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+The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, Tome
+Cinquieme, by Adolphe Thiers
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme
+
+Author: Adolphe Thiers
+
+Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
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+Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG
+Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica)
+at http://gallica.bnf.fr.
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+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+REVOLUTION
+
+FRANCAISE
+
+
+
+
+[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publie par Furne,
+Paris.]
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE
+
+PAR M.A. THIERS DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+NEUVIEME EDITION
+
+TOME CINQUIEME
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE.
+
+
+CONVENTION NATIONALE.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+
+MOUVEMENT DES ARMEES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR
+L'ARMEE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX
+ANGLAIS.--DEFAITE DE QUARANTE MILLE VENDEENS A LUCON.--PLAN GENERAL DE
+CAMPAGNE CONTRE LA VENDEE.--DIVISIONS DES GENERAUX REPUBLICAINS SUR CE
+THEATRE DE LA GUERRE.--OPERATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIEGE DE
+DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE
+QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DEROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A
+PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDEE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR
+NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--ETABLISSEMENT DU
+_gouvernement revolutionnaire_.--DECRET QUI ORGANISE UNE ARMEE
+REVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU
+POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--PROCES DE CUSTINE; SA
+CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DECRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS;
+ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION.
+
+Apres la retraite des Francais du camp de Cesar au camp de Gavrelle, les
+allies auraient du encore poursuivre une armee demoralisee, qui avait
+toujours ete malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Des le mois de
+mars, en effet, battue a Aix-la-Chapelle et a Nerwinde, elle avait perdu la
+Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de Cesar, les
+places de Conde et de Valenciennes. L'un de ses generaux avait passe a
+l'ennemi, l'autre avait ete tue. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes,
+elle n'avait fait que des retraites, fort meritoires, il est vrai, mais peu
+encourageantes. Sans concevoir meme le projet trop hardi d'une marche
+directe sur Paris, les coalises pouvaient detruire ce noyau d'armee, et
+alors ils etaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait a
+leur egoisme d'occuper. Mais aussitot apres la prise de Valenciennes, les
+Anglais, en vertu des conventions faites a Anvers, exigerent le siege de
+Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les
+environs de son camp d'Herin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper
+les Francais, et songeait a prendre encore le Quesnoy, le duc d'York,
+marchant avec l'armee anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude
+et Furnes, vint s'etablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer.
+Deux sieges nous donnaient donc encore un peu de repit. Houchard, envoye a
+Gavrelle, y reunissait en hate toutes les forces disponibles, afin de
+voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le
+continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de
+tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes a
+l'opposition anglaise contre Pitt, telles etaient les raisons qui faisaient
+considerer Dunkerque comme le point le plus important de tout le theatre de
+la guerre. "Le salut de la republique est la," ecrivait a Houchard le
+comite de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes
+reunies entre la frontiere du Nord et celle du Rhin, c'est-a-dire dans la
+Moselle, y etaient inutiles, fit decider qu'on en retirerait un renfort
+pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'ecoulerent ainsi en
+preparatifs, delai tres concevable du cote des Francais, qui avaient a
+reunir leurs troupes dispersees a de grandes distances, mais inconcevable
+de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches a faire
+pour se porter sous les murs de Dunkerque.
+
+Nous avons laisse nos deux armees de la Moselle et du Rhin essayant de
+s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empechant pas la prise de
+cette place. Depuis, elles s'etaient repliees sur Saarbruck, Hornbach et
+Wissembourg. Il faut donner une idee du theatre de la guerre pour faire
+comprendre ces divers mouvemens. La frontiere francaise est assez
+singulierement decoupee au Nord et a l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle,
+la chaine des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes
+presque paralleles. Le Rhin, arrive a l'extremite des Vosges, tourne
+subitement, cesse de couler parallelement a ces lignes, et les termine en
+tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la
+Meuse. Les coalises, sur la frontiere du Nord, s'etaient avances entre
+l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point
+fait de progres, parce que le faible corps laisse par eux entre Luxembourg
+et Treves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la
+Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'etaient places a cheval
+sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant
+occidental. Le plan a suivre, comme nous l'avons dit precedemment, etait
+assez simple. En considerant l'arete des Vosges comme une riviere dont il
+fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une
+rive, accabler l'ennemi d'un cote, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni
+les Francais, ni les coalises n'en avaient eu l'idee; et depuis la prise de
+Mayence, les Prussiens, places sur le revers occidental, faisaient face a
+l'armee du Rhin. Nous etions retires dans les fameuses lignes de,
+Wissembourg. L'armee de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, etait
+postee a Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze
+mille, se trouvait a Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes a
+l'extreme gauche de l'armee du Rhin. L'armee du Rhin, forte de vingt mille
+hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg a Lauterbourg. Telles sont les
+lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges a la Moselle, la Lauter
+des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui
+coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en
+devient maitre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et
+Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guere plus de
+soixante mille hommes sur toute cette frontiere, parce qu'il avait fallu
+porter des secours a Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois a
+s'approcher de nous, et s'etaient enfin portes a Pirmasens. Renforces des
+quarante mille hommes qui venaient de terminer le siege de Mayence, et
+reunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre
+des deux versans; mais la desunion regnait entre la Prusse et l'Autriche, a
+cause du partage de la Pologne. Frederic-Guillaume, qui se trouvait encore
+au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser.
+Celui-ci, plein de fougue, malgre ses annees, faisait tous les jours de
+nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques
+partielles etaient demeurees sans succes, et n'avaient abouti qu'a faire
+tuer inutilement des hommes. Tel etait encore, dans les premiers jours de
+septembre, l'etat des choses sur le Rhin.
+
+Dans le Midi, les evenemens avaient acheve de se developper. La longue
+incertitude des Lyonnais s'etait terminee enfin par une resistance ouverte,
+et le siege de leur ville etait devenu inevitable. On a vu qu'ils offraient
+de se soumettre et de reconnaitre la constitution, mais sans s'expliquer
+sur les decrets qui leur enjoignaient d'envoyer a Paris les patriotes
+detenus, et de dissoudre la nouvelle autorite sectionnaire. Bientot meme,
+ils avaient enfreint ces decrets de la maniere la plus eclatante, en
+envoyant Chalier et Riard a l'echafaud, en faisant tous les jours des
+preparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les
+convois destines aux armees. Beaucoup de partisans de l'emigration
+s'etaient introduits parmi eux, et les effrayaient du retablissement de
+l'ancienne municipalite montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de
+l'arrivee des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhone, et de
+la marche des Piemontais, qui allaient deboucher des Alpes avec
+soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement federalistes,
+portassent une haine egale a l'etranger et aux emigres, la Montagne et
+l'ancienne municipalite leur causaient un tel effroi, qu'ils etaient prets
+a s'exposer plutot au danger et a l'infamie de l'alliance etrangere, qu'aux
+vengeances de la convention.
+
+La Saone coulant entre le Jura et la Cote-d'Or, le Rhone venant du Valais
+entre le Jura et les Alpes, se reunissent a Lyon. Cette riche ville est
+placee sur leur confluent. En remontant la Saone du cote de Macon, le pays
+etait entierement republicain, et les deputes Laporte et Reverchon, ayant
+reuni quelques mille requisitionnaires, coupaient la communication avec le
+Jura. Dubois-Crance, avec la reserve de l'armee de Savoie, venait du cote
+des Alpes, et gardait le cours superieur du Rhone. Mais les Lyonnais
+etaient entierement maitres du cours inferieur du fleuve et de sa rive
+droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le
+Forez, y faisaient des incursions frequentes, et allaient s'approvisionner
+d'armes a Saint-Etienne. Un ingenieur habile avait eleve autour de leur
+ville d'excellentes fortifications; un etranger leur avait fondu des pieces
+de rempart. La population etait divisee en deux portions: les jeunes gens
+suivaient le commandant Precy dans ses excursions; les hommes maries, les
+peres de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 aout,
+Dubois-Crance, qui avait apaise la revolte federaliste de Grenoble, se
+disposa a marcher sur Lyon, conformement au decret qui lui enjoignait de
+ramener a l'obeissance cette ville rebelle. L'armee des Alpes se composait
+tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientot elle allait avoir sur
+les bras les Piemontais, qui, profitant enfin du mois d'aout, se
+preparaient a deboucher par la grande chaine. Cette armee venait de
+s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux detachemens, envoyes, l'un pour
+renforcer l'armee d'Italie, et l'autre pour reduire les Marseillais. Le
+Puy-de-Dome, qui devait fournir ses recrues, les avait gardees pour
+etouffer la revolte de la Lozere, dont il a deja ete question. Houchard
+avait retenu la legion du Rhin, qui etait destinee aux Alpes; et le
+ministere promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui
+n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crance detacha cinq mille hommes de
+troupes reglees, et leur joignit sept ou huit mille jeunes
+requisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saone et le
+Rhone, de maniere a occuper leur cours superieur, a enlever aux Lyonnais
+les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, a conserver ses
+communications avec l'armee des Alpes, et a couper celles des assieges avec
+la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez
+aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvieres; mais sa
+situation le voulait ainsi. L'essentiel etait d'occuper les deux cours
+d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piemont. Dubois-Crance
+attendait, pour completer le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient
+ete promises et le materiel de siege qu'il etait oblige de tirer de nos
+places des Alpes. Le transport de ce materiel exigeait l'emploi de cinq
+mille chevaux.
+
+Le 8 aout, il somma la ville; il imposa pour conditions le desarmement
+absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs
+maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalite
+provisoire. Mais dans ce moment, les emigres caches dans la commission et
+l'etat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du
+retour de la municipalite montagnarde, et en leur disant que soixante mille
+Piemontais allaient deboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu
+entre deux postes avances, et qui fut termine a l'avantage des Lyonnais,
+les exalta au plus haut point, et decida leur resistance et leurs malheurs.
+Dubois-Crance commenca le feu du cote de la Croix-Rousse, entre les deux
+fleuves, ou il avait pris position, et des le premier jour son artillerie
+exerca de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes
+manufacturieres etait reduite aux horreurs du bombardement, et nous avions
+a executer ce bombardement en presence des Piemontais, qui allaient
+descendre des Alpes.
+
+Pendant ce temps, Carteaux avait marche sur Marseille, et avait franchi la
+Durance dans le mois d'aout. Les Marseillais s'etaient retires d'Aix sur
+leur ville, et avaient forme le projet de defendre les gorges de Septemes,
+a travers lesquelles passe la route d'Aix a Marseille. Le 24, le general
+Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez
+vif, mais une section, qui avait toujours ete en opposition avec les
+autres, passa du cote des republicains, et decida le combat en leur faveur.
+Les gorges furent emportees, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec
+sa petite armee.
+
+Cet evenement en decida un autre, le plus funeste qui eut encore afflige la
+republique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animee du plus
+violent republicanisme, tant que la municipalite y avait ete maintenue,
+avait change d'esprit sous la nouvelle autorite des sections, et allait
+bientot changer de domination. Les jacobins, reunis a la municipalite,
+etaient dechaines contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne
+cessaient de se plaindre de la lenteur des reparations faites a l'escadre,
+de son immobilite dans le port, et ils demandaient a grands cris la
+punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais resultat de
+l'expedition de Sardaigne. Les republicains moderes repondaient la comme
+partout, que les vieux officiers etaient seuls capables de commander les
+escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se reparer plus promptement,
+que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise reunies
+serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la
+punition n'etaient point des traitres, mais des guerriers malheureux. Les
+moderes l'emporterent dans les sections. Aussitot une foule d'agens
+secrets, intrigant pour le compte des emigres et des Anglais,
+s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils
+ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et
+s'etaient assures que les escadres coalisees seraient, dans les parages
+voisins, pretes a se presenter au premier signal. D'abord, a l'exemple des
+Lyonnais, ils firent juger et mettre a mort le president du club jacobin,
+nomme Sevestre. Ensuite ils retablirent le culte des pretres refractaires;
+ils firent deterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques
+malheureux qui avaient peri dans les troubles pour la cause royaliste. Le
+comite de salut public ayant ordonne a l'escadre d'arreter les vaisseaux
+destines a Marseille, afin de reduire cette ville, ils ne permirent pas
+l'execution de cet ordre, et s'en firent un merite aupres des sections de
+Marseille. Ensuite ils commencerent a parler des dangers auxquels on etait
+expose en resistant a la convention, de la necessite de s'assurer un
+secours contre ses fureurs, et de la possibilite d'obtenir celui des
+Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine etait, a ce
+qu'il parait, le principal instrument de la conspiration; il accaparait
+l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le
+departement de l'Herault, ecrivait a Genes pour faire retenir les
+subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait
+change les etats-majors; on avait tire de prison un officier de marine
+compromis dans l'expedition de Sardaigne, pour lui donner le commandement
+de la place; on avait mis a la tete de la garde nationale un ancien
+garde-du-corps, et confie les forts a des emigres rentres; on s'etait
+assure enfin de l'amiral Trogoff, etranger que la France avait comble de
+faveurs. On ouvrit une negociation avec l'amiral Hood, sous pretexte d'un
+echange de prisonniers, et, au moment ou Carteaux venait d'entrer dans
+Marseille, ou la terreur etait au comble dans Toulon, et ou huit ou dix
+mille Provencaux, les plus contre-revolutionnaires de la contree, venaient
+s'y refugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir
+les Anglais, qui prendraient la place en depot au nom de Louis XVII. La
+marine, indignee, envoya une deputation aux sections pour s'opposer a
+l'infamie qui se preparait. Mais les contre-revolutionnaires toulonnais et
+marseillais, plus audacieux que jamais, repousserent les reclamations de la
+marine, et firent accepter la proposition le 29 aout. Aussitot on donna le
+signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant a la tete de ceux qui
+voulaient livrer le port, appela a lui l'escadre en arborant le drapeau
+blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, declarant Trogoff un traitre,
+hissa a son bord le pavillon de commandement, et voulut reunir la marine
+fidele. Mais, dans ce moment, les traitres, deja en possession des forts,
+menacerent de bruler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors oblige
+de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent
+entraines, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui
+avait long-temps hesite, parut enfin, et, sous pretexte de prendre le port
+de Toulon en depot pour le compte de Louis XVII, le recut pour l'incendier
+et le detruire.
+
+Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'etait opere aux Pyrenees; dans
+l'Ouest, on se preparait a executer les mesures decretees par la
+convention.
+
+Nous avons laisse toutes les colonnes de la Haute-Vendee se reorganisant a
+Angers, a Saumur et a Niort. Les Vendeens s'etaient, dans cet intervalle,
+empares des ponts de Ce, et, dans la crainte qu'ils inspirerent, on mit
+Saumur en etat de siege. La colonne de Lucon et des Sables etait seule
+capable d'agir offensivement. Elle etait commandee par le nomme Tuncq, l'un
+des generaux reputes appartenir a l'aristocratie militaire, et dont Ronsin
+demandait la destitution au ministere. Aupres de lui se trouvaient les deux
+representans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animes des memes
+dispositions et opposes a Ronsin et a Rossignol. Goupilleau surtout, ne
+dans le pays, etait porte, par ses relations de famille et d'amitie, a
+menager les habitans, et a leur epargner les rigueurs que Ronsin et les
+siens auraient voulu exercer.
+
+Les Vendeens, que la colonne de Lucon inquietait, resolurent de diriger
+contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner
+des secours a la division de M. de Roirand, qui, place devant Lucon, et
+isolee entre les deux grandes armees de la Haute et de la Basse-Vendee,
+agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'etre appuyee. Dans
+les premiers jours d'aout, en effet, ils porterent quelques rassemblemens
+du cote de Lucon, et furent completement repousses par le general Tuncq.
+Alors ils resolurent de tenter un effort plus decisif. MM. d'Elbee, de
+Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se reunirent avec quarante mille
+hommes, et, le 14 aout, se presenterent de nouveau aux environs de Lucon.
+Tuncq n'en avait guere que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la
+superiorite du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine
+l'armee republicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de
+la gauche, M. d'Elbee celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la
+droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur a la
+droite; mais au centre, les soldats, obliges de lutter en plaine contre des
+troupes regulieres, montrerent de l'hesitation: M. de La Rochejaquelein,
+egare dans sa route, n'arriva pas a temps vers la gauche. Alors le general
+Tuncq, faisant agir a propos son artillerie legere sur le centre ebranle, y
+repandit le desordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendeens au
+nombre de quarante mille. Aucun evenement n'avait ete plus funeste pour ces
+derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrerent dans le pays,
+frappes de consternation.
+
+Dans ce meme moment arrivait la destitution du general Tuncq, demandee par
+Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignes, le maintinrent dans son
+commandement, ecrivirent a la convention pour faire revoquer la decision du
+ministre, et adresserent de nouvelles plaintes contre le parti
+desorganisateur de Saumur, qui repandait, disaient-ils, la confusion, et
+voulait remplacer tous les generaux instruits par d'ignorans demagogues.
+Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son
+commandement, arriva a Lucon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et
+Bourdon, ne fut qu'un echange de reproches; malgre deux victoires, il fut
+mecontent de ce que l'on avait livre des combats contre sa volonte: car il
+pensait, du reste avec raison, qu'il fallait eviter tout engagement avant
+la reorganisation generale des differentes armees. On se separa, et
+immediatement apres, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de
+rigueur exerces par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre
+un arrete pour le destituer. Aussitot, les representans qui etaient a
+Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, casserent l'arrete de
+Goupilleau et Bourdon, et reintegrerent Rossignol. L'affaire fut portee
+devant la convention: Rossignol, confirme de nouveau, l'emporta sur ses
+adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappeles, et Tuncq suspendu.
+
+Telle etait la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva
+dans la Vendee. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel
+cote on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachee a l'armee de
+la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou a l'armee de Brest et
+confiee a Canclaux? Telle etait la question. Chacun voulait la posseder,
+parce qu'elle devait decider le succes partout ou elle agirait. On etait
+d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanees, qui, dirigees de
+tous les points de la circonference, viendraient aboutir au centre. Mais,
+comme la colonne qui possederait les Mayencais devait prendre une offensive
+plus decisive, et refouler les Vendeens sur les autres colonnes, il
+s'agissait de savoir sur quel point il etait le plus utile de rejeter
+l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti a
+prendre etait de faire marcher les Mayencais par Saumur, pour rejeter les
+Vendeens sur la mer et sur la Basse Loire, ou on les detruirait
+entierement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient
+besoin de l'appui des Mayencais pour agir; que, reduites a elles-memes,
+elles seraient dans l'impossibilite de s'avancer en campagne pour donner la
+main aux autres colonnes de Niort et de Lucon; qu'elles ne pourraient meme
+pas arreter les Vendeens refoules, ni les empecher de se repandre dans
+l'interieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayencais par Saumur, on ne
+perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils etaient obliges de
+faire un circuit considerable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux
+etait frappe au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux
+Vendeens. Une escadre anglaise venait d'etre signalee dans les parages de
+l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas a
+une descente dans le Marais. C'etait alors la pensee generale, et,
+quoiqu'elle fut erronee, elle occupait tous les esprits. Cependant les
+Anglais venaient a peine d'envoyer un emissaire dans la Vendee. Il etait
+arrive deguise, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs
+intentions et leur but precis: tant on ignorait en Europe les evenemens
+interieurs de la France! Les Vendeens avaient repondu par une demande
+d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille
+hommes sur le point ou l'on voudrait operer un debarquement. Tout projet de
+ce genre etait donc encore bien eloigne; mais de toutes parts on le croyait
+pret a se realiser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les
+Mayencais par Nantes, couper ainsi les Vendeens de la mer, et les refouler
+vers le haut pays. Se repandraient-ils dans l'interieur, ajoutait Canclaux,
+ils seraient bientot detruits, et quant au temps perdu, ce n'etait pas une
+consideration a faire valoir: car l'armee de Saumur etait dans un etat a ne
+pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, meme avec les Mayencais. Une
+raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armee de Mayence, deja faite au
+metier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du metier, et
+preferait Canclaux, general experimente, a Rossignol, general ignorant, et
+l'armee de Brest, signalee par des faits glorieux, a celle de Saumur,
+connue seulement par des defaites. Les representans, attaches au parti de
+la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre
+l'armee de Mayence, en la placant au milieu des soldats jacobins et
+desordonnes de Saumur.
+
+Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les
+representans, se rendit a Paris, et obtint un arrete du comite de salut
+public en faveur de Canclaux. Ronsin fit revoquer l'arrete, et il fut
+convenu alors qu'un conseil de guerre tenu a Saumur deciderait de l'emploi
+des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de
+representans et de generaux. Les avis se trouverent partages. Rossignol,
+qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit a Canclaux de
+lui resigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayencais par
+Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayencais furent
+attaches a l'armee de Brest, et la principale attaque dut etre dirigee de
+la Basse sur la Haute-Vendee. Le plan de campagne fut signe, et on promit
+de partir, a un jour donne, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort.
+
+La plus grande humeur regnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de
+l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de sante, et,
+quoique franchement devoue, il etait incapable de servir d'une maniere
+utile. Il concut, de la decision adoptee, moins de ressentiment que ses
+partisans eux-memes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens
+ministeriels. Ceux-ci ecrivirent sur-le-champ a Paris pour se plaindre du
+mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies repandues contre les
+generaux sans-culottes, des preventions qu'on avait inspirees a l'armee de
+Mayence, et ils montrerent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire
+esperer de leur part un grand zele a seconder le plan delibere a Saumur.
+Ronsin poussa meme la mauvaise volonte jusqu'a interrompre les
+distributions de vivres faites a l'armee de Mayence, sous pretexte que, ce
+corps passant de l'armee de la Rochelle a celle de Brest, c'etait aux
+administrateurs de cette derniere a l'approvisionner. Les Mayencais
+partirent aussitot pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour
+faire executer le plan convenu dans les premiers jours de septembre.
+
+Telle avait ete la marche generale des choses sur les divers theatres de la
+guerre, pendant les mois d'aout et de septembre. Il faut suivre maintenant
+les grandes operations qui succederent a ces preparatifs.
+
+Le duc d'York etait arrive devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et
+Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le marechal Freytag etait a
+Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange a Menin avec quinze
+mille Hollandais. Ces deux derniers corps etaient places la en armee
+d'observation. Le reste des coalises, disperses autour du Quesnoy et
+jusqu'a la Moselle, s'elevait a environ cent mille hommes. Ainsi cent
+soixante ou cent soixante-dix mille hommes etaient repartis sur cette ligne
+immense, occupes a y faire des sieges et a y garder tous les passages.
+Carnot, qui commencait a diriger les operations des Francais, avait entrevu
+deja qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais
+d'employer a propos une masse sur un point decisif. Il avait donc conseille
+de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord.
+Son conseil avait ete adopte, mais il ne put en arriver que douze mille en
+Flandre. Neanmoins, avec ce renfort et les divers camps places a Gavrelle,
+a Lille, a Cassel, les Francais auraient pu former une masse de soixante
+mille hommes, et, dans l'etat de dispersion ou se trouvait l'ennemi,
+frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter
+les yeux sur le theatre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre
+pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces
+deux villes, baignees d'un cote par l'Ocean, de l'autre par les vastes
+marais de la Grande-Moer, ne peuvent communiquer entre elles que par une
+etroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se presente
+la premiere en venant du dehors, s'etait place, pour assieger Dunkerque,
+sur cette langue de terre, entre la Grande-Moer et l'Ocean. Le corps
+d'observation de Freytag ne s'etait pas etabli a Furnes de maniere a
+proteger les derrieres de l'armee de siege; il etait au contraire assez
+loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de maniere a
+couper les secours qui pouvaient venir de l'interieur de la France. Les
+Hollandais du prince d'Orange, postes a Menin, a trois journees de ce
+point, devenaient tout a fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes,
+marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter a
+Furnes derriere le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps
+ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince
+d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides.
+Mais alors on ne songeait qu'a se pousser de front, en opposant a chaque
+detachement, un detachement pareil. Cependant le comite de salut public
+avait a peu pres concu le plan dont nous parlons. Il avait ordonne de
+former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment
+cette pensee, mais ne s'y arreta pas, et songea tout simplement a marcher
+contre Freytag, a replier ce dernier sur les derrieres du duc d'York, et a
+tacher ensuite d'inquieter le siege.
+
+Pendant que Houchard hatait ses preparatifs, Dunkerque faisait une
+vigoureuse resistance. Le general Souham, seconde par le jeune Hoche, qui
+se comporta a ce siege d'une maniere heroique, avait deja repousse
+plusieurs attaques. L'assiegeant ne pouvait pas ouvrir facilement la
+tranchee dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en
+creusant seulement a trois pieds. La flottille qui devait descendre la
+Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une
+flottille francaise, sortie de Dunkerque et embossee le long du rivage,
+harcelait les assiegeans enfermes sur leur etroite langue de terre,
+manquant d'eau potable et exposes a tous les dangers. C'etait le cas de se
+hater et de frapper des coups decisifs. On etait arrive aux derniers jours
+d'aout. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commenca par une
+demonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'a un combat sanglant et inutile.
+Apres avoir donne cette alarme preliminaire, il s'avanca, en suivant
+plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le
+separait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer
+entre le corps d'observation et le corps de siege, il confia a Hedouville
+le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquieter seulement la retraite de
+Freytag sur Furnes, et il alla lui-meme donner de front sur Freytag, en
+marchant avec toute son armee par Houtkercke, Herseele et Bambeke. Freytag
+avait dispose son corps sur une ligne assez etendue, et il n'en avait
+qu'une partie autour de lui, lorsqu'il recut le premier choc de Houchard.
+Il resista a Herseele; mais, apres un combat assez vif, il fut oblige de
+repasser l'Yser, et de se replier sur Bambeke, et successivement de Bambeke
+sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-dela de l'Yser, il
+laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait
+jetee loin de lui, a sa droite, et sa propre retraite etait menacee vers
+Rousbrugghe par Hedouville.
+
+Freytag veut alors, dans la meme journee, se reporter en avant, et
+reprendre Rexpoede, afin de rallier a lui la division Walmoden. Il arrive a
+Rexpoede au moment ou les Francais y entraient. Un combat des plus vifs
+s'engage: Freytag est blesse et fait prisonnier. Cependant la fin du jour
+s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du
+village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec
+sa division compromise, arrive dans cet instant, et se decide a attaquer
+vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au
+milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est delivre, et l'ennemi
+se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situe contre
+la Grande-Moer et sur la route de Furnes, etait un des points par lesquels
+il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renonce a
+l'idee essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siege et le
+corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'a pousser toujours de
+front le marechal Freytag, et a se ruer contre le village de Hondschoote.
+La journee du 7 se passa a observer les positions de l'ennemi, defendues
+par une artillerie tres forte, et, le 8, l'attaque decisive fut resolue.
+Des le matin, l'armee francaise se porte sur toute la ligne pour attaquer
+de front. La droite, sous les ordres d'Hedouville, s'etend entre Killem et
+Beveren; le centre, commande par Jourdan, marche directement de Killem sur
+Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action
+s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre,
+les plus grandes forces sont dirigees sur ce meme point. Les Francais
+reviennent plusieurs fois a l'attaque des positions, et enfin ils s'en
+rendent maitres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont
+emportes a la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes
+par les routes de Houthem et de Hoghestade.
+
+Tandis que ces choses se passaient a Hondschoote, la garnison de Dunkerque
+faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les
+assiegeans dans le plus grand peril. Le lendemain du combat, ceux-ci
+tinrent un conseil de guerre; se sentant menaces sur leurs derrieres, et ne
+voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir a bombarder
+la place, ils resolurent de lever le siege, et de se retirer sur Furnes, ou
+venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous reunis le 9 septembre au soir.
+
+Telles furent ces trois journees, qui eurent pour but et pour resultat de
+replier le corps d'observation sur les derrieres du corps de siege, en
+suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom a cette
+operation, et la bataille d'Hondschoote fut consideree comme le salut de
+Dunkerque. Cette operation, en effet, rompait la longue chaine de nos
+revers au Nord, faisait essuyer un echec personnel aux Anglais, trompait le
+plus cher de leurs voeux, sauvait la republique du malheur qui lui eut ete
+le plus sensible, et donnait un grand encouragement a la France.
+
+La victoire d'Hondschoote produisit a Paris une grande joie, inspira plus
+d'ardeur a toute la jeunesse, et fit esperer que notre energie pourrait
+etre heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succes
+viennent s'y meler, et rendre au vaincu l'esperance et le courage.
+L'alternative ne fait qu'augmenter l'energie et exalter l'enthousiasme de
+la resistance.
+
+Pendant que le duc d'York s'etait porte a Dunkerque, Cobourg avait resolu
+l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens necessaires a
+sa defense, et Cobourg la serrait de tres pres. Le comite de salut public,
+ne negligeant pas plus cette partie de la frontiere que les autres, avait
+ordonne sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et
+Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en meme temps; l'une
+fut renfermee dans Landrecies; l'autre, entouree dans la pleine d'Avesnes,
+et formee en bataillon carre, fut rompue apres une resistance des plus
+honorables. Enfin le Quesnoy fut oblige de capituler le 11 septembre. Cette
+perte etait peu de chose a cote de la delivrance de Dunkerque; mais elle
+melait quelque amertume a la joie produite par ce dernier evenement.
+
+Houchard, apres avoir force le duc d'York a se concentrer a Furnes avec
+Freytag, n'avait plus rien d'heureux a tenter sur ce point; il ne lui
+restait qu'a se ruer avec des forces egales sur des soldats mieux aguerris,
+sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font
+hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de
+mieux a faire qu'a tomber sur les Hollandais, dissemines en plusieurs
+detachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard,
+procedant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur
+Menin, tandis qu'il agirait lui-meme par Ypres. On se disputa pendant deux
+jours les postes avances de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et
+d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une mediocre
+intelligence. Le prince d'Orange, quoique presse de tous cotes, et ayant
+perdu ses postes avances, resista opiniatrement, parce qu'il avait appris
+la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des
+secours. Enfin, il fut oblige, le 13 septembre, d'evacuer Menin, apres
+avoir perdu dans ces differentes journees deux a trois mille hommes, et
+quarante pieces de canon. Quoique notre armee n'eut pas tire de sa position
+tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comite de
+salut public, elle eut agi par masses trop divisees, cependant elle
+occupait Menin. Le 15, elle etait sortie de Menin et marchait sur Courtray.
+A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de
+notre cote; mais tout a coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les
+ailes repand une alarme qui n'etait fondee sur aucun danger reel. Tout
+s'ebranle et fuit jusqu'a Menin. La, cette inconcevable deroute ne s'arrete
+pas; la terreur se communique a tous les camps, a tous les postes, et
+l'armee en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette
+terreur panique dont l'exemple n'etait pas nouveau, qui provenait de la
+jeunesse et de l'inexperience de nos troupes, peut-etre aussi d'un perfide
+_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena
+sous Lille. La nouvelle de cet evenement, portee a Paris, y causa la plus
+funeste impression, y fit perdre a Houchard les fruits de sa victoire,
+souleva contre lui un dechainement violent, dont il rejaillit quelque chose
+contre le comite de salut public lui-meme. Une nouvelle suite d'echecs vint
+aussitot nous rejeter dans la position perilleuse d'ou nous venions de
+sortir un moment par la victoire d'Hondschoote.
+
+Les Prussiens et les Autrichiens, places sur les deux versans des Vosges,
+en face de nos deux armees de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de
+faire quelques tentatives serieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les
+Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le
+poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un
+corps de quatre mille hommes, qui, passant a travers d'affreuses montagnes,
+parvint a occuper Bodenthal.
+
+De leur cote, les representais a l'armee du Rhin, cedant a l'impulsion
+generale, qui determinait partout un redoublement d'energie, resolurent une
+sortie generale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois
+generaux Desaix, Dubois et Michaud, lances a la fois contre les
+Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenes dans les lignes.
+Les tentatives dirigees surtout contre le corps autrichien jete a
+Bodenthal, furent completement repoussees. Cependant on prepara une
+nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le general Ferrette marcherait sur
+Bodenthal, l'armee de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait
+attaquer Pirmasens, qui correspond a Bodenthal, et ou Brunswick se trouvait
+poste avec une partie de l'armee prussienne. L'attaque du general Ferrette
+reussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des
+Autrichiens avec une heroique temerite, s'en emparerent, et recouvrerent
+l'important defile de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de meme sur le
+versant oppose. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait
+les defiles; il possedait des forces considerables, et se trouvait dans des
+positions excellentes. Pendant que l'armee de la Moselle faisait face sur
+la Sarre au reste de l'armee prussienne, douze mille hommes furent jetes de
+Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Francais etait d'enlever
+Pirmasens par une surprise; mais, apercus et mitrailles des leur premiere
+approche, il ne leur restait plus qu'a se retirer. C'est ce que voulait le
+general; mais les representans s'y opposerent, et ils ordonnerent l'attaque
+sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient a la hauteur sur
+laquelle est situe Pirmasens. Deja nos soldats, grace a leur bravoure,
+s'etaient fort avances; la colonne de droite etait meme prete a franchir le
+ravin dans lequel elle marchait, et a tourner Pirmasens, lorsqu'un double
+feu, dirige sur les deux flancs, vient l'accabler inopinement. Nos soldats
+resistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenes le long
+du ravin ou ils s'etaient engages. Les autres colonnes sont repliees de
+meme, et toutes fuient le long des vallees, dans le plus grand desordre.
+L'armee fut obligee de se reporter au poste d'ou elle etait partie. Tres
+heureusement, les Prussiens ne songerent pas a la poursuivre, et ne firent
+pas meme occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitte pour marcher sur
+Pirmasens. Nous perdimes a cette affaire vingt-deux pieces de canon, et
+quatre mille hommes tues, blesses ou prisonniers. Cet echec du 14 septembre
+pouvait avoir une grande importance. Les coalises, ranimes par le succes,
+songeaient a user de toutes leurs forces; ils se disposaient a marcher sur
+la Sarre et la Lauter, et a nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg.
+
+Le siege de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piemontais, en debouchant
+par les Hautes-Alpes, dans les vallees de la Savoie, avaient fait
+diversion, et oblige Dubois-Crance et Kellermann a diviser leurs forces.
+Kellermann s'etait porte en Savoie. Dubois-Crance, reste devant Lyon avec
+des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur
+cette malheureuse cite, qui, resolue a tout souffrir, ne pouvait plus etre
+reduite par les desastres du blocus et du bombardement, mais seulement par
+une attaque de vive force.
+
+Aux Pyrenees, nous venions d'eprouver un sanglant echec. Nos troupes
+etaient restees depuis les dernier evenemens aux environs de Perpignan; les
+Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et
+commandes par un general habile, ils etaient pleins d'ardeur et
+d'esperance. Nous avons deja decrit le theatre de la guerre. Les deux
+vallees presque paralleles du Tech et de la Tet partent de la grande chaine
+et debouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallees.
+Ricardos avait franchi la premiere ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au
+Mas-d'Eu, et il avait resolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan,
+de maniere a tourner cette place, et a forcer notre armee a l'abandonner.
+Dans ce but, il songea d'abord a s'emparer de Villefranche. Cette petite
+forteresse, placee sur le cours superieur de la Tet, devait assurer son
+aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes,
+obtenait des succes en Cerdagne. En consequence, vers les premiers jours
+d'aout, il detacha le general Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci
+n'eut qu'a se presenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit
+lachement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos.
+Pendant ce temps, Dagobert, avec un tres petit corps, parcourut toute la
+Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'a la Seu-d'Urgel, et songea meme a les
+repousser jusqu'a Campredon. Cependant la faiblesse du detachement de
+Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurerent Ricardos contre les
+succes des Francais sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son
+offensive. Le 31 aout, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la
+Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint
+se replier a Salces, a quelques lieues en arriere de Perpignan, et tout
+pres de la mer. Dans cette position, les Francais, les uns enfermes dans
+Perpignan, les autres accules sur Salces, ayant la mer a dos, se trouvaient
+dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait
+de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour
+alarmer Ricardos. Les representans Fabre et Cassaigne, retires avec
+l'armee a Salces, resolurent d'appeler Dagobert en remplacement de
+Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant
+l'arrivee du nouveau general, ils projeterent un mouvement combine entre
+Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation perilleuse. Ils
+ordonnerent a une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les
+Espagnols par derriere, tandis qu'eux-memes, quittant leurs positions, les
+attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le general Davoust sort
+de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Perignon se dirige
+de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux cotes
+sur le camp ennemi; les Espagnols, presses de toutes parts, sont obliges de
+fuir derriere la Tet, en abandonnant vingt-six pieces de canon. Ils
+viennent aussitot se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'ou ils etaient partis
+pour executer cette offensive hardie, mais malheureuse.
+
+Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, age de soixante-quinze
+ans, reunissant la fougue d'un jeune homme a la prudence consommee d'un
+vieux general, se hata de signaler son arrivee par une tentative sur le
+camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant
+de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner
+les Espagnols; la seconde, agissant au centre, etait chargee de les
+attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisieme, operant vers la
+gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette
+derniere, commandee par Davoust, attaqua a peine, et s'enfuit en desordre.
+Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres
+colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger
+etait a droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint a repousser les
+Francais. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa presence, emporta
+les retranchemens qui etaient devant lui, et allait meme decider de la
+victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses a la
+gauche et a la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces reunies.
+Cependant le brave Dagobert resistait encore, lorsqu'un bataillon met bas
+les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigne dirige deux pieces
+sur les traitres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un
+petit nombre de braves restes fideles, et se retire avec quelques cents
+hommes, sans que l'ennemi, intimide par sa fiere contenance, ose le
+poursuivre.
+
+Certainement ce brave general n'avait merite que des lauriers par sa
+fermete au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eut mieux
+agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas debandes, ses
+dispositions auraient ete suivies d'un plein succes. Neanmoins, la defiance
+ombrageuse des representans lui imputa ce desastre. Blesse de cette
+injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne.
+Notre armee se trouva donc encore refoulee sur Perpignan, et exposee a
+perdre l'importante ligne de la Tet.
+
+Le plan de campagne du 2 septembre avait ete mis a execution dans la
+Vendee. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le
+comite de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les
+projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout a fait l'idee de porter les
+principales forces vers les cotes. Rossignol et son parti en concurent
+beaucoup d'humeur, et ecrivirent au ministere des lettres qui ne faisaient
+attendre d'eux qu'une faible cooperation aux plans convenus. La division de
+Mayence marcha donc sur Nantes, ou elle fut recue avec de grandes
+demonstrations de joie, et au milieu des fetes. Un banquet etait prepare,
+et avant de s'y rendre, on preluda au festin par une vive escarmouche avec
+les partis ennemis repandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de
+Nantes etait joyeuse d'etre reunie a la celebre armee de Mayence, celle-ci
+n'etait pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa
+division deja signalee par la defense de Nantes et par une foule de faits
+honorables. D'apres le plan concerte, des colonnes partant de tous les
+points du theatre de la guerre devaient se reunir au centre et y ecraser
+l'ennemi. Canclaux, general de l'armee de Brest, partant de Nantes, devait
+descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de
+Grand-Lieu, balayer la Vendee inferieure, remonter ensuite vers Machecoul,
+et se trouver a Leger le 11 ou le 12. Son arrivee sur ce dernier point
+etait le signal du depart pour les colonnes de l'armee de La Rochelle,
+chargees d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que
+l'armee de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, general en chef, se
+composait de plusieurs divisions: celle des Sables etait commandee par
+Mieszkousky, celle de Lucon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle
+de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant ou Canclaux
+arriverait a Leger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en
+mouvement, de se trouver le 13 a Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le
+16 enfin, d'etre avec Canclaux a Mortagne. Les colonnes de Lucon, de Niort,
+devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et
+avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et
+d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de
+Vihiers et Chemille. Ainsi, d'apres ce plan, tout le pays devait etre
+parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient etre enfermes par les
+colonnes republicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et
+Chemille. Leur destruction devenait alors inevitable.
+
+On a deja vu que, deux fois repousses de Lucon avec un dommage
+considerable, les Vendeens avaient fort a coeur de prendre une revanche.
+Ils se reunirent en force avant que les republicains eussent execute leurs
+projets; et tandis que Charette assiegeait le camp des Naudieres du cote de
+Nantes, ils attaquerent la division de Lucon, qui s'etait avancee jusqu'a
+Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de
+Charette sur les Naudieres fut repoussee; mais l'attaque sur Chantonay,
+imprevue et bien dirigee, jeta les republicains dans le plus grand
+desordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour eviter un
+desastre; mais sa division, apres avoir perdu ses bagages et son
+artillerie, se retira pele-mele a Lucon. Cet echec pouvait nuire au plan
+projete, parce que la desorganisation de l'une des colonnes laissait un
+vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les representans
+firent les efforts les plus actifs pour la reorganiser, et on envoya des
+courriers a Rossignol, afin de le prevenir de l'evenement.
+
+Tous les Vendeens etaient dans ce moment reunis aux Herbiers, autour du
+generalissime d'Elbee. La division etait parmi eux comme chez leurs
+adversaires, car le coeur humain est partout le meme, et la nature ne
+reserve pas le desinteressement et les vertus pour un parti, en laissant
+exclusivement a l'autre l'orgueil, l'egoisme et les vices. Les chefs
+vendeens se jalousaient entre eux comme les chefs republicains. Les
+generaux avaient peu de consideration pour le conseil superieur, qui
+affectait une espece de souverainete. Possedant la force reelle, ils
+n'etaient nullement disposes a ceder le commandement a un pouvoir qui ne
+devait qu'a eux-memes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le
+generalissime d'Elbee, et pretendaient que Bonchamps eut ete mieux fait
+pour leur commander a tous. Charette, de son cote, voulait rester seul
+maitre de la Basse-Vendee. Ils etaient donc peu disposes a s'entendre, et a
+concerter un plan en opposition a celui des republicains. Une depeche
+interceptee venait de leur faire connaitre les projets de leurs ennemis.
+Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui revelait des
+pensees profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de resister
+long-temps aux forces de la republique reunies dans la Vendee; qu'il etait
+pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, ou l'on serait
+eternellement enseveli, sans connaitre les coalises et sans etre connu
+d'eux; en consequence il soutint qu'au lieu de s'exposer a etre detruit,
+il valait mieux sortir en colonne serree de la Vendee, et s'avancer dans la
+Bretagne ou l'on etait desire, et ou la republique ne s'attendait pas a
+etre frappee. Il conseilla de marcher jusques aux cotes de l'Ocean, de
+s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un
+prince emigre, de se reporter de la sur Paris, et de faire ainsi une guerre
+offensive et decisive. Cet avis, qu'on prete a Bonchamps, ne fut pas suivi
+des Vendeens, dont les vues etaient toujours aussi bornees, et qui avaient
+toujours une aussi grande repugnance a quitter leur sol. Leurs chefs ne
+songerent qu'a se partager le pays en quatre portions, pour y regner
+individuellement. Charette eut la Basse-Vendee, M. de Bonchamps les bords
+de la Loire du cote d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du
+Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgee du Poitou. M. d'Elbee
+conserva son titre inutile de generalissime, et le conseil superieur son
+autorite fictive.
+
+Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudieres une forte
+reserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour proteger Nantes, et
+achemina la colonne de Mayence vers Leger. Pendant ce temps l'ancienne
+armee de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la
+Basse-Vendee par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre a Leger
+avec la colonne de Mayence.
+
+Ces mouvemens, diriges par Canclaux, s'executerent sans obstacles. La
+colonne de Mayence, dont Kleber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet
+le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kleber, a
+l'avant-garde, aussi loyal qu'heroique, faisait camper ses troupes hors des
+villages pour empecher les devastations. "En passant, dit-il, devant le
+beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des echappees
+de vue aussi agreables que multipliees. Sur une prairie immense erraient au
+hasard de nombreux troupeaux abandonnes a eux-memes. Je ne pus m'empecher
+de gemir sur le sort de ces infortunes habitans, qui, egares et fanatises
+par leurs pretres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses
+pour courir a une destruction certaine." Kleber fit des efforts continuels
+pour proteger le pays contre les soldats, et reussit le plus souvent. Une
+commission civile avait ete jointe a l'etat-major pour faire executer le
+decret du 1er aout, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la
+population ailleurs. Il etait defendu aux soldats de mettre le feu; et ce
+n'etait que d'apres les ordres des generaux et de la commission civile,
+que les moyens de destruction devaient etre employes.
+
+On etait arrive le 14 a Leger, et la colonne de Mayence s'y etait reunie a
+celle de Brest, commandee par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des
+Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'etait avancee a Saint-Fulgent,
+suivant le plan convenu, et donnait deja la main a l'armee de Canclaux.
+Celle de Lucon, retardee un moment par sa defaite a Chantonay, etait
+demeuree en arriere; mais, grace au zele des representans qui lui avaient
+donne un nouveau general, Beffroy, elle s'etait reportee en avant. Celle de
+Niort se trouvait a la Chataigneraie. Ainsi, quoique le mouvement general
+eut ete retarde d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne
+fut arrive que le 14 a Leger, ou il aurait du se trouver le 12, le retard
+etant commun a toutes les colonnes, l'ensemble n'en etait pas detruit, et
+on pouvait poursuivre l'execution du plan de campagne. Mais, dans cet
+intervalle de temps, la nouvelle de la defaite essuyee par la division de
+Lucon etait arrivee a Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'etat-major
+avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivat de semblables accidens
+aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la
+force, ils deciderent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs
+premiers postes. Cet ordre etait des plus imprudens; cependant il n'etait
+pas donne de mauvaise foi, et dans l'intention de decouvrir Canclaux et
+d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on etait
+tres dispose, au moindre obstacle, a le juger impossible, et a
+l'abandonner. C'est la sans doute ce qui determina l'etat-major de Saumur a
+ordonner le mouvement retrograde des colonnes de Niort, de Lucon et des
+Sables.
+
+Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progres; il avait
+attaque Montaigu sur trois points: Kleber, par la route de Nantes,
+Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Serviere, et Beysser, par celle de
+Saint-Fulgent, s'y etaient precipites a la fois, et en avaient bientot
+deloge l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore
+agir Rossignol, il resolut de s'arreter, et de se borner a des
+reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens.
+
+Canclaux s'etablit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser a Montaigu,
+et porta Kleber avec l'avant-garde a Torfou. On etait la le 18. Le
+contre-ordre donne de Saumur etait arrive a la division de Niort, et avait
+ete communique aux deux autres divisions de Lucon et des Sables;
+sur-le-champ elles s'etaient retirees, et avaient jete, par leur mouvement
+retrograde, les Vendeens dans l'etonnement, et Canclaux dans le plus grand
+embarras. Les Vendeens etaient environ cent mille sous les armes. Un nombre
+immense d'entre eux se trouvait du cote de Vihiers et de Chemille, en face
+des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considerable encore du
+cote de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de
+Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'etait l'armee de Mayence
+qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les
+exposait a recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en etait rien,
+et les Vendeens etaient partout debout en assez grand nombre pour occuper
+les republicains sur tous les points. Ce jour meme, loin de se jeter sur
+les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbee et Lescure
+quittaient la Haute-Vendee pour joindre l'armee de Mayence.
+
+Par une singuliere complication d'evenemens, Rossignol, en apprenant les
+succes de Canclaux, qui avait penetre jusqu'au centre de la Vendee,
+contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint a ses colonnes de
+se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placees a sa
+portee, agissent les premieres, et escarmouchent, l'une a Doue, l'autre aux
+ponts de Ce. Les avantages sont balances. Le 18, celle de Saumur, commandee
+par Santerre, veut s'avancer de Vihiers a un petit village nomme Coron.
+Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises
+dispositions, accumulees confusement dans les rues de ce village qui etait
+domine. Santerre veut reparer cette faute et faire reculer les troupes pour
+les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de
+Rossignol, s'attribuait une autorite superieure, reproche a Santerre
+d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendeens fondent
+sur les republicains, un horrible desordre se communique a toute la
+division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent leve avec
+le tocsin; ceux-ci se debandent; tout est entraine et fuit confusement, de
+Coron a Vihiers, a Doue et a Saumur. Le lendemain 19, les Vendeens marchent
+contre la division d'Angers, commandee par Duhoux. Aussi heureux que la
+veille, ils repoussent les republicains jusqu'au-dela d'Erigne, et
+s'emparent de nouveau des ponts de Ce.
+
+Du cote de Canclaux, on se bat avec la meme activite. Le meme jour, vingt
+mille Vendeens, places aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de
+Kleber, composee tout au plus de deux mille hommes. Kleber se place au
+milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le
+terrain sur lequel il se bat est un chemin domine par des hauteurs; malgre
+le desavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermete.
+Cependant, une piece d'artillerie ayant ete demontee, un peu de confusion
+se repand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la premiere fois.
+A cette vue, Kleber, pour arreter l'ennemi, place un officier avec quelques
+soldats aupres d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_.
+Ils executent cet ordre avec un admirable heroisme. Sur ces entrefaites, le
+corps de bataille arrive, et retablit le combat; les Vendeens sont enfin
+repousses bien loin, et punis de leur avantage passager.
+
+Tous ces evenemens s'etaient passes le 19; l'ordre de se reporter en avant,
+qui avait si mal reussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'etait
+pas encore parvenu, a cause des distances, aux colonnes de Lucon et de
+Niort. Beysser etait toujours a Montaigu, formant la droite de Canclaux et
+se trouvant decouvert. Canclaux voulant mettre Beysser a l'abri, lui
+ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il
+enjoignit a Kleber de s'avancer du cote de Beysser pour proteger son
+mouvement. Beysser, trop negligent, avait laisse sa colonne mal gardee dans
+Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient aneantie
+sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniatrete, arreterent
+la rapidite de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages
+furent perdus, et les debris de cette colonne coururent a Nantes, ou ils
+furent recus par la brave reserve laissee pour proteger la place. Canclaux
+resolut alors de retrograder, pour ne pas rester en fleche dans le pays,
+expose a tous les coups des Vendeens. Il se replia en effet sur Nantes avec
+ses braves Mayencais, qui ne furent pas entames, grace a leur attitude
+imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se reunir a MM.
+d'Elbee et de Bonchamps, dans la poursuite des republicains.
+
+La cause qui empecha le succes de cette nouvelle expedition sur la Vendee
+est evidente. L'etat-major de Saumur avait ete mecontent du plan qui
+adjugeait la colonne de Mayence a Canclaux; l'echec du 5 septembre fut pour
+lui un pretexte suffisant de se decourager, et de renoncer a ce plan. Un
+contre-ordre fut aussitot donne aux colonnes des Sables, de Lucon et de La
+Rochelle. Canclaux, qui s'etait avance avec succes, se trouva ainsi
+decouvert, et l'echec de Torfou rendit sa position encore plus difficile.
+Cependant l'armee de Saumur, en apprenant ses progres, marcha de Saumur et
+d'Angers, a Vihiers et Chemille, et si elle ne s'etait pas si tot debandee,
+il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empeche le succes
+definitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude a renoncer au plan
+propose, la mauvaise organisation des nouvelles levees, et la puissance
+des Vendeens, qui etaient plus de cent mille sous les armes, furent les
+causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de
+l'etat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces
+revers etait funeste, car la nouvelle resistance de la Vendee reveillait
+toutes les esperances des contre-revolutionnaires, et aggravait
+singulierement les perils de la republique. Enfin, si les armees de Brest
+et de Mayence n'en etaient pas ebranlees, celle de La Rochelle se trouvait
+encore une fois desorganisee, et tous les contingens, provenant de la levee
+en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand
+decouragement.
+
+Les deux partis de l'armee s'empresserent aussitot de s'accuser.
+Philippeaux, toujours plus ardent, ecrivit au comite de salut public une
+lettre bouillante d'indignation, ou il attribua a une trahison le
+contre-ordre donne aux colonnes de l'armee de la Rochelle. Choudieu et
+Richard, commissaires a Saumur, ecrivirent des reponses aussi injurieuses,
+et Ronsin courut aupres du ministere et du comite de salut public pour
+denoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des
+masses trop fortes dans la Basse-Vendee, avait rejete sur la Haute-Vendee
+toute la population insurgee, et avait amene la defaite des colonnes de
+Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin
+repondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et denonca a la
+fois les deux armees de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes
+suspects et malintentionnes. Ainsi s'envenimait toujours davantage la
+querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la
+guerre reguliere.
+
+L'inconcevable deroute de Menin, l'inutile et meurtriere tentative sur
+Pirmasens, les defaites aux Pyrenees-Orientales, la facheuse issue de la
+nouvelle expedition sur la Vendee, furent connues a Paris presque en meme
+temps, et y causerent la plus funeste impression. Ces nouvelles se
+repandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la
+crainte excita la violence. On a deja vu que les plus ardens agitateurs se
+reunissaient aux Cordeliers, ou l'on s'imposait encore moins de reserve
+qu'aux Jacobins, et qu'ils regnaient au ministere de la guerre sous le
+faible Bouchotte. Vincent etait leur chef a Paris, comme Ronsin dans la
+Vendee, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes
+accoutumees. Places au-dessous de la convention, ils auraient voulu ecarter
+son autorite incommode, qu'ils rencontraient aux armees dans la personne
+des representans, et a Paris dans le comite de salut public. Les
+representans en mission ne leur laissaient pas executer les mesures
+revolutionnaires avec toute la violence qu'ils desiraient y mettre; le
+comite de salut public, reglant souverainement toutes les operations
+suivant des vues plus elevees et plus impartiales, les contrariait sans
+cesse, et il etait de tous les obstacles celui qui les genait le plus;
+aussi leur venait-il souvent a l'esprit de faire etablir le nouveau pouvoir
+executif, d'apres le mode adopte par la constitution.
+
+La mise en vigueur de la constitution, souvent et mechamment demandee par
+les aristocrates, avait de grands perils. Elle exigeait de nouvelles
+elections, remplacait la convention par une autre assemblee, necessairement
+inexperimentee, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions a la
+fois. Les revolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient
+pas le renouvellement de la representation nationale, mais reclamaient
+l'execution de la constitution en ce qui convenait a leurs vues. Places
+presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du
+ministere constitutionnel, qui devait etre independant du pouvoir
+legislatif, et par consequent du comite de salut public. Vincent eut donc
+l'audace de faire rediger une petition aux Cordeliers, pour demander
+l'organisation du ministere constitutionnel, et le rappel des deputes en
+mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et deja
+range parmi ceux dont l'energie semblait se ralentir, s'y opposa vainement,
+et la petition fut adoptee, a un article pres, celui qui demandait le
+rappel des representans en mission. L'utilite de ces representans etait si
+evidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel
+contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette
+petition provoqua beaucoup de tumulte a Paris, et compromit serieusement
+l'autorite naissante du comite de salut public.
+
+Outre ces adversaires violens, ce comite en avait encore d'autres parmi les
+nouveaux moderes, qu'on accusait de reproduire le systeme des girondins, et
+de contrarier l'energie revolutionnaire. Fortement prononces contre les
+cordeliers, les jacobins, les desorganisateurs des armees, ils ne cessaient
+de faire leurs plaintes au comite, et lui reprochaient meme de ne pas se
+declarer assez fortement contre les anarchistes.
+
+Le comite avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commencaient a
+se former. Suivant l'usage, ces partis profiterent des evenemens malheureux
+pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses operations, les
+critiquerent chacun a sa maniere.
+
+La deroute du 15 a Menin etait deja connue; les derniers revers de la
+Vendee commencaient a l'etre confusement. On parlait vaguement d'une
+defaite a Coron, a Torfou, a Montaigu. Thuriot, qui avait refuse d'etre
+membre du comite de salut public, et qu'on accusait d'etre l'un des
+nouveaux moderes, s'eleva, au commencement de la seance, contre les
+intrigans, les desorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des
+subsistances, de nouvelles propositions extremement violentes. "Nos comites
+et le conseil executif, dit-il, sont harceles, cernes par un ramas
+d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est
+productif. Oui, le temps est venu ou il faut chasser ces hommes de rapine
+et d'incendie, qui croient que la revolution s'est faite pour eux, tandis
+que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre
+humain." Les propositions combattues par Thuriot sont repoussees. Briez,
+l'un des commissaires envoyes a Valenciennes, lit alors un memoire critique
+sur les operations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une
+guerre lente et peu convenable au genie francais, qu'on s'est toujours
+battu en detail, par petites masses, et que c'est dans ce systeme qu'il
+faut chercher la cause des revers qu'on a essuyes. Ensuite, sans attaquer
+ouvertement le comite de salut public, il parait insinuer que ce comite n'a
+pas tout fait connaitre a la convention, et que, par exemple, il y avait
+eu pres de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu etre
+enleve et qui ne l'avait pas ete. La convention, apres avoir entendu Briez,
+l'adjoint au comite de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles
+detaillees de la Vendee, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces details
+alarmans excitent un elan general. "Au lieu de nous intimider, s'ecrie un
+des membres, jurons de sauver la republique!" A ces mots, l'assemblee
+entiere se leve, et jure encore une fois de sauver la republique, quels que
+soient les perils qui la menacent. Les membres du comite de salut public,
+qui n'etaient point encore arrives, entrent dans ce moment. Barrere, le
+rapporteur ordinaire, prend la parole. "Tout soupcon dit-il, dirige contre
+le comite de salut public, serait une victoire remportee par Pitt. Il ne
+faut pas donner a nos ennemis le trop grand avantage de deconsiderer
+nous-memes le pouvoir charge de nous sauver." Barrere fait ensuite
+connaitre les mesures prises par le comite. "Depuis plusieurs jours,
+continue-t-il, le comite avait lieu de soupconner que de graves fautes
+avaient ete commises a Dunkerque, ou l'on aurait pu exterminer jusqu'au
+dernier des Anglais, et a Menin, ou aucun effort n'avait ete fait pour
+arreter les etranges effets de la terreur panique. Le comite a destitue
+Houchard, ainsi que le general divisionnaire Hedouville, qui n'a pas fait
+a Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces
+deux generaux; le comite va ensuite faire epurer tous les etats-majors et
+toutes les administrations des armees; il a mis les flottes sur un pied qui
+leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit
+mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau systeme d'attaque en masse;
+enfin, c'est dans Rome meme qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes,
+debarquant en Angleterre, iront etouffer a Londres le systeme de Pitt.
+C'est donc a tort que l'on a accuse le comite de salut public; il n'a pas
+cesse de meriter la confiance que la convention lui a jusqu'ici temoignee."
+
+Robespierre prend alors la parole: "Depuis long-temps, dit-il, on s'attache
+a diffamer la convention et le comite depositaire de sa puissance. Briez,
+qui aurait du mourir a Valenciennes, en est lachement sorti, pour venir a
+Paris servir Pitt et la coalition, en deconsiderant le gouvernement. Ce
+n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance.
+Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa decision
+a l'egard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre." Des applaudissemens
+accueillent cette demande; on decide que Briez ne sera pas joint au comite
+de salut public, et on declare par acclamation que ce comite conserve
+toute la confiance de la convention nationale.
+
+Les moderes etaient dans la convention, et ils venaient d'etre repousses,
+mais les adversaires les plus redoutables du comite, c'est-a-dire les
+revolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers.
+C'etait surtout de ces derniers qu'il fallait se defendre. Robespierre se
+rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il developpa la
+conduite du comite, il le justifia des doubles attaques des moderes et des
+exageres, et fit sentir le danger des petitions tendant a demander la
+formation du ministere constitutionnel. "Il faut, dit-il, qu'un
+gouvernement quelconque succede a celui que nous avons detruit; le systeme
+d'organiser en ce moment le ministere constitutionnel n'est autre chose que
+celui de chasser la convention elle-meme, et de decomposer le pouvoir en
+presence des armees ennemies. Pitt peut seul etre l'auteur de cette idee.
+Ses agens l'ont propagee, ils ont seduit les patriotes de bonne foi; et le
+peuple credule et souffrant, toujours enclin a se plaindre du gouvernement,
+qui ne peut remedier a tous ses maux, est devenu l'echo fidele de leurs
+calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'ecrie Robespierre,
+trop sinceres pour etre gagnes, trop eclaires pour etre seduits, vous
+defendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comite de salut
+public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous
+il triomphera de toutes les menees des ennemis du peuple."
+
+Robespierre fut applaudi, et tout le comite dans sa personne. Les
+cordeliers furent ramenes a l'ordre, leur petition oubliee; et l'attaque de
+Vincent, repoussee victorieusement, n'eut aucune consequence.
+
+Cependant il devenait urgent de prendre un parti a l'egard de la nouvelle
+constitution. Ceder la place a de nouveaux revolutionnaires, equivoques,
+inconnus, probablement divises parce qu'ils seraient issus de toutes les
+factions vivant au-dessous de la convention, etait dangereux. Il fallait
+donc declarer a tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et
+qu'avant d'abandonner la republique a elle meme, et a l'action des lois
+qu'on lui avait donnees, on la gouvernerait revolutionnairement, jusqu'a ce
+qu'elle fut sauvee. De nombreuses petitions avaient deja engage la
+convention a rester a son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la
+parole au nom du comite de salut public, proposa de nouvelles mesures de
+gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce
+tableau des sombres couleurs de son imagination melancolique; et, avec le
+secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs tres vrais, il
+produisit une espece de terreur dans les esprits. Il presenta donc et fit
+adopter un decret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier
+article, le gouvernement de la France etait declare _revolutionnaire_
+jusqu'a la paix; ce qui signifiait que la constitution etait momentanement
+suspendue, et qu'une dictature extraordinaire etait instituee jusqu'a
+l'expiration de tous les dangers. Cette dictature etait conferee a la
+convention et au comite de salut public. "Le conseil executif, disait le
+decret, les ministres, les generaux, les corps constitues, sont places sous
+la surveillance du comite de salut public, qui en rendra compte tous les
+huit jours a la convention." Nous avons deja explique comment la
+surveillance se changeait en autorite supreme, parce que les ministres, les
+generaux, les fonctionnaires, obliges de soumettre leurs operations au
+comite, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par
+attendre tous les ordres du comite lui-meme. On disait ensuite: "Les lois
+revolutionnaires doivent etre executees rapidement. L'inertie du
+gouvernement etant la cause des revers, les delais pour l'execution de ces
+lois seront fixes. La violation des delais sera punie comme un attentat a
+la liberte." Des mesures sur les subsistances etaient ajoutees a ces
+mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit
+Saint-Just. Le tableau general des subsistances, definitivement acheve,
+devait etre envoye a toutes les autorites. Le necessaire des departemens
+devait etre approximativement evalue, et garanti; quant au superflu de
+chacun d'eux, il etait soumis aux requisitions, soit pour les armees, soit
+pour les provinces qui n'avaient pas le necessaire. Ces requisitions
+etaient reglees par une commission des subsistances. Paris devait etre
+comme une place de guerre approvisionnee pour un an, a l'epoque du 1er mars
+suivant. Enfin, on decretait qu'il serait institue un tribunal, pour
+verifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manie les
+deniers publics.
+
+Par cette grande et importante declaration, le gouvernement, compose du
+comite de salut public, du comite de surete generale, du tribunal
+extraordinaire, se trouvait complete et maintenu pendant la duree du
+danger. C'etait declarer la revolution en etat de siege, et lui appliquer
+les lois extraordinaires de cet etat, pendant tout le temps qu'il durerait.
+On ajouta a ce gouvernement extraordinaire diverses institutions reclamees
+depuis long-temps, et devenues inevitables. On demandait une armee
+revolutionnaire, c'est-a-dire une force chargee specialement de faire
+executer les ordres du gouvernement dans l'interieur. Elle etait decretee
+depuis long-temps; elle fut enfin organisee par un nouveau decret[1]. On la
+composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se
+deplacer, et se rendre de Paris dans les villes ou sa presence serait
+necessaire, et y demeurer en garnison aux depens des habitans les plus
+riches. Les cordeliers en voulaient une par departement; mais on s'y opposa
+en disant que ce serait revenir au federalisme que de donner a chaque
+departement une force individuelle. Les memes cordeliers demandaient en
+outre qu'on fit suivre les detachemens de l'armee revolutionnaire d'une
+guillotine portee sur des roues. Toutes les idees surgissent dans l'esprit
+du peuple quand il se donne carriere. La convention repoussa toutes ces
+demandes, et s'en tint a son decret. Bouchotte, charge de composer cette
+armee, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et
+prets a se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit
+l'etat-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin a
+la Vendee et a Rossignol, pour le mettre a la tete de cette armee
+revolutionnaire. Il soumit la liste de cet etat-major aux jacobins, et fit
+subir a chaque officier l'epreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut
+confirme par le ministre sans avoir ete approuve par la societe.
+
+A l'institution de l'armee revolutionnaire, on ajouta enfin la loi des
+suspects, si souvent demandee, et resolue en principe le meme jour que la
+levee en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organise de maniere a
+frapper sur de simples probabilites, ne rassurait pas assez l'imagination
+revolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas
+envoyer a la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de
+s'assurer de leurs personnes. Le decret qui mettait les aristocrates hors
+la loi etait trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la
+simple denonciation des comites revolutionnaires, un individu declare
+suspect put etre sur-le-champ jete en prison. On decreta, en effet,
+l'arrestation provisoire, jusqu'a la paix, de tous les individus
+suspects[2]. Etaient consideres comme tels: 1 ceux qui, soit par leur
+conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs ecrits,
+s'etaient montres partisans de la tyrannie du federalisme, et ennemis de la
+liberte; 2 ceux qui ne pourraient pas justifier de la maniere prescrite
+par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit
+de leurs devoirs civiques; 3 ceux a qui il avait ete refuse des
+certificats de civisme; 4 les fonctionnaires publics suspendus ou
+destitues de leurs fonctions par la convention nationale et par ses
+commissaires; 5 les ci-devant nobles, les maris, femmes, peres, meres,
+fils ou filles, freres ou soeurs, et agens d'emigres, qui n'avaient pas
+constamment manifeste leur attachement a la revolution; 6 ceux qui avaient
+emigre dans l'intervalle du 1er juillet 1789 a la publication de la loi du
+8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentres en France dans les delais
+determines.
+
+Les detenus devaient etre enfermes dans les maisons nationales, et gardes a
+leurs frais. On leur accordait la faculte de transporter dans ces maisons
+les meubles dont ils auraient besoin. Les comites charges de prononcer
+l'arrestation ne le pouvaient qu'a la majorite, et a la charge d'envoyer au
+comite de surete generale la liste des suspects et les motifs de chaque
+arrestation. Leurs fonctions etant des cet instant fort difficiles et
+presque continues, devinrent pour les membres une espece de profession
+qu'il fallut solder. Ils recurent des lors un traitement a titre
+d'indemnite.
+
+A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en
+fut ajoute une derniere qui rendait cette loi des suspects encore plus
+redoutable: ce fut la revocation du decret qui defendait les visites
+domiciliaires pendant la nuit. Des cet instant, chaque citoyen poursuivi
+fut menace a toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En
+s'enfermant pendant le jour dans des cages ingenieuses et tres etroites que
+le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculte de
+respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les
+arrestations, multipliees jour et nuit, remplirent bientot toutes les
+prisons de la France.
+
+Les assemblees de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple
+n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions
+revolutionnaires n'etaient plus soutenues. On decida, sur la proposition
+expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblees n'auraient plus
+lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y
+assister recevrait quarante sous par seance. C'etait le moyen le plus
+assure d'avoir le peuple, en ne le reunissant pas trop souvent, et en
+payant sa presence. Les revolutionnaires ardens furent irrites de ce qu'on
+mettait des bornes a leur zele, en limitant a deux par semaine les seances
+des sections. Ils firent donc une petition fort vive pour se plaindre de ce
+qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empechant de se reunir
+toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur
+de cette nouvelle petition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus
+de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirees par la fermentation
+revolutionnaire.
+
+Ainsi, la machine etait complete sous les deux rapports les plus importans
+dans un etat menace, la guerre et la police. Dans la convention, un comite
+dirigeait les operations militaires, choisissait les generaux et les agens
+de toute espece, et pouvait, par le decret de la requisition permanente,
+disposer a la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par
+lui-meme, ou par les representans envoyes en mission. Sous ce comite, le
+comite dit de surete generale avait la direction de la haute police, et se
+servait pour sa surveillance des comites revolutionnaires institues dans
+chaque commune. Les individus legerement soupconnes d'hostilite, ou meme
+d'indifference, etaient enfermes; d'autres, plus gravement compromis,
+etaient frappes par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en
+petit nombre, car ce tribunal n'avait prononce jusqu'alors que peu de
+condamnations. Une armee speciale, veritable colonne mobile ou gendarmerie
+de ce regime, faisait executer les ordres du gouvernement, et enfin le
+peuple, paye pour se rendre dans les sections, etait toujours pret a le
+soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comite de salut
+public. Maitre absolu, ayant le moyen de requerir toutes les richesses,
+pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou a
+l'echafaud, ou dans les cachots, il etait investi, pour la defense de la
+revolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la verite, il lui
+fallait, tous les huit jours, rendre compte a la convention de ses travaux,
+mais ce compte etait toujours approuve, car l'opinion critique ne
+s'exercait qu'aux Jacobins, dont il etait maitre depuis que Robespierre en
+faisait partie. Il n'y avait en opposition a cette puissance que les
+moderes, restes en deca, et les nouveaux exageres, portes au-dela, mais peu
+a craindre les uns et les autres.
+
+On a vu que deja Robespierre et Carnot avaient ete attaches au comite de
+salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades.
+Robespierre y avait apporte sa puissante influence, et Carnot sa science
+militaire. La convention voulut adjoindre a Robespierre Danton, son
+collegue et son rival en renommee; mais celui-ci, fatigue de travaux, peu
+propre a des details d'administration, degoute d'ailleurs par les calomnies
+des partis, ne voulait plus etre d'aucun comite. Il avait deja bien assez
+fait pour la revolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours
+de danger; il avait fourni la premiere idee du tribunal revolutionnaire,
+de l'armee revolutionnaire, de la requisition permanente, de l'impot sur
+les riches, et des quarante sous alloues par seance aux membres des
+sections; il etait l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues
+cruelles par l'execution, donnaient neanmoins a la revolution cette energie
+qui la sauva. A cette epoque, Danton commencait a n'etre plus aussi
+necessaire, car depuis la premiere invasion des Prussiens on s'etait fait
+du danger une espece d'habitude. Les vengeances qui se preparaient contre
+les girondins lui repugnaient; il venait d'epouser une jeune femme dont il
+etait epris, et qu'il avait dotee avec l'or de la Belgique, au dire de ses
+ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat
+au conseil; il etait atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie
+inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un conge pour
+aller a Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait
+passionnement. On lui avait conseille cette retraite momentanee comme un
+moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la revolution pouvait
+desormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'energie suffisaient,
+et il se proposait de revenir, apres la victoire, faire entendre sa voix
+puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine
+illusion de la paresse et du decouragement! Abandonner pour deux mois,
+pour un seul, une revolution si rapide, c'etait devenir pour elle etranger
+et impuissant.
+
+Danton refusa donc d'entrer au comite de salut public, et obtint un conge;
+Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comite, et y
+apporterent, l'un son caractere froid et implacable, et l'autre sa fougue
+et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comite de surete generale
+fut reforme. De dix-huit membres on le reduisit a neuf, reconnus les plus
+severes.
+
+Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la maniere la plus forte,
+un redoublement d'energie se manifestait dans toutes les resolutions. Les
+grandes mesures prises au mois d'aout n'avaient pas encore produit leurs
+resultats. La Vendee, quoique attaquee suivant un plan regulier, avait
+resiste; l'echec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la
+victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme
+revolutionnaire inspira cette idee, que la volonte avait, a la guerre comme
+partout, une influence decisive, et, pour la premiere fois, il fut enjoint
+a une armee de vaincre dans un temps donne.
+
+On voyait tous les dangers de la republique dans la Vendee. "Detruisez la
+Vendee, avait dit Barrere, Valenciennes et Conde ne seront plus au pouvoir
+de l'Autrichien. Detruisez la Vendee, l'Anglais ne s'occupera plus de
+Dunkerque. Detruisez la Vendee, le Rhin sera delivre des Prussiens.
+Detruisez la Vendee, l'Espagne se verra harcelee, conquise par les
+meridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet.
+Detruisez la Vendee, et une partie de cette armee de l'interieur va
+renforcer cette courageuse armee du Nord, si souvent trahie, si souvent
+desorganisee. Detruisez la Vendee, Lyon ne resistera plus, Toulon
+s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille
+se relevera a la hauteur de la revolution republicaine. Enfin, chaque coup
+que vous porterez a la Vendee retentira dans les villes rebelles, dans les
+departemens federalistes, sur les frontieres envahies!... La Vendee et
+encore la Vendee!... C'est la qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre,
+avant l'hiver, avant l'impraticabilite des routes, avant que les brigands
+trouvent l'impunite dans le climat et dans la saison.
+
+"Le comite, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles
+tous les vices de la Vendee:
+
+"Trop de representans;
+
+"Trop de division morale;
+
+"Trop de divisions militaires;
+
+"Trop d'indiscipline dans les succes;
+
+"Trop de faux rapports dans le recit des evenemens;
+
+"Trop d'avidite, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des
+administrateurs."
+
+A la suite de cet expose, la convention reduisit le nombre des representans
+en mission, reunit les deux armees de Brest et de La Rochelle en une seule,
+dite armee de l'Ouest, et en donna le commandement, non a Rossignol, non a
+Canclaux, mais a Lechelle, general de brigade dans la division de Lucon.
+Enfin, elle determina le jour auquel la guerre de la Vendee devrait etre
+finie, et ce jour etait le 20 octobre. Voici la proclamation qui
+accompagnait le decret[3]:
+
+LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMEE DE L'OUEST
+
+"Soldats de la liberte, il faut que les brigands de la Vendee soient
+extermines avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige;
+l'impatience du peuple francais le commande; son courage doit l'accomplir.
+La reconnaissance nationale attend a cette epoque tous ceux dont la valeur
+et le patriotisme auront affermi sans retour la liberte et la republique."
