacute;siraient
+y mettre; le
+comit&eacute; de salut public, r&eacute;glant souverainement toutes les
+op&eacute;rations
+suivant des vues plus &eacute;lev&eacute;es et plus impartiales, les
+contrariait sans
+cesse, et il &eacute;tait de tous les obstacles celui qui les
+g&ecirc;nait le plus;
+aussi leur venait-il souvent &agrave; l'esprit de faire &eacute;tablir
+le nouveau pouvoir
+ex&eacute;cutif, d'apr&egrave;s le mode adopt&eacute; par la
+constitution.</p>
+<p>La mise en vigueur de la constitution, souvent et m&eacute;chamment
+demand&eacute;e par
+les aristocrates, avait de grands p&eacute;rils. Elle exigeait de
+nouvelles
+&eacute;lections, rempla&ccedil;ait la convention par une autre
+assembl&eacute;e, n&eacute;cessairement
+inexp&eacute;riment&eacute;e, inconnue au pays, et renfermant toutes
+les factions &agrave; la
+fois. Les r&eacute;volutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne
+demandaient
+pas le renouvellement de la repr&eacute;sentation nationale, mais
+r&eacute;clamaient
+l'ex&eacute;cution de la constitution en ce qui convenait &agrave;
+leurs vues. Plac&eacute;s
+presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
+minist&egrave;re constitutionnel, qui devait &ecirc;tre
+ind&eacute;pendant du pouvoir
+l&eacute;gislatif, et par cons&eacute;quent du comit&eacute; de salut
+public. Vincent eut donc
+l'audace de faire r&eacute;diger une p&eacute;tition aux Cordeliers,
+pour demander
+l'organisation du minist&egrave;re constitutionnel, et le rappel des
+d&eacute;put&eacute;s en
+mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et
+d&eacute;j&agrave;
+rang&eacute; parmi ceux dont l'&eacute;nergie semblait se ralentir, s'y
+opposa vainement,
+et la p&eacute;tition fut adopt&eacute;e, &agrave; un article
+pr&egrave;s, celui qui demandait le
+rappel des repr&eacute;sentans en mission. L'utilit&eacute; de ces
+repr&eacute;sentans &eacute;tait si
+&eacute;vidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si
+personnel
+contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
+p&eacute;tition provoqua beaucoup de tumulte &agrave; Paris, et
+compromit s&eacute;rieusement
+l'autorit&eacute; naissante du comit&eacute; de salut public.</p>
+<p>Outre ces adversaires violens, ce comit&eacute; en avait encore
+d'autres parmi les
+nouveaux mod&eacute;r&eacute;s, qu'on accusait de reproduire le
+syst&egrave;me des girondins, et
+de contrarier l'&eacute;nergie r&eacute;volutionnaire. Fortement
+prononc&eacute;s contre les
+cordeliers, les jacobins, les d&eacute;sorganisateurs des
+arm&eacute;es, ils ne cessaient
+de faire leurs plaintes au comit&eacute;, et lui reprochaient
+m&ecirc;me de ne pas se
+d&eacute;clarer assez fortement contre les anarchistes.</p>
+<p>Le comit&eacute; avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui
+commen&ccedil;aient &agrave;
+se former. Suivant l'usage, ces partis profit&egrave;rent des
+&eacute;v&eacute;nemens malheureux
+pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses
+op&eacute;rations, les
+critiqu&egrave;rent chacun &agrave; sa mani&egrave;re.</p>
+<p>La d&eacute;route du 15 &agrave; Menin &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; connue; les derniers revers de la
+Vend&eacute;e commen&ccedil;aient &agrave; l'&ecirc;tre
+confus&eacute;ment. On parlait vaguement d'une
+d&eacute;faite &agrave; Coron, &agrave; Torfou, &agrave; Montaigu.
+Thuriot, qui avait refus&eacute; d'&ecirc;tre
+membre du comit&eacute; de salut public, et qu'on accusait d'&ecirc;tre
+l'un des
+nouveaux mod&eacute;r&eacute;s, s'&eacute;leva, au commencement de la
+s&eacute;ance, contre les
+intrigans, les d&eacute;sorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet
+des
+subsistances, de nouvelles propositions extr&ecirc;mement violentes.
+&laquo;Nos comit&eacute;s
+et le conseil ex&eacute;cutif, dit-il, sont harcel&eacute;s,
+cern&eacute;s par un ramas
+d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
+productif. Oui, le temps est venu o&ugrave; il faut chasser ces hommes
+de rapine
+et d'incendie, qui croient que la r&eacute;volution s'est faite pour
+eux, tandis
+que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
+humain.&raquo; Les propositions combattues par Thuriot sont
+repouss&eacute;es. Briez,
+l'un des commissaires envoy&eacute;s &agrave; Valenciennes, lit alors
+un m&eacute;moire critique
+sur les op&eacute;rations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait
+qu'une
+guerre lente et peu convenable au g&eacute;nie fran&ccedil;ais, qu'on
+s'est toujours
+battu en d&eacute;tail, par petites masses, et que c'est dans ce
+syst&egrave;me qu'il
+faut chercher la cause des revers qu'on a essuy&eacute;s. Ensuite, sans
+attaquer
+ouvertement le comit&eacute; de salut public, il para&icirc;t insinuer
+que ce comit&eacute; n'a
+pas tout fait conna&icirc;tre &agrave; la convention, et que, par
+exemple, il y avait
+eu pr&egrave;s de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait
+pu &ecirc;tre
+enlev&eacute; et qui ne l'avait pas &eacute;t&eacute;. La convention,
+apr&egrave;s avoir entendu Briez,
+l'adjoint au comit&eacute; de salut public. Dans ce moment, arrivent
+les nouvelles
+d&eacute;taill&eacute;es de la Vend&eacute;e, contenues dans une lettre
+de Montaigu. Ces d&eacute;tails
+alarmans excitent un &eacute;lan g&eacute;n&eacute;ral. &laquo;Au lieu
+de nous intimider, s'&eacute;crie un
+des membres, jurons de sauver la r&eacute;publique!&raquo; A ces mots,
+l'assembl&eacute;e
+enti&egrave;re se l&egrave;ve, et jure encore une fois de sauver la
+r&eacute;publique, quels que
+soient les p&eacute;rils qui la menacent. Les membres du comit&eacute;
+de salut public,
+qui n'&eacute;taient point encore arriv&eacute;s, entrent dans ce
+moment. Barr&egrave;re, le
+rapporteur ordinaire, prend la parole. &laquo;Tout soup&ccedil;on
+dit-il, dirig&eacute; contre
+le comit&eacute; de salut public, serait une victoire remport&eacute;e
+par Pitt. Il ne
+faut pas donner &agrave; nos ennemis le trop grand avantage de
+d&eacute;consid&eacute;rer
+nous-m&ecirc;mes le pouvoir charg&eacute; de nous sauver.&raquo;
+Barr&egrave;re fait ensuite
+conna&icirc;tre les mesures prises par le comit&eacute;. &laquo;Depuis
+plusieurs jours,
+continue-t-il, le comit&eacute; avait lieu de soup&ccedil;onner que de
+graves fautes
+avaient &eacute;t&eacute; commises &agrave; Dunkerque, o&ugrave; l'on
+aurait pu exterminer jusqu'au
+dernier des Anglais, et &agrave; Menin, o&ugrave; aucun effort n'avait
+&eacute;t&eacute; fait pour
+arr&ecirc;ter les &eacute;tranges effets de la terreur panique. Le
+comit&eacute; a destitu&eacute;
+Houchard, ainsi que le g&eacute;n&eacute;ral divisionnaire
+H&eacute;douville, qui n'a pas fait
+&agrave; Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la
+conduite de ces
+deux g&eacute;n&eacute;raux; le comit&eacute; va ensuite faire
+&eacute;purer tous les &eacute;tats-majors et
+toutes les administrations des arm&eacute;es; il a mis les flottes sur
+un pied qui
+leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever
+dix-huit
+mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau syst&egrave;me d'attaque
+en masse;
+enfin, c'est dans Rome m&ecirc;me qu'il veut attaquer Rome, et cent
+mille hommes,
+d&eacute;barquant en Angleterre, iront &eacute;touffer &agrave; Londres
+le syst&egrave;me de Pitt.
+C'est donc &agrave; tort que l'on a accus&eacute; le comit&eacute; de
+salut public; il n'a pas
+cess&eacute; de m&eacute;riter la confiance que la convention lui a
+jusqu'ici t&eacute;moign&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>Robespierre prend alors la parole: &laquo;Depuis long-temps, dit-il,
+on s'attache
+&agrave; diffamer la convention et le comit&eacute; d&eacute;positaire
+de sa puissance. Briez,
+qui aurait d&ucirc; mourir &agrave; Valenciennes, en est
+l&acirc;chement sorti, pour venir &agrave;
+Paris servir Pitt et la coalition, en d&eacute;consid&eacute;rant le
+gouvernement. Ce
+n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa
+confiance.
+Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa
+d&eacute;cision
+&agrave; l'&eacute;gard de Briez, qu'elle vient de nous
+adjoindre.&raquo; Des applaudissemens
+accueillent cette demande; on d&eacute;cide que Briez ne sera pas joint
+au comit&eacute;
+de salut public, et on d&eacute;clare par acclamation que ce
+comit&eacute; conserve
+toute la confiance de la convention nationale.</p>
+<p>Les mod&eacute;r&eacute;s &eacute;taient dans la convention, et ils
+venaient d'&ecirc;tre repouss&eacute;s,
+mais les adversaires les plus redoutables du comit&eacute;,
+c'est-&agrave;-dire les
+r&eacute;volutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux
+Cordeliers.
+C'&eacute;tait surtout de ces derniers qu'il fallait se
+d&eacute;fendre. Robespierre se
+rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il
+d&eacute;veloppa la
+conduite du comit&eacute;, il le justifia des doubles attaques des
+mod&eacute;r&eacute;s et des
+exag&eacute;r&eacute;s, et fit sentir le danger des p&eacute;titions
+tendant &agrave; demander la
+formation du minist&egrave;re constitutionnel. &laquo;Il faut, dit-il,
+qu'un
+gouvernement quelconque succ&egrave;de &agrave; celui que nous avons
+d&eacute;truit; le syst&egrave;me
+d'organiser en ce moment le minist&egrave;re constitutionnel n'est
+autre chose que
+celui de chasser la convention elle-m&ecirc;me, et de d&eacute;composer
+le pouvoir en
+pr&eacute;sence des arm&eacute;es ennemies. Pitt peut seul &ecirc;tre
+l'auteur de cette id&eacute;e.
+Ses agens l'ont propag&eacute;e, ils ont s&eacute;duit les patriotes de
+bonne foi; et le
+peuple cr&eacute;dule et souffrant, toujours enclin &agrave; se
+plaindre du gouvernement,
+qui ne peut rem&eacute;dier &agrave; tous ses maux, est devenu
+l'&eacute;cho fid&egrave;le de leurs
+calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'&eacute;crie
+Robespierre,
+trop sinc&egrave;res pour &ecirc;tre gagn&eacute;s, trop
+&eacute;clair&eacute;s pour &ecirc;tre s&eacute;duits, vous
+d&eacute;fendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le
+comit&eacute; de salut
+public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec
+vous
+il triomphera de toutes les men&eacute;es des ennemis du peuple.&raquo;</p>
+<p>Robespierre fut applaudi, et tout le comit&eacute; dans sa personne.
+Les
+cordeliers furent ramen&eacute;s &agrave; l'ordre, leur p&eacute;tition
+oubli&eacute;e; et l'attaque de
+Vincent, repouss&eacute;e victorieusement, n'eut aucune
+cons&eacute;quence.</p>
+<p>Cependant il devenait urgent de prendre un parti &agrave;
+l'&eacute;gard de la nouvelle
+constitution. C&eacute;der la place &agrave; de nouveaux
+r&eacute;volutionnaires, &eacute;quivoques,
+inconnus, probablement divis&eacute;s parce qu'ils seraient issus de
+toutes les
+factions vivant au-dessous de la convention, &eacute;tait dangereux. Il
+fallait
+donc d&eacute;clarer &agrave; tous les partis qu'on allait s'emparer du
+pouvoir, et
+qu'avant d'abandonner la r&eacute;publique &agrave; elle m&ecirc;me, et
+&agrave; l'action des lois
+qu'on lui avait donn&eacute;es, on la gouvernerait
+r&eacute;volutionnairement, jusqu'&agrave; ce
+qu'elle f&ucirc;t sauv&eacute;e. De nombreuses p&eacute;titions avaient
+d&eacute;j&agrave; engag&eacute; la
+convention &agrave; rester &agrave; son poste. Le 10 octobre,
+Saint-Just, portant la
+parole au nom du comit&eacute; de salut public, proposa de nouvelles
+mesures de
+gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea
+ce
+tableau des sombres couleurs de son imagination m&eacute;lancolique;
+et, avec le
+secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs tr&egrave;s vrais,
+il
+produisit une esp&egrave;ce de terreur dans les esprits. Il
+pr&eacute;senta donc et fit
+adopter un d&eacute;cret qui renfermait les dispositions suivantes. Par
+le premier
+article, le gouvernement de la France &eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute; <i>r&eacute;volutionnaire</i>
+jusqu'&agrave; la paix; ce qui signifiait que la constitution
+&eacute;tait momentan&eacute;ment
+suspendue, et qu'une dictature extraordinaire &eacute;tait
+institu&eacute;e jusqu'&agrave;
+l'expiration de tous les dangers. Cette dictature &eacute;tait
+conf&eacute;r&eacute;e &agrave; la
+convention et au comit&eacute; de salut public. &laquo;Le conseil
+ex&eacute;cutif, disait le
+d&eacute;cret, les ministres, les g&eacute;n&eacute;raux, les corps
+constitu&eacute;s, sont plac&eacute;s sous
+la surveillance du comit&eacute; de salut public, qui en rendra compte
+tous les
+huit jours &agrave; la convention.&raquo; Nous avons d&eacute;j&agrave;
+expliqu&eacute; comment la
+surveillance se changeait en autorit&eacute; supr&ecirc;me, parce que
+les ministres, les
+g&eacute;n&eacute;raux, les fonctionnaires, oblig&eacute;s de soumettre
+leurs op&eacute;rations au
+comit&eacute;, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre
+mouvement, et par
+attendre tous les ordres du comit&eacute; lui-m&ecirc;me. On disait
+ensuite: &laquo;Les lois
+r&eacute;volutionnaires doivent &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute;es
+rapidement. L'inertie du
+gouvernement &eacute;tant la cause des revers, les d&eacute;lais pour
+l'ex&eacute;cution de ces
+lois seront fix&eacute;s. La violation des d&eacute;lais sera punie
+comme un attentat &agrave;
+la libert&eacute;.&raquo; Des mesures sur les subsistances
+&eacute;taient ajout&eacute;es &agrave; ces
+mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
+Saint-Just. Le tableau g&eacute;n&eacute;ral des subsistances,
+d&eacute;finitivement achev&eacute;,
+devait &ecirc;tre envoy&eacute; &agrave; toutes les autorit&eacute;s.
+Le n&eacute;cessaire des d&eacute;partemens
+devait &ecirc;tre approximativement &eacute;valu&eacute;, et garanti;
+quant au superflu de
+chacun d'eux, il &eacute;tait soumis aux r&eacute;quisitions, soit pour
+les arm&eacute;es, soit
+pour les provinces qui n'avaient pas le n&eacute;cessaire. Ces
+r&eacute;quisitions
+&eacute;taient r&eacute;gl&eacute;es par une commission des
+subsistances. Paris devait &ecirc;tre
+comme une place de guerre approvisionn&eacute;e pour un an, &agrave;
+l'&eacute;poque du 1er mars
+suivant. Enfin, on d&eacute;cr&eacute;tait qu'il serait institu&eacute;
+un tribunal, pour
+v&eacute;rifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient
+mani&eacute; les
+deniers publics.</p>
+<p>Par cette grande et importante d&eacute;claration, le gouvernement,
+compos&eacute; du
+comit&eacute; de salut public, du comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, du tribunal
+extraordinaire, se trouvait compl&eacute;t&eacute; et maintenu pendant
+la dur&eacute;e du
+danger. C'&eacute;tait d&eacute;clarer la r&eacute;volution en
+&eacute;tat de si&eacute;ge, et lui appliquer
+les lois extraordinaires de cet &eacute;tat, pendant tout le temps
+qu'il durerait.
+On ajouta &agrave; ce gouvernement extraordinaire diverses institutions
+r&eacute;clam&eacute;es
+depuis long-temps, et devenues in&eacute;vitables. On demandait une
+arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, c'est-&agrave;-dire une force charg&eacute;e
+sp&eacute;cialement de faire
+ex&eacute;cuter les ordres du gouvernement dans l'int&eacute;rieur.
+Elle &eacute;tait d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e
+depuis long-temps; elle fut enfin organis&eacute;e par un nouveau
+d&eacute;cret<a name="FNanchor1"></a><a href="#Footnote_1"><sup>[1]</sup></a>.
+On la
+composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait
+se
+d&eacute;placer, et se rendre de Paris dans les villes o&ugrave; sa
+pr&eacute;sence serait
+n&eacute;cessaire, et y demeurer en garnison aux d&eacute;pens des
+habitans les plus
+riches. Les cordeliers en voulaient une par d&eacute;partement; mais on
+s'y opposa
+en disant que ce serait revenir au f&eacute;d&eacute;ralisme que de
+donner &agrave; chaque
+d&eacute;partement une force individuelle. Les m&ecirc;mes cordeliers
+demandaient en
+outre qu'on f&icirc;t suivre les d&eacute;tachemens de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire d'une
+guillotine port&eacute;e sur des roues. Toutes les id&eacute;es
+surgissent dans l'esprit
+du peuple quand il se donne carri&egrave;re. La convention repoussa
+toutes ces
+demandes, et s'en tint &agrave; son d&eacute;cret. Bouchotte,
+charg&eacute; de composer cette
+arm&eacute;e, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans
+aveu, et
+pr&ecirc;ts &agrave; se faire les satellites du pouvoir dominant. Il
+remplit
+l'&eacute;tat-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha
+Ronsin &agrave;
+la Vend&eacute;e et &agrave; Rossignol, pour le mettre &agrave; la
+t&ecirc;te de cette arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire. Il soumit la liste de cet &eacute;tat-major aux
+jacobins, et fit
+subir &agrave; chaque officier l'&eacute;preuve du scrutin. Aucun
+d'eux, en effet, ne fut
+confirm&eacute; par le ministre sans avoir &eacute;t&eacute;
+approuv&eacute; par la soci&eacute;t&eacute;.</p>
+<p>A l'institution de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, on ajouta
+enfin la loi des
+suspects, si souvent demand&eacute;e, et r&eacute;solue en principe le
+m&ecirc;me jour que la
+lev&eacute;e en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique
+organis&eacute; de mani&egrave;re &agrave;
+frapper sur de simples probabilit&eacute;s, ne rassurait pas assez
+l'imagination
+r&eacute;volutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne
+pourrait pas
+envoyer &agrave; la mort, et on demandait des dispositions qui
+permissent de
+s'assurer de leurs personnes. Le d&eacute;cret qui mettait les
+aristocrates hors
+la loi &eacute;tait trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que
+sur la
+simple d&eacute;nonciation des comit&eacute;s r&eacute;volutionnaires,
+un individu d&eacute;clar&eacute;
+suspect p&ucirc;t &ecirc;tre sur-le-champ jet&eacute; en prison. On
+d&eacute;cr&eacute;ta, en effet,
+l'arrestation provisoire, jusqu'&agrave; la paix, de tous les individus
+suspects<a name="FNanchor2"></a><a href="#Footnote_2"><sup>[2]</sup></a>.
+&Eacute;taient consid&eacute;r&eacute;s comme tels: 1&ordm; ceux qui,
+soit par leur
+conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs
+&eacute;crits,
+s'&eacute;taient montr&eacute;s partisans de la tyrannie du
+f&eacute;d&eacute;ralisme, et ennemis de la
+libert&eacute;; 2&ordm; ceux qui ne pourraient pas justifier de la
+mani&egrave;re prescrite
+par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de
+l'acquit
+de leurs devoirs civiques; 3&ordm; ceux &agrave; qui il avait
+&eacute;t&eacute; refus&eacute; des
+certificats de civisme; 4&ordm; les fonctionnaires publics suspendus ou
+destitu&eacute;s de leurs fonctions par la convention nationale et par
+ses
+commissaires; 5&ordm; les ci-devant nobles, les maris, femmes,
+p&egrave;res, m&egrave;res,
+fils ou filles, fr&egrave;res ou soeurs, et agens
+d'&eacute;migr&eacute;s, qui n'avaient pas
+constamment manifest&eacute; leur attachement &agrave; la
+r&eacute;volution; 6&ordm; ceux qui avaient
+&eacute;migr&eacute; dans l'intervalle du 1er juillet 1789 &agrave; la
+publication de la loi du
+8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentr&eacute;s en France dans les
+d&eacute;lais
+d&eacute;termin&eacute;s.</p>
+<p>Les d&eacute;tenus devaient &ecirc;tre enferm&eacute;s dans les
+maisons nationales, et gard&eacute;s &agrave;
+leurs frais. On leur accordait la facult&eacute; de transporter dans
+ces maisons
+les meubles dont ils auraient besoin. Les comit&eacute;s charg&eacute;s
+de prononcer
+l'arrestation ne le pouvaient qu'&agrave; la majorit&eacute;, et
+&agrave; la charge d'envoyer au
+comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale la liste
+des suspects et les motifs de chaque
+arrestation. Leurs fonctions &eacute;tant d&egrave;s cet instant fort
+difficiles et
+presque continues, devinrent pour les membres une esp&egrave;ce de
+profession
+qu'il fallut solder. Ils re&ccedil;urent d&egrave;s lors un traitement
+&agrave; titre
+d'indemnit&eacute;.</p>
+<p>A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris,
+il en
+fut ajout&eacute; une derni&egrave;re qui rendait cette loi des
+suspects encore plus
+redoutable: ce fut la r&eacute;vocation du d&eacute;cret qui
+d&eacute;fendait les visites
+domiciliaires pendant la nuit. D&egrave;s cet instant, chaque citoyen
+poursuivi
+fut menac&eacute; &agrave; toute heure, et n'eut plus aucun moment de
+repos. En
+s'enfermant pendant le jour dans des cages ing&eacute;nieuses et
+tr&egrave;s &eacute;troites que
+le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la
+facult&eacute; de
+respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les
+arrestations, multipli&eacute;es jour et nuit, remplirent bient&ocirc;t
+toutes les
+prisons de la France.</p>
+<p>Les assembl&eacute;es de section se tenaient chaque jour; mais les
+gens du peuple
+n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions
+r&eacute;volutionnaires n'&eacute;taient plus soutenues. On
+d&eacute;cida, sur la proposition
+expresse des jacobins et de la commune, que ces assembl&eacute;es
+n'auraient plus
+lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y
+assister recevrait quarante sous par s&eacute;ance. C'&eacute;tait le
+moyen le plus
+assur&eacute; d'avoir le peuple, en ne le r&eacute;unissant pas trop
+souvent, et en
+payant sa pr&eacute;sence. Les r&eacute;volutionnaires ardens furent
+irrit&eacute;s de ce qu'on
+mettait des bornes &agrave; leur z&egrave;le, en limitant &agrave; deux
+par semaine les s&eacute;ances
+des sections. Ils firent donc une p&eacute;tition fort vive pour se
+plaindre de ce
+qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'emp&ecirc;chant de
+se r&eacute;unir
+toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut
+l'auteur
+de cette nouvelle p&eacute;tition; mais on la repoussa, et on n'en tint
+pas plus
+de compte que de beaucoup d'autres demandes inspir&eacute;es par la
+fermentation
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>Ainsi, la machine &eacute;tait compl&egrave;te sous les deux
+rapports les plus importans
+dans un &eacute;tat menac&eacute;, la guerre et la police. Dans la
+convention, un comit&eacute;
+dirigeait les op&eacute;rations militaires, choisissait les
+g&eacute;n&eacute;raux et les agens
+de toute esp&egrave;ce, et pouvait, par le d&eacute;cret de la
+r&eacute;quisition permanente,
+disposer &agrave; la fois des hommes et des choses. Il faisait tout
+cela, ou par
+lui-m&ecirc;me, ou par les repr&eacute;sentans envoy&eacute;s en
+mission. Sous ce comit&eacute;, le
+comit&eacute; dit de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale avait
+la direction de la haute police, et se
+servait pour sa surveillance des comit&eacute;s r&eacute;volutionnaires
+institu&eacute;s dans
+chaque commune. Les individus l&eacute;g&egrave;rement
+soup&ccedil;onn&eacute;s d'hostilit&eacute;, ou m&ecirc;me
+d'indiff&eacute;rence, &eacute;taient enferm&eacute;s; d'autres, plus
+gravement compromis,
+&eacute;taient frapp&eacute;s par le tribunal extraordinaire, mais
+heureusement encore en
+petit nombre, car ce tribunal n'avait prononc&eacute; jusqu'alors que
+peu de
+condamnations. Une arm&eacute;e sp&eacute;ciale, v&eacute;ritable
+colonne mobile ou gendarmerie
+de ce r&eacute;gime, faisait ex&eacute;cuter les ordres du
+gouvernement, et enfin le
+peuple, pay&eacute; pour se rendre dans les sections, &eacute;tait
+toujours pr&ecirc;t &agrave; le
+soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comit&eacute; de
+salut
+public. Ma&icirc;tre absolu, ayant le moyen de requ&eacute;rir toutes
+les richesses,
+pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou &agrave;
+l'&eacute;chafaud, ou dans les cachots, il &eacute;tait investi, pour
+la d&eacute;fense de la
+r&eacute;volution, d'une dictature souveraine et terrible. A la
+v&eacute;rit&eacute;, il lui
+fallait, tous les huit jours, rendre compte &agrave; la convention de
+ses travaux,
+mais ce compte &eacute;tait toujours approuv&eacute;, car l'opinion
+critique ne
+s'exer&ccedil;ait qu'aux Jacobins, dont il &eacute;tait ma&icirc;tre
+depuis que Robespierre en
+faisait partie. Il n'y avait en opposition &agrave; cette puissance que
+les
+mod&eacute;r&eacute;s, rest&eacute;s en de&ccedil;&agrave;, et les
+nouveaux exag&eacute;r&eacute;s, port&eacute;s au-del&agrave;, mais peu
+&agrave; craindre les uns et les autres.</p>
+<p>On a vu que d&eacute;j&agrave; Robespierre et Carnot avaient
+&eacute;t&eacute; attach&eacute;s au comit&eacute; de
+salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux
+malades.
+Robespierre y avait apport&eacute; sa puissante influence, et Carnot sa
+science
+militaire. La convention voulut adjoindre &agrave; Robespierre Danton,
+son
+coll&egrave;gue et son rival en renomm&eacute;e; mais celui-ci,
+fatigu&eacute; de travaux, peu
+propre &agrave; des d&eacute;tails d'administration,
+d&eacute;go&ucirc;t&eacute; d'ailleurs par les calomnies
+des partis, ne voulait plus &ecirc;tre d'aucun comit&eacute;. Il avait
+d&eacute;j&agrave; bien assez
+fait pour la r&eacute;volution; il avait soutenu les courages dans tous
+les jours
+de danger; il avait fourni la premi&egrave;re id&eacute;e du tribunal
+r&eacute;volutionnaire,
+de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, de la r&eacute;quisition
+permanente, de l'imp&ocirc;t sur
+les riches, et des quarante sous allou&eacute;s par s&eacute;ance aux
+membres des
+sections; il &eacute;tait l'auteur enfin de toutes les mesures qui,
+devenues
+cruelles par l'ex&eacute;cution, donnaient n&eacute;anmoins &agrave; la
+r&eacute;volution cette &eacute;nergie
+qui la sauva. A cette &eacute;poque, Danton commen&ccedil;ait &agrave;
+n'&ecirc;tre plus aussi
+n&eacute;cessaire, car depuis la premi&egrave;re invasion des Prussiens
+on s'&eacute;tait fait
+du danger une esp&egrave;ce d'habitude. Les vengeances qui se
+pr&eacute;paraient contre
+les girondins lui r&eacute;pugnaient; il venait d'&eacute;pouser une
+jeune femme dont il
+&eacute;tait &eacute;pris, et qu'il avait dot&eacute;e avec l'or de la
+Belgique, au dire de ses
+ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge
+d'avocat
+au conseil; il &eacute;tait atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une
+maladie
+inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un
+cong&eacute; pour
+aller &agrave; Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il
+aimait
+passionn&eacute;ment. On lui avait conseill&eacute; cette retraite
+momentan&eacute;e comme un
+moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la r&eacute;volution
+pouvait
+d&eacute;sormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et
+d'&eacute;nergie suffisaient,
+et il se proposait de revenir, apr&egrave;s la victoire, faire entendre
+sa voix
+puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine
+illusion de la paresse et du d&eacute;couragement! Abandonner pour deux
+mois,
+pour un seul, une r&eacute;volution si rapide, c'&eacute;tait devenir
+pour elle &eacute;tranger
+et impuissant.</p>
+<p>Danton refusa donc d'entrer au comit&eacute; de salut public, et
+obtint un cong&eacute;;
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comit&eacute;, et
+y
+apport&egrave;rent, l'un son caract&egrave;re froid et implacable, et
+l'autre sa fougue
+et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale
+fut r&eacute;form&eacute;. De dix-huit membres on le r&eacute;duisit
+&agrave; neuf, reconnus les plus
+s&eacute;v&egrave;res.</p>
+<p>Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la mani&egrave;re
+la plus forte,
+un redoublement d'&eacute;nergie se manifestait dans toutes les
+r&eacute;solutions. Les
+grandes mesures prises au mois d'ao&ucirc;t n'avaient pas encore
+produit leurs
+r&eacute;sultats. La Vend&eacute;e, quoique attaqu&eacute;e suivant un
+plan r&eacute;gulier, avait
+r&eacute;sist&eacute;; l'&eacute;chec de Menin avait presque fait
+perdre les avantages de la
+victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme
+r&eacute;volutionnaire inspira cette id&eacute;e, que la volont&eacute;
+avait, &agrave; la guerre comme
+partout, une influence d&eacute;cisive, et, pour la premi&egrave;re
+fois, il fut enjoint
+&agrave; une arm&eacute;e de vaincre dans un temps donn&eacute;.</p>
+<p>On voyait tous les dangers de la r&eacute;publique dans la
+Vend&eacute;e. &laquo;D&eacute;truisez la
+Vend&eacute;e, avait dit Barr&egrave;re, Valenciennes et Cond&eacute;
+ne seront plus au pouvoir
+de l'Autrichien. D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, l'Anglais ne
+s'occupera plus de
+Dunkerque. D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, le Rhin sera
+d&eacute;livr&eacute; des Prussiens.
+D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, l'Espagne se verra harcel&eacute;e,
+conquise par les
+m&eacute;ridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de
+Cholet.
+D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, et une partie de cette arm&eacute;e
+de l'int&eacute;rieur va
+renforcer cette courageuse arm&eacute;e du Nord, si souvent trahie, si
+souvent
+d&eacute;sorganis&eacute;e. D&eacute;truisez la Vend&eacute;e, Lyon ne
+r&eacute;sistera plus, Toulon
+s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de
+Marseille
+se rel&egrave;vera &agrave; la hauteur de la r&eacute;volution
+r&eacute;publicaine. Enfin, chaque coup
+que vous porterez &agrave; la Vend&eacute;e retentira dans les villes
+rebelles, dans les
+d&eacute;partemens f&eacute;d&eacute;ralistes, sur les
+fronti&egrave;res envahies!... La Vend&eacute;e et
+encore la Vend&eacute;e!... C'est l&agrave; qu'il faut frapper, d'ici
+au 20 octobre,
+avant l'hiver, avant l'impraticabilit&eacute; des routes, avant que les
+brigands
+trouvent l'impunit&eacute; dans le climat et dans la saison.</p>
+<p>&laquo;Le comit&eacute;, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans
+ce peu de paroles
+tous les vices de la Vend&eacute;e:</p>
+<p>&laquo;Trop de repr&eacute;sentans;</p>
+<p>&laquo;Trop de division morale;</p>
+<p>&laquo;Trop de divisions militaires;</p>
+<p>&laquo;Trop d'indiscipline dans les succ&egrave;s;</p>
+<p>&laquo;Trop de faux rapports dans le r&eacute;cit des
+&eacute;v&eacute;nemens;</p>
+<p>&laquo;Trop d'avidit&eacute;, trop d'amour de l'argent dans une
+partie des chefs et des
+administrateurs.&raquo;</p>
+<p>A la suite de cet expos&eacute;, la convention r&eacute;duisit le
+nombre des repr&eacute;sentans
+en mission, r&eacute;unit les deux arm&eacute;es de Brest et de La
+Rochelle en une seule,
+dite arm&eacute;e de l'Ouest, et en donna le commandement, non &agrave;
+Rossignol, non &agrave;
+Canclaux, mais &agrave; L&eacute;chelle, g&eacute;n&eacute;ral de
+brigade dans la division de Lu&ccedil;on.
+Enfin, elle d&eacute;termina le jour auquel la guerre de la
+Vend&eacute;e devrait &ecirc;tre
+finie, et ce jour &eacute;tait le 20 octobre. Voici la proclamation qui
+accompagnait le d&eacute;cret<a name="FNanchor3"></a><a
+ href="#Footnote_3"><sup>[3]</sup></a>:</p>
+<p>LA CONVENTION NATIONALE A L'ARM&Eacute;E DE L'OUEST</p>
+<p>&laquo;Soldats de la libert&eacute;, il faut que les brigands de la
+Vend&eacute;e soient
+extermin&eacute;s avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie
+l'exige;
+l'impatience du peuple fran&ccedil;ais le commande; son courage doit
+l'accomplir.
+La reconnaissance nationale attend &agrave; cette &eacute;poque tous
+ceux dont la valeur
+et le patriotisme auront affermi sans retour la libert&eacute; et la
+r&eacute;publique.&raquo;</p>
+<p>Des mesures non moins promptes et non moins &eacute;nergiques furent
+prises &agrave;
+l'&eacute;gard de l'arm&eacute;e du Nord, pour r&eacute;parer
+l'&eacute;chec de Menin, et d&eacute;cider de
+nouveaux succ&egrave;s. Houchard destitu&eacute; fut
+arr&ecirc;t&eacute;. Le g&eacute;n&eacute;ral Jourdan, qui
+avait command&eacute; le centre &agrave; Hondschoote, fut nomm&eacute;
+g&eacute;n&eacute;ral en chef de
+l'arm&eacute;e du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de
+r&eacute;unir &agrave; Guise
+des masses consid&eacute;rables pour faire une irruption sur l'ennemi.
+Il n'y
+avait qu'un cri contre les attaques de d&eacute;tail. Sans juger le
+plan ni les
+op&eacute;rations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne
+s'&eacute;tait pas
+battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux
+appropri&eacute;, disait-on, &agrave; l'imp&eacute;tuosit&eacute; du
+caract&egrave;re fran&ccedil;ais. Carnot &eacute;tait
+parti pour se rendre &agrave; Guise aupr&egrave;s de Jourdan, et mettre
+&agrave; ex&eacute;cution un
+nouveau syst&egrave;me de guerre tout r&eacute;volutionnaire. On venait
+d'adjoindre trois
+nouveaux commissaires &agrave; Dubois-Cranc&eacute;, pour faire des
+lev&eacute;es en masse, et
+les pr&eacute;cipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au
+syst&egrave;me des
+attaques m&eacute;thodiques, et de donner l'assaut &agrave; la ville
+rebelle. Ainsi
+partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la
+campagne.</p>
+<p>Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'&eacute;nergie; le
+proc&egrave;s de Custine,
+trop diff&eacute;r&eacute; au gr&eacute; des jacobins, &eacute;tait
+enfin commenc&eacute;, et conduit avec
+toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires.
+Aucun
+g&eacute;n&eacute;ral en chef n'avait encore paru sur
+l'&eacute;chafaud; on &eacute;tait impatient de
+frapper une t&ecirc;te &eacute;lev&eacute;e, et de faire fl&eacute;chir
+les chefs des arm&eacute;es devant
+l'autorit&eacute; populaire; on voulait surtout que quelqu'un des
+g&eacute;n&eacute;raux expi&acirc;t
+la d&eacute;fection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses
+opinions et ses
+sentimens faisaient consid&eacute;rer comme un autre Dumouriez. On
+avait saisi,
+pour arr&ecirc;ter Custine, le moment o&ugrave;, charg&eacute; du
+commandement de l'arm&eacute;e du
+Nord, il &eacute;tait venu momentan&eacute;ment &agrave; Paris
+concerter ses op&eacute;rations avec le
+minist&egrave;re. On le jeta d'abord en prison, et bient&ocirc;t on
+demanda et on obtint
+le d&eacute;cret de sa translation au tribunal r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Charg&eacute;
+d'une division
+de l'arm&eacute;e, il avait trouv&eacute; Spire et Worms mal
+surveill&eacute;s, parce que les
+coalis&eacute;s, press&eacute;s de marcher sur la Champagne, avaient
+tout n&eacute;glig&eacute; sur
+leurs ailes et sur leurs derri&egrave;res. Des patriotes allemands,
+accourus de
+tous c&ocirc;t&eacute;s, lui offraient leurs villes; il
+s'avan&ccedil;a, prit Spire, Worms,
+qu'on lui livra, n&eacute;gligea Manheim, qui &eacute;tait sur sa
+route, par m&eacute;nagement
+pour la neutralit&eacute; de l'&eacute;lecteur palatin, et par crainte
+aussi de ne pas y
+entrer ais&eacute;ment. Il arriva enfin &agrave; Mayence, s'en empara,
+r&eacute;jouit la France
+de ses conqu&ecirc;tes inattendues, et se fit conf&eacute;rer un
+commandement qui le
+rendait ind&eacute;pendant de Biron. Dans ce m&ecirc;me moment,
+Dumouriez venait de
+repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann
+&eacute;tait
+vers Tr&ecirc;ves. Custine devait alors descendre le Rhin
+jusqu'&agrave; Coblentz, se
+r&eacute;unir &agrave; Kellermann, et se rendre ainsi ma&icirc;tre de
+la rive du fleuve. Toutes
+les raisons se r&eacute;unissaient en faveur de ce plan. Les habitans
+de Coblentz
+appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient
+aussi;
+on ne sait jusqu'o&ugrave; il aurait pu aller en s'abandonnant au cours
+du Rhin.
+Peut-&ecirc;tre aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de
+l'int&eacute;rieur de
+l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'&eacute;tait
+figur&eacute;, en
+le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer
+sur
+le territoire ennemi et au-del&agrave; du Rhin, plut davantage &agrave;
+l'imagination et
+&agrave; la vanit&eacute; de Custine. Il courut &agrave; Francfort
+lever des contributions, et
+exercer des vexations impolitiques. L&agrave;, les sollicitations
+l'entour&egrave;rent de
+nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques &agrave; Cassel, au
+milieu de la
+Hesse &eacute;lectorale, prendre le tr&eacute;sor de l'&eacute;lecteur.
+Les avis plus sages du
+gouvernement fran&ccedil;ais l'engageaient &agrave; revenir sur le
+Rhin, et &agrave; marcher
+vers Coblentz. Mais il n'&eacute;coutait rien, et r&ecirc;vait une
+r&eacute;volution en
+Allemagne.</p>
+<p>Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que,
+si
+l'&eacute;lecteur rompait la neutralit&eacute;, ses derri&egrave;res
+seraient menac&eacute;s par
+Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il
+ne
+l'osait pas. Sur le point d'&ecirc;tre attaqu&eacute; &agrave;
+Francfort, o&ugrave; il ne pouvait
+tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la
+ligne du
+Rhin, pour ne point abandonner ses pr&eacute;tendues conqu&ecirc;tes,
+et ne pas
+s'engager dans les op&eacute;rations des autres chefs en descendant
+vers Coblentz.
+Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit
+Francfort,
+fut rejet&eacute; sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette
+place ou non,
+y jeta quelque artillerie prise &agrave; Strasbourg, n'y donna que
+tr&egrave;s tard
+l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de
+ces
+incertitudes par les Prussiens, s'&eacute;loigna de Mayence, et saisi
+de terreur,
+se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la
+Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Plac&eacute; sur le
+Haut-Rhin
+avec une arm&eacute;e assez consid&eacute;rable, il aurait pu marcher
+sur Mayence, et
+mettre les assi&eacute;geans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais;
+enfin,
+honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai,
+fut
+battu, et se rendit &agrave; regret &agrave; l'arm&eacute;e du Nord,
+o&ugrave; il acheva de se perdre
+par des propos mod&eacute;r&eacute;s et par un conseil tr&egrave;s
+sage, celui de laisser
+l'arm&eacute;e se r&eacute;organiser dans le camp de C&eacute;sar, au
+lieu de la faire battre
+inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carri&egrave;re de
+Custine.
+Il y avait l&agrave; beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On
+commen&ccedil;a son
+proc&egrave;s, et on appela, pour d&eacute;poser, des
+repr&eacute;sentans envoy&eacute;s en mission,
+des agens du pouvoir ex&eacute;cutif, ennemis opini&acirc;tres des
+g&eacute;n&eacute;raux, des
+officiers m&eacute;contens, des membres des clubs de Strasbourg, de
+Mayence et de
+Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous
+Bouchotte. C'&eacute;tait une cohue d'accusateurs accumulant des
+reproches
+injustes et contradictoires, des reproches tout &agrave; fait
+&eacute;trangers &agrave; une
+v&eacute;ritable critique militaire, mais fond&eacute;s sur des
+malheurs accidentels,
+dont le g&eacute;n&eacute;ral n'&eacute;tait pas coupable, et qu'on ne
+pouvait pas lui imputer.
+Custine r&eacute;pondait avec une certaine v&eacute;h&eacute;mence
+militaire &agrave; toutes ces
+accusations, mais il &eacute;tait accabl&eacute;. Des jacobins de
+Strasbourg lui disaient
+qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner
+lui
+en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'&eacute;tait
+impossible. Un
+Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.
+Custine s'excusait en all&eacute;guant la neutralit&eacute; de
+l'&eacute;lecteur et les
+difficult&eacute;s du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds,
+de
+Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer
+&agrave;
+lui, et qu'il n'avait pas consenti &agrave; occuper, l'accusaient
+&agrave; la fois. Quant
+au refus de marcher sur Coblentz, il se d&eacute;fendait mal, et
+calomniait
+Kellermann, qui, disait-il, avait refus&eacute; de le seconder; quant
+au refus de
+prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les
+imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour
+les
+satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction
+singuli&egrave;re,
+tandis qu'on le bl&acirc;mait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait
+contribuer
+telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir
+pill&eacute; les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions
+n&eacute;cessaires pour
+r&eacute;sister aux Prussiens, et d'y avoir expos&eacute; la garnison
+fran&ccedil;aise &agrave; &ecirc;tre
+massacr&eacute;e. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui
+d&eacute;posaient
+contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyaut&eacute;
+que de
+raison. E&ucirc;t-il laiss&eacute; vingt mille hommes &agrave;
+Francfort, il n'aurait pas pu y
+tenir, disait Merlin; il aurait d&ucirc; se retirer &agrave; Mayence,
+et son seul tort
+&eacute;tait de ne l'avoir pas fait assez t&ocirc;t. Mais &agrave;
+Mayence, ajoutaient une
+foule d'autres t&eacute;moins, il n'avait fait aucun des
+pr&eacute;paratifs n&eacute;cessaires;
+il n'avait amass&eacute; ni vivres, ni munitions; il n'y avait
+amoncel&eacute; que
+l'artillerie dont il avait d&eacute;pouill&eacute; Strasbourg, pour la
+livrer aux
+Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux
+d&eacute;put&eacute;s. Custine
+prouvait qu'il avait donn&eacute; les ordres pour les
+approvisionnemens; que
+l'artillerie &eacute;tait &agrave; peine suffisante, et qu'elle n'avait
+pas &eacute;t&eacute;
+inutilement accumul&eacute;e pour &ecirc;tre livr&eacute;e. Merlin
+appuyait toutes les
+assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas,
+c'&eacute;tait sa
+retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que
+la
+garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans
+r&eacute;ponse.
+On lui reprochait ensuite d'avoir br&ucirc;l&eacute; les magasins de
+Spire, en se
+retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois oblig&eacute;e,
+il valait
+mieux br&ucirc;ler les magasins que de les laisser &agrave; l'ennemi.
+On l'accusait
+d'avoir fait fusiller des volontaires &agrave; Spire pour cause de
+pillage: &agrave; quoi
+il r&eacute;pondait que la convention avait approuv&eacute; sa
+conduite. On l'accusait
+encore d'avoir particuli&egrave;rement &eacute;pargn&eacute; les
+Prussiens, d'avoir
+volontairement expos&eacute; son arm&eacute;e &agrave; &ecirc;tre
+battue le 15 mai, de s'&ecirc;tre
+tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tent&eacute;
+de d&eacute;garnir
+Lille de son artillerie pour la porter au camp de C&eacute;sar, d'avoir
+emp&ecirc;ch&eacute;
+qu'on secour&ucirc;t Valenciennes, de n'avoir pas oppos&eacute;
+d'obstacle au
+d&eacute;barquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les
+unes que les
+autres.&#8212;&laquo;Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous
+avez &eacute;t&eacute;
+triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,
+pr&eacute;sident des jacobins &agrave; Mayence, vous avez
+emp&ecirc;ch&eacute; la distribution du
+journal du P&egrave;re Duchesne et du journal de la Montagne dans votre
+arm&eacute;e,
+vous avez dit que Marat et Robespierre &eacute;taient des
+perturbateurs, vous
+vous &ecirc;tes entour&eacute; d'officiers aristocrates, vous n'avez
+jamais eu &agrave; votre
+table de bons r&eacute;publicains.&raquo; Ces reproches &eacute;taient
+mortels, et c'&eacute;taient
+les v&eacute;ritables griefs pour lesquels on le poursuivait.</p>
+<p>Le proc&egrave;s tra&icirc;na en longueur; toutes les imputations
+&eacute;taient si vagues, que
+le tribunal h&eacute;sitait. La fille de Custine, et beaucoup de
+personnes qui
+s'int&eacute;ressaient &agrave; lui, avaient fait quelques
+d&eacute;marches; car, &agrave; cette
+&eacute;poque, bien que la crainte f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; grande,
+on osait t&eacute;moigner encore
+quelque int&eacute;r&ecirc;t aux victimes. Aussit&ocirc;t on
+d&eacute;non&ccedil;a aux Jacobins le tribunal
+r&eacute;volutionnaire lui-m&ecirc;me. &laquo;Il m'est douloureux, dit
+H&eacute;bert aux Jacobins,
+d'avoir &agrave; d&eacute;noncer une autorit&eacute; qui &eacute;tait
+l'espoir des patriotes, qui
+d'abord avait m&eacute;rit&eacute; leur confiance, et qui bient&ocirc;t
+en va devenir le fl&eacute;au.
+Le tribunal r&eacute;volutionnaire est sur le point d'innocenter un
+sc&eacute;l&eacute;rat, en
+faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent
+toute la terre. La fille de Custine, aussi habile com&eacute;dienne
+dans cette
+ville, que l'&eacute;tait son p&egrave;re &agrave; la t&ecirc;te des
+arm&eacute;es, voit tout le monde et
+promet tout pour obtenir sa gr&acirc;ce.&raquo; Robespierre, de son
+c&ocirc;t&eacute;, d&eacute;non&ccedil;a
+l'esprit de chicane et le go&ucirc;t des formalit&eacute;s qui
+s'&eacute;tait empar&eacute; du
+tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu d&eacute;garnir
+Lille,
+Custine m&eacute;ritait la mort. Vincent, l'un des t&eacute;moins,
+avait vid&eacute; les
+cartons du minist&egrave;re, et avait apport&eacute; les lettres et les
+ordres qu'on
+reprochait &agrave; Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des
+crimes.
+Fouquier-Tinville en conclut un parall&egrave;le de Custine avec
+Dumouriez, qui
+perdit le malheureux g&eacute;n&eacute;ral. Dumouriez, dit-il,
+s'&eacute;tait rapidement avanc&eacute;
+en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer
+&agrave;
+l'ennemi, soldats, magasins, et repr&eacute;sentans. De m&ecirc;me
+Custine s'&eacute;tait
+rapidement avanc&eacute; en Allemagne, avait abandonn&eacute; nos
+soldats &agrave; Francfort, &agrave;
+Mayence, et avait voulu livrer avec cette derni&egrave;re ville, vingt
+mille
+hommes, deux repr&eacute;sentans, et toute notre artillerie qu'il avait
+m&eacute;chamment
+extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il m&eacute;disait de la
+convention et
+des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous
+pr&eacute;texte de
+maintenir la discipline. A ce parall&egrave;le, le tribunal
+n'h&eacute;sita plus. Custine
+justifia pendant deux heures ses op&eacute;rations militaires.
+Tron&ccedil;on-Ducoudray
+d&eacute;fendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement.
+Le
+tribunal d&eacute;clara le g&eacute;n&eacute;ral coupable, &agrave; la
+grande joie des jacobins et des
+cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donn&egrave;rent des
+signes bruyans
+de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute; &agrave;
+l'unanimit&eacute;. Sur les trois questions, il y avait eu
+successivement contre
+lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le pr&eacute;sident lui ayant
+demand&eacute; s'il
+n'avait rien &agrave; ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant
+pas ses
+d&eacute;fenseurs, il r&eacute;pondit: &laquo;Je n'ai plus de
+d&eacute;fenseurs, je meurs calme et
+innocent.&raquo;</p>
+<p>Il fut ex&eacute;cut&eacute; le lendemain matin. Ce guerrier, connu
+par une grande
+bravoure, fut surpris &agrave; la vue de l'&eacute;chafaud. Cependant
+il s'agenouilla au
+pied de l'&eacute;chelle, fit une courte pri&egrave;re, se rassura, et
+re&ccedil;ut la mort avec
+courage. Ainsi finit cet infortun&eacute; g&eacute;n&eacute;ral, qui ne
+manquait ni d'esprit ni
+de caract&egrave;re, mais qui r&eacute;unissait l'incons&eacute;quence
+&agrave; la pr&eacute;somption, et qui
+commit trois fautes capitales; la premi&egrave;re, de sortir de sa
+v&eacute;ritable ligne
+d'op&eacute;ration, en se portant &agrave; Francfort; la seconde, de ne
+pas vouloir y
+rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisi&egrave;me, de rester
+dans la plus
+timide inaction pendant le si&eacute;ge de Mayence. Cependant aucune de
+ces fautes
+ne m&eacute;ritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas
+pu
+infliger &agrave; Dumouriez, et qu'il n'avait pas m&eacute;rit&eacute;
+comme celui-ci par de
+grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous
+les
+g&eacute;n&eacute;raux, et le signal pour eux d'une ob&eacute;issance
+absolue aux ordres du
+gouvernement r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>Apr&egrave;s cet acte de rigueur, les ex&eacute;cutions ne devaient
+plus s'arr&ecirc;ter; on
+renouvela l'ordre de h&acirc;ter le proc&egrave;s de Marie-Antoinette.
+L'acte
+d'accusation des girondins, tant demand&eacute; et jamais
+r&eacute;dig&eacute;, fut pr&eacute;sent&eacute; &agrave;
+la convention. Saint-Just en &eacute;tait l'auteur. Des
+p&eacute;titions des jacobins
+vinrent obliger la convention &agrave; l'adopter. Il fut dirig&eacute;
+non-seulement
+contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais
+en
+outre contre soixante-treize membres du c&ocirc;t&eacute; droit, qui
+gardaient un
+silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient
+r&eacute;dig&eacute; une
+protestation tr&egrave;s connue contre les &eacute;v&eacute;nemens du
+31 mai et du 2 juin.
+Quelques montagnards forcen&eacute;s voulaient l'accusation,
+c'est-&agrave;-dire la mort,
+contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais
+Robespierre
+s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal
+r&eacute;volutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les
+soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de
+la
+salle leur furent aussit&ocirc;t interdites, les soixante-treize
+arr&ecirc;t&eacute;s, et
+injonction faite &agrave; Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux
+girondins.
+Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre
+d'envoyer &agrave; la mort une partie de ses membres. A la
+v&eacute;rit&eacute;, elle ne pouvait
+plus diff&eacute;rer, car les jacobins avaient fait cinq
+p&eacute;titions plus
+imp&eacute;rieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers
+d&eacute;crets
+d'accusation.</p>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor1">[1]</a></p>
+<blockquote> Du 3 septembre.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_2"></a><a href="#FNanchor2">[2]</a></p>
+<blockquote> Ce d&eacute;cret c&eacute;l&egrave;bre fut rendu le 17
+septembre. Il est connu sous
+le nom de <i>loi des suspects</i>.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_3"></a><a href="#FNanchor3">[3]</a></p>
+<blockquote> D&eacute;cret du 1er octobre.</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XIV."></a>
+<h2>CHAPITRE XIV.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">CONTINUATION DU SI&Eacute;GE DE LYON.
+PRISE DE CETTE VILLE.
+D&Eacute;CRET TERRIBLE CONTRE
+LES LYONNAIS R&Eacute;VOLT&Eacute;S.&#8212;PROGR&Egrave;S DE L'ART DE LA
+GUERRE; INFLUENCE DE
+CARNOT.&#8212;VICTOIRE DE WATIGNIES. D&Eacute;BLOCUS DE MAUBEUGE.&#8212;REPRISE DES
+OP&Eacute;RATIONS EN VEND&Eacute;E.&#8212;VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET
+DISPERSION DES VEND&Eacute;ENS
+AU DELA DE LA LOIRE.&#8212;MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX
+CHEFS.&#8212;&Eacute;CHECS
+SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.</p>
+<br>
+<p>Chaque revers r&eacute;veillait l'&eacute;nergie
+r&eacute;volutionnaire, et cette &eacute;nergie
+ramenait les succ&egrave;s. Il en avait toujours &eacute;t&eacute;
+ainsi pendant cette campagne
+m&eacute;morable. Depuis la d&eacute;faite de Nerwinde jusqu'au mois
+d'ao&ucirc;t, une s&eacute;rie
+continuelle de d&eacute;sastres avait enfin provoqu&eacute; des efforts
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s.
+L'an&eacute;antissement du f&eacute;d&eacute;ralisme, la d&eacute;fense
+de Nantes, la victoire
+d'Hondschoote, le d&eacute;blocus de Dunkerque, avaient
+&eacute;t&eacute; le r&eacute;sultat de ces
+efforts. De nouveaux revers &agrave; Menin, &agrave; Pirmasens, aux
+Pyr&eacute;n&eacute;es, &agrave; Torfou et
+Coron dans la Vend&eacute;e, venaient d'exciter un nouveau redoublement
+d'&eacute;nergie
+qui devait amener des succ&egrave;s d&eacute;cisifs sur tous les
+th&eacute;&acirc;tres de la guerre.</p>
+<p>Le si&eacute;ge de Lyon &eacute;tait de toutes les
+op&eacute;rations, celle dont on attendait la
+fin avec le plus d'impatience. Nous avons laiss&eacute;
+Dubois-Cranc&eacute; camp&eacute; devant
+cette ville, avec cinq mille hommes de troupes r&eacute;gl&eacute;es,
+et sept &agrave; huit
+mille r&eacute;quisitionnaires. Il &eacute;tait menac&eacute; d'avoir
+bient&ocirc;t sur ses derri&egrave;res
+les Sardes que la faible arm&eacute;e des grandes-Alpes ne pouvait plus
+arr&ecirc;ter.
+Comme nous avons d&eacute;j&agrave; dit, il s'&eacute;tait plac&eacute;
+au Nord, entre la Sa&ocirc;ne et le
+Rh&ocirc;ne, en pr&eacute;sence des redoutes de la Croix-Rousse, et non
+sur les hauteurs
+de Sainte-Foy et de Fourvi&egrave;res, situ&eacute;es &agrave; l'ouest,
+et par lesquelles on
+aurait d&ucirc; diriger la v&eacute;ritable attaque. Le motif de cette
+pr&eacute;f&eacute;rence &eacute;tait
+fond&eacute; sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester
+en
+communication avec la fronti&egrave;re des Alpes, o&ugrave; se trouvait
+le gros de
+l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine, et d'o&ugrave; les
+Pi&eacute;montais pouvaient venir au secours des
+Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le
+cours sup&eacute;rieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres
+qui
+descendaient la Sa&ocirc;ne et le Rh&ocirc;ne. Il est vrai que l'ouest
+restait ainsi
+ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions
+continuelles
+vers Saint-&Eacute;tienne et Montbrison: mais tous les jours on
+annon&ccedil;ait
+l'arriv&eacute;e des contingens du Puy-de-D&ocirc;me, et une fois ces
+nouvelles
+r&eacute;quisitions r&eacute;unies, Dubois-Cranc&eacute; pouvait
+achever le blocus du c&ocirc;t&eacute; de
+l'ouest, et choisir alors le v&eacute;ritable point d'attaque. En
+attendant, il
+se contentait de serrer l'ennemi de pr&egrave;s, de canonner la
+Croix-Rousse au
+nord, et de commencer ses lignes &agrave; l'est, devant le pont de la
+Guilloti&egrave;re.
+Le transport des munitions &eacute;tait difficile et lent; il fallait
+les faire
+venir de Grenoble, du fort Barraux, de Brian&ccedil;on, d'Embrun, et
+leur faire
+parcourir ainsi jusqu'&agrave; soixante lieues de montagnes. Ces
+charrois
+extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de
+r&eacute;quisition forc&eacute;e
+et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait &agrave;
+transporter
+devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois
+cents
+milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches
+&agrave;
+feu.</p>
+<p>D&egrave;s les premiers jours du si&eacute;ge, on annon&ccedil;ait
+la marche des Pi&eacute;montais qui
+d&eacute;bouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-C&eacute;nis.
+Kellermann partit
+aussit&ocirc;t sur les pressantes instances du d&eacute;partement de
+l'Is&egrave;re, et laissa
+le g&eacute;n&eacute;ral Dumuy pour le remplacer &agrave; Lyon. Du
+reste, Dumuy ne le rempla&ccedil;ait
+qu'en apparence, car Dubois-Cranc&eacute;, repr&eacute;sentant et
+ing&eacute;nieur habile,
+dirigeait lui seul toutes les op&eacute;rations du si&eacute;ge. Pour
+h&acirc;ter la lev&eacute;e des
+r&eacute;quisitions du Puy-de-D&ocirc;me, Dubois-Cranc&eacute;
+d&eacute;tacha le g&eacute;n&eacute;ral Nicolas avec
+un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enlev&eacute; dans le
+Forez, et
+livr&eacute; aux Lyonnais. Dubois-Cranc&eacute; y envoya alors mille
+hommes de bonnes
+troupes, avec le repr&eacute;sentant Javoques. La mission de celui-ci
+fut plus
+heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de
+Saint-&Eacute;tienne, et
+fit lever environ sept &agrave; huit mille paysans, qu'il amena devant
+Lyon.
+Dubois-Cranc&eacute; les pla&ccedil;a au pont d'Oullins, situ&eacute;
+au nord-ouest de Lyon, et
+de mani&egrave;re &agrave; g&ecirc;ner les communications de la place
+avec le Forez. Il fit
+approcher le d&eacute;put&eacute; Reverchon, qui, &agrave; M&acirc;con,
+avait r&eacute;uni quelques mille
+r&eacute;quisitionnaires, et le pla&ccedil;a sur le haut de la
+Sa&ocirc;ne tout &agrave; fait au nord.
+De cette mani&egrave;re, le blocus commen&ccedil;ait &agrave;
+&ecirc;tre un peu plus rigoureux; mais
+les op&eacute;rations &eacute;taient lentes, et les attaques de vive
+force impossibles.
+Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rh&ocirc;ne et
+Sa&ocirc;ne, devant
+lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient &ecirc;tre
+emport&eacute;es par
+un assaut. Du c&ocirc;t&eacute; de l'est et de la rive gauche du
+Rh&ocirc;ne, le pont Morand
+&eacute;tait d&eacute;fendu par une redoute en fer &agrave; cheval,
+tr&egrave;s habilement construite.
+A l'ouest, les hauteurs d&eacute;cisives de Sainte-Foy et
+Fourvi&egrave;res ne pouvaient
+&ecirc;tre enlev&eacute;es que par une arm&eacute;e vigoureuse, et pour
+le moment il ne fallait
+songer qu'&agrave; intercepter les vivres, &agrave; serrer la ville, et
+&agrave; l'incendier.
+Depuis le commencement d'ao&ucirc;t jusqu'au milieu de septembre,
+Dubois-Cranc&eacute;
+n'avait pu faire autre chose, et &agrave; Paris on se plaignait de ses
+lenteurs
+sans vouloir en appr&eacute;cier les motifs. Cependant il avait
+caus&eacute; de grands
+dommages &agrave; cette malheureuse cit&eacute;. L'incendie avait
+d&eacute;vor&eacute; la magnifique
+place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du
+Temple,
+et avait endommag&eacute; surtout le bel &eacute;difice de
+l'h&ocirc;pital, qui s'&eacute;l&egrave;ve si
+majestueusement sur la rive du Rh&ocirc;ne. Les Lyonnais n'en
+r&eacute;sistaient pas
+moins avec la plus grande opini&acirc;tret&eacute;. On avait
+r&eacute;pandu parmi eux la
+nouvelle que cinquante mille Pi&eacute;montais allaient
+d&eacute;boucher sur leur ville;
+l'&eacute;migration les comblait de promesses, sans venir cependant se
+jeter au
+milieu d'eux, et ces braves commer&ccedil;ans, sinc&egrave;rement
+r&eacute;publicains, &eacute;taient,
+par leur fausse position, r&eacute;duits &agrave; d&eacute;sirer le
+secours funeste et honteux
+de l'&eacute;migration et de l'&eacute;tranger. Leurs sentimens
+&eacute;clat&egrave;rent plus d'une
+fois d'une mani&egrave;re non &eacute;quivoque. Pr&eacute;cy ayant
+voulu arborer le drapeau
+blanc, en avait bient&ocirc;t senti l'impossibilit&eacute;. Un papier
+obsidional ayant
+&eacute;t&eacute; cr&eacute;&eacute; pour les besoins du si&eacute;ge,
+et des fleurs de lis se trouvant sur le
+filigrane de ce papier, il fallut le d&eacute;truire et en fabriquer un
+autre.
+Ainsi les Lyonnais &eacute;taient r&eacute;publicains; mais la crainte
+des vengeances de
+la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de
+Caen,
+et surtout de l'&eacute;migration, les avaient entra&icirc;n&eacute;s
+dans un ab&icirc;me de fautes
+et de malheurs.</p>
+<p>Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante
+mille
+Sardes, la convention avait ordonn&eacute; aux repr&eacute;sentans
+Couthon, Maignet et
+Ch&acirc;teauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les
+d&eacute;partemens
+environnans, pour y d&eacute;terminer une lev&eacute;e eu masse, et
+Kellermann courait
+dans les vall&eacute;es des Alpes au devant des Pi&eacute;montais.</p>
+<p>Une belle occasion s'offrait encore ici aux Pi&eacute;montais
+d'effectuer une
+tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'&ecirc;tre
+heureuse:
+c'&eacute;tait de r&eacute;unir leurs principales forces sur le petit
+Saint-Bernard, et
+de d&eacute;boucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que
+les trois
+vall&eacute;es de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne,
+adjacentes l'une
+&agrave; l'autre, tournent sur elles-m&ecirc;mes comme une
+esp&egrave;ce de spirale, et que,
+partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Gen&egrave;ve,
+Chamb&eacute;ry, Lyon
+et Grenoble. De petits corps fran&ccedil;ais &eacute;taient
+&eacute;parpill&eacute;s dans ces vall&eacute;es.
+Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer &agrave;
+leur
+ouverture, &eacute;tait un moyen assur&eacute;, d'apr&egrave;s tous les
+principes de l'art, de
+faire tomber les d&eacute;tachemens engag&eacute;s dans les montagnes,
+et de leur faire
+mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des
+Savoyards
+pour les Fran&ccedil;ais; car les assignats et les r&eacute;quisitions
+ne leur avaient
+encore fait conna&icirc;tre de la libert&eacute; que ses
+d&eacute;penses et ses rigueurs. Le
+duc de Montferrat, charg&eacute; de l'exp&eacute;dition, ne prit avec
+lui que vingt &agrave;
+vingt-cinq mille hommes, jeta un corps &agrave; sa droite, dans la
+vall&eacute;e de
+Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et
+laissa
+le g&eacute;n&eacute;ral Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile
+gauche. Son mouvement,
+commenc&eacute; le 14 ao&ucirc;t, dura jusqu'en septembre, tant il y
+mit de lenteur. Les
+Fran&ccedil;ais, quoique tr&egrave;s inf&eacute;rieurs eu nombre,
+oppos&egrave;rent une r&eacute;sistance
+&eacute;nergique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours.
+Arriv&eacute; &agrave;
+Moustier, le duc de Montferrat chercha &agrave; se lier avec Gordon,
+sur la cha&icirc;ne
+du Grand-Loup, qui s&eacute;pare les deux vall&eacute;es de la
+Tarentaise et de la
+Maurienne, et ne songea nullement &agrave; marcher rapidement sur
+Conflans, point
+de r&eacute;union des vall&eacute;es. Cette lenteur et ses vingt-cinq
+mille hommes
+prouvent assez s'il avait envie d'aller &agrave; Lyon.</p>
+<p>Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever
+les
+gardes nationales de l'Is&egrave;re et des d&eacute;partemens
+environnans. Il avait
+ranim&eacute; les Savoyards qui commen&ccedil;aient &agrave; craindre
+les vengeances du
+gouvernement pi&eacute;montais, et il &eacute;tait parvenu &agrave;
+r&eacute;unir &agrave; peu pr&egrave;s douze
+mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vall&eacute;e de
+Sallenche, et
+se porta vers Conflans, &agrave; l'issue des deux vall&eacute;es de la
+Tarentaise et de
+la Maurienne. C'&eacute;tait vers le 10 septembre. Dans ce moment,
+l'ordre de
+marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann
+pr&eacute;vint les
+Pi&eacute;montais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils
+avaient
+prise sur la cha&icirc;ne du Grand-Loup, afin de communiquer entre les
+deux
+vall&eacute;es. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit
+tourner par
+un corps d&eacute;tach&eacute;. Ce corps, form&eacute; de soldats
+&agrave; moiti&eacute; nus, fit pourtant des
+efforts h&eacute;ro&iuml;ques, et, &agrave; force de bras, &eacute;leva
+les canons sur des hauteurs
+presque inaccessibles. Tout &agrave; coup l'artillerie fran&ccedil;aise
+tonna inopin&eacute;ment
+sur la t&ecirc;te des Pi&eacute;montais, qui en furent
+&eacute;pouvant&eacute;s; Gordon se retira
+aussit&ocirc;t dans la vall&eacute;e de Maurienne sur Saint-Michel; le
+duc de Montferrat
+se reporta au milieu de la vall&eacute;e de la Tarentaise. Kellermann,
+ayant fait
+inqui&eacute;ter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bient&ocirc;t
+&agrave; remonter jusqu'&agrave;
+Saint-Maurice et &agrave; Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4
+octobre,
+au-del&agrave; des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse
+qu'auraient pu
+faire les Pi&eacute;montais en d&eacute;bouchant avec une masse double,
+et en descendant
+par une seule vall&eacute;e sur Chamb&eacute;ry et Lyon, manqua ici par
+les m&ecirc;mes raisons
+qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalis&eacute;s, et
+qui avaient
+sauv&eacute; la France.</p>
+<p>Pendant que les Sardes &eacute;taient repouss&eacute;s
+au-del&agrave; des Alpes, les trois
+d&eacute;put&eacute;s envoy&eacute;s dans le Puy-de-D&ocirc;me pour y
+d&eacute;terminer une lev&eacute;e en masse,
+soulevaient les campagnes en pr&ecirc;chant une esp&egrave;ce de
+croisade, et en
+persuadant que Lyon, loin de d&eacute;fendre la cause
+r&eacute;publicaine, &eacute;tait le
+rendez-vous des factions de l'&eacute;migration et de
+l'&eacute;tranger. Le paralytique
+Couthon, plein d'une activit&eacute; que ses infirmit&eacute;s ne
+pouvaient ralentir,
+excita un mouvement g&eacute;n&eacute;ral; il fit partir d'abord
+Maignet et Ch&acirc;teauneuf
+avec une premi&egrave;re colonne de douze mille hommes, et resta en
+arri&egrave;re pour
+en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les
+r&eacute;quisitions de
+vivres n&eacute;cessaires. Dubois-Cranc&eacute; pla&ccedil;a les
+nouvelles lev&eacute;es du c&ocirc;t&eacute; de
+l'ouest vers Sainte-Foy, et compl&eacute;ta ainsi le blocus. Il
+re&ccedil;ut en m&ecirc;me
+temps un d&eacute;tachement de la garnison de Valenciennes, qui,
+d'apr&egrave;s les
+trait&eacute;s, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans
+l'int&eacute;rieur;
+il pla&ccedil;a des d&eacute;tachemens de troupes r&eacute;gl&eacute;es
+en avant des troupes de
+r&eacute;quisitions, de mani&egrave;re &agrave; former de bonnes
+t&ecirc;tes de colonnes. Son arm&eacute;e
+pouvait se composer alors de vingt-cinq mille r&eacute;quisitionnaires,
+et de huit
+ou dix mille soldats aguerris.</p>
+<p>Le 24, &agrave; minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins,
+qui
+conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le
+g&eacute;n&eacute;ral
+Doppet, Savoyard, qui s'&eacute;tait distingu&eacute; sous Carteaux
+dans la guerre contre
+les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait
+d'&ecirc;tre
+destitu&eacute; &agrave; cause de la ti&eacute;deur de son z&egrave;le,
+et on ne lui avait laiss&eacute;
+quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever
+son
+exp&eacute;dition contre les Pi&eacute;montais. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Doppet se concerta de suite
+avec Dubois-Cranc&eacute; pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy.
+Tous les
+pr&eacute;paratifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des
+attaques
+simultan&eacute;es furent dirig&eacute;es au nord vers la Croix-Rousse,
+&agrave; l'est en face
+du pont Morand, au midi par le pont de la Mulati&egrave;re, qui est
+plac&eacute;
+au-dessous de la ville; au confluent de la Sa&ocirc;ne et du
+Rh&ocirc;ne. L'attaque
+s&eacute;rieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy.
+Elle ne
+commen&ccedil;a que le 29, &agrave; cinq heures du matin, une heure ou
+deux apr&egrave;s les
+trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se pr&eacute;cipite avec
+eux sur une
+premi&egrave;re redoute et les entra&icirc;ne sur la seconde avec la
+plus grande
+vivacit&eacute;. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emport&eacute;s.
+Pendant ce temps,
+la colonne charg&eacute;e d'attaquer le pont de la Mulati&egrave;re
+parvient &agrave; s'en
+emparer, et p&eacute;n&egrave;tre dans l'isthme &agrave; la pointe
+duquel se r&eacute;unissent les deux
+fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Pr&eacute;cy,
+accourant avec
+sa cavalerie, parvient &agrave; la repousser, et &agrave; sauver la
+place. De son c&ocirc;t&eacute;,
+le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirig&eacute; sur le pont
+Morand une
+attaque des plus vives, p&eacute;n&eacute;tra dans la redoute en fer
+&agrave; cheval, mais il
+fut oblig&eacute; de l'abandonner.</p>
+<p>De toutes ces attaques, une seule avait compl&egrave;tement
+r&eacute;ussi, mais c'&eacute;tait
+la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant &agrave;
+passer des
+hauteurs de Sainte-Foy &agrave; celles de Fourvi&egrave;res, bien plus
+r&eacute;guli&egrave;rement
+retranch&eacute;es, et bien plus difficiles &agrave; emporter. L'avis
+de Dubois-Cranc&eacute;,
+qui agissait syst&eacute;matiquement, et en savant militaire,
+&eacute;tait de ne pas
+s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il
+savait
+que les Lyonnais, r&eacute;duits &agrave; manger de la farine de pois,
+n'avaient de
+vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient &ecirc;tre
+oblig&eacute;s de
+se rendre. Il les avait trouv&eacute;s tr&egrave;s braves &agrave; la
+d&eacute;fense de la Mulati&egrave;re et
+du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de
+Fourvi&egrave;res
+ne r&eacute;uss&icirc;t pas, et qu'un &eacute;chec ne
+d&eacute;sorganis&acirc;t l'arm&eacute;e, et n'oblige&acirc;t &agrave;
+lever le si&eacute;ge. &laquo;Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus
+heureux pour des
+assi&eacute;g&eacute;s braves et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, c'est
+de leur fournir l'occasion de se
+sauver par un combat. Laissons-les p&eacute;rir par l'effet de quelques
+jours de
+famine.&raquo;</p>
+<p>Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle
+lev&eacute;e de
+vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. &laquo;J'arrive,
+&eacute;crivait-il, avec mes
+rochers de l'Auvergne, et je vais les pr&eacute;cipiter dans le
+faubourg de
+Vaise.&raquo; Il trouva Dubois-Cranc&eacute; au milieu d'une
+arm&eacute;e dont il &eacute;tait le chef
+absolu, o&ugrave; il avait &eacute;tabli les r&egrave;gles de la
+subordination militaire, et o&ugrave;
+il portait plus souvent son habit d'officier sup&eacute;rieur que celui
+de
+repr&eacute;sentant du peuple. Couthon fut irrit&eacute; de voir un
+repr&eacute;sentant
+remplacer l'&eacute;galit&eacute; par la hi&eacute;rarchie militaire,
+et ne voulut pas surtout
+entendre parler de guerre r&eacute;guli&egrave;re. &laquo;Je n'entends
+rien, dit-il, &agrave; la
+tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte col&egrave;re emportera
+tout. Il faut
+inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs
+j'ai
+promis cong&eacute; &agrave; mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils
+aillent faire
+leurs vendanges.&raquo; On &eacute;tait alors au mardi.
+Dubois-Cranc&eacute;, homme de m&eacute;tier,
+habitu&eacute; aux troupes r&eacute;gl&eacute;es, t&eacute;moigna
+quelque m&eacute;pris pour ces paysans
+confus&eacute;ment amass&eacute;s et mal arm&eacute;s; il proposa de
+choisir parmi eux les plus
+jeunes, de les incorporer dans les bataillons d&eacute;j&agrave;
+organis&eacute;s, et de
+renvoyer les autres. Couthon ne voulut &eacute;couter aucun de ces
+conseils de
+prudence, et fit d&eacute;cider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de
+vive force
+sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait;
+car
+telle &eacute;tait maintenant la force de l'arm&eacute;e avec cette
+nouvelle lev&eacute;e. Il
+&eacute;crivit en m&ecirc;me temps au comit&eacute; de salut public
+pour faire r&eacute;voquer
+Dubois-Cranc&eacute;. L'attaque fut r&eacute;solue dans le conseil de
+guerre pour le 8
+octobre.</p>
+<p>La r&eacute;vocation de Dubois-Cranc&eacute; et de son
+coll&egrave;gue Gauthier arriva dans
+l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de
+Dubois-Cranc&eacute;,
+que depuis deux mois ils voyaient acharn&eacute; contre leur ville, et
+ils
+disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre &agrave; lui. Le 7, Couthon
+leur fit
+une derni&egrave;re sommation, et leur &eacute;crivit que
+c'&eacute;tait lui, Couthon, et les
+repr&eacute;sentans Maignet et Laporte que la convention chargeait de
+la poursuite
+du si&eacute;ge. Le feu fut suspendu jusqu'&agrave; quatre heures du
+soir, et recommen&ccedil;a
+alors avec une extr&ecirc;me violence. On allait se pr&eacute;parer
+&agrave; l'assaut, quand
+une d&eacute;putation vint n&eacute;gocier au nom des Lyonnais. Il
+para&icirc;t que le but de
+cette n&eacute;gociation &eacute;tait de donner &agrave; Pr&eacute;cy
+et &agrave; deux mille des habitans les
+plus compromis le temps de se sauver en colonne serr&eacute;e. Ils
+profit&egrave;rent en
+effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se
+retirer vers la Suisse.</p>
+<p>Les pourparlers &eacute;taient &agrave; peine commenc&eacute;s,
+qu'une colonne r&eacute;publicaine
+p&eacute;n&eacute;tra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'&eacute;tait
+plus temps de faire des
+conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9,
+l'arm&eacute;e
+entra, ayant les repr&eacute;sentans en t&ecirc;te. Les habitans
+s'&eacute;taient cach&eacute;s, mais
+tous les montagnards pers&eacute;cut&eacute;s sortirent en foule au
+devant de l'arm&eacute;e
+victorieuse, et lui compos&egrave;rent une esp&egrave;ce de triomphe
+populaire. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Doppet fit observer la plus exacte discipline
+&agrave; ses troupes, et
+laissa aux repr&eacute;sentans le soin d'exercer eux-m&ecirc;mes sur
+cette ville
+infortun&eacute;e les vengeances r&eacute;volutionnaires.</p>
+<p>Pendant ce temps, Pr&eacute;cy, avec ses deux mille fugitifs,
+marchait vers la
+Suisse. Mais Dubois-Cranc&eacute;, pr&eacute;voyant que ce serait
+l&agrave; son unique
+ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les
+malheureux Lyonnais furent poursuivis, dispers&eacute;s et tu&eacute;s
+par les paysans.
+Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Pr&eacute;cy, parvinrent
+&agrave; atteindre le
+territoire helv&eacute;tique.</p>
+<p>A peine entr&eacute;, Couthon r&eacute;int&eacute;gra l'ancienne
+municipalit&eacute; montagnarde, et
+lui donna mission de chercher et de d&eacute;signer les rebelles. Il
+chargea une
+commission populaire de les juger militairement. Il &eacute;crivit
+ensuite &agrave; Paris
+qu'il y avait &agrave; Lyon trois classes d'habitans: 1&ordm; les
+riches coupable; 2&ordm;
+les riches &eacute;go&iuml;stes, 3&ordm; les ouvriers ignorans,
+d&eacute;tach&eacute;s de toute esp&egrave;ce de
+cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les
+premiers et d&eacute;truire leurs maisons, faire contribuer les seconds
+de toute
+leur fortune, d&eacute;payser enfin les derniers, et les remplacer par
+une colonie
+r&eacute;publicaine.</p>
+<p>La prise de Lyon produisit &agrave; Paris la plus grande joie, et
+d&eacute;dommagea des
+mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgr&eacute; le
+succ&egrave;s, on
+se plaignit des lenteurs de Dubois-Cranc&eacute;, on lui imputa la
+fuite des
+Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait
+sauv&eacute;
+que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'&ecirc;tre fait
+g&eacute;n&eacute;ral absolu
+dans son arm&eacute;e, de s'&ecirc;tre plus souvent montr&eacute; avec
+son costume d'officier
+sup&eacute;rieur qu'avec celui de repr&eacute;sentant, d'avoir
+affich&eacute; la morgue d'un
+tacticien, d'avoir enfin voulu faire pr&eacute;valoir le syst&egrave;me
+des si&eacute;ges
+r&eacute;guliers sur celui des attaques en masse. Aussit&ocirc;t une
+enqu&ecirc;te fut faite
+par les jacobins contre Dubois-Cranc&eacute;, dont l'activit&eacute; et
+la vigueur
+avaient cependant rendu tant de services &agrave; Grenoble, dans le
+Midi et devant
+Lyon. En m&ecirc;me temps, le comit&eacute; de salut public
+pr&eacute;para des d&eacute;crets
+terribles, afin de rendre plus formidable et plus ob&eacute;ie
+l'autorit&eacute; de la
+convention. Voici le d&eacute;cret qui fut pr&eacute;sent&eacute; par
+Barr&egrave;re et rendu
+sur-le-champ:</p>
+<p>&laquo;Art. 1er. Il sera nomm&eacute; par la convention nationale,
+sur la pr&eacute;sentation
+du comit&eacute; de salut public, une commission de cinq
+repr&eacute;sentans du peuple,
+qui se transporteront &agrave; Lyon sans d&eacute;lai, pour faire
+saisir et juger
+militairement tous les contre-r&eacute;volutionnaires qui ont pris les
+armes dans
+cette ville.</p>
+<p>&laquo;2. Tous les Lyonnais seront d&eacute;sarm&eacute;s; les armes
+seront donn&eacute;es &agrave; ceux qui
+seront reconnus n'avoir point tremp&eacute; dans la r&eacute;volte, et
+aux d&eacute;fenseurs de
+la patrie.</p>
+<p>&laquo;3. La ville de Lyon sera d&eacute;truite.</p>
+<p>&laquo;4. Il n'y sera conserv&eacute; que la maison du pauvre, les
+manufactures, les
+ateliers des arts, les h&ocirc;pitaux, les monuments publics et ceux de
+l'instruction.</p>
+<p>&laquo;5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
+<i>Commune-Affranchie</i>.</p>
+<p>&laquo;6. Sur les d&eacute;bris de Lyon sera &eacute;lev&eacute; un
+monument o&ugrave; seront lus ces mots:
+<i>Lyon fit la guerre &agrave; la libert&eacute;, Lyon n'est plus<a
+ name="FNanchor4"></a><a href="#Footnote_4"><sup>[4]</sup></a>!</i>&raquo;</p>
+<p>La nouvelle de la prise de Lyon fut aussit&ocirc;t annonc&eacute;e
+aux deux arm&eacute;es du
+Nord et de la Vend&eacute;e, o&ugrave; devaient se porter les coups
+d&eacute;cisifs, et une
+proclamation les invita &agrave; imiter l'arm&eacute;e de Lyon. On
+disait &agrave; l'arm&eacute;e du
+Nord: &laquo;L'&eacute;tendard de la libert&eacute; flotte sur les murs
+de Lyon, et les
+purifie. Voil&agrave; le pr&eacute;sage de la victoire; la victoire
+appartient au
+courage. Elle est &agrave; vous; frappez, exterminez les satellites des
+tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre
+g&eacute;n&eacute;reux
+d&eacute;vouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et
+la
+r&eacute;publique vous devra son bonheur et sa gloire!&raquo; On disait
+aux soldats de
+la Vend&eacute;e: &laquo;Et vous aussi, braves soldats, vous
+remporterez une victoire;
+il y a assez long-temps que la Vend&eacute;e fatigue la
+r&eacute;publique; marchez,
+frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber &agrave; la fois:
+chaque
+arm&eacute;e va vaincre. Seriez-vous les derniers &agrave; moissonner
+des palmes, &agrave;
+m&eacute;riter la gloire d'avoir extermin&eacute; les rebelles et
+sauv&eacute; la patrie?&raquo;</p>
+<p>Le comit&eacute;, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus
+grand parti de
+la prise de Lyon. Cet &eacute;v&eacute;nement, en effet, &eacute;tait
+de la plus haute
+importance. Il d&eacute;livrait l'est de la France des derniers restes
+de
+l'insurrection, et &ocirc;tait toute esp&eacute;rance aux
+&eacute;migr&eacute;s intrigant en Suisse,
+et aux Pi&eacute;montais qui ne pouvaient compter &agrave; l'avenir sur
+aucune diversion.
+Il comprimait le Jura, assurait les derri&egrave;res de l'arm&eacute;e
+du Rhin,
+permettait de porter devant Toulon et les Pyr&eacute;n&eacute;es des
+secours en hommes et
+en mat&eacute;riel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes
+les villes
+qui avaient eu du penchant &agrave; s'insurger, et assurait leur
+soumission
+d&eacute;finitive.</p>
+<p>C'est au nord que le comit&eacute; voulait d&eacute;ployer le plus
+d'&eacute;nergie, et qu'il
+faisait aux g&eacute;n&eacute;raux et aux soldats un devoir d'en
+montrer davantage.
+Tandis que Custine venait de porter sa t&ecirc;te sur
+l'&eacute;chafaud, Houchard, pour
+n'avoir pas fait &agrave; Dunkerque tout ce qu'il aurait pu,
+&eacute;tait envoy&eacute; au
+tribunal r&eacute;volutionnaire. Les derniers reproches adress&eacute;s
+au comit&eacute;, en
+septembre dernier, l'avaient oblig&eacute; de renouveler tous les
+&eacute;tats-majors. Il
+venait de les recomposer enti&egrave;rement, et d'&eacute;lever aux
+plus hauts grades de
+simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne,
+et,
+avant qu'elle f&ucirc;t finie, devenu g&eacute;n&eacute;ral en chef, et
+maintenant accus&eacute;
+devant le tribunal r&eacute;volutionnaire; Hoche, simple officier au
+si&eacute;ge de
+Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'arm&eacute;e de la
+Moselle;
+Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour
+d'Hondschoote, et enfin nomm&eacute; g&eacute;n&eacute;ral en chef de
+l'arm&eacute;e du Nord, &eacute;taient
+de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces
+arm&eacute;es
+r&eacute;publicaines. Ces promotions subites emp&ecirc;chaient que
+soldats, officiers,
+et g&eacute;n&eacute;raux, eussent le temps de se conna&icirc;tre et de
+s'accorder de la
+confiance; mais elles donnaient une id&eacute;e terrible de cette
+volont&eacute; qui
+frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas
+d'une trahison prouv&eacute;e, mais seulement pour un soup&ccedil;on,
+pour une
+insuffisance de z&egrave;le, pour une demi-victoire; et il en
+r&eacute;sultait un
+d&eacute;vouement absolu de la part des arm&eacute;es, et des
+esp&eacute;rances sans bornes chez
+les g&eacute;nies assez hardis pour braver les dangereuses chances du
+g&eacute;n&eacute;ralat.</p>
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque qu'il faut rapporter les premiers
+progr&egrave;s de l'art de
+la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient
+&eacute;t&eacute; connus et
+pratiqu&eacute;s de tous les temps par les capitaines qui joignaient
+l'audace
+d'esprit &agrave; l'audace de caract&egrave;re. Tout r&eacute;cemment
+encore, Fr&eacute;d&eacute;ric venait de
+donner l'exemple des plus belles combinaisons strat&eacute;giques. Mais
+d&egrave;s que
+l'homme de g&eacute;nie dispara&icirc;t pour faire place aux hommes
+ordinaires, l'art de
+la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat
+&eacute;ternellement pour la d&eacute;fense ou l'attaque d'une ligne,
+on devient habile &agrave;
+calculer les avantages d'un terrain, &agrave; y adapter chaque
+esp&egrave;ce d'arme;
+mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des ann&eacute;es
+enti&egrave;res une
+province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et
+cette
+prudence de la m&eacute;diocrit&eacute; sacrifie plus de sang que la
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute; du g&eacute;nie,
+car elle consomme les hommes sans r&eacute;sultats. Ainsi avaient fait
+les savans
+tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un
+autre;
+ils gardaient toutes les routes menac&eacute;es par l'ennemi; et tandis
+qu'avec
+une marche hardie ils auraient pu d&eacute;truire la r&eacute;volution,
+ils n'osaient
+faire un pas, de peur de se d&eacute;couvrir. L'art de la guerre
+&eacute;tait &agrave;
+r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer. Former une masse compacte, la remplir
+de confiance et d'audace,
+la porter promptement au-del&agrave; d'un fleuve, d'une cha&icirc;ne de
+montagnes, et
+venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces,
+en
+l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, &eacute;tait
+un art
+difficile et grand qui exigeait du g&eacute;nie, et qui ne pouvait se
+d&eacute;velopper
+qu'au milieu de la fermentation r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>La r&eacute;volution, en mettant en mouvement tous les esprits,
+pr&eacute;para l'&eacute;poque
+des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause
+des
+masses d'hommes &eacute;normes, et bien autrement consid&eacute;rables
+que toutes celles
+qui furent jamais soulev&eacute;es pour la cause des rois. Ensuite elle
+excita une
+impatience de succ&egrave;s extraordinaires, d&eacute;go&ucirc;ta des
+combats lents et
+m&eacute;thodiques, et sugg&eacute;ra l'id&eacute;e des irruptions
+soudaines et nombreuses sur
+un m&ecirc;me point. De tous c&ocirc;t&eacute;s on disait: il faut nous
+battre en masse.
+C'&eacute;tait le cri des soldats sur toutes les fronti&egrave;res, et
+des jacobins dans
+les clubs. Couthon, arrivant &agrave; Lyon, avait r&eacute;pondu
+&agrave; tous les raisonnemens
+de Dubois-Cranc&eacute;, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en
+masse. Enfin
+Barr&egrave;re avait fait un rapport habile et profond, o&ugrave; il
+montrait que la
+cause de nos revers &eacute;tait dans les combats de d&eacute;tail.
+Ainsi, en formant des
+masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute
+routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la
+r&eacute;volution pr&eacute;para la renaissance de la grande guerre. Ce
+changement ne
+pouvait pas s'op&eacute;rer sans d&eacute;sordre. Des paysans, des
+ouvriers, transport&eacute;s
+sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que
+l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels
+d'une mauvaise organisation. Les repr&eacute;sentans, qui venaient
+souffler les
+passions r&eacute;volutionnaires dans les camps, exigeaient souvent
+l'impossible,
+et commettaient des iniquit&eacute;s &agrave; l'&eacute;gard de braves
+g&eacute;n&eacute;raux. Dumouriez,
+Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, p&eacute;rirent ou se
+retir&egrave;rent
+devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins
+d&eacute;clamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces
+repr&eacute;sentans
+communiquaient une audace et une volont&eacute; extraordinaires aux
+arm&eacute;es; et, &agrave;
+force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les
+g&eacute;nies
+hardis qui convenaient aux circonstances.</p>
+<p>Enfin un homme vint r&eacute;gulariser ce grand mouvement: ce fut
+Carnot.
+Autrefois officier du g&eacute;nie, et depuis membre de la convention
+et du comit&eacute;
+de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilit&eacute;,
+il put
+impun&eacute;ment introduire de l'ordre dans des op&eacute;rations trop
+d&eacute;cousues, et
+surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+assez ob&eacute;i pour leur imposer. L'une des principales causes de
+nos revers
+pr&eacute;c&eacute;dens, c'&eacute;tait la confusion qui accompagne une
+grande fermentation. Le
+comit&eacute; &eacute;tabli et devenu irr&eacute;sistible, et Carnot
+&eacute;tant rev&ecirc;tu de toute la
+puissance de ce comit&eacute;, on ob&eacute;it &agrave; la
+pens&eacute;e de l'homme sage qui, calculant
+sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement
+coordonn&eacute;s entre
+eux, et tendant &agrave; un m&ecirc;me but. Des g&eacute;n&eacute;raux
+ne pouvaient plus, comme
+Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur
+c&ocirc;t&eacute;, en
+attirant toute la guerre et tous les moyens &agrave; eux. Des
+repr&eacute;sentans ne
+pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les
+ordres sup&eacute;rieurs. Il fallait ob&eacute;ir &agrave; la
+volont&eacute; supr&ecirc;me du comit&eacute;, et se
+conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Plac&eacute; ainsi au
+centre,
+planant sur toutes les fronti&egrave;res, l'esprit de Carnot, en
+s'&eacute;levant, dut
+s'agrandir; il con&ccedil;ut des plans &eacute;tendus, dans lesquels la
+prudence se
+conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoy&eacute;e &agrave;
+Houchard en est la
+preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconv&eacute;nient
+des plans
+form&eacute;s dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils
+n'&eacute;taient ni
+toujours convenables aux lieux, ni ex&eacute;cutables dans le moment,
+mais ils
+rachetaient par l'ensemble l'inconv&eacute;nient des d&eacute;tails, et
+nous assur&egrave;rent,
+l'ann&eacute;e suivante, des triomphes universels.</p>
+<p>Carnot &eacute;tait accouru sur la fronti&egrave;re du Nord
+aupr&egrave;s de Jourdan. La
+r&eacute;solution &eacute;tait prise d'attaquer hardiment l'ennemi,
+quoiqu'il par&ucirc;t
+formidable. Carnot demanda un plan au g&eacute;n&eacute;ral pour juger
+ses vues et les
+concilier avec celles du comit&eacute;, c'est-&agrave;-dire avec les
+siennes. Les
+coalis&eacute;s, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne,
+s'&eacute;taient
+r&eacute;unis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient l&agrave; une
+masse redoutable qui
+pouvait porter des coups d&eacute;cisifs. Nous avons d&eacute;j&agrave;
+fait conna&icirc;tre le
+th&eacute;&acirc;tre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace
+compris entre la
+Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les
+alli&eacute;s, en prenant Cond&eacute; et Valenciennes,
+s'&eacute;taient assur&eacute; deux points
+importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer,
+leur
+donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient
+aucun
+sur la Sambre m&ecirc;me. Ils song&egrave;rent &agrave; Maubeuge, qui,
+par sa position sur la
+Sambre, les aurait rendus &agrave; peu pr&egrave;s ma&icirc;tres de
+l'espace compris entre
+cette rivi&egrave;re et la Meuse. A l'ouverture de la campagne
+prochaine,
+Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente
+d'op&eacute;rations, et leur campagne de 1793 n'e&ucirc;t pas
+&eacute;t&eacute; enti&egrave;rement inutile.
+Leur dernier projet consista donc &agrave; occuper Maubeuge.</p>
+<p>Du c&ocirc;t&eacute; des Fran&ccedil;ais, chez lesquels l'esprit de
+combinaison commen&ccedil;ait &agrave; se
+d&eacute;velopper, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les
+deux ailes de
+l'ennemi, et, en le d&eacute;bordant ainsi sur ses deux flancs, on
+esp&eacute;ra de faire
+tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette mani&egrave;re,
+&agrave; essuyer
+tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui
+laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement
+moins de
+routine dans cette conception que dans les pr&eacute;c&eacute;dentes.
+Cependant le plus
+pressant &eacute;tait de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant &agrave;
+peu pr&egrave;s cinquante
+mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour
+former
+son aile gauche, r&eacute;unissait &agrave; Guise le plus de monde
+possible. Il avait
+compos&eacute; une masse d'environ quarante-cinq mille hommes,
+d&eacute;j&agrave; organis&eacute;s, et
+faisait enr&eacute;gimenter en toute h&acirc;te les nouvelles
+lev&eacute;es provenant de la
+r&eacute;quisition permanente. Cependant ces lev&eacute;es
+&eacute;taient dans un tel d&eacute;sordre,
+qu'il fallut laisser des d&eacute;tachemens de troupes de ligne pour
+les garder.
+Jourdan fixa donc &agrave; Guise le rendez-vous de toutes les recrues,
+et s'avan&ccedil;a
+sur cinq colonnes au secours de Maubeuge.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; l'ennemi avait investi cette place. Comme celles
+de Valenciennes et de
+Lille, elle &eacute;tait soutenue par un camp retranch&eacute;,
+plac&eacute; sur la rive droite
+de la Sambre, du c&ocirc;t&eacute; m&ecirc;me par lequel
+s'avan&ccedil;aient les Fran&ccedil;ais. Deux
+divisions, celles des g&eacute;n&eacute;raux Desjardins et Mayer,
+gardaient le cours de
+la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi,
+au
+lieu de s'avancer en deux masses serr&eacute;es, et de refouler
+Desjardins sur
+Maubeuge, et de rejeter Mayer en arri&egrave;re sur Charleroy,
+o&ugrave; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions
+Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranch&eacute; de
+Maubeuge. C'&eacute;tait
+fort bien d'avoir s&eacute;par&eacute; Desjardins de Jourdan, et de
+l'avoir emp&ecirc;ch&eacute; ainsi
+de grossir l'arm&eacute;e active des Fran&ccedil;ais; mais en laissant
+Mayer se r&eacute;unir &agrave;
+Desjardins, on avait permis &agrave; ces deux g&eacute;n&eacute;raux de
+former sous Maubeuge un
+corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du r&ocirc;le de simple
+garnison,
+surtout &agrave; l'approche de la grande arm&eacute;e de Jourdan.
+Cependant la difficult&eacute;
+de nourrir ce nombreux rassemblement &eacute;tait un
+inconv&eacute;nient des plus graves
+pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'&agrave; un certain point, excuser les
+g&eacute;n&eacute;raux
+ennemis d'avoir permis la jonction.</p>
+<p>Le prince de Cobourg pla&ccedil;a les Hollandais, au nombre de douze
+mille, sur la
+rive gauche de la Sambre, et s'attacha &agrave; faire incendier les
+magasins de
+Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le g&eacute;n&eacute;ral
+Colloredo sur la
+rive droite, et le chargea d'investir le camp retranch&eacute;. En
+avant de
+Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation,
+et
+dut s'opposer &agrave; la marche de Jourdan. Les coalis&eacute;s
+comptaient &agrave; peu pr&egrave;s
+soixante-cinq mille hommes.</p>
+<p>Avec de l'audace et du g&eacute;nie, le prince de Cobourg aurait
+laiss&eacute; quinze ou
+vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait
+march&eacute;
+ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le
+g&eacute;n&eacute;ral Jourdan, et
+l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et
+&agrave;
+nombre &eacute;gal, ses troupes devaient l'emporter sur les
+n&ocirc;tres encore mal
+organis&eacute;es. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg
+laissa environ
+trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation
+avec
+environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies.</p>
+<p>Dans cet &eacute;tat de choses, il n'&eacute;tait pas impossible au
+g&eacute;n&eacute;ral Jourdan de
+percer sur un point la ligne occup&eacute;e par le corps d'observation,
+de marcher
+sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranch&eacute;, de
+le mettre
+entre deux feux, et, apr&egrave;s l'avoir accabl&eacute;, de
+s'adjoindre l'arm&eacute;e enti&egrave;re
+de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et
+de
+battre tous les coalis&eacute;s plac&eacute;s sur la rive droite de la
+Sambre. Pour cela,
+il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus
+faible;
+mais, en se portant exclusivement de ce c&ocirc;t&eacute;, on laissait
+ouverte la route
+d'Avesnes qui aboutissait &agrave; Guise, o&ugrave; &eacute;tait notre
+base et le lieu de la
+r&eacute;union de tous les d&eacute;p&ocirc;ts. Le
+g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais pr&eacute;f&eacute;ra un plan
+plus
+prudent, mais moins f&eacute;cond, et fit attaquer le corps
+d'observation sur
+quatre points, de mani&egrave;re &agrave; garder toujours la route
+d'Avesnes et de Guise.
+A sa gauche, il d&eacute;tacha la division Fromentin sur Saint-Waast,
+avec ordre
+de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Balland,
+avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers,
+pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Duquesnoy
+s'avan&ccedil;a avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de
+l'ennemi,
+un peu en arri&egrave;re de la position centrale de Dourlers. Ce point
+n'&eacute;tait
+occup&eacute; que par un faible corps. Une quatri&egrave;me division,
+celle du g&eacute;n&eacute;ral
+Beauregard, plac&eacute;e encore au-del&agrave; de la droite, dut
+seconder Duquesnoy dans
+son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens &eacute;taient peu
+li&eacute;s, et ne
+portaient pas sur les points d&eacute;cisifs. Ils s'effectu&egrave;rent
+le 15 octobre au
+matin. Le g&eacute;n&eacute;ral Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais
+n'ayant pas pris
+la pr&eacute;caution de longer les bois pour se tenir &agrave; l'abri
+de la cavalerie, il
+fut assailli et rejet&eacute; dans le ravin de Saint-R&eacute;my. Au
+centre, o&ugrave; l'on
+croyait Fromentin ma&icirc;tre de Saint-Waast, et o&ugrave; l'on savait
+que la droite
+avait r&eacute;ussi &agrave; s'approcher de Watignies, on voulut passer
+outre, et au lieu
+de canonner Dourlers, on songea &agrave; s'en emparer. Il para&icirc;t
+que ce fut l'avis
+de Carnot, qui d&eacute;cida l'attaque malgr&eacute; le
+g&eacute;n&eacute;ral Jourdan. Notre infanterie
+se jeta dans le ravin qui la s&eacute;parait de Dourlers, gravit le
+terrain sous
+un feu meurtrier, et arriva sur un plateau o&ugrave; elle avait en
+t&ecirc;te des
+batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie pr&ecirc;te
+&agrave; la
+charger. Dans ce m&ecirc;me instant, un nouveau corps, qui venait de
+contribuer &agrave;
+mettre Fromentin en d&eacute;route, mena&ccedil;ait encore de la
+d&eacute;border sur sa gauche.
+Le g&eacute;n&eacute;ral Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la
+maintenir; mais
+elle plia, se jeta en d&eacute;sordre dans le ravin, et tr&egrave;s
+heureusement reprit
+ses positions sans avoir &eacute;t&eacute; poursuivie. Nous avions
+perdu pr&egrave;s de mille
+hommes &agrave; cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait
+perdu son
+artillerie. Le g&eacute;n&eacute;ral Duquesnoy, &agrave; la droite,
+avait seul r&eacute;ussi, en
+parvenant &agrave; s'approcher de Watignies.</p>
+<p>Apr&egrave;s cette tentative, la position &eacute;tait mieux connue
+des Fran&ccedil;ais. Ils
+sentirent que Dourlers &eacute;tait trop d&eacute;fendu pour diriger
+sur ce point
+l'attaque principale; que Watignies, &agrave; peine gard&eacute; par le
+g&eacute;n&eacute;ral Tr&eacute;cy, et
+plac&eacute; en arri&egrave;re de Dourlers, &eacute;tait facile
+&agrave; emporter, et que ce village
+une fois occup&eacute; par le gros de nos forces, la position de
+Dourlers tombait
+n&eacute;cessairement. Jourdan d&eacute;tacha donc six &agrave; sept
+mille hommes vers sa
+droite, pour renforcer le g&eacute;n&eacute;ral Duquesnoy; il ordonna
+au g&eacute;n&eacute;ral
+Beauregard, trop &eacute;loign&eacute; avec sa quatri&egrave;me
+colonne, de se rabattre d'Eule
+sur Obrechies, de mani&egrave;re &agrave; op&eacute;rer un effort
+concentrique sur Watignies,
+conjointement avec le g&eacute;n&eacute;ral Duquesnoy; mais il persista
+&agrave; continuer sa
+d&eacute;monstration sur le centre, et &agrave; faire marcher Fromentin
+vers la gauche,
+afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi.</p>
+<p>Le lendemain 16, l'attaque commen&ccedil;a. Notre infanterie
+d&eacute;bouchant par les
+trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les
+grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies &agrave; Dourlers, furent
+rejet&eacute;s
+dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie
+l&eacute;g&egrave;re
+dispos&eacute;e &agrave; propos, et Watignies fut emport&eacute;. Le
+g&eacute;n&eacute;ral Beauregard, moins
+heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient
+d&eacute;tach&eacute;e
+contre lui. Sa troupe, s'exag&eacute;rant la force de l'ennemi, se
+d&eacute;banda, et
+c&eacute;da une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on
+s'&eacute;tait contenu
+r&eacute;ciproquement; mais Watignies &eacute;tait occup&eacute;, et
+c'&eacute;tait l'essentiel.
+Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renfor&ccedil;a encore une
+fois sa
+droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt &agrave;
+c&eacute;der au danger,
+se retira, malgr&eacute; le succ&egrave;s obtenu sur Beauregard, et
+malgr&eacute; l'arriv&eacute;e du
+duc d'York, qui venait &agrave; marches forc&eacute;es de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; de la Sambre. Il
+est probable que la crainte de voir les Fran&ccedil;ais s'unir aux
+vingt mille
+hommes du camp retranch&eacute;, l'emp&ecirc;cha de persister &agrave;
+occuper la rive droite
+de la Sambre. Il est certain que si l'arm&eacute;e de Maubeuge, au
+bruit du canon
+de Watignies, e&ucirc;t attaqu&eacute; le faible corps
+d'investissement, et t&acirc;ch&eacute; de
+marcher vers Jourdan, les coalis&eacute;s auraient pu &ecirc;tre
+accabl&eacute;s. Les soldats
+le demandaient &agrave; grands cris; mais le g&eacute;n&eacute;ral
+Ferrand s'y opposa, et le
+g&eacute;n&eacute;ral Chancel, qu'on crut &agrave; tort coupable de ce
+refus, fut envoy&eacute; au
+tribunal r&eacute;volutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies
+d&eacute;cida la lev&eacute;e
+du si&eacute;ge de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait
+d&eacute;cid&eacute; la lev&eacute;e du
+si&eacute;ge de Dunkerque: elle fut appel&eacute;e victoire de
+Watignies, et produisit
+sur les esprits la plus grande impression.</p>
+<p>Les coalis&eacute;s se trouvaient ainsi concentr&eacute;s entre
+l'Escaut et la Sambre. Le
+comit&eacute; de salut public voulut aussit&ocirc;t tirer parti de la
+victoire de
+Watignies, du d&eacute;couragement qu'elle avait jet&eacute; chez
+l'ennemi, de l'&eacute;nergie
+qu'elle avait rendue &agrave; notre arm&eacute;e, et r&eacute;solut de
+tenter un dernier effort
+qui, avant l'hiver, rejet&acirc;t les coalis&eacute;s hors du
+territoire, et les laiss&acirc;t
+avec le sentiment d&eacute;courageant d'une campagne enti&egrave;rement
+perdue. L'avis de
+Jourdan et de Carnot &eacute;tait oppos&eacute; a celui du
+comit&eacute;. Ils pensaient que les
+pluies, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s abondantes, le mauvais
+&eacute;tat des chemins, la fatigue des
+troupes, &eacute;taient des raisons suffisantes d'entrer dans les
+quartiers
+d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison &agrave;
+discipliner
+et organiser l'arm&eacute;e. Cependant le comit&eacute; insista pour
+qu'on d&eacute;livr&acirc;t le
+territoire, disant que dans cette saison une d&eacute;faite ne pourrait
+pas avoir
+de grands r&eacute;sultats. D'apr&egrave;s l'id&eacute;e nouvellement
+imagin&eacute;e d'agir sur les
+ailes, le comit&eacute; ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi
+d'un c&ocirc;t&eacute;,
+par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi
+l'ennemi
+sur le territoire qu'il avait envahi. L'arr&ecirc;t&eacute; fut
+sign&eacute; le 22 octobre. Les
+ordres furent donn&eacute;s en cons&eacute;quence; l'arm&eacute;e des
+Ardennes dut se joindre &agrave;
+Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et
+&ecirc;tre
+remplac&eacute;es par les nouvelles r&eacute;quisitions.</p>
+<p>La guerre de la Vend&eacute;e venait d'&ecirc;tre reprise avec une
+nouvelle activit&eacute;. On
+a vu que Canclaux s'&eacute;tait repli&eacute; sur Nantes, et que les
+colonnes de la
+Haute-Vend&eacute;e &eacute;taient rentr&eacute;es &agrave; Angers et
+&agrave; Saumur. Avant que les nouveaux
+d&eacute;crets qui confondaient les deux arm&eacute;es de la Rochelle
+et de Brest en une
+seule, et en conf&eacute;raient le commandement au
+g&eacute;n&eacute;ral L&eacute;chelle, fussent
+connus, Canclaux pr&eacute;para un nouveau mouvement offensif. La
+garnison de
+Mayence &eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;duite, par la guerre
+et les maladies, &agrave; neuf ou dix
+mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, &eacute;tait
+presque
+d&eacute;sorganis&eacute;e. Canclaux n'en r&eacute;solut pas moins une
+marche tr&egrave;s-hardie au
+centre de la Vend&eacute;e, et en m&ecirc;me temps il conjura Rossignol
+de le seconder
+avec son arm&eacute;e. Rossignol r&eacute;unit aussit&ocirc;t un
+conseil de guerre &agrave; Saumur, le
+2 octobre, et fit d&eacute;cider que les colonnes de Saumur, de Thouars
+et de la
+Ch&acirc;taigneraye, se r&eacute;uniraient le 7 &agrave; Bressuire, et
+marcheraient de l&agrave; &agrave;
+Ch&acirc;tillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de
+Canclaux. Il
+prescrivit en m&ecirc;me temps aux deux colonnes de Lu&ccedil;on et des
+Sables de garder
+la d&eacute;fensive, &agrave; cause de leurs derniers revers, et des
+dangers qui les
+mena&ccedil;aient du c&ocirc;t&eacute; de la Basse-Vend&eacute;e.</p>
+<p>Pendant ce temps, Canclaux s'&eacute;tait avanc&eacute; le 1er
+octobre jusqu'&agrave; Montaigu,
+poussant des reconnaissances jusqu'&agrave; Saint-Fulgent, pour
+t&acirc;cher de se lier
+par sa droite avec la colonne de Lu&ccedil;on, dans le cas o&ugrave;
+elle parviendrait &agrave;
+reprendre l'offensive. Enhardi par le succ&egrave;s de sa marche, il
+ordonna, le
+6, &agrave; l'avant-garde, toujours command&eacute;e par Kl&eacute;ber,
+de se porter &agrave;
+Tiffauges. Quatre mille Mayen&ccedil;ais rencontr&egrave;rent
+l'arm&eacute;e de d'Elb&eacute;e et de
+Bonchamps &agrave; Saint-Simphorien, la mirent en d&eacute;route
+apr&egrave;s un combat
+sanglant, et la repouss&egrave;rent fort loin. Dans la soir&eacute;e
+m&ecirc;me, arriva le
+d&eacute;cret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le
+m&eacute;contentement fut tr&egrave;s-grand dans la colonne de Mayence,
+et Philippeaux,
+Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'arm&eacute;e priv&eacute;e
+d'un excellent
+g&eacute;n&eacute;ral au moment o&ugrave; elle &eacute;tait
+expos&eacute;e au centre de la Vend&eacute;e, en furent
+indign&eacute;s. C'&eacute;tait sans doute une excellente mesure que de
+r&eacute;unir le
+commandement de l'Ouest sur une seule t&ecirc;te, mais il fallait
+choisir un
+autre individu pour en supporter le fardeau. L&eacute;chelle
+&eacute;tait ignorant et
+l&acirc;che, dit Kl&eacute;ber dans ses m&eacute;moires, et ne se
+montra jamais une seule fois
+au feu. Simple officier dans l'arm&eacute;e de La Rochelle, on
+l'avan&ccedil;a
+subitement, comme Rossignol, &agrave; cause de sa r&eacute;putation de
+patriotisme, mais
+on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa
+bravoure,
+il &eacute;tait aussi mauvais soldat que mauvais g&eacute;n&eacute;ral.
+En attendant son
+arriv&eacute;e, Kl&eacute;ber eut le commandement. On resta dans les
+m&ecirc;mes positions
+entre Montaigu et Tiffauges.</p>
+<p>L&eacute;chelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de
+guerre en sa
+pr&eacute;sence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de
+Saumur, de
+Thouars et de la Ch&acirc;taigneraye, sur Bressuire: il fut convenu
+alors qu'on
+persisterait &agrave; marcher sur Cholet, o&ugrave; l'on se joindrait
+aux trois colonnes
+r&eacute;unies &agrave; Bressuire, et en m&ecirc;me temps il fut
+ordonn&eacute; au reste de la
+division de Lu&ccedil;on de s'avancer vers le rendez-vous
+g&eacute;n&eacute;ral. L&eacute;chelle ne
+comprit rien aux raisonnemens des g&eacute;n&eacute;raux, et approuva
+tout en disant: <i>Il
+faut marcher majestueusement et en masse</i>. Kl&eacute;ber replia sa
+carte avec
+m&eacute;pris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des
+hommes pour
+l'envoyer &agrave; l'arm&eacute;e la plus compromise. D&egrave;s ce
+moment, Kl&eacute;ber fut charg&eacute;,
+par les repr&eacute;sentans, de diriger seul les op&eacute;rations, en
+se bornant, pour
+la forme, &agrave; en rendre compte &agrave; L&eacute;chelle. Celui-ci
+profita de cet
+arrangement pour se tenir &agrave; une grande distance du champ de
+bataille.
+&Eacute;loign&eacute; du danger, il ha&iuml;ssait les braves qui se
+battaient pour lui, mais
+du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait.</p>
+<p>Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui mena&ccedil;aient
+les chefs de la
+Haute-Vend&eacute;e, se s&eacute;para d'eux, pr&eacute;textant de
+fausses raisons de
+m&eacute;contentement, et il se rejeta sur la c&ocirc;te, avec le
+projet de s'emparer de
+l'&icirc;le de Noirmoutiers. Il s'en rendit ma&icirc;tre en effet, le
+12, par une
+surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il &eacute;tait
+ainsi assur&eacute;
+de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais;
+mais
+il laissait le parti de la Haute-Vend&eacute;e expos&eacute; &agrave;
+une destruction presque
+in&eacute;vitable. Dans l'int&eacute;r&ecirc;t de la cause commune, il
+avait bien mieux &agrave;
+faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les
+derri&egrave;res, et
+peut-&ecirc;tre la d&eacute;truire. Les chefs de la grande arm&eacute;e
+lui envoy&egrave;rent lettres
+sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en re&ccedil;urent jamais
+aucune r&eacute;ponse.</p>
+<p>Ces malheureux chefs de la Haute-Vend&eacute;e &eacute;taient
+press&eacute;s de tous c&ocirc;t&eacute;s. Les
+colonnes r&eacute;publicaines qui devaient se r&eacute;unir &agrave;
+Bressuire s'y trouvaient &agrave;
+l'&eacute;poque fix&eacute;e, et elles s'&eacute;taient
+achemin&eacute;es le 9 de Bressuire sur
+Ch&acirc;tillon. Sur la route, elles rencontr&egrave;rent
+l'arm&eacute;e de M. de Lescure, et
+la mirent en d&eacute;sordre. Westermann,
+r&eacute;int&eacute;gr&eacute; dans son commandement, &eacute;tait
+toujours &agrave; l'avant-garde, &agrave; la t&ecirc;tes de quelques
+cents hommes. Il entra le
+premier dans Ch&acirc;tillon le 9 au soir. L'arm&eacute;e
+enti&egrave;re y p&eacute;n&eacute;tra le lendemain
+10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient
+appel&eacute; &agrave;
+leur secours la grande arm&eacute;e, qui n'&eacute;tait pas loin d'eux;
+car, d&eacute;j&agrave; tr&egrave;s
+resserr&eacute;s au centre de ce pays, ils combattaient &agrave; peu de
+distance les uns
+des autres. Tous les g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;unis
+r&eacute;solurent de se porter sur Ch&acirc;tillon.
+Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avan&ccedil;ait
+d&eacute;j&agrave; de Ch&acirc;tillon sur
+Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas
+avoir affaire &agrave; toute une arm&eacute;e, et ne demanda pas de
+grands secours &agrave; son
+g&eacute;n&eacute;ral. Mais envelopp&eacute; tout &agrave; coup, il fut
+oblig&eacute; de se replier
+rapidement, et rentra dans Ch&acirc;tillon avec sa troupe. Le
+d&eacute;sordre se mit
+alors dans la ville, et l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine l'abandonna
+pr&eacute;cipitamment.
+Westermann se r&eacute;unissant au g&eacute;n&eacute;ral en chef
+Chalbos, et groupant autour de
+lui quelques braves, arr&ecirc;ta la fuite, et se reporta m&ecirc;me
+assez pr&egrave;s de
+Ch&acirc;tillon. A l'entr&eacute;e de la nuit, il dit &agrave;
+quelques-uns de ses soldats qui
+avaient fui: &laquo;Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut
+le
+recouvrer.&raquo; Il prend aussit&ocirc;t cent cavaliers, fait monter
+cent grenadiers
+en croupe, et la nuit, tandis que les Vend&eacute;ens confondus dans
+Ch&acirc;tillon
+sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter
+au
+milieu de toute une arm&eacute;e. Le d&eacute;sordre fut au comble, et
+le carnage
+effroyable. Les Vend&eacute;ens, ne se reconnaissant pas, se battaient
+entre eux,
+et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards,
+&eacute;taient
+&eacute;gorg&eacute;s. Westermann sortit &agrave; la pointe du jour
+avec les trente ou quarante
+soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, &agrave; une lieue de la
+ville, le
+gros de l'arm&eacute;e. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les
+Vend&eacute;ens, ils
+sortirent eux-m&ecirc;mes de Ch&acirc;tillon, inond&eacute; de sang et
+d&eacute;vor&eacute; des flammes, et
+se port&egrave;rent du c&ocirc;t&eacute; de Cholet o&ugrave; marchaient
+les Mayen&ccedil;ais. Chalbos, apr&egrave;s
+avoir r&eacute;tabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain
+14 dans
+Ch&acirc;tillon, et se disposa &agrave; se porter de nouveau en avant,
+pour faire sa
+jonction avec l'arm&eacute;e de Nantes.</p>
+<p>Tous les chefs vend&eacute;ens, d'Elb&eacute;e, Bonchamps, Lescure,
+La Rochejaquelein,
+&eacute;taient r&eacute;unis avec leurs forces aux environs de Cholet.
+Les Mayen&ccedil;ais, qui
+s'&eacute;taient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de
+Ch&acirc;tillon
+n'en &eacute;tait plus qu'&agrave; peu de distance; et la division de
+Lu&ccedil;on, qu'on avait
+mand&eacute;e, s'avan&ccedil;ait aussi, et devait venir se placer entre
+les colonnes de
+Mayence et de Ch&acirc;tillon. On touchait donc au moment de la
+jonction
+g&eacute;n&eacute;rale. Le 15, l'arm&eacute;e de Mayence marchait en
+deux masses vers Mortagne,
+qui venait d'&ecirc;tre &eacute;vacu&eacute;. Kl&eacute;ber, avec le
+corps de bataille, formait la
+gauche, et Beaupuy, la droite. Au m&ecirc;me moment, la colonne de
+Lu&ccedil;on arrivait
+vers Mortagne, esp&eacute;rant trouver un bataillon de direction que
+L&eacute;chelle
+aurait d&ucirc; faire placer sur sa route. Mais ce
+g&eacute;n&eacute;ral, qui ne faisait rien,
+ne s'&eacute;tait pas m&ecirc;me acquitt&eacute; de ce soin accessoire.
+La colonne est aussit&ocirc;t
+surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous
+c&ocirc;t&eacute;s. Heureusement
+Beaupuy, qui &eacute;tait pr&egrave;s d'elle par sa position vers
+Mortagne, accourt &agrave; son
+secours, et parvient &agrave; la d&eacute;gager. Les Vend&eacute;ens
+sont repouss&eacute;s. Le
+malheureux Lescure re&ccedil;oit une balle au-dessus du sourcil, et
+tombe dans les
+bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne
+de
+Lu&ccedil;on se r&eacute;unit alors &agrave; celle de Beaupuy. Le jeune
+Marceau venait d'en
+prendre le commandement. A la gauche, et dans le m&ecirc;me moment,
+Kl&eacute;ber
+soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le
+15 au
+soir, toutes les troupes r&eacute;publicaines bivouaquaient dans les
+champs devant
+Cholet, o&ugrave; les Vend&eacute;ens s'&eacute;taient retir&eacute;s.
+La division de Lu&ccedil;on &eacute;tait
+d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence,
+faisait &agrave;
+peu pr&egrave;s douze ou treize mille.</p>
+<p>Le lendemain matin 16, les Vend&eacute;ens, apr&egrave;s quelques
+coups de canon,
+&eacute;vacu&egrave;rent Cholet, et se repli&egrave;rent sur
+Beaupr&eacute;au. Kl&eacute;ber y entra aussit&ocirc;t,
+et, d&eacute;fendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le
+plus grand
+ordre. La colonne de Lu&ccedil;on fit de m&ecirc;me &agrave; Mortagne.
+Ainsi tous les
+historiens qui ont dit qu'on br&ucirc;la Cholet et Mortagne ont commis
+une erreur
+ou avanc&eacute; un mensonge.</p>
+<p>Kl&eacute;ber fit aussit&ocirc;t toutes ses dispositions, car
+L&eacute;chelle &eacute;tait &agrave; deux
+lieues en arri&egrave;re. La rivi&egrave;re de Moine passe devant
+Cholet; au-del&agrave;, se
+trouve un terrain montueux, in&eacute;gal, formant un demi-cercle de
+hauteurs. A
+gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de
+Cholet
+m&ecirc;me, et &agrave; droite, un ch&acirc;teau &eacute;lev&eacute;,
+Kl&eacute;ber pla&ccedil;a Beaupuy, avec
+l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la r&eacute;serve des
+Mayen&ccedil;ais,
+derri&egrave;re l'avant-garde, et de mani&egrave;re &agrave; la
+soutenir; il rangea la colonne
+de Lu&ccedil;on, command&eacute;e par Marceau, au centre, et Vimeux,
+avec le reste des
+Mayen&ccedil;ais, &agrave; la droite, sur les hauteurs. La colonne de
+Ch&acirc;tillon arriva
+dans la nuit du 16 au 17. Elle &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s de
+neuf ou dix mille
+hommes, ce qui portait les forces totales des r&eacute;publicains
+&agrave; vingt-deux
+mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kl&eacute;ber n'aimait
+pas sa
+position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le
+pont
+de la rivi&egrave;re de Moine aboutissant &agrave; la ville. Il voulait
+qu'on march&acirc;t en
+avant pour tourner Beaupr&eacute;au, et couper les Vend&eacute;ens de
+la Loire. Les
+repr&eacute;sentans combattirent son avis, parce que la colonne venue
+de Ch&acirc;tillon
+avait besoin d'un jour de repos.</p>
+<p>Pendant ce temps, les chefs vend&eacute;ens
+d&eacute;lib&eacute;raient &agrave; Beaupr&eacute;au, au milieu
+d'une horrible confusion. Les paysans tra&icirc;naient avec eux leurs
+femmes,
+leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une &eacute;migration de
+plus de cent
+mille individus. La Rochejaquelein, d'Elb&eacute;e, auraient voulu
+qu'on se f&icirc;t
+tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une
+grande
+influence en Bretagne, d&eacute;siraient impatiemment qu'on se
+transport&acirc;t sur la
+rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les
+c&ocirc;tes du
+Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet li&eacute;
+avec
+l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il &eacute;tait
+assez d'avis
+de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant
+Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un d&eacute;tachement
+de quatre
+mille hommes &agrave; Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire
+en cas de
+d&eacute;faite.</p>
+<p>La bataille &eacute;tait r&eacute;solue. Les Vend&eacute;ens
+s'avanc&egrave;rent, au nombre de quarante
+mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, &agrave; une heure
+apr&egrave;s midi. Les
+g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;publicains ne s'attendaient pas
+&agrave; &ecirc;tre attaqu&eacute;s, et venaient
+d'ordonner un jour de repos. Les Vend&eacute;ens s'&eacute;taient
+form&eacute;s en trois
+colonnes: l'une dirig&eacute;e sur la gauche, o&ugrave; &eacute;taient
+Beaupuy et Haxo; l'autre
+sur le centre, command&eacute; par Marceau; la troisi&egrave;me sur la
+droite, confi&eacute;e &agrave;
+Vimeux. Les Vend&eacute;ens marchaient en ligne et en rang, comme des
+troupes
+r&eacute;guli&egrave;res. Tous les chefs bless&eacute;s qui pouvaient
+supporter le cheval
+&eacute;taient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce
+jour qui
+devait d&eacute;cider de leur existence et de la possession de leurs
+foyers. Entre
+Beaupr&eacute;au et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on
+c&eacute;l&eacute;brait
+la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si
+menac&eacute;e.</p>
+<p>Les Vend&eacute;ens s'&eacute;branlent, et joignent l'avant-garde de
+Beaupuy, plac&eacute;e,
+comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une
+partie d'entre eux s'avance en masse serr&eacute;e, et charge &agrave;
+la mani&egrave;re des
+troupes de ligne; les autres s'&eacute;parpillent en tirailleurs pour
+tourner
+l'avant-garde, et m&ecirc;me l'aile gauche, en p&eacute;n&eacute;trant
+dans les bois de Cholet.
+Les r&eacute;publicains accabl&eacute;s sont forc&eacute;s de plier;
+Beaupuy a deux chevaux tu&eacute;s
+sous lui; il tombe embarrass&eacute; par son &eacute;peron, et allait
+&ecirc;tre pris,
+lorsqu'il se jette derri&egrave;re un caisson, se saisit d'un
+troisi&egrave;me cheval, et
+va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kl&eacute;ber accourt vers
+l'aile menac&eacute;e;
+il ordonne au centre et &agrave; la droite de ne pas se
+d&eacute;garnir, et mande &agrave;
+Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au
+secours de la gauche. Lui-m&ecirc;me se place aupr&egrave;s d'Haxo,
+r&eacute;tablit la
+confiance dans ses bataillons, et ram&egrave;ne au feu ceux qui avaient
+pli&eacute; sous
+le grand nombre. Les Vend&eacute;ens sont repouss&eacute;s &agrave;
+leur tour, reviennent avec
+acharnement, et sont repouss&eacute;s encore. Pendant ce temps, le
+combat s'engage
+au centre et &agrave; la droite avec la m&ecirc;me fureur. A la droite,
+Vimeux est si
+bien plac&eacute;, que tous les efforts de l'ennemi demeurent
+impuissans.</p>
+<p>Au centre, cependant, les Vend&eacute;ens s'avancent avec plus
+d'avantage qu'aux
+deux ailes, et p&eacute;n&egrave;trent dans l'enfoncement o&ugrave; se
+trouve le jeune Marceau.
+Kl&eacute;ber y accourt pour soutenir la colonne de Lu&ccedil;on, et,
+&agrave; l'instant m&ecirc;me,
+une des divisions de Chalbos, qu'il avait demand&eacute;e, sort de
+Cholet, au
+nombre de quatre mille hommes. Ce renfort &eacute;tait d'une grande
+importance
+dans ce moment; mais, &agrave; la vue de cette plaine en feu, cette
+division mal
+organis&eacute;e, comme toutes celles de l'arm&eacute;e de La Rochelle,
+se d&eacute;bande et
+rentre en d&eacute;sordre dans Cholet. Kl&eacute;ber et Marceau restent
+au centre avec la
+seule colonne de Lu&ccedil;on. Le jeune Marceau, qui la commande, ne
+s'intimide
+pas; il laisse approcher l'ennemi &agrave; une port&eacute;e de fusil,
+puis tout &agrave; coup
+d&eacute;masque son artillerie, et, de son feu impr&eacute;vu,
+arr&ecirc;te et accable les
+Vend&eacute;ens. Ceux-ci r&eacute;sistent d'abord; ils se rallient, se
+serrent sous une
+pluie de mitraille; mais bient&ocirc;t ils c&egrave;dent et fuient en
+d&eacute;sordre. Dans ce
+moment, leur d&eacute;route est g&eacute;n&eacute;rale au centre,
+&agrave; la droite et &agrave; la gauche;
+Beaupuy, avec son avant-garde ralli&eacute;e, les poursuit &agrave;
+toute outrance.</p>
+<p>Les colonnes de Mayence et de Lu&ccedil;on &eacute;taient les seules
+qui eussent pris
+part &agrave; la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu
+quarante
+mille. De part et d'autre, on avait d&eacute;ploy&eacute; la plus
+grande valeur; mais la
+r&eacute;gularit&eacute; et la discipline d&eacute;cid&egrave;rent
+l'avantage en faveur des
+r&eacute;publicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait
+lui-m&ecirc;me les pi&egrave;ces,
+avaient d&eacute;ploy&eacute; le plus grand h&eacute;ro&iuml;sme;
+Kl&eacute;ber avait montr&eacute; son coup d'oeil
+et sa vigueur accoutum&eacute;s sur le champ de bataille. Du
+c&ocirc;t&eacute; des Vend&eacute;ens,
+d'Elb&eacute;e, Bonchamps, apr&egrave;s avoir fait des prodiges,
+avaient &eacute;t&eacute; bless&eacute;s &agrave;
+mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait
+rien
+oubli&eacute; pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait
+dur&eacute;
+depuis deux heures jusqu'&agrave; six.</p>
+<p>L'obscurit&eacute; r&eacute;gnait d&eacute;j&agrave; de toutes
+parts; les Vend&eacute;ens fuyaient en toute
+h&acirc;te, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait
+&agrave; perte
+d'haleine. A Beaupuy s'&eacute;tait joint Westermann, qui, ne voulant
+pas partager
+l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et
+courait, &agrave; bride abattue, sur les fuyards. Apr&egrave;s avoir
+poursuivi l'ennemi
+fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arr&ecirc;tent, et songent
+&agrave; faire
+reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons
+plut&ocirc;t du
+pain &agrave; Beaupr&eacute;au qu'&agrave; Cholet, et ils osent marcher
+sur Beaupr&eacute;au, o&ugrave; l'on
+supposait que les Vend&eacute;ens s'&eacute;taient retir&eacute;s en
+masse. Mais la fuite avait
+&eacute;t&eacute; si rapide, qu'une partie se trouvait
+d&eacute;j&agrave; &agrave; Saint-Florent, sur les
+bords de la Loire. Le reste, &agrave; l'approche des
+r&eacute;publicains, &eacute;vacue
+Beaupr&eacute;au en d&eacute;sordre, et leur c&egrave;de ce poste
+o&ugrave; ils auraient pu se
+d&eacute;fendre.</p>
+<p>Le lendemain matin, 18, l'arm&eacute;e enti&egrave;re marche de
+Cholet vers Beaupr&eacute;au.
+Les avant-gardes de Beaupuy, plac&eacute;es sur la route de
+Saint-Florent, voient
+un grand nombre d'individus accourir en criant: <i>Vive la
+r&eacute;publique, vive
+Bonchamps!</i> On les interroge, et ils r&eacute;pondent en proclamant
+Bonchamps
+comme leur lib&eacute;rateur. En effet, ce jeune h&eacute;ros,
+&eacute;tendu sur un matelas, et
+pr&egrave;s d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait
+demand&eacute; et obtenu
+la gr&acirc;ce de quatre mille prisonniers que les Vend&eacute;ens
+tra&icirc;naient &agrave; leur
+suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient
+l'arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine.</p>
+<p style="text-align: center;"><img src="images/HDR002.jpg"
+ title="MORT DE BONCHAMP" alt="MORT DE BONCHAMP"
+ style="width: 816px; height: 518px;"></p>
+<p>Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans,
+vieillards,
+hommes arm&eacute;s, &eacute;taient au bord de la Loire, avec les
+d&eacute;bris de ce qu'ils
+poss&eacute;daient, et se disputaient une vingtaine de barques pour
+passer &agrave;
+l'autre bord. Le conseil sup&eacute;rieur, compos&eacute; des chefs qui
+&eacute;taient
+capables encore d'opiner, d&eacute;lib&eacute;rait s'il fallait se
+s&eacute;parer ou porter la
+guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se
+dispers&acirc;t dans la
+Vend&eacute;e, et qu'on s'y cach&acirc;t en attendant des temps
+meilleurs: La
+Rochejaquelein &eacute;tait du nombre, et il conseillait de se faire
+tuer sur la
+rive gauche plut&ocirc;t que de passer sur la rive droite. Cependant
+l'avis
+contraire pr&eacute;valut, et on se d&eacute;cida &agrave; rester
+r&eacute;unis et &agrave; passer outre. Mais
+Bonchamps venait d'expirer, et personne n'&eacute;tait capable
+d'accomplir les
+projets qu'il avait form&eacute;s sur la Bretagne. D'Elb&eacute;e,
+mourant, &eacute;tait envoy&eacute;
+&agrave; Noirmoutiers; Lescure, bless&eacute; &agrave; mort,
+&eacute;tait transport&eacute; sur un brancard.
+Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter
+le
+ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour
+quel
+but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts
+d&eacute;laiss&eacute;e ou
+hypocritement d&eacute;fendue! Tandis que ces infortun&eacute;s
+s'exposaient
+g&eacute;n&eacute;reusement &agrave; tant de maux, la coalition
+songeait &agrave; peine &agrave; eux, les
+&eacute;migr&eacute;s intriguaient dans les cours, quelques-uns
+seulement se battaient
+bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des &eacute;trangers; et
+personne
+encore n'avait song&eacute; &agrave; envoyer ni un soldat ni un
+&eacute;cu &agrave; cette malheureuse
+Vend&eacute;e, d&eacute;j&agrave; signal&eacute;e par vingt combats
+h&eacute;ro&iuml;ques, et aujourd'hui vaincue,
+fugitive et d&eacute;sol&eacute;e.</p>
+<p>Les g&eacute;n&eacute;raux r&eacute;publicains se r&eacute;unirent
+&agrave; Beaupr&eacute;au, et l&agrave; on r&eacute;solut de se
+diviser, et de se rendre partie &agrave; Nantes et partie &agrave;
+Angers, pour emp&ecirc;cher
+un coup de main sur ces deux places. L'avis des repr&eacute;sentans,
+non partag&eacute;
+pourtant par Kl&eacute;ber, fut que la Vend&eacute;e &eacute;tait
+d&eacute;truite. <i>La Vend&eacute;e n'est
+plus</i>, &eacute;crivirent-ils &agrave; la convention. On avait
+donn&eacute; jusqu'au 20 octobre &agrave;
+l'arm&eacute;e pour en finir, et elle avait termin&eacute; le 18.
+L'arm&eacute;e du Nord avait,
+le m&ecirc;me jour, gagn&eacute; la bataille de Watignies, et avait
+termin&eacute; la campagne
+en d&eacute;bloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention
+semblait
+n'avoir qu'&agrave; d&eacute;cr&eacute;ter la victoire pour l'assurer.
+L'enthousiasme fut au
+comble &agrave; Paris et dans toute la France, et on commen&ccedil;a
+&agrave; croire qu'avant la
+fin de la saison la r&eacute;publique serait victorieuse de tous les
+tr&ocirc;nes
+conjur&eacute;s contre elle.</p>
+<p>Un seul &eacute;v&eacute;nement pouvait troubler cette joie,
+c'&eacute;tait la perte des lignes
+de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient &eacute;t&eacute;
+forc&eacute;es le 13 et le 15 octobre.
+Apr&egrave;s l'&eacute;chec de Pirmasens, nous avons laiss&eacute; les
+Prussiens et les
+Autrichiens en pr&eacute;sence des lignes de la Sarre et de la Lauter,
+et mena&ccedil;ant
+&agrave; chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant
+inqui&eacute;t&eacute; les Fran&ccedil;ais
+sur les bords de la Sarre, les oblig&egrave;rent &agrave; se replier.
+Le corps des
+Vosges, rejet&eacute; au-del&agrave; d'Hornbach, se retira fort en
+arri&egrave;re &agrave; Bitche,
+dans le centre des montagnes; l'arm&eacute;e de la Moselle,
+repouss&eacute;e jusqu'&agrave;
+Sarreguemines, fut s&eacute;par&eacute;e du corps des Vosges et de
+l'arm&eacute;e du Rhin. Dans
+cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
+revers occidental, d&eacute;pass&eacute; la ligne commune de la Sarre
+et de la Lauter, de
+tourner les lignes de Wissembourg par leur extr&ecirc;me gauche. Alors
+ces lignes
+devaient tomber n&eacute;cessairement. C'est ce qui arriva le 13
+octobre. La
+Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en d&eacute;saccord,
+s'&eacute;taient enfin
+entendues, le roi de Prusse s'&eacute;tait rendu en Pologne, et avait
+laiss&eacute; le
+commandement &agrave; Brunswick, avec ordre de se concerter avec
+Wurmser. Du 13 au
+14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
+Vosges jusqu'&agrave; Bitche, bien au-del&agrave; de la hauteur de
+Wissembourg, Wurmser
+devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La
+premi&egrave;re,
+sous le prince de Waldeck, charg&eacute;e de passer le Rhin &agrave;
+Seltz, et de tourner
+Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
+demi-bataillon des Pyr&eacute;n&eacute;es, des obstacles invincibles;
+la seconde, bien
+qu'elle e&ucirc;t pass&eacute; les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut
+repouss&eacute;e; les
+autres, apr&egrave;s avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg
+des avantages
+balanc&eacute;s par la r&eacute;sistance vigoureuse des
+Fran&ccedil;ais, s'empar&egrave;rent cependant
+de Wissembourg. Nos troupes se retir&egrave;rent sur le poste du
+Geisberg, plac&eacute;
+un peu en arri&egrave;re de Wissembourg, et beaucoup plus difficile
+&agrave; emporter. On
+ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout
+&agrave; fait
+perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
+occidental, obligea le g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais &agrave;
+se replier sur Hagueneau et sur
+les lignes de la Lauter, et &agrave; c&eacute;der ainsi une partie du
+territoire aux
+coalis&eacute;s. Sur ce point, la fronti&egrave;re &eacute;tait donc
+envahie; mais les succ&egrave;s du
+Nord et de la Vend&eacute;e couvrirent l'effet de cette mauvaise
+nouvelle. On
+envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que
+la
+noblesse alsacienne et les &eacute;migr&eacute;s excitaient &agrave;
+Strasbourg. On dirigea de
+ce c&ocirc;t&eacute; des lev&eacute;es nombreuses, et on se consola par
+la r&eacute;solution de
+vaincre sur ce point comme sur tous les autres.</p>
+<p>Les craintes affreuses qu'on avait con&ccedil;ues dans le mois
+d'ao&ucirc;t, avant les
+victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
+retraite des Pi&eacute;montais au-del&agrave; des Alpes, avant les
+succ&egrave;s de la Vend&eacute;e,
+&eacute;taient dissip&eacute;es. On voyait, dans ce moment, la
+fronti&egrave;re du Nord, la plus
+importante et la plus menac&eacute;e, d&eacute;livr&eacute;e de
+l'ennemi, Lyon rendu &agrave; la
+r&eacute;publique, la Vend&eacute;e soumise, toute r&eacute;bellion
+&eacute;touff&eacute;e dans l'int&eacute;rieur
+jusqu'&agrave; la fronti&egrave;re d'Italie, o&ugrave; la place de
+Toulon r&eacute;sistait encore, il
+est vrai, mais r&eacute;sistait seule. Encore un succ&egrave;s aux
+Pyr&eacute;n&eacute;es, &agrave; Toulon,
+au Rhin, et la r&eacute;publique &eacute;tait compl&egrave;tement
+victorieuse; et ce triple
+succ&egrave;s ne semblait pas plus difficile &agrave; obtenir que les
+autres. Sans doute,
+la t&acirc;che n'&eacute;tait pas finie, mais elle pouvait l'&ecirc;tre
+bient&ocirc;t, en continuant
+les m&ecirc;mes efforts et les m&ecirc;mes moyens: on n'&eacute;tait
+pas encore enti&egrave;rement
+rassur&eacute;, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.</p>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_4"></a><a href="#FNanchor4">[4]</a></p>
+<blockquote> D&eacute;cret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la
+R&eacute;publique.</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XV."></a>
+<h2>CHAPITRE XV.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">EFFETS DES LOIS R&Eacute;VOLUTIONNAIRES;
+PROSCRIPTIONS A LYON, A
+MARSEILLE ET A
+BORDEAUX.&#8212;PERS&Eacute;CUTIONS DIRIG&Eacute;ES CONTRE LES <i>suspects</i>.
+INT&Eacute;RIEUR DES
+PRISONS DE PARIS; &Eacute;TAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.&#8212;LA
+REINE
+MARIE-ANTOINETTE EST S&Eacute;PAR&Eacute;E DE SA FAMILLE ET
+TRANSF&Eacute;R&Eacute;E A LA CONCIERGERIE;
+TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'H&Eacute;BERT. SON
+PROC&Egrave;S DEVANT
+LE TRIBUNAL R&Eacute;VOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMN&Eacute;E A MORT ET
+EX&Eacute;CUT&Eacute;E.&#8212;D&Eacute;TAILS DES PROC&Egrave;S ET DU SUPPLICE
+DES GIRONDINS.&#8212;EX&Eacute;CUTION DU
+DUC D'ORL&Eacute;ANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.&#8212;TERREUR
+G&Eacute;N&Eacute;RALE. SECONDE LOI
+DU <i>maximum</i>. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN D&Eacute;CRET PAR
+QUATRE
+D&Eacute;PUT&Eacute;S.&#8212;&Eacute;TABLISSEMENT DU NOUVEAU SYST&Egrave;ME
+M&Eacute;TRIQUE ET DU CALENDRIER
+R&Eacute;PUBLICAIN.&#8212;ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL,
+&Eacute;V&Ecirc;QUE DE
+PARIS. &Eacute;TABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.</p>
+<br>
+<p>Les mesures r&eacute;volutionnaires d&eacute;cr&eacute;t&eacute;es
+pour le salut de la France
+s'ex&eacute;cutaient dans toute son &eacute;tendue avec la
+derni&egrave;re vigueur. Imagin&eacute;es
+par les hommes les plus ardens, elles &eacute;taient violentes dans
+leur principe;
+ex&eacute;cut&eacute;es loin des chefs qui les avaient con&ccedil;ues,
+dans une r&eacute;gion
+inf&eacute;rieure, o&ugrave; les passions moins &eacute;clair&eacute;es
+&eacute;taient plus brutales, elles
+devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
+partie des citoyens &agrave; quitter leurs foyers, on enfermait les
+autres comme
+suspects, on faisait enlever les denr&eacute;es et les marchandises
+pour les
+besoins des arm&eacute;es, on imposait des corv&eacute;es pour les
+transports acc&eacute;l&eacute;r&eacute;s,
+et on ne donnait en &eacute;change des objets requis ou des services
+exig&eacute;s, que
+des assignats, ou une cr&eacute;ance sur l'&eacute;tat, qui n'inspirait
+aucune confiance.