+
+Des mesures non moins promptes et non moins energiques furent prises a
+l'egard de l'armee du Nord, pour reparer l'echec de Menin, et decider de
+nouveaux succes. Houchard destitue fut arrete. Le general Jourdan, qui
+avait commande le centre a Hondschoote, fut nomme general en chef de
+l'armee du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de reunir a Guise
+des masses considerables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y
+avait qu'un cri contre les attaques de detail. Sans juger le plan ni les
+operations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'etait pas
+battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux
+approprie, disait-on, a l'impetuosite du caractere francais. Carnot etait
+parti pour se rendre a Guise aupres de Jourdan, et mettre a execution un
+nouveau systeme de guerre tout revolutionnaire. On venait d'adjoindre trois
+nouveaux commissaires a Dubois-Crance, pour faire des levees en masse, et
+les precipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au systeme des
+attaques methodiques, et de donner l'assaut a la ville rebelle. Ainsi
+partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne.
+
+Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'energie; le proces de Custine,
+trop differe au gre des jacobins, etait enfin commence, et conduit avec
+toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun
+general en chef n'avait encore paru sur l'echafaud; on etait impatient de
+frapper une tete elevee, et de faire flechir les chefs des armees devant
+l'autorite populaire; on voulait surtout que quelqu'un des generaux expiat
+la defection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses
+sentimens faisaient considerer comme un autre Dumouriez. On avait saisi,
+pour arreter Custine, le moment ou, charge du commandement de l'armee du
+Nord, il etait venu momentanement a Paris concerter ses operations avec le
+ministere. On le jeta d'abord en prison, et bientot on demanda et on obtint
+le decret de sa translation au tribunal revolutionnaire.
+
+Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Charge d'une division
+de l'armee, il avait trouve Spire et Worms mal surveilles, parce que les
+coalises, presses de marcher sur la Champagne, avaient tout neglige sur
+leurs ailes et sur leurs derrieres. Des patriotes allemands, accourus de
+tous cotes, lui offraient leurs villes; il s'avanca, prit Spire, Worms,
+qu'on lui livra, negligea Manheim, qui etait sur sa route, par menagement
+pour la neutralite de l'electeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y
+entrer aisement. Il arriva enfin a Mayence, s'en empara, rejouit la France
+de ses conquetes inattendues, et se fit conferer un commandement qui le
+rendait independant de Biron. Dans ce meme moment, Dumouriez venait de
+repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann etait
+vers Treves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'a Coblentz, se
+reunir a Kellermann, et se rendre ainsi maitre de la rive du fleuve. Toutes
+les raisons se reunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz
+appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi;
+on ne sait jusqu'ou il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin.
+Peut-etre aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'interieur de
+l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'etait figure, en
+le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur
+le territoire ennemi et au-dela du Rhin, plut davantage a l'imagination et
+a la vanite de Custine. Il courut a Francfort lever des contributions, et
+exercer des vexations impolitiques. La, les sollicitations l'entourerent de
+nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques a Cassel, au milieu de la
+Hesse electorale, prendre le tresor de l'electeur. Les avis plus sages du
+gouvernement francais l'engageaient a revenir sur le Rhin, et a marcher
+vers Coblentz. Mais il n'ecoutait rien, et revait une revolution en
+Allemagne.
+
+Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si
+l'electeur rompait la neutralite, ses derrieres seraient menaces par
+Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne
+l'osait pas. Sur le point d'etre attaque a Francfort, ou il ne pouvait
+tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du
+Rhin, pour ne point abandonner ses pretendues conquetes, et ne pas
+s'engager dans les operations des autres chefs en descendant vers Coblentz.
+Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort,
+fut rejete sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non,
+y jeta quelque artillerie prise a Strasbourg, n'y donna que tres tard
+l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces
+incertitudes par les Prussiens, s'eloigna de Mayence, et saisi de terreur,
+se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la
+Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Place sur le Haut-Rhin
+avec une armee assez considerable, il aurait pu marcher sur Mayence, et
+mettre les assiegeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin,
+honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut
+battu, et se rendit a regret a l'armee du Nord, ou il acheva de se perdre
+par des propos moderes et par un conseil tres sage, celui de laisser
+l'armee se reorganiser dans le camp de Cesar, au lieu de la faire battre
+inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carriere de Custine.
+Il y avait la beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commenca son
+proces, et on appela, pour deposer, des representans envoyes en mission,
+des agens du pouvoir executif, ennemis opiniatres des generaux, des
+officiers mecontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de
+Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous
+Bouchotte. C'etait une cohue d'accusateurs accumulant des reproches
+injustes et contradictoires, des reproches tout a fait etrangers a une
+veritable critique militaire, mais fondes sur des malheurs accidentels,
+dont le general n'etait pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer.
+Custine repondait avec une certaine vehemence militaire a toutes ces
+accusations, mais il etait accable. Des jacobins de Strasbourg lui disaient
+qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui
+en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'etait impossible. Un
+Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait.
+Custine s'excusait en alleguant la neutralite de l'electeur et les
+difficultes du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de
+Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer a
+lui, et qu'il n'avait pas consenti a occuper, l'accusaient a la fois. Quant
+au refus de marcher sur Coblentz, il se defendait mal, et calomniait
+Kellermann, qui, disait-il, avait refuse de le seconder; quant au refus de
+prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les
+imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les
+satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singuliere,
+tandis qu'on le blamait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer
+telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir
+pille les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions necessaires pour
+resister aux Prussiens, et d'y avoir expose la garnison francaise a etre
+massacree. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui deposaient
+contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyaute que de
+raison. Eut-il laisse vingt mille hommes a Francfort, il n'aurait pas pu y
+tenir, disait Merlin; il aurait du se retirer a Mayence, et son seul tort
+etait de ne l'avoir pas fait assez tot. Mais a Mayence, ajoutaient une
+foule d'autres temoins, il n'avait fait aucun des preparatifs necessaires;
+il n'avait amasse ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncele que
+l'artillerie dont il avait depouille Strasbourg, pour la livrer aux
+Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux deputes. Custine
+prouvait qu'il avait donne les ordres pour les approvisionnemens; que
+l'artillerie etait a peine suffisante, et qu'elle n'avait pas ete
+inutilement accumulee pour etre livree. Merlin appuyait toutes les
+assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'etait sa
+retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la
+garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans reponse.
+On lui reprochait ensuite d'avoir brule les magasins de Spire, en se
+retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligee, il valait
+mieux bruler les magasins que de les laisser a l'ennemi. On l'accusait
+d'avoir fait fusiller des volontaires a Spire pour cause de pillage: a quoi
+il repondait que la convention avait approuve sa conduite. On l'accusait
+encore d'avoir particulierement epargne les Prussiens, d'avoir
+volontairement expose son armee a etre battue le 15 mai, de s'etre
+tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tente de degarnir
+Lille de son artillerie pour la porter au camp de Cesar, d'avoir empeche
+qu'on secourut Valenciennes, de n'avoir pas oppose d'obstacle au
+debarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les
+autres.--"Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez ete
+triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann,
+president des jacobins a Mayence, vous avez empeche la distribution du
+journal du Pere Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armee,
+vous avez dit que Marat et Robespierre etaient des perturbateurs, vous
+vous etes entoure d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu a votre
+table de bons republicains." Ces reproches etaient mortels, et c'etaient
+les veritables griefs pour lesquels on le poursuivait.
+
+Le proces traina en longueur; toutes les imputations etaient si vagues, que
+le tribunal hesitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui
+s'interessaient a lui, avaient fait quelques demarches; car, a cette
+epoque, bien que la crainte fut deja grande, on osait temoigner encore
+quelque interet aux victimes. Aussitot on denonca aux Jacobins le tribunal
+revolutionnaire lui-meme. "Il m'est douloureux, dit Hebert aux Jacobins,
+d'avoir a denoncer une autorite qui etait l'espoir des patriotes, qui
+d'abord avait merite leur confiance, et qui bientot en va devenir le fleau.
+Le tribunal revolutionnaire est sur le point d'innocenter un scelerat, en
+faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent
+toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comedienne dans cette
+ville, que l'etait son pere a la tete des armees, voit tout le monde et
+promet tout pour obtenir sa grace." Robespierre, de son cote, denonca
+l'esprit de chicane et le gout des formalites qui s'etait empare du
+tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu degarnir Lille,
+Custine meritait la mort. Vincent, l'un des temoins, avait vide les
+cartons du ministere, et avait apporte les lettres et les ordres qu'on
+reprochait a Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes.
+Fouquier-Tinville en conclut un parallele de Custine avec Dumouriez, qui
+perdit le malheureux general. Dumouriez, dit-il, s'etait rapidement avance
+en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer a
+l'ennemi, soldats, magasins, et representans. De meme Custine s'etait
+rapidement avance en Allemagne, avait abandonne nos soldats a Francfort, a
+Mayence, et avait voulu livrer avec cette derniere ville, vingt mille
+hommes, deux representans, et toute notre artillerie qu'il avait mechamment
+extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il medisait de la convention et
+des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous pretexte de
+maintenir la discipline. A ce parallele, le tribunal n'hesita plus. Custine
+justifia pendant deux heures ses operations militaires. Troncon-Ducoudray
+defendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le
+tribunal declara le general coupable, a la grande joie des jacobins et des
+cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnerent des signes bruyans
+de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas ete condamne a
+l'unanimite. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre
+lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le president lui ayant demande s'il
+n'avait rien a ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses
+defenseurs, il repondit: "Je n'ai plus de defenseurs, je meurs calme et
+innocent."
+
+Il fut execute le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande
+bravoure, fut surpris a la vue de l'echafaud. Cependant il s'agenouilla au
+pied de l'echelle, fit une courte priere, se rassura, et recut la mort avec
+courage. Ainsi finit cet infortune general, qui ne manquait ni d'esprit ni
+de caractere, mais qui reunissait l'inconsequence a la presomption, et qui
+commit trois fautes capitales; la premiere, de sortir de sa veritable ligne
+d'operation, en se portant a Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y
+rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisieme, de rester dans la plus
+timide inaction pendant le siege de Mayence. Cependant aucune de ces fautes
+ne meritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu
+infliger a Dumouriez, et qu'il n'avait pas merite comme celui-ci par de
+grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les
+generaux, et le signal pour eux d'une obeissance absolue aux ordres du
+gouvernement revolutionnaire.
+
+Apres cet acte de rigueur, les executions ne devaient plus s'arreter; on
+renouvela l'ordre de hater le proces de Marie-Antoinette. L'acte
+d'accusation des girondins, tant demande et jamais redige, fut presente a
+la convention. Saint-Just en etait l'auteur. Des petitions des jacobins
+vinrent obliger la convention a l'adopter. Il fut dirige non-seulement
+contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en
+outre contre soixante-treize membres du cote droit, qui gardaient un
+silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient redige une
+protestation tres connue contre les evenemens du 31 mai et du 2 juin.
+Quelques montagnards forcenes voulaient l'accusation, c'est-a-dire la mort,
+contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre
+s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal
+revolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les
+soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la
+salle leur furent aussitot interdites, les soixante-treize arretes, et
+injonction faite a Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins.
+Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre
+d'envoyer a la mort une partie de ses membres. A la verite, elle ne pouvait
+plus differer, car les jacobins avaient fait cinq petitions plus
+imperieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers decrets
+d'accusation.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 1: Du 3 septembre.]
+
+[Footnote 2: Ce decret celebre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous
+le nom de _loi des suspects_.]
+
+[Footnote 3: Decret du 1er octobre.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+
+CONTINUATION DU SIEGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DECRET TERRIBLE CONTRE
+LES LYONNAIS REVOLTES.--PROGRES DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE
+CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DEBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES
+OPERATIONS EN VENDEE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDEENS
+AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ECHECS
+SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG.
+
+
+Chaque revers reveillait l'energie revolutionnaire, et cette energie
+ramenait les succes. Il en avait toujours ete ainsi pendant cette campagne
+memorable. Depuis la defaite de Nerwinde jusqu'au mois d'aout, une serie
+continuelle de desastres avait enfin provoque des efforts desesperes.
+L'aneantissement du federalisme, la defense de Nantes, la victoire
+d'Hondschoote, le deblocus de Dunkerque, avaient ete le resultat de ces
+efforts. De nouveaux revers a Menin, a Pirmasens, aux Pyrenees, a Torfou et
+Coron dans la Vendee, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'energie
+qui devait amener des succes decisifs sur tous les theatres de la guerre.
+
+Le siege de Lyon etait de toutes les operations, celle dont on attendait la
+fin avec le plus d'impatience. Nous avons laisse Dubois-Crance campe devant
+cette ville, avec cinq mille hommes de troupes reglees, et sept a huit
+mille requisitionnaires. Il etait menace d'avoir bientot sur ses derrieres
+les Sardes que la faible armee des grandes-Alpes ne pouvait plus arreter.
+Comme nous avons deja dit, il s'etait place au Nord, entre la Saone et le
+Rhone, en presence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs
+de Sainte-Foy et de Fourvieres, situees a l'ouest, et par lesquelles on
+aurait du diriger la veritable attaque. Le motif de cette preference etait
+fonde sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en
+communication avec la frontiere des Alpes, ou se trouvait le gros de
+l'armee republicaine, et d'ou les Piemontais pouvaient venir au secours des
+Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le
+cours superieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui
+descendaient la Saone et le Rhone. Il est vrai que l'ouest restait ainsi
+ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles
+vers Saint-Etienne et Montbrison: mais tous les jours on annoncait
+l'arrivee des contingens du Puy-de-Dome, et une fois ces nouvelles
+requisitions reunies, Dubois-Crance pouvait achever le blocus du cote de
+l'ouest, et choisir alors le veritable point d'attaque. En attendant, il
+se contentait de serrer l'ennemi de pres, de canonner la Croix-Rousse au
+nord, et de commencer ses lignes a l'est, devant le pont de la Guillotiere.
+Le transport des munitions etait difficile et lent; il fallait les faire
+venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briancon, d'Embrun, et leur faire
+parcourir ainsi jusqu'a soixante lieues de montagnes. Ces charrois
+extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de requisition forcee
+et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait a transporter
+devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents
+milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches a
+feu.
+
+Des les premiers jours du siege, on annoncait la marche des Piemontais qui
+debouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Kellermann partit
+aussitot sur les pressantes instances du departement de l'Isere, et laissa
+le general Dumuy pour le remplacer a Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplacait
+qu'en apparence, car Dubois-Crance, representant et ingenieur habile,
+dirigeait lui seul toutes les operations du siege. Pour hater la levee des
+requisitions du Puy-de-Dome, Dubois-Crance detacha le general Nicolas avec
+un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enleve dans le Forez, et
+livre aux Lyonnais. Dubois-Crance y envoya alors mille hommes de bonnes
+troupes, avec le representant Javoques. La mission de celui-ci fut plus
+heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Etienne, et
+fit lever environ sept a huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon.
+Dubois-Crance les placa au pont d'Oullins, situe au nord-ouest de Lyon, et
+de maniere a gener les communications de la place avec le Forez. Il fit
+approcher le depute Reverchon, qui, a Macon, avait reuni quelques mille
+requisitionnaires, et le placa sur le haut de la Saone tout a fait au nord.
+De cette maniere, le blocus commencait a etre un peu plus rigoureux; mais
+les operations etaient lentes, et les attaques de vive force impossibles.
+Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhone et Saone, devant
+lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient etre emportees par
+un assaut. Du cote de l'est et de la rive gauche du Rhone, le pont Morand
+etait defendu par une redoute en fer a cheval, tres habilement construite.
+A l'ouest, les hauteurs decisives de Sainte-Foy et Fourvieres ne pouvaient
+etre enlevees que par une armee vigoureuse, et pour le moment il ne fallait
+songer qu'a intercepter les vivres, a serrer la ville, et a l'incendier.
+Depuis le commencement d'aout jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crance
+n'avait pu faire autre chose, et a Paris on se plaignait de ses lenteurs
+sans vouloir en apprecier les motifs. Cependant il avait cause de grands
+dommages a cette malheureuse cite. L'incendie avait devore la magnifique
+place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple,
+et avait endommage surtout le bel edifice de l'hopital, qui s'eleve si
+majestueusement sur la rive du Rhone. Les Lyonnais n'en resistaient pas
+moins avec la plus grande opiniatrete. On avait repandu parmi eux la
+nouvelle que cinquante mille Piemontais allaient deboucher sur leur ville;
+l'emigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au
+milieu d'eux, et ces braves commercans, sincerement republicains, etaient,
+par leur fausse position, reduits a desirer le secours funeste et honteux
+de l'emigration et de l'etranger. Leurs sentimens eclaterent plus d'une
+fois d'une maniere non equivoque. Precy ayant voulu arborer le drapeau
+blanc, en avait bientot senti l'impossibilite. Un papier obsidional ayant
+ete cree pour les besoins du siege, et des fleurs de lis se trouvant sur le
+filigrane de ce papier, il fallut le detruire et en fabriquer un autre.
+Ainsi les Lyonnais etaient republicains; mais la crainte des vengeances de
+la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen,
+et surtout de l'emigration, les avaient entraines dans un abime de fautes
+et de malheurs.
+
+Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille
+Sardes, la convention avait ordonne aux representans Couthon, Maignet et
+Chateauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les departemens
+environnans, pour y determiner une levee eu masse, et Kellermann courait
+dans les vallees des Alpes au devant des Piemontais.
+
+Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piemontais d'effectuer une
+tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'etre heureuse:
+c'etait de reunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et
+de deboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois
+vallees de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une
+a l'autre, tournent sur elles-memes comme une espece de spirale, et que,
+partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Geneve, Chambery, Lyon
+et Grenoble. De petits corps francais etaient eparpilles dans ces vallees.
+Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer a leur
+ouverture, etait un moyen assure, d'apres tous les principes de l'art, de
+faire tomber les detachemens engages dans les montagnes, et de leur faire
+mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards
+pour les Francais; car les assignats et les requisitions ne leur avaient
+encore fait connaitre de la liberte que ses depenses et ses rigueurs. Le
+duc de Montferrat, charge de l'expedition, ne prit avec lui que vingt a
+vingt-cinq mille hommes, jeta un corps a sa droite, dans la vallee de
+Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa
+le general Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement,
+commence le 14 aout, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les
+Francais, quoique tres inferieurs eu nombre, opposerent une resistance
+energique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrive a
+Moustier, le duc de Montferrat chercha a se lier avec Gordon, sur la chaine
+du Grand-Loup, qui separe les deux vallees de la Tarentaise et de la
+Maurienne, et ne songea nullement a marcher rapidement sur Conflans, point
+de reunion des vallees. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes
+prouvent assez s'il avait envie d'aller a Lyon.
+
+Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les
+gardes nationales de l'Isere et des departemens environnans. Il avait
+ranime les Savoyards qui commencaient a craindre les vengeances du
+gouvernement piemontais, et il etait parvenu a reunir a peu pres douze
+mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallee de Sallenche, et
+se porta vers Conflans, a l'issue des deux vallees de la Tarentaise et de
+la Maurienne. C'etait vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de
+marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prevint les
+Piemontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient
+prise sur la chaine du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux
+vallees. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par
+un corps detache. Ce corps, forme de soldats a moitie nus, fit pourtant des
+efforts heroiques, et, a force de bras, eleva les canons sur des hauteurs
+presque inaccessibles. Tout a coup l'artillerie francaise tonna inopinement
+sur la tete des Piemontais, qui en furent epouvantes; Gordon se retira
+aussitot dans la vallee de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat
+se reporta au milieu de la vallee de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait
+inquieter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientot a remonter jusqu'a
+Saint-Maurice et a Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre,
+au-dela des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu
+faire les Piemontais en debouchant avec une masse double, et en descendant
+par une seule vallee sur Chambery et Lyon, manqua ici par les memes raisons
+qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalises, et qui avaient
+sauve la France.
+
+Pendant que les Sardes etaient repousses au-dela des Alpes, les trois
+deputes envoyes dans le Puy-de-Dome pour y determiner une levee en masse,
+soulevaient les campagnes en prechant une espece de croisade, et en
+persuadant que Lyon, loin de defendre la cause republicaine, etait le
+rendez-vous des factions de l'emigration et de l'etranger. Le paralytique
+Couthon, plein d'une activite que ses infirmites ne pouvaient ralentir,
+excita un mouvement general; il fit partir d'abord Maignet et Chateauneuf
+avec une premiere colonne de douze mille hommes, et resta en arriere pour
+en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les requisitions de
+vivres necessaires. Dubois-Crance placa les nouvelles levees du cote de
+l'ouest vers Sainte-Foy, et completa ainsi le blocus. Il recut en meme
+temps un detachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'apres les
+traites, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'interieur;
+il placa des detachemens de troupes reglees en avant des troupes de
+requisitions, de maniere a former de bonnes tetes de colonnes. Son armee
+pouvait se composer alors de vingt-cinq mille requisitionnaires, et de huit
+ou dix mille soldats aguerris.
+
+Le 24, a minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui
+conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le general
+Doppet, Savoyard, qui s'etait distingue sous Carteaux dans la guerre contre
+les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'etre
+destitue a cause de la tiedeur de son zele, et on ne lui avait laisse
+quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son
+expedition contre les Piemontais. Le general Doppet se concerta de suite
+avec Dubois-Crance pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les
+preparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques
+simultanees furent dirigees au nord vers la Croix-Rousse, a l'est en face
+du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatiere, qui est place
+au-dessous de la ville; au confluent de la Saone et du Rhone. L'attaque
+serieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne
+commenca que le 29, a cinq heures du matin, une heure ou deux apres les
+trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se precipite avec eux sur une
+premiere redoute et les entraine sur la seconde avec la plus grande
+vivacite. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportes. Pendant ce temps,
+la colonne chargee d'attaquer le pont de la Mulatiere parvient a s'en
+emparer, et penetre dans l'isthme a la pointe duquel se reunissent les deux
+fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Precy, accourant avec
+sa cavalerie, parvient a la repousser, et a sauver la place. De son cote,
+le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirige sur le pont Morand une
+attaque des plus vives, penetra dans la redoute en fer a cheval, mais il
+fut oblige de l'abandonner.
+
+De toutes ces attaques, une seule avait completement reussi, mais c'etait
+la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant a passer des
+hauteurs de Sainte-Foy a celles de Fourvieres, bien plus regulierement
+retranchees, et bien plus difficiles a emporter. L'avis de Dubois-Crance,
+qui agissait systematiquement, et en savant militaire, etait de ne pas
+s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait
+que les Lyonnais, reduits a manger de la farine de pois, n'avaient de
+vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient etre obliges de
+se rendre. Il les avait trouves tres braves a la defense de la Mulatiere et
+du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvieres
+ne reussit pas, et qu'un echec ne desorganisat l'armee, et n'obligeat a
+lever le siege. "Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des
+assieges braves et desesperes, c'est de leur fournir l'occasion de se
+sauver par un combat. Laissons-les perir par l'effet de quelques jours de
+famine."
+
+Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle levee de
+vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. "J'arrive, ecrivait-il, avec mes
+rochers de l'Auvergne, et je vais les precipiter dans le faubourg de
+Vaise." Il trouva Dubois-Crance au milieu d'une armee dont il etait le chef
+absolu, ou il avait etabli les regles de la subordination militaire, et ou
+il portait plus souvent son habit d'officier superieur que celui de
+representant du peuple. Couthon fut irrite de voir un representant
+remplacer l'egalite par la hierarchie militaire, et ne voulut pas surtout
+entendre parler de guerre reguliere. "Je n'entends rien, dit-il, a la
+tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colere emportera tout. Il faut
+inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai
+promis conge a mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire
+leurs vendanges." On etait alors au mardi. Dubois-Crance, homme de metier,
+habitue aux troupes reglees, temoigna quelque mepris pour ces paysans
+confusement amasses et mal armes; il proposa de choisir parmi eux les plus
+jeunes, de les incorporer dans les bataillons deja organises, et de
+renvoyer les autres. Couthon ne voulut ecouter aucun de ces conseils de
+prudence, et fit decider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force
+sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car
+telle etait maintenant la force de l'armee avec cette nouvelle levee. Il
+ecrivit en meme temps au comite de salut public pour faire revoquer
+Dubois-Crance. L'attaque fut resolue dans le conseil de guerre pour le 8
+octobre.
+
+La revocation de Dubois-Crance et de son collegue Gauthier arriva dans
+l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Crance,
+que depuis deux mois ils voyaient acharne contre leur ville, et ils
+disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre a lui. Le 7, Couthon leur fit
+une derniere sommation, et leur ecrivit que c'etait lui, Couthon, et les
+representans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite
+du siege. Le feu fut suspendu jusqu'a quatre heures du soir, et recommenca
+alors avec une extreme violence. On allait se preparer a l'assaut, quand
+une deputation vint negocier au nom des Lyonnais. Il parait que le but de
+cette negociation etait de donner a Precy et a deux mille des habitans les
+plus compromis le temps de se sauver en colonne serree. Ils profiterent en
+effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se
+retirer vers la Suisse.
+
+Les pourparlers etaient a peine commences, qu'une colonne republicaine
+penetra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'etait plus temps de faire des
+conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'armee
+entra, ayant les representans en tete. Les habitans s'etaient caches, mais
+tous les montagnards persecutes sortirent en foule au devant de l'armee
+victorieuse, et lui composerent une espece de triomphe populaire. Le
+general Doppet fit observer la plus exacte discipline a ses troupes, et
+laissa aux representans le soin d'exercer eux-memes sur cette ville
+infortunee les vengeances revolutionnaires.
+
+Pendant ce temps, Precy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la
+Suisse. Mais Dubois-Crance, prevoyant que ce serait la son unique
+ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les
+malheureux Lyonnais furent poursuivis, disperses et tues par les paysans.
+Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Precy, parvinrent a atteindre le
+territoire helvetique.
+
+A peine entre, Couthon reintegra l'ancienne municipalite montagnarde, et
+lui donna mission de chercher et de designer les rebelles. Il chargea une
+commission populaire de les juger militairement. Il ecrivit ensuite a Paris
+qu'il y avait a Lyon trois classes d'habitans: 1 les riches coupable; 2
+les riches egoistes, 3 les ouvriers ignorans, detaches de toute espece de
+cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les
+premiers et detruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute
+leur fortune, depayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie
+republicaine.
+
+La prise de Lyon produisit a Paris la plus grande joie, et dedommagea des
+mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgre le succes, on
+se plaignit des lenteurs de Dubois-Crance, on lui imputa la fuite des
+Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauve
+que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'etre fait general absolu
+dans son armee, de s'etre plus souvent montre avec son costume d'officier
+superieur qu'avec celui de representant, d'avoir affiche la morgue d'un
+tacticien, d'avoir enfin voulu faire prevaloir le systeme des sieges
+reguliers sur celui des attaques en masse. Aussitot une enquete fut faite
+par les jacobins contre Dubois-Crance, dont l'activite et la vigueur
+avaient cependant rendu tant de services a Grenoble, dans le Midi et devant
+Lyon. En meme temps, le comite de salut public prepara des decrets
+terribles, afin de rendre plus formidable et plus obeie l'autorite de la
+convention. Voici le decret qui fut presente par Barrere et rendu
+sur-le-champ:
+
+"Art. 1er. Il sera nomme par la convention nationale, sur la presentation
+du comite de salut public, une commission de cinq representans du peuple,
+qui se transporteront a Lyon sans delai, pour faire saisir et juger
+militairement tous les contre-revolutionnaires qui ont pris les armes dans
+cette ville.
+
+"2. Tous les Lyonnais seront desarmes; les armes seront donnees a ceux qui
+seront reconnus n'avoir point trempe dans la revolte, et aux defenseurs de
+la patrie.
+
+"3. La ville de Lyon sera detruite.
+
+"4. Il n'y sera conserve que la maison du pauvre, les manufactures, les
+ateliers des arts, les hopitaux, les monuments publics et ceux de
+l'instruction.
+
+"5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera
+_Commune-Affranchie_.
+
+"6. Sur les debris de Lyon sera eleve un monument ou seront lus ces mots:
+_Lyon fit la guerre a la liberte, Lyon n'est plus[4]!_"
+
+La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitot annoncee aux deux armees du
+Nord et de la Vendee, ou devaient se porter les coups decisifs, et une
+proclamation les invita a imiter l'armee de Lyon. On disait a l'armee du
+Nord: "L'etendard de la liberte flotte sur les murs de Lyon, et les
+purifie. Voila le presage de la victoire; la victoire appartient au
+courage. Elle est a vous; frappez, exterminez les satellites des
+tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre genereux
+devouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la
+republique vous devra son bonheur et sa gloire!" On disait aux soldats de
+la Vendee: "Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire;
+il y a assez long-temps que la Vendee fatigue la republique; marchez,
+frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber a la fois: chaque
+armee va vaincre. Seriez-vous les derniers a moissonner des palmes, a
+meriter la gloire d'avoir extermine les rebelles et sauve la patrie?"
+
+Le comite, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de
+la prise de Lyon. Cet evenement, en effet, etait de la plus haute
+importance. Il delivrait l'est de la France des derniers restes de
+l'insurrection, et otait toute esperance aux emigres intrigant en Suisse,
+et aux Piemontais qui ne pouvaient compter a l'avenir sur aucune diversion.
+Il comprimait le Jura, assurait les derrieres de l'armee du Rhin,
+permettait de porter devant Toulon et les Pyrenees des secours en hommes et
+en materiel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes
+qui avaient eu du penchant a s'insurger, et assurait leur soumission
+definitive.
+
+C'est au nord que le comite voulait deployer le plus d'energie, et qu'il
+faisait aux generaux et aux soldats un devoir d'en montrer davantage.
+Tandis que Custine venait de porter sa tete sur l'echafaud, Houchard, pour
+n'avoir pas fait a Dunkerque tout ce qu'il aurait pu, etait envoye au
+tribunal revolutionnaire. Les derniers reproches adresses au comite, en
+septembre dernier, l'avaient oblige de renouveler tous les etats-majors. Il
+venait de les recomposer entierement, et d'elever aux plus hauts grades de
+simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne, et,
+avant qu'elle fut finie, devenu general en chef, et maintenant accuse
+devant le tribunal revolutionnaire; Hoche, simple officier au siege de
+Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'armee de la Moselle;
+Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour
+d'Hondschoote, et enfin nomme general en chef de l'armee du Nord, etaient
+de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces armees
+republicaines. Ces promotions subites empechaient que soldats, officiers,
+et generaux, eussent le temps de se connaitre et de s'accorder de la
+confiance; mais elles donnaient une idee terrible de cette volonte qui
+frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas
+d'une trahison prouvee, mais seulement pour un soupcon, pour une
+insuffisance de zele, pour une demi-victoire; et il en resultait un
+devouement absolu de la part des armees, et des esperances sans bornes chez
+les genies assez hardis pour braver les dangereuses chances du generalat.
+
+C'est a cette epoque qu'il faut rapporter les premiers progres de l'art de
+la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient ete connus et
+pratiques de tous les temps par les capitaines qui joignaient l'audace
+d'esprit a l'audace de caractere. Tout recemment encore, Frederic venait de
+donner l'exemple des plus belles combinaisons strategiques. Mais des que
+l'homme de genie disparait pour faire place aux hommes ordinaires, l'art de
+la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat
+eternellement pour la defense ou l'attaque d'une ligne, on devient habile a
+calculer les avantages d'un terrain, a y adapter chaque espece d'arme;
+mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des annees entieres une
+province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et cette
+prudence de la mediocrite sacrifie plus de sang que la temerite du genie,
+car elle consomme les hommes sans resultats. Ainsi avaient fait les savans
+tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un autre;
+ils gardaient toutes les routes menacees par l'ennemi; et tandis qu'avec
+une marche hardie ils auraient pu detruire la revolution, ils n'osaient
+faire un pas, de peur de se decouvrir. L'art de la guerre etait a
+regenerer. Former une masse compacte, la remplir de confiance et d'audace,
+la porter promptement au-dela d'un fleuve, d'une chaine de montagnes, et
+venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces, en
+l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, etait un art
+difficile et grand qui exigeait du genie, et qui ne pouvait se developper
+qu'au milieu de la fermentation revolutionnaire.
+
+La revolution, en mettant en mouvement tous les esprits, prepara l'epoque
+des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause des
+masses d'hommes enormes, et bien autrement considerables que toutes celles
+qui furent jamais soulevees pour la cause des rois. Ensuite elle excita une
+impatience de succes extraordinaires, degouta des combats lents et
+methodiques, et suggera l'idee des irruptions soudaines et nombreuses sur
+un meme point. De tous cotes on disait: il faut nous battre en masse.
+C'etait le cri des soldats sur toutes les frontieres, et des jacobins dans
+les clubs. Couthon, arrivant a Lyon, avait repondu a tous les raisonnemens
+de Dubois-Crance, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en masse. Enfin
+Barrere avait fait un rapport habile et profond, ou il montrait que la
+cause de nos revers etait dans les combats de detail. Ainsi, en formant des
+masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute
+routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la
+revolution prepara la renaissance de la grande guerre. Ce changement ne
+pouvait pas s'operer sans desordre. Des paysans, des ouvriers, transportes
+sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que
+l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels
+d'une mauvaise organisation. Les representans, qui venaient souffler les
+passions revolutionnaires dans les camps, exigeaient souvent l'impossible,
+et commettaient des iniquites a l'egard de braves generaux. Dumouriez,
+Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, perirent ou se retirerent
+devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins
+declamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces representans
+communiquaient une audace et une volonte extraordinaires aux armees; et, a
+force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les genies
+hardis qui convenaient aux circonstances.
+
+Enfin un homme vint regulariser ce grand mouvement: ce fut Carnot.
+Autrefois officier du genie, et depuis membre de la convention et du comite
+de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilite, il put
+impunement introduire de l'ordre dans des operations trop decousues, et
+surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre n'eut ete
+assez obei pour leur imposer. L'une des principales causes de nos revers
+precedens, c'etait la confusion qui accompagne une grande fermentation. Le
+comite etabli et devenu irresistible, et Carnot etant revetu de toute la
+puissance de ce comite, on obeit a la pensee de l'homme sage qui, calculant
+sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement coordonnes entre
+eux, et tendant a un meme but. Des generaux ne pouvaient plus, comme
+Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur cote, en
+attirant toute la guerre et tous les moyens a eux. Des representans ne
+pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les
+ordres superieurs. Il fallait obeir a la volonte supreme du comite, et se
+conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Place ainsi au centre,
+planant sur toutes les frontieres, l'esprit de Carnot, en s'elevant, dut
+s'agrandir; il concut des plans etendus, dans lesquels la prudence se
+conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoyee a Houchard en est la
+preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconvenient des plans
+formes dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils n'etaient ni
+toujours convenables aux lieux, ni executables dans le moment, mais ils
+rachetaient par l'ensemble l'inconvenient des details, et nous assurerent,
+l'annee suivante, des triomphes universels.
+
+Carnot etait accouru sur la frontiere du Nord aupres de Jourdan. La
+resolution etait prise d'attaquer hardiment l'ennemi, quoiqu'il parut
+formidable. Carnot demanda un plan au general pour juger ses vues et les
+concilier avec celles du comite, c'est-a-dire avec les siennes. Les
+coalises, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne, s'etaient
+reunis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient la une masse redoutable qui
+pouvait porter des coups decisifs. Nous avons deja fait connaitre le
+theatre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace compris entre la
+Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les
+allies, en prenant Conde et Valenciennes, s'etaient assure deux points
+importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer, leur
+donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient aucun
+sur la Sambre meme. Ils songerent a Maubeuge, qui, par sa position sur la
+Sambre, les aurait rendus a peu pres maitres de l'espace compris entre
+cette riviere et la Meuse. A l'ouverture de la campagne prochaine,
+Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente
+d'operations, et leur campagne de 1793 n'eut pas ete entierement inutile.
+Leur dernier projet consista donc a occuper Maubeuge.
+
+Du cote des Francais, chez lesquels l'esprit de combinaison commencait a se
+developper, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les deux ailes de
+l'ennemi, et, en le debordant ainsi sur ses deux flancs, on espera de faire
+tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette maniere, a essuyer
+tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui
+laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement moins de
+routine dans cette conception que dans les precedentes. Cependant le plus
+pressant etait de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant a peu pres cinquante
+mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour former
+son aile gauche, reunissait a Guise le plus de monde possible. Il avait
+compose une masse d'environ quarante-cinq mille hommes, deja organises, et
+faisait enregimenter en toute hate les nouvelles levees provenant de la
+requisition permanente. Cependant ces levees etaient dans un tel desordre,
+qu'il fallut laisser des detachemens de troupes de ligne pour les garder.
+Jourdan fixa donc a Guise le rendez-vous de toutes les recrues, et s'avanca
+sur cinq colonnes au secours de Maubeuge.
+
+Deja l'ennemi avait investi cette place. Comme celles de Valenciennes et de
+Lille, elle etait soutenue par un camp retranche, place sur la rive droite
+de la Sambre, du cote meme par lequel s'avancaient les Francais. Deux
+divisions, celles des generaux Desjardins et Mayer, gardaient le cours de
+la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi, au
+lieu de s'avancer en deux masses serrees, et de refouler Desjardins sur
+Maubeuge, et de rejeter Mayer en arriere sur Charleroy, ou il eut ete
+perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions
+Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranche de Maubeuge. C'etait
+fort bien d'avoir separe Desjardins de Jourdan, et de l'avoir empeche ainsi
+de grossir l'armee active des Francais; mais en laissant Mayer se reunir a
+Desjardins, on avait permis a ces deux generaux de former sous Maubeuge un
+corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du role de simple garnison,
+surtout a l'approche de la grande armee de Jourdan. Cependant la difficulte
+de nourrir ce nombreux rassemblement etait un inconvenient des plus graves
+pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'a un certain point, excuser les generaux
+ennemis d'avoir permis la jonction.
+
+Le prince de Cobourg placa les Hollandais, au nombre de douze mille, sur la
+rive gauche de la Sambre, et s'attacha a faire incendier les magasins de
+Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le general Colloredo sur la
+rive droite, et le chargea d'investir le camp retranche. En avant de
+Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation, et
+dut s'opposer a la marche de Jourdan. Les coalises comptaient a peu pres
+soixante-cinq mille hommes.
+
+Avec de l'audace et du genie, le prince de Cobourg aurait laisse quinze ou
+vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait marche
+ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le general Jourdan, et
+l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et a
+nombre egal, ses troupes devaient l'emporter sur les notres encore mal
+organisees. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg laissa environ
+trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation avec
+environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies.
+
+Dans cet etat de choses, il n'etait pas impossible au general Jourdan de
+percer sur un point la ligne occupee par le corps d'observation, de marcher
+sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranche, de le mettre
+entre deux feux, et, apres l'avoir accable, de s'adjoindre l'armee entiere
+de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et de
+battre tous les coalises places sur la rive droite de la Sambre. Pour cela,
+il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus faible;
+mais, en se portant exclusivement de ce cote, on laissait ouverte la route
+d'Avesnes qui aboutissait a Guise, ou etait notre base et le lieu de la
+reunion de tous les depots. Le general francais prefera un plan plus
+prudent, mais moins fecond, et fit attaquer le corps d'observation sur
+quatre points, de maniere a garder toujours la route d'Avesnes et de Guise.
+A sa gauche, il detacha la division Fromentin sur Saint-Waast, avec ordre
+de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le general Balland,
+avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers,
+pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le general Duquesnoy
+s'avanca avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de l'ennemi,
+un peu en arriere de la position centrale de Dourlers. Ce point n'etait
+occupe que par un faible corps. Une quatrieme division, celle du general
+Beauregard, placee encore au-dela de la droite, dut seconder Duquesnoy dans
+son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens etaient peu lies, et ne
+portaient pas sur les points decisifs. Ils s'effectuerent le 15 octobre au
+matin. Le general Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais n'ayant pas pris
+la precaution de longer les bois pour se tenir a l'abri de la cavalerie, il
+fut assailli et rejete dans le ravin de Saint-Remy. Au centre, ou l'on
+croyait Fromentin maitre de Saint-Waast, et ou l'on savait que la droite
+avait reussi a s'approcher de Watignies, on voulut passer outre, et au lieu
+de canonner Dourlers, on songea a s'en emparer. Il parait que ce fut l'avis
+de Carnot, qui decida l'attaque malgre le general Jourdan. Notre infanterie
+se jeta dans le ravin qui la separait de Dourlers, gravit le terrain sous
+un feu meurtrier, et arriva sur un plateau ou elle avait en tete des
+batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie prete a la
+charger. Dans ce meme instant, un nouveau corps, qui venait de contribuer a
+mettre Fromentin en deroute, menacait encore de la deborder sur sa gauche.
+Le general Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la maintenir; mais
+elle plia, se jeta en desordre dans le ravin, et tres heureusement reprit
+ses positions sans avoir ete poursuivie. Nous avions perdu pres de mille
+hommes a cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait perdu son
+artillerie. Le general Duquesnoy, a la droite, avait seul reussi, en
+parvenant a s'approcher de Watignies.
+
+Apres cette tentative, la position etait mieux connue des Francais. Ils
+sentirent que Dourlers etait trop defendu pour diriger sur ce point
+l'attaque principale; que Watignies, a peine garde par le general Trecy, et
+place en arriere de Dourlers, etait facile a emporter, et que ce village
+une fois occupe par le gros de nos forces, la position de Dourlers tombait
+necessairement. Jourdan detacha donc six a sept mille hommes vers sa
+droite, pour renforcer le general Duquesnoy; il ordonna au general
+Beauregard, trop eloigne avec sa quatrieme colonne, de se rabattre d'Eule
+sur Obrechies, de maniere a operer un effort concentrique sur Watignies,
+conjointement avec le general Duquesnoy; mais il persista a continuer sa
+demonstration sur le centre, et a faire marcher Fromentin vers la gauche,
+afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi.
+
+Le lendemain 16, l'attaque commenca. Notre infanterie debouchant par les
+trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les
+grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies a Dourlers, furent rejetes
+dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie legere
+disposee a propos, et Watignies fut emporte. Le general Beauregard, moins
+heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient detachee
+contre lui. Sa troupe, s'exagerant la force de l'ennemi, se debanda, et
+ceda une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on s'etait contenu
+reciproquement; mais Watignies etait occupe, et c'etait l'essentiel.
+Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renforca encore une fois sa
+droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt a ceder au danger,
+se retira, malgre le succes obtenu sur Beauregard, et malgre l'arrivee du
+duc d'York, qui venait a marches forcees de l'autre cote de la Sambre. Il
+est probable que la crainte de voir les Francais s'unir aux vingt mille
+hommes du camp retranche, l'empecha de persister a occuper la rive droite
+de la Sambre. Il est certain que si l'armee de Maubeuge, au bruit du canon
+de Watignies, eut attaque le faible corps d'investissement, et tache de
+marcher vers Jourdan, les coalises auraient pu etre accables. Les soldats
+le demandaient a grands cris; mais le general Ferrand s'y opposa, et le
+general Chancel, qu'on crut a tort coupable de ce refus, fut envoye au
+tribunal revolutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies decida la levee
+du siege de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait decide la levee du
+siege de Dunkerque: elle fut appelee victoire de Watignies, et produisit
+sur les esprits la plus grande impression.
+
+Les coalises se trouvaient ainsi concentres entre l'Escaut et la Sambre. Le
+comite de salut public voulut aussitot tirer parti de la victoire de
+Watignies, du decouragement qu'elle avait jete chez l'ennemi, de l'energie
+qu'elle avait rendue a notre armee, et resolut de tenter un dernier effort
+qui, avant l'hiver, rejetat les coalises hors du territoire, et les laissat
+avec le sentiment decourageant d'une campagne entierement perdue. L'avis de
+Jourdan et de Carnot etait oppose a celui du comite. Ils pensaient que les
+pluies, deja tres abondantes, le mauvais etat des chemins, la fatigue des
+troupes, etaient des raisons suffisantes d'entrer dans les quartiers
+d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison a discipliner
+et organiser l'armee. Cependant le comite insista pour qu'on delivrat le
+territoire, disant que dans cette saison une defaite ne pourrait pas avoir
+de grands resultats. D'apres l'idee nouvellement imaginee d'agir sur les
+ailes, le comite ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi d'un cote,
+par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi l'ennemi
+sur le territoire qu'il avait envahi. L'arrete fut signe le 22 octobre. Les
+ordres furent donnes en consequence; l'armee des Ardennes dut se joindre a
+Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et etre
+remplacees par les nouvelles requisitions.
+
+La guerre de la Vendee venait d'etre reprise avec une nouvelle activite. On
+a vu que Canclaux s'etait replie sur Nantes, et que les colonnes de la
+Haute-Vendee etaient rentrees a Angers et a Saumur. Avant que les nouveaux
+decrets qui confondaient les deux armees de la Rochelle et de Brest en une
+seule, et en conferaient le commandement au general Lechelle, fussent
+connus, Canclaux prepara un nouveau mouvement offensif. La garnison de
+Mayence etait deja reduite, par la guerre et les maladies, a neuf ou dix
+mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, etait presque
+desorganisee. Canclaux n'en resolut pas moins une marche tres-hardie au
+centre de la Vendee, et en meme temps il conjura Rossignol de le seconder
+avec son armee. Rossignol reunit aussitot un conseil de guerre a Saumur, le
+2 octobre, et fit decider que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la
+Chataigneraye, se reuniraient le 7 a Bressuire, et marcheraient de la a
+Chatillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de Canclaux. Il
+prescrivit en meme temps aux deux colonnes de Lucon et des Sables de garder
+la defensive, a cause de leurs derniers revers, et des dangers qui les
+menacaient du cote de la Basse-Vendee.
+
+Pendant ce temps, Canclaux s'etait avance le 1er octobre jusqu'a Montaigu,
+poussant des reconnaissances jusqu'a Saint-Fulgent, pour tacher de se lier
+par sa droite avec la colonne de Lucon, dans le cas ou elle parviendrait a
+reprendre l'offensive. Enhardi par le succes de sa marche, il ordonna, le
+6, a l'avant-garde, toujours commandee par Kleber, de se porter a
+Tiffauges. Quatre mille Mayencais rencontrerent l'armee de d'Elbee et de
+Bonchamps a Saint-Simphorien, la mirent en deroute apres un combat
+sanglant, et la repousserent fort loin. Dans la soiree meme, arriva le
+decret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le
+mecontentement fut tres-grand dans la colonne de Mayence, et Philippeaux,
+Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'armee privee d'un excellent
+general au moment ou elle etait exposee au centre de la Vendee, en furent
+indignes. C'etait sans doute une excellente mesure que de reunir le
+commandement de l'Ouest sur une seule tete, mais il fallait choisir un
+autre individu pour en supporter le fardeau. Lechelle etait ignorant et
+lache, dit Kleber dans ses memoires, et ne se montra jamais une seule fois
+au feu. Simple officier dans l'armee de La Rochelle, on l'avanca
+subitement, comme Rossignol, a cause de sa reputation de patriotisme, mais
+on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa bravoure,
+il etait aussi mauvais soldat que mauvais general. En attendant son
+arrivee, Kleber eut le commandement. On resta dans les memes positions
+entre Montaigu et Tiffauges.
+
+Lechelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de guerre en sa
+presence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de Saumur, de
+Thouars et de la Chataigneraye, sur Bressuire: il fut convenu alors qu'on
+persisterait a marcher sur Cholet, ou l'on se joindrait aux trois colonnes
+reunies a Bressuire, et en meme temps il fut ordonne au reste de la
+division de Lucon de s'avancer vers le rendez-vous general. Lechelle ne
+comprit rien aux raisonnemens des generaux, et approuva tout en disant: _Il
+faut marcher majestueusement et en masse_. Kleber replia sa carte avec
+mepris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des hommes pour
+l'envoyer a l'armee la plus compromise. Des ce moment, Kleber fut charge,
+par les representans, de diriger seul les operations, en se bornant, pour
+la forme, a en rendre compte a Lechelle. Celui-ci profita de cet
+arrangement pour se tenir a une grande distance du champ de bataille.
+Eloigne du danger, il haissait les braves qui se battaient pour lui, mais
+du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait.
+
+Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui menacaient les chefs de la
+Haute-Vendee, se separa d'eux, pretextant de fausses raisons de
+mecontentement, et il se rejeta sur la cote, avec le projet de s'emparer de
+l'ile de Noirmoutiers. Il s'en rendit maitre en effet, le 12, par une
+surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il etait ainsi assure
+de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais; mais
+il laissait le parti de la Haute-Vendee expose a une destruction presque
+inevitable. Dans l'interet de la cause commune, il avait bien mieux a
+faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les derrieres, et
+peut-etre la detruire. Les chefs de la grande armee lui envoyerent lettres
+sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en recurent jamais aucune reponse.
+
+Ces malheureux chefs de la Haute-Vendee etaient presses de tous cotes. Les
+colonnes republicaines qui devaient se reunir a Bressuire s'y trouvaient a
+l'epoque fixee, et elles s'etaient acheminees le 9 de Bressuire sur
+Chatillon. Sur la route, elles rencontrerent l'armee de M. de Lescure, et
+la mirent en desordre. Westermann, reintegre dans son commandement, etait
+toujours a l'avant-garde, a la tetes de quelques cents hommes. Il entra le
+premier dans Chatillon le 9 au soir. L'armee entiere y penetra le lendemain
+10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient appele a
+leur secours la grande armee, qui n'etait pas loin d'eux; car, deja tres
+resserres au centre de ce pays, ils combattaient a peu de distance les uns
+des autres. Tous les generaux reunis resolurent de se porter sur Chatillon.
+Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avancait deja de Chatillon sur
+Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas
+avoir affaire a toute une armee, et ne demanda pas de grands secours a son
+general. Mais enveloppe tout a coup, il fut oblige de se replier
+rapidement, et rentra dans Chatillon avec sa troupe. Le desordre se mit
+alors dans la ville, et l'armee republicaine l'abandonna precipitamment.
+Westermann se reunissant au general en chef Chalbos, et groupant autour de
+lui quelques braves, arreta la fuite, et se reporta meme assez pres de
+Chatillon. A l'entree de la nuit, il dit a quelques-uns de ses soldats qui
+avaient fui: "Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut le
+recouvrer." Il prend aussitot cent cavaliers, fait monter cent grenadiers
+en croupe, et la nuit, tandis que les Vendeens confondus dans Chatillon
+sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter au
+milieu de toute une armee. Le desordre fut au comble, et le carnage
+effroyable. Les Vendeens, ne se reconnaissant pas, se battaient entre eux,
+et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards, etaient
+egorges. Westermann sortit a la pointe du jour avec les trente ou quarante
+soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, a une lieue de la ville, le
+gros de l'armee. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les Vendeens, ils
+sortirent eux-memes de Chatillon, inonde de sang et devore des flammes, et
+se porterent du cote de Cholet ou marchaient les Mayencais. Chalbos, apres
+avoir retabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain 14 dans
+Chatillon, et se disposa a se porter de nouveau en avant, pour faire sa
+jonction avec l'armee de Nantes.
+
+Tous les chefs vendeens, d'Elbee, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein,
+etaient reunis avec leurs forces aux environs de Cholet. Les Mayencais, qui
+s'etaient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de Chatillon
+n'en etait plus qu'a peu de distance; et la division de Lucon, qu'on avait
+mandee, s'avancait aussi, et devait venir se placer entre les colonnes de
+Mayence et de Chatillon. On touchait donc au moment de la jonction
+generale. Le 15, l'armee de Mayence marchait en deux masses vers Mortagne,
+qui venait d'etre evacue. Kleber, avec le corps de bataille, formait la
+gauche, et Beaupuy, la droite. Au meme moment, la colonne de Lucon arrivait
+vers Mortagne, esperant trouver un bataillon de direction que Lechelle
+aurait du faire placer sur sa route. Mais ce general, qui ne faisait rien,
+ne s'etait pas meme acquitte de ce soin accessoire. La colonne est aussitot
+surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous cotes. Heureusement
+Beaupuy, qui etait pres d'elle par sa position vers Mortagne, accourt a son
+secours, et parvient a la degager. Les Vendeens sont repousses. Le
+malheureux Lescure recoit une balle au-dessus du sourcil, et tombe dans les
+bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne de
+Lucon se reunit alors a celle de Beaupuy. Le jeune Marceau venait d'en
+prendre le commandement. A la gauche, et dans le meme moment, Kleber
+soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le 15 au
+soir, toutes les troupes republicaines bivouaquaient dans les champs devant
+Cholet, ou les Vendeens s'etaient retires. La division de Lucon etait
+d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence, faisait a
+peu pres douze ou treize mille.
+
+Le lendemain matin 16, les Vendeens, apres quelques coups de canon,
+evacuerent Cholet, et se replierent sur Beaupreau. Kleber y entra aussitot,
+et, defendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le plus grand
+ordre. La colonne de Lucon fit de meme a Mortagne. Ainsi tous les
+historiens qui ont dit qu'on brula Cholet et Mortagne ont commis une erreur
+ou avance un mensonge.
+
+Kleber fit aussitot toutes ses dispositions, car Lechelle etait a deux
+lieues en arriere. La riviere de Moine passe devant Cholet; au-dela, se
+trouve un terrain montueux, inegal, formant un demi-cercle de hauteurs. A
+gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de Cholet
+meme, et a droite, un chateau eleve, Kleber placa Beaupuy, avec
+l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la reserve des Mayencais,
+derriere l'avant-garde, et de maniere a la soutenir; il rangea la colonne
+de Lucon, commandee par Marceau, au centre, et Vimeux, avec le reste des
+Mayencais, a la droite, sur les hauteurs. La colonne de Chatillon arriva
+dans la nuit du 16 au 17. Elle etait a peu pres de neuf ou dix mille
+hommes, ce qui portait les forces totales des republicains a vingt-deux
+mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kleber n'aimait pas sa
+position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le pont
+de la riviere de Moine aboutissant a la ville. Il voulait qu'on marchat en
+avant pour tourner Beaupreau, et couper les Vendeens de la Loire. Les
+representans combattirent son avis, parce que la colonne venue de Chatillon
+avait besoin d'un jour de repos.
+
+Pendant ce temps, les chefs vendeens deliberaient a Beaupreau, au milieu
+d'une horrible confusion. Les paysans trainaient avec eux leurs femmes,
+leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une emigration de plus de cent
+mille individus. La Rochejaquelein, d'Elbee, auraient voulu qu'on se fit
+tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une grande
+influence en Bretagne, desiraient impatiemment qu'on se transportat sur la
+rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les cotes du
+Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet lie avec
+l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il etait assez d'avis
+de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant
+Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un detachement de quatre
+mille hommes a Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire en cas de
+defaite.
+
+La bataille etait resolue. Les Vendeens s'avancerent, au nombre de quarante
+mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, a une heure apres midi. Les
+generaux republicains ne s'attendaient pas a etre attaques, et venaient
+d'ordonner un jour de repos. Les Vendeens s'etaient formes en trois
+colonnes: l'une dirigee sur la gauche, ou etaient Beaupuy et Haxo; l'autre
+sur le centre, commande par Marceau; la troisieme sur la droite, confiee a
+Vimeux. Les Vendeens marchaient en ligne et en rang, comme des troupes
+regulieres. Tous les chefs blesses qui pouvaient supporter le cheval
+etaient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce jour qui
+devait decider de leur existence et de la possession de leurs foyers. Entre
+Beaupreau et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on celebrait
+la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si
+menacee.
+
+Les Vendeens s'ebranlent, et joignent l'avant-garde de Beaupuy, placee,
+comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une
+partie d'entre eux s'avance en masse serree, et charge a la maniere des
+troupes de ligne; les autres s'eparpillent en tirailleurs pour tourner
+l'avant-garde, et meme l'aile gauche, en penetrant dans les bois de Cholet.
+Les republicains accables sont forces de plier; Beaupuy a deux chevaux tues
+sous lui; il tombe embarrasse par son eperon, et allait etre pris,
+lorsqu'il se jette derriere un caisson, se saisit d'un troisieme cheval, et
+va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kleber accourt vers l'aile menacee;
+il ordonne au centre et a la droite de ne pas se degarnir, et mande a
+Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au
+secours de la gauche. Lui-meme se place aupres d'Haxo, retablit la
+confiance dans ses bataillons, et ramene au feu ceux qui avaient plie sous
+le grand nombre. Les Vendeens sont repousses a leur tour, reviennent avec
+acharnement, et sont repousses encore. Pendant ce temps, le combat s'engage
+au centre et a la droite avec la meme fureur. A la droite, Vimeux est si
+bien place, que tous les efforts de l'ennemi demeurent impuissans.
+
+Au centre, cependant, les Vendeens s'avancent avec plus d'avantage qu'aux
+deux ailes, et penetrent dans l'enfoncement ou se trouve le jeune Marceau.
+Kleber y accourt pour soutenir la colonne de Lucon, et, a l'instant meme,
+une des divisions de Chalbos, qu'il avait demandee, sort de Cholet, au
+nombre de quatre mille hommes. Ce renfort etait d'une grande importance
+dans ce moment; mais, a la vue de cette plaine en feu, cette division mal
+organisee, comme toutes celles de l'armee de La Rochelle, se debande et
+rentre en desordre dans Cholet. Kleber et Marceau restent au centre avec la
+seule colonne de Lucon. Le jeune Marceau, qui la commande, ne s'intimide
+pas; il laisse approcher l'ennemi a une portee de fusil, puis tout a coup
+demasque son artillerie, et, de son feu imprevu, arrete et accable les
+Vendeens. Ceux-ci resistent d'abord; ils se rallient, se serrent sous une
+pluie de mitraille; mais bientot ils cedent et fuient en desordre. Dans ce
+moment, leur deroute est generale au centre, a la droite et a la gauche;
+Beaupuy, avec son avant-garde ralliee, les poursuit a toute outrance.
+
+Les colonnes de Mayence et de Lucon etaient les seules qui eussent pris
+part a la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu quarante
+mille. De part et d'autre, on avait deploye la plus grande valeur; mais la
+regularite et la discipline deciderent l'avantage en faveur des
+republicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait lui-meme les pieces,
+avaient deploye le plus grand heroisme; Kleber avait montre son coup d'oeil
+et sa vigueur accoutumes sur le champ de bataille. Du cote des Vendeens,
+d'Elbee, Bonchamps, apres avoir fait des prodiges, avaient ete blesses a
+mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait rien
+oublie pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait dure
+depuis deux heures jusqu'a six.
+
+L'obscurite regnait deja de toutes parts; les Vendeens fuyaient en toute
+hate, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait a perte
+d'haleine. A Beaupuy s'etait joint Westermann, qui, ne voulant pas partager
+l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et
+courait, a bride abattue, sur les fuyards. Apres avoir poursuivi l'ennemi
+fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arretent, et songent a faire
+reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons plutot du
+pain a Beaupreau qu'a Cholet, et ils osent marcher sur Beaupreau, ou l'on
+supposait que les Vendeens s'etaient retires en masse. Mais la fuite avait
+ete si rapide, qu'une partie se trouvait deja a Saint-Florent, sur les
+bords de la Loire. Le reste, a l'approche des republicains, evacue
+Beaupreau en desordre, et leur cede ce poste ou ils auraient pu se
+defendre.
+
+Le lendemain matin, 18, l'armee entiere marche de Cholet vers Beaupreau.
+Les avant-gardes de Beaupuy, placees sur la route de Saint-Florent, voient
+un grand nombre d'individus accourir en criant: _Vive la republique, vive
+Bonchamps!_ On les interroge, et ils repondent en proclamant Bonchamps
+comme leur liberateur. En effet, ce jeune heros, etendu sur un matelas, et
+pres d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait demande et obtenu
+la grace de quatre mille prisonniers que les Vendeens trainaient a leur
+suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient l'armee
+republicaine.
+
+[Illustration: MORT DE BONCHAMP.]
+
+Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans, vieillards,
+hommes armes, etaient au bord de la Loire, avec les debris de ce qu'ils
+possedaient, et se disputaient une vingtaine de barques pour passer a
+l'autre bord. Le conseil superieur, compose des chefs qui etaient
+capables encore d'opiner, deliberait s'il fallait se separer ou porter la
+guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se dispersat dans la
+Vendee, et qu'on s'y cachat en attendant des temps meilleurs: La
+Rochejaquelein etait du nombre, et il conseillait de se faire tuer sur la
+rive gauche plutot que de passer sur la rive droite. Cependant l'avis
+contraire prevalut, et on se decida a rester reunis et a passer outre. Mais
+Bonchamps venait d'expirer, et personne n'etait capable d'accomplir les
+projets qu'il avait formes sur la Bretagne. D'Elbee, mourant, etait envoye
+a Noirmoutiers; Lescure, blesse a mort, etait transporte sur un brancard.
+Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter le
+ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour quel
+but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts delaissee ou
+hypocritement defendue! Tandis que ces infortunes s'exposaient
+genereusement a tant de maux, la coalition songeait a peine a eux, les
+emigres intriguaient dans les cours, quelques-uns seulement se battaient
+bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des etrangers; et personne
+encore n'avait songe a envoyer ni un soldat ni un ecu a cette malheureuse
+Vendee, deja signalee par vingt combats heroiques, et aujourd'hui vaincue,
+fugitive et desolee.
+
+Les generaux republicains se reunirent a Beaupreau, et la on resolut de se
+diviser, et de se rendre partie a Nantes et partie a Angers, pour empecher
+un coup de main sur ces deux places. L'avis des representans, non partage
+pourtant par Kleber, fut que la Vendee etait detruite. _La Vendee n'est
+plus_, ecrivirent-ils a la convention. On avait donne jusqu'au 20 octobre a
+l'armee pour en finir, et elle avait termine le 18. L'armee du Nord avait,
+le meme jour, gagne la bataille de Watignies, et avait termine la campagne
+en debloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention semblait
+n'avoir qu'a decreter la victoire pour l'assurer. L'enthousiasme fut au
+comble a Paris et dans toute la France, et on commenca a croire qu'avant la
+fin de la saison la republique serait victorieuse de tous les trones
+conjures contre elle.
+
+Un seul evenement pouvait troubler cette joie, c'etait la perte des lignes
+de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient ete forcees le 13 et le 15 octobre.
+Apres l'echec de Pirmasens, nous avons laisse les Prussiens et les
+Autrichiens en presence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menacant
+a chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquiete les Francais
+sur les bords de la Sarre, les obligerent a se replier. Le corps des
+Vosges, rejete au-dela d'Hornbach, se retira fort en arriere a Bitche,
+dans le centre des montagnes; l'armee de la Moselle, repoussee jusqu'a
+Sarreguemines, fut separee du corps des Vosges et de l'armee du Rhin. Dans
+cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le
+revers occidental, depasse la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de
+tourner les lignes de Wissembourg par leur extreme gauche. Alors ces lignes
+devaient tomber necessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La
+Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en desaccord, s'etaient enfin
+entendues, le roi de Prusse s'etait rendu en Pologne, et avait laisse le
+commandement a Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au
+14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des
+Vosges jusqu'a Bitche, bien au-dela de la hauteur de Wissembourg, Wurmser
+devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La premiere,
+sous le prince de Waldeck, chargee de passer le Rhin a Seltz, et de tourner
+Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un
+demi-bataillon des Pyrenees, des obstacles invincibles; la seconde, bien
+qu'elle eut passe les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repoussee; les
+autres, apres avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages
+balances par la resistance vigoureuse des Francais, s'emparerent cependant
+de Wissembourg. Nos troupes se retirerent sur le poste du Geisberg, place
+un peu en arriere de Wissembourg, et beaucoup plus difficile a emporter. On
+ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout a fait
+perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers
+occidental, obligea le general francais a se replier sur Hagueneau et sur
+les lignes de la Lauter, et a ceder ainsi une partie du territoire aux
+coalises. Sur ce point, la frontiere etait donc envahie; mais les succes du
+Nord et de la Vendee couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On
+envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la
+noblesse alsacienne et les emigres excitaient a Strasbourg. On dirigea de
+ce cote des levees nombreuses, et on se consola par la resolution de
+vaincre sur ce point comme sur tous les autres.
+
+Les craintes affreuses qu'on avait concues dans le mois d'aout, avant les
+victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la
+retraite des Piemontais au-dela des Alpes, avant les succes de la Vendee,
+etaient dissipees. On voyait, dans ce moment, la frontiere du Nord, la plus
+importante et la plus menacee, delivree de l'ennemi, Lyon rendu a la
+republique, la Vendee soumise, toute rebellion etouffee dans l'interieur
+jusqu'a la frontiere d'Italie, ou la place de Toulon resistait encore, il
+est vrai, mais resistait seule. Encore un succes aux Pyrenees, a Toulon,
+au Rhin, et la republique etait completement victorieuse; et ce triple
+succes ne semblait pas plus difficile a obtenir que les autres. Sans doute,
+la tache n'etait pas finie, mais elle pouvait l'etre bientot, en continuant
+les memes efforts et les memes moyens: on n'etait pas encore entierement
+rassure, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 4: Decret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la Republique.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+
+EFFETS DES LOIS REVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A
+BORDEAUX.--PERSECUTIONS DIRIGEES CONTRE LES _suspects_. INTERIEUR DES
+PRISONS DE PARIS; ETAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE
+MARIE-ANTOINETTE EST SEPAREE DE SA FAMILLE ET TRANSFEREE A LA CONCIERGERIE;
+TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HEBERT. SON PROCES DEVANT
+LE TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNEE A MORT ET
+EXECUTEE.--DETAILS DES PROCES ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXECUTION DU
+DUC D'ORLEANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GENERALE. SECONDE LOI
+DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DECRET PAR QUATRE
+DEPUTES.--ETABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTEME METRIQUE ET DU CALENDRIER
+REPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, EVEQUE DE
+PARIS. ETABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON.
+
+
+Les mesures revolutionnaires decretees pour le salut de la France
+s'executaient dans toute son etendue avec la derniere vigueur. Imaginees
+par les hommes les plus ardens, elles etaient violentes dans leur principe;
+executees loin des chefs qui les avaient concues, dans une region
+inferieure, ou les passions moins eclairees etaient plus brutales, elles
+devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une
+partie des citoyens a quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme
+suspects, on faisait enlever les denrees et les marchandises pour les
+besoins des armees, on imposait des corvees pour les transports acceleres,
+et on ne donnait en echange des objets requis ou des services exiges, que
+des assignats, ou une creance sur l'etat, qui n'inspirait aucune confiance.
+On poursuivait rapidement la repartition de l'emprunt force, et les
+repartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de
+rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir repliquer,
+etaient obliges de fournir la somme demandee. De grandes vexations
+resultaient de ce vaste arbitraire; mais les armees se remplissaient
+d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les depots, et le
+milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commencait a
+etre percu. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opere si
+rapidement, et qu'on sauve un etat menace.
+
+Dans tous les lieux ou le danger plus imminent avait exige la presence des
+commissaires de la convention, les mesures revolutionnaires etaient
+devenues plus rigoureuses. Pres des frontieres et dans tous les departemens
+suspects de royalisme ou de federalisme, ces commissaires avaient fait
+lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en requisition,
+frappe les riches de taxes revolutionnaires, en outre de la taxe generale
+resultant de l'emprunt force; ils avaient accelere l'emprisonnement des
+suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des
+commissions revolutionnaires, instituees par eux. Laplanche, envoye dans le
+departement du Cher, disait, le 29 vendemiaire, aux Jacobins: "Partout j'ai
+mis la terreur a l'ordre du jour; partout j'ai impose des contributions sur
+les riches et les aristocrates. Orleans m'a fourni cinquante mille livres,
+et deux jours m'ont suffi a Bourges pour une levee de deux millions. Ne
+pouvant etre partout, mes delegues m'ont supplee: un individu nomme Mamin,
+riche de sept millions, et taxe par l'un d'eux a quarante mille livres,
+s'est plaint a la convention, qui a applaudi a ma conduite; et s'il eut ete
+impose par moi-meme, il eut paye deux millions. J'ai fait rendre, a
+Orleans, un compte public a mes delegues; c'est au sein de la societe
+populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a ete sanctionne par le peuple.
+Partout j'ai fait fondre les cloches, et reuni plusieurs paroisses. J'ai
+destitue tous les federalistes, renferme les gens suspects, mis les
+sans-culottes en force. Des pretres avaient toutes leurs commodites dans
+les maisons de reclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans
+les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers.
+Partout j'ai fait marier les pretres. Partout j'ai electrise les coeurs et
+les esprits. J'ai organise des manufactures d'armes, visite les ateliers,
+les hopitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la
+levee en masse. J'ai passe en revue quantite de gardes nationales pour les
+republicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai
+suivi mon mandat imperatif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en
+representant revolutionnaire."
+
+C'est surtout dans les trois principales villes federalistes, Lyon,
+Marseille et Bordeaux, que les representans venaient d'imprimer une
+profonde terreur. Le formidable decret rendu contre Lyon portait que les
+rebelles et leurs complices seraient militairement juges par une
+commission, que les sans-culottes seraient nourris aux depens des
+aristocrates, que les maisons des riches seraient detruites, et que la
+ville changerait son nom. L'execution de ce decret etait confiee a
+Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouche de Nantes. Ils s'etaient rendus
+a Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser
+un nouveau club et propager les principes de la societe-mere. Ronsin les
+avait suivis avec deux mille hommes de l'armee revolutionnaire, et ils
+avaient aussitot deploye leurs fureurs. Les representans donnerent le
+premier coup de marteau sur l'une des maisons destinees a etre demolies,
+et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ a l'ouvrage pour detruire les
+plus belles rues. Les proscriptions avaient commence en meme temps. Les
+Lyonnais soupconnes d'avoir pris les armes etaient guillotines ou fusilles
+au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur regnait dans cette
+malheureuse cite: les commissaires envoyes pour la punir, entraines,
+enivres par l'effusion du sang, croyant, a chaque cri de douleur, voir
+renaitre la revolte, ecrivaient a la convention que les aristocrates
+n'etaient pas reduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour
+reagir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien a craindre, deplacer une
+partie de la population et detruire l'autre. Comme les moyens mis en usage
+ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la
+mine pour detruire les edifices, la mitraille pour immoler les proscrits;
+et il ecrivit a la convention que bientot il allait se servir de moyens
+plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle.
+
+A Marseille, plusieurs victimes avaient deja succombe. Mais toute la colere
+des representans etait dirigee contre Toulon, dont ils poursuivaient le
+siege.
+
+Dans la Gironde, les vengeances s'exercaient avec la plus grande fureur.
+Isabeau et Tallien s'etaient places a la Reole: la, ils s'occupaient a
+former le noyau d'une armee revolutionnaire pour penetrer dans Bordeaux,
+et, en attendant, ils tachaient de desorganiser les sections de cette
+ville. Pour cela, ils s'etaient servis d'une section toute montagnarde, et
+qui, parvenant a effrayer les autres, avait fait fermer successivement le
+club federaliste et destituer les autorites departementales. Alors ils
+etaient entres triomphalement dans Bordeaux, et avaient retabli la
+municipalite et les autorites montagnardes. Immediatement apres, ils
+avaient rendu un arrete portant que le gouvernement de Bordeaux serait
+militaire, que tous les habitans seraient desarmes, qu'une commission
+speciale jugerait les aristocrates et les federalistes, et qu'on leverait
+immediatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux
+depenses de l'armee revolutionnaire. Cet arrete fut aussitot mis a
+execution, les citoyens furent desarmes, et une foule de tetes tomberent.
+
+C'est a cette epoque meme que les deputes fugitifs, qui s'etaient embarques
+en Bretagne pour la Gironde, arrivaient a Bordeaux. Ils allerent tous
+chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de
+Saint-Emilion. On savait confusement qu'ils etaient caches de ce cote, et
+Tallien faisait les plus grands efforts pour les decouvrir. Il n'y avait
+pas reussi encore, mais il parvint malheureusement a saisir Biroteau, venu
+de Lyon pour s'embarquer a Bordeaux. Ce dernier etait hors la loi. Tallien
+fit aussitot constater l'identite et consommer l'execution. Duchatel fut
+aussi decouvert; mais comme il n'etait pas hors la loi, il fut transfere a
+Paris pour etre juge par le tribunal revolutionnaire. On lui adjoignit les
+trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupre et Marchenna, qui s'etaient, comme
+on l'a vu, attaches a la fortune des Girondins.
+
+Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la
+Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait
+devenir le theatre de bien plus grandes cruautes.
+
+Tandis qu'on preparait le proces de Marie-Antoinette, des girondins, du duc
+d'Orleans, de Bailly, d'une foule de generaux et de ministres, on
+remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'etait arroge,
+avons-nous dit, une espece d'autorite legislative sur tous les objets de
+police, de subsistance, de commerce, de culte, et, a chaque decret, elle
+rendait un arrete explicatif pour etendre ou limiter les volontes de la
+convention. Sur les requisitions de Chaumette, elle avait singulierement
+etendu la definition des suspects, donnee par la loi du 17 septembre.