+On poursuivait rapidement la r&eacute;partition de l'emprunt
+forc&eacute;, et les
+r&eacute;partiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille
+livres de
+rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir
+r&eacute;pliquer,
+&eacute;taient oblig&eacute;s de fournir la somme demand&eacute;e. De
+grandes vexations
+r&eacute;sultaient de ce vaste arbitraire; mais les arm&eacute;es se
+remplissaient
+d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les
+d&eacute;p&ocirc;ts, et le
+milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation,
+commen&ccedil;ait &agrave;
+&ecirc;tre per&ccedil;u. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on
+op&egrave;re si
+rapidement, et qu'on sauve un &eacute;tat menac&eacute;.</p>
+<p>Dans tous les lieux o&ugrave; le danger plus imminent avait
+exig&eacute; la pr&eacute;sence des
+commissaires de la convention, les mesures r&eacute;volutionnaires
+&eacute;taient
+devenues plus rigoureuses. Pr&egrave;s des fronti&egrave;res et dans
+tous les d&eacute;partemens
+suspects de royalisme ou de f&eacute;d&eacute;ralisme, ces commissaires
+avaient fait
+lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en
+r&eacute;quisition,
+frapp&eacute; les riches de taxes r&eacute;volutionnaires, en outre de
+la taxe g&eacute;n&eacute;rale
+r&eacute;sultant de l'emprunt forc&eacute;; ils avaient
+acc&eacute;l&eacute;r&eacute; l'emprisonnement des
+suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
+commissions r&eacute;volutionnaires, institu&eacute;es par eux.
+Laplanche, envoy&eacute; dans le
+d&eacute;partement du Cher, disait, le 29 vend&eacute;miaire, aux
+Jacobins: &laquo;Partout j'ai
+mis la terreur &agrave; l'ordre du jour; partout j'ai impos&eacute; des
+contributions sur
+les riches et les aristocrates. Orl&eacute;ans m'a fourni cinquante
+mille livres,
+et deux jours m'ont suffi &agrave; Bourges pour une lev&eacute;e de
+deux millions. Ne
+pouvant &ecirc;tre partout, mes d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s m'ont
+suppl&eacute;&eacute;: un individu nomm&eacute; Mamin,
+riche de sept millions, et tax&eacute; par l'un d'eux &agrave; quarante
+mille livres,
+s'est plaint &agrave; la convention, qui a applaudi &agrave; ma
+conduite; et s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+impos&eacute; par moi-m&ecirc;me, il e&ucirc;t pay&eacute; deux
+millions. J'ai fait rendre, &agrave;
+Orl&eacute;ans, un compte public &agrave; mes
+d&eacute;l&eacute;gu&eacute;s; c'est au sein de la
+soci&eacute;t&eacute;
+populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a &eacute;t&eacute;
+sanctionn&eacute; par le peuple.
+Partout j'ai fait fondre les cloches, et r&eacute;uni plusieurs
+paroisses. J'ai
+destitu&eacute; tous les f&eacute;d&eacute;ralistes, renferm&eacute;
+les gens suspects, mis les
+sans-culottes en force. Des pr&ecirc;tres avaient toutes leurs
+commodit&eacute;s dans
+les maisons de r&eacute;clusion; les sans-culottes couchaient sur la
+paille dans
+les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
+Partout j'ai fait marier les pr&ecirc;tres. Partout j'ai
+&eacute;lectris&eacute; les coeurs et
+les esprits. J'ai organis&eacute; des manufactures d'armes,
+visit&eacute; les ateliers,
+les h&ocirc;pitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons
+de la
+lev&eacute;e en masse. J'ai pass&eacute; en revue quantit&eacute; de
+gardes nationales pour les
+r&eacute;publicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes.
+Enfin, j'ai
+suivi mon mandat imp&eacute;ratif. J'ai agi partout en chaud
+montagnard, en
+repr&eacute;sentant r&eacute;volutionnaire.&raquo;</p>
+<p>C'est surtout dans les trois principales villes
+f&eacute;d&eacute;ralistes, Lyon,
+Marseille et Bordeaux, que les repr&eacute;sentans venaient d'imprimer
+une
+profonde terreur. Le formidable d&eacute;cret rendu contre Lyon portait
+que les
+rebelles et leurs complices seraient militairement jug&eacute;s par une
+commission, que les sans-culottes seraient nourris aux d&eacute;pens
+des
+aristocrates, que les maisons des riches seraient d&eacute;truites, et
+que la
+ville changerait son nom. L'ex&eacute;cution de ce d&eacute;cret
+&eacute;tait confi&eacute;e &agrave;
+Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouch&eacute; de Nantes. Ils
+s'&eacute;taient rendus
+&agrave; Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour
+organiser
+un nouveau club et propager les principes de la
+soci&eacute;t&eacute;-m&egrave;re. Ronsin les
+avait suivis avec deux mille hommes de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, et ils
+avaient aussit&ocirc;t d&eacute;ploy&eacute; leurs fureurs. Les
+repr&eacute;sentans donn&egrave;rent le
+premier coup de marteau sur l'une des maisons destin&eacute;es a
+&ecirc;tre d&eacute;molies,
+et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ &agrave; l'ouvrage pour
+d&eacute;truire les
+plus belles rues. Les proscriptions avaient commenc&eacute; en
+m&ecirc;me temps. Les
+Lyonnais soup&ccedil;onn&eacute;s d'avoir pris les armes &eacute;taient
+guillotin&eacute;s ou fusill&eacute;s
+au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur r&eacute;gnait
+dans cette
+malheureuse cit&eacute;: les commissaires envoy&eacute;s pour la punir,
+entra&icirc;n&eacute;s,
+enivr&eacute;s par l'effusion du sang, croyant, &agrave; chaque cri de
+douleur, voir
+rena&icirc;tre la r&eacute;volte, &eacute;crivaient &agrave; la
+convention que les aristocrates
+n'&eacute;taient pas r&eacute;duits encore, qu'ils n'attendaient qu'une
+occasion pour
+r&eacute;agir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien &agrave;
+craindre, d&eacute;placer une
+partie de la population et d&eacute;truire l'autre. Comme les moyens
+mis en usage
+ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer
+la
+mine pour d&eacute;truire les &eacute;difices, la mitraille pour
+immoler les proscrits;
+et il &eacute;crivit &agrave; la convention que bient&ocirc;t il allait
+se servir de moyens
+plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.</p>
+<p>A Marseille, plusieurs victimes avaient d&eacute;j&agrave;
+succomb&eacute;. Mais toute la col&egrave;re
+des repr&eacute;sentans &eacute;tait dirig&eacute;e contre Toulon, dont
+ils poursuivaient le
+si&eacute;ge.</p>
+<p>Dans la Gironde, les vengeances s'exer&ccedil;aient avec la plus
+grande fureur.
+Isabeau et Tallien s'&eacute;taient plac&eacute;s &agrave; la
+R&eacute;ole: l&agrave;, ils s'occupaient &agrave;
+former le noyau d'une arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire pour
+p&eacute;n&eacute;trer dans Bordeaux,
+et, en attendant, ils t&acirc;chaient de d&eacute;sorganiser les
+sections de cette
+ville. Pour cela, ils s'&eacute;taient servis d'une section toute
+montagnarde, et
+qui, parvenant &agrave; effrayer les autres, avait fait fermer
+successivement le
+club f&eacute;d&eacute;raliste et destituer les autorit&eacute;s
+d&eacute;partementales. Alors ils
+&eacute;taient entr&eacute;s triomphalement dans Bordeaux, et avaient
+r&eacute;tabli la
+municipalit&eacute; et les autorit&eacute;s montagnardes.
+Imm&eacute;diatement apr&egrave;s, ils
+avaient rendu un arr&ecirc;t&eacute; portant que le gouvernement de
+Bordeaux serait
+militaire, que tous les habitans seraient d&eacute;sarm&eacute;s,
+qu'une commission
+sp&eacute;ciale jugerait les aristocrates et les
+f&eacute;d&eacute;ralistes, et qu'on l&egrave;verait
+imm&eacute;diatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour
+fournir aux
+d&eacute;penses de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire. Cet
+arr&ecirc;t&eacute; fut aussit&ocirc;t mis &agrave;
+ex&eacute;cution, les citoyens furent d&eacute;sarm&eacute;s, et une
+foule de t&ecirc;tes tomb&egrave;rent.</p>
+<p>C'est &agrave; cette &eacute;poque m&ecirc;me que les
+d&eacute;put&eacute;s fugitifs, qui s'&eacute;taient embarqu&eacute;s
+en Bretagne pour la Gironde, arrivaient &agrave; Bordeaux. Ils
+all&egrave;rent tous
+chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
+Saint-&Eacute;milion. On savait confus&eacute;ment qu'ils
+&eacute;taient cach&eacute;s de ce c&ocirc;t&eacute;, et
+Tallien faisait les plus grands efforts pour les d&eacute;couvrir. Il
+n'y avait
+pas r&eacute;ussi encore, mais il parvint malheureusement &agrave;
+saisir Biroteau, venu
+de Lyon pour s'embarquer &agrave; Bordeaux. Ce dernier &eacute;tait
+hors la loi. Tallien
+fit aussit&ocirc;t constater l'identit&eacute; et consommer
+l'ex&eacute;cution. Duch&acirc;tel fut
+aussi d&eacute;couvert; mais comme il n'&eacute;tait pas hors la loi,
+il fut transf&eacute;r&eacute; &agrave;
+Paris pour &ecirc;tre jug&eacute; par le tribunal
+r&eacute;volutionnaire. On lui adjoignit les
+trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupr&eacute; et Marchenna, qui
+s'&eacute;taient, comme
+on l'a vu, attach&eacute;s &agrave; la fortune des Girondins.</p>
+<p>Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les
+vengeances de la
+Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
+devenir le th&eacute;&acirc;tre de bien plus grandes cruaut&eacute;s.</p>
+<p>Tandis qu'on pr&eacute;parait le proc&egrave;s de Marie-Antoinette,
+des girondins, du duc
+d'Orl&eacute;ans, de Bailly, d'une foule de g&eacute;n&eacute;raux et
+de ministres, on
+remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'&eacute;tait
+arrog&eacute;,
+avons-nous dit, une esp&egrave;ce d'autorit&eacute; l&eacute;gislative
+sur tous les objets de
+police, de subsistance, de commerce, de culte, et, &agrave; chaque
+d&eacute;cret, elle
+rendait un arr&ecirc;t&eacute; explicatif pour &eacute;tendre ou
+limiter les volont&eacute;s de la
+convention. Sur les r&eacute;quisitions de Chaumette, elle avait
+singuli&egrave;rement
+&eacute;tendu la d&eacute;finition des suspects, donn&eacute;e par la
+loi du 17 septembre.
+Chaumette avait, dans une instruction municipale,
+&eacute;num&eacute;r&eacute; les caract&egrave;res
+auxquels il fallait les reconna&icirc;tre. Cette instruction,
+adress&eacute;e aux
+sections de Paris, et bient&ocirc;t &agrave; toutes celles de la
+r&eacute;publique, &eacute;tait
+con&ccedil;ue en ces termes:</p>
+<p>&laquo;Doivent &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;s comme suspects:
+1&ordm; ceux qui, dans les assembl&eacute;es
+du peuple, arr&ecirc;tent son &eacute;nergie par des discours astucieux
+des cris
+turbulens et des menaces; 2&ordm; ceux qui, plus prudens, parlent
+myst&eacute;rieusement des malheurs de la r&eacute;publique,
+s'apitoient sur le sort du
+peuple, et sont toujours pr&ecirc;ts &agrave; r&eacute;pandre de
+mauvaises nouvelles avec une
+douleur affect&eacute;e; 3&ordm; ceux qui ont chang&eacute; de conduite
+et de langage selon
+les &eacute;v&eacute;nemens; qui, muets sur les crimes des royalistes
+et des
+f&eacute;d&eacute;ralistes, d&eacute;clament avec emphase contre les
+fautes l&eacute;g&egrave;res des
+patriotes, et affectent, pour para&icirc;tre r&eacute;publicains, une
+aust&eacute;rit&eacute;, une
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; &eacute;tudi&eacute;es, et qui
+c&egrave;dent aussit&ocirc;t qu'il s'agit d'un mod&eacute;r&eacute; ou
+d'un
+aristocrate; 4&ordm; ceux qui plaignent les fermiers, les marchands
+avides,
+contre lesquels la loi est oblig&eacute;e de prendre des mesures;
+5&ordm; ceux qui,
+ayant toujours les mots de <i>libert&eacute;, r&eacute;publique</i> et
+<i>patrie</i> sur les
+l&egrave;vres, fr&eacute;quentent les ci-devant nobles, les
+pr&ecirc;tres, les
+contre-r&eacute;volutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les
+mod&eacute;r&eacute;s, et
+s'int&eacute;ressent &agrave; leur sort; 6&ordm; ceux qui n'ont pris
+aucune part active dans
+tout ce qui int&eacute;resse la r&eacute;volution, et qui, pour s'en
+disculper, font
+valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques,
+leurs
+services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7&ordm;
+ceux qui
+ont re&ccedil;u avec indiff&eacute;rence la constitution
+r&eacute;publicaine, et ont fait
+para&icirc;tre de fausses craintes sur son &eacute;tablissement et sa
+dur&eacute;e; 8&ordm; ceux
+qui, n'ayant rien fait contre la libert&eacute;, n'ont aussi rien fait
+pour elle;
+9&ordm; ceux qui ne fr&eacute;quentent pas leurs sections, et donnent
+pour excuse
+qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en
+emp&ecirc;chent; 10&ordm;
+ceux qui parlent avec m&eacute;pris des autorit&eacute;s
+constitu&eacute;es, des signes de la
+loi, des soci&eacute;t&eacute;s populaires, des d&eacute;fenseurs de la
+libert&eacute;; 11&ordm; ceux qui
+ont sign&eacute; des p&eacute;titions contre-r&eacute;volutionnaires,
+ou fr&eacute;quent&eacute; des soci&eacute;t&eacute;s
+et clubs anticiviques; 12&ordm; ceux qui sont reconnus pour avoir
+&eacute;t&eacute; de
+mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont march&eacute; au
+pas de
+charge au Champ-de-Mars.&raquo;</p>
+<p>Avec une telle d&eacute;finition, le nombre des suspects devait
+&ecirc;tre illimit&eacute;, et
+bient&ocirc;t il s'&eacute;leva, dans les prisons de Paris, de quelques
+cents &agrave; trois
+mille. D'abord on les avait plac&eacute;s &agrave; la Mairie, &agrave;
+la Force, &agrave; la
+Conciergerie, &agrave; l'Abbaye, &agrave; Sainte-P&eacute;lagie, aux
+Madelonettes, dans toutes
+les prisons de l'&eacute;tat, mais ces vastes d&eacute;p&ocirc;ts
+devenant insuffisans, on
+songea &agrave; &eacute;tablir de nouvelles maisons d'arr&ecirc;t,
+sp&eacute;cialement consacr&eacute;es aux
+d&eacute;tenus politiques. Les frais de garde &eacute;tant &agrave; la
+charge des prisonniers,
+on loua des maisons &agrave; leurs d&eacute;pens. On en choisit une
+dans la rue d'Enfer,
+qui fut connue sous le nom de <i>maison de Port-Libre</i>, une autre
+dans la rue
+de S&egrave;vres, appel&eacute;e <i>maison Lazare</i>. Le
+coll&egrave;ge Duplessis devint un lieu de
+d&eacute;tention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destin&eacute;
+&agrave; recevoir les
+vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
+renferma p&ecirc;le-m&ecirc;le tout ce qui restait de la brillante
+soci&eacute;t&eacute; du faubourg
+Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amen&eacute; un
+encombrement dans
+les prisons, les d&eacute;tenus furent d'abord mal log&eacute;s.
+Confondus avec les
+malfaiteurs et jet&eacute;s sur la paille, les premiers momens de leur
+d&eacute;tention
+furent cruels. Bient&ocirc;t, cependant, le temps amena l'ordre et les
+adoucissemens. Les communications avec le dehors leur &eacute;tant
+permises, ils
+eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la facult&eacute;
+de se
+procurer de l'argent. Alors ils lou&egrave;rent des lits ou s'en firent
+apporter;
+ils ne couch&egrave;rent plus sur la paille, et furent
+s&eacute;par&eacute;s des malfaiteurs. On
+leur accorda m&ecirc;me toutes les commodit&eacute;s qui pouvaient
+rendre leur sort plus
+supportable: car le d&eacute;cret permettait de transporter dans les
+maisons
+d'arr&ecirc;t tous les objets dont les d&eacute;tenus auraient besoin.
+Ceux qui
+habitaient les maisons nouvellement &eacute;tablies furent encore mieux
+trait&eacute;s.
+A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
+riches prisonniers, on vit r&eacute;gner la propret&eacute; et
+l'abondance. Les tables
+&eacute;taient d&eacute;licatement servies, moyennant les droits
+d'entr&eacute;e que pr&eacute;levaient
+les ge&ocirc;liers. Cependant l'affluence des visiteurs &eacute;tant
+devenue trop
+consid&eacute;rable, et les communications avec le dehors paraissant
+une trop
+grande faveur, cette consolation fut interdite, et les d&eacute;tenus
+ne purent
+plus communiquer avec personne que par &eacute;crit, et seulement pour
+se procurer
+les objets dont ils avaient besoin. D&egrave;s cet instant, la
+soci&eacute;t&eacute; parut
+devenir plus intime entre ces malheureux, condamn&eacute;s &agrave;
+exister exclusivement
+ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses go&ucirc;ts, et de petites
+soci&eacute;t&eacute;s se
+form&egrave;rent. Des r&egrave;glemens furent &eacute;tablis; on se
+partagea les soins
+domestiques, et chacun en eut la charge &agrave; son tour. Une
+souscription fut
+ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
+contribu&egrave;rent ainsi pour les pauvres.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir vaqu&eacute; aux soins de leur m&eacute;nage, les
+diff&eacute;rentes chambr&eacute;es se
+r&eacute;unissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une
+po&ecirc;le,
+d'une chemin&eacute;e, se formaient des groupes. On se livrait au
+travail, &agrave; la
+lecture, &agrave; la conversation. Des po&egrave;tes, jet&eacute;s dans
+les fers avec tout ce
+qui avait excit&eacute; la d&eacute;fiance par une
+sup&eacute;riorit&eacute; quelconque, lisaient des
+vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour
+de
+l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bient&ocirc;t le
+luxe
+accompagna les plaisirs. Les femmes se par&egrave;rent, des liaisons
+d'amiti&eacute; et
+d'amour s'&eacute;tablirent, et on vit se reproduire, jusqu'&agrave; la
+veille de
+l'&eacute;chafaud, toutes les sc&egrave;nes ordinaires de la
+soci&eacute;t&eacute;. Singulier exemple
+du caract&egrave;re fran&ccedil;ais, de son insouciance, de sa
+gaiet&eacute;, de son aptitude au
+plaisir dans toutes les situations de la vie!</p>
+<p>Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de
+bienfaisance,
+une confusion singuli&egrave;re de rangs, de fortune et d'opinion,
+signal&egrave;rent ces
+trois premiers mois de la d&eacute;tention des suspects. Une sorte
+d'&eacute;galit&eacute;
+volontaire r&eacute;alisa dans ces lieux cette &eacute;galit&eacute;
+chim&eacute;rique que des
+sectaires opini&acirc;tres voulaient faire r&eacute;gner partout, et
+qu'ils ne
+r&eacute;ussirent &agrave; &eacute;tablir que dans les prisons. Il est
+vrai que l'orgueil de
+quelques prisonniers r&eacute;sista &agrave; cette
+&eacute;galit&eacute; du malheur. Tandis qu'on
+voyait des hommes, fort in&eacute;gaux d'ailleurs en fortune, en
+&eacute;ducation, vivre
+tr&egrave;s bien entre eux, et se r&eacute;jouir, avec un admirable
+d&eacute;sint&eacute;ressement, des
+victoires de cette r&eacute;publique qui les pers&eacute;cutait,
+quelques ci-devant
+nobles et leurs femmes, trouv&eacute;s par hasard dans les h&ocirc;tels
+d&eacute;serts du
+faubourg Saint-Germain, vivaient &agrave; part, s'appelaient encore des
+noms
+proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur d&eacute;pit
+quand on
+venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que
+les
+Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur
+ram&egrave;ne
+tous les coeurs &agrave; la nature et &agrave; l'humanit&eacute;:
+bient&ocirc;t, lorsque
+Fouquier-Tinville, frappant chaque jour &agrave; la porte de ces
+demeures
+d&eacute;sol&eacute;es, demanda sans cesse de nouvelles t&ecirc;tes;
+quand les amis, les
+parens, furent chaque jour s&eacute;par&eacute;s par la mort, ceux qui
+restaient
+g&eacute;mirent, se consol&egrave;rent ensemble, et n'eurent plus qu'un
+m&ecirc;me sentiment au
+milieu des m&ecirc;mes malheurs.</p>
+<p>Cependant les prisons n'offraient pas toutes les m&ecirc;mes
+sc&egrave;nes. La
+Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, &agrave;
+cause de cette
+proximit&eacute;, les prisonniers destin&eacute;s au tribunal
+r&eacute;volutionnaire, pr&eacute;sentait
+le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais
+plus de
+trois ou quatre jours &agrave; vivre. On les y transf&eacute;rait la
+veille de leur
+jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui
+s&eacute;parait leur
+jugement de leur ex&eacute;cution. L&agrave; se trouvaient les
+girondins qu'on avait
+tir&eacute;s du Luxembourg, leur premi&egrave;re prison; madame Roland,
+qui, apr&egrave;s avoir
+fait &eacute;vader son mari, s'&eacute;tait laiss&eacute; enfermer sans
+songer &agrave; fuir; les
+jeunes Riouffe, Girey-Dupr&eacute;, Bois-Guion, attach&eacute;s
+&agrave; la cause des d&eacute;put&eacute;s
+proscrits, et traduits de Bordeaux &agrave; Paris pour y &ecirc;tre
+jug&eacute;s conjointement
+avec eux; Bailly, qu'on avait arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Melun;
+l'ex-ministre des finances
+Clavi&egrave;res, qui n'avait pas r&eacute;ussi &agrave; s'enfuir comme
+Lebrun; le duc
+d'Orl&eacute;ans, transf&eacute;r&eacute; des prisons de Marseille dans
+celles de Paris; les
+g&eacute;n&eacute;raux Houchard, Brunet, tous r&eacute;serv&eacute;s au
+m&ecirc;me sort; et enfin
+l'infortun&eacute;e Marie-Antoinette, qui &eacute;tait destin&eacute;e
+&agrave; devancer &agrave; l'&eacute;chafaud
+ces illustres victimes. L&agrave;, on ne songeait pas m&ecirc;me
+&agrave; se procurer les
+commodit&eacute;s qui adoucissaient le sort des d&eacute;tenus dans les
+autres prisons.
+On habitait de sombres et de tristes r&eacute;duits, o&ugrave; ne
+p&eacute;n&eacute;traient ni la
+lumi&egrave;re, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les
+prisonniers
+jouissaient-ils du privil&egrave;ge d'&ecirc;tre couch&eacute;s sur des
+lits, au lieu de l'&ecirc;tre
+sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme
+les
+simples suspects, qui esp&eacute;raient n'&ecirc;tre que d&eacute;tenus
+jusqu'&agrave; la paix, ils
+t&acirc;chaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal
+r&eacute;volutionnaire et de la
+guillotine les plus &eacute;tranges parodies. Les girondins, dans leur
+prison,
+improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
+destin&eacute;e et la r&eacute;volution &eacute;taient le sujet. C'est
+&agrave; minuit, lorsque tous
+les ge&ocirc;liers reposaient; qu'ils commen&ccedil;aient ces
+divertissemens lugubres.
+Voici l'un de ceux qu'ils avaient imagin&eacute;s. Assis chacun sur un
+lit, ils
+figuraient et les juges et les jur&eacute;s du tribunal
+r&eacute;volutionnaire, et
+Fouquier-Tinville lui-m&ecirc;me. Deux d'entre eux, plac&eacute;s
+vis-&agrave;-vis,
+repr&eacute;sentaient l'accus&eacute; avec son d&eacute;fenseur.
+Suivant l'usage du sanglant
+tribunal, l'accus&eacute; &eacute;tait toujours condamn&eacute;.
+&Eacute;tendu aussit&ocirc;t sur une planche
+de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice
+jusque
+dans ses moindres d&eacute;tails. Apr&egrave;s beaucoup
+d'ex&eacute;cutions, l'accusateur
+devenait accus&eacute;, et succombait &agrave; son tour. Revenant alors
+couvert d'un drap
+de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers,
+proph&eacute;tisait
+leur destin&eacute;e &agrave; tous ces juges iniques, et, s'emparant
+d'eux avec des cris
+lamentables, il les entra&icirc;nait dans les ab&icirc;mes....
+&laquo;C'est ainsi, dit
+Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos
+jeux
+proph&eacute;tiques nous disions la v&eacute;rit&eacute; au milieu des
+espions et des
+bourreaux.&raquo;</p>
+<p>Depuis la mort de Custine, on commen&ccedil;ait &agrave; s'habituer
+&agrave; ces proc&egrave;s
+politiques, o&ugrave; de simples torts d'opinion &eacute;taient
+transform&eacute;s en crimes
+dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, &agrave;
+chasser
+tous les scrupules, et &agrave; regarder comme naturel d'envoyer
+&agrave; l'&eacute;chafaud tout
+membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient
+fait
+d&eacute;cr&eacute;ter la mise en jugement de la reine, des girondins,
+de plusieurs
+g&eacute;n&eacute;raux et du duc d'Orl&eacute;ans. Ils exigeaient
+imp&eacute;rieusement qu'on leur t&icirc;nt
+parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
+longue suite d'immolations. Il sembl&eacute; qu'une femme aurait
+d&ucirc; d&eacute;sarmer les
+fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore &agrave;
+Marie-Antoinette
+qu'&agrave; Louis XVI. C'est &agrave; elle qu'on reprochait les
+trahisons de la cour, les
+dilapidations du tr&eacute;sor, et surtout la guerre acharn&eacute;e de
+l'Autriche. Louis
+XVI, disait-on, avait tout laiss&eacute; faire; mais Marie-Antoinette
+avait tout
+fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; on a vu quelles r&eacute;formes avaient
+&eacute;t&eacute; faites au Temple.
+Marie-Antoinette avait &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;e de sa
+soeur, de sa fille et de son fils.
+En vertu du d&eacute;cret qui ordonnait le jugement ou la
+d&eacute;portation des derniers
+membres de la famille des Bourbons, on l'avait transf&eacute;r&eacute;e
+&agrave; la
+Conciergerie; et l&agrave;, seule, dans une prison &eacute;troite, elle
+&eacute;tait r&eacute;duite au
+plus strict n&eacute;cessaire comme tous les autres prisonniers.
+L'imprudence d'un
+ami d&eacute;vou&eacute; rendit sa situation encore plus
+p&eacute;nible. Un membre de la
+municipalit&eacute;, Michonnis, auquel elle inspirait un vif
+int&eacute;r&ecirc;t, voulut
+introduire aupr&egrave;s d'elle un individu qui voulait, disait-il, la
+voir par
+curiosit&eacute;. Cet individu &eacute;tait un &eacute;migr&eacute;
+courageux, mais imprudent, qui lui
+jeta un oeillet renfermant ces mots &eacute;crits sur un papier
+tr&egrave;s-fin: <i>Vos
+amis sont pr&ecirc;ts</i>. Esp&eacute;rance fausse, et aussi dangereuse
+pour celle qui la
+recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et
+l'&eacute;migr&eacute; furent
+d&eacute;couverts et arr&ecirc;t&eacute;s sur-le-champ; la surveillance
+exerc&eacute;e &agrave; l'&eacute;gard de
+l'infortun&eacute;e prisonni&egrave;re devint d&egrave;s ce jour encore
+plus rigoureuse. Des
+gendarmes devaient &ecirc;tre sans cesse de garde &agrave; la porte de
+sa prison, et il
+leur &eacute;tait express&eacute;ment d&eacute;fendu de r&eacute;pondre
+&agrave; aucune de ses paroles.</p>
+<p>Le mis&eacute;rable H&eacute;bert, substitut de Chaumette, et
+r&eacute;dacteur de la d&eacute;go&ucirc;tante
+feuille du <i>P&egrave;re Duch&ecirc;ne</i>, l'&eacute;crivain du
+parti dont Vincent, Ronsin,
+Varlet, Leclerc, &eacute;taient chefs, H&eacute;bert s'&eacute;tait
+particuli&egrave;rement attach&eacute; &agrave;
+tourmenter les restes infortun&eacute;s de la famille
+d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;e. Il pr&eacute;tendait que
+la famille du tyran ne devait pas &ecirc;tre mieux trait&eacute;e
+qu'une famille
+sans-culotte; et il avait fait rendre un arr&ecirc;t&eacute; qui
+supprimait l'esp&egrave;ce de
+luxe avec lequel on avait nourri jusque-l&agrave; les prisonniers du
+Temple. On
+interdisait aux d&eacute;tenues la volaille et la p&acirc;tisserie; on
+les r&eacute;duisait &agrave;
+une seule esp&egrave;ce d'aliment &agrave; d&eacute;jeuner; &agrave; un
+potage, &agrave; un bouilli et un plat
+quelconque &agrave; d&icirc;ner; &agrave; deux plats &agrave; souper,
+et une demi-bouteille de vin par
+t&ecirc;te. La bougie &eacute;tait remplac&eacute;e par la chandelle,
+l'argenterie par l'&eacute;tain,
+et la porcelaine par la fa&iuml;ence. Les porteurs d'eau ou de bois
+pouvaient
+seuls entrer dans leur chambre, accompagn&eacute;s de deux
+commissaires. Les
+alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux
+domestique
+&eacute;tait r&eacute;duit &agrave; un cuisinier, un aide, deux
+servans, et une femme de charge
+pour le linge.</p>
+<p>Imm&eacute;diatement apr&egrave;s cet arr&ecirc;t&eacute;,
+H&eacute;bert s'&eacute;tait rendu au Temple, et avait
+inhumainement arrach&eacute; aux deux infortun&eacute;es
+prisonni&egrave;res jusqu'&agrave; de petits
+meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que
+madame
+&Eacute;lisabeth avait en r&eacute;serve, et qu'elle avait re&ccedil;us
+de madame de Lamballe,
+lui furent enlev&eacute;s. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que
+l'homme sans
+lumi&egrave;res et sans &eacute;ducation, rev&ecirc;tu d'une
+autorit&eacute; r&eacute;cente. S'il a, surtout,
+une &acirc;me vile; si, comme H&eacute;bert, qui distribuait des
+contre-marques &agrave; la
+porte d'un th&eacute;&acirc;tre, et volait sur les recettes, il est
+sans moralit&eacute;
+naturelle, et s'il arrive tout &agrave; coup de la fange de sa
+condition au
+pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut H&eacute;bert dans
+sa
+conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
+rapporter; lui et quelques autres imagin&egrave;rent de s&eacute;parer
+le jeune prince de
+sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nomm&eacute; Simon, et sa
+femme, furent
+les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
+l'&eacute;ducation des sans-culottes. Simon et sa femme
+s'enferm&egrave;rent au Temple,
+et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se charg&egrave;rent
+de le
+soigner &agrave; leur mani&egrave;re. Leur nourriture &eacute;tait
+meilleure que celle des
+princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux
+qui
+&eacute;taient de garde. Simon pouvait, accompagn&eacute; de deux
+commissaires, descendre
+dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un
+peu
+d'exercice.</p>
+<p>H&eacute;bert con&ccedil;ut la pens&eacute;e inf&acirc;me d'arracher
+&agrave; cet enfant des r&eacute;v&eacute;lations
+contre sa malheureuse m&egrave;re. Soit que ce mis&eacute;rable
+pr&ecirc;t&acirc;t &agrave; l'enfant de
+fausses r&eacute;v&eacute;lations, soit qu'il e&ucirc;t abus&eacute; de
+son &acirc;ge et de son &eacute;tat pour
+lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une d&eacute;position
+r&eacute;voltante;
+et comme l'&acirc;ge du jeune prince ne permettait pas de le conduire
+au
+tribunal, H&eacute;bert vint y rapporter &agrave; sa place les infamies
+que lui-m&ecirc;me
+avait dict&eacute;es ou suppos&eacute;es.</p>
+<p>Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges.
+Tra&icirc;n&eacute;e
+au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance r&eacute;volutionnaire,
+elle n'y
+paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'&eacute;tait pas
+pour l'y
+faire absoudre que les jacobins l'y avaient appel&eacute;e. Cependant
+il fallait
+&eacute;noncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits
+r&eacute;pandus dans le peuple,
+depuis l'arriv&eacute;e de la princesse en France; et, dans l'acte
+d'accusation,
+il lui reprocha d'avoir dilapid&eacute; le tr&eacute;sor, d'abord pour
+ses plaisirs, puis
+pour faire passer des fonds &agrave; l'empereur son fr&egrave;re. Il
+insista sur les
+sc&egrave;nes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps,
+pr&eacute;tendant
+qu'elle avait tram&eacute; &agrave; cette &eacute;poque un complot qui
+obligea le peuple &agrave; se
+transporter &agrave; Versailles pour le d&eacute;jouer. Il lui imputa
+ensuite de s'&ecirc;tre
+empar&eacute;e de son &eacute;poux, de s'&ecirc;tre m&ecirc;l&eacute;e
+du choix des ministres, d'avoir
+conduit elle-m&ecirc;me les intrigues avec les d&eacute;put&eacute;s
+gagn&eacute;s &agrave; la cour, d'avoir
+pr&eacute;par&eacute; le voyage &agrave; Varennes, d'avoir amen&eacute;
+la guerre, et livr&eacute; aux
+g&eacute;n&eacute;raux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa
+d'avoir pr&eacute;par&eacute;
+une nouvelle conspiration au 10 ao&ucirc;t, d'avoir fait tirer ce
+jour-l&agrave; sur le
+peuple, et engag&eacute; son &eacute;poux &agrave; se d&eacute;fendre
+en le taxant de l&acirc;chet&eacute;; enfin de
+n'avoir cess&eacute; de machiner et de correspondre au dehors depuis sa
+captivit&eacute;
+au Temple, et d'y avoir trait&eacute; son jeune fils en roi. On voit
+comment tout
+est travesti et tourn&eacute; &agrave; crime au jour terrible ou les
+vengeances des
+peuples long-temps diff&eacute;r&eacute;es &eacute;clatent enfin, et
+frappent ceux de leurs
+princes qui ne les ont pas m&eacute;rit&eacute;es. On voit comment la
+prodigalit&eacute;,
+l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
+attachement &agrave; son pays, son influence sur son &eacute;poux, ses
+regrets, plus
+indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage
+m&ecirc;me plus
+hardi, se peignaient dans ces imaginations irrit&eacute;es ou
+m&eacute;chantes.</p>
+<p>Il fallait des t&eacute;moins: on appela Lecointre,
+d&eacute;put&eacute; de Versailles, qui
+avait vu les 5 et 6 octobre; H&eacute;bert, qui avait souvent
+visit&eacute; le Temple;
+divers employ&eacute;s des minist&egrave;res, et plusieurs domestiques
+de l'ancienne
+cour. On tira de leurs prisons, pour les faire compara&icirc;tre,
+l'amiral
+d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
+l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la
+guerre
+en 1789, le v&eacute;n&eacute;rable Bailly, qui, disait-on, avait
+&eacute;t&eacute;, avec Lafayette,
+complice du voyage &agrave; Varennes; enfin Valaz&eacute;, l'un des
+girondins destin&eacute;s &agrave;
+l'&eacute;chafaud.</p>
+<p>Aucun fait pr&eacute;cis ne fut articul&eacute;. Les uns avaient vu
+la reine joyeuse
+lorsque les gardes-du-corps lui t&eacute;moignaient leur
+d&eacute;vouement; les autres
+l'avaient vue triste et courrouc&eacute;e lorsqu'on la conduisait
+&agrave; Paris, ou
+lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assist&eacute;
+&agrave; des f&ecirc;tes
+splendides qui devaient co&ucirc;ter des sommes &eacute;normes;
+ceux-l&agrave; avaient entendu
+dire dans les bureaux minist&eacute;riels que la reine s'opposait
+&agrave; la sanction
+des d&eacute;crets. Une ancienne femme de service &agrave; la cour
+avait, en 1788, ou&iuml;
+dire au duc de Coigny que l'empereur avait d&eacute;j&agrave;
+re&ccedil;u deux cents millions de
+la France pour faire la guerre aux Turcs.</p>
+<p>Le cynique H&eacute;bert, amen&eacute; devant l'infortun&eacute;e
+reine, osa enfin apporter les
+accusations arrach&eacute;es au jeune prince. Il dit que Charles Capet
+avait
+racont&eacute; &agrave; Simon le voyage &agrave; Varennes, et
+d&eacute;sign&eacute; Lafayette et Bailly comme
+en &eacute;tant les coop&eacute;rateurs. Puis il ajouta que cet enfant
+avait des vices
+funestes et bien pr&eacute;matur&eacute;s pour son &acirc;ge; que
+Simon, l'ayant surpris et
+l'ayant interrog&eacute;, avait appris qu'il tenait de sa m&egrave;re
+les vices auxquels
+il se livrait. H&eacute;bert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans
+doute, en
+affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
+s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le tr&ocirc;ne.</p>
+<p>Les bruits &eacute;chapp&eacute;s d'une cour m&eacute;chante,
+pendant vingt ann&eacute;es, avaient
+donn&eacute; au peuple l'opinion la plus d&eacute;favorable des moeurs
+de la reine.
+Cependant cet auditoire tout jacobin fut r&eacute;volt&eacute; des
+accusations d'H&eacute;bert.
+Celui-ci n'en persista pas moins &agrave; les soutenir. Cette
+m&egrave;re infortun&eacute;e ne
+r&eacute;pondait pas; press&eacute;e de nouveau de s'expliquer, elle
+dit avec une &eacute;motion
+extraordinaire: &laquo;Je croyais que la nature me dispenserait de
+r&eacute;pondre &agrave; une
+telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les m&egrave;res
+ici
+pr&eacute;sentes.&raquo; Cette r&eacute;ponse si noble et si simple
+remua tous les assistans.
+Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
+d&eacute;positions des t&eacute;moins. Le brave d'Estaing, dont elle
+avait &eacute;t&eacute; l'ennemie,
+refusa de rien dire &agrave; sa charge, et ne parla que du courage
+qu'elle montra
+les 5 et 6 octobre, de la noble r&eacute;solution qu'elle exprima de
+mourir aupr&egrave;s
+de son &eacute;poux plut&ocirc;t que de fuir. Manuel, malgr&eacute; ses
+hostilit&eacute;s avec la cour
+pendant la l&eacute;gislative d&eacute;clara ne pouvoir rien dire
+contre l'accus&eacute;e.
+Quand le v&eacute;n&eacute;rable Bailly fut amen&eacute;, Bailly qui
+autrefois avait si souvent
+pr&eacute;dit &agrave; la cour les maux qu'entra&icirc;neraient ses
+imprudences, il parut
+douloureusement affect&eacute;; et comme on lui demandait s'il
+connaissait la
+femme Capet: &laquo;Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai
+connu
+<i>madame</i>.&raquo; Il d&eacute;clara ne rien savoir, et soutint que
+les d&eacute;clarations
+arrach&eacute;es au jeune prince, relativement au voyage &agrave;
+Varennes, &eacute;taient
+fausses. En r&eacute;compense de sa d&eacute;position, il re&ccedil;ut
+des reproches outrageans,
+et put juger du sort qui lui &eacute;tait bient&ocirc;t
+r&eacute;serv&eacute;. Il n'y eut dans
+l'instruction que deux faits graves, attest&eacute;s par Latour-du-Pin
+et Valaz&eacute;,
+qui ne d&eacute;pos&egrave;rent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en
+dispenser.
+Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demand&eacute; un
+&eacute;tat exact
+des arm&eacute;es pendant qu'il &eacute;tait ministre de la guerre.
+Valaz&eacute;, toujours
+froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire &agrave;
+la charge de
+l'accus&eacute;e; cependant il ne put s'emp&ecirc;cher de
+d&eacute;clarer que, membre de la
+commission des vingt-quatre, et charg&eacute; avec ses coll&egrave;gues
+de v&eacute;rifier les
+papiers trouv&eacute;s chez Septeuil, tr&eacute;sorier de la liste
+civile, il avait vu
+des bons pour diverses sommes, sign&eacute;s <i>Antoinette</i>, ce qui
+&eacute;tait fort
+naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre o&ugrave; le ministre
+priait le
+roi de transmettre &agrave; la reine la copie d'un plan de campagne
+qu'il avait
+entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'&eacute;tat des
+arm&eacute;es et la
+communication du plan de campagne, furent interpr&eacute;t&eacute;s
+sur-le-champ d'une
+mani&egrave;re funeste, et on en conclut que c'&eacute;tait pour les
+envoyer &agrave; l'ennemi;
+car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occup&acirc;t,
+seulement par
+go&ucirc;t, d'administration et de plans militaires. Apr&egrave;s ces
+d&eacute;positions, on en
+recueillit plusieurs autres sur les d&eacute;penses de la cour, sur
+l'influence de
+la reine dans les affaires, sur la sc&egrave;ne du 10 ao&ucirc;t, sur
+ce qui se passait
+au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
+insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.</p>
+<p><img src="images/HDR003.jpg" title="LA REINE &Agrave; LA CONCIERGERIE"
+ alt="LA REINE &Agrave; LA CONCIERGERIE" style="width: 811px; height: 515px;"></p>
+<p>Marie-Antoinette r&eacute;p&eacute;ta souvent avec pr&eacute;sence
+d'esprit et avec force, qu'il
+n'y avait aucun fait pr&eacute;cis contre elle; que d'ailleurs,
+&eacute;pouse de Louis
+XVI, elle ne r&eacute;pondait d'aucun des actes du r&egrave;gne.
+Fouquier n&eacute;anmoins la
+d&eacute;clara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles
+efforts
+pour la d&eacute;fendre; et cette reine infortun&eacute;e fut
+condamn&eacute;e &agrave; partager le
+supplice de son &eacute;poux.</p>
+<p>Ramen&eacute;e &agrave; la Conciergerie, elle y passa avec assez de
+calme la nuit qui
+pr&eacute;c&eacute;da son ex&eacute;cution; et le lendemain, 16
+octobre, au matin, elle fut
+transport&eacute;e, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place
+fatale o&ugrave;,
+dix mois auparavant, avait succomb&eacute; Louis XVI. Elle
+&eacute;coutait avec calme les
+exhortations de l'eccl&eacute;siastique qui l'accompagnait, et
+promenait un
+regard indiff&eacute;rent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi
+&agrave; sa
+beaut&eacute; et &agrave; sa gr&acirc;ce, et qui aujourd'hui
+applaudissait &agrave; son supplice avec
+le m&ecirc;me empressement. Arriv&eacute;e au pied de
+l'&eacute;chafaud, elle aper&ccedil;ut les
+Tuileries, et parut &eacute;mue; mais elle se h&acirc;ta de monter
+l'&eacute;chelle fatale, et
+s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'inf&acirc;me ex&eacute;cuteur
+montra la t&ecirc;te
+au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immol&eacute; une
+victime
+illustre.</p>
+<p>Les jacobins furent combl&eacute;s de joie. &laquo;Qu'on porte cette
+nouvelle &agrave;
+l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occup&eacute;
+par
+Annibal; nous faisons tomber les t&ecirc;tes les plus ch&egrave;res aux
+souverains qui
+ont envahi notre territoire.&raquo;</p>
+<p>Mais ce n'&eacute;tait l&agrave; que le commencement des vengeances.
+Imm&eacute;diatement apr&egrave;s
+le jugement de Marie-Antoinette, il fallut proc&eacute;der &agrave;
+celui des girondins
+enferm&eacute;s &agrave; la Conciergerie.</p>
+<p>Avant la r&eacute;volte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que
+des opinions. On
+disait bien, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, qu'ils &eacute;taient
+complices de Dumouriez, de la
+Vend&eacute;e, de d'Orl&eacute;ans; mais cette complicit&eacute;,
+facile &agrave; imputer &agrave; la tribune,
+&eacute;tait impossible &agrave; prouver, m&ecirc;me devant un tribunal
+r&eacute;volutionnaire. Depuis
+le jour, au contraire, o&ugrave; ils lev&egrave;rent l'&eacute;tendard
+de la guerre civile, et
+o&ugrave; l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de
+les
+condamner. A la v&eacute;rit&eacute;, les d&eacute;put&eacute;s
+d&eacute;tenus n'&eacute;taient pas ceux qui avaient
+provoqu&eacute; l'insurrection du Calvados et du Midi, mais
+c'&eacute;taient les membres
+du m&ecirc;me parti, les soutiens de la m&ecirc;me cause; on avait la
+conviction intime
+qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les
+lettres
+intercept&eacute;es ne prouvassent pas suffisamment la
+complicit&eacute;, elles
+suffisaient &agrave; un tribunal qui, par son institution, devait se
+contenter de
+la vraisemblance. Toute la mod&eacute;ration des girondins fut donc
+transform&eacute;e en
+une vaste conspiration, dont la guerre civile avait &eacute;t&eacute;
+le d&eacute;nouement. Leur
+lenteur, sous la l&eacute;gislative, &agrave; s'insurger contre le
+tr&ocirc;ne, leur opposition
+au projet du 10 ao&ucirc;t, leur lutte avec la commune depuis le 10
+ao&ucirc;t jusqu'au
+20 septembre, leurs &eacute;nergiques protestations contre les
+massacres, leur
+piti&eacute; pour Louis XVI, leurs r&eacute;sistances au syst&egrave;me
+inquisiteur qui
+d&eacute;go&ucirc;tait les g&eacute;n&eacute;raux, leur opposition au
+tribunal extraordinaire, au
+<i>maximum</i>, &agrave; l'emprunt forc&eacute;, &agrave; tous les
+moyens r&eacute;volutionnaires: enfin
+leurs efforts pour cr&eacute;er une autorit&eacute; r&eacute;pressive
+en instituant la
+commission des douze, leur d&eacute;sespoir apr&egrave;s leur
+d&eacute;faite &agrave; Paris, d&eacute;sespoir
+qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
+conspiration dans laquelle tout &eacute;tait ins&eacute;parable. Dans
+ce syst&egrave;me
+d'accusation, les opinions prof&eacute;r&eacute;es &agrave; la tribune
+n'&eacute;taient que les
+sympt&ocirc;mes, les pr&eacute;paratifs de la guerre civile qui
+&eacute;clata bient&ocirc;t; et
+quiconque avait parl&eacute; dans la l&eacute;gislative et la
+convention, comme les
+d&eacute;put&eacute;s r&eacute;unis &agrave; Caen, &agrave; Bordeaux,
+&agrave; Lyon, &agrave; Marseille, &eacute;tait coupable
+comme eux. Quoiqu'on n'e&ucirc;t aucune preuve directe du concert, on
+en trouvait
+dans leur communaut&eacute; d'opinion, dans l'amiti&eacute; qui avait
+uni la plupart
+d'entre eux, dans leurs r&eacute;unions habituelles chez Roland et chez
+Valaz&eacute;.</p>
+<p>Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir &ecirc;tre
+condamn&eacute;s, si on
+consentait &agrave; discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils,
+avaient &eacute;t&eacute;
+libres; ils avaient pu diff&eacute;rer d'avis avec les montagnards sur
+le choix
+des moyens r&eacute;volutionnaires, sans &ecirc;tre coupables: leurs
+opinions ne
+prouvaient ni ambition personnelle, ni complot
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;. Elles attestaient
+au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas
+&eacute;t&eacute; d'accord
+entre eux. Enfin leur complicit&eacute; avec les d&eacute;put&eacute;s
+r&eacute;volt&eacute;s n'&eacute;tait que
+suppos&eacute;e, et leurs lettres, leur amiti&eacute;, leur habitude de
+si&eacute;ger sur les
+m&ecirc;mes bancs, ne suffisaient nullement pour la d&eacute;montrer.
+&laquo;Si on nous laisse
+parler, disaient les girondins, nous sommes sauv&eacute;s.&raquo;
+Funeste id&eacute;e, qui,
+sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette
+dignit&eacute;, seul
+d&eacute;dommagement d'une mort injuste!</p>
+<p>Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien
+plus
+nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: &laquo;Vous
+avez
+pouss&eacute; l'attachement &agrave; votre syst&egrave;me de
+mod&eacute;ration, jusqu'&agrave; nous faire la
+guerre, jusqu'&agrave; mettre la r&eacute;publique &agrave; deux doigts
+de sa perte, par une
+diversion d&eacute;sastreuse; vous &ecirc;tes vaincus, il faut
+mourir.&raquo; De leur c&ocirc;t&eacute;,
+les girondins avaient un beau discours &agrave; tenir &agrave; leurs
+vainqueurs. Ils
+pouvaient leur r&eacute;pondre: &laquo;Nous vous regardons comme des
+sc&eacute;l&eacute;rats qui
+bouleversez la r&eacute;publique, qui la d&eacute;shonorez en
+pr&eacute;tendant la d&eacute;fendre, et
+nous avons voulu vous combattre et vous d&eacute;truire. Oui, nous
+sommes tous
+&eacute;galement coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de
+Barbaroux, de
+P&eacute;tion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont
+nous
+proclamons les vertus &agrave; votre face. Tandis qu'ils sont
+all&eacute;s venger la
+r&eacute;publique, nous sommes rest&eacute;s ici pour la glorifier en
+pr&eacute;sence des
+bourreaux. Vous &ecirc;tes vainqueurs, donnez-nous la mort.&raquo;</p>
+<p>Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il
+cherche ainsi
+&agrave; tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut
+convaincre,
+et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu &agrave; se
+d&eacute;fendre, et il
+ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux
+proc&egrave;s, o&ugrave; le
+plus fort &eacute;coute pour ne pas croire, o&ugrave; le plus faible
+parle pour ne pas
+persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est apr&egrave;s
+l'arr&ecirc;t prononc&eacute;,
+c'est apr&egrave;s que tout espoir est perdu, que la dignit&eacute;
+humaine se retrouve,
+et c'est &agrave; la vue du fer qu'on la voit repara&icirc;tre tout
+enti&egrave;re.</p>
+<p>Les girondins r&eacute;solurent donc de se d&eacute;fendre, et il
+leur fallut pour cela
+employer les concessions, les r&eacute;ticences. On voulut leur prouver
+leurs
+crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal
+r&eacute;volutionnaire tous
+leurs ennemis, Pache, H&eacute;bert, Chaumette, Chabot, et autres, ou
+aussi faux,
+ou aussi vils. L'affluence &eacute;tait consid&eacute;rable, car
+c'&eacute;tait un spectacle
+encore nouveau que celui de tant de r&eacute;publicains
+condamn&eacute;s pour la cause de
+la r&eacute;publique. Les accus&eacute;s &eacute;taient au nombre de
+vingt-un, tous &agrave; la fleur
+de l'&acirc;ge, dans la force du talent, quelques-uns m&ecirc;me dans
+tout l'&eacute;clat de
+la jeunesse et de la beaut&eacute;. La seule d&eacute;claration de
+leurs noms et de leur
+&acirc;ge avait de quoi toucher.</p>
+<p>Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud,
+Gensonn&eacute;
+et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit;
+Boyer-Fonfr&egrave;de et
+Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante;
+Valaz&eacute; et
+Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
+Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
+quarante-un; Antiboul, quarante; Vig&eacute;e, trente-six.</p>
+<p>Gensonn&eacute; &eacute;tait calme et froid; Valaz&eacute;
+indign&eacute; et m&eacute;prisant; Vergniaud &eacute;tait
+plus &eacute;mu que de coutume; le jeune Ducos &eacute;tait gai; et
+Fonfr&egrave;de, qu'on avait
+&eacute;pargn&eacute; dans la journ&eacute;e du 2 juin, parce qu'il
+n'avait pas vot&eacute; pour les
+arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;es en faveur de ses amis, avait
+m&eacute;rit&eacute; depuis de partager leur sort,
+Fonfr&egrave;de semblait, pour une si belle cause, abandonner avec
+facilit&eacute;, et sa
+grande fortune, et sa jeune &eacute;pouse, et sa vie.</p>
+<p>Amar avait r&eacute;dig&eacute;, au nom du comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, l'acte
+d'accusation. Pache fut le premier t&eacute;moin entendu &agrave;
+l'appui. Cauteleux et
+prudent, comme il l'&eacute;tait toujours, il dit qu'il avait
+aper&ccedil;u depuis
+long-temps une faction contraire &agrave; la r&eacute;volution, mais il
+n'articula aucun
+fait prouvant un complot pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;. Il dit
+seulement que, lorsque la
+convention &eacute;tait menac&eacute;e par Dumouriez, il se rendit au
+comit&eacute; des finances
+pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comit&eacute;
+les
+refusa; il ajouta qu'il avait &eacute;t&eacute; maltrait&eacute; dans
+le comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, et que Guadet l'avait menac&eacute; de demander
+l'arrestation des
+autorit&eacute;s municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la
+commune
+avec le c&ocirc;t&eacute; droit, telles qu'on les avait apprises par
+les journaux; il
+n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait
+nommer
+Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot &eacute;tait par
+cons&eacute;quent
+l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le mis&eacute;rable
+H&eacute;bert raconta son
+arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait
+tous
+les &eacute;crivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille
+du <i>P&egrave;re
+Duch&ecirc;ne</i>. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois
+employ&eacute; &agrave; la
+commune, d&eacute;posa d'une mani&egrave;re aussi vague, et
+r&eacute;p&eacute;ta ce qu'on savait, c'est
+que les accus&eacute;s avaient poursuivi la commune, tonn&eacute;
+contre les massacres,
+et voulu instituer une garde d&eacute;partementale, etc., etc. Le
+t&eacute;moin le plus
+prolixe, le plus acharn&eacute; dans sa d&eacute;position, qui dura
+plusieurs heures, fut
+l'ex-capucin Chabot. &Acirc;me bouillante, faible et vile, Chabot avait
+toujours
+&eacute;t&eacute; trait&eacute; par les girondins comme un extravagant;
+il ne leur pardonnait
+pas leurs d&eacute;dains; il &eacute;tait fier d'avoir voulu le 10
+ao&ucirc;t contre leur avis;
+il pr&eacute;tendait que, s'ils avaient consenti &agrave; l'envoyer aux
+prisons, il
+aurait sauv&eacute; les prisonniers comme il avait sauv&eacute; les
+Suisses; il voulait
+donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant,
+sa
+popularit&eacute;, qu'il commen&ccedil;ait &agrave; perdre aux
+jacobins, parce qu'on le
+soup&ccedil;onnait de prendre part &agrave; l'agiotage. Il imagina une
+longue et m&eacute;chante
+accusation, o&ugrave; il montra les girondins cherchant d'abord
+&agrave; s'emparer du
+ministre Narbonne, puis, apr&egrave;s avoir chass&eacute; Narbonne,
+occupant trois
+minist&egrave;res &agrave; la fois, faisant le 20 juin pour ranimer
+leurs cr&eacute;atures,
+s'opposant au 10 ao&ucirc;t, parce qu'ils ne voulaient pas la
+r&eacute;publique, enfin
+suivant toujours un plan calcul&eacute; d'ambition, et, ce qui est plus
+atroce que
+tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
+Garde-Meuble, pour perdre la r&eacute;putation des patriotes.
+&laquo;S'ils avaient
+voulu, disait Chabot, j'aurais sauv&eacute; les prisonniers.
+P&eacute;tion a fait boire
+les &eacute;gorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les
+arr&ecirc;t&acirc;t, parce qu'il y
+avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!&raquo;</p>
+<p>Tels sont les &ecirc;tres vils qui s'acharnent sur les hommes de
+bien, d&egrave;s que le
+pouvoir leur en a donn&eacute; le signal! Aussit&ocirc;t que les chefs
+ont jet&eacute; la
+premi&egrave;re pierre, tout ce qui vit dans la fange se
+soul&egrave;ve, et accable la
+victime; Fabre-d'&Eacute;glantine, devenu suspect comme Chabot, pour
+cause
+d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une
+d&eacute;position
+plus m&eacute;nag&eacute;e, mais plus perfide, o&ugrave; il insinua que
+l'intention de laisser
+commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
+dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y r&eacute;sistant pas
+davantage,
+s'&eacute;cria avec indignation: &laquo;Je ne suis pas tenu de me
+justifier de
+complicit&eacute; avec des voleurs et des assassins.&raquo;</p>
+<p>Cependant il n'y avait aucun fait pr&eacute;cis
+all&eacute;gu&eacute; contre les accus&eacute;s, on ne
+leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils
+r&eacute;pondaient
+que ces opinions avaient pu &ecirc;tre erron&eacute;es, mais qu'ils
+avaient eu le droit
+de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines &eacute;taient non
+le
+r&eacute;sultat d'une erreur involontaire et d&egrave;s lors excusable,
+mais d'un complot
+tram&eacute; chez Roland et chez Valaz&eacute;. Ils r&eacute;pliquaient
+de nouveau que ces
+doctrines &eacute;taient si peu l'effet d'un accord fait entre eux,
+qu'elles
+n'avaient pas &eacute;t&eacute; conformes sur tous les points. L'un
+disait: Je n'ai pas
+vot&eacute; pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas vot&eacute;
+pour la garde
+d&eacute;partementale; un troisi&egrave;me: Je n'&eacute;tais pas de
+l'avis de la commission des
+douze, je n'&eacute;tais pas pour l'arrestation d'H&eacute;bert et de
+Chaumette. Tout
+cela &eacute;tait vrai, mais alors la d&eacute;fense n'&eacute;tait
+plus commune &agrave; tous les
+inculp&eacute;s; ils semblaient presque s'abandonner les uns les
+autres, et chacun
+paraissait condamner la mesure &agrave; laquelle il n'avait pas pris
+part.
+L'accus&eacute; Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'&agrave;
+la plus extr&ecirc;me
+faiblesse, et se couvrit m&ecirc;me de honte. Il avoua qu'il avait
+exist&eacute; une
+conspiration contre l'unit&eacute; et l'indivisibilit&eacute; de la
+r&eacute;publique, qu'il en
+&eacute;tait convaincu maintenant, et le d&eacute;clarait &agrave; la
+justice; qu'il ne pouvait
+pas d&eacute;signer les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition
+et se
+d&eacute;clarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de
+d&eacute;savouer
+tout &agrave; fait la commission des douze. Cependant Gensonn&eacute;,
+Brissot,
+Vergniaud, et surtout Valaz&eacute;, corrig&egrave;rent le mauvais
+effet de la conduite
+de leurs deux coll&egrave;gues. Ils all&eacute;gu&egrave;rent bien
+qu'ils n'avaient pas toujours
+pens&eacute; de m&ecirc;me, que par cons&eacute;quent ils ne
+s'&eacute;taient pas concert&eacute;s dans leurs
+opinions, mais ils ne d&eacute;savou&egrave;rent ni leur amiti&eacute;,
+ni leurs doctrines.
+Valaz&eacute; avoua franchement les r&eacute;unions qui avaient eu lieu
+chez lui, et
+soutint qu'ils avaient eu le droit de se r&eacute;unir et de
+s'&eacute;clairer de leurs
+id&eacute;es, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta
+enfin leur
+connivence avec les fugitifs, ils la ni&egrave;rent. H&eacute;bert
+alors s'&eacute;cria: &laquo;Les
+accus&eacute;s nient la conspiration! Quand le s&eacute;nat de Rome eut
+&agrave; prononcer sur
+la conspiration de Catilina, s'il e&ucirc;t interrog&eacute; chaque
+conjur&eacute; et qu'il se
+f&ucirc;t content&eacute; d'une d&eacute;n&eacute;gation, ils auraient
+tous &eacute;chapp&eacute; au supplice qui
+les attendait; mais les r&eacute;unions chez Catilina, mais la fuite de
+celui-ci,
+mais les armes trouv&eacute;es chez Lecca, &eacute;taient des preuves
+mat&eacute;rielles, et
+elles suffirent pour d&eacute;terminer le jugement du s&eacute;nat.&#8212;Eh
+bien! r&eacute;pondit
+Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina.
+Cic&eacute;ron
+lui dit: On a trouv&eacute; des armes chez toi; les ambassadeurs des
+Allobroges
+t'accusent; les signatures de Lentulus, de C&eacute;th&eacute;gus et de
+Statilius, tes
+complices, prouvent tes inf&acirc;mes projets. Ici le s&eacute;nat nous
+accuse, il est
+vrai, mais a-t-on trouv&eacute; chez nous des armes? Nous oppose-t-on
+des
+signatures?&raquo;</p>
+<p>Malheureusement, on avait d&eacute;couvert des plaintes
+&eacute;crites &agrave; Bordeaux par
+Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait
+trouv&eacute; une
+lettre d'un cousin de l'accus&eacute; Lacase, o&ugrave; les
+pr&eacute;paratifs de l'insurrection
+&eacute;taient annonc&eacute;s; enfin on avait intercept&eacute; une
+lettre de Duperret &agrave; madame
+Roland, o&ugrave; celui-ci disait qu'il avait re&ccedil;u des nouvelles
+de Buzot et de
+Barbaroux, et qu'ils se pr&eacute;paraient &agrave; punir les attentats
+commis &agrave; Paris.
+Vergniaud interpell&eacute; r&eacute;pondit: &laquo;Si je vous
+rappelais les motifs qui m'ont
+engag&eacute; &agrave; &eacute;crire, peut-&ecirc;tre vous
+para&icirc;trais-je plus &agrave; plaindre qu'&agrave; bl&acirc;mer.
+J'ai d&ucirc; croire, d'apr&egrave;s les complots du 10 mars, que le
+projet de nous
+assassiner &eacute;tait li&eacute; &agrave; celui de dissoudre la
+repr&eacute;sentation nationale.
+Marat l'a &eacute;crit ainsi le 11 mars. Les p&eacute;titions faites
+depuis contre nous
+avec tant d'acharnement m'ont confirm&eacute; dans cette opinion. C'est
+dans cette
+circonstance que mon &acirc;me s'est bris&eacute;e de douleur, et que
+j'ai &eacute;crit &agrave; mes
+concitoyens que j'&eacute;tais sous le couteau. J'ai
+r&eacute;clam&eacute; contre la tyrannie de
+Marat. C'est le seul que j'aie nomm&eacute;. Je respecte l'opinion du
+peuple sur
+Marat, mais enfin Marat &eacute;tait mon tyran!...&raquo;&#8212;A ces
+paroles, un jur&eacute; se
+l&egrave;ve et dit: &laquo;Vergniaud se plaint d'avoir
+&eacute;t&eacute; pers&eacute;cut&eacute; par Marat.
+J'observe que Marat a &eacute;t&eacute; assassin&eacute;, et que
+Vergniaud est encore ici.&raquo;
+Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs,
+et
+toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet
+sur la
+multitude aveugl&eacute;e.</p>
+<p>Cependant Vergniaud &eacute;tait parvenu &agrave; se faire
+&eacute;couter, et avait retrouv&eacute;, en
+parlant de la conduite de ses amis, de leur d&eacute;vouement, de leurs
+sacrifices
+&agrave; la r&eacute;publique, toute son &eacute;loquence. L'auditoire
+entier avait &eacute;t&eacute; remu&eacute;;
+et cette condamnation, quoique command&eacute;e, ne semblait plus
+irr&eacute;vocable. Les
+d&eacute;bats avaient dur&eacute; plusieurs jours. Les jacobins,
+indign&eacute;s des lenteurs du
+tribunal, adress&egrave;rent une nouvelle p&eacute;tition &agrave; la
+convention, pour acc&eacute;l&eacute;rer
+la proc&eacute;dure. Robespierre fit rendre un d&eacute;cret par
+lequel, apr&egrave;s trois
+jours de discussion, les jur&eacute;s &eacute;taient autoris&eacute;s
+&agrave; se d&eacute;clarer suffisamment
+&eacute;clair&eacute;s, et &agrave; proc&eacute;der au jugement sans
+plus rien entendre. Et pour rendre
+le titre plus conforme &agrave; la chose, il fit d&eacute;cider en
+outre que le nom de
+tribunal extraordinaire serait chang&eacute; en celui de TRIBUNAL
+R&Eacute;VOLUTIONNAIRE.</p>
+<p>Ce d&eacute;cret rendu, les jur&eacute;s n'os&egrave;rent pas s'en
+servir sur-le-champ, et
+d&eacute;clar&egrave;rent n'&ecirc;tre pas suffisamment
+&eacute;clair&eacute;s. Mais, le lendemain, ils
+us&egrave;rent de leur nouveau pouvoir d'abr&eacute;ger les
+d&eacute;bats, et en demand&egrave;rent la
+cl&ocirc;ture. Les accus&eacute;s avaient d&eacute;j&agrave; perdu
+toute esp&eacute;rance, et ils &eacute;taient
+r&eacute;solus &agrave; mourir noblement. Ils se rendirent &agrave; la
+derni&egrave;re s&eacute;ance du
+tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait &agrave; la
+porte de la
+Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtri&egrave;res avec
+lesquelles ils
+auraient pu attenter &agrave; leur vie, Valaz&eacute;, donnant une
+paire de ciseaux &agrave; son
+ami Riouffe, lui dit en pr&eacute;sence des gendarmes: &laquo;Tiens,
+mon ami, voil&agrave; une
+arme d&eacute;fendue; il ne faut pas attenter &agrave; nos jours!&raquo;</p>
+<p><img src="images/HDR004.jpg"
+ title="LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT"
+ alt="LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT"
+ style="width: 810px; height: 521px;"></p>
+<p>Le 30 octobre, &agrave; minuit, les jur&eacute;s entrent pour
+prononcer la sentence.
+Antonelle, leur pr&eacute;sident, avait le visage alt&eacute;r&eacute;.
+Camille Desmoulins, en
+entendant prononcer l'arr&ecirc;t, s'&eacute;cria: &laquo;Ah! c'est moi
+qui les tue, c'est
+<i>mon Brissot d&eacute;voil&eacute;</i><a name="FNanchor5"></a><a
+ href="#Footnote_5"><sup>[5]</sup></a>! Je m'en vais,&raquo; dit-il; et
+il sort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. Les
+accus&eacute;s rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort,
+Brissot
+laisse tomber ses bras, sa t&ecirc;te se penche subitement sur sa
+poitrine;
+Gensonn&eacute; veut dire quelques mots sur l'application de la loi,
+mais il ne
+peut se faire entendre. Sillery, en laissant &eacute;chapper ses
+b&eacute;quilles,
+s'&eacute;crie: <i>Ce jour est le plus beau de ma vie</i>. On avait
+con&ccedil;u quelques
+esp&eacute;rances pour les deux jeunes fr&egrave;res Ducos et
+Fonfr&egrave;de, qui avaient paru
+moins compromis, et qui s'&eacute;taient attach&eacute;s aux girondins,
+moins encore par
+conformit&eacute; d'opinion que par admiration pour leur
+caract&egrave;re et leurs
+talens. Cependant ils sont condamn&eacute;s comme les autres.
+Fonfr&egrave;de embrasse
+Ducos en lui disant: &laquo;Mon fr&egrave;re, c'est moi qui te donne la
+mort.&#8212;Console-toi, r&eacute;pond Ducos, nous mourrons ensemble.&raquo;
+L'abb&eacute; Fauchet,
+le visage baiss&eacute;, semble prier le ciel, Carra conserve son air
+de duret&eacute;,
+Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de d&eacute;daigneux
+et de fier;
+Lasource prononce ce mot d'un ancien: &laquo;Je meurs le jour o&ugrave;
+le peuple a
+perdu la raison; vous mourrez le jour o&ugrave; il l'aura
+recouvr&eacute;e.&raquo; Le faible
+Boileau, le faible Gardien, ne sont pas &eacute;pargn&eacute;s.
+Boileau, en jetant son
+chapeau en l'air, s'&eacute;crie: &laquo;Je suis innocent.&#8212;Nous sommes
+innocens,
+r&eacute;p&egrave;tent tous les accus&eacute;s; peuple, on vous
+trompe.&raquo; Quelques-uns d'entre
+eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
+multitude &agrave; voler &agrave; leur secours, mais elle reste
+immobile. Les gendarmes
+les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout &agrave;
+coup l'un
+des condamn&eacute;s tombe &agrave; leurs pieds; ils le rel&egrave;vent
+noy&eacute; dans son sang.
+C'&eacute;tait Valaz&eacute;, qui, en donnant ses ciseaux &agrave;
+Riouffe, avait gard&eacute; un
+poignard, et s'en &eacute;tait frapp&eacute;. Le tribunal d&eacute;cide
+sur-le-champ que son
+cadavre sera transport&eacute; sur une charrette, &agrave; la suite des
+condamn&eacute;s. En
+sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
+spontan&eacute;, l'hymne des Marseillais:</p>
+<span style="margin-left: 1em;">Contre nous de la tyrannie</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">L'&eacute;tendard sanglant est
+lev&eacute;.</span><br>
+<p>Leur derni&egrave;re nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il
+le jeta pour
+mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, o&ugrave;
+ils furent
+tour &agrave; tour gais, s&eacute;rieux, &eacute;loquens. Brissot
+Gensonn&eacute;, &eacute;taient graves et
+r&eacute;fl&eacute;chis; Vergniaud parla de la libert&eacute; expirante
+avec les plus nobles
+regrets, et de la destin&eacute;e humaine avec une &eacute;loquence
+entra&icirc;nante. Ducos
+r&eacute;p&eacute;ta des vers qu'il avait faits en prison, et tous
+ensemble chant&egrave;rent
+des hymnes &agrave; la France et &agrave; la libert&eacute;.</p>
+<p>Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'&eacute;tait
+port&eacute;e sur leur
+passage. Ils r&eacute;p&eacute;taient, en marchant &agrave;
+l'&eacute;chafaud, cet hymne des
+Marseillais que nos soldats chantaient en marchant &agrave; l'ennemi.
+Arriv&eacute;s &agrave; la
+place de la R&eacute;volution, et descendus de leurs charrettes, ils
+s'embrass&egrave;rent en criant: <i>Vive la r&eacute;publique!</i>
+Sillery monta le premier
+sur l'&eacute;chafaud, et apr&egrave;s avoir salu&eacute; gravement le
+peuple, dans lequel il
+respectait encore l'humanit&eacute; faible et tromp&eacute;e, il
+re&ccedil;ut le coup fatal.
+Tous imit&egrave;rent Sillery, et moururent avec la m&ecirc;me
+dignit&eacute;. En trente-une
+minutes, le bourreau fit tomber ces illustres t&ecirc;tes, et
+d&eacute;truisit ainsi en
+quelques instans, jeunesse, beaut&eacute;, vertus, talens. Telle fut la
+fin de
+ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur
+g&eacute;n&eacute;reuse utopie. Ne
+comprenant ni l'humanit&eacute;, ni ses vices, ni les moyens de la
+conduire dans
+une r&eacute;volution, ils s'indign&egrave;rent de ce qu'elle ne
+voulait pas &ecirc;tre
+meilleure, et se firent d&eacute;vorer par elle, en s'obstinant
+&agrave; la contrarier.
+Respect &agrave; leur m&eacute;moire! jamais tant de vertus, de talens,
+ne brill&egrave;rent
+dans les guerres civiles; et il faut le dire &agrave; leur gloire,
+s'ils ne
+comprirent pas la n&eacute;cessit&eacute; des moyens violens pour
+sauver la cause de la
+France, la plupart de leurs adversaires, qui
+pr&eacute;f&eacute;r&egrave;rent ces moyens, se
+d&eacute;cid&egrave;rent par passion plut&ocirc;t que par g&eacute;nie.
+On ne pourrait mettre au
+dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait
+d&eacute;cid&eacute; pour les moyens
+r&eacute;volutionnaires, par politique seule et non par
+l'entra&icirc;nement de la
+haine.</p>
+<p>A peine les girondins eurent-ils expir&eacute;, que de nouvelles
+victimes furent
+immol&eacute;es apr&egrave;s eux. Le glaive ne se reposa pas un
+instant. Le 2 novembre,
+on mit &agrave; mort l'infortun&eacute;e Olympe de Gouges, pour des
+&eacute;crits pr&eacute;tendus
+contre-r&eacute;volutionnaires, et Adam Lux, d&eacute;put&eacute; de
+Mayence, accus&eacute; du m&ecirc;me
+d&eacute;lit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orl&eacute;ans,
+transf&eacute;r&eacute; de Marseille &agrave;
+Paris, fut traduit au tribunal r&eacute;volutionnaire, et
+condamn&eacute; pour les
+soup&ccedil;ons qu'il avait inspir&eacute;s &agrave; tous les partis.
+Odieux &agrave; l'&eacute;migration,
+suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces
+regrets
+qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour
+qu'enthousiaste de
+la r&eacute;publique, il n'&eacute;prouvait pas cette conviction qui
+soutient au moment
+supr&ecirc;me; et il fut de toutes les victimes la moins
+d&eacute;dommag&eacute;e et la plus &agrave;
+plaindre. Un d&eacute;go&ucirc;t universel, un scepticisme absolu,
+furent ses derniers
+sentimens, et il marcha &agrave; l'&eacute;chafaud avec un calme et une
+indiff&eacute;rence
+extraordinaire. Tra&icirc;n&eacute; le long de la rue
+Saint-Honor&eacute;, il vit son palais
+d'un oeil sec, et ne d&eacute;mentit pas un moment son
+d&eacute;go&ucirc;t des hommes et de la
+vie. Son aide-de-camp Coustard, d&eacute;put&eacute; comme lui, fut
+associ&eacute; &agrave; son sort.
+Deux jours apr&egrave;s, l'int&eacute;ressante et courageuse
+&eacute;pouse de Roland les suivit
+&agrave; l'&eacute;chafaud. Cette femme, r&eacute;unissant aux
+gr&acirc;ces d'une Fran&ccedil;aise l'h&eacute;ro&iuml;sme
+d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son &acirc;me. Elle
+respectait et
+ch&eacute;rissait son &eacute;poux comme un p&egrave;re; elle
+&eacute;prouvait pour l'un des girondins
+proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
+laissait une fille, jeune et orpheline, confi&eacute;e &agrave; des
+amis; tremblante pour
+tant d'&ecirc;tres si chers, elle croyait &agrave; jamais perdue cette
+cause de la
+libert&eacute; dont elle &eacute;tait enthousiaste, et &agrave;
+laquelle elle avait fait de si
+grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections
+&agrave; la
+fois. Condamn&eacute;e pour cause de complicit&eacute; avec les
+girondins, elle entendit
+son arr&ecirc;t avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspir&eacute;e
+depuis le
+moment de sa condamnation jusqu'&agrave; celui de son ex&eacute;cution,
+et excita, chez
+tous ceux qui la virent, une esp&egrave;ce d'admiration religieuse.
+Elle alla &agrave;
+l'&eacute;chafaud v&ecirc;tue en blanc; pendant toute la route, elle
+ranima les forces
+d'un compagnon d'infortune qui devait p&eacute;rir avec elle, et qui
+n'avait pas
+le m&ecirc;me courage; deux fois m&ecirc;me elle parvint &agrave; lui
+arracher un sourire.
+Arriv&eacute;e sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue
+de la
+libert&eacute; en s'&eacute;criant: <i>O libert&eacute;! que de crimes
+on commet en ton nom!</i> Elle
+subit ensuite la mort avec un courage in&eacute;branlable (10
+novembre). Ainsi
+p&eacute;rit cette femme charmante et courageuse, qui m&eacute;ritait
+de partager la
+destin&eacute;e de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au
+r&ocirc;le passif
+de son sexe, aurait, non pas &eacute;vit&eacute; la mort, due &agrave;
+ses talens et &agrave; ses
+vertus, mais &eacute;pargn&eacute; &agrave; son &eacute;poux et
+&agrave; elle-m&ecirc;me des ridicules et des
+calomnies.</p>
+<p><img src="images/HDR005.jpg" title="MME ROLAND."
+ alt="MME ROLAND." style="width: 700px; height: 1100px;"></p>
+<p>Son &eacute;poux s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute; du
+c&ocirc;t&eacute; de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
+il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitali&egrave;re
+o&ugrave; il avait
+re&ccedil;u un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se
+donner la
+mort sur la grande route. On le trouva perc&eacute; au coeur d'une
+&eacute;p&eacute;e, et gisant
+au pied d'un arbre contre lequel il avait appuy&eacute; l'arme
+meurtri&egrave;re. Dans sa
+poche &eacute;tait renferm&eacute; un &eacute;crit sur sa vie et sur sa
+conduite au minist&egrave;re.</p>
+<p>Ainsi, dans cet &eacute;pouvantable d&eacute;lire qui rendait
+suspects et le g&eacute;nie, et la
+vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus
+g&eacute;n&eacute;reux
+en France, p&eacute;rissait ou par le suicide ou par le fer des
+bourreaux!</p>
+<p><img src="images/HDR006.jpg" title="BAILLY" alt="BAILLY"
+ style="width: 700px; height: 1100px;"></p>
+<p>Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une
+surtout plus
+lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de
+Bailly.
+D&eacute;j&agrave; on avait pu voir, &agrave; la mani&egrave;re dont il
+avait &eacute;t&eacute; trait&eacute; dans le proc&egrave;s
+de la reine, comment il serait accueilli au tribunal
+r&eacute;volutionnaire. La
+sc&egrave;ne du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la
+fusillade
+qui s'en &eacute;tait suivie, &eacute;taient les
+&eacute;v&eacute;nemens le plus souvent et le plus
+am&egrave;rement reproch&eacute;s au parti constituant. C'&eacute;tait
+sur Bailly, l'ami de
+Lafayette, c'&eacute;tait sur le magistrat qui avait fait
+d&eacute;ployer le drapeau
+rouge, qu'on voulait punir tous les pr&eacute;tendus forfaits de la
+constituante.
+Il fut condamn&eacute;, et dut &ecirc;tre ex&eacute;cut&eacute; au
+Champ-de-Mars, th&eacute;&acirc;tre de ce qu'on
+appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
+pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit &agrave; pied, et au milieu
+des
+outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il
+&eacute;tait
+maire, il demeura calme et d'une s&eacute;r&eacute;nit&eacute;
+inalt&eacute;rable. Pendant le long
+trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
+visage le drapeau rouge qu'on avait retrouv&eacute; &agrave; la mairie,
+enferm&eacute; dans un
+&eacute;tui en acajou. Arriv&eacute; au pied de l'&eacute;chafaud, il
+semblait toucher au terme
+de son supplice; mais un des forcen&eacute;s, attach&eacute;s &agrave;
+le poursuivre, s'&eacute;crie
+qu'il ne faut pas que le champ de la f&eacute;d&eacute;ration soit
+souill&eacute; de son sang.
+Alors on se pr&eacute;cipite sur la guillotine, on la transporte avec
+le m&ecirc;me
+empressement qu'on mit autrefois &agrave; creuser ce m&ecirc;me champ
+de la f&eacute;d&eacute;ration;
+on court l'&eacute;lever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas
+d'ordures, et
+vis-&agrave;-vis le quartier de Chaillot, o&ugrave; Bailly avait
+pass&eacute; sa vie et compos&eacute;
+ses ouvrages. Cette op&eacute;ration dure plusieurs heures. Pendant ce
+temps, on
+lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La t&ecirc;te nue,
+les mains
+derri&egrave;re le dos, il se tra&icirc;ne avec peine. Les uns lui
+jettent de la boue,
+d'autres lui donnent des coups de pied ou de b&acirc;ton,
+Accabl&eacute;, il tombe; on
+le rel&egrave;ve de nouveau. La pluie, le froid, ont communiqu&eacute;
+&agrave; ses membres un
+tremblement involontaire. &laquo;Tu trembles,&raquo; lui dit un
+soldat.&#8212;&laquo;Mon ami,
+r&eacute;pond le vieillard, c'est de froid.&raquo; Apr&egrave;s
+plusieurs heures de cette
+torture, on lui br&ucirc;le sous le nez le drapeau rouge; le bourreau
+s'empare de
+lui enfin, et on nous enl&egrave;ve encore un savant illustre, et l'un
+des hommes
+les plus vertueux qui aient honor&eacute; notre patrie.</p>
+<p>Depuis ces temps o&ugrave; Tacite la vit applaudir aux crimes des
+empereurs, la
+vile populace n'a pas chang&eacute;. Toujours brusque en ses mouvemens,
+tant&ocirc;t
+elle &eacute;l&egrave;ve l'autel de la patrie, tant&ocirc;t elle dresse
+des &eacute;chafauds, et n'est
+belle et noble &agrave; voir que lorsque, entra&icirc;n&eacute;e dans
+les arm&eacute;es, elle se
+pr&eacute;cipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute
+pas ses
+crimes &agrave; la libert&eacute;; car, sous le despotisme, elle fut
+toujours aussi
+coupable que sous la r&eacute;publique; mais invoquons sans cesse les
+lumi&egrave;res et
+l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des
+soci&eacute;t&eacute;s, et
+toujours pr&ecirc;ts &agrave; les souiller de tous les crimes, &agrave;
+l'appel de tous les
+pouvoirs, et pour le d&eacute;shonneur de toutes les causes.</p>
+<p>Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui
+&eacute;tait
+devenu de procureur de la commune, d&eacute;put&eacute; &agrave; la
+convention, et qui donna sa
+d&eacute;mission lors du proc&egrave;s de Louis XVI, parce qu'on
+l'accusait d'avoir
+d&eacute;rob&eacute; le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir
+favoris&eacute; les
+massacres de septembre pour soulever les d&eacute;partemens contre
+Paris. C'est
+Fouquier-Tinville qui &eacute;tait charg&eacute; d'imaginer ces
+perfides calomnies, plus
+atroces encore que la condamnation. Ce m&ecirc;me jour, fut
+condamn&eacute; le
+malheureux g&eacute;n&eacute;ral Brunet, pour n'avoir pas envoy&eacute;
+une partie de son arm&eacute;e
+de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononc&eacute;e
+contre le
+victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut
+trac&eacute;, et
+ne s'&ecirc;tre pas rapidement port&eacute; sur la chauss&eacute;e de
+Furnes, de mani&egrave;re &agrave;
+prendre toute l'arm&eacute;e anglaise. Sa faute &eacute;tait criante,
+mais ne m&eacute;ritait
+pas la mort.</p>
+<p>Ces ex&eacute;cutions commen&ccedil;aient &agrave; r&eacute;pandre
+une terreur g&eacute;n&eacute;rale, et &agrave; rendre
+l'autorit&eacute; formidable. L'effroi n'&eacute;tait pas seulement
+dans les prisons,
+dans la salle du tribunal r&eacute;volutionnaire, &agrave; la place de
+la R&eacute;volution; il
+r&eacute;gnait partout, dans les march&eacute;s, dans les boutiques,
+o&ugrave; le <i>maximum</i> et
+les lois contre l'accaparement venaient d'&ecirc;tre mis en vigueur. On
+a d&eacute;j&agrave; vu
+comment le discr&eacute;dit des assignats et le rench&eacute;rissement
+des denr&eacute;es
+avaient conduit &agrave; d&eacute;cr&eacute;ter le <i>maximum</i>,
+dans le but de remettre en rapport
+les denr&eacute;es et la monnaie. Les premiers effets de ce <i>maximum</i>
+furent des
+plus malheureux, et amen&egrave;rent la cl&ocirc;ture d'une grande
+quantit&eacute; de
+boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de premi&egrave;re
+n&eacute;cessit&eacute;,
+on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le d&eacute;taillant,
+et pr&ecirc;te &agrave;
+passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
+d&eacute;taillant qui l'avait achet&eacute;e chez le marchand en gros
+ou chez le
+fabricant, avant le <i>maximum</i>, et &agrave; un prix
+sup&eacute;rieur &agrave; celui du nouveau
+tarif, faisait des pertes &eacute;normes et se plaignait
+am&egrave;rement. Les pertes
+n'&eacute;taient pas moindres pour lui, m&ecirc;me lorsqu'il avait
+achet&eacute; apr&egrave;s le
+<i>maximum</i>. En effet, dans le tarif des marchandises dites de
+premi&egrave;re
+n&eacute;cessit&eacute;, on ne les d&eacute;signait que
+d&eacute;j&agrave; tout ouvr&eacute;es et pr&ecirc;tes &agrave;
+&ecirc;tre
+consomm&eacute;es, et on ne fixait leur prix que parvenues &agrave; ce
+dernier &eacute;tat. Mais
+on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de
+mati&egrave;re
+premi&egrave;re, quel prix il fallait payer &agrave; l'ouvrier qui les
+travaillait, au
+roulier, au navigateur qui les transportaient; par cons&eacute;quent le
+d&eacute;taillant, qui &eacute;tait oblig&eacute; de vendre au
+consommateur selon le tarif, et
+qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le
+commer&ccedil;ant en gros,
+d'apr&egrave;s ce m&ecirc;me tarif, &eacute;tait dans
+l'impossibilit&eacute; de continuer un commerce
+aussi d&eacute;savantageux. La plupart des marchands fermaient leurs
+boutiques, ou
+bien &eacute;chappaient &agrave; la loi par la fraude; ils ne vendaient
+au maximum que la
+plus mauvaise marchandise, et r&eacute;servaient la bonne pour ceux qui
+venaient
+secr&egrave;tement la payer sa valeur.</p>
+<p>Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un
+grand
+nombre de boutiques, se d&eacute;cha&icirc;nait avec fureur, et venait
+assaillir la
+commune de ses r&eacute;clamations; il voulait qu'on oblige&acirc;t
+tous les marchands &agrave;
+tenir leurs boutiques ouvertes, et &agrave; continuer leur commerce
+malgr&eacute; eux.
+Dispos&eacute; &agrave; se plaindre de tout, il d&eacute;non&ccedil;ait
+les bouchers et les
+charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens,
+et
+qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre
+plus
+pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au
+riche,
+r&eacute;servaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez
+cuire le pain
+afin qu'il pes&acirc;t davantage; les marchands de vin, qui
+m&ecirc;laient aux boissons
+les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour
+augmenter
+le poids de cette denr&eacute;e, en alt&eacute;raient la
+qualit&eacute;; les &eacute;piciers, tous les
+d&eacute;taillans enfin, qui falsifiaient les denr&eacute;es de mille
+mani&egrave;res.</p>
+<p>De ces abus, les uns &eacute;taient &eacute;ternels, les autres
+tenaient &agrave; la crise
+actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se
+plaint
+de tout, on veut tout r&eacute;former, tout punir.</p>
+<p>Le procureur-g&eacute;n&eacute;ral Chaumette fit &agrave; ce sujet
+un discours fulminant contre
+les marchands.</p>
+<p>&laquo;On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les ann&eacute;es
+suivantes, tous ces hommes
+ont fait un tr&egrave;s grand commerce, mais avec qui? avec
+l'&eacute;tranger. On sait
+que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au
+moyen de
+l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils
+fait
+apr&egrave;s que leur fortune a &eacute;t&eacute; compl&egrave;te? Ils
+se sont retir&eacute;s du commerce, ils
+ont menac&eacute; le peuple de la p&eacute;nurie des marchandises; mais
+s'ils ont de
+l'or et des assignats, la r&eacute;publique a quelque chose de plus
+pr&eacute;cieux, elle
+a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
+mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
+abandonnent les fabriques, la r&eacute;publique s'en emparera, et elle
+mettra en
+r&eacute;quisition toutes les mati&egrave;res premi&egrave;res. Qu'ils
+sachent qu'il d&eacute;pend de
+la r&eacute;publique de r&eacute;duire, quand elle le voudra, en boue
+et en cendres, l'or
+et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le g&eacute;ant
+du peuple
+&eacute;crase les sp&eacute;culateurs mercantiles.</p>
+<p>&laquo;Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple
+nous-m&ecirc;mes.
+Le conseil tout entier est compos&eacute; de sans-culottes, il est le
+l&eacute;gislateur-peuple. Peu nous importe que nos t&ecirc;tes
+tombent, pourvu que la
+post&eacute;rit&eacute; daigne ramasser nos cr&acirc;nes.... Ce n'est
+pas l'&Eacute;vangile que
+j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
+philosophe, p&eacute;rira par le glaive; celui qui frappera du poison,
+p&eacute;rira par
+le poison; la famine &eacute;touffera celui qui voudrait affamer le
+peuple.... Si
+les subsistances et les marchandises viennent &agrave; manquer,
+&agrave; qui s'en prendra
+le peuple? aux autorit&eacute;s constitu&eacute;es? non.... A la
+convention? non.... Il
+s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau
+&eacute;tait
+peuple aussi, et il disait: <i>Quand le peuple n'aura plus rien
+&agrave; manger, il
+mangera le riche</i>.&raquo; (Commune du 14 octobre.)</p>
+<p>Les moyens forc&eacute;s conduisent aux moyens forc&eacute;s, comme
+nous l'avons dit
+ailleurs. On s'&eacute;tait occup&eacute;, dans les premi&egrave;res
+lois, de la marchandise
+ouvr&eacute;e, il fallait maintenant passer &agrave; la mati&egrave;re
+premi&egrave;re; l'id&eacute;e m&ecirc;me de
+s'emparer de la mati&egrave;re premi&egrave;re et de l'ouvrer pour le
+compte de la
+r&eacute;publique, germait dans les t&ecirc;tes. C'est une redoutable
+obligation que
+celle de violenter la nature, et de vouloir r&eacute;gler tous ses
+mouvemens. On
+est bient&ocirc;t oblig&eacute; de suppl&eacute;er la
+spontan&eacute;it&eacute; en toutes choses, et de
+remplacer la vie m&ecirc;me par les commandemens de la loi. La commune
+et la
+convention furent forc&eacute;es de prendre de nouvelles mesures,
+chacune suivant
+sa comp&eacute;tence.</p>
+<p>La commune de Paris obligea chaque marchand &agrave; d&eacute;clarer
+la quantit&eacute; de
+denr&eacute;es qu'il poss&eacute;dait, les demandes qu'il avait faites
+pour s'en
+procurer, et l'esp&eacute;rance qu'il avait des arrivages. Tout
+marchand qui,
+faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
+&eacute;tait d&eacute;clar&eacute; suspect, et enferm&eacute; comme
+tel. Pour emp&ecirc;cher la confusion et
+l'engorgement provenant de l'empressement &agrave; s'approvisionner, la
+commune
+d&eacute;cida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au
+marchand
+d&eacute;taillant, le d&eacute;taillant qu'au marchand en gros, et elle
+fixa les
+quantit&eacute;s que chacun pourrait exiger. Ainsi l'&eacute;picier ne
+pouvait exiger que
+vingt-cinq livres de sucre &agrave; la fois chez le marchand en gros,
+et le
+limonadier que douze. C'&eacute;taient les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires qui
+d&eacute;livraient les bons d'achat, et fixaient les quantit&eacute;s.
+La commune ne
+borna pas l&agrave; ses r&egrave;glemens. Comme l'affluence &agrave; la
+porte des boulangers
+&eacute;tait toujours la m&ecirc;me, et occasionnait des sc&egrave;nes
+tumultueuses, et que
+beaucoup de gens passaient une partie des nuits &agrave; attendre,
+Chaumette fit
+d&eacute;cider que la distribution ne commencerait que par les derniers
+arriv&eacute;s,
+ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
+plaignait de ce qu'on lui r&eacute;servait la plus mauvaise farine, il
+fut arr&ecirc;t&eacute;
+que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule
+esp&egrave;ce de
+pain, compos&eacute;e de trois quarts de froment et d'un quart de
+seigle. Enfin,
+on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour
+v&eacute;rifier
+l'&eacute;tat des denr&eacute;es, constater les fraudes, et les punir.
+Ces mesures,
+imit&eacute;es par les autres communes, souvent m&ecirc;me converties
+en d&eacute;crets,
+devenaient aussit&ocirc;t des lois g&eacute;n&eacute;rales; et c'est
+ainsi, comme nous l'avons
+d&eacute;j&agrave; dit, que la commune exer&ccedil;ait une influence
+immense dans tout ce qui
+tenait au r&eacute;gime int&eacute;rieur et &agrave; la police.</p>
+<p>La convention, press&eacute;e de r&eacute;former la loi du <i>maximum</i>,
+en imagina une
+nouvelle qui remontait de la marchandise &agrave; la mati&egrave;re
+premi&egrave;re. Il devait
+&ecirc;tre fait un tableau du prix, que co&ucirc;tait la marchandise en
+1790, sur le
+lieu m&ecirc;me de production. A ce prix, il &eacute;tait ajout&eacute;
+premi&egrave;rement, un tiers
+en sus, &agrave; cause des circonstances; secondement, un prix fixe
+pour le
+transport du lieu de production au lieu de consommation;
+troisi&egrave;mement
+enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros,
+et
+de dix pour le marchand d&eacute;tailliste; de tous ces
+&eacute;l&eacute;mens on devait
+composer, pour l'avenir, le prix del&agrave; marchandises de
+premi&egrave;re n&eacute;cessit&eacute;.
+Les administrations locales &eacute;taient charg&eacute;es de faire ce
+travail chacune
+pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une
+indemnit&eacute; &eacute;tait
+accord&eacute;e &agrave; tout marchand d&eacute;tailliste qui, ayant
+moins de dix mille francs
+de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le <i>maximum</i>.
+Les communes devaient juger le cas &agrave; vue-d'oeil, comme on
+jugeait toute
+chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi,
+sans
+remonter encore &agrave; la production, &agrave; la mati&egrave;re
+brute, &agrave; la main-d'oeuvre,
+fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
+transports, le gain du commer&ccedil;ant et du d&eacute;taillant, et
+rempla&ccedil;ait, dans la
+moiti&eacute; au moins de l'oeuvre sociale, la mobilit&eacute; de la
+nature par des
+r&egrave;gles absolues. Mais tout cela, nous le r&eacute;p&eacute;tons,
+provenait
+in&eacute;vitablement du premier <i>maximum</i>, le premier <i>maximum</i>
+des assignats, et
+les assignats des besoins imp&eacute;rieux de la r&eacute;volution.</p>
+<p>Pour suffire &agrave; ce syst&egrave;me de gouvernement introduit
+dans le commerce, il
+fut nomm&eacute; une commission des subsistances et approvisionnemens,
+dont
+l'autorit&eacute; s'&eacute;tendait sur toute la r&eacute;publique, et
+qui &eacute;tait compos&eacute;e de
+trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de
+l'importance
+des ministres eux-m&ecirc;mes, et ayant voix au conseil. Cette
+commission &eacute;tait
+charg&eacute;e de faire ex&eacute;cuter les tarifs, de surveiller la
+conduite des
+communes &agrave; cet &eacute;gard, de faire incessamment continuer le
+recensement des
+subsistances et des denr&eacute;es dans toute la France, d'en ordonner
+le
+versement d'un d&eacute;partement dans l'autre, de fixer les
+r&eacute;quisitions pour les
+arm&eacute;es, conform&eacute;ment au c&eacute;l&egrave;bre
+d&eacute;cret qui instituait le gouvernement
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>La situation financi&egrave;re n'&eacute;tait pas moins
+extraordinaire que tout le reste.
+Les deux emprunts, l'un forc&eacute;, l'autre volontaire, se
+remplissaient avec
+rapidit&eacute;. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce
+que les
+avantages qu'il pr&eacute;sentait le rendaient bien
+pr&eacute;f&eacute;rable; et ainsi le moment
+approchait o&ugrave; un milliard d'assignats allait &ecirc;tre
+retir&eacute; de la circulation.
+Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
+millions &agrave; peu pr&egrave;s, restant des anciennes
+cr&eacute;ations, et cinq cents
+millions d'assignats royaux, rentr&eacute;s par le d&eacute;cret qui
+les d&eacute;mon&eacute;tisait, et
+convertis en une somme &eacute;gale d'assignats r&eacute;publicains. Il
+restait donc pour
+le service neuf cents millions environ.</p>
+<p>Ce qui para&icirc;tra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui
+perdait trois
+quarts et m&ecirc;me quatre cinqui&egrave;mes, &eacute;tait
+remont&eacute; au pair avec l'argent. Il y
+avait, dans cette hausse, du r&eacute;el et du factice. La suppression
+graduelle
+d'un milliard flottant, le succ&egrave;s de la premi&egrave;re
+lev&eacute;e, qui venait de
+produire six cent mille hommes en un mois de temps, les
+derni&egrave;res victoires
+de la r&eacute;publique, qui assuraient presque son existence, avaient
+h&acirc;t&eacute; le
+d&eacute;bit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux
+assignats, mais
+point assez cependant pour les &eacute;galer &agrave; l'argent. Voici
+les causes qui les
+mirent, en apparence, au pair avec le num&eacute;raire. On se souvient
+qu'une loi
+d&eacute;fendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent,
+c'est-&agrave;-dire
+l'&eacute;change &agrave; perte de l'assignat contre l'argent; qu'une
+autre loi punissait
+aussi de peines s&eacute;v&egrave;res celui qui, dans les achats,
+traiterait &agrave; des prix
+diff&eacute;rens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en
+num&eacute;raire. De
+cette mani&egrave;re, l'argent, &eacute;chang&eacute; soit contre
+l'assignat, soit contre la
+marchandise, ne pouvait valoir son prix r&eacute;el, et il ne restait
+plus qu'&agrave;
+l'enfouir. Mais une derni&egrave;re loi portait que l'argent, l'or ou
+les bijoux
+enfouis, appartiendraient, partie &agrave; l'&eacute;tat, partie au
+d&eacute;nonciateur. D&egrave;s
+lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le
+cacher;
+il &eacute;tait &agrave; charge, il exposait le d&eacute;tenteur
+&agrave; passer pour suspect; on
+commen&ccedil;ait &agrave; s'en d&eacute;fier et &agrave;
+pr&eacute;f&eacute;rer l'assignat pour l'usage journalier.
+C'est l&agrave; ce qui r&eacute;tablit momentan&eacute;ment le pair,
+qui n'avait jamais
+r&eacute;ellement exist&eacute; pour le papier, m&ecirc;me au premier
+jour de sa cr&eacute;ation.
+Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois &agrave; celles de la
+convention,
+avaient m&ecirc;me d&eacute;fendu la circulation du num&eacute;raire,
+et ordonn&eacute; qu'il f&ucirc;t
+apport&eacute; dans les caisses pour y &ecirc;tre chang&eacute; en
+assignats. La convention, il
+est vrai, avait aboli toutes ces d&eacute;cisions particuli&egrave;res
+des communes; mais
+les lois g&eacute;n&eacute;rales port&eacute;es par elle n'en rendaient
+pas moins le num&eacute;raire
+inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient &agrave;
+l'imp&ocirc;t ou &agrave;
+l'emprunt, ou bien le donnaient aux &eacute;trangers qui en faisaient
+un grand
+commerce, et qui venaient dans les villes fronti&egrave;res le recevoir
+contre des
+marchandises. Les Italiens, et les G&eacute;nois surtout, qui nous
+apportaient
+beaucoup de bl&eacute;, accouraient dans les ports du Midi, et
+achetaient au plus
+bas prix les mati&egrave;res d'or et d'argent. Le num&eacute;raire
+avait donc reparu par
+l'effet de ces lois terribles; et le parti des r&eacute;volutionnaires
+ardens,
+craignant que son apparition ne f&ucirc;t de nouveau nuisible au
+papier-monnaie,
+voulait que le num&eacute;raire, qui, jusqu'ici, n'&eacute;tait pas
+exclu de la
+circulation, f&ucirc;t prohib&eacute; tout &agrave; fait; ils
+demandaient que la transmission
+en f&ucirc;t interdite, et qu'on ordonn&acirc;t &agrave; tous ceux qui
+en poss&eacute;daient de se
+pr&eacute;senter aux caisses publiques pour l'&eacute;changer contre
+des assignats.</p>
+<p>La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les
+sp&eacute;culations sur le
+num&eacute;raire &eacute;taient, comme on vient de le voir, devenues
+impossibles. Le
+papier &eacute;tranger, frapp&eacute; de r&eacute;probation, ne
+circulait plus comme deux mois
+auparavant; et les banquiers, accus&eacute;s de toutes parts
+d'&ecirc;tre les
+interm&eacute;diaires des &eacute;migr&eacute;s, et de se livrer
+&agrave; l'agiotage, &eacute;taient dans le
+plus grand effroi. Pour un moment, le scell&eacute; avait
+&eacute;t&eacute; mis chez eux, mais
+on sentit bient&ocirc;t le danger d'interrompre les op&eacute;rations
+de la banque,
+d'arr&ecirc;ter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira
+le
+scell&eacute;. N&eacute;anmoins, l'effroi &eacute;tait assez grand pour
+qu'on ne songe&acirc;t plus &agrave;
+aucune esp&egrave;ce de sp&eacute;culation.</p>
+<p>La compagnie des Indes venait enfin d'&ecirc;tre abolie. On a vu
+quelle intrigue
+s'&eacute;tait form&eacute;e entre quelques d&eacute;put&eacute;s pour
+sp&eacute;culer sur les actions de
+cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
+Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes,
+faire
+baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus
+douces,
+les faire remonter, les revendre, et r&eacute;aliser les profits de
+cette hausse
+frauduleuse. L'abb&eacute; d'Espagnac, que Julien favorisait
+aupr&egrave;s du comit&eacute; des
+march&eacute;s, devait pr&ecirc;ter les fonds pour ces
+sp&eacute;culations. Ces mis&eacute;rables
+r&eacute;ussirent, en effet, &agrave; faire tomber les actions de 4500
+&agrave; 650 livres, et
+recueillirent des profits consid&eacute;rables. Cependant on ne pouvait
+&eacute;viter la
+suppression de la compagnie; alors ils se mirent &agrave; traiter avec
+elle pour
+adoucir le d&eacute;cret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse
+le
+discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: &laquo;Si vous
+donnez telle
+somme, nous pr&eacute;senterons tel d&eacute;cret; si non, nous en
+pr&eacute;senterons tel
+autre.&raquo; Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs,
+moyennant
+laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
+&eacute;tait in&eacute;vitable, lui faire attribuer &agrave;
+elle-m&ecirc;me le soin de sa
+liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa
+dur&eacute;e. La
+somme devait &ecirc;tre partag&eacute;e entre Delaunay, Julien de
+Toulouse, Chabot, et
+Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui
+refusa
+d'y prendre part. Delaunay pr&eacute;senta le d&eacute;cret de
+suppression le 17
+vend&eacute;miaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de
+l'obliger &agrave;
+restituer les sommes qu'elle devait &agrave; l'&eacute;tat, et surtout
+de lui faire
+payer le droit sur les transferts, qu'elle &eacute;tait parvenue
+&agrave; &eacute;luder en
+transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait
+enfin
+de lui laisser &agrave; elle-m&ecirc;me le soin de sa liquidation.
+Fabre d'&Eacute;glantine,
+qui n'&eacute;tait pas encore dans le secret, et qui sp&eacute;culait,
+&agrave; ce qu'il para&icirc;t,
+en sens contraire, s'&eacute;leva aussit&ocirc;t contre ce projet, en
+disant que
+permettre &agrave; la compagnie de se liquider elle-m&ecirc;me,
+c'&eacute;tait l'&eacute;terniser, et
+que sous ce pr&eacute;texte elle demeurerait ind&eacute;finiment en
+exercice. Il
+conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette
+liquidation.
+Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'&eacute;tat, en faisant
+la
+liquidation, ne rest&acirc;t pas charg&eacute; des dettes, si le passif
+de la compagnie
+exc&eacute;dait son actif. Le d&eacute;cret et les deux amendemens
+furent adopt&eacute;s, et on
+les renvoya &agrave; la commission, pour en arr&ecirc;ter la
+r&eacute;daction d&eacute;finitive.
+Aussit&ocirc;t les membres du complot pens&egrave;rent qu'il fallait
+s'emparer de Fabre
+pour obtenir, au moyen de la r&eacute;daction, quelques modifications
+au d&eacute;cret.
+Chabot fut d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; &agrave; Fabre avec cent mille
+francs, et parvint &agrave; le gagner.
+Voici alors ce qui fut fait: on r&eacute;digea le d&eacute;cret tel
+qu'il avait &eacute;t&eacute;
+adopt&eacute; par la convention, et on le donna &agrave; signer
+&agrave; Cambon et aux membres
+de la commission qui n'&eacute;taient pas complices du projet. Ensuite
+on ajouta &agrave;
+cette copie authentique quelques mots qui en alt&eacute;raient tout
+&agrave; fait le
+sens. A l'article des transferts qui avaient &eacute;chapp&eacute; au
+droit, et qui
+devaient le supporter, on ajouta ces mots: <i>Except&eacute; ceux
+faits en fraude</i>,
+ce qui faisait revivre toutes les pr&eacute;tentions de la compagnie
+&agrave; l'&eacute;gard de
+l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore
+ajout&eacute; ces
+mots: <i>D'apr&egrave;s les statuts et r&egrave;glemens de la compagnie</i>,
+ce qui donnait
+entr&eacute;e &agrave; celle-ci dans la liquidation. Ces mots
+intercal&eacute;s changeaient
+gravement le dispositif du d&eacute;cret. Chabot, Fabre, Delaunay,
+Julien de
+Toulouse, sign&egrave;rent ensuite, et remirent la copie
+falsifi&eacute;e &agrave; la commission
+de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme
+d&eacute;cret
+authentique. Ils esp&eacute;raient que les membres qui avaient
+sign&eacute; avant cette
+l&eacute;g&egrave;re alt&eacute;ration, ou ne s'en souviendraient pas,
+ou ne s'en apercevraient
+pas, et ils se partag&egrave;rent la somme de cinq cent mille francs.
+Bazire
+refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer &agrave;
+de telles
+turpitudes.</p>
+<p>Cependant Chabot, dont on commen&ccedil;ait &agrave; d&eacute;noncer
+le luxe, tremblait de se
+voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, re&ccedil;us
+pour son
+compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient
+pr&ecirc;t &agrave;
+les trahir, ils mena&ccedil;aient de prendre les devans, et de tout
+r&eacute;v&eacute;ler s'il
+les abandonnait. Telle avait &eacute;t&eacute; l'issue de cette
+honteuse intrigue li&eacute;e
+entre le baron de Batz et trois ou quatre d&eacute;put&eacute;s. La
+terreur g&eacute;n&eacute;rale qui
+grondait sur toutes les t&ecirc;tes, m&ecirc;me innocentes,
+s'&eacute;tait communiqu&eacute;e &agrave; eux,
+et ils avaient peur de se voir d&eacute;couverts et punis. Pour le
+moment donc,
+toutes les sp&eacute;culations &eacute;taient suspendues, et personne
+ne songeait plus &agrave;
+se livrer &agrave; l'agiotage.</p>
+<p>C'est dans cet instant, o&ugrave; l'on ne craignait pas de faire
+violence &agrave; toutes
+les id&eacute;es re&ccedil;ues, &agrave; toutes les habitudes
+&eacute;tablies, que le projet de
+renouveler le syst&egrave;me des poids et mesures et de changer le
+calendrier fut
+ex&eacute;cut&eacute;. Le go&ucirc;t de la r&eacute;gularit&eacute; et
+le m&eacute;pris des obstacles devaient
+signaler une r&eacute;volution qui &eacute;tait &agrave; la fois
+philosophique et politique.
+Elle avait divis&eacute; le territoire en quatre-vingt-trois portions
+&eacute;gales; elle
+avait uniformis&eacute; l'administration civile, religieuse et
+militaire; elle
+avait &eacute;galis&eacute; toutes les parties de la dette publique.
+Elle ne pouvait
+manquer de r&eacute;gulariser les poids, les mesures et la division du
+temps. Sans
+doute ce go&ucirc;t pour l'uniformit&eacute;,
+d&eacute;g&eacute;n&eacute;rant en esprit de syst&egrave;me, en fureur
+m&ecirc;me, a fait oublier trop souvent les vari&eacute;t&eacute;s
+n&eacute;cessaires et attrayantes
+de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'acc&egrave;s que
+l'esprit humain
+op&egrave;re les r&eacute;g&eacute;n&eacute;rations grandes et
+difficiles. Le nouveau syst&egrave;me des poids
+et mesures, l'une des plus belles cr&eacute;ations du si&egrave;cle,
+fut le r&eacute;sultat de
+cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour
+unit&eacute; de
+poids et pour unit&eacute; de mesures, des quantit&eacute;s naturelles
+et invariables
+dans tous les pays. Ainsi, l'eau distill&eacute;e fut prise pour
+unit&eacute; de poids,
+et une partie du m&eacute;ridien pour unit&eacute; de mesure. Ces
+unit&eacute;s, multipli&eacute;es ou
+divis&eacute;es par dix, &agrave; l'infini, form&egrave;rent ce beau
+syst&egrave;me connu sous le nom
+de <i>calcul d&eacute;cimal</i>.</p>
+<p>La m&ecirc;me r&eacute;gularit&eacute; devait &ecirc;tre
+appliqu&eacute;e &agrave; la division du temps; et la
+difficult&eacute; de changer les habitudes d'un peuple, dans ce
+qu'elles ont de
+plus invincible, ne devait pas arr&ecirc;ter des hommes aussi
+r&eacute;solus que ceux
+qui pr&eacute;sidaient alors aux destin&eacute;es de la France.
+D&eacute;j&agrave; ils avaient chang&eacute;
+l'&egrave;re gr&eacute;gorienne en &egrave;re r&eacute;publicaine, et
+fait dater celle-ci de l'an
+premier de la libert&eacute;. Ils firent commencer l'ann&eacute;e et la
+nouvelle &egrave;re au
+22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, &eacute;tait
+celui de
+l'institution de la r&eacute;publique et de l'&eacute;quinoxe
+d'automne. L'ann&eacute;e aurait
+d&ucirc; &ecirc;tre divis&eacute;e en dix parties, conform&eacute;ment
+au syst&egrave;me d&eacute;cimal; mais en
+prenant pour base de la division des mois les douze r&eacute;volutions
+de la lune
+autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature
+commandait
+ici l'infraction au syst&egrave;me d&eacute;cimal. Le mois fut de
+trente jours; il se
+divisa en trois dizaines de jours, nomm&eacute;es <i>d&eacute;cades</i>,
+et rempla&ccedil;ant les
+quatre semaines. Le dixi&egrave;me jour de chaque d&eacute;cade fut
+consacr&eacute; au repos, et
+rempla&ccedil;a l'ancien dimanche. C'&eacute;tait un jour de repos de
+moins par mois. La
+religion catholique avait multipli&eacute; les f&ecirc;tes &agrave;
+l'infini; la r&eacute;volution,
+pr&eacute;conisant le travail, croyait devoir les r&eacute;duire le
+plus possible. Les
+mois s'appel&egrave;rent du nom des saisons auxquelles ils
+appartenaient. L'ann&eacute;e
+commen&ccedil;ant en automne, les trois premiers mois appartenaient
+&agrave; cette
+saison; on les nomma, le 1er, <i>vend&eacute;miaire</i>, le 2e, <i>brumaire</i>,
+le 3e,
+<i>frimaire</i>; les trois suivans, correspondant &agrave; l'hiver,
+s'appelaient
+<i>niv&ocirc;se, pluvi&ocirc;se, vent&ocirc;se</i>; les trois autres,
+r&eacute;pondant au printemps,
+<i>germinal, flor&eacute;al, prairial</i>; les trois derniers enfin,
+comprenant l'&eacute;t&eacute;,
+furent nomm&eacute;s <i>messidor, thermidor, fructidor</i>. Ces douze
+mois, de trente
+jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
+restait cinq jours pour compl&eacute;ter l'ann&eacute;e; ils furent
+appel&eacute;s
+<i>compl&eacute;mentaires</i>, et on eut la belle id&eacute;e de les
+r&eacute;server pour des f&ecirc;tes
+nationales, sous le nom de <i>sans-culottides</i>, nom qu'il faut
+accorder au
+temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres
+adopt&eacute;s par les
+peuples. La premi&egrave;re dut &ecirc;tre consacr&eacute;e au <i>g&eacute;nie</i>;
+la seconde au
+<i>travail</i>; la troisi&egrave;me, aux <i>belles actions</i>; la
+quatri&egrave;me, aux
+<i>r&eacute;compenses</i>; la cinqui&egrave;me enfin, &agrave; <i>l'opinion</i>.
+Cette derni&egrave;re f&ecirc;te, tout
+&agrave; fait originale, et parfaitement adapt&eacute;e au
+caract&egrave;re fran&ccedil;ais, devait
+&ecirc;tre une esp&egrave;ce de carnaval politique de vingt-quatre
+heures, pendant
+lequel il serait permis de dire et d'&eacute;crire impun&eacute;ment
+sur tout homme
+public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux &eacute;crivains
+d'imaginer.
+C'&eacute;tait &agrave; l'opinion &agrave; faire justice de l'opinion
+m&ecirc;me, et &agrave; tous les
+magistrats &agrave; se d&eacute;fendre par leurs vertus contre les
+v&eacute;rit&eacute;s et les
+calomnies de ce jour. Rien n'&eacute;tait plus grand et plus moral que
+cette id&eacute;e.
+Il ne faut point, parce qu'une destin&eacute;e plus forte a
+emport&eacute; les pens&eacute;es et
+les institutions de cette &eacute;poque, frapper de ridicule ses vastes
+et hardies
+conceptions. Les Romains ne sont pas rest&eacute;s ridicules, parce
+que, le jour
+du triomphe, le soldat plac&eacute; derri&egrave;re le char du
+triomphateur, pouvait dire
+tout ce que lui sugg&eacute;rait sa haine ou sa gaiet&eacute;. Tous les
+quatre ans,
+l'ann&eacute;e bissextile, amenant six jours compl&eacute;mentaires au
+lieu de cinq,
+cette sixi&egrave;me sans-culottide devait s'appeler f&ecirc;te de la <i>r&eacute;volution</i>,
+et
+&ecirc;tre consacr&eacute;e &agrave; une grande solennit&eacute;, dans
+laquelle les Fran&ccedil;ais
+viendraient c&eacute;l&eacute;brer l'&eacute;poque de leur
+affranchissement et l'institution de
+la r&eacute;publique.</p>
+<p>Le jour fut divis&eacute;, suivant le syst&egrave;me d&eacute;cimal,
+en dix parties ou heures,
+celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
+ordonn&eacute;s pour mettre en pratique cette nouvelle mani&egrave;re
+de calculer le
+temps; cependant, pour ne pas tout faire &agrave; la fois, on ajourna
+&agrave; une ann&eacute;e
+cette derni&egrave;re r&eacute;forme. La derni&egrave;re
+r&eacute;volution, la plus difficile, la plus
+accus&eacute;e de tyrannie, fut celle qu'on essaya &agrave;
+l'&eacute;gard du culte. Les lois
+r&eacute;volutionnaires, relatives &agrave; la religion, &eacute;taient
+rest&eacute;es telles que
+l'assembl&eacute;e constituante les avait faites. On se souvient que
+cette
+premi&egrave;re assembl&eacute;e, d&eacute;sirant ramener
+l'administration eccl&eacute;siastique &agrave;
+l'uniformit&eacute; de l'administration civile, voulut que les
+circonscriptions
+des dioc&egrave;ses fussent les m&ecirc;mes que celles des
+d&eacute;partemens, que l'&eacute;v&ecirc;que f&ucirc;t
+&eacute;lectif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot,
+sans toucher
+au dogme, la discipline f&ucirc;t r&eacute;gularis&eacute;e, comme
+venaient de l'&ecirc;tre toutes
+les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution
+civile
+du clerg&eacute;, &agrave; laquelle on obligea les
+eccl&eacute;siastiques de pr&ecirc;ter serment. D&egrave;s
+ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela pr&ecirc;tres
+constitutionnels ou asserment&eacute;s, ceux qui avaient
+adh&eacute;r&eacute; &agrave; la nouvelle
+institution, et pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires ceux qui s'y
+&eacute;taient refus&eacute;s. Ces
+derniers seulement &eacute;taient priv&eacute;s de leurs fonctions et
+pourvus d'une
+pension. L'assembl&eacute;e l&eacute;gislative, voyant qu'ils
+s'attachaient &agrave; indisposer
+l'opinion contre le nouveau r&eacute;gime, les soumit &agrave; la
+surveillance des
+autorit&eacute;s des d&eacute;partemens, et d&eacute;cr&eacute;ta
+m&ecirc;me que sur un jugement de ces
+autorit&eacute;s, ils pourraient &ecirc;tre bannis du territoire de la
+France. La
+convention, plus s&eacute;v&egrave;re enfin, &agrave; mesure que leur
+conduite devenait plus
+s&eacute;ditieuse, condamna &agrave; la d&eacute;portation tous les
+pr&ecirc;tres r&eacute;fractaires.
+L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait
+pourquoi,
+en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
+conservait encore un fant&ocirc;me de religion, &agrave; laquelle
+presque personne ne
+croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
+nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France
+r&eacute;publicaine.
+D&eacute;j&agrave; on avait demand&eacute; des lois pour favoriser les
+pr&ecirc;tres mari&eacute;s, et les
+prot&eacute;ger contre certaines administrations locales qui voulaient
+les priver
+de leurs fonctions. La convention, tr&egrave;s r&eacute;serv&eacute;e
+en cette mati&egrave;re, n'avait
+rien voulu statuer &agrave; leur &eacute;gard, mais par son silence
+m&ecirc;me elle les avait
+autoris&eacute;s &agrave; conserver leurs fonctions et leurs
+traitemens. Il s'agissait en
+outre, dans certaines p&eacute;titions, de ne plus salarier aucun
+culte, de
+laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les
+c&eacute;r&eacute;monies
+ext&eacute;rieures, et d'obliger toutes les religions &agrave; se
+renfermer dans leurs
+temples. La convention se borna &agrave; r&eacute;duire le revenu des
+&eacute;v&ecirc;ques au
+<i>maximum</i> de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu
+s'&eacute;levait
+&agrave; soixante-dix mille. Quant &agrave; tout le reste elle ne
+voulut rien prendre sur
+elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
+l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-m&ecirc;me aux
+croyances, d'indisposer une partie de la population, encore
+attach&eacute;e &agrave; la
+religion catholique. La commune de Paris, moins r&eacute;serv&eacute;e,
+saisit cette
+occasion importante d'une grande r&eacute;forme, et s'empressa de
+donner le
+premier exemple de l'abjuration du catholicisme.</p>
+<p>Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis
+que
+Robespierre, Saint-Just et les autres chefs r&eacute;volutionnaires,
+s'arr&ecirc;taient
+au d&eacute;isme, Chaumette, H&eacute;bert, tous les notables de la
+commune et des
+Cordeliers, plac&eacute;s plus bas par leurs fonctions et leurs
+lumi&egrave;res,
+devaient, suivant la loi ordinaire, d&eacute;passer les bornes, et
+aller jusqu'&agrave;
+l'ath&eacute;isme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine,
+mais on
+pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles,
+ils
+ne pronon&ccedil;aient le nom de Dieu, et ils r&eacute;p&eacute;taient
+sans cesse qu'un peuple
+ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
+celui de la raison. Chaumette n'&eacute;tait ni bas, ni m&eacute;chant,
+ni ambitieux
+comme H&eacute;bert; il ne cherchait pas, en exag&eacute;rant les
+opinions r&eacute;gnantes, &agrave;
+supplanter les chefs actuels de la r&eacute;volution; mais,
+d&eacute;nu&eacute; de vues
+politiques, plein d'une philosophie commune, entra&icirc;n&eacute; par
+un extraordinaire
+penchant &agrave; la d&eacute;clamation, il pr&ecirc;chait, avec
+l'ardeur et l'orgueil d&eacute;vot
+d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus
+patriotiques,
+et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il
+s'&eacute;tait
+&eacute;lev&eacute; avec v&eacute;h&eacute;mence contre les pillages;
+il avait fortement r&eacute;primand&eacute; les
+femmes qui n&eacute;gligeaient le soin de leur m&eacute;nage pour se
+m&ecirc;ler de troubles
+politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
+provoqu&eacute; l'abolition de la mendicit&eacute; et
+l'&eacute;tablissement d'ateliers publics
+pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonn&eacute; contre la
+prostitution,
+et avait fait prohiber par la commune la profession des filles
+publiques,
+partout tol&eacute;r&eacute;e comme in&eacute;vitable. Il &eacute;tait
+d&eacute;fendu &agrave; ces malheureuses de se
+montrer en public, d'exercer m&ecirc;me dans l'int&eacute;rieur des
+maisons leur
+d&eacute;plorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient
+aux pays
+monarchiques et catholiques, o&ugrave; il y avait des citoyens oisifs,
+des pr&ecirc;tres
+non mari&eacute;s, et que le travail et le mariage devaient les chasser
+des
+r&eacute;publiques.</p>
+<p>Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce syst&egrave;me de
+la raison,
+s'&eacute;leva &agrave; la commune contre la publicit&eacute; du culte
+catholique. Il soutint
+que c'&eacute;tait un privil&egrave;ge dont ce culte ne devait pas plus
+jouir qu'un
+autre; que si chaque secte avait cette facult&eacute;, bient&ocirc;t
+les rues et les
+places publiques seraient le th&eacute;&acirc;tre des farces les plus
+ridicules. La
+commune ayant la police locale, il fit d&eacute;cider, le 23
+vend&eacute;miaire (14
+octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer
+leur
+culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles
+c&eacute;r&eacute;monies fun&egrave;bres
+pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens
+devaient
+seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent
+supprim&eacute;s
+dans les cimeti&egrave;res, et remplac&eacute;s par une statue du
+Sommeil, &agrave; l'exemple de
+ce que Fouch&eacute; avait fait dans le d&eacute;partement de l'Allier.
+Au lieu de cypr&egrave;s
+et d'arbustes lugubres, les cimeti&egrave;res furent plant&eacute;s des
+arbres les plus
+rians et les plus odorans. &laquo;Il faut, dit Chaumette, que
+l'&eacute;clat et le
+parfum des fleurs rappellent les id&eacute;es les plus douces; je
+voudrais, s'il
+&eacute;tait possible, pouvoir respirer l'&acirc;me de mon
+p&egrave;re!&raquo; Tous les signes
+ext&eacute;rieurs du culte furent enti&egrave;rement abolis. On
+d&eacute;cida encore dans un
+m&ecirc;me arr&ecirc;t&eacute;, et toujours sur les
+r&eacute;quisitoires de Chaumette, qu'on ne
+pourrait plus vendre dans les rues <i>toutes esp&egrave;ces de
+jongleries, telles
+que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte V&eacute;ronique, des
+ecce-homo,
+des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint
+Hubert</i>,
+ni pareillement <i>des poudres, des eaux m&eacute;dicinales, et autres
+drogues
+falsifi&eacute;es</i>. L'image de la Vierge fut partout
+supprim&eacute;e, et toutes les
+madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
+remplac&eacute;es par les bustes de Marat et de Lepelletier.</p>
+<p>Anacharsis Clootz, ce m&ecirc;me baron prussien qui, riche &agrave;
+cent mille livres de
+rentes, avait quitt&eacute; son pays pour venir &agrave; Paris
+repr&eacute;senter, disait-il, le
+genre humain, qui avait figur&eacute; &agrave; la premi&egrave;re
+f&eacute;d&eacute;ration de 1790, &agrave; la t&ecirc;te
+des pr&eacute;tendus envoy&eacute;s de tous les peuples, et qui ensuite
+fut nomm&eacute; d&eacute;put&eacute;
+&agrave; la convention nationale, Anacharsis Clootz pr&ecirc;chait sans
+cesse la
+r&eacute;publique universelle et le culte de la raison. Plein de ces
+deux id&eacute;es,
+il les d&eacute;veloppait sans rel&acirc;che dans ses &eacute;crits,
+et, tant&ocirc;t dans des
+manifestes, tant&ocirc;t dans des adresses, il les proposait &agrave;
+tous les peuples.
+Le d&eacute;isme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme
+m&ecirc;me; il ne
+cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les
+esp&egrave;ces de
+dieux, et pr&eacute;tendait qu'il ne devait rester chez
+l'humanit&eacute;, affranchie et
+&eacute;clair&eacute;e, que la raison pure, et son culte bienfaisant et
+immortel. Il
+disait &agrave; la convention: &laquo;Je n'ai pu &eacute;chapper
+&agrave; tous les tyrans sacr&eacute;s et
+profanes que par des voyages continuels; j'&eacute;tais &agrave; Rome
+quand on voulait
+m'incarc&eacute;rer &agrave; Paris, et j'&eacute;tais &agrave; Londres
+quand on voulait me br&ucirc;ler &agrave;
+Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe
+&agrave;
+l'autre, que j'&eacute;chappais aux alguazils, aux mouchards, &agrave;
+tous les ma&icirc;tres,
+&agrave; tous les valets. Mes &eacute;migrations cess&egrave;rent quand
+l'&eacute;migration des
+sc&eacute;l&eacute;rats commen&ccedil;a. C'est dans le chef-lieu du
+globe, c'est &agrave; Paris,
+qu'&eacute;tait le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai
+plus
+depuis 1789; c'est alors que je redoublai de z&egrave;le contre les
+pr&eacute;tendus
+souverains de la terre et du ciel. Je pr&ecirc;chai hautement qu'il n'y
+a pas
+d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
+peuple-dieu. Le peuple se suffit &agrave; lui-m&ecirc;me, il sera
+toujours debout. La
+nature ne s'agenouille point devant elle-m&ecirc;me. Jugez de la
+majest&eacute; du genre
+humain libre par celle du peuple fran&ccedil;ais, qui n'en est qu'une
+fraction.
+Jugez de l'infaillibilit&eacute; du tout par la sagacit&eacute; d'une
+portion qui, elle
+seule, fait trembler le monde esclave. Le comit&eacute; de surveillance
+de la
+r&eacute;publique universelle aura moins de besogne que le
+comit&eacute; de la moindre
+section de Paris. Une confiance g&eacute;n&eacute;rale remplacera une
+m&eacute;fiance
+universelle. Il y aura dans ma r&eacute;publique peu de bureaux, peu
+d'imp&ocirc;ts, et
+point de bourreau. La raison r&eacute;unira tous les hommes dans un
+seul faisceau
+repr&eacute;sentatif, sans autre lien que la correspondance
+&eacute;pistolaire. Citoyens,
+la religion est le seul obstacle &agrave; cette utopie; le temps est
+venu de la
+d&eacute;truire. Le genre humain a br&ucirc;l&eacute; ses
+lisi&egrave;res. On n'a de vigueur, dit un
+ancien, que le jour qui suit un mauvais r&egrave;gne; profitons de ce
+premier
+jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la d&eacute;livrance
+du monde!&raquo;</p>
+<p>Les r&eacute;quisitoires de Chaumette ranim&egrave;rent toutes les
+esp&eacute;rances de Clootz;
+il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu
+&eacute;v&ecirc;que
+constitutionnel du d&eacute;partement de Paris, par ce mouvement rapide
+qui avait
+&eacute;lev&eacute; Chaumette, H&eacute;bert et tant d'autres aux
+premi&egrave;res fonctions
+municipales. Il lui persuada que le moment &eacute;tait venu d'abjurer
+&agrave; la face
+de la France le culte catholique, dont il &eacute;tait le premier
+pontife; que son
+exemple entra&icirc;nerait tous les ministres du culte,
+&eacute;clairerait la nation,
+provoquerait une abjuration g&eacute;n&eacute;rale, et obligerait la
+convention &agrave;
+prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment abjurer sa croyance m&ecirc;me, et
+d&eacute;clarer par l&agrave; qu'il avait tromp&eacute;
+les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit &agrave; venir
+abdiquer
+l'&eacute;piscopat. Gobel d&eacute;cida ensuite ses vicaires &agrave;
+suivre cet exemple. Il fut
+convenu aussi avec Chaumette et les membres du d&eacute;partement que
+toutes les
+autorit&eacute;s constitu&eacute;es de Paris accompagneraient Gobel, et
+feraient partie
+de la d&eacute;putation, pour lui donner plus de solennit&eacute;.</p>
+<p>Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier,
+Chaumette,
+Gobel et tous ses vicaires, se rendent &agrave; la convention.
+Chaumette et
+Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
+d&eacute;partement, annoncent que le clerg&eacute; de Paris vient
+rendre &agrave; la raison un
+hommage &eacute;clatant et sinc&egrave;re. Alors ils pr&eacute;sentent
+Gobel. Celui-ci, coiff&eacute;
+du bonnet rouge, et tenant &agrave; la main sa mitre, sa crosse, sa
+croix et son
+anneau, prend la parole: &laquo;N&eacute; pl&eacute;b&eacute;ien,
+dit-il, cur&eacute; dans le Porentruy,
+envoy&eacute; par mon clerg&eacute; &agrave; la premi&egrave;re
+assembl&eacute;e, puis &eacute;lev&eacute; &agrave;
+l'archev&ecirc;ch&eacute; de
+Paris, je n'ai jamais cess&eacute; d'ob&eacute;ir au peuple. J'ai
+accept&eacute; les fonctions
+que ce peuple m'avait autrefois confi&eacute;es, et aujourd'hui je lui
+ob&eacute;is
+encore en venant les d&eacute;poser. Je m'&eacute;tais fait
+&eacute;v&ecirc;que quand le peuple
+voulait des &eacute;v&ecirc;ques, je cesse de l'&ecirc;tre maintenant
+que le peuple n'en veut
+plus.&raquo; Gobel ajoute que tout son clerg&eacute;, anim&eacute; des
+m&ecirc;mes sentimens, le
+charge de faire la m&ecirc;me d&eacute;claration. En achevant ces
+paroles, il d&eacute;pose sa
+mitre, sa croix et son anneau. Son clerg&eacute; ratifie sa
+d&eacute;claration. Le
+pr&eacute;sident lui r&eacute;pond avec adresse, que la convention a
+d&eacute;cr&eacute;t&eacute; la libert&eacute;
+des cultes, qu'elle a d&ucirc; la laisser tout enti&egrave;re &agrave;
+chaque secte, qu'elle ne
+s'est jamais ing&eacute;r&eacute;e dans leurs croyances, mais qu'elle
+applaudit &agrave; celles
+qui, &eacute;clair&eacute;es par la raison, viennent abjurer leurs
+superstitions et leurs
+erreurs.</p>
+<p>Gobel n'avait pas abjur&eacute; le sacerdoce et le catholicisme, et
+n'avait pas
+os&eacute; se d&eacute;clarer un imposteur qui venait enfin avouer ses
+mensonges; mais
+d'autres &eacute;tendent pour lui cette d&eacute;claration.
+&laquo;Revenu, dit le cur&eacute; de
+Vaugirard, des pr&eacute;jug&eacute;s que le fanatisme avait mis dans
+mon coeur et dans
+mon esprit, je d&eacute;pose mes lettres de pr&ecirc;trise.&raquo;
+Divers &eacute;v&ecirc;ques et cur&eacute;s,
+membres de la convention, suivent cet exemple, et d&eacute;posent leurs
+lettres
+de pr&ecirc;trise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse
+abdique aussi
+sa qualit&eacute; de ministre protestant. Des applaudissemens furieux
+de
+l'assembl&eacute;e et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce
+moment,
+Gr&eacute;goire, &eacute;v&ecirc;que de Blois, entre dans
+l'assembl&eacute;e. On lui raconte ce qui
+vient de se passer, et on l'engage &agrave; imiter l'exemple de ses
+coll&egrave;gues. Il
+refuse avec courage: &laquo;S'agit-il du revenu attach&eacute; aux
+fonctions d'&eacute;v&ecirc;que?
+je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualit&eacute; de
+pr&ecirc;tre et
+d'&eacute;v&ecirc;que? je ne puis m'en d&eacute;pouiller; ma religion
+me le d&eacute;fend. J'invoque
+la libert&eacute; des cultes.&raquo; Les paroles de Gr&eacute;goire
+s'ach&egrave;vent dans le tumulte,
+mais n'arr&ecirc;tent point cependant l'explosion de joie que cette
+sc&egrave;ne a
+excit&eacute;e. La d&eacute;putation quitte l'assembl&eacute;e au
+milieu d'une foule immense, et
+va se rendre &agrave; l'H&ocirc;tel-de-Ville pour recevoir les
+f&eacute;licitations de la
+commune.</p>
+<p>Il n'&eacute;tait pas difficile, une fois cet exemple donn&eacute;,
+d'exciter toutes les
+sections de Paris et toutes les communes de la r&eacute;publique
+&agrave; l'imiter.
+Bient&ocirc;t les sections se r&eacute;unissent, et viennent
+d&eacute;clarer, l'une apr&egrave;s
+l'autre, qu'elles renoncent &agrave; toutes les erreurs de la
+superstition, et
+qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
+section de l'Homme-Arm&eacute; d&eacute;clare qu'elle ne
+reconna&icirc;t d'autre culte que
+celui de la v&eacute;rit&eacute; et de la raison, d'autre fanatisme que
+celui de la
+libert&eacute; et de l'&eacute;galit&eacute;, d'autre dogme que celui
+de la fraternit&eacute; et des
+lois r&eacute;publicaines d&eacute;cr&eacute;t&eacute;es depuis le 31
+mai 1793. Celle de la R&eacute;union
+annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous
+les
+livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer
+l'&eacute;glise de
+Saint-M&eacute;ry. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au
+culte de
+l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le
+catholicisme,
+et fera, d&eacute;cadi prochain, sur le ma&icirc;tre-autel de
+Saint-Sulpice,
+l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius
+Scaevola.
+Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la
+libert&eacute; et de
+l'&eacute;galit&eacute;. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte
+catholique.</p>
+<p>Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme
+comme
+religion publique, et s'emparaient de ses &eacute;difices et de ses
+tr&eacute;sors comme
+d'&eacute;difices et de tr&eacute;sors appartenant au domaine communal.
+D&eacute;j&agrave; les d&eacute;put&eacute;s
+en mission dans les d&eacute;partemens avaient engag&eacute; une foule
+de communes &agrave; se
+saisir du mobilier des &eacute;glises qui n'&eacute;tait pas
+n&eacute;cessaire, disaient-ils, &agrave;
+la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propri&eacute;t&eacute;
+publique, appartenait &agrave;
+l'&eacute;tat, et pouvait &ecirc;tre consacr&eacute; &agrave; ses
+besoins. Fouch&eacute; avait envoy&eacute; du
+d&eacute;partement de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en
+&eacute;tait venu
+beaucoup aussi de divers d&eacute;partemens. Bient&ocirc;t le
+m&ecirc;me exemple, suivi &agrave;
+Paris et aux environs, fit affluer &agrave; la barre de la convention
+des monceaux
+de richesses. On d&eacute;pouilla toutes les &eacute;glises, et les
+communes envoy&egrave;rent
+des d&eacute;putations avec l'or et l'argent accumul&eacute;s dans les
+niches des saints,
+ou dans les lieux consacr&eacute;s par une ancienne d&eacute;votion. On
+se rendait en
+procession &agrave; la convention, et le peuple, se livrant &agrave;
+ses go&ucirc;ts
+burlesques, parodiait de la mani&egrave;re la plus bizarre les
+sc&egrave;nes de la
+religion, et trouvait autant de plaisir &agrave; les profaner qu'il en
+avait
+trouv&eacute; jadis &agrave; les c&eacute;l&eacute;brer. Des hommes,
+v&ecirc;tus de surplis, de chasubles, de
+chappes, venaient en chantant des <i>alleluia</i> et en dansant <i>la
+carmagnole</i>
+&agrave; la barre de la convention; ils y d&eacute;posaient les
+ostensoirs, les crucifix,
+les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils
+pronon&ccedil;aient des
+discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-m&ecirc;mes
+les
+allocutions les plus singuli&egrave;res. &laquo;O vous!
+s'&eacute;criait une d&eacute;putation de
+Saint-Denis, &ocirc; vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux
+de toute
+esp&egrave;ce, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la
+patrie en
+allant vous fondre &agrave; la Monnaie, et faites en ce monde notre
+bonheur que
+vous vouliez faire dans l'autre!&raquo; A ces sc&egrave;nes de
+gaiet&eacute; succ&eacute;daient tout &agrave;
+coup des sc&egrave;nes de respect et de recueillement. Ces m&ecirc;mes
+individus, qui
+foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils
+en
+ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de
+Lepelletier:
+&laquo;Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes,
+mais l'image
+de citoyens respectables, assassin&eacute;s par les esclaves des
+rois.&raquo; On
+d&eacute;filait ensuite devant la convention, en chantant encore des <i>alleluia</i>
+et
+en dansant <i>la carmagnole</i>; on allait d&eacute;poser les riches
+d&eacute;pouilles des
+autels &agrave; la Monnaie, et les bustes v&eacute;n&eacute;r&eacute;s
+de Marat et de Lepelletier dans
+les &eacute;glises, devenues d&eacute;sormais les temples d'un nouveau
+culte.</p>
+<p>Sur le r&eacute;quisitoire de Chaumette, il fut arr&ecirc;t&eacute;
+que l'&eacute;glise m&eacute;tropolitaine
+de Notre-Dame serait convertie en un &eacute;difice r&eacute;publicain,
+appel&eacute; <i>Temple de
+la Raison</i>; une f&ecirc;te fut institu&eacute;e pour tous les jours
+de d&eacute;cade. Elle dut
+remplacer les c&eacute;r&eacute;monies catholiques du dimanche. Le
+maire, les officiers
+municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de
+la
+Raison, y lisaient la d&eacute;claration des droits de l'homme, ainsi
+que l'acte
+constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des arm&eacute;es,
+et
+racontaient les actions d'&eacute;clat qui avaient eu lieu dans la
+d&eacute;cade. <i>Une
+bouche de v&eacute;rit&eacute;</i>, semblable aux bouches de
+d&eacute;nonciations qui se trouvaient
+&agrave; Venise, &eacute;tait plac&eacute;e dans le temple de la Raison
+pour recevoir <i>les avis,
+reproches</i> ou <i>conseils</i>, utiles au bien public. On faisait la
+lev&eacute;e de ces
+lettres chaque jour de d&eacute;cade; on proc&eacute;dait &agrave; leur
+lecture; un orateur
+pronon&ccedil;ait un discours de morale; apr&egrave;s, on
+ex&eacute;cutait des morceaux de
+musique, et on finissait par chanter des hymnes r&eacute;publicains. Il
+y avait
+dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour
+les
+femmes enceintes, avec ces mots: <i>Respect &agrave; la vieillesse,
+respect et soins
+aux femmes enceintes</i>.</p>
+<p>La premi&egrave;re f&ecirc;te de la raison fut
+c&eacute;l&eacute;br&eacute;e avec pompe le 20 brumaire (10
+novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorit&eacute;s
+constitu&eacute;es. Une jeune femme repr&eacute;sentait la
+d&eacute;esse de la Raison; c'&eacute;tait
+l'&eacute;pouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent,
+Ronsin,
+Chaumette, H&eacute;bert, et pareils. Elle &eacute;tait v&ecirc;tue
+d'une draperie blanche; un
+manteau bleu c&eacute;leste flottait sur ses &eacute;paules; ses
+cheveux &eacute;pars &eacute;taient
+recouverts du bonnet de la libert&eacute;. Elle &eacute;tait assise sur
+un si&eacute;ge antique,
+entour&eacute; de lierre et port&eacute; par quatre citoyens. Des
+jeunes filles, v&ecirc;tues
+de blanc et couronn&eacute;es de ros&eacute;s,
+pr&eacute;c&eacute;daient et suivaient la d&eacute;esse. Puis
+venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des
+troupes,
+et toutes les sections arm&eacute;es. Des discours furent
+prononc&eacute;s, et des hymnes
+chant&eacute;s dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite
+&agrave; la convention;
+Chaumette prit la parole en ces termes:</p>
+<p>&laquo;L&eacute;gislateurs, le fanatisme a c&eacute;d&eacute; la
+place &agrave; la raison. Ses yeux louches
+n'ont pu soutenir l'&eacute;clat de la lumi&egrave;re. Aujourd'hui un
+peuple immense
+s'est port&eacute; sous ces vo&ucirc;tes gothiques, qui pour la
+premi&egrave;re fois ont servi
+d'&eacute;cho &agrave; la v&eacute;rit&eacute;. L&agrave;, les
+Fran&ccedil;ais ont c&eacute;l&eacute;br&eacute; le seul vrai culte,
+celui
+a de la libert&eacute;, celui de la raison. L&agrave;, nous avons
+form&eacute; des voeux pour la
+prosp&eacute;rit&eacute; des armes de la r&eacute;publique. L&agrave;,
+nous avons abandonn&eacute; des idoles
+inanim&eacute;es, pour la raison, pour cette image anim&eacute;e,
+chef-d'oeuvre de la
+nature.&raquo; En disant ces mots, Chaumette montrait la d&eacute;esse
+vivante de la
+Raison. La jeune et belle femme qui la repr&eacute;sentait, descend de
+son si&eacute;ge,
+et s'approche du pr&eacute;sident, qui lui donne l'accolade fraternelle
+au milieu
+des bravos universels, et des cris de <i>vive la r&eacute;publique!
+vive la Raison!
+&agrave; bas le fanatisme!</i> La convention, qui n'avait encore pris
+aucune part &agrave;
+ces repr&eacute;sentations, est entra&icirc;n&eacute;e et
+oblig&eacute;e de suivre le cort&egrave;ge, qui
+retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un
+hymne
+patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de
+Noirmoutiers
+sur Charette, augmentait la joie g&eacute;n&eacute;rale et lui donnait
+un motif plus r&eacute;el
+que celui de l'abolition du fanatisme.</p>
+<p>On voit sans doute avec d&eacute;go&ucirc;t ces sc&egrave;nes sans
+recueillement, sans bonne
+foi, o&ugrave; un peuple changeait son culte sans comprendre ni
+l'ancien ni le
+nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable
+de
+comprendre les dogmes qu'on lui donne &agrave; croire? Ordinairement,
+que lui
+faut-il? De grandes r&eacute;unions qui satisfassent son besoin
+d'&ecirc;tre assembl&eacute;,
+des spectacles symboliques, o&ugrave; on lui rappelle sans cesse
+l'id&eacute;e d'une
+puissance sup&eacute;rieure &agrave; la sienne, enfin des f&ecirc;tes
+o&ugrave; l'on rende hommage aux
+hommes qui ont le plus approch&eacute; du bien, du beau, du grand, en
+un mot des
+temples, des c&eacute;r&eacute;monies et des saints. Il avait ici des
+temples, la Raison,
+Marat, et Lepelletier. Il &eacute;tait r&eacute;uni, il adorait une
+puissance
+myst&eacute;rieuse, il c&eacute;l&eacute;brait deux hommes. Tous ses
+besoins &eacute;taient donc
+satisfaits, et il n'y c&eacute;dait pas autrement qu'il n'y c&egrave;de
+toujours.</p>
+<p>Si l'on consid&egrave;re le tableau de la France &agrave; cette
+&eacute;poque, on verra que
+jamais plus de contraintes ne furent exerc&eacute;es &agrave; la fois
+sur cette partie
+inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les
+exp&eacute;riences
+politiques. On n'osait plus &eacute;mettre aucune opinion; on craignait
+de voir
+ses amis ou ses parens, de peur d'&ecirc;tre compromis avec eux, et de
+perdre la
+libert&eacute; et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et
+quelques
+centaines de condamnations rendaient la prison et l'&eacute;chafaud
+toujours
+pr&eacute;sens &agrave; la pens&eacute;e de vingt-cinq millions de
+Fran&ccedil;ais. On supportait des
+imp&ocirc;ts consid&eacute;rables. Si on &eacute;tait, d'apr&egrave;s
+une classification tout
+arbitraire, rang&eacute; dans la classe des riches, on perdait pour
+cette ann&eacute;e,
+une portion de son revenu. Quelquefois, sur une r&eacute;quisition d'un
+repr&eacute;sentant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa
+r&eacute;colte, ou
+son mobilier le plus pr&eacute;cieux, en or et en argent. On n'osait
+plus afficher
+aucun luxe, ni se livrer &agrave; des plaisirs bruyans. On ne pouvait
+plus se
+servir de la monnaie m&eacute;tallique; il fallait accepter ou donner
+un papier
+d&eacute;pr&eacute;ci&eacute;, et avec lequel il &eacute;tait difficile
+de se procurer les objets dont
+on avait besoin. Il fallait, si on &eacute;tait marchand, vendre
+&agrave; un prix fictif;
+si on &eacute;tait acheteur, se contenter de la plus mauvaise
+marchandise, parce
+que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois m&ecirc;me
+il
+fallait s'en passer tout &agrave; fait, parce que la bonne et la
+mauvaise se
+cachaient &eacute;galement. On n'avait plus qu'une seule esp&egrave;ce
+de pain noir,
+commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer &agrave; la
+porte des
+boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des
+poids
+et mesures, les noms des mois et des jours &eacute;taient
+chang&eacute;s; on n'avait plus
+que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les
+vieillards,
+se voyaient priv&eacute;s des c&eacute;r&eacute;monies du culte,
+auxquelles ils avaient assist&eacute;
+toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment
+les
+habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, d&eacute;cimer
+les fortunes,
+r&eacute;gler obligatoirement le taux des &eacute;changes, renouveler
+les appellations
+de toutes choses, d&eacute;truire les pratiques du culte,
+c'&eacute;tait sans contredit
+la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
+l'&eacute;tat, des crises in&eacute;vitables du commerce, et de
+l'esprit de syst&egrave;me
+ins&eacute;parable de l'esprit d'innovation.</p>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_5"></a><a href="#FNanchor5">[5]</a></p>
+<blockquote> Titre d'une brochure qu'il avait &eacute;crite contre les
+girondins.</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XVI."></a>
+<h2>CHAPITRE XVI.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">RETOUR DE DANTON.&#8212;DIVISION DANS LE PARTI
+DE LA MONTAGNE, DANTONISTES
+ET
+H&Eacute;BERTISTES.&#8212;POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMIT&Eacute; DE
+SALUT
+PUBLIC.&#8212;DANTON, ACCUS&Eacute; AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST
+D&Eacute;FENDU PAR
+ROBESPIERRE.&#8212;ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.&#8212;DERNIERS
+PERFECTIONNEMENS
+APPORT&Eacute;S AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL
+R&Eacute;VOLUTIONNAIRE.&#8212;&Eacute;NERGIE DU COMIT&Eacute;
+CONTRE TOUS LES PARTIS.&#8212;ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
+D&Eacute;PUT&Eacute;S AUTEURS DU FAUX D&Eacute;CRET, ET DES AGENS
+PR&Eacute;SUM&Eacute;S DE L'&Eacute;TRANGER.</p>
+<br>
+<p>Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, rest&eacute;
+seul et
+victorieux, avait commenc&eacute; &agrave; se fractionner. Les
+exc&egrave;s toujours plus grands
+de la r&eacute;volution achev&egrave;rent de le diviser tout &agrave;
+fait, et on touchait &agrave; une
+rupture prochaine. Beaucoup de d&eacute;put&eacute;s avaient
+&eacute;t&eacute; &eacute;mus du sort des
+girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres bl&acirc;maient
+les
+violences commises &agrave; l'&eacute;gard du culte, les jugeaient
+impolitiques et
+dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions
+succ&eacute;daient &agrave;
+celles qu'on voulait d&eacute;truire, que le pr&eacute;tendu culte de
+la Raison n'&eacute;tait
+que celui de l'ath&eacute;isme, que l'ath&eacute;isme ne pouvait
+convenir &agrave; un peuple,
+et que ces extravagances &eacute;taient pay&eacute;es par
+l'&eacute;tranger. Au contraire, le
+parti qui r&eacute;gnait aux Cordeliers et &agrave; la commune, qui
+avait H&eacute;bert pour
+&eacute;crivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour
+ap&ocirc;tres,
+soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction
+mod&eacute;r&eacute;e, et
+amener une nouvelle division dans la r&eacute;publique.</p>
+<p>Danton &eacute;tait revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa
+pens&eacute;e, mais un
+chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se r&eacute;pand de
+proche en
+proche, et devient bient&ocirc;t manifeste &agrave; tous les esprits.
+On savait qu'il
+aurait voulu emp&ecirc;cher l'ex&eacute;cution des girondins, et qu'il
+avait &eacute;t&eacute;
+vivement touch&eacute; de leur fin tragique; on savait que, partisan et
+inventeur
+des moyens r&eacute;volutionnaires, il commen&ccedil;ait &agrave; en
+bl&acirc;mer l'emploi f&eacute;roce et
+aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger
+au-del&agrave; du
+danger, et qu'&agrave; la fin de la campagne actuelle et apr&egrave;s
+l'expulsion enti&egrave;re
+des ennemis, il voulait faire r&eacute;tablir le r&egrave;gne des lois
+douces et
+&eacute;quitables. On n'osait pas l'attaquer &agrave; la tribune des
+clubs. H&eacute;bert
+n'osait pas l'insulter dans sa feuille du <i>P&egrave;re Duch&ecirc;ne</i>;
+mais an r&eacute;pandait
+verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des
+soup&ccedil;ons sur sa
+probit&eacute;; on appelait avec plus de perfidie que jamais les
+concussions de la
+Belgique, et on lui en attribuait une partie; on &eacute;tait
+m&ecirc;me all&eacute; jusqu'&agrave;
+dire, pendant sa retraite &agrave; Arcis-sur-Aube, qu'il avait
+&eacute;migr&eacute; en emportant
+ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
+Desmoulins, son ami, qui avait partag&eacute; sa piti&eacute; pour les
+girondins, et
+avait d&eacute;fendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la
+Vend&eacute;e, furieux
+contre les d&eacute;sorganisateurs, et tout pr&ecirc;t &agrave;
+d&eacute;noncer Ronsin et Rossignol.
+On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque
+mani&egrave;re,
+avaient d&eacute;m&eacute;rit&eacute; des r&eacute;volutionnaires
+ardens, et le nombre commen&ccedil;ait &agrave; en
+&ecirc;tre assez grand.</p>
+<p>Julien de Toulouse, d&eacute;j&agrave; fort suspect par ses liaisons
+avec d'Espagnac et
+avec les fournisseurs, avait achev&eacute; de se compromettre par un
+rapport sur
+les administrations f&eacute;d&eacute;ralistes, dans lequel il
+s'effor&ccedil;ait d'excuser les
+torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononc&eacute;,
+que les
+cordeliers et les jacobins soulev&eacute;s l'oblig&egrave;rent &agrave;
+se r&eacute;tracter. Ils firent
+une enqu&ecirc;te sur sa vie priv&eacute;e; ils d&eacute;couvrirent
+qu'il vivait avec des
+agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour ma&icirc;tresse,
+et ils le
+d&eacute;clar&egrave;rent tout &agrave; la fois corrompu et
+mod&eacute;r&eacute;. Fabre-d'&Eacute;glantine venait
+tout &agrave; coup de changer de situation, et d&eacute;ployait un luxe
+qu'on ne lui
+connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant
+dans
+la r&eacute;volution, n'avait que sa pension eccl&eacute;siastique,
+venait aussi
+d'&eacute;taler un beau mobilier, et d'&eacute;pouser la jeune soeur
+des deux Frey, avec
+une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
+excita des soup&ccedil;ons contre les nouveaux enrichis, et
+bient&ocirc;t une
+proposition qu'ils firent &agrave; la convention acheva de les perdre.
+Un d&eacute;put&eacute;,
+Osselin, venait d'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; pour avoir, dit-on,
+cach&eacute; une &eacute;migr&eacute;e. Fabre,
+Chabot, Julien, Delaunay, qui n'&eacute;taient pas tranquilles pour
+eux-m&ecirc;mes;
+Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien &agrave; se reprocher, mais qui
+voyaient avec
+effroi qu'on ne m&eacute;nage&acirc;t pas m&ecirc;me les membres de la
+convention, propos&egrave;rent
+un d&eacute;cret, portant qu'aucun d&eacute;put&eacute; ne pourrait
+&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;, sans auparavant
+&ecirc;tre entendu &agrave; la barre. Ce d&eacute;cret fut
+adopt&eacute;, mais tous les clubs et les
+jacobins se soulev&egrave;rent, et pr&eacute;tendirent qu'on voulait
+renouveler
+l'<i>inviolabilit&eacute;</i>. Ils le firent rapporter, et
+commenc&egrave;rent l'enqu&ecirc;te la
+plus s&eacute;v&egrave;re sur ceux qui l'avaient propos&eacute;, sur
+leur conduite et sur
+l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay,
+Bazire,
+Thuriot, d&eacute;popularis&eacute;s en quelques jours, furent
+rang&eacute;s dans le parti des
+hommes &eacute;quivoques et mod&eacute;r&eacute;s. H&eacute;bert les
+couvrit d'injures grossi&egrave;res dans
+sa feuille, et les livra &agrave; la vile populace.</p>
+<p>Quatre ou cinq autres individus partag&egrave;rent encore le
+m&ecirc;me sort, quoique
+jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'&eacute;taient Proli,
+Pereyra, Gusman,
+Dubuisson et Desfieux. N&eacute;s presque tous sur le sol
+&eacute;tranger, ils &eacute;taient
+venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la
+r&eacute;volution
+fran&ccedil;aise, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de
+faire
+fortune. On ne s'inqui&eacute;ta pas de ce qu'ils &eacute;taient tant
+qu'on les vit
+abonder dans le sens de la r&eacute;volution. Proli, qui &eacute;tait
+de Bruxelles, fut
+envoy&eacute; avec Pereyra et Desfieux aupr&egrave;s de Dumouriez, pour
+d&eacute;couvrir ses
+intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
+rapport&eacute;, le d&eacute;noncer &agrave; la convention et aux
+Jacobins. C'&eacute;tait bien
+jusque-l&agrave;; mais ils avaient &eacute;t&eacute; employ&eacute;s
+par Lebrun, parce qu'&eacute;tant
+&eacute;trangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux
+relations
+ext&eacute;rieures. En approchant Lebrun, ils apprirent &agrave;
+l'estimer, et ils le
+d&eacute;fendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et,
+malgr&eacute; la
+d&eacute;fection de ce g&eacute;n&eacute;ral, il avait persist&eacute;
+&agrave; vanter ses talens et &agrave; dire
+qu'on aurait pu le conserver &agrave; la r&eacute;publique; enfin
+presque tous,
+connaissant mieux les pays voisins, avaient bl&acirc;m&eacute;
+l'application du syst&egrave;me
+jacobin &agrave; la Belgique et aux provinces r&eacute;unies &agrave;
+la France. Leurs propos
+furent recueillis, et lorsqu'une d&eacute;fiance g&eacute;n&eacute;rale
+fit imaginer
+l'intervention secr&egrave;te d'une faction &eacute;trang&egrave;re, on
+commen&ccedil;a &agrave; les
+soup&ccedil;onner, et &agrave; se raviser sur leurs discours. On sut
+que Proli &eacute;tait fils
+naturel de Kaunitz; on supposa qu'il &eacute;tait le meneur en chef, et
+on les
+m&eacute;tamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg.
+Bient&ocirc;t la fureur n'eut
+plus de bornes, et l'exag&eacute;ration m&ecirc;me de leur patriotisme,
+qu'ils croyaient
+propre &agrave; les justifier, ne servit qu'&agrave; les compromettre
+davantage. On les
+confondit avec le parti des &eacute;quivoques, des
+mod&eacute;r&eacute;s. Ainsi, d&egrave;s que Danton
+ou ses amis avaient quelque observation &agrave; faire sur les fautes
+des agens
+minist&eacute;riels, ou sur les violences exerc&eacute;es contre le
+culte, le parti
+H&eacute;bert, Vincent et Ronsin, r&eacute;pondait en criant &agrave;
+la mod&eacute;ration, &agrave; la
+corruption, &agrave; la faction &eacute;trang&egrave;re.</p>
+<p>Suivant l'usage, les mod&eacute;r&eacute;s renvoyaient &agrave;
+leurs adversaires cette
+accusation, et leur disaient: C'est vous qui &ecirc;tes les complices
+de ces
+&eacute;trangers; tout vous rapproche, et la commune violence de
+v&ocirc;tre langage, et
+le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
+ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorit&eacute;
+l&eacute;gislative, et
+rend des lois sous le titre modeste d'arr&ecirc;t&eacute;s; qui
+r&egrave;gle tout, police,
+subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion &agrave;
+une autre,
+remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
+pr&ecirc;che l'ath&eacute;isme, et se fait imiter par toutes les
+municipalit&eacute;s de la
+r&eacute;publique; voyez ces bureaux de la guerre, d'o&ugrave;
+s'&eacute;chappent une foule
+d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les
+repr&eacute;sentans,
+exercer les plus grandes vexations, et d&eacute;crier la
+r&eacute;volution par leur
+conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
+usurper l'autorit&eacute; l&eacute;gislative et ex&eacute;cutive,
+d&eacute;poss&eacute;der la convention, les
+comit&eacute;s, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser
+&agrave; ce but, sinon
+l'&eacute;tranger?</p>
+<p>Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorit&eacute;
+devait prendre
+un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comit&eacute;,
+que ces
+accusations r&eacute;ciproques &eacute;taient extr&ecirc;mement
+dangereuses. Sa politique,
+comme on l'a d&eacute;j&agrave; vu, avait consist&eacute;, depuis le 31
+mai, &agrave; emp&ecirc;cher un
+nouveau d&eacute;bordement r&eacute;volutionnaire, &agrave; rallier
+l'opinion autour de la
+convention, et la convention autour du comit&eacute;, afin de
+cr&eacute;er un pouvoir
+&eacute;nergique, et il s'&eacute;tait servi pour cela des jacobins
+tout-puissans alors
+sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes
+accr&eacute;dit&eacute;s,
+comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient tr&egrave;s
+dangereuses. Il avait
+peur qu'aucune r&eacute;putation ne r&eacute;sist&acirc;t aux
+imaginations d&eacute;cha&icirc;n&eacute;es; il
+craignait que les violences &agrave; l'&eacute;gard du culte
+n'indisposassent une partie
+de la France, et ne fissent passer la r&eacute;volution pour
+ath&eacute;e; il croyait
+voir enfin la main de l'&eacute;tranger dans cette vaste confusion.
+Aussi ne
+manqua-t-il pas l'occasion que bient&ocirc;t H&eacute;bert lui offrit,
+de s'en expliquer
+aux Jacobins.</p>
+<p>Les dispositions de Robespierre avaient perc&eacute;. On
+r&eacute;pandait sourdement
+qu'il allait faire s&eacute;vir contre Pache, Hubert, Chaumette,
+Clootz, auteurs
+du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra,
+d&eacute;j&agrave; compromis et
+menac&eacute;s, voulaient rattacher leur cause &agrave; celle de Pache,
+Chaumette,
+H&eacute;bert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait
+une
+conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils &eacute;taient tous
+&eacute;galement
+en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder
+r&eacute;ciproquement. H&eacute;bert
+se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se
+plaint d'un plan de d&eacute;sunion tendant &agrave; diviser les
+patriotes. &laquo;De toutes
+parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de
+n'&ecirc;tre pas
+arr&ecirc;t&eacute;. On r&eacute;pand que Robespierre doit me
+d&eacute;noncer, moi, Chaumette et
+Pache.... Quant &agrave; moi, qui me mets tous les jours en avant pour
+les
+int&eacute;r&ecirc;ts de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par
+la t&ecirc;te, cela
+pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute
+l'estime
+qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille
+id&eacute;e. On a dit aussi que Danton avait &eacute;migr&eacute;,
+qu'il &eacute;tait all&eacute; en Suisse
+charg&eacute; des d&eacute;pouilles du peuple.... Je l'ai
+rencontr&eacute; ce matin dans les
+Tuileries, et puisqu'il est &agrave; Paris, il faut qu'il vienne
+s'expliquer
+fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de
+d&eacute;mentir les
+bruits injurieux qui courent sur leur compte.&raquo; H&eacute;bert
+rapporte ensuite
+qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui
+d&eacute;voiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant
+l'usage de tout
+rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans
+les
+complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui
+restent au
+Temple. Robespierre monte aussit&ocirc;t &agrave; la tribune:
+&laquo;Est-il vrai, dit-il, que
+nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos
+tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de
+la
+terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point
+de
+croire que cet &eacute;v&eacute;nement suffirait pour &eacute;teindre
+le foyer des conspirations
+qui nous d&eacute;chirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la
+m&eacute;prisable
+soeur de Capet en imposerait plus &agrave; nos ennemis que celle de
+Capet lui-m&ecirc;me
+et de sa criminelle compagne?</p>
+<p>&laquo;Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le
+fanatisme? Le
+fanatisme! il expire. Je pourrais m&ecirc;me dire qu'il est mort. En
+dirigeant
+depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la
+d&eacute;tourne-t-on
+pas de nos v&eacute;ritables dangers? Vous avez peur des pr&ecirc;tres,
+et ils
+s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les &eacute;changer contre
+ceux de
+municipaux, d'administrateurs, et m&ecirc;me de pr&eacute;sidens de
+soci&eacute;t&eacute;s
+populaires.... Ils &eacute;taient nagu&egrave;re fort attach&eacute;s
+&agrave; leur minist&egrave;re quand il
+leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont
+abdiqu&eacute; d&egrave;s qu'il
+n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur
+fanatisme,
+mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau
+nouvelle
+qu'ils ont rev&ecirc;tue! craignez non pas l'ancienne superstition,
+mais la
+nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous
+perdre!&raquo;</p>
+<p>Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes,
+ajoute:</p>
+<p>&laquo;Que des citoyens anim&eacute;s par un z&egrave;le pur
+viennent d&eacute;poser sur l'autel de la
+patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les
+faire
+servir aux triomphes de la libert&eacute;, la patrie et la raison
+sourient &agrave; ces
+offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
+viendraient-elles m&ecirc;ler ici leur influence &agrave; celle du
+civisme? De quel
+droit des hommes inconnus jusqu'&agrave; ce jour dans la
+carri&egrave;re de la r&eacute;volution
+viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces
+&eacute;v&eacute;nemens, les moyens
+d'usurper une fausse popularit&eacute;, d'entra&icirc;ner les patriotes
+m&ecirc;me &agrave; de
+fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De
+quel
+droit viendraient-ils troubler la libert&eacute; des cultes au nom de
+la libert&eacute;,
+et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit
+feraient-ils d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer les hommages solennels
+rendus &agrave; la v&eacute;rit&eacute; pure en
+des farces &eacute;ternelles et ridicules?</p>
+<p>&laquo;On a suppos&eacute; qu'en accueillant des offrandes civiques,
+la convention avait
+proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette
+d&eacute;marche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir
+la libert&eacute;
+des cultes qu'elle a proclam&eacute;e, et de r&eacute;primer en
+m&ecirc;me temps tous ceux qui
+en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas
+qu'on
+pers&eacute;cute les ministres paisibles des diverses religions, et
+elle les
+punira avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, toutes les fois qu'ils
+oseront se pr&eacute;valoir de leurs
+fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les
+pr&eacute;jug&eacute;s ou le
+royalisme contre la r&eacute;publique.</p>
+<p>&laquo;Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le
+pr&eacute;texte de
+d&eacute;truire la superstition, veulent faire une sorte de religion de
+l'ath&eacute;isme
+lui-m&ecirc;me. Tout philosophe, tout individu peut adopter
+l&agrave;-dessus l'opinion
+qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un
+insens&eacute;;
+mais l'homme public, mais le l&eacute;gislateur serait cent fois plus
+insens&eacute;, qui
+adopterait un pareil syst&egrave;me. La convention nationale l'abhorre.
+La
+convention n'est point un faiseur de livres et de syst&egrave;mes. Elle
+est un
+corps politique et populaire. L'ath&eacute;isme est <i>aristocratique</i>.
+L'id&eacute;e d'un
+grand &Ecirc;tre qui veille sur l'innocence opprim&eacute;e et qui
+punit le crime
+triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux
+m'applaudissent;
+si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les
+coupables. J'ai &eacute;t&eacute;, d&egrave;s le coll&egrave;ge, un
+assez mauvais catholique; je n'ai
+jamais &eacute;t&eacute; ni un ami froid, ni un d&eacute;fenseur
+infid&egrave;le de l'humanit&eacute;. Je n'en
+suis que plus attach&eacute; aux id&eacute;es morales et politiques que
+je viens de vous
+exposer. <i>Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer</i>.&raquo;</p>
+<p>Robespierre, apr&egrave;s avoir fait cette profession de foi, impute
+&agrave; l'&eacute;tranger
+les pers&eacute;cutions dirig&eacute;es contre le culte, et les
+calomnies r&eacute;pandues
+contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui &eacute;tait
+extr&ecirc;mement d&eacute;fiant,
+et qui avait suppos&eacute; les girondins royalistes, croyait beaucoup
+&agrave; la
+faction de l'&eacute;tranger, laquelle n'&eacute;tait
+repr&eacute;sent&eacute;e, comme nous l'avons
+dit, que par quelques espions envoy&eacute;s aux arm&eacute;es, et
+quelques banquiers
+interm&eacute;diaires de l'agiotage, et correspondans des
+&eacute;migr&eacute;s. &laquo;Les &eacute;trangers,
+dit-il, ont deux esp&egrave;ces d'arm&eacute;es; l'une sur nos
+fronti&egrave;res, est
+impuissante et pr&egrave;s de sa ruine, gr&acirc;ce &agrave; nos
+victoires; l'autre, plus
+dangereuse, est au milieu de nous. C'est une arm&eacute;e d'espions, de
+fripons
+stipendi&eacute;s, qui s'introduisent partout, m&ecirc;me au sein des
+soci&eacute;t&eacute;s
+populaires. C'est une faction qui a persuad&eacute; &agrave;
+H&eacute;bert que je voulais faire
+arr&ecirc;ter Pache, Chaumette, H&eacute;bert, toute la commune. Moi,
+poursuivre Pache,
+dont j'ai toujours admir&eacute; et d&eacute;fendu la vertu simple et
+modeste, moi qui ai
+combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!&raquo;
+Robespierre loue
+Pache et se tait sur H&eacute;bert. Il se contente de dire qu'il n'a
+pas oubli&eacute;
+les services de la commune dans les jours o&ugrave; la libert&eacute;
+&eacute;tait en p&eacute;ril. Se
+d&eacute;cha&icirc;nant ensuite contre ce qu'il appelle la faction
+&eacute;trang&egrave;re, il fait
+tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra,
+Desfieux. Il
+raconte leur histoire, il les d&eacute;peint comme des agens de Lebrun
+et de
+l'&eacute;tranger, charg&eacute;s d'envenimer les haines, de diviser
+les patriotes, et de
+les animer les uns contre les autres. A la mani&egrave;re dont il
+s'exprime, on
+voit que la haine qu'il &eacute;prouve contre d'anciens amis de Lebrun
+se m&ecirc;le
+pour beaucoup &agrave; sa d&eacute;fiance. Enfin il les fait chasser
+tous quatre de la
+soci&eacute;t&eacute;, au bruit des plus grands applaudissemens, et il
+propose un scrutin
+&eacute;puratoire pour tous les jacobins.</p>
+<p>Ainsi Robespierre avait frapp&eacute; d'anath&egrave;me le nouveau
+culte, avait donn&eacute; une
+le&ccedil;on s&eacute;v&egrave;re &agrave; tous les brouillons, n'avait
+rien dit de bien rassurant pour
+H&eacute;bert, ne s'&eacute;tait pas compromis jusqu'&agrave; louer ce
+sale &eacute;crivain, et avait
+fait retomber tout l'orage sur des &eacute;trangers qui eurent le
+malheur d'&ecirc;tre
+amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de bl&acirc;mer notre
+syst&egrave;me politique
+dans les pays de conqu&ecirc;te. Enfin il s'&eacute;tait arrog&eacute;
+la recomposition de la
+soci&eacute;t&eacute;, en faisant d&eacute;cider qu'il y aurait un
+scrutin &eacute;puratoire.</p>
+<p>Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son syst&egrave;me;
+il vient lire
+aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres intercept&eacute;es,
+prouvant que
+l'&eacute;tranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau
+culte et
+des calomnies &agrave; l'&eacute;gard des meilleurs patriotes, les
+approuve au moins et
+les d&eacute;sire. Danton avait en quelque sorte re&ccedil;u
+d'H&eacute;bert l'invitation de
+s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas ob&eacute;ir
+&agrave; une sommation;
+mais quinze jours apr&egrave;s, il saisit une circonstance favorable
+pour prendre
+la parole. Il s'agissait de fournir &agrave; toutes les
+soci&eacute;t&eacute;s populaires un
+local aux d&eacute;pens de l'&eacute;tat. Il pr&eacute;sente &agrave;
+ce sujet diverses observations,
+et en prend occasion de dire que si la constitution doit &ecirc;tre
+endormie
+pendant que le peuple frappe et &eacute;pouvante les ennemis de ses
+op&eacute;rations
+r&eacute;volutionnaires, il faut cependant se d&eacute;fier de ceux qui
+veulent porter ce
+m&ecirc;me peuple au-del&agrave; des bornes de la r&eacute;volution.
+Coup&eacute; de l'Oise r&eacute;plique &agrave;
+Danton, et d&eacute;nature ses id&eacute;es en les combattant. Danton
+remonte aussit&ocirc;t &agrave;
+la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre
+lui
+des motifs de d&eacute;fiance de pr&eacute;ciser leurs accusations,
+afin qu'il puisse y
+r&eacute;pondre publiquement. Il se plaint de cette d&eacute;faveur qui
+se manifeste en
+sa pr&eacute;sence. &laquo;Ai-je donc perdu, s'&eacute;crie-t-il, ces
+traits qui caract&eacute;risent
+la figure d'un homme libre?&raquo; Et en prof&eacute;rant ces mots, il
+agitait cette
+t&ecirc;te qu'on avait tant vue, tant rencontr&eacute;e dans les orages
+de la
+r&eacute;volution, et qui avait toujours soutenu l'audace des
+r&eacute;publicains et jet&eacute;
+la terreur chez les aristocrates. &laquo;Ne suis-je plus, ajoute-t-il,
+ce m&ecirc;me
+homme qui s'est trouv&eacute; &agrave; vos c&ocirc;t&eacute;s dans tous
+les momens de crise? Ne
+suis-je plus cet homme tant pers&eacute;cut&eacute;, tant connu de
+vous; cet homme que
+vous avez si souvent embrass&eacute; comme votre ami, et avec lequel
+vous avez
+fait le serment de mourir dans les m&ecirc;mes p&eacute;rils?&raquo; Il
+rappelle alors qu'il
+fut le d&eacute;fenseur de Marat, et il est ainsi oblig&eacute; de se
+couvrir de l'ombre
+de cet &ecirc;tre, qu'il avait autrefois prot&eacute;g&eacute; et
+d&eacute;daign&eacute;. &laquo;Vous serez
+&eacute;tonn&eacute;s, dit-il, quand je vous ferai conna&icirc;tre ma
+conduite priv&eacute;e, de voir
+que la fortune colossale que mes ennemis et les v&ocirc;tres m'ont
+pr&ecirc;t&eacute;e, se
+r&eacute;duit &agrave; la petite portion de bien que j'ai toujours eue.
+Je d&eacute;fie les
+malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne
+pourront m'&eacute;branler. Je veux rester debout en face du peuple,
+vous me
+jugerez en sa pr&eacute;sence. Je ne d&eacute;chirerai pas plus la page
+de mon histoire
+que vous ne d&eacute;chirerez la v&ocirc;tre....&raquo; Danton demande,
+en finissant, une
+commission, pour examiner les accusations port&eacute;es contre lui.
+Robespierre
+s'&eacute;lance alors &agrave; la tribune avec un empressement
+extr&ecirc;me. &laquo;Danton,
+s'&eacute;crie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa
+conduite; j'y
+consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on
+pr&eacute;cise
+les griefs port&eacute;s contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton,
+tu es
+accus&eacute; d'avoir &eacute;migr&eacute;. On a dit que tu avais
+pass&eacute; en Suisse; que ta
+maladie &eacute;tait feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit
+que ton
+ambition &eacute;tait d'&ecirc;tre r&eacute;gent sous Louis XVII;
+qu'&agrave; une &eacute;poque d&eacute;termin&eacute;e
+tout a &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute; pour proclamer ce
+rejeton des Capets; que tu &eacute;tais le
+chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni
+l'Autriche, ni la Prusse, n'&eacute;taient nos v&eacute;ritables
+ennemis, mais que
+c'&eacute;tait toi seul; que la Montagne &eacute;tait compos&eacute;e
+de tes complices; qu'il ne
+fallait pas s'occuper des agens envoy&eacute;s par les puissances
+&eacute;trang&egrave;res; que
+leurs conspirations &eacute;taient des fables dignes de m&eacute;pris;
+en un mot, qu'il
+fallait t'&eacute;gorger toi, toi seul!...&raquo; Des applaudissemens
+universels
+couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: &laquo;Ne sais-tu pas,
+Danton, que
+plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la
+chose
+publique s'attachent &agrave; sa perte? Ne sais-tu pas, et ne
+savez-vous pas
+tous, citoyens, que cette m&eacute;thode est infaillible? Eh! si le
+d&eacute;fenseur de
+la libert&eacute; n'&eacute;tait pas calomni&eacute;, ce serait une
+preuve que nous n'aurions
+plus ni nobles, ni pr&ecirc;tres &agrave; combattre!&raquo; Faisant
+alors allusion aux
+feuilles d'H&eacute;bert, o&ugrave; lui, Robespierre, &eacute;tait fort
+lou&eacute;, il ajoute: &laquo;Les
+ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement.
+Mais je
+les r&eacute;pudie. Croit-on qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; de ces
+&eacute;loges que l'on r&eacute;p&egrave;te dans
+certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu
+&eacute;gorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des
+tyrans; ils
+sont tous solidaires. Je me trompe peut-&ecirc;tre sur Danton; mais, vu
+dans sa
+famille, il ne m&eacute;rite que des &eacute;loges. Sous les rapports
+politiques, je l'ai
+observ&eacute;; une diff&eacute;rence d'opinion me le faisait
+&eacute;tudier avec soin, souvent
+avec col&egrave;re; il ne s'est pas assez h&acirc;t&eacute;, je le
+sais, de soup&ccedil;onner
+Dumouriez; il n'a pas assez ha&iuml; Brissot et ses complices; mais
+s'il n'a pas
+toujours &eacute;t&eacute; de mon avis, en conclurai-je qu'il
+trahissait la patrie? Non,
+je la lui ai toujours vu servir avec z&egrave;le. Danton veut qu'on le
+juge; il a
+raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se pr&eacute;sentent ces hommes qui
+sont plus
+patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des
+privil&eacute;gi&eacute;s, des
+pr&ecirc;tres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste
+mesure du
+patriotisme des gens qui nous accusent.&raquo;</p>
+<p>Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche
+&agrave; faire
+&agrave; Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro
+lui-m&ecirc;me, l'un des
+amis d'H&eacute;bert, est le premier &agrave; s'&eacute;crier que,
+personne ne se pr&eacute;sentant,
+c'est une preuve qu'il n'y a rien &agrave; dire contre Danton. Un
+membre demande
+alors que le pr&eacute;sident lui donne l'accolade fraternelle. On y
+consent, et
+Danton, s'approchant du bureau, re&ccedil;oit l'accolade au milieu des
+applaudissemens universels.</p>
+<p>La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait
+&eacute;t&eacute; g&eacute;n&eacute;reuse et
+habile. Le danger commun &agrave; tous les bons patriotes,
+l'ingratitude qui
+payait les services de Danton, enfin une sup&eacute;riorit&eacute;
+d&eacute;cid&eacute;e, avaient
+arrach&eacute; Robespierre &agrave; son &eacute;go&iuml;sme habituel;
+et, cette fois, plein de bons
+sentimens, il avait &eacute;t&eacute; plus &eacute;loquent qu'il
+n'&eacute;tait donn&eacute; &agrave; sa nature de
+l'&ecirc;tre. Mais le service qu'il rendit &agrave; Danton fut plus
+utile &agrave; la cause du
+gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'&agrave;
+Danton
+lui-m&ecirc;me, dont la popularit&eacute; &eacute;tait perdue. On ne
+refait pas l'enthousiasme,
+et on ne pouvait pas pr&eacute;sumer encore d'assez grands dangers
+publics pour
+que Danton trouv&acirc;t, par son courage, le moyen de regagner son
+influence.
+Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'&ecirc;tre
+pr&eacute;sent &agrave;
+chaque s&eacute;ance d'&eacute;puration. Le tour de Clootz
+arriv&eacute;, on l'accuse de
+liaisons avec les banquiers &eacute;trangers Vandeniver. Il essaie de
+se
+justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons
+de
+Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet
+intitul&eacute;:
+<i>ni Roland ni Marat</i>, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas
+moins la
+Montagne que la Gironde, ses exag&eacute;rations extravagantes, son
+obstination &agrave;
+parler d'une r&eacute;publique universelle, &agrave; inspirer la rage
+des conqu&ecirc;tes, et &agrave;
+compromettre la France aupr&egrave;s de toute l'Europe, &laquo;Et
+comment M. Clootz,
+ajoute Robespierre, pouvait-il s'int&eacute;resser si fort au bonheur
+de la
+France, lorsqu'il s'int&eacute;ressait si fort au bonheur de la Perse
+et du
+Monomotapa? Il est une derni&egrave;re crise dont il pourra se vanter.
+Je veux
+parler du mouvement contre le culte, mouvement qui,
+m&eacute;nag&eacute; avec raison et
+lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait
+entra&icirc;ner les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec
+l'&eacute;v&ecirc;que Gobel
+une conf&eacute;rence de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain,
+et il
+vint, changeant subitement de langage et d'habit, d&eacute;poser ses
+lettres de
+pr&ecirc;trise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces
+mascarades.
+Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce
+pr&eacute;tendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui
+poss&egrave;de cent mille
+livres de rentes, qui d&icirc;ne avec les banquiers conspirateurs, et
+qui est,
+non pas l'orateur du peuple fran&ccedil;ais, mais du genre
+humain.&raquo;</p>
+<p>Clootz fut exclu sur-le-champ de la soci&eacute;t&eacute;; et, sur
+la proposition de
+Robespierre, on d&eacute;cida qu'on chasserait sans distinction tous
+les nobles,
+les pr&ecirc;tres, les banquiers et les &eacute;trangers.</p>
+<p>A la s&eacute;ance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On
+lui reprochait
+sa lettre &agrave; Dillon, et un mouvement de sensibilit&eacute; en
+faveur des girondins.
+&laquo;J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je
+l'ai
+d&eacute;fendu. Quant aux girondins, j'&eacute;tais &agrave; leur
+&eacute;gard dans une position
+particuli&egrave;re. J'ai toujours aim&eacute; et servi l&agrave;
+r&eacute;publique, mais je me suis
+souvent tromp&eacute; sur ceux qui la servaient; j'ai ador&eacute;
+Mirabeau; j'ai ch&eacute;ri
+Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifi&eacute; mon
+amiti&eacute; et mon
+admiration d&egrave;s que j'ai su qu'ils avaient cess&eacute;
+d'&ecirc;tre jacobins. Une
+fatalit&eacute; bien marqu&eacute;e a voulu que de soixante
+r&eacute;volutionnaires qui avaient
+sign&eacute; mon contrat de mariage, il ne me rest&acirc;t plus que
+deux amis, Danton et
+Robespierre. Tous les autres sont &eacute;migr&eacute;s ou
+guillotin&eacute;s. De ce nombre
+&eacute;taient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilit&eacute;
+&eacute;tait donc bien
+pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils
+mouraient en r&eacute;publicains, mais en r&eacute;publicains
+f&eacute;d&eacute;ralistes; car, je vous
+l'assure, je ne crois pas qu'il y e&ucirc;t beaucoup de royalistes
+parmi eux.&raquo;</p>
+<p>On aimait le caract&egrave;re facile, l'esprit na&iuml;f et original
+de Camille
+Desmoulins. &laquo;Camille a mal choisi ses amis, s'&eacute;crie un
+jacobin; prouvez-lui
+que nous savons mieux choisir les n&ocirc;tres en le recevant avec
+empressement.&raquo;
+Robespierre, toujours protecteur de ses vieux coll&egrave;gues, mais en
+gardant
+cependant un ton de sup&eacute;riorit&eacute;, d&eacute;fend Camille
+Desmoulins. &laquo;Il est faible
+et confiant, dit-il, mais il a toujours &eacute;t&eacute;
+r&eacute;publicain. Il a aim&eacute;
+Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-m&ecirc;me bris&eacute; ses
+idoles d&egrave;s qu'il a
+&eacute;t&eacute; d&eacute;tromp&eacute;. Qu'il poursuive sa
+carri&egrave;re et soit plus r&eacute;serv&eacute; &agrave;
+l'avenir.&raquo;
+Apr&egrave;s cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens.
+Danton est
+ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'&Eacute;glantine l'est
+&agrave; son tour,
+mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien
+attribuer
+&agrave; ses talens litt&eacute;raires. Cette &eacute;puration fut
+poursuivie, et devint fort
+longue. Commenc&eacute;e en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.</p>
+<p>La politique de Robespierre et du gouvernement &eacute;tait bien
+connue. L'&eacute;nergie
+avec laquelle cette politique avait &eacute;t&eacute;
+manifest&eacute;e, intimida les
+brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils song&egrave;rent
+&agrave; se r&eacute;tracter,
+et &agrave; revenir sur leurs premi&egrave;res d&eacute;marches.
+Chaumette, qui avait la faconde
+d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni
+le
+courage d'un chef de parti, ne pr&eacute;tendait nullement rivaliser
+avec la
+convention et se faire le cr&eacute;ateur d'un nouveau culte; il
+s'empressa donc
+de chercher une occasion pour r&eacute;parer sa faute. Il
+r&eacute;solut de faire
+interpr&eacute;ter l'arr&ecirc;t&eacute; qui fermait tous les temples,
+et il proposa &agrave; la
+commune de d&eacute;clarer qu'elle ne voulait pas g&ecirc;ner la
+libert&eacute; religieuse, et
+qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le
+droit
+de se r&eacute;unir dans des lieux pay&eacute;s et entretenus &agrave;
+leurs frais. &laquo;Qu'on ne
+pr&eacute;tende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui
+me font
+agir; je suis &eacute;galement incapable de l'une ou de l'autre. C'est
+la
+conviction que nos ennemis veulent abuser de notre z&egrave;le pour le
+pousser
+au-del&agrave; des bornes, et nous engager dans de fausses
+d&eacute;marches; c'est la
+conviction que si nous emp&ecirc;chons les catholiques d'exercer leur
+culte
+publiquement et avec l'aveu de la loi, des &ecirc;tres bilieux iront
+s'exalter ou
+conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire
+et
+me fait parler.&raquo; L'arr&ecirc;t&eacute; propos&eacute; par
+Chaumette, et fortement appuy&eacute; par le
+maire Pache, fut enfin adopt&eacute; apr&egrave;s quelques murmures
+bient&ocirc;t couverts par
+de nombreux applaudissemens. La convention d&eacute;clara de son
+c&ocirc;t&eacute; qu'elle
+n'avait jamais entendu par ses d&eacute;crets g&ecirc;ner la
+libert&eacute; religieuse, et elle
+d&eacute;fendit de toucher &agrave; l'argenterie qui restait encore
+dans les &eacute;glises, vu
+que le tr&eacute;sor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce
+jour, les
+farces ind&eacute;centes que le peuple s'&eacute;tait permises
+cess&egrave;rent dans Paris, et
+les pompes du culte de la Raison, dont il s'&eacute;tait tant diverti,
+furent
+abolies.</p>
+<p>Le comit&eacute; de salut public, au milieu de cette grande
+confusion, sentait
+tous les jours davantage la n&eacute;cessit&eacute; de rendre
+l'autorit&eacute; plus forte, plus
+prompte et plus ob&eacute;ie. Chaque jour, l'exp&eacute;rience des
+obstacles le rendait
+plus habile, et il ajoutait de nouvelles pi&egrave;ces &agrave; cette
+machine
+r&eacute;volutionnaire, cr&eacute;&eacute;e pour la dur&eacute;e de la
+guerre. D&eacute;j&agrave; il avait emp&ecirc;ch&eacute; la
+transmission du pouvoir &agrave; des mains nouvelles et
+inexp&eacute;riment&eacute;es, en
+prorogeant la convention, et en d&eacute;clarant le gouvernement
+r&eacute;volutionnaire
+jusqu'&agrave; la paix. En m&ecirc;me temps, il avait concentr&eacute;
+ce pouvoir dans ses
+mains en mettant sous sa d&eacute;pendance le tribunal
+r&eacute;volutionnaire, la police,
+les op&eacute;rations militaires, et la distribution m&ecirc;me des
+subsistances. Deux
+mois d'exp&eacute;rience lui firent sentir les obstacles que les
+autorit&eacute;s
+locales, soit par exc&egrave;s ou d&eacute;faut de z&egrave;le,
+faisaient &eacute;prouver &agrave; l'action de
+l'autorit&eacute; sup&eacute;rieure. L'envoi des d&eacute;crets
+&eacute;tait souvent interrompu ou
+retard&eacute;; et leur promulgation n&eacute;glig&eacute;e dans
+certains d&eacute;partemens. Il
+restait beaucoup de ces administrations f&eacute;d&eacute;ralistes qui
+s'&eacute;taient
+insurg&eacute;es, et la facult&eacute; de se coaliser ne leur
+&eacute;tait pas encore interdite.
+Si, d'une part, les administrations de d&eacute;partement
+pr&eacute;sentaient quelque
+danger de f&eacute;d&eacute;ralisme, les communes, au contraire,
+agissant en sens oppos&eacute;,
+exer&ccedil;aient, &agrave; l'imitation de celle de Paris, une
+autorit&eacute; vexatoire,
+rendaient des lois, imposaient des taxes; les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires
+d&eacute;ployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et
+inquisitorial;
+des arm&eacute;es r&eacute;volutionnaires, institu&eacute;es dans
+diff&eacute;rentes localit&eacute;s,
+compl&eacute;taient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques,
+d&eacute;sunis
+entre eux, et embarrassans pour le gouvernement sup&eacute;rieur. Enfin
+l'autorit&eacute;
+des repr&eacute;sentans, ajout&eacute;e &agrave; toutes les autres,
+augmentait la confusion des
+pouvoirs souverains; car les repr&eacute;sentans levaient des
+imp&ocirc;ts, rendaient
+des lois p&eacute;nales, comme les communes et la convention
+elle-m&ecirc;me.</p>
+<p>Billaud-Varennes, dans un rapport mal &eacute;crit, mais habile,
+d&eacute;voila ces
+inconv&eacute;niens, et fit rendre le d&eacute;cret du 14 frimaire an
+II (4 d&eacute;cembre),
+mod&egrave;le du gouvernement provisoire, &eacute;nergique et absolu.
+L'anarchie, dit le
+rapporteur, menace les r&eacute;publiques &agrave; leur naissance et
+dans leur
+vieillesse. T&acirc;chons de nous en garantir. Ce d&eacute;cret
+instituait le <i>Bulletin
+des Lois</i>, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu
+l'id&eacute;e:
+car les lois envoy&eacute;es par l'assembl&eacute;e aux ministres, par
+les ministres aux
+autorit&eacute;s locales, sans d&eacute;lais fixes, sans
+proc&egrave;s-verbaux qui garantissent
+leur envoi ou leur arriv&eacute;e, &eacute;taient souvent rendues
+depuis long-temps, sans
+&ecirc;tre ni promulgu&eacute;es ni connues. D'apr&egrave;s le nouveau
+d&eacute;cret, une commission,
+une imprimerie, un papier particulier, &eacute;taient consacr&eacute;s
+&agrave; l'impression et
+&agrave; l'envoi des lois. La commission, form&eacute;e de quatre
+individus ind&eacute;pendans
+de toute autorit&eacute;, libres de tout autre soin, recevait la loi,
+la faisait
+imprimer, l'envoyait par la poste dans des d&eacute;lais fix&eacute;s
+et invariables. Les
+envois et les remises &eacute;taient constat&eacute;s par les moyens
+ordinaires de la
+poste; et ces mouvemens, ainsi r&eacute;gularis&eacute;s, devenaient
+infaillibles. La
+convention &eacute;tait ensuite d&eacute;clar&eacute;e <i>centre
+d'impulsion du gouvernement</i>.
+Sous ces mots, on cachait la souverainet&eacute; des comit&eacute;s,
+qui faisaient tout
+pour la convention. Les autorit&eacute;s du d&eacute;partement
+&eacute;taient en quelque sorte
+abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
+abandonnait, comme au d&eacute;partement de Paris &agrave;
+l'&eacute;poque du 10 ao&ucirc;t, que la
+r&eacute;partition des contributions, l'entretien des routes, enfin les
+soins
+purement &eacute;conomiques. Ainsi, ces interm&eacute;diaires trop
+puissans entre le
+peuple et l'autorit&eacute; supr&ecirc;me, &eacute;taient
+supprim&eacute;s. On ne laissait exister,
+avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et
+de
+commune. Il &eacute;tait d&eacute;fendu &agrave; toute administration
+locale de se r&eacute;unir &agrave;
+d'autres, de se d&eacute;placer, d'envoyer des agens, de prendre des
+arr&ecirc;t&eacute;s
+extensifs ou limitatifs des d&eacute;crets, de lever des imp&ocirc;ts
+ou des hommes.
+Toutes les arm&eacute;es r&eacute;volutionnaires &eacute;tablies dans
+les d&eacute;partemens &eacute;taient
+licenci&eacute;es, et il ne devait subsister que la seule arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire
+&eacute;tablie &agrave; Paris pour le service de toute la
+r&eacute;publique. Les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires &eacute;taient oblig&eacute;s de correspondre
+avec les districts charg&eacute;s
+de les surveiller, et avec le comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale. Ceux de Paris ne
+pouvaient correspondre qu'avec le comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, et point avec
+la commune. Il &eacute;tait d&eacute;fendu aux
+repr&eacute;sentans de lever des taxes, &agrave; moins
+que la convention ne les autoris&acirc;t, et de porter des lois
+p&eacute;nales.</p>
+<p>Ainsi, toutes les autorit&eacute;s &eacute;tant ramen&eacute;es dans
+leur sph&egrave;re, leur conflit
+ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois
+d'une
+mani&egrave;re infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en
+diff&eacute;rer
+l'ex&eacute;cution. Les deux comit&eacute;s conservaient toujours leur
+domination. Celui
+de <i>salut public</i>, outre sa supr&eacute;matie sur le
+comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale,
+continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance
+universelle
+de toutes choses. Seul d&eacute;sormais, il pouvait s'appeler <i>comit&eacute;
+de salut
+public</i>. Aucun comit&eacute; dans les communes ne pouvait prendre ce
+titre.</p>
+<p>Ce nouveau d&eacute;cret sur l'institution du gouvernement
+r&eacute;volutionnaire,
+quoique restrictif de l'autorit&eacute; des communes, et rendu
+m&ecirc;me contre leurs
+abus de pouvoir, fut re&ccedil;u par la commune de Paris avec de
+grandes
+d&eacute;monstrations d'ob&eacute;issance. Chaumette, qui affectait la
+docilit&eacute; comme le
+patriotisme, f&icirc;t un long discours en l'honneur du d&eacute;cret.
+Par son maladroit
+empressement &agrave; entrer dans le syst&egrave;me de
+l'autorit&eacute; sup&eacute;rieure, il donna
+m&ecirc;me une occasion de se faire r&eacute;primander; et il eut l'art
+de d&eacute;sob&eacute;ir en
+voulant trop ob&eacute;ir. Le d&eacute;cret mettait les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires de Paris
+en communication directe et exclusive avec le comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale.
+Dans leur z&egrave;le fougueux, ils se permettaient des arrestations en
+tous sens;
+on les accusait d'avoir fait incarc&eacute;rer une foule de patriotes,
+et d'&ecirc;tre
+compos&eacute;s d'hommes qu'on commen&ccedil;ait &agrave; appeler <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>.
+Chaumette se plaignit au conseil g&eacute;n&eacute;ral de leur
+conduite, et proposa de
+les convoquer &agrave; la commune, pour leur faire une admonition
+s&eacute;v&egrave;re. La
+proposition de Chaumette fut adopt&eacute;e. Mais celui-ci, avec son
+ostentation
+d'ob&eacute;issance, avait oubli&eacute; que, d'apr&egrave;s le nouveau
+d&eacute;cret, les comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le
+comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale. Le comit&eacute; de salut
+public ne voulant pas plus d'une
+ob&eacute;issance exag&eacute;r&eacute;e que de la
+d&eacute;sob&eacute;issance, peu dispos&eacute; surtout &agrave;
+souffrir
+que la commune se perm&icirc;t de donner des le&ccedil;ons, m&ecirc;me
+bonnes, &agrave; des comit&eacute;s
+plac&eacute;s sous l'autorit&eacute; sup&eacute;rieure, fit casser
+l'arr&ecirc;t&eacute; de Chaumette, et
+d&eacute;fendre aux comit&eacute;s de se r&eacute;unir &agrave; la
+commune. Chaumette re&ccedil;ut cette
+correction avec une soumission parfaite. &laquo;Tout homme, dit-il
+&agrave; la commune,
+est sujet &agrave; l'erreur. Je confesse franchement que je me suis
+tromp&eacute;. La
+convention a cass&eacute; mon r&eacute;quisitoire et
+l'arr&ecirc;t&eacute; que j'avais fait prendre;
+elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre
+m&egrave;re
+commune, unissons-nous &agrave; elle.&raquo; (19 frimaire.)</p>
+<p>Ce n'est qu'au moyen de cette &eacute;nergie que le comit&eacute;
+pouvait parvenir &agrave;
+arr&ecirc;ter tous les mouvemens d&eacute;sordonn&eacute;s, soit de
+z&egrave;le, soit de r&eacute;sistance,
+et &agrave; produire la plus grande pr&eacute;cision possible dans
+l'action du
+gouvernement. Les <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>, compromis et
+r&eacute;prim&eacute;s depuis
+leurs manifestations contre le culte, essuy&egrave;rent une nouvelle
+r&eacute;pression,
+plus s&eacute;v&egrave;re que les pr&eacute;c&eacute;dentes. Ronsin
+&eacute;tait revenu de Lyon, o&ugrave; il avait
+accompagn&eacute; Collot-d'Herbois avec un d&eacute;tachement de
+l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire.
+Il &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; Paris au moment o&ugrave; le
+bruit des sanglantes ex&eacute;cutions
+commises &agrave; Lyon excitait la piti&eacute;. Ronsin fit placarder
+une affiche qui
+r&eacute;volta la convention. Il y disait que sur les cent quarante
+mille
+Lyonnais, quinze cents seulement n'&eacute;taient pas complices de la
+r&eacute;volte,
+qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient p&eacute;ri, et
+que le
+Rh&ocirc;ne aurait roul&eacute; leurs cadavres jusqu'&agrave; Toulon.
+On citait de lui d'autres
+propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
+bureaux de la guerre, de la conduite des agens minist&eacute;riels dans
+les
+provinces, et de leur rivalit&eacute; avec les repr&eacute;sentans. On
+r&eacute;p&eacute;tait des mots
+&eacute;chapp&eacute;s &agrave; quelques-uns d'entre eux,
+annon&ccedil;ant encore le projet de faire
+organiser constitutionnellement le pouvoir ex&eacute;cutif.
+L'&eacute;nergie que
+Robespierre et le comit&eacute; venaient de d&eacute;ployer
+encourageaient &agrave; se prononcer
+contre ces agitateurs. Dans la s&eacute;ance du 27 frimaire (17
+d&eacute;cembre), on
+commence par se plaindre de certains comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires. Lecointre
+d&eacute;nonce l'arrestation d'un courrier du comit&eacute; de salut
+public par l'un des
+agens du minist&egrave;re. Boursault dit qu'en passant &agrave;
+Lonjumeau, il a &eacute;t&eacute;
+arr&ecirc;t&eacute; par la commune, qu'il a fait conna&icirc;tre sa
+qualit&eacute; de d&eacute;put&eacute;, et que
+cette commune a voulu n&eacute;anmoins que son passeport f&ucirc;t
+l&eacute;galis&eacute; par l'agent
+du conseil ex&eacute;cutif pr&eacute;sent sur les lieux.
+Fabre-d'&Eacute;glantine d&eacute;nonce
+Maillard, le chef des &eacute;gorgeurs de septembre, qui a
+&eacute;t&eacute; envoy&eacute; en mission &agrave;
+Bordeaux par le conseil ex&eacute;cutif, tandis qu'il devrait
+&ecirc;tre expuls&eacute; de
+partout; il d&eacute;nonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a
+fr&eacute;mi; il
+d&eacute;nonce enfin Vincent, qui a r&eacute;uni tous les pouvoirs dans
+les bureaux de la
+guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait
+&agrave;
+organiser le pouvoir ex&eacute;cutif, parce qu'il ne voulait pas
+&ecirc;tre le valet des
+comit&eacute;s. La convention met aussit&ocirc;t en &eacute;tat
+d'arrestation Vincent,
+secr&eacute;taire-g&eacute;n&eacute;ral de la guerre, Ronsin,
+g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, Maillard, envoy&eacute; &agrave; Bordeaux,
+trois autres agens du pouvoir
+ex&eacute;cutif dont on signale encore les vexations &agrave;
+Saint-Girons, et un nomm&eacute;
+Mazuel, adjudant dans l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, qui a dit
+que la convention
+conspirait, et qu'il cracherait au visage des d&eacute;put&eacute;s. La
+convention porte
+ensuite peine de mort contre les officiers des arm&eacute;es
+r&eacute;volutionnaires,
+ill&eacute;galement form&eacute;es dans les provinces, qui ne se
+s&eacute;pareraient pas
+sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil ex&eacute;cutif viendra
+se
+justifier le lendemain.</p>
+<p>Cet acte d'&eacute;nergie causa une grande douleur aux Cordeliers,
+et provoqua des
+explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononc&egrave;rent pas
+encore sur
+le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demand&egrave;rent qu'il
+f&ucirc;t fait une
+enqu&ecirc;te pour constater la nature de leurs torts. Le conseil
+ex&eacute;cutif vint
+se justifier tr&egrave;s humblement &agrave; la convention; il assura
+que son intention
+n'avait point &eacute;t&eacute; de rivaliser avec la
+repr&eacute;sentation nationale, et que
+l'arrestation des courriers, les difficult&eacute;s essuy&eacute;es par
+le repr&eacute;sentant
+Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comit&eacute; de salut
+public
+lui-m&ecirc;me; ordre qui enjoignait de v&eacute;rifier tous les
+passeports et toutes
+les d&eacute;p&ecirc;ches.</p>
+<p>Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'&ecirc;tre
+incarc&eacute;r&eacute;s comme
+ultra-r&eacute;volutionnaires, le comit&eacute; s&eacute;vit en
+m&ecirc;me temps contre le parti des
+&eacute;quivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli,
+Dubuisson,
+Desfieux, Pereyra, accus&eacute;s d'&ecirc;tre agens de
+l'&eacute;tranger et complices de tous
+les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre
+d&eacute;put&eacute;s
+Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accus&eacute;s
+d'&ecirc;tre
+mod&eacute;r&eacute;s, et d'avoir fait une fortune subite.</p>
+<p>On a d&eacute;j&agrave; vu l'histoire de l'association clandestine
+de ces repr&eacute;sentans,
+et du faux qui en avait &eacute;t&eacute; la suite. On a vu que Chabot,
+d&eacute;j&agrave; &eacute;branl&eacute;, se
+pr&eacute;parait &agrave; d&eacute;noncer ses coll&egrave;gues, et
+&agrave; rejeter tout sur eux. Les bruits
+qui couraient sur son mariage, les d&eacute;nonciations
+qu'H&eacute;bert r&eacute;p&eacute;tait chaque
+jour, achev&egrave;rent de l'intimider, et il courut tout
+d&eacute;voiler &agrave; Robespierre.
+Il pr&eacute;tendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le
+complot,
+que celui de le suivre et de le r&eacute;v&eacute;ler; il attribua ce
+complot &agrave;
+l'&eacute;tranger, qui voulait, disait-il, corrompre les
+d&eacute;put&eacute;s, pour avilir la
+repr&eacute;sentation nationale, et qui se servait ensuite
+d'H&eacute;bert et de ses
+complices pour les diffamer apr&egrave;s les avoir corrompus. Il y
+avait ainsi,
+selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice
+et la
+branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour
+d&eacute;shonorer et
+dissoudre la convention. La participation des banquiers
+&eacute;trangers &agrave; cette
+intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui
+disaient
+que la convention finirait bient&ocirc;t par se d&eacute;vorer
+elle-m&ecirc;me, et qu'il
+fallait faire fortune le plus t&ocirc;t possible, quelques liaisons de
+la femme
+d'H&eacute;bert avec les ma&icirc;tresses de Julien de Toulouse et de
+Delaunay,
+servirent &agrave; Chabot de moyens pour &eacute;tayer cette fable
+d'une conspiration &agrave;
+deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
+s'entendaient secr&egrave;tement pour arriver au m&ecirc;me but. Chabot
+eut cependant un
+reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait &eacute;t&eacute;
+le corrupteur de
+Fabre, et qu'il s'exposait &agrave; une d&eacute;nonciation de celui-ci
+en l'accusant, il
+pr&eacute;tendit que ses offres avaient &eacute;t&eacute;
+rejet&eacute;es, et que les cent mille francs
+en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances,
+&eacute;taient les
+cent mille francs destin&eacute;s &agrave; Fabre, et refus&eacute;s par
+lui. Ces fables de
+Chabot n'avaient aucune apparence de v&eacute;rit&eacute;, car il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien plus
+naturel, en entrant dans la conspiration pour la d&eacute;couvrir, d'en
+pr&eacute;venir
+quelques membres de l'un ou de l'autre comit&eacute;, et de
+d&eacute;poser l'argent dans
+leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, qui
+fit arr&ecirc;ter dans la nuit les d&eacute;put&eacute;s
+d&eacute;sign&eacute;s. Julien de Toulouse parvint &agrave;
+s'&eacute;vader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls
+arr&ecirc;t&eacute;s<a name="FNanchor6"></a><a href="#Footnote_6"><sup>[6]</sup></a>.</p>
+<p>La d&eacute;couverte de cette trame honteuse causa une grande
+rumeur, et confirma
+toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les
+autres.
+On r&eacute;pandit plus que jamais le bruit d'une faction
+&eacute;trang&egrave;re, corrompant
+les patriotes, les excitant &agrave; entraver la marche de la
+r&eacute;volution, les uns
+par une mod&eacute;ration intempestive, et les autres par une
+exag&eacute;ration folle,
+par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
+d'ath&eacute;isme. Cependant qu'y avait-il de r&eacute;el dans toutes
+ces suppositions?
+D'un c&ocirc;t&eacute;, des hommes moins fanatiques, plus prompts
+&agrave; s'apitoyer sur les
+vaincus, et plus susceptibles par cette m&ecirc;me raison de
+c&eacute;der &agrave; l'attrait du
+plaisir et de la corruption; d'un autre c&ocirc;t&eacute;, des hommes
+plus violens et
+plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de
+leurs
+reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilit&eacute;
+fanatique,
+profanant les vieux objets du culte, sans m&eacute;nagement et sans
+d&eacute;cence; au
+milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les
+crises
+pour agioter; quatre d&eacute;put&eacute;s sur sept cent cinquante, se
+laissant corrompre
+et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques
+r&eacute;volutionnaires
+sinc&egrave;res, mais &eacute;trangers, suspects &agrave; ce titre, et
+se compromettant par
+l'exag&eacute;ration m&ecirc;me, &agrave; la faveur de laquelle ils
+voulaient faire oublier
+leur origine: voil&agrave; ce qu'il y avait de r&eacute;el, et il n'y
+avait l&agrave; rien que
+de tr&egrave;s ordinaire, rien qui exige&acirc;t la supposition d'une
+machination
+profonde.</p>
+<p>Le comit&eacute; de salut public, voulant se placer au-dessus des
+partis, r&eacute;solut
+de les frapper et de les fl&eacute;trir tous, et pour cela il chercha
+&agrave; montrer
+qu'ils &eacute;taient tous complices de l'&eacute;tranger. Robespierre
+avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;nonc&eacute;
+une faction &eacute;trang&egrave;re, &agrave; laquelle son esprit
+d&eacute;fiant lui faisait ajouter
+foi. La faction turbulente contrariant l'autorit&eacute;
+sup&eacute;rieure, et
+d&eacute;shonorant la r&eacute;volution, il l'accusa aussit&ocirc;t
+d'&ecirc;tre complice de la
+faction &eacute;trang&egrave;re; cependant il ne dit rien encore de
+pareil contre la
+faction mod&eacute;r&eacute;e, il la d&eacute;fendit m&ecirc;me, comme
+on l'a vu, dans la personne de
+Danton. S'il la m&eacute;nageait encore, c'est qu'elle n'avait rien
+fait jusque-l&agrave;
+qui p&ucirc;t contrarier la marche de la r&eacute;volution, c'est
+qu'elle ne formait pas
+un parti opini&acirc;tre et nombreux comme les anciens girondins, et
+qu'elle se
+composait tout au plus de quelques individus isol&eacute;s qui
+d&eacute;sapprouvaient
+les extravagances <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>.</p>
+<p>Telle &eacute;tait la situation des partis, et la politique du
+comit&eacute; de salut
+public &agrave; leur &eacute;gard, en frimaire an II (d&eacute;cembre
+1793). Tandis qu'il se
+servait de l'autorit&eacute; avec tant de force, et achevait de
+compl&eacute;ter &agrave;
+l'int&eacute;rieur la machine du pouvoir r&eacute;volutionnaire, il
+d&eacute;ployait une &eacute;gale
+&eacute;nergie au dehors, et assurait le salut de la r&eacute;volution
+par des victoires
+&eacute;clatantes.</p>
+<br>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_6"></a><a href="#FNanchor6">[6]</a></p>
+<blockquote> 27 brumaire (17 novembre).</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XVII."></a>
+<h2>CHAPITRE XVII.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.&#8212;MANOEUVRE DE
+HOCHE DANS LES
+VOSGES.&#8212;RETRAITE
+DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.&#8212;D&Eacute;BLOCUS DE
+LANDAU.&#8212;OP&Eacute;RATIONS A
+L'ARM&Eacute;E D'ITALIE.&#8212;SI&Eacute;GE ET PRISE DE TOULON PAR
+L'ARM&Eacute;E
+R&Eacute;PUBLICAINE.&#8212;DERNIERS COMBATS ET &Eacute;CHECS AUX
+PYR&Eacute;N&Eacute;ES.&#8212;EXCURSION DES
+VEND&Eacute;ENS AU-DELA DE LA LOIRE.&#8212;NOMBREUX COMBATS; &Eacute;CHECS DE
+L'ARM&Eacute;E
+R&Eacute;PUBLICAINE.&#8212;D&Eacute;FAITE DES VEND&Eacute;ENS AU MANS, ET
+LEUR DESTRUCTION COMPL&Egrave;TE A
+SAVENAY.&#8212;COUP D'OEIL G&Eacute;N&Eacute;RAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.</p>
+<br>
+<p>La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les fronti&egrave;res de
+la mani&egrave;re la
+plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin
+pris
+le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgr&eacute; le projet
+du comit&eacute; de
+salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
+envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point,
+les
+&eacute;v&eacute;nemens n'avaient pas chang&eacute; et les avantages de
+Watignies nous &eacute;taient
+rest&eacute;s.</p>
+<p>Sur le Rhin, la campagne s'&eacute;tait beaucoup prolong&eacute;e
+par la perte des lignes
+de Wissembourg, forc&eacute;es le 13 octobre (22 vend&eacute;miaire).
+Le comit&eacute; de salut
+public voulait les recouvrer &agrave; tout prix, et d&eacute;bloquer
+Landau, comme il
+avait d&eacute;bloqu&eacute; Dunkerque et Maubeuge. L'&eacute;tat de
+nos d&eacute;partemens du Rhin
+&eacute;tait une raison de se h&acirc;ter, et d'en &eacute;loigner
+l'ennemi. Le pays des Vosges
+&eacute;tait singuli&egrave;rement empreint de l'esprit f&eacute;odal;
+les pr&ecirc;tres et les nobles
+y avaient conserv&eacute; une grande influence; la langue
+fran&ccedil;aise y &eacute;tant peu
+r&eacute;pandue, les nouvelles id&eacute;es r&eacute;volutionnaires n'y
+avaient presque pas
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;; dans un grand nombre de communes, les
+d&eacute;crets de la convention
+&eacute;taient inconnus; plusieurs manquaient de comit&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires, et,
+dans presque toutes, les &eacute;migr&eacute;s circulaient
+impun&eacute;ment. Les nobles de
+l'Alsace avaient suivi l'arm&eacute;e de Wurmser en foule, et se
+r&eacute;pandaient
+depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette
+derni&egrave;re
+ville, on avait form&eacute; le complot de livrer la place &agrave;
+Wurmser. Le comit&eacute; de
+salut public y envoya aussit&ocirc;t Lebas et Saint-Just, pour y
+exercer la
+dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le
+jeune
+Hoche, qui s'&eacute;tait si fort distingu&eacute; au si&eacute;ge de
+Dunkerque, g&eacute;n&eacute;ral de
+l'arm&eacute;e de la Moselle; il d&eacute;tacha de l'arm&eacute;e
+oisive des Ardennes une forte
+division, qui fut partag&eacute;e entre les deux arm&eacute;es de la
+Moselle et du Rhin;
+enfin il fit ex&eacute;cuter des lev&eacute;es en masse dans tous les
+d&eacute;partemens
+environnans, et les dirigea sur Besan&ccedil;on. Ces nouvelles
+lev&eacute;es occup&egrave;rent
+les places fortes, et les garnisons furent port&eacute;es en ligne.
+Saint-Just
+d&eacute;ploya &agrave; Strasbourg tout ce qu'il avait d'&eacute;nergie
+et d'intelligence. Il
+fit trembler les malintentionn&eacute;s, livra &agrave; une commission
+ceux qu'on
+soup&ccedil;onnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire
+&agrave;
+l'&eacute;chafaud. Il communiqua aux g&eacute;n&eacute;raux et aux
+soldats une vigueur nouvelle,
+il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer
+nos
+jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-m&ecirc;me
+au feu, et
+partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme
+s'&eacute;tait
+empar&eacute; de l'arm&eacute;e; et le cri des soldats, qu'on
+enflammait de l'espoir de
+recouvrer le terrain perdu, leur cri &eacute;tait: <i>Landau ou la
+mort!</i></p>
+<p>La v&eacute;ritable manoeuvre &agrave; ex&eacute;cuter sur cette
+partie des fronti&egrave;res,
+consistait toujours &agrave; r&eacute;unir les deux arm&eacute;es du
+Rhin et de la Moselle, et &agrave;
+op&eacute;rer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il
+fallait
+recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que
+nous
+avions perdus depuis que Brunswick s'&eacute;tait port&eacute; au
+centre des Vosges, et
+Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comit&eacute;
+&eacute;tait form&eacute;: il
+voulait s'emparer de la cha&icirc;ne m&ecirc;me, pour s&eacute;parer
+les Prussiens des
+Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, &eacute;tait
+charg&eacute;
+d'ex&eacute;cuter ce plan, et ses premiers mouvemens &agrave; la
+t&ecirc;te de l'arm&eacute;e de la
+Moselle firent esp&eacute;rer les plus &eacute;nergiques
+d&eacute;terminations.</p>
+<p>Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par
+une
+surprise le ch&acirc;teau de Bitche, plac&eacute; au milieu m&ecirc;me
+des Vosges. Cette
+tentative fut d&eacute;jou&eacute;e par la vigilance de la garnison,
+qui accourut &agrave; temps
+sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il f&ucirc;t
+d&eacute;concert&eacute; par ce d&eacute;faut de
+succ&egrave;s, soit qu'il redout&acirc;t l'activit&eacute; et
+l'&eacute;nergie de Hoche, soit aussi
+qu'il f&ucirc;t m&eacute;content de Wurmser, avec lequel il ne vivait
+pas d'accord, se
+retira d'abord &agrave; Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis &agrave;
+Kayserslautern, au
+centre des Vosges. Il n'avait pas pr&eacute;venu Wurmser de ce
+mouvement
+r&eacute;trograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engag&eacute;
+sur le versant
+oriental, presque &agrave; la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le
+versant
+occidental, se trouvait m&ecirc;me en arri&egrave;re de Wissembourg, et
+&agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la
+hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de tr&egrave;s
+pr&egrave;s dans son
+mouvement r&eacute;trograde, et, apr&egrave;s avoir vainement
+essay&eacute; de l'entourer &agrave;
+Bisengen, et m&ecirc;me de le pr&eacute;venir &agrave; Kayserslautern,
+il forma le projet de
+l'attaquer &agrave; Kayserslautern m&ecirc;me, quelque grande que
+f&ucirc;t la difficult&eacute; des
+lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29
+et
+30 novembre; mais les lieux &eacute;taient peu connus et peu
+praticables. Le
+premier jour, le g&eacute;n&eacute;ral Ambert, qui commandait la
+gauche, se trouva
+engag&eacute;, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour
+suivant,
+Hoche se trouvait seul en pr&eacute;sence de l'ennemi, tandis qu'Ambert
+s'&eacute;garait
+dans les montagnes. Gr&acirc;ce aux difficult&eacute;s des lieux,
+&agrave; sa force et &agrave;
+l'avantage de sa position, Brunswick eut un succ&egrave;s complet. Il
+ne perdit
+qu'environ douze hommes; Hoche fut oblig&eacute; de se retirer avec une
+perte
+d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas
+d&eacute;courag&eacute;, et vint se
+rallier &agrave; Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique
+malheureux,
+n'en avait pas moins d&eacute;ploy&eacute; une audace et une
+r&eacute;solution qui frapp&egrave;rent
+les repr&eacute;sentans et l'arm&eacute;e. Le comit&eacute; de salut
+public, qui, depuis
+l'entr&eacute;e de Carnot, &eacute;tait assez &eacute;clair&eacute;
+pour &ecirc;tre juste et qui n'&eacute;tait
+s&eacute;v&egrave;re qu'envers le d&eacute;faut de z&egrave;le, lui
+&eacute;crivit les lettres les plus
+encourageantes, et, pour la premi&egrave;re fois, donna des
+&eacute;loges &agrave; un g&eacute;n&eacute;ral
+battu. Hoche, sans &ecirc;tre &eacute;branl&eacute; un moment par sa
+d&eacute;faite, forma aussit&ocirc;t la
+r&eacute;solution de se joindre &agrave; l'arm&eacute;e du Rhin, pour
+accabler Wurmser.
+Celui-ci, qui &eacute;tait rest&eacute; en Alsace tandis que Brunswick
+r&eacute;trogradait
+jusqu'&agrave; Kayserslautern, avait son flanc droit d&eacute;couvert.
+Hoche dirigea le
+g&eacute;n&eacute;ral Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour
+percer la ligne
+des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que
+l'arm&eacute;e du Rhin
+ferait sur son front une attaque g&eacute;n&eacute;rale. Gr&acirc;ce
+&agrave; la pr&eacute;sence de
+Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
+novembre et le commencement de d&eacute;cembre, entre l'arm&eacute;e du
+Rhin et les
+Autrichiens. Elle commen&ccedil;ait &agrave; s'aguerrir en allant tous
+les jours au feu.
+Pichegru la commandait. Le corps envoy&eacute; dans les Vosges par
+Hoche eut
+beaucoup de difficult&eacute;s &agrave; vaincre pour y
+p&eacute;n&eacute;trer, mais il y r&eacute;ussit enfin,
+et inqui&eacute;ta s&eacute;rieusement la droite de Wurmser. Le 22
+d&eacute;cembre (2 niv&ocirc;se),
+Hoche marcha lui-m&ecirc;me &agrave; travers les montagnes, et parut
+&agrave; Werdt sur le
+sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
+beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les
+Autrichiens
+furent alors oblig&eacute;s de quitter la ligne de la Motter, et de se
+porter
+d'abord &agrave; Sultz, puis le 24 &agrave; Wissembourg, sur les lignes
+m&ecirc;mes de la
+Lauter. Leur retraite s'op&eacute;rait avec d&eacute;sordre et
+confusion. Les &eacute;migr&eacute;s,
+les nobles alsaciens accourus &agrave; la suite de Wurmser, fuyaient
+avec la plus
+grande pr&eacute;cipitation. Des familles enti&egrave;res couvraient la
+route en
+cherchant &agrave; s'&eacute;chapper. Les deux arm&eacute;es prussienne
+et autrichienne &eacute;taient
+m&eacute;contentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un
+ennemi plein
+d'ardeur et d'enthousiasme.</p>
+<p>Les deux arm&eacute;es du Rhin et de la Moselle &eacute;taient
+r&eacute;unies. Les repr&eacute;sentans
+donn&egrave;rent le commandement en chef &agrave; Hoche, qui se disposa
+sur-le-champ &agrave;
+reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens,
+concentr&eacute;s
+maintenant par leur mouvement r&eacute;trograde, se trouvaient mieux en
+mesure de
+se soutenir. Ils r&eacute;solurent donc de prendre l'offensive le 26
+d&eacute;cembre (6
+niv&ocirc;se), le jour m&ecirc;me o&ugrave; le g&eacute;n&eacute;ral
+fran&ccedil;ais se disposait &agrave; fondre sur eux.
+Les Prussiens &eacute;taient dans les Vosges et autour de Wissembourg;
+les
+Autrichiens s'&eacute;tendaient en avant de la Lauter, depuis
+Wissembourg jusqu'au
+Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas &eacute;t&eacute;
+d&eacute;cid&eacute;s &agrave; prendre l'initiative,
+ils n'auraient pas re&ccedil;u l'attaque en avant des lignes, ayant la
+Lauter &agrave;
+dos; mais ils &eacute;taient r&eacute;solus &agrave; attaquer les
+premiers, et les Fran&ccedil;ais, en
+s'avan&ccedil;ant sur eux, trouv&egrave;rent leurs avant-gardes en
+marche. Le g&eacute;n&eacute;ral
+Desaix, commandant la droite de l'arm&eacute;e du Rhin, marcha sur
+Lauterbourg; le
+g&eacute;n&eacute;ral Michaud fut dirig&eacute; sur Schleithal; le
+centre attaqua les
+Autrichiens, rang&eacute;s sur le Geisberg, et la gauche
+p&eacute;n&eacute;tra dans les Vosges
+pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
+Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du
+Geisberg
+jusqu'&agrave; Wissembourg m&ecirc;me. L'occupation instantan&eacute;e
+de Wissembourg, pouvait
+&ecirc;tre d&eacute;sastreuse pour les coalis&eacute;s, et elle
+&eacute;tait imminente; mais
+Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et
+contint
+les Fran&ccedil;ais avec beaucoup de fermet&eacute;. La retraite des
+Autrichiens se fit
+alors avec moins de d&eacute;sordre; mais le lendemain les
+Fran&ccedil;ais occup&egrave;rent les
+lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se repli&egrave;rent sur
+Gemersheim, les
+Prussiens sur Bergzabern. Les soldats fran&ccedil;ais
+s'avan&ccedil;aient toujours en
+criant: <i>Landau ou la mort!</i> Les Autrichiens se
+h&acirc;t&egrave;rent de repasser le
+Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans
+donner
+aux Prussiens le temps d'arriver &agrave; Mayence. Landau fut
+d&eacute;bloqu&eacute;; et les
+Fran&ccedil;ais prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat.
+Aussit&ocirc;t apr&egrave;s,
+les deux g&eacute;n&eacute;raux coalis&eacute;s s'attaqu&egrave;rent
+dans des relations
+contradictoires, et Brunswick donna sa d&eacute;mission &agrave;
+Fr&eacute;d&eacute;ric-Guillaume.
+Ainsi, sur cette partie du th&eacute;&acirc;tre de la guerre, nous
+avions glorieusement
+recouvr&eacute; nos fronti&egrave;res, malgr&eacute; les forces
+r&eacute;unies de la Prusse et de
+l'Autriche.</p>
+<p>L'arm&eacute;e d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et,
+depuis sa d&eacute;faite
+du mois de juin, elle &eacute;tait rest&eacute;e sur la
+d&eacute;fensive. Dans le mois de
+septembre, les Pi&eacute;montais, voyant Toulon attaqu&eacute; par les
+Anglais, song&egrave;rent
+enfin &agrave; profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la
+perte de
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise. Le roi de Sardaigne se rendit
+lui-m&ecirc;me sur le th&eacute;&acirc;tre de
+la guerre, et une attaque g&eacute;n&eacute;rale du camp
+fran&ccedil;ais fut r&eacute;solue pour le 8
+septembre. La mani&egrave;re la plus s&ucirc;re d'op&eacute;rer contre
+les Fran&ccedil;ais e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+d'occuper la ligne du Var, qui s&eacute;parait Nice de leur territoire.
+On aurait
+ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises
+au-del&agrave; du
+Var, on les aurait oblig&eacute;s d'&eacute;vacuer le comt&eacute; de
+Nice, et peut-&ecirc;tre m&ecirc;me de
+mettre bas les armes. On aima mieux attaquer imm&eacute;diatement leur
+camp. Cette
+attaque, ex&eacute;cut&eacute;e avec des corps d&eacute;tach&eacute;s,
+et par diverses vall&eacute;es &agrave; la
+fois, ne r&eacute;ussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se
+retira
+aussit&ocirc;t dans ses &eacute;tats. A peu pr&egrave;s &agrave; la
+m&ecirc;me &eacute;poque, le g&eacute;n&eacute;ral autrichien
+Dewins r&eacute;solut enfin d'op&eacute;rer sur le Var; mais il
+n'ex&eacute;cuta son mouvement
+qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avan&ccedil;a que
+jusqu'&agrave; Isola, et,
+arr&ecirc;t&eacute; tout &agrave; coup par un l&eacute;ger
+&eacute;chec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
+sans avoir donn&eacute; suite &agrave; cette tentative. Telles avaient
+&eacute;t&eacute; les op&eacute;rations
+insignifiantes de l'arm&eacute;e d'Italie.</p>
+<p>Un int&eacute;r&ecirc;t plus grave appelait toute l'attention sur
+Toulon. Cette place,
+occup&eacute;e par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied
+&agrave; terre
+dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc
+&agrave; la
+France de la recouvrer au plus t&ocirc;t. Le comit&eacute; avait
+donn&eacute; &agrave; cet &eacute;gard les
+ordres les plus pressans, mais les moyens de si&eacute;ge manquaient
+enti&egrave;rement.
+Carteaux, apr&egrave;s avoir soumis Marseille, avait
+d&eacute;bouch&eacute; avec sept ou huit
+mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en &eacute;tait
+empar&eacute; apr&egrave;s un l&eacute;ger
+combat, et s'&eacute;tait &eacute;tabli au d&eacute;bouch&eacute;
+m&ecirc;me de ces gorges, en vue de Toulon;
+le g&eacute;n&eacute;ral Lapoype, d&eacute;tach&eacute; de
+l'arm&eacute;e d'Italie avec quatre mille hommes
+environ, s'&eacute;tait rang&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute;
+oppos&eacute;, vers Solli&egrave;s et Lavalette. Les
+deux corps fran&ccedil;ais ainsi plac&eacute;s, l'un au couchant,
+l'autre au levant,
+&eacute;taient si &eacute;loign&eacute;s qu'ils s'apercevaient &agrave;
+peine, et ne pouvaient se
+pr&ecirc;ter aucun secours. Les assi&eacute;g&eacute;s, avec un peu
+plus d'activit&eacute;, auraient
+pu les attaquer isol&eacute;ment, et les accabler l'un apr&egrave;s
+l'autre. Heureusement
+ils ne song&egrave;rent qu'&agrave; fortifier la place, et &agrave; la
+garnir de troupes. Ils
+firent d&eacute;barquer huit mille Espagnols, Napolitains et
+Pi&eacute;montais, deux
+r&eacute;gimens anglais venus de Gibraltar, et port&egrave;rent la
+garnison &agrave; quatorze ou
+quinze mille hommes. Ils perfectionn&egrave;rent toutes les
+d&eacute;fenses, arm&egrave;rent
+tous les forts, surtout ceux de la c&ocirc;te, qui prot&eacute;geaient
+la rade o&ugrave; leurs
+escadres &eacute;taient au mouillage. Ils s'attach&egrave;rent
+particuli&egrave;rement &agrave; rendre
+inaccessible le fort de l'&Eacute;guillette, plac&eacute; &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; du promontoire
+qui ferme la rade int&eacute;rieure, ou petite rade. Ils en rendirent
+l'abord
+tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'arm&eacute;e, <i>le petit
+Gibraltar</i>.
+Les Marseillais et tous les Proven&ccedil;aux qui s'&eacute;taient
+r&eacute;fugi&eacute;s dans Toulon,
+s'employ&egrave;rent eux-m&ecirc;mes aux ouvrages, et montr&egrave;rent
+le plus grand z&egrave;le.
+Cependant l'union ne pouvait durer dans l'int&eacute;rieur de la place,
+car la
+r&eacute;action contre la Montagne y avait fait rena&icirc;tre toutes
+les factions. On y
+&eacute;tait r&eacute;publicain ou royaliste &agrave; tous les
+degr&eacute;s. Les coalis&eacute;s eux-m&ecirc;mes
+n'&eacute;taient pas d'accord. Les Espagnols &eacute;taient
+offens&eacute;s de la sup&eacute;riorit&eacute;
+qu'affectaient les Anglais, et se d&eacute;fiaient de leurs intentions.
+L'amiral
+Hood, profitant de cette d&eacute;sunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
+s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune
+autorit&eacute;. Il
+emp&ecirc;cha m&ecirc;me le d&eacute;part d'une d&eacute;putation que
+les Toulonnais voulaient
+envoyer aupr&egrave;s du comte de Provence, pour engager ce prince
+&agrave; se rendre
+dans leurs murs en qualit&eacute; de r&eacute;gent. D&egrave;s cet
+instant, on pouvait entrevoir
+la conduite des Anglais, et sentir combien avaient &eacute;t&eacute;
+aveugles et
+coupables ceux qui avaient livr&eacute; Toulon aux plus cruels ennemis
+de la
+marine fran&ccedil;aise.</p>
+<p>Les r&eacute;publicains ne pouvaient pas esp&eacute;rer, avec leurs
+moyens actuels, de
+reprendre Toulon. Les repr&eacute;sentans conseillaient m&ecirc;me de
+replier l'arm&eacute;e
+au-del&agrave; de la Durance, et d'attendre la saison suivante.
+Cependant la prise
+de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
+Toulon des troupes et du mat&eacute;riel. Le g&eacute;n&eacute;ral
+Doppet, auquel on attribuait
+la prise de Lyon, fut charg&eacute; de remplacer Carteaux.
+Bient&ocirc;t Doppet lui-m&ecirc;me
+fut remplac&eacute; par Dugommier, qui &eacute;tait beaucoup plus
+exp&eacute;riment&eacute;, et fort
+brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent r&eacute;unis, et on
+donna
+l'ordre d'achever le si&eacute;ge avant la fin de la campagne.</p>
+<p>On commen&ccedil;a par serrer la place de pr&egrave;s, et par
+&eacute;tablir des batteries
+contre les forts. Le g&eacute;n&eacute;ral Lapoype,
+d&eacute;tach&eacute; de l'arm&eacute;e d'Italie, &eacute;tait
+toujours au levant, et le g&eacute;n&eacute;ral en chef Dugommier au
+couchant, en avant
+d'Ollioules. Ce dernier &eacute;tait charg&eacute; de la principale
+attaque. Le comit&eacute; de
+salut public avait fait r&eacute;diger par le comit&eacute; des
+fortifications un plan
+d'attaque r&eacute;guli&egrave;re. Le g&eacute;n&eacute;ral assembla un
+conseil de guerre pour discuter
+le plan envoy&eacute; de Paris. Ce plan &eacute;tait fort bien
+con&ccedil;u, mais il s'en
+pr&eacute;sentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui
+devait a voir
+des r&eacute;sultats plus prompts.</p>
+<p>Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui
+commandait
+l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait
+Bonaparte,
+et &eacute;tait originaire de Corse. Fid&egrave;le &agrave; la France,
+au sein de laquelle il
+avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;, il s'&eacute;tait battu en
+Corse pour la cause de la convention
+contre Paoli et les Anglais; il s'&eacute;tait rendu ensuite &agrave;
+l'arm&eacute;e d'Italie,
+et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une
+extr&ecirc;me
+activit&eacute;, et couchait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ses canons.
+Ce jeune officier, &agrave; l'aspect
+de la place, fut frapp&eacute; d'une id&eacute;e, et la proposa au
+conseil de guerre. Le
+fort l'&Eacute;guillette, surnomm&eacute; <i>le petit Gibraltar</i>,
+fermait la rade o&ugrave;
+mouillaient les escadres coalis&eacute;es. Ce fort occup&eacute;, les
+escadres ne
+pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer &agrave; y
+&ecirc;tre br&ucirc;l&eacute;es:
+elles ne pouvaient pas non plus l'&eacute;vacuer en y laissant une
+garnison de
+quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et t&ocirc;t ou
+tard
+expos&eacute;e &agrave; mettre bas les armes: il &eacute;tait donc
+infiniment pr&eacute;sumable que le
+fort l'&Eacute;guillette une fois en la possession des
+r&eacute;publicains, les escadres
+et la garnison &eacute;vacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de
+la place
+&eacute;tait au fort l'&Eacute;guillette; mais ce fort &eacute;tait
+presque imprenable. Le jeune
+Bonaparte soutint fortement son id&eacute;e comme plus
+appropri&eacute;e aux
+circonstances, et r&eacute;ussit &agrave; la faire adopter.</p>
+<p>On commen&ccedil;a par serrer la place. Bonaparte, &agrave; la
+faveur de quelques
+oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie
+tr&egrave;s pr&egrave;s du
+fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
+Toulon. Un matin, cette batterie &eacute;clata &agrave; l'improviste,
+et surprit les
+assi&eacute;g&eacute;s, qui ne croyaient pas qu'on p&ucirc;t
+&eacute;tablir des feux aussi pr&egrave;s du
+fort. Le g&eacute;n&eacute;ral anglais O'Hara, qui commandait la
+garnison, r&eacute;solut de
+faire une sortie pour d&eacute;truire la batterie, et enclouer les
+canons. Le 30
+novembre (10 frimaire), il sortit &agrave; la t&ecirc;te de six mille
+hommes, p&eacute;n&eacute;tra
+soudainement &agrave; travers les postes r&eacute;publicains, s'empara
+de la batterie,
+et commen&ccedil;a aussit&ocirc;t &agrave; enclouer les pi&egrave;ces.
+Heureusement, le jeune
+Bonaparte se trouvait non loin de l&agrave; avec un bataillon. Un boyau
+conduisait
+&agrave; la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta
+sans bruit
+au milieu des Anglais, puis tout &agrave; coup ordonna le feu, et les
+jeta, par
+cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le
+g&eacute;n&eacute;ral O'Hara,
+&eacute;tonn&eacute;, crut que c'&eacute;taient ses propres soldats qui
+se trompaient, et
+faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avan&ccedil;a alors vers les
+r&eacute;publicains pour s'en assurer, mais il fut bless&eacute;
+&agrave; la main, et pris dans
+le boyau m&ecirc;me par un sergent. Au m&ecirc;me instant, Dugommier,
+qui avait fait
+battre la g&eacute;n&eacute;rale au camp, ramenait ses soldats &agrave;
+l'attaque, et se portait
+entre la batterie et la place. Les Anglais, menac&eacute;s alors
+d'&ecirc;tre coup&eacute;s, se
+retir&egrave;rent apr&egrave;s avoir perdu leur g&eacute;n&eacute;ral,
+et sans avoir pu se d&eacute;livrer de
+cette dangereuse batterie.</p>
+<p>Ce succ&egrave;s anima singuli&egrave;rement les assi&eacute;geans,
+et jeta beaucoup de
+d&eacute;couragement parmi les assi&eacute;g&eacute;s. La
+d&eacute;fiance &eacute;tait si grande chez ces
+derniers, qu'ils disaient que le g&eacute;n&eacute;ral O'Hara
+s'&eacute;tait fait prendre pour
+vendre Toulon aux r&eacute;publicains. Cependant les
+r&eacute;publicains, qui voulaient
+conqu&eacute;rir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter,
+se
+pr&eacute;paraient &agrave; l'attaque si p&eacute;rilleuse de
+l'&Eacute;guillette. Ils y avaient jet&eacute;
+d&eacute;j&agrave; un grand nombre de bombes, et t&acirc;chaient d'en
+raser la d&eacute;fense avec des
+pi&egrave;ces de 24. Le 18 d&eacute;cembre (28 frimaire), l'assaut fut
+r&eacute;solu pour
+minuit. Une attaque simultan&eacute;e devait avoir lieu du
+c&ocirc;t&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral Lapoype
+sur le fort Faron. A minuit, et par un orage &eacute;pouvantable, les
+r&eacute;publicains
+s'&eacute;branlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient
+ordinairement en
+arri&egrave;re, pour se mettre &agrave; l'abri des bombes et des
+boulets. Les Fran&ccedil;ais
+esp&eacute;raient y arriver avant d'avoir &eacute;t&eacute;
+aper&ccedil;us; mais au pied de la hauteur
+ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de
+la
+mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie
+les
+assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour &agrave; tour. Un jeune
+capitaine
+d'artillerie, nomm&eacute; Muiron, profite des in&eacute;galit&eacute;s
+du terrain, et r&eacute;ussit &agrave;
+gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arriv&eacute; au
+pied du
+fort, il s'&eacute;lance par une embrasure; les soldats le suivent,
+p&eacute;n&egrave;trent dans
+la batterie, s'emparent des canons, et bient&ocirc;t du fort
+lui-m&ecirc;me.</p>
+<p>Dans cette action, le g&eacute;n&eacute;ral Dugommier, les
+repr&eacute;sentans Salicetti et
+Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient
+&eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sens au feu, et avaient communiqu&eacute; aux troupes le plus
+grand courage. Du
+c&ocirc;t&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral Lapoype, l'attaque ne fut
+pas moins heureuse, et une des
+redoutes du fort Faron fut emport&eacute;e.</p>
+<p>D&egrave;s que le fort l'&Eacute;guillette fut occup&eacute;, les
+r&eacute;publicains se h&acirc;t&egrave;rent de
+disposer les canons de mani&egrave;re &agrave; foudroyer la flotte.
+Mais les Anglais ne
+leur en donn&egrave;rent pas le temps. Ils se d&eacute;cid&egrave;rent
+sur-le-champ &agrave; &eacute;vacuer la
+place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une
+d&eacute;fense
+difficile et p&eacute;rilleuse. Avant de se retirer, ils
+r&eacute;solurent de br&ucirc;ler
+l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
+prendre. Le 18 et le 19, sans en pr&eacute;venir l'amiral espagnol,
+sans avertir
+m&ecirc;me la population compromise, qu'on allait la livrer aux
+montagnards
+victorieux, les ordres furent donn&eacute;s pour l'&eacute;vacuation.
+Chaque vaisseau
+anglais vint &agrave; son tour s'approvisionner &agrave; l'arsenal. Les
+forts furent
+ensuite tous &eacute;vacu&eacute;s, except&eacute; le fort Lamalgue,
+qui devait &ecirc;tre le dernier
+abandonn&eacute;. Cette &eacute;vacuation se fit m&ecirc;me si vite,
+que deux mille Espagnols,
+pr&eacute;venus trop tard, rest&egrave;rent hors des murs, et ne se
+sauv&egrave;rent que par
+miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux
+ou
+fr&eacute;gates parurent tout &agrave; coup en flammes au milieu de la
+rade, et
+excit&egrave;rent le d&eacute;sespoir chez les malheureux habitans, et
+l'indignation chez
+les r&eacute;publicains, qui voyaient br&ucirc;ler l'escadre sans
+pouvoir la sauver.
+Aussit&ocirc;t, plus de vingt mille individus, hommes, femmes,
+vieillards,
+enfans, portant ce qu'ils avaient de plus pr&eacute;cieux, vinrent sur
+les quais,
+tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
+soustraire &agrave; l'arm&eacute;e victorieuse. C'&eacute;taient toutes
+les familles proven&ccedil;ales
+qui, &agrave; Aix, Marseille, Toulon, s'&eacute;taient compromises dans
+le mouvement
+sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait &agrave; la mer
+pour secourir
+ces imprudens Fran&ccedil;ais, qui avaient mis leur confiance dans
+l'&eacute;tranger, et
+qui lui avaient livr&eacute; le premier port de leur patrie. Cependant
+l'amiral
+Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes &agrave; la mer,
+et de
+recevoir sur l'escadre espagnole tous les r&eacute;fugi&eacute;s
+qu'elle pourrait
+contenir. L'amiral Hood n'osa pas r&eacute;sister &agrave; cet exemple
+et aux
+impr&eacute;cations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna &agrave; son
+tour, mais fort
+tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se
+pr&eacute;cipitaient avec
+fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient
+&agrave;
+la mer, d'autres &eacute;taient s&eacute;par&eacute;s de leurs
+familles. On voyait des m&egrave;res
+cherchant leurs enfans, des &eacute;pouses, des filles, cherchant leurs
+maris ou
+leurs p&egrave;res, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie.
+Dans ce
+moment terrible, des brigands, profitant du d&eacute;sordre pour
+piller, se
+jettent sur les malheureux accumul&eacute;s le long des quais, et font
+feu en
+criant: <i>Voici les r&eacute;publicains!</i> La terreur alors
+s'empare de cette
+multitude; elle se pr&eacute;cipite, se m&ecirc;le, et, press&eacute;e
+de fuir, elle abandonne
+ses d&eacute;pouilles aux brigands auteurs de ce stratag&egrave;me.</p>
+<p>Enfin les r&eacute;publicains entr&egrave;rent, et trouv&egrave;rent
+la ville &agrave; moiti&eacute; d&eacute;serte,
+et une grande partie du mat&eacute;riel de la marine d&eacute;truit.
+Heureusement les
+for&ccedil;ats avaient arr&ecirc;t&eacute; l'incendie et
+emp&ecirc;ch&eacute; qu'il ne se propage&acirc;t. De 56
+vaisseaux ou fr&eacute;gates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11
+fr&eacute;gates; le
+reste avait &eacute;t&eacute; pris ou br&ucirc;l&eacute; par les
+Anglais. Bient&ocirc;t, aux horreurs du
+si&eacute;ge et de l'&eacute;vacuation, succ&eacute;d&egrave;rent
+celles de la vengeance
+r&eacute;volutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des
+d&eacute;sastres de cette
+cit&eacute; coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
+extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
+Watignies, la prise de Lyon, et le d&eacute;blocus de Landau.
+D&egrave;s lors on n'avait
+plus &agrave; craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent
+apporter
+dans le Midi le ravage et la r&eacute;volte.</p>
+<p>La campagne s'&eacute;tait termin&eacute;e moins heureusement aux
+Pyr&eacute;n&eacute;es. Cependant,
+malgr&eacute; de nombreux revers et une grande imp&eacute;ritie de la
+part des g&eacute;n&eacute;raux,
+nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous
+&eacute;tait
+rest&eacute;e. Apr&egrave;s le combat malheureux de Truillas,
+livr&eacute; le 22 septembre (1er
+vend&eacute;miaire) contre le camp espagnol, et o&ugrave; Dagobert
+avait montr&eacute; tant de
+bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
+r&eacute;trograd&eacute; au contraire sur le Tech. La reprise de
+Villefranche, et un
+renfort de quinze mille hommes arriv&eacute; aux r&eacute;publicains,
+l'avaient d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+ce mouvement r&eacute;trograde. Apr&egrave;s avoir lev&eacute; le
+blocus de Collioure et de
+Port-Vendre, il s'&eacute;tait port&eacute; au camp de Boulou, entre
+C&eacute;ret et
+Ville-Longue, et veillait de l&agrave; &agrave; ses communications en
+gardant la grande
+route de Bellegarde. Les repr&eacute;sentans Fabre et Gaston, pleins de
+fougue,
+voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter
+au-del&agrave;
+des Pyr&eacute;n&eacute;es; mais l'attaque fut infructueuse et
+n'aboutit qu'&agrave; une inutile
+effusion de sang.</p>
+<p>Le repr&eacute;sentant Fabre, impatient de tenter une entreprise
+importante,
+r&ecirc;vait depuis long-temps une marche au-del&agrave; des
+Pyr&eacute;n&eacute;es, pour forcer les
+Espagnols &agrave; r&eacute;trograder. On lui avait persuad&eacute; que
+le fort de Roses pouvait
+&ecirc;tre enlev&eacute; par un coup de main. D'apr&egrave;s son voeu,
+et malgr&eacute; l'avis
+contraire des g&eacute;n&eacute;raux, trois colonnes furent
+jet&eacute;es au-del&agrave; des Pyr&eacute;n&eacute;es,
+pour se r&eacute;unir &agrave; Espola. Mais trop faibles, trop
+d&eacute;sunies, elles ne purent
+se joindre, furent battues, et ramen&eacute;es sur la grande
+cha&icirc;ne apr&egrave;s une
+perte consid&eacute;rable. Ceci s'&eacute;tait pass&eacute; en octobre.
+En novembre, des orages,
+peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent
+les
+communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans
+le
+plus grand p&eacute;ril.</p>
+<p>C'&eacute;tait le cas de se venger sur les Espagnols des revers
+qu'on avait
+essuy&eacute;s. Il ne leur restait que le pont de C&eacute;ret pour
+repasser le Tech, et
+ils demeuraient inond&eacute;s et affam&eacute;s sur la rive gauche
+&agrave; la merci des
+Fran&ccedil;ais. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut
+ex&eacute;cut&eacute;. Au g&eacute;n&eacute;ral
+Dagobert avait succ&eacute;d&eacute; le g&eacute;n&eacute;ral Turreau,
+&agrave; celui-ci le g&eacute;n&eacute;ral Doppet.
+L'arm&eacute;e &eacute;tait d&eacute;sorganis&eacute;e. On se battit
+mollement aux environs de C&eacute;ret,
+on perdit m&ecirc;me le camp de Saint-Ferr&eacute;ol, et Ricardos
+&eacute;chappa ainsi aux
+dangers de sa position. Bient&ocirc;t il se vengea bien plus habilement
+du danger
+o&ugrave; il s'&eacute;tait trouv&eacute;, et fondit le 7 novembre (17
+brumaire) sur une colonne
+fran&ccedil;aise, qui &eacute;tait engag&eacute;e &agrave;
+Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
+entre le fleuve, la mer et les Pyr&eacute;n&eacute;es. Il d&eacute;fit
+cette colonne, forte de
+dix mille hommes, et la jeta dans un tel d&eacute;sordre, qu'elle ne
+put se
+rallier qu'&agrave; Argel&egrave;s. Imm&eacute;diatement apr&egrave;s,
+Ricardos fit attaquer la
+division Delatre &agrave; Collioure, s'empara de Collioure, de
+Port-Vendre et de
+Saint-Elme, et nous rejeta enti&egrave;rement au-del&agrave; du Tech.
+La campagne se
+trouva ainsi termin&eacute;e vers les derniers jours de
+d&eacute;cembre. Les Espagnols
+prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les
+Fran&ccedil;ais
+camp&egrave;rent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous
+avions
+perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre
+apr&egrave;s
+tant de d&eacute;sastres. C'&eacute;tait du reste la seule
+fronti&egrave;re o&ugrave; la campagne ne se
+f&ucirc;t pas termin&eacute;e glorieusement pour les armes de la
+r&eacute;publique. Du c&ocirc;t&eacute; des
+Pyr&eacute;n&eacute;es Occidentales, on avait gard&eacute; une
+d&eacute;fensive r&eacute;ciproque.</p>
+<p>C'est dans la Vend&eacute;e que de nouveaux et terribles combats
+avaient eu lieu,
+avec un grand avantage pour la r&eacute;publique, mais avec un grand
+dommage pour
+la France, qui ne voyait des deux c&ocirc;t&eacute;s que des
+Fran&ccedil;ais s'&eacute;gorgeant les
+uns les autres.</p>
+<p>Les Vend&eacute;ens, battus &agrave; Cholet le 17 octobre (26
+vend&eacute;miaire), s'&eacute;taient
+jet&eacute;s, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de
+quatre-vingt
+mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas
+rentrer
+dans leur pays occup&eacute; par les r&eacute;publicains, ne pouvant
+plus tenir la
+campagne en pr&eacute;sence d'une arm&eacute;e victorieuse, ils
+song&egrave;rent &agrave; se rendre en
+Bretagne, et &agrave; suivre les id&eacute;es de Bonchamps, lorsque ce
+jeune h&eacute;ros &eacute;tait
+mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destin&eacute;es. On a
+vu qu'&agrave; la
+veille de la bataille de Cholet, il envoya un d&eacute;tachement pour
+faire
+occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal gard&eacute;
+par les
+r&eacute;publicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille
+perdue, les
+Vend&eacute;ens purent donc impun&eacute;ment traverser le fleuve,
+&agrave; la faveur de
+quelques bateaux laiss&eacute;s sur la rive, et &agrave; l'abri du
+canon r&eacute;publicain. Le
+danger ayant &eacute;t&eacute; jusqu'ici sur la rive gauche, le
+gouvernement n'avait pas
+song&eacute; &agrave; d&eacute;fendre la rive droite. Toutes les villes
+de la Bretagne &eacute;taient
+mal gard&eacute;es; quelques d&eacute;tachemens de gardes nationales,
+&eacute;pars &ccedil;&agrave; et l&agrave;,
+&eacute;taient incapables d'arr&ecirc;ter les Vend&eacute;ens, et ne
+pouvaient que fuir &agrave; leur
+approche. Ceux-ci s'avanc&egrave;rent donc sans obstacles, et
+travers&egrave;rent
+successivement Cand&eacute;, Ch&acirc;teau-Gonthier et Laval, sans
+&eacute;prouver aucune
+r&eacute;sistance.</p>
+<p>Pendant ce temps, l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine &eacute;tait
+incertaine de leur marche, de
+leur nombre et de leurs projets. Un moment m&ecirc;me, elle les avait
+crus
+d&eacute;truits, et les repr&eacute;sentans l'avaient &eacute;crit
+&agrave; la convention. Kl&eacute;ber seul,
+qui commandait toujours l'arm&eacute;e sous le nom de L&eacute;chelle,
+pensait le
+contraire, et s'effor&ccedil;ait de mod&eacute;rer une dangereuse
+s&eacute;curit&eacute;. Bient&ocirc;t, en
+effet, on apprit que les Vend&eacute;ens &eacute;taient loin
+d'&ecirc;tre extermin&eacute;s; que dans
+la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
+arm&eacute;s, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut
+aussit&ocirc;t
+rassembl&eacute;; et comme on ne savait pas si les fugitifs se
+porteraient sur
+Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient
+par la
+Basse-Loire se r&eacute;unir &agrave; Charette, on d&eacute;cida que
+l'arm&eacute;e se diviserait;
+qu'une partie, sous le g&eacute;n&eacute;ral Haxo, irait tenir
+t&ecirc;te &agrave; Charette, et
+reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kl&eacute;ber
+occuperait le camp
+de Saint-George pr&egrave;s de Nantes, et que le reste enfin
+demeurerait &agrave; Angers
+pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans
+doute, si
+l'on e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mieux instruit, on aurait compris
+qu'il fallait rester r&eacute;unis
+en masse, et marcher sans rel&acirc;che &agrave; la poursuite des
+Vend&eacute;ens. Dans l'&eacute;tat
+de d&eacute;sordre et d'effroi o&ugrave; ils se trouvaient, il
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; facile de les
+disperser et de les d&eacute;truire enti&egrave;rement; mais on ne
+connaissait pas la
+direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on
+prit
+&eacute;tait encore le plus sage. Bient&ocirc;t, cependant, on eut de
+meilleurs
+renseignemens, et l'on apprit la marche des Vend&eacute;ens sur
+Cand&eacute;,
+Ch&acirc;teau-Gonthier et Laval. D&egrave;s lors on r&eacute;solut de
+les poursuivre
+sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la
+Bretagne
+en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur
+l'Oc&eacute;an. Les
+g&eacute;n&eacute;raux Vimeux et Haxo furent laiss&eacute;s &agrave;
+Nantes et dans la Basse-Vend&eacute;e;
+tout le reste de l'arm&eacute;e s'achemina vers Cand&eacute; et
+Ch&acirc;teau-Gonthier.
+Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kl&eacute;ber,
+Canuel,
+commandaient chacun une division, et L&eacute;chelle,
+&eacute;loign&eacute; du champ de
+bataille, laissait diriger les mouvemens par Kl&eacute;ber, qui avait
+la confiance
+et l'admiration de l'arm&eacute;e. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
+l'avant-garde r&eacute;publicaine arriva &agrave;
+Ch&acirc;teau-Gonthier; le gros des forces
+&eacute;tait &agrave; une journ&eacute;e en arri&egrave;re. Westermann,
+quoique ses troupes fussent
+tr&egrave;s fatigu&eacute;es, quoiqu'il f&ucirc;t presque nuit, et
+qu'il rest&acirc;t encore six
+lieues de chemin &agrave; faire pour arriver &agrave; Laval, voulut y
+marcher
+sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que
+Westermann,
+s'effor&ccedil;a en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la
+masse
+vend&eacute;enne au milieu de la nuit, fort en avant du corps
+d'arm&eacute;e, et avec des
+troupes harass&eacute;es de fatigue. Beaupuy fut oblig&eacute; de
+c&eacute;der au plus ancien en
+commandement. On se mit aussit&ocirc;t en marche. Arriv&eacute;
+&agrave; Laval au milieu de la
+nuit, Westermann envoya un officier reconna&icirc;tre l'ennemi:
+celui-ci, emport&eacute;
+par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
+rapidement les premiers postes. L'alarme se r&eacute;pandit dans Laval,
+le tocsin
+sonna, toute la masse ennemie fut bient&ocirc;t debout, et vint faire
+t&ecirc;te aux
+r&eacute;publicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermet&eacute;
+ordinaire, soutint
+courageusement l'effort des Vend&eacute;ens. Westermann d&eacute;ploya
+toute sa bravoure,
+le combat fut des plus opini&acirc;tres, et l'obscurit&eacute; de la
+nuit le rendit
+encore plus sanglant. L'avant-garde r&eacute;publicaine, quoique
+tr&egrave;s inf&eacute;rieure
+en nombre, serait n&eacute;anmoins parvenue &agrave; se soutenir
+jusqu'&agrave; la fin; mais la
+cavalerie de Westermann, qui n'&eacute;tait pas toujours aussi brave
+que son
+chef, se d&eacute;banda tout &agrave; coup, et l'obligea &agrave; la
+retraite. Gr&acirc;ce &agrave; Beaupuy,
+elle se fit sur Ch&acirc;teau-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de
+bataille
+y arriva le jour suivant. Toute l'arm&eacute;e s'y trouva donc
+r&eacute;unie le 26,
+l'avant-garde &eacute;puis&eacute;e d'un combat inutile et sanglant, le
+corps de bataille
+fatigu&eacute; d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et
+&agrave; travers
+les boues de l'automne. Westermann et les repr&eacute;sentans voulaient
+de nouveau
+se reporter en avant. Kl&eacute;ber s'y opposa avec force, et fit
+d&eacute;cider qu'on ne
+s'avancerait pas au-del&agrave; de Villiers, moiti&eacute; chemin de
+Ch&acirc;teau-Gonthier &agrave;
+Laval.</p>
+<p>Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville
+est
+situ&eacute;e sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche
+que l'on
+occupait, &eacute;tait imprudent, comme l'observa judicieusement un
+officier tr&egrave;s
+distingu&eacute;, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il
+&eacute;tait facile
+aux Vend&eacute;ens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir
+contre toutes
+les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine &eacute;tait
+inutilement amass&eacute;e sur la rive gauche, marcher le long de la
+rive droite,
+passer la Mayenne sur ses derri&egrave;res, et l'accabler &agrave;
+l'improviste. Il
+proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de
+l'arm&eacute;e sur
+la rive droite. De ce c&ocirc;t&eacute; il n'y avait pas de pont
+&agrave; franchir, et
+l'occupation de Laval ne pr&eacute;sentait point d'obstacle. Ce plan,
+approuv&eacute; par
+les g&eacute;n&eacute;raux, fut adopt&eacute; par L&eacute;chelle. Le
+lendemain, cependant, L&eacute;chelle,
+qui sortait quelquefois de sa nullit&eacute; pour commettre des fautes,
+envoie
+l'ordre le plus sot et le plus contradictoire &agrave; ce qui avait
+&eacute;t&eacute; convenu la
+veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutum&eacute;es, de
+marcher
+<i>majestueusement et en masse</i> sur Laval, en longeant par la rive
+gauche.
+Kl&eacute;ber et tous les g&eacute;n&eacute;raux sont indign&eacute;s;
+cependant il faut ob&eacute;ir. Beaupuy
+s'avance le premier; Kl&eacute;ber le suit imm&eacute;diatement. Toute
+l'arm&eacute;e vend&eacute;enne
+&eacute;tait d&eacute;ploy&eacute;e sur les hauteurs d'Entrames.
+Beaupuy engage le combat;
+Kl&eacute;ber se d&eacute;ploie &agrave; droite et &agrave; gauche de
+la route, de mani&egrave;re &agrave; s'&eacute;tendre
+le plus possible. Sentant n&eacute;anmoins le d&eacute;savantage de
+cette position, il
+fait dire &agrave; L&eacute;chelle de porter la division Chalbos sur le
+flanc de
+l'ennemi, mouvement qui devait l'&eacute;branler. Mais cette colonne,
+compos&eacute;e de
+ces bataillons form&eacute;s &agrave; Orl&eacute;ans et &agrave; Niort,
+qui avaient fui si souvent, se
+d&eacute;bande avant de s'&ecirc;tre mise en marche. L&eacute;chelle
+s'&eacute;chappe le premier &agrave;
+toute bride; une grande moiti&eacute; de l'arm&eacute;e, qui ne se
+battait pas, fuit en
+toute h&acirc;te, ayant L&eacute;chelle en t&ecirc;te, et court
+jusqu'&agrave; Ch&acirc;teau-Gonthier, et
+de Ch&acirc;teau-Gonthier jusqu'&agrave; Angers. Les braves
+Mayen&ccedil;ais, qui n'avaient
+jamais l&acirc;ch&eacute; pied, se d&eacute;bandent pour la
+premi&egrave;re fois. La d&eacute;route devient
+alors g&eacute;n&eacute;rale; Beaupuy, Kl&eacute;ber, Marceau, les
+repr&eacute;sentans Merlin et
+Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arr&ecirc;ter
+les
+fuyards. Beaupuy re&ccedil;oit une balle au milieu de la poitrine.
+Port&eacute; dans une
+cabane, il s'&eacute;crie: &laquo;Qu'on me laisse ici, et qu'on montre
+ma chemise
+sanglante &agrave; mes soldats.&raquo; Le brave Bloss, qui commandait
+les grenadiers, et
+qui &eacute;tait connu par une intr&eacute;pidit&eacute;
+extraordinaire, se fait tuer &agrave; leur
+t&ecirc;te. Enfin une partie de l'arm&eacute;e s'arr&ecirc;te au
+Lion-d'Angers; l'autre fuit
+jusqu'&agrave; Angers m&ecirc;me. L'indignation &eacute;tait
+g&eacute;n&eacute;rale contre le l&acirc;che exemple
+qu'avait donn&eacute; L&eacute;chelle en fuyant le premier. Les soldats
+murmuraient
+hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves
+qui
+&eacute;taient rest&eacute;s sous les drapeaux, et c'&eacute;taient des
+Mayen&ccedil;ais, criaient: A
+bas L&eacute;chelle! vive Kl&eacute;ber et Dubayet! <i>qu'on nous
+rende Dubayet!</i> L&eacute;chelle,
+qui entendit ces cris, en fut encore plus mal dispos&eacute; contre
+l'arm&eacute;e de
+Mayence, et contre les g&eacute;n&eacute;raux dont la bravoure lui
+faisait honte. Les
+repr&eacute;sentans, voyant que les soldats ne voulaient plus de
+L&eacute;chelle, se
+d&eacute;cid&egrave;rent &agrave; le suspendre, et propos&egrave;rent
+le commandement &agrave; Kl&eacute;ber.
+Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un
+g&eacute;n&eacute;ral en
+chef, toujours en butte aux repr&eacute;sentans, au ministre, au
+comit&eacute; de salut
+public, et consentit seulement &agrave; diriger l'arm&eacute;e sous le
+nom d'un autre. On
+donna donc le commandement &agrave; Chalbos, qui &eacute;tait l'un des
+g&eacute;n&eacute;raux les plus
+&acirc;g&eacute;s de l'arm&eacute;e. L&eacute;chelle, pr&eacute;venant
+l'arr&ecirc;t&eacute; des repr&eacute;sentans, demanda son
+cong&eacute;, en disant qu'il &eacute;tait malade, et se retira
+&agrave; Nantes, o&ugrave; il mourut
+quelque temps apr&egrave;s.</p>
+<p>Kl&eacute;ber, voyant l'arm&eacute;e dans un &eacute;tat pitoyable,
+dispers&eacute;e partie &agrave; Angers,
+et partie au Lion-d'Angers, proposa de la r&eacute;unir tout
+enti&egrave;re &agrave; Angers
+m&ecirc;me, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la
+fournir de
+souliers et de v&ecirc;temens, et de la r&eacute;organiser d'une
+mani&egrave;re compl&egrave;te. Cet
+avis fut adopt&eacute;, et toutes les troupes furent r&eacute;unies
+&agrave; Angers. L&eacute;chelle
+n'avait pas manqu&eacute; de d&eacute;noncer l'arm&eacute;e de Mayence
+en donnant sa d&eacute;mission,
+et d'attribuer &agrave; de braves gens une d&eacute;route qui
+n'&eacute;tait due qu'&agrave; sa
+l&acirc;chet&eacute;. Depuis long-temps on se d&eacute;fiait de cette
+arm&eacute;e, de son esprit de
+corps, de son attachement &agrave; ses g&eacute;n&eacute;raux, et de
+son opposition &agrave;
+l'&eacute;tat-major de Saumur. Les derniers cris de <i>vive Dubayet!
+&agrave; bas
+L&eacute;chelle!</i> achev&egrave;rent de la compromettre dans l'esprit
+du gouvernement.
+Bient&ocirc;t, en effet, le comit&eacute; de salut public rendit un
+arr&ecirc;t&eacute; pour en
+ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps.
+Kl&eacute;ber fut
+charg&eacute; de cette derni&egrave;re op&eacute;ration. Quoique cette
+mesure f&ucirc;t prise contre
+lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y pr&ecirc;ta volontiers,
+car il
+sentait le danger de l'esprit de rivalit&eacute; et de haine qui
+s'&eacute;tablissait
+entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait
+surtout
+un grand avantage &agrave; former de bonnes t&ecirc;tes de Colonnes,
+qui, habilement
+distribu&eacute;es, pouvaient communiquer leur propre force &agrave;
+toute l'arm&eacute;e.</p>
+<p>Pendant que ceci se passait &agrave; Angers, les Vend&eacute;ens,
+d&eacute;livr&eacute;s &agrave; Laval des
+r&eacute;publicains, et ne voyant plus rien qui s'oppos&acirc;t
+&agrave; leur marche, ne
+savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel th&eacute;&acirc;tre
+porter la
+guerre. Il s'en pr&eacute;sentait deux &eacute;galement avantageux: ils
+avaient &agrave; choisir
+entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extr&ecirc;me
+Bretagne &eacute;tait
+toute fanatis&eacute;e par les pr&ecirc;tres et les nobles; la
+population les aurait
+re&ccedil;us avec joie; et le sol, extr&ecirc;mement coup&eacute; et
+montueux, leur aurait
+fourni des moyens tr&egrave;s faciles de r&eacute;sistance; enfin, ils
+se seraient
+trouv&eacute;s sur le bord de la mer, et en communication avec les
+Anglais.
+L'extr&ecirc;me Normandie, ou presqu'&icirc;le de Cotentin,
+&eacute;tait un peu plus &eacute;loign&eacute;e,
+mais bien plus facile &agrave; garder, car, en s'emparant de Port-Beil
+et
+Saint-Cosme, ils la fermaient enti&egrave;rement. Ils y trouvaient
+l'importante
+place de Cherbourg, tr&egrave;s accessible pour eux du
+c&ocirc;t&eacute; de la terre, pleine
+d'approvisionnemens de toute esp&egrave;ce, et surtout tr&egrave;s
+propre aux
+communications avec les Anglais. Ces deux projets pr&eacute;sentaient
+donc de
+grands avantages, et leur ex&eacute;cution rencontrait peu d'obstacles.
+La route
+de Bretagne n'&eacute;tait gard&eacute;e que par l'arm&eacute;e de
+Brest, confi&eacute;e &agrave; Rossignol,
+et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal
+organis&eacute;s. La
+route de Normandie &eacute;tait d&eacute;fendue par l'arm&eacute;e de
+Cherbourg, compos&eacute;e de
+lev&eacute;es en masse pr&ecirc;tes &agrave; se dissoudre au premier
+coup de fusil, et de
+quelques mille hommes seulement de troupes plus
+r&eacute;guli&egrave;res, qui n'avaient
+pas encore quitt&eacute; Caen. Ainsi, aucune de ces deux arm&eacute;es
+n'&eacute;tait &agrave; redouter
+pour la masse vend&eacute;enne. On pouvait m&ecirc;me facilement
+&eacute;viter leur rencontre
+avec un peu de c&eacute;l&eacute;rit&eacute;. Mais les Vend&eacute;ens
+ignoraient la nature des
+localit&eacute;s, ils n'avaient pas un seul officier qui p&ucirc;t leur
+dire ce
+qu'&eacute;taient la Bretagne et la Normandie, quels en &eacute;taient
+les avantages
+militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg
+fortifi&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de terre. Ils &eacute;taient donc
+incapables de se h&acirc;ter, de
+s'&eacute;clairer dans leur marche, de rien ex&eacute;cuter enfin, avec
+un peu de force
+et de pr&eacute;cision.</p>
+<p>Quoique nombreuse, leur arm&eacute;e &eacute;tait dans un
+&eacute;tat pitoyable. Tous les chefs
+principaux &eacute;taient ou morts ou bless&eacute;s. Bonchamps avait
+expir&eacute; sur la rive
+gauche; d'Elb&eacute;e, bless&eacute;, avait &eacute;t&eacute;
+transport&eacute; &agrave; Noirmoutiers; Lescure,
+atteint d'une balle au front, &eacute;tait tra&icirc;n&eacute; mourant
+&agrave; la suite de l'arm&eacute;e;
+La Rochejaquelein, rest&eacute; seul, avait re&ccedil;u le commandement
+g&eacute;n&eacute;ral. Stofflet
+commandait sous lui. L'arm&eacute;e, oblig&eacute;e maintenant de se
+mouvoir et
+d'abandonner son sol, aurait d&ucirc; &ecirc;tre organis&eacute;e; mais
+elle marchait
+p&ecirc;le-m&ecirc;le comme une horde, ayant au milieu d'elle des
+femmes, des enfans,
+des chariots. Dans une arm&eacute;e r&eacute;guli&egrave;re, les
+braves, les faibles, les
+l&acirc;ches, encadr&eacute;s les uns avec les autres, restent
+forc&eacute;ment ensemble et se
+soutiennent r&eacute;ciproquement. Il suffit de quelques hommes de
+courage pour
+communiquer leur &eacute;nergie &agrave; toute la masse. Ici, au
+contraire, aucun rang
+n'&eacute;tant gard&eacute;, aucune division de compagnie de bataillon,
+n'&eacute;tant observ&eacute;e,
+chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'&eacute;taient
+rang&eacute;s
+ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours
+pr&ecirc;ts
+&agrave; s'avancer les premiers. Apr&egrave;s eux, venait une troupe
+moins s&ucirc;re, et
+propre seulement &agrave; d&eacute;cider un succ&egrave;s, en se
+portant sur les flancs d'un
+ennemi d&eacute;j&agrave; &eacute;branl&eacute;. A la suite de ces deux
+bandes, la masse, toujours
+pr&ecirc;te &agrave; fuir au premier coup de fusil, se tra&icirc;nait
+confus&eacute;ment. Ainsi, les
+trente ou quarante mille hommes arm&eacute;s se r&eacute;duisaient en
+d&eacute;finitive &agrave;
+quelques mille braves, toujours dispos&eacute;s &agrave; se battre par
+temp&eacute;rament. Le
+d&eacute;faut de subdivisions emp&ecirc;chait de former des
+d&eacute;tachemens, de porter un
+corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de
+dispositions.
+Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne
+suivaient
+qu'eux seuls. Il &eacute;tait impossible de donner des ordres; tout ce
+qu'on
+pouvait obtenir, c'&eacute;tait de se faire suivre en donnant un
+signal. Stofflet
+avait seulement quelques paysans affid&eacute;s qui allaient
+r&eacute;pandre ce qu'il
+voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais
+cavaliers, et une trentaine de pi&egrave;ces de canon, mal servies et
+mal
+entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les
+vieillards, pour &ecirc;tre plus en s&ucirc;ret&eacute;, cherchaient
+&agrave; se fourrer au milieu de
+la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient
+leurs
+mouvemens. La m&eacute;fiance commen&ccedil;ait aussi &agrave;
+s'&eacute;tablir de la part des soldats
+&agrave; l'&eacute;gard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient
+atteindre &agrave; l'Oc&eacute;an
+que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans
+arrach&eacute;s de leur
+pays. Le conseil, dont l'autorit&eacute; &eacute;tait devenue tout
+&agrave; fait illusoire,
+&eacute;tait divis&eacute;; les pr&ecirc;tres s'y montraient
+m&eacute;contens des chefs militaires;
+rien enfin n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus facile que de
+d&eacute;truire une pareille arm&eacute;e, si le
+plus grand d&eacute;sordre de commandement n'avait r&eacute;gn&eacute;
+chez les, r&eacute;publicains.</p>
+<p>Les Vend&eacute;ens &eacute;taient donc incapables de concevoir et
+d'ex&eacute;cuter un plan
+quelconque. Ils avaient quitt&eacute; la Loire depuis vingt-six jours;
+et, dans
+un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout.
+Apr&egrave;s
+beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on
+leur
+disait que Rennes et Saint-Malo &eacute;taient gard&eacute;s par des
+troupes
+consid&eacute;rables; de l'autre, que Cherbourg &eacute;tait fortement
+d&eacute;fendu du c&ocirc;t&eacute; de
+terre; ils se d&eacute;cid&egrave;rent alors &agrave; assi&eacute;ger
+Granville, plac&eacute;e sur le bord de
+l'Oc&eacute;an, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce
+projet avait
+surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur
+d&eacute;peignait
+comme tr&egrave;s fertile et tr&egrave;s bien approvisionn&eacute;e. En
+cons&eacute;quence ils
+march&egrave;rent sur Foug&egrave;res. On avait r&eacute;uni sur leur
+route quinze ou seize
+mille hommes de lev&eacute;es en masse, qui se dispers&egrave;rent sans
+coup f&eacute;rir. Les
+Vend&eacute;ens se port&egrave;rent &agrave; Dol le 10 novembre, et le
+12 sur Avranches.</p>
+<p>Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirig&egrave;rent vers
+Granville, en laissant
+&agrave; Avranches une moiti&eacute; de leur monde et tous leurs
+bagages. La garnison
+ayant voulu faire une sortie, ils la repouss&egrave;rent, et se
+jet&egrave;rent &agrave; sa
+suite dans le faubourg qui pr&eacute;c&egrave;de le corps de la place.
+La garnison eut le
+temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en
+leur
+possession, et ils avaient ainsi de grandes facilit&eacute;s pour
+l'attaque. Ils
+avanc&egrave;rent du faubourg jusqu'&agrave; des palissades qu'on
+venait de construire,
+et sans chercher &agrave; les enlever, ils se born&egrave;rent &agrave;
+tirailler contre les
+remparts, tandis qu'on leur r&eacute;pondait avec de la mitraille et
+des boulets.
+En m&ecirc;me temps, ils plac&egrave;rent quelques pi&egrave;ces sur
+les hauteurs
+environnantes, et tir&egrave;rent inutilement sur la cr&ecirc;te des
+murs et sur les
+maisons de la ville. A la nuit, ils s'&eacute;parpill&egrave;rent, et
+abandonn&egrave;rent le
+faubourg, o&ugrave; le feu de la place ne leur laissait aucun repos.
+Ils all&egrave;rent
+chercher hors de la port&eacute;e du canon des logemens, des vivres, et
+surtout du
+feu, car il commen&ccedil;ait &agrave; faire un froid tr&egrave;s vif.
+Les chefs purent &agrave; peine
+retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu
+de
+tirailleurs.</p>
+<p>Le lendemain, leur impuissance de prendre une place ferm&eacute;e
+leur fut encore
+mieux d&eacute;montr&eacute;e; ils essay&egrave;rent encore de leurs
+batteries, mais sans aucun
+succ&egrave;s. Ils tiraill&egrave;rent de nouveau le long des
+palissades; et furent
+bient&ocirc;t enti&egrave;rement d&eacute;courag&eacute;s. Tout
+&agrave; coup l'un d'entre eux imagina de
+profiter de la mar&eacute;e basse, pour traverser une plage, et prendre
+la ville
+du c&ocirc;t&eacute; du port. Ils se disposaient &agrave; cette
+nouvelle tentative, lorsque le
+feu fut mis au faubourg par les repr&eacute;sentans enferm&eacute;s
+dans Granville. Les
+Vend&eacute;ens furent alors oblig&eacute;s de l'&eacute;vacuer, et
+song&egrave;rent &agrave; la retraite. La
+tentative du c&ocirc;t&eacute; du port fut enti&egrave;rement
+abandonn&eacute;e, et le lendemain ils
+revinrent tous &agrave; Avranches rejoindre le reste de leur monde et
+les
+bagages. D&egrave;s ce moment, le d&eacute;couragement fut port&eacute;
+au comble; ils se
+plaignirent plus am&egrave;rement que jamais des chefs qui les avaient
+arrach&eacute;s de
+leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demand&egrave;rent
+&agrave; grands
+cris &agrave; regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, &agrave; la
+t&ecirc;te des plus
+braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entra&icirc;ner
+dans la
+Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut
+&agrave;
+peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de
+la
+Bretagne, en marchant sur Pontorson, par o&ugrave; elle &eacute;tait
+arriv&eacute;e. Elle
+s'empara du pont au Beaux qui, jet&eacute; sur la Selune, &eacute;tait
+indispensable pour
+arriver &agrave; Pontorson.</p>
+<p>Pendant que ces &eacute;v&eacute;nemens se passaient &agrave;
+Granville, l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine
+avait &eacute;t&eacute; r&eacute;organis&eacute;e &agrave; Angers. A
+peine le temps n&eacute;cessaire pour lui donner
+un peu de repos et d'ordre fut-il &eacute;coul&eacute;, qu'on la
+conduisit &agrave; Rennes, pour
+la r&eacute;unir aux six ou sept mille hommes de l'arm&eacute;e de
+Brest, command&eacute;s par
+Rossignol. L&agrave;, on avait arr&ecirc;t&eacute;, dans un conseil de
+guerre, les mesures &agrave;
+prendre pour continuer la poursuite de la colonne vend&eacute;enne.
+Chalbos malade
+avait obtenu la permission de se retirer sur les derri&egrave;res, pour
+y r&eacute;parer
+sa sant&eacute;; Rossignol avait re&ccedil;u des repr&eacute;sentons le
+commandement en chef de
+l'arm&eacute;e de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt
+ou vingt-un
+mille hommes. Il fut r&eacute;solu que ces deux arm&eacute;es se
+porteraient tout de
+suite &agrave; Antrain; que le g&eacute;n&eacute;ral Tribout, qui
+&eacute;tait &agrave; Dol avec trois ou
+quatre mille hommes, se rendrait &agrave; Pontorson, et que le
+g&eacute;n&eacute;ral Sepher, qui
+avait six mille soldats de l'arm&eacute;e de Cherbourg, suivrait par
+derri&egrave;re la
+colonne vend&eacute;enne. Ainsi plac&eacute;e entre la mer, le poste de
+Pontorson,
+l'arm&eacute;e d'Antrain, et Sepher qui arrivait &agrave; Avranches,
+cette colonne devait
+&ecirc;tre bient&ocirc;t envelopp&eacute;e et d&eacute;truite.</p>
+<p>Toutes ces dispositions s'ex&eacute;cutaient au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; les Vend&eacute;ens
+quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre
+&agrave;
+Pontorson. C'&eacute;tait le 18 novembre (28 brumaire). Le
+g&eacute;n&eacute;ral Tribout,
+d&eacute;clamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder
+Pontorson,
+qu'&agrave; occuper un passage &eacute;troit, &agrave; travers un
+marais qui couvrait la ville,
+et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse,
+il
+pouvait emp&ecirc;cher les Vend&eacute;ens de faire un seul pas. Mais
+aussit&ocirc;t qu'il
+aper&ccedil;oit l'ennemi, il abandonne le d&eacute;fil&eacute;, et se
+porte en avant. Les
+Vend&eacute;ens, encourag&eacute;s par la prise du pont au Beaux, le
+chargent
+vigoureusement, l'obligent &agrave; c&eacute;der, et, profitant du
+d&eacute;sordre de sa
+retraite, se jettent &agrave; sa suite dans le passage qui traverse le
+marais, et
+se rendent ainsi ma&icirc;tres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais
+d&ucirc; aborder.</p>
+<p>Gr&acirc;ce &agrave; cette faute impardonnable, une route inattendue
+s'ouvrit aux
+Vend&eacute;ens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur
+fallait aller
+&agrave; Antrain, et passer sur le corps de la grande arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine.
+Cependant ils &eacute;vacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol,
+Westermann se
+jette &agrave; leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il
+entra&icirc;ne Marigny avec
+ses grenadiers, et ose suivre les Vend&eacute;ens jusqu'&agrave; Dol,
+avec une simple
+avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confus&eacute;ment
+dans la
+ville; mais bient&ocirc;t ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces
+feux
+meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde
+r&eacute;publicaine &agrave; se retirer &agrave; une grande distance.</p>
+<p>Kl&eacute;ber, qui dirigeait toujours l'arm&eacute;e par ses
+conseils, quoiqu'un autre en
+f&ucirc;t le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne
+vend&eacute;enne,
+de la bloquer, et de la faire p&eacute;rir de faim, de maladie et de
+mis&egrave;re. Les
+d&eacute;bandades &eacute;taient si fr&eacute;quentes dans les troupes
+r&eacute;publicaines, qu'une
+attaque de vive force pr&eacute;sentait des chances dangereuses. Au
+contraire, en
+fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vend&eacute;ens
+entre la
+mer et trois points retranch&eacute;s; et en les faisant harceler tous
+les jours
+par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les
+d&eacute;truire. Les
+repr&eacute;sentans approuvent ce plan, et les ordres sont
+donn&eacute;s en cons&eacute;quence.
+Mais tout &agrave; coup arrive un officier de Westermann: il dit que si
+on veut
+seconder son g&eacute;n&eacute;ral et attaquer Dol du c&ocirc;t&eacute;
+d'Antrain, tandis qu'il
+l'attaquera du c&ocirc;t&eacute; de Pontorson, c'en est fait de
+l'arm&eacute;e catholique, et
+qu'elle sera enti&egrave;rement perdue. Les repr&eacute;sentans
+s'enflamment &agrave; cette
+proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait
+changer le plan d'abord convenu, et il est d&eacute;cid&eacute; que
+Marceau, &agrave; la t&ecirc;te
+d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.</p>
+<p>Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il
+ne
+songe pas &agrave; s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver
+d'Antrain,
+est d&eacute;j&agrave; rendue sur le champ de bataille, et il attaque
+en toute h&acirc;te.
+L'ennemi r&eacute;pond &agrave; son attaque par ses feux redoutables.
+Westermann d&eacute;ploie
+son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent
+&agrave;
+manquer; il est alors oblig&eacute; de faire un mouvement
+r&eacute;trograde, et il vient
+s'&eacute;tablir en arri&egrave;re sur un plateau. Les Vend&eacute;ens
+en profitent, se jettent
+sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive
+enfin &agrave;
+la vue de Dol; les Vend&eacute;ens victorieux se r&eacute;unissent
+contre lui; il r&eacute;siste
+avec une fermet&eacute; h&eacute;ro&iuml;que pendant toute la
+journ&eacute;e, et r&eacute;ussit &agrave; se
+maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est tr&egrave;s
+hasard&eacute;e; il
+demande Kl&eacute;ber, pour lui apporter des conseils et des secours.
+Kl&eacute;ber
+accourt, et conseille de prendre une position r&eacute;trograde, il est
+vrai, mais
+tr&egrave;s forte, aux environs de Trans. On h&eacute;site encore
+&agrave; suivre l'avis de
+Kl&eacute;ber, lorsque la pr&eacute;sence des tirailleurs
+vend&eacute;ens fait reculer les
+troupes. Elles se d&eacute;bandent d'abord, mais on les rallie
+bient&ocirc;t sur la
+position indiqu&eacute;e par Kl&eacute;ber. Kl&eacute;ber reproduit
+alors le premier plan qu'il
+avait propos&eacute;, et qui consistait &agrave; fortifier Antrain. On
+y adh&egrave;re, mais on
+ne veut pas retourner &agrave; Antrain, on veut rester &agrave; Trans,
+et s'y fortifier
+pour &ecirc;tre plus pr&egrave;s de Dol. Tout &agrave; coup, avec la
+mobilit&eacute; qui pr&eacute;sidait &agrave;
+toutes les d&eacute;terminations, on change encore d'avis, et on se
+r&eacute;sout de
+nouveau &agrave; l'offensive malgr&eacute; l'exp&eacute;rience de la
+veille. On envoie un
+renfort &agrave; Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son
+c&ocirc;t&eacute;, tandis que
+l'arm&eacute;e principale attaquera du c&ocirc;t&eacute; de Trans.</p>
+<p>Kl&eacute;ber objecte en vain que les troupes de Westermann,
+d&eacute;moralis&eacute;es par
+l'&eacute;v&eacute;nement de la veille, ne tiendront pas, les
+repr&eacute;sentans insistent, et
+l'attaque est r&eacute;solue pour le lendemain. Le lendemain, en effet,
+le
+mouvement s'ex&eacute;cute. Westermann et Marigny sont pr&eacute;venus
+et assaillis par
+l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se
+d&eacute;bandent. Il
+font des efforts inouis pour les arr&ecirc;ter; ils r&eacute;unissent
+en vain quelques
+braves autour d'eux, et sont bient&ocirc;t emport&eacute;s. Les
+Vend&eacute;ens, vainqueurs,
+abandonnent ce point, et se portent &agrave; leur droite, sur
+l'arm&eacute;e qui
+s'avan&ccedil;ait de Trans.</p>
+<p>Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se
+disposaient &agrave;
+en remporter un second, le bruit du canon avait r&eacute;pandu
+l'&eacute;pouvante dans la
+ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en &eacute;taient pas
+encore sortis
+pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les
+l&acirc;ches,
+couraient de tous c&ocirc;t&eacute;s, et fuyaient vers Dinan et vers la
+mer. Leurs
+pr&ecirc;tres, la croix &agrave; la main, faisaient de vains efforts
+pour les ramener.
+Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les
+reconduire
+au combat. Enfin on &eacute;tait parvenu &agrave; les rallier, et
+&agrave; les porter sur la
+route de Trans, &agrave; la suite des braves qui les avaient
+devanc&eacute;s.</p>
+<p>Une confusion non moins grande r&eacute;gnait dans le camp principal
+des
+r&eacute;publicains. Rossignol, les repr&eacute;sentans, commandant
+tous &agrave; la fois, ne
+pouvaient ni s'entendre ni agir. Kl&eacute;ber et Marceau,
+d&eacute;vor&eacute;s de chagrins,
+s'&eacute;taient avanc&eacute;s pour reconna&icirc;tre le terrain, et
+soutenir l'effort des
+Vend&eacute;ens. Arriv&eacute; devant l'ennemi, Kl&eacute;ber veut
+d&eacute;ployer l'avant-garde de
+l'arm&eacute;e de Brest, mais elle se d&eacute;bande au premier coup de
+feu. Alors il
+fait avancer la brigade Canuel, compos&eacute;e en grande partie de
+bataillons
+mayen&ccedil;ais: ceux-ci, fid&egrave;les &agrave; leur vieille
+bravoure, r&eacute;sistent pendant
+toute la journ&eacute;e, et demeurent seuls sur le champ de bataille,
+abandonn&eacute;s
+du reste des troupes. Mais la bande vend&eacute;enne, qui avait battu
+Westermann,
+les prend en flanc, et les force &agrave; la retraite. Les
+Vend&eacute;ens en profitent,
+et les poursuivent jusqu'&agrave; Antrain m&ecirc;me. Enfin il devient
+urgent de quitter
+Antrain, et toute l'arm&eacute;e r&eacute;publicaine se retire &agrave;
+Rennes.</p>
+<p>C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kl&eacute;ber.
+Rossignol, dans
+l'un de ces g&eacute;n&eacute;reux mouvemens dont il &eacute;tait
+capable, malgr&eacute; son
+ressentiment contre les g&eacute;n&eacute;raux mayen&ccedil;ais, parut
+au conseil de guerre avec
+un papier contenant sa d&eacute;mission. &laquo;Je ne suis pas fait,
+dit-il, pour
+commander une arm&eacute;e. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon
+devoir; mais
+je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma
+d&eacute;mission, et, si
+on la refuse, on est ennemi de la r&eacute;publique.&raquo;&#8212;&laquo;Pas
+de d&eacute;mission, s'&eacute;crie
+Prieur de la Marne, tu es le fils a&icirc;n&eacute; du comit&eacute; de
+salut public. Nous te
+donnerons des g&eacute;n&eacute;raux qui te conseilleront, et qui
+r&eacute;pondront pour toi des
+&eacute;v&eacute;nemens de la guerre.&raquo; Cependant Kl&eacute;ber,
+d&eacute;sol&eacute; de voir l'arm&eacute;e aussi mal
+conduite, proposa un plan qui pouvait seul r&eacute;tablir
+l'&eacute;tat des affaires,
+mais qui &eacute;tait bien peu appropri&eacute; aux dispositions des
+repr&eacute;sentans. &laquo;Il
+faut, leur dit-il, en laissant le g&eacute;n&eacute;ralat &agrave;
+Rossignol, nommer un
+commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de
+l'artillerie.&raquo; On adopte sa proposition; alors il a le courage de
+proposer
+Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant
+de
+la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois
+suspects comme membres de la faction mayen&ccedil;aise. On dispute un
+moment sur
+les individus, puis enfin on se rend, et on c&egrave;de &agrave;
+l'ascendant de cet
+habile et g&eacute;n&eacute;reux militaire, qui aimait la
+r&eacute;publique non par exaltation
+de t&ecirc;te, mais par temp&eacute;rament, qui servait avec une
+loyaut&eacute;, un
+d&eacute;sint&eacute;ressement admirables, et avait la passion et le
+g&eacute;nie de son m&eacute;tier
+&agrave; un degr&eacute; rare. Kl&eacute;ber avait fait nommer Marceau
+parce qu'il disposait de
+ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier
+d&eacute;vouement. Il
+&eacute;tait assur&eacute;, si Rossignol restait dans la
+nullit&eacute;, de tout diriger
+lui-m&ecirc;me, et de terminer heureusement la guerre.</p>
+<p>On r&eacute;unit la division de Cherbourg, qui &eacute;tait venue de
+Normandie, aux
+arm&eacute;es de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour
+s'acheminer vers
+Angers, o&ugrave; les Vend&eacute;ens cherchaient &agrave; passer la
+Loire. Ceux-ci, apr&egrave;s
+s'&ecirc;tre assur&eacute; un moyen de retour, par leur double victoire
+sur la route de
+Pontorson et sur celle d'Antrain, song&egrave;rent &agrave; rentrer
+dans leur pays. Ils
+pass&egrave;rent sans coup f&eacute;rir par Foug&egrave;res et Laval,
+et projet&egrave;rent de
+s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de C&eacute;. La
+derni&egrave;re
+exp&eacute;rience qu'ils avaient faite &agrave; Granville, ne les avait
+pas encore assez
+convaincus de leur impuissance &agrave; prendre des places
+ferm&eacute;es. Le 3 d&eacute;cembre,
+ils se jet&egrave;rent dans les faubourgs d'Angers, et
+commenc&egrave;rent &agrave; tirailler
+sur le front de la place. Ils continu&egrave;rent le lendemain; mais,
+quelle que
+f&ucirc;t leur ardeur &agrave; s'ouvrir un passage vers leur pays, dont
+ils n'&eacute;taient
+plus s&eacute;par&eacute;s que par la Loire, ils
+d&eacute;sesp&egrave;rent bient&ocirc;t de r&eacute;ussir.
+L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journ&eacute;e du 4,
+acheva de
+les d&eacute;courager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils
+se mirent
+alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus o&ugrave; ils
+pourraient
+la passer. Les uns imagin&egrave;rent de remonter jusqu'&agrave;
+Saumur, les autres
+jusqu'&agrave; Blois; mais, dans le moment o&ugrave; ils
+d&eacute;lib&eacute;raient, Kl&eacute;ber, survenant
+avec sa division le long de la chauss&eacute;e de Saumur, les obligea
+&agrave; se rejeter
+de nouveau en Bretagne. Voil&agrave; donc ces malheureux manquant de
+vivres, de
+souliers, de voitures pour tra&icirc;ner leurs familles,
+travaill&eacute;s par une
+maladie &eacute;pid&eacute;mique, errant de nouveau en Bretagne, sans
+trouver ni un asile
+ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs
+d&eacute;bris; et
+au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de
+faim
+et de froid. D&eacute;j&agrave; ils commen&ccedil;aient &agrave; croire
+que la convention n'en voulait
+qu'&agrave; leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir
+clandestinement &agrave; travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur
+dit du Mans,
+de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans,
+les
+engagea &agrave; s'y porter. Ils travers&egrave;rent La Fl&egrave;che,
+dont ils s'empar&egrave;rent, et
+entr&egrave;rent au Mans apr&egrave;s une l&eacute;g&egrave;re
+escarmouche.</p>
+<p>L'arm&eacute;e r&eacute;publicaine les suivait. De nouvelles
+querelles s'y &eacute;taient
+&eacute;lev&eacute;es entre les g&eacute;n&eacute;raux. Kl&eacute;ber
+avait intimid&eacute; les brouillons par sa
+fermet&eacute;, et oblig&eacute; les repr&eacute;sentans &agrave;
+renvoyer Rossignol &agrave; Rennes, avec sa
+division de l'arm&eacute;e de Brest. Un arr&ecirc;t&eacute; du
+comit&eacute; de salut public donna
+alors &agrave; Marceau le titre de g&eacute;n&eacute;ral en chef, et
+destitua tous les g&eacute;n&eacute;raux
+mayen&ccedil;ais, en laissant n&eacute;anmoins &agrave; Marceau la
+facult&eacute; de se servir
+provisoirement de Kl&eacute;ber. Marceau d&eacute;clarait qu'il ne
+commanderait pas, si
+Kl&eacute;ber n'&eacute;tait pas &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s pour
+tout ordonner. &laquo;En acceptant le titre,
+dit Marceau &agrave; Kl&eacute;ber, je prends les d&eacute;go&ucirc;ts
+et la responsabilit&eacute; pour moi,
+et je te laisserai &agrave; toi le commandement v&eacute;ritable, et
+les moyens de sauver
+l'arm&eacute;e.&#8212;Sois tranquille, mon ami, dit Kl&eacute;ber, nous nous
+battrons et nous
+nous ferons guillotiner ensemble.&raquo;</p>
+<p>On se mit donc aussit&ocirc;t en marche, et d&egrave;s ce moment
+tout fut conduit avec
+unit&eacute; et fermet&eacute;. L'avant-garde de Westermann arriva le
+12 d&eacute;cembre au
+Mans, et chargea aussit&ocirc;t les Vend&eacute;ens. La confusion se
+mit parmi eux; mais
+quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se
+former en
+avant de la ville, et forc&egrave;rent Westermann &agrave; se replier
+sur Marceau, qui
+arrivait avec une division. Kl&eacute;ber &eacute;tait encore en
+arri&egrave;re avec le reste de
+l'arm&eacute;e. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il
+f&ucirc;t nuit.
+Marceau, entra&icirc;n&eacute; par son temp&eacute;rament bouillant,
+mais craignant le bl&acirc;me de
+Kl&eacute;ber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais
+emporter,
+h&eacute;site; cependant, emport&eacute; par Westermann, il se
+d&eacute;cide, et attaque le
+Mans. Le tocsin sonne, la d&eacute;solation se r&eacute;pand dans la
+ville. Westermann,
+Marceau, se pr&eacute;cipitent au milieu de la nuit, culbutent tout
+devant eux,
+et, malgr&eacute; un feu terrible des maisons, parviennent &agrave;
+refouler le plus
+grand nombre des Vend&eacute;ens sur la grande place de la ville.
+Marceau fait
+couper &agrave; sa droite et &agrave; sa gauche les rues aboutissant
+&agrave; cette place, et
+tient ainsi les Vend&eacute;ens bloqu&eacute;s. Cependant sa position
+&eacute;tait hasard&eacute;e,
+car, engag&eacute; dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu
+&ecirc;tre tourn&eacute;
+et envelopp&eacute;. Il envoie donc un avis &agrave; Kl&eacute;ber,
+pour le presser d'arriver au
+plus vite avec sa division. Celui-ci arrive &agrave; la pointe du jour.
+Le plus
+grand nombre des Vend&eacute;ens avait fui; il ne restait que les plus
+braves
+pour prot&eacute;ger la retraite: on les charge &agrave; la
+ba&iuml;onnette, on les enfonce,
+on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.</p>
+<p>Jamais d&eacute;route n'avait &eacute;t&eacute; aussi
+meurtri&egrave;re. Une foule consid&eacute;rable de
+femmes, laiss&eacute;es en arri&egrave;re, furent faites
+prisonni&egrave;res. Marceau sauva une
+jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son
+d&eacute;sespoir,
+demandait qu'on lui donn&acirc;t la mort. Elle &eacute;tait modeste et
+belle; Marceau,
+plein d'&eacute;gards et de d&eacute;licatesse, la recueillit dans sa
+voiture, la
+respecta, et la fit d&eacute;poser dans un lieu s&ucirc;r. Les
+campagnes &eacute;taient
+couvertes au loin des d&eacute;bris de ce grand d&eacute;sastre.
+Westermann, infatigable,
+harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les
+infortun&eacute;s,
+ne sachant o&ugrave; fuir, rentr&egrave;rent dans Laval pour la
+troisi&egrave;me fois, et en
+ressortirent aussit&ocirc;t pour se reporter de nouveau vers la Loire.
+Ils
+voulurent la repasser &agrave; Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet
+se jet&egrave;rent
+sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener
+sur
+la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur
+avait
+&eacute;t&eacute; impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne
+vend&eacute;enne, priv&eacute;e
+de la pr&eacute;sence et de l'appui de ses deux chefs, continua de
+descendre la
+Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.
+Enfin, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, ne sachant o&ugrave; se porter,
+elle r&eacute;solut de fuir vers la
+pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit &agrave; Blain,
+o&ugrave; elle
+remporta encore un avantage d'arri&egrave;re-garde; et de Blain
+&agrave; Savenay, d'o&ugrave;
+elle esp&eacute;rait se jeter dans le Morbihan.</p>
+<p>Les r&eacute;publicains l'avaient suivie sans rel&acirc;che, et ils
+arriv&egrave;rent &agrave; Savenay
+le soir m&ecirc;me du jour o&ugrave; elle y entra. Savenay avait la
+Loire &agrave; gauche, des
+marais &agrave; droite, et un bois en avant. Kl&eacute;ber sentit
+l'importance d'occuper
+le bois le jour m&ecirc;me, et de se rendre ma&icirc;tre de toutes les
+hauteurs, afin
+d'&eacute;craser le lendemain les Vend&eacute;ens dans Savenay, avant
+qu'ils eussent le
+temps d'en sortir. En effet, il lan&ccedil;a l'avant-garde sur eux; et
+lui-m&ecirc;me,
+saisissant le moment o&ugrave; les Vend&eacute;ens d&eacute;bouchaient
+du bois pour repousser
+cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et
+les en
+d&eacute;busqua tout &agrave; fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay,
+et s'y
+enferm&egrave;rent, sans cesser n&eacute;anmoins de faire un feu
+soutenu pendant toute la
+nuit. Westermann et les repr&eacute;sentans proposaient d'attaquer
+sur-le-champ,
+pour tout d&eacute;truire d&egrave;s la nuit m&ecirc;me. Kl&eacute;ber,
+qui ne voulait pas qu'une
+faute lui f&icirc;t perdre une victoire assur&eacute;e, d&eacute;clara
+positivement qu'on
+n'attaquerait pas; et puis, s'enfon&ccedil;ant dans un sang-froid
+imperturbable,
+il laissa dire, sans r&eacute;pondre &agrave; aucune provocation. Il
+emp&ecirc;cha ainsi toute
+esp&egrave;ce de mouvement.</p>
+<p>Le lendemain, 23 d&eacute;cembre, avant le jour, il &eacute;tait
+&agrave; cheval avec Marceau,
+et parcourait sa ligne, lorsque les Vend&eacute;ens
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s et ne voulant pas
+survivre &agrave; cette journ&eacute;e, se pr&eacute;cipitent les
+premiers sur les r&eacute;publicains.
+Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kl&eacute;ber
+avec la
+gauche. Tous se pr&eacute;cipitent et reploient les Vend&eacute;ens sur
+eux-m&ecirc;mes.
+Marceau et Kl&eacute;ber se r&eacute;unissent dans la ville, prennent
+tout ce qu'ils
+rencontrent de cavalerie, et s'&eacute;lancent &agrave; la suite des
+Vend&eacute;ens. La Loire
+et les marais interdisaient toute retraite &agrave; ces
+infortun&eacute;s; un grand
+nombre fut immol&eacute; &agrave; coups de ba&iuml;onnette, d'autres
+furent faits prisonniers,
+et &agrave; peine quelques-uns trouv&egrave;rent-ils le moyen de se
+sauver. Ce jour, la
+colonne fut enti&egrave;rement d&eacute;truite, et la grande guerre de
+la Vend&eacute;e
+v&eacute;ritablement finie.</p>
+<p>Ainsi, cette malheureuse population, rejet&eacute;e hors de son pays
+par
+l'imprudence de ses chefs, et r&eacute;duite &agrave; chercher un port
+pour se r&eacute;fugier
+vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de
+l'Oc&eacute;an.
+N'ayant pu prendre Granville, elle avait &eacute;t&eacute;
+ramen&eacute;e sur la Loire, n'avait
+pu la repasser, avait &eacute;t&eacute; refoul&eacute;e une seconde
+fois en Bretagne, et de
+Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette
+barri&egrave;re
+fatale, elle venait d'expirer tout enti&egrave;re, entre Savenay, la
+Loire et des
+marais. Westermann fut charg&eacute;, avec sa cavalerie, de poursuivre
+les restes
+fugitifs de la Vend&eacute;e. Kl&eacute;ber et Marceau
+retourn&egrave;rent &agrave; Nantes. Re&ccedil;us, le
+24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une esp&egrave;ce de
+triomphe, et
+furent gratifi&eacute;s par le club jacobin d'une couronne civique.</p>
+<p>Si l'on consid&egrave;re dans son ensemble cette campagne
+m&eacute;morable de 93, on ne
+pourra s'emp&ecirc;cher de la regarder comme le plus grand effort
+qu'ait jamais
+fait une soci&eacute;t&eacute; menac&eacute;e. Dans l'ann&eacute;e
+1792, la coalition, qui n'&eacute;tait pas
+compl&egrave;te encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les
+Prussiens
+avaient tent&eacute; en Champagne une invasion ridicule; les
+Autrichiens s'&eacute;taient
+born&eacute;s dans les Pays-Bas &agrave; bombarder la place de Lille.
+Les Fran&ccedil;ais, dans
+leur premi&egrave;re exaltation, repouss&egrave;rent les Prussiens
+au-del&agrave; du Rhin, les
+Autrichiens au-del&agrave; de la Meuse, conquirent les Pays-Bas,
+Mayence, la
+Savoie et le comt&eacute; de Nice. La grande ann&eacute;e 93 s'ouvrit
+d'une mani&egrave;re bien
+diff&eacute;rente. La coalition &eacute;tait augment&eacute;e des trois
+puissances qui jusque-l&agrave;
+&eacute;taient rest&eacute;es neutres. L'Espagne pouss&eacute;e
+&agrave; bout par le 21 janvier, avait
+enfin port&eacute; cinquante mille hommes sur les
+Pyr&eacute;n&eacute;es; la France avait oblig&eacute;
+Pitt &agrave; se d&eacute;clarer; et l'Angleterre et la Hollande
+&eacute;taient entr&eacute;es &agrave; la
+fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doubl&eacute;e; et qui,
+mieux
+avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait &agrave; combattre,
+augmentait ses
+forces, et se pr&eacute;parait &agrave; un effort d&eacute;cisif.
+Ainsi, comme sous Louis XIV,
+la France avait &agrave; soutenir l'attaque de l'Europe enti&egrave;re;
+et cette fois
+elle ne s'&eacute;tait pas attir&eacute; ce concours d'ennemis par son
+ambition, mais par
+la juste col&egrave;re que lui inspira l'intervention des puissances
+dans ses
+affaires int&eacute;rieures.</p>
+<p>D&egrave;s le mois de mars, Dumouriez d&eacute;buta par une
+t&eacute;m&eacute;rit&eacute;, et voulut envahir
+la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg
+surprit
+les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-del&agrave; de la Meuse, et
+le for&ccedil;a
+lui-m&ecirc;me &agrave; venir se mettre &agrave; la t&ecirc;te de son
+arm&eacute;e. Dumouriez fut oblig&eacute; de
+livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille &eacute;tait
+gagn&eacute;e,
+lorsque l'aile gauche fl&eacute;chit, et repassa la Gette; il fallut
+battre en
+retraite, et nous perd&icirc;mes la Belgique en quelques jours. Alors
+les revers
+aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa
+aux
+Autrichiens. Dans le m&ecirc;me instant, Custine, battu &agrave;
+Francfort, ramen&eacute; sur
+le Rhin, et s&eacute;par&eacute; de Mayence, laissait les Prussiens
+bloquer cette place
+fameuse, et en commencer le si&eacute;ge; les Pi&eacute;montais nous
+repoussaient &agrave;
+Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyr&eacute;n&eacute;es; et enfin
+les provinces de
+l'Ouest, d&eacute;j&agrave; priv&eacute;es de leurs pr&ecirc;tres et
+pouss&eacute;es &agrave; bout par la lev&eacute;e des
+trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du tr&ocirc;ne
+et de
+l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exasp&eacute;r&eacute;e
+de la d&eacute;sertion de
+Dumouriez, des d&eacute;faites essuy&eacute;es dans les Pays-Bas, sur
+le Rhin, aux Alpes,
+et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,
+arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa
+ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de mod&eacute;ration.
+Ce nouvel
+exc&egrave;s lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept
+d&eacute;partemens sur
+quatre-vingt-trois se soulev&egrave;rent contre ce gouvernement, qui
+eut alors &agrave;
+lutter contre l'Europe, la Vend&eacute;e royaliste, et les trois quarts
+de la
+France f&eacute;d&eacute;ralis&eacute;e. C'est &agrave; cette
+&eacute;poque que nous perd&icirc;mes le camp de
+Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut
+achev&eacute;, que
+Mayence fut press&eacute; vivement, que les Espagnols pass&egrave;rent
+le Tech et
+menac&egrave;rent Perpignan, que les Vend&eacute;ens prirent Saumur et
+assi&eacute;g&egrave;rent
+Nantes, que les f&eacute;d&eacute;ralistes se dispos&egrave;rent
+&agrave; fondre de Lyon, de Marseille,
+de Bordeaux et de Caen, sur Paris.</p>
+<p>De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la
+capitale,
+terminer la r&eacute;volution en quelques journ&eacute;es, et suspendre
+la civilisation
+europ&eacute;enne pour long-temps. Heureusement on assi&eacute;gea des
+places. On se
+souvient, avec quelle fermet&eacute; la convention fit rentrer les
+d&eacute;partemens
+dans la soumission, en leur montrant seulement son autorit&eacute;, et
+en
+dispersant les imprudens qui s'&eacute;taient avanc&eacute;s
+jusqu'&agrave; Vernon; avec quel
+bonheur les Vend&eacute;ens furent repouss&eacute;s de Nantes, et
+arr&ecirc;t&eacute;s dans leur
+marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des
+f&eacute;d&eacute;ralistes, ses autres ennemis avaient fait des
+progr&egrave;s alarmans.
+Valenciennes et Mayence furent prises apr&egrave;s des si&eacute;ges
+m&eacute;morables; la
+guerre du f&eacute;d&eacute;ralisme amena deux &eacute;v&eacute;nemens
+d&eacute;sastreux, le si&eacute;ge de Lyon, et
+la trahison de Toulon; enfin, la Vend&eacute;e elle-m&ecirc;me, quoique
+renferm&eacute;e dans
+le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse
+r&eacute;sistance de
+Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de
+Labaroli&egrave;re,
+qui avaient voulu p&eacute;n&eacute;trer dans son sein. Jamais la
+situation n'avait &eacute;t&eacute;
+plus grave. Les coalis&eacute;s n'&eacute;taient plus
+arr&ecirc;t&eacute;s au Nord et au Rhin par des
+si&eacute;ges; Lyon et Toulon offraient aux Pi&eacute;montais de
+solides appuis; la
+Vend&eacute;e paraissait indomptable, et offrait un pied-&agrave;-terre
+aux Anglais.
+C'est alors que la convention appela &agrave; Paris les envoy&eacute;s
+des assembl&eacute;es
+primaires, leur donna la constitution de l'an III &agrave; jurer et
+&agrave; d&eacute;fendre, et
+d&eacute;cida avec eux que la France enti&egrave;re, hommes et choses,
+&eacute;tait &agrave; la
+disposition du gouvernement. Alors fut d&eacute;cr&eacute;t&eacute;e la
+lev&eacute;e en masse,
+g&eacute;n&eacute;ration par g&eacute;n&eacute;ration, et la
+facult&eacute; de requ&eacute;rir tout ce qui serait
+n&eacute;cessaire &agrave; la guerre; alors fut institu&eacute; le
+Grand-Livre, et l'emprunt
+forc&eacute; sur les riches, pour retirer de la circulation une partie
+des
+assignats et op&eacute;rer le placement forc&eacute; des biens
+nationaux; alors deux
+grandes arm&eacute;es furent dirig&eacute;es sur la Vend&eacute;e, la
+garnison de Mayence y fut
+transport&eacute;e en poste; il fut r&eacute;solu que ce malheureux
+pays serait br&ucirc;l&eacute;, et
+que la population en serait transport&eacute;e ailleurs. Enfin, Carnot
+entra au
+comit&eacute; de salut public, et commen&ccedil;a &agrave; introduire
+l'ordre et l'ensemble dans
+les op&eacute;rations militaires.</p>
+<p>Nous avions perdu le camp de C&eacute;sar, et Kilmaine avait, par
+une retraite
+heureuse, sauv&eacute; les restes de l'arm&eacute;e du Nord. Les
+Anglais s'&eacute;taient port&eacute;s
+&agrave; Dunkerque, et en faisaient le si&eacute;ge, tandis que les
+Autrichiens
+attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirig&eacute;e de
+Lille sur les
+derri&egrave;res du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette
+occasion
+soixante mille Fran&ccedil;ais, avait compris le plan de Carnot, et
+s'&eacute;tait port&eacute;
+sur Furnes, pas un Anglais n'&eacute;tait sauv&eacute;. Au lieu de se
+placer entre le
+corps d'observation et le corps de si&eacute;ge, il prit une marche
+directe et
+d&eacute;cida du moins la lev&eacute;e du si&eacute;ge, en donnant
+l'heureuse bataille
+d'Hondschoote. Cette bataille fut notre premi&egrave;re victoire, sauva
+Dunkerque,
+priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la
+joie et l'esp&eacute;rance.</p>
+<p>Bient&ocirc;t de nouveaux revers chang&egrave;rent cette joie en
+nouvelles alarmes. Le
+Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'arm&eacute;e de Houchard fut
+saisie &agrave;
+Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les
+Autrichiens, que rien n'arr&ecirc;tait plus depuis la prise de Mayence,
+s'avanc&egrave;rent sur les deux versans des Vosges, menac&egrave;rent
+les lignes de
+Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais
+r&eacute;sistaient avec vigueur, les Pi&eacute;montais avaient
+recouvr&eacute; la Savoie, et
+&eacute;taient descendus vers Lyon pour mettre notre arm&eacute;e entre
+deux feux;
+Ricardos avait franchi la Tet, et d&eacute;pass&eacute; Perpignan;
+enfin la division des
+troupes de l'Ouest en deux arm&eacute;es, celle de La Rochelle et celle
+de Brest,
+avait emp&ecirc;ch&eacute; le succ&egrave;s du plan de campagne
+arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Saumur le 2 septembre.
+Canclaux, mal second&eacute; par Rossignol, s'&eacute;tait
+trouv&eacute; seul en fl&egrave;che dans le
+sein de la Vend&eacute;e, et s'&eacute;tait repli&eacute; sur Nantes.
+Alors nouveaux efforts: la
+dictature fut compl&eacute;t&eacute;e et proclam&eacute;e par
+l'institution du gouvernement
+r&eacute;volutionnaire; la puissance du comit&eacute; de salut public
+fut proportionn&eacute;e
+au danger; les lev&eacute;es furent ex&eacute;cut&eacute;es, et les
+arm&eacute;es grossies d'une
+multitude de r&eacute;quisitionnaires; les nouveaux venus remplirent
+les
+garnisons, et permirent de porter les troupes organis&eacute;es en
+ligne; enfin
+la convention ordonna aux arm&eacute;es de vaincre dans un d&eacute;lai
+donn&eacute;.</p>
+<p>Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs in&eacute;vitables
+effets. Les
+arm&eacute;es du Nord, renforc&eacute;es, se concentr&egrave;rent
+&agrave; Lille et &agrave; Guise. Les
+coalis&eacute;s s'&eacute;taient port&eacute;s &agrave; Maubeuge,
+qu'ils voulaient prendre avant la fin
+de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la
+bataille
+de Watignies, et fit lever le si&eacute;ge de Maubeuge, comme Houchard
+avait fait
+lever celui de Dunkerque. Les Pi&eacute;montais furent rejet&eacute;s
+au del&agrave; du
+Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inond&eacute; de lev&eacute;es en
+masse, fut emport&eacute;
+d'assaut; Ricardos fut repouss&eacute; au-del&agrave; de la Tet; enfin
+les deux arm&eacute;es de
+La Rochelle et de Brest, r&eacute;unies sous un seul chef,
+L&eacute;chelle, qui laissait
+agir Kl&eacute;ber, &eacute;cras&egrave;rent les Vend&eacute;ens
+&agrave; Cholet, et les oblig&egrave;rent &agrave; passer
+la Loire en d&eacute;sordre.</p>
+<p>Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels
+&eacute;v&eacute;nemens: les
+lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comit&eacute; de salut
+public ne
+voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le
+jeune
+Hoche, g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e de la Moselle,
+malheureux mais brave &agrave;
+Kayserslautern, fut encourag&eacute; quoique battu. N'ayant pu entamer
+Brunswick,
+il se jeta sur le flanc de Wurmser. D&egrave;s ce moment, les deux
+arm&eacute;es du Rhin
+et de la Moselle r&eacute;unies repouss&egrave;rent les Autrichiens
+au-del&agrave; de
+Wissembourg, oblig&egrave;rent Brunswick &agrave; suivre ce mouvement
+r&eacute;trograde,
+d&eacute;bloqu&egrave;rent Landau, et camp&egrave;rent dans le
+Palatinat. Toulon fut repris par
+une id&eacute;e heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les
+Vend&eacute;ens,
+qu'on croyait d&eacute;truits, mais qui, dans leur d&eacute;sespoir,
+s'&eacute;taient port&eacute;s au
+nombre de quatre-vingt mille individus au-del&agrave; de la Loire, et
+cherchaient
+un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vend&eacute;ens
+furent
+repouss&eacute;s des bords de l'Oc&eacute;an, repouss&eacute;s
+&eacute;galement des bords de la Loire,
+et &eacute;cras&eacute;s entre ces deux barri&egrave;res qu'ils ne
+purent jamais franchir. Aux
+Pyr&eacute;n&eacute;es seulement nos armes avaient &eacute;t&eacute;
+malheureuses, mais nous n'avions
+perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de
+Perpignan.</p>
+<p>Ainsi, cette grande et terrible ann&eacute;e nous montre l'Europe
+pressant la
+r&eacute;volution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers
+succ&egrave;s de 92,
+ramenant ses arm&eacute;es en arri&egrave;re, p&eacute;n&eacute;trant
+par toutes les fronti&egrave;res &agrave; la
+fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts
+&agrave;
+ceux des puissances ennemies. Alors la r&eacute;volution s'irrite: elle
+fait
+&eacute;clater sa col&egrave;re au 31 mai, se cr&eacute;e, par cette
+journ&eacute;e, de nouveaux
+ennemis, et semble pr&ecirc;te &agrave; succomber contre l'Europe et
+les trois quarts de
+ses provinces r&eacute;volt&eacute;es. Mais bient&ocirc;t elle fait
+rentrer ses ennemis
+int&eacute;rieurs dans le devoir, soul&egrave;ve un million d'hommes
+&agrave; la fois, bat les
+Anglais &agrave; Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble
+aussit&ocirc;t
+d'efforts, gagne une bataille &agrave; Watignies, recouvre les lignes
+de
+Wissembourg, rejette les Pi&eacute;montais au-del&agrave; des Alpes,
+prend Lyon, Toulon,
+et &eacute;crase deux fois les Vend&eacute;ens, une premi&egrave;re
+fois dans la Vend&eacute;e, et une
+seconde et derni&egrave;re fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut
+plus grand et
+plus digne d'&ecirc;tre propos&eacute; &agrave; l'admiration et
+&agrave; l'imitation des peuples. La
+France avait recouvr&eacute; tout ce qu'elle avait perdu,
+except&eacute; Cond&eacute;,
+Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de
+l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutt&eacute; contre
+une seule,
+n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se
+rejetaient
+la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et
+devait para&icirc;tre bien plus formidable l'ann&eacute;e suivante.</p>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="CHAPITRE_XVIII."></a>
+<h2>CHAPITRE XVIII.</h2>
+<br>
+<p style="font-weight: bold;">SUITE DE LA LUTTE DES H&Eacute;BERTISTES
+ET DES DANTONISTES.&#8212;CAMILLE
+DESMOULINS
+PUBLIE <i>le Vieux Cordelier</i>.&#8212;LE COMIT&Eacute; SE PLACE ENTRE LES
+DEUX PARTIS, ET
+S'ATTACHE D'ABORD A R&Eacute;PRIMER LES H&Eacute;BERTISTES.&#8212;DISETTE
+DANS
+PARIS.&#8212;RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.&#8212;MOUVEMENT
+TENT&Eacute; PAR LES H&Eacute;BERTISTES.&#8212;ARRESTATION ET MORT DE RONSIN,
+VINCENT, H&Eacute;BERT,
+CHAUMETTE, MOMORO, ETC.&#8212;LE COMIT&Eacute; DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE
+M&Ecirc;ME SORT
+AUX DANTONISTES.&#8212;ARRESTATION, PROC&Egrave;S ET SUPPLICE DE DANTON,
+CAMILLE
+DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, H&Eacute;RAULT-S&Eacute;CHELLES,
+FABRE-D'&Eacute;GLANTINE,
+CHABOT, ETC.</p>
+<br>
+<p>La convention avait commenc&eacute; d'exercer quelques
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s envers la faction
+turbulente des cordeliers et des agens minist&eacute;riels. Ronsin et
+Vincent
+&eacute;taient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors.
+Momoro, aux
+Cordeliers, H&eacute;bert, aux Jacobins, s'effor&ccedil;aient d'exciter
+en faveur de
+leurs amis l'int&eacute;r&ecirc;t des chauds r&eacute;volutionnaires.
+Les cordeliers firent une
+p&eacute;tition, et, d'un ton assez peu respectueux, demand&egrave;rent
+si on voulait
+punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,
+Custine et Brissot; ils d&eacute;clar&egrave;rent qu'ils regardaient
+ces deux citoyens
+comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours
+comme
+membres de leur soci&eacute;t&eacute;. Les jacobins
+pr&eacute;sent&egrave;rent une p&eacute;tition plus
+mesur&eacute;e, et se born&egrave;rent &agrave; demander qu'on
+acc&eacute;l&eacute;r&acirc;t le rapport sur Vincent
+et Ronsin, afin de les punir s'ils &eacute;taient coupables, ou de les
+rendre &agrave; la
+libert&eacute; s'ils &eacute;taient innocens.</p>
+<p>Le comit&eacute; de salut public gardait encore le silence.
+Collot-d'Herbois seul,
+quoique membre du comit&eacute; et partisan oblig&eacute; du
+gouvernement, montra le plus
+grand z&egrave;le pour Ronsin. Le motif en &eacute;tait naturel: la
+cause de Vincent lui
+&eacute;tait presque &eacute;trang&egrave;re, mais celle de Ronsin,
+envoy&eacute; &agrave; Lyon avec lui, et
+de plus ex&eacute;cuteur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de
+tr&egrave;s pr&egrave;s.
+Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un
+centi&egrave;me
+des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait d&eacute;porter ou
+immoler le
+reste, charger le Rh&ocirc;ne de cadavres, effrayer tout le Midi de ce
+spectacle,
+et frapper de terreur la rebelle cit&eacute; de Toulon. Ronsin
+&eacute;tait en prison
+pour avoir r&eacute;p&eacute;t&eacute; ces horribles expressions dans
+une affiche. Collot
+d'Herbois, rappel&eacute; pour rendre compte de sa mission, avait le
+plus grand
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; justifier la conduite de Ronsin, afin de
+faire approuver la
+sienne. Dans ce moment, il arrivait une p&eacute;tition sign&eacute;e
+de quelques
+citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus d&eacute;chirante
+des maux de
+leur ville. Ils montraient les mitraillades succ&eacute;dant aux
+ex&eacute;cutions de la
+guillotine, une population enti&egrave;re menac&eacute;e
+d'extermination, et une cit&eacute;
+riche et manufacturi&egrave;re d&eacute;molie, non plus avec le
+marteau, mais avec la
+mine. Cette p&eacute;tition, que quatre citoyens avaient eu le courage
+de signer,
+produisit une impression douloureuse sur la convention.
+Collot-d'Herbois se
+h&acirc;ta de faire son rapport, et dans son ivresse
+r&eacute;volutionnaire, il pr&eacute;senta
+ces terribles ex&eacute;cutions comme elles s'offraient &agrave; sa
+propre imagination,
+c'est-&agrave;-dire comme indispensables et toutes naturelles.
+&laquo;Les Lyonnais,
+disait-il en substance, &eacute;taient vaincus, mais ils disaient
+hautement qu'ils
+prendraient bient&ocirc;t leur revanche. Il fallait frapper de terreur
+ces
+rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les
+imiter;
+il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de
+mort
+n'agissait point assez vite; le marteau ne d&eacute;molissait que
+lentement. La
+mitraille a d&eacute;truit les hommes, la mine a d&eacute;truit les
+&eacute;difices. Ceux qui
+sont morts avaient tous tremp&eacute; leurs mains dans le sang des
+patriotes. Une
+commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et
+s&ucirc;r dans la
+foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui
+ont
+&eacute;t&eacute; frapp&eacute;s.&raquo; Collot-d'Herbois obligea la
+convention &eacute;tonn&eacute;e &agrave; approuver
+ce qui lui semblait &agrave; lui-m&ecirc;me si naturel; il se rendit
+ensuite aux
+Jacobins pour se plaindre &agrave; eux de la peine qu'il avait eue
+&agrave; justifier sa
+conduite, et de la compassion qu'avaient inspir&eacute;e les Lyonnais.
+&laquo;Ce matin,
+j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire
+approuver la mort des tra&icirc;tres. On pleurait, on demandait <i>s'ils
+&eacute;taient
+morts du premier coup</i>!... Du premier coup, les
+contre-r&eacute;volutionnaires! et
+Chalier est-il mort du premier coup<a name="FNanchor7"></a><a
+ href="#Footnote_7"><sup>[7]</sup></a>!... Vous vous informez,
+disais-je &agrave;
+la convention, comment sont morts ces hommes qui &eacute;taient
+couverts du sang
+de nos fr&egrave;res! S'ils n'&eacute;taient pas morts, vous ne
+d&eacute;lib&eacute;reriez pas ici!...
+Eh bien! &agrave; peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient
+entendre parler
+des morts; ils ne savaient pas se d&eacute;fendre des ombres!&raquo;
+Passant ensuite &agrave;
+Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce g&eacute;n&eacute;ral avait
+partag&eacute; tous les dangers
+des patriotes dans le Midi, qu'il y avait brav&eacute; avec lui les
+poignards des
+aristocrates, et d&eacute;ploy&eacute; la plus grande fermet&eacute;
+pour y faire respecter
+l'autorit&eacute; de la r&eacute;publique; que dans ce moment tous les
+aristocrates se
+r&eacute;jouissaient de son arrestation, et y voyaient pour
+eux-m&ecirc;mes un sujet
+d'espoir. &laquo;Qu'a donc fait Ronsin pour &ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute;? ajoutait Collot. Je l'ai
+demand&eacute; &agrave; tout le monde; personne n'a pu me le
+dire.&raquo; Le lendemain de cette
+s&eacute;ance, dans celle du 3 niv&ocirc;se, Collot, revenant &agrave;
+la charge, vint annoncer
+la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait
+d&eacute;sapprouver l'&eacute;nergie d&eacute;ploy&eacute;e &agrave;
+Lyon, s'&eacute;tait donn&eacute; la mort. &laquo;Vous ai-je
+tromp&eacute;, s'&eacute;cria Collot, quand je vous ai dit que les
+patriotes allaient
+&ecirc;tre r&eacute;duits au d&eacute;sespoir, si l'esprit public
+venait &agrave; baisser ici?&raquo;</p>
+<p>Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-r&eacute;volutionnaires
+&eacute;taient enferm&eacute;s,
+leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention
+&eacute;taient
+troubl&eacute;s de r&eacute;clamations en leur faveur, et un membre
+m&ecirc;me du comit&eacute; de
+salut public, compromis dans leur syst&egrave;me sanguinaire, les
+d&eacute;fendait pour
+se d&eacute;fendre lui-m&ecirc;me. Leurs adversaires
+commen&ccedil;aient, de leur c&ocirc;t&eacute;, &agrave;
+mettre la plus grande &eacute;nergie dans leurs attaques. Philippeau,
+revenu de la
+Vend&eacute;e, et plein d'indignation contre l'&eacute;tat-major de
+Saumur, voulait que
+le comit&eacute; de salut public, partageant sa col&egrave;re,
+poursuiv&icirc;t Rossignol,
+Ronsin et autres, et v&icirc;t une trahison dans la non-r&eacute;ussite
+du plan de
+campagne du 2 septembre. On a d&eacute;j&agrave; vu combien il y avait
+de torts
+r&eacute;ciproques, de malentendus, et d'incompatibilit&eacute;s de
+caract&egrave;re, dans la
+conduite de cette guerre. Rossignol et l'&eacute;tat-major de Saumur
+avaient eu
+de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comit&eacute;, en les
+d&eacute;sapprouvant,
+ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait
+&eacute;t&eacute; ni juste ni
+politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliqu&acirc;t &agrave;
+l'amiable; mais
+Philippeau, impatient, &eacute;crivit un pamphlet virulent o&ugrave; il
+raconta toute la
+guerre, et o&ugrave; il m&ecirc;la beaucoup d'erreurs &agrave; beaucoup
+de v&eacute;rit&eacute;s. Cet &eacute;crit
+devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les
+r&eacute;volutionnaires les plus prononc&eacute;s, et les accusait des
+plus affreuses
+trahisons. &laquo;Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup
+intrigu&eacute;,
+beaucoup vol&eacute;, beaucoup menti! Sa seule exp&eacute;dition c'est
+celle du 18
+septembre, o&ugrave; il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par
+trois mille
+brigands; c'est cette journ&eacute;e fatale de Coron, o&ugrave;,
+apr&egrave;s avoir dispos&eacute;
+notre artillerie dans une gorge, &agrave; la t&ecirc;te d'une colonne
+de six lieues de
+flanc, il se tint cach&eacute; dans une &eacute;table comme un
+l&acirc;che coquin, &agrave; deux
+lieues du champ de bataille, o&ugrave; nos infortun&eacute;s camarades
+&eacute;taient foudroy&eacute;s
+par leurs propres canons.&raquo; Les expressions n'&eacute;taient pas
+m&eacute;nag&eacute;es, comme on
+le voit, dans l'&eacute;crit de Philippeau. Malheureusement, le
+comit&eacute; de salut
+public, qu'il aurait d&ucirc; mettre dans ses int&eacute;r&ecirc;ts,
+n'&eacute;tait pas trait&eacute; avec
+beaucoup d'&eacute;gards. Philippeau, m&eacute;content de ne pas voir
+son indignation
+assez partag&eacute;e, semblait imputer au comit&eacute; une partie des
+torts qu'il
+reprochait &agrave; Ronsin, et employait m&ecirc;me cette expression
+offensante: <i>Si
+vous n'avez &eacute;t&eacute; que tromp&eacute;s</i>.</p>
+<p>L'&eacute;crit, comme nous venons de le dire, produisit une grande
+sensation.
+Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de
+voir
+que dans la Vend&eacute;e les ultra-r&eacute;volutionnaires avaient
+autant de torts qu'&agrave;
+Paris, et n'imaginant pas que la col&egrave;re e&ucirc;t aveugl&eacute;
+Philippeau jusqu'&agrave; lui
+faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec
+empressement, admira son courage, et, dans sa na&iuml;vet&eacute;, il
+disait &agrave; tout le
+monde: &laquo;Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau....&raquo;
+Tout le monde,
+suivant lui, devait lire cet &eacute;crit, qui prouvait les dangers
+qu'avait
+courus la r&eacute;publique, par la faute des exag&eacute;r&eacute;s
+r&eacute;volutionnaires.</p>
+<p>Camille aimait beaucoup Danton, et en &eacute;tait aim&eacute;. Tous
+deux pensaient que
+la r&eacute;publique &eacute;tant sauv&eacute;e par ses
+derni&egrave;res victoires, il &eacute;tait temps de
+mettre fin &agrave; des cruaut&eacute;s d&eacute;sormais inutiles; que
+ces cruaut&eacute;s prolong&eacute;es
+plus long-temps ne seraient propres qu'&agrave; compromettre la
+r&eacute;volution, et que
+l'&eacute;tranger pouvait seul en d&eacute;sirer et en inspirer la
+continuation. Camille
+imagina d'&eacute;crire un nouveau journal qu'il intitula <i>le Vieux
+Cordelier</i>,
+car Danton et lui &eacute;taient les doyens de ce club
+c&eacute;l&egrave;bre. Il dirigea sa
+feuille contre tous les r&eacute;volutionnaires nouveaux, qui voulaient
+renverser
+et d&eacute;passer les r&eacute;volutionnaires les plus anciens et les
+plus &eacute;prouv&eacute;s.
+Jamais cet &eacute;crivain, le plus remarquable de la
+r&eacute;volution, et l'un des plus
+na&iuml;fs et des plus spirituels de notre langue, n'avait
+d&eacute;ploy&eacute; autant de
+gr&acirc;ce, d'originalit&eacute; et m&ecirc;me d'&eacute;loquence. Il
+commen&ccedil;ait ainsi son premier
+num&eacute;ro (15 frimaire): &laquo;O Pitt! je rends hommage &agrave;
+ton g&eacute;nie! Quels nouveaux
+d&eacute;barqu&eacute;s de France en Angleterre t'ont donn&eacute; de
+si bons conseils et des
+moyens si s&ucirc;rs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu
+&eacute;chouerais
+&eacute;ternellement contre elle, si tu ne t'attachais &agrave; perdre
+dans l'opinion
+publique ceux qui, depuis cinq ans, ont d&eacute;jou&eacute; tous tes
+projets. Tu as
+compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait
+vaincre;
+qu'il fallait faire accuser de corruption pr&eacute;cis&eacute;ment
+ceux que tu n'avais
+pu corrompre, et d'atti&eacute;dissement ceux que tu n'avais pu
+atti&eacute;dir. J'ai
+ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis:
+leur multitude m'arrache de l'h&ocirc;tel des Invalides, et me
+ram&egrave;ne au combat.
+Il faut &eacute;crire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de
+la
+r&eacute;volution, que je tra&ccedil;ais au coin du feu, pour reprendre
+la plume rapide
+et haletante du journaliste, et suivre, &agrave; bride abattue, le
+torrent
+r&eacute;volutionnaire. D&eacute;put&eacute; consultant que personne ne
+consultait plus depuis
+le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise &agrave; bras,
+o&ugrave; j'ai eu tout
+le loisir de suivre, par le menu le nouveau syst&egrave;me de nos
+ennemis.&raquo;</p>
+<p>Camille &eacute;levait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite
+aux Jacobins,
+pour les services g&eacute;n&eacute;reux qu'il avait rendus aux vieux
+patriotes, et il
+s'exprimait de la mani&egrave;re suivante &agrave; l'&eacute;gard du
+culte et des proscriptions:</p>
+<p>&laquo;Il faut, disait-il, &agrave; l'esprit humain malade le lit
+plein de songes de la
+superstition: et &agrave; voir les f&ecirc;tes, les processions qu'on
+institue, les
+autels et les saints s&eacute;pulcres qui s'&eacute;l&egrave;vent, il
+me semble qu'on ne fait
+que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de
+l'esp&eacute;rance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le
+jour m&ecirc;me
+o&ugrave; je vis Gobel venir &agrave; la barre, avec sa double croix
+qu'on portait en
+triomphe devant le philosophe <i>Anaxagoras</i><a name="FNanchor8"></a><a
+ href="#Footnote_8"><sup>[8]</sup></a>.</p>
+<br>
+<p>Si ce n'&eacute;tait pas un crime de l&egrave;se-Montagne, de
+soup&ccedil;onner un pr&eacute;sident des
+jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette,
+je
+serais tent&eacute; de croire qu'&agrave; cette nouvelle de
+Barr&egrave;re, <i>la Vend&eacute;e n'existe
+plus</i>, le roi de Prusse s'est &eacute;cri&eacute; douloureusement: <i>Tous
+nos efforts
+&eacute;choueront donc contre la r&eacute;publique, puisque le noyau de
+la Vend&eacute;e est
+d&eacute;truit!</i> et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui
+aura dit: <i>H&eacute;ros
+invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai
+quelques
+pr&ecirc;tres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des
+autres
+pour faire une pareille d&eacute;claration. Il y a &agrave; Paris deux
+fameux patriotes
+qui seront tr&egrave;s propres par leurs talens, leur
+exag&eacute;ration, et leur syst&egrave;me
+religieux bien connu, &agrave; nous seconder et &agrave; recevoir nos
+impressions. Il
+n'est question que de faire agir nos amis en France, aupr&egrave;s des
+deux grands
+philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile,
+et
+d'&eacute;blouir leur civisme, par la riche conqu&ecirc;te des
+sacristies</i>. (J'esp&egrave;re
+que Chaumette ne se plaindra pas de ce num&eacute;ro; le marquis de
+Luchesini ne
+peut pas parler de lui en termes plus honorables.) <i>Anacharsis et
+Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera
+celle
+de la contre-r&eacute;volution; et bient&ocirc;t, au lieu de laisser
+mourir en France de
+vieillesse et d'inanition le papisme pr&ecirc;t &agrave; y rendre le
+dernier soupir, je
+vous promets, par la pers&eacute;cution et l'intol&eacute;rance contre
+ceux qui
+voudraient messer et &ecirc;tre mess&eacute;s, de faire passer force
+recrues &agrave; Lescure
+et &agrave; La Rochejaquelein</i>.&raquo;</p>
+<p>Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs
+romains, et
+pr&eacute;tendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une
+effrayante
+allusion &agrave; la loi des suspects. &laquo;Anciennement, dit-il, il
+y avait &agrave; Rome,
+selon Tacite, une loi qui sp&eacute;cifiait les crimes d'&eacute;tat et
+de l&egrave;se-majest&eacute;,
+et portait peine capitale. Ces crimes de l&egrave;se-majest&eacute;,
+sous la r&eacute;publique,
+se r&eacute;duisaient &agrave; quatre sortes: si une arm&eacute;e avait
+&eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e en pays
+ennemi; si l'on avait excit&eacute; des s&eacute;ditions; si les
+membres des corps
+constitu&eacute;s avaient mal administr&eacute; les affaires o&ugrave;
+les deniers publics; si
+la majest&eacute; du peuple romain avait &eacute;t&eacute; avilie. Les
+empereurs n'eurent besoin
+que de quelques articles additionnels &agrave; cette loi, pour
+envelopper les
+citoyens et les cit&eacute;s enti&egrave;res dans la proscription.
+Auguste fut le premier
+&agrave; &eacute;tendre cette loi de l&egrave;se-majest&eacute;, en y
+comprenant les &eacute;crits qu'il
+appelait contre-r&eacute;volutionnaires. Bient&ocirc;t les extensions
+n'eurent plus de
+bornes. D&egrave;s que les propos furent devenus des crimes
+d'&eacute;tat, il n'y eut
+plus qu'un pas &agrave; faire pour changer en crimes les simples
+regards, la
+tristesse, la compassion, les soupirs, le silence m&ecirc;me.</p>
+<p>&laquo;Bient&ocirc;t ce fut un crime de l&egrave;se-majest&eacute;
+ou de contre-r&eacute;volution &agrave; la ville
+de <i>Nursia</i> d'avoir &eacute;lev&eacute; un monument &agrave; ses
+habitans morts au si&eacute;ge de
+Mod&egrave;ne; crime de contre-r&eacute;volution &agrave; Libon Drusus
+d'avoir demand&eacute; aux
+diseurs de bonne aventure s'il ne poss&eacute;derait pas un jour de
+grandes
+richesses; crime de contre-r&eacute;volution au journaliste Cremutius
+Cordus
+d'avoir appel&eacute; Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime
+de
+contre-r&eacute;volution &agrave; un des descendans de Cassius d'avoir
+chez lui un
+portrait de son bisa&iuml;eul; crime de contre-r&eacute;volution
+&agrave; Marcus Scaurus
+d'avoir fait une trag&eacute;die o&ugrave; il y avait tel vers auquel
+on pouvait donner
+deux sens; crime de contre-r&eacute;volution &agrave; Torquatus Silanus
+de faire de la
+d&eacute;pense; crime de contre-r&eacute;volution &agrave;
+P&eacute;tr&eacute;ius d'avoir eu un songe sur
+Claude; crime de contre-r&eacute;volution &agrave; Pomponius de ce
+qu'un ami de S&eacute;jan
+&eacute;tait venu chercher un asile dans une de ses maisons de
+campagne; crime de
+contre-r&eacute;volution de se plaindre des malheurs du temps, car
+c'&eacute;tait faire
+le proc&egrave;s du gouvernement; crime de contre-r&eacute;volution de
+ne pas invoquer le
+g&eacute;nie divin de Caligula: pour y avoir manqu&eacute;, grand
+nombre de citoyens
+furent d&eacute;chir&eacute;s de coups, condamn&eacute;s aux mines ou
+aux b&ecirc;tes, quelques-uns
+m&ecirc;me sci&eacute;s par le milieu du corps; crime enfin de
+contre-r&eacute;volution &agrave; la
+m&egrave;re du consul Fusius Germinus d'avoir pleur&eacute; la mort
+funeste de son fils.</p>
+<p>&laquo;Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son
+parent, si
+l'on ne voulait s'exposer &agrave; p&eacute;rir soi-m&ecirc;me.</p>
+<p>&laquo;Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la
+popularit&eacute;?
+c'&eacute;tait un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre
+civile. <i>Studia
+civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse</i>.
+SUSPECT.</p>
+<p>&laquo;Fuyait-on au contraire la popularit&eacute;, et se tenait-on
+au coin de son feu?
+cette vie retir&eacute;e vous avait fait remarquer, vous avait
+donn&eacute; de la
+consid&eacute;ration. <i>Quanto metu occultior, tanto plus fam&acirc;
+adeptus</i>. SUSPECT.</p>
+<p>&laquo;&Eacute;tiez-vous riche? il y avait un p&eacute;ril imminent
+que le peuple ne f&ucirc;t
+corrompu par vos largesses. <i>Auri vim atque opes Plauti, principi
+infensas</i>. SUSPECT.</p>
+<p>&laquo;&Eacute;tiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur!
+il faut surveiller
+de plus pr&egrave;s cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme
+celui qui
+n'a rien. <i>Syllam inopem, und&egrave; praecipuam audaciam</i>.
+SUSPECT.</p>
+<p>&laquo;&Eacute;tiez-vous d'un caract&egrave;re sombre,
+m&eacute;lancolique, ou mis en n&eacute;glig&eacute;? Ce qui
+vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. <i>Hominem
+publicis bonis moestum</i>. SUSPECT.&raquo;</p>
+<p>Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande
+&eacute;num&eacute;ration des suspects,
+et tra&ccedil;ait un horrible tableau de ce qui se passait &agrave;
+Paris, par ce qui
+s'&eacute;tait fait &agrave; Rome. Si la lettre de Philippeau avait
+excit&eacute; une vive
+sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus
+grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses
+num&eacute;ros furent
+vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en
+quantit&eacute;; les
+prisonniers se les transmettaient &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, et
+ils lisaient avec
+d&eacute;lices, et avec un peu d'espoir, ce r&eacute;volutionnaire qui
+leur &eacute;tait
+autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvr&icirc;t les
+prisons, ni
+qu'on f&icirc;t r&eacute;trograder la r&eacute;volution, demandait
+l'institution d'un comit&eacute;,
+dit de <i>cl&eacute;mence</i>, qui ferait la revue des prisonniers,
+&eacute;largirait les
+citoyens enferm&eacute;s sans cause suffisante, et arr&ecirc;terait le
+sang l&agrave; o&ugrave; il
+avait trop coul&eacute;.</p>
+<p>Les &eacute;crits de Philippeau et de Desmoulins irrit&egrave;rent
+au plus haut degr&eacute; les
+r&eacute;volutionnaires z&eacute;l&eacute;s, et furent improuv&eacute;s
+aux Jacobins. H&eacute;bert les y
+d&eacute;non&ccedil;a avec fureur; il proposa m&ecirc;me de radier les
+auteurs de la liste de
+la soci&eacute;t&eacute;. Il signala en outre, comme complices de
+Camille Desmoulins et
+de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'&Eacute;glantine. On a vu
+que Bourdon
+de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol;
+il
+s'&eacute;tait brouill&eacute; depuis avec l'&eacute;tat-major de
+Saumur, et n'avait cess&eacute; dans
+la convention de s'&eacute;lever contre le parti Ronsin. C'est ce qui
+le faisait
+associer &agrave; Philippeau. Fabre &eacute;tait accus&eacute; d'avoir
+pris part &agrave; l'affaire du
+faux d&eacute;cret, et on &eacute;tait dispos&eacute; &agrave; le
+croire, quoiqu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; justifi&eacute;
+par Chabot. Sentant sa position p&eacute;rilleuse, et ayant tout
+&agrave; craindre d'un
+syst&egrave;me de s&eacute;v&eacute;rit&eacute; trop grande, il avait
+deux ou trois fois parl&eacute; pour le
+syst&egrave;me de l'indulgence, s'&eacute;tait enti&egrave;rement
+brouill&eacute; avec les
+ultra-r&eacute;volutionnaires, et avait &eacute;t&eacute; trait&eacute;
+d'intrigant par le p&egrave;re
+Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions
+d'H&eacute;bert,
+d&eacute;cid&egrave;rent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de
+l'Oise et
+Fabre-d'&Eacute;glantine, viendraient &agrave; la barre de la
+soci&eacute;t&eacute;, donner des
+explications sur leurs &eacute;crits, et sur leurs discours dans la
+convention.</p>
+<p>La s&eacute;ance o&ugrave; ils devaient compara&icirc;tre avait
+excit&eacute; une affluence
+extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit
+quelques-unes jusqu'&agrave; 25 francs. C'&eacute;tait, en effet, le
+proc&egrave;s des deux
+nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant
+l'autorit&eacute; toute
+puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne f&ucirc;t pas membre
+de la
+soci&eacute;t&eacute;, ne refusa pas de compara&icirc;tre &agrave; sa
+barre, et r&eacute;p&eacute;ta les accusations
+qu'il avait d&eacute;j&agrave; consign&eacute;es, soit dans sa
+correspondance avec le comit&eacute; de
+salut public, soit dans sa brochure. Il ne m&eacute;nagea pas plus les
+individus
+qu'il ne l'avait fait pr&eacute;c&eacute;demment, et donna &agrave;
+H&eacute;bert deux ou trois
+d&eacute;mentis formels et insultans. Ces personnalit&eacute;s si
+hardies de Philippeau
+commen&ccedil;aient &agrave; agiter la soci&eacute;t&eacute;, et la
+s&eacute;ance devenait orageuse, lorsque
+Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi
+grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme;
+qu'il
+n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la
+v&eacute;rit&eacute; de ses
+accusations; qu'il lui avait d&eacute;j&agrave; dit &agrave;
+lui-m&ecirc;me: &laquo;Il faut que tu prouves
+tes accusations ou que tu portes ta t&ecirc;te sur
+l'&eacute;chafaud;&raquo; que peut-&ecirc;tre il
+n'y avait ici de coupables que les &eacute;v&eacute;nemens; mais que,
+dans tous les cas,
+il fallait que tout le monde f&ucirc;t entendu, et surtout
+&eacute;cout&eacute;.</p>
+<p>Robespierre, parlant apr&egrave;s Danton, dit qu'il n'avait pas lu
+la brochure de
+Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait
+le
+comit&eacute; responsable de la perte de trente mille hommes; que le
+comit&eacute;
+n'avait pas le temps de r&eacute;pondre &agrave; des libelles et de
+faire une guerre de
+plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions
+mauvaises, mais entra&icirc;n&eacute; par des passions. &laquo;Je ne
+pr&eacute;tends pas, dit
+Robespierre, imposer silence &agrave; la conscience de mon
+coll&egrave;gue; mais qu'il
+s'examine, et juge s'il n'y a en lui-m&ecirc;me ni vanit&eacute;, ni
+petites passions.
+Je le crois entra&icirc;n&eacute; par le patriotisme non moins que par
+la col&egrave;re; mais
+qu'il r&eacute;fl&eacute;chisse! qu'il consid&egrave;re la lutte qui
+s'engage! il verra que les
+mod&eacute;r&eacute;s prendront sa d&eacute;fense, que les aristocrates
+se rangeront de son
+c&ocirc;t&eacute;, que la convention elle-m&ecirc;me se partagera,
+qu'il s'y &eacute;l&egrave;vera
+peut-&ecirc;tre un parti de l'opposition, ce qui serait
+d&eacute;sastreux, et ce qui
+renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on
+a eu
+tant de peine &agrave; d&eacute;jouer!&raquo; Il invite Philippeau
+&agrave; examiner ses motifs
+secrets, et les jacobins &agrave; l'&eacute;couter silencieusement.</p>
+<p>Rien n'&eacute;tait plus sage et plus convenable que les
+observations de
+Robespierre, au ton pr&egrave;s, qui &eacute;tait toujours emphatique
+et doctoral,
+surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la
+parole,
+se rejette dans les m&ecirc;mes personnalit&eacute;s, et provoque le
+m&ecirc;me trouble.
+Danton impatient&eacute; s'&eacute;crie qu'il faut abr&eacute;ger de
+telles querelles, et nommer
+une commission qui examine les pi&egrave;ces du proc&egrave;s. Couthon
+dit qu'avant m&ecirc;me
+de recourir &agrave; cette mesure, il faut s'assurer si la question en
+vaut la
+peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme &agrave;
+homme, et il
+propose de demander &agrave; Philippeau si, en son &acirc;me et
+conscience, il croit
+qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse &agrave;
+Philippeau.&#8212;&laquo;Crois-tu, lui
+dit-il, en ton &acirc;me et conscience, qu'il y ait eu trahison?&#8212;Oui,
+r&eacute;pond
+imprudemment Philippeau.&#8212;En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point
+d'autre moyen; il faut nommer une commission qui &eacute;coute les
+accus&eacute;s et les
+accusateurs, et en fasse son rapport &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute;.&raquo; La proposition est
+adopt&eacute;e, et la commission est charg&eacute;e d'examiner, outre
+les accusations de
+Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de
+Fabre-d'&Eacute;glantine et de
+Camille Desmoulins.</p>
+<p>C'&eacute;tait le 3 niv&ocirc;se (23 d&eacute;cembre). Dans
+l'intervalle de temps employ&eacute; par
+la commission &agrave; faire son rapport, la guerre de plume et les
+r&eacute;criminations
+continu&egrave;rent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille
+Desmoulins
+de leur soci&eacute;t&eacute;. Ils firent de nouvelles p&eacute;titions
+pour Ronsin et Vincent,
+et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci &agrave;
+les appuyer
+aupr&egrave;s de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais
+sujets, dont
+on avait rempli l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, se montraient
+partout, dans les
+promenades, les tavernes, les caf&eacute;s, les spectacles, en
+&eacute;paulettes de laine
+et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur
+g&eacute;n&eacute;ral, et
+Vincent, leur ministre. Ils &eacute;taient surnomm&eacute;s les <i>&eacute;pauletiers</i>,
+et fort
+redout&eacute;s dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections
+de se
+r&eacute;unir plus de deux fois par semaine, elles s'&eacute;taient
+chang&eacute;es en soci&eacute;t&eacute;s
+populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'&agrave; deux de ces
+soci&eacute;t&eacute;s par
+section, et c'&eacute;tait l&agrave; que tous les partis
+int&eacute;resses &agrave; produire un
+mouvement dirigeaient leurs agens. Les <i>&eacute;pauletiers</i> ne
+manquaient pas de
+s'y tendre, et, gr&acirc;ce &agrave; eux, le tumulte r&eacute;gnait
+dans presque toutes.</p>
+<p>Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la
+p&eacute;tition des
+cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation &agrave; toutes les
+soci&eacute;t&eacute;s
+populaires form&eacute;es depuis le 31 mai. C'&eacute;taient l&agrave;
+des actes d'une prudente
+et louable &eacute;nergie. Cependant le comit&eacute;, tout en faisant
+les plus grands
+efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi
+&agrave; ne
+pas se donner les apparences de la mollesse et de la mod&eacute;ration.
+Il
+fallait, pour qu'il p&ucirc;t conserver sa popularit&eacute; et sa
+force, qu'il d&eacute;ploy&acirc;t
+la m&ecirc;me rigueur contre la faction oppos&eacute;e. C'est pourquoi,
+le 5 niv&ocirc;se (25
+d&eacute;cembre), Robespierre fut charg&eacute; de faire un nouveau
+rapport sur les
+principes du gouvernement r&eacute;volutionnaire, et de proposer des
+mesures de
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; contre quelques prisonniers illustres.
+S'attachant toujours, par
+politique et aussi par erreur, &agrave; rejeter tous les
+d&eacute;sordres sur la
+pr&eacute;tendue faction &eacute;trang&egrave;re, il lui imputa
+&agrave; la fois les torts des mod&eacute;r&eacute;s
+et des exag&eacute;r&eacute;s. &laquo;Les cours
+&eacute;trang&egrave;res ont vomi, dit-il, sur la France, les
+sc&eacute;l&eacute;rats habiles qu'elles tiennent &agrave; leur solde.
+Ils d&eacute;lib&egrave;rent dans nos
+administrations, s'introduisent dans nos assembl&eacute;es
+sectionnaires, et dans
+nos clubs; ils ont si&eacute;g&eacute; jusque dans la
+repr&eacute;sentation nationale; ils
+dirigent et dirigeront &eacute;ternellement la contre-r&eacute;volution
+sur le m&ecirc;me plan.
+Ils r&ocirc;dent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent
+nos
+passions, et cherchent &agrave; nous inspirer jusqu'&agrave; nos
+opinions.&raquo; Robespierre,
+poursuivant ce tableau, les montre poussant tour &agrave; tour &agrave;
+l'exag&eacute;ration ou
+&agrave; la faiblesse, excitant &agrave; Paris la pers&eacute;cution
+des cultes, et dans la
+Vend&eacute;e la r&eacute;sistance du fanatisme; immolant Lepelletier
+et Marat, et puis
+se m&ecirc;lant dans les groupes pour leur d&eacute;cerner les honneurs
+divins, afin de
+les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple,
+faisant para&icirc;tre ou dispara&icirc;tre l'argent, profitant enfin
+de tous les
+accidens pour les tourner contre la r&eacute;volution et la France.
+Apr&egrave;s avoir
+fait ainsi la somme g&eacute;n&eacute;rale de tous nos maux,
+Robespierre, ne voulant pas
+voir qu'ils &eacute;taient in&eacute;vitables, les imputait &agrave;
+l'&eacute;tranger, qui, sans
+doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en
+reposait
+sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y
+suppl&eacute;er par des complots. Robespierre, regardant comme
+complices de la
+coalition tous les prisonniers illustres qu'on d&eacute;tenait encore,
+proposa de
+les envoyer de suite au tribunal r&eacute;volutionnaire. Ainsi
+Dietrich, maire de
+Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de
+Dumouriez,
+de Custine et de Houchard, durent &ecirc;tre incessamment jug&eacute;s.
+Sans doute, il
+n'&eacute;tait pas besoin d'un d&eacute;cret de la convention pour que
+ces victimes
+fussent immol&eacute;es par le tribunal r&eacute;volutionnaire; mais ce
+soin de h&acirc;ter
+leur supplice &eacute;tait une preuve que le gouvernement ne
+faiblissait pas.
+Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les
+r&eacute;compenses
+territoriales promises aux d&eacute;fenseurs de la patrie.</p>
+<p>Apr&egrave;s ce rapport, Barr&egrave;re fut charg&eacute; d'en faire
+un autre sur les
+arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer
+les
+moyens de v&eacute;rifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce
+rapport
+&eacute;tait de r&eacute;pondre, sans qu'il y par&ucirc;t, au <i>Vieux
+Cordelier</i>, de Camille
+Desmoulins, et &agrave; sa proposition d'un comit&eacute; de
+cl&eacute;mence. Barr&egrave;re traita
+avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute; les <i>Traductions des orateurs
+anciens</i>, et proposa n&eacute;anmoins
+de nommer une commission pour v&eacute;rifier les arrestations; ce qui
+ressemblait
+fort au comit&eacute; de cl&eacute;mence imagin&eacute; par Camille.
+Cependant, sur les
+observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir
+s'en
+tenir &agrave; ses d&eacute;crets pr&eacute;c&eacute;dens, qui
+obligeaient les comit&eacute;s r&eacute;volutionnaires
+&agrave; adresser au comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale les motifs des arrestations, et
+permettaient aux d&eacute;tenus de r&eacute;clamer aupr&egrave;s de ce
+dernier comit&eacute;.</p>
+<p>Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis
+qui se
+formaient, inclinant secr&egrave;tement pour le parti
+mod&eacute;r&eacute;, mais craignant
+toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille
+publia un
+num&eacute;ro plus fort encore que les pr&eacute;c&eacute;dens, et qui
+&eacute;tait adress&eacute; aux
+jacobins. Il l'intitula: <i>Ma D&eacute;fense</i>; et c'&eacute;tait
+la plus hardie et la
+plus terrible r&eacute;crimination contre ses adversaires.</p>
+<p>A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: &laquo;Pardon,
+fr&egrave;res et
+amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, apr&egrave;s
+l'arr&ecirc;t&eacute;
+du club qui me d&eacute;fend de me parer de ce nom. Mais, en
+v&eacute;rit&eacute;, c'est une
+insolence si inouie que celle de petits-fils se r&eacute;voltant contre
+leur
+grand-p&egrave;re, et lui d&eacute;fendant de porter son nom, que je
+veux plaider cette
+cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir &agrave; qui le nom doit
+rester ou
+au grand-papa ou &agrave; des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a
+jamais ni
+reconnu ni m&ecirc;me connu la dixi&egrave;me partie, et qui
+pr&eacute;tendent le chasser du
+paternel logis!&raquo;</p>
+<p>Ensuite il explique ses opinions. &laquo;Le vaisseau de la
+r&eacute;publique vogue entre
+deux &eacute;cueils, le rocher de l'exag&eacute;ration et le banc de
+sable du
+mod&eacute;rantisme. Voyant que le P&egrave;re Duch&ecirc;ne et presque
+toutes les sentinelles
+patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occup&eacute;s
+uniquement
+&agrave; crier: Gare! vous touchez au mod&eacute;rantisme! il a bien
+fallu que moi, vieux
+cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction
+difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se
+d&eacute;populariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher &agrave;
+l'exag&eacute;ration!
+Et voil&agrave; l'obligation que doivent m'avoir tous mes
+coll&egrave;gues de la
+convention, celle d'avoir expos&eacute; ma popularit&eacute;
+m&ecirc;me, pour sauver le navire
+o&ugrave; ma cargaison n'&eacute;tait pas plus forte que la leur.&raquo;</p>
+<p>Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait &eacute;t&eacute;
+si reproch&eacute;: <i>Vincent
+Pitt gouverne George Bouchotte</i>. &laquo;J'ai bien, dit-il,
+appel&eacute; Louis XVI mon
+gros ben&ecirc;t de roi, en 1787, sans &ecirc;tre embastill&eacute;
+pour cela. Bouchotte
+serait-il un plus grand seigneur?&raquo;</p>
+<p>Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit &agrave;
+Collot-d'Herbois que
+si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli,
+qu'il
+a d&eacute;fendus tous les deux. Il dit &agrave; Barr&egrave;re:
+&laquo;On ne se reconna&icirc;t plus &agrave; la
+Montagne; si c'&eacute;tait un vieux cordelier comme moi, un patriote
+<i>rectiligne</i>, Billaud-Varennes par exemple, qui m'e&ucirc;t
+gourmand&eacute; si
+durement, <i>sustinuissem utique</i>; j'aurais dit: C'est le soufflet
+du
+bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a p&eacute;ch&eacute;!
+Mais toi, mon cher
+Barr&egrave;re, toi l'heureux tuteur de Pam&eacute;la<a name="FNanchor9"></a><a
+ href="#Footnote_9"><sup>[9]</sup></a>! toi le pr&eacute;sident des
+feuillans,
+qui as propos&eacute; le comit&eacute; des douze! toi, qui, le 2 juin,
+mettais en
+d&eacute;lib&eacute;ration dans le comit&eacute; de salut public si on
+n'arr&ecirc;terait pas Danton!
+toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais
+fouiller
+le <i>vieux sac</i><a name="FNanchor10"></a><a href="#Footnote_10"><sup>[10]</sup></a>,
+que tu deviennes tout &agrave; coup un <i>passe-Robespierre</i>, et
+que je sois par toi apostroph&eacute; si sec!</p>
+<p>&laquo;Tout cela n'est qu'une querelle de m&eacute;nage, ajoute
+Camille, avec mes amis
+les patriotes Collot et Barr&egrave;re; mais je vais &ecirc;tre
+&agrave; mon tour <i>bougrement
+en col&egrave;re</i><a name="FNanchor11"></a><a href="#Footnote_11"><sup>[11]</sup></a>
+contre le P&egrave;re Duch&ecirc;ne, qui m'appelle un <i>mis&eacute;rable
+intrigailleur, un vi&eacute;dase &agrave; mener &agrave; la guillotine,
+un conspirateur qui veut
+qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vend&eacute;e, un
+endormeur
+pay&eacute; par Pitt, un bourriquet &agrave; longues oreilles</i>.
+ATTENDS-MOI, H&Eacute;BERT, JE
+SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures
+grossi&egrave;res et
+des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits.&raquo;</p>
+<p>Alors Camille, qui avait &eacute;t&eacute; accus&eacute; par
+H&eacute;bert, d'avoir &eacute;pous&eacute; une femme
+riche, et de d&icirc;ner avec des aristocrates, fait l'histoire de son
+mariage,
+qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau
+de
+sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite &agrave;
+H&eacute;bert, il rappelle
+l'ancien m&eacute;tier de ce distributeur de <i>contre-marques</i>,
+ses vols qui
+l'avaient fait chasser du th&eacute;&acirc;tre, sa fortune subite et
+connue, et il le
+couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte
+avait
+donn&eacute; &agrave; H&eacute;bert, sur les fonds de la guerre,
+d'abord cent vingt mille
+francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du <i>P&egrave;re
+Duch&ecirc;ne</i>
+distribu&eacute;s aux arm&eacute;es; que ces exemplaires ne valaient
+que seize mille
+francs, et que par cons&eacute;quent le surplus avait &eacute;t&eacute;
+vol&eacute; &agrave; la nation.</p>
+<p>&laquo;Deux cent mille francs, s'&eacute;crie Camille, &agrave; ce
+pauvre sans-culotte H&eacute;bert,
+pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs
+pour
+calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon
+de
+l'Oise, Barras, Fr&eacute;ron, d'&Eacute;glantine, Legendre, Camille
+Desmoulins, et
+presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France
+de
+ses &eacute;crits, si propres &agrave; former l'esprit et le coeur,
+deux cent mille
+francs de Bouchotte!... S'&eacute;tonnera-t-on apr&egrave;s cela de
+cette exclamation
+filiale d'H&eacute;bert &agrave; la s&eacute;ance des Jacobins: <i>Oser
+attaquer Bouchotte!
+Bouchotte, qui a mis &agrave; la t&ecirc;te des arm&eacute;es des
+g&eacute;n&eacute;raux sans-culottes!
+Bouchotte, un patriote si pur!</i> Je suis &eacute;tonn&eacute; que,
+dans le transport de sa
+reconnaissance, le P&egrave;re Duch&ecirc;ne ne se soit pas
+&eacute;cri&eacute;: Bouchotte qui m'a
+donn&eacute; deux cent mille livres depuis le mois de juin!</p>
+<p>&laquo;Tu me parles, ajoute Camille, de mes soci&eacute;t&eacute;s:
+mais ne sait-on pas que
+c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme
+Rochechouart, agente des &eacute;migr&eacute;s, que le grand patriote
+H&eacute;bert, apr&egrave;s avoir
+calomni&eacute; dans sa feuille les hommes les plus purs de la
+r&eacute;publique, va,
+dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de
+l'&eacute;t&eacute;
+&agrave; la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts
+&agrave; la ruine des
+r&eacute;putations des fondateurs de la libert&eacute;?&raquo;</p>
+<p>Camille reproche ensuite &agrave; H&eacute;bert le style de son
+journal: &laquo;Ne sais-tu pas
+H&eacute;bert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire
+&agrave; leurs
+esclaves que la France est couverte des t&eacute;n&egrave;bres de la
+barbarie, que Paris,
+cette ville si vant&eacute;e par son atticisme et son go&ucirc;t, est
+peupl&eacute;e de
+vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes
+feuilles qu'ils ins&egrave;rent dans leurs gazettes? comme si le peuple
+&eacute;tait
+aussi ignorant que tu voudrais le faire croire &agrave; M. Pitt; comme
+si on ne
+pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si
+c'&eacute;tait l&agrave; le
+langage de la convention et du comit&eacute; de salut public; comme si
+tes salet&eacute;s
+&eacute;taient celles de la nation; comme si un &eacute;gout de Paris
+&eacute;tait la Seine.&raquo;</p>
+<p>Camille l'accuse ensuite d'avoir ajout&eacute; par ses
+num&eacute;ros aux scandales du
+culte de la Raison, puis il s'&eacute;crie: &laquo;Ainsi, c'est le vil
+flagorneur aux
+gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille
+livres
+de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart,
+et
+d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes
+soci&eacute;t&eacute;s! c'est cet
+&eacute;crivain insens&eacute; ou perfide qui me reprochera mes
+&eacute;crits aristocratiques,
+lui dont je d&eacute;montrerai que les feuilles sont les d&eacute;lices
+de Coblentz et le
+seul espoir de Pitt! Cet homme, ray&eacute; de la liste des
+gar&ccedil;ons de th&eacute;&acirc;tre,
+pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des
+d&eacute;put&eacute;s fondateurs immortels de la r&eacute;publique! cet
+&eacute;crivain des charniers
+sera le r&eacute;gulateur de l'opinion, le mentor du peuple
+fran&ccedil;ais!</p>
+<p>&laquo;Qu'on d&eacute;sesp&egrave;re, ajoute Camille Desmoulins, de
+m'intimider par les
+terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on s&egrave;me autour de
+moi. Nous
+savons que des sc&eacute;l&eacute;rats m&eacute;ditent un 31 mai contre
+les hommes les plus
+&eacute;nergiques de la Montagne!... O mes coll&egrave;gues! je vous
+dirai comme Brutus &agrave;
+Cic&eacute;ron: <i>Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la
+pauvret&eacute;! Nimium
+timemus mortem et exilium et paupertatem</i>.... Eh quoi! lorsque, tous
+les
+jours, douze cent mille Fran&ccedil;ais affrontent les redoutes
+h&eacute;riss&eacute;es des
+batteries les plus meurtri&egrave;res, et volent de victoires en
+victoires, nous,
+d&eacute;put&eacute;s &agrave; la convention, nous qui ne pouvons
+jamais tomber comme le soldat,
+dans l'obscurit&eacute; de la nuit, fusill&eacute; dans les
+t&eacute;n&egrave;bres, et sans t&eacute;moin de
+sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la libert&eacute; ne peut
+&ecirc;tre que
+glorieuse, solennelle et re&ccedil;ue en pr&eacute;sence de la nation
+enti&egrave;re, de
+l'Europe et de la post&eacute;rit&eacute;; serions-nous plus
+l&acirc;ches que nos soldats?
+craindrions-nous de nous exposer &agrave; regarder Bouchotte en face?
+n'oserons-nous pas braver la grande col&egrave;re du P&egrave;re
+Duch&ecirc;ne, pour remporter
+aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les
+ultra-r&eacute;volutionnaires, comme sur les
+contre-r&eacute;volutionnaires; la victoire
+sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux,
+sur
+tous les ennemis du bien public?</p>
+<p>&laquo;Croit-on que m&ecirc;me sur l'&eacute;chafaud, soutenu de ce
+sentiment intime que j'ai
+aim&eacute; avec passion ma patrie et la r&eacute;publique,
+couronn&eacute; de l'estime et des
+regrets de tous les vrais r&eacute;publicains, je voulusse changer mon
+supplice
+contre la fortune de ce mis&eacute;rable H&eacute;bert, qui, dans sa
+feuille, pousse au
+d&eacute;sespoir et &agrave; la r&eacute;volte vingt classes de
+citoyens; qui, pour s'&eacute;tourdir
+sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse
+plus
+forte que celle du vin, et de l&eacute;cher sans cesse le sang au pied
+de la
+guillotine? Qu'est-ce donc que l'&eacute;chafaud pour un patriote,
+sinon le
+pi&eacute;destal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un
+moment de
+guerre o&ugrave; j'ai eu mes deux fr&egrave;res hach&eacute;s pour la
+libert&eacute;, qu'est-ce que la
+guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour
+un
+d&eacute;put&eacute; victime de son courage et de son
+r&eacute;publicanisme?&raquo;</p>
+<p>Ces pages donneront une id&eacute;e des moeurs de l'&eacute;poque.
+L'&acirc;pret&eacute;, le cynisme,
+l'&eacute;loquence de Rome et d'Ath&egrave;nes, avaient reparu parmi
+nous, avec la
+libert&eacute; d&eacute;mocratique.</p>
+<p>Ce nouveau num&eacute;ro de Camille Desmoulins causa encore plus
+d'agitation que
+les pr&eacute;c&eacute;dens. H&eacute;bert ne cessa de le
+d&eacute;noncer aux jacobins, et de demander
+le rapport de la commission. Le 16 niv&ocirc;se, enfin,
+Collot-d'Herbois prit la
+parole pour faire ce rapport. L'affluence &eacute;tait aussi
+consid&eacute;rable que le
+jour o&ugrave; la discussion avait &eacute;t&eacute; entam&eacute;e, et
+les places se vendaient aussi
+cher. Collot montra plus d'impartialit&eacute; qu'on n'aurait d&ucirc;
+l'attendre d'un
+ami de Ronsin. Il reprocha &agrave; Philippeau d'impliquer le
+comit&eacute; de salut
+public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus
+favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec
+&eacute;loge, tandis
+qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les
+m&ecirc;mes pr&eacute;f&eacute;rences que les aristocrates. Il lui fit
+aussi un reproche qui,
+dans les circonstances, avait quelque gravit&eacute;: c'&eacute;tait
+d'avoir retir&eacute; dans
+son dernier &eacute;crit les accusations port&eacute;es contre le
+g&eacute;n&eacute;ral Fabre-Fond,
+fr&egrave;re de Fabre-d'&Eacute;glantine. Philippeau, en effet, qui ne
+connaissait ni
+Fabre ni Camille, avait d&eacute;nonc&eacute; le fr&egrave;re du
+premier, qu'il croyait avoir
+trouv&eacute; en faute dans la Vend&eacute;e. Une fois rapproch&eacute;
+de Fabre par sa
+position, et accus&eacute; avec lui, il avait retranch&eacute;, par un
+m&eacute;nagement tout
+naturel, les all&eacute;gations relatives &agrave; son fr&egrave;re.
+Cela seul prouvait qu'ils
+avaient &eacute;t&eacute; conduits, isol&eacute;ment et sans se
+conna&icirc;tre, &agrave; agir comme ils
+l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction
+v&eacute;ritable. Mais
+l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait
+une
+intrigue sourde, et un concert entre les pr&eacute;venus de
+mod&eacute;ration. Il fouilla
+dans le pass&eacute;, et reprocha &agrave; Philippeau ses votes sur
+Louis XVI et sur
+Marat. Quant &agrave; Camille, il le traita bien plus favorablement; il
+le
+pr&eacute;senta comme un bon patriote, &eacute;gar&eacute; par de
+mauvaises soci&eacute;t&eacute;s, et auquel
+il fallait pardonner, en l'engageant toutefois &agrave; ne plus
+commettre de
+pareilles d&eacute;bauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de
+Philippeau et
+la censure pure et simple de Camille.</p>
+<p>Dans ce moment, Camille, pr&eacute;sent &agrave; la s&eacute;ance,
+fait passer une lettre au
+pr&eacute;sident, pour d&eacute;clarer que sa d&eacute;fense est
+consign&eacute;e dans son dernier
+num&eacute;ro, et pour demander que la soci&eacute;t&eacute; veuille
+bien en &eacute;couter le contenu.
+&Agrave; cette proposition, H&eacute;bert, qui redoutait la lecture de
+ce num&eacute;ro, o&ugrave; les
+turpitudes de sa vie &eacute;taient r&eacute;v&eacute;l&eacute;es,
+prend la parole, et s'&eacute;crie qu'on a
+voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour
+d&eacute;tourner
+l'attention, on lui a imput&eacute; d'avoir vol&eacute; la
+tr&eacute;sorerie, ce qui est une
+fausset&eacute; atroce.... &laquo;J'ai les pi&egrave;ces en mains!
+s'&eacute;crie Camille.&raquo; Ces mots
+causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut
+&eacute;carter les discussions personnelles; que la
+soci&eacute;t&eacute; n'est pas r&eacute;unie pour
+l'int&eacute;r&ecirc;t des r&eacute;putations, et que, si H&eacute;bert
+a vol&eacute;, que lui importe &agrave;
+elle; que ceux qui ont des reproches &agrave; se faire ne doivent pas
+interrompre
+la discussion g&eacute;n&eacute;rale.... &Agrave; ces expressions peu
+satisfaisantes, H&eacute;bert
+s'&eacute;crie: Je n'ai rien &agrave; me reprocher. &laquo;Les troubles
+des d&eacute;partemens,
+reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as
+contribu&eacute;
+&agrave; les provoquer en attaquant la libert&eacute; des
+cultes.&raquo; H&eacute;bert se tait &agrave; cette
+interpellation. Robespierre a&icirc;n&eacute; prend la parole, et,
+gardant plus de
+mesure que son fr&egrave;re, mais sans &ecirc;tre plus favorable
+&agrave; H&eacute;bert, dit que
+Collot a pr&eacute;sent&eacute; la question sous son v&eacute;ritable
+point de vue, qu'un
+incident f&acirc;cheux avait troubl&eacute; la dignit&eacute; de la
+discussion, que tout le
+monde avait eu tort, H&eacute;bert, ainsi que ceux qui lui avaient
+r&eacute;pondu. &laquo;Ce
+que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait &agrave; aucun individu. On a
+mauvaise
+gr&acirc;ce &agrave; se plaindre de la calomnie quand on a
+calomni&eacute; soi-m&ecirc;me. On ne doit
+pas se plaindre des injustices quand on a jug&eacute; les autres avec
+l&eacute;g&egrave;ret&eacute;,
+pr&eacute;cipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et
+s'applique
+ces r&eacute;flexions. J'avais voulu pr&eacute;venir la discussion
+actuelle; je voulais
+que dans des entretiens particuliers, dans des conf&eacute;rences
+amicales, chacun
+s'expliqu&acirc;t et conv&icirc;nt de ses torts. Alors on aurait pu
+s'entendre et
+s'&eacute;pargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont
+&eacute;t&eacute; r&eacute;pandus
+le lendemain, et on s'est empress&eacute; de produire un &eacute;clat.
+Maintenant, ce qui
+nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de
+savoir
+si on a mis de tous c&ocirc;t&eacute;s des passions et de l'injustice,
+mais si les
+accusations dirig&eacute;es par Philippeau contre les hommes
+charg&eacute;s de la plus
+importante de nos guerres sont fond&eacute;es. Voil&agrave; ce qu'il
+faut &eacute;claircir dans
+l'int&eacute;r&ecirc;t non des individus, mais de la
+r&eacute;publique.&raquo;</p>
+<p>Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre
+H&eacute;bert
+&eacute;taient inutiles &agrave; discuter, car tout le monde savait
+combien elles &eacute;taient
+fond&eacute;es, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la
+r&eacute;publique e&ucirc;t
+int&eacute;r&ecirc;t &agrave; constater, et qu'au contraire il
+importait beaucoup d'&eacute;claircir
+la conduite des g&eacute;n&eacute;raux dans la Vend&eacute;e. On
+poursuit, en effet, la
+discussion relative &agrave; Philippeau. La s&eacute;ance
+enti&egrave;re est consacr&eacute;e &agrave; &eacute;couter
+une foule de t&eacute;moins oculaires; mais, au milieu de ces
+affirmations
+contradictoires, Danton, Robespierre, d&eacute;clarent qu'ils ne
+discernent rien,
+et qu'ils ne savent plus &agrave; quoi s'en tenir. La discussion,
+d&eacute;j&agrave; trop
+longue, est renvoy&eacute;e &agrave; la s&eacute;ance suivante.</p>
+<p>Le 18, la s&eacute;ance est reprise; Philippeau &eacute;tait absent.
+On se sentait d&eacute;j&agrave;
+fatigu&eacute; de la discussion dont il &eacute;tait le sujet, et qui
+n'amenait aucun
+&eacute;claircissement. On s'&eacute;tend alors sur Camille Desmoulins.
+On le somme de
+s'expliquer sur les &eacute;loges qu'il a donn&eacute;s &agrave;
+Philippeau, et sur ses
+relations avec lui. Camille ne le conna&icirc;t pas, &agrave; ce qu'il
+assure; des faits
+affirm&eacute;s par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord
+persuad&eacute; que
+Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais
+aujourd'hui
+qu'il s'aper&ccedil;oit, d'apr&egrave;s la discussion, que Philippeau a
+alt&eacute;r&eacute; la v&eacute;rit&eacute;
+(ce qui commen&ccedil;ait en effet &agrave; percer de toutes parts), il
+r&eacute;tracte ses
+&eacute;loges, et d&eacute;clare n'avoir plus aucune opinion &agrave;
+cet &eacute;gard.</p>
+<p>Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille,
+r&eacute;p&egrave;te ce qu'il
+avait d&eacute;j&agrave; dit &agrave; son &eacute;gard: que son
+caract&egrave;re est excellent, mais que ce
+caract&egrave;re connu ne lui donne pas le droit d'&eacute;crire contre
+les patriotes;
+que ses &eacute;crits, d&eacute;vor&eacute;s par les aristocrates, font
+leurs d&eacute;lices, et sont
+r&eacute;pandus dans tous les d&eacute;partemens; qu'il a traduit
+Tacite sans l'entendre;
+qu'il faut le traiter comme un enfant &eacute;tourdi qui a
+touch&eacute; &agrave; des armes
+dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager &agrave; quitter
+les
+aristocrates et les mauvaises soci&eacute;t&eacute;s qui le corrompent;
+et qu'en lui
+pardonnant &agrave; lui, il faut br&ucirc;ler ses num&eacute;ros.
+Camille, alors, oubliant les
+m&eacute;nagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux
+Robespierre, s'&eacute;crie
+de sa place: &laquo;Br&ucirc;ler n'est pas r&eacute;pondre.&#8212;Eh bien!
+reprend Robespierre
+irrit&eacute;, qu'on ne br&ucirc;le pas, mais qu'on r&eacute;ponde;
+qu'on lise sur-le-champ les
+num&eacute;ros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert
+d'ignominie; que
+la soci&eacute;t&eacute; ne retienne pas son indignation, puisqu'il
+s'obstine &agrave; soutenir
+ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi
+fortement
+&agrave; des &eacute;crits perfides est peut-&ecirc;tre plus
+qu'&eacute;gar&eacute;; s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de bonne
+foi, s'il e&ucirc;t &eacute;crit dans la simplicit&eacute; de son
+coeur, il n'aurait pas os&eacute;
+soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et
+recherch&eacute;s par les contre-r&eacute;volutionnaires. Son courage
+n'est qu'emprunt&eacute;;
+il d&eacute;c&egrave;le les hommes cach&eacute;s sous la dict&eacute;e
+desquels il a &eacute;crit son journal;
+il d&eacute;c&egrave;le que Desmoulins est l'organe d'une faction
+sc&eacute;l&eacute;rate qui a
+emprunt&eacute; sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace
+et de
+s&ucirc;ret&eacute;.&raquo; Camille veut en vain demander la parole et
+calmer Robespierre; on
+refuse de l'&eacute;couter, et on passe sur-le-champ &agrave; la
+lecture de ses feuilles.
+Quelque m&eacute;nagement que les individus veuillent garder les uns
+pour les
+autres dans des querelles de parti, il est difficile que bient&ocirc;t
+les
+amours-propres ne se trouvent pas engag&eacute;s. Avec la
+susceptibilit&eacute; de
+Robespierre et la na&iuml;ve &eacute;tourderie de Camille, la division
+d'opinions
+devait bient&ocirc;t se changer en une division d'amour-propre et en
+haine.
+Robespierre m&eacute;prisait trop H&eacute;bert et les siens pour se
+brouiller avec eux;
+mais il pouvait se brouiller avec un &eacute;crivain aussi
+c&eacute;l&egrave;bre dans la
+r&eacute;volution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez
+d'adresse &agrave;
+&eacute;viter une rupture.</p>
+<p>La lecture des num&eacute;ros de Camille occupe deux s&eacute;ances
+tout enti&egrave;res. On
+passe ensuite &agrave; Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger
+&agrave; dire quelle part
+il a eue aux &eacute;crits nouvellement r&eacute;pandus. Il
+r&eacute;pond qu'il n'y est pas pour
+une virgule, et que, relativement &agrave; Philippeau et Bourdon de
+l'Oise, il
+peut assurer ne pas les conna&icirc;tre. On veut enfin prendre un parti
+sur les
+quatre individus d&eacute;nonc&eacute;s. Robespierre, quoique
+n'&eacute;tant plus dispos&eacute; &agrave;
+m&eacute;nager Camille, propose de laisser l&agrave; cette discussion,
+et de passer &agrave; un
+autre sujet plus grave, plus digne de la soci&eacute;t&eacute;, plus
+utile &agrave; l'esprit
+public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais.
+&laquo;Ce
+gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de
+libert&eacute;,
+un principe de despotisme et de machiav&eacute;lisme atroce; il faut le
+d&eacute;noncer &agrave;
+son propre peuple, et r&eacute;pondre &agrave; ses calomnies, en
+prouvant ses vices
+d'organisation et ses forfaits.&raquo; Les jacobins voulaient bien de
+ce sujet
+qui fournissait une si vaste carri&egrave;re &agrave; leur imagination
+accusatrice, mais
+quelques-uns d'entre eux d&eacute;siraient auparavant radier
+Philippeau, Camille,
+Bourdon et Fabre. Une voix m&ecirc;me accuse Robespierre de s'arroger
+une esp&egrave;ce
+de dictature. &laquo;Ma dictature, s'&eacute;crie-t-il, est celle de
+Marat et de
+Lepelletier; elle consiste &agrave; &ecirc;tre expos&eacute; tous les
+jours aux poignards des
+tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'&eacute;l&egrave;vent
+chaque jour dans le
+sein de la soci&eacute;t&eacute;, et qui n'aboutissent &agrave; aucun
+r&eacute;sultat utile. Nos
+v&eacute;ritables ennemis sont les &eacute;trangers; ce sont eux qu'il
+faut poursuivre et
+dont il faut d&eacute;voiler les trames.&raquo; Robespierre renouvelle
+en cons&eacute;quence sa
+proposition, et fait d&eacute;cider, au milieu des applaudissemens, que
+la
+soci&eacute;t&eacute;, mettant de c&ocirc;t&eacute; les disputes
+&eacute;lev&eacute;es entre les individus,
+s'occupera, dans les s&eacute;ances qui vont suivre, de discuter, sans
+interruption, les vices du gouvernement anglais.</p>
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;tourner &agrave; propos l'inqui&egrave;te
+imagination des jacobins, et la
+diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau
+s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; retir&eacute; sans attendre une
+d&eacute;cision. Camille et Bourdon ne
+furent ni rejet&eacute;s ni confirm&eacute;s; on n'en parla plus, et
+ils se content&egrave;rent
+de ne plus para&icirc;tre devant la soci&eacute;t&eacute;. Pour
+Fabre-d'&Eacute;glantine, bien que
+Chabot l'e&ucirc;t enti&egrave;rement justifi&eacute;, les faits qui
+arrivaient chaque jour &agrave;
+la connaissance du comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, ne permirent plus de douter
+de sa complicit&eacute;; il fallut lancer contre lui un mandat
+d'arr&ecirc;t, et le
+r&eacute;unir &agrave; Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.</p>
+<p>Il restait de toutes ces discussions une impression f&acirc;cheuse
+pour les
+nouveaux mod&eacute;r&eacute;s. Il n'y avait aucune esp&egrave;ce de
+concert entre eux.
+Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni
+Fabre, ni Bourdon; Camille seul &eacute;tait assez li&eacute; avec
+Fabre; quant &agrave;
+Bourdon, il &eacute;tait enti&egrave;rement &eacute;tranger aux trois
+autres. Mais on s'imagina
+d&egrave;s lors qu'il y avait une faction secr&egrave;te dont ils
+&eacute;taient ou complices ou
+dupes. La facilit&eacute; de caract&egrave;re, les go&ucirc;ts
+&eacute;picuriens de Camille, et deux
+ou trois d&icirc;ners qu'il avait faits avec les riches financiers de
+l'&eacute;poque,
+la complicit&eacute; d&eacute;montr&eacute;e de Fabre avec les
+agioteurs, sa r&eacute;cente opulence,
+firent supposer qu'ils &eacute;taient li&eacute;s &agrave; la
+pr&eacute;tendue faction corruptrice. On
+n'osait pas encore d&eacute;signer Danton comme en &eacute;tant le
+chef; mais, si on ne
+l'accusait pas d'une mani&egrave;re publique, si H&eacute;bert dans sa
+feuille, si les
+cordeliers &agrave; leur tribune m&eacute;nageaient ce puissant
+r&eacute;volutionnaire, ils se
+disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.</p>
+<p>L'homme le plus nuisible au parti &eacute;tait Lacroix, dont les
+concussions en
+Belgique &eacute;taient si d&eacute;montr&eacute;es, qu'on pouvait
+tr&egrave;s bien les lui imputer
+sans &ecirc;tre accus&eacute; de calomnie, et sans qu'il os&acirc;t
+r&eacute;pondre. On l'associait
+aux mod&eacute;r&eacute;s &agrave; cause de son ancienne liaison avec
+Danton, et il leur faisait
+partager sa honte.</p>
+<p>Les cordeliers, m&eacute;contens de ce que les jacobins avaient
+pass&eacute; &agrave; l'ordre du
+jour sur les d&eacute;nonces, d&eacute;clar&egrave;rent: 1&ordm; que
+Philippeau &eacute;tait un
+calomniateur; 2&ordm; que Bourdon, accusateur acharn&eacute; de Ronsin,
+de Vincent et
+des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'&eacute;tait
+&agrave; leurs
+yeux que le complice de Philippeau; 3&ordm; que Fabre, partageant les
+sentimens
+de Bourdon et de Philippeau, n'&eacute;tait qu'un intrigant plus
+adroit; 4&ordm; que
+Camille, d&eacute;j&agrave; exclu de leurs rangs, avait aussi perdu
+leur confiance,
+quoique auparavant il e&ucirc;t rendu de grands services &agrave; la
+r&eacute;volution.</p>
+<p>Apr&egrave;s avoir d&eacute;tenu quelque temps Ronsin et Vincent, on
+les fit &eacute;largir, car
+on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il
+n'&eacute;tait pas
+possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vend&eacute;e,
+car les
+&eacute;v&eacute;nemens de cette guerre &eacute;taient couverts d'un
+voile &eacute;pais; ni pour ce
+qu'il avait fait &agrave; Lyon, car c'&eacute;tait soulever une
+question dangereuse, et
+accuser en m&ecirc;me temps Collot-d'Herbois et tout le syst&egrave;me
+actuel du
+gouvernement. Il &eacute;tait tout aussi impossible de poursuivre
+Vincent pour
+quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait
+pu
+faire &agrave; l'un et &agrave; l'autre qu'un proc&egrave;s politique,
+et le moment n'&eacute;tait pas
+venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc &eacute;largis<a
+ name="FNanchor12"></a><a href="#Footnote_12"><sup>[12]</sup></a>,
+&agrave; la
+grande joie des cordeliers et de tous les <i>&eacute;pauletiers</i> de
+l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire.</p>
+<p>Vincent &eacute;tait un jeune homme de vingt et quelques
+ann&eacute;es, esp&egrave;ce de
+fr&eacute;n&eacute;tique dont le fanatisme allait jusqu'&agrave; la
+maladie, et chez lequel il y
+avait encore plus d'ali&eacute;nation d'esprit que d'ambition
+personnelle. Un jour
+que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui
+se
+passait, indign&eacute; du r&eacute;cit qu'elle lui fit, il
+s'&eacute;lan&ccedil;a sur un morceau de
+viande crue, et dit en le d&eacute;vorant: &laquo;Je voudrais
+d&eacute;vorer ainsi tous ces
+sc&eacute;l&eacute;rats.&raquo; Ronsin, tour &agrave; tour
+m&eacute;diocre pamphl&eacute;taire, fournisseur,
+g&eacute;n&eacute;ral, joignait &agrave; beaucoup d'intelligence un
+courage remarquable et une
+grande activit&eacute;. Naturellement exag&eacute;r&eacute;, mais
+ambitieux, il &eacute;tait le plus
+distingu&eacute; de ces aventuriers qui s'&eacute;tait offerts &agrave;
+&ecirc;tre les instrumens du
+gouvernement nouveau. Chef de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, il
+songeait &agrave; tirer
+parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le
+triomphe de son syst&egrave;me. Dans la prison du Luxembourg, Vincent
+et lui,
+enferm&eacute;s ensemble, avaient toujours parl&eacute; en
+ma&icirc;tres; ils n'avaient cess&eacute;
+de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le
+secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour
+&eacute;largir les
+patriotes enferm&eacute;s, et envoyer tous les autres prisonniers
+&agrave; la guillotine.
+Ils avaient fait le tourment des malheureux d&eacute;tenus avec eux, et
+les
+laiss&egrave;rent pleins d'effroi.</p>
+<p>A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que
+bient&ocirc;t
+ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comit&eacute; de
+salut public
+ne pouvait gu&egrave;re se dispenser de les &eacute;largir; mais il ne
+tarda pas &agrave;
+s'apercevoir qu'il avait d&eacute;cha&icirc;n&eacute; des furieux, et
+qu'il faudrait bient&ocirc;t
+les r&eacute;duire &agrave; l'impossibilit&eacute; de nuire. Il restait
+&agrave; Paris quatre mille
+hommes de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire. L&agrave;, se
+trouvaient des aventuriers, des
+voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et
+qui
+aimaient mieux butiner &agrave; l'int&eacute;rieur que d'aller sur les
+fronti&egrave;res mener
+une vie pauvre, dure et p&eacute;rilleuse. Ces petits tyrans, avec
+leurs
+moustaches et leurs grands sabres, exer&ccedil;aient dans tous les
+lieux publics
+le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef
+entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les
+brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci
+&eacute;tait leur
+chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons
+avec la commune par H&eacute;bert, substitut de Chaumette, et par le
+maire Pache,
+toujours pr&ecirc;t &agrave; recevoir chez lui tous les partis, et
+&agrave; caresser tous les
+hommes redoutables. Momoro, l'un des pr&eacute;sidens des cordeliers,
+&eacute;tait leur
+fid&egrave;le partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait
+ensemble
+Ronsin, Vincent, H&eacute;bert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait
+&agrave; la liste Pache
+et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux
+grandes autorit&eacute;s.</p>
+<p>D&eacute;j&agrave; ces hommes ne se contenaient plus dans leurs
+discours contre ces
+repr&eacute;sentans qui voulaient, disaient-ils, s'&eacute;terniser au
+pouvoir et faire
+gr&acirc;ce aux aristocrates. Un jour, &eacute;tant &agrave;
+d&icirc;ner chez Pache, ils y
+rencontr&egrave;rent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur
+de sa
+v&eacute;h&eacute;mence, aujourd'hui de sa r&eacute;serve, et la
+victime de cette imitation, car
+il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton
+lui-m&ecirc;me.
+Ronsin et Vincent lui adress&egrave;rent de mauvais propos. Vincent,
+qui avait &eacute;t&eacute;
+son oblig&eacute;, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien,
+et non le
+nouveau Legendre; que le nouveau Legendre &eacute;tait devenu un
+mod&eacute;r&eacute; et ne
+m&eacute;ritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie
+s'il avait
+port&eacute; dans ses missions le costume de d&eacute;put&eacute;.
+Legendre lui ayant r&eacute;pondu
+qu'il le portait aux arm&eacute;es, Vincent ajouta que ce costume
+&eacute;tait fort
+pompeux, mais indigne de vrais r&eacute;publicains; qu'il habillerait
+un mannequin
+de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait:
+&laquo;Voil&agrave; les
+repr&eacute;sentans que vous vous &ecirc;tes donn&eacute;s! ils vous
+pr&ecirc;chent l'&eacute;galit&eacute;, et se
+couvrent d'or et de plumes.&raquo; Il dit ensuite qu'il mettrait le feu
+au
+mannequin. Legendre alors le traita de fou et de s&eacute;ditieux. On
+fut pr&egrave;s
+d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
+s'adresser &agrave; Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant
+engag&eacute; &agrave; mod&eacute;rer
+Vincent, Ronsin r&eacute;pondit qu'&agrave; la v&eacute;rit&eacute;
+Vincent &eacute;tait vif, mais que son
+caract&egrave;re convenait aux circonstances, et qu'il fallait de
+pareils hommes
+pour le temps o&ugrave; l'on vivait. &laquo;Vous avez, ajouta Ronsin,
+une faction dans
+le sein de l'assembl&eacute;e; si vous ne l'en chassez pas, vous nous
+en ferez
+raison.&raquo; Legendre sortit indign&eacute;, et r&eacute;p&eacute;ta
+tout ce qu'il avait vu et
+entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une
+nouvelle
+id&eacute;e de l'audace et de la fr&eacute;n&eacute;sie des deux hommes
+qu'on venait d'&eacute;largir.</p>
+<p>Ils t&eacute;moignaient un grand respect pour Pache et pour ses
+vertus, comme
+avaient fait jadis les jacobins, quand Pache &eacute;tait au
+minist&egrave;re. Le sort de
+Pache &eacute;tait de charmer par sa complaisance et par sa douceur
+tous les
+hommes violens. Ils &eacute;taient enchant&eacute;s de voir leurs
+passions approuv&eacute;es
+par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les
+nouveaux
+r&eacute;volutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand
+personnage dans
+leur gouvernement; car, sans avoir un but pr&eacute;cis, sans avoir
+m&ecirc;me encore le
+projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup,
+&agrave;
+l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
+s'&eacute;chauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait
+d'autres
+institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
+gouvernement, c'&eacute;taient le tribunal et l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaires. Ils
+imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal
+supr&ecirc;me pr&eacute;sid&eacute;
+par un grand-juge, et un conseil militaire dirig&eacute; par un
+g&eacute;n&eacute;ralissime.
+Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
+g&eacute;n&eacute;ralissime et le grand-juge &eacute;taient les deux
+principaux personnages. Il
+devait y avoir aupr&egrave;s du tribunal un grand-accusateur sous le
+titre de
+censeur, qui serait charg&eacute; de provoquer les poursuites. Ainsi
+dans ce
+projet, form&eacute; dans un moment de fermentation
+r&eacute;volutionnaire, les deux
+fonctions essentielles, uniques, consistaient &agrave; condamner et
+&agrave; se battre.
+On ne sait si ce projet &eacute;tait celui d'un r&ecirc;veur en
+d&eacute;lire, ou de plusieurs
+d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
+r&eacute;dig&eacute;; mais il est certain qu'il avait son mod&egrave;le
+dans les commissions
+r&eacute;volutionnaires &eacute;tablies &agrave; Lyon, Marseille,
+Toulon, Bordeaux, Nantes, et
+que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes
+cit&eacute;s,
+ces terribles ex&eacute;cuteurs voulaient gouverner sur le m&ecirc;me
+plan la France
+tout enti&egrave;re, et faire de la violence d'un jour le type d'un
+gouvernement
+permanent. Ils ne d&eacute;signaient encore qu'un seul des grands
+personnages
+destin&eacute;s &agrave; occuper ces hautes dignit&eacute;s. Pache
+convenait &agrave; merveille &agrave; la
+place de grand-juge; les conjur&eacute;s disaient donc qu'il devait
+l'&ecirc;tre, et
+qu'il le serait. Sans savoir ce que c'&eacute;tait que ce projet et
+cette dignit&eacute;
+de grand-juge, beaucoup de gens r&eacute;p&eacute;taient comme une
+nouvelle: Pache doit
+&ecirc;tre fait grand-juge. Ce bruit circulait sans &ecirc;tre ni
+expliqu&eacute; ni compris.
+Quant &agrave; la dignit&eacute; de g&eacute;n&eacute;ralissime,
+Ronsin, quoique g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, n'osait y pr&eacute;tendre, et ses partisans
+n'osaient pas le
+proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle
+dignit&eacute;.
+Chaumette &eacute;tait d&eacute;sign&eacute; aussi par quelques bouches
+comme censeur, mais son
+nom avait &eacute;t&eacute; rarement prononc&eacute;. Parmi ces bruits,
+il n'y en avait qu'un de
+bien r&eacute;pandu, c'est que <i>Pache serait grand-juge</i>.</p>
+<p>Pendant toute la r&eacute;volution, lorsque les passions d'un parti,
+long-temps
+excit&eacute;es, &eacute;taient pr&ecirc;tes &agrave; faire explosion,
+c'&eacute;tait toujours une d&eacute;faite,
+une trahison, une disette, une calamit&eacute; enfin, qui leur servait
+de
+pr&eacute;texte pour &eacute;clater. Il en arriva de m&ecirc;me ici. La
+seconde loi du maximum
+qui, remontant au-del&agrave; des boutiques, fixait la valeur des
+objets sur le
+lieu de fabrication, d&eacute;terminait le prix du transport,
+r&eacute;glait le profit du
+marchand en gros, celui du marchand en d&eacute;tail, avait
+&eacute;t&eacute; rendue; mais le
+commerce &eacute;chappait encore de mille mani&egrave;res au despotisme
+de la loi, et il
+y &eacute;chappait surtout par le moyen le plus d&eacute;sastreux, en
+s'arr&ecirc;tant. Le
+resserrement de la marchandise n'&eacute;tait pas moins grand
+qu'auparavant; et si
+elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se
+cachait,
+ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
+consommation. La disette &eacute;tait donc tr&egrave;s grande par la
+stagnation g&eacute;n&eacute;rale
+du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
+soins de la commission des subsistances, avaient r&eacute;ussi en
+partie &agrave; ne pas
+trop laisser manquer les bl&eacute;s, et surtout &agrave; diminuer la
+crainte de la
+disette, aussi redoutable que la disette m&ecirc;me, &agrave; cause du
+d&eacute;sordre et du
+trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une
+nouvelle
+calamit&eacute; venait de se faire sentir, c'&eacute;tait le
+d&eacute;faut de viande. Les
+nombreux bestiaux que la Vend&eacute;e envoyait jadis aux provinces
+voisines,
+n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les d&eacute;partemens du Rhin
+avaient
+cess&eacute; aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y &eacute;tait
+fix&eacute;e; il y avait
+donc une diminution r&eacute;elle dans la quantit&eacute;. En outre,
+les bouchers,
+achetant les bestiaux &agrave; haut prix, et oblig&eacute;s de les
+vendre au prix du
+maximum, cherchaient &agrave; &eacute;chapper &agrave; la loi. La bonne
+viande &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e
+pour le riche ou pour le citoyen ais&eacute; qui la payait bien. Il
+s'&eacute;tablissait
+une foule de march&eacute;s clandestins, surtout aux environs de Paris
+et dans les
+campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur
+qui
+se pr&eacute;sentait dans les boutiques, et traitait au prix du
+maximum. Les
+bouchers se d&eacute;dommageaient ainsi par la mauvaise qualit&eacute;
+de la marchandise,
+du bas prix auquel ils &eacute;taient forc&eacute;s de vendre. Le
+peuple se plaignait
+avec fureur du poids, de la qualit&eacute;, <i>des r&eacute;jouissances</i>,
+et des march&eacute;s
+clandestins &eacute;tablis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on
+avait &eacute;t&eacute;
+r&eacute;duit &agrave; tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit
+aussit&ocirc;t que les
+bouchers aristocrates voulaient d&eacute;truire l'esp&egrave;ce, et
+avait demand&eacute; la
+peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
+Mais ce n'&eacute;tait pas tout: les l&eacute;gumes, les fruits, les
+oeufs, le beurre, le
+poisson, n'arrivaient plus dans les march&eacute;s. Un chou
+co&ucirc;tait jusqu'&agrave; vingt
+sous. On devan&ccedil;ait les charrettes sur les routes, on les
+entourait, et on
+achetait &agrave; tout prix leur chargement; peu arrivaient &agrave;
+Paris o&ugrave; le peuple
+les attendait en vain. D&egrave;s qu'il y a une chose &agrave; faire,
+il se trouve
+bient&ocirc;t des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir
+les
+campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des
+l&eacute;gumes:
+une foule d'hommes et de femmes s'&eacute;taient charg&eacute;s de ce
+soin, et achetaient
+les denr&eacute;es pour le compte des gens ais&eacute;s, en les payant
+au-dessus du
+maximum. Y avait-il un march&eacute; mieux approvisionn&eacute; que
+d'autres, ces esp&egrave;ces
+d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denr&eacute;es &agrave;
+un prix sup&eacute;rieur
+&agrave; la taxe. Le peuple se d&eacute;cha&icirc;nait violemment
+contre ceux qui faisaient ce
+m&eacute;tier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de
+malheureuses
+filles publiques que les r&eacute;quisitoires de Chaumette avaient
+priv&eacute;es de leur
+d&eacute;plorable industrie, et qui, pour vivre, avaient
+embrass&eacute; cette profession
+nouvelle.</p>
+<p>Pour parer &agrave; tous ces inconv&eacute;niens, la commune avait
+arr&ecirc;t&eacute;, sur les
+p&eacute;titions r&eacute;it&eacute;r&eacute;es des sections, que les
+bouchers ne pourraient plus
+devancer les bestiaux et aller au-del&agrave; des march&eacute;s
+ordinaires; qu'ils ne
+pourraient tuer que dans <i>les abattoirs</i> autoris&eacute;s; que la
+viande ne
+pourrait &ecirc;tre achet&eacute;e que dans les &eacute;taux; qu'il ne
+serait plus permis
+d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui
+arriveraient
+seraient dirig&eacute;s par la police et distribu&eacute;s
+&eacute;galement entre les diff&eacute;rens
+march&eacute;s; qu'on ne pourrait pas aller faire queue &agrave; la
+porte des bouchers
+avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait &agrave;
+trois pour
+cela.</p>
+<p>Ces r&egrave;glemens multipli&eacute;s ne pouvaient &eacute;pargner
+au peuple les maux qu'il
+endurait. Les ultra-r&eacute;volutionnaires se torturaient l'esprit
+pour imaginer
+des moyens. Une derni&egrave;re id&eacute;e leur &eacute;tait venue,
+c'est que les jardins de
+luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
+Saint-Germain, pourraient &ecirc;tre mis en culture. Aussit&ocirc;t la
+commune, qui ne
+leur refusait rien, avait ordonn&eacute; le recensement de ces jardins,
+et on
+d&eacute;cida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de
+terre et
+des plantes potag&egrave;res. En outre, ils avaient suppos&eacute; que
+les l&eacute;gumes, le
+laitage, la volaille n'arrivant plus &agrave; la ville, la cause en
+devait &ecirc;tre
+imput&eacute;e aux aristocrates retir&eacute;s dans leurs maisons
+autour de Paris. En
+effet, beaucoup de gens effray&eacute;s s'&eacute;taient cach&eacute;s
+dans leurs maisons de
+campagne. Des sections vinrent proposer &agrave; la commune de rendre
+un arr&ecirc;t&eacute; ou
+de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette,
+sentant
+que ce serait une violation trop odieuse de la libert&eacute;
+individuelle, se
+contenta de prononcer un discours mena&ccedil;ant contre les
+aristocrates retir&eacute;s
+autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
+ville, et fit donner aux municipalit&eacute;s des villages l'avis de
+les
+surveiller.</p>
+<p>Cependant l'impatience du mal &eacute;tait au comble. Le
+d&eacute;sordre augmentait dans
+les march&eacute;s. A chaque instant il s'y &eacute;levait des
+tumultes. On faisait queue
+&agrave; la porte des bouchers, et malgr&eacute; la d&eacute;fense d'y
+aller avant une certaine
+heure, on mettait toujours le m&ecirc;me empressement &agrave; s'y
+devancer. On avait
+transport&eacute; l&agrave; un usage qui avait pris naissance &agrave;
+la porte des boulangers,
+c'&eacute;tait d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de
+mani&egrave;re &agrave;
+pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les
+boulangers,
+que des malveillans ou des gens mal plac&eacute;s coupaient la corde;
+alors les
+rangs se confondaient, le d&eacute;sordre s'introduisait dans la foule
+qui &eacute;tait
+en attente, et on &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; en venir aux mains.</p>
+<p>On ne savait plus d&eacute;sormais &agrave; qui s'en prendre. On ne
+pouvait pas, comme
+avant le 31 mai, se plaindre que la convention refus&acirc;t une loi de
+<i>maximum</i>, objet de toutes les esp&eacute;rances, car elle
+accordait tout. Dans
+l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
+Cependant il fallait se plaindre; les &eacute;pauletiers, les commis de
+Bouchotte,
+les cordeliers, disaient que la cause de la disette &eacute;tait dans
+la faction
+mod&eacute;r&eacute;e de la convention; que Camille Desmoulins,
+Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, et leurs amis, &eacute;taient les auteurs des maux qu'on
+essuyait; qu'on
+ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir &agrave;
+des moyens
+extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
+insurrections: <i>Il faut un chef</i>. Alors ils se disaient
+myst&eacute;rieusement &agrave;
+l'oreille: <i>Pache sera fait grand-juge</i>.</p>
+<p>Cependant, bien que le nouveau parti dispos&acirc;t de moyens assez
+consid&eacute;rables, bien qu'il e&ucirc;t pour lui l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire et une
+disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
+jacobins lui &eacute;taient oppos&eacute;s. Ronsin, Vincent,
+H&eacute;bert, &eacute;taient oblig&eacute;s de
+professer pour les autorit&eacute;s &eacute;tablies un respect
+apparent, de cacher leurs
+projets, de les tramer dans l'ombre. A l'&eacute;poque du 10 ao&ucirc;t
+et du 31 mai,
+les conspirateurs, ma&icirc;tres de la commune, des Cordeliers, des
+Jacobins, de
+tous les clubs, ayant dans l'assembl&eacute;e nationale et les
+comit&eacute;s de nombreux
+et &eacute;nergiques partisans, osant conspirer &agrave;
+d&eacute;couvert, pouvaient entra&icirc;ner
+publiquement le peuple &agrave; leur suite, et se servir des masses
+pour
+l'ex&eacute;cution de leurs complots; mais il n'en &eacute;tait pas de
+m&ecirc;me pour le parti
+des <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>.</p>
+<p>L'autorit&eacute; actuelle ne refusait aucun des moyens
+extraordinaires de
+d&eacute;fense, ni m&ecirc;me de vengeance; des trahisons n'accusaient
+plus sa
+vigilance; des victoires sur toutes les fronti&egrave;res attestaient
+au contraire
+sa force, son habilet&eacute; et son z&egrave;le. Par
+cons&eacute;quent, ceux qui attaquaient
+cette autorit&eacute; et promettaient ou une habilet&eacute; ou une
+&eacute;nergie sup&eacute;rieures
+&agrave; la sienne, &eacute;taient des intrigans qui agissaient
+&eacute;videmment dans un but de
+d&eacute;sordre ou d'ambition. Telle &eacute;tait la conviction
+publique, et les conjur&eacute;s
+ne pouvaient se flatter d'entra&icirc;ner le peuple &agrave; leur
+suite. Ainsi, quoique
+redoutables si on les laissait agir, ils l'&eacute;taient peu si on les
+arr&ecirc;tait &agrave;
+temps.</p>
+<p>Le comit&eacute; les observait, et il continuait, par une suite de
+rapports, &agrave;
+d&eacute;consid&eacute;rer les deux partis oppos&eacute;s. Dans les
+ultra-r&eacute;volutionnaires, il
+voyait de v&eacute;ritables conspirateurs &agrave; d&eacute;truire; au
+contraire, il
+n'apercevait dans les mod&eacute;r&eacute;s que d'anciens amis, qui
+partageaient ses
+opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui &ecirc;tre suspect.
+Mais pour ne
+point para&icirc;tre faiblir en frappant les
+ultra-r&eacute;volutionnaires, il &eacute;tait
+oblig&eacute; de condamner les mod&eacute;r&eacute;s, et d'en appeler
+sans cesse &agrave; la terreur.
+Ces derniers voulaient r&eacute;pondre. Camille &eacute;crivait de
+nouveaux num&eacute;ros;
+Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
+comit&eacute;, et d&egrave;s lors une lutte d'&eacute;crits et de
+propos s'&eacute;tait engag&eacute;e.
+L'aigreur s'en &eacute;tait suivie, et Saint-Just, Robespierre,
+Barr&egrave;re, Billaud,
+qui d'abord n'avaient repouss&eacute; les mod&eacute;r&eacute;s que par
+politique, et pour &ecirc;tre
+plus forts contre les ultra-r&eacute;volutionnaires,
+commen&ccedil;aient &agrave; les poursuivre
+par humeur personnelle et par haine. Camille avait d&eacute;j&agrave;
+attaqu&eacute;, comme on
+l'a vu, Collot et Barr&egrave;re. Dans sa lettre &agrave; Dillon, il
+avait adress&eacute; au
+fanatisme dogmatique de Saint-Just, et &agrave; la duret&eacute;
+monacale de Billaud, des
+plaisanteries qui les bless&egrave;rent profond&eacute;ment. Il avait
+enfin irrit&eacute;
+Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par
+se
+l'ali&eacute;ner tout &agrave; fait. Danton leur &eacute;tait peu
+agr&eacute;able &agrave; tous par sa
+renomm&eacute;e; et aujourd'hui, qu'&eacute;tranger &agrave; la
+conduite des affaires, il
+restait &agrave; l'&eacute;cart, censurant le gouvernement, et
+paraissant exciter la
+plume caustique et <i>babillarde</i><a name="FNanchor13"></a><a
+ href="#Footnote_13"><sup>[13]</sup></a> de Camille, il devait leur
+devenir
+chaque jour plus odieux; et il n'&eacute;tait pas supposable que
+Robespierre
+s'expos&acirc;t encore &agrave; le d&eacute;fendre.</p>
+<p>Robespierre et Saint-Just, habitu&eacute;s &agrave; faire au nom du
+comit&eacute; les expos&eacute;s de
+principes, et charg&eacute;s en quelque sorte de la partie morale du
+gouvernement,
+tandis que Barr&egrave;re, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de
+la partie
+mat&eacute;rielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent
+deux
+rapports, l'un <i>sur les principes de morale qui devaient diriger le
+gouvernement r&eacute;volutionnaire</i>, l'autre sur les
+d&eacute;tentions dont Camille
+s'&eacute;tait plaint dans <i>le Vieux Cordelier</i>. Il faut voir
+comment ces deux
+esprits sombres concevaient le gouvernement r&eacute;volutionnaire, et
+les moyens
+de r&eacute;g&eacute;n&eacute;rer un &eacute;tat.</p>
+<p>&laquo;Le principe du gouvernement d&eacute;mocratique, c'est la
+vertu, disait
+Robespierre<a name="FNanchor14"></a><a href="#Footnote_14"><sup>[14]</sup></a>,
+et son moyen pendant qu'il s'&eacute;tablit, c'est la terreur.
+Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale &agrave;
+l'&eacute;go&iuml;sme, la probit&eacute;
+&agrave; l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux
+biens&eacute;ances,
+l'empire de la raison &agrave; la tyrannie de la mode, le m&eacute;pris
+du vice au m&eacute;pris
+du malheur, la fiert&eacute; &agrave; l'insolence, la grandeur
+d'&acirc;me &agrave; la vanit&eacute;, l'amour
+de la gloire &agrave; l'amour de l'argent, les bonnes gens &agrave; la
+bonne compagnie,
+le m&eacute;rite &agrave; l'intrigue, le g&eacute;nie au bel esprit, la
+v&eacute;rit&eacute; &agrave; l'&eacute;clat, le
+charme du bonheur aux ennuis de la volupt&eacute;, la grandeur de
+l'homme &agrave; la
+petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, &agrave;
+un peuple
+aimable, frivole et mis&eacute;rable; c'est-&agrave;-dire toutes les
+vertus et tous les
+miracles de la r&eacute;publique &agrave; tous les vices et &agrave;
+tous les ridicules de la
+monarchie.&raquo;</p>
+<p>Pour atteindre &agrave; ce but, il fallait un gouvernement
+aust&egrave;re, &eacute;nergique, qui
+surmont&acirc;t les r&eacute;sistances de toute esp&egrave;ce. Il y
+avait, d'une part,
+l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la r&eacute;publique
+que des
+bouleversemens; de l'autre, la corruption l&acirc;che et vile qui
+voulait tous
+les d&eacute;lices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se
+r&eacute;soudre aux vertus
+&eacute;nergiques de la d&eacute;mocratie. De l&agrave;, deux factions:
+l'une qui voulait
+outrer toute chose, qui poussait tout au-del&agrave; des bornes; qui,
+pour
+attaquer la superstition, cherchait &agrave; d&eacute;truire Dieu
+m&ecirc;me, et &agrave; verser des
+torrens de sang sous pr&eacute;texte de venger la r&eacute;publique;
+l'autre qui, faible
+et vicieuse, ne se sentait pas assez <i>vertueuse pour &ecirc;tre si
+terrible</i>, et
+s'apitoyait l&acirc;chement sur tous les sacrifices n&eacute;cessaires
+qu'exigeait
+l'&eacute;tablissement de la vertu. L'une de ces factions, disait
+Saint-Just<a name="FNanchor15"></a><a href="#Footnote_15"><sup>[15]</sup></a>,
+voulait CHANGER LA LIBERT&Eacute; EN BACCHANTE, L'AUTRE EN
+PROSTITU&Eacute;E.</p>
+<p>Robespierre et Saint-Just &eacute;num&eacute;raient les folies de
+quelques agens du
+gouvernement r&eacute;volutionnaire, de deux ou trois procureurs de
+communes, qui
+avaient pr&eacute;tendu renouveler l'&eacute;nergie de Marat, et ils
+faisaient ainsi
+allusion &agrave; toutes les folies d'H&eacute;bert et des siens. Ils
+signalaient ensuite
+les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilit&eacute;,
+imput&eacute;s aux
+nouveaux mod&eacute;r&eacute;s; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur
+des veuves de
+g&eacute;n&eacute;raux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur
+des aristocrates,
+de parler enfin sans cesse des s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s de la
+r&eacute;publique, bien inf&eacute;rieures
+aux cruaut&eacute;s des monarchies. &laquo;Vous avez, disait
+Saint-Just, cent mille
+d&eacute;tenus, et le tribunal r&eacute;volutionnaire a condamn&eacute;
+d&eacute;j&agrave; trois cents
+coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
+prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait
+trois
+mille hommes; et aujourd'hui m&ecirc;me il y a en Europe quatre
+millions de
+prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre
+mod&eacute;ration
+parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
+nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que
+nous,
+dorment dans le crime.&raquo;</p>
+<p>Robespierre et Saint-Just, conform&eacute;ment au syst&egrave;me
+convenu, ajoutaient que
+ces deux factions, en apparence oppos&eacute;es, avaient un point
+d'appui commun,
+l'&eacute;tranger, qui les faisait agir pour perdre la
+r&eacute;publique.</p>
+<p>On voit ce qu'il entrait &agrave; la fois de fanatisme, de politique
+et de haine
+dans le syst&egrave;me du comit&eacute;. Camille par des allusions, et
+m&ecirc;me par des
+expressions directes, se trouvait attaqu&eacute; lui et ses amis. Il
+r&eacute;pondait,
+dans son <i>Vieux Cordelier</i>, au syst&egrave;me de la vertu par
+celui du bonheur. Il
+disait qu'il aimait la r&eacute;publique parce qu'elle devait ajouter
+&agrave; la
+f&eacute;licit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, parce que le commerce,
+l'industrie, la civilisation,
+s'&eacute;taient d&eacute;velopp&eacute;s avec plus d'&eacute;clat
+&agrave; Ath&egrave;nes, &agrave; Venise, &agrave; Florence, que
+dans toutes les monarchies; parce que la r&eacute;publique pouvait
+seule r&eacute;aliser
+le voeu menteur de la monarchie, <i>la poule au pot</i>.
+&laquo;Qu'importerait &agrave;
+Pitt, s'&eacute;criait Camille, que la France f&ucirc;t libre, si la
+libert&eacute; ne servait
+qu'&agrave; nous ramener &agrave; l'ignorance des vieux Gaulois,
+&agrave; leurs <i>sayes</i>, &agrave; leurs
+<i>brayes</i>, &agrave; leur guy de ch&ecirc;ne, et &agrave; leurs
+maisons, qui n'&eacute;taient que des
+&eacute;choppes en terre glaise? Loin d'en g&eacute;mir, il me semble
+que Pitt donnerait
+bien des guin&eacute;es pour qu'une telle libert&eacute;
+s'&eacute;tabl&icirc;t chez nous. Mais ce qui
+rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la
+France
+ce que disait Dic&eacute;arque de l'Attique: <i>Nulle part au monde on
+ne peut vivre
+plus agr&eacute;ablement qu'&agrave; Ath&egrave;nes, soit qu'on ait de
+l'argent, soit qu'on n'en
+ait point. Ceux qui se sont mis &agrave; l'aise, par le commerce ou
+leur
+industrie, peuvent s'y procurer tous les agr&eacute;mens imaginables;
+et quant &agrave;
+ceux qui cherchent &agrave; le devenir, il y a tant d'ateliers
+o&ugrave; ils gagnent de
+quoi se divertir aux ANTHEST&Eacute;RIES, et mettre encore quelque
+chose de c&ocirc;t&eacute;,
+qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvret&eacute;, sans se
+faire &agrave;
+soi-m&ecirc;me un reproche de sa paresse</i>.</p>
+<p>&laquo;Je crois donc que la libert&eacute; n'existe pas dans une
+&eacute;galit&eacute; de privations,
+et que le plus bel &eacute;loge de la convention serait, si elle
+pouvait se rendre
+ce t&eacute;moignage: j'ai trouv&eacute; la nation sans culottes, et je
+la laisse
+culott&eacute;e.</p>
+<p>&laquo;Charmante d&eacute;mocratie, ajoutait Camille, que celle
+d'Ath&egrave;nes! Solon n'y
+passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regard&eacute;
+comme le
+mod&egrave;le des l&eacute;gislateurs, et proclam&eacute; par l'oracle
+le premier des sept
+sages, quoiqu'il ne f&icirc;t aucune difficult&eacute; de confesser son
+penchant pour le
+vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si
+bien
+&eacute;tablie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la
+convention et
+aux Jacobins que comme celui du plus grand l&eacute;gislateur. Combien
+cependant
+ont parmi nous une r&eacute;putation d'aristocrates et de Sardanapales,
+qui n'ont
+pas publi&eacute; une semblable profession de foi!</p>
+<p>&laquo;Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et
+r&ecirc;veur,
+apparemment parce qu'il &eacute;tait piqu&eacute; d'une lettre
+d'Aspasie:&#8212;Qu'avez-vous?
+lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier
+&agrave; la
+bataille? avez-vous &eacute;t&eacute; vaincu dans le camp, &agrave; la
+course ou &agrave; la salle
+d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chant&eacute; ou mieux jou&eacute; de
+la lyre que vous &agrave;
+la table du g&eacute;n&eacute;ral?&#8212;Ce trait peint les moeurs. Quels
+r&eacute;publicains
+aimables!&raquo;</p>
+<p>Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Ath&egrave;nes on
+ne voul&ucirc;t pas
+ajouter la libert&eacute; de langage qui r&eacute;gnait dans cette
+r&eacute;publique.
+Aristophane, disait-il, y repr&eacute;sentait sur la sc&egrave;ne les
+g&eacute;n&eacute;raux, les
+orateurs, les philosophes et le peuple lui-m&ecirc;me; et le peuple
+d'Ath&egrave;nes,
+tant&ocirc;t jou&eacute; sous les traits d'un vieillard, et
+tant&ocirc;t sous ceux d'un jeune
+homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
+l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses
+com&eacute;dies
+&eacute;taient dirig&eacute;es contre les <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>
+de ce temps-l&agrave;; les
+railleries en &eacute;taient cruelles. &laquo;Et si aujourd'hui,
+ajoutait Camille, on
+traduisait quelqu'une de ces pi&egrave;ces jou&eacute;es 430 ans avant
+J&eacute;sus-Christ, sous
+l'archonte Sth&eacute;nocl&egrave;s, H&eacute;bert soutiendrait aux
+Cordeliers que la pi&egrave;ce ne
+peut &ecirc;tre que d'hier, de l'invention de Fabre-d'&Eacute;glantine,
+contre lui et
+Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.</p>
+<p>&laquo;Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand
+je dis que
+les hommes sont chang&eacute;s; ils ont toujours &eacute;t&eacute; les
+m&ecirc;mes; la libert&eacute; de
+parler n'a pas &eacute;t&eacute; plus impunie dans les
+r&eacute;publiques anciennes que dans les
+modernes. Socrate, accus&eacute; d'avoir mal parl&eacute; des dieux,
+but la cigu&euml;;
+Cic&eacute;ron, pour avoir attaqu&eacute; Antoine, fut livr&eacute; aux
+proscriptions.&raquo;</p>
+<p>Ainsi ce malheureux jeune homme semblait pr&eacute;dire que la
+libert&eacute; ne lui
+serait pas plus pardonn&eacute;e qu'&agrave; tant d'autres. Ces
+plaisanteries, cette
+&eacute;loquence, irritaient le comit&eacute;. Tandis qu'il suivait de
+l'oeil Ronsin,
+H&eacute;bert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine
+funeste
+contre l'aimable &eacute;crivain qui se riait de ses syst&egrave;mes;
+contre Danton, qui
+passait pour inspirer cet &eacute;crivain, contre tous les hommes enfin
+suppos&eacute;s
+amis ou partisans de ces deux chefs.</p>
+<p>Pour ne pas d&eacute;vier de la ligne, le comit&eacute;
+pr&eacute;senta deux d&eacute;crets &agrave; la suite
+des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il,
+&agrave; rendre
+le peuple heureux aux d&eacute;pens de ses ennemis. Par ces
+d&eacute;crets, le comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale &eacute;tait seul investi de
+la facult&eacute; d'examiner les
+r&eacute;clamations des d&eacute;tenus, et de les &eacute;largir s'ils
+&eacute;taient reconnus
+patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la
+r&eacute;volution, resteraient enferm&eacute;s jusqu'&agrave; la paix,
+et seraient bannis
+ensuite &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;. Leurs biens, provisoirement
+s&eacute;questr&eacute;s, devaient &ecirc;tre
+partag&eacute;s aux patriotes indigens, dont la liste serait
+dress&eacute;e par les
+communes<a name="FNanchor16"></a><a href="#Footnote_16"><sup>[16]</sup></a>.
+C'&eacute;tait, comme on le voit, la loi agraire appliqu&eacute;e
+contre
+les suspects au profit des patriotes. Ces d&eacute;crets,
+imagin&eacute;s par Saint-Just,
+&eacute;taient destin&eacute;s &agrave; r&eacute;pondre aux <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>,
+et &agrave; conserver au
+comit&eacute; sa r&eacute;putation d'&eacute;nergie.</p>
+<p>Pendant ce temps, les conjur&eacute;s s'agitaient avec plus de
+violence que
+jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien
+arr&ecirc;t&eacute;s, ni qu'ils
+eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y
+prenaient
+comme avant le 31 mai; ils soulevaient les soci&eacute;t&eacute;s
+populaires, les
+cordeliers, les sections; ils r&eacute;pandaient des bruits
+mena&ccedil;ans, et
+cherchaient &agrave; profiter des troubles qu'excitait la disette,
+chaque jour
+plus grande et plus sentie.</p>
+<p>Tout &agrave; coup on vit para&icirc;tre, dans les halles et les
+march&eacute;s, des affiches,
+des pamphlets, annon&ccedil;ant que la convention &eacute;tait la cause
+de tous les maux
+du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui
+voulait
+renouveler les brissotins et leur funeste syst&egrave;me. Quelques-uns
+m&ecirc;me de ces
+&eacute;crits portaient que la convention tout enti&egrave;re devait
+&ecirc;tre renouvel&eacute;e,
+qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir ex&eacute;cutif,
+etc....
+Toutes les id&eacute;es, en un mot, qu'avaient roul&eacute;es dans leur
+t&ecirc;te, Vincent,
+Ronsin, H&eacute;bert, remplissaient ces &eacute;crits, et semblaient
+trahir leur
+origine. En m&ecirc;me temps, on vit les <i>&eacute;pauletiers</i>,
+plus turbulens et plus
+fiers que jamais, menacer hautement d'aller &eacute;gorger dans les
+prisons les
+ennemis que la convention corrompue s'obstinait &agrave;
+&eacute;pargner. Ils disaient
+que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les
+prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces
+patriotes, et qu'on leur donnerait &agrave; la fois la libert&eacute;
+et des armes.
+Ronsin, en grand costume de g&eacute;n&eacute;ral de l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, avec une
+&eacute;charpe tricolore, une houppe rouge, et entour&eacute; de
+quelques-uns de ses
+officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les
+&eacute;crous, et
+formait des listes.</p>
+<p>On &eacute;tait au 15 vent&ocirc;se. La section Marat,
+pr&eacute;sid&eacute;e par Momoro, s'assemble,
+et, indign&eacute;e, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple,
+elle
+d&eacute;clare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le
+tableau de la
+d&eacute;claration des droits, et qu'elle restera dans cet &eacute;tat
+jusqu'&agrave; ce que les
+subsistances et la libert&eacute; soient assur&eacute;es au peuple, et
+que ses ennemis
+soient punis. Dans la m&ecirc;me soir&eacute;e, les cordeliers
+s'assemblent en tumulte;
+on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les
+pers&eacute;cutions qu'ont r&eacute;cemment essuy&eacute;es les deux
+grands patriotes Vincent et
+Ronsin, lesquels, dit-on, &eacute;taient malades au Luxembourg, sans
+pouvoir
+obtenir un m&eacute;decin qui les saign&acirc;t. En cons&eacute;quence,
+on d&eacute;clare la patrie en
+danger, et on voile la d&eacute;claration des droits de l'homme. C'est
+ainsi que
+toutes les insurrections avaient commenc&eacute;, par la
+d&eacute;claration que les lois
+&eacute;taient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de
+sa
+souverainet&eacute;.</p>
+<p>Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se
+pr&eacute;sentent &agrave; la
+commune pour lui signifier leurs arr&ecirc;t&eacute;s, et pour
+l'entra&icirc;ner aux m&ecirc;mes
+d&eacute;marches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le
+nomm&eacute; Lubin
+pr&eacute;sidait le conseil g&eacute;n&eacute;ral. Il r&eacute;pond
+&agrave; la d&eacute;putation avec un embarras
+visible; il dit que dans le moment o&ugrave; la convention prend des
+mesures si
+&eacute;nergiques contre les ennemis de la r&eacute;volution, et pour
+secourir les
+patriotes indigens, il est &eacute;tonnant qu'on donne un signal de
+d&eacute;tresse, et
+qu'on voile la d&eacute;claration des droits. Feignant ensuite de
+justifier le
+conseil g&eacute;n&eacute;ral, comme s'il &eacute;tait accus&eacute;,
+Lubin ajoute que le conseil a
+fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en r&eacute;gler
+la
+distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il
+recommande
+la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur
+l'approvisionnement de la capitale, qui, d'apr&egrave;s les
+d&eacute;crets, devait &ecirc;tre
+approvisionn&eacute;e comme une place de guerre.</p>
+<p>Ainsi les chefs de la commune h&eacute;sitaient, et le mouvement,
+quoique
+tumultueux, n'&eacute;tait pas assez fort pour les entra&icirc;ner, et
+leur inspirer le
+courage de trahir le comit&eacute; et la convention. Le d&eacute;sordre
+n&eacute;anmoins &eacute;tait
+grand. L'insurrection commen&ccedil;ait comme toutes celles qui avaient
+jadis
+r&eacute;ussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une
+rencontre
+f&acirc;cheuse, le comit&eacute; de salut public &eacute;tait
+priv&eacute;, dans le moment, de ses
+membres les plus influens: Billaud-Varennes,
+Jean-Bon-Saint-Andr&eacute;, &eacute;taient
+absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre
+&eacute;taient
+malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fid&egrave;les
+jacobins.
+Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour d&eacute;jouer
+cette
+tentative. Ils se rendent tous les deux &agrave; la convention,
+o&ugrave; l'on
+s'assemblait en tumulte, et o&ugrave; l'on tremblait d'effroi. Sur leur
+proposition, on mande aussit&ocirc;t Fouquier-Tinville; on le charge de
+rechercher sur-le-champ les distributeurs des &eacute;crits
+incendiaires r&eacute;pandus
+dans les march&eacute;s, les agitateurs qui troublent les
+soci&eacute;t&eacute;s populaires,
+tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillit&eacute;
+publique. On lui
+enjoint par d&eacute;cret de les arr&ecirc;ter sur-le-champ, et d'en
+faire sous trois
+jours son rapport &agrave; la convention.</p>
+<p>C'&eacute;tait peu d'avoir un d&eacute;cret de la convention, car
+elle ne les avait
+jamais refus&eacute;s contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas
+laiss&eacute;
+manquer les girondins contre la commune insurg&eacute;e; mais il
+fallait assurer
+l'ex&eacute;cution de ces d&eacute;crets en se rendant ma&icirc;tres de
+l'opinion. Collot, qui
+avait une grande popularit&eacute; aux Jacobins et aux Cordeliers par
+son
+&eacute;loquence de club, et surtout par une &eacute;nergie de
+sentimens r&eacute;volutionnaires
+bien connue, est charg&eacute; de cette journ&eacute;e, et se rend en
+h&acirc;te aux Jacobins.
+&Agrave; peine sont-ils assembl&eacute;s qu'il leur fait le tableau des
+factions qui
+menacent la libert&eacute;, et des complots qu'elles pr&eacute;parent:
+&laquo;Une nouvelle
+campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comit&eacute; qui ont si
+heureusement
+termin&eacute; la campagne derni&egrave;re, allaient assurer &agrave;
+la r&eacute;publique des
+victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation,
+qu'il a toujours eu en vue de m&eacute;riter, il se livrait &agrave;
+ses travaux; mais
+tout &agrave; coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils
+ont
+soulev&eacute; autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les
+faire
+&eacute;gorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus;
+on veut
+nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons
+point
+les soldats de Cadmus! gr&acirc;ce &agrave; votre bon esprit, nous
+resterons amis, et
+nous ne serons que les soldats de la libert&eacute;! Appuy&eacute; sur
+vous, le comit&eacute;
+saura r&eacute;sister avec &eacute;nergie, comprimer les agitateurs,
+les rejeter hors des
+rangs des patriotes, et, apr&egrave;s ce sacrifice indispensable,
+poursuivre ses
+travaux et vos victoires. Le poste o&ugrave; vous nous avez
+plac&eacute;s est p&eacute;rilleux,
+ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le
+comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale accepte sa p&eacute;nible
+mission de surveiller et de poursuivre
+tous les ennemis qui trament en secret contre la libert&eacute;; le
+comit&eacute; de
+salut public ne n&eacute;glige rien pour suffire &agrave; son immense
+t&acirc;che; mais tous
+deux ont besoin d'&ecirc;tre soutenus par vous. Dans ces jours de
+danger, nous
+sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon
+et
+Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour
+combattre
+les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que
+nous
+nous retirions.&#8212;Non, non, s'&eacute;crient les jacobins. Ne vous
+retirez pas;
+nous vous soutiendrons.&raquo; Des applaudissemens nombreux
+accompagnent ces
+paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est
+pass&eacute;
+aux Cordeliers. &laquo;Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu
+le courage
+de souffrir pendant quelques jours de d&eacute;tention, des hommes qui
+n'ont rien
+essuy&eacute; pendant la r&eacute;volution, des hommes dont nous avions
+pris la d&eacute;fense
+quand nous les avons crus opprim&eacute;s, et qui ont voulu amener une
+insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient &eacute;t&eacute;
+d&eacute;tenus quelques instans.
+Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un
+m&eacute;decin
+ne les a pas saign&eacute;s pendant qu'ils &eacute;taient malades!...
+Anath&egrave;me &agrave; ceux qui
+demandent une insurrection!...&raquo; Oui, oui, anath&egrave;me!
+s'&eacute;crient tous les
+jacobins en masse. &laquo;Marat &eacute;tait cordelier, reprend Collot,
+Marat &eacute;tait
+jacobin; eh bien! lui aussi fut pers&eacute;cut&eacute;, beaucoup plus
+sans doute que ces
+hommes d'un jour; on le tra&icirc;na devant le tribunal, o&ugrave; ne
+devaient
+compara&icirc;tre que des aristocrates: provoqua-t-il une
+insurrection?... Non,
+l'insurrection sacr&eacute;e, l'insurrection qui doit d&eacute;livrer
+l'humanit&eacute; de tous
+ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus
+g&eacute;n&eacute;reux que
+le petit sentiment o&ugrave; l'on veut nous entra&icirc;ner; mais nous
+n'y tomberons
+pas. Le comit&eacute; de salut public ne c&eacute;dera pas aux
+intrigans; il prend des
+mesures fortes et vigoureuses; et, d&ucirc;t-il p&eacute;rir, il ne
+reculera pas devant
+une t&acirc;che aussi glorieuse.&raquo;</p>
+<p>&Agrave; peine Collot a-t-il achev&eacute; que Momoro veut prendre
+la parole pour
+justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a
+&eacute;t&eacute;
+jet&eacute; sur la d&eacute;claration des droits, mais il
+d&eacute;savoue les autres faits; il
+nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les
+cordeliers sont anim&eacute;s des meilleurs sentimens. Des
+conspirateurs qui se
+justifient sont perdus. D&egrave;s qu'ils ne peuvent pas avouer
+l'insurrection, et
+que le seul &eacute;nonc&eacute; du but ne fait pas &eacute;clater un
+&eacute;lan de l'opinion en leur
+faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est &eacute;cout&eacute; avec
+une d&eacute;sapprobation
+marqu&eacute;e; et Collot est charg&eacute; d'aller, au nom des
+jacobins, fraterniser
+avec les cordeliers, et ramener ces fr&egrave;res &eacute;gar&eacute;s
+par de perfides
+suggestions.</p>
+<p>La nuit &eacute;tait fort avanc&eacute;e, Collot ne pouvait se
+rendre aux Cordeliers que
+le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant,
+n'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+plus redoutable. Il devenait &eacute;vident que l'opinion
+n'&eacute;tait pas
+favorablement dispos&eacute;e pour les conjur&eacute;s, si on peut leur
+donner ce nom. La
+commune avait recul&eacute;, les jacobins &eacute;taient rest&eacute;s
+au comit&eacute; et &agrave;
+Robespierre, quoiqu'il f&ucirc;t absent et malade. Les cordeliers
+imp&eacute;tueux, mais
+faiblement dirig&eacute;s, et surtout d&eacute;laiss&eacute;s par la
+commune et les jacobins, ne
+pouvaient manquer de c&eacute;der &agrave; la faconde de
+Collot-d'Herbois, et &agrave; l'honneur
+de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent
+avec
+sa fr&eacute;n&eacute;sie, H&eacute;bert avec son sale journal dont il
+multipliait les num&eacute;ros,
+Momoro avec ses arr&ecirc;t&eacute;s de la section Marat, ne pouvaient
+d&eacute;terminer un
+mouvement d&eacute;cisif. Ronsin seul, avec ses &eacute;pauletiers et
+des munitions assez
+consid&eacute;rables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu
+l'audace,
+mais soit qu'il ne trouv&acirc;t pas la m&ecirc;me audace dans ses
+amis, soit qu'il ne
+compt&acirc;t point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17,
+tout se
+borna en agitations et en menaces. Les &eacute;pauletiers
+r&eacute;pandus dans les
+soci&eacute;t&eacute;s populaires y caus&egrave;rent un grand tumulte,
+mais n'os&egrave;rent pas
+recourir aux armes.</p>
+<p>Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, o&ugrave; il fut
+accueilli par de
+grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la
+r&eacute;volution cherchaient &agrave; &eacute;garer leur patriotisme;
+qu'on avait voulu
+d&eacute;clarer la r&eacute;publique en &eacute;tat de d&eacute;tresse,
+tandis que dans le moment la
+royaut&eacute; et l'aristocratie &eacute;taient seules aux abois; qu'on
+avait cherch&eacute; &agrave;
+diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer
+au
+contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce
+projet d'insurrection, ce voile jet&eacute; sur la d&eacute;claration
+des droits,
+r&eacute;jouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient
+tous imit&eacute; cet
+exemple, et voil&eacute; dans leurs salons la d&eacute;claration des
+droits; et qu'ainsi,
+pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se
+h&acirc;ter
+de d&eacute;voiler le code sacr&eacute; de la nature. Les cordeliers
+furent entra&icirc;n&eacute;s,
+quoiqu'il y e&ucirc;t parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte;
+ils se
+h&acirc;t&egrave;rent de faire acte de repentir; ils arrach&egrave;rent
+le cr&ecirc;pe jet&eacute; sur la
+d&eacute;claration des droits, et le remirent &agrave; Collot, en le
+chargeant d'assurer
+aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la m&ecirc;me voie.</p>
+<p>Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les
+cordeliers et sur les <i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>. Les
+conjur&eacute;s &eacute;taient donc
+abandonn&eacute;s de toutes parts; il ne leur restait que la ressource
+d'un coup
+de main, qui, avons-nous dit, &eacute;tait presque impossible. Le
+comit&eacute; de salut
+public r&eacute;solut de pr&eacute;venir tout mouvement de leur part,
+en faisant arr&ecirc;ter
+les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal
+r&eacute;volutionnaire. Il enjoignit &agrave; Fouquier de rechercher
+les faits dont on
+pourrait composer une conspiration, et de pr&eacute;parer tout de suite
+un acte
+d'accusation. Saint-Just fut charg&eacute; en m&ecirc;me temps de faire
+un rapport &agrave; la
+convention, contre les factions r&eacute;unies qui mena&ccedil;aient la
+tranquillit&eacute; de
+l'&eacute;tat.</p>
+<p>Le 23 vent&ocirc;se (13 mars), Saint-Just pr&eacute;sente son
+rapport. Suivant le
+syst&egrave;me adopt&eacute;, il montre toujours l'&eacute;tranger
+faisant agir deux factions;
+l'une compos&eacute;e d'hommes s&eacute;ditieux, incendiaires,
+pillards, diffamateurs,
+ath&eacute;es, qui voulaient amener le bouleversement de la
+r&eacute;publique par
+l'exag&eacute;ration; l'autre, compos&eacute;e de corrompus,
+d'agioteurs, de
+concussionnaires, qui, s'&eacute;tant laiss&eacute; s&eacute;duire par
+l'app&acirc;t des jouissances,
+voulaient &eacute;nerver la r&eacute;publique et la d&eacute;shonorer.
+Il dit que l'une de ces
+deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essay&eacute; de
+lever
+l'&eacute;tendard de la r&eacute;volte, mais qu'elle allait &ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute;e, et qu'il venait
+en cons&eacute;quence demander un d&eacute;cret de mort contre tous
+ceux, en g&eacute;n&eacute;ral, qui
+avaient m&eacute;dit&eacute; la subversion des pouvoirs, machin&eacute;
+la corruption de
+l'esprit public et des moeurs r&eacute;publicaines, entrav&eacute;
+l'arrivage des
+subsistances, et contribu&eacute; de quelque mani&egrave;re au plan
+ourdi par l'&eacute;tranger.
+Saint-Just ajoute ensuite que, d&egrave;s cet instant, il fallait
+METTRE A L'ORDRE
+DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBIT&Eacute;, ET TOUTES LES VERTUS
+R&Eacute;PUBLICAINES.</p>
+<p>Dans ce rapport, &eacute;crit avec une violence fanatique, toutes
+les factions
+&eacute;taient &eacute;galement menac&eacute;es; mais il n'y avait de
+clairement d&eacute;vou&eacute;s aux
+coups du tribunal r&eacute;volutionnaire que les conspirateurs
+ultra-r&eacute;volutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, H&eacute;bert,
+etc., et les
+corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux
+d&eacute;cret. Une
+sinistre r&eacute;ticence &eacute;tait gard&eacute;e envers ceux que
+Saint-Just appelait les
+<i>indulgens</i> et les <i>mod&eacute;r&eacute;s</i>.</p>
+<p>Dans la soir&eacute;e du m&ecirc;me jour, Robespierre se rend aux
+jacobins avec Couthon,
+et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure,
+on
+les f&eacute;licite du r&eacute;tablissement de leur sant&eacute;, et
+on promet &agrave; Robespierre un
+d&eacute;vouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une
+s&eacute;ance
+extraordinaire, afin d'&eacute;claircir le myst&egrave;re de la
+conspiration d&eacute;couverte.
+La s&eacute;ance est r&eacute;solue. L'empressement de la commune n'est
+pas moins grand.
+Sur la proposition de Chaumette lui-m&ecirc;me, on fait demander le
+rapport que
+Saint-Just avait prononc&eacute; &agrave; la convention, et on envoie
+&agrave; l'imprimerie de
+la R&eacute;publique en chercher un exemplaire pour en faire lecture.
+Tout se
+soumet avec docilit&eacute; &agrave; l'autorit&eacute; triomphante du
+comit&eacute; de salut public.
+Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arr&ecirc;ter
+H&eacute;bert,
+Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le
+banquier &eacute;tranger Kock, agioteur et
+ultra-r&eacute;volutionnaire, chez lequel
+H&eacute;bert, Ronsin et Vincent mangeaient fr&eacute;quemment, et
+formaient tous leurs
+projets. De cette mani&egrave;re, le comit&eacute; avait deux banquiers
+&eacute;trangers, pour
+persuader &agrave; tout le monde que les deux factions &eacute;taient
+mues par la
+coalition. Le baron de Batz devait servir &agrave; prouver ce fait
+contre Chabot,
+Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les mod&eacute;r&eacute;s;
+Kock devait servir
+&agrave; prouver la m&ecirc;me chose contre Vincent, Ronsin,
+H&eacute;bert et les
+ultra-r&eacute;volutionnaires.</p>
+<p>Les d&eacute;nonc&eacute;s se laiss&egrave;rent arr&ecirc;ter sans
+r&eacute;sistance, et furent envoy&eacute;s le
+lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour
+voir
+arriver ces furieux qui les avaient tant effray&eacute;s en les
+mena&ccedil;ant d'un
+nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermet&eacute; et
+d'insouciance; le
+l&acirc;che H&eacute;bert &eacute;tait d&eacute;fait et abattu, Momoro
+constern&eacute;. Vincent avait des
+convulsions. Le bruit de ces arrestations se r&eacute;pandit
+aussit&ocirc;t dans Paris,
+et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que
+ce
+n'&eacute;tait point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes
+les
+factions. La m&ecirc;me chose fut r&eacute;p&eacute;t&eacute;e dans la
+s&eacute;ance extraordinaire des
+Jacobins. Apr&egrave;s que chacun eut rapport&eacute; ce qu'il savait
+de la conspiration,
+de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les
+trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes
+autres
+que ceux qui &eacute;taient actuellement poursuivis.</p>
+<p>Les bureaux de la guerre, l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, les
+cordeliers, venaient
+d'&ecirc;tre frapp&eacute;s dans la personne de Vincent, Ronsin,
+H&eacute;bert, Mazuel, Momoro
+et consorts. On voulait s&eacute;vir aussi contre la commune. Il
+n'&eacute;tait bruit que
+de la dignit&eacute; de grand-juge r&eacute;serv&eacute;e &agrave;
+Pache; mais on le savait incapable
+de s'engager dans une conspiration, docile &agrave; l'autorit&eacute;
+sup&eacute;rieure,
+respect&eacute; du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand
+coup en
+l'adjoignant aux autres. On pr&eacute;f&eacute;ra faire arr&ecirc;ter
+Chaumette, qui n'&eacute;tait ni
+plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui &eacute;tait, par
+vanit&eacute; et
+engouement, l'auteur des plus imprudentes d&eacute;terminations de la
+commune, et
+l'un des ap&ocirc;tres les plus z&eacute;l&eacute;s du culte de la
+Raison. On arr&ecirc;ta donc le
+malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec
+l'&eacute;v&ecirc;que Gobel, auteur
+de la grande sc&egrave;ne d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz,
+d&eacute;j&agrave; exclu des
+Jacobins et de la convention pour son origine &eacute;trang&egrave;re,
+sa noblesse, sa
+fortune, sa r&eacute;publique universelle et son ath&eacute;isme.</p>
+<p>Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent
+au-devant
+de lui, et l'accabl&egrave;rent de railleries. Le malheureux, avec un
+grand
+penchant &agrave; la d&eacute;clamation, n'avait rien de l'audace de
+Ronsin, ni de la
+fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui
+donnaient
+les apparences d'un missionnaire; et il avait &eacute;t&eacute;
+v&eacute;ritablement celui du
+nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses r&eacute;quisitoires contre
+les filles
+de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les
+suspects. Un
+prisonnier lui dit en s'inclinant: &laquo;Philosophe Anaxagoras, je
+suis
+<i>suspect</i>, tu es <i>suspect</i>, nous sommes <i>suspects</i>.&raquo;
+Chaumette s'excusa
+avec un ton soumis et tremblant. Mais d&egrave;s ce moment il n'osa
+plus sortir de
+sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers.</p>
+<p>Le comit&eacute;, apr&egrave;s avoir fait arr&ecirc;ter ces
+malheureux, fit r&eacute;diger par le
+comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale l'acte
+d'accusation contre Chabot, Bazire,
+Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en
+accusation,
+et d&eacute;f&eacute;r&eacute;s au tribunal r&eacute;volutionnaire.
+Dans le m&ecirc;me moment, on apprit
+qu'une &eacute;migr&eacute;e, poursuivie par un comit&eacute;
+r&eacute;volutionnaire, avait trouv&eacute;
+asile chez H&eacute;rault-S&eacute;chelles. D&eacute;j&agrave; ce
+d&eacute;put&eacute; si connu, qui joignait &agrave; une
+grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein
+de
+politesse et de gr&acirc;ce, qui &eacute;tait l'ami de Danton, de
+Camille Desmoulins, de
+Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces
+r&eacute;volutionnaires terribles, &eacute;tait devenu suspect, et on
+avait oubli&eacute; qu'il
+&eacute;tait l'auteur principal de la constitution. Le comit&eacute; se
+h&acirc;ta de le faire
+arr&ecirc;ter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour
+prouver qu'il
+frapperait sans aucun m&eacute;nagement les mod&eacute;r&eacute;s
+surpris en faute, et qu'il ne
+serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables.
+Ainsi,
+les coups du redoutable comit&eacute; tombaient &agrave; la fois sur
+les hommes de tous
+les rangs, de toutes les opinions, de tous les m&eacute;rites.</p>
+<p>Le 1er germinal (20 mars), commen&ccedil;a le proc&egrave;s d'une
+partie des
+conspirateurs. On r&eacute;unit dans la m&ecirc;me accusation Ronsin,
+Vincent, H&eacute;bert,
+Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu
+chef de
+division dans les bureaux de Bouchotte, les nomm&eacute;s Ancar,
+Ducroquet,
+commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de
+l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la
+supposition
+de complicit&eacute; entre l&agrave; faction
+ultra-r&eacute;volutionnaire et la faction de
+l'&eacute;tranger, on confondit encore dans la m&ecirc;me accusation
+Proli, Dubuisson,
+Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les
+autres
+accus&eacute;s. Chaumette fut r&eacute;serv&eacute; pour figurer plus
+tard avec Gobel et les
+autres auteurs des sc&egrave;nes du culte de la Raison; enfin, si
+Clootz, qui
+aurait d&ucirc; &ecirc;tre associ&eacute; &agrave; ces derniers, fut
+adjoint &agrave; Proli, c'est en sa
+qualit&eacute; d'&eacute;tranger. Les accus&eacute;s &eacute;taient au
+nombre de dix-neuf. Ronsin et
+Clootz &eacute;taient les plus hardis et les plus fermes. &laquo;Ceci,
+dit Ronsin &agrave; ses
+co-accus&eacute;s, est un proc&egrave;s politique; &agrave; quoi bon
+tous vos papiers et vos
+pr&eacute;paratifs de justification? Vous serez condamn&eacute;s.
+Lorsqu'il fallait
+agir, vous avez parl&eacute;; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous
+ne me
+verrez pas broncher, t&acirc;chez d'en faire autant.&raquo; Les
+mis&eacute;rables H&eacute;bert et
+Momoro se lamentaient, en disant que la libert&eacute; &eacute;tait
+perdue! &laquo;La libert&eacute;
+perdue, s'&eacute;cria Ronsin, parce que quelques mis&eacute;rables
+individus vont p&eacute;rir!
+La libert&eacute; est immortelle; nos ennemis succomberont apr&egrave;s
+nous, et la
+libert&eacute; leur survivra &agrave; tous.&raquo; Comme ils
+s'accusaient entre eux, Clootz les
+exhorta &agrave; ne pas aggraver leurs maux par des invectives
+mutuelles, et il
+leur cita cet apologue fameux:</p>
+<span style="margin-left: 1em;">Je r&ecirc;vais cette nuit que de mal
+consum&eacute;,</span><br>
+<span style="margin-left: 1em;">C&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te d'un
+gueux on m'avait inhum&eacute;.</span><br>
+<p>La citation eut son effet, et ils cess&egrave;rent de se reprocher
+leurs malheurs.
+Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'&agrave;
+l'&eacute;chafaud,
+poursuivit les derniers restes de d&eacute;isme qui pouvait demeurer en
+eux, et ne
+cessa de leur pr&ecirc;cher jusqu'au bout la nature et la raison, avec
+un z&egrave;le
+ardent et un inconcevable m&eacute;pris de la mort. Ils furent
+amen&eacute;s au tribunal,
+au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le
+r&eacute;cit de
+leur conduite, &agrave; quoi se r&eacute;duisait leur conspiration.
+Clubistes du dernier
+rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enr&eacute;giment&eacute;s
+dans l'arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire, ils avaient l'exag&eacute;ration des
+inf&eacute;rieurs, des porteurs
+d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu
+pousser le gouvernement r&eacute;volutionnaire jusqu'&agrave; en faire
+une simple
+commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'&agrave; la
+pers&eacute;cution
+des cultes, les moeurs r&eacute;publicaines jusqu'&agrave; la
+grossi&egrave;ret&eacute;, la libert&eacute; de
+langage jusqu'&agrave; la bassesse la plus d&eacute;go&ucirc;tante,
+enfin la d&eacute;fiance et la
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; d&eacute;mocratiques &agrave;
+l'&eacute;gard des hommes jusqu'&agrave; la diffamation la plus
+atroce. De mauvais propos contre la convention et le comit&eacute;, des
+projets de
+gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les
+sections,
+de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y
+rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renferm&eacute;s, comme lui
+venait de
+l'&ecirc;tre, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le
+pr&eacute;texte
+de la disette, tels &eacute;taient leurs complots. Il n'y avait
+l&agrave; que sottises et
+ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profond&eacute;ment
+ourdie et
+correspondant avec l'&eacute;tranger &eacute;tait fort au-dessus de ces
+mis&eacute;rables.
+C'&eacute;tait une perfide supposition du comit&eacute;, que
+l'inf&acirc;me Fouquier-Tinville
+fut charg&eacute; de d&eacute;montrer au tribunal, et que le tribunal
+eut ordre
+d'adopter.</p>
+<p>Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'&eacute;taient permis
+contre Legendre,
+en d&icirc;nant avec lui chez Pache, leurs propositions
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;es d'organiser le
+pouvoir ex&eacute;cutif, furent all&eacute;gu&eacute;s comme attestant
+le projet d'an&eacute;antir la
+repr&eacute;sentation nationale et le comit&eacute; de salut public.
+Leurs repas chez le
+banquier Kock furent donn&eacute;s comme la preuve de leur
+correspondance avec
+l'&eacute;tranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres
+&eacute;crites de
+Paris &agrave; Londres, et ins&eacute;r&eacute;es dans les journaux
+anglais, annon&ccedil;aient que,
+d'apr&egrave;s l'agitation qui r&eacute;gnait, des mouvemens
+&eacute;taient pr&eacute;sumables. Ces
+lettres, dit-on aux accus&eacute;s, d&eacute;montrent que
+l'&eacute;tranger &eacute;tait dans votre
+confidence, puisqu'il pr&eacute;disait d'avance vos complots. La
+disette, qu'ils
+avaient reproch&eacute;e au gouvernement pour soulever le peuple, leur
+fut imput&eacute;e
+&agrave; eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur
+soutint
+qu'ils &eacute;taient cause de cette disette, en faisant piller sur les
+routes les
+charrettes de l&eacute;gumes et de fruits. Les munitions
+rassembl&eacute;es &agrave; Paris pour
+l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire leur furent reproch&eacute;es
+comme des pr&eacute;paratifs de
+conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donn&eacute;e
+comme preuve
+du projet d'armer les suspects, et de les d&eacute;cha&icirc;ner dans
+Paris. Enfin, les
+&eacute;crits r&eacute;pandus dans les halles, et le voile jet&eacute;
+sur la d&eacute;claration des
+droits, furent consid&eacute;r&eacute;s comme un commencement
+d'ex&eacute;cution. H&eacute;bert fut
+couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et
+son
+journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
+mouchoirs.</p>
+<p>Mais laissons l&agrave; ces honteuses discussions entre ces bas
+accus&eacute;s et le bas
+accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
+sacrifices qu'il avait ordonn&eacute;s. Retir&eacute; dans sa
+sph&egrave;re &eacute;lev&eacute;e, ce
+gouvernement d&eacute;signait les malheureux qui lui faisaient
+obstacle, et
+laissait &agrave; son procureur-g&eacute;n&eacute;ral Fouquier le soin
+de satisfaire aux formes
+avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes
+sacrifi&eacute;es au
+besoin de la tranquillit&eacute; publique, quelques-unes
+m&eacute;ritent d'&ecirc;tre mises &agrave;
+part, ce sont ces malheureux &eacute;trangers, Proli, Anacharsis
+Clootz, condamn&eacute;s
+comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant
+la
+Belgique, sa patrie, avait bl&acirc;m&eacute; la violence ignorante des
+jacobins dans ce
+pays; il avait admir&eacute; les talens de Dumouriez, et il en convint
+au
+tribunal. Sa connaissance des cours &eacute;trang&egrave;res l'avait
+deux ou trois fois
+rendu utile &agrave; Lebrun, et il l'avoua encore. &laquo;Tu as
+bl&acirc;m&eacute;, lui dit-on, le
+syst&egrave;me r&eacute;volutionnaire en Belgique, tu as admir&eacute;
+Dumouriez, tu as &eacute;t&eacute;
+l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'&eacute;tranger.&raquo; Il n'y
+eut pas un autre
+fait all&eacute;gu&eacute;. Quant &agrave; Clootz, sa r&eacute;publique
+universelle, son dogme de la
+raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts
+tent&eacute;s par lui
+pour sauver une &eacute;migr&eacute;e, suffirent pour le convaincre. A
+peine le
+troisi&egrave;me jour des d&eacute;bats &eacute;tait-il
+commenc&eacute;, que le jury se d&eacute;clara
+suffisamment &eacute;clair&eacute;, et condamna p&ecirc;le-m&ecirc;le
+ces intrigans, ces brouillons
+et ces malheureux &eacute;trangers &agrave; la peine de mort. Un seul
+fut absous; ce fut
+le nomm&eacute; Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi
+d'espion au comit&eacute;
+de salut public. Le 4 germinal (24 mars), &agrave; quatre heures de
+l'apr&egrave;s-midi,
+les condamn&eacute;s furent conduits au lieu du supplice. La foule
+&eacute;tait aussi
+grande qu'&agrave; aucune des ex&eacute;cutions
+pr&eacute;c&eacute;dentes. On louait des places sur des
+charrettes, sur des tables dispos&eacute;es autour de
+l'&eacute;chafaud. Ni Ronsin, ni
+Clootz ne <i>bronch&egrave;rent</i>, pour nous servir de leur terrible
+expression.
+H&eacute;bert, accabl&eacute; de honte, d&eacute;courag&eacute; par le
+m&eacute;pris, ne prenait aucun soin de
+surmonter sa l&acirc;chet&eacute;; il tombait &agrave; chaque instant
+en d&eacute;faillance, et la
+populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en
+r&eacute;p&eacute;tant le
+cri des petits colporteurs: <i>Il est bougrement en col&egrave;re le
+P&egrave;re Duch&ecirc;ne</i>.</p>
+<p>Ainsi furent sacrifi&eacute;s ces mis&eacute;rables &agrave;
+l'indispensable n&eacute;cessit&eacute; d'&eacute;tablir
+un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
+d'ob&eacute;issance n'&eacute;tait pas un de ces sophismes &agrave;
+l'aide desquels les
+gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe mena&ccedil;ait la
+France,
+tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorit&eacute;, et
+compromettaient
+le salut commun par leurs luttes. Il &eacute;tait indispensable que
+quelques
+hommes plus &eacute;nergiques s'emparassent de cette autorit&eacute;
+disput&eacute;e,
+l'occupassent &agrave; l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en
+servir pour
+r&eacute;sister &agrave; l'Europe. Si on &eacute;prouve un regret,
+c'est de voir employer le
+mensonge contre ces mis&eacute;rables, c'est de voir parmi eux un homme
+d'un ferme
+courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un &eacute;tranger,
+intrigant
+peut-&ecirc;tre, mais point conspirateur, et plein de m&eacute;rite, le
+malheureux
+Proli.</p>
+<p>A peine les h&eacute;bertistes avaient-ils subi leur supplice, que
+les <i>indulgens</i>
+montr&egrave;rent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas
+tort de
+d&eacute;noncer H&eacute;bert, Ronsin, Vincent, puisque le
+comit&eacute; de salut public et le
+tribunal r&eacute;volutionnaire venaient de les envoyer &agrave; la
+mort. &laquo;De quoi donc
+nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
+reprocher &agrave; ces factieux de vouloir bouleverser la
+r&eacute;publique, d&eacute;truire la
+convention nationale, supplanter le comit&eacute; de salut public,
+joindre le
+danger des guerres religieuses &agrave; celui des guerres civiles, et
+amener une
+confusion g&eacute;n&eacute;rale. C'est l&agrave; justement ce que leur
+ont reproch&eacute; Saint-Just
+et Fouquier-Tinville en les envoyant &agrave; l'&eacute;chafaud. En
+quoi pouvons-nous
+&ecirc;tre des conspirateurs, des ennemis de la
+r&eacute;publique?&raquo;</p>
+<p>Rien n'&eacute;tait plus juste que ces r&eacute;flexions, et le
+comit&eacute; pensait
+exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
+danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que
+Robespierre,
+depuis le 31 mai, n'avait cess&eacute; de d&eacute;fendre Danton et
+Camille, et d'accuser
+les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
+comit&eacute; s'exposait &agrave; passer pour mod&eacute;r&eacute;, et
+il fallait qu'il d&eacute;ploy&acirc;t
+d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa
+r&eacute;putation
+r&eacute;volutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et
+Camille, qu'il
+censur&acirc;t leurs opinions, qu'il les immol&acirc;t dans ses
+discours, et par&ucirc;t ne
+pas les favoriser plus que les h&eacute;bertistes eux-m&ecirc;mes. Dans
+le rapport
+contre les deux factions, Saint-Just avait autant accus&eacute; l'une
+que l'autre,
+et avait gard&eacute; un silence mena&ccedil;ant &agrave;
+l'&eacute;gard des <i>indulgens</i>. Aux Jacobins,
+Collot avait dit que ce n'&eacute;tait pas fini, et qu'on
+pr&eacute;parait un rapport
+contre d'autres individus que ceux qui &eacute;taient arr&ecirc;tes. A
+ces menaces
+s'&eacute;tait jointe l'arrestation d'H&eacute;rault-S&eacute;chelles,
+ami de Danton, et l'un
+des hommes les plus estim&eacute;s de ce temps-l&agrave;. De tels faits
+n'annon&ccedil;aient pas
+l'intention de faiblir, et n&eacute;anmoins on disait encore de toutes
+parts que
+le comit&eacute; allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le
+syst&egrave;me
+r&eacute;volutionnaire, et s&eacute;vir contre les &eacute;gorgeurs de
+toute esp&egrave;ce. Ceux qui
+d&eacute;siraient ce retour &agrave; une politique plus
+cl&eacute;mente, les d&eacute;tenus, leurs
+familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
+d'indiff&eacute;rens, se livr&egrave;rent &agrave; des
+esp&eacute;rances indiscr&egrave;tes, et dirent
+hautement qu'enfin le r&eacute;gime des lois de sang allait finir. Ce
+fut bient&ocirc;t
+l'opinion g&eacute;n&eacute;rale; elle se r&eacute;pandit dans les
+d&eacute;partemens, et surtout dans
+celui du Rh&ocirc;ne, ou depuis quelques mois s'exer&ccedil;aient de si
+affreuses
+vengeances, et o&ugrave; Ronsin avait caus&eacute; un si grand effroi.
+On respira un
+moment &agrave; Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on
+sembla leur
+pr&eacute;dire que leurs cruaut&eacute;s allaient avoir un terme. A ces
+bruits, &agrave; ces
+esp&eacute;rances de la classe moyenne et paisible, les patriotes
+s'indign&egrave;rent.
+Les jacobins de Lyon &eacute;crivirent &agrave; ceux de Paris que
+l'aristocratie relevait
+la t&ecirc;te, que bient&ocirc;t ils n'y pourraient plus tenir, et que
+si on ne leur
+donnait des forces et des encouragemens, ils seraient r&eacute;duits
+&agrave; se donner
+la mort comme le patriote Gaillard, qui s'&eacute;tait poignard&eacute;
+lors de la
+premi&egrave;re arrestation de Ronsin.</p>
+<p>&laquo;J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de
+quelques-uns d'entre
+les patriotes lyonnais; ils expriment tous le m&ecirc;me
+d&eacute;sespoir, et si l'on
+n'apporte le rem&egrave;de le plus prompt &agrave; leurs maux, ils ne
+trouveront de
+soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
+perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
+patriotes, a &eacute;t&eacute; extermin&eacute;e; mais peu importe
+&agrave; l'&eacute;tranger, il lui en
+reste une autre. Si H&eacute;bert e&ucirc;t triomph&eacute;, la
+convention &eacute;tait renvers&eacute;e, la
+r&eacute;publique tombait dans le chaos, et la tyrannie &eacute;tait
+satisfaite; mais
+avec les mod&eacute;r&eacute;s, la convention perd son &eacute;nergie,
+les crimes de
+l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent.
+L'&eacute;tranger a donc
+autant d'esp&eacute;rance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions,
+et il doit
+les soudoyer toutes sans s'attacher &agrave; aucune. Que lui importe
+qu'H&eacute;bert
+expire sur l'&eacute;chafaud, s'il lui reste des tra&icirc;tres d'une
+autre esp&egrave;ce, pour
+venir &agrave; bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il
+vous reste une
+faction &agrave; d&eacute;truire, et la convention est r&eacute;solue
+&agrave; les immoler toutes
+jusqu'&agrave; la derni&egrave;re.&raquo;</p>
+<p>Ainsi le comit&eacute; avait senti la n&eacute;cessit&eacute; de se
+laver du reproche de
+mod&eacute;ration par un nouveau sacrifice. Robespierre avait
+d&eacute;fendu Danton,
+quand une faction audacieuse venait ainsi frapper &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s un des
+patriotes les plus renomm&eacute;s. Alors la politique, un danger
+commun, tout
+l'engageait &agrave; d&eacute;fendre son vieux coll&egrave;gue; mais
+aujourd'hui cette faction
+hardie n'&eacute;tait plus. En d&eacute;fendant plus long-temps ce
+coll&egrave;gue d&eacute;popularis&eacute;,
+il se compromettait lui-m&ecirc;me. D'ailleurs, la conduite de Danton
+devait
+r&eacute;veiller bien des r&eacute;flexions dans son &acirc;me jalouse.
+Que faisait Danton loin
+du comit&eacute;? Entour&eacute; de Philippeau, de Camille Desmoulins,
+il semblait
+l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait
+le
+gouvernement de censures et de railleries am&egrave;res. Depuis quelque
+temps,
+assis vis-&agrave;-vis de cette tribune o&ugrave; venaient figurer les
+membres du comit&eacute;,
+Danton avait quelque chose de mena&ccedil;ant et de m&eacute;prisant
+&agrave; la fois. Son
+attitude, ses propos r&eacute;p&eacute;t&eacute;s de bouche en bouche,
+ses liaisons, tout
+prouvait qu'apr&egrave;s s'&ecirc;tre isol&eacute; du gouvernement, il
+s'en &eacute;tait fait le
+censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle
+avec
+sa vaste renomm&eacute;e. Ce n'est pas tout: quoique
+d&eacute;popularis&eacute;, Danton avait
+n&eacute;anmoins une r&eacute;putation d'audace et de g&eacute;nie
+politique extraordinaire.
+Danton immol&eacute;, il ne restait plus un grand nom hors du
+comit&eacute;; et, dans le
+comit&eacute;, il n'y avait plus que des r&eacute;putations
+secondaires, Saint-Just,
+Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant &agrave; ce sacrifice,
+Robespierre du
+m&ecirc;me coup d&eacute;truisait un rival, rendait au gouvernement sa
+r&eacute;putation
+d'&eacute;nergie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant
+un homme
+accus&eacute; d'avoir recherch&eacute; l'argent et les plaisirs. Il
+&eacute;tait en outre engag&eacute;
+&agrave; ce sacrifice par tous ses coll&egrave;gues, encore plus jaloux
+de Danton qu'il
+ne l'&eacute;tait lui-m&ecirc;me. Couthon et Collot-d'Herbois
+n'ignoraient pas qu'ils
+&eacute;taient m&eacute;pris&eacute;s par ce c&eacute;l&egrave;bre
+tribun. Billaud, froid, bas et
+sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et
+d'&eacute;crasant.
+Saint-Just, dogmatique, aust&egrave;re et orgueilleux, &eacute;tait
+antipathique avec un
+r&eacute;volutionnaire agissant, g&eacute;n&eacute;reux et facile, et
+il voyait que, Danton
+mort, il devenait le second personnage de la r&eacute;publique. Tous
+enfin
+savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le
+comit&eacute;, croyait
+ne devoir conserver que Robespierre. Ils entour&egrave;rent donc
+celui-ci, et
+n'eurent pas de grands efforts &agrave; faire pour lui arracher une
+d&eacute;termination
+si agr&eacute;able &agrave; son orgueil. On ne sait quelles
+explications amen&egrave;rent cette
+r&eacute;solution, quel jour elle fut prise; mais tout &agrave; coup
+ils devinrent tous
+mena&ccedil;ans et myst&eacute;rieux. Il ne fut plus question de leurs
+projets. &Agrave; la
+convention, aux Jacobins, ils gard&egrave;rent un silence absolu. Mais
+des bruits
+sinistres se r&eacute;pandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
+Philippeau, Lacroix, allaient &ecirc;tre immol&eacute;s &agrave;
+l'autorit&eacute; de leurs coll&egrave;gues.
+Des amis communs de Danton et de Robespierre, effray&eacute;s de ces
+bruits, et
+voyant qu'apr&egrave;s un tel acte il n'y avait plus une seule
+t&ecirc;te qui d&ucirc;t &ecirc;tre
+en s&eacute;curit&eacute;, que Robespierre lui-m&ecirc;me ne devait pas
+&ecirc;tre tranquille,
+voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engag&egrave;rent
+&agrave;
+s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstin&eacute;,
+refusa de
+r&eacute;pondre &agrave; ces ouvertures, et garda une r&eacute;serve
+farouche. Comme on lui
+parlait de l'ancienne amiti&eacute; qu'il avait t&eacute;moign&eacute;e
+&agrave; Danton, il r&eacute;pondit
+hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son
+coll&egrave;gue; que la
+justice &eacute;tait l&agrave; pour d&eacute;fendre l'innocence; que
+pour lui, sa vie enti&egrave;re
+avait &eacute;t&eacute; un sacrifice continuel de ses affections
+&agrave; la patrie; et que si
+son ami &eacute;tait coupable, il le sacrifierait &agrave; regret, mais
+il le
+sacrifierait comme tous les autres &agrave; la r&eacute;publique.</p>
+<p>On vit bien que c'en &eacute;tait fait, que cet hypocrite rival ne
+voulait prendre
+aucun engagement envers Danton, et qu'il se r&eacute;servait la
+libert&eacute; de le
+livrer &agrave; ses coll&egrave;gues. En effet, le bruit des prochaines
+arrestations
+acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le
+pressaient
+de sortir de son esp&egrave;ce de sommeil, de secouer sa paresse, et de
+montrer
+enfin ce front r&eacute;volutionnaire qui ne s'&eacute;tait jamais
+montr&eacute; en vain dans
+l'orage. &laquo;Je le sais, disait Danton, ils veulent
+m'arr&ecirc;ter!... Mais non,
+ajoutait-il, ils n'oseront pas....&raquo; D'ailleurs, que pouvait-il
+faire? Fuir
+&eacute;tait impossible. Quel pays voudrait donner asile &agrave; ce
+r&eacute;volutionnaire
+formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de
+ses
+ennemis? et puis, il aimait son pays. &laquo;Emporte-t-on,
+s'&eacute;criait-il, sa
+patrie <i>&agrave; la semelle de ses souliers</i>?&raquo; D'autre
+part, demeurant en France,
+il lui restait peu de moyens &agrave; employer. Les cordeliers
+appartenaient aux
+<i>ultra-r&eacute;volutionnaires</i>, les jacobins &agrave;
+Robespierre. La convention &eacute;tait
+tremblante. Sur quelle forc&eacute; s'appuyer?... Voil&agrave; ce que
+n'ont pas assez
+consid&eacute;r&eacute; ceux qui, ayant vu cet homme si puissant
+foudroyer le tr&ocirc;ne au 10
+ao&ucirc;t, soulever le peuple contre les &eacute;trangers, n'ont pu
+concevoir qu'il
+soit tomb&eacute; sans r&eacute;sistance. Le g&eacute;nie
+r&eacute;volutionnaire ne consiste point &agrave;
+refaire une popularit&eacute; perdue, &agrave; cr&eacute;er des forces
+qui n'existent pas, mais
+&agrave; diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les
+poss&egrave;de. La
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de Danton, son &eacute;loignement des
+affaires, lui avaient presque
+ali&eacute;n&eacute; la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient
+pas laiss&eacute; assez
+pour renverser l'autorit&eacute; r&eacute;gnante. Dans cette conviction
+de son
+impuissance, il attendait, et r&eacute;p&eacute;tait: <i>Ils n'oseront
+pas</i>. Il &eacute;tait
+permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
+services, ses adversaires h&eacute;siteraient. Puis il retombait dans
+sa paresse
+et dans cette insouciance des &ecirc;tres forts qui attendent le danger
+sans se
+trop agiter pour s'y soustraire.</p>
+<p>Le comit&eacute; gardait toujours le plus grand silence, et des
+bruits sinistres
+continuaient de se r&eacute;pandre. Six jours s'&eacute;taient
+&eacute;coul&eacute;s depuis la mort
+d'H&eacute;bert; c'&eacute;tait le 9 germinal. Tout &agrave; coup les
+hommes paisibles, qui
+avaient con&ccedil;u des esp&eacute;rances indiscr&egrave;tes en voyant
+succomber le parti des
+forcen&eacute;s, disent que bient&ocirc;t on sera d&eacute;livr&eacute;
+des deux saints, Marat et
+Chalier, et que l'on a trouv&eacute; dans leur vie de quoi les
+transformer, aussi
+vite qu'H&eacute;bert, de grands patriotes en sc&eacute;l&eacute;rats.
+Ce bruit, qui tenait &agrave;
+l'id&eacute;e d'un mouvement r&eacute;trograde, se propage avec une
+singuli&egrave;re rapidit&eacute;,
+et on entend r&eacute;p&eacute;ter de tous c&ocirc;t&eacute;s que les
+bustes de Marat et de Chalier
+vont &ecirc;tre bris&eacute;s. Le maladroit Legendre d&eacute;nonce ces
+propos &agrave; la convention
+et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les
+mod&eacute;r&eacute;s,
+contre un projet pareil. &laquo;Soyez tranquilles, s'&eacute;crie
+Collot aux Jacobins,
+de tels propos seront d&eacute;mentis. Nous avons fait tomber la foudre
+sur les
+hommes inf&acirc;mes qui trompaient le peuple, nous leur avons
+arrach&eacute; le masque,
+mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
+possibles. Que les <i>indulgens</i> ne s'imaginent pas que c'est pour
+eux que
+nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des
+s&eacute;ances
+glorieuses. Bient&ocirc;t nous saurons les d&eacute;tromper....&raquo;</p>
+<p>Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comit&eacute; de
+salut public
+appelle dans son sein le comit&eacute; de s&ucirc;ret&eacute;
+g&eacute;n&eacute;rale, et, pour donner plus
+d'autorit&eacute; &agrave; ses mesures, le comit&eacute; de
+l&eacute;gislation lui-m&ecirc;me. D&egrave;s que tous
+les membres sont r&eacute;unis, Saint-Just prend la parole, et, dans un
+de ces
+rapports violens et perfides qu'il savait si bien r&eacute;diger, il
+d&eacute;nonce
+Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation.
+Les
+membres des deux autres comit&eacute;s, constern&eacute;s mais
+tremblans, n'osent pas
+r&eacute;sister, et croient &eacute;loigner le danger de leur personne
+en donnant leur
+adh&eacute;sion. Le plus grand silence est command&eacute;, et, dans la
+nuit du 10 au 11
+germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont
+arr&ecirc;t&eacute;s &agrave;
+l'improviste et conduits au Luxembourg.</p>
+<p>D&egrave;s le matin, le bruit en &eacute;tait r&eacute;pandu dans
+Paris, et y avait caus&eacute; une
+esp&egrave;ce de stupeur. Les membres de la convention se
+r&eacute;unissent, et gardent
+un silence m&ecirc;l&eacute; d'effroi. Le comit&eacute;, qui toujours
+se faisait attendre, et
+avait d&eacute;j&agrave; toute l'insolence du pouvoir, n'&eacute;tait
+point encore arriv&eacute;.
+Legendre, qui n'&eacute;tait pas assez important pour avoir
+&eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; avec ses
+amis, s'empresse de prendre la parole: &laquo;Citoyens, dit-il, quatre
+membres de
+cette assembl&eacute;e sont arr&ecirc;t&eacute;s de cette nuit; je sais
+que Danton en est un,
+j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande
+qu'ils
+puissent &ecirc;tre entendus &agrave; la barre. Citoyens, je le
+d&eacute;clare, je crois Danton
+aussi pur que moi-m&ecirc;me, et je ne crois pas que personne ait rien
+&agrave; me
+reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comit&eacute;s de salut
+public et de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, mais j'ai le droit de
+craindre que des haines
+particuli&egrave;res et des passions individuelles n'arrachent &agrave;
+la libert&eacute; des
+hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services.
+L'homme
+qui, en septembre 92, sauva la France par son &eacute;nergie,
+m&eacute;rite d'&ecirc;tre
+entendu, et doit avoir la facult&eacute; de s'expliquer lorsqu'on
+l'accuse d'avoir
+trahi la patrie.&raquo;</p>
+<p>Procurer &agrave; Danton la facult&eacute; de parler &agrave; la
+convention &eacute;tait le meilleur
+moyen de le sauver, et de d&eacute;masquer ses adversaires. Beaucoup de
+membres,
+en effet, opinaient pour qu'il f&ucirc;t entendu; mais, dans ce moment,
+Robespierre, devan&ccedil;ant le comit&eacute;, arrive au milieu de la
+discussion, monte
+&agrave; la tribune, et, avec un ton col&egrave;re et mena&ccedil;ant,
+parle en ces termes: &laquo;Au
+trouble depuis longtemps inconnu qui r&egrave;gne dans cette
+assembl&eacute;e, &agrave;
+l'agitation qu'a produite le pr&eacute;opinant, on voit bien qu'il est
+question
+ici d'un grand int&eacute;r&ecirc;t, qu'il s'agit de savoir si quelques
+hommes
+l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous
+oublier
+vos principes, jusqu'&agrave; vouloir accorder aujourd'hui &agrave;
+certains individus ce
+que vous avez nagu&egrave;re refus&eacute; &agrave; Chabot, Delaunay et
+Fabre-d'&Eacute;glantine?
+Pourquoi cette diff&eacute;rence en faveur de quelques hommes? Que
+m'importent &agrave;
+moi les &eacute;loges qu'on se donne &agrave; soi et &agrave; ses
+amis?... Une trop grande
+exp&eacute;rience nous a appris &agrave; nous d&eacute;fier de ces
+&eacute;loges. Il ne s'agit plus de
+savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a
+&eacute;t&eacute;
+toute sa carri&egrave;re.</p>
+<p>&laquo;Legendre para&icirc;t ignorer le nom de ceux qui sont
+arr&ecirc;t&eacute;s. Toute la
+convention les conna&icirc;t. Son ami Lacroix est du nombre des
+d&eacute;tenus; pourquoi
+Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut,
+sans
+impudeur, d&eacute;fendre Lacroix. Il a parl&eacute; de Danton, parce
+qu'il croit qu'&agrave; ce
+nom sans doute est attach&eacute; un privil&egrave;ge.... Non, nous ne
+voulons pas de
+privil&egrave;ges, nous ne voulons point d'idoles!...&raquo;</p>
+<p>A ces derniers mots, des applaudissemens &eacute;clatent, et les
+l&acirc;ches, tremblant
+en ce moment devant une idole, applaudissent n&eacute;anmoins au
+renversement de
+celle qui n'est plus &agrave; craindre. Robespierre continue: &laquo;En
+quoi Danton
+est-il sup&eacute;rieur &agrave; Lafayette, &agrave; Dumouriez,
+&agrave; Brissot, &agrave; Fabre, &agrave; Chabot, &agrave;
+H&eacute;bert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux?
+Cependant les
+avez-vous m&eacute;nag&eacute;s? On vous parle du despotisme des
+comit&eacute;s, comme si la
+confiance que le peuple vous a donn&eacute;e, et que vous avez
+transmise &agrave; ces
+comit&eacute;s, n'&eacute;tait pas un s&ucirc;r garant de leur
+patriotisme. On affecte des
+craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable,
+car
+jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique.&raquo;</p>
+<p>Ici, nouveaux applaudissemens de ces m&ecirc;mes l&acirc;ches qui
+tremblent, et
+veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. &laquo;Et moi aussi, ajoute
+Robespierre,
+on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
+approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'&agrave; moi. On
+m'a &eacute;crit.
+Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont
+obs&eacute;d&eacute; de leurs
+discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
+ancienne dans de fausses vertus, me d&eacute;termineraient &agrave;
+ralentir mon z&egrave;le et
+ma passion pour la libert&eacute;. Eh bien! je d&eacute;clare que si
+les dangers de
+Danton devaient devenir les miens, cette consid&eacute;ration ne
+m'arr&ecirc;terait pas
+un instant. C'est ici qu'il nous faut &agrave; tous quelque courage et
+quelque
+grandeur d'&acirc;me. Les &acirc;mes vulgaires ou les hommes coupables
+craignent
+toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus
+devant
+eux une barri&egrave;re de coupables, ils restent expos&eacute;s au
+jour de la v&eacute;rit&eacute;;
+mais s'il existe des &acirc;mes vulgaires, il en est
+d'h&eacute;ro&iuml;ques dans cette
+assembl&eacute;e, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs.
+D'ailleurs
+le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouv&eacute; que
+peu de
+partisans parmi nous, et en frappant quelques t&ecirc;tes la patrie
+sera
+d&eacute;livr&eacute;e.&raquo;</p>
+<p>Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habilet&eacute; pour
+dire ce qu'il
+voulait, et jamais il n'avait su &ecirc;tre aussi habile et aussi
+perfide.
+Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
+m&eacute;rite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer
+les l&acirc;ches
+en parlant du petit nombre des coupables, &eacute;tait le comble de
+l'hypocrisie
+et de l'adresse. Aussi, tous ses coll&egrave;gues d&eacute;cident
+&agrave; l'unanimit&eacute; que les
+quatre d&eacute;put&eacute;s arr&ecirc;t&eacute;s dans la nuit ne
+seront pas entendus par la
+convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport.
+C'est
+lui qu'on d&eacute;cha&icirc;nait contre les victimes, parce
+qu'&agrave; la subtilit&eacute;
+n&eacute;cessaire pour faire mentir les faits et leur donner une
+signification
+qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
+rares. Jamais il n'avait &eacute;t&eacute; ni plus horriblement
+&eacute;loquent, ni plus faux;
+car, quelque grande que f&ucirc;t sa haine, elle ne pouvait lui
+persuader tout ce
+qu'il avan&ccedil;ait. Apr&egrave;s avoir longuement calomni&eacute;
+Philippeau, Camille
+Desmoulins, H&eacute;rault-S&eacute;chelles, et accus&eacute; Lacroix,
+il arrive enfin &agrave; Danton,
+et imagine les faits les plus faux, ou d&eacute;nature d'une
+mani&egrave;re atroce les
+faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et
+m&ecirc;me l&acirc;che,
+s'est vendu &agrave; Mirabeau, puis aux Lameth, et a
+r&eacute;dig&eacute; avec Brissot la
+p&eacute;tition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour
+abolir la
+royaut&eacute;, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis
+il est all&eacute;
+impun&eacute;ment se d&eacute;lasser, et d&eacute;vorer &agrave;
+Arcis-sur-Aube le fruit de ses
+perfidies. Il s'est cach&eacute; au 10 ao&ucirc;t, et n'a reparu que
+pour se faire
+ministre; alors il s'est li&eacute; au parti d'Orl&eacute;ans, et a
+fait nommer d'Orl&eacute;ans
+et Fabre &agrave; la d&eacute;putation. Ligu&eacute; avec Dumouriez,
+n'ayant pour les girondins
+qu'une haine affect&eacute;e, et sachant toujours s'entendre avec eux,
+il &eacute;tait
+enti&egrave;rement oppos&eacute; au 31 mai, et avait voulu faire
+arr&ecirc;ter Henriot. Lorsque
+Dumouriez, d'Orl&eacute;ans, les girondins, ont &eacute;t&eacute;
+punis, il a trait&eacute; avec le
+parti qui voulait r&eacute;tablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de
+toute main,
+de d'Orl&eacute;ans, des Bourbons, de l'&eacute;tranger, d&icirc;nant
+avec les banquiers et les
+aristocrates, m&ecirc;l&eacute; dans toutes les intrigues, prodigue
+d'esp&eacute;rances envers
+tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide d&eacute;bauch&eacute;,
+paresseux,
+corrupteur des moeurs publiques, il est all&eacute; s'ensevelir une
+derni&egrave;re fois
+&agrave; Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin
+revenu, et
+s'est entendu r&eacute;cemment avec tous les ennemis de l'&eacute;tat,
+avec H&eacute;bert et
+consorts, par le lien commun de l'&eacute;tranger, pour attaquer le
+comit&eacute; et les
+hommes que la convention avait investis de sa confiance.</p>
+<p>A la suite de ce rapport inique, la convention d&eacute;cr&eacute;ta
+d'accusation Danton,
+Camille Desmoulins, Philippeau, H&eacute;rault-S&eacute;chelles et
+Lacroix.</p>
+<p>Ces infortun&eacute;s avaient &eacute;t&eacute; conduits au
+Luxembourg. Lacroix disait &agrave; Danton:
+&laquo;Nous arr&ecirc;ter! nous!... Je ne m'en serais jamais
+dout&eacute;!&#8212;Tu ne t'en serais
+jamais dout&eacute;? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait
+averti.&#8212;Tu
+le savais, s'&eacute;cria Lacroix, et tu n'as pas agi! voil&agrave;
+l'effet de ta paresse
+accoutum&eacute;e; elle nous a perdus.&#8212;Je ne croyais pas,
+r&eacute;pondit Danton, qu'ils
+osassent jamais ex&eacute;cuter leur projet.&raquo;</p>
+<p>Tous les prisonniers &eacute;taient accourus en foule au guichet,
+pour voir ce
+c&eacute;l&egrave;bre Danton, et cet int&eacute;ressant Camille, qui
+avait fait reluire un peu
+d'esp&eacute;rance dans les cachots. Danton &eacute;tait, selon son
+usage, calme, fier et
+assez jovial; Camille, &eacute;tonn&eacute; et triste; Philippeau,
+&eacute;mu et &eacute;lev&eacute; par le
+danger. H&eacute;rault-S&eacute;chelles, qui les avait devanc&eacute;s
+au Luxembourg de quelques
+jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement.
+&laquo;Quand les
+hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire.&raquo;
+Puis
+apercevant Thomas Payne, il lui dit: &laquo;Ce que tu as fait pour le
+bonheur et
+la libert&eacute; de ton pays, j'ai en vain essay&eacute; de le faire
+pour le mien; j'ai
+&eacute;t&eacute; moins heureux, mais non pas plus coupable.... On
+m'envoie &agrave; l'&eacute;chafaud;
+eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement....&raquo;</p>
+<p>Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoy&eacute; au
+Luxembourg, et les
+accus&eacute;s furent transf&eacute;r&eacute;s &agrave; la
+Conciergerie, pour aller de l&agrave; au tribunal
+r&eacute;volutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein
+de
+mensonges odieux. Bient&ocirc;t il se calma et dit avec affliction:
+&laquo;Je vais &agrave;
+l'&eacute;chafaud pour avoir vers&eacute; quelques larmes sur le sort
+de tant de
+malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les
+servir.&raquo;
+Tous les d&eacute;tenus, quel que f&ucirc;t leur rang et leur opinion,
+lui portaient
+l'int&eacute;r&ecirc;t le plus vif, et faisaient pour lui des voeux
+ardens. Philippeau
+dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein.
+H&eacute;rault-S&eacute;chelles
+conserva cette gr&acirc;ce d'esprit et de mani&egrave;res qui le
+distinguait m&ecirc;me entre
+les hommes de son rang; il embrassa son fid&egrave;le domestique, qui
+l'avait
+suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre &agrave; la
+Conciergerie; il le
+consola et lui rendit le courage. On transf&eacute;ra, en m&ecirc;me
+temps, Fabre,
+Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec
+Danton,
+pour souiller son proc&egrave;s par une apparence de complicit&eacute;
+avec des
+faussaires. Fabre &eacute;tait malade et presque mourant. Chabot, qui
+du fond de
+sa prison n'avait cess&eacute; d'&eacute;crire &agrave; Robespierre, de
+l'implorer, de lui
+prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir &agrave; le toucher,
+voyait sa
+mort assur&eacute;e, et la honte non moins certaine pour lui que
+l'&eacute;chafaud: il
+voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublim&eacute; corrosif; mais
+la douleur
+lui ayant arrach&eacute; des cris, il avoua sa tentative, accepta des
+soins, et
+fut transport&eacute; aussi malade que Fabre &agrave; la Conciergerie.
+Un sentiment un
+peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
+regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part
+au
+crime. &laquo;Bazire, s'&eacute;criait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu
+fait?&raquo;</p>
+<p>A la Conciergerie, les accus&eacute;s inspir&egrave;rent la
+m&ecirc;me curiosit&eacute; qu'au
+Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec
+la
+m&ecirc;me &eacute;nergie. &laquo;C'est &agrave; pareil jour, dit-il,
+que j'ai fait instituer le
+tribunal r&eacute;volutionnaire. J'en demande pardon &agrave; Dieu et
+aux hommes. Mon but
+&eacute;tait de pr&eacute;venir un nouveau septembre, et non de
+d&eacute;cha&icirc;ner un fl&eacute;au sur
+l'humanit&eacute;.&raquo; Puis revenant &agrave; son m&eacute;pris pour
+ses coll&egrave;gues qui
+l'assassinaient: &laquo;Ces fr&egrave;res Ca&iuml;n, dit-il,
+n'entendent rien au
+gouvernement. Je laisse tout dans un d&eacute;sordre
+&eacute;pouvantable....&raquo; Il employa
+alors, pour caract&eacute;riser l'impuissance du paralytique Couthon et
+du l&acirc;che
+Robespierre, des expressions obsc&egrave;nes, mais originales, qui
+annon&ccedil;aient
+encore une singuli&egrave;re gaiet&eacute; d'esprit. Un seul instant il
+montra un l&eacute;ger
+regret d'avoir pris part &agrave; la r&eacute;volution: &laquo;Il
+vaudrait mieux, dit-il, &ecirc;tre
+un pauvre p&ecirc;cheur que de gouverner les hommes.&raquo; Ce fut le
+seul mot de ce
+genre qu'il pronon&ccedil;a.</p>
+<p>Lacroix parut &eacute;tonn&eacute; en voyant dans les cachots le
+nombre et le malheureux
+&eacute;tat des prisonniers. &laquo;Quoi! lui dit-on, des charrettes
+charg&eacute;es de
+victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans
+Paris!&raquo;
+L'&eacute;tonnement de Lacroix &eacute;tait sinc&egrave;re, et c'est
+une le&ccedil;on pour les hommes
+qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les
+souffrances
+individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne
+les
+voient pas.</p>
+<p>Le lendemain 13 germinal, les accus&eacute;s furent conduits au
+tribunal au nombre
+de quinze. On avait r&eacute;uni ensemble les cinq chefs
+mod&eacute;r&eacute;s, Danton,
+H&eacute;rault-S&eacute;chelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les
+quatre accus&eacute;s de
+faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'&Eacute;glantine; les deux
+beaux-fr&egrave;res de
+Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le
+malheureux
+Westermann, accus&eacute; d'avoir partag&eacute; la corruption et les
+complots de Danton;
+enfin deux &eacute;trangers, amis des accus&eacute;s, l'Espagnol
+Gusman, et le Danois
+Diederichs. Le but du comit&eacute;, en faisant cet amalgame,
+&eacute;tait de confondre
+les mod&eacute;r&eacute;s avec les corrompus et avec les
+&eacute;trangers, pour prouver toujours
+que la mod&eacute;ration provenait &agrave; la fois du d&eacute;faut de
+vertu r&eacute;publicaine et de
+la s&eacute;duction de l'or de l'&eacute;tranger. La foule accourue
+pour voir les accus&eacute;s
+&eacute;tait immense. Un reste de l'int&eacute;r&ecirc;t qu'avait
+inspir&eacute; Danton s'&eacute;tait
+r&eacute;veill&eacute; en sa pr&eacute;sence. Fouquier-Tinville, les
+juges et les jur&eacute;s, tous
+r&eacute;volutionnaires subalternes tir&eacute;s du n&eacute;ant par sa
+main puissante, &eacute;taient
+embarrass&eacute;s en sa pr&eacute;sence: son assurance, sa
+fiert&eacute;, leur imposaient, et
+il semblait plut&ocirc;t l'accusateur que l'accus&eacute;. Le
+pr&eacute;sident Hermann et
+Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jur&eacute;s au sort, comme le
+voulait la
+loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient <i>les solides</i>.
+On
+interrogea ensuite les accus&eacute;s. Quand on adressa &agrave; Danton
+les questions
+d'usage sur son &acirc;ge et son domicile, il r&eacute;pondit
+fi&egrave;rement qu'il avait
+trente-quatre ans, et que bient&ocirc;t son nom serait au
+Panth&eacute;on, et lui dans
+le n&eacute;ant. Camille r&eacute;pondit qu'il avait trente-trois ans,
+l'&acirc;ge du
+<i>sans-culotte J&eacute;sus-Christ lorsqu'il mourut</i>. Bazire en
+avait vingt-neuf.
+H&eacute;rault-S&eacute;chelles, Philippeau, en avaient trente-quatre.
+Ainsi le talent,
+le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore
+r&eacute;uni dans
+ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.</p>
+<p>Danton, Camille, H&eacute;rault-S&eacute;chelles et les autres, se
+plaignirent de voir
+leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on
+passa
+outre. On examina d'abord l'accusation dirig&eacute;e contre Chabot,
+Bazire,
+Delaunay et Fabre d'&Eacute;glantine. Chabot persista dans son
+syst&egrave;me, et soutint
+qu'il n'avait pris part &agrave; la conspiration des agioteurs que pour
+la
+d&eacute;voiler. Il ne persuada personne, car il &eacute;tait
+&eacute;trange qu'en y entrant, il
+n'e&ucirc;t pas secr&egrave;tement pr&eacute;venu quelque membre des
+comit&eacute;s; qu'il l'e&ucirc;t
+d&eacute;voil&eacute;e si tard, et qu'il e&ucirc;t gard&eacute; les
+fonds dans ses mains. Delaunay fut
+convaincu; Fabre, malgr&eacute; son adroite d&eacute;fense, consistant
+&agrave; dire qu'en
+surchargeant de ratures la copie du d&eacute;cret, il avait cru ne
+raturer qu'un
+projet, fut convaincu par Cambon, dont la d&eacute;position franche et
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e &eacute;tait accablante. Il prouva,
+en effet, &agrave; Fabre que les
+projets de d&eacute;crets n'&eacute;taient jamais sign&eacute;s, que la
+copie qu'il avait
+ratur&eacute;e l'&eacute;tait par tous les membres de la commission des
+cinq, et que par
+cons&eacute;quent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet.
+Bazire,
+dont la complicit&eacute; consistait dans la
+non-r&eacute;v&eacute;lation, fut &agrave; peine &eacute;cout&eacute;
+dans sa d&eacute;fense, et fut assimil&eacute; aux autres par le
+tribunal. On passa
+ensuite &agrave; d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien
+de Toulouse
+pour faire appuyer ses march&eacute;s, et d'avoir pris part &agrave;
+l'intrigue de la
+compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
+l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
+ensuite H&eacute;rault-S&eacute;chelles. Bazire &eacute;tait
+d&eacute;clar&eacute; coupable comme ami de
+Chabot; H&eacute;rault le fut pour avoir &eacute;t&eacute; ami de
+Bazire, pour avoir eu quelque
+connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir
+favoris&eacute; une
+&eacute;migr&eacute;e, pour avoir &eacute;t&eacute; ami des
+mod&eacute;r&eacute;s, et pour avoir fait supposer, par
+sa douceur, sa gr&acirc;ce, sa fortune et ses regrets mal
+d&eacute;guis&eacute;s, qu'il &eacute;tait
+mod&eacute;r&eacute; lui-m&ecirc;me. Apr&egrave;s H&eacute;rault vint
+le tour de Danton. Un silence profond
+r&eacute;gna dans l'assembl&eacute;e quand il se leva pour prendre la
+parole. &laquo;Danton,
+lui dit le pr&eacute;sident, la convention vous accuse d'avoir
+conspir&eacute; avec
+Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orl&eacute;ans, avec les girondins,
+avec
+l'&eacute;tranger, et avec la faction qui veut r&eacute;tablir Louis
+XVII.&#8212;Ma voix,
+r&eacute;pondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de
+fois s'est
+fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine &agrave;
+repousser la
+calomnie. Que les l&acirc;ches qui m'accusent paraissent, et je les
+couvrirai
+d'ignominie.... Que les comit&eacute;s se rendent ici, je ne
+r&eacute;pondrai que devant
+eux; il me les faut pour accusateurs et pour t&eacute;moins.... Qu'ils
+paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je
+vous
+l'ai dit: le n&eacute;ant sera bient&ocirc;t mon asile. La vie m'est
+&agrave; charge, qu'on me
+l'arrache.... Il me tarde d'en &ecirc;tre d&eacute;livr&eacute;.&raquo;
+En achevant ces paroles,
+Danton &eacute;tait indign&eacute;, son coeur &eacute;tait
+soulev&eacute; d'avoir &agrave; r&eacute;pondre &agrave; de
+pareils hommes. Sa demande de faire compara&icirc;tre les
+comit&eacute;s, et sa volont&eacute;
+prononc&eacute;e de ne r&eacute;pondre que devant eux, avaient
+intimid&eacute; le tribunal, et
+caus&eacute; une grande agitation. Une telle confrontation, en effet,
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+cruelle pour eux; ils auraient &eacute;t&eacute; couverts de confusion,
+et la
+condamnation f&ucirc;t peut-&ecirc;tre devenue impossible.
+&laquo;Danton, dit le pr&eacute;sident,
+l'audace est le propre du crime; le calme est celui de
+l'innocence.&raquo; A ce
+mot, Danton s'&eacute;crie: &laquo;L'audace individuelle est
+r&eacute;primable sans doute; mais
+cette audace nationale dont j'ai tant de fois donn&eacute; l'exemple,
+que j'ai
+tant de fois mise au service de la libert&eacute;, est la plus
+m&eacute;ritoire de toutes
+les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici
+usage
+pour la r&eacute;publique contre les l&acirc;ches qui m'accusent.
+Lorsque je me vois si
+bassement calomni&eacute;, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un
+r&eacute;volutionnaire
+comme moi qu'il faut attendre une d&eacute;fense froide ... les hommes
+de ma
+trempe sont inappr&eacute;ciables dans les r&eacute;volutions ... c'est
+sur leur front
+qu'est empreint le g&eacute;nie de la libert&eacute;.&raquo; En disant
+ces mots, Danton agitait
+sa t&ecirc;te et bravait le tribunal. Ses traits si redout&eacute;s
+produisaient une
+impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait
+&eacute;chapper un
+murmure approbateur. &laquo;Moi, continuait Danton, moi accus&eacute;
+d'avoir conspir&eacute;
+avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orl&eacute;ans; d'avoir
+ramp&eacute; aux pieds de
+vils despotes! c'est moi que l'on somme de r&eacute;pondre &agrave; la <i>justice
+in&eacute;vitable, inflexible!</i><a name="FNanchor17"></a><a
+ href="#Footnote_17"><sup>[17]</sup></a>... Et toi, l&acirc;che
+Saint-Just, tu r&eacute;pondras &agrave; la
+post&eacute;rit&eacute; de ton accusation contre le meilleur soutien de
+la libert&eacute;.... En
+parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
+d'accusation, je sens tout mon &ecirc;tre fr&eacute;mir.&raquo; Le
+pr&eacute;sident lui recommande
+de nouveau d'&ecirc;tre calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui
+r&eacute;pondit avec
+respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il
+va
+raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut &agrave; parvenir
+aux
+fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
+emp&ecirc;cher, la r&eacute;sistance qu'il opposa aux projets de
+Mirabeau, et surtout ce
+qu'il fit dans cette journ&eacute;e fameuse o&ugrave;, entourant la
+voiture royale d'un
+peuple immense, il emp&ecirc;cha le voyage &agrave; Saint-Cloud. Puis
+il rapporte sa
+conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
+p&eacute;tition contre la royaut&eacute;, et le motif de cette
+p&eacute;tition fameuse; l'audace
+avec laquelle il proposa le premier le renversement du tr&ocirc;ne en
+92; le
+courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 ao&ucirc;t au soir;
+la
+fermet&eacute; qu'il d&eacute;ploya pendant les douze heures de
+l'insurrection. Suffoqu&eacute;
+ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de
+s'&ecirc;tre cach&eacute;
+au moment du 10 ao&ucirc;t: &laquo;O&ugrave; sont, s'&eacute;crie-t-il,
+les hommes qui eurent besoin
+de presser Danton pour l'engager &agrave; se montrer dans cette
+journ&eacute;e? O&ugrave; sont
+les &ecirc;tres privil&eacute;gi&eacute;s dont il a emprunt&eacute;
+l'&eacute;nergie? Qu'on les fasse
+para&icirc;tre, mes accusateurs!... j'ai toute la pl&eacute;nitude de
+ma t&ecirc;te lorsque je
+les demande ... je d&eacute;voilerai les trois plats coquins qui ont
+entour&eacute; et
+perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai
+dans le
+n&eacute;ant, dont ils n'auraient jamais d&ucirc; sortir....&raquo; Le
+pr&eacute;sident veut
+interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre
+le
+bruit avec sa voix terrible. &laquo;Est-ce que vous ne m'entendez pas?
+lui dit le
+pr&eacute;sident.&#8212;La voix d'un homme, reprend Danton, qui d&eacute;fend
+son honneur et
+sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette.&raquo; Cependant il
+&eacute;tait fatigu&eacute;
+d'indignation; sa voix &eacute;tait alt&eacute;r&eacute;e; alors le
+pr&eacute;sident l'engage avec
+&eacute;gard &agrave; prendre quelque repos, pour recommencer sa
+d&eacute;fense avec plus de
+calme et de tranquillit&eacute;.</p>
+<p>Danton se tait. On passe &agrave; Camille, dont on lit <i>le Vieux
+Cordelier</i>, et
+qui se r&eacute;volte en vain contre l'interpr&eacute;tation
+donn&eacute;e &agrave; ses &eacute;crits. On
+s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle am&egrave;rement la
+conduite en
+Belgique, et qui, &agrave; l'exemple de Danton, demande la comparution
+de
+plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour
+l'obtenir.</p>
+<p>Cette premi&egrave;re s&eacute;ance causa une sensation
+g&eacute;n&eacute;rale. La foule qui entourait
+le Palais de Justice, et s'&eacute;tendait jusque sur les ponts, parut
+singuli&egrave;rement &eacute;mue. Les juges &eacute;taient
+&eacute;pouvant&eacute;s; Vadier, Vouland, Amar,
+les membres les plus m&eacute;chans du comit&eacute; de
+s&ucirc;ret&eacute; g&eacute;n&eacute;rale, avaient assist&eacute;
+aux d&eacute;bats, cach&eacute;s dans l'imprimerie attenant &agrave; la
+salle du tribunal, et
+communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De l&agrave; ils
+avaient vu
+avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
+commen&ccedil;aient &agrave; douter que la condamnation f&ucirc;t
+possible. Hermann et Fouquier
+s'&eacute;taient rendus, imm&eacute;diatement apr&egrave;s l'audience,
+au comit&eacute; de salut
+public, et lui avaient fait part de la demande des accus&eacute;s qui
+voulaient
+faire para&icirc;tre plusieurs membres de la convention. Le
+comit&eacute; commen&ccedil;ait &agrave;
+h&eacute;siter; Robespierre s'&eacute;tait retir&eacute; chez lui;
+Billaud et Saint-Just &eacute;taient
+seuls pr&eacute;sens. Ils d&eacute;fendent &agrave; Fouquier de
+r&eacute;pondre, lui enjoignent de
+prolonger les d&eacute;bats, d'arriver &agrave; la fin des trois jours
+sans s'&ecirc;tre
+expliqu&eacute;, et de faire d&eacute;clarer alors par les jur&eacute;s
+qu'ils sont suffisamment
+instruits.</p>
+<p>Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comit&eacute; et
+dans Paris,
+l'&eacute;motion n'&eacute;tait pas moindre dans les prisons, o&ugrave;
+l'on portait un vif
+int&eacute;r&ecirc;t aux accus&eacute;s, et o&ugrave; l'on ne voyait
+plus d'esp&eacute;rance pour personne,
+si de tels r&eacute;volutionnaires &eacute;taient immol&eacute;s. Il y
+avait au Luxembourg le
+malheureux Dillon, ami de Desmoulins et d&eacute;fendu par lui; il
+avait appris
+par Chaumette, qui, expos&eacute; au m&ecirc;me danger, faisait cause
+commune avec les
+mod&eacute;r&eacute;s, ce qui s'&eacute;tait pass&eacute; au tribunal.
+Chaumette le tenait de sa femme.
+Dillon, dont la t&ecirc;te &eacute;tait vive, et qui, en vieux
+militaire, cherchait
+quelquefois dans le vin des distractions &agrave; ses peines, parla
+inconsid&eacute;r&eacute;ment &agrave; un nomm&eacute; Laflotte,
+enferm&eacute; dans la m&ecirc;me prison; il lui
+dit qu'il &eacute;tait temps que les bons r&eacute;publicains levassent
+la t&ecirc;te contre de
+vils oppresseurs, que le peuple avait paru se r&eacute;veiller, que
+Danton
+demandait &agrave; r&eacute;pondre devant les comit&eacute;s, que sa
+condamnation &eacute;tait loin
+d'&ecirc;tre assur&eacute;e, que la femme de Camille Desmoulins, en
+r&eacute;pandant des
+assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait
+&agrave;
+s'&eacute;chapper, il r&eacute;unirait assez d'hommes r&eacute;solus
+pour sauver les
+r&eacute;publicains pr&egrave;s d'&ecirc;tre sacrifi&eacute;s par le
+tribunal. Ce n'&eacute;taient l&agrave; que de
+vains propos prononc&eacute;s dans l'ivresse et la douleur. Cependant
+il para&icirc;t
+qu'il fut question aussi de faire passer mille &eacute;cus et une
+lettre &agrave; la
+femme de Camille. Le l&acirc;che Laflotte, croyant obtenir la vie et la
+libert&eacute;
+en d&eacute;non&ccedil;ant un complot, courut faire au concierge du
+Luxembourg une
+d&eacute;claration, dans laquelle il supposa une conspiration
+pr&egrave;s d'&eacute;clater au
+dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accus&eacute;s, et
+assassiner
+les membres des deux comit&eacute;s. On verra bient&ocirc;t quel usage
+on fit de cette
+fatale d&eacute;position.</p>
+<p>Le lendemain l'affluence &eacute;tait la m&ecirc;me au tribunal.
+Danton et ses
+coll&egrave;gues, aussi fermes et aussi opini&acirc;tres, demandent
+encore la
+comparution de plusieurs membres de la convention et des deux
+comit&eacute;s.
+Fouquier, press&eacute; de r&eacute;pondre, dit qu'il ne s'oppose pas
+&agrave; ce qu'on appelle
+les t&eacute;moins n&eacute;cessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent
+les accus&eacute;s, qu'il
+n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle
+lui-m&ecirc;me. A
+cela Fouquier r&eacute;plique qu'il appellera tous ceux qu'on
+d&eacute;signera, except&eacute;
+les membres de la convention, parce que c'est &agrave;
+l'assembl&eacute;e qu'il
+appartient de d&eacute;cider si ses membres peuvent &ecirc;tre
+cit&eacute;s. Les accus&eacute;s se
+r&eacute;crient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se
+d&eacute;fendre. Le tumulte
+est &agrave; son comble. Le pr&eacute;sident interroge encore quelques
+accus&eacute;s,
+Westermann, les deux Frey, Gusman, et se h&acirc;te de lever la
+s&eacute;ance.</p>
+<p>Fouquier &eacute;crivit sur-le-champ une lettre au comit&eacute;
+pour lui faire part de
+ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;, et pour obtenir un moyen de
+r&eacute;pondre aux demandes des
+accus&eacute;s. La situation &eacute;tait difficile, et tout le monde
+commen&ccedil;ait &agrave;
+h&eacute;siter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis.
+Saint-Just seul,
+plus opini&acirc;tre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas
+reculer, qu'il
+fallait fermer la bouche aux accus&eacute;s, et les envoyer &agrave; la
+mort. Dans ce
+moment, il venait de recevoir la d&eacute;position du prisonnier
+Laflotte,
+adress&eacute;e &agrave; la police par le guichetier du Luxembourg.
+Saint-Just y voit le
+germe d'une conspiration tram&eacute;e par les accus&eacute;s, et le
+pr&eacute;texte d'un
+d&eacute;cret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain
+matin, en
+effet, il se pr&eacute;sente &agrave; la convention, lui dit qu'un
+grand danger menace la
+patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage
+elle
+l'aura bient&ocirc;t surmont&eacute;. &laquo;Les accus&eacute;s,
+dit-il, pr&eacute;sens au tribunal
+r&eacute;volutionnaire, sont en pleine r&eacute;volte; ils menacent le
+tribunal; ils
+poussent l'insolence jusqu'&agrave; jeter au nez des juges des boules
+de mie de
+pain; ils excitent le peuple, et peuvent m&ecirc;me l'&eacute;garer. Ce
+n'est d'ailleurs
+pas tout; ils ont pr&eacute;par&eacute; une conspiration dans les
+prisons; la femme de
+Camille a re&ccedil;u de l'argent pour provoquer une insurrection; le
+g&eacute;n&eacute;ral
+Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre &agrave; la t&ecirc;te de
+quelques
+conspirateurs, &eacute;gorger les deux comit&eacute;s, et
+&eacute;largir les coupables.&raquo; A ce
+r&eacute;cit hypocrite et faux, les complaisans se r&eacute;crient que
+c'est horrible, et
+la convention vote &agrave; l'unanimit&eacute; le d&eacute;cret
+propos&eacute; par Saint-Just. En vertu
+de ce d&eacute;cret, le tribunal doit continuer, sans
+d&eacute;semparer, le proc&egrave;s de
+Danton et de ses complices; et il est autoris&eacute; &agrave; mettre
+hors des d&eacute;bats les
+accus&eacute;s qui manqueraient de respect &agrave; la justice, ou qui
+voudraient
+provoquer du trouble. Une copie du d&eacute;cret est
+exp&eacute;di&eacute;e sur-le-champ.
+Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, o&ugrave; la
+troisi&egrave;me s&eacute;ance
+&eacute;tait commenc&eacute;e, et o&ugrave; l'audace redoubl&eacute;e
+des accus&eacute;s jetait Fouquier dans
+le plus grand embarras.</p>
+<p>Le troisi&egrave;me jour, en effet, les accus&eacute;s avaient
+r&eacute;solu de renouveler leurs
+sommations. Tous &agrave; la fois se l&egrave;vent, et pressent
+Fouquier de faire
+compara&icirc;tre les t&eacute;moins qu'ils ont demand&eacute;s. Ils
+exigent plus encore; ils
+veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
+d&eacute;nonciations qu'ils ont &agrave; faire contre le projet de
+dictature qui se
+manifeste chez les comit&eacute;s. Fouquier, embarrass&eacute;, ne sait
+plus quelle
+r&eacute;ponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler.
+Il passe
+dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout
+essouffl&eacute;s
+encore, lui disent: &laquo;Nous tenons les sc&eacute;l&eacute;rats,
+voil&agrave; de quoi vous tirer
+d'embarras;&raquo; et ils lui remettent le d&eacute;cret que Saint-Just
+venait de faire
+rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre &agrave; l'audience,
+demande la
+parole, et lit le d&eacute;cret affreux. Danton, indign&eacute;, se
+l&egrave;ve alors: &laquo;Je
+prends, dit-il, l'auditoire &agrave; t&eacute;moin que nous n'avons pas
+insult&eacute; le
+tribunal.&#8212;C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle.&raquo; Le
+public
+entier est &eacute;tonn&eacute;, indign&eacute; m&ecirc;me du
+d&eacute;ni de justice commis envers les
+accus&eacute;s. L'&eacute;motion est g&eacute;n&eacute;rale; le
+tribunal est intimid&eacute;. &laquo;Un jour, ajoute
+Danton, la v&eacute;rit&eacute; sera connue.... Je vois de grands
+malheurs fondre sur la
+France.... Voil&agrave; la dictature; elle se montre &agrave;
+d&eacute;couvert et sans
+voile....&raquo; Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon,
+de sa
+femme, s'&eacute;crie avec d&eacute;sespoir: &laquo;Les
+sc&eacute;l&eacute;rats! non contens de m'&eacute;gorger,
+moi, ils veulent &eacute;gorger ma femme!&raquo; Danton aper&ccedil;oit
+dans le fond de la
+salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger
+de
+l'effet du d&eacute;cret. Il les montre du poing: &laquo;Voyez,
+s'&eacute;crie-t-il, ces l&acirc;ches
+assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas
+jusqu'&agrave; la
+mort!&raquo; Vadier et Vouland, effray&eacute;s, disparaissent. Le
+tribunal, pour toute
+r&eacute;ponse, l&egrave;ve la s&eacute;ance.</p>
+<p>Le lendemain &eacute;tait le quatri&egrave;me jour, et le jury avait
+la facult&eacute; de
+cl&ocirc;turer les d&eacute;bats, en se d&eacute;clarant suffisamment
+instruit. En cons&eacute;quence,
+sans donner aux accus&eacute;s le temps de se d&eacute;fendre le jury
+demande la cl&ocirc;ture
+des d&eacute;bats. Camille entre en fureur, d&eacute;clare aux
+jur&eacute;s qu'ils sont des
+assassins, et prend le peuple &agrave; t&eacute;moin de cette
+iniquit&eacute;. On l'entra&icirc;ne
+alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il
+r&eacute;siste, et on
+l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement
+aux
+jur&eacute;s, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'&ecirc;tre
+excit&eacute;s. Le pr&eacute;sident
+Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de
+leur
+dire qu'on a intercept&eacute; une lettre &eacute;crite &agrave;
+l'&eacute;tranger, qui prouve la
+complicit&eacute; de Danton avec la coalition. Trois ou quatre
+jur&eacute;s seulement
+osent appuyer les accus&eacute;s, mais la majorit&eacute; l'emporte. Le
+pr&eacute;sident du
+jury, le nomm&eacute; Trinchard, rentre plein d'une joie f&eacute;roce,
+et prononce de
+l'air d'un furieux la condamnation inique.</p>
+<p><img src="images/HDR007.jpg" title="CAMILLE DESMOULINS"
+ alt="CAMILLE DESMOULINS" style="width: 700px; height: 1100px;"></p>
+<p>On ne voulut pas s'exposer &agrave; une nouvelle explosion des
+condamn&eacute;s, en les
+faisant remonter de la prison &agrave; la salle du tribunal pour
+entendre leur
+sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoy&egrave;rent
+sans
+vouloir le laisser achever, et en s'&eacute;criant qu'on pouvait les
+conduire &agrave; la
+mort. Une fois la condamnation prononc&eacute;e, Danton, qui avait
+&eacute;t&eacute; soulev&eacute;
+d'indignation, redevint calme et fut rendu &agrave; tout son
+m&eacute;pris pour ses
+adversaires. Camille, bient&ocirc;t apais&eacute;, versa quelques
+larmes sur son &eacute;pouse;
+et, gr&acirc;ce &agrave; son heureuse impr&eacute;voyance, n'imagina
+pas qu'elle f&ucirc;t menac&eacute;e de
+la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables.
+H&eacute;rault
+fut gai comme &agrave; l'ordinaire. Tous les accus&eacute;s furent
+fermes, et Westermann
+se montra digne de sa bravoure si c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+<p>Ils furent ex&eacute;cut&eacute;s le 16 germinal (5 avril). La
+troupe inf&acirc;me, pay&eacute;e pour
+outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, &agrave; cette
+vue,
+&eacute;prouvant un mouvement d'indignation, voulut parler &agrave; la
+multitude, et il
+vomit contre le l&acirc;che et hypocrite Robespierre les plus
+v&eacute;h&eacute;mentes
+impr&eacute;cations. Les mis&eacute;rables envoy&eacute;s pour
+l'outrager lui r&eacute;pondirent par
+des injures. Dans son action violente, il avait d&eacute;chir&eacute;
+sa chemise et avait
+les &eacute;paules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard
+calme et
+plein de m&eacute;pris, dit &agrave; Camille: &laquo;Reste donc
+tranquille, et laisse l&agrave; cette
+vile canaille.&raquo; Arriv&eacute; au pied de l'&eacute;chafaud,
+Danton allait embrasser
+H&eacute;rault-S&eacute;chelles, qui lui tendait les bras:
+l'ex&eacute;cuteur s'y opposant, il
+lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: &laquo;Tu peux
+donc &ecirc;tre
+plus cruel que la mort! Va, tu n'emp&ecirc;cheras pas que dans un
+moment nos
+t&ecirc;tes s'embrassent dans le fond du panier.&raquo;</p>
+<p>Telle fut la fin de ce Danton qui avait jet&eacute; un si grand
+&eacute;clat dans la
+r&eacute;volution, et qui lui avait &eacute;t&eacute; si utile.
+Audacieux, ardent, avide
+d'&eacute;motions et de plaisirs, il s'&eacute;tait
+pr&eacute;cipit&eacute; dans la carri&egrave;re des
+troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et
+positif, n'&eacute;tant &eacute;tonn&eacute; ni par la
+difficult&eacute; ni par la nouveaut&eacute; d'une
+situation extraordinaire, il savait juger les moyens
+n&eacute;cessaires, et
+n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de
+terminer les luttes de la monarchie et de la r&eacute;volution, et il
+fit le 10
+ao&ucirc;t. En pr&eacute;sence des Prussiens, il pensa qu'il fallait
+contenir la France
+et l'engager dans le syst&egrave;me de la r&eacute;volution; il
+ordonna, dit-on, les
+journ&eacute;es horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il
+sauva une
+foule de victimes. Au commencement de la grande ann&eacute;e 1793, la
+convention &eacute;tait &eacute;tonn&eacute;e &agrave; la vue de
+l'Europe arm&eacute;e; il pronon&ccedil;a, en les
+comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables:
+&laquo;Une
+nation en r&eacute;volution est plus pr&egrave;s de conqu&eacute;rir
+ses voisins que d'en &ecirc;tre
+conquise.&raquo; Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on
+oserait mouvoir
+n'auraient rien &agrave; craindre de quelques centaines de mille hommes
+arm&eacute;s par
+les tr&ocirc;nes. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les
+riches; il
+imagina enfin toutes les mesures r&eacute;volutionnaires qui ont
+laiss&eacute; un si
+terrible souvenir, mais qui ont sauv&eacute; la France. Cet homme, si
+puissant
+dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans
+l'indolence
+et les plaisirs qu'il avait toujours aim&eacute;s. Il recherchait
+m&ecirc;me les
+jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une
+&eacute;pouse ador&eacute;e et des amis. Alors il oubliait les vaincus,
+ne pouvait plus
+les ha&iuml;r, savait m&ecirc;me leur rendre justice, les plaindre et
+les d&eacute;fendre.
+Mais pendant ces intervalles de repos, n&eacute;cessaires &agrave; son
+&acirc;me ardente, ses
+rivaux gagnaient peu &agrave; peu, par leur pers&eacute;v&eacute;rance,
+la renomm&eacute;e et
+l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de p&eacute;ril. Les
+fanatiques
+lui reprochaient son amollissement et sa bont&eacute;, et oubliaient
+qu'en fait de
+cruaut&eacute;s politiques il les avait &eacute;gal&eacute;s tous dans
+les journ&eacute;es de
+septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renomm&eacute;e, tandis qu'il
+diff&eacute;rait
+par paresse, et qu'il roulait dans sa t&ecirc;te de nobles projets,
+pour ramener
+les lois douces, pour borner le r&egrave;gne de la violence aux jours
+de danger,
+pour s&eacute;parer les exterminateurs irr&eacute;vocablement
+engag&eacute;s dans le sang, des
+hommes qui n'avaient c&eacute;d&eacute; qu'aux circonstances, pour
+organiser enfin la
+France et la r&eacute;concilier avec l'Europe, il fut surpris par ses
+coll&egrave;gues
+auxquels il avait abandonn&eacute; le gouvernement. Ceux-ci, en
+frappant un coup
+sur les ultra-r&eacute;volutionnaires, devaient, pour ne point
+para&icirc;tre
+r&eacute;trograder, frapper un coup sur les mod&eacute;r&eacute;s. La
+politique demandait des
+victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus
+c&eacute;l&egrave;bre et le plus
+redout&eacute; du temps. Danton succomba avec sa renomm&eacute;e et ses
+services, devant
+le gouvernement formidable qu'il avait contribu&eacute; &agrave;
+organiser: mais du
+moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse.</p>
+<p><img src="images/HDR008.jpg" title="DANTON" alt="DANTON"
+ style="width: 700px; height: 1100px;"></p>
+<p>Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout
+simple et
+solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour
+briller; aussi parlait-il peu, et d&eacute;daignait d'&eacute;crire.
+Suivant un
+contemporain, il n'avait aucune pr&eacute;tention, pas m&ecirc;me celle
+de deviner ce
+qu'il ignorait, pr&eacute;tention si commune aux hommes de sa trempe.
+Il &eacute;coutait
+Fabre-d'&Eacute;glantine, et faisait parler sans cesse son jeune et
+int&eacute;ressant
+ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses d&eacute;lices, et
+qu'il eut
+la douleur d'entra&icirc;ner dans sa chute. Il mourut avec sa force
+ordinaire, et
+la communiqua &agrave; son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de
+lui-m&ecirc;me,
+et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services
+et
+ses derniers projets.</p>
+<p>Les chefs des deux partis venaient d'&ecirc;tre immol&eacute;s. On
+leur adjoignit
+bient&ocirc;t les restes de ces partis, et on m&ecirc;la et jugea
+ensemble les hommes
+les plus oppos&eacute;s, pour accr&eacute;diter davantage l'opinion
+qu'ils &eacute;taient
+complices d'un m&ecirc;me complot. Chaumette et Gobel comparurent
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'Arthur
+Dillon et de Simon. Les Grammont p&egrave;re et fils, les Lapallu et
+autres
+membres de l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire, figur&egrave;rent
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral Beysser;
+enfin la femme d'H&eacute;bert, ancienne religieuse, comparut &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de la jeune
+&eacute;pouse de Camille Desmoulins, &acirc;g&eacute;e &agrave; peine
+de vingt-trois ans, &eacute;clatante de
+beaut&eacute;, de gr&acirc;ce et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si
+soumis et si
+docile, fut accus&eacute; d'avoir conspir&eacute; &agrave; la commune
+contre le gouvernement,
+d'avoir affam&eacute; le peuple, et cherch&eacute; &agrave; le soulever
+par ses r&eacute;quisitoires
+extravagans. Gobel fut regard&eacute; comme complice de Clootz et de
+Chaumette.
+Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis
+&eacute;gorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les
+membres de
+l'arm&eacute;e r&eacute;volutionnaire furent condamn&eacute;s comme
+agens de Ronsin. Le g&eacute;n&eacute;ral
+Beysser, qui avait si puissamment contribu&eacute; &agrave; sauver
+Nantes, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Canclaux, et qui &eacute;tait suspect de f&eacute;d&eacute;ralisme, fut
+consid&eacute;r&eacute; comme complice
+des ultra-r&eacute;volutionnaires. On sait quel rapprochement il
+pouvait exister
+entre l'&eacute;tat-major de Nantes et celui de Saumur. La femme
+H&eacute;bert fut
+condamn&eacute;e comme complice de son mari. Assise sur le m&ecirc;me
+banc que la femme
+de Camille, elle lui disait: &laquo;Vous &ecirc;tes heureuse, vous;
+aucune charge ne
+s'&eacute;l&egrave;ve contre vous. Vous serez sauv&eacute;e.&raquo; En
+effet, tout ce qu'on pouvait
+reprocher &agrave; cette jeune femme, c'&eacute;tait d'avoir
+aim&eacute; son &eacute;poux avec passion,
+d'avoir sans cesse err&eacute; avec ses enfans autour de la prison pour
+voir leur
+p&egrave;re et le leur montrer. N&eacute;anmoins, toutes deux furent
+condamn&eacute;es, et les
+&eacute;pouses d'H&eacute;bert et de Camille p&eacute;rirent comme
+coupables d'une m&ecirc;me
+conjuration. L'infortun&eacute;e Desmoulins mourut avec un courage
+digne de son
+mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune
+victime n'avait inspir&eacute; un int&eacute;r&ecirc;t plus tendre et
+des regrets plus
+douloureux.</p>
+<p>NOTES:</p>
+<p><a name="Footnote_7"></a><a href="#FNanchor7">[7]</a></p>
+<blockquote> Ce montagnard, condamn&eacute; par les
+f&eacute;d&eacute;ralistes lyonnais, avait
+&eacute;t&eacute; mal ex&eacute;cut&eacute; par le bourreau, qui avait
+&eacute;t&eacute; oblig&eacute; de revenir jusqu'&agrave;
+trois fois pour faire tomber sa t&ecirc;te.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_8"></a><a href="#FNanchor8">[8]</a></p>
+<blockquote> Nom qu'avait pris Chaumette.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_9"></a><a href="#FNanchor9">[9]</a></p>
+<blockquote> Allusion &agrave; la pi&egrave;ce de <i>Pam&eacute;la</i>,
+dont la repr&eacute;sentation avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;fendue.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_10"></a><a href="#FNanchor10">[10]</a></p>
+<blockquote> Barr&egrave;re s'appelait de <i>Vieux-sac</i> quand il
+&eacute;tait noble.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_11"></a><a href="#FNanchor11">[11]</a></p>
+<blockquote> Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du
+ <i>P&egrave;re Duch&ecirc;ne</i>, criaient dans les rues: <i>Il est
+bougrement en col&egrave;re le
+P&egrave;re Duch&ecirc;ne!</i></blockquote>
+<p><a name="Footnote_12"></a><a href="#FNanchor12">[12]</a></p>
+<blockquote> Le 14 pluvi&ocirc;se (2 f&eacute;vrier).</blockquote>
+<p><a name="Footnote_13"></a><a href="#FNanchor13">[13]</a></p>
+<blockquote> Expression de Camille lui-m&ecirc;me.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_14"></a><a href="#FNanchor14">[14]</a></p>
+<blockquote> S&eacute;ance du 17 pluvi&ocirc;se an II (5
+f&eacute;vrier).</blockquote>
+<p><a name="Footnote_15"></a><a href="#FNanchor15">[15]</a></p>
+<blockquote> Rapport du 8 vent&ocirc;se (26 f&eacute;vrier).</blockquote>
+<p><a name="Footnote_16"></a><a href="#FNanchor16">[16]</a></p>
+<blockquote> D&eacute;crets des 8 et 13 vent&ocirc;se an II.</blockquote>
+<p><a name="Footnote_17"></a><a href="#FNanchor17">[17]</a></p>
+<blockquote> Expressions de l'acte d'accusation.</blockquote>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="FIN_DU_TOME_CINQUIEME."></a>
+<h2>FIN DU TOME CINQUI&Egrave;ME.</h2>
+<br>
+<br>
+<hr style="width: 65%;"><br>
+<br>
+<a name="TABLE_DES_CHAPITRES_CONTENUS_DANS_LE_TOME_CINQUIEME."></a>
+<h2>TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUI&Egrave;ME.</h2>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XIII.">CHAPITRE XIII.</a></p>
+<p>Mouvement des arm&eacute;es en ao&ucirc;t et septembre
+1793.&#8212;Investissement de Lyon par
+l'arm&eacute;e de la convention.&#8212;Trahison de Toulon qui se livre aux
+Anglais.&#8212;D&eacute;faite de quarante mille Vend&eacute;ens &agrave;
+Lu&ccedil;on. Plan g&eacute;n&eacute;ral de
+campagne contre la Vend&eacute;e. Division des g&eacute;n&eacute;raux
+r&eacute;publicains sur ce
+th&eacute;&acirc;tre de la guerre.&#8212;Op&eacute;rations militaires dans le
+nord. Si&eacute;ge de
+Dunkerque par le duc d'York.&#8212;Victoire de Hondschoote. Joie universelle
+qu'elle cause en France.&#8212;Nouveaux revers. D&eacute;routes &agrave;
+Menin, &agrave; Pirmasens, &agrave;
+Perpignan, et &agrave; Torfou dans la Vend&eacute;e. Retraite de
+Canclaux sur
+Nantes.&#8212;Attaques contre le comit&eacute; de salut public.&#8212;Etablissement
+du
+<i>gouvernement r&eacute;volutionnaire</i>.&#8212;D&eacute;cret qui organise
+une arm&eacute;e
+r&eacute;volutionnaire de six mille hommes.&#8212;Loi des
+suspects.&#8212;Concentration du
+pouvoir dictatorial dans le comit&eacute; de salut
+public.&#8212;Proc&egrave;s de Custine; sa
+condamnation et son supplice.&#8212;D&eacute;crets d'accusation contre les
+girondins;
+arrestation de soixante-treize membres de la convention.</p>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XIV.">CHAPITRE XIV.</a></p>
+<p>Continuation du si&eacute;ge de Lyon. Prise de cette ville.
+D&eacute;cret terrible contre
+des Lyonnais r&eacute;volt&eacute;s.&#8212;Progr&egrave;s de l'art de la
+guerre; influence de
+Carnot.&#8212;Victoire de Watignies. D&eacute;blocus de Maubeuge.&#8212;Reprise
+des
+op&eacute;rations en Vend&eacute;e. Victoire de Cholet. Fuite et
+dispersion des Vend&eacute;ens
+au-del&agrave; de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux
+chefs.&#8212;Echec
+sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg.</p>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XV.">CHAPITRE XV.</a></p>
+<p>Effets des lois r&eacute;volutionnaires; proscriptions &agrave;
+Lyon, &agrave; Marseille et &agrave;
+Bordeaux.&#8212;Pers&eacute;cutions dirig&eacute;es contre les <i>suspects</i>.
+Int&eacute;rieur des
+prisons de Paris; &eacute;tat des prisonniers &agrave; la
+Conciergerie.&#8212;La reine
+Marie-Antoinette est s&eacute;par&eacute;e de sa famille et
+transf&eacute;r&eacute;e &agrave; la Conciergerie;
+tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'H&eacute;bert. Son
+proc&egrave;s devant
+le tribunal r&eacute;volutionnaire. Elle est condamn&eacute;e &agrave;
+mort et
+ex&eacute;cut&eacute;e.&#8212;D&eacute;tails du proc&egrave;s et du supplice
+des girondins.&#8212;Ex&eacute;cution du
+duc d'Orl&eacute;ans, de Bailly, de madame Roland.&#8212;Terreur
+g&eacute;n&eacute;rale. Seconde loi
+du <i>maximum</i>.&#8212;Agiotage. Falsification d'un d&eacute;cret par
+quatre
+d&eacute;put&eacute;s.&#8212;Etablissement du nouveau syst&egrave;me
+m&eacute;trique et du calendrier
+r&eacute;publicain.&#8212;Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel,
+&eacute;v&ecirc;que de
+Paris. Etablissement du culte de la Raison.</p>
+<a href="#CHAPITRE_XVI."><br>
+</a>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVI.">CHAPITRE XVI.</a></p>
+<p>Retour de Danton.&#8212;Divisions dans le parti de la Montagne,
+dantonistes et
+h&eacute;bertistes.&#8212;Politique de Robespierre et du comit&eacute; de
+salut
+public.&#8212;Danton, accus&eacute; aux jacobins, se justifie; il est
+d&eacute;fendu par
+Robespierre.&#8212;Abolition du culte de la Raison.&#8212;Derniers perfectionnemens
+apport&eacute;s au gouvernement dictatorial
+r&eacute;volutionnaire.&#8212;Energie du comit&eacute;
+contre tous les partis.&#8212;Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre
+d&eacute;put&eacute;s auteurs du faux d&eacute;cret et des agens
+pr&eacute;sum&eacute;s de l'&eacute;tranger.</p>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVII.">CHAPITRE XVII.</a></p>
+<p>Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges.
+Retraite
+des Autrichiens et des Prussiens. D&eacute;blocus de
+Landau.&#8212;Op&eacute;rations &agrave; l'arm&eacute;e
+d'Italie.&#8212;Si&eacute;ge et prise de Toulon par l'arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine.&#8212;Derniers
+combats et &eacute;checs aux Pyr&eacute;n&eacute;es.&#8212;Excursion des
+Vend&eacute;ens au-del&agrave; de la
+Loire. Nombreux combats; &eacute;checs de l'arm&eacute;e
+r&eacute;publicaine. D&eacute;faite des
+Vend&eacute;ens au Mans, et leur destruction compl&egrave;te &agrave;
+Savenay. Coup d'oeil
+g&eacute;n&eacute;ral sur la campagne de 1795.</p>
+<br>
+<p><a href="#CHAPITRE_XVIII.">CHAPITRE XVIII.</a></p>
+<p>Suite de la lutte des h&eacute;bertistes et des dantonistes.&#8212;Camille
+Desmoulins
+publie <i>le Vieux Cordelier</i>.&#8212;Le comit&eacute; se place entre les
+deux partis, et
+s'attache d'abord &agrave; r&eacute;primer les
+h&eacute;bertistes.&#8212;Disette dans
+Paris.&#8212;Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.&#8212;Mouvement
+tent&eacute; par les h&eacute;bertistes.&#8212;Arrestation et mort de Ronsin,
+Vincent, H&eacute;bert,
+Chaumette, Momoro, etc.&#8212;Le comit&eacute; de salut public fait subir le
+m&ecirc;me sort
+aux dantonistes.&#8212;Arrestation, proc&egrave;s et supplice de Danton,
+Camille
+Desmoulins, Philippeau, Lacroix, H&eacute;rault-S&eacute;chelles,
+Fabre-d'&Eacute;glantine,
+Chabot, etc.</p>
+<br>
+<p>FIN DE LA TABLE.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Révolution française,
+Tome Cinquième, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
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+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+An alternative method of locating eBooks:
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+
+
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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, Tome
+Cinquieme, by Adolphe Thiers
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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+Title: Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953]
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+Language: French
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+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
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+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
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+
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+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+REVOLUTION
+
+FRANCAISE
+
+
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+[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publie par Furne,
+Paris.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE
+
+PAR M.A. THIERS DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+NEUVIEME EDITION
+
+TOME CINQUIEME
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.
+
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+MOUVEMENT DES ARMEES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR
+L'ARMEE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
+ANGLAIS.--DEFAITE DE QUARANTE MILLE VENDEENS A LUCON.--PLAN GENERAL DE
+CAMPAGNE CONTRE LA VENDEE.--DIVISIONS DES GENERAUX REPUBLICAINS SUR CE
+THEATRE DE LA GUERRE.--OPERATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIEGE DE
+DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE
+QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DEROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A
+PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDEE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR
+NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--ETABLISSEMENT DU
+_gouvernement revolutionnaire_.--DECRET QUI ORGANISE UNE ARMEE
+REVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU
+POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--PROCES DE CUSTINE; SA
+CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DECRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS;
+ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.
+
+Apres la retraite des Francais du camp de Cesar au camp de Gavrelle, les
+allies auraient du encore poursuivre une armee demoralisee, qui avait
+toujours ete malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Des le mois de
+mars, en effet, battue a Aix-la-Chapelle et a Nerwinde, elle avait perdu la
+Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de Cesar, les
+places de Conde et de Valenciennes. L'un de ses generaux avait passe a
+l'ennemi, l'autre avait ete tue. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes,
+elle n'avait fait que des retraites, fort meritoires, il est vrai, mais peu
+encourageantes. Sans concevoir meme le projet trop hardi d'une marche
+directe sur Paris, les coalises pouvaient detruire ce noyau d'armee, et
+alors ils etaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait a
+leur egoisme d'occuper. Mais aussitot apres la prise de Valenciennes, les
+Anglais, en vertu des conventions faites a Anvers, exigerent le siege de
+Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
+environs de son camp d'Herin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper
+les Francais, et songeait a prendre encore le Quesnoy, le duc d'York,
+marchant avec l'armee anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude
+et Furnes, vint s'etablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer.
+Deux sieges nous donnaient donc encore un peu de repit. Houchard, envoye a
+Gavrelle, y reunissait en hate toutes les forces disponibles, afin de
+voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
+continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de
+tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes a
+l'opposition anglaise contre Pitt, telles etaient les raisons qui faisaient
+considerer Dunkerque comme le point le plus important de tout le theatre de
+la guerre. "Le salut de la republique est la," ecrivait a Houchard le
+comite de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes
+reunies entre la frontiere du Nord et celle du Rhin, c'est-a-dire dans la
+Moselle, y etaient inutiles, fit decider qu'on en retirerait un renfort
+pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'ecoulerent ainsi en
+preparatifs, delai tres concevable du cote des Francais, qui avaient a
+reunir leurs troupes dispersees a de grandes distances, mais inconcevable
+de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches a faire
+pour se porter sous les murs de Dunkerque.
+
+Nous avons laisse nos deux armees de la Moselle et du Rhin essayant de
+s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empechant pas la prise de
+cette place. Depuis, elles s'etaient repliees sur Saarbruck, Hornbach et
+Wissembourg. Il faut donner une idee du theatre de la guerre pour faire
+comprendre ces divers mouvemens. La frontiere francaise est assez
+singulierement decoupee au Nord et a l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
+la chaine des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes
+presque paralleles. Le Rhin, arrive a l'extremite des Vosges, tourne
+subitement, cesse de couler parallelement a ces lignes, et les termine en
+tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la
+Meuse. Les coalises, sur la frontiere du Nord, s'etaient avances entre
+l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
+fait de progres, parce que le faible corps laisse par eux entre Luxembourg
+et Treves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la
+Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'etaient places a cheval
+sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant
+occidental. Le plan a suivre, comme nous l'avons dit precedemment, etait
+assez simple. En considerant l'arete des Vosges comme une riviere dont il
+fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une
+rive, accabler l'ennemi d'un cote, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni
+les Francais, ni les coalises n'en avaient eu l'idee; et depuis la prise de
+Mayence, les Prussiens, places sur le revers occidental, faisaient face a
+l'armee du Rhin. Nous etions retires dans les fameuses lignes de,
+Wissembourg. L'armee de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, etait
+postee a Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze
+mille, se trouvait a Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes a
+l'extreme gauche de l'armee du Rhin. L'armee du Rhin, forte de vingt mille
+hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg a Lauterbourg. Telles sont les
+lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges a la Moselle, la Lauter
+des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui
+coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en
+devient maitre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et
+Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guere plus de
+soixante mille hommes sur toute cette frontiere, parce qu'il avait fallu
+porter des secours a Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois a
+s'approcher de nous, et s'etaient enfin portes a Pirmasens. Renforces des
+quarante mille hommes qui venaient de terminer le siege de Mayence, et
+reunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre
+des deux versans; mais la desunion regnait entre la Prusse et l'Autriche, a
+cause du partage de la Pologne. Frederic-Guillaume, qui se trouvait encore
+au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
+Celui-ci, plein de fougue, malgre ses annees, faisait tous les jours de
+nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
+partielles etaient demeurees sans succes, et n'avaient abouti qu'a faire
+tuer inutilement des hommes. Tel etait encore, dans les premiers jours de
+septembre, l'etat des choses sur le Rhin.
+
+Dans le Midi, les evenemens avaient acheve de se developper. La longue
+incertitude des Lyonnais s'etait terminee enfin par une resistance ouverte,
+et le siege de leur ville etait devenu inevitable. On a vu qu'ils offraient
+de se soumettre et de reconnaitre la constitution, mais sans s'expliquer
+sur les decrets qui leur enjoignaient d'envoyer a Paris les patriotes
+detenus, et de dissoudre la nouvelle autorite sectionnaire. Bientot meme,
+ils avaient enfreint ces decrets de la maniere la plus eclatante, en
+envoyant Chalier et Riard a l'echafaud, en faisant tous les jours des
+preparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les
+convois destines aux armees. Beaucoup de partisans de l'emigration
+s'etaient introduits parmi eux, et les effrayaient du retablissement de
+l'ancienne municipalite montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de
+l'arrivee des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhone, et de
+la marche des Piemontais, qui allaient deboucher des Alpes avec
+soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement federalistes,
+portassent une haine egale a l'etranger et aux emigres, la Montagne et
+l'ancienne municipalite leur causaient un tel effroi, qu'ils etaient prets
+a s'exposer plutot au danger et a l'infamie de l'alliance etrangere, qu'aux
+vengeances de la convention.
+
+La Saone coulant entre le Jura et la Cote-d'Or, le Rhone venant du Valais
+entre le Jura et les Alpes, se reunissent a Lyon. Cette riche ville est
+placee sur leur confluent. En remontant la Saone du cote de Macon, le pays
+etait entierement republicain, et les deputes Laporte et Reverchon, ayant
+reuni quelques mille requisitionnaires, coupaient la communication avec le
+Jura. Dubois-Crance, avec la reserve de l'armee de Savoie, venait du cote
+des Alpes, et gardait le cours superieur du Rhone. Mais les Lyonnais
+etaient entierement maitres du cours inferieur du fleuve et de sa rive
+droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
+Forez, y faisaient des incursions frequentes, et allaient s'approvisionner
+d'armes a Saint-Etienne. Un ingenieur habile avait eleve autour de leur
+ville d'excellentes fortifications; un etranger leur avait fondu des pieces
+de rempart. La population etait divisee en deux portions: les jeunes gens
+suivaient le commandant Precy dans ses excursions; les hommes maries, les
+peres de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 aout,
+Dubois-Crance, qui avait apaise la revolte federaliste de Grenoble, se
+disposa a marcher sur Lyon, conformement au decret qui lui enjoignait de
+ramener a l'obeissance cette ville rebelle. L'armee des Alpes se composait
+tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientot elle allait avoir sur
+les bras les Piemontais, qui, profitant enfin du mois d'aout, se
+preparaient a deboucher par la grande chaine. Cette armee venait de
+s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux detachemens, envoyes, l'un pour
+renforcer l'armee d'Italie, et l'autre pour reduire les Marseillais. Le
+Puy-de-Dome, qui devait fournir ses recrues, les avait gardees pour
+etouffer la revolte de la Lozere, dont il a deja ete question. Houchard
+avait retenu la legion du Rhin, qui etait destinee aux Alpes; et le
+ministere promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
+n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crance detacha cinq mille hommes de
+troupes reglees, et leur joignit sept ou huit mille jeunes
+requisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saone et le
+Rhone, de maniere a occuper leur cours superieur, a enlever aux Lyonnais
+les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, a conserver ses
+communications avec l'armee des Alpes, et a couper celles des assieges avec
+la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez
+aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvieres; mais sa
+situation le voulait ainsi. L'essentiel etait d'occuper les deux cours
+d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piemont. Dubois-Crance
+attendait, pour completer le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient
+ete promises et le materiel de siege qu'il etait oblige de tirer de nos
+places des Alpes. Le transport de ce materiel exigeait l'emploi de cinq
+mille chevaux.
+
+Le 8 aout, il somma la ville; il imposa pour conditions le desarmement
+absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
+maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalite
+provisoire. Mais dans ce moment, les emigres caches dans la commission et
+l'etat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du
+retour de la municipalite montagnarde, et en leur disant que soixante mille
+Piemontais allaient deboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu
+entre deux postes avances, et qui fut termine a l'avantage des Lyonnais,
+les exalta au plus haut point, et decida leur resistance et leurs malheurs.
+Dubois-Crance commenca le feu du cote de la Croix-Rousse, entre les deux
+fleuves, ou il avait pris position, et des le premier jour son artillerie
+exerca de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes
+manufacturieres etait reduite aux horreurs du bombardement, et nous avions
+a executer ce bombardement en presence des Piemontais, qui allaient
+descendre des Alpes.
+
+Pendant ce temps, Carteaux avait marche sur Marseille, et avait franchi la
+Durance dans le mois d'aout. Les Marseillais s'etaient retires d'Aix sur
+leur ville, et avaient forme le projet de defendre les gorges de Septemes,
+a travers lesquelles passe la route d'Aix a Marseille. Le 24, le general
+Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez
+vif, mais une section, qui avait toujours ete en opposition avec les
+autres, passa du cote des republicains, et decida le combat en leur faveur.
+Les gorges furent emportees, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec
+sa petite armee.
+
+Cet evenement en decida un autre, le plus funeste qui eut encore afflige la
+republique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animee du plus
+violent republicanisme, tant que la municipalite y avait ete maintenue,
+avait change d'esprit sous la nouvelle autorite des sections, et allait
+bientot changer de domination. Les jacobins, reunis a la municipalite,
+etaient dechaines contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne
+cessaient de se plaindre de la lenteur des reparations faites a l'escadre,
+de son immobilite dans le port, et ils demandaient a grands cris la
+punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais resultat de
+l'expedition de Sardaigne. Les republicains moderes repondaient la comme
+partout, que les vieux officiers etaient seuls capables de commander les
+escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se reparer plus promptement,
+que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise reunies
+serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
+punition n'etaient point des traitres, mais des guerriers malheureux. Les
+moderes l'emporterent dans les sections. Aussitot une foule d'agens
+secrets, intrigant pour le compte des emigres et des Anglais,
+s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils
+ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et
+s'etaient assures que les escadres coalisees seraient, dans les parages
+voisins, pretes a se presenter au premier signal. D'abord, a l'exemple des
+Lyonnais, ils firent juger et mettre a mort le president du club jacobin,
+nomme Sevestre. Ensuite ils retablirent le culte des pretres refractaires;
+ils firent deterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques
+malheureux qui avaient peri dans les troubles pour la cause royaliste. Le
+comite de salut public ayant ordonne a l'escadre d'arreter les vaisseaux
+destines a Marseille, afin de reduire cette ville, ils ne permirent pas
+l'execution de cet ordre, et s'en firent un merite aupres des sections de
+Marseille. Ensuite ils commencerent a parler des dangers auxquels on etait
+expose en resistant a la convention, de la necessite de s'assurer un
+secours contre ses fureurs, et de la possibilite d'obtenir celui des
+Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine etait, a ce
+qu'il parait, le principal instrument de la conspiration; il accaparait
+l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le
+departement de l'Herault, ecrivait a Genes pour faire retenir les
+subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait
+change les etats-majors; on avait tire de prison un officier de marine
+compromis dans l'expedition de Sardaigne, pour lui donner le commandement
+de la place; on avait mis a la tete de la garde nationale un ancien
+garde-du-corps, et confie les forts a des emigres rentres; on s'etait
+assure enfin de l'amiral Trogoff, etranger que la France avait comble de
+faveurs. On ouvrit une negociation avec l'amiral Hood, sous pretexte d'un
+echange de prisonniers, et, au moment ou Carteaux venait d'entrer dans
+Marseille, ou la terreur etait au comble dans Toulon, et ou huit ou dix
+mille Provencaux, les plus contre-revolutionnaires de la contree, venaient
+s'y refugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir
+les Anglais, qui prendraient la place en depot au nom de Louis XVII. La
+marine, indignee, envoya une deputation aux sections pour s'opposer a
+l'infamie qui se preparait. Mais les contre-revolutionnaires toulonnais et
+marseillais, plus audacieux que jamais, repousserent les reclamations de la
+marine, et firent accepter la proposition le 29 aout. Aussitot on donna le
+signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant a la tete de ceux qui
+voulaient livrer le port, appela a lui l'escadre en arborant le drapeau
+blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, declarant Trogoff un traitre,
+hissa a son bord le pavillon de commandement, et voulut reunir la marine
+fidele. Mais, dans ce moment, les traitres, deja en possession des forts,
+menacerent de bruler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors oblige
+de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
+entraines, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui
+avait long-temps hesite, parut enfin, et, sous pretexte de prendre le port
+de Toulon en depot pour le compte de Louis XVII, le recut pour l'incendier
+et le detruire.
+
+Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'etait opere aux Pyrenees; dans
+l'Ouest, on se preparait a executer les mesures decretees par la
+convention.
+
+Nous avons laisse toutes les colonnes de la Haute-Vendee se reorganisant a
+Angers, a Saumur et a Niort. Les Vendeens s'etaient, dans cet intervalle,
+empares des ponts de Ce, et, dans la crainte qu'ils inspirerent, on mit
+Saumur en etat de siege. La colonne de Lucon et des Sables etait seule
+capable d'agir offensivement. Elle etait commandee par le nomme Tuncq, l'un
+des generaux reputes appartenir a l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
+demandait la destitution au ministere. Aupres de lui se trouvaient les deux
+representans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animes des memes
+dispositions et opposes a Ronsin et a Rossignol. Goupilleau surtout, ne
+dans le pays, etait porte, par ses relations de famille et d'amitie, a
+menager les habitans, et a leur epargner les rigueurs que Ronsin et les
+siens auraient voulu exercer.
+
+Les Vendeens, que la colonne de Lucon inquietait, resolurent de diriger
+contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner
+des secours a la division de M. de Roirand, qui, place devant Lucon, et
+isolee entre les deux grandes armees de la Haute et de la Basse-Vendee,
+agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'etre appuyee. Dans
+les premiers jours d'aout, en effet, ils porterent quelques rassemblemens
+du cote de Lucon, et furent completement repousses par le general Tuncq.
+Alors ils resolurent de tenter un effort plus decisif. MM. d'Elbee, de
+Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se reunirent avec quarante mille
+hommes, et, le 14 aout, se presenterent de nouveau aux environs de Lucon.
+Tuncq n'en avait guere que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la
+superiorite du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine
+l'armee republicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de
+la gauche, M. d'Elbee celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la
+droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur a la
+droite; mais au centre, les soldats, obliges de lutter en plaine contre des
+troupes regulieres, montrerent de l'hesitation: M. de La Rochejaquelein,
+egare dans sa route, n'arriva pas a temps vers la gauche. Alors le general
+Tuncq, faisant agir a propos son artillerie legere sur le centre ebranle, y
+repandit le desordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendeens au
+nombre de quarante mille. Aucun evenement n'avait ete plus funeste pour ces
+derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrerent dans le pays,
+frappes de consternation.
+
+Dans ce meme moment arrivait la destitution du general Tuncq, demandee par
+Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignes, le maintinrent dans son
+commandement, ecrivirent a la convention pour faire revoquer la decision du
+ministre, et adresserent de nouvelles plaintes contre le parti
+desorganisateur de Saumur, qui repandait, disaient-ils, la confusion, et
+voulait remplacer tous les generaux instruits par d'ignorans demagogues.
+Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son
+commandement, arriva a Lucon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et
+Bourdon, ne fut qu'un echange de reproches; malgre deux victoires, il fut
+mecontent de ce que l'on avait livre des combats contre sa volonte: car il
+pensait, du reste avec raison, qu'il fallait eviter tout engagement avant
+la reorganisation generale des differentes armees. On se separa, et
+immediatement apres, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de
+rigueur exerces par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre
+un arrete pour le destituer. Aussitot, les representans qui etaient a
+Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, casserent l'arrete de
+Goupilleau et Bourdon, et reintegrerent Rossignol. L'affaire fut portee
+devant la convention: Rossignol, confirme de nouveau, l'emporta sur ses
+adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappeles, et Tuncq suspendu.
+
+Telle etait la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva
+dans la Vendee. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel
+cote on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachee a l'armee de
+la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou a l'armee de Brest et
+confiee a Canclaux? Telle etait la question. Chacun voulait la posseder,
+parce qu'elle devait decider le succes partout ou elle agirait. On etait
+d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanees, qui, dirigees de
+tous les points de la circonference, viendraient aboutir au centre. Mais,
+comme la colonne qui possederait les Mayencais devait prendre une offensive
+plus decisive, et refouler les Vendeens sur les autres colonnes, il
+s'agissait de savoir sur quel point il etait le plus utile de rejeter
+l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti a
+prendre etait de faire marcher les Mayencais par Saumur, pour rejeter les
+Vendeens sur la mer et sur la Basse Loire, ou on les detruirait
+entierement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient
+besoin de l'appui des Mayencais pour agir; que, reduites a elles-memes,
+elles seraient dans l'impossibilite de s'avancer en campagne pour donner la
+main aux autres colonnes de Niort et de Lucon; qu'elles ne pourraient meme
+pas arreter les Vendeens refoules, ni les empecher de se repandre dans
+l'interieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayencais par Saumur, on ne
+perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils etaient obliges de
+faire un circuit considerable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux
+etait frappe au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux
+Vendeens. Une escadre anglaise venait d'etre signalee dans les parages de
+l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas a
+une descente dans le Marais. C'etait alors la pensee generale, et,
+quoiqu'elle fut erronee, elle occupait tous les esprits. Cependant les
+Anglais venaient a peine d'envoyer un emissaire dans la Vendee. Il etait
+arrive deguise, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs
+intentions et leur but precis: tant on ignorait en Europe les evenemens
+interieurs de la France! Les Vendeens avaient repondu par une demande
+d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
+hommes sur le point ou l'on voudrait operer un debarquement. Tout projet de
+ce genre etait donc encore bien eloigne; mais de toutes parts on le croyait
+pret a se realiser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les
+Mayencais par Nantes, couper ainsi les Vendeens de la mer, et les refouler
+vers le haut pays. Se repandraient-ils dans l'interieur, ajoutait Canclaux,
+ils seraient bientot detruits, et quant au temps perdu, ce n'etait pas une
+consideration a faire valoir: car l'armee de Saumur etait dans un etat a ne
+pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, meme avec les Mayencais. Une
+raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armee de Mayence, deja faite au
+metier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du metier, et
+preferait Canclaux, general experimente, a Rossignol, general ignorant, et
+l'armee de Brest, signalee par des faits glorieux, a celle de Saumur,
+connue seulement par des defaites. Les representans, attaches au parti de
+la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre
+l'armee de Mayence, en la placant au milieu des soldats jacobins et
+desordonnes de Saumur.
+
+Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
+representans, se rendit a Paris, et obtint un arrete du comite de salut
+public en faveur de Canclaux. Ronsin fit revoquer l'arrete, et il fut
+convenu alors qu'un conseil de guerre tenu a Saumur deciderait de l'emploi
+des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de
+representans et de generaux. Les avis se trouverent partages. Rossignol,
+qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit a Canclaux de
+lui resigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayencais par
+Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayencais furent
+attaches a l'armee de Brest, et la principale attaque dut etre dirigee de
+la Basse sur la Haute-Vendee. Le plan de campagne fut signe, et on promit
+de partir, a un jour donne, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort.
+
+La plus grande humeur regnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de
+l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de sante, et,
+quoique franchement devoue, il etait incapable de servir d'une maniere
+utile. Il concut, de la decision adoptee, moins de ressentiment que ses
+partisans eux-memes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens
+ministeriels. Ceux-ci ecrivirent sur-le-champ a Paris pour se plaindre du
+mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies repandues contre les
+generaux sans-culottes, des preventions qu'on avait inspirees a l'armee de
+Mayence, et ils montrerent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire
+esperer de leur part un grand zele a seconder le plan delibere a Saumur.
+Ronsin poussa meme la mauvaise volonte jusqu'a interrompre les
+distributions de vivres faites a l'armee de Mayence, sous pretexte que, ce
+corps passant de l'armee de la Rochelle a celle de Brest, c'etait aux
+administrateurs de cette derniere a l'approvisionner. Les Mayencais
+partirent aussitot pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour
+faire executer le plan convenu dans les premiers jours de septembre.
+
+Telle avait ete la marche generale des choses sur les divers theatres de la
+guerre, pendant les mois d'aout et de septembre. Il faut suivre maintenant
+les grandes operations qui succederent a ces preparatifs.
+
+Le duc d'York etait arrive devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et
+Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le marechal Freytag etait a
+Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange a Menin avec quinze
+mille Hollandais. Ces deux derniers corps etaient places la en armee
+d'observation. Le reste des coalises, disperses autour du Quesnoy et
+jusqu'a la Moselle, s'elevait a environ cent mille hommes. Ainsi cent
+soixante ou cent soixante-dix mille hommes etaient repartis sur cette ligne
+immense, occupes a y faire des sieges et a y garder tous les passages.
+Carnot, qui commencait a diriger les operations des Francais, avait entrevu
+deja qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais
+d'employer a propos une masse sur un point decisif. Il avait donc conseille
+de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord.
+Son conseil avait ete adopte, mais il ne put en arriver que douze mille en
+Flandre. Neanmoins, avec ce renfort et les divers camps places a Gavrelle,
+a Lille, a Cassel, les Francais auraient pu former une masse de soixante
+mille hommes, et, dans l'etat de dispersion ou se trouvait l'ennemi,
+frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter
+les yeux sur le theatre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre
+pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces
+deux villes, baignees d'un cote par l'Ocean, de l'autre par les vastes
+marais de la Grande-Moer, ne peuvent communiquer entre elles que par une
+etroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se presente
+la premiere en venant du dehors, s'etait place, pour assieger Dunkerque,
+sur cette langue de terre, entre la Grande-Moer et l'Ocean. Le corps
+d'observation de Freytag ne s'etait pas etabli a Furnes de maniere a
+proteger les derrieres de l'armee de siege; il etait au contraire assez
+loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de maniere a
+couper les secours qui pouvaient venir de l'interieur de la France. Les
+Hollandais du prince d'Orange, postes a Menin, a trois journees de ce
+point, devenaient tout a fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes,
+marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter a
+Furnes derriere le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps
+ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince
+d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides.
+Mais alors on ne songeait qu'a se pousser de front, en opposant a chaque
+detachement, un detachement pareil. Cependant le comite de salut public
+avait a peu pres concu le plan dont nous parlons. Il avait ordonne de
+former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment
+cette pensee, mais ne s'y arreta pas, et songea tout simplement a marcher
+contre Freytag, a replier ce dernier sur les derrieres du duc d'York, et a
+tacher ensuite d'inquieter le siege.
+
+Pendant que Houchard hatait ses preparatifs, Dunkerque faisait une
+vigoureuse resistance. Le general Souham, seconde par le jeune Hoche, qui
+se comporta a ce siege d'une maniere heroique, avait deja repousse
+plusieurs attaques. L'assiegeant ne pouvait pas ouvrir facilement la
+tranchee dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en
+creusant seulement a trois pieds. La flottille qui devait descendre la
+Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une
+flottille francaise, sortie de Dunkerque et embossee le long du rivage,
+harcelait les assiegeans enfermes sur leur etroite langue de terre,
+manquant d'eau potable et exposes a tous les dangers. C'etait le cas de se
+hater et de frapper des coups decisifs. On etait arrive aux derniers jours
+d'aout. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commenca par une
+demonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'a un combat sanglant et inutile.
+Apres avoir donne cette alarme preliminaire, il s'avanca, en suivant
+plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le
+separait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer
+entre le corps d'observation et le corps de siege, il confia a Hedouville
+le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquieter seulement la retraite de
+Freytag sur Furnes, et il alla lui-meme donner de front sur Freytag, en
+marchant avec toute son armee par Houtkercke, Herseele et Bambeke. Freytag
+avait dispose son corps sur une ligne assez etendue, et il n'en avait
+qu'une partie autour de lui, lorsqu'il recut le premier choc de Houchard.
+Il resista a Herseele; mais, apres un combat assez vif, il fut oblige de
+repasser l'Yser, et de se replier sur Bambeke, et successivement de Bambeke
+sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-dela de l'Yser, il
+laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait
+jetee loin de lui, a sa droite, et sa propre retraite etait menacee vers
+Rousbrugghe par Hedouville.
+
+Freytag veut alors, dans la meme journee, se reporter en avant, et
+reprendre Rexpoede, afin de rallier a lui la division Walmoden. Il arrive a
+Rexpoede au moment ou les Francais y entraient. Un combat des plus vifs
+s'engage: Freytag est blesse et fait prisonnier. Cependant la fin du jour
+s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du
+village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec
+sa division compromise, arrive dans cet instant, et se decide a attaquer
+vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au
+milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est delivre, et l'ennemi
+se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situe contre
+la Grande-Moer et sur la route de Furnes, etait un des points par lesquels
+il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renonce a
+l'idee essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siege et le
+corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'a pousser toujours de
+front le marechal Freytag, et a se ruer contre le village de Hondschoote.
+La journee du 7 se passa a observer les positions de l'ennemi, defendues
+par une artillerie tres forte, et, le 8, l'attaque decisive fut resolue.
+Des le matin, l'armee francaise se porte sur toute la ligne pour attaquer
+de front. La droite, sous les ordres d'Hedouville, s'etend entre Killem et
+Beveren; le centre, commande par Jourdan, marche directement de Killem sur
+Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action
+s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre,
+les plus grandes forces sont dirigees sur ce meme point. Les Francais
+reviennent plusieurs fois a l'attaque des positions, et enfin ils s'en
+rendent maitres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont
+emportes a la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes
+par les routes de Houthem et de Hoghestade.
+
+Tandis que ces choses se passaient a Hondschoote, la garnison de Dunkerque
+faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les
+assiegeans dans le plus grand peril. Le lendemain du combat, ceux-ci
+tinrent un conseil de guerre; se sentant menaces sur leurs derrieres, et ne
+voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir a bombarder
+la place, ils resolurent de lever le siege, et de se retirer sur Furnes, ou
+venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous reunis le 9 septembre au soir.
+
+Telles furent ces trois journees, qui eurent pour but et pour resultat de
+replier le corps d'observation sur les derrieres du corps de siege, en
+suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom a cette
+operation, et la bataille d'Hondschoote fut consideree comme le salut de
+Dunkerque. Cette operation, en effet, rompait la longue chaine de nos
+revers au Nord, faisait essuyer un echec personnel aux Anglais, trompait le
+plus cher de leurs voeux, sauvait la republique du malheur qui lui eut ete
+le plus sensible, et donnait un grand encouragement a la France.
+
+La victoire d'Hondschoote produisit a Paris une grande joie, inspira plus
+d'ardeur a toute la jeunesse, et fit esperer que notre energie pourrait
+etre heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succes
+viennent s'y meler, et rendre au vaincu l'esperance et le courage.
+L'alternative ne fait qu'augmenter l'energie et exalter l'enthousiasme de
+la resistance.
+
+Pendant que le duc d'York s'etait porte a Dunkerque, Cobourg avait resolu
+l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens necessaires a
+sa defense, et Cobourg la serrait de tres pres. Le comite de salut public,
+ne negligeant pas plus cette partie de la frontiere que les autres, avait
+ordonne sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et
+Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en meme temps; l'une
+fut renfermee dans Landrecies; l'autre, entouree dans la pleine d'Avesnes,
+et formee en bataillon carre, fut rompue apres une resistance des plus
+honorables. Enfin le Quesnoy fut oblige de capituler le 11 septembre. Cette
+perte etait peu de chose a cote de la delivrance de Dunkerque; mais elle
+melait quelque amertume a la joie produite par ce dernier evenement.
+
+Houchard, apres avoir force le duc d'York a se concentrer a Furnes avec
+Freytag, n'avait plus rien d'heureux a tenter sur ce point; il ne lui
+restait qu'a se ruer avec des forces egales sur des soldats mieux aguerris,
+sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font
+hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de
+mieux a faire qu'a tomber sur les Hollandais, dissemines en plusieurs
+detachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard,
+procedant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur
+Menin, tandis qu'il agirait lui-meme par Ypres. On se disputa pendant deux
+jours les postes avances de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et
+d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une mediocre
+intelligence. Le prince d'Orange, quoique presse de tous cotes, et ayant
+perdu ses postes avances, resista opiniatrement, parce qu'il avait appris
+la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des
+secours. Enfin, il fut oblige, le 13 septembre, d'evacuer Menin, apres
+avoir perdu dans ces differentes journees deux a trois mille hommes, et
+quarante pieces de canon. Quoique notre armee n'eut pas tire de sa position
+tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comite de
+salut public, elle eut agi par masses trop divisees, cependant elle
+occupait Menin. Le 15, elle etait sortie de Menin et marchait sur Courtray.
+A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de
+notre cote; mais tout a coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les
+ailes repand une alarme qui n'etait fondee sur aucun danger reel. Tout
+s'ebranle et fuit jusqu'a Menin. La, cette inconcevable deroute ne s'arrete
+pas; la terreur se communique a tous les camps, a tous les postes, et
+l'armee en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette
+terreur panique dont l'exemple n'etait pas nouveau, qui provenait de la
+jeunesse et de l'inexperience de nos troupes, peut-etre aussi d'un perfide
+_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena
+sous Lille. La nouvelle de cet evenement, portee a Paris, y causa la plus
+funeste impression, y fit perdre a Houchard les fruits de sa victoire,
+souleva contre lui un dechainement violent, dont il rejaillit quelque chose
+contre le comite de salut public lui-meme. Une nouvelle suite d'echecs vint
+aussitot nous rejeter dans la position perilleuse d'ou nous venions de
+sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.
+
+Les Prussiens et les Autrichiens, places sur les deux versans des Vosges,
+en face de nos deux armees de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de
+faire quelques tentatives serieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les
+Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le
+poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un
+corps de quatre mille hommes, qui, passant a travers d'affreuses montagnes,
+parvint a occuper Bodenthal.
+
+De leur cote, les representais a l'armee du Rhin, cedant a l'impulsion
+generale, qui determinait partout un redoublement d'energie, resolurent une
+sortie generale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois
+generaux Desaix, Dubois et Michaud, lances a la fois contre les
+Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenes dans les lignes.
+Les tentatives dirigees surtout contre le corps autrichien jete a
+Bodenthal, furent completement repoussees. Cependant on prepara une
+nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le general Ferrette marcherait sur
+Bodenthal, l'armee de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait
+attaquer Pirmasens, qui correspond a Bodenthal, et ou Brunswick se trouvait
+poste avec une partie de l'armee prussienne. L'attaque du general Ferrette
+reussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des
+Autrichiens avec une heroique temerite, s'en emparerent, et recouvrerent
+l'important defile de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de meme sur le
+versant oppose. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait
+les defiles; il possedait des forces considerables, et se trouvait dans des
+positions excellentes. Pendant que l'armee de la Moselle faisait face sur
+la Sarre au reste de l'armee prussienne, douze mille hommes furent jetes de
+Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Francais etait d'enlever
+Pirmasens par une surprise; mais, apercus et mitrailles des leur premiere
+approche, il ne leur restait plus qu'a se retirer. C'est ce que voulait le
+general; mais les representans s'y opposerent, et ils ordonnerent l'attaque
+sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient a la hauteur sur
+laquelle est situe Pirmasens. Deja nos soldats, grace a leur bravoure,
+s'etaient fort avances; la colonne de droite etait meme prete a franchir le
+ravin dans lequel elle marchait, et a tourner Pirmasens, lorsqu'un double
+feu, dirige sur les deux flancs, vient l'accabler inopinement. Nos soldats
+resistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenes le long
+du ravin ou ils s'etaient engages. Les autres colonnes sont repliees de
+meme, et toutes fuient le long des vallees, dans le plus grand desordre.
+L'armee fut obligee de se reporter au poste d'ou elle etait partie. Tres
+heureusement, les Prussiens ne songerent pas a la poursuivre, et ne firent
+pas meme occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitte pour marcher sur
+Pirmasens. Nous perdimes a cette affaire vingt-deux pieces de canon, et
+quatre mille hommes tues, blesses ou prisonniers. Cet echec du 14 septembre
+pouvait avoir une grande importance. Les coalises, ranimes par le succes,
+songeaient a user de toutes leurs forces; ils se disposaient a marcher sur
+la Sarre et la Lauter, et a nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg.
+
+Le siege de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piemontais, en debouchant
+par les Hautes-Alpes, dans les vallees de la Savoie, avaient fait
+diversion, et oblige Dubois-Crance et Kellermann a diviser leurs forces.
+Kellermann s'etait porte en Savoie. Dubois-Crance, reste devant Lyon avec
+des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur
+cette malheureuse cite, qui, resolue a tout souffrir, ne pouvait plus etre
+reduite par les desastres du blocus et du bombardement, mais seulement par
+une attaque de vive force.
+
+Aux Pyrenees, nous venions d'eprouver un sanglant echec. Nos troupes
+etaient restees depuis les dernier evenemens aux environs de Perpignan; les
+Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et
+commandes par un general habile, ils etaient pleins d'ardeur et
+d'esperance. Nous avons deja decrit le theatre de la guerre. Les deux
+vallees presque paralleles du Tech et de la Tet partent de la grande chaine
+et debouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallees.
+Ricardos avait franchi la premiere ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au
+Mas-d'Eu, et il avait resolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan,
+de maniere a tourner cette place, et a forcer notre armee a l'abandonner.
+Dans ce but, il songea d'abord a s'emparer de Villefranche. Cette petite
+forteresse, placee sur le cours superieur de la Tet, devait assurer son
+aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,
+obtenait des succes en Cerdagne. En consequence, vers les premiers jours
+d'aout, il detacha le general Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci
+n'eut qu'a se presenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit
+lachement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos.
+Pendant ce temps, Dagobert, avec un tres petit corps, parcourut toute la
+Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'a la Seu-d'Urgel, et songea meme a les
+repousser jusqu'a Campredon. Cependant la faiblesse du detachement de
+Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurerent Ricardos contre les
+succes des Francais sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son
+offensive. Le 31 aout, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la
+Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint
+se replier a Salces, a quelques lieues en arriere de Perpignan, et tout
+pres de la mer. Dans cette position, les Francais, les uns enfermes dans
+Perpignan, les autres accules sur Salces, ayant la mer a dos, se trouvaient
+dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait
+de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour
+alarmer Ricardos. Les representans Fabre et Cassaigne, retires avec
+l'armee a Salces, resolurent d'appeler Dagobert en remplacement de
+Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant
+l'arrivee du nouveau general, ils projeterent un mouvement combine entre
+Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation perilleuse. Ils
+ordonnerent a une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les
+Espagnols par derriere, tandis qu'eux-memes, quittant leurs positions, les
+attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le general Davoust sort
+de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Perignon se dirige
+de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux cotes
+sur le camp ennemi; les Espagnols, presses de toutes parts, sont obliges de
+fuir derriere la Tet, en abandonnant vingt-six pieces de canon. Ils
+viennent aussitot se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'ou ils etaient partis
+pour executer cette offensive hardie, mais malheureuse.