+Chaumette avait, dans une instruction municipale, enumere les caracteres
+auxquels il fallait les reconnaitre. Cette instruction, adressee aux
+sections de Paris, et bientot a toutes celles de la republique, etait
+concue en ces termes:
+
+"Doivent etre consideres comme suspects: 1 ceux qui, dans les assemblees
+du peuple, arretent son energie par des discours astucieux des cris
+turbulens et des menaces; 2 ceux qui, plus prudens, parlent
+mysterieusement des malheurs de la republique, s'apitoient sur le sort du
+peuple, et sont toujours prets a repandre de mauvaises nouvelles avec une
+douleur affectee; 3 ceux qui ont change de conduite et de langage selon
+les evenemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des
+federalistes, declament avec emphase contre les fautes legeres des
+patriotes, et affectent, pour paraitre republicains, une austerite, une
+severite etudiees, et qui cedent aussitot qu'il s'agit d'un modere ou d'un
+aristocrate; 4 ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides,
+contre lesquels la loi est obligee de prendre des mesures; 5 ceux qui,
+ayant toujours les mots de _liberte, republique_ et _patrie_ sur les
+levres, frequentent les ci-devant nobles, les pretres, les
+contre-revolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les moderes, et
+s'interessent a leur sort; 6 ceux qui n'ont pris aucune part active dans
+tout ce qui interesse la revolution, et qui, pour s'en disculper, font
+valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs
+services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7 ceux qui
+ont recu avec indifference la constitution republicaine, et ont fait
+paraitre de fausses craintes sur son etablissement et sa duree; 8 ceux
+qui, n'ayant rien fait contre la liberte, n'ont aussi rien fait pour elle;
+9 ceux qui ne frequentent pas leurs sections, et donnent pour excuse
+qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empechent; 10
+ceux qui parlent avec mepris des autorites constituees, des signes de la
+loi, des societes populaires, des defenseurs de la liberte; 11 ceux qui
+ont signe des petitions contre-revolutionnaires, ou frequente des societes
+et clubs anticiviques; 12 ceux qui sont reconnus pour avoir ete de
+mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont marche au pas de
+charge au Champ-de-Mars."
+
+Avec une telle definition, le nombre des suspects devait etre illimite, et
+bientot il s'eleva, dans les prisons de Paris, de quelques cents a trois
+mille. D'abord on les avait places a la Mairie, a la Force, a la
+Conciergerie, a l'Abbaye, a Sainte-Pelagie, aux Madelonettes, dans toutes
+les prisons de l'etat, mais ces vastes depots devenant insuffisans, on
+songea a etablir de nouvelles maisons d'arret, specialement consacrees aux
+detenus politiques. Les frais de garde etant a la charge des prisonniers,
+on loua des maisons a leurs depens. On en choisit une dans la rue d'Enfer,
+qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue
+de Sevres, appelee _maison Lazare_. Le college Duplessis devint un lieu de
+detention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destine a recevoir les
+vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et
+renferma pele-mele tout ce qui restait de la brillante societe du faubourg
+Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amene un encombrement dans
+les prisons, les detenus furent d'abord mal loges. Confondus avec les
+malfaiteurs et jetes sur la paille, les premiers momens de leur detention
+furent cruels. Bientot, cependant, le temps amena l'ordre et les
+adoucissemens. Les communications avec le dehors leur etant permises, ils
+eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la faculte de se
+procurer de l'argent. Alors ils louerent des lits ou s'en firent apporter;
+ils ne coucherent plus sur la paille, et furent separes des malfaiteurs. On
+leur accorda meme toutes les commodites qui pouvaient rendre leur sort plus
+supportable: car le decret permettait de transporter dans les maisons
+d'arret tous les objets dont les detenus auraient besoin. Ceux qui
+habitaient les maisons nouvellement etablies furent encore mieux traites.
+A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de
+riches prisonniers, on vit regner la proprete et l'abondance. Les tables
+etaient delicatement servies, moyennant les droits d'entree que prelevaient
+les geoliers. Cependant l'affluence des visiteurs etant devenue trop
+considerable, et les communications avec le dehors paraissant une trop
+grande faveur, cette consolation fut interdite, et les detenus ne purent
+plus communiquer avec personne que par ecrit, et seulement pour se procurer
+les objets dont ils avaient besoin. Des cet instant, la societe parut
+devenir plus intime entre ces malheureux, condamnes a exister exclusivement
+ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses gouts, et de petites societes se
+formerent. Des reglemens furent etablis; on se partagea les soins
+domestiques, et chacun en eut la charge a son tour. Une souscription fut
+ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches
+contribuerent ainsi pour les pauvres.
+
+Apres avoir vaque aux soins de leur menage, les differentes chambrees se
+reunissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une poele,
+d'une cheminee, se formaient des groupes. On se livrait au travail, a la
+lecture, a la conversation. Des poetes, jetes dans les fers avec tout ce
+qui avait excite la defiance par une superiorite quelconque, lisaient des
+vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de
+l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientot le luxe
+accompagna les plaisirs. Les femmes se parerent, des liaisons d'amitie et
+d'amour s'etablirent, et on vit se reproduire, jusqu'a la veille de
+l'echafaud, toutes les scenes ordinaires de la societe. Singulier exemple
+du caractere francais, de son insouciance, de sa gaiete, de son aptitude au
+plaisir dans toutes les situations de la vie!
+
+Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance,
+une confusion singuliere de rangs, de fortune et d'opinion, signalerent ces
+trois premiers mois de la detention des suspects. Une sorte d'egalite
+volontaire realisa dans ces lieux cette egalite chimerique que des
+sectaires opiniatres voulaient faire regner partout, et qu'ils ne
+reussirent a etablir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de
+quelques prisonniers resista a cette egalite du malheur. Tandis qu'on
+voyait des hommes, fort inegaux d'ailleurs en fortune, en education, vivre
+tres bien entre eux, et se rejouir, avec un admirable desinteressement, des
+victoires de cette republique qui les persecutait, quelques ci-devant
+nobles et leurs femmes, trouves par hasard dans les hotels deserts du
+faubourg Saint-Germain, vivaient a part, s'appelaient encore des noms
+proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur depit quand on
+venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les
+Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramene
+tous les coeurs a la nature et a l'humanite: bientot, lorsque
+Fouquier-Tinville, frappant chaque jour a la porte de ces demeures
+desolees, demanda sans cesse de nouvelles tetes; quand les amis, les
+parens, furent chaque jour separes par la mort, ceux qui restaient
+gemirent, se consolerent ensemble, et n'eurent plus qu'un meme sentiment au
+milieu des memes malheurs.
+
+Cependant les prisons n'offraient pas toutes les memes scenes. La
+Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, a cause de cette
+proximite, les prisonniers destines au tribunal revolutionnaire, presentait
+le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de
+trois ou quatre jours a vivre. On les y transferait la veille de leur
+jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui separait leur
+jugement de leur execution. La se trouvaient les girondins qu'on avait
+tires du Luxembourg, leur premiere prison; madame Roland, qui, apres avoir
+fait evader son mari, s'etait laisse enfermer sans songer a fuir; les
+jeunes Riouffe, Girey-Dupre, Bois-Guion, attaches a la cause des deputes
+proscrits, et traduits de Bordeaux a Paris pour y etre juges conjointement
+avec eux; Bailly, qu'on avait arrete a Melun; l'ex-ministre des finances
+Clavieres, qui n'avait pas reussi a s'enfuir comme Lebrun; le duc
+d'Orleans, transfere des prisons de Marseille dans celles de Paris; les
+generaux Houchard, Brunet, tous reserves au meme sort; et enfin
+l'infortunee Marie-Antoinette, qui etait destinee a devancer a l'echafaud
+ces illustres victimes. La, on ne songeait pas meme a se procurer les
+commodites qui adoucissaient le sort des detenus dans les autres prisons.
+On habitait de sombres et de tristes reduits, ou ne penetraient ni la
+lumiere, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers
+jouissaient-ils du privilege d'etre couches sur des lits, au lieu de l'etre
+sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les
+simples suspects, qui esperaient n'etre que detenus jusqu'a la paix, ils
+tachaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal revolutionnaire et de la
+guillotine les plus etranges parodies. Les girondins, dans leur prison,
+improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur
+destinee et la revolution etaient le sujet. C'est a minuit, lorsque tous
+les geoliers reposaient; qu'ils commencaient ces divertissemens lugubres.
+Voici l'un de ceux qu'ils avaient imagines. Assis chacun sur un lit, ils
+figuraient et les juges et les jures du tribunal revolutionnaire, et
+Fouquier-Tinville lui-meme. Deux d'entre eux, places vis-a-vis,
+representaient l'accuse avec son defenseur. Suivant l'usage du sanglant
+tribunal, l'accuse etait toujours condamne. Etendu aussitot sur une planche
+de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque
+dans ses moindres details. Apres beaucoup d'executions, l'accusateur
+devenait accuse, et succombait a son tour. Revenant alors couvert d'un drap
+de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophetisait
+leur destinee a tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris
+lamentables, il les entrainait dans les abimes.... "C'est ainsi, dit
+Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux
+prophetiques nous disions la verite au milieu des espions et des
+bourreaux."
+
+Depuis la mort de Custine, on commencait a s'habituer a ces proces
+politiques, ou de simples torts d'opinion etaient transformes en crimes
+dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, a chasser
+tous les scrupules, et a regarder comme naturel d'envoyer a l'echafaud tout
+membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait
+decreter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs
+generaux et du duc d'Orleans. Ils exigeaient imperieusement qu'on leur tint
+parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette
+longue suite d'immolations. Il semble qu'une femme aurait du desarmer les
+fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore a Marie-Antoinette
+qu'a Louis XVI. C'est a elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les
+dilapidations du tresor, et surtout la guerre acharnee de l'Autriche. Louis
+XVI, disait-on, avait tout laisse faire; mais Marie-Antoinette avait tout
+fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir.
+
+Deja on a vu quelles reformes avaient ete faites au Temple.
+Marie-Antoinette avait ete separee de sa soeur, de sa fille et de son fils.
+En vertu du decret qui ordonnait le jugement ou la deportation des derniers
+membres de la famille des Bourbons, on l'avait transferee a la
+Conciergerie; et la, seule, dans une prison etroite, elle etait reduite au
+plus strict necessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un
+ami devoue rendit sa situation encore plus penible. Un membre de la
+municipalite, Michonnis, auquel elle inspirait un vif interet, voulut
+introduire aupres d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par
+curiosite. Cet individu etait un emigre courageux, mais imprudent, qui lui
+jeta un oeillet renfermant ces mots ecrits sur un papier tres-fin: _Vos
+amis sont prets_. Esperance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la
+recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'emigre furent
+decouverts et arretes sur-le-champ; la surveillance exercee a l'egard de
+l'infortunee prisonniere devint des ce jour encore plus rigoureuse. Des
+gendarmes devaient etre sans cesse de garde a la porte de sa prison, et il
+leur etait expressement defendu de repondre a aucune de ses paroles.
+
+Le miserable Hebert, substitut de Chaumette, et redacteur de la degoutante
+feuille du _Pere Duchene_, l'ecrivain du parti dont Vincent, Ronsin,
+Varlet, Leclerc, etaient chefs, Hebert s'etait particulierement attache a
+tourmenter les restes infortunes de la famille detronee. Il pretendait que
+la famille du tyran ne devait pas etre mieux traitee qu'une famille
+sans-culotte; et il avait fait rendre un arrete qui supprimait l'espece de
+luxe avec lequel on avait nourri jusque-la les prisonniers du Temple. On
+interdisait aux detenues la volaille et la patisserie; on les reduisait a
+une seule espece d'aliment a dejeuner; a un potage, a un bouilli et un plat
+quelconque a diner; a deux plats a souper, et une demi-bouteille de vin par
+tete. La bougie etait remplacee par la chandelle, l'argenterie par l'etain,
+et la porcelaine par la faience. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient
+seuls entrer dans leur chambre, accompagnes de deux commissaires. Les
+alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique
+etait reduit a un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge
+pour le linge.
+
+Immediatement apres cet arrete, Hebert s'etait rendu au Temple, et avait
+inhumainement arrache aux deux infortunees prisonnieres jusqu'a de petits
+meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame
+Elisabeth avait en reserve, et qu'elle avait recus de madame de Lamballe,
+lui furent enleves. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans
+lumieres et sans education, revetu d'une autorite recente. S'il a, surtout,
+une ame vile; si, comme Hebert, qui distribuait des contre-marques a la
+porte d'un theatre, et volait sur les recettes, il est sans moralite
+naturelle, et s'il arrive tout a coup de la fange de sa condition au
+pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hebert dans sa
+conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de
+rapporter; lui et quelques autres imaginerent de separer le jeune prince de
+sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nomme Simon, et sa femme, furent
+les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner
+l'education des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermerent au Temple,
+et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargerent de le
+soigner a leur maniere. Leur nourriture etait meilleure que celle des
+princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui
+etaient de garde. Simon pouvait, accompagne de deux commissaires, descendre
+dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu
+d'exercice.
+
+Hebert concut la pensee infame d'arracher a cet enfant des revelations
+contre sa malheureuse mere. Soit que ce miserable pretat a l'enfant de
+fausses revelations, soit qu'il eut abuse de son age et de son etat pour
+lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une deposition revoltante;
+et comme l'age du jeune prince ne permettait pas de le conduire au
+tribunal, Hebert vint y rapporter a sa place les infamies que lui-meme
+avait dictees ou supposees.
+
+Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Trainee
+au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance revolutionnaire, elle n'y
+paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'etait pas pour l'y
+faire absoudre que les jacobins l'y avaient appelee. Cependant il fallait
+enoncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits repandus dans le peuple,
+depuis l'arrivee de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation,
+il lui reprocha d'avoir dilapide le tresor, d'abord pour ses plaisirs, puis
+pour faire passer des fonds a l'empereur son frere. Il insista sur les
+scenes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, pretendant
+qu'elle avait trame a cette epoque un complot qui obligea le peuple a se
+transporter a Versailles pour le dejouer. Il lui imputa ensuite de s'etre
+emparee de son epoux, de s'etre melee du choix des ministres, d'avoir
+conduit elle-meme les intrigues avec les deputes gagnes a la cour, d'avoir
+prepare le voyage a Varennes, d'avoir amene la guerre, et livre aux
+generaux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir prepare
+une nouvelle conspiration au 10 aout, d'avoir fait tirer ce jour-la sur le
+peuple, et engage son epoux a se defendre en le taxant de lachete; enfin de
+n'avoir cesse de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivite
+au Temple, et d'y avoir traite son jeune fils en roi. On voit comment tout
+est travesti et tourne a crime au jour terrible ou les vengeances des
+peuples long-temps differees eclatent enfin, et frappent ceux de leurs
+princes qui ne les ont pas meritees. On voit comment la prodigalite,
+l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son
+attachement a son pays, son influence sur son epoux, ses regrets, plus
+indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage meme plus
+hardi, se peignaient dans ces imaginations irritees ou mechantes.
+
+Il fallait des temoins: on appela Lecointre, depute de Versailles, qui
+avait vu les 5 et 6 octobre; Hebert, qui avait souvent visite le Temple;
+divers employes des ministeres, et plusieurs domestiques de l'ancienne
+cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparaitre, l'amiral
+d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles,
+l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre
+en 1789, le venerable Bailly, qui, disait-on, avait ete, avec Lafayette,
+complice du voyage a Varennes; enfin Valaze, l'un des girondins destines a
+l'echafaud.
+
+Aucun fait precis ne fut articule. Les uns avaient vu la reine joyeuse
+lorsque les gardes-du-corps lui temoignaient leur devouement; les autres
+l'avaient vue triste et courroucee lorsqu'on la conduisait a Paris, ou
+lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assiste a des fetes
+splendides qui devaient couter des sommes enormes; ceux-la avaient entendu
+dire dans les bureaux ministeriels que la reine s'opposait a la sanction
+des decrets. Une ancienne femme de service a la cour avait, en 1788, oui
+dire au duc de Coigny que l'empereur avait deja recu deux cents millions de
+la France pour faire la guerre aux Turcs.
+
+Le cynique Hebert, amene devant l'infortunee reine, osa enfin apporter les
+accusations arrachees au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait
+raconte a Simon le voyage a Varennes, et designe Lafayette et Bailly comme
+en etant les cooperateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices
+funestes et bien prematures pour son age; que Simon, l'ayant surpris et
+l'ayant interroge, avait appris qu'il tenait de sa mere les vices auxquels
+il se livrait. Hebert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en
+affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils,
+s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trone.
+
+Les bruits echappes d'une cour mechante, pendant vingt annees, avaient
+donne au peuple l'opinion la plus defavorable des moeurs de la reine.
+Cependant cet auditoire tout jacobin fut revolte des accusations d'Hebert.
+Celui-ci n'en persista pas moins a les soutenir. Cette mere infortunee ne
+repondait pas; pressee de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une emotion
+extraordinaire: "Je croyais que la nature me dispenserait de repondre a une
+telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les meres ici
+presentes." Cette reponse si noble et si simple remua tous les assistans.
+Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les
+depositions des temoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait ete l'ennemie,
+refusa de rien dire a sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra
+les 5 et 6 octobre, de la noble resolution qu'elle exprima de mourir aupres
+de son epoux plutot que de fuir. Manuel, malgre ses hostilites avec la cour
+pendant la legislative declara ne pouvoir rien dire contre l'accusee.
+Quand le venerable Bailly fut amene, Bailly qui autrefois avait si souvent
+predit a la cour les maux qu'entraineraient ses imprudences, il parut
+douloureusement affecte; et comme on lui demandait s'il connaissait la
+femme Capet: "Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu
+_madame_." Il declara ne rien savoir, et soutint que les declarations
+arrachees au jeune prince, relativement au voyage a Varennes, etaient
+fausses. En recompense de sa deposition, il recut des reproches outrageans,
+et put juger du sort qui lui etait bientot reserve. Il n'y eut dans
+l'instruction que deux faits graves, attestes par Latour-du-Pin et Valaze,
+qui ne deposerent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser.
+Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demande un etat exact
+des armees pendant qu'il etait ministre de la guerre. Valaze, toujours
+froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire a la charge de
+l'accusee; cependant il ne put s'empecher de declarer que, membre de la
+commission des vingt-quatre, et charge avec ses collegues de verifier les
+papiers trouves chez Septeuil, tresorier de la liste civile, il avait vu
+des bons pour diverses sommes, signes _Antoinette_, ce qui etait fort
+naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre ou le ministre priait le
+roi de transmettre a la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait
+entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'etat des armees et la
+communication du plan de campagne, furent interpretes sur-le-champ d'une
+maniere funeste, et on en conclut que c'etait pour les envoyer a l'ennemi;
+car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupat, seulement par
+gout, d'administration et de plans militaires. Apres ces depositions, on en
+recueillit plusieurs autres sur les depenses de la cour, sur l'influence de
+la reine dans les affaires, sur la scene du 10 aout, sur ce qui se passait
+au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus
+insignifiantes, furent accueillis comme des preuves.
+
+[Illustration: LA REINE A LA CONCIERGERIE.]
+
+Marie-Antoinette repeta souvent avec presence d'esprit et avec force, qu'il
+n'y avait aucun fait precis contre elle; que d'ailleurs, epouse de Louis
+XVI, elle ne repondait d'aucun des actes du regne. Fouquier neanmoins la
+declara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts
+pour la defendre; et cette reine infortunee fut condamnee a partager le
+supplice de son epoux.
+
+Ramenee a la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui
+preceda son execution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut
+transportee, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale ou,
+dix mois auparavant, avait succombe Louis XVI. Elle ecoutait avec calme les
+exhortations de l'ecclesiastique qui l'accompagnait, et promenait un
+regard indifferent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi a sa
+beaute et a sa grace, et qui aujourd'hui applaudissait a son supplice avec
+le meme empressement. Arrivee au pied de l'echafaud, elle apercut les
+Tuileries, et parut emue; mais elle se hata de monter l'echelle fatale, et
+s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infame executeur montra la tete
+au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immole une victime
+illustre.
+
+Les jacobins furent combles de joie. "Qu'on porte cette nouvelle a
+l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occupe par
+Annibal; nous faisons tomber les tetes les plus cheres aux souverains qui
+ont envahi notre territoire."
+
+Mais ce n'etait la que le commencement des vengeances. Immediatement apres
+le jugement de Marie-Antoinette, il fallut proceder a celui des girondins
+enfermes a la Conciergerie.
+
+Avant la revolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On
+disait bien, a la verite, qu'ils etaient complices de Dumouriez, de la
+Vendee, de d'Orleans; mais cette complicite, facile a imputer a la tribune,
+etait impossible a prouver, meme devant un tribunal revolutionnaire. Depuis
+le jour, au contraire, ou ils leverent l'etendard de la guerre civile, et
+ou l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les
+condamner. A la verite, les deputes detenus n'etaient pas ceux qui avaient
+provoque l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'etaient les membres
+du meme parti, les soutiens de la meme cause; on avait la conviction intime
+qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres
+interceptees ne prouvassent pas suffisamment la complicite, elles
+suffisaient a un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de
+la vraisemblance. Toute la moderation des girondins fut donc transformee en
+une vaste conspiration, dont la guerre civile avait ete le denouement. Leur
+lenteur, sous la legislative, a s'insurger contre le trone, leur opposition
+au projet du 10 aout, leur lutte avec la commune depuis le 10 aout jusqu'au
+20 septembre, leurs energiques protestations contre les massacres, leur
+pitie pour Louis XVI, leurs resistances au systeme inquisiteur qui
+degoutait les generaux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au
+_maximum_, a l'emprunt force, a tous les moyens revolutionnaires: enfin
+leurs efforts pour creer une autorite repressive en instituant la
+commission des douze, leur desespoir apres leur defaite a Paris, desespoir
+qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une
+conspiration dans laquelle tout etait inseparable. Dans ce systeme
+d'accusation, les opinions proferees a la tribune n'etaient que les
+symptomes, les preparatifs de la guerre civile qui eclata bientot; et
+quiconque avait parle dans la legislative et la convention, comme les
+deputes reunis a Caen, a Bordeaux, a Lyon, a Marseille, etait coupable
+comme eux. Quoiqu'on n'eut aucune preuve directe du concert, on en trouvait
+dans leur communaute d'opinion, dans l'amitie qui avait uni la plupart
+d'entre eux, dans leurs reunions habituelles chez Roland et chez Valaze.
+
+Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir etre condamnes, si on
+consentait a discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient ete
+libres; ils avaient pu differer d'avis avec les montagnards sur le choix
+des moyens revolutionnaires, sans etre coupables: leurs opinions ne
+prouvaient ni ambition personnelle, ni complot premedite. Elles attestaient
+au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas ete d'accord
+entre eux. Enfin leur complicite avec les deputes revoltes n'etait que
+supposee, et leurs lettres, leur amitie, leur habitude de sieger sur les
+memes bancs, ne suffisaient nullement pour la demontrer. "Si on nous laisse
+parler, disaient les girondins, nous sommes sauves." Funeste idee, qui,
+sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignite, seul
+dedommagement d'une mort injuste!
+
+Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus
+nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: "Vous avez
+pousse l'attachement a votre systeme de moderation, jusqu'a nous faire la
+guerre, jusqu'a mettre la republique a deux doigts de sa perte, par une
+diversion desastreuse; vous etes vaincus, il faut mourir." De leur cote,
+les girondins avaient un beau discours a tenir a leurs vainqueurs. Ils
+pouvaient leur repondre: "Nous vous regardons comme des scelerats qui
+bouleversez la republique, qui la deshonorez en pretendant la defendre, et
+nous avons voulu vous combattre et vous detruire. Oui, nous sommes tous
+egalement coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de
+Petion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous
+proclamons les vertus a votre face. Tandis qu'ils sont alles venger la
+republique, nous sommes restes ici pour la glorifier en presence des
+bourreaux. Vous etes vainqueurs, donnez-nous la mort."
+
+Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi
+a tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre,
+et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu a se defendre, et il
+ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux proces, ou le
+plus fort ecoute pour ne pas croire, ou le plus faible parle pour ne pas
+persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est apres l'arret prononce,
+c'est apres que tout espoir est perdu, que la dignite humaine se retrouve,
+et c'est a la vue du fer qu'on la voit reparaitre tout entiere.
+
+Les girondins resolurent donc de se defendre, et il leur fallut pour cela
+employer les concessions, les reticences. On voulut leur prouver leurs
+crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal revolutionnaire tous
+leurs ennemis, Pache, Hebert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux,
+ou aussi vils. L'affluence etait considerable, car c'etait un spectacle
+encore nouveau que celui de tant de republicains condamnes pour la cause de
+la republique. Les accuses etaient au nombre de vingt-un, tous a la fleur
+de l'age, dans la force du talent, quelques-uns meme dans tout l'eclat de
+la jeunesse et de la beaute. La seule declaration de leurs noms et de leur
+age avait de quoi toucher.
+
+Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonne
+et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrede et
+Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valaze et
+Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept;
+Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau,
+quarante-un; Antiboul, quarante; Vigee, trente-six.
+
+Gensonne etait calme et froid; Valaze indigne et meprisant; Vergniaud etait
+plus emu que de coutume; le jeune Ducos etait gai; et Fonfrede, qu'on avait
+epargne dans la journee du 2 juin, parce qu'il n'avait pas vote pour les
+arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances
+reiterees en faveur de ses amis, avait merite depuis de partager leur sort,
+Fonfrede semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilite, et sa
+grande fortune, et sa jeune epouse, et sa vie.
+
+Amar avait redige, au nom du comite de surete generale, l'acte
+d'accusation. Pache fut le premier temoin entendu a l'appui. Cauteleux et
+prudent, comme il l'etait toujours, il dit qu'il avait apercu depuis
+long-temps une faction contraire a la revolution, mais il n'articula aucun
+fait prouvant un complot premedite. Il dit seulement que, lorsque la
+convention etait menacee par Dumouriez, il se rendit au comite des finances
+pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comite les
+refusa; il ajouta qu'il avait ete maltraite dans le comite de surete
+generale, et que Guadet l'avait menace de demander l'arrestation des
+autorites municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune
+avec le cote droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il
+n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer
+Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot etait par consequent
+l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le miserable Hebert raconta son
+arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous
+les ecrivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Pere
+Duchene_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employe a la
+commune, deposa d'une maniere aussi vague, et repeta ce qu'on savait, c'est
+que les accuses avaient poursuivi la commune, tonne contre les massacres,
+et voulu instituer une garde departementale, etc., etc. Le temoin le plus
+prolixe, le plus acharne dans sa deposition, qui dura plusieurs heures, fut
+l'ex-capucin Chabot. Ame bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours
+ete traite par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait
+pas leurs dedains; il etait fier d'avoir voulu le 10 aout contre leur avis;
+il pretendait que, s'ils avaient consenti a l'envoyer aux prisons, il
+aurait sauve les prisonniers comme il avait sauve les Suisses; il voulait
+donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa
+popularite, qu'il commencait a perdre aux jacobins, parce qu'on le
+soupconnait de prendre part a l'agiotage. Il imagina une longue et mechante
+accusation, ou il montra les girondins cherchant d'abord a s'emparer du
+ministre Narbonne, puis, apres avoir chasse Narbonne, occupant trois
+ministeres a la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs creatures,
+s'opposant au 10 aout, parce qu'ils ne voulaient pas la republique, enfin
+suivant toujours un plan calcule d'ambition, et, ce qui est plus atroce que
+tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du
+Garde-Meuble, pour perdre la reputation des patriotes. "S'ils avaient
+voulu, disait Chabot, j'aurais sauve les prisonniers. Petion a fait boire
+les egorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arretat, parce qu'il y
+avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!"
+
+Tels sont les etres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, des que le
+pouvoir leur en a donne le signal! Aussitot que les chefs ont jete la
+premiere pierre, tout ce qui vit dans la fange se souleve, et accable la
+victime; Fabre-d'Eglantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause
+d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une deposition
+plus menagee, mais plus perfide, ou il insinua que l'intention de laisser
+commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer
+dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y resistant pas davantage,
+s'ecria avec indignation: "Je ne suis pas tenu de me justifier de
+complicite avec des voleurs et des assassins."
+
+Cependant il n'y avait aucun fait precis allegue contre les accuses, on ne
+leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils repondaient
+que ces opinions avaient pu etre erronees, mais qu'ils avaient eu le droit
+de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines etaient non le
+resultat d'une erreur involontaire et des lors excusable, mais d'un complot
+trame chez Roland et chez Valaze. Ils repliquaient de nouveau que ces
+doctrines etaient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles
+n'avaient pas ete conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas
+vote pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas vote pour la garde
+departementale; un troisieme: Je n'etais pas de l'avis de la commission des
+douze, je n'etais pas pour l'arrestation d'Hebert et de Chaumette. Tout
+cela etait vrai, mais alors la defense n'etait plus commune a tous les
+inculpes; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun
+paraissait condamner la mesure a laquelle il n'avait pas pris part.
+L'accuse Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'a la plus extreme
+faiblesse, et se couvrit meme de honte. Il avoua qu'il avait existe une
+conspiration contre l'unite et l'indivisibilite de la republique, qu'il en
+etait convaincu maintenant, et le declarait a la justice; qu'il ne pouvait
+pas designer les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se
+declarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de desavouer
+tout a fait la commission des douze. Cependant Gensonne, Brissot,
+Vergniaud, et surtout Valaze, corrigerent le mauvais effet de la conduite
+de leurs deux collegues. Ils alleguerent bien qu'ils n'avaient pas toujours
+pense de meme, que par consequent ils ne s'etaient pas concertes dans leurs
+opinions, mais ils ne desavouerent ni leur amitie, ni leurs doctrines.
+Valaze avoua franchement les reunions qui avaient eu lieu chez lui, et
+soutint qu'ils avaient eu le droit de se reunir et de s'eclairer de leurs
+idees, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur
+connivence avec les fugitifs, ils la nierent. Hebert alors s'ecria: "Les
+accuses nient la conspiration! Quand le senat de Rome eut a prononcer sur
+la conspiration de Catilina, s'il eut interroge chaque conjure et qu'il se
+fut contente d'une denegation, ils auraient tous echappe au supplice qui
+les attendait; mais les reunions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci,
+mais les armes trouvees chez Lecca, etaient des preuves materielles, et
+elles suffirent pour determiner le jugement du senat.--Eh bien! repondit
+Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Ciceron
+lui dit: On a trouve des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges
+t'accusent; les signatures de Lentulus, de Cethegus et de Statilius, tes
+complices, prouvent tes infames projets. Ici le senat nous accuse, il est
+vrai, mais a-t-on trouve chez nous des armes? Nous oppose-t-on des
+signatures?"
+
+Malheureusement, on avait decouvert des plaintes ecrites a Bordeaux par
+Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouve une
+lettre d'un cousin de l'accuse Lacase, ou les preparatifs de l'insurrection
+etaient annonces; enfin on avait intercepte une lettre de Duperret a madame
+Roland, ou celui-ci disait qu'il avait recu des nouvelles de Buzot et de
+Barbaroux, et qu'ils se preparaient a punir les attentats commis a Paris.
+Vergniaud interpelle repondit: "Si je vous rappelais les motifs qui m'ont
+engage a ecrire, peut-etre vous paraitrais-je plus a plaindre qu'a blamer.
+J'ai du croire, d'apres les complots du 10 mars, que le projet de nous
+assassiner etait lie a celui de dissoudre la representation nationale.
+Marat l'a ecrit ainsi le 11 mars. Les petitions faites depuis contre nous
+avec tant d'acharnement m'ont confirme dans cette opinion. C'est dans cette
+circonstance que mon ame s'est brisee de douleur, et que j'ai ecrit a mes
+concitoyens que j'etais sous le couteau. J'ai reclame contre la tyrannie de
+Marat. C'est le seul que j'aie nomme. Je respecte l'opinion du peuple sur
+Marat, mais enfin Marat etait mon tyran!..."--A ces paroles, un jure se
+leve et dit: "Vergniaud se plaint d'avoir ete persecute par Marat.
+J'observe que Marat a ete assassine, et que Vergniaud est encore ici."
+Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et
+toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la
+multitude aveuglee.
+
+Cependant Vergniaud etait parvenu a se faire ecouter, et avait retrouve, en
+parlant de la conduite de ses amis, de leur devouement, de leurs sacrifices
+a la republique, toute son eloquence. L'auditoire entier avait ete remue;
+et cette condamnation, quoique commandee, ne semblait plus irrevocable. Les
+debats avaient dure plusieurs jours. Les jacobins, indignes des lenteurs du
+tribunal, adresserent une nouvelle petition a la convention, pour accelerer
+la procedure. Robespierre fit rendre un decret par lequel, apres trois
+jours de discussion, les jures etaient autorises a se declarer suffisamment
+eclaires, et a proceder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre
+le titre plus conforme a la chose, il fit decider en outre que le nom de
+tribunal extraordinaire serait change en celui de TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE.
+
+Ce decret rendu, les jures n'oserent pas s'en servir sur-le-champ, et
+declarerent n'etre pas suffisamment eclaires. Mais, le lendemain, ils
+userent de leur nouveau pouvoir d'abreger les debats, et en demanderent la
+cloture. Les accuses avaient deja perdu toute esperance, et ils etaient
+resolus a mourir noblement. Ils se rendirent a la derniere seance du
+tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait a la porte de la
+Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrieres avec lesquelles ils
+auraient pu attenter a leur vie, Valaze, donnant une paire de ciseaux a son
+ami Riouffe, lui dit en presence des gendarmes: "Tiens, mon ami, voila une
+arme defendue; il ne faut pas attenter a nos jours!"
+
+[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.]
+
+Le 30 octobre, a minuit, les jures entrent pour prononcer la sentence.
+Antonelle, leur president, avait le visage altere. Camille Desmoulins, en
+entendant prononcer l'arret, s'ecria: "Ah! c'est moi qui les tue, c'est
+_mon Brissot devoile_[5]! Je m'en vais," dit-il; et il sort desespere. Les
+accuses rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot
+laisse tomber ses bras, sa tete se penche subitement sur sa poitrine;
+Gensonne veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne
+peut se faire entendre. Sillery, en laissant echapper ses bequilles,
+s'ecrie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait concu quelques
+esperances pour les deux jeunes freres Ducos et Fonfrede, qui avaient paru
+moins compromis, et qui s'etaient attaches aux girondins, moins encore par
+conformite d'opinion que par admiration pour leur caractere et leurs
+talens. Cependant ils sont condamnes comme les autres. Fonfrede embrasse
+Ducos en lui disant: "Mon frere, c'est moi qui te donne la
+mort.--Console-toi, repond Ducos, nous mourrons ensemble." L'abbe Fauchet,
+le visage baisse, semble prier le ciel, Carra conserve son air de durete,
+Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de dedaigneux et de fier;
+Lasource prononce ce mot d'un ancien: "Je meurs le jour ou le peuple a
+perdu la raison; vous mourrez le jour ou il l'aura recouvree." Le faible
+Boileau, le faible Gardien, ne sont pas epargnes. Boileau, en jetant son
+chapeau en l'air, s'ecrie: "Je suis innocent.--Nous sommes innocens,
+repetent tous les accuses; peuple, on vous trompe." Quelques-uns d'entre
+eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la
+multitude a voler a leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes
+les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout a coup l'un
+des condamnes tombe a leurs pieds; ils le relevent noye dans son sang.
+C'etait Valaze, qui, en donnant ses ciseaux a Riouffe, avait garde un
+poignard, et s'en etait frappe. Le tribunal decide sur-le-champ que son
+cadavre sera transporte sur une charrette, a la suite des condamnes. En
+sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement
+spontane, l'hymne des Marseillais:
+
+ Contre nous de la tyrannie
+ L'etendard sanglant est leve.
+
+Leur derniere nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour
+mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, ou ils furent
+tour a tour gais, serieux, eloquens. Brissot Gensonne, etaient graves et
+reflechis; Vergniaud parla de la liberte expirante avec les plus nobles
+regrets, et de la destinee humaine avec une eloquence entrainante. Ducos
+repeta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chanterent
+des hymnes a la France et a la liberte.
+
+Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'etait portee sur leur
+passage. Ils repetaient, en marchant a l'echafaud, cet hymne des
+Marseillais que nos soldats chantaient en marchant a l'ennemi. Arrives a la
+place de la Revolution, et descendus de leurs charrettes, ils
+s'embrasserent en criant: _Vive la republique!_ Sillery monta le premier
+sur l'echafaud, et apres avoir salue gravement le peuple, dans lequel il
+respectait encore l'humanite faible et trompee, il recut le coup fatal.
+Tous imiterent Sillery, et moururent avec la meme dignite. En trente-une
+minutes, le bourreau fit tomber ces illustres tetes, et detruisit ainsi en
+quelques instans, jeunesse, beaute, vertus, talens. Telle fut la fin de
+ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur genereuse utopie. Ne
+comprenant ni l'humanite, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans
+une revolution, ils s'indignerent de ce qu'elle ne voulait pas etre
+meilleure, et se firent devorer par elle, en s'obstinant a la contrarier.
+Respect a leur memoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillerent
+dans les guerres civiles; et il faut le dire a leur gloire, s'ils ne
+comprirent pas la necessite des moyens violens pour sauver la cause de la
+France, la plupart de leurs adversaires, qui prefererent ces moyens, se
+deciderent par passion plutot que par genie. On ne pourrait mettre au
+dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait decide pour les moyens
+revolutionnaires, par politique seule et non par l'entrainement de la
+haine.