+
+Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, age de soixante-quinze
+ans, reunissant la fougue d'un jeune homme a la prudence consommee d'un
+vieux general, se hata de signaler son arrivee par une tentative sur le
+camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant
+de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner
+les Espagnols; la seconde, agissant au centre, etait chargee de les
+attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisieme, operant vers la
+gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette
+derniere, commandee par Davoust, attaqua a peine, et s'enfuit en desordre.
+Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres
+colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger
+etait a droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint a repousser les
+Francais. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa presence, emporta
+les retranchemens qui etaient devant lui, et allait meme decider de la
+victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses a la
+gauche et a la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces reunies.
+Cependant le brave Dagobert resistait encore, lorsqu'un bataillon met bas
+les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigne dirige deux pieces
+sur les traitres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un
+petit nombre de braves restes fideles, et se retire avec quelques cents
+hommes, sans que l'ennemi, intimide par sa fiere contenance, ose le
+poursuivre.
+
+Certainement ce brave general n'avait merite que des lauriers par sa
+fermete au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eut mieux
+agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas debandes, ses
+dispositions auraient ete suivies d'un plein succes. Neanmoins, la defiance
+ombrageuse des representans lui imputa ce desastre. Blesse de cette
+injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne.
+Notre armee se trouva donc encore refoulee sur Perpignan, et exposee a
+perdre l'importante ligne de la Tet.
+
+Le plan de campagne du 2 septembre avait ete mis a execution dans la
+Vendee. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le
+comite de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les
+projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout a fait l'idee de porter les
+principales forces vers les cotes. Rossignol et son parti en concurent
+beaucoup d'humeur, et ecrivirent au ministere des lettres qui ne faisaient
+attendre d'eux qu'une faible cooperation aux plans convenus. La division de
+Mayence marcha donc sur Nantes, ou elle fut recue avec de grandes
+demonstrations de joie, et au milieu des fetes. Un banquet etait prepare,
+et avant de s'y rendre, on preluda au festin par une vive escarmouche avec
+les partis ennemis repandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de
+Nantes etait joyeuse d'etre reunie a la celebre armee de Mayence, celle-ci
+n'etait pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa
+division deja signalee par la defense de Nantes et par une foule de faits
+honorables. D'apres le plan concerte, des colonnes partant de tous les
+points du theatre de la guerre devaient se reunir au centre et y ecraser
+l'ennemi. Canclaux, general de l'armee de Brest, partant de Nantes, devait
+descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de
+Grand-Lieu, balayer la Vendee inferieure, remonter ensuite vers Machecoul,
+et se trouver a Leger le 11 ou le 12. Son arrivee sur ce dernier point
+etait le signal du depart pour les colonnes de l'armee de La Rochelle,
+chargees d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que
+l'armee de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, general en chef, se
+composait de plusieurs divisions: celle des Sables etait commandee par
+Mieszkousky, celle de Lucon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle
+de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant ou Canclaux
+arriverait a Leger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en
+mouvement, de se trouver le 13 a Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le
+16 enfin, d'etre avec Canclaux a Mortagne. Les colonnes de Lucon, de Niort,
+devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et
+avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et
+d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de
+Vihiers et Chemille. Ainsi, d'apres ce plan, tout le pays devait etre
+parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient etre enfermes par les
+colonnes republicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et
+Chemille. Leur destruction devenait alors inevitable.
+
+On a deja vu que, deux fois repousses de Lucon avec un dommage
+considerable, les Vendeens avaient fort a coeur de prendre une revanche.
+Ils se reunirent en force avant que les republicains eussent execute leurs
+projets; et tandis que Charette assiegeait le camp des Naudieres du cote de
+Nantes, ils attaquerent la division de Lucon, qui s'etait avancee jusqu'a
+Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de
+Charette sur les Naudieres fut repoussee; mais l'attaque sur Chantonay,
+imprevue et bien dirigee, jeta les republicains dans le plus grand
+desordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour eviter un
+desastre; mais sa division, apres avoir perdu ses bagages et son
+artillerie, se retira pele-mele a Lucon. Cet echec pouvait nuire au plan
+projete, parce que la desorganisation de l'une des colonnes laissait un
+vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les representans
+firent les efforts les plus actifs pour la reorganiser, et on envoya des
+courriers a Rossignol, afin de le prevenir de l'evenement.
+
+Tous les Vendeens etaient dans ce moment reunis aux Herbiers, autour du
+generalissime d'Elbee. La division etait parmi eux comme chez leurs
+adversaires, car le coeur humain est partout le meme, et la nature ne
+reserve pas le desinteressement et les vertus pour un parti, en laissant
+exclusivement a l'autre l'orgueil, l'egoisme et les vices. Les chefs
+vendeens se jalousaient entre eux comme les chefs republicains. Les
+generaux avaient peu de consideration pour le conseil superieur, qui
+affectait une espece de souverainete. Possedant la force reelle, ils
+n'etaient nullement disposes a ceder le commandement a un pouvoir qui ne
+devait qu'a eux-memes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le
+generalissime d'Elbee, et pretendaient que Bonchamps eut ete mieux fait
+pour leur commander a tous. Charette, de son cote, voulait rester seul
+maitre de la Basse-Vendee. Ils etaient donc peu disposes a s'entendre, et a
+concerter un plan en opposition a celui des republicains. Une depeche
+interceptee venait de leur faire connaitre les projets de leurs ennemis.
+Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui revelait des
+pensees profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de resister
+long-temps aux forces de la republique reunies dans la Vendee; qu'il etait
+pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, ou l'on serait
+eternellement enseveli, sans connaitre les coalises et sans etre connu
+d'eux; en consequence il soutint qu'au lieu de s'exposer a etre detruit,
+il valait mieux sortir en colonne serree de la Vendee, et s'avancer dans la
+Bretagne ou l'on etait desire, et ou la republique ne s'attendait pas a
+etre frappee. Il conseilla de marcher jusques aux cotes de l'Ocean, de
+s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
+prince emigre, de se reporter de la sur Paris, et de faire ainsi une guerre
+offensive et decisive. Cet avis, qu'on prete a Bonchamps, ne fut pas suivi
+des Vendeens, dont les vues etaient toujours aussi bornees, et qui avaient
+toujours une aussi grande repugnance a quitter leur sol. Leurs chefs ne
+songerent qu'a se partager le pays en quatre portions, pour y regner
+individuellement. Charette eut la Basse-Vendee, M. de Bonchamps les bords
+de la Loire du cote d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du
+Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgee du Poitou. M. d'Elbee
+conserva son titre inutile de generalissime, et le conseil superieur son
+autorite fictive.
+
+Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudieres une forte
+reserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour proteger Nantes, et
+achemina la colonne de Mayence vers Leger. Pendant ce temps l'ancienne
+armee de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la
+Basse-Vendee par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre a Leger
+avec la colonne de Mayence.
+
+Ces mouvemens, diriges par Canclaux, s'executerent sans obstacles. La
+colonne de Mayence, dont Kleber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet
+le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kleber, a
+l'avant-garde, aussi loyal qu'heroique, faisait camper ses troupes hors des
+villages pour empecher les devastations. "En passant, dit-il, devant le
+beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des echappees
+de vue aussi agreables que multipliees. Sur une prairie immense erraient au
+hasard de nombreux troupeaux abandonnes a eux-memes. Je ne pus m'empecher
+de gemir sur le sort de ces infortunes habitans, qui, egares et fanatises
+par leurs pretres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses
+pour courir a une destruction certaine." Kleber fit des efforts continuels
+pour proteger le pays contre les soldats, et reussit le plus souvent. Une
+commission civile avait ete jointe a l'etat-major pour faire executer le
+decret du 1er aout, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la
+population ailleurs. Il etait defendu aux soldats de mettre le feu; et ce
+n'etait que d'apres les ordres des generaux et de la commission civile,
+que les moyens de destruction devaient etre employes.
+
+On etait arrive le 14 a Leger, et la colonne de Mayence s'y etait reunie a
+celle de Brest, commandee par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des
+Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'etait avancee a Saint-Fulgent,
+suivant le plan convenu, et donnait deja la main a l'armee de Canclaux.
+Celle de Lucon, retardee un moment par sa defaite a Chantonay, etait
+demeuree en arriere; mais, grace au zele des representans qui lui avaient
+donne un nouveau general, Beffroy, elle s'etait reportee en avant. Celle de
+Niort se trouvait a la Chataigneraie. Ainsi, quoique le mouvement general
+eut ete retarde d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne
+fut arrive que le 14 a Leger, ou il aurait du se trouver le 12, le retard
+etant commun a toutes les colonnes, l'ensemble n'en etait pas detruit, et
+on pouvait poursuivre l'execution du plan de campagne. Mais, dans cet
+intervalle de temps, la nouvelle de la defaite essuyee par la division de
+Lucon etait arrivee a Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'etat-major
+avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivat de semblables accidens
+aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la
+force, ils deciderent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs
+premiers postes. Cet ordre etait des plus imprudens; cependant il n'etait
+pas donne de mauvaise foi, et dans l'intention de decouvrir Canclaux et
+d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on etait
+tres dispose, au moindre obstacle, a le juger impossible, et a
+l'abandonner. C'est la sans doute ce qui determina l'etat-major de Saumur a
+ordonner le mouvement retrograde des colonnes de Niort, de Lucon et des
+Sables.
+
+Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progres; il avait
+attaque Montaigu sur trois points: Kleber, par la route de Nantes,
+Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Serviere, et Beysser, par celle de
+Saint-Fulgent, s'y etaient precipites a la fois, et en avaient bientot
+deloge l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore
+agir Rossignol, il resolut de s'arreter, et de se borner a des
+reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.
+
+Canclaux s'etablit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser a Montaigu,
+et porta Kleber avec l'avant-garde a Torfou. On etait la le 18. Le
+contre-ordre donne de Saumur etait arrive a la division de Niort, et avait
+ete communique aux deux autres divisions de Lucon et des Sables;
+sur-le-champ elles s'etaient retirees, et avaient jete, par leur mouvement
+retrograde, les Vendeens dans l'etonnement, et Canclaux dans le plus grand
+embarras. Les Vendeens etaient environ cent mille sous les armes. Un nombre
+immense d'entre eux se trouvait du cote de Vihiers et de Chemille, en face
+des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considerable encore du
+cote de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de
+Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'etait l'armee de Mayence
+qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les
+exposait a recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en etait rien,
+et les Vendeens etaient partout debout en assez grand nombre pour occuper
+les republicains sur tous les points. Ce jour meme, loin de se jeter sur
+les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbee et Lescure
+quittaient la Haute-Vendee pour joindre l'armee de Mayence.
+
+Par une singuliere complication d'evenemens, Rossignol, en apprenant les
+succes de Canclaux, qui avait penetre jusqu'au centre de la Vendee,
+contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint a ses colonnes de
+se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placees a sa
+portee, agissent les premieres, et escarmouchent, l'une a Doue, l'autre aux
+ponts de Ce. Les avantages sont balances. Le 18, celle de Saumur, commandee
+par Santerre, veut s'avancer de Vihiers a un petit village nomme Coron.
+Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
+dispositions, accumulees confusement dans les rues de ce village qui etait
+domine. Santerre veut reparer cette faute et faire reculer les troupes pour
+les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de
+Rossignol, s'attribuait une autorite superieure, reproche a Santerre
+d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendeens fondent
+sur les republicains, un horrible desordre se communique a toute la
+division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent leve avec
+le tocsin; ceux-ci se debandent; tout est entraine et fuit confusement, de
+Coron a Vihiers, a Doue et a Saumur. Le lendemain 19, les Vendeens marchent
+contre la division d'Angers, commandee par Duhoux. Aussi heureux que la
+veille, ils repoussent les republicains jusqu'au-dela d'Erigne, et
+s'emparent de nouveau des ponts de Ce.
+
+Du cote de Canclaux, on se bat avec la meme activite. Le meme jour, vingt
+mille Vendeens, places aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de
+Kleber, composee tout au plus de deux mille hommes. Kleber se place au
+milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le
+terrain sur lequel il se bat est un chemin domine par des hauteurs; malgre
+le desavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermete.
+Cependant, une piece d'artillerie ayant ete demontee, un peu de confusion
+se repand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la premiere fois.
+A cette vue, Kleber, pour arreter l'ennemi, place un officier avec quelques
+soldats aupres d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_.
+Ils executent cet ordre avec un admirable heroisme. Sur ces entrefaites, le
+corps de bataille arrive, et retablit le combat; les Vendeens sont enfin
+repousses bien loin, et punis de leur avantage passager.
+
+Tous ces evenemens s'etaient passes le 19; l'ordre de se reporter en avant,
+qui avait si mal reussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'etait
+pas encore parvenu, a cause des distances, aux colonnes de Lucon et de
+Niort. Beysser etait toujours a Montaigu, formant la droite de Canclaux et
+se trouvant decouvert. Canclaux voulant mettre Beysser a l'abri, lui
+ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il
+enjoignit a Kleber de s'avancer du cote de Beysser pour proteger son
+mouvement. Beysser, trop negligent, avait laisse sa colonne mal gardee dans
+Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient aneantie
+sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniatrete, arreterent
+la rapidite de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages
+furent perdus, et les debris de cette colonne coururent a Nantes, ou ils
+furent recus par la brave reserve laissee pour proteger la place. Canclaux
+resolut alors de retrograder, pour ne pas rester en fleche dans le pays,
+expose a tous les coups des Vendeens. Il se replia en effet sur Nantes avec
+ses braves Mayencais, qui ne furent pas entames, grace a leur attitude
+imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se reunir a MM.
+d'Elbee et de Bonchamps, dans la poursuite des republicains.
+
+La cause qui empecha le succes de cette nouvelle expedition sur la Vendee
+est evidente. L'etat-major de Saumur avait ete mecontent du plan qui
+adjugeait la colonne de Mayence a Canclaux; l'echec du 5 septembre fut pour
+lui un pretexte suffisant de se decourager, et de renoncer a ce plan. Un
+contre-ordre fut aussitot donne aux colonnes des Sables, de Lucon et de La
+Rochelle. Canclaux, qui s'etait avance avec succes, se trouva ainsi
+decouvert, et l'echec de Torfou rendit sa position encore plus difficile.
+Cependant l'armee de Saumur, en apprenant ses progres, marcha de Saumur et
+d'Angers, a Vihiers et Chemille, et si elle ne s'etait pas si tot debandee,
+il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empeche le succes
+definitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude a renoncer au plan
+propose, la mauvaise organisation des nouvelles levees, et la puissance
+des Vendeens, qui etaient plus de cent mille sous les armes, furent les
+causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de
+l'etat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces
+revers etait funeste, car la nouvelle resistance de la Vendee reveillait
+toutes les esperances des contre-revolutionnaires, et aggravait
+singulierement les perils de la republique. Enfin, si les armees de Brest
+et de Mayence n'en etaient pas ebranlees, celle de La Rochelle se trouvait
+encore une fois desorganisee, et tous les contingens, provenant de la levee
+en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
+decouragement.
+
+Les deux partis de l'armee s'empresserent aussitot de s'accuser.
+Philippeaux, toujours plus ardent, ecrivit au comite de salut public une
+lettre bouillante d'indignation, ou il attribua a une trahison le
+contre-ordre donne aux colonnes de l'armee de la Rochelle. Choudieu et
+Richard, commissaires a Saumur, ecrivirent des reponses aussi injurieuses,
+et Ronsin courut aupres du ministere et du comite de salut public pour
+denoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des
+masses trop fortes dans la Basse-Vendee, avait rejete sur la Haute-Vendee
+toute la population insurgee, et avait amene la defaite des colonnes de
+Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
+repondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et denonca a la
+fois les deux armees de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes
+suspects et malintentionnes. Ainsi s'envenimait toujours davantage la
+querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la
+guerre reguliere.
+
+L'inconcevable deroute de Menin, l'inutile et meurtriere tentative sur
+Pirmasens, les defaites aux Pyrenees-Orientales, la facheuse issue de la
+nouvelle expedition sur la Vendee, furent connues a Paris presque en meme
+temps, et y causerent la plus funeste impression. Ces nouvelles se
+repandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la
+crainte excita la violence. On a deja vu que les plus ardens agitateurs se
+reunissaient aux Cordeliers, ou l'on s'imposait encore moins de reserve
+qu'aux Jacobins, et qu'ils regnaient au ministere de la guerre sous le
+faible Bouchotte. Vincent etait leur chef a Paris, comme Ronsin dans la
+Vendee, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes
+accoutumees. Places au-dessous de la convention, ils auraient voulu ecarter
+son autorite incommode, qu'ils rencontraient aux armees dans la personne
+des representans, et a Paris dans le comite de salut public. Les
+representans en mission ne leur laissaient pas executer les mesures
+revolutionnaires avec toute la violence qu'ils desiraient y mettre; le
+comite de salut public, reglant souverainement toutes les operations
+suivant des vues plus elevees et plus impartiales, les contrariait sans
+cesse, et il etait de tous les obstacles celui qui les genait le plus;
+aussi leur venait-il souvent a l'esprit de faire etablir le nouveau pouvoir
+executif, d'apres le mode adopte par la constitution.
+
+La mise en vigueur de la constitution, souvent et mechamment demandee par
+les aristocrates, avait de grands perils. Elle exigeait de nouvelles
+elections, remplacait la convention par une autre assemblee, necessairement
+inexperimentee, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions a la
+fois. Les revolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient
+pas le renouvellement de la representation nationale, mais reclamaient
+l'execution de la constitution en ce qui convenait a leurs vues. Places
+presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
+ministere constitutionnel, qui devait etre independant du pouvoir
+legislatif, et par consequent du comite de salut public. Vincent eut donc
+l'audace de faire rediger une petition aux Cordeliers, pour demander
+l'organisation du ministere constitutionnel, et le rappel des deputes en
+mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et deja
+range parmi ceux dont l'energie semblait se ralentir, s'y opposa vainement,
+et la petition fut adoptee, a un article pres, celui qui demandait le
+rappel des representans en mission. L'utilite de ces representans etait si
+evidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel
+contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
+petition provoqua beaucoup de tumulte a Paris, et compromit serieusement
+l'autorite naissante du comite de salut public.
+
+Outre ces adversaires violens, ce comite en avait encore d'autres parmi les
+nouveaux moderes, qu'on accusait de reproduire le systeme des girondins, et
+de contrarier l'energie revolutionnaire. Fortement prononces contre les
+cordeliers, les jacobins, les desorganisateurs des armees, ils ne cessaient
+de faire leurs plaintes au comite, et lui reprochaient meme de ne pas se
+declarer assez fortement contre les anarchistes.
+
+Le comite avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commencaient a
+se former. Suivant l'usage, ces partis profiterent des evenemens malheureux
+pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses operations, les
+critiquerent chacun a sa maniere.
+
+La deroute du 15 a Menin etait deja connue; les derniers revers de la
+Vendee commencaient a l'etre confusement. On parlait vaguement d'une
+defaite a Coron, a Torfou, a Montaigu. Thuriot, qui avait refuse d'etre
+membre du comite de salut public, et qu'on accusait d'etre l'un des
+nouveaux moderes, s'eleva, au commencement de la seance, contre les
+intrigans, les desorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des
+subsistances, de nouvelles propositions extremement violentes. "Nos comites
+et le conseil executif, dit-il, sont harceles, cernes par un ramas
+d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
+productif. Oui, le temps est venu ou il faut chasser ces hommes de rapine
+et d'incendie, qui croient que la revolution s'est faite pour eux, tandis
+que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
+humain." Les propositions combattues par Thuriot sont repoussees. Briez,
+l'un des commissaires envoyes a Valenciennes, lit alors un memoire critique
+sur les operations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une
+guerre lente et peu convenable au genie francais, qu'on s'est toujours
+battu en detail, par petites masses, et que c'est dans ce systeme qu'il
+faut chercher la cause des revers qu'on a essuyes. Ensuite, sans attaquer
+ouvertement le comite de salut public, il parait insinuer que ce comite n'a
+pas tout fait connaitre a la convention, et que, par exemple, il y avait
+eu pres de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu etre
+enleve et qui ne l'avait pas ete. La convention, apres avoir entendu Briez,
+l'adjoint au comite de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles
+detaillees de la Vendee, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces details
+alarmans excitent un elan general. "Au lieu de nous intimider, s'ecrie un
+des membres, jurons de sauver la republique!" A ces mots, l'assemblee
+entiere se leve, et jure encore une fois de sauver la republique, quels que
+soient les perils qui la menacent. Les membres du comite de salut public,
+qui n'etaient point encore arrives, entrent dans ce moment. Barrere, le
+rapporteur ordinaire, prend la parole. "Tout soupcon dit-il, dirige contre
+le comite de salut public, serait une victoire remportee par Pitt. Il ne
+faut pas donner a nos ennemis le trop grand avantage de deconsiderer
+nous-memes le pouvoir charge de nous sauver." Barrere fait ensuite
+connaitre les mesures prises par le comite. "Depuis plusieurs jours,
+continue-t-il, le comite avait lieu de soupconner que de graves fautes
+avaient ete commises a Dunkerque, ou l'on aurait pu exterminer jusqu'au
+dernier des Anglais, et a Menin, ou aucun effort n'avait ete fait pour
+arreter les etranges effets de la terreur panique. Le comite a destitue
+Houchard, ainsi que le general divisionnaire Hedouville, qui n'a pas fait
+a Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces
+deux generaux; le comite va ensuite faire epurer tous les etats-majors et
+toutes les administrations des armees; il a mis les flottes sur un pied qui
+leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit
+mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau systeme d'attaque en masse;
+enfin, c'est dans Rome meme qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes,
+debarquant en Angleterre, iront etouffer a Londres le systeme de Pitt.
+C'est donc a tort que l'on a accuse le comite de salut public; il n'a pas
+cesse de meriter la confiance que la convention lui a jusqu'ici temoignee."
+
+Robespierre prend alors la parole: "Depuis long-temps, dit-il, on s'attache
+a diffamer la convention et le comite depositaire de sa puissance. Briez,
+qui aurait du mourir a Valenciennes, en est lachement sorti, pour venir a
+Paris servir Pitt et la coalition, en deconsiderant le gouvernement. Ce
+n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance.
+Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa decision
+a l'egard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre." Des applaudissemens
+accueillent cette demande; on decide que Briez ne sera pas joint au comite
+de salut public, et on declare par acclamation que ce comite conserve
+toute la confiance de la convention nationale.
+
+Les moderes etaient dans la convention, et ils venaient d'etre repousses,
+mais les adversaires les plus redoutables du comite, c'est-a-dire les
+revolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers.
+C'etait surtout de ces derniers qu'il fallait se defendre. Robespierre se
+rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il developpa la
+conduite du comite, il le justifia des doubles attaques des moderes et des
+exageres, et fit sentir le danger des petitions tendant a demander la
+formation du ministere constitutionnel. "Il faut, dit-il, qu'un
+gouvernement quelconque succede a celui que nous avons detruit; le systeme
+d'organiser en ce moment le ministere constitutionnel n'est autre chose que
+celui de chasser la convention elle-meme, et de decomposer le pouvoir en
+presence des armees ennemies. Pitt peut seul etre l'auteur de cette idee.
+Ses agens l'ont propagee, ils ont seduit les patriotes de bonne foi; et le
+peuple credule et souffrant, toujours enclin a se plaindre du gouvernement,
+qui ne peut remedier a tous ses maux, est devenu l'echo fidele de leurs
+calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'ecrie Robespierre,
+trop sinceres pour etre gagnes, trop eclaires pour etre seduits, vous
+defendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comite de salut
+public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous
+il triomphera de toutes les menees des ennemis du peuple."
+
+Robespierre fut applaudi, et tout le comite dans sa personne. Les
+cordeliers furent ramenes a l'ordre, leur petition oubliee; et l'attaque de
+Vincent, repoussee victorieusement, n'eut aucune consequence.
+
+Cependant il devenait urgent de prendre un parti a l'egard de la nouvelle
+constitution. Ceder la place a de nouveaux revolutionnaires, equivoques,
+inconnus, probablement divises parce qu'ils seraient issus de toutes les
+factions vivant au-dessous de la convention, etait dangereux. Il fallait
+donc declarer a tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et
+qu'avant d'abandonner la republique a elle meme, et a l'action des lois
+qu'on lui avait donnees, on la gouvernerait revolutionnairement, jusqu'a ce
+qu'elle fut sauvee. De nombreuses petitions avaient deja engage la
+convention a rester a son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la
+parole au nom du comite de salut public, proposa de nouvelles mesures de
+gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce
+tableau des sombres couleurs de son imagination melancolique; et, avec le
+secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs tres vrais, il
+produisit une espece de terreur dans les esprits. Il presenta donc et fit
+adopter un decret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier
+article, le gouvernement de la France etait declare _revolutionnaire_
+jusqu'a la paix; ce qui signifiait que la constitution etait momentanement
+suspendue, et qu'une dictature extraordinaire etait instituee jusqu'a
+l'expiration de tous les dangers. Cette dictature etait conferee a la
+convention et au comite de salut public. "Le conseil executif, disait le
+decret, les ministres, les generaux, les corps constitues, sont places sous
+la surveillance du comite de salut public, qui en rendra compte tous les
+huit jours a la convention." Nous avons deja explique comment la
+surveillance se changeait en autorite supreme, parce que les ministres, les
+generaux, les fonctionnaires, obliges de soumettre leurs operations au
+comite, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par
+attendre tous les ordres du comite lui-meme. On disait ensuite: "Les lois
+revolutionnaires doivent etre executees rapidement. L'inertie du
+gouvernement etant la cause des revers, les delais pour l'execution de ces
+lois seront fixes. La violation des delais sera punie comme un attentat a
+la liberte." Des mesures sur les subsistances etaient ajoutees a ces
+mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
+Saint-Just. Le tableau general des subsistances, definitivement acheve,
+devait etre envoye a toutes les autorites. Le necessaire des departemens
+devait etre approximativement evalue, et garanti; quant au superflu de
+chacun d'eux, il etait soumis aux requisitions, soit pour les armees, soit
+pour les provinces qui n'avaient pas le necessaire. Ces requisitions
+etaient reglees par une commission des subsistances. Paris devait etre
+comme une place de guerre approvisionnee pour un an, a l'epoque du 1er mars
+suivant. Enfin, on decretait qu'il serait institue un tribunal, pour
+verifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manie les
+deniers publics.
+
+Par cette grande et importante declaration, le gouvernement, compose du
+comite de salut public, du comite de surete generale, du tribunal
+extraordinaire, se trouvait complete et maintenu pendant la duree du
+danger. C'etait declarer la revolution en etat de siege, et lui appliquer
+les lois extraordinaires de cet etat, pendant tout le temps qu'il durerait.
+On ajouta a ce gouvernement extraordinaire diverses institutions reclamees
+depuis long-temps, et devenues inevitables. On demandait une armee
+revolutionnaire, c'est-a-dire une force chargee specialement de faire
+executer les ordres du gouvernement dans l'interieur. Elle etait decretee
+depuis long-temps; elle fut enfin organisee par un nouveau decret[1]. On la
+composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se
+deplacer, et se rendre de Paris dans les villes ou sa presence serait
+necessaire, et y demeurer en garnison aux depens des habitans les plus
+riches. Les cordeliers en voulaient une par departement; mais on s'y opposa
+en disant que ce serait revenir au federalisme que de donner a chaque
+departement une force individuelle. Les memes cordeliers demandaient en
+outre qu'on fit suivre les detachemens de l'armee revolutionnaire d'une
+guillotine portee sur des roues. Toutes les idees surgissent dans l'esprit
+du peuple quand il se donne carriere. La convention repoussa toutes ces
+demandes, et s'en tint a son decret. Bouchotte, charge de composer cette
+armee, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et
+prets a se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit
+l'etat-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin a
+la Vendee et a Rossignol, pour le mettre a la tete de cette armee
+revolutionnaire. Il soumit la liste de cet etat-major aux jacobins, et fit
+subir a chaque officier l'epreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut
+confirme par le ministre sans avoir ete approuve par la societe.
+
+A l'institution de l'armee revolutionnaire, on ajouta enfin la loi des
+suspects, si souvent demandee, et resolue en principe le meme jour que la
+levee en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organise de maniere a
+frapper sur de simples probabilites, ne rassurait pas assez l'imagination
+revolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas
+envoyer a la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de
+s'assurer de leurs personnes. Le decret qui mettait les aristocrates hors
+la loi etait trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la
+simple denonciation des comites revolutionnaires, un individu declare
+suspect put etre sur-le-champ jete en prison. On decreta, en effet,
+l'arrestation provisoire, jusqu'a la paix, de tous les individus
+suspects[2]. Etaient consideres comme tels: 1 ceux qui, soit par leur
+conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs ecrits,
+s'etaient montres partisans de la tyrannie du federalisme, et ennemis de la
+liberte; 2 ceux qui ne pourraient pas justifier de la maniere prescrite
+par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit
+de leurs devoirs civiques; 3 ceux a qui il avait ete refuse des
+certificats de civisme; 4 les fonctionnaires publics suspendus ou
+destitues de leurs fonctions par la convention nationale et par ses
+commissaires; 5 les ci-devant nobles, les maris, femmes, peres, meres,
+fils ou filles, freres ou soeurs, et agens d'emigres, qui n'avaient pas
+constamment manifeste leur attachement a la revolution; 6 ceux qui avaient
+emigre dans l'intervalle du 1er juillet 1789 a la publication de la loi du
+8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentres en France dans les delais
+determines.
+
+Les detenus devaient etre enfermes dans les maisons nationales, et gardes a
+leurs frais. On leur accordait la faculte de transporter dans ces maisons
+les meubles dont ils auraient besoin. Les comites charges de prononcer
+l'arrestation ne le pouvaient qu'a la majorite, et a la charge d'envoyer au
+comite de surete generale la liste des suspects et les motifs de chaque
+arrestation. Leurs fonctions etant des cet instant fort difficiles et
+presque continues, devinrent pour les membres une espece de profession
+qu'il fallut solder. Ils recurent des lors un traitement a titre
+d'indemnite.
+
+A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en
+fut ajoute une derniere qui rendait cette loi des suspects encore plus
+redoutable: ce fut la revocation du decret qui defendait les visites
+domiciliaires pendant la nuit. Des cet instant, chaque citoyen poursuivi
+fut menace a toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En
+s'enfermant pendant le jour dans des cages ingenieuses et tres etroites que
+le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculte de
+respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les
+arrestations, multipliees jour et nuit, remplirent bientot toutes les
+prisons de la France.
+
+Les assemblees de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple
+n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions
+revolutionnaires n'etaient plus soutenues. On decida, sur la proposition
+expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblees n'auraient plus
+lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y
+assister recevrait quarante sous par seance. C'etait le moyen le plus
+assure d'avoir le peuple, en ne le reunissant pas trop souvent, et en
+payant sa presence. Les revolutionnaires ardens furent irrites de ce qu'on
+mettait des bornes a leur zele, en limitant a deux par semaine les seances
+des sections. Ils firent donc une petition fort vive pour se plaindre de ce
+qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empechant de se reunir
+toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur
+de cette nouvelle petition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus
+de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirees par la fermentation
+revolutionnaire.
+
+Ainsi, la machine etait complete sous les deux rapports les plus importans
+dans un etat menace, la guerre et la police. Dans la convention, un comite
+dirigeait les operations militaires, choisissait les generaux et les agens
+de toute espece, et pouvait, par le decret de la requisition permanente,
+disposer a la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par
+lui-meme, ou par les representans envoyes en mission. Sous ce comite, le
+comite dit de surete generale avait la direction de la haute police, et se
+servait pour sa surveillance des comites revolutionnaires institues dans
+chaque commune. Les individus legerement soupconnes d'hostilite, ou meme
+d'indifference, etaient enfermes; d'autres, plus gravement compromis,
+etaient frappes par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en
+petit nombre, car ce tribunal n'avait prononce jusqu'alors que peu de
+condamnations. Une armee speciale, veritable colonne mobile ou gendarmerie
+de ce regime, faisait executer les ordres du gouvernement, et enfin le
+peuple, paye pour se rendre dans les sections, etait toujours pret a le
+soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comite de salut
+public. Maitre absolu, ayant le moyen de requerir toutes les richesses,
+pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou a
+l'echafaud, ou dans les cachots, il etait investi, pour la defense de la
+revolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la verite, il lui
+fallait, tous les huit jours, rendre compte a la convention de ses travaux,
+mais ce compte etait toujours approuve, car l'opinion critique ne
+s'exercait qu'aux Jacobins, dont il etait maitre depuis que Robespierre en
+faisait partie. Il n'y avait en opposition a cette puissance que les
+moderes, restes en deca, et les nouveaux exageres, portes au-dela, mais peu
+a craindre les uns et les autres.
+
+On a vu que deja Robespierre et Carnot avaient ete attaches au comite de
+salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades.
+Robespierre y avait apporte sa puissante influence, et Carnot sa science
+militaire. La convention voulut adjoindre a Robespierre Danton, son
+collegue et son rival en renommee; mais celui-ci, fatigue de travaux, peu
+propre a des details d'administration, degoute d'ailleurs par les calomnies
+des partis, ne voulait plus etre d'aucun comite. Il avait deja bien assez
+fait pour la revolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours
+de danger; il avait fourni la premiere idee du tribunal revolutionnaire,
+de l'armee revolutionnaire, de la requisition permanente, de l'impot sur
+les riches, et des quarante sous alloues par seance aux membres des
+sections; il etait l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues
+cruelles par l'execution, donnaient neanmoins a la revolution cette energie
+qui la sauva. A cette epoque, Danton commencait a n'etre plus aussi
+necessaire, car depuis la premiere invasion des Prussiens on s'etait fait
+du danger une espece d'habitude. Les vengeances qui se preparaient contre
+les girondins lui repugnaient; il venait d'epouser une jeune femme dont il
+etait epris, et qu'il avait dotee avec l'or de la Belgique, au dire de ses
+ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat
+au conseil; il etait atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie
+inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un conge pour
+aller a Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait
+passionnement. On lui avait conseille cette retraite momentanee comme un
+moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la revolution pouvait
+desormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'energie suffisaient,
+et il se proposait de revenir, apres la victoire, faire entendre sa voix
+puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine
+illusion de la paresse et du decouragement! Abandonner pour deux mois,
+pour un seul, une revolution si rapide, c'etait devenir pour elle etranger
+et impuissant.
+
+Danton refusa donc d'entrer au comite de salut public, et obtint un conge;
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comite, et y
+apporterent, l'un son caractere froid et implacable, et l'autre sa fougue
+et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comite de surete generale
+fut reforme. De dix-huit membres on le reduisit a neuf, reconnus les plus
+severes.
+
+Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la maniere la plus forte,
+un redoublement d'energie se manifestait dans toutes les resolutions. Les
+grandes mesures prises au mois d'aout n'avaient pas encore produit leurs
+resultats. La Vendee, quoique attaquee suivant un plan regulier, avait
+resiste; l'echec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la
+victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme
+revolutionnaire inspira cette idee, que la volonte avait, a la guerre comme
+partout, une influence decisive, et, pour la premiere fois, il fut enjoint
+a une armee de vaincre dans un temps donne.
+
+On voyait tous les dangers de la republique dans la Vendee. "Detruisez la
+Vendee, avait dit Barrere, Valenciennes et Conde ne seront plus au pouvoir
+de l'Autrichien. Detruisez la Vendee, l'Anglais ne s'occupera plus de
+Dunkerque. Detruisez la Vendee, le Rhin sera delivre des Prussiens.
+Detruisez la Vendee, l'Espagne se verra harcelee, conquise par les
+meridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet.
+Detruisez la Vendee, et une partie de cette armee de l'interieur va
+renforcer cette courageuse armee du Nord, si souvent trahie, si souvent
+desorganisee. Detruisez la Vendee, Lyon ne resistera plus, Toulon
+s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille
+se relevera a la hauteur de la revolution republicaine. Enfin, chaque coup
+que vous porterez a la Vendee retentira dans les villes rebelles, dans les
+departemens federalistes, sur les frontieres envahies!... La Vendee et
+encore la Vendee!... C'est la qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre,
+avant l'hiver, avant l'impraticabilite des routes, avant que les brigands
+trouvent l'impunite dans le climat et dans la saison.
+
+"Le comite, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles
+tous les vices de la Vendee:
+
+"Trop de representans;
+
+"Trop de division morale;
+
+"Trop de divisions militaires;
+
+"Trop d'indiscipline dans les succes;
+
+"Trop de faux rapports dans le recit des evenemens;
+
+"Trop d'avidite, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des
+administrateurs."
+
+A la suite de cet expose, la convention reduisit le nombre des representans
+en mission, reunit les deux armees de Brest et de La Rochelle en une seule,
+dite armee de l'Ouest, et en donna le commandement, non a Rossignol, non a
+Canclaux, mais a Lechelle, general de brigade dans la division de Lucon.
+Enfin, elle determina le jour auquel la guerre de la Vendee devrait etre
+finie, et ce jour etait le 20 octobre. Voici la proclamation qui
+accompagnait le decret[3]:
+
+LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMEE DE L'OUEST
+
+"Soldats de la liberte, il faut que les brigands de la Vendee soient
+extermines avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige;
+l'impatience du peuple francais le commande; son courage doit l'accomplir.
+La reconnaissance nationale attend a cette epoque tous ceux dont la valeur
+et le patriotisme auront affermi sans retour la liberte et la republique."
+
+Des mesures non moins promptes et non moins energiques furent prises a
+l'egard de l'armee du Nord, pour reparer l'echec de Menin, et decider de
+nouveaux succes. Houchard destitue fut arrete. Le general Jourdan, qui
+avait commande le centre a Hondschoote, fut nomme general en chef de
+l'armee du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de reunir a Guise
+des masses considerables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y
+avait qu'un cri contre les attaques de detail. Sans juger le plan ni les
+operations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'etait pas
+battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux
+approprie, disait-on, a l'impetuosite du caractere francais. Carnot etait
+parti pour se rendre a Guise aupres de Jourdan, et mettre a execution un
+nouveau systeme de guerre tout revolutionnaire. On venait d'adjoindre trois
+nouveaux commissaires a Dubois-Crance, pour faire des levees en masse, et
+les precipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au systeme des
+attaques methodiques, et de donner l'assaut a la ville rebelle. Ainsi
+partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne.
+
+Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'energie; le proces de Custine,
+trop differe au gre des jacobins, etait enfin commence, et conduit avec
+toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun
+general en chef n'avait encore paru sur l'echafaud; on etait impatient de
+frapper une tete elevee, et de faire flechir les chefs des armees devant
+l'autorite populaire; on voulait surtout que quelqu'un des generaux expiat
+la defection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses
+sentimens faisaient considerer comme un autre Dumouriez. On avait saisi,
+pour arreter Custine, le moment ou, charge du commandement de l'armee du
+Nord, il etait venu momentanement a Paris concerter ses operations avec le
+ministere. On le jeta d'abord en prison, et bientot on demanda et on obtint
+le decret de sa translation au tribunal revolutionnaire.
+
+Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Charge d'une division
+de l'armee, il avait trouve Spire et Worms mal surveilles, parce que les
+coalises, presses de marcher sur la Champagne, avaient tout neglige sur
+leurs ailes et sur leurs derrieres. Des patriotes allemands, accourus de
+tous cotes, lui offraient leurs villes; il s'avanca, prit Spire, Worms,
+qu'on lui livra, negligea Manheim, qui etait sur sa route, par menagement
+pour la neutralite de l'electeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y
+entrer aisement. Il arriva enfin a Mayence, s'en empara, rejouit la France
+de ses conquetes inattendues, et se fit conferer un commandement qui le
+rendait independant de Biron. Dans ce meme moment, Dumouriez venait de
+repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann etait
+vers Treves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'a Coblentz, se
+reunir a Kellermann, et se rendre ainsi maitre de la rive du fleuve. Toutes
+les raisons se reunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz
+appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi;
+on ne sait jusqu'ou il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin.
+Peut-etre aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'interieur de
+l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'etait figure, en
+le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur
+le territoire ennemi et au-dela du Rhin, plut davantage a l'imagination et
+a la vanite de Custine. Il courut a Francfort lever des contributions, et
+exercer des vexations impolitiques. La, les sollicitations l'entourerent de
+nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques a Cassel, au milieu de la
+Hesse electorale, prendre le tresor de l'electeur. Les avis plus sages du
+gouvernement francais l'engageaient a revenir sur le Rhin, et a marcher
+vers Coblentz. Mais il n'ecoutait rien, et revait une revolution en
+Allemagne.
+
+Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si
+l'electeur rompait la neutralite, ses derrieres seraient menaces par
+Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne
+l'osait pas. Sur le point d'etre attaque a Francfort, ou il ne pouvait
+tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du
+Rhin, pour ne point abandonner ses pretendues conquetes, et ne pas
+s'engager dans les operations des autres chefs en descendant vers Coblentz.
+Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort,
+fut rejete sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non,
+y jeta quelque artillerie prise a Strasbourg, n'y donna que tres tard
+l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces
+incertitudes par les Prussiens, s'eloigna de Mayence, et saisi de terreur,
+se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la
+Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Place sur le Haut-Rhin
+avec une armee assez considerable, il aurait pu marcher sur Mayence, et
+mettre les assiegeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin,
+honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut
+battu, et se rendit a regret a l'armee du Nord, ou il acheva de se perdre
+par des propos moderes et par un conseil tres sage, celui de laisser
+l'armee se reorganiser dans le camp de Cesar, au lieu de la faire battre
+inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carriere de Custine.
+Il y avait la beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commenca son
+proces, et on appela, pour deposer, des representans envoyes en mission,
+des agens du pouvoir executif, ennemis opiniatres des generaux, des
+officiers mecontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de
+Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous
+Bouchotte. C'etait une cohue d'accusateurs accumulant des reproches
+injustes et contradictoires, des reproches tout a fait etrangers a une
+veritable critique militaire, mais fondes sur des malheurs accidentels,
+dont le general n'etait pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer.
+Custine repondait avec une certaine vehemence militaire a toutes ces
+accusations, mais il etait accable. Des jacobins de Strasbourg lui disaient
+qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui
+en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'etait impossible. Un
+Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.
+Custine s'excusait en alleguant la neutralite de l'electeur et les
+difficultes du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de
+Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer a
+lui, et qu'il n'avait pas consenti a occuper, l'accusaient a la fois. Quant
+au refus de marcher sur Coblentz, il se defendait mal, et calomniait
+Kellermann, qui, disait-il, avait refuse de le seconder; quant au refus de
+prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les
+imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les
+satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singuliere,
+tandis qu'on le blamait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer
+telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir
+pille les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions necessaires pour
+resister aux Prussiens, et d'y avoir expose la garnison francaise a etre
+massacree. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui deposaient
+contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyaute que de
+raison. Eut-il laisse vingt mille hommes a Francfort, il n'aurait pas pu y
+tenir, disait Merlin; il aurait du se retirer a Mayence, et son seul tort
+etait de ne l'avoir pas fait assez tot. Mais a Mayence, ajoutaient une
+foule d'autres temoins, il n'avait fait aucun des preparatifs necessaires;
+il n'avait amasse ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncele que
+l'artillerie dont il avait depouille Strasbourg, pour la livrer aux
+Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux deputes. Custine
+prouvait qu'il avait donne les ordres pour les approvisionnemens; que
+l'artillerie etait a peine suffisante, et qu'elle n'avait pas ete
+inutilement accumulee pour etre livree. Merlin appuyait toutes les
+assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'etait sa
+retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la
+garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans reponse.
+On lui reprochait ensuite d'avoir brule les magasins de Spire, en se
+retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligee, il valait
+mieux bruler les magasins que de les laisser a l'ennemi. On l'accusait
+d'avoir fait fusiller des volontaires a Spire pour cause de pillage: a quoi
+il repondait que la convention avait approuve sa conduite. On l'accusait
+encore d'avoir particulierement epargne les Prussiens, d'avoir
+volontairement expose son armee a etre battue le 15 mai, de s'etre
+tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tente de degarnir
+Lille de son artillerie pour la porter au camp de Cesar, d'avoir empeche
+qu'on secourut Valenciennes, de n'avoir pas oppose d'obstacle au
+debarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les
+autres.--"Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez ete
+triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,
+president des jacobins a Mayence, vous avez empeche la distribution du
+journal du Pere Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armee,
+vous avez dit que Marat et Robespierre etaient des perturbateurs, vous
+vous etes entoure d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu a votre
+table de bons republicains." Ces reproches etaient mortels, et c'etaient
+les veritables griefs pour lesquels on le poursuivait.
+
+Le proces traina en longueur; toutes les imputations etaient si vagues, que
+le tribunal hesitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui
+s'interessaient a lui, avaient fait quelques demarches; car, a cette
+epoque, bien que la crainte fut deja grande, on osait temoigner encore
+quelque interet aux victimes. Aussitot on denonca aux Jacobins le tribunal
+revolutionnaire lui-meme. "Il m'est douloureux, dit Hebert aux Jacobins,
+d'avoir a denoncer une autorite qui etait l'espoir des patriotes, qui
+d'abord avait merite leur confiance, et qui bientot en va devenir le fleau.
+Le tribunal revolutionnaire est sur le point d'innocenter un scelerat, en
+faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent
+toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comedienne dans cette
+ville, que l'etait son pere a la tete des armees, voit tout le monde et
+promet tout pour obtenir sa grace." Robespierre, de son cote, denonca
+l'esprit de chicane et le gout des formalites qui s'etait empare du
+tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu degarnir Lille,
+Custine meritait la mort. Vincent, l'un des temoins, avait vide les
+cartons du ministere, et avait apporte les lettres et les ordres qu'on
+reprochait a Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes.
+Fouquier-Tinville en conclut un parallele de Custine avec Dumouriez, qui
+perdit le malheureux general. Dumouriez, dit-il, s'etait rapidement avance
+en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer a
+l'ennemi, soldats, magasins, et representans. De meme Custine s'etait
+rapidement avance en Allemagne, avait abandonne nos soldats a Francfort, a
+Mayence, et avait voulu livrer avec cette derniere ville, vingt mille
+hommes, deux representans, et toute notre artillerie qu'il avait mechamment
+extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il medisait de la convention et
+des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous pretexte de
+maintenir la discipline. A ce parallele, le tribunal n'hesita plus. Custine
+justifia pendant deux heures ses operations militaires. Troncon-Ducoudray
+defendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le
+tribunal declara le general coupable, a la grande joie des jacobins et des
+cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnerent des signes bruyans
+de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas ete condamne a
+l'unanimite. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre
+lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le president lui ayant demande s'il
+n'avait rien a ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses
+defenseurs, il repondit: "Je n'ai plus de defenseurs, je meurs calme et
+innocent."
+
+Il fut execute le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande
+bravoure, fut surpris a la vue de l'echafaud. Cependant il s'agenouilla au
+pied de l'echelle, fit une courte priere, se rassura, et recut la mort avec
+courage. Ainsi finit cet infortune general, qui ne manquait ni d'esprit ni
+de caractere, mais qui reunissait l'inconsequence a la presomption, et qui
+commit trois fautes capitales; la premiere, de sortir de sa veritable ligne
+d'operation, en se portant a Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y
+rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisieme, de rester dans la plus
+timide inaction pendant le siege de Mayence. Cependant aucune de ces fautes
+ne meritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu
+infliger a Dumouriez, et qu'il n'avait pas merite comme celui-ci par de
+grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les
+generaux, et le signal pour eux d'une obeissance absolue aux ordres du
+gouvernement revolutionnaire.
+
+Apres cet acte de rigueur, les executions ne devaient plus s'arreter; on
+renouvela l'ordre de hater le proces de Marie-Antoinette. L'acte
+d'accusation des girondins, tant demande et jamais redige, fut presente a
+la convention. Saint-Just en etait l'auteur. Des petitions des jacobins
+vinrent obliger la convention a l'adopter. Il fut dirige non-seulement
+contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en
+outre contre soixante-treize membres du cote droit, qui gardaient un
+silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient redige une
+protestation tres connue contre les evenemens du 31 mai et du 2 juin.
+Quelques montagnards forcenes voulaient l'accusation, c'est-a-dire la mort,
+contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre
+s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal
+revolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les
+soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la
+salle leur furent aussitot interdites, les soixante-treize arretes, et
+injonction faite a Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins.
+Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre
+d'envoyer a la mort une partie de ses membres. A la verite, elle ne pouvait
+plus differer, car les jacobins avaient fait cinq petitions plus
+imperieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers decrets
+d'accusation.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 1: Du 3 septembre.]
+
+[Footnote 2: Ce decret celebre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous
+le nom de _loi des suspects_.]
+
+[Footnote 3: Decret du 1er octobre.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+CONTINUATION DU SIEGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DECRET TERRIBLE CONTRE
+LES LYONNAIS REVOLTES.--PROGRES DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE
+CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DEBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES
+OPERATIONS EN VENDEE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDEENS
+AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ECHECS
+SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.
+
+
+Chaque revers reveillait l'energie revolutionnaire, et cette energie
+ramenait les succes. Il en avait toujours ete ainsi pendant cette campagne
+memorable. Depuis la defaite de Nerwinde jusqu'au mois d'aout, une serie
+continuelle de desastres avait enfin provoque des efforts desesperes.
+L'aneantissement du federalisme, la defense de Nantes, la victoire
+d'Hondschoote, le deblocus de Dunkerque, avaient ete le resultat de ces
+efforts. De nouveaux revers a Menin, a Pirmasens, aux Pyrenees, a Torfou et
+Coron dans la Vendee, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'energie
+qui devait amener des succes decisifs sur tous les theatres de la guerre.
+
+Le siege de Lyon etait de toutes les operations, celle dont on attendait la
+fin avec le plus d'impatience. Nous avons laisse Dubois-Crance campe devant
+cette ville, avec cinq mille hommes de troupes reglees, et sept a huit
+mille requisitionnaires. Il etait menace d'avoir bientot sur ses derrieres
+les Sardes que la faible armee des grandes-Alpes ne pouvait plus arreter.
+Comme nous avons deja dit, il s'etait place au Nord, entre la Saone et le
+Rhone, en presence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs
+de Sainte-Foy et de Fourvieres, situees a l'ouest, et par lesquelles on
+aurait du diriger la veritable attaque. Le motif de cette preference etait
+fonde sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en
+communication avec la frontiere des Alpes, ou se trouvait le gros de
+l'armee republicaine, et d'ou les Piemontais pouvaient venir au secours des
+Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le
+cours superieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui
+descendaient la Saone et le Rhone. Il est vrai que l'ouest restait ainsi
+ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles
+vers Saint-Etienne et Montbrison: mais tous les jours on annoncait
+l'arrivee des contingens du Puy-de-Dome, et une fois ces nouvelles
+requisitions reunies, Dubois-Crance pouvait achever le blocus du cote de
+l'ouest, et choisir alors le veritable point d'attaque. En attendant, il
+se contentait de serrer l'ennemi de pres, de canonner la Croix-Rousse au
+nord, et de commencer ses lignes a l'est, devant le pont de la Guillotiere.
+Le transport des munitions etait difficile et lent; il fallait les faire
+venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briancon, d'Embrun, et leur faire
+parcourir ainsi jusqu'a soixante lieues de montagnes. Ces charrois
+extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de requisition forcee
+et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait a transporter
+devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents
+milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches a
+feu.
+
+Des les premiers jours du siege, on annoncait la marche des Piemontais qui
+debouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Kellermann partit
+aussitot sur les pressantes instances du departement de l'Isere, et laissa
+le general Dumuy pour le remplacer a Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplacait
+qu'en apparence, car Dubois-Crance, representant et ingenieur habile,
+dirigeait lui seul toutes les operations du siege. Pour hater la levee des
+requisitions du Puy-de-Dome, Dubois-Crance detacha le general Nicolas avec
+un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enleve dans le Forez, et
+livre aux Lyonnais. Dubois-Crance y envoya alors mille hommes de bonnes
+troupes, avec le representant Javoques. La mission de celui-ci fut plus
+heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Etienne, et
+fit lever environ sept a huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon.
+Dubois-Crance les placa au pont d'Oullins, situe au nord-ouest de Lyon, et
+de maniere a gener les communications de la place avec le Forez. Il fit
+approcher le depute Reverchon, qui, a Macon, avait reuni quelques mille
+requisitionnaires, et le placa sur le haut de la Saone tout a fait au nord.
+De cette maniere, le blocus commencait a etre un peu plus rigoureux; mais
+les operations etaient lentes, et les attaques de vive force impossibles.
+Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhone et Saone, devant
+lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient etre emportees par
+un assaut. Du cote de l'est et de la rive gauche du Rhone, le pont Morand
+etait defendu par une redoute en fer a cheval, tres habilement construite.
+A l'ouest, les hauteurs decisives de Sainte-Foy et Fourvieres ne pouvaient
+etre enlevees que par une armee vigoureuse, et pour le moment il ne fallait
+songer qu'a intercepter les vivres, a serrer la ville, et a l'incendier.
+Depuis le commencement d'aout jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crance
+n'avait pu faire autre chose, et a Paris on se plaignait de ses lenteurs
+sans vouloir en apprecier les motifs. Cependant il avait cause de grands
+dommages a cette malheureuse cite. L'incendie avait devore la magnifique
+place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple,
+et avait endommage surtout le bel edifice de l'hopital, qui s'eleve si
+majestueusement sur la rive du Rhone. Les Lyonnais n'en resistaient pas
+moins avec la plus grande opiniatrete. On avait repandu parmi eux la
+nouvelle que cinquante mille Piemontais allaient deboucher sur leur ville;
+l'emigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au
+milieu d'eux, et ces braves commercans, sincerement republicains, etaient,
+par leur fausse position, reduits a desirer le secours funeste et honteux
+de l'emigration et de l'etranger. Leurs sentimens eclaterent plus d'une
+fois d'une maniere non equivoque. Precy ayant voulu arborer le drapeau
+blanc, en avait bientot senti l'impossibilite. Un papier obsidional ayant
+ete cree pour les besoins du siege, et des fleurs de lis se trouvant sur le
+filigrane de ce papier, il fallut le detruire et en fabriquer un autre.
+Ainsi les Lyonnais etaient republicains; mais la crainte des vengeances de
+la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen,
+et surtout de l'emigration, les avaient entraines dans un abime de fautes
+et de malheurs.
+
+Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille
+Sardes, la convention avait ordonne aux representans Couthon, Maignet et
+Chateauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les departemens
+environnans, pour y determiner une levee eu masse, et Kellermann courait
+dans les vallees des Alpes au devant des Piemontais.
+
+Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piemontais d'effectuer une
+tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'etre heureuse:
+c'etait de reunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et
+de deboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois
+vallees de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une
+a l'autre, tournent sur elles-memes comme une espece de spirale, et que,
+partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Geneve, Chambery, Lyon
+et Grenoble. De petits corps francais etaient eparpilles dans ces vallees.
+Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer a leur
+ouverture, etait un moyen assure, d'apres tous les principes de l'art, de
+faire tomber les detachemens engages dans les montagnes, et de leur faire
+mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards
+pour les Francais; car les assignats et les requisitions ne leur avaient
+encore fait connaitre de la liberte que ses depenses et ses rigueurs. Le
+duc de Montferrat, charge de l'expedition, ne prit avec lui que vingt a
+vingt-cinq mille hommes, jeta un corps a sa droite, dans la vallee de
+Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa
+le general Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement,
+commence le 14 aout, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les
+Francais, quoique tres inferieurs eu nombre, opposerent une resistance
+energique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrive a
+Moustier, le duc de Montferrat chercha a se lier avec Gordon, sur la chaine
+du Grand-Loup, qui separe les deux vallees de la Tarentaise et de la
+Maurienne, et ne songea nullement a marcher rapidement sur Conflans, point
+de reunion des vallees. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes
+prouvent assez s'il avait envie d'aller a Lyon.
+
+Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les
+gardes nationales de l'Isere et des departemens environnans. Il avait
+ranime les Savoyards qui commencaient a craindre les vengeances du
+gouvernement piemontais, et il etait parvenu a reunir a peu pres douze
+mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallee de Sallenche, et
+se porta vers Conflans, a l'issue des deux vallees de la Tarentaise et de
+la Maurienne. C'etait vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de
+marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prevint les
+Piemontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient
+prise sur la chaine du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux
+vallees. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par
+un corps detache. Ce corps, forme de soldats a moitie nus, fit pourtant des
+efforts heroiques, et, a force de bras, eleva les canons sur des hauteurs
+presque inaccessibles. Tout a coup l'artillerie francaise tonna inopinement
+sur la tete des Piemontais, qui en furent epouvantes; Gordon se retira
+aussitot dans la vallee de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat
+se reporta au milieu de la vallee de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait
+inquieter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientot a remonter jusqu'a
+Saint-Maurice et a Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre,
+au-dela des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu
+faire les Piemontais en debouchant avec une masse double, et en descendant
+par une seule vallee sur Chambery et Lyon, manqua ici par les memes raisons
+qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalises, et qui avaient
+sauve la France.
+
+Pendant que les Sardes etaient repousses au-dela des Alpes, les trois
+deputes envoyes dans le Puy-de-Dome pour y determiner une levee en masse,
+soulevaient les campagnes en prechant une espece de croisade, et en
+persuadant que Lyon, loin de defendre la cause republicaine, etait le
+rendez-vous des factions de l'emigration et de l'etranger. Le paralytique
+Couthon, plein d'une activite que ses infirmites ne pouvaient ralentir,
+excita un mouvement general; il fit partir d'abord Maignet et Chateauneuf
+avec une premiere colonne de douze mille hommes, et resta en arriere pour
+en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les requisitions de
+vivres necessaires. Dubois-Crance placa les nouvelles levees du cote de
+l'ouest vers Sainte-Foy, et completa ainsi le blocus. Il recut en meme
+temps un detachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'apres les
+traites, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'interieur;
+il placa des detachemens de troupes reglees en avant des troupes de
+requisitions, de maniere a former de bonnes tetes de colonnes. Son armee
+pouvait se composer alors de vingt-cinq mille requisitionnaires, et de huit
+ou dix mille soldats aguerris.
+
+Le 24, a minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui
+conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le general
+Doppet, Savoyard, qui s'etait distingue sous Carteaux dans la guerre contre
+les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'etre
+destitue a cause de la tiedeur de son zele, et on ne lui avait laisse
+quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son
+expedition contre les Piemontais. Le general Doppet se concerta de suite
+avec Dubois-Crance pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les
+preparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques
+simultanees furent dirigees au nord vers la Croix-Rousse, a l'est en face
+du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatiere, qui est place
+au-dessous de la ville; au confluent de la Saone et du Rhone. L'attaque
+serieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne
+commenca que le 29, a cinq heures du matin, une heure ou deux apres les
+trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se precipite avec eux sur une
+premiere redoute et les entraine sur la seconde avec la plus grande
+vivacite. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportes. Pendant ce temps,
+la colonne chargee d'attaquer le pont de la Mulatiere parvient a s'en
+emparer, et penetre dans l'isthme a la pointe duquel se reunissent les deux
+fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Precy, accourant avec
+sa cavalerie, parvient a la repousser, et a sauver la place. De son cote,
+le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirige sur le pont Morand une
+attaque des plus vives, penetra dans la redoute en fer a cheval, mais il
+fut oblige de l'abandonner.
+
+De toutes ces attaques, une seule avait completement reussi, mais c'etait
+la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant a passer des
+hauteurs de Sainte-Foy a celles de Fourvieres, bien plus regulierement
+retranchees, et bien plus difficiles a emporter. L'avis de Dubois-Crance,
+qui agissait systematiquement, et en savant militaire, etait de ne pas
+s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait
+que les Lyonnais, reduits a manger de la farine de pois, n'avaient de
+vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient etre obliges de
+se rendre. Il les avait trouves tres braves a la defense de la Mulatiere et
+du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvieres
+ne reussit pas, et qu'un echec ne desorganisat l'armee, et n'obligeat a
+lever le siege. "Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des
+assieges braves et desesperes, c'est de leur fournir l'occasion de se
+sauver par un combat. Laissons-les perir par l'effet de quelques jours de
+famine."
+
+Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle levee de
+vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. "J'arrive, ecrivait-il, avec mes
+rochers de l'Auvergne, et je vais les precipiter dans le faubourg de
+Vaise." Il trouva Dubois-Crance au milieu d'une armee dont il etait le chef
+absolu, ou il avait etabli les regles de la subordination militaire, et ou
+il portait plus souvent son habit d'officier superieur que celui de
+representant du peuple. Couthon fut irrite de voir un representant
+remplacer l'egalite par la hierarchie militaire, et ne voulut pas surtout
+entendre parler de guerre reguliere. "Je n'entends rien, dit-il, a la
+tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colere emportera tout. Il faut
+inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai
+promis conge a mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire
+leurs vendanges." On etait alors au mardi. Dubois-Crance, homme de metier,
+habitue aux troupes reglees, temoigna quelque mepris pour ces paysans
+confusement amasses et mal armes; il proposa de choisir parmi eux les plus
+jeunes, de les incorporer dans les bataillons deja organises, et de
+renvoyer les autres. Couthon ne voulut ecouter aucun de ces conseils de
+prudence, et fit decider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force
+sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car
+telle etait maintenant la force de l'armee avec cette nouvelle levee. Il
+ecrivit en meme temps au comite de salut public pour faire revoquer
+Dubois-Crance. L'attaque fut resolue dans le conseil de guerre pour le 8
+octobre.
+
+La revocation de Dubois-Crance et de son collegue Gauthier arriva dans
+l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Crance,
+que depuis deux mois ils voyaient acharne contre leur ville, et ils
+disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre a lui. Le 7, Couthon leur fit
+une derniere sommation, et leur ecrivit que c'etait lui, Couthon, et les
+representans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite
+du siege. Le feu fut suspendu jusqu'a quatre heures du soir, et recommenca
+alors avec une extreme violence. On allait se preparer a l'assaut, quand
+une deputation vint negocier au nom des Lyonnais. Il parait que le but de
+cette negociation etait de donner a Precy et a deux mille des habitans les
+plus compromis le temps de se sauver en colonne serree. Ils profiterent en
+effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se
+retirer vers la Suisse.
+
+Les pourparlers etaient a peine commences, qu'une colonne republicaine
+penetra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'etait plus temps de faire des
+conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'armee
+entra, ayant les representans en tete. Les habitans s'etaient caches, mais
+tous les montagnards persecutes sortirent en foule au devant de l'armee
+victorieuse, et lui composerent une espece de triomphe populaire. Le
+general Doppet fit observer la plus exacte discipline a ses troupes, et
+laissa aux representans le soin d'exercer eux-memes sur cette ville
+infortunee les vengeances revolutionnaires.
+
+Pendant ce temps, Precy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la
+Suisse. Mais Dubois-Crance, prevoyant que ce serait la son unique
+ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les
+malheureux Lyonnais furent poursuivis, disperses et tues par les paysans.
+Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Precy, parvinrent a atteindre le
+territoire helvetique.
+
+A peine entre, Couthon reintegra l'ancienne municipalite montagnarde, et
+lui donna mission de chercher et de designer les rebelles. Il chargea une
+commission populaire de les juger militairement. Il ecrivit ensuite a Paris
+qu'il y avait a Lyon trois classes d'habitans: 1 les riches coupable; 2
+les riches egoistes, 3 les ouvriers ignorans, detaches de toute espece de
+cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les
+premiers et detruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute
+leur fortune, depayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie
+republicaine.
+
+La prise de Lyon produisit a Paris la plus grande joie, et dedommagea des
+mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgre le succes, on
+se plaignit des lenteurs de Dubois-Crance, on lui imputa la fuite des
+Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauve
+que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'etre fait general absolu
+dans son armee, de s'etre plus souvent montre avec son costume d'officier
+superieur qu'avec celui de representant, d'avoir affiche la morgue d'un
+tacticien, d'avoir enfin voulu faire prevaloir le systeme des sieges
+reguliers sur celui des attaques en masse. Aussitot une enquete fut faite
+par les jacobins contre Dubois-Crance, dont l'activite et la vigueur
+avaient cependant rendu tant de services a Grenoble, dans le Midi et devant
+Lyon. En meme temps, le comite de salut public prepara des decrets
+terribles, afin de rendre plus formidable et plus obeie l'autorite de la
+convention. Voici le decret qui fut presente par Barrere et rendu
+sur-le-champ:
+
+"Art. 1er. Il sera nomme par la convention nationale, sur la presentation
+du comite de salut public, une commission de cinq representans du peuple,
+qui se transporteront a Lyon sans delai, pour faire saisir et juger
+militairement tous les contre-revolutionnaires qui ont pris les armes dans
+cette ville.
+
+"2. Tous les Lyonnais seront desarmes; les armes seront donnees a ceux qui
+seront reconnus n'avoir point trempe dans la revolte, et aux defenseurs de
+la patrie.
+
+"3. La ville de Lyon sera detruite.
+
+"4. Il n'y sera conserve que la maison du pauvre, les manufactures, les
+ateliers des arts, les hopitaux, les monuments publics et ceux de
+l'instruction.
+
+"5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
+_Commune-Affranchie_.
+
+"6. Sur les debris de Lyon sera eleve un monument ou seront lus ces mots:
+_Lyon fit la guerre a la liberte, Lyon n'est plus[4]!_"
+
+La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitot annoncee aux deux armees du
+Nord et de la Vendee, ou devaient se porter les coups decisifs, et une
+proclamation les invita a imiter l'armee de Lyon. On disait a l'armee du
+Nord: "L'etendard de la liberte flotte sur les murs de Lyon, et les
+purifie. Voila le presage de la victoire; la victoire appartient au
+courage. Elle est a vous; frappez, exterminez les satellites des
+tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre genereux
+devouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la
+republique vous devra son bonheur et sa gloire!" On disait aux soldats de
+la Vendee: "Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire;
+il y a assez long-temps que la Vendee fatigue la republique; marchez,
+frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber a la fois: chaque
+armee va vaincre. Seriez-vous les derniers a moissonner des palmes, a
+meriter la gloire d'avoir extermine les rebelles et sauve la patrie?"
+
+Le comite, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de
+la prise de Lyon. Cet evenement, en effet, etait de la plus haute
+importance. Il delivrait l'est de la France des derniers restes de
+l'insurrection, et otait toute esperance aux emigres intrigant en Suisse,
+et aux Piemontais qui ne pouvaient compter a l'avenir sur aucune diversion.
+Il comprimait le Jura, assurait les derrieres de l'armee du Rhin,
+permettait de porter devant Toulon et les Pyrenees des secours en hommes et
+en materiel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes
+qui avaient eu du penchant a s'insurger, et assurait leur soumission
+definitive.
+
+C'est au nord que le comite voulait deployer le plus d'energie, et qu'il
+faisait aux generaux et aux soldats un devoir d'en montrer davantage.
+Tandis que Custine venait de porter sa tete sur l'echafaud, Houchard, pour
+n'avoir pas fait a Dunkerque tout ce qu'il aurait pu, etait envoye au
+tribunal revolutionnaire. Les derniers reproches adresses au comite, en
+septembre dernier, l'avaient oblige de renouveler tous les etats-majors. Il
+venait de les recomposer entierement, et d'elever aux plus hauts grades de
+simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne, et,
+avant qu'elle fut finie, devenu general en chef, et maintenant accuse
+devant le tribunal revolutionnaire; Hoche, simple officier au siege de
+Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'armee de la Moselle;
+Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour
+d'Hondschoote, et enfin nomme general en chef de l'armee du Nord, etaient
+de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces armees
+republicaines. Ces promotions subites empechaient que soldats, officiers,
+et generaux, eussent le temps de se connaitre et de s'accorder de la
+confiance; mais elles donnaient une idee terrible de cette volonte qui
+frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas
+d'une trahison prouvee, mais seulement pour un soupcon, pour une
+insuffisance de zele, pour une demi-victoire; et il en resultait un
+devouement absolu de la part des armees, et des esperances sans bornes chez
+les genies assez hardis pour braver les dangereuses chances du generalat.
+
+C'est a cette epoque qu'il faut rapporter les premiers progres de l'art de
+la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient ete connus et
+pratiques de tous les temps par les capitaines qui joignaient l'audace
+d'esprit a l'audace de caractere. Tout recemment encore, Frederic venait de
+donner l'exemple des plus belles combinaisons strategiques. Mais des que
+l'homme de genie disparait pour faire place aux hommes ordinaires, l'art de
+la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat
+eternellement pour la defense ou l'attaque d'une ligne, on devient habile a
+calculer les avantages d'un terrain, a y adapter chaque espece d'arme;
+mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des annees entieres une
+province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et cette
+prudence de la mediocrite sacrifie plus de sang que la temerite du genie,
+car elle consomme les hommes sans resultats. Ainsi avaient fait les savans
+tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un autre;
+ils gardaient toutes les routes menacees par l'ennemi; et tandis qu'avec
+une marche hardie ils auraient pu detruire la revolution, ils n'osaient
+faire un pas, de peur de se decouvrir. L'art de la guerre etait a
+regenerer. Former une masse compacte, la remplir de confiance et d'audace,
+la porter promptement au-dela d'un fleuve, d'une chaine de montagnes, et
+venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces, en
+l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, etait un art
+difficile et grand qui exigeait du genie, et qui ne pouvait se developper
+qu'au milieu de la fermentation revolutionnaire.
+
+La revolution, en mettant en mouvement tous les esprits, prepara l'epoque
+des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause des
+masses d'hommes enormes, et bien autrement considerables que toutes celles
+qui furent jamais soulevees pour la cause des rois. Ensuite elle excita une
+impatience de succes extraordinaires, degouta des combats lents et
+methodiques, et suggera l'idee des irruptions soudaines et nombreuses sur
+un meme point. De tous cotes on disait: il faut nous battre en masse.
+C'etait le cri des soldats sur toutes les frontieres, et des jacobins dans
+les clubs. Couthon, arrivant a Lyon, avait repondu a tous les raisonnemens
+de Dubois-Crance, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en masse. Enfin
+Barrere avait fait un rapport habile et profond, ou il montrait que la
+cause de nos revers etait dans les combats de detail. Ainsi, en formant des
+masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute
+routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la
+revolution prepara la renaissance de la grande guerre. Ce changement ne
+pouvait pas s'operer sans desordre. Des paysans, des ouvriers, transportes
+sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que
+l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels
+d'une mauvaise organisation. Les representans, qui venaient souffler les
+passions revolutionnaires dans les camps, exigeaient souvent l'impossible,
+et commettaient des iniquites a l'egard de braves generaux. Dumouriez,
+Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, perirent ou se retirerent
+devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins
+declamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces representans
+communiquaient une audace et une volonte extraordinaires aux armees; et, a
+force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les genies
+hardis qui convenaient aux circonstances.
+
+Enfin un homme vint regulariser ce grand mouvement: ce fut Carnot.
+Autrefois officier du genie, et depuis membre de la convention et du comite
+de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilite, il put
+impunement introduire de l'ordre dans des operations trop decousues, et
+surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre n'eut ete
+assez obei pour leur imposer. L'une des principales causes de nos revers
+precedens, c'etait la confusion qui accompagne une grande fermentation. Le
+comite etabli et devenu irresistible, et Carnot etant revetu de toute la
+puissance de ce comite, on obeit a la pensee de l'homme sage qui, calculant
+sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement coordonnes entre
+eux, et tendant a un meme but. Des generaux ne pouvaient plus, comme
+Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur cote, en
+attirant toute la guerre et tous les moyens a eux. Des representans ne
+pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les
+ordres superieurs. Il fallait obeir a la volonte supreme du comite, et se
+conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Place ainsi au centre,
+planant sur toutes les frontieres, l'esprit de Carnot, en s'elevant, dut
+s'agrandir; il concut des plans etendus, dans lesquels la prudence se
+conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoyee a Houchard en est la
+preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconvenient des plans
+formes dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils n'etaient ni
+toujours convenables aux lieux, ni executables dans le moment, mais ils
+rachetaient par l'ensemble l'inconvenient des details, et nous assurerent,
+l'annee suivante, des triomphes universels.
+
+Carnot etait accouru sur la frontiere du Nord aupres de Jourdan. La
+resolution etait prise d'attaquer hardiment l'ennemi, quoiqu'il parut
+formidable. Carnot demanda un plan au general pour juger ses vues et les
+concilier avec celles du comite, c'est-a-dire avec les siennes. Les
+coalises, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne, s'etaient
+reunis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient la une masse redoutable qui
+pouvait porter des coups decisifs. Nous avons deja fait connaitre le
+theatre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace compris entre la
+Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les
+allies, en prenant Conde et Valenciennes, s'etaient assure deux points
+importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer, leur
+donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient aucun
+sur la Sambre meme. Ils songerent a Maubeuge, qui, par sa position sur la
+Sambre, les aurait rendus a peu pres maitres de l'espace compris entre
+cette riviere et la Meuse. A l'ouverture de la campagne prochaine,
+Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente
+d'operations, et leur campagne de 1793 n'eut pas ete entierement inutile.
+Leur dernier projet consista donc a occuper Maubeuge.
+
+Du cote des Francais, chez lesquels l'esprit de combinaison commencait a se
+developper, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les deux ailes de
+l'ennemi, et, en le debordant ainsi sur ses deux flancs, on espera de faire
+tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette maniere, a essuyer
+tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui
+laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement moins de
+routine dans cette conception que dans les precedentes. Cependant le plus
+pressant etait de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant a peu pres cinquante
+mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour former
+son aile gauche, reunissait a Guise le plus de monde possible. Il avait
+compose une masse d'environ quarante-cinq mille hommes, deja organises, et
+faisait enregimenter en toute hate les nouvelles levees provenant de la
+requisition permanente. Cependant ces levees etaient dans un tel desordre,
+qu'il fallut laisser des detachemens de troupes de ligne pour les garder.
+Jourdan fixa donc a Guise le rendez-vous de toutes les recrues, et s'avanca
+sur cinq colonnes au secours de Maubeuge.
+
+Deja l'ennemi avait investi cette place. Comme celles de Valenciennes et de
+Lille, elle etait soutenue par un camp retranche, place sur la rive droite
+de la Sambre, du cote meme par lequel s'avancaient les Francais. Deux
+divisions, celles des generaux Desjardins et Mayer, gardaient le cours de
+la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi, au
+lieu de s'avancer en deux masses serrees, et de refouler Desjardins sur
+Maubeuge, et de rejeter Mayer en arriere sur Charleroy, ou il eut ete
+perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions
+Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranche de Maubeuge. C'etait
+fort bien d'avoir separe Desjardins de Jourdan, et de l'avoir empeche ainsi
+de grossir l'armee active des Francais; mais en laissant Mayer se reunir a
+Desjardins, on avait permis a ces deux generaux de former sous Maubeuge un
+corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du role de simple garnison,
+surtout a l'approche de la grande armee de Jourdan. Cependant la difficulte
+de nourrir ce nombreux rassemblement etait un inconvenient des plus graves
+pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'a un certain point, excuser les generaux
+ennemis d'avoir permis la jonction.
+
+Le prince de Cobourg placa les Hollandais, au nombre de douze mille, sur la
+rive gauche de la Sambre, et s'attacha a faire incendier les magasins de
+Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le general Colloredo sur la
+rive droite, et le chargea d'investir le camp retranche. En avant de
+Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation, et
+dut s'opposer a la marche de Jourdan. Les coalises comptaient a peu pres
+soixante-cinq mille hommes.
+
+Avec de l'audace et du genie, le prince de Cobourg aurait laisse quinze ou
+vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait marche
+ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le general Jourdan, et
+l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et a
+nombre egal, ses troupes devaient l'emporter sur les notres encore mal
+organisees. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg laissa environ
+trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation avec
+environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies.
+
+Dans cet etat de choses, il n'etait pas impossible au general Jourdan de
+percer sur un point la ligne occupee par le corps d'observation, de marcher
+sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranche, de le mettre
+entre deux feux, et, apres l'avoir accable, de s'adjoindre l'armee entiere
+de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et de
+battre tous les coalises places sur la rive droite de la Sambre. Pour cela,
+il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus faible;
+mais, en se portant exclusivement de ce cote, on laissait ouverte la route
+d'Avesnes qui aboutissait a Guise, ou etait notre base et le lieu de la
+reunion de tous les depots. Le general francais prefera un plan plus
+prudent, mais moins fecond, et fit attaquer le corps d'observation sur
+quatre points, de maniere a garder toujours la route d'Avesnes et de Guise.
+A sa gauche, il detacha la division Fromentin sur Saint-Waast, avec ordre
+de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le general Balland,
+avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers,
+pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le general Duquesnoy
+s'avanca avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de l'ennemi,
+un peu en arriere de la position centrale de Dourlers. Ce point n'etait
+occupe que par un faible corps. Une quatrieme division, celle du general
+Beauregard, placee encore au-dela de la droite, dut seconder Duquesnoy dans
+son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens etaient peu lies, et ne
+portaient pas sur les points decisifs. Ils s'effectuerent le 15 octobre au
+matin. Le general Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais n'ayant pas pris
+la precaution de longer les bois pour se tenir a l'abri de la cavalerie, il
+fut assailli et rejete dans le ravin de Saint-Remy. Au centre, ou l'on
+croyait Fromentin maitre de Saint-Waast, et ou l'on savait que la droite
+avait reussi a s'approcher de Watignies, on voulut passer outre, et au lieu
+de canonner Dourlers, on songea a s'en emparer. Il parait que ce fut l'avis
+de Carnot, qui decida l'attaque malgre le general Jourdan. Notre infanterie
+se jeta dans le ravin qui la separait de Dourlers, gravit le terrain sous
+un feu meurtrier, et arriva sur un plateau ou elle avait en tete des
+batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie prete a la
+charger. Dans ce meme instant, un nouveau corps, qui venait de contribuer a
+mettre Fromentin en deroute, menacait encore de la deborder sur sa gauche.
+Le general Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la maintenir; mais
+elle plia, se jeta en desordre dans le ravin, et tres heureusement reprit
+ses positions sans avoir ete poursuivie. Nous avions perdu pres de mille
+hommes a cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait perdu son
+artillerie. Le general Duquesnoy, a la droite, avait seul reussi, en
+parvenant a s'approcher de Watignies.
+
+Apres cette tentative, la position etait mieux connue des Francais. Ils
+sentirent que Dourlers etait trop defendu pour diriger sur ce point
+l'attaque principale; que Watignies, a peine garde par le general Trecy, et
+place en arriere de Dourlers, etait facile a emporter, et que ce village
+une fois occupe par le gros de nos forces, la position de Dourlers tombait
+necessairement. Jourdan detacha donc six a sept mille hommes vers sa
+droite, pour renforcer le general Duquesnoy; il ordonna au general
+Beauregard, trop eloigne avec sa quatrieme colonne, de se rabattre d'Eule
+sur Obrechies, de maniere a operer un effort concentrique sur Watignies,
+conjointement avec le general Duquesnoy; mais il persista a continuer sa
+demonstration sur le centre, et a faire marcher Fromentin vers la gauche,
+afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi.
+
+Le lendemain 16, l'attaque commenca. Notre infanterie debouchant par les
+trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les
+grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies a Dourlers, furent rejetes
+dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie legere
+disposee a propos, et Watignies fut emporte. Le general Beauregard, moins
+heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient detachee
+contre lui. Sa troupe, s'exagerant la force de l'ennemi, se debanda, et
+ceda une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on s'etait contenu
+reciproquement; mais Watignies etait occupe, et c'etait l'essentiel.
+Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renforca encore une fois sa
+droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt a ceder au danger,
+se retira, malgre le succes obtenu sur Beauregard, et malgre l'arrivee du
+duc d'York, qui venait a marches forcees de l'autre cote de la Sambre. Il
+est probable que la crainte de voir les Francais s'unir aux vingt mille
+hommes du camp retranche, l'empecha de persister a occuper la rive droite
+de la Sambre. Il est certain que si l'armee de Maubeuge, au bruit du canon
+de Watignies, eut attaque le faible corps d'investissement, et tache de
+marcher vers Jourdan, les coalises auraient pu etre accables. Les soldats
+le demandaient a grands cris; mais le general Ferrand s'y opposa, et le
+general Chancel, qu'on crut a tort coupable de ce refus, fut envoye au
+tribunal revolutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies decida la levee
+du siege de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait decide la levee du
+siege de Dunkerque: elle fut appelee victoire de Watignies, et produisit
+sur les esprits la plus grande impression.
+
+Les coalises se trouvaient ainsi concentres entre l'Escaut et la Sambre. Le
+comite de salut public voulut aussitot tirer parti de la victoire de
+Watignies, du decouragement qu'elle avait jete chez l'ennemi, de l'energie
+qu'elle avait rendue a notre armee, et resolut de tenter un dernier effort
+qui, avant l'hiver, rejetat les coalises hors du territoire, et les laissat
+avec le sentiment decourageant d'une campagne entierement perdue. L'avis de
+Jourdan et de Carnot etait oppose a celui du comite. Ils pensaient que les
+pluies, deja tres abondantes, le mauvais etat des chemins, la fatigue des
+troupes, etaient des raisons suffisantes d'entrer dans les quartiers
+d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison a discipliner
+et organiser l'armee. Cependant le comite insista pour qu'on delivrat le
+territoire, disant que dans cette saison une defaite ne pourrait pas avoir
+de grands resultats. D'apres l'idee nouvellement imaginee d'agir sur les
+ailes, le comite ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi d'un cote,
+par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi l'ennemi
+sur le territoire qu'il avait envahi. L'arrete fut signe le 22 octobre. Les
+ordres furent donnes en consequence; l'armee des Ardennes dut se joindre a
+Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et etre
+remplacees par les nouvelles requisitions.
+
+La guerre de la Vendee venait d'etre reprise avec une nouvelle activite. On
+a vu que Canclaux s'etait replie sur Nantes, et que les colonnes de la
+Haute-Vendee etaient rentrees a Angers et a Saumur. Avant que les nouveaux
+decrets qui confondaient les deux armees de la Rochelle et de Brest en une
+seule, et en conferaient le commandement au general Lechelle, fussent
+connus, Canclaux prepara un nouveau mouvement offensif. La garnison de
+Mayence etait deja reduite, par la guerre et les maladies, a neuf ou dix
+mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, etait presque
+desorganisee. Canclaux n'en resolut pas moins une marche tres-hardie au
+centre de la Vendee, et en meme temps il conjura Rossignol de le seconder
+avec son armee. Rossignol reunit aussitot un conseil de guerre a Saumur, le
+2 octobre, et fit decider que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la
+Chataigneraye, se reuniraient le 7 a Bressuire, et marcheraient de la a
+Chatillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de Canclaux. Il
+prescrivit en meme temps aux deux colonnes de Lucon et des Sables de garder
+la defensive, a cause de leurs derniers revers, et des dangers qui les
+menacaient du cote de la Basse-Vendee.
+
+Pendant ce temps, Canclaux s'etait avance le 1er octobre jusqu'a Montaigu,
+poussant des reconnaissances jusqu'a Saint-Fulgent, pour tacher de se lier
+par sa droite avec la colonne de Lucon, dans le cas ou elle parviendrait a
+reprendre l'offensive. Enhardi par le succes de sa marche, il ordonna, le
+6, a l'avant-garde, toujours commandee par Kleber, de se porter a
+Tiffauges. Quatre mille Mayencais rencontrerent l'armee de d'Elbee et de
+Bonchamps a Saint-Simphorien, la mirent en deroute apres un combat
+sanglant, et la repousserent fort loin. Dans la soiree meme, arriva le
+decret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le
+mecontentement fut tres-grand dans la colonne de Mayence, et Philippeaux,
+Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'armee privee d'un excellent
+general au moment ou elle etait exposee au centre de la Vendee, en furent
+indignes. C'etait sans doute une excellente mesure que de reunir le
+commandement de l'Ouest sur une seule tete, mais il fallait choisir un
+autre individu pour en supporter le fardeau. Lechelle etait ignorant et
+lache, dit Kleber dans ses memoires, et ne se montra jamais une seule fois
+au feu. Simple officier dans l'armee de La Rochelle, on l'avanca
+subitement, comme Rossignol, a cause de sa reputation de patriotisme, mais
+on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa bravoure,
+il etait aussi mauvais soldat que mauvais general. En attendant son
+arrivee, Kleber eut le commandement. On resta dans les memes positions
+entre Montaigu et Tiffauges.
+
+Lechelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de guerre en sa
+presence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de Saumur, de
+Thouars et de la Chataigneraye, sur Bressuire: il fut convenu alors qu'on
+persisterait a marcher sur Cholet, ou l'on se joindrait aux trois colonnes
+reunies a Bressuire, et en meme temps il fut ordonne au reste de la
+division de Lucon de s'avancer vers le rendez-vous general. Lechelle ne
+comprit rien aux raisonnemens des generaux, et approuva tout en disant: _Il
+faut marcher majestueusement et en masse_. Kleber replia sa carte avec
+mepris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des hommes pour
+l'envoyer a l'armee la plus compromise. Des ce moment, Kleber fut charge,
+par les representans, de diriger seul les operations, en se bornant, pour
+la forme, a en rendre compte a Lechelle. Celui-ci profita de cet
+arrangement pour se tenir a une grande distance du champ de bataille.
+Eloigne du danger, il haissait les braves qui se battaient pour lui, mais
+du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait.
+
+Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui menacaient les chefs de la
+Haute-Vendee, se separa d'eux, pretextant de fausses raisons de
+mecontentement, et il se rejeta sur la cote, avec le projet de s'emparer de
+l'ile de Noirmoutiers. Il s'en rendit maitre en effet, le 12, par une
+surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il etait ainsi assure
+de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais; mais
+il laissait le parti de la Haute-Vendee expose a une destruction presque
+inevitable. Dans l'interet de la cause commune, il avait bien mieux a
+faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les derrieres, et
+peut-etre la detruire. Les chefs de la grande armee lui envoyerent lettres
+sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en recurent jamais aucune reponse.
+
+Ces malheureux chefs de la Haute-Vendee etaient presses de tous cotes. Les
+colonnes republicaines qui devaient se reunir a Bressuire s'y trouvaient a
+l'epoque fixee, et elles s'etaient acheminees le 9 de Bressuire sur
+Chatillon. Sur la route, elles rencontrerent l'armee de M. de Lescure, et
+la mirent en desordre. Westermann, reintegre dans son commandement, etait
+toujours a l'avant-garde, a la tetes de quelques cents hommes. Il entra le
+premier dans Chatillon le 9 au soir. L'armee entiere y penetra le lendemain
+10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient appele a
+leur secours la grande armee, qui n'etait pas loin d'eux; car, deja tres
+resserres au centre de ce pays, ils combattaient a peu de distance les uns
+des autres. Tous les generaux reunis resolurent de se porter sur Chatillon.
+Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avancait deja de Chatillon sur
+Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas
+avoir affaire a toute une armee, et ne demanda pas de grands secours a son
+general. Mais enveloppe tout a coup, il fut oblige de se replier
+rapidement, et rentra dans Chatillon avec sa troupe. Le desordre se mit
+alors dans la ville, et l'armee republicaine l'abandonna precipitamment.
+Westermann se reunissant au general en chef Chalbos, et groupant autour de
+lui quelques braves, arreta la fuite, et se reporta meme assez pres de
+Chatillon. A l'entree de la nuit, il dit a quelques-uns de ses soldats qui
+avaient fui: "Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut le
+recouvrer." Il prend aussitot cent cavaliers, fait monter cent grenadiers
+en croupe, et la nuit, tandis que les Vendeens confondus dans Chatillon
+sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter au
+milieu de toute une armee. Le desordre fut au comble, et le carnage
+effroyable. Les Vendeens, ne se reconnaissant pas, se battaient entre eux,
+et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards, etaient
+egorges. Westermann sortit a la pointe du jour avec les trente ou quarante
+soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, a une lieue de la ville, le
+gros de l'armee. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les Vendeens, ils
+sortirent eux-memes de Chatillon, inonde de sang et devore des flammes, et
+se porterent du cote de Cholet ou marchaient les Mayencais. Chalbos, apres
+avoir retabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain 14 dans
+Chatillon, et se disposa a se porter de nouveau en avant, pour faire sa
+jonction avec l'armee de Nantes.
+
+Tous les chefs vendeens, d'Elbee, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein,
+etaient reunis avec leurs forces aux environs de Cholet. Les Mayencais, qui
+s'etaient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de Chatillon
+n'en etait plus qu'a peu de distance; et la division de Lucon, qu'on avait
+mandee, s'avancait aussi, et devait venir se placer entre les colonnes de
+Mayence et de Chatillon. On touchait donc au moment de la jonction
+generale. Le 15, l'armee de Mayence marchait en deux masses vers Mortagne,
+qui venait d'etre evacue. Kleber, avec le corps de bataille, formait la
+gauche, et Beaupuy, la droite. Au meme moment, la colonne de Lucon arrivait
+vers Mortagne, esperant trouver un bataillon de direction que Lechelle
+aurait du faire placer sur sa route. Mais ce general, qui ne faisait rien,
+ne s'etait pas meme acquitte de ce soin accessoire. La colonne est aussitot
+surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous cotes. Heureusement
+Beaupuy, qui etait pres d'elle par sa position vers Mortagne, accourt a son
+secours, et parvient a la degager. Les Vendeens sont repousses. Le
+malheureux Lescure recoit une balle au-dessus du sourcil, et tombe dans les
+bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne de
+Lucon se reunit alors a celle de Beaupuy. Le jeune Marceau venait d'en
+prendre le commandement. A la gauche, et dans le meme moment, Kleber
+soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le 15 au
+soir, toutes les troupes republicaines bivouaquaient dans les champs devant
+Cholet, ou les Vendeens s'etaient retires. La division de Lucon etait
+d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence, faisait a
+peu pres douze ou treize mille.
+
+Le lendemain matin 16, les Vendeens, apres quelques coups de canon,
+evacuerent Cholet, et se replierent sur Beaupreau. Kleber y entra aussitot,
+et, defendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le plus grand
+ordre. La colonne de Lucon fit de meme a Mortagne. Ainsi tous les
+historiens qui ont dit qu'on brula Cholet et Mortagne ont commis une erreur
+ou avance un mensonge.
+
+Kleber fit aussitot toutes ses dispositions, car Lechelle etait a deux
+lieues en arriere. La riviere de Moine passe devant Cholet; au-dela, se
+trouve un terrain montueux, inegal, formant un demi-cercle de hauteurs. A
+gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de Cholet
+meme, et a droite, un chateau eleve, Kleber placa Beaupuy, avec
+l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la reserve des Mayencais,
+derriere l'avant-garde, et de maniere a la soutenir; il rangea la colonne
+de Lucon, commandee par Marceau, au centre, et Vimeux, avec le reste des
+Mayencais, a la droite, sur les hauteurs. La colonne de Chatillon arriva
+dans la nuit du 16 au 17. Elle etait a peu pres de neuf ou dix mille
+hommes, ce qui portait les forces totales des republicains a vingt-deux
+mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kleber n'aimait pas sa
+position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le pont
+de la riviere de Moine aboutissant a la ville. Il voulait qu'on marchat en
+avant pour tourner Beaupreau, et couper les Vendeens de la Loire. Les
+representans combattirent son avis, parce que la colonne venue de Chatillon
+avait besoin d'un jour de repos.
+
+Pendant ce temps, les chefs vendeens deliberaient a Beaupreau, au milieu
+d'une horrible confusion. Les paysans trainaient avec eux leurs femmes,
+leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une emigration de plus de cent
+mille individus. La Rochejaquelein, d'Elbee, auraient voulu qu'on se fit
+tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une grande
+influence en Bretagne, desiraient impatiemment qu'on se transportat sur la
+rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les cotes du
+Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet lie avec
+l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il etait assez d'avis
+de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant
+Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un detachement de quatre
+mille hommes a Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire en cas de
+defaite.
+
+La bataille etait resolue. Les Vendeens s'avancerent, au nombre de quarante
+mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, a une heure apres midi. Les
+generaux republicains ne s'attendaient pas a etre attaques, et venaient
+d'ordonner un jour de repos. Les Vendeens s'etaient formes en trois
+colonnes: l'une dirigee sur la gauche, ou etaient Beaupuy et Haxo; l'autre
+sur le centre, commande par Marceau; la troisieme sur la droite, confiee a
+Vimeux. Les Vendeens marchaient en ligne et en rang, comme des troupes
+regulieres. Tous les chefs blesses qui pouvaient supporter le cheval
+etaient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce jour qui
+devait decider de leur existence et de la possession de leurs foyers. Entre
+Beaupreau et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on celebrait
+la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si
+menacee.
+
+Les Vendeens s'ebranlent, et joignent l'avant-garde de Beaupuy, placee,
+comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une
+partie d'entre eux s'avance en masse serree, et charge a la maniere des
+troupes de ligne; les autres s'eparpillent en tirailleurs pour tourner
+l'avant-garde, et meme l'aile gauche, en penetrant dans les bois de Cholet.
+Les republicains accables sont forces de plier; Beaupuy a deux chevaux tues
+sous lui; il tombe embarrasse par son eperon, et allait etre pris,
+lorsqu'il se jette derriere un caisson, se saisit d'un troisieme cheval, et
+va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kleber accourt vers l'aile menacee;
+il ordonne au centre et a la droite de ne pas se degarnir, et mande a
+Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au
+secours de la gauche. Lui-meme se place aupres d'Haxo, retablit la
+confiance dans ses bataillons, et ramene au feu ceux qui avaient plie sous
+le grand nombre. Les Vendeens sont repousses a leur tour, reviennent avec
+acharnement, et sont repousses encore. Pendant ce temps, le combat s'engage
+au centre et a la droite avec la meme fureur. A la droite, Vimeux est si
+bien place, que tous les efforts de l'ennemi demeurent impuissans.
+
+Au centre, cependant, les Vendeens s'avancent avec plus d'avantage qu'aux
+deux ailes, et penetrent dans l'enfoncement ou se trouve le jeune Marceau.
+Kleber y accourt pour soutenir la colonne de Lucon, et, a l'instant meme,
+une des divisions de Chalbos, qu'il avait demandee, sort de Cholet, au
+nombre de quatre mille hommes. Ce renfort etait d'une grande importance
+dans ce moment; mais, a la vue de cette plaine en feu, cette division mal
+organisee, comme toutes celles de l'armee de La Rochelle, se debande et
+rentre en desordre dans Cholet. Kleber et Marceau restent au centre avec la
+seule colonne de Lucon. Le jeune Marceau, qui la commande, ne s'intimide
+pas; il laisse approcher l'ennemi a une portee de fusil, puis tout a coup
+demasque son artillerie, et, de son feu imprevu, arrete et accable les
+Vendeens. Ceux-ci resistent d'abord; ils se rallient, se serrent sous une
+pluie de mitraille; mais bientot ils cedent et fuient en desordre. Dans ce
+moment, leur deroute est generale au centre, a la droite et a la gauche;
+Beaupuy, avec son avant-garde ralliee, les poursuit a toute outrance.
+
+Les colonnes de Mayence et de Lucon etaient les seules qui eussent pris
+part a la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu quarante
+mille. De part et d'autre, on avait deploye la plus grande valeur; mais la
+regularite et la discipline deciderent l'avantage en faveur des
+republicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait lui-meme les pieces,
+avaient deploye le plus grand heroisme; Kleber avait montre son coup d'oeil
+et sa vigueur accoutumes sur le champ de bataille. Du cote des Vendeens,
+d'Elbee, Bonchamps, apres avoir fait des prodiges, avaient ete blesses a
+mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait rien
+oublie pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait dure
+depuis deux heures jusqu'a six.
+
+L'obscurite regnait deja de toutes parts; les Vendeens fuyaient en toute
+hate, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait a perte
+d'haleine. A Beaupuy s'etait joint Westermann, qui, ne voulant pas partager
+l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et
+courait, a bride abattue, sur les fuyards. Apres avoir poursuivi l'ennemi
+fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arretent, et songent a faire
+reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons plutot du
+pain a Beaupreau qu'a Cholet, et ils osent marcher sur Beaupreau, ou l'on
+supposait que les Vendeens s'etaient retires en masse. Mais la fuite avait
+ete si rapide, qu'une partie se trouvait deja a Saint-Florent, sur les
+bords de la Loire. Le reste, a l'approche des republicains, evacue
+Beaupreau en desordre, et leur cede ce poste ou ils auraient pu se
+defendre.
+
+Le lendemain matin, 18, l'armee entiere marche de Cholet vers Beaupreau.
+Les avant-gardes de Beaupuy, placees sur la route de Saint-Florent, voient
+un grand nombre d'individus accourir en criant: _Vive la republique, vive
+Bonchamps!_ On les interroge, et ils repondent en proclamant Bonchamps
+comme leur liberateur. En effet, ce jeune heros, etendu sur un matelas, et
+pres d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait demande et obtenu
+la grace de quatre mille prisonniers que les Vendeens trainaient a leur
+suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient l'armee
+republicaine.
+
+[Illustration: MORT DE BONCHAMP.]
+
+Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans, vieillards,
+hommes armes, etaient au bord de la Loire, avec les debris de ce qu'ils
+possedaient, et se disputaient une vingtaine de barques pour passer a
+l'autre bord. Le conseil superieur, compose des chefs qui etaient
+capables encore d'opiner, deliberait s'il fallait se separer ou porter la
+guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se dispersat dans la
+Vendee, et qu'on s'y cachat en attendant des temps meilleurs: La
+Rochejaquelein etait du nombre, et il conseillait de se faire tuer sur la
+rive gauche plutot que de passer sur la rive droite. Cependant l'avis
+contraire prevalut, et on se decida a rester reunis et a passer outre. Mais
+Bonchamps venait d'expirer, et personne n'etait capable d'accomplir les
+projets qu'il avait formes sur la Bretagne. D'Elbee, mourant, etait envoye
+a Noirmoutiers; Lescure, blesse a mort, etait transporte sur un brancard.
+Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter le
+ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour quel
+but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts delaissee ou
+hypocritement defendue! Tandis que ces infortunes s'exposaient
+genereusement a tant de maux, la coalition songeait a peine a eux, les
+emigres intriguaient dans les cours, quelques-uns seulement se battaient
+bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des etrangers; et personne
+encore n'avait songe a envoyer ni un soldat ni un ecu a cette malheureuse
+Vendee, deja signalee par vingt combats heroiques, et aujourd'hui vaincue,
+fugitive et desolee.
+
+Les generaux republicains se reunirent a Beaupreau, et la on resolut de se
+diviser, et de se rendre partie a Nantes et partie a Angers, pour empecher
+un coup de main sur ces deux places. L'avis des representans, non partage
+pourtant par Kleber, fut que la Vendee etait detruite. _La Vendee n'est
+plus_, ecrivirent-ils a la convention. On avait donne jusqu'au 20 octobre a
+l'armee pour en finir, et elle avait termine le 18. L'armee du Nord avait,
+le meme jour, gagne la bataille de Watignies, et avait termine la campagne
+en debloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention semblait
+n'avoir qu'a decreter la victoire pour l'assurer. L'enthousiasme fut au
+comble a Paris et dans toute la France, et on commenca a croire qu'avant la
+fin de la saison la republique serait victorieuse de tous les trones
+conjures contre elle.
+
+Un seul evenement pouvait troubler cette joie, c'etait la perte des lignes
+de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient ete forcees le 13 et le 15 octobre.
+Apres l'echec de Pirmasens, nous avons laisse les Prussiens et les
+Autrichiens en presence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menacant
+a chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquiete les Francais
+sur les bords de la Sarre, les obligerent a se replier. Le corps des
+Vosges, rejete au-dela d'Hornbach, se retira fort en arriere a Bitche,
+dans le centre des montagnes; l'armee de la Moselle, repoussee jusqu'a
+Sarreguemines, fut separee du corps des Vosges et de l'armee du Rhin. Dans
+cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
+revers occidental, depasse la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de
+tourner les lignes de Wissembourg par leur extreme gauche. Alors ces lignes
+devaient tomber necessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La
+Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en desaccord, s'etaient enfin
+entendues, le roi de Prusse s'etait rendu en Pologne, et avait laisse le
+commandement a Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au
+14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
+Vosges jusqu'a Bitche, bien au-dela de la hauteur de Wissembourg, Wurmser
+devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La premiere,
+sous le prince de Waldeck, chargee de passer le Rhin a Seltz, et de tourner
+Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
+demi-bataillon des Pyrenees, des obstacles invincibles; la seconde, bien
+qu'elle eut passe les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repoussee; les
+autres, apres avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages
+balances par la resistance vigoureuse des Francais, s'emparerent cependant
+de Wissembourg. Nos troupes se retirerent sur le poste du Geisberg, place
+un peu en arriere de Wissembourg, et beaucoup plus difficile a emporter. On
+ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout a fait
+perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
+occidental, obligea le general francais a se replier sur Hagueneau et sur
+les lignes de la Lauter, et a ceder ainsi une partie du territoire aux
+coalises. Sur ce point, la frontiere etait donc envahie; mais les succes du
+Nord et de la Vendee couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On
+envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la
+noblesse alsacienne et les emigres excitaient a Strasbourg. On dirigea de
+ce cote des levees nombreuses, et on se consola par la resolution de
+vaincre sur ce point comme sur tous les autres.
+
+Les craintes affreuses qu'on avait concues dans le mois d'aout, avant les
+victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
+retraite des Piemontais au-dela des Alpes, avant les succes de la Vendee,
+etaient dissipees. On voyait, dans ce moment, la frontiere du Nord, la plus
+importante et la plus menacee, delivree de l'ennemi, Lyon rendu a la
+republique, la Vendee soumise, toute rebellion etouffee dans l'interieur
+jusqu'a la frontiere d'Italie, ou la place de Toulon resistait encore, il
+est vrai, mais resistait seule. Encore un succes aux Pyrenees, a Toulon,
+au Rhin, et la republique etait completement victorieuse; et ce triple
+succes ne semblait pas plus difficile a obtenir que les autres. Sans doute,
+la tache n'etait pas finie, mais elle pouvait l'etre bientot, en continuant
+les memes efforts et les memes moyens: on n'etait pas encore entierement
+rassure, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 4: Decret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la Republique.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+EFFETS DES LOIS REVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A
+BORDEAUX.--PERSECUTIONS DIRIGEES CONTRE LES _suspects_. INTERIEUR DES
+PRISONS DE PARIS; ETAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE
+MARIE-ANTOINETTE EST SEPAREE DE SA FAMILLE ET TRANSFEREE A LA CONCIERGERIE;
+TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HEBERT. SON PROCES DEVANT
+LE TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNEE A MORT ET
+EXECUTEE.--DETAILS DES PROCES ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXECUTION DU
+DUC D'ORLEANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GENERALE. SECONDE LOI
+DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DECRET PAR QUATRE
+DEPUTES.--ETABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTEME METRIQUE ET DU CALENDRIER
+REPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, EVEQUE DE
+PARIS. ETABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.
+
+
+Les mesures revolutionnaires decretees pour le salut de la France
+s'executaient dans toute son etendue avec la derniere vigueur. Imaginees
+par les hommes les plus ardens, elles etaient violentes dans leur principe;
+executees loin des chefs qui les avaient concues, dans une region
+inferieure, ou les passions moins eclairees etaient plus brutales, elles
+devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
+partie des citoyens a quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme
+suspects, on faisait enlever les denrees et les marchandises pour les
+besoins des armees, on imposait des corvees pour les transports acceleres,
+et on ne donnait en echange des objets requis ou des services exiges, que
+des assignats, ou une creance sur l'etat, qui n'inspirait aucune confiance.
+On poursuivait rapidement la repartition de l'emprunt force, et les
+repartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de
+rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir repliquer,
+etaient obliges de fournir la somme demandee. De grandes vexations
+resultaient de ce vaste arbitraire; mais les armees se remplissaient
+d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les depots, et le
+milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commencait a
+etre percu. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opere si
+rapidement, et qu'on sauve un etat menace.
+
+Dans tous les lieux ou le danger plus imminent avait exige la presence des
+commissaires de la convention, les mesures revolutionnaires etaient
+devenues plus rigoureuses. Pres des frontieres et dans tous les departemens
+suspects de royalisme ou de federalisme, ces commissaires avaient fait
+lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en requisition,
+frappe les riches de taxes revolutionnaires, en outre de la taxe generale
+resultant de l'emprunt force; ils avaient accelere l'emprisonnement des
+suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
+commissions revolutionnaires, instituees par eux. Laplanche, envoye dans le
+departement du Cher, disait, le 29 vendemiaire, aux Jacobins: "Partout j'ai
+mis la terreur a l'ordre du jour; partout j'ai impose des contributions sur
+les riches et les aristocrates. Orleans m'a fourni cinquante mille livres,
+et deux jours m'ont suffi a Bourges pour une levee de deux millions. Ne
+pouvant etre partout, mes delegues m'ont supplee: un individu nomme Mamin,
+riche de sept millions, et taxe par l'un d'eux a quarante mille livres,
+s'est plaint a la convention, qui a applaudi a ma conduite; et s'il eut ete
+impose par moi-meme, il eut paye deux millions. J'ai fait rendre, a
+Orleans, un compte public a mes delegues; c'est au sein de la societe
+populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a ete sanctionne par le peuple.
+Partout j'ai fait fondre les cloches, et reuni plusieurs paroisses. J'ai
+destitue tous les federalistes, renferme les gens suspects, mis les
+sans-culottes en force. Des pretres avaient toutes leurs commodites dans
+les maisons de reclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans
+les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
+Partout j'ai fait marier les pretres. Partout j'ai electrise les coeurs et
+les esprits. J'ai organise des manufactures d'armes, visite les ateliers,
+les hopitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la
+levee en masse. J'ai passe en revue quantite de gardes nationales pour les
+republicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai
+suivi mon mandat imperatif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en
+representant revolutionnaire."
+
+C'est surtout dans les trois principales villes federalistes, Lyon,
+Marseille et Bordeaux, que les representans venaient d'imprimer une
+profonde terreur. Le formidable decret rendu contre Lyon portait que les
+rebelles et leurs complices seraient militairement juges par une
+commission, que les sans-culottes seraient nourris aux depens des
+aristocrates, que les maisons des riches seraient detruites, et que la
+ville changerait son nom. L'execution de ce decret etait confiee a
+Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouche de Nantes. Ils s'etaient rendus
+a Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser
+un nouveau club et propager les principes de la societe-mere. Ronsin les
+avait suivis avec deux mille hommes de l'armee revolutionnaire, et ils
+avaient aussitot deploye leurs fureurs. Les representans donnerent le
+premier coup de marteau sur l'une des maisons destinees a etre demolies,
+et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ a l'ouvrage pour detruire les
+plus belles rues. Les proscriptions avaient commence en meme temps. Les
+Lyonnais soupconnes d'avoir pris les armes etaient guillotines ou fusilles
+au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur regnait dans cette
+malheureuse cite: les commissaires envoyes pour la punir, entraines,
+enivres par l'effusion du sang, croyant, a chaque cri de douleur, voir
+renaitre la revolte, ecrivaient a la convention que les aristocrates
+n'etaient pas reduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour
+reagir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien a craindre, deplacer une
+partie de la population et detruire l'autre. Comme les moyens mis en usage
+ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la
+mine pour detruire les edifices, la mitraille pour immoler les proscrits;
+et il ecrivit a la convention que bientot il allait se servir de moyens
+plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.
+
+A Marseille, plusieurs victimes avaient deja succombe. Mais toute la colere
+des representans etait dirigee contre Toulon, dont ils poursuivaient le
+siege.
+
+Dans la Gironde, les vengeances s'exercaient avec la plus grande fureur.
+Isabeau et Tallien s'etaient places a la Reole: la, ils s'occupaient a
+former le noyau d'une armee revolutionnaire pour penetrer dans Bordeaux,
+et, en attendant, ils tachaient de desorganiser les sections de cette
+ville. Pour cela, ils s'etaient servis d'une section toute montagnarde, et
+qui, parvenant a effrayer les autres, avait fait fermer successivement le
+club federaliste et destituer les autorites departementales. Alors ils
+etaient entres triomphalement dans Bordeaux, et avaient retabli la
+municipalite et les autorites montagnardes. Immediatement apres, ils
+avaient rendu un arrete portant que le gouvernement de Bordeaux serait
+militaire, que tous les habitans seraient desarmes, qu'une commission
+speciale jugerait les aristocrates et les federalistes, et qu'on leverait
+immediatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux
+depenses de l'armee revolutionnaire. Cet arrete fut aussitot mis a
+execution, les citoyens furent desarmes, et une foule de tetes tomberent.
+
+C'est a cette epoque meme que les deputes fugitifs, qui s'etaient embarques
+en Bretagne pour la Gironde, arrivaient a Bordeaux. Ils allerent tous
+chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
+Saint-Emilion. On savait confusement qu'ils etaient caches de ce cote, et
+Tallien faisait les plus grands efforts pour les decouvrir. Il n'y avait
+pas reussi encore, mais il parvint malheureusement a saisir Biroteau, venu
+de Lyon pour s'embarquer a Bordeaux. Ce dernier etait hors la loi. Tallien
+fit aussitot constater l'identite et consommer l'execution. Duchatel fut
+aussi decouvert; mais comme il n'etait pas hors la loi, il fut transfere a
+Paris pour etre juge par le tribunal revolutionnaire. On lui adjoignit les
+trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupre et Marchenna, qui s'etaient, comme
+on l'a vu, attaches a la fortune des Girondins.
+
+Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la
+Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
+devenir le theatre de bien plus grandes cruautes.
+
+Tandis qu'on preparait le proces de Marie-Antoinette, des girondins, du duc
+d'Orleans, de Bailly, d'une foule de generaux et de ministres, on
+remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'etait arroge,
+avons-nous dit, une espece d'autorite legislative sur tous les objets de
+police, de subsistance, de commerce, de culte, et, a chaque decret, elle
+rendait un arrete explicatif pour etendre ou limiter les volontes de la
+convention. Sur les requisitions de Chaumette, elle avait singulierement
+etendu la definition des suspects, donnee par la loi du 17 septembre.
+Chaumette avait, dans une instruction municipale, enumere les caracteres
+auxquels il fallait les reconnaitre. Cette instruction, adressee aux
+sections de Paris, et bientot a toutes celles de la republique, etait
+concue en ces termes:
+
+"Doivent etre consideres comme suspects: 1 ceux qui, dans les assemblees
+du peuple, arretent son energie par des discours astucieux des cris
+turbulens et des menaces; 2 ceux qui, plus prudens, parlent
+mysterieusement des malheurs de la republique, s'apitoient sur le sort du
+peuple, et sont toujours prets a repandre de mauvaises nouvelles avec une
+douleur affectee; 3 ceux qui ont change de conduite et de langage selon
+les evenemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des
+federalistes, declament avec emphase contre les fautes legeres des
+patriotes, et affectent, pour paraitre republicains, une austerite, une
+severite etudiees, et qui cedent aussitot qu'il s'agit d'un modere ou d'un
+aristocrate; 4 ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides,
+contre lesquels la loi est obligee de prendre des mesures; 5 ceux qui,
+ayant toujours les mots de _liberte, republique_ et _patrie_ sur les
+levres, frequentent les ci-devant nobles, les pretres, les
+contre-revolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les moderes, et
+s'interessent a leur sort; 6 ceux qui n'ont pris aucune part active dans
+tout ce qui interesse la revolution, et qui, pour s'en disculper, font
+valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs
+services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7 ceux qui
+ont recu avec indifference la constitution republicaine, et ont fait
+paraitre de fausses craintes sur son etablissement et sa duree; 8 ceux
+qui, n'ayant rien fait contre la liberte, n'ont aussi rien fait pour elle;
+9 ceux qui ne frequentent pas leurs sections, et donnent pour excuse
+qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empechent; 10
+ceux qui parlent avec mepris des autorites constituees, des signes de la
+loi, des societes populaires, des defenseurs de la liberte; 11 ceux qui
+ont signe des petitions contre-revolutionnaires, ou frequente des societes
+et clubs anticiviques; 12 ceux qui sont reconnus pour avoir ete de
+mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont marche au pas de
+charge au Champ-de-Mars."
+
+Avec une telle definition, le nombre des suspects devait etre illimite, et
+bientot il s'eleva, dans les prisons de Paris, de quelques cents a trois
+mille. D'abord on les avait places a la Mairie, a la Force, a la
+Conciergerie, a l'Abbaye, a Sainte-Pelagie, aux Madelonettes, dans toutes
+les prisons de l'etat, mais ces vastes depots devenant insuffisans, on
+songea a etablir de nouvelles maisons d'arret, specialement consacrees aux
+detenus politiques. Les frais de garde etant a la charge des prisonniers,
+on loua des maisons a leurs depens. On en choisit une dans la rue d'Enfer,
+qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue
+de Sevres, appelee _maison Lazare_. Le college Duplessis devint un lieu de
+detention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destine a recevoir les
+vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
+renferma pele-mele tout ce qui restait de la brillante societe du faubourg
+Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amene un encombrement dans
+les prisons, les detenus furent d'abord mal loges. Confondus avec les
+malfaiteurs et jetes sur la paille, les premiers momens de leur detention
+furent cruels. Bientot, cependant, le temps amena l'ordre et les
+adoucissemens. Les communications avec le dehors leur etant permises, ils
+eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la faculte de se
+procurer de l'argent. Alors ils louerent des lits ou s'en firent apporter;
+ils ne coucherent plus sur la paille, et furent separes des malfaiteurs. On
+leur accorda meme toutes les commodites qui pouvaient rendre leur sort plus
+supportable: car le decret permettait de transporter dans les maisons
+d'arret tous les objets dont les detenus auraient besoin. Ceux qui
+habitaient les maisons nouvellement etablies furent encore mieux traites.
+A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
+riches prisonniers, on vit regner la proprete et l'abondance. Les tables
+etaient delicatement servies, moyennant les droits d'entree que prelevaient
+les geoliers. Cependant l'affluence des visiteurs etant devenue trop
+considerable, et les communications avec le dehors paraissant une trop
+grande faveur, cette consolation fut interdite, et les detenus ne purent
+plus communiquer avec personne que par ecrit, et seulement pour se procurer
+les objets dont ils avaient besoin. Des cet instant, la societe parut
+devenir plus intime entre ces malheureux, condamnes a exister exclusivement
+ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses gouts, et de petites societes se
+formerent. Des reglemens furent etablis; on se partagea les soins
+domestiques, et chacun en eut la charge a son tour. Une souscription fut
+ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
+contribuerent ainsi pour les pauvres.
+
+Apres avoir vaque aux soins de leur menage, les differentes chambrees se
+reunissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une poele,
+d'une cheminee, se formaient des groupes. On se livrait au travail, a la
+lecture, a la conversation. Des poetes, jetes dans les fers avec tout ce
+qui avait excite la defiance par une superiorite quelconque, lisaient des
+vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de
+l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientot le luxe
+accompagna les plaisirs. Les femmes se parerent, des liaisons d'amitie et
+d'amour s'etablirent, et on vit se reproduire, jusqu'a la veille de
+l'echafaud, toutes les scenes ordinaires de la societe. Singulier exemple
+du caractere francais, de son insouciance, de sa gaiete, de son aptitude au
+plaisir dans toutes les situations de la vie!
+
+Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance,
+une confusion singuliere de rangs, de fortune et d'opinion, signalerent ces
+trois premiers mois de la detention des suspects. Une sorte d'egalite
+volontaire realisa dans ces lieux cette egalite chimerique que des
+sectaires opiniatres voulaient faire regner partout, et qu'ils ne
+reussirent a etablir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de
+quelques prisonniers resista a cette egalite du malheur. Tandis qu'on
+voyait des hommes, fort inegaux d'ailleurs en fortune, en education, vivre
+tres bien entre eux, et se rejouir, avec un admirable desinteressement, des
+victoires de cette republique qui les persecutait, quelques ci-devant
+nobles et leurs femmes, trouves par hasard dans les hotels deserts du
+faubourg Saint-Germain, vivaient a part, s'appelaient encore des noms
+proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur depit quand on
+venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les
+Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramene
+tous les coeurs a la nature et a l'humanite: bientot, lorsque
+Fouquier-Tinville, frappant chaque jour a la porte de ces demeures
+desolees, demanda sans cesse de nouvelles tetes; quand les amis, les
+parens, furent chaque jour separes par la mort, ceux qui restaient
+gemirent, se consolerent ensemble, et n'eurent plus qu'un meme sentiment au
+milieu des memes malheurs.
+
+Cependant les prisons n'offraient pas toutes les memes scenes. La
+Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, a cause de cette
+proximite, les prisonniers destines au tribunal revolutionnaire, presentait
+le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de
+trois ou quatre jours a vivre. On les y transferait la veille de leur
+jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui separait leur
+jugement de leur execution. La se trouvaient les girondins qu'on avait
+tires du Luxembourg, leur premiere prison; madame Roland, qui, apres avoir
+fait evader son mari, s'etait laisse enfermer sans songer a fuir; les
+jeunes Riouffe, Girey-Dupre, Bois-Guion, attaches a la cause des deputes
+proscrits, et traduits de Bordeaux a Paris pour y etre juges conjointement
+avec eux; Bailly, qu'on avait arrete a Melun; l'ex-ministre des finances
+Clavieres, qui n'avait pas reussi a s'enfuir comme Lebrun; le duc
+d'Orleans, transfere des prisons de Marseille dans celles de Paris; les
+generaux Houchard, Brunet, tous reserves au meme sort; et enfin
+l'infortunee Marie-Antoinette, qui etait destinee a devancer a l'echafaud
+ces illustres victimes. La, on ne songeait pas meme a se procurer les
+commodites qui adoucissaient le sort des detenus dans les autres prisons.
+On habitait de sombres et de tristes reduits, ou ne penetraient ni la
+lumiere, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers
+jouissaient-ils du privilege d'etre couches sur des lits, au lieu de l'etre
+sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les
+simples suspects, qui esperaient n'etre que detenus jusqu'a la paix, ils
+tachaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal revolutionnaire et de la
+guillotine les plus etranges parodies. Les girondins, dans leur prison,
+improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
+destinee et la revolution etaient le sujet. C'est a minuit, lorsque tous
+les geoliers reposaient; qu'ils commencaient ces divertissemens lugubres.
+Voici l'un de ceux qu'ils avaient imagines. Assis chacun sur un lit, ils
+figuraient et les juges et les jures du tribunal revolutionnaire, et
+Fouquier-Tinville lui-meme. Deux d'entre eux, places vis-a-vis,
+representaient l'accuse avec son defenseur. Suivant l'usage du sanglant
+tribunal, l'accuse etait toujours condamne. Etendu aussitot sur une planche
+de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque
+dans ses moindres details. Apres beaucoup d'executions, l'accusateur
+devenait accuse, et succombait a son tour. Revenant alors couvert d'un drap
+de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophetisait
+leur destinee a tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris
+lamentables, il les entrainait dans les abimes.... "C'est ainsi, dit
+Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux
+prophetiques nous disions la verite au milieu des espions et des
+bourreaux."
+
+Depuis la mort de Custine, on commencait a s'habituer a ces proces
+politiques, ou de simples torts d'opinion etaient transformes en crimes
+dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, a chasser
+tous les scrupules, et a regarder comme naturel d'envoyer a l'echafaud tout
+membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait
+decreter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs
+generaux et du duc d'Orleans. Ils exigeaient imperieusement qu'on leur tint
+parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
+longue suite d'immolations. Il semble qu'une femme aurait du desarmer les
+fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore a Marie-Antoinette
+qu'a Louis XVI. C'est a elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les
+dilapidations du tresor, et surtout la guerre acharnee de l'Autriche. Louis
+XVI, disait-on, avait tout laisse faire; mais Marie-Antoinette avait tout
+fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.
+
+Deja on a vu quelles reformes avaient ete faites au Temple.
+Marie-Antoinette avait ete separee de sa soeur, de sa fille et de son fils.
+En vertu du decret qui ordonnait le jugement ou la deportation des derniers
+membres de la famille des Bourbons, on l'avait transferee a la
+Conciergerie; et la, seule, dans une prison etroite, elle etait reduite au
+plus strict necessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un
+ami devoue rendit sa situation encore plus penible. Un membre de la
+municipalite, Michonnis, auquel elle inspirait un vif interet, voulut
+introduire aupres d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par
+curiosite. Cet individu etait un emigre courageux, mais imprudent, qui lui
+jeta un oeillet renfermant ces mots ecrits sur un papier tres-fin: _Vos
+amis sont prets_. Esperance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la
+recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'emigre furent
+decouverts et arretes sur-le-champ; la surveillance exercee a l'egard de
+l'infortunee prisonniere devint des ce jour encore plus rigoureuse. Des
+gendarmes devaient etre sans cesse de garde a la porte de sa prison, et il
+leur etait expressement defendu de repondre a aucune de ses paroles.
+
+Le miserable Hebert, substitut de Chaumette, et redacteur de la degoutante
+feuille du _Pere Duchene_, l'ecrivain du parti dont Vincent, Ronsin,
+Varlet, Leclerc, etaient chefs, Hebert s'etait particulierement attache a
+tourmenter les restes infortunes de la famille detronee. Il pretendait que
+la famille du tyran ne devait pas etre mieux traitee qu'une famille
+sans-culotte; et il avait fait rendre un arrete qui supprimait l'espece de
+luxe avec lequel on avait nourri jusque-la les prisonniers du Temple. On
+interdisait aux detenues la volaille et la patisserie; on les reduisait a
+une seule espece d'aliment a dejeuner; a un potage, a un bouilli et un plat
+quelconque a diner; a deux plats a souper, et une demi-bouteille de vin par
+tete. La bougie etait remplacee par la chandelle, l'argenterie par l'etain,
+et la porcelaine par la faience. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient
+seuls entrer dans leur chambre, accompagnes de deux commissaires. Les
+alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique
+etait reduit a un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge
+pour le linge.
+
+Immediatement apres cet arrete, Hebert s'etait rendu au Temple, et avait
+inhumainement arrache aux deux infortunees prisonnieres jusqu'a de petits
+meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame
+Elisabeth avait en reserve, et qu'elle avait recus de madame de Lamballe,
+lui furent enleves. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans
+lumieres et sans education, revetu d'une autorite recente. S'il a, surtout,
+une ame vile; si, comme Hebert, qui distribuait des contre-marques a la
+porte d'un theatre, et volait sur les recettes, il est sans moralite
+naturelle, et s'il arrive tout a coup de la fange de sa condition au
+pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hebert dans sa
+conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
+rapporter; lui et quelques autres imaginerent de separer le jeune prince de
+sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nomme Simon, et sa femme, furent
+les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
+l'education des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermerent au Temple,
+et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargerent de le
+soigner a leur maniere. Leur nourriture etait meilleure que celle des
+princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui
+etaient de garde. Simon pouvait, accompagne de deux commissaires, descendre
+dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu
+d'exercice.
+
+Hebert concut la pensee infame d'arracher a cet enfant des revelations
+contre sa malheureuse mere. Soit que ce miserable pretat a l'enfant de
+fausses revelations, soit qu'il eut abuse de son age et de son etat pour
+lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une deposition revoltante;
+et comme l'age du jeune prince ne permettait pas de le conduire au
+tribunal, Hebert vint y rapporter a sa place les infamies que lui-meme
+avait dictees ou supposees.
+
+Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Trainee
+au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance revolutionnaire, elle n'y
+paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'etait pas pour l'y
+faire absoudre que les jacobins l'y avaient appelee. Cependant il fallait
+enoncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits repandus dans le peuple,
+depuis l'arrivee de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation,
+il lui reprocha d'avoir dilapide le tresor, d'abord pour ses plaisirs, puis
+pour faire passer des fonds a l'empereur son frere. Il insista sur les
+scenes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, pretendant
+qu'elle avait trame a cette epoque un complot qui obligea le peuple a se
+transporter a Versailles pour le dejouer. Il lui imputa ensuite de s'etre
+emparee de son epoux, de s'etre melee du choix des ministres, d'avoir
+conduit elle-meme les intrigues avec les deputes gagnes a la cour, d'avoir
+prepare le voyage a Varennes, d'avoir amene la guerre, et livre aux
+generaux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir prepare
+une nouvelle conspiration au 10 aout, d'avoir fait tirer ce jour-la sur le
+peuple, et engage son epoux a se defendre en le taxant de lachete; enfin de
+n'avoir cesse de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivite
+au Temple, et d'y avoir traite son jeune fils en roi. On voit comment tout
+est travesti et tourne a crime au jour terrible ou les vengeances des
+peuples long-temps differees eclatent enfin, et frappent ceux de leurs
+princes qui ne les ont pas meritees. On voit comment la prodigalite,
+l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
+attachement a son pays, son influence sur son epoux, ses regrets, plus
+indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage meme plus
+hardi, se peignaient dans ces imaginations irritees ou mechantes.
+
+Il fallait des temoins: on appela Lecointre, depute de Versailles, qui
+avait vu les 5 et 6 octobre; Hebert, qui avait souvent visite le Temple;
+divers employes des ministeres, et plusieurs domestiques de l'ancienne
+cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparaitre, l'amiral
+d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
+l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre
+en 1789, le venerable Bailly, qui, disait-on, avait ete, avec Lafayette,
+complice du voyage a Varennes; enfin Valaze, l'un des girondins destines a
+l'echafaud.
+
+Aucun fait precis ne fut articule. Les uns avaient vu la reine joyeuse
+lorsque les gardes-du-corps lui temoignaient leur devouement; les autres
+l'avaient vue triste et courroucee lorsqu'on la conduisait a Paris, ou
+lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assiste a des fetes
+splendides qui devaient couter des sommes enormes; ceux-la avaient entendu
+dire dans les bureaux ministeriels que la reine s'opposait a la sanction
+des decrets. Une ancienne femme de service a la cour avait, en 1788, oui
+dire au duc de Coigny que l'empereur avait deja recu deux cents millions de
+la France pour faire la guerre aux Turcs.
+
+Le cynique Hebert, amene devant l'infortunee reine, osa enfin apporter les
+accusations arrachees au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait
+raconte a Simon le voyage a Varennes, et designe Lafayette et Bailly comme
+en etant les cooperateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices
+funestes et bien prematures pour son age; que Simon, l'ayant surpris et
+l'ayant interroge, avait appris qu'il tenait de sa mere les vices auxquels
+il se livrait. Hebert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en
+affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
+s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trone.
+
+Les bruits echappes d'une cour mechante, pendant vingt annees, avaient
+donne au peuple l'opinion la plus defavorable des moeurs de la reine.
+Cependant cet auditoire tout jacobin fut revolte des accusations d'Hebert.
+Celui-ci n'en persista pas moins a les soutenir. Cette mere infortunee ne
+repondait pas; pressee de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une emotion
+extraordinaire: "Je croyais que la nature me dispenserait de repondre a une
+telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les meres ici
+presentes." Cette reponse si noble et si simple remua tous les assistans.
+Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
+depositions des temoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait ete l'ennemie,
+refusa de rien dire a sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra
+les 5 et 6 octobre, de la noble resolution qu'elle exprima de mourir aupres
+de son epoux plutot que de fuir. Manuel, malgre ses hostilites avec la cour
+pendant la legislative declara ne pouvoir rien dire contre l'accusee.
+Quand le venerable Bailly fut amene, Bailly qui autrefois avait si souvent
+predit a la cour les maux qu'entraineraient ses imprudences, il parut
+douloureusement affecte; et comme on lui demandait s'il connaissait la
+femme Capet: "Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu
+_madame_." Il declara ne rien savoir, et soutint que les declarations
+arrachees au jeune prince, relativement au voyage a Varennes, etaient
+fausses. En recompense de sa deposition, il recut des reproches outrageans,
+et put juger du sort qui lui etait bientot reserve. Il n'y eut dans
+l'instruction que deux faits graves, attestes par Latour-du-Pin et Valaze,
+qui ne deposerent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser.
+Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demande un etat exact
+des armees pendant qu'il etait ministre de la guerre. Valaze, toujours
+froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire a la charge de
+l'accusee; cependant il ne put s'empecher de declarer que, membre de la
+commission des vingt-quatre, et charge avec ses collegues de verifier les
+papiers trouves chez Septeuil, tresorier de la liste civile, il avait vu
+des bons pour diverses sommes, signes _Antoinette_, ce qui etait fort
+naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre ou le ministre priait le
+roi de transmettre a la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait
+entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'etat des armees et la
+communication du plan de campagne, furent interpretes sur-le-champ d'une
+maniere funeste, et on en conclut que c'etait pour les envoyer a l'ennemi;
+car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupat, seulement par
+gout, d'administration et de plans militaires. Apres ces depositions, on en
+recueillit plusieurs autres sur les depenses de la cour, sur l'influence de
+la reine dans les affaires, sur la scene du 10 aout, sur ce qui se passait
+au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
+insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.
+
+[Illustration: LA REINE A LA CONCIERGERIE.]
+
+Marie-Antoinette repeta souvent avec presence d'esprit et avec force, qu'il
+n'y avait aucun fait precis contre elle; que d'ailleurs, epouse de Louis
+XVI, elle ne repondait d'aucun des actes du regne. Fouquier neanmoins la
+declara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts
+pour la defendre; et cette reine infortunee fut condamnee a partager le
+supplice de son epoux.
+
+Ramenee a la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui
+preceda son execution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut
+transportee, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale ou,
+dix mois auparavant, avait succombe Louis XVI. Elle ecoutait avec calme les
+exhortations de l'ecclesiastique qui l'accompagnait, et promenait un
+regard indifferent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi a sa
+beaute et a sa grace, et qui aujourd'hui applaudissait a son supplice avec
+le meme empressement. Arrivee au pied de l'echafaud, elle apercut les
+Tuileries, et parut emue; mais elle se hata de monter l'echelle fatale, et
+s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infame executeur montra la tete
+au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immole une victime
+illustre.
+
+Les jacobins furent combles de joie. "Qu'on porte cette nouvelle a
+l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occupe par
+Annibal; nous faisons tomber les tetes les plus cheres aux souverains qui
+ont envahi notre territoire."
+
+Mais ce n'etait la que le commencement des vengeances. Immediatement apres
+le jugement de Marie-Antoinette, il fallut proceder a celui des girondins
+enfermes a la Conciergerie.
+
+Avant la revolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On
+disait bien, a la verite, qu'ils etaient complices de Dumouriez, de la
+Vendee, de d'Orleans; mais cette complicite, facile a imputer a la tribune,
+etait impossible a prouver, meme devant un tribunal revolutionnaire. Depuis
+le jour, au contraire, ou ils leverent l'etendard de la guerre civile, et
+ou l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les
+condamner. A la verite, les deputes detenus n'etaient pas ceux qui avaient
+provoque l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'etaient les membres
+du meme parti, les soutiens de la meme cause; on avait la conviction intime
+qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres
+interceptees ne prouvassent pas suffisamment la complicite, elles
+suffisaient a un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de
+la vraisemblance. Toute la moderation des girondins fut donc transformee en
+une vaste conspiration, dont la guerre civile avait ete le denouement. Leur
+lenteur, sous la legislative, a s'insurger contre le trone, leur opposition
+au projet du 10 aout, leur lutte avec la commune depuis le 10 aout jusqu'au
+20 septembre, leurs energiques protestations contre les massacres, leur
+pitie pour Louis XVI, leurs resistances au systeme inquisiteur qui
+degoutait les generaux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au
+_maximum_, a l'emprunt force, a tous les moyens revolutionnaires: enfin
+leurs efforts pour creer une autorite repressive en instituant la
+commission des douze, leur desespoir apres leur defaite a Paris, desespoir
+qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
+conspiration dans laquelle tout etait inseparable. Dans ce systeme
+d'accusation, les opinions proferees a la tribune n'etaient que les
+symptomes, les preparatifs de la guerre civile qui eclata bientot; et
+quiconque avait parle dans la legislative et la convention, comme les
+deputes reunis a Caen, a Bordeaux, a Lyon, a Marseille, etait coupable
+comme eux. Quoiqu'on n'eut aucune preuve directe du concert, on en trouvait
+dans leur communaute d'opinion, dans l'amitie qui avait uni la plupart
+d'entre eux, dans leurs reunions habituelles chez Roland et chez Valaze.
+
+Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir etre condamnes, si on
+consentait a discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient ete
+libres; ils avaient pu differer d'avis avec les montagnards sur le choix
+des moyens revolutionnaires, sans etre coupables: leurs opinions ne
+prouvaient ni ambition personnelle, ni complot premedite. Elles attestaient
+au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas ete d'accord
+entre eux. Enfin leur complicite avec les deputes revoltes n'etait que
+supposee, et leurs lettres, leur amitie, leur habitude de sieger sur les
+memes bancs, ne suffisaient nullement pour la demontrer. "Si on nous laisse
+parler, disaient les girondins, nous sommes sauves." Funeste idee, qui,
+sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignite, seul
+dedommagement d'une mort injuste!
+
+Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus
+nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: "Vous avez
+pousse l'attachement a votre systeme de moderation, jusqu'a nous faire la
+guerre, jusqu'a mettre la republique a deux doigts de sa perte, par une
+diversion desastreuse; vous etes vaincus, il faut mourir." De leur cote,
+les girondins avaient un beau discours a tenir a leurs vainqueurs. Ils
+pouvaient leur repondre: "Nous vous regardons comme des scelerats qui
+bouleversez la republique, qui la deshonorez en pretendant la defendre, et
+nous avons voulu vous combattre et vous detruire. Oui, nous sommes tous
+egalement coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de
+Petion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous
+proclamons les vertus a votre face. Tandis qu'ils sont alles venger la
+republique, nous sommes restes ici pour la glorifier en presence des
+bourreaux. Vous etes vainqueurs, donnez-nous la mort."
+
+Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi
+a tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre,
+et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu a se defendre, et il
+ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux proces, ou le
+plus fort ecoute pour ne pas croire, ou le plus faible parle pour ne pas
+persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est apres l'arret prononce,
+c'est apres que tout espoir est perdu, que la dignite humaine se retrouve,
+et c'est a la vue du fer qu'on la voit reparaitre tout entiere.
+
+Les girondins resolurent donc de se defendre, et il leur fallut pour cela
+employer les concessions, les reticences. On voulut leur prouver leurs
+crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal revolutionnaire tous
+leurs ennemis, Pache, Hebert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux,
+ou aussi vils. L'affluence etait considerable, car c'etait un spectacle
+encore nouveau que celui de tant de republicains condamnes pour la cause de
+la republique. Les accuses etaient au nombre de vingt-un, tous a la fleur
+de l'age, dans la force du talent, quelques-uns meme dans tout l'eclat de
+la jeunesse et de la beaute. La seule declaration de leurs noms et de leur
+age avait de quoi toucher.
+
+Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonne
+et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrede et
+Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valaze et
+Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
+Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
+quarante-un; Antiboul, quarante; Vigee, trente-six.
+
+Gensonne etait calme et froid; Valaze indigne et meprisant; Vergniaud etait
+plus emu que de coutume; le jeune Ducos etait gai; et Fonfrede, qu'on avait
+epargne dans la journee du 2 juin, parce qu'il n'avait pas vote pour les
+arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
+reiterees en faveur de ses amis, avait merite depuis de partager leur sort,
+Fonfrede semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilite, et sa
+grande fortune, et sa jeune epouse, et sa vie.
+
+Amar avait redige, au nom du comite de surete generale, l'acte
+d'accusation. Pache fut le premier temoin entendu a l'appui. Cauteleux et
+prudent, comme il l'etait toujours, il dit qu'il avait apercu depuis
+long-temps une faction contraire a la revolution, mais il n'articula aucun
+fait prouvant un complot premedite. Il dit seulement que, lorsque la
+convention etait menacee par Dumouriez, il se rendit au comite des finances
+pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comite les
+refusa; il ajouta qu'il avait ete maltraite dans le comite de surete
+generale, et que Guadet l'avait menace de demander l'arrestation des
+autorites municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune
+avec le cote droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il
+n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer
+Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot etait par consequent
+l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le miserable Hebert raconta son
+arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous
+les ecrivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Pere
+Duchene_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employe a la
+commune, deposa d'une maniere aussi vague, et repeta ce qu'on savait, c'est
+que les accuses avaient poursuivi la commune, tonne contre les massacres,
+et voulu instituer une garde departementale, etc., etc. Le temoin le plus
+prolixe, le plus acharne dans sa deposition, qui dura plusieurs heures, fut
+l'ex-capucin Chabot. Ame bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours
+ete traite par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait
+pas leurs dedains; il etait fier d'avoir voulu le 10 aout contre leur avis;
+il pretendait que, s'ils avaient consenti a l'envoyer aux prisons, il
+aurait sauve les prisonniers comme il avait sauve les Suisses; il voulait
+donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa
+popularite, qu'il commencait a perdre aux jacobins, parce qu'on le
+soupconnait de prendre part a l'agiotage. Il imagina une longue et mechante
+accusation, ou il montra les girondins cherchant d'abord a s'emparer du
+ministre Narbonne, puis, apres avoir chasse Narbonne, occupant trois
+ministeres a la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs creatures,
+s'opposant au 10 aout, parce qu'ils ne voulaient pas la republique, enfin
+suivant toujours un plan calcule d'ambition, et, ce qui est plus atroce que
+tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
+Garde-Meuble, pour perdre la reputation des patriotes. "S'ils avaient
+voulu, disait Chabot, j'aurais sauve les prisonniers. Petion a fait boire
+les egorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arretat, parce qu'il y
+avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!"
+
+Tels sont les etres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, des que le
+pouvoir leur en a donne le signal! Aussitot que les chefs ont jete la
+premiere pierre, tout ce qui vit dans la fange se souleve, et accable la
+victime; Fabre-d'Eglantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause
+d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une deposition
+plus menagee, mais plus perfide, ou il insinua que l'intention de laisser
+commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
+dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y resistant pas davantage,
+s'ecria avec indignation: "Je ne suis pas tenu de me justifier de
+complicite avec des voleurs et des assassins."
+
+Cependant il n'y avait aucun fait precis allegue contre les accuses, on ne
+leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils repondaient
+que ces opinions avaient pu etre erronees, mais qu'ils avaient eu le droit
+de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines etaient non le
+resultat d'une erreur involontaire et des lors excusable, mais d'un complot
+trame chez Roland et chez Valaze. Ils repliquaient de nouveau que ces
+doctrines etaient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles
+n'avaient pas ete conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas
+vote pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas vote pour la garde
+departementale; un troisieme: Je n'etais pas de l'avis de la commission des
+douze, je n'etais pas pour l'arrestation d'Hebert et de Chaumette. Tout
+cela etait vrai, mais alors la defense n'etait plus commune a tous les
+inculpes; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun
+paraissait condamner la mesure a laquelle il n'avait pas pris part.
+L'accuse Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'a la plus extreme
+faiblesse, et se couvrit meme de honte. Il avoua qu'il avait existe une
+conspiration contre l'unite et l'indivisibilite de la republique, qu'il en
+etait convaincu maintenant, et le declarait a la justice; qu'il ne pouvait
+pas designer les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se
+declarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de desavouer
+tout a fait la commission des douze. Cependant Gensonne, Brissot,
+Vergniaud, et surtout Valaze, corrigerent le mauvais effet de la conduite
+de leurs deux collegues. Ils alleguerent bien qu'ils n'avaient pas toujours
+pense de meme, que par consequent ils ne s'etaient pas concertes dans leurs
+opinions, mais ils ne desavouerent ni leur amitie, ni leurs doctrines.
+Valaze avoua franchement les reunions qui avaient eu lieu chez lui, et
+soutint qu'ils avaient eu le droit de se reunir et de s'eclairer de leurs
+idees, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur
+connivence avec les fugitifs, ils la nierent. Hebert alors s'ecria: "Les
+accuses nient la conspiration! Quand le senat de Rome eut a prononcer sur
+la conspiration de Catilina, s'il eut interroge chaque conjure et qu'il se
+fut contente d'une denegation, ils auraient tous echappe au supplice qui
+les attendait; mais les reunions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci,
+mais les armes trouvees chez Lecca, etaient des preuves materielles, et
+elles suffirent pour determiner le jugement du senat.--Eh bien! repondit
+Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Ciceron
+lui dit: On a trouve des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges
+t'accusent; les signatures de Lentulus, de Cethegus et de Statilius, tes
+complices, prouvent tes infames projets. Ici le senat nous accuse, il est
+vrai, mais a-t-on trouve chez nous des armes? Nous oppose-t-on des
+signatures?"
+
+Malheureusement, on avait decouvert des plaintes ecrites a Bordeaux par
+Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouve une
+lettre d'un cousin de l'accuse Lacase, ou les preparatifs de l'insurrection
+etaient annonces; enfin on avait intercepte une lettre de Duperret a madame
+Roland, ou celui-ci disait qu'il avait recu des nouvelles de Buzot et de
+Barbaroux, et qu'ils se preparaient a punir les attentats commis a Paris.
+Vergniaud interpelle repondit: "Si je vous rappelais les motifs qui m'ont
+engage a ecrire, peut-etre vous paraitrais-je plus a plaindre qu'a blamer.
+J'ai du croire, d'apres les complots du 10 mars, que le projet de nous
+assassiner etait lie a celui de dissoudre la representation nationale.
+Marat l'a ecrit ainsi le 11 mars. Les petitions faites depuis contre nous
+avec tant d'acharnement m'ont confirme dans cette opinion. C'est dans cette
+circonstance que mon ame s'est brisee de douleur, et que j'ai ecrit a mes
+concitoyens que j'etais sous le couteau. J'ai reclame contre la tyrannie de
+Marat. C'est le seul que j'aie nomme. Je respecte l'opinion du peuple sur
+Marat, mais enfin Marat etait mon tyran!..."--A ces paroles, un jure se
+leve et dit: "Vergniaud se plaint d'avoir ete persecute par Marat.
+J'observe que Marat a ete assassine, et que Vergniaud est encore ici."
+Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et
+toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la
+multitude aveuglee.
+
+Cependant Vergniaud etait parvenu a se faire ecouter, et avait retrouve, en
+parlant de la conduite de ses amis, de leur devouement, de leurs sacrifices
+a la republique, toute son eloquence. L'auditoire entier avait ete remue;
+et cette condamnation, quoique commandee, ne semblait plus irrevocable. Les
+debats avaient dure plusieurs jours. Les jacobins, indignes des lenteurs du
+tribunal, adresserent une nouvelle petition a la convention, pour accelerer
+la procedure. Robespierre fit rendre un decret par lequel, apres trois
+jours de discussion, les jures etaient autorises a se declarer suffisamment
+eclaires, et a proceder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre
+le titre plus conforme a la chose, il fit decider en outre que le nom de
+tribunal extraordinaire serait change en celui de TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE.
+
+Ce decret rendu, les jures n'oserent pas s'en servir sur-le-champ, et
+declarerent n'etre pas suffisamment eclaires. Mais, le lendemain, ils
+userent de leur nouveau pouvoir d'abreger les debats, et en demanderent la
+cloture. Les accuses avaient deja perdu toute esperance, et ils etaient
+resolus a mourir noblement. Ils se rendirent a la derniere seance du
+tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait a la porte de la
+Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrieres avec lesquelles ils
+auraient pu attenter a leur vie, Valaze, donnant une paire de ciseaux a son
+ami Riouffe, lui dit en presence des gendarmes: "Tiens, mon ami, voila une
+arme defendue; il ne faut pas attenter a nos jours!"
+
+[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.]
+
+Le 30 octobre, a minuit, les jures entrent pour prononcer la sentence.
+Antonelle, leur president, avait le visage altere. Camille Desmoulins, en
+entendant prononcer l'arret, s'ecria: "Ah! c'est moi qui les tue, c'est
+_mon Brissot devoile_[5]! Je m'en vais," dit-il; et il sort desespere. Les
+accuses rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot
+laisse tomber ses bras, sa tete se penche subitement sur sa poitrine;
+Gensonne veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne
+peut se faire entendre. Sillery, en laissant echapper ses bequilles,
+s'ecrie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait concu quelques
+esperances pour les deux jeunes freres Ducos et Fonfrede, qui avaient paru
+moins compromis, et qui s'etaient attaches aux girondins, moins encore par
+conformite d'opinion que par admiration pour leur caractere et leurs
+talens. Cependant ils sont condamnes comme les autres. Fonfrede embrasse
+Ducos en lui disant: "Mon frere, c'est moi qui te donne la
+mort.--Console-toi, repond Ducos, nous mourrons ensemble." L'abbe Fauchet,
+le visage baisse, semble prier le ciel, Carra conserve son air de durete,
+Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de dedaigneux et de fier;
+Lasource prononce ce mot d'un ancien: "Je meurs le jour ou le peuple a
+perdu la raison; vous mourrez le jour ou il l'aura recouvree." Le faible
+Boileau, le faible Gardien, ne sont pas epargnes. Boileau, en jetant son
+chapeau en l'air, s'ecrie: "Je suis innocent.--Nous sommes innocens,
+repetent tous les accuses; peuple, on vous trompe." Quelques-uns d'entre
+eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
+multitude a voler a leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes
+les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout a coup l'un
+des condamnes tombe a leurs pieds; ils le relevent noye dans son sang.
+C'etait Valaze, qui, en donnant ses ciseaux a Riouffe, avait garde un
+poignard, et s'en etait frappe. Le tribunal decide sur-le-champ que son
+cadavre sera transporte sur une charrette, a la suite des condamnes. En
+sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
+spontane, l'hymne des Marseillais:
+
+ Contre nous de la tyrannie
+ L'etendard sanglant est leve.
+
+Leur derniere nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour
+mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, ou ils furent
+tour a tour gais, serieux, eloquens. Brissot Gensonne, etaient graves et
+reflechis; Vergniaud parla de la liberte expirante avec les plus nobles
+regrets, et de la destinee humaine avec une eloquence entrainante. Ducos
+repeta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chanterent
+des hymnes a la France et a la liberte.
+
+Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'etait portee sur leur
+passage. Ils repetaient, en marchant a l'echafaud, cet hymne des
+Marseillais que nos soldats chantaient en marchant a l'ennemi. Arrives a la
+place de la Revolution, et descendus de leurs charrettes, ils
+s'embrasserent en criant: _Vive la republique!_ Sillery monta le premier
+sur l'echafaud, et apres avoir salue gravement le peuple, dans lequel il
+respectait encore l'humanite faible et trompee, il recut le coup fatal.
+Tous imiterent Sillery, et moururent avec la meme dignite. En trente-une
+minutes, le bourreau fit tomber ces illustres tetes, et detruisit ainsi en
+quelques instans, jeunesse, beaute, vertus, talens. Telle fut la fin de
+ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur genereuse utopie. Ne
+comprenant ni l'humanite, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans
+une revolution, ils s'indignerent de ce qu'elle ne voulait pas etre
+meilleure, et se firent devorer par elle, en s'obstinant a la contrarier.
+Respect a leur memoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillerent
+dans les guerres civiles; et il faut le dire a leur gloire, s'ils ne
+comprirent pas la necessite des moyens violens pour sauver la cause de la
+France, la plupart de leurs adversaires, qui prefererent ces moyens, se
+deciderent par passion plutot que par genie. On ne pourrait mettre au
+dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait decide pour les moyens
+revolutionnaires, par politique seule et non par l'entrainement de la
+haine.
+
+A peine les girondins eurent-ils expire, que de nouvelles victimes furent
+immolees apres eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre,
+on mit a mort l'infortunee Olympe de Gouges, pour des ecrits pretendus
+contre-revolutionnaires, et Adam Lux, depute de Mayence, accuse du meme
+delit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orleans, transfere de Marseille a
+Paris, fut traduit au tribunal revolutionnaire, et condamne pour les
+soupcons qu'il avait inspires a tous les partis. Odieux a l'emigration,
+suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets
+qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de
+la republique, il n'eprouvait pas cette conviction qui soutient au moment
+supreme; et il fut de toutes les victimes la moins dedommagee et la plus a
+plaindre. Un degout universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers
+sentimens, et il marcha a l'echafaud avec un calme et une indifference
+extraordinaire. Traine le long de la rue Saint-Honore, il vit son palais
+d'un oeil sec, et ne dementit pas un moment son degout des hommes et de la
+vie. Son aide-de-camp Coustard, depute comme lui, fut associe a son sort.
+Deux jours apres, l'interessante et courageuse epouse de Roland les suivit
+a l'echafaud. Cette femme, reunissant aux graces d'une Francaise l'heroisme
+d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son ame. Elle respectait et
+cherissait son epoux comme un pere; elle eprouvait pour l'un des girondins
+proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
+laissait une fille, jeune et orpheline, confiee a des amis; tremblante pour
+tant d'etres si chers, elle croyait a jamais perdue cette cause de la
+liberte dont elle etait enthousiaste, et a laquelle elle avait fait de si
+grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections a la
+fois. Condamnee pour cause de complicite avec les girondins, elle entendit
+son arret avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspiree depuis le
+moment de sa condamnation jusqu'a celui de son execution, et excita, chez
+tous ceux qui la virent, une espece d'admiration religieuse. Elle alla a
+l'echafaud vetue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces
+d'un compagnon d'infortune qui devait perir avec elle, et qui n'avait pas
+le meme courage; deux fois meme elle parvint a lui arracher un sourire.
+Arrivee sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la
+liberte en s'ecriant: _O liberte! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle
+subit ensuite la mort avec un courage inebranlable (10 novembre). Ainsi
+perit cette femme charmante et courageuse, qui meritait de partager la
+destinee de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au role passif
+de son sexe, aurait, non pas evite la mort, due a ses talens et a ses
+vertus, mais epargne a son epoux et a elle-meme des ridicules et des
+calomnies.
+
+[Illustration: MME. ROLAND.]
+
+Son epoux s'etait refugie du cote de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
+il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitaliere ou il avait
+recu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la
+mort sur la grande route. On le trouva perce au coeur d'une epee, et gisant
+au pied d'un arbre contre lequel il avait appuye l'arme meurtriere. Dans sa
+poche etait renferme un ecrit sur sa vie et sur sa conduite au ministere.
+
+Ainsi, dans cet epouvantable delire qui rendait suspects et le genie, et la
+vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus genereux
+en France, perissait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux!
+
+[Illustration: BAILLY.]
+
+Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus
+lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly.
+Deja on avait pu voir, a la maniere dont il avait ete traite dans le proces
+de la reine, comment il serait accueilli au tribunal revolutionnaire. La
+scene du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade
+qui s'en etait suivie, etaient les evenemens le plus souvent et le plus
+amerement reproches au parti constituant. C'etait sur Bailly, l'ami de
+Lafayette, c'etait sur le magistrat qui avait fait deployer le drapeau
+rouge, qu'on voulait punir tous les pretendus forfaits de la constituante.
+Il fut condamne, et dut etre execute au Champ-de-Mars, theatre de ce qu'on
+appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
+pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit a pied, et au milieu des
+outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il etait
+maire, il demeura calme et d'une serenite inalterable. Pendant le long
+trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
+visage le drapeau rouge qu'on avait retrouve a la mairie, enferme dans un
+etui en acajou. Arrive au pied de l'echafaud, il semblait toucher au terme
+de son supplice; mais un des forcenes, attaches a le poursuivre, s'ecrie
+qu'il ne faut pas que le champ de la federation soit souille de son sang.
+Alors on se precipite sur la guillotine, on la transporte avec le meme
+empressement qu'on mit autrefois a creuser ce meme champ de la federation;
+on court l'elever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et
+vis-a-vis le quartier de Chaillot, ou Bailly avait passe sa vie et compose
+ses ouvrages. Cette operation dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on
+lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tete nue, les mains
+derriere le dos, il se traine avec peine. Les uns lui jettent de la boue,
+d'autres lui donnent des coups de pied ou de baton. Accable, il tombe; on
+le releve de nouveau. La pluie, le froid, ont communique a ses membres un
+tremblement involontaire. "Tu trembles," lui dit un soldat.--"Mon ami,
+repond le vieillard, c'est de froid." Apres plusieurs heures de cette
+torture, on lui brule sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de
+lui enfin, et on nous enleve encore un savant illustre, et l'un des hommes
+les plus vertueux qui aient honore notre patrie.
+
+Depuis ces temps ou Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la
+vile populace n'a pas change. Toujours brusque en ses mouvemens, tantot
+elle eleve l'autel de la patrie, tantot elle dresse des echafauds, et n'est
+belle et noble a voir que lorsque, entrainee dans les armees, elle se
+precipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses
+crimes a la liberte; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi
+coupable que sous la republique; mais invoquons sans cesse les lumieres et
+l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des societes, et
+toujours prets a les souiller de tous les crimes, a l'appel de tous les
+pouvoirs, et pour le deshonneur de toutes les causes.
+
+Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui etait
+devenu de procureur de la commune, depute a la convention, et qui donna sa
+demission lors du proces de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir
+derobe le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favorise les
+massacres de septembre pour soulever les departemens contre Paris. C'est
+Fouquier-Tinville qui etait charge d'imaginer ces perfides calomnies, plus
+atroces encore que la condamnation. Ce meme jour, fut condamne le
+malheureux general Brunet, pour n'avoir pas envoye une partie de son armee
+de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcee contre le
+victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut trace, et
+ne s'etre pas rapidement porte sur la chaussee de Furnes, de maniere a
+prendre toute l'armee anglaise. Sa faute etait criante, mais ne meritait
+pas la mort.
+
+Ces executions commencaient a repandre une terreur generale, et a rendre
+l'autorite formidable. L'effroi n'etait pas seulement dans les prisons,
+dans la salle du tribunal revolutionnaire, a la place de la Revolution; il
+regnait partout, dans les marches, dans les boutiques, ou le _maximum_ et
+les lois contre l'accaparement venaient d'etre mis en vigueur. On a deja vu
+comment le discredit des assignats et le rencherissement des denrees
+avaient conduit a decreter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport
+les denrees et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des
+plus malheureux, et amenerent la cloture d'une grande quantite de
+boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de premiere necessite,
+on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le detaillant, et prete a
+passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
+detaillant qui l'avait achetee chez le marchand en gros ou chez le
+fabricant, avant le _maximum_, et a un prix superieur a celui du nouveau
+tarif, faisait des pertes enormes et se plaignait amerement. Les pertes
+n'etaient pas moindres pour lui, meme lorsqu'il avait achete apres le
+_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de premiere
+necessite, on ne les designait que deja tout ouvrees et pretes a etre
+consommees, et on ne fixait leur prix que parvenues a ce dernier etat. Mais
+on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matiere
+premiere, quel prix il fallait payer a l'ouvrier qui les travaillait, au
+roulier, au navigateur qui les transportaient; par consequent le
+detaillant, qui etait oblige de vendre au consommateur selon le tarif, et
+qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commercant en gros,
+d'apres ce meme tarif, etait dans l'impossibilite de continuer un commerce
+aussi desavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou
+bien echappaient a la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la
+plus mauvaise marchandise, et reservaient la bonne pour ceux qui venaient
+secretement la payer sa valeur.
+
+Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand
+nombre de boutiques, se dechainait avec fureur, et venait assaillir la
+commune de ses reclamations; il voulait qu'on obligeat tous les marchands a
+tenir leurs boutiques ouvertes, et a continuer leur commerce malgre eux.
+Dispose a se plaindre de tout, il denoncait les bouchers et les
+charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et
+qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus
+pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche,
+reservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain
+afin qu'il pesat davantage; les marchands de vin, qui melaient aux boissons
+les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter
+le poids de cette denree, en alteraient la qualite; les epiciers, tous les
+detaillans enfin, qui falsifiaient les denrees de mille manieres.
+
+De ces abus, les uns etaient eternels, les autres tenaient a la crise
+actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint
+de tout, on veut tout reformer, tout punir.
+
+Le procureur-general Chaumette fit a ce sujet un discours fulminant contre
+les marchands.
+
+"On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les annees suivantes, tous ces hommes
+ont fait un tres grand commerce, mais avec qui? avec l'etranger. On sait
+que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de
+l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait
+apres que leur fortune a ete complete? Ils se sont retires du commerce, ils
+ont menace le peuple de la penurie des marchandises; mais s'ils ont de
+l'or et des assignats, la republique a quelque chose de plus precieux, elle
+a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
+mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
+abandonnent les fabriques, la republique s'en emparera, et elle mettra en
+requisition toutes les matieres premieres. Qu'ils sachent qu'il depend de
+la republique de reduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or
+et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le geant du peuple
+ecrase les speculateurs mercantiles.
+
+"Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-memes.
+Le conseil tout entier est compose de sans-culottes, il est le
+legislateur-peuple. Peu nous importe que nos tetes tombent, pourvu que la
+posterite daigne ramasser nos cranes.... Ce n'est pas l'Evangile que
+j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
+philosophe, perira par le glaive; celui qui frappera du poison, perira par
+le poison; la famine etouffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si
+les subsistances et les marchandises viennent a manquer, a qui s'en prendra
+le peuple? aux autorites constituees? non.... A la convention? non.... Il
+s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau etait
+peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien a manger, il
+mangera le riche_." (Commune du 14 octobre.)
+
+Les moyens forces conduisent aux moyens forces, comme nous l'avons dit
+ailleurs. On s'etait occupe, dans les premieres lois, de la marchandise
+ouvree, il fallait maintenant passer a la matiere premiere; l'idee meme de
+s'emparer de la matiere premiere et de l'ouvrer pour le compte de la
+republique, germait dans les tetes. C'est une redoutable obligation que
+celle de violenter la nature, et de vouloir regler tous ses mouvemens. On
+est bientot oblige de suppleer la spontaneite en toutes choses, et de
+remplacer la vie meme par les commandemens de la loi. La commune et la
+convention furent forcees de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant
+sa competence.
+
+La commune de Paris obligea chaque marchand a declarer la quantite de
+denrees qu'il possedait, les demandes qu'il avait faites pour s'en
+procurer, et l'esperance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui,
+faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
+etait declare suspect, et enferme comme tel. Pour empecher la confusion et
+l'engorgement provenant de l'empressement a s'approvisionner, la commune
+decida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand
+detaillant, le detaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les
+quantites que chacun pourrait exiger. Ainsi l'epicier ne pouvait exiger que
+vingt-cinq livres de sucre a la fois chez le marchand en gros, et le
+limonadier que douze. C'etaient les comites revolutionnaires qui
+delivraient les bons d'achat, et fixaient les quantites. La commune ne
+borna pas la ses reglemens. Comme l'affluence a la porte des boulangers
+etait toujours la meme, et occasionnait des scenes tumultueuses, et que
+beaucoup de gens passaient une partie des nuits a attendre, Chaumette fit
+decider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrives,
+ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
+plaignait de ce qu'on lui reservait la plus mauvaise farine, il fut arrete
+que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espece de
+pain, composee de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin,
+on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour verifier
+l'etat des denrees, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures,
+imitees par les autres communes, souvent meme converties en decrets,
+devenaient aussitot des lois generales; et c'est ainsi, comme nous l'avons
+deja dit, que la commune exercait une influence immense dans tout ce qui
+tenait au regime interieur et a la police.
+
+La convention, pressee de reformer la loi du _maximum_, en imagina une
+nouvelle qui remontait de la marchandise a la matiere premiere. Il devait
+etre fait un tableau du prix, que coutait la marchandise en 1790, sur le
+lieu meme de production. A ce prix, il etait ajoute premierement, un tiers
+en sus, a cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le
+transport du lieu de production au lieu de consommation; troisiemement
+enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et
+de dix pour le marchand detailliste; de tous ces elemens on devait
+composer, pour l'avenir, le prix dela marchandises de premiere necessite.
+Les administrations locales etaient chargees de faire ce travail chacune
+pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnite etait
+accordee a tout marchand detailliste qui, ayant moins de dix mille francs
+de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_.
+Les communes devaient juger le cas a vue-d'oeil, comme on jugeait toute
+chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans
+remonter encore a la production, a la matiere brute, a la main-d'oeuvre,
+fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
+transports, le gain du commercant et du detaillant, et remplacait, dans la
+moitie au moins de l'oeuvre sociale, la mobilite de la nature par des
+regles absolues. Mais tout cela, nous le repetons, provenait
+inevitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et
+les assignats des besoins imperieux de la revolution.
+
+Pour suffire a ce systeme de gouvernement introduit dans le commerce, il
+fut nomme une commission des subsistances et approvisionnemens, dont
+l'autorite s'etendait sur toute la republique, et qui etait composee de
+trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance
+des ministres eux-memes, et ayant voix au conseil. Cette commission etait
+chargee de faire executer les tarifs, de surveiller la conduite des
+communes a cet egard, de faire incessamment continuer le recensement des
+subsistances et des denrees dans toute la France, d'en ordonner le
+versement d'un departement dans l'autre, de fixer les requisitions pour les
+armees, conformement au celebre decret qui instituait le gouvernement
+revolutionnaire.
+
+La situation financiere n'etait pas moins extraordinaire que tout le reste.
+Les deux emprunts, l'un force, l'autre volontaire, se remplissaient avec
+rapidite. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les
+avantages qu'il presentait le rendaient bien preferable; et ainsi le moment
+approchait ou un milliard d'assignats allait etre retire de la circulation.
+Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
+millions a peu pres, restant des anciennes creations, et cinq cents
+millions d'assignats royaux, rentres par le decret qui les demonetisait, et
+convertis en une somme egale d'assignats republicains. Il restait donc pour
+le service neuf cents millions environ.
+
+Ce qui paraitra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois
+quarts et meme quatre cinquiemes, etait remonte au pair avec l'argent. Il y
+avait, dans cette hausse, du reel et du factice. La suppression graduelle
+d'un milliard flottant, le succes de la premiere levee, qui venait de
+produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernieres victoires
+de la republique, qui assuraient presque son existence, avaient hate le
+debit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais
+point assez cependant pour les egaler a l'argent. Voici les causes qui les
+mirent, en apparence, au pair avec le numeraire. On se souvient qu'une loi
+defendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est-a-dire
+l'echange a perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait
+aussi de peines severes celui qui, dans les achats, traiterait a des prix
+differens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numeraire. De
+cette maniere, l'argent, echange soit contre l'assignat, soit contre la
+marchandise, ne pouvait valoir son prix reel, et il ne restait plus qu'a
+l'enfouir. Mais une derniere loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux
+enfouis, appartiendraient, partie a l'etat, partie au denonciateur. Des
+lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher;
+il etait a charge, il exposait le detenteur a passer pour suspect; on
+commencait a s'en defier et a preferer l'assignat pour l'usage journalier.
+C'est la ce qui retablit momentanement le pair, qui n'avait jamais
+reellement existe pour le papier, meme au premier jour de sa creation.
+Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois a celles de la convention,
+avaient meme defendu la circulation du numeraire, et ordonne qu'il fut
+apporte dans les caisses pour y etre change en assignats. La convention, il
+est vrai, avait aboli toutes ces decisions particulieres des communes; mais
+les lois generales portees par elle n'en rendaient pas moins le numeraire
+inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient a l'impot ou a
+l'emprunt, ou bien le donnaient aux etrangers qui en faisaient un grand
+commerce, et qui venaient dans les villes frontieres le recevoir contre des
+marchandises. Les Italiens, et les Genois surtout, qui nous apportaient
+beaucoup de ble, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus
+bas prix les matieres d'or et d'argent. Le numeraire avait donc reparu par
+l'effet de ces lois terribles; et le parti des revolutionnaires ardens,
+craignant que son apparition ne fut de nouveau nuisible au papier-monnaie,
+voulait que le numeraire, qui, jusqu'ici, n'etait pas exclu de la
+circulation, fut prohibe tout a fait; ils demandaient que la transmission
+en fut interdite, et qu'on ordonnat a tous ceux qui en possedaient de se
+presenter aux caisses publiques pour l'echanger contre des assignats.
+
+La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les speculations sur le
+numeraire etaient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le
+papier etranger, frappe de reprobation, ne circulait plus comme deux mois
+auparavant; et les banquiers, accuses de toutes parts d'etre les
+intermediaires des emigres, et de se livrer a l'agiotage, etaient dans le
+plus grand effroi. Pour un moment, le scelle avait ete mis chez eux, mais
+on sentit bientot le danger d'interrompre les operations de la banque,
+d'arreter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le
+scelle. Neanmoins, l'effroi etait assez grand pour qu'on ne songeat plus a
+aucune espece de speculation.
+
+La compagnie des Indes venait enfin d'etre abolie. On a vu quelle intrigue
+s'etait formee entre quelques deputes pour speculer sur les actions de
+cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
+Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire
+baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces,
+les faire remonter, les revendre, et realiser les profits de cette hausse
+frauduleuse. L'abbe d'Espagnac, que Julien favorisait aupres du comite des
+marches, devait preter les fonds pour ces speculations. Ces miserables
+reussirent, en effet, a faire tomber les actions de 4500 a 650 livres, et
+recueillirent des profits considerables. Cependant on ne pouvait eviter la
+suppression de la compagnie; alors ils se mirent a traiter avec elle pour
+adoucir le decret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le
+discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: "Si vous donnez telle
+somme, nous presenterons tel decret; si non, nous en presenterons tel
+autre." Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant
+laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
+etait inevitable, lui faire attribuer a elle-meme le soin de sa
+liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa duree. La
+somme devait etre partagee entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et
+Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa
+d'y prendre part. Delaunay presenta le decret de suppression le 17
+vendemiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger a
+restituer les sommes qu'elle devait a l'etat, et surtout de lui faire
+payer le droit sur les transferts, qu'elle etait parvenue a eluder en
+transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin
+de lui laisser a elle-meme le soin de sa liquidation. Fabre d'Eglantine,
+qui n'etait pas encore dans le secret, et qui speculait, a ce qu'il parait,
+en sens contraire, s'eleva aussitot contre ce projet, en disant que
+permettre a la compagnie de se liquider elle-meme, c'etait l'eterniser, et
+que sous ce pretexte elle demeurerait indefiniment en exercice. Il
+conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation.
+Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'etat, en faisant la
+liquidation, ne restat pas charge des dettes, si le passif de la compagnie
+excedait son actif. Le decret et les deux amendemens furent adoptes, et on
+les renvoya a la commission, pour en arreter la redaction definitive.
+Aussitot les membres du complot penserent qu'il fallait s'emparer de Fabre
+pour obtenir, au moyen de la redaction, quelques modifications au decret.
+Chabot fut depeche a Fabre avec cent mille francs, et parvint a le gagner.
+Voici alors ce qui fut fait: on redigea le decret tel qu'il avait ete
+adopte par la convention, et on le donna a signer a Cambon et aux membres
+de la commission qui n'etaient pas complices du projet. Ensuite on ajouta a
+cette copie authentique quelques mots qui en alteraient tout a fait le
+sens. A l'article des transferts qui avaient echappe au droit, et qui
+devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Excepte ceux faits en fraude_,
+ce qui faisait revivre toutes les pretentions de la compagnie a l'egard de
+l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajoute ces
+mots: _D'apres les statuts et reglemens de la compagnie_, ce qui donnait
+entree a celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercales changeaient
+gravement le dispositif du decret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de
+Toulouse, signerent ensuite, et remirent la copie falsifiee a la commission
+de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme decret
+authentique. Ils esperaient que les membres qui avaient signe avant cette
+legere alteration, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient
+pas, et ils se partagerent la somme de cinq cent mille francs. Bazire
+refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer a de telles
+turpitudes.
+
+Cependant Chabot, dont on commencait a denoncer le luxe, tremblait de se
+voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, recus pour son
+compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient pret a
+les trahir, ils menacaient de prendre les devans, et de tout reveler s'il
+les abandonnait. Telle avait ete l'issue de cette honteuse intrigue liee
+entre le baron de Batz et trois ou quatre deputes. La terreur generale qui
+grondait sur toutes les tetes, meme innocentes, s'etait communiquee a eux,
+et ils avaient peur de se voir decouverts et punis. Pour le moment donc,
+toutes les speculations etaient suspendues, et personne ne songeait plus a
+se livrer a l'agiotage.
+
+C'est dans cet instant, ou l'on ne craignait pas de faire violence a toutes
+les idees recues, a toutes les habitudes etablies, que le projet de
+renouveler le systeme des poids et mesures et de changer le calendrier fut
+execute. Le gout de la regularite et le mepris des obstacles devaient
+signaler une revolution qui etait a la fois philosophique et politique.
+Elle avait divise le territoire en quatre-vingt-trois portions egales; elle
+avait uniformise l'administration civile, religieuse et militaire; elle
+avait egalise toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait
+manquer de regulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans
+doute ce gout pour l'uniformite, degenerant en esprit de systeme, en fureur
+meme, a fait oublier trop souvent les varietes necessaires et attrayantes
+de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'acces que l'esprit humain
+opere les regenerations grandes et difficiles. Le nouveau systeme des poids
+et mesures, l'une des plus belles creations du siecle, fut le resultat de
+cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unite de
+poids et pour unite de mesures, des quantites naturelles et invariables
+dans tous les pays. Ainsi, l'eau distillee fut prise pour unite de poids,
+et une partie du meridien pour unite de mesure. Ces unites, multipliees ou
+divisees par dix, a l'infini, formerent ce beau systeme connu sous le nom
+de _calcul decimal_.
+
+La meme regularite devait etre appliquee a la division du temps; et la
+difficulte de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de
+plus invincible, ne devait pas arreter des hommes aussi resolus que ceux
+qui presidaient alors aux destinees de la France. Deja ils avaient change
+l'ere gregorienne en ere republicaine, et fait dater celle-ci de l'an
+premier de la liberte. Ils firent commencer l'annee et la nouvelle ere au
+22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, etait celui de
+l'institution de la republique et de l'equinoxe d'automne. L'annee aurait
+du etre divisee en dix parties, conformement au systeme decimal; mais en
+prenant pour base de la division des mois les douze revolutions de la lune
+autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait
+ici l'infraction au systeme decimal. Le mois fut de trente jours; il se
+divisa en trois dizaines de jours, nommees _decades_, et remplacant les
+quatre semaines. Le dixieme jour de chaque decade fut consacre au repos, et
+remplaca l'ancien dimanche. C'etait un jour de repos de moins par mois. La
+religion catholique avait multiplie les fetes a l'infini; la revolution,
+preconisant le travail, croyait devoir les reduire le plus possible. Les
+mois s'appelerent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'annee
+commencant en automne, les trois premiers mois appartenaient a cette
+saison; on les nomma, le 1er, _vendemiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e,
+_frimaire_; les trois suivans, correspondant a l'hiver, s'appelaient
+_nivose, pluviose, ventose_; les trois autres, repondant au printemps,
+_germinal, floreal, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l'ete,
+furent nommes _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente
+jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
+restait cinq jours pour completer l'annee; ils furent appeles
+_complementaires_, et on eut la belle idee de les reserver pour des fetes
+nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au
+temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adoptes par les
+peuples. La premiere dut etre consacree au _genie_; la seconde au
+_travail_; la troisieme, aux _belles actions_; la quatrieme, aux
+_recompenses_; la cinquieme enfin, a _l'opinion_. Cette derniere fete, tout
+a fait originale, et parfaitement adaptee au caractere francais, devait
+etre une espece de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant
+lequel il serait permis de dire et d'ecrire impunement sur tout homme
+public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux ecrivains d'imaginer.
+C'etait a l'opinion a faire justice de l'opinion meme, et a tous les
+magistrats a se defendre par leurs vertus contre les verites et les
+calomnies de ce jour. Rien n'etait plus grand et plus moral que cette idee.
+Il ne faut point, parce qu'une destinee plus forte a emporte les pensees et
+les institutions de cette epoque, frapper de ridicule ses vastes et hardies
+conceptions. Les Romains ne sont pas restes ridicules, parce que, le jour
+du triomphe, le soldat place derriere le char du triomphateur, pouvait dire
+tout ce que lui suggerait sa haine ou sa gaiete. Tous les quatre ans,
+l'annee bissextile, amenant six jours complementaires au lieu de cinq,
+cette sixieme sans-culottide devait s'appeler fete de la _revolution_, et
+etre consacree a une grande solennite, dans laquelle les Francais
+viendraient celebrer l'epoque de leur affranchissement et l'institution de
+la republique.
+
+Le jour fut divise, suivant le systeme decimal, en dix parties ou heures,
+celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
+ordonnes pour mettre en pratique cette nouvelle maniere de calculer le
+temps; cependant, pour ne pas tout faire a la fois, on ajourna a une annee
+cette derniere reforme. La derniere revolution, la plus difficile, la plus
+accusee de tyrannie, fut celle qu'on essaya a l'egard du culte. Les lois
+revolutionnaires, relatives a la religion, etaient restees telles que
+l'assemblee constituante les avait faites. On se souvient que cette
+premiere assemblee, desirant ramener l'administration ecclesiastique a
+l'uniformite de l'administration civile, voulut que les circonscriptions
+des dioceses fussent les memes que celles des departemens, que l'eveque fut
+electif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher
+au dogme, la discipline fut regularisee, comme venaient de l'etre toutes
+les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile
+du clerge, a laquelle on obligea les ecclesiastiques de preter serment. Des
+ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela pretres
+constitutionnels ou assermentes, ceux qui avaient adhere a la nouvelle
+institution, et pretres refractaires ceux qui s'y etaient refuses. Ces
+derniers seulement etaient prives de leurs fonctions et pourvus d'une
+pension. L'assemblee legislative, voyant qu'ils s'attachaient a indisposer
+l'opinion contre le nouveau regime, les soumit a la surveillance des
+autorites des departemens, et decreta meme que sur un jugement de ces
+autorites, ils pourraient etre bannis du territoire de la France. La
+convention, plus severe enfin, a mesure que leur conduite devenait plus
+seditieuse, condamna a la deportation tous les pretres refractaires.
+L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi,
+en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
+conservait encore un fantome de religion, a laquelle presque personne ne
+croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
+nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France republicaine.
+Deja on avait demande des lois pour favoriser les pretres maries, et les
+proteger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver
+de leurs fonctions. La convention, tres reservee en cette matiere, n'avait
+rien voulu statuer a leur egard, mais par son silence meme elle les avait
+autorises a conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en
+outre, dans certaines petitions, de ne plus salarier aucun culte, de
+laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les ceremonies
+exterieures, et d'obliger toutes les religions a se renfermer dans leurs
+temples. La convention se borna a reduire le revenu des eveques au
+_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'elevait
+a soixante-dix mille. Quant a tout le reste elle ne voulut rien prendre sur
+elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
+l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-meme aux
+croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attachee a la
+religion catholique. La commune de Paris, moins reservee, saisit cette
+occasion importante d'une grande reforme, et s'empressa de donner le
+premier exemple de l'abjuration du catholicisme.
+
+Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que
+Robespierre, Saint-Just et les autres chefs revolutionnaires, s'arretaient
+au deisme, Chaumette, Hebert, tous les notables de la commune et des
+Cordeliers, places plus bas par leurs fonctions et leurs lumieres,
+devaient, suivant la loi ordinaire, depasser les bornes, et aller jusqu'a
+l'atheisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on
+pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils
+ne prononcaient le nom de Dieu, et ils repetaient sans cesse qu'un peuple
+ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
+celui de la raison. Chaumette n'etait ni bas, ni mechant, ni ambitieux
+comme Hebert; il ne cherchait pas, en exagerant les opinions regnantes, a
+supplanter les chefs actuels de la revolution; mais, denue de vues
+politiques, plein d'une philosophie commune, entraine par un extraordinaire
+penchant a la declamation, il prechait, avec l'ardeur et l'orgueil devot
+d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques,
+et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'etait
+eleve avec vehemence contre les pillages; il avait fortement reprimande les
+femmes qui negligeaient le soin de leur menage pour se meler de troubles
+politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
+provoque l'abolition de la mendicite et l'etablissement d'ateliers publics
+pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonne contre la prostitution,
+et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques,
+partout toleree comme inevitable. Il etait defendu a ces malheureuses de se
+montrer en public, d'exercer meme dans l'interieur des maisons leur
+deplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays
+monarchiques et catholiques, ou il y avait des citoyens oisifs, des pretres
+non maries, et que le travail et le mariage devaient les chasser des
+republiques.
+
+Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce systeme de la raison,
+s'eleva a la commune contre la publicite du culte catholique. Il soutint
+que c'etait un privilege dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un
+autre; que si chaque secte avait cette faculte, bientot les rues et les
+places publiques seraient le theatre des farces les plus ridicules. La
+commune ayant la police locale, il fit decider, le 23 vendemiaire (14
+octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur
+culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles ceremonies funebres
+pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient
+seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprimes
+dans les cimetieres, et remplaces par une statue du Sommeil, a l'exemple de
+ce que Fouche avait fait dans le departement de l'Allier. Au lieu de cypres
+et d'arbustes lugubres, les cimetieres furent plantes des arbres les plus
+rians et les plus odorans. "Il faut, dit Chaumette, que l'eclat et le
+parfum des fleurs rappellent les idees les plus douces; je voudrais, s'il
+etait possible, pouvoir respirer l'ame de mon pere!" Tous les signes
+exterieurs du culte furent entierement abolis. On decida encore dans un
+meme arrete, et toujours sur les requisitoires de Chaumette, qu'on ne
+pourrait plus vendre dans les rues _toutes especes de jongleries, telles
+que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Veronique, des ecce-homo,
+des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_,
+ni pareillement _des poudres, des eaux medicinales, et autres drogues
+falsifiees_. L'image de la Vierge fut partout supprimee, et toutes les
+madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
+remplacees par les bustes de Marat et de Lepelletier.
+
+Anacharsis Clootz, ce meme baron prussien qui, riche a cent mille livres de
+rentes, avait quitte son pays pour venir a Paris representer, disait-il, le
+genre humain, qui avait figure a la premiere federation de 1790, a la tete
+des pretendus envoyes de tous les peuples, et qui ensuite fut nomme depute
+a la convention nationale, Anacharsis Clootz prechait sans cesse la
+republique universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux idees,
+il les developpait sans relache dans ses ecrits, et, tantot dans des
+manifestes, tantot dans des adresses, il les proposait a tous les peuples.
+Le deisme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme meme; il ne
+cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les especes de
+dieux, et pretendait qu'il ne devait rester chez l'humanite, affranchie et
+eclairee, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il
+disait a la convention: "Je n'ai pu echapper a tous les tyrans sacres et
+profanes que par des voyages continuels; j'etais a Rome quand on voulait
+m'incarcerer a Paris, et j'etais a Londres quand on voulait me bruler a
+Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe a
+l'autre, que j'echappais aux alguazils, aux mouchards, a tous les maitres,
+a tous les valets. Mes emigrations cesserent quand l'emigration des
+scelerats commenca. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est a Paris,
+qu'etait le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus
+depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zele contre les pretendus
+souverains de la terre et du ciel. Je prechai hautement qu'il n'y a pas
+d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
+peuple-dieu. Le peuple se suffit a lui-meme, il sera toujours debout. La
+nature ne s'agenouille point devant elle-meme. Jugez de la majeste du genre
+humain libre par celle du peuple francais, qui n'en est qu'une fraction.
+Jugez de l'infaillibilite du tout par la sagacite d'une portion qui, elle
+seule, fait trembler le monde esclave. Le comite de surveillance de la
+republique universelle aura moins de besogne que le comite de la moindre
+section de Paris. Une confiance generale remplacera une mefiance
+universelle. Il y aura dans ma republique peu de bureaux, peu d'impots, et
+point de bourreau. La raison reunira tous les hommes dans un seul faisceau
+representatif, sans autre lien que la correspondance epistolaire. Citoyens,
+la religion est le seul obstacle a cette utopie; le temps est venu de la
+detruire. Le genre humain a brule ses lisieres. On n'a de vigueur, dit un
+ancien, que le jour qui suit un mauvais regne; profitons de ce premier
+jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la delivrance du monde!"
+
+Les requisitoires de Chaumette ranimerent toutes les esperances de Clootz;
+il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu eveque
+constitutionnel du departement de Paris, par ce mouvement rapide qui avait
+eleve Chaumette, Hebert et tant d'autres aux premieres fonctions
+municipales. Il lui persuada que le moment etait venu d'abjurer a la face
+de la France le culte catholique, dont il etait le premier pontife; que son
+exemple entrainerait tous les ministres du culte, eclairerait la nation,
+provoquerait une abjuration generale, et obligerait la convention a
+prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
+precisement abjurer sa croyance meme, et declarer par la qu'il avait trompe
+les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit a venir abdiquer
+l'episcopat. Gobel decida ensuite ses vicaires a suivre cet exemple. Il fut
+convenu aussi avec Chaumette et les membres du departement que toutes les
+autorites constituees de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie
+de la deputation, pour lui donner plus de solennite.
+
+Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette,
+Gobel et tous ses vicaires, se rendent a la convention. Chaumette et
+Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
+departement, annoncent que le clerge de Paris vient rendre a la raison un
+hommage eclatant et sincere. Alors ils presentent Gobel. Celui-ci, coiffe
+du bonnet rouge, et tenant a la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son
+anneau, prend la parole: "Ne plebeien, dit-il, cure dans le Porentruy,
+envoye par mon clerge a la premiere assemblee, puis eleve a l'archeveche de
+Paris, je n'ai jamais cesse d'obeir au peuple. J'ai accepte les fonctions
+que ce peuple m'avait autrefois confiees, et aujourd'hui je lui obeis
+encore en venant les deposer. Je m'etais fait eveque quand le peuple
+voulait des eveques, je cesse de l'etre maintenant que le peuple n'en veut
+plus." Gobel ajoute que tout son clerge, anime des memes sentimens, le
+charge de faire la meme declaration. En achevant ces paroles, il depose sa
+mitre, sa croix et son anneau. Son clerge ratifie sa declaration. Le
+president lui repond avec adresse, que la convention a decrete la liberte
+des cultes, qu'elle a du la laisser tout entiere a chaque secte, qu'elle ne
+s'est jamais ingeree dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit a celles
+qui, eclairees par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs
+erreurs.
+
+Gobel n'avait pas abjure le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas
+ose se declarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais
+d'autres etendent pour lui cette declaration. "Revenu, dit le cure de
+Vaugirard, des prejuges que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans
+mon esprit, je depose mes lettres de pretrise." Divers eveques et cures,
+membres de la convention, suivent cet exemple, et deposent leurs lettres
+de pretrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi
+sa qualite de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de
+l'assemblee et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment,
+Gregoire, eveque de Blois, entre dans l'assemblee. On lui raconte ce qui
+vient de se passer, et on l'engage a imiter l'exemple de ses collegues. Il
+refuse avec courage: "S'agit-il du revenu attache aux fonctions d'eveque?
+je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualite de pretre et
+d'eveque? je ne puis m'en depouiller; ma religion me le defend. J'invoque
+la liberte des cultes." Les paroles de Gregoire s'achevent dans le tumulte,
+mais n'arretent point cependant l'explosion de joie que cette scene a
+excitee. La deputation quitte l'assemblee au milieu d'une foule immense, et
+va se rendre a l'Hotel-de-Ville pour recevoir les felicitations de la
+commune.
+
+Il n'etait pas difficile, une fois cet exemple donne, d'exciter toutes les
+sections de Paris et toutes les communes de la republique a l'imiter.
+Bientot les sections se reunissent, et viennent declarer, l'une apres
+l'autre, qu'elles renoncent a toutes les erreurs de la superstition, et
+qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
+section de l'Homme-Arme declare qu'elle ne reconnait d'autre culte que
+celui de la verite et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la
+liberte et de l'egalite, d'autre dogme que celui de la fraternite et des
+lois republicaines decretees depuis le 31 mai 1793. Celle de la Reunion
+annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les
+livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'eglise de
+Saint-Mery. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de
+l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme,
+et fera, decadi prochain, sur le maitre-autel de Saint-Sulpice,
+l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola.
+Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la liberte et de
+l'egalite. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique.
+
+Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme
+religion publique, et s'emparaient de ses edifices et de ses tresors comme
+d'edifices et de tresors appartenant au domaine communal. Deja les deputes
+en mission dans les departemens avaient engage une foule de communes a se
+saisir du mobilier des eglises qui n'etait pas necessaire, disaient-ils, a
+la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propriete publique, appartenait a
+l'etat, et pouvait etre consacre a ses besoins. Fouche avait envoye du
+departement de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en etait venu
+beaucoup aussi de divers departemens. Bientot le meme exemple, suivi a
+Paris et aux environs, fit affluer a la barre de la convention des monceaux
+de richesses. On depouilla toutes les eglises, et les communes envoyerent
+des deputations avec l'or et l'argent accumules dans les niches des saints,
+ou dans les lieux consacres par une ancienne devotion. On se rendait en
+procession a la convention, et le peuple, se livrant a ses gouts
+burlesques, parodiait de la maniere la plus bizarre les scenes de la
+religion, et trouvait autant de plaisir a les profaner qu'il en avait
+trouve jadis a les celebrer. Des hommes, vetus de surplis, de chasubles, de
+chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_
+a la barre de la convention; ils y deposaient les ostensoirs, les crucifix,
+les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononcaient des
+discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-memes les
+allocutions les plus singulieres. "O vous! s'ecriait une deputation de
+Saint-Denis, o vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute
+espece, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en
+allant vous fondre a la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que
+vous vouliez faire dans l'autre!" A ces scenes de gaiete succedaient tout a
+coup des scenes de respect et de recueillement. Ces memes individus, qui
+foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en
+ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier:
+"Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image
+de citoyens respectables, assassines par les esclaves des rois." On
+defilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et
+en dansant _la carmagnole_; on allait deposer les riches depouilles des
+autels a la Monnaie, et les bustes veneres de Marat et de Lepelletier dans
+les eglises, devenues desormais les temples d'un nouveau culte.
+
+Sur le requisitoire de Chaumette, il fut arrete que l'eglise metropolitaine
+de Notre-Dame serait convertie en un edifice republicain, appele _Temple de
+la Raison_; une fete fut instituee pour tous les jours de decade. Elle dut
+remplacer les ceremonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers
+municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la
+Raison, y lisaient la declaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte
+constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armees, et
+racontaient les actions d'eclat qui avaient eu lieu dans la decade. _Une
+bouche de verite_, semblable aux bouches de denonciations qui se trouvaient
+a Venise, etait placee dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis,
+reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la levee de ces
+lettres chaque jour de decade; on procedait a leur lecture; un orateur
+prononcait un discours de morale; apres, on executait des morceaux de
+musique, et on finissait par chanter des hymnes republicains. Il y avait
+dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les
+femmes enceintes, avec ces mots: _Respect a la vieillesse, respect et soins
+aux femmes enceintes_.
+
+La premiere fete de la raison fut celebree avec pompe le 20 brumaire (10
+novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorites
+constituees. Une jeune femme representait la deesse de la Raison; c'etait
+l'epouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin,
+Chaumette, Hebert, et pareils. Elle etait vetue d'une draperie blanche; un
+manteau bleu celeste flottait sur ses epaules; ses cheveux epars etaient
+recouverts du bonnet de la liberte. Elle etait assise sur un siege antique,
+entoure de lierre et porte par quatre citoyens. Des jeunes filles, vetues
+de blanc et couronnees de roses, precedaient et suivaient la deesse. Puis
+venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes,
+et toutes les sections armees. Des discours furent prononces, et des hymnes
+chantes dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite a la convention;
+Chaumette prit la parole en ces termes:
+
+"Legislateurs, le fanatisme a cede la place a la raison. Ses yeux louches
+n'ont pu soutenir l'eclat de la lumiere. Aujourd'hui un peuple immense
+s'est porte sous ces voutes gothiques, qui pour la premiere fois ont servi
+d'echo a la verite. La, les Francais ont celebre le seul vrai culte, celui
+a de la liberte, celui de la raison. La, nous avons forme des voeux pour la
+prosperite des armes de la republique. La, nous avons abandonne des idoles
+inanimees, pour la raison, pour cette image animee, chef-d'oeuvre de la
+nature." En disant ces mots, Chaumette montrait la deesse vivante de la
+Raison. La jeune et belle femme qui la representait, descend de son siege,
+et s'approche du president, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu
+des bravos universels, et des cris de _vive la republique! vive la Raison!
+a bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part a
+ces representations, est entrainee et obligee de suivre le cortege, qui
+retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne
+patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers
+sur Charette, augmentait la joie generale et lui donnait un motif plus reel
+que celui de l'abolition du fanatisme.
+
+On voit sans doute avec degout ces scenes sans recueillement, sans bonne
+foi, ou un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le
+nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de
+comprendre les dogmes qu'on lui donne a croire? Ordinairement, que lui
+faut-il? De grandes reunions qui satisfassent son besoin d'etre assemble,
+des spectacles symboliques, ou on lui rappelle sans cesse l'idee d'une
+puissance superieure a la sienne, enfin des fetes ou l'on rende hommage aux
+hommes qui ont le plus approche du bien, du beau, du grand, en un mot des
+temples, des ceremonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison,
+Marat, et Lepelletier. Il etait reuni, il adorait une puissance
+mysterieuse, il celebrait deux hommes. Tous ses besoins etaient donc
+satisfaits, et il n'y cedait pas autrement qu'il n'y cede toujours.
+
+Si l'on considere le tableau de la France a cette epoque, on verra que
+jamais plus de contraintes ne furent exercees a la fois sur cette partie
+inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les experiences
+politiques. On n'osait plus emettre aucune opinion; on craignait de voir
+ses amis ou ses parens, de peur d'etre compromis avec eux, et de perdre la
+liberte et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques
+centaines de condamnations rendaient la prison et l'echafaud toujours
+presens a la pensee de vingt-cinq millions de Francais. On supportait des
+impots considerables. Si on etait, d'apres une classification tout
+arbitraire, range dans la classe des riches, on perdait pour cette annee,
+une portion de son revenu. Quelquefois, sur une requisition d'un
+representant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa recolte, ou
+son mobilier le plus precieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher
+aucun luxe, ni se livrer a des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se
+servir de la monnaie metallique; il fallait accepter ou donner un papier
+deprecie, et avec lequel il etait difficile de se procurer les objets dont
+on avait besoin. Il fallait, si on etait marchand, vendre a un prix fictif;
+si on etait acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce
+que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois meme il
+fallait s'en passer tout a fait, parce que la bonne et la mauvaise se
+cachaient egalement. On n'avait plus qu'une seule espece de pain noir,
+commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer a la porte des
+boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids
+et mesures, les noms des mois et des jours etaient changes; on n'avait plus
+que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards,
+se voyaient prives des ceremonies du culte, auxquelles ils avaient assiste
+toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les
+habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, decimer les fortunes,
+regler obligatoirement le taux des echanges, renouveler les appellations
+de toutes choses, detruire les pratiques du culte, c'etait sans contredit
+la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
+l'etat, des crises inevitables du commerce, et de l'esprit de systeme
+inseparable de l'esprit d'innovation.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait ecrite contre les girondins.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET
+HEBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMITE DE SALUT
+PUBLIC.--DANTON, ACCUSE AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DEFENDU PAR
+ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS
+APPORTES AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL REVOLUTIONNAIRE.--ENERGIE DU COMITE
+CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
+DEPUTES AUTEURS DU FAUX DECRET, ET DES AGENS PRESUMES DE L'ETRANGER.
+
+
+Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, reste seul et
+victorieux, avait commence a se fractionner. Les exces toujours plus grands
+de la revolution acheverent de le diviser tout a fait, et on touchait a une
+rupture prochaine. Beaucoup de deputes avaient ete emus du sort des
+girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blamaient les
+violences commises a l'egard du culte, les jugeaient impolitiques et
+dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succedaient a
+celles qu'on voulait detruire, que le pretendu culte de la Raison n'etait
+que celui de l'atheisme, que l'atheisme ne pouvait convenir a un peuple,
+et que ces extravagances etaient payees par l'etranger. Au contraire, le
+parti qui regnait aux Cordeliers et a la commune, qui avait Hebert pour
+ecrivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour apotres,
+soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction moderee, et
+amener une nouvelle division dans la republique.
+
+Danton etait revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensee, mais un
+chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se repand de proche en
+proche, et devient bientot manifeste a tous les esprits. On savait qu'il
+aurait voulu empecher l'execution des girondins, et qu'il avait ete
+vivement touche de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur
+des moyens revolutionnaires, il commencait a en blamer l'emploi feroce et
+aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-dela du
+danger, et qu'a la fin de la campagne actuelle et apres l'expulsion entiere
+des ennemis, il voulait faire retablir le regne des lois douces et
+equitables. On n'osait pas l'attaquer a la tribune des clubs. Hebert
+n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Pere Duchene_; mais an repandait
+verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupcons sur sa
+probite; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la
+Belgique, et on lui en attribuait une partie; on etait meme alle jusqu'a
+dire, pendant sa retraite a Arcis-sur-Aube, qu'il avait emigre en emportant
+ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
+Desmoulins, son ami, qui avait partage sa pitie pour les girondins, et
+avait defendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vendee, furieux
+contre les desorganisateurs, et tout pret a denoncer Ronsin et Rossignol.
+On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque maniere,
+avaient demerite des revolutionnaires ardens, et le nombre commencait a en
+etre assez grand.
+
+Julien de Toulouse, deja fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et
+avec les fournisseurs, avait acheve de se compromettre par un rapport sur
+les administrations federalistes, dans lequel il s'efforcait d'excuser les
+torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononce, que les
+cordeliers et les jacobins souleves l'obligerent a se retracter. Ils firent
+une enquete sur sa vie privee; ils decouvrirent qu'il vivait avec des
+agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maitresse, et ils le
+declarerent tout a la fois corrompu et modere. Fabre-d'Eglantine venait
+tout a coup de changer de situation, et deployait un luxe qu'on ne lui
+connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans
+la revolution, n'avait que sa pension ecclesiastique, venait aussi
+d'etaler un beau mobilier, et d'epouser la jeune soeur des deux Frey, avec
+une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
+excita des soupcons contre les nouveaux enrichis, et bientot une
+proposition qu'ils firent a la convention acheva de les perdre. Un depute,
+Osselin, venait d'etre arrete pour avoir, dit-on, cache une emigree. Fabre,
+Chabot, Julien, Delaunay, qui n'etaient pas tranquilles pour eux-memes;
+Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien a se reprocher, mais qui voyaient avec
+effroi qu'on ne menageat pas meme les membres de la convention, proposerent
+un decret, portant qu'aucun depute ne pourrait etre arrete, sans auparavant
+etre entendu a la barre. Ce decret fut adopte, mais tous les clubs et les
+jacobins se souleverent, et pretendirent qu'on voulait renouveler
+l'_inviolabilite_. Ils le firent rapporter, et commencerent l'enquete la
+plus severe sur ceux qui l'avaient propose, sur leur conduite et sur
+l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire,
+Thuriot, depopularises en quelques jours, furent ranges dans le parti des
+hommes equivoques et moderes. Hebert les couvrit d'injures grossieres dans
+sa feuille, et les livra a la vile populace.
+
+Quatre ou cinq autres individus partagerent encore le meme sort, quoique
+jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'etaient Proli, Pereyra, Gusman,
+Dubuisson et Desfieux. Nes presque tous sur le sol etranger, ils etaient
+venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la revolution
+francaise, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire
+fortune. On ne s'inquieta pas de ce qu'ils etaient tant qu'on les vit
+abonder dans le sens de la revolution. Proli, qui etait de Bruxelles, fut
+envoye avec Pereyra et Desfieux aupres de Dumouriez, pour decouvrir ses
+intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
+rapporte, le denoncer a la convention et aux Jacobins. C'etait bien
+jusque-la; mais ils avaient ete employes par Lebrun, parce qu'etant
+etrangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations
+exterieures. En approchant Lebrun, ils apprirent a l'estimer, et ils le
+defendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgre la
+defection de ce general, il avait persiste a vanter ses talens et a dire
+qu'on aurait pu le conserver a la republique; enfin presque tous,
+connaissant mieux les pays voisins, avaient blame l'application du systeme
+jacobin a la Belgique et aux provinces reunies a la France. Leurs propos
+furent recueillis, et lorsqu'une defiance generale fit imaginer
+l'intervention secrete d'une faction etrangere, on commenca a les
+soupconner, et a se raviser sur leurs discours. On sut que Proli etait fils
+naturel de Kaunitz; on supposa qu'il etait le meneur en chef, et on les
+metamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientot la fureur n'eut
+plus de bornes, et l'exageration meme de leur patriotisme, qu'ils croyaient
+propre a les justifier, ne servit qu'a les compromettre davantage. On les
+confondit avec le parti des equivoques, des moderes. Ainsi, des que Danton
+ou ses amis avaient quelque observation a faire sur les fautes des agens
+ministeriels, ou sur les violences exercees contre le culte, le parti
+Hebert, Vincent et Ronsin, repondait en criant a la moderation, a la
+corruption, a la faction etrangere.
+
+Suivant l'usage, les moderes renvoyaient a leurs adversaires cette
+accusation, et leur disaient: C'est vous qui etes les complices de ces
+etrangers; tout vous rapproche, et la commune violence de votre langage, et
+le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
+ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorite legislative, et
+rend des lois sous le titre modeste d'arretes; qui regle tout, police,
+subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion a une autre,
+remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
+preche l'atheisme, et se fait imiter par toutes les municipalites de la
+republique; voyez ces bureaux de la guerre, d'ou s'echappent une foule
+d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les representans,
+exercer les plus grandes vexations, et decrier la revolution par leur
+conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
+usurper l'autorite legislative et executive, deposseder la convention, les
+comites, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser a ce but, sinon
+l'etranger?
+
+Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorite devait prendre
+un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comite, que ces
+accusations reciproques etaient extremement dangereuses. Sa politique,
+comme on l'a deja vu, avait consiste, depuis le 31 mai, a empecher un
+nouveau debordement revolutionnaire, a rallier l'opinion autour de la
+convention, et la convention autour du comite, afin de creer un pouvoir
+energique, et il s'etait servi pour cela des jacobins tout-puissans alors
+sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accredites,
+comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient tres dangereuses. Il avait
+peur qu'aucune reputation ne resistat aux imaginations dechainees; il
+craignait que les violences a l'egard du culte n'indisposassent une partie
+de la France, et ne fissent passer la revolution pour athee; il croyait
+voir enfin la main de l'etranger dans cette vaste confusion. Aussi ne
+manqua-t-il pas l'occasion que bientot Hebert lui offrit, de s'en expliquer
+aux Jacobins.
+
+Les dispositions de Robespierre avaient perce. On repandait sourdement
+qu'il allait faire sevir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs
+du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, deja compromis et
+menaces, voulaient rattacher leur cause a celle de Pache, Chaumette,
+Hebert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une
+conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils etaient tous egalement
+en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder reciproquement. Hebert
+se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se
+plaint d'un plan de desunion tendant a diviser les patriotes. "De toutes
+parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'etre pas
+arrete. On repand que Robespierre doit me denoncer, moi, Chaumette et
+Pache.... Quant a moi, qui me mets tous les jours en avant pour les
+interets de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tete, cela
+pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime
+qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille
+idee. On a dit aussi que Danton avait emigre, qu'il etait alle en Suisse
+charge des depouilles du peuple.... Je l'ai rencontre ce matin dans les
+Tuileries, et puisqu'il est a Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer
+fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de dementir les
+bruits injurieux qui courent sur leur compte." Hebert rapporte ensuite
+qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui
+devoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout
+rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les
+complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au
+Temple. Robespierre monte aussitot a la tribune: "Est-il vrai, dit-il, que
+nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos
+tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la
+terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de
+croire que cet evenement suffirait pour eteindre le foyer des conspirations
+qui nous dechirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la meprisable
+soeur de Capet en imposerait plus a nos ennemis que celle de Capet lui-meme
+et de sa criminelle compagne?
+
+"Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le
+fanatisme! il expire. Je pourrais meme dire qu'il est mort. En dirigeant
+depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la detourne-t-on
+pas de nos veritables dangers? Vous avez peur des pretres, et ils
+s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les echanger contre ceux de
+municipaux, d'administrateurs, et meme de presidens de societes
+populaires.... Ils etaient naguere fort attaches a leur ministere quand il
+leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdique des qu'il
+n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme,
+mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle
+qu'ils ont revetue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la
+nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!"
+
+Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute:
+
+"Que des citoyens animes par un zele pur viennent deposer sur l'autel de la
+patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire
+servir aux triomphes de la liberte, la patrie et la raison sourient a ces
+offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
+viendraient-elles meler ici leur influence a celle du civisme? De quel
+droit des hommes inconnus jusqu'a ce jour dans la carriere de la revolution
+viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces evenemens, les moyens
+d'usurper une fausse popularite, d'entrainer les patriotes meme a de
+fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel
+droit viendraient-ils troubler la liberte des cultes au nom de la liberte,
+et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit
+feraient-ils degenerer les hommages solennels rendus a la verite pure en
+des farces eternelles et ridicules?
+
+"On a suppose qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait
+proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette
+demarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberte
+des cultes qu'elle a proclamee, et de reprimer en meme temps tous ceux qui
+en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on
+persecute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les
+punira avec severite, toutes les fois qu'ils oseront se prevaloir de leurs
+fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les prejuges ou le
+royalisme contre la republique.
+
+"Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le pretexte de
+detruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'atheisme
+lui-meme. Tout philosophe, tout individu peut adopter la-dessus l'opinion
+qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insense;
+mais l'homme public, mais le legislateur serait cent fois plus insense, qui
+adopterait un pareil systeme. La convention nationale l'abhorre. La
+convention n'est point un faiseur de livres et de systemes. Elle est un
+corps politique et populaire. L'atheisme est _aristocratique_. L'idee d'un
+grand Etre qui veille sur l'innocence opprimee et qui punit le crime
+triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent;
+si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les
+coupables. J'ai ete, des le college, un assez mauvais catholique; je n'ai
+jamais ete ni un ami froid, ni un defenseur infidele de l'humanite. Je n'en
+suis que plus attache aux idees morales et politiques que je viens de vous
+exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_."
+
+Robespierre, apres avoir fait cette profession de foi, impute a l'etranger
+les persecutions dirigees contre le culte, et les calomnies repandues
+contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui etait extremement defiant,
+et qui avait suppose les girondins royalistes, croyait beaucoup a la
+faction de l'etranger, laquelle n'etait representee, comme nous l'avons
+dit, que par quelques espions envoyes aux armees, et quelques banquiers
+intermediaires de l'agiotage, et correspondans des emigres. "Les etrangers,
+dit-il, ont deux especes d'armees; l'une sur nos frontieres, est
+impuissante et pres de sa ruine, grace a nos victoires; l'autre, plus
+dangereuse, est au milieu de nous. C'est une armee d'espions, de fripons
+stipendies, qui s'introduisent partout, meme au sein des societes
+populaires. C'est une faction qui a persuade a Hebert que je voulais faire
+arreter Pache, Chaumette, Hebert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache,
+dont j'ai toujours admire et defendu la vertu simple et modeste, moi qui ai
+combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!" Robespierre loue
+Pache et se tait sur Hebert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oublie
+les services de la commune dans les jours ou la liberte etait en peril. Se
+dechainant ensuite contre ce qu'il appelle la faction etrangere, il fait
+tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il
+raconte leur histoire, il les depeint comme des agens de Lebrun et de
+l'etranger, charges d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de
+les animer les uns contre les autres. A la maniere dont il s'exprime, on
+voit que la haine qu'il eprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mele
+pour beaucoup a sa defiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la
+societe, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin
+epuratoire pour tous les jacobins.
+
+Ainsi Robespierre avait frappe d'anatheme le nouveau culte, avait donne une
+lecon severe a tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour
+Hebert, ne s'etait pas compromis jusqu'a louer ce sale ecrivain, et avait
+fait retomber tout l'orage sur des etrangers qui eurent le malheur d'etre
+amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blamer notre systeme politique
+dans les pays de conquete. Enfin il s'etait arroge la recomposition de la
+societe, en faisant decider qu'il y aurait un scrutin epuratoire.
+
+Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son systeme; il vient lire
+aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptees, prouvant que
+l'etranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et
+des calomnies a l'egard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et
+les desire. Danton avait en quelque sorte recu d'Hebert l'invitation de
+s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obeir a une sommation;
+mais quinze jours apres, il saisit une circonstance favorable pour prendre
+la parole. Il s'agissait de fournir a toutes les societes populaires un
+local aux depens de l'etat. Il presente a ce sujet diverses observations,
+et en prend occasion de dire que si la constitution doit etre endormie
+pendant que le peuple frappe et epouvante les ennemis de ses operations
+revolutionnaires, il faut cependant se defier de ceux qui veulent porter ce
+meme peuple au-dela des bornes de la revolution. Coupe de l'Oise replique a
+Danton, et denature ses idees en les combattant. Danton remonte aussitot a
+la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui
+des motifs de defiance de preciser leurs accusations, afin qu'il puisse y
+repondre publiquement. Il se plaint de cette defaveur qui se manifeste en
+sa presence. "Ai-je donc perdu, s'ecrie-t-il, ces traits qui caracterisent
+la figure d'un homme libre?" Et en proferant ces mots, il agitait cette
+tete qu'on avait tant vue, tant rencontree dans les orages de la
+revolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des republicains et jete
+la terreur chez les aristocrates. "Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce meme
+homme qui s'est trouve a vos cotes dans tous les momens de crise? Ne
+suis-je plus cet homme tant persecute, tant connu de vous; cet homme que
+vous avez si souvent embrasse comme votre ami, et avec lequel vous avez
+fait le serment de mourir dans les memes perils?" Il rappelle alors qu'il
+fut le defenseur de Marat, et il est ainsi oblige de se couvrir de l'ombre
+de cet etre, qu'il avait autrefois protege et dedaigne. "Vous serez
+etonnes, dit-il, quand je vous ferai connaitre ma conduite privee, de voir
+que la fortune colossale que mes ennemis et les votres m'ont pretee, se
+reduit a la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je defie les
+malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne
+pourront m'ebranler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me
+jugerez en sa presence. Je ne dechirerai pas plus la page de mon histoire
+que vous ne dechirerez la votre...." Danton demande, en finissant, une
+commission, pour examiner les accusations portees contre lui. Robespierre
+s'elance alors a la tribune avec un empressement extreme. "Danton,
+s'ecrie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y
+consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on precise
+les griefs portes contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es
+accuse d'avoir emigre. On a dit que tu avais passe en Suisse; que ta
+maladie etait feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton
+ambition etait d'etre regent sous Louis XVII; qu'a une epoque determinee
+tout a ete prepare pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu etais le
+chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni
+l'Autriche, ni la Prusse, n'etaient nos veritables ennemis, mais que
+c'etait toi seul; que la Montagne etait composee de tes complices; qu'il ne
+fallait pas s'occuper des agens envoyes par les puissances etrangeres; que
+leurs conspirations etaient des fables dignes de mepris; en un mot, qu'il
+fallait t'egorger toi, toi seul!..." Des applaudissemens universels
+couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: "Ne sais-tu pas, Danton, que
+plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose
+publique s'attachent a sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas
+tous, citoyens, que cette methode est infaillible? Eh! si le defenseur de
+la liberte n'etait pas calomnie, ce serait une preuve que nous n'aurions
+plus ni nobles, ni pretres a combattre!" Faisant alors allusion aux
+feuilles d'Hebert, ou lui, Robespierre, etait fort loue, il ajoute: "Les
+ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je
+les repudie. Croit-on qu'a cote de ces eloges que l'on repete dans
+certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu
+egorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils
+sont tous solidaires. Je me trompe peut-etre sur Danton; mais, vu dans sa
+famille, il ne merite que des eloges. Sous les rapports politiques, je l'ai
+observe; une difference d'opinion me le faisait etudier avec soin, souvent
+avec colere; il ne s'est pas assez hate, je le sais, de soupconner
+Dumouriez; il n'a pas assez hai Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas
+toujours ete de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non,
+je la lui ai toujours vu servir avec zele. Danton veut qu'on le juge; il a
+raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se presentent ces hommes qui sont plus
+patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilegies, des
+pretres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du
+patriotisme des gens qui nous accusent."
+
+Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche a faire
+a Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-meme, l'un des
+amis d'Hebert, est le premier a s'ecrier que, personne ne se presentant,
+c'est une preuve qu'il n'y a rien a dire contre Danton. Un membre demande
+alors que le president lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et
+Danton, s'approchant du bureau, recoit l'accolade au milieu des
+applaudissemens universels.
+
+La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait ete genereuse et
+habile. Le danger commun a tous les bons patriotes, l'ingratitude qui
+payait les services de Danton, enfin une superiorite decidee, avaient
+arrache Robespierre a son egoisme habituel; et, cette fois, plein de bons
+sentimens, il avait ete plus eloquent qu'il n'etait donne a sa nature de
+l'etre. Mais le service qu'il rendit a Danton fut plus utile a la cause du
+gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'a Danton
+lui-meme, dont la popularite etait perdue. On ne refait pas l'enthousiasme,
+et on ne pouvait pas presumer encore d'assez grands dangers publics pour
+que Danton trouvat, par son courage, le moyen de regagner son influence.
+Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'etre present a
+chaque seance d'epuration. Le tour de Clootz arrive, on l'accuse de
+liaisons avec les banquiers etrangers Vandeniver. Il essaie de se
+justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de
+Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitule:
+_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la
+Montagne que la Gironde, ses exagerations extravagantes, son obstination a
+parler d'une republique universelle, a inspirer la rage des conquetes, et a
+compromettre la France aupres de toute l'Europe, "Et comment M. Clootz,
+ajoute Robespierre, pouvait-il s'interesser si fort au bonheur de la
+France, lorsqu'il s'interessait si fort au bonheur de la Perse et du
+Monomotapa? Il est une derniere crise dont il pourra se vanter. Je veux
+parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, menage avec raison et
+lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait
+entrainer les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'eveque Gobel
+une conference de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il
+vint, changeant subitement de langage et d'habit, deposer ses lettres de
+pretrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades.
+Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce
+pretendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possede cent mille
+livres de rentes, qui dine avec les banquiers conspirateurs, et qui est,
+non pas l'orateur du peuple francais, mais du genre humain."
+
+Clootz fut exclu sur-le-champ de la societe; et, sur la proposition de
+Robespierre, on decida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles,
+les pretres, les banquiers et les etrangers.
+
+A la seance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait
+sa lettre a Dillon, et un mouvement de sensibilite en faveur des girondins.
+"J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai
+defendu. Quant aux girondins, j'etais a leur egard dans une position
+particuliere. J'ai toujours aime et servi la republique, mais je me suis
+souvent trompe sur ceux qui la servaient; j'ai adore Mirabeau; j'ai cheri
+Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifie mon amitie et mon
+admiration des que j'ai su qu'ils avaient cesse d'etre jacobins. Une
+fatalite bien marquee a voulu que de soixante revolutionnaires qui avaient
+signe mon contrat de mariage, il ne me restat plus que deux amis, Danton et
+Robespierre. Tous les autres sont emigres ou guillotines. De ce nombre
+etaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilite etait donc bien
+pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils
+mouraient en republicains, mais en republicains federalistes; car, je vous
+l'assure, je ne crois pas qu'il y eut beaucoup de royalistes parmi eux."
+
+On aimait le caractere facile, l'esprit naif et original de Camille
+Desmoulins. "Camille a mal choisi ses amis, s'ecrie un jacobin; prouvez-lui
+que nous savons mieux choisir les notres en le recevant avec empressement."
+Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collegues, mais en gardant
+cependant un ton de superiorite, defend Camille Desmoulins. "Il est faible
+et confiant, dit-il, mais il a toujours ete republicain. Il a aime
+Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-meme brise ses idoles des qu'il a
+ete detrompe. Qu'il poursuive sa carriere et soit plus reserve a l'avenir."
+Apres cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est
+ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'Eglantine l'est a son tour,
+mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer
+a ses talens litteraires. Cette epuration fut poursuivie, et devint fort
+longue. Commencee en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.
+
+La politique de Robespierre et du gouvernement etait bien connue. L'energie
+avec laquelle cette politique avait ete manifestee, intimida les
+brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songerent a se retracter,
+et a revenir sur leurs premieres demarches. Chaumette, qui avait la faconde
+d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le
+courage d'un chef de parti, ne pretendait nullement rivaliser avec la
+convention et se faire le createur d'un nouveau culte; il s'empressa donc
+de chercher une occasion pour reparer sa faute. Il resolut de faire
+interpreter l'arrete qui fermait tous les temples, et il proposa a la
+commune de declarer qu'elle ne voulait pas gener la liberte religieuse, et
+qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit
+de se reunir dans des lieux payes et entretenus a leurs frais. "Qu'on ne
+pretende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font
+agir; je suis egalement incapable de l'une ou de l'autre. C'est la
+conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zele pour le pousser
+au-dela des bornes, et nous engager dans de fausses demarches; c'est la
+conviction que si nous empechons les catholiques d'exercer leur culte
+publiquement et avec l'aveu de la loi, des etres bilieux iront s'exalter ou
+conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et
+me fait parler." L'arrete propose par Chaumette, et fortement appuye par le
+maire Pache, fut enfin adopte apres quelques murmures bientot couverts par
+de nombreux applaudissemens. La convention declara de son cote qu'elle
+n'avait jamais entendu par ses decrets gener la liberte religieuse, et elle
+defendit de toucher a l'argenterie qui restait encore dans les eglises, vu
+que le tresor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les
+farces indecentes que le peuple s'etait permises cesserent dans Paris, et
+les pompes du culte de la Raison, dont il s'etait tant diverti, furent
+abolies.
+
+Le comite de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait
+tous les jours davantage la necessite de rendre l'autorite plus forte, plus
+prompte et plus obeie. Chaque jour, l'experience des obstacles le rendait
+plus habile, et il ajoutait de nouvelles pieces a cette machine
+revolutionnaire, creee pour la duree de la guerre. Deja il avait empeche la
+transmission du pouvoir a des mains nouvelles et inexperimentees, en
+prorogeant la convention, et en declarant le gouvernement revolutionnaire
+jusqu'a la paix. En meme temps, il avait concentre ce pouvoir dans ses
+mains en mettant sous sa dependance le tribunal revolutionnaire, la police,
+les operations militaires, et la distribution meme des subsistances. Deux
+mois d'experience lui firent sentir les obstacles que les autorites
+locales, soit par exces ou defaut de zele, faisaient eprouver a l'action de
+l'autorite superieure. L'envoi des decrets etait souvent interrompu ou
+retarde; et leur promulgation negligee dans certains departemens. Il
+restait beaucoup de ces administrations federalistes qui s'etaient
+insurgees, et la faculte de se coaliser ne leur etait pas encore interdite.
+Si, d'une part, les administrations de departement presentaient quelque
+danger de federalisme, les communes, au contraire, agissant en sens oppose,
+exercaient, a l'imitation de celle de Paris, une autorite vexatoire,
+rendaient des lois, imposaient des taxes; les comites revolutionnaires
+deployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial;
+des armees revolutionnaires, instituees dans differentes localites,
+completaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, desunis
+entre eux, et embarrassans pour le gouvernement superieur. Enfin l'autorite
+des representans, ajoutee a toutes les autres, augmentait la confusion des
+pouvoirs souverains; car les representans levaient des impots, rendaient
+des lois penales, comme les communes et la convention elle-meme.
+
+Billaud-Varennes, dans un rapport mal ecrit, mais habile, devoila ces
+inconveniens, et fit rendre le decret du 14 frimaire an II (4 decembre),
+modele du gouvernement provisoire, energique et absolu. L'anarchie, dit le
+rapporteur, menace les republiques a leur naissance et dans leur
+vieillesse. Tachons de nous en garantir. Ce decret instituait le _Bulletin
+des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'idee:
+car les lois envoyees par l'assemblee aux ministres, par les ministres aux
+autorites locales, sans delais fixes, sans proces-verbaux qui garantissent
+leur envoi ou leur arrivee, etaient souvent rendues depuis long-temps, sans
+etre ni promulguees ni connues. D'apres le nouveau decret, une commission,
+une imprimerie, un papier particulier, etaient consacres a l'impression et
+a l'envoi des lois. La commission, formee de quatre individus independans
+de toute autorite, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait
+imprimer, l'envoyait par la poste dans des delais fixes et invariables. Les
+envois et les remises etaient constates par les moyens ordinaires de la
+poste; et ces mouvemens, ainsi regularises, devenaient infaillibles. La
+convention etait ensuite declaree _centre d'impulsion du gouvernement_.
+Sous ces mots, on cachait la souverainete des comites, qui faisaient tout
+pour la convention. Les autorites du departement etaient en quelque sorte
+abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
+abandonnait, comme au departement de Paris a l'epoque du 10 aout, que la
+repartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins
+purement economiques. Ainsi, ces intermediaires trop puissans entre le
+peuple et l'autorite supreme, etaient supprimes. On ne laissait exister,
+avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de
+commune. Il etait defendu a toute administration locale de se reunir a
+d'autres, de se deplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arretes
+extensifs ou limitatifs des decrets, de lever des impots ou des hommes.
+Toutes les armees revolutionnaires etablies dans les departemens etaient
+licenciees, et il ne devait subsister que la seule armee revolutionnaire
+etablie a Paris pour le service de toute la republique. Les comites
+revolutionnaires etaient obliges de correspondre avec les districts charges
+de les surveiller, et avec le comite de surete generale. Ceux de Paris ne
+pouvaient correspondre qu'avec le comite de surete generale, et point avec
+la commune. Il etait defendu aux representans de lever des taxes, a moins
+que la convention ne les autorisat, et de porter des lois penales.
+
+Ainsi, toutes les autorites etant ramenees dans leur sphere, leur conflit
+ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une
+maniere infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en differer
+l'execution. Les deux comites conservaient toujours leur domination. Celui
+de _salut public_, outre sa suprematie sur le comite de surete generale,
+continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle
+de toutes choses. Seul desormais, il pouvait s'appeler _comite de salut
+public_. Aucun comite dans les communes ne pouvait prendre ce titre.
+
+Ce nouveau decret sur l'institution du gouvernement revolutionnaire,
+quoique restrictif de l'autorite des communes, et rendu meme contre leurs
+abus de pouvoir, fut recu par la commune de Paris avec de grandes
+demonstrations d'obeissance. Chaumette, qui affectait la docilite comme le
+patriotisme, fit un long discours en l'honneur du decret. Par son maladroit
+empressement a entrer dans le systeme de l'autorite superieure, il donna
+meme une occasion de se faire reprimander; et il eut l'art de desobeir en
+voulant trop obeir. Le decret mettait les comites revolutionnaires de Paris
+en communication directe et exclusive avec le comite de surete generale.
+Dans leur zele fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens;
+on les accusait d'avoir fait incarcerer une foule de patriotes, et d'etre
+composes d'hommes qu'on commencait a appeler _ultra-revolutionnaires_.
+Chaumette se plaignit au conseil general de leur conduite, et proposa de
+les convoquer a la commune, pour leur faire une admonition severe. La
+proposition de Chaumette fut adoptee. Mais celui-ci, avec son ostentation
+d'obeissance, avait oublie que, d'apres le nouveau decret, les comites
+revolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comite de
+surete generale. Le comite de salut public ne voulant pas plus d'une
+obeissance exageree que de la desobeissance, peu dispose surtout a souffrir
+que la commune se permit de donner des lecons, meme bonnes, a des comites
+places sous l'autorite superieure, fit casser l'arrete de Chaumette, et
+defendre aux comites de se reunir a la commune. Chaumette recut cette
+correction avec une soumission parfaite. "Tout homme, dit-il a la commune,
+est sujet a l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompe. La
+convention a casse mon requisitoire et l'arrete que j'avais fait prendre;
+elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mere
+commune, unissons-nous a elle." (19 frimaire.)
+
+Ce n'est qu'au moyen de cette energie que le comite pouvait parvenir a
+arreter tous les mouvemens desordonnes, soit de zele, soit de resistance,
+et a produire la plus grande precision possible dans l'action du
+gouvernement. Les _ultra-revolutionnaires_, compromis et reprimes depuis
+leurs manifestations contre le culte, essuyerent une nouvelle repression,
+plus severe que les precedentes. Ronsin etait revenu de Lyon, ou il avait
+accompagne Collot-d'Herbois avec un detachement de l'armee revolutionnaire.
+Il etait arrivee a Paris au moment ou le bruit des sanglantes executions
+commises a Lyon excitait la pitie. Ronsin fit placarder une affiche qui
+revolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille
+Lyonnais, quinze cents seulement n'etaient pas complices de la revolte,
+qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient peri, et que le
+Rhone aurait roule leurs cadavres jusqu'a Toulon. On citait de lui d'autres
+propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
+bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministeriels dans les
+provinces, et de leur rivalite avec les representans. On repetait des mots
+echappes a quelques-uns d'entre eux, annoncant encore le projet de faire
+organiser constitutionnellement le pouvoir executif. L'energie que
+Robespierre et le comite venaient de deployer encourageaient a se prononcer
+contre ces agitateurs. Dans la seance du 27 frimaire (17 decembre), on
+commence par se plaindre de certains comites revolutionnaires. Lecointre
+denonce l'arrestation d'un courrier du comite de salut public par l'un des
+agens du ministere. Boursault dit qu'en passant a Lonjumeau, il a ete
+arrete par la commune, qu'il a fait connaitre sa qualite de depute, et que
+cette commune a voulu neanmoins que son passeport fut legalise par l'agent
+du conseil executif present sur les lieux. Fabre-d'Eglantine denonce
+Maillard, le chef des egorgeurs de septembre, qui a ete envoye en mission a
+Bordeaux par le conseil executif, tandis qu'il devrait etre expulse de
+partout; il denonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a fremi; il
+denonce enfin Vincent, qui a reuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la
+guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait a
+organiser le pouvoir executif, parce qu'il ne voulait pas etre le valet des
+comites. La convention met aussitot en etat d'arrestation Vincent,
+secretaire-general de la guerre, Ronsin, general de l'armee
+revolutionnaire, Maillard, envoye a Bordeaux, trois autres agens du pouvoir
+executif dont on signale encore les vexations a Saint-Girons, et un nomme
+Mazuel, adjudant dans l'armee revolutionnaire, qui a dit que la convention
+conspirait, et qu'il cracherait au visage des deputes. La convention porte
+ensuite peine de mort contre les officiers des armees revolutionnaires,
+illegalement formees dans les provinces, qui ne se separeraient pas
+sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil executif viendra se
+justifier le lendemain.
+
+Cet acte d'energie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des
+explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcerent pas encore sur
+le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demanderent qu'il fut fait une
+enquete pour constater la nature de leurs torts. Le conseil executif vint
+se justifier tres humblement a la convention; il assura que son intention
+n'avait point ete de rivaliser avec la representation nationale, et que
+l'arrestation des courriers, les difficultes essuyees par le representant
+Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comite de salut public
+lui-meme; ordre qui enjoignait de verifier tous les passeports et toutes
+les depeches.
+
+Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'etre incarceres comme
+ultra-revolutionnaires, le comite sevit en meme temps contre le parti des
+equivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson,
+Desfieux, Pereyra, accuses d'etre agens de l'etranger et complices de tous
+les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre deputes
+Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accuses d'etre
+moderes, et d'avoir fait une fortune subite.
+
+On a deja vu l'histoire de l'association clandestine de ces representans,
+et du faux qui en avait ete la suite. On a vu que Chabot, deja ebranle, se
+preparait a denoncer ses collegues, et a rejeter tout sur eux. Les bruits
+qui couraient sur son mariage, les denonciations qu'Hebert repetait chaque
+jour, acheverent de l'intimider, et il courut tout devoiler a Robespierre.
+Il pretendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot,
+que celui de le suivre et de le reveler; il attribua ce complot a
+l'etranger, qui voulait, disait-il, corrompre les deputes, pour avilir la
+representation nationale, et qui se servait ensuite d'Hebert et de ses
+complices pour les diffamer apres les avoir corrompus. Il y avait ainsi,
+selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la
+branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour deshonorer et
+dissoudre la convention. La participation des banquiers etrangers a cette
+intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient
+que la convention finirait bientot par se devorer elle-meme, et qu'il
+fallait faire fortune le plus tot possible, quelques liaisons de la femme
+d'Hebert avec les maitresses de Julien de Toulouse et de Delaunay,
+servirent a Chabot de moyens pour etayer cette fable d'une conspiration a
+deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
+s'entendaient secretement pour arriver au meme but. Chabot eut cependant un
+reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait ete le corrupteur de
+Fabre, et qu'il s'exposait a une denonciation de celui-ci en l'accusant, il
+pretendit que ses offres avaient ete rejetees, et que les cent mille francs
+en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, etaient les
+cent mille francs destines a Fabre, et refuses par lui. Ces fables de
+Chabot n'avaient aucune apparence de verite, car il eut ete bien plus
+naturel, en entrant dans la conspiration pour la decouvrir, d'en prevenir
+quelques membres de l'un ou de l'autre comite, et de deposer l'argent dans
+leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comite de surete generale, qui
+fit arreter dans la nuit les deputes designes. Julien de Toulouse parvint a
+s'evader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arretes[6].
+
+La decouverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma
+toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres.
+On repandit plus que jamais le bruit d'une faction etrangere, corrompant
+les patriotes, les excitant a entraver la marche de la revolution, les uns
+par une moderation intempestive, et les autres par une exageration folle,
+par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
+d'atheisme. Cependant qu'y avait-il de reel dans toutes ces suppositions?
+D'un cote, des hommes moins fanatiques, plus prompts a s'apitoyer sur les
+vaincus, et plus susceptibles par cette meme raison de ceder a l'attrait du
+plaisir et de la corruption; d'un autre cote, des hommes plus violens et
+plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs
+reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilite fanatique,
+profanant les vieux objets du culte, sans menagement et sans decence; au
+milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises
+pour agioter; quatre deputes sur sept cent cinquante, se laissant corrompre
+et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques revolutionnaires
+sinceres, mais etrangers, suspects a ce titre, et se compromettant par
+l'exageration meme, a la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier
+leur origine: voila ce qu'il y avait de reel, et il n'y avait la rien que
+de tres ordinaire, rien qui exigeat la supposition d'une machination
+profonde.
+
+Le comite de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, resolut
+de les frapper et de les fletrir tous, et pour cela il chercha a montrer
+qu'ils etaient tous complices de l'etranger. Robespierre avait deja denonce
+une faction etrangere, a laquelle son esprit defiant lui faisait ajouter
+foi. La faction turbulente contrariant l'autorite superieure, et
+deshonorant la revolution, il l'accusa aussitot d'etre complice de la
+faction etrangere; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la
+faction moderee, il la defendit meme, comme on l'a vu, dans la personne de
+Danton. S'il la menageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-la
+qui put contrarier la marche de la revolution, c'est qu'elle ne formait pas
+un parti opiniatre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se
+composait tout au plus de quelques individus isoles qui desapprouvaient
+les extravagances _ultra-revolutionnaires_.
+
+Telle etait la situation des partis, et la politique du comite de salut
+public a leur egard, en frimaire an II (decembre 1793). Tandis qu'il se
+servait de l'autorite avec tant de force, et achevait de completer a
+l'interieur la machine du pouvoir revolutionnaire, il deployait une egale
+energie au dehors, et assurait le salut de la revolution par des victoires
+eclatantes.
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE
+DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DEBLOCUS DE LANDAU.--OPERATIONS A
+L'ARMEE D'ITALIE.--SIEGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARMEE
+REPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET ECHECS AUX PYRENEES.--EXCURSION DES
+VENDEENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; ECHECS DE L'ARMEE
+REPUBLICAINE.--DEFAITE DES VENDEENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLETE A
+SAVENAY.--COUP D'OEIL GENERAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.
+
+
+La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontieres de la maniere la
+plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris
+le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgre le projet du comite de
+salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
+envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les
+evenemens n'avaient pas change et les avantages de Watignies nous etaient
+restes.
+
+Sur le Rhin, la campagne s'etait beaucoup prolongee par la perte des lignes
+de Wissembourg, forcees le 13 octobre (22 vendemiaire). Le comite de salut
+public voulait les recouvrer a tout prix, et debloquer Landau, comme il
+avait debloque Dunkerque et Maubeuge. L'etat de nos departemens du Rhin
+etait une raison de se hater, et d'en eloigner l'ennemi. Le pays des Vosges
+etait singulierement empreint de l'esprit feodal; les pretres et les nobles
+y avaient conserve une grande influence; la langue francaise y etant peu
+repandue, les nouvelles idees revolutionnaires n'y avaient presque pas
+penetre; dans un grand nombre de communes, les decrets de la convention
+etaient inconnus; plusieurs manquaient de comites revolutionnaires, et,
+dans presque toutes, les emigres circulaient impunement. Les nobles de
+l'Alsace avaient suivi l'armee de Wurmser en foule, et se repandaient
+depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette derniere
+ville, on avait forme le complot de livrer la place a Wurmser. Le comite de
+salut public y envoya aussitot Lebas et Saint-Just, pour y exercer la
+dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune
+Hoche, qui s'etait si fort distingue au siege de Dunkerque, general de
+l'armee de la Moselle; il detacha de l'armee oisive des Ardennes une forte
+division, qui fut partagee entre les deux armees de la Moselle et du Rhin;
+enfin il fit executer des levees en masse dans tous les departemens
+environnans, et les dirigea sur Besancon. Ces nouvelles levees occuperent
+les places fortes, et les garnisons furent portees en ligne. Saint-Just
+deploya a Strasbourg tout ce qu'il avait d'energie et d'intelligence. Il
+fit trembler les malintentionnes, livra a une commission ceux qu'on
+soupconnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire a
+l'echafaud. Il communiqua aux generaux et aux soldats une vigueur nouvelle,
+il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos
+jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-meme au feu, et
+partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'etait
+empare de l'armee; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de
+recouvrer le terrain perdu, leur cri etait: _Landau ou la mort!_
+
+La veritable manoeuvre a executer sur cette partie des frontieres,
+consistait toujours a reunir les deux armees du Rhin et de la Moselle, et a
+operer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait
+recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous
+avions perdus depuis que Brunswick s'etait porte au centre des Vosges, et
+Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comite etait forme: il
+voulait s'emparer de la chaine meme, pour separer les Prussiens des
+Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, etait charge
+d'executer ce plan, et ses premiers mouvemens a la tete de l'armee de la
+Moselle firent esperer les plus energiques determinations.
+
+Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une
+surprise le chateau de Bitche, place au milieu meme des Vosges. Cette
+tentative fut dejouee par la vigilance de la garnison, qui accourut a temps
+sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fut deconcerte par ce defaut de
+succes, soit qu'il redoutat l'activite et l'energie de Hoche, soit aussi
+qu'il fut mecontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se
+retira d'abord a Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis a Kayserslautern, au
+centre des Vosges. Il n'avait pas prevenu Wurmser de ce mouvement
+retrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engage sur le versant
+oriental, presque a la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant
+occidental, se trouvait meme en arriere de Wissembourg, et a peu pres a la
+hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de tres pres dans son
+mouvement retrograde, et, apres avoir vainement essaye de l'entourer a
+Bisengen, et meme de le prevenir a Kayserslautern, il forma le projet de
+l'attaquer a Kayserslautern meme, quelque grande que fut la difficulte des
+lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et
+30 novembre; mais les lieux etaient peu connus et peu praticables. Le
+premier jour, le general Ambert, qui commandait la gauche, se trouva
+engage, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant,
+Hoche se trouvait seul en presence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'egarait
+dans les montagnes. Grace aux difficultes des lieux, a sa force et a
+l'avantage de sa position, Brunswick eut un succes complet. Il ne perdit
+qu'environ douze hommes; Hoche fut oblige de se retirer avec une perte
+d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas decourage, et vint se
+rallier a Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux,
+n'en avait pas moins deploye une audace et une resolution qui frapperent
+les representans et l'armee. Le comite de salut public, qui, depuis
+l'entree de Carnot, etait assez eclaire pour etre juste et qui n'etait
+severe qu'envers le defaut de zele, lui ecrivit les lettres les plus
+encourageantes, et, pour la premiere fois, donna des eloges a un general
+battu. Hoche, sans etre ebranle un moment par sa defaite, forma aussitot la
+resolution de se joindre a l'armee du Rhin, pour accabler Wurmser.
+Celui-ci, qui etait reste en Alsace tandis que Brunswick retrogradait
+jusqu'a Kayserslautern, avait son flanc droit decouvert. Hoche dirigea le
+general Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne
+des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armee du Rhin
+ferait sur son front une attaque generale. Grace a la presence de
+Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
+novembre et le commencement de decembre, entre l'armee du Rhin et les
+Autrichiens. Elle commencait a s'aguerrir en allant tous les jours au feu.
+Pichegru la commandait. Le corps envoye dans les Vosges par Hoche eut
+beaucoup de difficultes a vaincre pour y penetrer, mais il y reussit enfin,
+et inquieta serieusement la droite de Wurmser. Le 22 decembre (2 nivose),
+Hoche marcha lui-meme a travers les montagnes, et parut a Werdt sur le
+sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
+beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens
+furent alors obliges de quitter la ligne de la Motter, et de se porter
+d'abord a Sultz, puis le 24 a Wissembourg, sur les lignes memes de la
+Lauter. Leur retraite s'operait avec desordre et confusion. Les emigres,
+les nobles alsaciens accourus a la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus
+grande precipitation. Des familles entieres couvraient la route en
+cherchant a s'echapper. Les deux armees prussienne et autrichienne etaient
+mecontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein
+d'ardeur et d'enthousiasme.
+
+Les deux armees du Rhin et de la Moselle etaient reunies. Les representans
+donnerent le commandement en chef a Hoche, qui se disposa sur-le-champ a
+reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentres
+maintenant par leur mouvement retrograde, se trouvaient mieux en mesure de
+se soutenir. Ils resolurent donc de prendre l'offensive le 26 decembre (6
+nivose), le jour meme ou le general francais se disposait a fondre sur eux.
+Les Prussiens etaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les
+Autrichiens s'etendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au
+Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas ete decides a prendre l'initiative,
+ils n'auraient pas recu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter a
+dos; mais ils etaient resolus a attaquer les premiers, et les Francais, en
+s'avancant sur eux, trouverent leurs avant-gardes en marche. Le general
+Desaix, commandant la droite de l'armee du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le
+general Michaud fut dirige sur Schleithal; le centre attaqua les
+Autrichiens, ranges sur le Geisberg, et la gauche penetra dans les Vosges
+pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
+Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg
+jusqu'a Wissembourg meme. L'occupation instantanee de Wissembourg, pouvait
+etre desastreuse pour les coalises, et elle etait imminente; mais
+Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint
+les Francais avec beaucoup de fermete. La retraite des Autrichiens se fit
+alors avec moins de desordre; mais le lendemain les Francais occuperent les
+lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replierent sur Gemersheim, les
+Prussiens sur Bergzabern. Les soldats francais s'avancaient toujours en
+criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se haterent de repasser le
+Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner
+aux Prussiens le temps d'arriver a Mayence. Landau fut debloque; et les
+Francais prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitot apres,
+les deux generaux coalises s'attaquerent dans des relations
+contradictoires, et Brunswick donna sa demission a Frederic-Guillaume.
+Ainsi, sur cette partie du theatre de la guerre, nous avions glorieusement
+recouvre nos frontieres, malgre les forces reunies de la Prusse et de
+l'Autriche.
+
+L'armee d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa defaite
+du mois de juin, elle etait restee sur la defensive. Dans le mois de
+septembre, les Piemontais, voyant Toulon attaque par les Anglais, songerent
+enfin a profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de
+l'armee francaise. Le roi de Sardaigne se rendit lui-meme sur le theatre de
+la guerre, et une attaque generale du camp francais fut resolue pour le 8
+septembre. La maniere la plus sure d'operer contre les Francais eut ete
+d'occuper la ligne du Var, qui separait Nice de leur territoire. On aurait
+ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-dela du
+Var, on les aurait obliges d'evacuer le comte de Nice, et peut-etre meme de
+mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immediatement leur camp. Cette
+attaque, executee avec des corps detaches, et par diverses vallees a la
+fois, ne reussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira
+aussitot dans ses etats. A peu pres a la meme epoque, le general autrichien
+Dewins resolut enfin d'operer sur le Var; mais il n'executa son mouvement
+qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avanca que jusqu'a Isola, et,
+arrete tout a coup par un leger echec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
+sans avoir donne suite a cette tentative. Telles avaient ete les operations
+insignifiantes de l'armee d'Italie.
+
+Un interet plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place,
+occupee par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied a terre
+dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc a la
+France de la recouvrer au plus tot. Le comite avait donne a cet egard les
+ordres les plus pressans, mais les moyens de siege manquaient entierement.
+Carteaux, apres avoir soumis Marseille, avait debouche avec sept ou huit
+mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en etait empare apres un leger
+combat, et s'etait etabli au debouche meme de ces gorges, en vue de Toulon;
+le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie avec quatre mille hommes
+environ, s'etait range sur le cote oppose, vers Sollies et Lavalette. Les
+deux corps francais ainsi places, l'un au couchant, l'autre au levant,
+etaient si eloignes qu'ils s'apercevaient a peine, et ne pouvaient se
+preter aucun secours. Les assieges, avec un peu plus d'activite, auraient
+pu les attaquer isolement, et les accabler l'un apres l'autre. Heureusement
+ils ne songerent qu'a fortifier la place, et a la garnir de troupes. Ils
+firent debarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piemontais, deux
+regimens anglais venus de Gibraltar, et porterent la garnison a quatorze ou
+quinze mille hommes. Ils perfectionnerent toutes les defenses, armerent
+tous les forts, surtout ceux de la cote, qui protegeaient la rade ou leurs
+escadres etaient au mouillage. Ils s'attacherent particulierement a rendre
+inaccessible le fort de l'Eguillette, place a l'extremite du promontoire
+qui ferme la rade interieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord
+tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armee, _le petit Gibraltar_.
+Les Marseillais et tous les Provencaux qui s'etaient refugies dans Toulon,
+s'employerent eux-memes aux ouvrages, et montrerent le plus grand zele.
+Cependant l'union ne pouvait durer dans l'interieur de la place, car la
+reaction contre la Montagne y avait fait renaitre toutes les factions. On y
+etait republicain ou royaliste a tous les degres. Les coalises eux-memes
+n'etaient pas d'accord. Les Espagnols etaient offenses de la superiorite
+qu'affectaient les Anglais, et se defiaient de leurs intentions. L'amiral
+Hood, profitant de cette desunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
+s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorite. Il
+empecha meme le depart d'une deputation que les Toulonnais voulaient
+envoyer aupres du comte de Provence, pour engager ce prince a se rendre
+dans leurs murs en qualite de regent. Des cet instant, on pouvait entrevoir
+la conduite des Anglais, et sentir combien avaient ete aveugles et
+coupables ceux qui avaient livre Toulon aux plus cruels ennemis de la
+marine francaise.
+
+Les republicains ne pouvaient pas esperer, avec leurs moyens actuels, de
+reprendre Toulon. Les representans conseillaient meme de replier l'armee
+au-dela de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise
+de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
+Toulon des troupes et du materiel. Le general Doppet, auquel on attribuait
+la prise de Lyon, fut charge de remplacer Carteaux. Bientot Doppet lui-meme
+fut remplace par Dugommier, qui etait beaucoup plus experimente, et fort
+brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent reunis, et on donna
+l'ordre d'achever le siege avant la fin de la campagne.
+
+On commenca par serrer la place de pres, et par etablir des batteries
+contre les forts. Le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie, etait
+toujours au levant, et le general en chef Dugommier au couchant, en avant
+d'Ollioules. Ce dernier etait charge de la principale attaque. Le comite de
+salut public avait fait rediger par le comite des fortifications un plan
+d'attaque reguliere. Le general assembla un conseil de guerre pour discuter
+le plan envoye de Paris. Ce plan etait fort bien concu, mais il s'en
+presentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir
+des resultats plus prompts.
+
+Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait
+l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte,
+et etait originaire de Corse. Fidele a la France, au sein de laquelle il
+avait ete eleve, il s'etait battu en Corse pour la cause de la convention
+contre Paoli et les Anglais; il s'etait rendu ensuite a l'armee d'Italie,
+et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extreme
+activite, et couchait a cote de ses canons. Ce jeune officier, a l'aspect
+de la place, fut frappe d'une idee, et la proposa au conseil de guerre. Le
+fort l'Eguillette, surnomme _le petit Gibraltar_, fermait la rade ou
+mouillaient les escadres coalisees. Ce fort occupe, les escadres ne
+pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer a y etre brulees:
+elles ne pouvaient pas non plus l'evacuer en y laissant une garnison de
+quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tot ou tard
+exposee a mettre bas les armes: il etait donc infiniment presumable que le
+fort l'Eguillette une fois en la possession des republicains, les escadres
+et la garnison evacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place
+etait au fort l'Eguillette; mais ce fort etait presque imprenable. Le jeune
+Bonaparte soutint fortement son idee comme plus appropriee aux
+circonstances, et reussit a la faire adopter.
+
+On commenca par serrer la place. Bonaparte, a la faveur de quelques
+oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie tres pres du
+fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
+Toulon. Un matin, cette batterie eclata a l'improviste, et surprit les
+assieges, qui ne croyaient pas qu'on put etablir des feux aussi pres du
+fort. Le general anglais O'Hara, qui commandait la garnison, resolut de
+faire une sortie pour detruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30
+novembre (10 frimaire), il sortit a la tete de six mille hommes, penetra
+soudainement a travers les postes republicains, s'empara de la batterie,
+et commenca aussitot a enclouer les pieces. Heureusement, le jeune
+Bonaparte se trouvait non loin de la avec un bataillon. Un boyau conduisait
+a la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit
+au milieu des Anglais, puis tout a coup ordonna le feu, et les jeta, par
+cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le general O'Hara,
+etonne, crut que c'etaient ses propres soldats qui se trompaient, et
+faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avanca alors vers les
+republicains pour s'en assurer, mais il fut blesse a la main, et pris dans
+le boyau meme par un sergent. Au meme instant, Dugommier, qui avait fait
+battre la generale au camp, ramenait ses soldats a l'attaque, et se portait
+entre la batterie et la place. Les Anglais, menaces alors d'etre coupes, se
+retirerent apres avoir perdu leur general, et sans avoir pu se delivrer de
+cette dangereuse batterie.
+
+Ce succes anima singulierement les assiegeans, et jeta beaucoup de
+decouragement parmi les assieges. La defiance etait si grande chez ces
+derniers, qu'ils disaient que le general O'Hara s'etait fait prendre pour
+vendre Toulon aux republicains. Cependant les republicains, qui voulaient
+conquerir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se
+preparaient a l'attaque si perilleuse de l'Eguillette. Ils y avaient jete
+deja un grand nombre de bombes, et tachaient d'en raser la defense avec des
+pieces de 24. Le 18 decembre (28 frimaire), l'assaut fut resolu pour
+minuit. Une attaque simultanee devait avoir lieu du cote du general Lapoype
+sur le fort Faron. A minuit, et par un orage epouvantable, les republicains
+s'ebranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en
+arriere, pour se mettre a l'abri des bombes et des boulets. Les Francais
+esperaient y arriver avant d'avoir ete apercus; mais au pied de la hauteur
+ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la
+mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les
+assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour a tour. Un jeune capitaine
+d'artillerie, nomme Muiron, profite des inegalites du terrain, et reussit a
+gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrive au pied du
+fort, il s'elance par une embrasure; les soldats le suivent, penetrent dans
+la batterie, s'emparent des canons, et bientot du fort lui-meme.
+
+Dans cette action, le general Dugommier, les representans Salicetti et
+Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient ete
+presens au feu, et avaient communique aux troupes le plus grand courage. Du
+cote du general Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des
+redoutes du fort Faron fut emportee.
+
+Des que le fort l'Eguillette fut occupe, les republicains se haterent de
+disposer les canons de maniere a foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne
+leur en donnerent pas le temps. Ils se deciderent sur-le-champ a evacuer la
+place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une defense
+difficile et perilleuse. Avant de se retirer, ils resolurent de bruler
+l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
+prendre. Le 18 et le 19, sans en prevenir l'amiral espagnol, sans avertir
+meme la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards
+victorieux, les ordres furent donnes pour l'evacuation. Chaque vaisseau
+anglais vint a son tour s'approvisionner a l'arsenal. Les forts furent
+ensuite tous evacues, excepte le fort Lamalgue, qui devait etre le dernier
+abandonne. Cette evacuation se fit meme si vite, que deux mille Espagnols,
+prevenus trop tard, resterent hors des murs, et ne se sauverent que par
+miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou
+fregates parurent tout a coup en flammes au milieu de la rade, et
+exciterent le desespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez
+les republicains, qui voyaient bruler l'escadre sans pouvoir la sauver.
+Aussitot, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards,
+enfans, portant ce qu'ils avaient de plus precieux, vinrent sur les quais,
+tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
+soustraire a l'armee victorieuse. C'etaient toutes les familles provencales
+qui, a Aix, Marseille, Toulon, s'etaient compromises dans le mouvement
+sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait a la mer pour secourir
+ces imprudens Francais, qui avaient mis leur confiance dans l'etranger, et
+qui lui avaient livre le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral
+Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes a la mer, et de
+recevoir sur l'escadre espagnole tous les refugies qu'elle pourrait
+contenir. L'amiral Hood n'osa pas resister a cet exemple et aux
+imprecations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna a son tour, mais fort
+tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se precipitaient avec
+fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient a
+la mer, d'autres etaient separes de leurs familles. On voyait des meres
+cherchant leurs enfans, des epouses, des filles, cherchant leurs maris ou
+leurs peres, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce
+moment terrible, des brigands, profitant du desordre pour piller, se
+jettent sur les malheureux accumules le long des quais, et font feu en
+criant: _Voici les republicains!_ La terreur alors s'empare de cette
+multitude; elle se precipite, se mele, et, pressee de fuir, elle abandonne
+ses depouilles aux brigands auteurs de ce stratageme.
+
+Enfin les republicains entrerent, et trouverent la ville a moitie deserte,
+et une grande partie du materiel de la marine detruit. Heureusement les
+forcats avaient arrete l'incendie et empeche qu'il ne se propageat. De 56
+vaisseaux ou fregates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 fregates; le
+reste avait ete pris ou brule par les Anglais. Bientot, aux horreurs du
+siege et de l'evacuation, succederent celles de la vengeance
+revolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des desastres de cette
+cite coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
+extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
+Watignies, la prise de Lyon, et le deblocus de Landau. Des lors on n'avait
+plus a craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter
+dans le Midi le ravage et la revolte.
+
+La campagne s'etait terminee moins heureusement aux Pyrenees. Cependant,
+malgre de nombreux revers et une grande imperitie de la part des generaux,
+nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous etait
+restee. Apres le combat malheureux de Truillas, livre le 22 septembre (1er
+vendemiaire) contre le camp espagnol, et ou Dagobert avait montre tant de
+bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
+retrograde au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un
+renfort de quinze mille hommes arrive aux republicains, l'avaient decide a
+ce mouvement retrograde. Apres avoir leve le blocus de Collioure et de
+Port-Vendre, il s'etait porte au camp de Boulou, entre Ceret et
+Ville-Longue, et veillait de la a ses communications en gardant la grande
+route de Bellegarde. Les representans Fabre et Gaston, pleins de fougue,
+voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-dela
+des Pyrenees; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'a une inutile
+effusion de sang.
+
+Le representant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante,
+revait depuis long-temps une marche au-dela des Pyrenees, pour forcer les
+Espagnols a retrograder. On lui avait persuade que le fort de Roses pouvait
+etre enleve par un coup de main. D'apres son voeu, et malgre l'avis
+contraire des generaux, trois colonnes furent jetees au-dela des Pyrenees,
+pour se reunir a Espola. Mais trop faibles, trop desunies, elles ne purent
+se joindre, furent battues, et ramenees sur la grande chaine apres une
+perte considerable. Ceci s'etait passe en octobre. En novembre, des orages,
+peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les
+communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le
+plus grand peril.
+
+C'etait le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait
+essuyes. Il ne leur restait que le pont de Ceret pour repasser le Tech, et
+ils demeuraient inondes et affames sur la rive gauche a la merci des
+Francais. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut execute. Au general
+Dagobert avait succede le general Turreau, a celui-ci le general Doppet.
+L'armee etait desorganisee. On se battit mollement aux environs de Ceret,
+on perdit meme le camp de Saint-Ferreol, et Ricardos echappa ainsi aux
+dangers de sa position. Bientot il se vengea bien plus habilement du danger
+ou il s'etait trouve, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne
+francaise, qui etait engagee a Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
+entre le fleuve, la mer et les Pyrenees. Il defit cette colonne, forte de
+dix mille hommes, et la jeta dans un tel desordre, qu'elle ne put se
+rallier qu'a Argeles. Immediatement apres, Ricardos fit attaquer la
+division Delatre a Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de
+Saint-Elme, et nous rejeta entierement au-dela du Tech. La campagne se
+trouva ainsi terminee vers les derniers jours de decembre. Les Espagnols
+prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Francais
+camperent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions
+perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre apres
+tant de desastres. C'etait du reste la seule frontiere ou la campagne ne se
+fut pas terminee glorieusement pour les armes de la republique. Du cote des
+Pyrenees Occidentales, on avait garde une defensive reciproque.
+
+C'est dans la Vendee que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu,
+avec un grand avantage pour la republique, mais avec un grand dommage pour
+la France, qui ne voyait des deux cotes que des Francais s'egorgeant les
+uns les autres.
+
+Les Vendeens, battus a Cholet le 17 octobre (26 vendemiaire), s'etaient
+jetes, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt
+mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer
+dans leur pays occupe par les republicains, ne pouvant plus tenir la
+campagne en presence d'une armee victorieuse, ils songerent a se rendre en
+Bretagne, et a suivre les idees de Bonchamps, lorsque ce jeune heros etait
+mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinees. On a vu qu'a la
+veille de la bataille de Cholet, il envoya un detachement pour faire
+occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal garde par les
+republicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les
+Vendeens purent donc impunement traverser le fleuve, a la faveur de
+quelques bateaux laisses sur la rive, et a l'abri du canon republicain. Le
+danger ayant ete jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas
+songe a defendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne etaient
+mal gardees; quelques detachemens de gardes nationales, epars ca et la,
+etaient incapables d'arreter les Vendeens, et ne pouvaient que fuir a leur
+approche. Ceux-ci s'avancerent donc sans obstacles, et traverserent
+successivement Cande, Chateau-Gonthier et Laval, sans eprouver aucune
+resistance.
+
+Pendant ce temps, l'armee republicaine etait incertaine de leur marche, de
+leur nombre et de leurs projets. Un moment meme, elle les avait crus
+detruits, et les representans l'avaient ecrit a la convention. Kleber seul,
+qui commandait toujours l'armee sous le nom de Lechelle, pensait le
+contraire, et s'efforcait de moderer une dangereuse securite. Bientot, en
+effet, on apprit que les Vendeens etaient loin d'etre extermines; que dans
+la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
+armes, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitot
+rassemble; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur
+Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la
+Basse-Loire se reunir a Charette, on decida que l'armee se diviserait;
+qu'une partie, sous le general Haxo, irait tenir tete a Charette, et
+reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kleber occuperait le camp
+de Saint-George pres de Nantes, et que le reste enfin demeurerait a Angers
+pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si
+l'on eut ete mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester reunis
+en masse, et marcher sans relache a la poursuite des Vendeens. Dans l'etat
+de desordre et d'effroi ou ils se trouvaient, il eut ete facile de les
+disperser et de les detruire entierement; mais on ne connaissait pas la
+direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit
+etait encore le plus sage. Bientot, cependant, on eut de meilleurs
+renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendeens sur Cande,
+Chateau-Gonthier et Laval. Des lors on resolut de les poursuivre
+sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne
+en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Ocean. Les
+generaux Vimeux et Haxo furent laisses a Nantes et dans la Basse-Vendee;
+tout le reste de l'armee s'achemina vers Cande et Chateau-Gonthier.
+Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kleber, Canuel,
+commandaient chacun une division, et Lechelle, eloigne du champ de
+bataille, laissait diriger les mouvemens par Kleber, qui avait la confiance
+et l'admiration de l'armee. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
+l'avant-garde republicaine arriva a Chateau-Gonthier; le gros des forces
+etait a une journee en arriere. Westermann, quoique ses troupes fussent
+tres fatiguees, quoiqu'il fut presque nuit, et qu'il restat encore six
+lieues de chemin a faire pour arriver a Laval, voulut y marcher
+sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann,
+s'efforca en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse
+vendeenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armee, et avec des
+troupes harassees de fatigue. Beaupuy fut oblige de ceder au plus ancien en
+commandement. On se mit aussitot en marche. Arrive a Laval au milieu de la
+nuit, Westermann envoya un officier reconnaitre l'ennemi: celui-ci, emporte
+par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
+rapidement les premiers postes. L'alarme se repandit dans Laval, le tocsin
+sonna, toute la masse ennemie fut bientot debout, et vint faire tete aux
+republicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermete ordinaire, soutint
+courageusement l'effort des Vendeens. Westermann deploya toute sa bravoure,
+le combat fut des plus opiniatres, et l'obscurite de la nuit le rendit
+encore plus sanglant. L'avant-garde republicaine, quoique tres inferieure
+en nombre, serait neanmoins parvenue a se soutenir jusqu'a la fin; mais la
+cavalerie de Westermann, qui n'etait pas toujours aussi brave que son
+chef, se debanda tout a coup, et l'obligea a la retraite. Grace a Beaupuy,
+elle se fit sur Chateau-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille
+y arriva le jour suivant. Toute l'armee s'y trouva donc reunie le 26,
+l'avant-garde epuisee d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille
+fatigue d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et a travers
+les boues de l'automne. Westermann et les representans voulaient de nouveau
+se reporter en avant. Kleber s'y opposa avec force, et fit decider qu'on ne
+s'avancerait pas au-dela de Villiers, moitie chemin de Chateau-Gonthier a
+Laval.
+
+Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est
+situee sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on
+occupait, etait imprudent, comme l'observa judicieusement un officier tres
+distingue, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il etait facile
+aux Vendeens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes
+les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armee republicaine etait
+inutilement amassee sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite,
+passer la Mayenne sur ses derrieres, et l'accabler a l'improviste. Il
+proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armee sur
+la rive droite. De ce cote il n'y avait pas de pont a franchir, et
+l'occupation de Laval ne presentait point d'obstacle. Ce plan, approuve par
+les generaux, fut adopte par Lechelle. Le lendemain, cependant, Lechelle,
+qui sortait quelquefois de sa nullite pour commettre des fautes, envoie
+l'ordre le plus sot et le plus contradictoire a ce qui avait ete convenu la
+veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumees, de marcher
+_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche.
+Kleber et tous les generaux sont indignes; cependant il faut obeir. Beaupuy
+s'avance le premier; Kleber le suit immediatement. Toute l'armee vendeenne
+etait deployee sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat;
+Kleber se deploie a droite et a gauche de la route, de maniere a s'etendre
+le plus possible. Sentant neanmoins le desavantage de cette position, il
+fait dire a Lechelle de porter la division Chalbos sur le flanc de
+l'ennemi, mouvement qui devait l'ebranler. Mais cette colonne, composee de
+ces bataillons formes a Orleans et a Niort, qui avaient fui si souvent, se
+debande avant de s'etre mise en marche. Lechelle s'echappe le premier a
+toute bride; une grande moitie de l'armee, qui ne se battait pas, fuit en
+toute hate, ayant Lechelle en tete, et court jusqu'a Chateau-Gonthier, et
+de Chateau-Gonthier jusqu'a Angers. Les braves Mayencais, qui n'avaient
+jamais lache pied, se debandent pour la premiere fois. La deroute devient
+alors generale; Beaupuy, Kleber, Marceau, les representans Merlin et
+Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arreter les
+fuyards. Beaupuy recoit une balle au milieu de la poitrine. Porte dans une
+cabane, il s'ecrie: "Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise
+sanglante a mes soldats." Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et
+qui etait connu par une intrepidite extraordinaire, se fait tuer a leur
+tete. Enfin une partie de l'armee s'arrete au Lion-d'Angers; l'autre fuit
+jusqu'a Angers meme. L'indignation etait generale contre le lache exemple
+qu'avait donne Lechelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient
+hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui
+etaient restes sous les drapeaux, et c'etaient des Mayencais, criaient: A
+bas Lechelle! vive Kleber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Lechelle,
+qui entendit ces cris, en fut encore plus mal dispose contre l'armee de
+Mayence, et contre les generaux dont la bravoure lui faisait honte. Les
+representans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Lechelle, se
+deciderent a le suspendre, et proposerent le commandement a Kleber.
+Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un general en
+chef, toujours en butte aux representans, au ministre, au comite de salut
+public, et consentit seulement a diriger l'armee sous le nom d'un autre. On
+donna donc le commandement a Chalbos, qui etait l'un des generaux les plus
+ages de l'armee. Lechelle, prevenant l'arrete des representans, demanda son
+conge, en disant qu'il etait malade, et se retira a Nantes, ou il mourut
+quelque temps apres.
+
+Kleber, voyant l'armee dans un etat pitoyable, dispersee partie a Angers,
+et partie au Lion-d'Angers, proposa de la reunir tout entiere a Angers
+meme, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de
+souliers et de vetemens, et de la reorganiser d'une maniere complete. Cet
+avis fut adopte, et toutes les troupes furent reunies a Angers. Lechelle
+n'avait pas manque de denoncer l'armee de Mayence en donnant sa demission,
+et d'attribuer a de braves gens une deroute qui n'etait due qu'a sa
+lachete. Depuis long-temps on se defiait de cette armee, de son esprit de
+corps, de son attachement a ses generaux, et de son opposition a
+l'etat-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet! a bas
+Lechelle!_ acheverent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement.
+Bientot, en effet, le comite de salut public rendit un arrete pour en
+ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Kleber fut
+charge de cette derniere operation. Quoique cette mesure fut prise contre
+lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y preta volontiers, car il
+sentait le danger de l'esprit de rivalite et de haine qui s'etablissait
+entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout
+un grand avantage a former de bonnes tetes de Colonnes, qui, habilement
+distribuees, pouvaient communiquer leur propre force a toute l'armee.
+
+Pendant que ceci se passait a Angers, les Vendeens, delivres a Laval des
+republicains, et ne voyant plus rien qui s'opposat a leur marche, ne
+savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel theatre porter la
+guerre. Il s'en presentait deux egalement avantageux: ils avaient a choisir
+entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extreme Bretagne etait
+toute fanatisee par les pretres et les nobles; la population les aurait
+recus avec joie; et le sol, extremement coupe et montueux, leur aurait
+fourni des moyens tres faciles de resistance; enfin, ils se seraient
+trouves sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais.
+L'extreme Normandie, ou presqu'ile de Cotentin, etait un peu plus eloignee,
+mais bien plus facile a garder, car, en s'emparant de Port-Beil et
+Saint-Cosme, ils la fermaient entierement. Ils y trouvaient l'importante
+place de Cherbourg, tres accessible pour eux du cote de la terre, pleine
+d'approvisionnemens de toute espece, et surtout tres propre aux
+communications avec les Anglais. Ces deux projets presentaient donc de
+grands avantages, et leur execution rencontrait peu d'obstacles. La route
+de Bretagne n'etait gardee que par l'armee de Brest, confiee a Rossignol,
+et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organises. La
+route de Normandie etait defendue par l'armee de Cherbourg, composee de
+levees en masse pretes a se dissoudre au premier coup de fusil, et de
+quelques mille hommes seulement de troupes plus regulieres, qui n'avaient
+pas encore quitte Caen. Ainsi, aucune de ces deux armees n'etait a redouter
+pour la masse vendeenne. On pouvait meme facilement eviter leur rencontre
+avec un peu de celerite. Mais les Vendeens ignoraient la nature des
+localites, ils n'avaient pas un seul officier qui put leur dire ce
+qu'etaient la Bretagne et la Normandie, quels en etaient les avantages
+militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg
+fortifie du cote de terre. Ils etaient donc incapables de se hater, de
+s'eclairer dans leur marche, de rien executer enfin, avec un peu de force
+et de precision.
+
+Quoique nombreuse, leur armee etait dans un etat pitoyable. Tous les chefs
+principaux etaient ou morts ou blesses. Bonchamps avait expire sur la rive
+gauche; d'Elbee, blesse, avait ete transporte a Noirmoutiers; Lescure,
+atteint d'une balle au front, etait traine mourant a la suite de l'armee;
+La Rochejaquelein, reste seul, avait recu le commandement general. Stofflet
+commandait sous lui. L'armee, obligee maintenant de se mouvoir et
+d'abandonner son sol, aurait du etre organisee; mais elle marchait
+pele-mele comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans,
+des chariots. Dans une armee reguliere, les braves, les faibles, les
+laches, encadres les uns avec les autres, restent forcement ensemble et se
+soutiennent reciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour
+communiquer leur energie a toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang
+n'etant garde, aucune division de compagnie de bataillon, n'etant observee,
+chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'etaient ranges
+ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prets
+a s'avancer les premiers. Apres eux, venait une troupe moins sure, et
+propre seulement a decider un succes, en se portant sur les flancs d'un
+ennemi deja ebranle. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours
+prete a fuir au premier coup de fusil, se trainait confusement. Ainsi, les
+trente ou quarante mille hommes armes se reduisaient en definitive a
+quelques mille braves, toujours disposes a se battre par temperament. Le
+defaut de subdivisions empechait de former des detachemens, de porter un
+corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions.
+Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient
+qu'eux seuls. Il etait impossible de donner des ordres; tout ce qu'on
+pouvait obtenir, c'etait de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet
+avait seulement quelques paysans affides qui allaient repandre ce qu'il
+voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais
+cavaliers, et une trentaine de pieces de canon, mal servies et mal
+entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les
+vieillards, pour etre plus en surete, cherchaient a se fourrer au milieu de
+la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs
+mouvemens. La mefiance commencait aussi a s'etablir de la part des soldats
+a l'egard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre a l'Ocean
+que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arraches de leur
+pays. Le conseil, dont l'autorite etait devenue tout a fait illusoire,
+etait divise; les pretres s'y montraient mecontens des chefs militaires;
+rien enfin n'eut ete plus facile que de detruire une pareille armee, si le
+plus grand desordre de commandement n'avait regne chez les, republicains.
+
+Les Vendeens etaient donc incapables de concevoir et d'executer un plan
+quelconque. Ils avaient quitte la Loire depuis vingt-six jours; et, dans
+un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Apres
+beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur
+disait que Rennes et Saint-Malo etaient gardes par des troupes
+considerables; de l'autre, que Cherbourg etait fortement defendu du cote de
+terre; ils se deciderent alors a assieger Granville, placee sur le bord de
+l'Ocean, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait
+surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur depeignait
+comme tres fertile et tres bien approvisionnee. En consequence ils
+marcherent sur Fougeres. On avait reuni sur leur route quinze ou seize
+mille hommes de levees en masse, qui se disperserent sans coup ferir. Les
+Vendeens se porterent a Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches.
+
+Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigerent vers Granville, en laissant
+a Avranches une moitie de leur monde et tous leurs bagages. La garnison
+ayant voulu faire une sortie, ils la repousserent, et se jeterent a sa
+suite dans le faubourg qui precede le corps de la place. La garnison eut le
+temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur
+possession, et ils avaient ainsi de grandes facilites pour l'attaque. Ils
+avancerent du faubourg jusqu'a des palissades qu'on venait de construire,
+et sans chercher a les enlever, ils se bornerent a tirailler contre les
+remparts, tandis qu'on leur repondait avec de la mitraille et des boulets.
+En meme temps, ils placerent quelques pieces sur les hauteurs
+environnantes, et tirerent inutilement sur la crete des murs et sur les
+maisons de la ville. A la nuit, ils s'eparpillerent, et abandonnerent le
+faubourg, ou le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allerent
+chercher hors de la portee du canon des logemens, des vivres, et surtout du
+feu, car il commencait a faire un froid tres vif. Les chefs purent a peine
+retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de
+tirailleurs.
+
+Le lendemain, leur impuissance de prendre une place fermee leur fut encore
+mieux demontree; ils essayerent encore de leurs batteries, mais sans aucun
+succes. Ils tiraillerent de nouveau le long des palissades; et furent
+bientot entierement decourages. Tout a coup l'un d'entre eux imagina de
+profiter de la maree basse, pour traverser une plage, et prendre la ville
+du cote du port. Ils se disposaient a cette nouvelle tentative, lorsque le
+feu fut mis au faubourg par les representans enfermes dans Granville. Les
+Vendeens furent alors obliges de l'evacuer, et songerent a la retraite. La
+tentative du cote du port fut entierement abandonnee, et le lendemain ils
+revinrent tous a Avranches rejoindre le reste de leur monde et les
+bagages. Des ce moment, le decouragement fut porte au comble; ils se
+plaignirent plus amerement que jamais des chefs qui les avaient arraches de
+leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demanderent a grands
+cris a regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, a la tete des plus
+braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entrainer dans la
+Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut a
+peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la
+Bretagne, en marchant sur Pontorson, par ou elle etait arrivee. Elle
+s'empara du pont au Beaux qui, jete sur la Selune, etait indispensable pour
+arriver a Pontorson.
+
+Pendant que ces evenemens se passaient a Granville, l'armee republicaine
+avait ete reorganisee a Angers. A peine le temps necessaire pour lui donner
+un peu de repos et d'ordre fut-il ecoule, qu'on la conduisit a Rennes, pour
+la reunir aux six ou sept mille hommes de l'armee de Brest, commandes par
+Rossignol. La, on avait arrete, dans un conseil de guerre, les mesures a
+prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendeenne. Chalbos malade
+avait obtenu la permission de se retirer sur les derrieres, pour y reparer
+sa sante; Rossignol avait recu des representons le commandement en chef de
+l'armee de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un
+mille hommes. Il fut resolu que ces deux armees se porteraient tout de
+suite a Antrain; que le general Tribout, qui etait a Dol avec trois ou
+quatre mille hommes, se rendrait a Pontorson, et que le general Sepher, qui
+avait six mille soldats de l'armee de Cherbourg, suivrait par derriere la
+colonne vendeenne. Ainsi placee entre la mer, le poste de Pontorson,
+l'armee d'Antrain, et Sepher qui arrivait a Avranches, cette colonne devait
+etre bientot enveloppee et detruite.
+
+Toutes ces dispositions s'executaient au moment meme ou les Vendeens
+quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre a
+Pontorson. C'etait le 18 novembre (28 brumaire). Le general Tribout,
+declamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson,
+qu'a occuper un passage etroit, a travers un marais qui couvrait la ville,
+et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il
+pouvait empecher les Vendeens de faire un seul pas. Mais aussitot qu'il
+apercoit l'ennemi, il abandonne le defile, et se porte en avant. Les
+Vendeens, encourages par la prise du pont au Beaux, le chargent
+vigoureusement, l'obligent a ceder, et, profitant du desordre de sa
+retraite, se jettent a sa suite dans le passage qui traverse le marais, et
+se rendent ainsi maitres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais du aborder.
+
+Grace a cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux
+Vendeens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller
+a Antrain, et passer sur le corps de la grande armee republicaine.
+Cependant ils evacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se
+jette a leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraine Marigny avec
+ses grenadiers, et ose suivre les Vendeens jusqu'a Dol, avec une simple
+avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusement dans la
+ville; mais bientot ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux
+meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde
+republicaine a se retirer a une grande distance.
+
+Kleber, qui dirigeait toujours l'armee par ses conseils, quoiqu'un autre en
+fut le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendeenne,
+de la bloquer, et de la faire perir de faim, de maladie et de misere. Les
+debandades etaient si frequentes dans les troupes republicaines, qu'une
+attaque de vive force presentait des chances dangereuses. Au contraire, en
+fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendeens entre la
+mer et trois points retranches; et en les faisant harceler tous les jours
+par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les detruire. Les
+representans approuvent ce plan, et les ordres sont donnes en consequence.
+Mais tout a coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut
+seconder son general et attaquer Dol du cote d'Antrain, tandis qu'il
+l'attaquera du cote de Pontorson, c'en est fait de l'armee catholique, et
+qu'elle sera entierement perdue. Les representans s'enflamment a cette
+proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait
+changer le plan d'abord convenu, et il est decide que Marceau, a la tete
+d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.
+
+Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne
+songe pas a s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain,
+est deja rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hate.
+L'ennemi repond a son attaque par ses feux redoutables. Westermann deploie
+son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent a
+manquer; il est alors oblige de faire un mouvement retrogade, et il vient
+s'etablir en arriere sur un plateau. Les Vendeens en profitent, se jettent
+sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin a
+la vue de Dol; les Vendeens victorieux se reunissent contre lui; il resiste
+avec une fermete heroique pendant toute la journee, et reussit a se
+maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est tres hasardee; il
+demande Kleber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kleber
+accourt, et conseille de prendre une position retrograde, il est vrai, mais
+tres forte, aux environs de Trans. On hesite encore a suivre l'avis de
+Kleber, lorsque la presence des tirailleurs vendeens fait reculer les
+troupes. Elles se debandent d'abord, mais on les rallie bientot sur la
+position indiquee par Kleber. Kleber reproduit alors le premier plan qu'il
+avait propose, et qui consistait a fortifier Antrain. On y adhere, mais on
+ne veut pas retourner a Antrain, on veut rester a Trans, et s'y fortifier
+pour etre plus pres de Dol. Tout a coup, avec la mobilite qui presidait a
+toutes les determinations, on change encore d'avis, et on se resout de
+nouveau a l'offensive malgre l'experience de la veille. On envoie un
+renfort a Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son cote, tandis que
+l'armee principale attaquera du cote de Trans.
+
+Kleber objecte en vain que les troupes de Westermann, demoralisees par
+l'evenement de la veille, ne tiendront pas, les representans insistent, et
+l'attaque est resolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le
+mouvement s'execute. Westermann et Marigny sont prevenus et assaillis par
+l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se debandent. Il
+font des efforts inouis pour les arreter; ils reunissent en vain quelques
+braves autour d'eux, et sont bientot emportes. Les Vendeens, vainqueurs,
+abandonnent ce point, et se portent a leur droite, sur l'armee qui
+s'avancait de Trans.
+
+Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient a
+en remporter un second, le bruit du canon avait repandu l'epouvante dans la
+ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en etaient pas encore sortis
+pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les laches,
+couraient de tous cotes, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs
+pretres, la croix a la main, faisaient de vains efforts pour les ramener.
+Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire
+au combat. Enfin on etait parvenu a les rallier, et a les porter sur la
+route de Trans, a la suite des braves qui les avaient devances.
+
+Une confusion non moins grande regnait dans le camp principal des
+republicains. Rossignol, les representans, commandant tous a la fois, ne
+pouvaient ni s'entendre ni agir. Kleber et Marceau, devores de chagrins,
+s'etaient avances pour reconnaitre le terrain, et soutenir l'effort des
+Vendeens. Arrive devant l'ennemi, Kleber veut deployer l'avant-garde de
+l'armee de Brest, mais elle se debande au premier coup de feu. Alors il
+fait avancer la brigade Canuel, composee en grande partie de bataillons
+mayencais: ceux-ci, fideles a leur vieille bravoure, resistent pendant
+toute la journee, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnes
+du reste des troupes. Mais la bande vendeenne, qui avait battu Westermann,
+les prend en flanc, et les force a la retraite. Les Vendeens en profitent,
+et les poursuivent jusqu'a Antrain meme. Enfin il devient urgent de quitter
+Antrain, et toute l'armee republicaine se retire a Rennes.
+
+C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kleber. Rossignol, dans
+l'un de ces genereux mouvemens dont il etait capable, malgre son
+ressentiment contre les generaux mayencais, parut au conseil de guerre avec
+un papier contenant sa demission. "Je ne suis pas fait, dit-il, pour
+commander une armee. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais
+je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma demission, et, si
+on la refuse, on est ennemi de la republique."--"Pas de demission, s'ecrie
+Prieur de la Marne, tu es le fils aine du comite de salut public. Nous te
+donnerons des generaux qui te conseilleront, et qui repondront pour toi des
+evenemens de la guerre." Cependant Kleber, desole de voir l'armee aussi mal
+conduite, proposa un plan qui pouvait seul retablir l'etat des affaires,
+mais qui etait bien peu approprie aux dispositions des representans. "Il
+faut, leur dit-il, en laissant le generalat a Rossignol, nommer un
+commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de
+l'artillerie." On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer
+Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de
+la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois
+suspects comme membres de la faction mayencaise. On dispute un moment sur
+les individus, puis enfin on se rend, et on cede a l'ascendant de cet
+habile et genereux militaire, qui aimait la republique non par exaltation
+de tete, mais par temperament, qui servait avec une loyaute, un
+desinteressement admirables, et avait la passion et le genie de son metier
+a un degre rare. Kleber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de
+ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier devouement. Il
+etait assure, si Rossignol restait dans la nullite, de tout diriger
+lui-meme, et de terminer heureusement la guerre.
+
+On reunit la division de Cherbourg, qui etait venue de Normandie, aux
+armees de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers
+Angers, ou les Vendeens cherchaient a passer la Loire. Ceux-ci, apres
+s'etre assure un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de
+Pontorson et sur celle d'Antrain, songerent a rentrer dans leur pays. Ils
+passerent sans coup ferir par Fougeres et Laval, et projeterent de
+s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de Ce. La derniere
+experience qu'ils avaient faite a Granville, ne les avait pas encore assez
+convaincus de leur impuissance a prendre des places fermees. Le 3 decembre,
+ils se jeterent dans les faubourgs d'Angers, et commencerent a tirailler
+sur le front de la place. Ils continuerent le lendemain; mais, quelle que
+fut leur ardeur a s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'etaient
+plus separes que par la Loire, ils desesperent bientot de reussir.
+L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journee du 4, acheva de
+les decourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent
+alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus ou ils pourraient
+la passer. Les uns imaginerent de remonter jusqu'a Saumur, les autres
+jusqu'a Blois; mais, dans le moment ou ils deliberaient, Kleber, survenant
+avec sa division le long de la chaussee de Saumur, les obligea a se rejeter
+de nouveau en Bretagne. Voila donc ces malheureux manquant de vivres, de
+souliers, de voitures pour trainer leurs familles, travailles par une
+maladie epidemique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile
+ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs debris; et
+au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim
+et de froid. Deja ils commencaient a croire que la convention n'en voulait
+qu'a leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir
+clandestinement a travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans,
+de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les
+engagea a s'y porter. Ils traverserent La Fleche, dont ils s'emparerent, et
+entrerent au Mans apres une legere escarmouche.
+
+L'armee republicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y etaient
+elevees entre les generaux. Kleber avait intimide les brouillons par sa
+fermete, et oblige les representans a renvoyer Rossignol a Rennes, avec sa
+division de l'armee de Brest. Un arrete du comite de salut public donna
+alors a Marceau le titre de general en chef, et destitua tous les generaux
+mayencais, en laissant neanmoins a Marceau la faculte de se servir
+provisoirement de Kleber. Marceau declarait qu'il ne commanderait pas, si
+Kleber n'etait pas a ses cotes pour tout ordonner. "En acceptant le titre,
+dit Marceau a Kleber, je prends les degouts et la responsabilite pour moi,
+et je te laisserai a toi le commandement veritable, et les moyens de sauver
+l'armee.--Sois tranquille, mon ami, dit Kleber, nous nous battrons et nous
+nous ferons guillotiner ensemble."
+
+On se mit donc aussitot en marche, et des ce moment tout fut conduit avec
+unite et fermete. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 decembre au
+Mans, et chargea aussitot les Vendeens. La confusion se mit parmi eux; mais
+quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en
+avant de la ville, et forcerent Westermann a se replier sur Marceau, qui
+arrivait avec une division. Kleber etait encore en arriere avec le reste de
+l'armee. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il fut nuit.
+Marceau, entraine par son temperament bouillant, mais craignant le blame de
+Kleber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter,
+hesite; cependant, emporte par Westermann, il se decide, et attaque le
+Mans. Le tocsin sonne, la desolation se repand dans la ville. Westermann,
+Marceau, se precipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux,
+et, malgre un feu terrible des maisons, parviennent a refouler le plus
+grand nombre des Vendeens sur la grande place de la ville. Marceau fait
+couper a sa droite et a sa gauche les rues aboutissant a cette place, et
+tient ainsi les Vendeens bloques. Cependant sa position etait hasardee,
+car, engage dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu etre tourne
+et enveloppe. Il envoie donc un avis a Kleber, pour le presser d'arriver au
+plus vite avec sa division. Celui-ci arrive a la pointe du jour. Le plus
+grand nombre des Vendeens avait fui; il ne restait que les plus braves
+pour proteger la retraite: on les charge a la baionnette, on les enfonce,
+on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.
+
+Jamais deroute n'avait ete aussi meurtriere. Une foule considerable de
+femmes, laissees en arriere, furent faites prisonnieres. Marceau sauva une
+jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son desespoir,
+demandait qu'on lui donnat la mort. Elle etait modeste et belle; Marceau,
+plein d'egards et de delicatesse, la recueillit dans sa voiture, la
+respecta, et la fit deposer dans un lieu sur. Les campagnes etaient
+couvertes au loin des debris de ce grand desastre. Westermann, infatigable,
+harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortunes,
+ne sachant ou fuir, rentrerent dans Laval pour la troisieme fois, et en
+ressortirent aussitot pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils
+voulurent la repasser a Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jeterent
+sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur
+la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait
+ete impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendeenne, privee
+de la presence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la
+Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.
+Enfin, desesperee, ne sachant ou se porter, elle resolut de fuir vers la
+pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit a Blain, ou elle
+remporta encore un avantage d'arriere-garde; et de Blain a Savenay, d'ou
+elle esperait se jeter dans le Morbihan.
+
+Les republicains l'avaient suivie sans relache, et ils arriverent a Savenay
+le soir meme du jour ou elle y entra. Savenay avait la Loire a gauche, des
+marais a droite, et un bois en avant. Kleber sentit l'importance d'occuper
+le bois le jour meme, et de se rendre maitre de toutes les hauteurs, afin
+d'ecraser le lendemain les Vendeens dans Savenay, avant qu'ils eussent le
+temps d'en sortir. En effet, il lanca l'avant-garde sur eux; et lui-meme,
+saisissant le moment ou les Vendeens debouchaient du bois pour repousser
+cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en
+debusqua tout a fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y
+enfermerent, sans cesser neanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la
+nuit. Westermann et les representans proposaient d'attaquer sur-le-champ,
+pour tout detruire des la nuit meme. Kleber, qui ne voulait pas qu'une
+faute lui fit perdre une victoire assuree, declara positivement qu'on
+n'attaquerait pas; et puis, s'enfoncant dans un sang-froid imperturbable,
+il laissa dire, sans repondre a aucune provocation. Il empecha ainsi toute
+espece de mouvement.
+
+Le lendemain, 23 decembre, avant le jour, il etait a cheval avec Marceau,
+et parcourait sa ligne, lorsque les Vendeens desesperes et ne voulant pas
+survivre a cette journee, se precipitent les premiers sur les republicains.
+Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kleber avec la
+gauche. Tous se precipitent et reploient les Vendeens sur eux-memes.
+Marceau et Kleber se reunissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils
+rencontrent de cavalerie, et s'elancent a la suite des Vendeens. La Loire
+et les marais interdisaient toute retraite a ces infortunes; un grand
+nombre fut immole a coups de baionnette, d'autres furent faits prisonniers,
+et a peine quelques-uns trouverent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la
+colonne fut entierement detruite, et la grande guerre de la Vendee
+veritablement finie.
+
+Ainsi, cette malheureuse population, rejetee hors de son pays par
+l'imprudence de ses chefs, et reduite a chercher un port pour se refugier
+vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Ocean.
+N'ayant pu prendre Granville, elle avait ete ramenee sur la Loire, n'avait
+pu la repasser, avait ete refoulee une seconde fois en Bretagne, et de
+Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barriere
+fatale, elle venait d'expirer tout entiere, entre Savenay, la Loire et des
+marais. Westermann fut charge, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes
+fugitifs de la Vendee. Kleber et Marceau retournerent a Nantes. Recus, le
+24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espece de triomphe, et
+furent gratifies par le club jacobin d'une couronne civique.