+
+A peine les girondins eurent-ils expire, que de nouvelles victimes furent
+immolees apres eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre,
+on mit a mort l'infortunee Olympe de Gouges, pour des ecrits pretendus
+contre-revolutionnaires, et Adam Lux, depute de Mayence, accuse du meme
+delit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orleans, transfere de Marseille a
+Paris, fut traduit au tribunal revolutionnaire, et condamne pour les
+soupcons qu'il avait inspires a tous les partis. Odieux a l'emigration,
+suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets
+qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de
+la republique, il n'eprouvait pas cette conviction qui soutient au moment
+supreme; et il fut de toutes les victimes la moins dedommagee et la plus a
+plaindre. Un degout universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers
+sentimens, et il marcha a l'echafaud avec un calme et une indifference
+extraordinaire. Traine le long de la rue Saint-Honore, il vit son palais
+d'un oeil sec, et ne dementit pas un moment son degout des hommes et de la
+vie. Son aide-de-camp Coustard, depute comme lui, fut associe a son sort.
+Deux jours apres, l'interessante et courageuse epouse de Roland les suivit
+a l'echafaud. Cette femme, reunissant aux graces d'une Francaise l'heroisme
+d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son ame. Elle respectait et
+cherissait son epoux comme un pere; elle eprouvait pour l'un des girondins
+proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle
+laissait une fille, jeune et orpheline, confiee a des amis; tremblante pour
+tant d'etres si chers, elle croyait a jamais perdue cette cause de la
+liberte dont elle etait enthousiaste, et a laquelle elle avait fait de si
+grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections a la
+fois. Condamnee pour cause de complicite avec les girondins, elle entendit
+son arret avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspiree depuis le
+moment de sa condamnation jusqu'a celui de son execution, et excita, chez
+tous ceux qui la virent, une espece d'admiration religieuse. Elle alla a
+l'echafaud vetue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces
+d'un compagnon d'infortune qui devait perir avec elle, et qui n'avait pas
+le meme courage; deux fois meme elle parvint a lui arracher un sourire.
+Arrivee sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la
+liberte en s'ecriant: _O liberte! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle
+subit ensuite la mort avec un courage inebranlable (10 novembre). Ainsi
+perit cette femme charmante et courageuse, qui meritait de partager la
+destinee de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au role passif
+de son sexe, aurait, non pas evite la mort, due a ses talens et a ses
+vertus, mais epargne a son epoux et a elle-meme des ridicules et des
+calomnies.
+
+[Illustration: MME. ROLAND.]
+
+Son epoux s'etait refugie du cote de Rouen. En apprenant sa fin tragique,
+il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitaliere ou il avait
+recu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la
+mort sur la grande route. On le trouva perce au coeur d'une epee, et gisant
+au pied d'un arbre contre lequel il avait appuye l'arme meurtriere. Dans sa
+poche etait renferme un ecrit sur sa vie et sur sa conduite au ministere.
+
+Ainsi, dans cet epouvantable delire qui rendait suspects et le genie, et la
+vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus genereux
+en France, perissait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux!
+
+[Illustration: BAILLY.]
+
+Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus
+lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly.
+Deja on avait pu voir, a la maniere dont il avait ete traite dans le proces
+de la reine, comment il serait accueilli au tribunal revolutionnaire. La
+scene du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade
+qui s'en etait suivie, etaient les evenemens le plus souvent et le plus
+amerement reproches au parti constituant. C'etait sur Bailly, l'ami de
+Lafayette, c'etait sur le magistrat qui avait fait deployer le drapeau
+rouge, qu'on voulait punir tous les pretendus forfaits de la constituante.
+Il fut condamne, et dut etre execute au Champ-de-Mars, theatre de ce qu'on
+appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et
+pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit a pied, et au milieu des
+outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il etait
+maire, il demeura calme et d'une serenite inalterable. Pendant le long
+trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le
+visage le drapeau rouge qu'on avait retrouve a la mairie, enferme dans un
+etui en acajou. Arrive au pied de l'echafaud, il semblait toucher au terme
+de son supplice; mais un des forcenes, attaches a le poursuivre, s'ecrie
+qu'il ne faut pas que le champ de la federation soit souille de son sang.
+Alors on se precipite sur la guillotine, on la transporte avec le meme
+empressement qu'on mit autrefois a creuser ce meme champ de la federation;
+on court l'elever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et
+vis-a-vis le quartier de Chaillot, ou Bailly avait passe sa vie et compose
+ses ouvrages. Cette operation dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on
+lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tete nue, les mains
+derriere le dos, il se traine avec peine. Les uns lui jettent de la boue,
+d'autres lui donnent des coups de pied ou de baton. Accable, il tombe; on
+le releve de nouveau. La pluie, le froid, ont communique a ses membres un
+tremblement involontaire. "Tu trembles," lui dit un soldat.--"Mon ami,
+repond le vieillard, c'est de froid." Apres plusieurs heures de cette
+torture, on lui brule sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de
+lui enfin, et on nous enleve encore un savant illustre, et l'un des hommes
+les plus vertueux qui aient honore notre patrie.
+
+Depuis ces temps ou Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la
+vile populace n'a pas change. Toujours brusque en ses mouvemens, tantot
+elle eleve l'autel de la patrie, tantot elle dresse des echafauds, et n'est
+belle et noble a voir que lorsque, entrainee dans les armees, elle se
+precipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses
+crimes a la liberte; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi
+coupable que sous la republique; mais invoquons sans cesse les lumieres et
+l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des societes, et
+toujours prets a les souiller de tous les crimes, a l'appel de tous les
+pouvoirs, et pour le deshonneur de toutes les causes.
+
+Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui etait
+devenu de procureur de la commune, depute a la convention, et qui donna sa
+demission lors du proces de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir
+derobe le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favorise les
+massacres de septembre pour soulever les departemens contre Paris. C'est
+Fouquier-Tinville qui etait charge d'imaginer ces perfides calomnies, plus
+atroces encore que la condamnation. Ce meme jour, fut condamne le
+malheureux general Brunet, pour n'avoir pas envoye une partie de son armee
+de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcee contre le
+victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut trace, et
+ne s'etre pas rapidement porte sur la chaussee de Furnes, de maniere a
+prendre toute l'armee anglaise. Sa faute etait criante, mais ne meritait
+pas la mort.
+
+Ces executions commencaient a repandre une terreur generale, et a rendre
+l'autorite formidable. L'effroi n'etait pas seulement dans les prisons,
+dans la salle du tribunal revolutionnaire, a la place de la Revolution; il
+regnait partout, dans les marches, dans les boutiques, ou le _maximum_ et
+les lois contre l'accaparement venaient d'etre mis en vigueur. On a deja vu
+comment le discredit des assignats et le rencherissement des denrees
+avaient conduit a decreter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport
+les denrees et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des
+plus malheureux, et amenerent la cloture d'une grande quantite de
+boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de premiere necessite,
+on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le detaillant, et prete a
+passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le
+detaillant qui l'avait achetee chez le marchand en gros ou chez le
+fabricant, avant le _maximum_, et a un prix superieur a celui du nouveau
+tarif, faisait des pertes enormes et se plaignait amerement. Les pertes
+n'etaient pas moindres pour lui, meme lorsqu'il avait achete apres le
+_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de premiere
+necessite, on ne les designait que deja tout ouvrees et pretes a etre
+consommees, et on ne fixait leur prix que parvenues a ce dernier etat. Mais
+on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matiere
+premiere, quel prix il fallait payer a l'ouvrier qui les travaillait, au
+roulier, au navigateur qui les transportaient; par consequent le
+detaillant, qui etait oblige de vendre au consommateur selon le tarif, et
+qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commercant en gros,
+d'apres ce meme tarif, etait dans l'impossibilite de continuer un commerce
+aussi desavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou
+bien echappaient a la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la
+plus mauvaise marchandise, et reservaient la bonne pour ceux qui venaient
+secretement la payer sa valeur.
+
+Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand
+nombre de boutiques, se dechainait avec fureur, et venait assaillir la
+commune de ses reclamations; il voulait qu'on obligeat tous les marchands a
+tenir leurs boutiques ouvertes, et a continuer leur commerce malgre eux.
+Dispose a se plaindre de tout, il denoncait les bouchers et les
+charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et
+qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus
+pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche,
+reservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain
+afin qu'il pesat davantage; les marchands de vin, qui melaient aux boissons
+les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter
+le poids de cette denree, en alteraient la qualite; les epiciers, tous les
+detaillans enfin, qui falsifiaient les denrees de mille manieres.
+
+De ces abus, les uns etaient eternels, les autres tenaient a la crise
+actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint
+de tout, on veut tout reformer, tout punir.
+
+Le procureur-general Chaumette fit a ce sujet un discours fulminant contre
+les marchands.
+
+"On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les annees suivantes, tous ces hommes
+ont fait un tres grand commerce, mais avec qui? avec l'etranger. On sait
+que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de
+l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait
+apres que leur fortune a ete complete? Ils se sont retires du commerce, ils
+ont menace le peuple de la penurie des marchandises; mais s'ils ont de
+l'or et des assignats, la republique a quelque chose de plus precieux, elle
+a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire
+mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus
+abandonnent les fabriques, la republique s'en emparera, et elle mettra en
+requisition toutes les matieres premieres. Qu'ils sachent qu'il depend de
+la republique de reduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or
+et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le geant du peuple
+ecrase les speculateurs mercantiles.
+
+"Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-memes.
+Le conseil tout entier est compose de sans-culottes, il est le
+legislateur-peuple. Peu nous importe que nos tetes tombent, pourvu que la
+posterite daigne ramasser nos cranes.... Ce n'est pas l'Evangile que
+j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce
+philosophe, perira par le glaive; celui qui frappera du poison, perira par
+le poison; la famine etouffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si
+les subsistances et les marchandises viennent a manquer, a qui s'en prendra
+le peuple? aux autorites constituees? non.... A la convention? non.... Il
+s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau etait
+peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien a manger, il
+mangera le riche_." (Commune du 14 octobre.)
+
+Les moyens forces conduisent aux moyens forces, comme nous l'avons dit
+ailleurs. On s'etait occupe, dans les premieres lois, de la marchandise
+ouvree, il fallait maintenant passer a la matiere premiere; l'idee meme de
+s'emparer de la matiere premiere et de l'ouvrer pour le compte de la
+republique, germait dans les tetes. C'est une redoutable obligation que
+celle de violenter la nature, et de vouloir regler tous ses mouvemens. On
+est bientot oblige de suppleer la spontaneite en toutes choses, et de
+remplacer la vie meme par les commandemens de la loi. La commune et la
+convention furent forcees de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant
+sa competence.
+
+La commune de Paris obligea chaque marchand a declarer la quantite de
+denrees qu'il possedait, les demandes qu'il avait faites pour s'en
+procurer, et l'esperance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui,
+faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir,
+etait declare suspect, et enferme comme tel. Pour empecher la confusion et
+l'engorgement provenant de l'empressement a s'approvisionner, la commune
+decida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand
+detaillant, le detaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les
+quantites que chacun pourrait exiger. Ainsi l'epicier ne pouvait exiger que
+vingt-cinq livres de sucre a la fois chez le marchand en gros, et le
+limonadier que douze. C'etaient les comites revolutionnaires qui
+delivraient les bons d'achat, et fixaient les quantites. La commune ne
+borna pas la ses reglemens. Comme l'affluence a la porte des boulangers
+etait toujours la meme, et occasionnait des scenes tumultueuses, et que
+beaucoup de gens passaient une partie des nuits a attendre, Chaumette fit
+decider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrives,
+ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se
+plaignait de ce qu'on lui reservait la plus mauvaise farine, il fut arrete
+que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espece de
+pain, composee de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin,
+on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour verifier
+l'etat des denrees, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures,
+imitees par les autres communes, souvent meme converties en decrets,
+devenaient aussitot des lois generales; et c'est ainsi, comme nous l'avons
+deja dit, que la commune exercait une influence immense dans tout ce qui
+tenait au regime interieur et a la police.
+
+La convention, pressee de reformer la loi du _maximum_, en imagina une
+nouvelle qui remontait de la marchandise a la matiere premiere. Il devait
+etre fait un tableau du prix, que coutait la marchandise en 1790, sur le
+lieu meme de production. A ce prix, il etait ajoute premierement, un tiers
+en sus, a cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le
+transport du lieu de production au lieu de consommation; troisiemement
+enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et
+de dix pour le marchand detailliste; de tous ces elemens on devait
+composer, pour l'avenir, le prix dela marchandises de premiere necessite.
+Les administrations locales etaient chargees de faire ce travail chacune
+pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnite etait
+accordee a tout marchand detailliste qui, ayant moins de dix mille francs
+de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_.
+Les communes devaient juger le cas a vue-d'oeil, comme on jugeait toute
+chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans
+remonter encore a la production, a la matiere brute, a la main-d'oeuvre,
+fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des
+transports, le gain du commercant et du detaillant, et remplacait, dans la
+moitie au moins de l'oeuvre sociale, la mobilite de la nature par des
+regles absolues. Mais tout cela, nous le repetons, provenait
+inevitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et
+les assignats des besoins imperieux de la revolution.
+
+Pour suffire a ce systeme de gouvernement introduit dans le commerce, il
+fut nomme une commission des subsistances et approvisionnemens, dont
+l'autorite s'etendait sur toute la republique, et qui etait composee de
+trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance
+des ministres eux-memes, et ayant voix au conseil. Cette commission etait
+chargee de faire executer les tarifs, de surveiller la conduite des
+communes a cet egard, de faire incessamment continuer le recensement des
+subsistances et des denrees dans toute la France, d'en ordonner le
+versement d'un departement dans l'autre, de fixer les requisitions pour les
+armees, conformement au celebre decret qui instituait le gouvernement
+revolutionnaire.
+
+La situation financiere n'etait pas moins extraordinaire que tout le reste.
+Les deux emprunts, l'un force, l'autre volontaire, se remplissaient avec
+rapidite. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les
+avantages qu'il presentait le rendaient bien preferable; et ainsi le moment
+approchait ou un milliard d'assignats allait etre retire de la circulation.
+Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents
+millions a peu pres, restant des anciennes creations, et cinq cents
+millions d'assignats royaux, rentres par le decret qui les demonetisait, et
+convertis en une somme egale d'assignats republicains. Il restait donc pour
+le service neuf cents millions environ.
+
+Ce qui paraitra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois
+quarts et meme quatre cinquiemes, etait remonte au pair avec l'argent. Il y
+avait, dans cette hausse, du reel et du factice. La suppression graduelle
+d'un milliard flottant, le succes de la premiere levee, qui venait de
+produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernieres victoires
+de la republique, qui assuraient presque son existence, avaient hate le
+debit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais
+point assez cependant pour les egaler a l'argent. Voici les causes qui les
+mirent, en apparence, au pair avec le numeraire. On se souvient qu'une loi
+defendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est-a-dire
+l'echange a perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait
+aussi de peines severes celui qui, dans les achats, traiterait a des prix
+differens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numeraire. De
+cette maniere, l'argent, echange soit contre l'assignat, soit contre la
+marchandise, ne pouvait valoir son prix reel, et il ne restait plus qu'a
+l'enfouir. Mais une derniere loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux
+enfouis, appartiendraient, partie a l'etat, partie au denonciateur. Des
+lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher;
+il etait a charge, il exposait le detenteur a passer pour suspect; on
+commencait a s'en defier et a preferer l'assignat pour l'usage journalier.
+C'est la ce qui retablit momentanement le pair, qui n'avait jamais
+reellement existe pour le papier, meme au premier jour de sa creation.
+Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois a celles de la convention,
+avaient meme defendu la circulation du numeraire, et ordonne qu'il fut
+apporte dans les caisses pour y etre change en assignats. La convention, il
+est vrai, avait aboli toutes ces decisions particulieres des communes; mais
+les lois generales portees par elle n'en rendaient pas moins le numeraire
+inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient a l'impot ou a
+l'emprunt, ou bien le donnaient aux etrangers qui en faisaient un grand
+commerce, et qui venaient dans les villes frontieres le recevoir contre des
+marchandises. Les Italiens, et les Genois surtout, qui nous apportaient
+beaucoup de ble, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus
+bas prix les matieres d'or et d'argent. Le numeraire avait donc reparu par
+l'effet de ces lois terribles; et le parti des revolutionnaires ardens,
+craignant que son apparition ne fut de nouveau nuisible au papier-monnaie,
+voulait que le numeraire, qui, jusqu'ici, n'etait pas exclu de la
+circulation, fut prohibe tout a fait; ils demandaient que la transmission
+en fut interdite, et qu'on ordonnat a tous ceux qui en possedaient de se
+presenter aux caisses publiques pour l'echanger contre des assignats.
+
+La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les speculations sur le
+numeraire etaient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le
+papier etranger, frappe de reprobation, ne circulait plus comme deux mois
+auparavant; et les banquiers, accuses de toutes parts d'etre les
+intermediaires des emigres, et de se livrer a l'agiotage, etaient dans le
+plus grand effroi. Pour un moment, le scelle avait ete mis chez eux, mais
+on sentit bientot le danger d'interrompre les operations de la banque,
+d'arreter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le
+scelle. Neanmoins, l'effroi etait assez grand pour qu'on ne songeat plus a
+aucune espece de speculation.
+
+La compagnie des Indes venait enfin d'etre abolie. On a vu quelle intrigue
+s'etait formee entre quelques deputes pour speculer sur les actions de
+cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse,
+Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire
+baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces,
+les faire remonter, les revendre, et realiser les profits de cette hausse
+frauduleuse. L'abbe d'Espagnac, que Julien favorisait aupres du comite des
+marches, devait preter les fonds pour ces speculations. Ces miserables
+reussirent, en effet, a faire tomber les actions de 4500 a 650 livres, et
+recueillirent des profits considerables. Cependant on ne pouvait eviter la
+suppression de la compagnie; alors ils se mirent a traiter avec elle pour
+adoucir le decret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le
+discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: "Si vous donnez telle
+somme, nous presenterons tel decret; si non, nous en presenterons tel
+autre." Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant
+laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui
+etait inevitable, lui faire attribuer a elle-meme le soin de sa
+liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa duree. La
+somme devait etre partagee entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et
+Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa
+d'y prendre part. Delaunay presenta le decret de suppression le 17
+vendemiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger a
+restituer les sommes qu'elle devait a l'etat, et surtout de lui faire
+payer le droit sur les transferts, qu'elle etait parvenue a eluder en
+transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin
+de lui laisser a elle-meme le soin de sa liquidation. Fabre d'Eglantine,
+qui n'etait pas encore dans le secret, et qui speculait, a ce qu'il parait,
+en sens contraire, s'eleva aussitot contre ce projet, en disant que
+permettre a la compagnie de se liquider elle-meme, c'etait l'eterniser, et
+que sous ce pretexte elle demeurerait indefiniment en exercice. Il
+conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation.
+Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'etat, en faisant la
+liquidation, ne restat pas charge des dettes, si le passif de la compagnie
+excedait son actif. Le decret et les deux amendemens furent adoptes, et on
+les renvoya a la commission, pour en arreter la redaction definitive.
+Aussitot les membres du complot penserent qu'il fallait s'emparer de Fabre
+pour obtenir, au moyen de la redaction, quelques modifications au decret.
+Chabot fut depeche a Fabre avec cent mille francs, et parvint a le gagner.
+Voici alors ce qui fut fait: on redigea le decret tel qu'il avait ete
+adopte par la convention, et on le donna a signer a Cambon et aux membres
+de la commission qui n'etaient pas complices du projet. Ensuite on ajouta a
+cette copie authentique quelques mots qui en alteraient tout a fait le
+sens. A l'article des transferts qui avaient echappe au droit, et qui
+devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Excepte ceux faits en fraude_,
+ce qui faisait revivre toutes les pretentions de la compagnie a l'egard de
+l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajoute ces
+mots: _D'apres les statuts et reglemens de la compagnie_, ce qui donnait
+entree a celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercales changeaient
+gravement le dispositif du decret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de
+Toulouse, signerent ensuite, et remirent la copie falsifiee a la commission
+de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme decret
+authentique. Ils esperaient que les membres qui avaient signe avant cette
+legere alteration, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient
+pas, et ils se partagerent la somme de cinq cent mille francs. Bazire
+refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer a de telles
+turpitudes.
+
+Cependant Chabot, dont on commencait a denoncer le luxe, tremblait de se
+voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, recus pour son
+compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient pret a
+les trahir, ils menacaient de prendre les devans, et de tout reveler s'il
+les abandonnait. Telle avait ete l'issue de cette honteuse intrigue liee
+entre le baron de Batz et trois ou quatre deputes. La terreur generale qui
+grondait sur toutes les tetes, meme innocentes, s'etait communiquee a eux,
+et ils avaient peur de se voir decouverts et punis. Pour le moment donc,
+toutes les speculations etaient suspendues, et personne ne songeait plus a
+se livrer a l'agiotage.
+
+C'est dans cet instant, ou l'on ne craignait pas de faire violence a toutes
+les idees recues, a toutes les habitudes etablies, que le projet de
+renouveler le systeme des poids et mesures et de changer le calendrier fut
+execute. Le gout de la regularite et le mepris des obstacles devaient
+signaler une revolution qui etait a la fois philosophique et politique.
+Elle avait divise le territoire en quatre-vingt-trois portions egales; elle
+avait uniformise l'administration civile, religieuse et militaire; elle
+avait egalise toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait
+manquer de regulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans
+doute ce gout pour l'uniformite, degenerant en esprit de systeme, en fureur
+meme, a fait oublier trop souvent les varietes necessaires et attrayantes
+de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'acces que l'esprit humain
+opere les regenerations grandes et difficiles. Le nouveau systeme des poids
+et mesures, l'une des plus belles creations du siecle, fut le resultat de
+cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unite de
+poids et pour unite de mesures, des quantites naturelles et invariables
+dans tous les pays. Ainsi, l'eau distillee fut prise pour unite de poids,
+et une partie du meridien pour unite de mesure. Ces unites, multipliees ou
+divisees par dix, a l'infini, formerent ce beau systeme connu sous le nom
+de _calcul decimal_.
+
+La meme regularite devait etre appliquee a la division du temps; et la
+difficulte de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de
+plus invincible, ne devait pas arreter des hommes aussi resolus que ceux
+qui presidaient alors aux destinees de la France. Deja ils avaient change
+l'ere gregorienne en ere republicaine, et fait dater celle-ci de l'an
+premier de la liberte. Ils firent commencer l'annee et la nouvelle ere au
+22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, etait celui de
+l'institution de la republique et de l'equinoxe d'automne. L'annee aurait
+du etre divisee en dix parties, conformement au systeme decimal; mais en
+prenant pour base de la division des mois les douze revolutions de la lune
+autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait
+ici l'infraction au systeme decimal. Le mois fut de trente jours; il se
+divisa en trois dizaines de jours, nommees _decades_, et remplacant les
+quatre semaines. Le dixieme jour de chaque decade fut consacre au repos, et
+remplaca l'ancien dimanche. C'etait un jour de repos de moins par mois. La
+religion catholique avait multiplie les fetes a l'infini; la revolution,
+preconisant le travail, croyait devoir les reduire le plus possible. Les
+mois s'appelerent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'annee
+commencant en automne, les trois premiers mois appartenaient a cette
+saison; on les nomma, le 1er, _vendemiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e,
+_frimaire_; les trois suivans, correspondant a l'hiver, s'appelaient
+_nivose, pluviose, ventose_; les trois autres, repondant au printemps,
+_germinal, floreal, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l'ete,
+furent nommes _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente
+jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il
+restait cinq jours pour completer l'annee; ils furent appeles
+_complementaires_, et on eut la belle idee de les reserver pour des fetes
+nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au
+temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adoptes par les
+peuples. La premiere dut etre consacree au _genie_; la seconde au
+_travail_; la troisieme, aux _belles actions_; la quatrieme, aux
+_recompenses_; la cinquieme enfin, a _l'opinion_. Cette derniere fete, tout
+a fait originale, et parfaitement adaptee au caractere francais, devait
+etre une espece de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant
+lequel il serait permis de dire et d'ecrire impunement sur tout homme
+public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux ecrivains d'imaginer.
+C'etait a l'opinion a faire justice de l'opinion meme, et a tous les
+magistrats a se defendre par leurs vertus contre les verites et les
+calomnies de ce jour. Rien n'etait plus grand et plus moral que cette idee.
+Il ne faut point, parce qu'une destinee plus forte a emporte les pensees et
+les institutions de cette epoque, frapper de ridicule ses vastes et hardies
+conceptions. Les Romains ne sont pas restes ridicules, parce que, le jour
+du triomphe, le soldat place derriere le char du triomphateur, pouvait dire
+tout ce que lui suggerait sa haine ou sa gaiete. Tous les quatre ans,
+l'annee bissextile, amenant six jours complementaires au lieu de cinq,
+cette sixieme sans-culottide devait s'appeler fete de la _revolution_, et
+etre consacree a une grande solennite, dans laquelle les Francais
+viendraient celebrer l'epoque de leur affranchissement et l'institution de
+la republique.
+
+Le jour fut divise, suivant le systeme decimal, en dix parties ou heures,
+celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent
+ordonnes pour mettre en pratique cette nouvelle maniere de calculer le
+temps; cependant, pour ne pas tout faire a la fois, on ajourna a une annee
+cette derniere reforme. La derniere revolution, la plus difficile, la plus
+accusee de tyrannie, fut celle qu'on essaya a l'egard du culte. Les lois
+revolutionnaires, relatives a la religion, etaient restees telles que
+l'assemblee constituante les avait faites. On se souvient que cette
+premiere assemblee, desirant ramener l'administration ecclesiastique a
+l'uniformite de l'administration civile, voulut que les circonscriptions
+des dioceses fussent les memes que celles des departemens, que l'eveque fut
+electif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher
+au dogme, la discipline fut regularisee, comme venaient de l'etre toutes
+les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile
+du clerge, a laquelle on obligea les ecclesiastiques de preter serment. Des
+ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela pretres
+constitutionnels ou assermentes, ceux qui avaient adhere a la nouvelle
+institution, et pretres refractaires ceux qui s'y etaient refuses. Ces
+derniers seulement etaient prives de leurs fonctions et pourvus d'une
+pension. L'assemblee legislative, voyant qu'ils s'attachaient a indisposer
+l'opinion contre le nouveau regime, les soumit a la surveillance des
+autorites des departemens, et decreta meme que sur un jugement de ces
+autorites, ils pourraient etre bannis du territoire de la France. La
+convention, plus severe enfin, a mesure que leur conduite devenait plus
+seditieuse, condamna a la deportation tous les pretres refractaires.
+L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi,
+en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on
+conservait encore un fantome de religion, a laquelle presque personne ne
+croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les
+nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France republicaine.
+Deja on avait demande des lois pour favoriser les pretres maries, et les
+proteger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver
+de leurs fonctions. La convention, tres reservee en cette matiere, n'avait
+rien voulu statuer a leur egard, mais par son silence meme elle les avait
+autorises a conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en
+outre, dans certaines petitions, de ne plus salarier aucun culte, de
+laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les ceremonies
+exterieures, et d'obliger toutes les religions a se renfermer dans leurs
+temples. La convention se borna a reduire le revenu des eveques au
+_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'elevait
+a soixante-dix mille. Quant a tout le reste elle ne voulut rien prendre sur
+elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de
+l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-meme aux
+croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attachee a la
+religion catholique. La commune de Paris, moins reservee, saisit cette
+occasion importante d'une grande reforme, et s'empressa de donner le
+premier exemple de l'abjuration du catholicisme.
+
+Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que
+Robespierre, Saint-Just et les autres chefs revolutionnaires, s'arretaient
+au deisme, Chaumette, Hebert, tous les notables de la commune et des
+Cordeliers, places plus bas par leurs fonctions et leurs lumieres,
+devaient, suivant la loi ordinaire, depasser les bornes, et aller jusqu'a
+l'atheisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on
+pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils
+ne prononcaient le nom de Dieu, et ils repetaient sans cesse qu'un peuple
+ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que
+celui de la raison. Chaumette n'etait ni bas, ni mechant, ni ambitieux
+comme Hebert; il ne cherchait pas, en exagerant les opinions regnantes, a
+supplanter les chefs actuels de la revolution; mais, denue de vues
+politiques, plein d'une philosophie commune, entraine par un extraordinaire
+penchant a la declamation, il prechait, avec l'ardeur et l'orgueil devot
+d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques,
+et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'etait
+eleve avec vehemence contre les pillages; il avait fortement reprimande les
+femmes qui negligeaient le soin de leur menage pour se meler de troubles
+politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait
+provoque l'abolition de la mendicite et l'etablissement d'ateliers publics
+pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonne contre la prostitution,
+et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques,
+partout toleree comme inevitable. Il etait defendu a ces malheureuses de se
+montrer en public, d'exercer meme dans l'interieur des maisons leur
+deplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays
+monarchiques et catholiques, ou il y avait des citoyens oisifs, des pretres
+non maries, et que le travail et le mariage devaient les chasser des
+republiques.
+
+Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce systeme de la raison,
+s'eleva a la commune contre la publicite du culte catholique. Il soutint
+que c'etait un privilege dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un
+autre; que si chaque secte avait cette faculte, bientot les rues et les
+places publiques seraient le theatre des farces les plus ridicules. La
+commune ayant la police locale, il fit decider, le 23 vendemiaire (14
+octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur
+culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles ceremonies funebres
+pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient
+seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprimes
+dans les cimetieres, et remplaces par une statue du Sommeil, a l'exemple de
+ce que Fouche avait fait dans le departement de l'Allier. Au lieu de cypres
+et d'arbustes lugubres, les cimetieres furent plantes des arbres les plus
+rians et les plus odorans. "Il faut, dit Chaumette, que l'eclat et le
+parfum des fleurs rappellent les idees les plus douces; je voudrais, s'il
+etait possible, pouvoir respirer l'ame de mon pere!" Tous les signes
+exterieurs du culte furent entierement abolis. On decida encore dans un
+meme arrete, et toujours sur les requisitoires de Chaumette, qu'on ne
+pourrait plus vendre dans les rues _toutes especes de jongleries, telles
+que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Veronique, des ecce-homo,
+des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_,
+ni pareillement _des poudres, des eaux medicinales, et autres drogues
+falsifiees_. L'image de la Vierge fut partout supprimee, et toutes les
+madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent
+remplacees par les bustes de Marat et de Lepelletier.
+
+Anacharsis Clootz, ce meme baron prussien qui, riche a cent mille livres de
+rentes, avait quitte son pays pour venir a Paris representer, disait-il, le
+genre humain, qui avait figure a la premiere federation de 1790, a la tete
+des pretendus envoyes de tous les peuples, et qui ensuite fut nomme depute
+a la convention nationale, Anacharsis Clootz prechait sans cesse la
+republique universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux idees,
+il les developpait sans relache dans ses ecrits, et, tantot dans des
+manifestes, tantot dans des adresses, il les proposait a tous les peuples.
+Le deisme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme meme; il ne
+cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les especes de
+dieux, et pretendait qu'il ne devait rester chez l'humanite, affranchie et
+eclairee, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il
+disait a la convention: "Je n'ai pu echapper a tous les tyrans sacres et
+profanes que par des voyages continuels; j'etais a Rome quand on voulait
+m'incarcerer a Paris, et j'etais a Londres quand on voulait me bruler a
+Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe a
+l'autre, que j'echappais aux alguazils, aux mouchards, a tous les maitres,
+a tous les valets. Mes emigrations cesserent quand l'emigration des
+scelerats commenca. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est a Paris,
+qu'etait le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus
+depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zele contre les pretendus
+souverains de la terre et du ciel. Je prechai hautement qu'il n'y a pas
+d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le
+peuple-dieu. Le peuple se suffit a lui-meme, il sera toujours debout. La
+nature ne s'agenouille point devant elle-meme. Jugez de la majeste du genre
+humain libre par celle du peuple francais, qui n'en est qu'une fraction.
+Jugez de l'infaillibilite du tout par la sagacite d'une portion qui, elle
+seule, fait trembler le monde esclave. Le comite de surveillance de la
+republique universelle aura moins de besogne que le comite de la moindre
+section de Paris. Une confiance generale remplacera une mefiance
+universelle. Il y aura dans ma republique peu de bureaux, peu d'impots, et
+point de bourreau. La raison reunira tous les hommes dans un seul faisceau
+representatif, sans autre lien que la correspondance epistolaire. Citoyens,
+la religion est le seul obstacle a cette utopie; le temps est venu de la
+detruire. Le genre humain a brule ses lisieres. On n'a de vigueur, dit un
+ancien, que le jour qui suit un mauvais regne; profitons de ce premier
+jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la delivrance du monde!"
+
+Les requisitoires de Chaumette ranimerent toutes les esperances de Clootz;
+il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu eveque
+constitutionnel du departement de Paris, par ce mouvement rapide qui avait
+eleve Chaumette, Hebert et tant d'autres aux premieres fonctions
+municipales. Il lui persuada que le moment etait venu d'abjurer a la face
+de la France le culte catholique, dont il etait le premier pontife; que son
+exemple entrainerait tous les ministres du culte, eclairerait la nation,
+provoquerait une abjuration generale, et obligerait la convention a
+prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas
+precisement abjurer sa croyance meme, et declarer par la qu'il avait trompe
+les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit a venir abdiquer
+l'episcopat. Gobel decida ensuite ses vicaires a suivre cet exemple. Il fut
+convenu aussi avec Chaumette et les membres du departement que toutes les
+autorites constituees de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie
+de la deputation, pour lui donner plus de solennite.
+
+Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette,
+Gobel et tous ses vicaires, se rendent a la convention. Chaumette et
+Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du
+departement, annoncent que le clerge de Paris vient rendre a la raison un
+hommage eclatant et sincere. Alors ils presentent Gobel. Celui-ci, coiffe
+du bonnet rouge, et tenant a la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son
+anneau, prend la parole: "Ne plebeien, dit-il, cure dans le Porentruy,
+envoye par mon clerge a la premiere assemblee, puis eleve a l'archeveche de
+Paris, je n'ai jamais cesse d'obeir au peuple. J'ai accepte les fonctions
+que ce peuple m'avait autrefois confiees, et aujourd'hui je lui obeis
+encore en venant les deposer. Je m'etais fait eveque quand le peuple
+voulait des eveques, je cesse de l'etre maintenant que le peuple n'en veut
+plus." Gobel ajoute que tout son clerge, anime des memes sentimens, le
+charge de faire la meme declaration. En achevant ces paroles, il depose sa
+mitre, sa croix et son anneau. Son clerge ratifie sa declaration. Le
+president lui repond avec adresse, que la convention a decrete la liberte
+des cultes, qu'elle a du la laisser tout entiere a chaque secte, qu'elle ne
+s'est jamais ingeree dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit a celles
+qui, eclairees par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs
+erreurs.
+
+Gobel n'avait pas abjure le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas
+ose se declarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais
+d'autres etendent pour lui cette declaration. "Revenu, dit le cure de
+Vaugirard, des prejuges que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans
+mon esprit, je depose mes lettres de pretrise." Divers eveques et cures,
+membres de la convention, suivent cet exemple, et deposent leurs lettres
+de pretrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi
+sa qualite de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de
+l'assemblee et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment,
+Gregoire, eveque de Blois, entre dans l'assemblee. On lui raconte ce qui
+vient de se passer, et on l'engage a imiter l'exemple de ses collegues. Il
+refuse avec courage: "S'agit-il du revenu attache aux fonctions d'eveque?
+je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualite de pretre et
+d'eveque? je ne puis m'en depouiller; ma religion me le defend. J'invoque
+la liberte des cultes." Les paroles de Gregoire s'achevent dans le tumulte,
+mais n'arretent point cependant l'explosion de joie que cette scene a
+excitee. La deputation quitte l'assemblee au milieu d'une foule immense, et
+va se rendre a l'Hotel-de-Ville pour recevoir les felicitations de la
+commune.
+
+Il n'etait pas difficile, une fois cet exemple donne, d'exciter toutes les
+sections de Paris et toutes les communes de la republique a l'imiter.
+Bientot les sections se reunissent, et viennent declarer, l'une apres
+l'autre, qu'elles renoncent a toutes les erreurs de la superstition, et
+qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La
+section de l'Homme-Arme declare qu'elle ne reconnait d'autre culte que
+celui de la verite et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la
+liberte et de l'egalite, d'autre dogme que celui de la fraternite et des
+lois republicaines decretees depuis le 31 mai 1793. Celle de la Reunion
+annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les
+livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'eglise de
+Saint-Mery. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de
+l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme,
+et fera, decadi prochain, sur le maitre-autel de Saint-Sulpice,
+l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola.
+Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la liberte et de
+l'egalite. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique.
+
+Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme
+religion publique, et s'emparaient de ses edifices et de ses tresors comme
+d'edifices et de tresors appartenant au domaine communal. Deja les deputes
+en mission dans les departemens avaient engage une foule de communes a se
+saisir du mobilier des eglises qui n'etait pas necessaire, disaient-ils, a
+la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propriete publique, appartenait a
+l'etat, et pouvait etre consacre a ses besoins. Fouche avait envoye du
+departement de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en etait venu
+beaucoup aussi de divers departemens. Bientot le meme exemple, suivi a
+Paris et aux environs, fit affluer a la barre de la convention des monceaux
+de richesses. On depouilla toutes les eglises, et les communes envoyerent
+des deputations avec l'or et l'argent accumules dans les niches des saints,
+ou dans les lieux consacres par une ancienne devotion. On se rendait en
+procession a la convention, et le peuple, se livrant a ses gouts
+burlesques, parodiait de la maniere la plus bizarre les scenes de la
+religion, et trouvait autant de plaisir a les profaner qu'il en avait
+trouve jadis a les celebrer. Des hommes, vetus de surplis, de chasubles, de
+chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_
+a la barre de la convention; ils y deposaient les ostensoirs, les crucifix,
+les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononcaient des
+discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-memes les
+allocutions les plus singulieres. "O vous! s'ecriait une deputation de
+Saint-Denis, o vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute
+espece, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en
+allant vous fondre a la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que
+vous vouliez faire dans l'autre!" A ces scenes de gaiete succedaient tout a
+coup des scenes de respect et de recueillement. Ces memes individus, qui
+foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en
+ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier:
+"Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image
+de citoyens respectables, assassines par les esclaves des rois." On
+defilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et
+en dansant _la carmagnole_; on allait deposer les riches depouilles des
+autels a la Monnaie, et les bustes veneres de Marat et de Lepelletier dans
+les eglises, devenues desormais les temples d'un nouveau culte.
+
+Sur le requisitoire de Chaumette, il fut arrete que l'eglise metropolitaine
+de Notre-Dame serait convertie en un edifice republicain, appele _Temple de
+la Raison_; une fete fut instituee pour tous les jours de decade. Elle dut
+remplacer les ceremonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers
+municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la
+Raison, y lisaient la declaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte
+constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armees, et
+racontaient les actions d'eclat qui avaient eu lieu dans la decade. _Une
+bouche de verite_, semblable aux bouches de denonciations qui se trouvaient
+a Venise, etait placee dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis,
+reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la levee de ces
+lettres chaque jour de decade; on procedait a leur lecture; un orateur
+prononcait un discours de morale; apres, on executait des morceaux de
+musique, et on finissait par chanter des hymnes republicains. Il y avait
+dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les
+femmes enceintes, avec ces mots: _Respect a la vieillesse, respect et soins
+aux femmes enceintes_.
+
+La premiere fete de la raison fut celebree avec pompe le 20 brumaire (10
+novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorites
+constituees. Une jeune femme representait la deesse de la Raison; c'etait
+l'epouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin,
+Chaumette, Hebert, et pareils. Elle etait vetue d'une draperie blanche; un
+manteau bleu celeste flottait sur ses epaules; ses cheveux epars etaient
+recouverts du bonnet de la liberte. Elle etait assise sur un siege antique,
+entoure de lierre et porte par quatre citoyens. Des jeunes filles, vetues
+de blanc et couronnees de roses, precedaient et suivaient la deesse. Puis
+venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes,
+et toutes les sections armees. Des discours furent prononces, et des hymnes
+chantes dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite a la convention;
+Chaumette prit la parole en ces termes:
+
+"Legislateurs, le fanatisme a cede la place a la raison. Ses yeux louches
+n'ont pu soutenir l'eclat de la lumiere. Aujourd'hui un peuple immense
+s'est porte sous ces voutes gothiques, qui pour la premiere fois ont servi
+d'echo a la verite. La, les Francais ont celebre le seul vrai culte, celui
+a de la liberte, celui de la raison. La, nous avons forme des voeux pour la
+prosperite des armes de la republique. La, nous avons abandonne des idoles
+inanimees, pour la raison, pour cette image animee, chef-d'oeuvre de la
+nature." En disant ces mots, Chaumette montrait la deesse vivante de la
+Raison. La jeune et belle femme qui la representait, descend de son siege,
+et s'approche du president, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu
+des bravos universels, et des cris de _vive la republique! vive la Raison!
+a bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part a
+ces representations, est entrainee et obligee de suivre le cortege, qui
+retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne
+patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers
+sur Charette, augmentait la joie generale et lui donnait un motif plus reel
+que celui de l'abolition du fanatisme.
+
+On voit sans doute avec degout ces scenes sans recueillement, sans bonne
+foi, ou un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le
+nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de
+comprendre les dogmes qu'on lui donne a croire? Ordinairement, que lui
+faut-il? De grandes reunions qui satisfassent son besoin d'etre assemble,
+des spectacles symboliques, ou on lui rappelle sans cesse l'idee d'une
+puissance superieure a la sienne, enfin des fetes ou l'on rende hommage aux
+hommes qui ont le plus approche du bien, du beau, du grand, en un mot des
+temples, des ceremonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison,
+Marat, et Lepelletier. Il etait reuni, il adorait une puissance
+mysterieuse, il celebrait deux hommes. Tous ses besoins etaient donc
+satisfaits, et il n'y cedait pas autrement qu'il n'y cede toujours.
+
+Si l'on considere le tableau de la France a cette epoque, on verra que
+jamais plus de contraintes ne furent exercees a la fois sur cette partie
+inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les experiences
+politiques. On n'osait plus emettre aucune opinion; on craignait de voir
+ses amis ou ses parens, de peur d'etre compromis avec eux, et de perdre la
+liberte et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques
+centaines de condamnations rendaient la prison et l'echafaud toujours
+presens a la pensee de vingt-cinq millions de Francais. On supportait des
+impots considerables. Si on etait, d'apres une classification tout
+arbitraire, range dans la classe des riches, on perdait pour cette annee,
+une portion de son revenu. Quelquefois, sur une requisition d'un
+representant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa recolte, ou
+son mobilier le plus precieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher
+aucun luxe, ni se livrer a des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se
+servir de la monnaie metallique; il fallait accepter ou donner un papier
+deprecie, et avec lequel il etait difficile de se procurer les objets dont
+on avait besoin. Il fallait, si on etait marchand, vendre a un prix fictif;
+si on etait acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce
+que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois meme il
+fallait s'en passer tout a fait, parce que la bonne et la mauvaise se
+cachaient egalement. On n'avait plus qu'une seule espece de pain noir,
+commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer a la porte des
+boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids
+et mesures, les noms des mois et des jours etaient changes; on n'avait plus
+que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards,
+se voyaient prives des ceremonies du culte, auxquelles ils avaient assiste
+toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les
+habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, decimer les fortunes,
+regler obligatoirement le taux des echanges, renouveler les appellations
+de toutes choses, detruire les pratiques du culte, c'etait sans contredit
+la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de
+l'etat, des crises inevitables du commerce, et de l'esprit de systeme
+inseparable de l'esprit d'innovation.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait ecrite contre les girondins.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+
+RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET
+HEBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMITE DE SALUT
+PUBLIC.--DANTON, ACCUSE AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DEFENDU PAR
+ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS
+APPORTES AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL REVOLUTIONNAIRE.--ENERGIE DU COMITE
+CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE
+DEPUTES AUTEURS DU FAUX DECRET, ET DES AGENS PRESUMES DE L'ETRANGER.
+
+
+Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, reste seul et
+victorieux, avait commence a se fractionner. Les exces toujours plus grands
+de la revolution acheverent de le diviser tout a fait, et on touchait a une
+rupture prochaine. Beaucoup de deputes avaient ete emus du sort des
+girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blamaient les
+violences commises a l'egard du culte, les jugeaient impolitiques et
+dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succedaient a
+celles qu'on voulait detruire, que le pretendu culte de la Raison n'etait
+que celui de l'atheisme, que l'atheisme ne pouvait convenir a un peuple,
+et que ces extravagances etaient payees par l'etranger. Au contraire, le
+parti qui regnait aux Cordeliers et a la commune, qui avait Hebert pour
+ecrivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour apotres,
+soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction moderee, et
+amener une nouvelle division dans la republique.
+
+Danton etait revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensee, mais un
+chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se repand de proche en
+proche, et devient bientot manifeste a tous les esprits. On savait qu'il
+aurait voulu empecher l'execution des girondins, et qu'il avait ete
+vivement touche de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur
+des moyens revolutionnaires, il commencait a en blamer l'emploi feroce et
+aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-dela du
+danger, et qu'a la fin de la campagne actuelle et apres l'expulsion entiere
+des ennemis, il voulait faire retablir le regne des lois douces et
+equitables. On n'osait pas l'attaquer a la tribune des clubs. Hebert
+n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Pere Duchene_; mais an repandait
+verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupcons sur sa
+probite; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la
+Belgique, et on lui en attribuait une partie; on etait meme alle jusqu'a
+dire, pendant sa retraite a Arcis-sur-Aube, qu'il avait emigre en emportant
+ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille
+Desmoulins, son ami, qui avait partage sa pitie pour les girondins, et
+avait defendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vendee, furieux
+contre les desorganisateurs, et tout pret a denoncer Ronsin et Rossignol.
+On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque maniere,
+avaient demerite des revolutionnaires ardens, et le nombre commencait a en
+etre assez grand.
+
+Julien de Toulouse, deja fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et
+avec les fournisseurs, avait acheve de se compromettre par un rapport sur
+les administrations federalistes, dans lequel il s'efforcait d'excuser les
+torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononce, que les
+cordeliers et les jacobins souleves l'obligerent a se retracter. Ils firent
+une enquete sur sa vie privee; ils decouvrirent qu'il vivait avec des
+agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maitresse, et ils le
+declarerent tout a la fois corrompu et modere. Fabre-d'Eglantine venait
+tout a coup de changer de situation, et deployait un luxe qu'on ne lui
+connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans
+la revolution, n'avait que sa pension ecclesiastique, venait aussi
+d'etaler un beau mobilier, et d'epouser la jeune soeur des deux Frey, avec
+une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt
+excita des soupcons contre les nouveaux enrichis, et bientot une
+proposition qu'ils firent a la convention acheva de les perdre. Un depute,
+Osselin, venait d'etre arrete pour avoir, dit-on, cache une emigree. Fabre,
+Chabot, Julien, Delaunay, qui n'etaient pas tranquilles pour eux-memes;
+Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien a se reprocher, mais qui voyaient avec
+effroi qu'on ne menageat pas meme les membres de la convention, proposerent
+un decret, portant qu'aucun depute ne pourrait etre arrete, sans auparavant
+etre entendu a la barre. Ce decret fut adopte, mais tous les clubs et les
+jacobins se souleverent, et pretendirent qu'on voulait renouveler
+l'_inviolabilite_. Ils le firent rapporter, et commencerent l'enquete la
+plus severe sur ceux qui l'avaient propose, sur leur conduite et sur
+l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire,
+Thuriot, depopularises en quelques jours, furent ranges dans le parti des
+hommes equivoques et moderes. Hebert les couvrit d'injures grossieres dans
+sa feuille, et les livra a la vile populace.
+
+Quatre ou cinq autres individus partagerent encore le meme sort, quoique
+jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'etaient Proli, Pereyra, Gusman,
+Dubuisson et Desfieux. Nes presque tous sur le sol etranger, ils etaient
+venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la revolution
+francaise, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire
+fortune. On ne s'inquieta pas de ce qu'ils etaient tant qu'on les vit
+abonder dans le sens de la revolution. Proli, qui etait de Bruxelles, fut
+envoye avec Pereyra et Desfieux aupres de Dumouriez, pour decouvrir ses
+intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons
+rapporte, le denoncer a la convention et aux Jacobins. C'etait bien
+jusque-la; mais ils avaient ete employes par Lebrun, parce qu'etant
+etrangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations
+exterieures. En approchant Lebrun, ils apprirent a l'estimer, et ils le
+defendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgre la
+defection de ce general, il avait persiste a vanter ses talens et a dire
+qu'on aurait pu le conserver a la republique; enfin presque tous,
+connaissant mieux les pays voisins, avaient blame l'application du systeme
+jacobin a la Belgique et aux provinces reunies a la France. Leurs propos
+furent recueillis, et lorsqu'une defiance generale fit imaginer
+l'intervention secrete d'une faction etrangere, on commenca a les
+soupconner, et a se raviser sur leurs discours. On sut que Proli etait fils
+naturel de Kaunitz; on supposa qu'il etait le meneur en chef, et on les
+metamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientot la fureur n'eut
+plus de bornes, et l'exageration meme de leur patriotisme, qu'ils croyaient
+propre a les justifier, ne servit qu'a les compromettre davantage. On les
+confondit avec le parti des equivoques, des moderes. Ainsi, des que Danton
+ou ses amis avaient quelque observation a faire sur les fautes des agens
+ministeriels, ou sur les violences exercees contre le culte, le parti
+Hebert, Vincent et Ronsin, repondait en criant a la moderation, a la
+corruption, a la faction etrangere.
+
+Suivant l'usage, les moderes renvoyaient a leurs adversaires cette
+accusation, et leur disaient: C'est vous qui etes les complices de ces
+etrangers; tout vous rapproche, et la commune violence de votre langage, et
+le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez,
+ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorite legislative, et
+rend des lois sous le titre modeste d'arretes; qui regle tout, police,
+subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion a une autre,
+remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles,
+preche l'atheisme, et se fait imiter par toutes les municipalites de la
+republique; voyez ces bureaux de la guerre, d'ou s'echappent une foule
+d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les representans,
+exercer les plus grandes vexations, et decrier la revolution par leur
+conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon
+usurper l'autorite legislative et executive, deposseder la convention, les
+comites, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser a ce but, sinon
+l'etranger?
+
+Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorite devait prendre
+un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comite, que ces
+accusations reciproques etaient extremement dangereuses. Sa politique,
+comme on l'a deja vu, avait consiste, depuis le 31 mai, a empecher un
+nouveau debordement revolutionnaire, a rallier l'opinion autour de la
+convention, et la convention autour du comite, afin de creer un pouvoir
+energique, et il s'etait servi pour cela des jacobins tout-puissans alors
+sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accredites,
+comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient tres dangereuses. Il avait
+peur qu'aucune reputation ne resistat aux imaginations dechainees; il
+craignait que les violences a l'egard du culte n'indisposassent une partie
+de la France, et ne fissent passer la revolution pour athee; il croyait
+voir enfin la main de l'etranger dans cette vaste confusion. Aussi ne
+manqua-t-il pas l'occasion que bientot Hebert lui offrit, de s'en expliquer
+aux Jacobins.
+
+Les dispositions de Robespierre avaient perce. On repandait sourdement
+qu'il allait faire sevir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs
+du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, deja compromis et
+menaces, voulaient rattacher leur cause a celle de Pache, Chaumette,
+Hebert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une
+conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils etaient tous egalement
+en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder reciproquement. Hebert
+se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se
+plaint d'un plan de desunion tendant a diviser les patriotes. "De toutes
+parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'etre pas
+arrete. On repand que Robespierre doit me denoncer, moi, Chaumette et
+Pache.... Quant a moi, qui me mets tous les jours en avant pour les
+interets de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tete, cela
+pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime
+qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille
+idee. On a dit aussi que Danton avait emigre, qu'il etait alle en Suisse
+charge des depouilles du peuple.... Je l'ai rencontre ce matin dans les
+Tuileries, et puisqu'il est a Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer
+fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de dementir les
+bruits injurieux qui courent sur leur compte." Hebert rapporte ensuite
+qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui
+devoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout
+rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les
+complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au
+Temple. Robespierre monte aussitot a la tribune: "Est-il vrai, dit-il, que
+nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos
+tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la
+terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de
+croire que cet evenement suffirait pour eteindre le foyer des conspirations
+qui nous dechirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la meprisable
+soeur de Capet en imposerait plus a nos ennemis que celle de Capet lui-meme
+et de sa criminelle compagne?
+
+"Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le
+fanatisme! il expire. Je pourrais meme dire qu'il est mort. En dirigeant
+depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la detourne-t-on
+pas de nos veritables dangers? Vous avez peur des pretres, et ils
+s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les echanger contre ceux de
+municipaux, d'administrateurs, et meme de presidens de societes
+populaires.... Ils etaient naguere fort attaches a leur ministere quand il
+leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdique des qu'il
+n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme,
+mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle
+qu'ils ont revetue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la
+nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!"
+
+Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute:
+
+"Que des citoyens animes par un zele pur viennent deposer sur l'autel de la
+patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire
+servir aux triomphes de la liberte, la patrie et la raison sourient a ces
+offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie
+viendraient-elles meler ici leur influence a celle du civisme? De quel
+droit des hommes inconnus jusqu'a ce jour dans la carriere de la revolution
+viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces evenemens, les moyens
+d'usurper une fausse popularite, d'entrainer les patriotes meme a de
+fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel
+droit viendraient-ils troubler la liberte des cultes au nom de la liberte,
+et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit
+feraient-ils degenerer les hommages solennels rendus a la verite pure en
+des farces eternelles et ridicules?
+
+"On a suppose qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait
+proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette
+demarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberte
+des cultes qu'elle a proclamee, et de reprimer en meme temps tous ceux qui
+en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on
+persecute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les
+punira avec severite, toutes les fois qu'ils oseront se prevaloir de leurs
+fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les prejuges ou le
+royalisme contre la republique.
+
+"Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le pretexte de
+detruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'atheisme
+lui-meme. Tout philosophe, tout individu peut adopter la-dessus l'opinion
+qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insense;
+mais l'homme public, mais le legislateur serait cent fois plus insense, qui
+adopterait un pareil systeme. La convention nationale l'abhorre. La
+convention n'est point un faiseur de livres et de systemes. Elle est un
+corps politique et populaire. L'atheisme est _aristocratique_. L'idee d'un
+grand Etre qui veille sur l'innocence opprimee et qui punit le crime
+triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent;
+si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les
+coupables. J'ai ete, des le college, un assez mauvais catholique; je n'ai
+jamais ete ni un ami froid, ni un defenseur infidele de l'humanite. Je n'en
+suis que plus attache aux idees morales et politiques que je viens de vous
+exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_."
+
+Robespierre, apres avoir fait cette profession de foi, impute a l'etranger
+les persecutions dirigees contre le culte, et les calomnies repandues
+contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui etait extremement defiant,
+et qui avait suppose les girondins royalistes, croyait beaucoup a la
+faction de l'etranger, laquelle n'etait representee, comme nous l'avons
+dit, que par quelques espions envoyes aux armees, et quelques banquiers
+intermediaires de l'agiotage, et correspondans des emigres. "Les etrangers,
+dit-il, ont deux especes d'armees; l'une sur nos frontieres, est
+impuissante et pres de sa ruine, grace a nos victoires; l'autre, plus
+dangereuse, est au milieu de nous. C'est une armee d'espions, de fripons
+stipendies, qui s'introduisent partout, meme au sein des societes
+populaires. C'est une faction qui a persuade a Hebert que je voulais faire
+arreter Pache, Chaumette, Hebert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache,
+dont j'ai toujours admire et defendu la vertu simple et modeste, moi qui ai
+combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!" Robespierre loue
+Pache et se tait sur Hebert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oublie
+les services de la commune dans les jours ou la liberte etait en peril. Se
+dechainant ensuite contre ce qu'il appelle la faction etrangere, il fait
+tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il
+raconte leur histoire, il les depeint comme des agens de Lebrun et de
+l'etranger, charges d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de
+les animer les uns contre les autres. A la maniere dont il s'exprime, on
+voit que la haine qu'il eprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mele
+pour beaucoup a sa defiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la
+societe, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin
+epuratoire pour tous les jacobins.
+
+Ainsi Robespierre avait frappe d'anatheme le nouveau culte, avait donne une
+lecon severe a tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour
+Hebert, ne s'etait pas compromis jusqu'a louer ce sale ecrivain, et avait
+fait retomber tout l'orage sur des etrangers qui eurent le malheur d'etre
+amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blamer notre systeme politique
+dans les pays de conquete. Enfin il s'etait arroge la recomposition de la
+societe, en faisant decider qu'il y aurait un scrutin epuratoire.
+
+Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son systeme; il vient lire
+aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptees, prouvant que
+l'etranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et
+des calomnies a l'egard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et
+les desire. Danton avait en quelque sorte recu d'Hebert l'invitation de
+s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obeir a une sommation;
+mais quinze jours apres, il saisit une circonstance favorable pour prendre
+la parole. Il s'agissait de fournir a toutes les societes populaires un
+local aux depens de l'etat. Il presente a ce sujet diverses observations,
+et en prend occasion de dire que si la constitution doit etre endormie
+pendant que le peuple frappe et epouvante les ennemis de ses operations
+revolutionnaires, il faut cependant se defier de ceux qui veulent porter ce
+meme peuple au-dela des bornes de la revolution. Coupe de l'Oise replique a
+Danton, et denature ses idees en les combattant. Danton remonte aussitot a
+la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui
+des motifs de defiance de preciser leurs accusations, afin qu'il puisse y
+repondre publiquement. Il se plaint de cette defaveur qui se manifeste en
+sa presence. "Ai-je donc perdu, s'ecrie-t-il, ces traits qui caracterisent
+la figure d'un homme libre?" Et en proferant ces mots, il agitait cette
+tete qu'on avait tant vue, tant rencontree dans les orages de la
+revolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des republicains et jete
+la terreur chez les aristocrates. "Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce meme
+homme qui s'est trouve a vos cotes dans tous les momens de crise? Ne
+suis-je plus cet homme tant persecute, tant connu de vous; cet homme que
+vous avez si souvent embrasse comme votre ami, et avec lequel vous avez
+fait le serment de mourir dans les memes perils?" Il rappelle alors qu'il
+fut le defenseur de Marat, et il est ainsi oblige de se couvrir de l'ombre
+de cet etre, qu'il avait autrefois protege et dedaigne. "Vous serez
+etonnes, dit-il, quand je vous ferai connaitre ma conduite privee, de voir
+que la fortune colossale que mes ennemis et les votres m'ont pretee, se
+reduit a la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je defie les
+malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne
+pourront m'ebranler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me
+jugerez en sa presence. Je ne dechirerai pas plus la page de mon histoire
+que vous ne dechirerez la votre...." Danton demande, en finissant, une
+commission, pour examiner les accusations portees contre lui. Robespierre
+s'elance alors a la tribune avec un empressement extreme. "Danton,
+s'ecrie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y
+consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on precise
+les griefs portes contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es
+accuse d'avoir emigre. On a dit que tu avais passe en Suisse; que ta
+maladie etait feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton
+ambition etait d'etre regent sous Louis XVII; qu'a une epoque determinee
+tout a ete prepare pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu etais le
+chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni
+l'Autriche, ni la Prusse, n'etaient nos veritables ennemis, mais que
+c'etait toi seul; que la Montagne etait composee de tes complices; qu'il ne
+fallait pas s'occuper des agens envoyes par les puissances etrangeres; que
+leurs conspirations etaient des fables dignes de mepris; en un mot, qu'il
+fallait t'egorger toi, toi seul!..." Des applaudissemens universels
+couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: "Ne sais-tu pas, Danton, que
+plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose
+publique s'attachent a sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas
+tous, citoyens, que cette methode est infaillible? Eh! si le defenseur de
+la liberte n'etait pas calomnie, ce serait une preuve que nous n'aurions
+plus ni nobles, ni pretres a combattre!" Faisant alors allusion aux
+feuilles d'Hebert, ou lui, Robespierre, etait fort loue, il ajoute: "Les
+ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je
+les repudie. Croit-on qu'a cote de ces eloges que l'on repete dans
+certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu
+egorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils
+sont tous solidaires. Je me trompe peut-etre sur Danton; mais, vu dans sa
+famille, il ne merite que des eloges. Sous les rapports politiques, je l'ai
+observe; une difference d'opinion me le faisait etudier avec soin, souvent
+avec colere; il ne s'est pas assez hate, je le sais, de soupconner
+Dumouriez; il n'a pas assez hai Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas
+toujours ete de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non,
+je la lui ai toujours vu servir avec zele. Danton veut qu'on le juge; il a
+raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se presentent ces hommes qui sont plus
+patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilegies, des
+pretres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du
+patriotisme des gens qui nous accusent."
+
+Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche a faire
+a Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-meme, l'un des
+amis d'Hebert, est le premier a s'ecrier que, personne ne se presentant,
+c'est une preuve qu'il n'y a rien a dire contre Danton. Un membre demande
+alors que le president lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et
+Danton, s'approchant du bureau, recoit l'accolade au milieu des
+applaudissemens universels.
+
+La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait ete genereuse et
+habile. Le danger commun a tous les bons patriotes, l'ingratitude qui
+payait les services de Danton, enfin une superiorite decidee, avaient
+arrache Robespierre a son egoisme habituel; et, cette fois, plein de bons
+sentimens, il avait ete plus eloquent qu'il n'etait donne a sa nature de
+l'etre. Mais le service qu'il rendit a Danton fut plus utile a la cause du
+gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'a Danton
+lui-meme, dont la popularite etait perdue. On ne refait pas l'enthousiasme,
+et on ne pouvait pas presumer encore d'assez grands dangers publics pour
+que Danton trouvat, par son courage, le moyen de regagner son influence.
+Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'etre present a
+chaque seance d'epuration. Le tour de Clootz arrive, on l'accuse de
+liaisons avec les banquiers etrangers Vandeniver. Il essaie de se
+justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de
+Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitule:
+_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la
+Montagne que la Gironde, ses exagerations extravagantes, son obstination a
+parler d'une republique universelle, a inspirer la rage des conquetes, et a
+compromettre la France aupres de toute l'Europe, "Et comment M. Clootz,
+ajoute Robespierre, pouvait-il s'interesser si fort au bonheur de la
+France, lorsqu'il s'interessait si fort au bonheur de la Perse et du
+Monomotapa? Il est une derniere crise dont il pourra se vanter. Je veux
+parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, menage avec raison et
+lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait
+entrainer les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'eveque Gobel
+une conference de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il
+vint, changeant subitement de langage et d'habit, deposer ses lettres de
+pretrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades.
+Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce
+pretendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possede cent mille
+livres de rentes, qui dine avec les banquiers conspirateurs, et qui est,
+non pas l'orateur du peuple francais, mais du genre humain."
+
+Clootz fut exclu sur-le-champ de la societe; et, sur la proposition de
+Robespierre, on decida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles,
+les pretres, les banquiers et les etrangers.
+
+A la seance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait
+sa lettre a Dillon, et un mouvement de sensibilite en faveur des girondins.
+"J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai
+defendu. Quant aux girondins, j'etais a leur egard dans une position
+particuliere. J'ai toujours aime et servi la republique, mais je me suis
+souvent trompe sur ceux qui la servaient; j'ai adore Mirabeau; j'ai cheri
+Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifie mon amitie et mon
+admiration des que j'ai su qu'ils avaient cesse d'etre jacobins. Une
+fatalite bien marquee a voulu que de soixante revolutionnaires qui avaient
+signe mon contrat de mariage, il ne me restat plus que deux amis, Danton et
+Robespierre. Tous les autres sont emigres ou guillotines. De ce nombre
+etaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilite etait donc bien
+pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils
+mouraient en republicains, mais en republicains federalistes; car, je vous
+l'assure, je ne crois pas qu'il y eut beaucoup de royalistes parmi eux."
+
+On aimait le caractere facile, l'esprit naif et original de Camille
+Desmoulins. "Camille a mal choisi ses amis, s'ecrie un jacobin; prouvez-lui
+que nous savons mieux choisir les notres en le recevant avec empressement."
+Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collegues, mais en gardant
+cependant un ton de superiorite, defend Camille Desmoulins. "Il est faible
+et confiant, dit-il, mais il a toujours ete republicain. Il a aime
+Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-meme brise ses idoles des qu'il a
+ete detrompe. Qu'il poursuive sa carriere et soit plus reserve a l'avenir."
+Apres cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est
+ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'Eglantine l'est a son tour,
+mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer
+a ses talens litteraires. Cette epuration fut poursuivie, et devint fort
+longue. Commencee en novembre 1793, elle dura plusieurs mois.
+
+La politique de Robespierre et du gouvernement etait bien connue. L'energie
+avec laquelle cette politique avait ete manifestee, intimida les
+brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songerent a se retracter,
+et a revenir sur leurs premieres demarches. Chaumette, qui avait la faconde
+d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le
+courage d'un chef de parti, ne pretendait nullement rivaliser avec la
+convention et se faire le createur d'un nouveau culte; il s'empressa donc
+de chercher une occasion pour reparer sa faute. Il resolut de faire
+interpreter l'arrete qui fermait tous les temples, et il proposa a la
+commune de declarer qu'elle ne voulait pas gener la liberte religieuse, et
+qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit
+de se reunir dans des lieux payes et entretenus a leurs frais. "Qu'on ne
+pretende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font
+agir; je suis egalement incapable de l'une ou de l'autre. C'est la
+conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zele pour le pousser
+au-dela des bornes, et nous engager dans de fausses demarches; c'est la
+conviction que si nous empechons les catholiques d'exercer leur culte
+publiquement et avec l'aveu de la loi, des etres bilieux iront s'exalter ou
+conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et
+me fait parler." L'arrete propose par Chaumette, et fortement appuye par le
+maire Pache, fut enfin adopte apres quelques murmures bientot couverts par
+de nombreux applaudissemens. La convention declara de son cote qu'elle
+n'avait jamais entendu par ses decrets gener la liberte religieuse, et elle
+defendit de toucher a l'argenterie qui restait encore dans les eglises, vu
+que le tresor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les
+farces indecentes que le peuple s'etait permises cesserent dans Paris, et
+les pompes du culte de la Raison, dont il s'etait tant diverti, furent
+abolies.
+
+Le comite de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait
+tous les jours davantage la necessite de rendre l'autorite plus forte, plus
+prompte et plus obeie. Chaque jour, l'experience des obstacles le rendait
+plus habile, et il ajoutait de nouvelles pieces a cette machine
+revolutionnaire, creee pour la duree de la guerre. Deja il avait empeche la
+transmission du pouvoir a des mains nouvelles et inexperimentees, en
+prorogeant la convention, et en declarant le gouvernement revolutionnaire
+jusqu'a la paix. En meme temps, il avait concentre ce pouvoir dans ses
+mains en mettant sous sa dependance le tribunal revolutionnaire, la police,
+les operations militaires, et la distribution meme des subsistances. Deux
+mois d'experience lui firent sentir les obstacles que les autorites
+locales, soit par exces ou defaut de zele, faisaient eprouver a l'action de
+l'autorite superieure. L'envoi des decrets etait souvent interrompu ou
+retarde; et leur promulgation negligee dans certains departemens. Il
+restait beaucoup de ces administrations federalistes qui s'etaient
+insurgees, et la faculte de se coaliser ne leur etait pas encore interdite.
+Si, d'une part, les administrations de departement presentaient quelque
+danger de federalisme, les communes, au contraire, agissant en sens oppose,
+exercaient, a l'imitation de celle de Paris, une autorite vexatoire,
+rendaient des lois, imposaient des taxes; les comites revolutionnaires
+deployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial;
+des armees revolutionnaires, instituees dans differentes localites,
+completaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, desunis
+entre eux, et embarrassans pour le gouvernement superieur. Enfin l'autorite
+des representans, ajoutee a toutes les autres, augmentait la confusion des
+pouvoirs souverains; car les representans levaient des impots, rendaient
+des lois penales, comme les communes et la convention elle-meme.
+
+Billaud-Varennes, dans un rapport mal ecrit, mais habile, devoila ces
+inconveniens, et fit rendre le decret du 14 frimaire an II (4 decembre),
+modele du gouvernement provisoire, energique et absolu. L'anarchie, dit le
+rapporteur, menace les republiques a leur naissance et dans leur
+vieillesse. Tachons de nous en garantir. Ce decret instituait le _Bulletin
+des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'idee:
+car les lois envoyees par l'assemblee aux ministres, par les ministres aux
+autorites locales, sans delais fixes, sans proces-verbaux qui garantissent
+leur envoi ou leur arrivee, etaient souvent rendues depuis long-temps, sans
+etre ni promulguees ni connues. D'apres le nouveau decret, une commission,
+une imprimerie, un papier particulier, etaient consacres a l'impression et
+a l'envoi des lois. La commission, formee de quatre individus independans
+de toute autorite, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait
+imprimer, l'envoyait par la poste dans des delais fixes et invariables. Les
+envois et les remises etaient constates par les moyens ordinaires de la
+poste; et ces mouvemens, ainsi regularises, devenaient infaillibles. La
+convention etait ensuite declaree _centre d'impulsion du gouvernement_.
+Sous ces mots, on cachait la souverainete des comites, qui faisaient tout
+pour la convention. Les autorites du departement etaient en quelque sorte
+abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur
+abandonnait, comme au departement de Paris a l'epoque du 10 aout, que la
+repartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins
+purement economiques. Ainsi, ces intermediaires trop puissans entre le
+peuple et l'autorite supreme, etaient supprimes. On ne laissait exister,
+avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de
+commune. Il etait defendu a toute administration locale de se reunir a
+d'autres, de se deplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arretes
+extensifs ou limitatifs des decrets, de lever des impots ou des hommes.
+Toutes les armees revolutionnaires etablies dans les departemens etaient
+licenciees, et il ne devait subsister que la seule armee revolutionnaire
+etablie a Paris pour le service de toute la republique. Les comites
+revolutionnaires etaient obliges de correspondre avec les districts charges
+de les surveiller, et avec le comite de surete generale. Ceux de Paris ne
+pouvaient correspondre qu'avec le comite de surete generale, et point avec
+la commune. Il etait defendu aux representans de lever des taxes, a moins
+que la convention ne les autorisat, et de porter des lois penales.
+
+Ainsi, toutes les autorites etant ramenees dans leur sphere, leur conflit
+ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une
+maniere infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en differer
+l'execution. Les deux comites conservaient toujours leur domination. Celui
+de _salut public_, outre sa suprematie sur le comite de surete generale,
+continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle
+de toutes choses. Seul desormais, il pouvait s'appeler _comite de salut
+public_. Aucun comite dans les communes ne pouvait prendre ce titre.
+
+Ce nouveau decret sur l'institution du gouvernement revolutionnaire,
+quoique restrictif de l'autorite des communes, et rendu meme contre leurs
+abus de pouvoir, fut recu par la commune de Paris avec de grandes
+demonstrations d'obeissance. Chaumette, qui affectait la docilite comme le
+patriotisme, fit un long discours en l'honneur du decret. Par son maladroit
+empressement a entrer dans le systeme de l'autorite superieure, il donna
+meme une occasion de se faire reprimander; et il eut l'art de desobeir en
+voulant trop obeir. Le decret mettait les comites revolutionnaires de Paris
+en communication directe et exclusive avec le comite de surete generale.
+Dans leur zele fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens;
+on les accusait d'avoir fait incarcerer une foule de patriotes, et d'etre
+composes d'hommes qu'on commencait a appeler _ultra-revolutionnaires_.
+Chaumette se plaignit au conseil general de leur conduite, et proposa de
+les convoquer a la commune, pour leur faire une admonition severe. La
+proposition de Chaumette fut adoptee. Mais celui-ci, avec son ostentation
+d'obeissance, avait oublie que, d'apres le nouveau decret, les comites
+revolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comite de
+surete generale. Le comite de salut public ne voulant pas plus d'une
+obeissance exageree que de la desobeissance, peu dispose surtout a souffrir
+que la commune se permit de donner des lecons, meme bonnes, a des comites
+places sous l'autorite superieure, fit casser l'arrete de Chaumette, et
+defendre aux comites de se reunir a la commune. Chaumette recut cette
+correction avec une soumission parfaite. "Tout homme, dit-il a la commune,
+est sujet a l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompe. La
+convention a casse mon requisitoire et l'arrete que j'avais fait prendre;
+elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mere
+commune, unissons-nous a elle." (19 frimaire.)
+
+Ce n'est qu'au moyen de cette energie que le comite pouvait parvenir a
+arreter tous les mouvemens desordonnes, soit de zele, soit de resistance,
+et a produire la plus grande precision possible dans l'action du
+gouvernement. Les _ultra-revolutionnaires_, compromis et reprimes depuis
+leurs manifestations contre le culte, essuyerent une nouvelle repression,
+plus severe que les precedentes. Ronsin etait revenu de Lyon, ou il avait
+accompagne Collot-d'Herbois avec un detachement de l'armee revolutionnaire.