+
+Si l'on considere dans son ensemble cette campagne memorable de 93, on ne
+pourra s'empecher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais
+fait une societe menacee. Dans l'annee 1792, la coalition, qui n'etait pas
+complete encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens
+avaient tente en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'etaient
+bornes dans les Pays-Bas a bombarder la place de Lille. Les Francais, dans
+leur premiere exaltation, repousserent les Prussiens au-dela du Rhin, les
+Autrichiens au-dela de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la
+Savoie et le comte de Nice. La grande annee 93 s'ouvrit d'une maniere bien
+differente. La coalition etait augmentee des trois puissances qui jusque-la
+etaient restees neutres. L'Espagne poussee a bout par le 21 janvier, avait
+enfin porte cinquante mille hommes sur les Pyrenees; la France avait oblige
+Pitt a se declarer; et l'Angleterre et la Hollande etaient entrees a la
+fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublee; et qui, mieux
+avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait a combattre, augmentait ses
+forces, et se preparait a un effort decisif. Ainsi, comme sous Louis XIV,
+la France avait a soutenir l'attaque de l'Europe entiere; et cette fois
+elle ne s'etait pas attire ce concours d'ennemis par son ambition, mais par
+la juste colere que lui inspira l'intervention des puissances dans ses
+affaires interieures.
+
+Des le mois de mars, Dumouriez debuta par une temerite, et voulut envahir
+la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit
+les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-dela de la Meuse, et le forca
+lui-meme a venir se mettre a la tete de son armee. Dumouriez fut oblige de
+livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille etait gagnee,
+lorsque l'aile gauche flechit, et repassa la Gette; il fallut battre en
+retraite, et nous perdimes la Belgique en quelques jours. Alors les revers
+aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux
+Autrichiens. Dans le meme instant, Custine, battu a Francfort, ramene sur
+le Rhin, et separe de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place
+fameuse, et en commencer le siege; les Piemontais nous repoussaient a
+Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrenees; et enfin les provinces de
+l'Ouest, deja privees de leurs pretres et poussees a bout par la levee des
+trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trone et de
+l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exasperee de la desertion de
+Dumouriez, des defaites essuyees dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes,
+et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,
+arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa
+ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de moderation. Ce nouvel
+exces lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept departemens sur
+quatre-vingt-trois se souleverent contre ce gouvernement, qui eut alors a
+lutter contre l'Europe, la Vendee royaliste, et les trois quarts de la
+France federalisee. C'est a cette epoque que nous perdimes le camp de
+Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut acheve, que
+Mayence fut presse vivement, que les Espagnols passerent le Tech et
+menacerent Perpignan, que les Vendeens prirent Saumur et assiegerent
+Nantes, que les federalistes se disposerent a fondre de Lyon, de Marseille,
+de Bordeaux et de Caen, sur Paris.
+
+De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale,
+terminer la revolution en quelques journees, et suspendre la civilisation
+europeenne pour long-temps. Heureusement on assiegea des places. On se
+souvient, avec quelle fermete la convention fit rentrer les departemens
+dans la soumission, en leur montrant seulement son autorite, et en
+dispersant les imprudens qui s'etaient avances jusqu'a Vernon; avec quel
+bonheur les Vendeens furent repousses de Nantes, et arretes dans leur
+marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des
+federalistes, ses autres ennemis avaient fait des progres alarmans.
+Valenciennes et Mayence furent prises apres des sieges memorables; la
+guerre du federalisme amena deux evenemens desastreux, le siege de Lyon, et
+la trahison de Toulon; enfin, la Vendee elle-meme, quoique renfermee dans
+le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse resistance de
+Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labaroliere,
+qui avaient voulu penetrer dans son sein. Jamais la situation n'avait ete
+plus grave. Les coalises n'etaient plus arretes au Nord et au Rhin par des
+sieges; Lyon et Toulon offraient aux Piemontais de solides appuis; la
+Vendee paraissait indomptable, et offrait un pied-a-terre aux Anglais.
+C'est alors que la convention appela a Paris les envoyes des assemblees
+primaires, leur donna la constitution de l'an III a jurer et a defendre, et
+decida avec eux que la France entiere, hommes et choses, etait a la
+disposition du gouvernement. Alors fut decretee la levee en masse,
+generation par generation, et la faculte de requerir tout ce qui serait
+necessaire a la guerre; alors fut institue le Grand-Livre, et l'emprunt
+force sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des
+assignats et operer le placement force des biens nationaux; alors deux
+grandes armees furent dirigees sur la Vendee, la garnison de Mayence y fut
+transportee en poste; il fut resolu que ce malheureux pays serait brule, et
+que la population en serait transportee ailleurs. Enfin, Carnot entra au
+comite de salut public, et commenca a introduire l'ordre et l'ensemble dans
+les operations militaires.
+
+Nous avions perdu le camp de Cesar, et Kilmaine avait, par une retraite
+heureuse, sauve les restes de l'armee du Nord. Les Anglais s'etaient portes
+a Dunkerque, et en faisaient le siege, tandis que les Autrichiens
+attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirigee de Lille sur les
+derrieres du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion
+soixante mille Francais, avait compris le plan de Carnot, et s'etait porte
+sur Furnes, pas un Anglais n'etait sauve. Au lieu de se placer entre le
+corps d'observation et le corps de siege, il prit une marche directe et
+decida du moins la levee du siege, en donnant l'heureuse bataille
+d'Hondschoote. Cette bataille fut notre premiere victoire, sauva Dunkerque,
+priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la
+joie et l'esperance.
+
+Bientot de nouveaux revers changerent cette joie en nouvelles alarmes. Le
+Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'armee de Houchard fut saisie a
+Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les
+Autrichiens, que rien n'arretait plus depuis la prise de Mayence,
+s'avancerent sur les deux versans des Vosges, menacerent les lignes de
+Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais
+resistaient avec vigueur, les Piemontais avaient recouvre la Savoie, et
+etaient descendus vers Lyon pour mettre notre armee entre deux feux;
+Ricardos avait franchi la Tet, et depasse Perpignan; enfin la division des
+troupes de l'Ouest en deux armees, celle de La Rochelle et celle de Brest,
+avait empeche le succes du plan de campagne arrete a Saumur le 2 septembre.
+Canclaux, mal seconde par Rossignol, s'etait trouve seul en fleche dans le
+sein de la Vendee, et s'etait replie sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la
+dictature fut completee et proclamee par l'institution du gouvernement
+revolutionnaire; la puissance du comite de salut public fut proportionnee
+au danger; les levees furent executees, et les armees grossies d'une
+multitude de requisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les
+garnisons, et permirent de porter les troupes organisees en ligne; enfin
+la convention ordonna aux armees de vaincre dans un delai donne.
+
+Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs inevitables effets. Les
+armees du Nord, renforcees, se concentrerent a Lille et a Guise. Les
+coalises s'etaient portes a Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin
+de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille
+de Watignies, et fit lever le siege de Maubeuge, comme Houchard avait fait
+lever celui de Dunkerque. Les Piemontais furent rejetes au dela du
+Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inonde de levees en masse, fut emporte
+d'assaut; Ricardos fut repousse au-dela de la Tet; enfin les deux armees de
+La Rochelle et de Brest, reunies sous un seul chef, Lechelle, qui laissait
+agir Kleber, ecraserent les Vendeens a Cholet, et les obligerent a passer
+la Loire en desordre.
+
+Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels evenemens: les
+lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comite de salut public ne
+voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune
+Hoche, general de l'armee de la Moselle, malheureux mais brave a
+Kayserslautern, fut encourage quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick,
+il se jeta sur le flanc de Wurmser. Des ce moment, les deux armees du Rhin
+et de la Moselle reunies repousserent les Autrichiens au-dela de
+Wissembourg, obligerent Brunswick a suivre ce mouvement retrograde,
+debloquerent Landau, et camperent dans le Palatinat. Toulon fut repris par
+une idee heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendeens,
+qu'on croyait detruits, mais qui, dans leur desespoir, s'etaient portes au
+nombre de quatre-vingt mille individus au-dela de la Loire, et cherchaient
+un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendeens furent
+repousses des bords de l'Ocean, repousses egalement des bords de la Loire,
+et ecrases entre ces deux barrieres qu'ils ne purent jamais franchir. Aux
+Pyrenees seulement nos armes avaient ete malheureuses, mais nous n'avions
+perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan.
+
+Ainsi, cette grande et terrible annee nous montre l'Europe pressant la
+revolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succes de 92,
+ramenant ses armees en arriere, penetrant par toutes les frontieres a la
+fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts a
+ceux des puissances ennemies. Alors la revolution s'irrite: elle fait
+eclater sa colere au 31 mai, se cree, par cette journee, de nouveaux
+ennemis, et semble prete a succomber contre l'Europe et les trois quarts de
+ses provinces revoltees. Mais bientot elle fait rentrer ses ennemis
+interieurs dans le devoir, souleve un million d'hommes a la fois, bat les
+Anglais a Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitot
+d'efforts, gagne une bataille a Watignies, recouvre les lignes de
+Wissembourg, rejette les Piemontais au-dela des Alpes, prend Lyon, Toulon,
+et ecrase deux fois les Vendeens, une premiere fois dans la Vendee, et une
+seconde et derniere fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et
+plus digne d'etre propose a l'admiration et a l'imitation des peuples. La
+France avait recouvre tout ce qu'elle avait perdu, excepte Conde,
+Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de
+l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutte contre une seule,
+n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient
+la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et
+devait paraitre bien plus formidable l'annee suivante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+SUITE DE LA LUTTE DES HEBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS
+PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMITE SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET
+S'ATTACHE D'ABORD A REPRIMER LES HEBERTISTES.--DISETTE DANS
+PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT
+TENTE PAR LES HEBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HEBERT,
+CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMITE DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MEME SORT
+AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCES ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE
+DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HERAULT-SECHELLES, FABRE-D'EGLANTINE,
+CHABOT, ETC.
+
+
+La convention avait commence d'exercer quelques severites envers la faction
+turbulente des cordeliers et des agens ministeriels. Ronsin et Vincent
+etaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux
+Cordeliers, Hebert, aux Jacobins, s'efforcaient d'exciter en faveur de
+leurs amis l'interet des chauds revolutionnaires. Les cordeliers firent une
+petition, et, d'un ton assez peu respectueux, demanderent si on voulait
+punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,
+Custine et Brissot; ils declarerent qu'ils regardaient ces deux citoyens
+comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme
+membres de leur societe. Les jacobins presenterent une petition plus
+mesuree, et se bornerent a demander qu'on accelerat le rapport sur Vincent
+et Ronsin, afin de les punir s'ils etaient coupables, ou de les rendre a la
+liberte s'ils etaient innocens.
+
+Le comite de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul,
+quoique membre du comite et partisan oblige du gouvernement, montra le plus
+grand zele pour Ronsin. Le motif en etait naturel: la cause de Vincent lui
+etait presque etrangere, mais celle de Ronsin, envoye a Lyon avec lui, et
+de plus executeur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de tres pres.
+Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centieme
+des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait deporter ou immoler le
+reste, charger le Rhone de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle,
+et frapper de terreur la rebelle cite de Toulon. Ronsin etait en prison
+pour avoir repete ces horribles expressions dans une affiche. Collot
+d'Herbois, rappele pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand
+interet a justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la
+sienne. Dans ce moment, il arrivait une petition signee de quelques
+citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus dechirante des maux de
+leur ville. Ils montraient les mitraillades succedant aux executions de la
+guillotine, une population entiere menacee d'extermination, et une cite
+riche et manufacturiere demolie, non plus avec le marteau, mais avec la
+mine. Cette petition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer,
+produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se
+hata de faire son rapport, et dans son ivresse revolutionnaire, il presenta
+ces terribles executions comme elles s'offraient a sa propre imagination,
+c'est-a-dire comme indispensables et toutes naturelles. "Les Lyonnais,
+disait-il en substance, etaient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils
+prendraient bientot leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces
+rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter;
+il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort
+n'agissait point assez vite; le marteau ne demolissait que lentement. La
+mitraille a detruit les hommes, la mine a detruit les edifices. Ceux qui
+sont morts avaient tous trempe leurs mains dans le sang des patriotes. Une
+commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sur dans la
+foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont
+ete frappes." Collot-d'Herbois obligea la convention etonnee a approuver
+ce qui lui semblait a lui-meme si naturel; il se rendit ensuite aux
+Jacobins pour se plaindre a eux de la peine qu'il avait eue a justifier sa
+conduite, et de la compassion qu'avaient inspiree les Lyonnais. "Ce matin,
+j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire
+approuver la mort des traitres. On pleurait, on demandait _s'ils etaient
+morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-revolutionnaires! et
+Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je a
+la convention, comment sont morts ces hommes qui etaient couverts du sang
+de nos freres! S'ils n'etaient pas morts, vous ne delibereriez pas ici!...
+Eh bien! a peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler
+des morts; ils ne savaient pas se defendre des ombres!" Passant ensuite a
+Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce general avait partage tous les dangers
+des patriotes dans le Midi, qu'il y avait brave avec lui les poignards des
+aristocrates, et deploye la plus grande fermete pour y faire respecter
+l'autorite de la republique; que dans ce moment tous les aristocrates se
+rejouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-memes un sujet
+d'espoir. "Qu'a donc fait Ronsin pour etre arrete? ajoutait Collot. Je l'ai
+demande a tout le monde; personne n'a pu me le dire." Le lendemain de cette
+seance, dans celle du 3 nivose, Collot, revenant a la charge, vint annoncer
+la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait
+desapprouver l'energie deployee a Lyon, s'etait donne la mort. "Vous ai-je
+trompe, s'ecria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient
+etre reduits au desespoir, si l'esprit public venait a baisser ici?"
+
+Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-revolutionnaires etaient enfermes,
+leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention etaient
+troubles de reclamations en leur faveur, et un membre meme du comite de
+salut public, compromis dans leur systeme sanguinaire, les defendait pour
+se defendre lui-meme. Leurs adversaires commencaient, de leur cote, a
+mettre la plus grande energie dans leurs attaques. Philippeau, revenu de la
+Vendee, et plein d'indignation contre l'etat-major de Saumur, voulait que
+le comite de salut public, partageant sa colere, poursuivit Rossignol,
+Ronsin et autres, et vit une trahison dans la non-reussite du plan de
+campagne du 2 septembre. On a deja vu combien il y avait de torts
+reciproques, de malentendus, et d'incompatibilites de caractere, dans la
+conduite de cette guerre. Rossignol et l'etat-major de Saumur avaient eu
+de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comite, en les desapprouvant,
+ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait ete ni juste ni
+politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliquat a l'amiable; mais
+Philippeau, impatient, ecrivit un pamphlet virulent ou il raconta toute la
+guerre, et ou il mela beaucoup d'erreurs a beaucoup de verites. Cet ecrit
+devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les
+revolutionnaires les plus prononces, et les accusait des plus affreuses
+trahisons. "Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup intrigue,
+beaucoup vole, beaucoup menti! Sa seule expedition c'est celle du 18
+septembre, ou il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par trois mille
+brigands; c'est cette journee fatale de Coron, ou, apres avoir dispose
+notre artillerie dans une gorge, a la tete d'une colonne de six lieues de
+flanc, il se tint cache dans une etable comme un lache coquin, a deux
+lieues du champ de bataille, ou nos infortunes camarades etaient foudroyes
+par leurs propres canons." Les expressions n'etaient pas menagees, comme on
+le voit, dans l'ecrit de Philippeau. Malheureusement, le comite de salut
+public, qu'il aurait du mettre dans ses interets, n'etait pas traite avec
+beaucoup d'egards. Philippeau, mecontent de ne pas voir son indignation
+assez partagee, semblait imputer au comite une partie des torts qu'il
+reprochait a Ronsin, et employait meme cette expression offensante: _Si
+vous n'avez ete que trompes_.
+
+L'ecrit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation.
+Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de voir
+que dans la Vendee les ultra-revolutionnaires avaient autant de torts qu'a
+Paris, et n'imaginant pas que la colere eut aveugle Philippeau jusqu'a lui
+faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec
+empressement, admira son courage, et, dans sa naivete, il disait a tout le
+monde: "Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau...." Tout le monde,
+suivant lui, devait lire cet ecrit, qui prouvait les dangers qu'avait
+courus la republique, par la faute des exageres revolutionnaires.
+
+Camille aimait beaucoup Danton, et en etait aime. Tous deux pensaient que
+la republique etant sauvee par ses dernieres victoires, il etait temps de
+mettre fin a des cruautes desormais inutiles; que ces cruautes prolongees
+plus long-temps ne seraient propres qu'a compromettre la revolution, et que
+l'etranger pouvait seul en desirer et en inspirer la continuation. Camille
+imagina d'ecrire un nouveau journal qu'il intitula _le Vieux Cordelier_,
+car Danton et lui etaient les doyens de ce club celebre. Il dirigea sa
+feuille contre tous les revolutionnaires nouveaux, qui voulaient renverser
+et depasser les revolutionnaires les plus anciens et les plus eprouves.
+Jamais cet ecrivain, le plus remarquable de la revolution, et l'un des plus
+naifs et des plus spirituels de notre langue, n'avait deploye autant de
+grace, d'originalite et meme d'eloquence. Il commencait ainsi son premier
+numero (15 frimaire): "O Pitt! je rends hommage a ton genie! Quels nouveaux
+debarques de France en Angleterre t'ont donne de si bons conseils et des
+moyens si surs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu echouerais
+eternellement contre elle, si tu ne t'attachais a perdre dans l'opinion
+publique ceux qui, depuis cinq ans, ont dejoue tous tes projets. Tu as
+compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait vaincre;
+qu'il fallait faire accuser de corruption precisement ceux que tu n'avais
+pu corrompre, et d'attiedissement ceux que tu n'avais pu attiedir. J'ai
+ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis:
+leur multitude m'arrache de l'hotel des Invalides, et me ramene au combat.
+Il faut ecrire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de la
+revolution, que je tracais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide
+et haletante du journaliste, et suivre, a bride abattue, le torrent
+revolutionnaire. Depute consultant que personne ne consultait plus depuis
+le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise a bras, ou j'ai eu tout
+le loisir de suivre, par le menu le nouveau systeme de nos ennemis."
+
+Camille elevait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite aux Jacobins,
+pour les services genereux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il
+s'exprimait de la maniere suivante a l'egard du culte et des proscriptions:
+
+"Il faut, disait-il, a l'esprit humain malade le lit plein de songes de la
+superstition: et a voir les fetes, les processions qu'on institue, les
+autels et les saints sepulcres qui s'elevent, il me semble qu'on ne fait
+que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de
+l'esperance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le jour meme
+ou je vis Gobel venir a la barre, avec sa double croix qu'on portait en
+triomphe devant le philosophe _Anaxagoras_[8].
+
+
+Si ce n'etait pas un crime de lese-Montagne, de soupconner un president des
+jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette, je
+serais tente de croire qu'a cette nouvelle de Barrere, _la Vendee n'existe
+plus_, le roi de Prusse s'est ecrie douloureusement: _Tous nos efforts
+echoueront donc contre la republique, puisque le noyau de la Vendee est
+detruit!_ et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui aura dit: _Heros
+invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai quelques
+pretres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des autres
+pour faire une pareille declaration. Il y a a Paris deux fameux patriotes
+qui seront tres propres par leurs talens, leur exageration, et leur systeme
+religieux bien connu, a nous seconder et a recevoir nos impressions. Il
+n'est question que de faire agir nos amis en France, aupres des deux grands
+philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile, et
+d'eblouir leur civisme, par la riche conquete des sacristies_. (J'espere
+que Chaumette ne se plaindra pas de ce numero; le marquis de Luchesini ne
+peut pas parler de lui en termes plus honorables.) _Anacharsis et
+Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera celle
+de la contre-revolution; et bientot, au lieu de laisser mourir en France de
+vieillesse et d'inanition le papisme pret a y rendre le dernier soupir, je
+vous promets, par la persecution et l'intolerance contre ceux qui
+voudraient messer et etre messes, de faire passer force recrues a Lescure
+et a La Rochejaquelein_."
+
+Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et
+pretendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une effrayante
+allusion a la loi des suspects. "Anciennement, dit-il, il y avait a Rome,
+selon Tacite, une loi qui specifiait les crimes d'etat et de lese-majeste,
+et portait peine capitale. Ces crimes de lese-majeste, sous la republique,
+se reduisaient a quatre sortes: si une armee avait ete abandonnee en pays
+ennemi; si l'on avait excite des seditions; si les membres des corps
+constitues avaient mal administre les affaires ou les deniers publics; si
+la majeste du peuple romain avait ete avilie. Les empereurs n'eurent besoin
+que de quelques articles additionnels a cette loi, pour envelopper les
+citoyens et les cites entieres dans la proscription. Auguste fut le premier
+a etendre cette loi de lese-majeste, en y comprenant les ecrits qu'il
+appelait contre-revolutionnaires. Bientot les extensions n'eurent plus de
+bornes. Des que les propos furent devenus des crimes d'etat, il n'y eut
+plus qu'un pas a faire pour changer en crimes les simples regards, la
+tristesse, la compassion, les soupirs, le silence meme.
+
+"Bientot ce fut un crime de lese-majeste ou de contre-revolution a la ville
+de _Nursia_ d'avoir eleve un monument a ses habitans morts au siege de
+Modene; crime de contre-revolution a Libon Drusus d'avoir demande aux
+diseurs de bonne aventure s'il ne possederait pas un jour de grandes
+richesses; crime de contre-revolution au journaliste Cremutius Cordus
+d'avoir appele Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de
+contre-revolution a un des descendans de Cassius d'avoir chez lui un
+portrait de son bisaieul; crime de contre-revolution a Marcus Scaurus
+d'avoir fait une tragedie ou il y avait tel vers auquel on pouvait donner
+deux sens; crime de contre-revolution a Torquatus Silanus de faire de la
+depense; crime de contre-revolution a Petreius d'avoir eu un songe sur
+Claude; crime de contre-revolution a Pomponius de ce qu'un ami de Sejan
+etait venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de
+contre-revolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'etait faire
+le proces du gouvernement; crime de contre-revolution de ne pas invoquer le
+genie divin de Caligula: pour y avoir manque, grand nombre de citoyens
+furent dechires de coups, condamnes aux mines ou aux betes, quelques-uns
+meme scies par le milieu du corps; crime enfin de contre-revolution a la
+mere du consul Fusius Germinus d'avoir pleure la mort funeste de son fils.
+
+"Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si
+l'on ne voulait s'exposer a perir soi-meme.
+
+"Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularite?
+c'etait un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. _Studia
+civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse_. SUSPECT.
+
+"Fuyait-on au contraire la popularite, et se tenait-on au coin de son feu?
+cette vie retiree vous avait fait remarquer, vous avait donne de la
+consideration. _Quanto metu occultior, tanto plus fama adeptus_. SUSPECT.
+
+"Etiez-vous riche? il y avait un peril imminent que le peuple ne fut
+corrompu par vos largesses. _Auri vim atque opes Plauti, principi
+infensas_. SUSPECT.
+
+"Etiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur! il faut surveiller
+de plus pres cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui
+n'a rien. _Syllam inopem, unde praecipuam audaciam_. SUSPECT.
+
+"Etiez-vous d'un caractere sombre, melancolique, ou mis en neglige? Ce qui
+vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. _Hominem
+publicis bonis moestum_. SUSPECT."
+
+Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande enumeration des suspects,
+et tracait un horrible tableau de ce qui se passait a Paris, par ce qui
+s'etait fait a Rome. Si la lettre de Philippeau avait excite une vive
+sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus
+grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numeros furent
+vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantite; les
+prisonniers se les transmettaient a la derobee, et ils lisaient avec
+delices, et avec un peu d'espoir, ce revolutionnaire qui leur etait
+autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrit les prisons, ni
+qu'on fit retrograder la revolution, demandait l'institution d'un comite,
+dit de _clemence_, qui ferait la revue des prisonniers, elargirait les
+citoyens enfermes sans cause suffisante, et arreterait le sang la ou il
+avait trop coule.
+
+Les ecrits de Philippeau et de Desmoulins irriterent au plus haut degre les
+revolutionnaires zeles, et furent improuves aux Jacobins. Hebert les y
+denonca avec fureur; il proposa meme de radier les auteurs de la liste de
+la societe. Il signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et
+de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'Eglantine. On a vu que Bourdon
+de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol; il
+s'etait brouille depuis avec l'etat-major de Saumur, et n'avait cesse dans
+la convention de s'elever contre le parti Ronsin. C'est ce qui le faisait
+associer a Philippeau. Fabre etait accuse d'avoir pris part a l'affaire du
+faux decret, et on etait dispose a le croire, quoiqu'il eut ete justifie
+par Chabot. Sentant sa position perilleuse, et ayant tout a craindre d'un
+systeme de severite trop grande, il avait deux ou trois fois parle pour le
+systeme de l'indulgence, s'etait entierement brouille avec les
+ultra-revolutionnaires, et avait ete traite d'intrigant par le pere
+Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hebert,
+deciderent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de l'Oise et
+Fabre-d'Eglantine, viendraient a la barre de la societe, donner des
+explications sur leurs ecrits, et sur leurs discours dans la convention.
+
+La seance ou ils devaient comparaitre avait excite une affluence
+extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit
+quelques-unes jusqu'a 25 francs. C'etait, en effet, le proces des deux
+nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant l'autorite toute
+puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne fut pas membre de la
+societe, ne refusa pas de comparaitre a sa barre, et repeta les accusations
+qu'il avait deja consignees, soit dans sa correspondance avec le comite de
+salut public, soit dans sa brochure. Il ne menagea pas plus les individus
+qu'il ne l'avait fait precedemment, et donna a Hebert deux ou trois
+dementis formels et insultans. Ces personnalites si hardies de Philippeau
+commencaient a agiter la societe, et la seance devenait orageuse, lorsque
+Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi
+grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il
+n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la verite de ses
+accusations; qu'il lui avait deja dit a lui-meme: "Il faut que tu prouves
+tes accusations ou que tu portes ta tete sur l'echafaud;" que peut-etre il
+n'y avait ici de coupables que les evenemens; mais que, dans tous les cas,
+il fallait que tout le monde fut entendu, et surtout ecoute.
+
+Robespierre, parlant apres Danton, dit qu'il n'avait pas lu la brochure de
+Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait le
+comite responsable de la perte de trente mille hommes; que le comite
+n'avait pas le temps de repondre a des libelles et de faire une guerre de
+plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions
+mauvaises, mais entraine par des passions. "Je ne pretends pas, dit
+Robespierre, imposer silence a la conscience de mon collegue; mais qu'il
+s'examine, et juge s'il n'y a en lui-meme ni vanite, ni petites passions.
+Je le crois entraine par le patriotisme non moins que par la colere; mais
+qu'il reflechisse! qu'il considere la lutte qui s'engage! il verra que les
+moderes prendront sa defense, que les aristocrates se rangeront de son
+cote, que la convention elle-meme se partagera, qu'il s'y elevera
+peut-etre un parti de l'opposition, ce qui serait desastreux, et ce qui
+renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on a eu
+tant de peine a dejouer!" Il invite Philippeau a examiner ses motifs
+secrets, et les jacobins a l'ecouter silencieusement.
+
+Rien n'etait plus sage et plus convenable que les observations de
+Robespierre, au ton pres, qui etait toujours emphatique et doctoral,
+surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la parole,
+se rejette dans les memes personnalites, et provoque le meme trouble.
+Danton impatiente s'ecrie qu'il faut abreger de telles querelles, et nommer
+une commission qui examine les pieces du proces. Couthon dit qu'avant meme
+de recourir a cette mesure, il faut s'assurer si la question en vaut la
+peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme a homme, et il
+propose de demander a Philippeau si, en son ame et conscience, il croit
+qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse a Philippeau.--"Crois-tu, lui
+dit-il, en ton ame et conscience, qu'il y ait eu trahison?--Oui, repond
+imprudemment Philippeau.--En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point
+d'autre moyen; il faut nommer une commission qui ecoute les accuses et les
+accusateurs, et en fasse son rapport a la societe." La proposition est
+adoptee, et la commission est chargee d'examiner, outre les accusations de
+Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de Fabre-d'Eglantine et de
+Camille Desmoulins.
+
+C'etait le 3 nivose (23 decembre). Dans l'intervalle de temps employe par
+la commission a faire son rapport, la guerre de plume et les recriminations
+continuerent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins
+de leur societe. Ils firent de nouvelles petitions pour Ronsin et Vincent,
+et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci a les appuyer
+aupres de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais sujets, dont
+on avait rempli l'armee revolutionnaire, se montraient partout, dans les
+promenades, les tavernes, les cafes, les spectacles, en epaulettes de laine
+et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur general, et
+Vincent, leur ministre. Ils etaient surnommes les _epauletiers_, et fort
+redoutes dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se
+reunir plus de deux fois par semaine, elles s'etaient changees en societes
+populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'a deux de ces societes par
+section, et c'etait la que tous les partis interesses a produire un
+mouvement dirigeaient leurs agens. Les _epauletiers_ ne manquaient pas de
+s'y tendre, et, grace a eux, le tumulte regnait dans presque toutes.
+
+Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la petition des
+cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation a toutes les societes
+populaires formees depuis le 31 mai. C'etaient la des actes d'une prudente
+et louable energie. Cependant le comite, tout en faisant les plus grands
+efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi a ne
+pas se donner les apparences de la mollesse et de la moderation. Il
+fallait, pour qu'il put conserver sa popularite et sa force, qu'il deployat
+la meme rigueur contre la faction opposee. C'est pourquoi, le 5 nivose (25
+decembre), Robespierre fut charge de faire un nouveau rapport sur les
+principes du gouvernement revolutionnaire, et de proposer des mesures de
+severite contre quelques prisonniers illustres. S'attachant toujours, par
+politique et aussi par erreur, a rejeter tous les desordres sur la
+pretendue faction etrangere, il lui imputa a la fois les torts des moderes
+et des exageres. "Les cours etrangeres ont vomi, dit-il, sur la France, les
+scelerats habiles qu'elles tiennent a leur solde. Ils deliberent dans nos
+administrations, s'introduisent dans nos assemblees sectionnaires, et dans
+nos clubs; ils ont siege jusque dans la representation nationale; ils
+dirigent et dirigeront eternellement la contre-revolution sur le meme plan.
+Ils rodent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent nos
+passions, et cherchent a nous inspirer jusqu'a nos opinions." Robespierre,
+poursuivant ce tableau, les montre poussant tour a tour a l'exageration ou
+a la faiblesse, excitant a Paris la persecution des cultes, et dans la
+Vendee la resistance du fanatisme; immolant Lepelletier et Marat, et puis
+se melant dans les groupes pour leur decerner les honneurs divins, afin de
+les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple,
+faisant paraitre ou disparaitre l'argent, profitant enfin de tous les
+accidens pour les tourner contre la revolution et la France. Apres avoir
+fait ainsi la somme generale de tous nos maux, Robespierre, ne voulant pas
+voir qu'ils etaient inevitables, les imputait a l'etranger, qui, sans
+doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en reposait
+sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y
+suppleer par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la
+coalition tous les prisonniers illustres qu'on detenait encore, proposa de
+les envoyer de suite au tribunal revolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de
+Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez,
+de Custine et de Houchard, durent etre incessamment juges. Sans doute, il
+n'etait pas besoin d'un decret de la convention pour que ces victimes
+fussent immolees par le tribunal revolutionnaire; mais ce soin de hater
+leur supplice etait une preuve que le gouvernement ne faiblissait pas.
+Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les recompenses
+territoriales promises aux defenseurs de la patrie.
+
+Apres ce rapport, Barrere fut charge d'en faire un autre sur les
+arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer les
+moyens de verifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport
+etait de repondre, sans qu'il y parut, au _Vieux Cordelier_, de Camille
+Desmoulins, et a sa proposition d'un comite de clemence. Barrere traita
+avec severite les _Traductions des orateurs anciens_, et proposa neanmoins
+de nommer une commission pour verifier les arrestations; ce qui ressemblait
+fort au comite de clemence imagine par Camille. Cependant, sur les
+observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir s'en
+tenir a ses decrets precedens, qui obligeaient les comites revolutionnaires
+a adresser au comite de surete generale les motifs des arrestations, et
+permettaient aux detenus de reclamer aupres de ce dernier comite.
+
+Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se
+formaient, inclinant secretement pour le parti modere, mais craignant
+toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille publia un
+numero plus fort encore que les precedens, et qui etait adresse aux
+jacobins. Il l'intitula: _Ma Defense_; et c'etait la plus hardie et la
+plus terrible recrimination contre ses adversaires.
+
+A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: "Pardon, freres et
+amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, apres l'arrete
+du club qui me defend de me parer de ce nom. Mais, en verite, c'est une
+insolence si inouie que celle de petits-fils se revoltant contre leur
+grand-pere, et lui defendant de porter son nom, que je veux plaider cette
+cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir a qui le nom doit rester ou
+au grand-papa ou a des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a jamais ni
+reconnu ni meme connu la dixieme partie, et qui pretendent le chasser du
+paternel logis!"
+
+Ensuite il explique ses opinions. "Le vaisseau de la republique vogue entre
+deux ecueils, le rocher de l'exageration et le banc de sable du
+moderantisme. Voyant que le Pere Duchene et presque toutes les sentinelles
+patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occupes uniquement
+a crier: Gare! vous touchez au moderantisme! il a bien fallu que moi, vieux
+cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction
+difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se
+depopulariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher a l'exageration!
+Et voila l'obligation que doivent m'avoir tous mes collegues de la
+convention, celle d'avoir expose ma popularite meme, pour sauver le navire
+ou ma cargaison n'etait pas plus forte que la leur."
+
+Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait ete si reproche: _Vincent
+Pitt gouverne George Bouchotte_. "J'ai bien, dit-il, appele Louis XVI mon
+gros benet de roi, en 1787, sans etre embastille pour cela. Bouchotte
+serait-il un plus grand seigneur?"
+
+Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit a Collot-d'Herbois que
+si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il
+a defendus tous les deux. Il dit a Barrere: "On ne se reconnait plus a la
+Montagne; si c'etait un vieux cordelier comme moi, un patriote
+_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'eut gourmande si
+durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du
+bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a peche! Mais toi, mon cher
+Barrere, toi l'heureux tuteur de Pamela[9]! toi le president des feuillans,
+qui as propose le comite des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en
+deliberation dans le comite de salut public si on n'arreterait pas Danton!
+toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller
+le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout a coup un _passe-Robespierre_, et
+que je sois par toi apostrophe si sec!
+
+"Tout cela n'est qu'une querelle de menage, ajoute Camille, avec mes amis
+les patriotes Collot et Barrere; mais je vais etre a mon tour _bougrement
+en colere_[11] contre le Pere Duchene, qui m'appelle un _miserable
+intrigailleur, un viedase a mener a la guillotine, un conspirateur qui veut
+qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vendee, un endormeur
+paye par Pitt, un bourriquet a longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HEBERT, JE
+SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossieres et
+des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits."
+
+Alors Camille, qui avait ete accuse par Hebert, d'avoir epouse une femme
+riche, et de diner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage,
+qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de
+sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite a Hebert, il rappelle
+l'ancien metier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui
+l'avaient fait chasser du theatre, sa fortune subite et connue, et il le
+couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait
+donne a Hebert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille
+francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Pere Duchene_
+distribues aux armees; que ces exemplaires ne valaient que seize mille
+francs, et que par consequent le surplus avait ete vole a la nation.
+
+"Deux cent mille francs, s'ecrie Camille, a ce pauvre sans-culotte Hebert,
+pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour
+calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, Barras, Freron, d'Eglantine, Legendre, Camille Desmoulins, et
+presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de
+ses ecrits, si propres a former l'esprit et le coeur, deux cent mille
+francs de Bouchotte!... S'etonnera-t-on apres cela de cette exclamation
+filiale d'Hebert a la seance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte!
+Bouchotte, qui a mis a la tete des armees des generaux sans-culottes!
+Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis etonne que, dans le transport de sa
+reconnaissance, le Pere Duchene ne se soit pas ecrie: Bouchotte qui m'a
+donne deux cent mille livres depuis le mois de juin!
+
+"Tu me parles, ajoute Camille, de mes societes: mais ne sait-on pas que
+c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme
+Rochechouart, agente des emigres, que le grand patriote Hebert, apres avoir
+calomnie dans sa feuille les hommes les plus purs de la republique, va,
+dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l'ete
+a la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts a la ruine des
+reputations des fondateurs de la liberte?"
+
+Camille reproche ensuite a Hebert le style de son journal: "Ne sais-tu pas
+Hebert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire a leurs
+esclaves que la France est couverte des tenebres de la barbarie, que Paris,
+cette ville si vantee par son atticisme et son gout, est peuplee de
+vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes
+feuilles qu'ils inserent dans leurs gazettes? comme si le peuple etait
+aussi ignorant que tu voudrais le faire croire a M. Pitt; comme si on ne
+pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'etait la le
+langage de la convention et du comite de salut public; comme si tes saletes
+etaient celles de la nation; comme si un egout de Paris etait la Seine."
+
+Camille l'accuse ensuite d'avoir ajoute par ses numeros aux scandales du
+culte de la Raison, puis il s'ecrie: "Ainsi, c'est le vil flagorneur aux
+gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres
+de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et
+d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes societes! c'est cet
+ecrivain insense ou perfide qui me reprochera mes ecrits aristocratiques,
+lui dont je demontrerai que les feuilles sont les delices de Coblentz et le
+seul espoir de Pitt! Cet homme, raye de la liste des garcons de theatre,
+pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des
+deputes fondateurs immortels de la republique! cet ecrivain des charniers
+sera le regulateur de l'opinion, le mentor du peuple francais!
+
+"Qu'on desespere, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les
+terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on seme autour de moi. Nous
+savons que des scelerats meditent un 31 mai contre les hommes les plus
+energiques de la Montagne!... O mes collegues! je vous dirai comme Brutus a
+Ciceron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvrete! Nimium
+timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les
+jours, douze cent mille Francais affrontent les redoutes herissees des
+batteries les plus meurtrieres, et volent de victoires en victoires, nous,
+deputes a la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat,
+dans l'obscurite de la nuit, fusille dans les tenebres, et sans temoin de
+sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la liberte ne peut etre que
+glorieuse, solennelle et recue en presence de la nation entiere, de
+l'Europe et de la posterite; serions-nous plus laches que nos soldats?
+craindrions-nous de nous exposer a regarder Bouchotte en face?
+n'oserons-nous pas braver la grande colere du Pere Duchene, pour remporter
+aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les
+ultra-revolutionnaires, comme sur les contre-revolutionnaires; la victoire
+sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur
+tous les ennemis du bien public?
+
+"Croit-on que meme sur l'echafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai
+aime avec passion ma patrie et la republique, couronne de l'estime et des
+regrets de tous les vrais republicains, je voulusse changer mon supplice
+contre la fortune de ce miserable Hebert, qui, dans sa feuille, pousse au
+desespoir et a la revolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'etourdir
+sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus
+forte que celle du vin, et de lecher sans cesse le sang au pied de la
+guillotine? Qu'est-ce donc que l'echafaud pour un patriote, sinon le
+piedestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de
+guerre ou j'ai eu mes deux freres haches pour la liberte, qu'est-ce que la
+guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un
+depute victime de son courage et de son republicanisme?"
+
+Ces pages donneront une idee des moeurs de l'epoque. L'aprete, le cynisme,
+l'eloquence de Rome et d'Athenes, avaient reparu parmi nous, avec la
+liberte democratique.
+
+Ce nouveau numero de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que
+les precedens. Hebert ne cessa de le denoncer aux jacobins, et de demander
+le rapport de la commission. Le 16 nivose, enfin, Collot-d'Herbois prit la
+parole pour faire ce rapport. L'affluence etait aussi considerable que le
+jour ou la discussion avait ete entamee, et les places se vendaient aussi
+cher. Collot montra plus d'impartialite qu'on n'aurait du l'attendre d'un
+ami de Ronsin. Il reprocha a Philippeau d'impliquer le comite de salut
+public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus
+favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec eloge, tandis
+qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les
+memes preferences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui,
+dans les circonstances, avait quelque gravite: c'etait d'avoir retire dans
+son dernier ecrit les accusations portees contre le general Fabre-Fond,
+frere de Fabre-d'Eglantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni
+Fabre ni Camille, avait denonce le frere du premier, qu'il croyait avoir
+trouve en faute dans la Vendee. Une fois rapproche de Fabre par sa
+position, et accuse avec lui, il avait retranche, par un menagement tout
+naturel, les allegations relatives a son frere. Cela seul prouvait qu'ils
+avaient ete conduits, isolement et sans se connaitre, a agir comme ils
+l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction veritable. Mais
+l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une
+intrigue sourde, et un concert entre les prevenus de moderation. Il fouilla
+dans le passe, et reprocha a Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur
+Marat. Quant a Camille, il le traita bien plus favorablement; il le
+presenta comme un bon patriote, egare par de mauvaises societes, et auquel
+il fallait pardonner, en l'engageant toutefois a ne plus commettre de
+pareilles debauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et
+la censure pure et simple de Camille.
+
+Dans ce moment, Camille, present a la seance, fait passer une lettre au
+president, pour declarer que sa defense est consignee dans son dernier
+numero, et pour demander que la societe veuille bien en ecouter le contenu.
+A cette proposition, Hebert, qui redoutait la lecture de ce numero, ou les
+turpitudes de sa vie etaient revelees, prend la parole, et s'ecrie qu'on a
+voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour detourner
+l'attention, on lui a impute d'avoir vole la tresorerie, ce qui est une
+faussete atroce.... "J'ai les pieces en mains! s'ecrie Camille." Ces mots
+causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut
+ecarter les discussions personnelles; que la societe n'est pas reunie pour
+l'interet des reputations, et que, si Hebert a vole, que lui importe a
+elle; que ceux qui ont des reproches a se faire ne doivent pas interrompre
+la discussion generale.... A ces expressions peu satisfaisantes, Hebert
+s'ecrie: Je n'ai rien a me reprocher. "Les troubles des departemens,
+reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribue
+a les provoquer en attaquant la liberte des cultes." Hebert se tait a cette
+interpellation. Robespierre aine prend la parole, et, gardant plus de
+mesure que son frere, mais sans etre plus favorable a Hebert, dit que
+Collot a presente la question sous son veritable point de vue, qu'un
+incident facheux avait trouble la dignite de la discussion, que tout le
+monde avait eu tort, Hebert, ainsi que ceux qui lui avaient repondu. "Ce
+que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait a aucun individu. On a mauvaise
+grace a se plaindre de la calomnie quand on a calomnie soi-meme. On ne doit
+pas se plaindre des injustices quand on a juge les autres avec legerete,
+precipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique
+ces reflexions. J'avais voulu prevenir la discussion actuelle; je voulais
+que dans des entretiens particuliers, dans des conferences amicales, chacun
+s'expliquat et convint de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et
+s'epargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont ete repandus
+le lendemain, et on s'est empresse de produire un eclat. Maintenant, ce qui
+nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir
+si on a mis de tous cotes des passions et de l'injustice, mais si les
+accusations dirigees par Philippeau contre les hommes charges de la plus
+importante de nos guerres sont fondees. Voila ce qu'il faut eclaircir dans
+l'interet non des individus, mais de la republique."
+
+Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hebert
+etaient inutiles a discuter, car tout le monde savait combien elles etaient
+fondees, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la republique eut
+interet a constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'eclaircir
+la conduite des generaux dans la Vendee. On poursuit, en effet, la
+discussion relative a Philippeau. La seance entiere est consacree a ecouter
+une foule de temoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations
+contradictoires, Danton, Robespierre, declarent qu'ils ne discernent rien,
+et qu'ils ne savent plus a quoi s'en tenir. La discussion, deja trop
+longue, est renvoyee a la seance suivante.
+
+Le 18, la seance est reprise; Philippeau etait absent. On se sentait deja
+fatigue de la discussion dont il etait le sujet, et qui n'amenait aucun
+eclaircissement. On s'etend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de
+s'expliquer sur les eloges qu'il a donnes a Philippeau, et sur ses
+relations avec lui. Camille ne le connait pas, a ce qu'il assure; des faits
+affirmes par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuade que
+Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui
+qu'il s'apercoit, d'apres la discussion, que Philippeau a altere la verite
+(ce qui commencait en effet a percer de toutes parts), il retracte ses
+eloges, et declare n'avoir plus aucune opinion a cet egard.
+
+Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, repete ce qu'il
+avait deja dit a son egard: que son caractere est excellent, mais que ce
+caractere connu ne lui donne pas le droit d'ecrire contre les patriotes;
+que ses ecrits, devores par les aristocrates, font leurs delices, et sont
+repandus dans tous les departemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre;
+qu'il faut le traiter comme un enfant etourdi qui a touche a des armes
+dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager a quitter les
+aristocrates et les mauvaises societes qui le corrompent; et qu'en lui
+pardonnant a lui, il faut bruler ses numeros. Camille, alors, oubliant les
+menagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'ecrie
+de sa place: "Bruler n'est pas repondre.--Eh bien! reprend Robespierre
+irrite, qu'on ne brule pas, mais qu'on reponde; qu'on lise sur-le-champ les
+numeros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que
+la societe ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine a soutenir
+ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement
+a des ecrits perfides est peut-etre plus qu'egare; s'il eut ete de bonne
+foi, s'il eut ecrit dans la simplicite de son coeur, il n'aurait pas ose
+soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et
+recherches par les contre-revolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunte;
+il decele les hommes caches sous la dictee desquels il a ecrit son journal;
+il decele que Desmoulins est l'organe d'une faction scelerate qui a
+emprunte sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de
+surete." Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on
+refuse de l'ecouter, et on passe sur-le-champ a la lecture de ses feuilles.
+Quelque menagement que les individus veuillent garder les uns pour les
+autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientot les
+amours-propres ne se trouvent pas engages. Avec la susceptibilite de
+Robespierre et la naive etourderie de Camille, la division d'opinions
+devait bientot se changer en une division d'amour-propre et en haine.
+Robespierre meprisait trop Hebert et les siens pour se brouiller avec eux;
+mais il pouvait se brouiller avec un ecrivain aussi celebre dans la
+revolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse a
+eviter une rupture.
+
+La lecture des numeros de Camille occupe deux seances tout entieres. On
+passe ensuite a Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger a dire quelle part
+il a eue aux ecrits nouvellement repandus. Il repond qu'il n'y est pas pour
+une virgule, et que, relativement a Philippeau et Bourdon de l'Oise, il
+peut assurer ne pas les connaitre. On veut enfin prendre un parti sur les
+quatre individus denonces. Robespierre, quoique n'etant plus dispose a
+menager Camille, propose de laisser la cette discussion, et de passer a un
+autre sujet plus grave, plus digne de la societe, plus utile a l'esprit
+public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. "Ce
+gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de liberte,
+un principe de despotisme et de machiavelisme atroce; il faut le denoncer a
+son propre peuple, et repondre a ses calomnies, en prouvant ses vices
+d'organisation et ses forfaits." Les jacobins voulaient bien de ce sujet
+qui fournissait une si vaste carriere a leur imagination accusatrice, mais
+quelques-uns d'entre eux desiraient auparavant radier Philippeau, Camille,
+Bourdon et Fabre. Une voix meme accuse Robespierre de s'arroger une espece
+de dictature. "Ma dictature, s'ecrie-t-il, est celle de Marat et de
+Lepelletier; elle consiste a etre expose tous les jours aux poignards des
+tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'elevent chaque jour dans le
+sein de la societe, et qui n'aboutissent a aucun resultat utile. Nos
+veritables ennemis sont les etrangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et
+dont il faut devoiler les trames." Robespierre renouvelle en consequence sa
+proposition, et fait decider, au milieu des applaudissemens, que la
+societe, mettant de cote les disputes elevees entre les individus,
+s'occupera, dans les seances qui vont suivre, de discuter, sans
+interruption, les vices du gouvernement anglais.
+
+C'etait detourner a propos l'inquiete imagination des jacobins, et la
+diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau
+s'etait deja retire sans attendre une decision. Camille et Bourdon ne
+furent ni rejetes ni confirmes; on n'en parla plus, et ils se contenterent
+de ne plus paraitre devant la societe. Pour Fabre-d'Eglantine, bien que
+Chabot l'eut entierement justifie, les faits qui arrivaient chaque jour a
+la connaissance du comite de surete generale, ne permirent plus de douter
+de sa complicite; il fallut lancer contre lui un mandat d'arret, et le
+reunir a Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.
+
+Il restait de toutes ces discussions une impression facheuse pour les
+nouveaux moderes. Il n'y avait aucune espece de concert entre eux.
+Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni
+Fabre, ni Bourdon; Camille seul etait assez lie avec Fabre; quant a
+Bourdon, il etait entierement etranger aux trois autres. Mais on s'imagina
+des lors qu'il y avait une faction secrete dont ils etaient ou complices ou
+dupes. La facilite de caractere, les gouts epicuriens de Camille, et deux
+ou trois diners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'epoque,
+la complicite demontree de Fabre avec les agioteurs, sa recente opulence,
+firent supposer qu'ils etaient lies a la pretendue faction corruptrice. On
+n'osait pas encore designer Danton comme en etant le chef; mais, si on ne
+l'accusait pas d'une maniere publique, si Hebert dans sa feuille, si les
+cordeliers a leur tribune menageaient ce puissant revolutionnaire, ils se
+disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.
+
+L'homme le plus nuisible au parti etait Lacroix, dont les concussions en
+Belgique etaient si demontrees, qu'on pouvait tres bien les lui imputer
+sans etre accuse de calomnie, et sans qu'il osat repondre. On l'associait
+aux moderes a cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait
+partager sa honte.
+
+Les cordeliers, mecontens de ce que les jacobins avaient passe a l'ordre du
+jour sur les denonces, declarerent: 1 que Philippeau etait un
+calomniateur; 2 que Bourdon, accusateur acharne de Ronsin, de Vincent et
+des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'etait a leurs
+yeux que le complice de Philippeau; 3 que Fabre, partageant les sentimens
+de Bourdon et de Philippeau, n'etait qu'un intrigant plus adroit; 4 que
+Camille, deja exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance,
+quoique auparavant il eut rendu de grands services a la revolution.
+
+Apres avoir detenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit elargir, car
+on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'etait pas
+possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vendee, car les
+evenemens de cette guerre etaient couverts d'un voile epais; ni pour ce
+qu'il avait fait a Lyon, car c'etait soulever une question dangereuse, et
+accuser en meme temps Collot-d'Herbois et tout le systeme actuel du
+gouvernement. Il etait tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour
+quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu
+faire a l'un et a l'autre qu'un proces politique, et le moment n'etait pas
+venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc elargis[12], a la
+grande joie des cordeliers et de tous les _epauletiers_ de l'armee
+revolutionnaire.
+
+Vincent etait un jeune homme de vingt et quelques annees, espece de
+frenetique dont le fanatisme allait jusqu'a la maladie, et chez lequel il y
+avait encore plus d'alienation d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour
+que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se
+passait, indigne du recit qu'elle lui fit, il s'elanca sur un morceau de
+viande crue, et dit en le devorant: "Je voudrais devorer ainsi tous ces
+scelerats." Ronsin, tour a tour mediocre pamphletaire, fournisseur,
+general, joignait a beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une
+grande activite. Naturellement exagere, mais ambitieux, il etait le plus
+distingue de ces aventuriers qui s'etait offerts a etre les instrumens du
+gouvernement nouveau. Chef de l'armee revolutionnaire, il songeait a tirer
+parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le
+triomphe de son systeme. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui,
+enfermes ensemble, avaient toujours parle en maitres; ils n'avaient cesse
+de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le
+secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour elargir les
+patriotes enfermes, et envoyer tous les autres prisonniers a la guillotine.
+Ils avaient fait le tourment des malheureux detenus avec eux, et les
+laisserent pleins d'effroi.
+
+A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientot
+ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comite de salut public
+ne pouvait guere se dispenser de les elargir; mais il ne tarda pas a
+s'apercevoir qu'il avait dechaine des furieux, et qu'il faudrait bientot
+les reduire a l'impossibilite de nuire. Il restait a Paris quatre mille
+hommes de l'armee revolutionnaire. La, se trouvaient des aventuriers, des
+voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui
+aimaient mieux butiner a l'interieur que d'aller sur les frontieres mener
+une vie pauvre, dure et perilleuse. Ces petits tyrans, avec leurs
+moustaches et leurs grands sabres, exercaient dans tous les lieux publics
+le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef
+entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les
+brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci etait leur
+chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons
+avec la commune par Hebert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache,
+toujours pret a recevoir chez lui tous les partis, et a caresser tous les
+hommes redoutables. Momoro, l'un des presidens des cordeliers, etait leur
+fidele partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble
+Ronsin, Vincent, Hebert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait a la liste Pache
+et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux
+grandes autorites.
+
+Deja ces hommes ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces
+representans qui voulaient, disaient-ils, s'eterniser au pouvoir et faire
+grace aux aristocrates. Un jour, etant a diner chez Pache, ils y
+rencontrerent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa
+vehemence, aujourd'hui de sa reserve, et la victime de cette imitation, car
+il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-meme.
+Ronsin et Vincent lui adresserent de mauvais propos. Vincent, qui avait ete
+son oblige, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le
+nouveau Legendre; que le nouveau Legendre etait devenu un modere et ne
+meritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait
+porte dans ses missions le costume de depute. Legendre lui ayant repondu
+qu'il le portait aux armees, Vincent ajouta que ce costume etait fort
+pompeux, mais indigne de vrais republicains; qu'il habillerait un mannequin
+de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: "Voila les
+representans que vous vous etes donnes! ils vous prechent l'egalite, et se
+couvrent d'or et de plumes." Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au
+mannequin. Legendre alors le traita de fou et de seditieux. On fut pres
+d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
+s'adresser a Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engage a moderer
+Vincent, Ronsin repondit qu'a la verite Vincent etait vif, mais que son
+caractere convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes
+pour le temps ou l'on vivait. "Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans
+le sein de l'assemblee; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez
+raison." Legendre sortit indigne, et repeta tout ce qu'il avait vu et
+entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle
+idee de l'audace et de la frenesie des deux hommes qu'on venait d'elargir.
+
+Ils temoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme
+avaient fait jadis les jacobins, quand Pache etait au ministere. Le sort de
+Pache etait de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les
+hommes violens. Ils etaient enchantes de voir leurs passions approuvees
+par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux
+revolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans
+leur gouvernement; car, sans avoir un but precis, sans avoir meme encore le
+projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, a
+l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
+s'echauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres
+institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
+gouvernement, c'etaient le tribunal et l'armee revolutionnaires. Ils
+imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal supreme preside
+par un grand-juge, et un conseil militaire dirige par un generalissime.
+Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
+generalissime et le grand-juge etaient les deux principaux personnages. Il
+devait y avoir aupres du tribunal un grand-accusateur sous le titre de
+censeur, qui serait charge de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce
+projet, forme dans un moment de fermentation revolutionnaire, les deux
+fonctions essentielles, uniques, consistaient a condamner et a se battre.
+On ne sait si ce projet etait celui d'un reveur en delire, ou de plusieurs
+d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
+redige; mais il est certain qu'il avait son modele dans les commissions
+revolutionnaires etablies a Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et
+que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cites,
+ces terribles executeurs voulaient gouverner sur le meme plan la France
+tout entiere, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement
+permanent. Ils ne designaient encore qu'un seul des grands personnages
+destines a occuper ces hautes dignites. Pache convenait a merveille a la
+place de grand-juge; les conjures disaient donc qu'il devait l'etre, et
+qu'il le serait. Sans savoir ce que c'etait que ce projet et cette dignite
+de grand-juge, beaucoup de gens repetaient comme une nouvelle: Pache doit
+etre fait grand-juge. Ce bruit circulait sans etre ni explique ni compris.
+Quant a la dignite de generalissime, Ronsin, quoique general de l'armee
+revolutionnaire, n'osait y pretendre, et ses partisans n'osaient pas le
+proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignite.
+Chaumette etait designe aussi par quelques bouches comme censeur, mais son
+nom avait ete rarement prononce. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de
+bien repandu, c'est que _Pache serait grand-juge_.
+
+Pendant toute la revolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps
+excitees, etaient pretes a faire explosion, c'etait toujours une defaite,
+une trahison, une disette, une calamite enfin, qui leur servait de
+pretexte pour eclater. Il en arriva de meme ici. La seconde loi du maximum
+qui, remontant au-dela des boutiques, fixait la valeur des objets sur le
+lieu de fabrication, determinait le prix du transport, reglait le profit du
+marchand en gros, celui du marchand en detail, avait ete rendue; mais le
+commerce echappait encore de mille manieres au despotisme de la loi, et il
+y echappait surtout par le moyen le plus desastreux, en s'arretant. Le
+resserrement de la marchandise n'etait pas moins grand qu'auparavant; et si
+elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait,
+ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
+consommation. La disette etait donc tres grande par la stagnation generale
+du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
+soins de la commission des subsistances, avaient reussi en partie a ne pas
+trop laisser manquer les bles, et surtout a diminuer la crainte de la
+disette, aussi redoutable que la disette meme, a cause du desordre et du
+trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle
+calamite venait de se faire sentir, c'etait le defaut de viande. Les
+nombreux bestiaux que la Vendee envoyait jadis aux provinces voisines,
+n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les departemens du Rhin avaient
+cesse aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y etait fixee; il y avait
+donc une diminution reelle dans la quantite. En outre, les bouchers,
+achetant les bestiaux a haut prix, et obliges de les vendre au prix du
+maximum, cherchaient a echapper a la loi. La bonne viande etait reservee
+pour le riche ou pour le citoyen aise qui la payait bien. Il s'etablissait
+une foule de marches clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les
+campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui
+se presentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les
+bouchers se dedommageaient ainsi par la mauvaise qualite de la marchandise,
+du bas prix auquel ils etaient forces de vendre. Le peuple se plaignait
+avec fureur du poids, de la qualite, _des rejouissances_, et des marches
+clandestins etablis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait ete
+reduit a tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitot que les
+bouchers aristocrates voulaient detruire l'espece, et avait demande la
+peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
+Mais ce n'etait pas tout: les legumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le
+poisson, n'arrivaient plus dans les marches. Un chou coutait jusqu'a vingt
+sous. On devancait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on
+achetait a tout prix leur chargement; peu arrivaient a Paris ou le peuple
+les attendait en vain. Des qu'il y a une chose a faire, il se trouve
+bientot des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les
+campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des legumes:
+une foule d'hommes et de femmes s'etaient charges de ce soin, et achetaient
+les denrees pour le compte des gens aises, en les payant au-dessus du
+maximum. Y avait-il un marche mieux approvisionne que d'autres, ces especes
+d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrees a un prix superieur
+a la taxe. Le peuple se dechainait violemment contre ceux qui faisaient ce
+metier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses
+filles publiques que les requisitoires de Chaumette avaient privees de leur
+deplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrasse cette profession
+nouvelle.
+
+Pour parer a tous ces inconveniens, la commune avait arrete, sur les
+petitions reiterees des sections, que les bouchers ne pourraient plus
+devancer les bestiaux et aller au-dela des marches ordinaires; qu'ils ne
+pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autorises; que la viande ne
+pourrait etre achetee que dans les etaux; qu'il ne serait plus permis
+d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient
+seraient diriges par la police et distribues egalement entre les differens
+marches; qu'on ne pourrait pas aller faire queue a la porte des bouchers
+avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait a trois pour
+cela.
+
+Ces reglemens multiplies ne pouvaient epargner au peuple les maux qu'il
+endurait. Les ultra-revolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer
+des moyens. Une derniere idee leur etait venue, c'est que les jardins de
+luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
+Saint-Germain, pourraient etre mis en culture. Aussitot la commune, qui ne
+leur refusait rien, avait ordonne le recensement de ces jardins, et on
+decida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et
+des plantes potageres. En outre, ils avaient suppose que les legumes, le
+laitage, la volaille n'arrivant plus a la ville, la cause en devait etre
+imputee aux aristocrates retires dans leurs maisons autour de Paris. En
+effet, beaucoup de gens effrayes s'etaient caches dans leurs maisons de
+campagne. Des sections vinrent proposer a la commune de rendre un arrete ou
+de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant
+que ce serait une violation trop odieuse de la liberte individuelle, se
+contenta de prononcer un discours menacant contre les aristocrates retires
+autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
+ville, et fit donner aux municipalites des villages l'avis de les
+surveiller.
+
+Cependant l'impatience du mal etait au comble. Le desordre augmentait dans
+les marches. A chaque instant il s'y elevait des tumultes. On faisait queue
+a la porte des bouchers, et malgre la defense d'y aller avant une certaine
+heure, on mettait toujours le meme empressement a s'y devancer. On avait
+transporte la un usage qui avait pris naissance a la porte des boulangers,
+c'etait d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de maniere a
+pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers,
+que des malveillans ou des gens mal places coupaient la corde; alors les
+rangs se confondaient, le desordre s'introduisait dans la foule qui etait
+en attente, et on etait pret a en venir aux mains.
+
+On ne savait plus desormais a qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme
+avant le 31 mai, se plaindre que la convention refusat une loi de
+_maximum_, objet de toutes les esperances, car elle accordait tout. Dans
+l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
+Cependant il fallait se plaindre; les epauletiers, les commis de Bouchotte,
+les cordeliers, disaient que la cause de la disette etait dans la faction
+moderee de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, et leurs amis, etaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on
+ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir a des moyens
+extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
+insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mysterieusement a
+l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_.
+
+Cependant, bien que le nouveau parti disposat de moyens assez
+considerables, bien qu'il eut pour lui l'armee revolutionnaire et une
+disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
+jacobins lui etaient opposes. Ronsin, Vincent, Hebert, etaient obliges de
+professer pour les autorites etablies un respect apparent, de cacher leurs
+projets, de les tramer dans l'ombre. A l'epoque du 10 aout et du 31 mai,
+les conspirateurs, maitres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de
+tous les clubs, ayant dans l'assemblee nationale et les comites de nombreux
+et energiques partisans, osant conspirer a decouvert, pouvaient entrainer
+publiquement le peuple a leur suite, et se servir des masses pour
+l'execution de leurs complots; mais il n'en etait pas de meme pour le parti
+des _ultra-revolutionnaires_.
+
+L'autorite actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de
+defense, ni meme de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa
+vigilance; des victoires sur toutes les frontieres attestaient au contraire
+sa force, son habilete et son zele. Par consequent, ceux qui attaquaient
+cette autorite et promettaient ou une habilete ou une energie superieures
+a la sienne, etaient des intrigans qui agissaient evidemment dans un but de
+desordre ou d'ambition. Telle etait la conviction publique, et les conjures
+ne pouvaient se flatter d'entrainer le peuple a leur suite. Ainsi, quoique
+redoutables si on les laissait agir, ils l'etaient peu si on les arretait a
+temps.
+
+Le comite les observait, et il continuait, par une suite de rapports, a
+deconsiderer les deux partis opposes. Dans les ultra-revolutionnaires, il
+voyait de veritables conspirateurs a detruire; au contraire, il
+n'apercevait dans les moderes que d'anciens amis, qui partageaient ses
+opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui etre suspect. Mais pour ne
+point paraitre faiblir en frappant les ultra-revolutionnaires, il etait
+oblige de condamner les moderes, et d'en appeler sans cesse a la terreur.
+Ces derniers voulaient repondre. Camille ecrivait de nouveaux numeros;
+Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
+comite, et des lors une lutte d'ecrits et de propos s'etait engagee.
+L'aigreur s'en etait suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrere, Billaud,
+qui d'abord n'avaient repousse les moderes que par politique, et pour etre
+plus forts contre les ultra-revolutionnaires, commencaient a les poursuivre
+par humeur personnelle et par haine. Camille avait deja attaque, comme on
+l'a vu, Collot et Barrere. Dans sa lettre a Dillon, il avait adresse au
+fanatisme dogmatique de Saint-Just, et a la durete monacale de Billaud, des
+plaisanteries qui les blesserent profondement. Il avait enfin irrite
+Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se
+l'aliener tout a fait. Danton leur etait peu agreable a tous par sa
+renommee; et aujourd'hui, qu'etranger a la conduite des affaires, il
+restait a l'ecart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la
+plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir
+chaque jour plus odieux; et il n'etait pas supposable que Robespierre
+s'exposat encore a le defendre.
+
+Robespierre et Saint-Just, habitues a faire au nom du comite les exposes de
+principes, et charges en quelque sorte de la partie morale du gouvernement,
+tandis que Barrere, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie
+materielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux
+rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le
+gouvernement revolutionnaire_, l'autre sur les detentions dont Camille
+s'etait plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux
+esprits sombres concevaient le gouvernement revolutionnaire, et les moyens
+de regenerer un etat.
+
+"Le principe du gouvernement democratique, c'est la vertu, disait
+Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'etablit, c'est la terreur.
+Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale a l'egoisme, la probite
+a l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienseances,
+l'empire de la raison a la tyrannie de la mode, le mepris du vice au mepris
+du malheur, la fierte a l'insolence, la grandeur d'ame a la vanite, l'amour
+de la gloire a l'amour de l'argent, les bonnes gens a la bonne compagnie,
+le merite a l'intrigue, le genie au bel esprit, la verite a l'eclat, le
+charme du bonheur aux ennuis de la volupte, la grandeur de l'homme a la
+petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, a un peuple
+aimable, frivole et miserable; c'est-a-dire toutes les vertus et tous les
+miracles de la republique a tous les vices et a tous les ridicules de la
+monarchie."
+
+Pour atteindre a ce but, il fallait un gouvernement austere, energique, qui
+surmontat les resistances de toute espece. Il y avait, d'une part,
+l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la republique que des
+bouleversemens; de l'autre, la corruption lache et vile qui voulait tous
+les delices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se resoudre aux vertus
+energiques de la democratie. De la, deux factions: l'une qui voulait
+outrer toute chose, qui poussait tout au-dela des bornes; qui, pour
+attaquer la superstition, cherchait a detruire Dieu meme, et a verser des
+torrens de sang sous pretexte de venger la republique; l'autre qui, faible
+et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour etre si terrible_, et
+s'apitoyait lachement sur tous les sacrifices necessaires qu'exigeait
+l'etablissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15],
+voulait CHANGER LA LIBERTE EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUEE.
+
+Robespierre et Saint-Just enumeraient les folies de quelques agens du
+gouvernement revolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui
+avaient pretendu renouveler l'energie de Marat, et ils faisaient ainsi
+allusion a toutes les folies d'Hebert et des siens. Ils signalaient ensuite
+les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilite, imputes aux
+nouveaux moderes; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de
+generaux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates,
+de parler enfin sans cesse des severites de la republique, bien inferieures
+aux cruautes des monarchies. "Vous avez, disait Saint-Just, cent mille
+detenus, et le tribunal revolutionnaire a condamne deja trois cents
+coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
+prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois
+mille hommes; et aujourd'hui meme il y a en Europe quatre millions de
+prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre moderation
+parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
+nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous,
+dorment dans le crime."
+
+Robespierre et Saint-Just, conformement au systeme convenu, ajoutaient que
+ces deux factions, en apparence opposees, avaient un point d'appui commun,
+l'etranger, qui les faisait agir pour perdre la republique.
+
+On voit ce qu'il entrait a la fois de fanatisme, de politique et de haine
+dans le systeme du comite. Camille par des allusions, et meme par des
+expressions directes, se trouvait attaque lui et ses amis. Il repondait,
+dans son _Vieux Cordelier_, au systeme de la vertu par celui du bonheur. Il
+disait qu'il aimait la republique parce qu'elle devait ajouter a la
+felicite generale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation,
+s'etaient developpes avec plus d'eclat a Athenes, a Venise, a Florence, que
+dans toutes les monarchies; parce que la republique pouvait seule realiser
+le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. "Qu'importerait a
+Pitt, s'ecriait Camille, que la France fut libre, si la liberte ne servait
+qu'a nous ramener a l'ignorance des vieux Gaulois, a leurs _sayes_, a leurs
+_brayes_, a leur guy de chene, et a leurs maisons, qui n'etaient que des
+echoppes en terre glaise? Loin d'en gemir, il me semble que Pitt donnerait
+bien des guinees pour qu'une telle liberte s'etablit chez nous. Mais ce qui
+rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France
+ce que disait Dicearque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre
+plus agreablement qu'a Athenes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en
+ait point. Ceux qui se sont mis a l'aise, par le commerce ou leur
+industrie, peuvent s'y procurer tous les agremens imaginables; et quant a
+ceux qui cherchent a le devenir, il y a tant d'ateliers ou ils gagnent de
+quoi se divertir aux ANTHESTERIES, et mettre encore quelque chose de cote,
+qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvrete, sans se faire a
+soi-meme un reproche de sa paresse_.
+
+"Je crois donc que la liberte n'existe pas dans une egalite de privations,
+et que le plus bel eloge de la convention serait, si elle pouvait se rendre
+ce temoignage: j'ai trouve la nation sans culottes, et je la laisse
+culottee.
+
+"Charmante democratie, ajoutait Camille, que celle d'Athenes! Solon n'y
+passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regarde comme le
+modele des legislateurs, et proclame par l'oracle le premier des sept
+sages, quoiqu'il ne fit aucune difficulte de confesser son penchant pour le
+vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien
+etablie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et
+aux Jacobins que comme celui du plus grand legislateur. Combien cependant
+ont parmi nous une reputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont
+pas publie une semblable profession de foi!
+
+"Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et reveur,
+apparemment parce qu'il etait pique d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous?
+lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier a la
+bataille? avez-vous ete vaincu dans le camp, a la course ou a la salle
+d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chante ou mieux joue de la lyre que vous a
+la table du general?--Ce trait peint les moeurs. Quels republicains
+aimables!"
+
+Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athenes on ne voulut pas
+ajouter la liberte de langage qui regnait dans cette republique.
+Aristophane, disait-il, y representait sur la scene les generaux, les
+orateurs, les philosophes et le peuple lui-meme; et le peuple d'Athenes,
+tantot joue sous les traits d'un vieillard, et tantot sous ceux d'un jeune
+homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
+l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comedies
+etaient dirigees contre les _ultra-revolutionnaires_ de ce temps-la; les
+railleries en etaient cruelles. "Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on
+traduisait quelqu'une de ces pieces jouees 430 ans avant Jesus-Christ, sous
+l'archonte Sthenocles, Hebert soutiendrait aux Cordeliers que la piece ne
+peut etre que d'hier, de l'invention de Fabre-d'Eglantine, contre lui et
+Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.
+
+"Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que
+les hommes sont changes; ils ont toujours ete les memes; la liberte de
+parler n'a pas ete plus impunie dans les republiques anciennes que dans les
+modernes. Socrate, accuse d'avoir mal parle des dieux, but la cigue;
+Ciceron, pour avoir attaque Antoine, fut livre aux proscriptions."
+
+Ainsi ce malheureux jeune homme semblait predire que la liberte ne lui
+serait pas plus pardonnee qu'a tant d'autres. Ces plaisanteries, cette
+eloquence, irritaient le comite. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin,
+Hebert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste
+contre l'aimable ecrivain qui se riait de ses systemes; contre Danton, qui
+passait pour inspirer cet ecrivain, contre tous les hommes enfin supposes
+amis ou partisans de ces deux chefs.
+
+Pour ne pas devier de la ligne, le comite presenta deux decrets a la suite
+des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il, a rendre
+le peuple heureux aux depens de ses ennemis. Par ces decrets, le comite de
+surete generale etait seul investi de la faculte d'examiner les
+reclamations des detenus, et de les elargir s'ils etaient reconnus
+patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la
+revolution, resteraient enfermes jusqu'a la paix, et seraient bannis
+ensuite a perpetuite. Leurs biens, provisoirement sequestres, devaient etre
+partages aux patriotes indigens, dont la liste serait dressee par les
+communes[16]. C'etait, comme on le voit, la loi agraire appliquee contre
+les suspects au profit des patriotes. Ces decrets, imagines par Saint-Just,
+etaient destines a repondre aux _ultra-revolutionnaires_, et a conserver au
+comite sa reputation d'energie.
+
+Pendant ce temps, les conjures s'agitaient avec plus de violence que
+jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arretes, ni qu'ils
+eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y prenaient
+comme avant le 31 mai; ils soulevaient les societes populaires, les
+cordeliers, les sections; ils repandaient des bruits menacans, et
+cherchaient a profiter des troubles qu'excitait la disette, chaque jour
+plus grande et plus sentie.
+
+Tout a coup on vit paraitre, dans les halles et les marches, des affiches,
+des pamphlets, annoncant que la convention etait la cause de tous les maux
+du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui voulait
+renouveler les brissotins et leur funeste systeme. Quelques-uns meme de ces
+ecrits portaient que la convention tout entiere devait etre renouvelee,
+qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir executif, etc....
+Toutes les idees, en un mot, qu'avaient roulees dans leur tete, Vincent,
+Ronsin, Hebert, remplissaient ces ecrits, et semblaient trahir leur
+origine. En meme temps, on vit les _epauletiers_, plus turbulens et plus
+fiers que jamais, menacer hautement d'aller egorger dans les prisons les
+ennemis que la convention corrompue s'obstinait a epargner. Ils disaient
+que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les
+prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces
+patriotes, et qu'on leur donnerait a la fois la liberte et des armes.
+Ronsin, en grand costume de general de l'armee revolutionnaire, avec une
+echarpe tricolore, une houppe rouge, et entoure de quelques-uns de ses
+officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les ecrous, et
+formait des listes.
+
+On etait au 15 ventose. La section Marat, presidee par Momoro, s'assemble,
+et, indignee, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple, elle
+declare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le tableau de la
+declaration des droits, et qu'elle restera dans cet etat jusqu'a ce que les
+subsistances et la liberte soient assurees au peuple, et que ses ennemis
+soient punis. Dans la meme soiree, les cordeliers s'assemblent en tumulte;
+on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les
+persecutions qu'ont recemment essuyees les deux grands patriotes Vincent et
+Ronsin, lesquels, dit-on, etaient malades au Luxembourg, sans pouvoir
+obtenir un medecin qui les saignat. En consequence, on declare la patrie en
+danger, et on voile la declaration des droits de l'homme. C'est ainsi que
+toutes les insurrections avaient commence, par la declaration que les lois
+etaient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de sa
+souverainete.
+
+Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se presentent a la
+commune pour lui signifier leurs arretes, et pour l'entrainer aux memes
+demarches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le nomme Lubin
+presidait le conseil general. Il repond a la deputation avec un embarras
+visible; il dit que dans le moment ou la convention prend des mesures si
+energiques contre les ennemis de la revolution, et pour secourir les
+patriotes indigens, il est etonnant qu'on donne un signal de detresse, et
+qu'on voile la declaration des droits. Feignant ensuite de justifier le
+conseil general, comme s'il etait accuse, Lubin ajoute que le conseil a
+fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en regler la
+distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il recommande
+la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur
+l'approvisionnement de la capitale, qui, d'apres les decrets, devait etre
+approvisionnee comme une place de guerre.
+
+Ainsi les chefs de la commune hesitaient, et le mouvement, quoique
+tumultueux, n'etait pas assez fort pour les entrainer, et leur inspirer le
+courage de trahir le comite et la convention. Le desordre neanmoins etait
+grand. L'insurrection commencait comme toutes celles qui avaient jadis
+reussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une rencontre
+facheuse, le comite de salut public etait prive, dans le moment, de ses
+membres les plus influens: Billaud-Varennes, Jean-Bon-Saint-Andre, etaient
+absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre etaient
+malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fideles jacobins.
+Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour dejouer cette
+tentative. Ils se rendent tous les deux a la convention, ou l'on
+s'assemblait en tumulte, et ou l'on tremblait d'effroi. Sur leur
+proposition, on mande aussitot Fouquier-Tinville; on le charge de
+rechercher sur-le-champ les distributeurs des ecrits incendiaires repandus
+dans les marches, les agitateurs qui troublent les societes populaires,
+tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillite publique. On lui
+enjoint par decret de les arreter sur-le-champ, et d'en faire sous trois
+jours son rapport a la convention.
+
+C'etait peu d'avoir un decret de la convention, car elle ne les avait
+jamais refuses contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas laisse
+manquer les girondins contre la commune insurgee; mais il fallait assurer
+l'execution de ces decrets en se rendant maitres de l'opinion. Collot, qui
+avait une grande popularite aux Jacobins et aux Cordeliers par son
+eloquence de club, et surtout par une energie de sentimens revolutionnaires
+bien connue, est charge de cette journee, et se rend en hate aux Jacobins.
+A peine sont-ils assembles qu'il leur fait le tableau des factions qui
+menacent la liberte, et des complots qu'elles preparent: "Une nouvelle
+campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comite qui ont si heureusement
+termine la campagne derniere, allaient assurer a la republique des
+victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation,
+qu'il a toujours eu en vue de meriter, il se livrait a ses travaux; mais
+tout a coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils ont
+souleve autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les faire
+egorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus; on veut
+nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons point
+les soldats de Cadmus! grace a votre bon esprit, nous resterons amis, et
+nous ne serons que les soldats de la liberte! Appuye sur vous, le comite
+saura resister avec energie, comprimer les agitateurs, les rejeter hors des
+rangs des patriotes, et, apres ce sacrifice indispensable, poursuivre ses
+travaux et vos victoires. Le poste ou vous nous avez places est perilleux,
+ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le comite de
+surete generale accepte sa penible mission de surveiller et de poursuivre
+tous les ennemis qui trament en secret contre la liberte; le comite de
+salut public ne neglige rien pour suffire a son immense tache; mais tous
+deux ont besoin d'etre soutenus par vous. Dans ces jours de danger, nous
+sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon et
+Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour combattre
+les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que nous
+nous retirions.--Non, non, s'ecrient les jacobins. Ne vous retirez pas;
+nous vous soutiendrons." Des applaudissemens nombreux accompagnent ces
+paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est passe
+aux Cordeliers. "Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu le courage
+de souffrir pendant quelques jours de detention, des hommes qui n'ont rien
+essuye pendant la revolution, des hommes dont nous avions pris la defense
+quand nous les avons crus opprimes, et qui ont voulu amener une
+insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient ete detenus quelques instans.
+Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un medecin
+ne les a pas saignes pendant qu'ils etaient malades!... Anatheme a ceux qui
+demandent une insurrection!..." Oui, oui, anatheme! s'ecrient tous les
+jacobins en masse. "Marat etait cordelier, reprend Collot, Marat etait
+jacobin; eh bien! lui aussi fut persecute, beaucoup plus sans doute que ces
+hommes d'un jour; on le traina devant le tribunal, ou ne devaient
+comparaitre que des aristocrates: provoqua-t-il une insurrection?... Non,
+l'insurrection sacree, l'insurrection qui doit delivrer l'humanite de tous
+ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus genereux que
+le petit sentiment ou l'on veut nous entrainer; mais nous n'y tomberons
+pas. Le comite de salut public ne cedera pas aux intrigans; il prend des
+mesures fortes et vigoureuses; et, dut-il perir, il ne reculera pas devant
+une tache aussi glorieuse."
+
+A peine Collot a-t-il acheve que Momoro veut prendre la parole pour
+justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a ete
+jete sur la declaration des droits, mais il desavoue les autres faits; il
+nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les
+cordeliers sont animes des meilleurs sentimens. Des conspirateurs qui se
+justifient sont perdus. Des qu'ils ne peuvent pas avouer l'insurrection, et
+que le seul enonce du but ne fait pas eclater un elan de l'opinion en leur
+faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est ecoute avec une desapprobation
+marquee; et Collot est charge d'aller, au nom des jacobins, fraterniser
+avec les cordeliers, et ramener ces freres egares par de perfides
+suggestions.
+
+La nuit etait fort avancee, Collot ne pouvait se rendre aux Cordeliers que
+le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant, n'etait deja
+plus redoutable. Il devenait evident que l'opinion n'etait pas
+favorablement disposee pour les conjures, si on peut leur donner ce nom. La
+commune avait recule, les jacobins etaient restes au comite et a
+Robespierre, quoiqu'il fut absent et malade. Les cordeliers impetueux, mais
+faiblement diriges, et surtout delaisses par la commune et les jacobins, ne
+pouvaient manquer de ceder a la faconde de Collot-d'Herbois, et a l'honneur
+de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent avec
+sa frenesie, Hebert avec son sale journal dont il multipliait les numeros,
+Momoro avec ses arretes de la section Marat, ne pouvaient determiner un
+mouvement decisif. Ronsin seul, avec ses epauletiers et des munitions assez
+considerables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu l'audace,
+mais soit qu'il ne trouvat pas la meme audace dans ses amis, soit qu'il ne
+comptat point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17, tout se
+borna en agitations et en menaces. Les epauletiers repandus dans les
+societes populaires y causerent un grand tumulte, mais n'oserent pas
+recourir aux armes.
+
+Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, ou il fut accueilli par de
+grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la
+revolution cherchaient a egarer leur patriotisme; qu'on avait voulu
+declarer la republique en etat de detresse, tandis que dans le moment la
+royaute et l'aristocratie etaient seules aux abois; qu'on avait cherche a
+diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer au
+contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce
+projet d'insurrection, ce voile jete sur la declaration des droits,
+rejouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient tous imite cet
+exemple, et voile dans leurs salons la declaration des droits; et qu'ainsi,
+pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se hater
+de devoiler le code sacre de la nature. Les cordeliers furent entraines,
+quoiqu'il y eut parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte; ils se
+haterent de faire acte de repentir; ils arracherent le crepe jete sur la
+declaration des droits, et le remirent a Collot, en le chargeant d'assurer
+aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la meme voie.
+
+Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les
+cordeliers et sur les _ultra-revolutionnaires_. Les conjures etaient donc
+abandonnes de toutes parts; il ne leur restait que la ressource d'un coup
+de main, qui, avons-nous dit, etait presque impossible. Le comite de salut
+public resolut de prevenir tout mouvement de leur part, en faisant arreter
+les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal
+revolutionnaire. Il enjoignit a Fouquier de rechercher les faits dont on
+pourrait composer une conspiration, et de preparer tout de suite un acte
+d'accusation. Saint-Just fut charge en meme temps de faire un rapport a la
+convention, contre les factions reunies qui menacaient la tranquillite de
+l'etat.
+
+Le 23 ventose (13 mars), Saint-Just presente son rapport. Suivant le
+systeme adopte, il montre toujours l'etranger faisant agir deux factions;
+l'une composee d'hommes seditieux, incendiaires, pillards, diffamateurs,
+athees, qui voulaient amener le bouleversement de la republique par
+l'exageration; l'autre, composee de corrompus, d'agioteurs, de
+concussionnaires, qui, s'etant laisse seduire par l'appat des jouissances,
+voulaient enerver la republique et la deshonorer. Il dit que l'une de ces
+deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essaye de lever
+l'etendard de la revolte, mais qu'elle allait etre arretee, et qu'il venait
+en consequence demander un decret de mort contre tous ceux, en general, qui
+avaient medite la subversion des pouvoirs, machine la corruption de
+l'esprit public et des moeurs republicaines, entrave l'arrivage des
+subsistances, et contribue de quelque maniere au plan ourdi par l'etranger.
+Saint-Just ajoute ensuite que, des cet instant, il fallait METTRE A L'ORDRE
+DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBITE, ET TOUTES LES VERTUS REPUBLICAINES.
+
+Dans ce rapport, ecrit avec une violence fanatique, toutes les factions
+etaient egalement menacees; mais il n'y avait de clairement devoues aux
+coups du tribunal revolutionnaire que les conspirateurs
+ultra-revolutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, Hebert, etc., et les
+corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux decret. Une
+sinistre reticence etait gardee envers ceux que Saint-Just appelait les
+_indulgens_ et les _moderes_.
+
+Dans la soiree du meme jour, Robespierre se rend aux jacobins avec Couthon,
+et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure, on
+les felicite du retablissement de leur sante, et on promet a Robespierre un
+devouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une seance
+extraordinaire, afin d'eclaircir le mystere de la conspiration decouverte.
+La seance est resolue. L'empressement de la commune n'est pas moins grand.
+Sur la proposition de Chaumette lui-meme, on fait demander le rapport que
+Saint-Just avait prononce a la convention, et on envoie a l'imprimerie de
+la Republique en chercher un exemplaire pour en faire lecture. Tout se
+soumet avec docilite a l'autorite triomphante du comite de salut public.
+Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arreter Hebert,
+Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le
+banquier etranger Kock, agioteur et ultra-revolutionnaire, chez lequel
+Hebert, Ronsin et Vincent mangeaient frequemment, et formaient tous leurs
+projets. De cette maniere, le comite avait deux banquiers etrangers, pour
+persuader a tout le monde que les deux factions etaient mues par la
+coalition. Le baron de Batz devait servir a prouver ce fait contre Chabot,
+Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les moderes; Kock devait servir
+a prouver la meme chose contre Vincent, Ronsin, Hebert et les
+ultra-revolutionnaires.
+
+Les denonces se laisserent arreter sans resistance, et furent envoyes le
+lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour voir
+arriver ces furieux qui les avaient tant effrayes en les menacant d'un
+nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermete et d'insouciance; le
+lache Hebert etait defait et abattu, Momoro consterne. Vincent avait des
+convulsions. Le bruit de ces arrestations se repandit aussitot dans Paris,
+et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que ce
+n'etait point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes les
+factions. La meme chose fut repetee dans la seance extraordinaire des
+Jacobins. Apres que chacun eut rapporte ce qu'il savait de la conspiration,
+de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les
+trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes autres
+que ceux qui etaient actuellement poursuivis.
+
+Les bureaux de la guerre, l'armee revolutionnaire, les cordeliers, venaient
+d'etre frappes dans la personne de Vincent, Ronsin, Hebert, Mazuel, Momoro
+et consorts. On voulait sevir aussi contre la commune. Il n'etait bruit que
+de la dignite de grand-juge reservee a Pache; mais on le savait incapable
+de s'engager dans une conspiration, docile a l'autorite superieure,
+respecte du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand coup en
+l'adjoignant aux autres. On prefera faire arreter Chaumette, qui n'etait ni
+plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui etait, par vanite et
+engouement, l'auteur des plus imprudentes determinations de la commune, et
+l'un des apotres les plus zeles du culte de la Raison. On arreta donc le
+malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec l'eveque Gobel, auteur
+de la grande scene d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz, deja exclu des
+Jacobins et de la convention pour son origine etrangere, sa noblesse, sa
+fortune, sa republique universelle et son atheisme.
+
+Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent au-devant
+de lui, et l'accablerent de railleries. Le malheureux, avec un grand
+penchant a la declamation, n'avait rien de l'audace de Ronsin, ni de la
+fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui donnaient
+les apparences d'un missionnaire; et il avait ete veritablement celui du
+nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses requisitoires contre les filles
+de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les suspects. Un
+prisonnier lui dit en s'inclinant: "Philosophe Anaxagoras, je suis
+_suspect_, tu es _suspect_, nous sommes _suspects_." Chaumette s'excusa
+avec un ton soumis et tremblant. Mais des ce moment il n'osa plus sortir de
+sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers.
+
+Le comite, apres avoir fait arreter ces malheureux, fit rediger par le
+comite de surete generale l'acte d'accusation contre Chabot, Bazire,
+Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en accusation,
+et deferes au tribunal revolutionnaire. Dans le meme moment, on apprit
+qu'une emigree, poursuivie par un comite revolutionnaire, avait trouve
+asile chez Herault-Sechelles. Deja ce depute si connu, qui joignait a une
+grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein de
+politesse et de grace, qui etait l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de
+Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces
+revolutionnaires terribles, etait devenu suspect, et on avait oublie qu'il
+etait l'auteur principal de la constitution. Le comite se hata de le faire
+arreter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour prouver qu'il
+frapperait sans aucun menagement les moderes surpris en faute, et qu'il ne
+serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables. Ainsi,
+les coups du redoutable comite tombaient a la fois sur les hommes de tous
+les rangs, de toutes les opinions, de tous les merites.
+
+Le 1er germinal (20 mars), commenca le proces d'une partie des
+conspirateurs. On reunit dans la meme accusation Ronsin, Vincent, Hebert,
+Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu chef de
+division dans les bureaux de Bouchotte, les nommes Ancar, Ducroquet,
+commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de l'armee
+revolutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la supposition
+de complicite entre la faction ultra-revolutionnaire et la faction de
+l'etranger, on confondit encore dans la meme accusation Proli, Dubuisson,
+Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les autres
+accuses. Chaumette fut reserve pour figurer plus tard avec Gobel et les
+autres auteurs des scenes du culte de la Raison; enfin, si Clootz, qui
+aurait du etre associe a ces derniers, fut adjoint a Proli, c'est en sa
+qualite d'etranger. Les accuses etaient au nombre de dix-neuf. Ronsin et
+Clootz etaient les plus hardis et les plus fermes. "Ceci, dit Ronsin a ses
+co-accuses, est un proces politique; a quoi bon tous vos papiers et vos
+preparatifs de justification? Vous serez condamnes. Lorsqu'il fallait
+agir, vous avez parle; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous ne me
+verrez pas broncher, tachez d'en faire autant." Les miserables Hebert et
+Momoro se lamentaient, en disant que la liberte etait perdue! "La liberte
+perdue, s'ecria Ronsin, parce que quelques miserables individus vont perir!
+La liberte est immortelle; nos ennemis succomberont apres nous, et la
+liberte leur survivra a tous." Comme ils s'accusaient entre eux, Clootz les
+exhorta a ne pas aggraver leurs maux par des invectives mutuelles, et il
+leur cita cet apologue fameux:
+
+ Je revais cette nuit que de mal consume,
+ Cote a cote d'un gueux on m'avait inhume.
+
+La citation eut son effet, et ils cesserent de se reprocher leurs malheurs.
+Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'a l'echafaud,
+poursuivit les derniers restes de deisme qui pouvait demeurer en eux, et ne
+cessa de leur precher jusqu'au bout la nature et la raison, avec un zele
+ardent et un inconcevable mepris de la mort. Ils furent amenes au tribunal,
+au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le recit de
+leur conduite, a quoi se reduisait leur conspiration. Clubistes du dernier
+rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enregimentes dans l'armee
+revolutionnaire, ils avaient l'exageration des inferieurs, des porteurs
+d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu
+pousser le gouvernement revolutionnaire jusqu'a en faire une simple
+commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'a la persecution
+des cultes, les moeurs republicaines jusqu'a la grossierete, la liberte de
+langage jusqu'a la bassesse la plus degoutante, enfin la defiance et la
+severite democratiques a l'egard des hommes jusqu'a la diffamation la plus
+atroce. De mauvais propos contre la convention et le comite, des projets de
+gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les sections,
+de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y
+rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renfermes, comme lui venait de
+l'etre, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le pretexte
+de la disette, tels etaient leurs complots. Il n'y avait la que sottises et
+ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profondement ourdie et
+correspondant avec l'etranger etait fort au-dessus de ces miserables.
+C'etait une perfide supposition du comite, que l'infame Fouquier-Tinville
+fut charge de demontrer au tribunal, et que le tribunal eut ordre
+d'adopter.
+
+Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'etaient permis contre Legendre,
+en dinant avec lui chez Pache, leurs propositions reiterees d'organiser le
+pouvoir executif, furent allegues comme attestant le projet d'aneantir la
+representation nationale et le comite de salut public. Leurs repas chez le
+banquier Kock furent donnes comme la preuve de leur correspondance avec
+l'etranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres ecrites de
+Paris a Londres, et inserees dans les journaux anglais, annoncaient que,
+d'apres l'agitation qui regnait, des mouvemens etaient presumables. Ces
+lettres, dit-on aux accuses, demontrent que l'etranger etait dans votre
+confidence, puisqu'il predisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils
+avaient reprochee au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut imputee
+a eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint
+qu'ils etaient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les
+charrettes de legumes et de fruits. Les munitions rassemblees a Paris pour
+l'armee revolutionnaire leur furent reprochees comme des preparatifs de
+conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donnee comme preuve
+du projet d'armer les suspects, et de les dechainer dans Paris. Enfin, les
+ecrits repandus dans les halles, et le voile jete sur la declaration des
+droits, furent consideres comme un commencement d'execution. Hebert fut
+couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son
+journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
+mouchoirs.
+
+Mais laissons la ces honteuses discussions entre ces bas accuses et le bas
+accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
+sacrifices qu'il avait ordonnes. Retire dans sa sphere elevee, ce
+gouvernement designait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et
+laissait a son procureur-general Fouquier le soin de satisfaire aux formes
+avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifiees au
+besoin de la tranquillite publique, quelques-unes meritent d'etre mises a
+part, ce sont ces malheureux etrangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamnes
+comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la
+Belgique, sa patrie, avait blame la violence ignorante des jacobins dans ce
+pays; il avait admire les talens de Dumouriez, et il en convint au
+tribunal. Sa connaissance des cours etrangeres l'avait deux ou trois fois
+rendu utile a Lebrun, et il l'avoua encore. "Tu as blame, lui dit-on, le
+systeme revolutionnaire en Belgique, tu as admire Dumouriez, tu as ete
+l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'etranger." Il n'y eut pas un autre
+fait allegue. Quant a Clootz, sa republique universelle, son dogme de la
+raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tentes par lui
+pour sauver une emigree, suffirent pour le convaincre. A peine le
+troisieme jour des debats etait-il commence, que le jury se declara
+suffisamment eclaire, et condamna pele-mele ces intrigans, ces brouillons
+et ces malheureux etrangers a la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut
+le nomme Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comite
+de salut public. Le 4 germinal (24 mars), a quatre heures de l'apres-midi,
+les condamnes furent conduits au lieu du supplice. La foule etait aussi
+grande qu'a aucune des executions precedentes. On louait des places sur des
+charrettes, sur des tables disposees autour de l'echafaud. Ni Ronsin, ni
+Clootz ne _broncherent_, pour nous servir de leur terrible expression.
+Hebert, accable de honte, decourage par le mepris, ne prenait aucun soin de
+surmonter sa lachete; il tombait a chaque instant en defaillance, et la
+populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en repetant le
+cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colere le Pere Duchene_.
+
+Ainsi furent sacrifies ces miserables a l'indispensable necessite d'etablir
+un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
+d'obeissance n'etait pas un de ces sophismes a l'aide desquels les
+gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menacait la France,
+tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorite, et compromettaient
+le salut commun par leurs luttes. Il etait indispensable que quelques
+hommes plus energiques s'emparassent de cette autorite disputee,
+l'occupassent a l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour
+resister a l'Europe. Si on eprouve un regret, c'est de voir employer le
+mensonge contre ces miserables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme
+courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un etranger, intrigant
+peut-etre, mais point conspirateur, et plein de merite, le malheureux
+Proli.
+
+A peine les hebertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_
+montrerent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de
+denoncer Hebert, Ronsin, Vincent, puisque le comite de salut public et le
+tribunal revolutionnaire venaient de les envoyer a la mort. "De quoi donc
+nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
+reprocher a ces factieux de vouloir bouleverser la republique, detruire la
+convention nationale, supplanter le comite de salut public, joindre le
+danger des guerres religieuses a celui des guerres civiles, et amener une
+confusion generale. C'est la justement ce que leur ont reproche Saint-Just
+et Fouquier-Tinville en les envoyant a l'echafaud. En quoi pouvons-nous
+etre des conspirateurs, des ennemis de la republique?"
+
+Rien n'etait plus juste que ces reflexions, et le comite pensait
+exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
+danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre,
+depuis le 31 mai, n'avait cesse de defendre Danton et Camille, et d'accuser
+les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
+comite s'exposait a passer pour modere, et il fallait qu'il deployat
+d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa reputation
+revolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il
+censurat leurs opinions, qu'il les immolat dans ses discours, et parut ne
+pas les favoriser plus que les hebertistes eux-memes. Dans le rapport
+contre les deux factions, Saint-Just avait autant accuse l'une que l'autre,
+et avait garde un silence menacant a l'egard des _indulgens_. Aux Jacobins,
+Collot avait dit que ce n'etait pas fini, et qu'on preparait un rapport
+contre d'autres individus que ceux qui etaient arretes. A ces menaces
+s'etait jointe l'arrestation d'Herault-Sechelles, ami de Danton, et l'un
+des hommes les plus estimes de ce temps-la. De tels faits n'annoncaient pas
+l'intention de faiblir, et neanmoins on disait encore de toutes parts que
+le comite allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le systeme
+revolutionnaire, et sevir contre les egorgeurs de toute espece. Ceux qui
+desiraient ce retour a une politique plus clemente, les detenus, leurs
+familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
+d'indifferens, se livrerent a des esperances indiscretes, et dirent
+hautement qu'enfin le regime des lois de sang allait finir. Ce fut bientot
+l'opinion generale; elle se repandit dans les departemens, et surtout dans
+celui du Rhone, ou depuis quelques mois s'exercaient de si affreuses
+vengeances, et ou Ronsin avait cause un si grand effroi. On respira un
+moment a Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur
+predire que leurs cruautes allaient avoir un terme. A ces bruits, a ces
+esperances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignerent.
+Les jacobins de Lyon ecrivirent a ceux de Paris que l'aristocratie relevait
+la tete, que bientot ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur
+donnait des forces et des encouragemens, ils seraient reduits a se donner
+la mort comme le patriote Gaillard, qui s'etait poignarde lors de la
+premiere arrestation de Ronsin.
+
+"J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre
+les patriotes lyonnais; ils expriment tous le meme desespoir, et si l'on
+n'apporte le remede le plus prompt a leurs maux, ils ne trouveront de
+soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
+perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
+patriotes, a ete exterminee; mais peu importe a l'etranger, il lui en
+reste une autre. Si Hebert eut triomphe, la convention etait renversee, la
+republique tombait dans le chaos, et la tyrannie etait satisfaite; mais
+avec les moderes, la convention perd son energie, les crimes de
+l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'etranger a donc
+autant d'esperance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit
+les soudoyer toutes sans s'attacher a aucune. Que lui importe qu'Hebert
+expire sur l'echafaud, s'il lui reste des traitres d'une autre espece, pour
+venir a bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une
+faction a detruire, et la convention est resolue a les immoler toutes
+jusqu'a la derniere."
+
+Ainsi le comite avait senti la necessite de se laver du reproche de
+moderation par un nouveau sacrifice. Robespierre avait defendu Danton,
+quand une faction audacieuse venait ainsi frapper a ses cotes un des
+patriotes les plus renommes. Alors la politique, un danger commun, tout
+l'engageait a defendre son vieux collegue; mais aujourd'hui cette faction
+hardie n'etait plus. En defendant plus long-temps ce collegue depopularise,
+il se compromettait lui-meme. D'ailleurs, la conduite de Danton devait
+reveiller bien des reflexions dans son ame jalouse. Que faisait Danton loin
+du comite? Entoure de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait
+l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le
+gouvernement de censures et de railleries ameres. Depuis quelque temps,
+assis vis-a-vis de cette tribune ou venaient figurer les membres du comite,
+Danton avait quelque chose de menacant et de meprisant a la fois. Son
+attitude, ses propos repetes de bouche en bouche, ses liaisons, tout
+prouvait qu'apres s'etre isole du gouvernement, il s'en etait fait le
+censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec
+sa vaste renommee. Ce n'est pas tout: quoique depopularise, Danton avait
+neanmoins une reputation d'audace et de genie politique extraordinaire.
+Danton immole, il ne restait plus un grand nom hors du comite; et, dans le
+comite, il n'y avait plus que des reputations secondaires, Saint-Just,
+Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant a ce sacrifice, Robespierre du
+meme coup detruisait un rival, rendait au gouvernement sa reputation
+d'energie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme
+accuse d'avoir recherche l'argent et les plaisirs. Il etait en outre engage
+a ce sacrifice par tous ses collegues, encore plus jaloux de Danton qu'il
+ne l'etait lui-meme. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils
+etaient meprises par ce celebre tribun. Billaud, froid, bas et
+sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'ecrasant.
+Saint-Just, dogmatique, austere et orgueilleux, etait antipathique avec un
+revolutionnaire agissant, genereux et facile, et il voyait que, Danton
+mort, il devenait le second personnage de la republique. Tous enfin
+savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comite, croyait
+ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourerent donc celui-ci, et
+n'eurent pas de grands efforts a faire pour lui arracher une determination
+si agreable a son orgueil. On ne sait quelles explications amenerent cette
+resolution, quel jour elle fut prise; mais tout a coup ils devinrent tous
+menacans et mysterieux. Il ne fut plus question de leurs projets. A la
+convention, aux Jacobins, ils garderent un silence absolu. Mais des bruits
+sinistres se repandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
+Philippeau, Lacroix, allaient etre immoles a l'autorite de leurs collegues.
+Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrayes de ces bruits, et
+voyant qu'apres un tel acte il n'y avait plus une seule tete qui dut etre
+en securite, que Robespierre lui-meme ne devait pas etre tranquille,
+voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagerent a
+s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstine, refusa de
+repondre a ces ouvertures, et garda une reserve farouche. Comme on lui
+parlait de l'ancienne amitie qu'il avait temoignee a Danton, il repondit
+hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collegue; que la
+justice etait la pour defendre l'innocence; que pour lui, sa vie entiere
+avait ete un sacrifice continuel de ses affections a la patrie; et que si
+son ami etait coupable, il le sacrifierait a regret, mais il le
+sacrifierait comme tous les autres a la republique.
+
+On vit bien que c'en etait fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre
+aucun engagement envers Danton, et qu'il se reservait la liberte de le
+livrer a ses collegues. En effet, le bruit des prochaines arrestations
+acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient
+de sortir de son espece de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer
+enfin ce front revolutionnaire qui ne s'etait jamais montre en vain dans
+l'orage. "Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arreter!... Mais non,
+ajoutait-il, ils n'oseront pas...." D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir
+etait impossible. Quel pays voudrait donner asile a ce revolutionnaire
+formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses
+ennemis? et puis, il aimait son pays. "Emporte-t-on, s'ecriait-il, sa
+patrie _a la semelle de ses souliers_?" D'autre part, demeurant en France,
+il lui restait peu de moyens a employer. Les cordeliers appartenaient aux
+_ultra-revolutionnaires_, les jacobins a Robespierre. La convention etait
+tremblante. Sur quelle force s'appuyer?... Voila ce que n'ont pas assez
+considere ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trone au 10
+aout, soulever le peuple contre les etrangers, n'ont pu concevoir qu'il
+soit tombe sans resistance. Le genie revolutionnaire ne consiste point a
+refaire une popularite perdue, a creer des forces qui n'existent pas, mais
+a diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possede. La
+generosite de Danton, son eloignement des affaires, lui avaient presque
+aliene la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laisse assez
+pour renverser l'autorite regnante. Dans cette conviction de son
+impuissance, il attendait, et repetait: _Ils n'oseront pas_. Il etait
+permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
+services, ses adversaires hesiteraient. Puis il retombait dans sa paresse
+et dans cette insouciance des etres forts qui attendent le danger sans se
+trop agiter pour s'y soustraire.
+
+Le comite gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres
+continuaient de se repandre. Six jours s'etaient ecoules depuis la mort
+d'Hebert; c'etait le 9 germinal. Tout a coup les hommes paisibles, qui
+avaient concu des esperances indiscretes en voyant succomber le parti des
+forcenes, disent que bientot on sera delivre des deux saints, Marat et
+Chalier, et que l'on a trouve dans leur vie de quoi les transformer, aussi
+vite qu'Hebert, de grands patriotes en scelerats. Ce bruit, qui tenait a
+l'idee d'un mouvement retrograde, se propage avec une singuliere rapidite,
+et on entend repeter de tous cotes que les bustes de Marat et de Chalier
+vont etre brises. Le maladroit Legendre denonce ces propos a la convention
+et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les moderes,
+contre un projet pareil. "Soyez tranquilles, s'ecrie Collot aux Jacobins,
+de tels propos seront dementis. Nous avons fait tomber la foudre sur les
+hommes infames qui trompaient le peuple, nous leur avons arrache le masque,
+mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
+possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que
+nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des seances
+glorieuses. Bientot nous saurons les detromper...."
+
+Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comite de salut public
+appelle dans son sein le comite de surete generale, et, pour donner plus
+d'autorite a ses mesures, le comite de legislation lui-meme. Des que tous
+les membres sont reunis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces
+rapports violens et perfides qu'il savait si bien rediger, il denonce
+Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les
+membres des deux autres comites, consternes mais tremblans, n'osent pas
+resister, et croient eloigner le danger de leur personne en donnant leur
+adhesion. Le plus grand silence est commande, et, dans la nuit du 10 au 11
+germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arretes a
+l'improviste et conduits au Luxembourg.
+
+Des le matin, le bruit en etait repandu dans Paris, et y avait cause une
+espece de stupeur. Les membres de la convention se reunissent, et gardent
+un silence mele d'effroi. Le comite, qui toujours se faisait attendre, et
+avait deja toute l'insolence du pouvoir, n'etait point encore arrive.
+Legendre, qui n'etait pas assez important pour avoir ete arrete avec ses
+amis, s'empresse de prendre la parole: "Citoyens, dit-il, quatre membres de
+cette assemblee sont arretes de cette nuit; je sais que Danton en est un,
+j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils
+puissent etre entendus a la barre. Citoyens, je le declare, je crois Danton
+aussi pur que moi-meme, et je ne crois pas que personne ait rien a me
+reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comites de salut public et de
+surete generale, mais j'ai le droit de craindre que des haines
+particulieres et des passions individuelles n'arrachent a la liberte des
+hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme
+qui, en septembre 92, sauva la France par son energie, merite d'etre
+entendu, et doit avoir la faculte de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir
+trahi la patrie."
+
+Procurer a Danton la faculte de parler a la convention etait le meilleur
+moyen de le sauver, et de demasquer ses adversaires. Beaucoup de membres,
+en effet, opinaient pour qu'il fut entendu; mais, dans ce moment,
+Robespierre, devancant le comite, arrive au milieu de la discussion, monte
+a la tribune, et, avec un ton colere et menacant, parle en ces termes: "Au
+trouble depuis longtemps inconnu qui regne dans cette assemblee, a
+l'agitation qu'a produite le preopinant, on voit bien qu'il est question
+ici d'un grand interet, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes
+l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier
+vos principes, jusqu'a vouloir accorder aujourd'hui a certains individus ce
+que vous avez naguere refuse a Chabot, Delaunay et Fabre-d'Eglantine?
+Pourquoi cette difference en faveur de quelques hommes? Que m'importent a
+moi les eloges qu'on se donne a soi et a ses amis?... Une trop grande
+experience nous a appris a nous defier de ces eloges. Il ne s'agit plus de
+savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a ete
+toute sa carriere.
+
+"Legendre parait ignorer le nom de ceux qui sont arretes. Toute la
+convention les connait. Son ami Lacroix est du nombre des detenus; pourquoi
+Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans
+impudeur, defendre Lacroix. Il a parle de Danton, parce qu'il croit qu'a ce
+nom sans doute est attache un privilege.... Non, nous ne voulons pas de
+privileges, nous ne voulons point d'idoles!..."
+
+A ces derniers mots, des applaudissemens eclatent, et les laches, tremblant
+en ce moment devant une idole, applaudissent neanmoins au renversement de
+celle qui n'est plus a craindre. Robespierre continue: "En quoi Danton
+est-il superieur a Lafayette, a Dumouriez, a Brissot, a Fabre, a Chabot, a
+Hebert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les
+avez-vous menages? On vous parle du despotisme des comites, comme si la
+confiance que le peuple vous a donnee, et que vous avez transmise a ces
+comites, n'etait pas un sur garant de leur patriotisme. On affecte des
+craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car
+jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique."
+
+Ici, nouveaux applaudissemens de ces memes laches qui tremblent, et
+veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. "Et moi aussi, ajoute Robespierre,
+on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
+approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'a moi. On m'a ecrit.
+Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsede de leurs
+discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
+ancienne dans de fausses vertus, me determineraient a ralentir mon zele et
+ma passion pour la liberte. Eh bien! je declare que si les dangers de
+Danton devaient devenir les miens, cette consideration ne m'arreterait pas
+un instant. C'est ici qu'il nous faut a tous quelque courage et quelque
+grandeur d'ame. Les ames vulgaires ou les hommes coupables craignent
+toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant
+eux une barriere de coupables, ils restent exposes au jour de la verite;
+mais s'il existe des ames vulgaires, il en est d'heroiques dans cette
+assemblee, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs
+le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouve que peu de
+partisans parmi nous, et en frappant quelques tetes la patrie sera
+delivree."
+
+Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habilete pour dire ce qu'il
+voulait, et jamais il n'avait su etre aussi habile et aussi perfide.
+Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
+merite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les laches
+en parlant du petit nombre des coupables, etait le comble de l'hypocrisie
+et de l'adresse. Aussi, tous ses collegues decident a l'unanimite que les
+quatre deputes arretes dans la nuit ne seront pas entendus par la
+convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est
+lui qu'on dechainait contre les victimes, parce qu'a la subtilite
+necessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification
+qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
+rares. Jamais il n'avait ete ni plus horriblement eloquent, ni plus faux;
+car, quelque grande que fut sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce
+qu'il avancait. Apres avoir longuement calomnie Philippeau, Camille
+Desmoulins, Herault-Sechelles, et accuse Lacroix, il arrive enfin a Danton,
+et imagine les faits les plus faux, ou denature d'une maniere atroce les
+faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et meme lache,
+s'est vendu a Mirabeau, puis aux Lameth, et a redige avec Brissot la
+petition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la
+royaute, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est alle
+impunement se delasser, et devorer a Arcis-sur-Aube le fruit de ses
+perfidies. Il s'est cache au 10 aout, et n'a reparu que pour se faire
+ministre; alors il s'est lie au parti d'Orleans, et a fait nommer d'Orleans
+et Fabre a la deputation. Ligue avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins
+qu'une haine affectee, et sachant toujours s'entendre avec eux, il etait
+entierement oppose au 31 mai, et avait voulu faire arreter Henriot. Lorsque
+Dumouriez, d'Orleans, les girondins, ont ete punis, il a traite avec le
+parti qui voulait retablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main,
+de d'Orleans, des Bourbons, de l'etranger, dinant avec les banquiers et les
+aristocrates, mele dans toutes les intrigues, prodigue d'esperances envers
+tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide debauche, paresseux,
+corrupteur des moeurs publiques, il est alle s'ensevelir une derniere fois
+a Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et
+s'est entendu recemment avec tous les ennemis de l'etat, avec Hebert et
+consorts, par le lien commun de l'etranger, pour attaquer le comite et les
+hommes que la convention avait investis de sa confiance.
+
+A la suite de ce rapport inique, la convention decreta d'accusation Danton,
+Camille Desmoulins, Philippeau, Herault-Sechelles et Lacroix.
+
+Ces infortunes avaient ete conduits au Luxembourg. Lacroix disait a Danton:
+"Nous arreter! nous!... Je ne m'en serais jamais doute!--Tu ne t'en serais
+jamais doute? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu
+le savais, s'ecria Lacroix, et tu n'as pas agi! voila l'effet de ta paresse
+accoutumee; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, repondit Danton, qu'ils
+osassent jamais executer leur projet."
+
+Tous les prisonniers etaient accourus en foule au guichet, pour voir ce
+celebre Danton, et cet interessant Camille, qui avait fait reluire un peu
+d'esperance dans les cachots. Danton etait, selon son usage, calme, fier et
+assez jovial; Camille, etonne et triste; Philippeau, emu et eleve par le
+danger. Herault-Sechelles, qui les avait devances au Luxembourg de quelques
+jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. "Quand les
+hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire." Puis
+apercevant Thomas Payne, il lui dit: "Ce que tu as fait pour le bonheur et
+la liberte de ton pays, j'ai en vain essaye de le faire pour le mien; j'ai
+ete moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie a l'echafaud;
+eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement...."
+
+Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoye au Luxembourg, et les
+accuses furent transferes a la Conciergerie, pour aller de la au tribunal
+revolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de
+mensonges odieux. Bientot il se calma et dit avec affliction: "Je vais a
+l'echafaud pour avoir verse quelques larmes sur le sort de tant de
+malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir."
+Tous les detenus, quel que fut leur rang et leur opinion, lui portaient
+l'interet le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau
+dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Herault-Sechelles
+conserva cette grace d'esprit et de manieres qui le distinguait meme entre
+les hommes de son rang; il embrassa son fidele domestique, qui l'avait
+suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre a la Conciergerie; il le
+consola et lui rendit le courage. On transfera, en meme temps, Fabre,
+Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton,
+pour souiller son proces par une apparence de complicite avec des
+faussaires. Fabre etait malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de
+sa prison n'avait cesse d'ecrire a Robespierre, de l'implorer, de lui
+prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir a le toucher, voyait sa
+mort assuree, et la honte non moins certaine pour lui que l'echafaud: il
+voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublime corrosif; mais la douleur
+lui ayant arrache des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et
+fut transporte aussi malade que Fabre a la Conciergerie. Un sentiment un
+peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
+regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au
+crime. "Bazire, s'ecriait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?"
+
+A la Conciergerie, les accuses inspirerent la meme curiosite qu'au
+Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la
+meme energie. "C'est a pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le
+tribunal revolutionnaire. J'en demande pardon a Dieu et aux hommes. Mon but
+etait de prevenir un nouveau septembre, et non de dechainer un fleau sur
+l'humanite." Puis revenant a son mepris pour ses collegues qui
+l'assassinaient: "Ces freres Cain, dit-il, n'entendent rien au
+gouvernement. Je laisse tout dans un desordre epouvantable...." Il employa
+alors, pour caracteriser l'impuissance du paralytique Couthon et du lache
+Robespierre, des expressions obscenes, mais originales, qui annoncaient
+encore une singuliere gaiete d'esprit. Un seul instant il montra un leger
+regret d'avoir pris part a la revolution: "Il vaudrait mieux, dit-il, etre
+un pauvre pecheur que de gouverner les hommes." Ce fut le seul mot de ce
+genre qu'il prononca.
+
+Lacroix parut etonne en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux
+etat des prisonniers. "Quoi! lui dit-on, des charrettes chargees de
+victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!"
+L'etonnement de Lacroix etait sincere, et c'est une lecon pour les hommes
+qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances
+individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les
+voient pas.
+
+Le lendemain 13 germinal, les accuses furent conduits au tribunal au nombre
+de quinze. On avait reuni ensemble les cinq chefs moderes, Danton,
+Herault-Sechelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accuses de
+faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Eglantine; les deux beaux-freres de
+Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux
+Westermann, accuse d'avoir partage la corruption et les complots de Danton;
+enfin deux etrangers, amis des accuses, l'Espagnol Gusman, et le Danois
+Diederichs. Le but du comite, en faisant cet amalgame, etait de confondre
+les moderes avec les corrompus et avec les etrangers, pour prouver toujours
+que la moderation provenait a la fois du defaut de vertu republicaine et de
+la seduction de l'or de l'etranger. La foule accourue pour voir les accuses
+etait immense. Un reste de l'interet qu'avait inspire Danton s'etait
+reveille en sa presence. Fouquier-Tinville, les juges et les jures, tous
+revolutionnaires subalternes tires du neant par sa main puissante, etaient
+embarrasses en sa presence: son assurance, sa fierte, leur imposaient, et
+il semblait plutot l'accusateur que l'accuse. Le president Hermann et
+Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jures au sort, comme le voulait la
+loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On
+interrogea ensuite les accuses. Quand on adressa a Danton les questions
+d'usage sur son age et son domicile, il repondit fierement qu'il avait
+trente-quatre ans, et que bientot son nom serait au Pantheon, et lui dans
+le neant. Camille repondit qu'il avait trente-trois ans, l'age du
+_sans-culotte Jesus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf.
+Herault-Sechelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent,
+le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore reuni dans
+ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.
+
+Danton, Camille, Herault-Sechelles et les autres, se plaignirent de voir
+leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa
+outre. On examina d'abord l'accusation dirigee contre Chabot, Bazire,
+Delaunay et Fabre d'Eglantine. Chabot persista dans son systeme, et soutint
+qu'il n'avait pris part a la conspiration des agioteurs que pour la
+devoiler. Il ne persuada personne, car il etait etrange qu'en y entrant, il
+n'eut pas secretement prevenu quelque membre des comites; qu'il l'eut
+devoilee si tard, et qu'il eut garde les fonds dans ses mains. Delaunay fut
+convaincu; Fabre, malgre son adroite defense, consistant a dire qu'en
+surchargeant de ratures la copie du decret, il avait cru ne raturer qu'un
+projet, fut convaincu par Cambon, dont la deposition franche et
+desinteressee etait accablante. Il prouva, en effet, a Fabre que les
+projets de decrets n'etaient jamais signes, que la copie qu'il avait
+raturee l'etait par tous les membres de la commission des cinq, et que par
+consequent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire,
+dont la complicite consistait dans la non-revelation, fut a peine ecoute
+dans sa defense, et fut assimile aux autres par le tribunal. On passa
+ensuite a d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse
+pour faire appuyer ses marches, et d'avoir pris part a l'intrigue de la
+compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
+l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
+ensuite Herault-Sechelles. Bazire etait declare coupable comme ami de
+Chabot; Herault le fut pour avoir ete ami de Bazire, pour avoir eu quelque
+connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favorise une
+emigree, pour avoir ete ami des moderes, et pour avoir fait supposer, par
+sa douceur, sa grace, sa fortune et ses regrets mal deguises, qu'il etait
+modere lui-meme. Apres Herault vint le tour de Danton. Un silence profond
+regna dans l'assemblee quand il se leva pour prendre la parole. "Danton,
+lui dit le president, la convention vous accuse d'avoir conspire avec
+Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orleans, avec les girondins, avec
+l'etranger, et avec la faction qui veut retablir Louis XVII.--Ma voix,
+repondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est
+fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine a repousser la
+calomnie. Que les laches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai
+d'ignominie.... Que les comites se rendent ici, je ne repondrai que devant
+eux; il me les faut pour accusateurs et pour temoins.... Qu'ils
+paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous
+l'ai dit: le neant sera bientot mon asile. La vie m'est a charge, qu'on me
+l'arrache.... Il me tarde d'en etre delivre." En achevant ces paroles,
+Danton etait indigne, son coeur etait souleve d'avoir a repondre a de
+pareils hommes. Sa demande de faire comparaitre les comites, et sa volonte
+prononcee de ne repondre que devant eux, avaient intimide le tribunal, et
+cause une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eut ete
+cruelle pour eux; ils auraient ete couverts de confusion, et la
+condamnation fut peut-etre devenue impossible. "Danton, dit le president,
+l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence." A ce
+mot, Danton s'ecrie: "L'audace individuelle est reprimable sans doute; mais
+cette audace nationale dont j'ai tant de fois donne l'exemple, que j'ai
+tant de fois mise au service de la liberte, est la plus meritoire de toutes
+les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage
+pour la republique contre les laches qui m'accusent. Lorsque je me vois si
+bassement calomnie, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un revolutionnaire
+comme moi qu'il faut attendre une defense froide ... les hommes de ma
+trempe sont inappreciables dans les revolutions ... c'est sur leur front
+qu'est empreint le genie de la liberte." En disant ces mots, Danton agitait
+sa tete et bravait le tribunal. Ses traits si redoutes produisaient une
+impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait echapper un
+murmure approbateur. "Moi, continuait Danton, moi accuse d'avoir conspire
+avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orleans; d'avoir rampe aux pieds de
+vils despotes! c'est moi que l'on somme de repondre a la _justice
+inevitable, inflexible!_[17]... Et toi, lache Saint-Just, tu repondras a la
+posterite de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberte.... En
+parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
+d'accusation, je sens tout mon etre fremir." Le president lui recommande
+de nouveau d'etre calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui repondit avec
+respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va
+raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut a parvenir aux
+fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
+empecher, la resistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce
+qu'il fit dans cette journee fameuse ou, entourant la voiture royale d'un
+peuple immense, il empecha le voyage a Saint-Cloud. Puis il rapporte sa
+conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
+petition contre la royaute, et le motif de cette petition fameuse; l'audace
+avec laquelle il proposa le premier le renversement du trone en 92; le
+courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 aout au soir; la
+fermete qu'il deploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoque
+ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'etre cache
+au moment du 10 aout: "Ou sont, s'ecrie-t-il, les hommes qui eurent besoin
+de presser Danton pour l'engager a se montrer dans cette journee? Ou sont
+les etres privilegies dont il a emprunte l'energie? Qu'on les fasse
+paraitre, mes accusateurs!... j'ai toute la plenitude de ma tete lorsque je
+les demande ... je devoilerai les trois plats coquins qui ont entoure et
+perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le
+neant, dont ils n'auraient jamais du sortir...." Le president veut
+interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le
+bruit avec sa voix terrible. "Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le
+president.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui defend son honneur et
+sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette." Cependant il etait fatigue
+d'indignation; sa voix etait alteree; alors le president l'engage avec
+egard a prendre quelque repos, pour recommencer sa defense avec plus de
+calme et de tranquillite.
+
+Danton se tait. On passe a Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et
+qui se revolte en vain contre l'interpretation donnee a ses ecrits. On
+s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amerement la conduite en
+Belgique, et qui, a l'exemple de Danton, demande la comparution de
+plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir.
+
+Cette premiere seance causa une sensation generale. La foule qui entourait
+le Palais de Justice, et s'etendait jusque sur les ponts, parut
+singulierement emue. Les juges etaient epouvantes; Vadier, Vouland, Amar,
+les membres les plus mechans du comite de surete generale, avaient assiste
+aux debats, caches dans l'imprimerie attenant a la salle du tribunal, et
+communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De la ils avaient vu
+avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
+commencaient a douter que la condamnation fut possible. Hermann et Fouquier
+s'etaient rendus, immediatement apres l'audience, au comite de salut
+public, et lui avaient fait part de la demande des accuses qui voulaient
+faire paraitre plusieurs membres de la convention. Le comite commencait a
+hesiter; Robespierre s'etait retire chez lui; Billaud et Saint-Just etaient
+seuls presens. Ils defendent a Fouquier de repondre, lui enjoignent de
+prolonger les debats, d'arriver a la fin des trois jours sans s'etre
+explique, et de faire declarer alors par les jures qu'ils sont suffisamment
+instruits.
+
+Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comite et dans Paris,
+l'emotion n'etait pas moindre dans les prisons, ou l'on portait un vif
+interet aux accuses, et ou l'on ne voyait plus d'esperance pour personne,
+si de tels revolutionnaires etaient immoles. Il y avait au Luxembourg le
+malheureux Dillon, ami de Desmoulins et defendu par lui; il avait appris
+par Chaumette, qui, expose au meme danger, faisait cause commune avec les
+moderes, ce qui s'etait passe au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme.
+Dillon, dont la tete etait vive, et qui, en vieux militaire, cherchait
+quelquefois dans le vin des distractions a ses peines, parla
+inconsiderement a un nomme Laflotte, enferme dans la meme prison; il lui
+dit qu'il etait temps que les bons republicains levassent la tete contre de
+vils oppresseurs, que le peuple avait paru se reveiller, que Danton
+demandait a repondre devant les comites, que sa condamnation etait loin
+d'etre assuree, que la femme de Camille Desmoulins, en repandant des
+assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait a
+s'echapper, il reunirait assez d'hommes resolus pour sauver les
+republicains pres d'etre sacrifies par le tribunal. Ce n'etaient la que de
+vains propos prononces dans l'ivresse et la douleur. Cependant il parait
+qu'il fut question aussi de faire passer mille ecus et une lettre a la
+femme de Camille. Le lache Laflotte, croyant obtenir la vie et la liberte
+en denoncant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une
+declaration, dans laquelle il supposa une conspiration pres d'eclater au
+dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accuses, et assassiner
+les membres des deux comites. On verra bientot quel usage on fit de cette
+fatale deposition.
+
+Le lendemain l'affluence etait la meme au tribunal. Danton et ses
+collegues, aussi fermes et aussi opiniatres, demandent encore la
+comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comites.
+Fouquier, presse de repondre, dit qu'il ne s'oppose pas a ce qu'on appelle
+les temoins necessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accuses, qu'il
+n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-meme. A
+cela Fouquier replique qu'il appellera tous ceux qu'on designera, excepte
+les membres de la convention, parce que c'est a l'assemblee qu'il
+appartient de decider si ses membres peuvent etre cites. Les accuses se
+recrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se defendre. Le tumulte
+est a son comble. Le president interroge encore quelques accuses,
+Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hate de lever la seance.
+
+Fouquier ecrivit sur-le-champ une lettre au comite pour lui faire part de
+ce qui s'etait passe, et pour obtenir un moyen de repondre aux demandes des
+accuses. La situation etait difficile, et tout le monde commencait a
+hesiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul,
+plus opiniatre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il
+fallait fermer la bouche aux accuses, et les envoyer a la mort. Dans ce
+moment, il venait de recevoir la deposition du prisonnier Laflotte,
+adressee a la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le
+germe d'une conspiration tramee par les accuses, et le pretexte d'un
+decret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en
+effet, il se presente a la convention, lui dit qu'un grand danger menace la
+patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle
+l'aura bientot surmonte. "Les accuses, dit-il, presens au tribunal
+revolutionnaire, sont en pleine revolte; ils menacent le tribunal; ils
+poussent l'insolence jusqu'a jeter au nez des juges des boules de mie de
+pain; ils excitent le peuple, et peuvent meme l'egarer. Ce n'est d'ailleurs
+pas tout; ils ont prepare une conspiration dans les prisons; la femme de
+Camille a recu de l'argent pour provoquer une insurrection; le general
+Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre a la tete de quelques
+conspirateurs, egorger les deux comites, et elargir les coupables." A ce
+recit hypocrite et faux, les complaisans se recrient que c'est horrible, et
+la convention vote a l'unanimite le decret propose par Saint-Just. En vertu
+de ce decret, le tribunal doit continuer, sans desemparer, le proces de
+Danton et de ses complices; et il est autorise a mettre hors des debats les
+accuses qui manqueraient de respect a la justice, ou qui voudraient
+provoquer du trouble. Une copie du decret est expediee sur-le-champ.
+Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, ou la troisieme seance
+etait commencee, et ou l'audace redoublee des accuses jetait Fouquier dans
+le plus grand embarras.
+
+Le troisieme jour, en effet, les accuses avaient resolu de renouveler leurs
+sommations. Tous a la fois se levent, et pressent Fouquier de faire
+comparaitre les temoins qu'ils ont demandes. Ils exigent plus encore; ils
+veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
+denonciations qu'ils ont a faire contre le projet de dictature qui se
+manifeste chez les comites. Fouquier, embarrasse, ne sait plus quelle
+reponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe
+dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essouffles
+encore, lui disent: "Nous tenons les scelerats, voila de quoi vous tirer
+d'embarras;" et ils lui remettent le decret que Saint-Just venait de faire
+rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre a l'audience, demande la
+parole, et lit le decret affreux. Danton, indigne, se leve alors: "Je
+prends, dit-il, l'auditoire a temoin que nous n'avons pas insulte le
+tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle." Le public
+entier est etonne, indigne meme du deni de justice commis envers les
+accuses. L'emotion est generale; le tribunal est intimide. "Un jour, ajoute
+Danton, la verite sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la
+France.... Voila la dictature; elle se montre a decouvert et sans
+voile...." Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa
+femme, s'ecrie avec desespoir: "Les scelerats! non contens de m'egorger,
+moi, ils veulent egorger ma femme!" Danton apercoit dans le fond de la
+salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de
+l'effet du decret. Il les montre du poing: "Voyez, s'ecrie-t-il, ces laches
+assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'a la
+mort!" Vadier et Vouland, effrayes, disparaissent. Le tribunal, pour toute
+reponse, leve la seance.
+
+Le lendemain etait le quatrieme jour, et le jury avait la faculte de
+cloturer les debats, en se declarant suffisamment instruit. En consequence,
+sans donner aux accuses le temps de se defendre le jury demande la cloture
+des debats. Camille entre en fureur, declare aux jures qu'ils sont des
+assassins, et prend le peuple a temoin de cette iniquite. On l'entraine
+alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il resiste, et on
+l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux
+jures, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'etre excites. Le president
+Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur
+dire qu'on a intercepte une lettre ecrite a l'etranger, qui prouve la
+complicite de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jures seulement
+osent appuyer les accuses, mais la majorite l'emporte. Le president du
+jury, le nomme Trinchard, rentre plein d'une joie feroce, et prononce de
+l'air d'un furieux la condamnation inique.
+
+[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publie par Furne, Paris.]
+
+On ne voulut pas s'exposer a une nouvelle explosion des condamnes, en les
+faisant remonter de la prison a la salle du tribunal pour entendre leur
+sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyerent sans
+vouloir le laisser achever, et en s'ecriant qu'on pouvait les conduire a la
+mort. Une fois la condamnation prononcee, Danton, qui avait ete souleve
+d'indignation, redevint calme et fut rendu a tout son mepris pour ses
+adversaires. Camille, bientot apaise, versa quelques larmes sur son epouse;
+et, grace a son heureuse imprevoyance, n'imagina pas qu'elle fut menacee de
+la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Herault
+fut gai comme a l'ordinaire. Tous les accuses furent fermes, et Westermann
+se montra digne de sa bravoure si celebre.
+
+Ils furent executes le 16 germinal (5 avril). La troupe infame, payee pour
+outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, a cette vue,
+eprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler a la multitude, et il
+vomit contre le lache et hypocrite Robespierre les plus vehementes
+imprecations. Les miserables envoyes pour l'outrager lui repondirent par
+des injures. Dans son action violente, il avait dechire sa chemise et avait
+les epaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et
+plein de mepris, dit a Camille: "Reste donc tranquille, et laisse la cette
+vile canaille." Arrive au pied de l'echafaud, Danton allait embrasser
+Herault-Sechelles, qui lui tendait les bras: l'executeur s'y opposant, il
+lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: "Tu peux donc etre
+plus cruel que la mort! Va, tu n'empecheras pas que dans un moment nos
+tetes s'embrassent dans le fond du panier."
+
+Telle fut la fin de ce Danton qui avait jete un si grand eclat dans la
+revolution, et qui lui avait ete si utile. Audacieux, ardent, avide
+d'emotions et de plaisirs, il s'etait precipite dans la carriere des
+troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et
+positif, n'etant etonne ni par la difficulte ni par la nouveaute d'une
+situation extraordinaire, il savait juger les moyens necessaires, et
+n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de
+terminer les luttes de la monarchie et de la revolution, et il fit le 10
+aout. En presence des Prussiens, il pensa qu'il fallait contenir la France
+et l'engager dans le systeme de la revolution; il ordonna, dit-on, les
+journees horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il sauva une
+foule de victimes. Au commencement de la grande annee 1793, la
+convention etait etonnee a la vue de l'Europe armee; il prononca, en les
+comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables: "Une
+nation en revolution est plus pres de conquerir ses voisins que d'en etre
+conquise." Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on oserait mouvoir
+n'auraient rien a craindre de quelques centaines de mille hommes armes par
+les trones. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les riches; il
+imagina enfin toutes les mesures revolutionnaires qui ont laisse un si
+terrible souvenir, mais qui ont sauve la France. Cet homme, si puissant
+dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans l'indolence
+et les plaisirs qu'il avait toujours aimes. Il recherchait meme les
+jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une
+epouse adoree et des amis. Alors il oubliait les vaincus, ne pouvait plus
+les hair, savait meme leur rendre justice, les plaindre et les defendre.
+Mais pendant ces intervalles de repos, necessaires a son ame ardente, ses
+rivaux gagnaient peu a peu, par leur perseverance, la renommee et
+l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de peril. Les fanatiques
+lui reprochaient son amollissement et sa bonte, et oubliaient qu'en fait de
+cruautes politiques il les avait egales tous dans les journees de
+septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renommee, tandis qu'il differait
+par paresse, et qu'il roulait dans sa tete de nobles projets, pour ramener
+les lois douces, pour borner le regne de la violence aux jours de danger,
+pour separer les exterminateurs irrevocablement engages dans le sang, des
+hommes qui n'avaient cede qu'aux circonstances, pour organiser enfin la
+France et la reconcilier avec l'Europe, il fut surpris par ses collegues
+auxquels il avait abandonne le gouvernement. Ceux-ci, en frappant un coup
+sur les ultra-revolutionnaires, devaient, pour ne point paraitre
+retrograder, frapper un coup sur les moderes. La politique demandait des
+victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus celebre et le plus
+redoute du temps. Danton succomba avec sa renommee et ses services, devant
+le gouvernement formidable qu'il avait contribue a organiser: mais du
+moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse.
+
+[Illustration: DANTON. Publie par Furne, Paris]
+
+Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout simple et
+solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour
+briller; aussi parlait-il peu, et dedaignait d'ecrire. Suivant un
+contemporain, il n'avait aucune pretention, pas meme celle de deviner ce
+qu'il ignorait, pretention si commune aux hommes de sa trempe. Il ecoutait
+Fabre-d'Eglantine, et faisait parler sans cesse son jeune et interessant
+ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses delices, et qu'il eut
+la douleur d'entrainer dans sa chute. Il mourut avec sa force ordinaire, et
+la communiqua a son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de lui-meme,
+et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services et
+ses derniers projets.
+
+Les chefs des deux partis venaient d'etre immoles. On leur adjoignit
+bientot les restes de ces partis, et on mela et jugea ensemble les hommes
+les plus opposes, pour accrediter davantage l'opinion qu'ils etaient
+complices d'un meme complot. Chaumette et Gobel comparurent a cote d'Arthur
+Dillon et de Simon. Les Grammont pere et fils, les Lapallu et autres
+membres de l'armee revolutionnaire, figurerent a cote du general Beysser;
+enfin la femme d'Hebert, ancienne religieuse, comparut a cote de la jeune
+epouse de Camille Desmoulins, agee a peine de vingt-trois ans, eclatante de
+beaute, de grace et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si soumis et si
+docile, fut accuse d'avoir conspire a la commune contre le gouvernement,
+d'avoir affame le peuple, et cherche a le soulever par ses requisitoires
+extravagans. Gobel fut regarde comme complice de Clootz et de Chaumette.
+Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis
+egorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les membres de
+l'armee revolutionnaire furent condamnes comme agens de Ronsin. Le general
+Beysser, qui avait si puissamment contribue a sauver Nantes, a cote de
+Canclaux, et qui etait suspect de federalisme, fut considere comme complice
+des ultra-revolutionnaires. On sait quel rapprochement il pouvait exister
+entre l'etat-major de Nantes et celui de Saumur. La femme Hebert fut
+condamnee comme complice de son mari. Assise sur le meme banc que la femme
+de Camille, elle lui disait: "Vous etes heureuse, vous; aucune charge ne
+s'eleve contre vous. Vous serez sauvee." En effet, tout ce qu'on pouvait
+reprocher a cette jeune femme, c'etait d'avoir aime son epoux avec passion,
+d'avoir sans cesse erre avec ses enfans autour de la prison pour voir leur
+pere et le leur montrer. Neanmoins, toutes deux furent condamnees, et les
+epouses d'Hebert et de Camille perirent comme coupables d'une meme
+conjuration. L'infortunee Desmoulins mourut avec un courage digne de son
+mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune
+victime n'avait inspire un interet plus tendre et des regrets plus
+douloureux.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 7: Ce montagnard, condamne par les federalistes lyonnais, avait
+ete mal execute par le bourreau, qui avait ete oblige de revenir jusqu'a
+trois fois pour faire tomber sa tete.]
+
+[Footnote 8: Nom qu'avait pris Chaumette.]
+
+[Footnote 9: Allusion a la piece de _Pamela_, dont la representation avait
+ete defendue.]
+
+[Footnote 10: Barrere s'appelait de _Vieux-sac_ quand il etait noble.]
+
+[Footnote 11: Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du
+_Pere Duchene_, criaient dans les rues: _Il est bougrement en colere le
+Pere Duchene!_]
+
+[Footnote 12: Le 14 pluviose (2 fevrier).]
+
+[Footnote 13: Expression de Camille lui-meme.]
+
+[Footnote 14: Seance du 17 pluviose an II (5 fevrier).]
+
+[Footnote 15: Rapport du 8 ventose (26 fevrier).]
+
+[Footnote 16: Decrets des 8 et 13 ventose an II.]
+
+[Footnote 17: Expressions de l'acte d'accusation.]
+
+
+
+
+FIN DU TOME CINQUIEME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUIEME.
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Mouvement des armees en aout et septembre 1793.--Investissement de Lyon par
+l'armee de la convention.--Trahison de Toulon qui se livre aux
+Anglais.--Defaite de quarante mille Vendeens a Lucon. Plan general de
+campagne contre la Vendee. Division des generaux republicains sur ce
+theatre de la guerre.--Operations militaires dans le nord. Siege de
+Dunkerque par le duc d'York.--Victoire de Hondschoote. Joie universelle
+qu'elle cause en France.--Nouveaux revers. Deroutes a Menin, a Pirmasens, a
+Perpignan, et a Torfou dans la Vendee. Retraite de Canclaux sur
+Nantes.--Attaques contre le comite de salut public.--Etablissement du
+_gouvernement revolutionnaire_.--Decret qui organise une armee
+revolutionnaire de six mille hommes.--Loi des suspects.--Concentration du
+pouvoir dictatorial dans le comite de salut public.--Proces de Custine; sa
+condamnation et son supplice.--Decrets d'accusation contre les girondins;
+arrestation de soixante-treize membres de la convention.
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Continuation du siege de Lyon. Prise de cette ville. Decret terrible contre
+des Lyonnais revoltes.--Progres de l'art de la guerre; influence de
+Carnot.--Victoire de Watignies. Deblocus de Maubeuge.--Reprise des
+operations en Vendee. Victoire de Cholet. Fuite et dispersion des Vendeens
+au-dela de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux chefs.--Echec
+sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg.
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Effets des lois revolutionnaires; proscriptions a Lyon, a Marseille et a
+Bordeaux.--Persecutions dirigees contre les _suspects_. Interieur des
+prisons de Paris; etat des prisonniers a la Conciergerie.--La reine
+Marie-Antoinette est separee de sa famille et transferee a la Conciergerie;
+tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'Hebert. Son proces devant
+le tribunal revolutionnaire. Elle est condamnee a mort et
+executee.--Details du proces et du supplice des girondins.--Execution du
+duc d'Orleans, de Bailly, de madame Roland.--Terreur generale. Seconde loi
+du _maximum_.--Agiotage. Falsification d'un decret par quatre
+deputes.--Etablissement du nouveau systeme metrique et du calendrier
+republicain.--Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel, eveque de
+Paris. Etablissement du culte de la Raison.
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Retour de Danton.--Divisions dans le parti de la Montagne, dantonistes et
+hebertistes.--Politique de Robespierre et du comite de salut
+public.--Danton, accuse aux jacobins, se justifie; il est defendu par
+Robespierre.--Abolition du culte de la Raison.--Derniers perfectionnemens
+apportes au gouvernement dictatorial revolutionnaire.--Energie du comite
+contre tous les partis.--Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre
+deputes auteurs du faux decret et des agens presumes de l'etranger.
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges. Retraite
+des Autrichiens et des Prussiens. Deblocus de Landau.--Operations a l'armee
+d'Italie.--Siege et prise de Toulon par l'armee republicaine.--Derniers
+combats et echecs aux Pyrenees.--Excursion des Vendeens au-dela de la
+Loire. Nombreux combats; echecs de l'armee republicaine. Defaite des
+Vendeens au Mans, et leur destruction complete a Savenay. Coup d'oeil
+general sur la campagne de 1795.
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Suite de la lutte des hebertistes et des dantonistes.--Camille Desmoulins
+publie _le Vieux Cordelier_.--Le comite se place entre les deux partis, et
+s'attache d'abord a reprimer les hebertistes.--Disette dans
+Paris.--Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.--Mouvement
+tente par les hebertistes.--Arrestation et mort de Ronsin, Vincent, Hebert,
+Chaumette, Momoro, etc.--Le comite de salut public fait subir le meme sort
+aux dantonistes.--Arrestation, proces et supplice de Danton, Camille
+Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Herault-Sechelles, Fabre-d'Eglantine,
+Chabot, etc.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
+Tome Cinquieme, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
+
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
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+example an eBook of filename 10234 would be found at:
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