+Il etait arrivee a Paris au moment ou le bruit des sanglantes executions
+commises a Lyon excitait la pitie. Ronsin fit placarder une affiche qui
+revolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille
+Lyonnais, quinze cents seulement n'etaient pas complices de la revolte,
+qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient peri, et que le
+Rhone aurait roule leurs cadavres jusqu'a Toulon. On citait de lui d'autres
+propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les
+bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministeriels dans les
+provinces, et de leur rivalite avec les representans. On repetait des mots
+echappes a quelques-uns d'entre eux, annoncant encore le projet de faire
+organiser constitutionnellement le pouvoir executif. L'energie que
+Robespierre et le comite venaient de deployer encourageaient a se prononcer
+contre ces agitateurs. Dans la seance du 27 frimaire (17 decembre), on
+commence par se plaindre de certains comites revolutionnaires. Lecointre
+denonce l'arrestation d'un courrier du comite de salut public par l'un des
+agens du ministere. Boursault dit qu'en passant a Lonjumeau, il a ete
+arrete par la commune, qu'il a fait connaitre sa qualite de depute, et que
+cette commune a voulu neanmoins que son passeport fut legalise par l'agent
+du conseil executif present sur les lieux. Fabre-d'Eglantine denonce
+Maillard, le chef des egorgeurs de septembre, qui a ete envoye en mission a
+Bordeaux par le conseil executif, tandis qu'il devrait etre expulse de
+partout; il denonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a fremi; il
+denonce enfin Vincent, qui a reuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la
+guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait a
+organiser le pouvoir executif, parce qu'il ne voulait pas etre le valet des
+comites. La convention met aussitot en etat d'arrestation Vincent,
+secretaire-general de la guerre, Ronsin, general de l'armee
+revolutionnaire, Maillard, envoye a Bordeaux, trois autres agens du pouvoir
+executif dont on signale encore les vexations a Saint-Girons, et un nomme
+Mazuel, adjudant dans l'armee revolutionnaire, qui a dit que la convention
+conspirait, et qu'il cracherait au visage des deputes. La convention porte
+ensuite peine de mort contre les officiers des armees revolutionnaires,
+illegalement formees dans les provinces, qui ne se separeraient pas
+sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil executif viendra se
+justifier le lendemain.
+
+Cet acte d'energie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des
+explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcerent pas encore sur
+le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demanderent qu'il fut fait une
+enquete pour constater la nature de leurs torts. Le conseil executif vint
+se justifier tres humblement a la convention; il assura que son intention
+n'avait point ete de rivaliser avec la representation nationale, et que
+l'arrestation des courriers, les difficultes essuyees par le representant
+Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comite de salut public
+lui-meme; ordre qui enjoignait de verifier tous les passeports et toutes
+les depeches.
+
+Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'etre incarceres comme
+ultra-revolutionnaires, le comite sevit en meme temps contre le parti des
+equivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson,
+Desfieux, Pereyra, accuses d'etre agens de l'etranger et complices de tous
+les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre deputes
+Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accuses d'etre
+moderes, et d'avoir fait une fortune subite.
+
+On a deja vu l'histoire de l'association clandestine de ces representans,
+et du faux qui en avait ete la suite. On a vu que Chabot, deja ebranle, se
+preparait a denoncer ses collegues, et a rejeter tout sur eux. Les bruits
+qui couraient sur son mariage, les denonciations qu'Hebert repetait chaque
+jour, acheverent de l'intimider, et il courut tout devoiler a Robespierre.
+Il pretendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot,
+que celui de le suivre et de le reveler; il attribua ce complot a
+l'etranger, qui voulait, disait-il, corrompre les deputes, pour avilir la
+representation nationale, et qui se servait ensuite d'Hebert et de ses
+complices pour les diffamer apres les avoir corrompus. Il y avait ainsi,
+selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la
+branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour deshonorer et
+dissoudre la convention. La participation des banquiers etrangers a cette
+intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient
+que la convention finirait bientot par se devorer elle-meme, et qu'il
+fallait faire fortune le plus tot possible, quelques liaisons de la femme
+d'Hebert avec les maitresses de Julien de Toulouse et de Delaunay,
+servirent a Chabot de moyens pour etayer cette fable d'une conspiration a
+deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs
+s'entendaient secretement pour arriver au meme but. Chabot eut cependant un
+reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait ete le corrupteur de
+Fabre, et qu'il s'exposait a une denonciation de celui-ci en l'accusant, il
+pretendit que ses offres avaient ete rejetees, et que les cent mille francs
+en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, etaient les
+cent mille francs destines a Fabre, et refuses par lui. Ces fables de
+Chabot n'avaient aucune apparence de verite, car il eut ete bien plus
+naturel, en entrant dans la conspiration pour la decouvrir, d'en prevenir
+quelques membres de l'un ou de l'autre comite, et de deposer l'argent dans
+leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comite de surete generale, qui
+fit arreter dans la nuit les deputes designes. Julien de Toulouse parvint a
+s'evader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arretes[6].
+
+La decouverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma
+toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres.
+On repandit plus que jamais le bruit d'une faction etrangere, corrompant
+les patriotes, les excitant a entraver la marche de la revolution, les uns
+par une moderation intempestive, et les autres par une exageration folle,
+par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession
+d'atheisme. Cependant qu'y avait-il de reel dans toutes ces suppositions?
+D'un cote, des hommes moins fanatiques, plus prompts a s'apitoyer sur les
+vaincus, et plus susceptibles par cette meme raison de ceder a l'attrait du
+plaisir et de la corruption; d'un autre cote, des hommes plus violens et
+plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs
+reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilite fanatique,
+profanant les vieux objets du culte, sans menagement et sans decence; au
+milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises
+pour agioter; quatre deputes sur sept cent cinquante, se laissant corrompre
+et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques revolutionnaires
+sinceres, mais etrangers, suspects a ce titre, et se compromettant par
+l'exageration meme, a la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier
+leur origine: voila ce qu'il y avait de reel, et il n'y avait la rien que
+de tres ordinaire, rien qui exigeat la supposition d'une machination
+profonde.
+
+Le comite de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, resolut
+de les frapper et de les fletrir tous, et pour cela il chercha a montrer
+qu'ils etaient tous complices de l'etranger. Robespierre avait deja denonce
+une faction etrangere, a laquelle son esprit defiant lui faisait ajouter
+foi. La faction turbulente contrariant l'autorite superieure, et
+deshonorant la revolution, il l'accusa aussitot d'etre complice de la
+faction etrangere; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la
+faction moderee, il la defendit meme, comme on l'a vu, dans la personne de
+Danton. S'il la menageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-la
+qui put contrarier la marche de la revolution, c'est qu'elle ne formait pas
+un parti opiniatre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se
+composait tout au plus de quelques individus isoles qui desapprouvaient
+les extravagances _ultra-revolutionnaires_.
+
+Telle etait la situation des partis, et la politique du comite de salut
+public a leur egard, en frimaire an II (decembre 1793). Tandis qu'il se
+servait de l'autorite avec tant de force, et achevait de completer a
+l'interieur la machine du pouvoir revolutionnaire, il deployait une egale
+energie au dehors, et assurait le salut de la revolution par des victoires
+eclatantes.
+
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).]
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+
+FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE
+DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DEBLOCUS DE LANDAU.--OPERATIONS A
+L'ARMEE D'ITALIE.--SIEGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARMEE
+REPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET ECHECS AUX PYRENEES.--EXCURSION DES
+VENDEENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; ECHECS DE L'ARMEE
+REPUBLICAINE.--DEFAITE DES VENDEENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLETE A
+SAVENAY.--COUP D'OEIL GENERAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793.
+
+
+La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontieres de la maniere la
+plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris
+le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgre le projet du comite de
+salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour
+envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les
+evenemens n'avaient pas change et les avantages de Watignies nous etaient
+restes.
+
+Sur le Rhin, la campagne s'etait beaucoup prolongee par la perte des lignes
+de Wissembourg, forcees le 13 octobre (22 vendemiaire). Le comite de salut
+public voulait les recouvrer a tout prix, et debloquer Landau, comme il
+avait debloque Dunkerque et Maubeuge. L'etat de nos departemens du Rhin
+etait une raison de se hater, et d'en eloigner l'ennemi. Le pays des Vosges
+etait singulierement empreint de l'esprit feodal; les pretres et les nobles
+y avaient conserve une grande influence; la langue francaise y etant peu
+repandue, les nouvelles idees revolutionnaires n'y avaient presque pas
+penetre; dans un grand nombre de communes, les decrets de la convention
+etaient inconnus; plusieurs manquaient de comites revolutionnaires, et,
+dans presque toutes, les emigres circulaient impunement. Les nobles de
+l'Alsace avaient suivi l'armee de Wurmser en foule, et se repandaient
+depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette derniere
+ville, on avait forme le complot de livrer la place a Wurmser. Le comite de
+salut public y envoya aussitot Lebas et Saint-Just, pour y exercer la
+dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune
+Hoche, qui s'etait si fort distingue au siege de Dunkerque, general de
+l'armee de la Moselle; il detacha de l'armee oisive des Ardennes une forte
+division, qui fut partagee entre les deux armees de la Moselle et du Rhin;
+enfin il fit executer des levees en masse dans tous les departemens
+environnans, et les dirigea sur Besancon. Ces nouvelles levees occuperent
+les places fortes, et les garnisons furent portees en ligne. Saint-Just
+deploya a Strasbourg tout ce qu'il avait d'energie et d'intelligence. Il
+fit trembler les malintentionnes, livra a une commission ceux qu'on
+soupconnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire a
+l'echafaud. Il communiqua aux generaux et aux soldats une vigueur nouvelle,
+il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos
+jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-meme au feu, et
+partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'etait
+empare de l'armee; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de
+recouvrer le terrain perdu, leur cri etait: _Landau ou la mort!_
+
+La veritable manoeuvre a executer sur cette partie des frontieres,
+consistait toujours a reunir les deux armees du Rhin et de la Moselle, et a
+operer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait
+recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous
+avions perdus depuis que Brunswick s'etait porte au centre des Vosges, et
+Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comite etait forme: il
+voulait s'emparer de la chaine meme, pour separer les Prussiens des
+Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, etait charge
+d'executer ce plan, et ses premiers mouvemens a la tete de l'armee de la
+Moselle firent esperer les plus energiques determinations.
+
+Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une
+surprise le chateau de Bitche, place au milieu meme des Vosges. Cette
+tentative fut dejouee par la vigilance de la garnison, qui accourut a temps
+sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fut deconcerte par ce defaut de
+succes, soit qu'il redoutat l'activite et l'energie de Hoche, soit aussi
+qu'il fut mecontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se
+retira d'abord a Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis a Kayserslautern, au
+centre des Vosges. Il n'avait pas prevenu Wurmser de ce mouvement
+retrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engage sur le versant
+oriental, presque a la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant
+occidental, se trouvait meme en arriere de Wissembourg, et a peu pres a la
+hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de tres pres dans son
+mouvement retrograde, et, apres avoir vainement essaye de l'entourer a
+Bisengen, et meme de le prevenir a Kayserslautern, il forma le projet de
+l'attaquer a Kayserslautern meme, quelque grande que fut la difficulte des
+lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et
+30 novembre; mais les lieux etaient peu connus et peu praticables. Le
+premier jour, le general Ambert, qui commandait la gauche, se trouva
+engage, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant,
+Hoche se trouvait seul en presence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'egarait
+dans les montagnes. Grace aux difficultes des lieux, a sa force et a
+l'avantage de sa position, Brunswick eut un succes complet. Il ne perdit
+qu'environ douze hommes; Hoche fut oblige de se retirer avec une perte
+d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas decourage, et vint se
+rallier a Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux,
+n'en avait pas moins deploye une audace et une resolution qui frapperent
+les representans et l'armee. Le comite de salut public, qui, depuis
+l'entree de Carnot, etait assez eclaire pour etre juste et qui n'etait
+severe qu'envers le defaut de zele, lui ecrivit les lettres les plus
+encourageantes, et, pour la premiere fois, donna des eloges a un general
+battu. Hoche, sans etre ebranle un moment par sa defaite, forma aussitot la
+resolution de se joindre a l'armee du Rhin, pour accabler Wurmser.
+Celui-ci, qui etait reste en Alsace tandis que Brunswick retrogradait
+jusqu'a Kayserslautern, avait son flanc droit decouvert. Hoche dirigea le
+general Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne
+des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armee du Rhin
+ferait sur son front une attaque generale. Grace a la presence de
+Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de
+novembre et le commencement de decembre, entre l'armee du Rhin et les
+Autrichiens. Elle commencait a s'aguerrir en allant tous les jours au feu.
+Pichegru la commandait. Le corps envoye dans les Vosges par Hoche eut
+beaucoup de difficultes a vaincre pour y penetrer, mais il y reussit enfin,
+et inquieta serieusement la droite de Wurmser. Le 22 decembre (2 nivose),
+Hoche marcha lui-meme a travers les montagnes, et parut a Werdt sur le
+sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit
+beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens
+furent alors obliges de quitter la ligne de la Motter, et de se porter
+d'abord a Sultz, puis le 24 a Wissembourg, sur les lignes memes de la
+Lauter. Leur retraite s'operait avec desordre et confusion. Les emigres,
+les nobles alsaciens accourus a la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus
+grande precipitation. Des familles entieres couvraient la route en
+cherchant a s'echapper. Les deux armees prussienne et autrichienne etaient
+mecontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein
+d'ardeur et d'enthousiasme.
+
+Les deux armees du Rhin et de la Moselle etaient reunies. Les representans
+donnerent le commandement en chef a Hoche, qui se disposa sur-le-champ a
+reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentres
+maintenant par leur mouvement retrograde, se trouvaient mieux en mesure de
+se soutenir. Ils resolurent donc de prendre l'offensive le 26 decembre (6
+nivose), le jour meme ou le general francais se disposait a fondre sur eux.
+Les Prussiens etaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les
+Autrichiens s'etendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au
+Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas ete decides a prendre l'initiative,
+ils n'auraient pas recu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter a
+dos; mais ils etaient resolus a attaquer les premiers, et les Francais, en
+s'avancant sur eux, trouverent leurs avant-gardes en marche. Le general
+Desaix, commandant la droite de l'armee du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le
+general Michaud fut dirige sur Schleithal; le centre attaqua les
+Autrichiens, ranges sur le Geisberg, et la gauche penetra dans les Vosges
+pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa
+Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg
+jusqu'a Wissembourg meme. L'occupation instantanee de Wissembourg, pouvait
+etre desastreuse pour les coalises, et elle etait imminente; mais
+Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint
+les Francais avec beaucoup de fermete. La retraite des Autrichiens se fit
+alors avec moins de desordre; mais le lendemain les Francais occuperent les
+lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replierent sur Gemersheim, les
+Prussiens sur Bergzabern. Les soldats francais s'avancaient toujours en
+criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se haterent de repasser le
+Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner
+aux Prussiens le temps d'arriver a Mayence. Landau fut debloque; et les
+Francais prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitot apres,
+les deux generaux coalises s'attaquerent dans des relations
+contradictoires, et Brunswick donna sa demission a Frederic-Guillaume.
+Ainsi, sur cette partie du theatre de la guerre, nous avions glorieusement
+recouvre nos frontieres, malgre les forces reunies de la Prusse et de
+l'Autriche.
+
+L'armee d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa defaite
+du mois de juin, elle etait restee sur la defensive. Dans le mois de
+septembre, les Piemontais, voyant Toulon attaque par les Anglais, songerent
+enfin a profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de
+l'armee francaise. Le roi de Sardaigne se rendit lui-meme sur le theatre de
+la guerre, et une attaque generale du camp francais fut resolue pour le 8
+septembre. La maniere la plus sure d'operer contre les Francais eut ete
+d'occuper la ligne du Var, qui separait Nice de leur territoire. On aurait
+ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-dela du
+Var, on les aurait obliges d'evacuer le comte de Nice, et peut-etre meme de
+mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immediatement leur camp. Cette
+attaque, executee avec des corps detaches, et par diverses vallees a la
+fois, ne reussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira
+aussitot dans ses etats. A peu pres a la meme epoque, le general autrichien
+Dewins resolut enfin d'operer sur le Var; mais il n'executa son mouvement
+qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avanca que jusqu'a Isola, et,
+arrete tout a coup par un leger echec, il remonta sur les Hautes-Alpes,
+sans avoir donne suite a cette tentative. Telles avaient ete les operations
+insignifiantes de l'armee d'Italie.
+
+Un interet plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place,
+occupee par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied a terre
+dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc a la
+France de la recouvrer au plus tot. Le comite avait donne a cet egard les
+ordres les plus pressans, mais les moyens de siege manquaient entierement.
+Carteaux, apres avoir soumis Marseille, avait debouche avec sept ou huit
+mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en etait empare apres un leger
+combat, et s'etait etabli au debouche meme de ces gorges, en vue de Toulon;
+le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie avec quatre mille hommes
+environ, s'etait range sur le cote oppose, vers Sollies et Lavalette. Les
+deux corps francais ainsi places, l'un au couchant, l'autre au levant,
+etaient si eloignes qu'ils s'apercevaient a peine, et ne pouvaient se
+preter aucun secours. Les assieges, avec un peu plus d'activite, auraient
+pu les attaquer isolement, et les accabler l'un apres l'autre. Heureusement
+ils ne songerent qu'a fortifier la place, et a la garnir de troupes. Ils
+firent debarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piemontais, deux
+regimens anglais venus de Gibraltar, et porterent la garnison a quatorze ou
+quinze mille hommes. Ils perfectionnerent toutes les defenses, armerent
+tous les forts, surtout ceux de la cote, qui protegeaient la rade ou leurs
+escadres etaient au mouillage. Ils s'attacherent particulierement a rendre
+inaccessible le fort de l'Eguillette, place a l'extremite du promontoire
+qui ferme la rade interieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord
+tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armee, _le petit Gibraltar_.
+Les Marseillais et tous les Provencaux qui s'etaient refugies dans Toulon,
+s'employerent eux-memes aux ouvrages, et montrerent le plus grand zele.
+Cependant l'union ne pouvait durer dans l'interieur de la place, car la
+reaction contre la Montagne y avait fait renaitre toutes les factions. On y
+etait republicain ou royaliste a tous les degres. Les coalises eux-memes
+n'etaient pas d'accord. Les Espagnols etaient offenses de la superiorite
+qu'affectaient les Anglais, et se defiaient de leurs intentions. L'amiral
+Hood, profitant de cette desunion, dit que, puisqu'on ne pouvait
+s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorite. Il
+empecha meme le depart d'une deputation que les Toulonnais voulaient
+envoyer aupres du comte de Provence, pour engager ce prince a se rendre
+dans leurs murs en qualite de regent. Des cet instant, on pouvait entrevoir
+la conduite des Anglais, et sentir combien avaient ete aveugles et
+coupables ceux qui avaient livre Toulon aux plus cruels ennemis de la
+marine francaise.
+
+Les republicains ne pouvaient pas esperer, avec leurs moyens actuels, de
+reprendre Toulon. Les representans conseillaient meme de replier l'armee
+au-dela de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise
+de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers
+Toulon des troupes et du materiel. Le general Doppet, auquel on attribuait
+la prise de Lyon, fut charge de remplacer Carteaux. Bientot Doppet lui-meme
+fut remplace par Dugommier, qui etait beaucoup plus experimente, et fort
+brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent reunis, et on donna
+l'ordre d'achever le siege avant la fin de la campagne.
+
+On commenca par serrer la place de pres, et par etablir des batteries
+contre les forts. Le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie, etait
+toujours au levant, et le general en chef Dugommier au couchant, en avant
+d'Ollioules. Ce dernier etait charge de la principale attaque. Le comite de
+salut public avait fait rediger par le comite des fortifications un plan
+d'attaque reguliere. Le general assembla un conseil de guerre pour discuter
+le plan envoye de Paris. Ce plan etait fort bien concu, mais il s'en
+presentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir
+des resultats plus prompts.
+
+Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait
+l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte,
+et etait originaire de Corse. Fidele a la France, au sein de laquelle il
+avait ete eleve, il s'etait battu en Corse pour la cause de la convention
+contre Paoli et les Anglais; il s'etait rendu ensuite a l'armee d'Italie,
+et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extreme
+activite, et couchait a cote de ses canons. Ce jeune officier, a l'aspect
+de la place, fut frappe d'une idee, et la proposa au conseil de guerre. Le
+fort l'Eguillette, surnomme _le petit Gibraltar_, fermait la rade ou
+mouillaient les escadres coalisees. Ce fort occupe, les escadres ne
+pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer a y etre brulees:
+elles ne pouvaient pas non plus l'evacuer en y laissant une garnison de
+quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tot ou tard
+exposee a mettre bas les armes: il etait donc infiniment presumable que le
+fort l'Eguillette une fois en la possession des republicains, les escadres
+et la garnison evacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place
+etait au fort l'Eguillette; mais ce fort etait presque imprenable. Le jeune
+Bonaparte soutint fortement son idee comme plus appropriee aux
+circonstances, et reussit a la faire adopter.
+
+On commenca par serrer la place. Bonaparte, a la faveur de quelques
+oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie tres pres du
+fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient
+Toulon. Un matin, cette batterie eclata a l'improviste, et surprit les
+assieges, qui ne croyaient pas qu'on put etablir des feux aussi pres du
+fort. Le general anglais O'Hara, qui commandait la garnison, resolut de
+faire une sortie pour detruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30
+novembre (10 frimaire), il sortit a la tete de six mille hommes, penetra
+soudainement a travers les postes republicains, s'empara de la batterie,
+et commenca aussitot a enclouer les pieces. Heureusement, le jeune
+Bonaparte se trouvait non loin de la avec un bataillon. Un boyau conduisait
+a la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit
+au milieu des Anglais, puis tout a coup ordonna le feu, et les jeta, par
+cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le general O'Hara,
+etonne, crut que c'etaient ses propres soldats qui se trompaient, et
+faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avanca alors vers les
+republicains pour s'en assurer, mais il fut blesse a la main, et pris dans
+le boyau meme par un sergent. Au meme instant, Dugommier, qui avait fait
+battre la generale au camp, ramenait ses soldats a l'attaque, et se portait
+entre la batterie et la place. Les Anglais, menaces alors d'etre coupes, se
+retirerent apres avoir perdu leur general, et sans avoir pu se delivrer de
+cette dangereuse batterie.
+
+Ce succes anima singulierement les assiegeans, et jeta beaucoup de
+decouragement parmi les assieges. La defiance etait si grande chez ces
+derniers, qu'ils disaient que le general O'Hara s'etait fait prendre pour
+vendre Toulon aux republicains. Cependant les republicains, qui voulaient
+conquerir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se
+preparaient a l'attaque si perilleuse de l'Eguillette. Ils y avaient jete
+deja un grand nombre de bombes, et tachaient d'en raser la defense avec des
+pieces de 24. Le 18 decembre (28 frimaire), l'assaut fut resolu pour
+minuit. Une attaque simultanee devait avoir lieu du cote du general Lapoype
+sur le fort Faron. A minuit, et par un orage epouvantable, les republicains
+s'ebranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en
+arriere, pour se mettre a l'abri des bombes et des boulets. Les Francais
+esperaient y arriver avant d'avoir ete apercus; mais au pied de la hauteur
+ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la
+mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les
+assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour a tour. Un jeune capitaine
+d'artillerie, nomme Muiron, profite des inegalites du terrain, et reussit a
+gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrive au pied du
+fort, il s'elance par une embrasure; les soldats le suivent, penetrent dans
+la batterie, s'emparent des canons, et bientot du fort lui-meme.
+
+Dans cette action, le general Dugommier, les representans Salicetti et
+Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient ete
+presens au feu, et avaient communique aux troupes le plus grand courage. Du
+cote du general Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des
+redoutes du fort Faron fut emportee.
+
+Des que le fort l'Eguillette fut occupe, les republicains se haterent de
+disposer les canons de maniere a foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne
+leur en donnerent pas le temps. Ils se deciderent sur-le-champ a evacuer la
+place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une defense
+difficile et perilleuse. Avant de se retirer, ils resolurent de bruler
+l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas
+prendre. Le 18 et le 19, sans en prevenir l'amiral espagnol, sans avertir
+meme la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards
+victorieux, les ordres furent donnes pour l'evacuation. Chaque vaisseau
+anglais vint a son tour s'approvisionner a l'arsenal. Les forts furent
+ensuite tous evacues, excepte le fort Lamalgue, qui devait etre le dernier
+abandonne. Cette evacuation se fit meme si vite, que deux mille Espagnols,
+prevenus trop tard, resterent hors des murs, et ne se sauverent que par
+miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou
+fregates parurent tout a coup en flammes au milieu de la rade, et
+exciterent le desespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez
+les republicains, qui voyaient bruler l'escadre sans pouvoir la sauver.
+Aussitot, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards,
+enfans, portant ce qu'ils avaient de plus precieux, vinrent sur les quais,
+tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se
+soustraire a l'armee victorieuse. C'etaient toutes les familles provencales
+qui, a Aix, Marseille, Toulon, s'etaient compromises dans le mouvement
+sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait a la mer pour secourir
+ces imprudens Francais, qui avaient mis leur confiance dans l'etranger, et
+qui lui avaient livre le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral
+Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes a la mer, et de
+recevoir sur l'escadre espagnole tous les refugies qu'elle pourrait
+contenir. L'amiral Hood n'osa pas resister a cet exemple et aux
+imprecations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna a son tour, mais fort
+tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se precipitaient avec
+fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient a
+la mer, d'autres etaient separes de leurs familles. On voyait des meres
+cherchant leurs enfans, des epouses, des filles, cherchant leurs maris ou
+leurs peres, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce
+moment terrible, des brigands, profitant du desordre pour piller, se
+jettent sur les malheureux accumules le long des quais, et font feu en
+criant: _Voici les republicains!_ La terreur alors s'empare de cette
+multitude; elle se precipite, se mele, et, pressee de fuir, elle abandonne
+ses depouilles aux brigands auteurs de ce stratageme.
+
+Enfin les republicains entrerent, et trouverent la ville a moitie deserte,
+et une grande partie du materiel de la marine detruit. Heureusement les
+forcats avaient arrete l'incendie et empeche qu'il ne se propageat. De 56
+vaisseaux ou fregates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 fregates; le
+reste avait ete pris ou brule par les Anglais. Bientot, aux horreurs du
+siege et de l'evacuation, succederent celles de la vengeance
+revolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des desastres de cette
+cite coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie
+extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de
+Watignies, la prise de Lyon, et le deblocus de Landau. Des lors on n'avait
+plus a craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter
+dans le Midi le ravage et la revolte.
+
+La campagne s'etait terminee moins heureusement aux Pyrenees. Cependant,
+malgre de nombreux revers et une grande imperitie de la part des generaux,
+nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous etait
+restee. Apres le combat malheureux de Truillas, livre le 22 septembre (1er
+vendemiaire) contre le camp espagnol, et ou Dagobert avait montre tant de
+bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait
+retrograde au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un
+renfort de quinze mille hommes arrive aux republicains, l'avaient decide a
+ce mouvement retrograde. Apres avoir leve le blocus de Collioure et de
+Port-Vendre, il s'etait porte au camp de Boulou, entre Ceret et
+Ville-Longue, et veillait de la a ses communications en gardant la grande
+route de Bellegarde. Les representans Fabre et Gaston, pleins de fougue,
+voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-dela
+des Pyrenees; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'a une inutile
+effusion de sang.
+
+Le representant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante,
+revait depuis long-temps une marche au-dela des Pyrenees, pour forcer les
+Espagnols a retrograder. On lui avait persuade que le fort de Roses pouvait
+etre enleve par un coup de main. D'apres son voeu, et malgre l'avis
+contraire des generaux, trois colonnes furent jetees au-dela des Pyrenees,
+pour se reunir a Espola. Mais trop faibles, trop desunies, elles ne purent
+se joindre, furent battues, et ramenees sur la grande chaine apres une
+perte considerable. Ceci s'etait passe en octobre. En novembre, des orages,
+peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les
+communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le
+plus grand peril.
+
+C'etait le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait
+essuyes. Il ne leur restait que le pont de Ceret pour repasser le Tech, et
+ils demeuraient inondes et affames sur la rive gauche a la merci des
+Francais. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut execute. Au general
+Dagobert avait succede le general Turreau, a celui-ci le general Doppet.
+L'armee etait desorganisee. On se battit mollement aux environs de Ceret,
+on perdit meme le camp de Saint-Ferreol, et Ricardos echappa ainsi aux
+dangers de sa position. Bientot il se vengea bien plus habilement du danger
+ou il s'etait trouve, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne
+francaise, qui etait engagee a Ville-Longue, sur la rive droite du Tech,
+entre le fleuve, la mer et les Pyrenees. Il defit cette colonne, forte de
+dix mille hommes, et la jeta dans un tel desordre, qu'elle ne put se
+rallier qu'a Argeles. Immediatement apres, Ricardos fit attaquer la
+division Delatre a Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de
+Saint-Elme, et nous rejeta entierement au-dela du Tech. La campagne se
+trouva ainsi terminee vers les derniers jours de decembre. Les Espagnols
+prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Francais
+camperent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions
+perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre apres
+tant de desastres. C'etait du reste la seule frontiere ou la campagne ne se
+fut pas terminee glorieusement pour les armes de la republique. Du cote des
+Pyrenees Occidentales, on avait garde une defensive reciproque.
+
+C'est dans la Vendee que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu,
+avec un grand avantage pour la republique, mais avec un grand dommage pour
+la France, qui ne voyait des deux cotes que des Francais s'egorgeant les
+uns les autres.
+
+Les Vendeens, battus a Cholet le 17 octobre (26 vendemiaire), s'etaient
+jetes, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt
+mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer
+dans leur pays occupe par les republicains, ne pouvant plus tenir la
+campagne en presence d'une armee victorieuse, ils songerent a se rendre en
+Bretagne, et a suivre les idees de Bonchamps, lorsque ce jeune heros etait
+mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinees. On a vu qu'a la
+veille de la bataille de Cholet, il envoya un detachement pour faire
+occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal garde par les
+republicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les
+Vendeens purent donc impunement traverser le fleuve, a la faveur de
+quelques bateaux laisses sur la rive, et a l'abri du canon republicain. Le
+danger ayant ete jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas
+songe a defendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne etaient
+mal gardees; quelques detachemens de gardes nationales, epars ca et la,
+etaient incapables d'arreter les Vendeens, et ne pouvaient que fuir a leur
+approche. Ceux-ci s'avancerent donc sans obstacles, et traverserent
+successivement Cande, Chateau-Gonthier et Laval, sans eprouver aucune
+resistance.
+
+Pendant ce temps, l'armee republicaine etait incertaine de leur marche, de
+leur nombre et de leurs projets. Un moment meme, elle les avait crus
+detruits, et les representans l'avaient ecrit a la convention. Kleber seul,
+qui commandait toujours l'armee sous le nom de Lechelle, pensait le
+contraire, et s'efforcait de moderer une dangereuse securite. Bientot, en
+effet, on apprit que les Vendeens etaient loin d'etre extermines; que dans
+la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes
+armes, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitot
+rassemble; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur
+Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la
+Basse-Loire se reunir a Charette, on decida que l'armee se diviserait;
+qu'une partie, sous le general Haxo, irait tenir tete a Charette, et
+reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kleber occuperait le camp
+de Saint-George pres de Nantes, et que le reste enfin demeurerait a Angers
+pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si
+l'on eut ete mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester reunis
+en masse, et marcher sans relache a la poursuite des Vendeens. Dans l'etat
+de desordre et d'effroi ou ils se trouvaient, il eut ete facile de les
+disperser et de les detruire entierement; mais on ne connaissait pas la
+direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit
+etait encore le plus sage. Bientot, cependant, on eut de meilleurs
+renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendeens sur Cande,
+Chateau-Gonthier et Laval. Des lors on resolut de les poursuivre
+sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne
+en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Ocean. Les
+generaux Vimeux et Haxo furent laisses a Nantes et dans la Basse-Vendee;
+tout le reste de l'armee s'achemina vers Cande et Chateau-Gonthier.
+Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kleber, Canuel,
+commandaient chacun une division, et Lechelle, eloigne du champ de
+bataille, laissait diriger les mouvemens par Kleber, qui avait la confiance
+et l'admiration de l'armee. Le 25 octobre au soir (4 brumaire),
+l'avant-garde republicaine arriva a Chateau-Gonthier; le gros des forces
+etait a une journee en arriere. Westermann, quoique ses troupes fussent
+tres fatiguees, quoiqu'il fut presque nuit, et qu'il restat encore six
+lieues de chemin a faire pour arriver a Laval, voulut y marcher
+sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann,
+s'efforca en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse
+vendeenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armee, et avec des
+troupes harassees de fatigue. Beaupuy fut oblige de ceder au plus ancien en
+commandement. On se mit aussitot en marche. Arrive a Laval au milieu de la
+nuit, Westermann envoya un officier reconnaitre l'ennemi: celui-ci, emporte
+par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia
+rapidement les premiers postes. L'alarme se repandit dans Laval, le tocsin
+sonna, toute la masse ennemie fut bientot debout, et vint faire tete aux
+republicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermete ordinaire, soutint
+courageusement l'effort des Vendeens. Westermann deploya toute sa bravoure,
+le combat fut des plus opiniatres, et l'obscurite de la nuit le rendit
+encore plus sanglant. L'avant-garde republicaine, quoique tres inferieure
+en nombre, serait neanmoins parvenue a se soutenir jusqu'a la fin; mais la
+cavalerie de Westermann, qui n'etait pas toujours aussi brave que son
+chef, se debanda tout a coup, et l'obligea a la retraite. Grace a Beaupuy,
+elle se fit sur Chateau-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille
+y arriva le jour suivant. Toute l'armee s'y trouva donc reunie le 26,
+l'avant-garde epuisee d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille
+fatigue d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et a travers
+les boues de l'automne. Westermann et les representans voulaient de nouveau
+se reporter en avant. Kleber s'y opposa avec force, et fit decider qu'on ne
+s'avancerait pas au-dela de Villiers, moitie chemin de Chateau-Gonthier a
+Laval.
+
+Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est
+situee sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on
+occupait, etait imprudent, comme l'observa judicieusement un officier tres
+distingue, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il etait facile
+aux Vendeens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes
+les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armee republicaine etait
+inutilement amassee sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite,
+passer la Mayenne sur ses derrieres, et l'accabler a l'improviste. Il
+proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armee sur
+la rive droite. De ce cote il n'y avait pas de pont a franchir, et
+l'occupation de Laval ne presentait point d'obstacle. Ce plan, approuve par
+les generaux, fut adopte par Lechelle. Le lendemain, cependant, Lechelle,
+qui sortait quelquefois de sa nullite pour commettre des fautes, envoie
+l'ordre le plus sot et le plus contradictoire a ce qui avait ete convenu la
+veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumees, de marcher
+_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche.
+Kleber et tous les generaux sont indignes; cependant il faut obeir. Beaupuy
+s'avance le premier; Kleber le suit immediatement. Toute l'armee vendeenne
+etait deployee sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat;
+Kleber se deploie a droite et a gauche de la route, de maniere a s'etendre
+le plus possible. Sentant neanmoins le desavantage de cette position, il
+fait dire a Lechelle de porter la division Chalbos sur le flanc de
+l'ennemi, mouvement qui devait l'ebranler. Mais cette colonne, composee de
+ces bataillons formes a Orleans et a Niort, qui avaient fui si souvent, se
+debande avant de s'etre mise en marche. Lechelle s'echappe le premier a
+toute bride; une grande moitie de l'armee, qui ne se battait pas, fuit en
+toute hate, ayant Lechelle en tete, et court jusqu'a Chateau-Gonthier, et
+de Chateau-Gonthier jusqu'a Angers. Les braves Mayencais, qui n'avaient
+jamais lache pied, se debandent pour la premiere fois. La deroute devient
+alors generale; Beaupuy, Kleber, Marceau, les representans Merlin et
+Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arreter les
+fuyards. Beaupuy recoit une balle au milieu de la poitrine. Porte dans une
+cabane, il s'ecrie: "Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise
+sanglante a mes soldats." Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et
+qui etait connu par une intrepidite extraordinaire, se fait tuer a leur
+tete. Enfin une partie de l'armee s'arrete au Lion-d'Angers; l'autre fuit
+jusqu'a Angers meme. L'indignation etait generale contre le lache exemple
+qu'avait donne Lechelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient
+hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui
+etaient restes sous les drapeaux, et c'etaient des Mayencais, criaient: A
+bas Lechelle! vive Kleber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Lechelle,
+qui entendit ces cris, en fut encore plus mal dispose contre l'armee de
+Mayence, et contre les generaux dont la bravoure lui faisait honte. Les
+representans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Lechelle, se
+deciderent a le suspendre, et proposerent le commandement a Kleber.
+Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un general en
+chef, toujours en butte aux representans, au ministre, au comite de salut
+public, et consentit seulement a diriger l'armee sous le nom d'un autre. On
+donna donc le commandement a Chalbos, qui etait l'un des generaux les plus
+ages de l'armee. Lechelle, prevenant l'arrete des representans, demanda son
+conge, en disant qu'il etait malade, et se retira a Nantes, ou il mourut
+quelque temps apres.
+
+Kleber, voyant l'armee dans un etat pitoyable, dispersee partie a Angers,
+et partie au Lion-d'Angers, proposa de la reunir tout entiere a Angers
+meme, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de
+souliers et de vetemens, et de la reorganiser d'une maniere complete. Cet
+avis fut adopte, et toutes les troupes furent reunies a Angers. Lechelle
+n'avait pas manque de denoncer l'armee de Mayence en donnant sa demission,
+et d'attribuer a de braves gens une deroute qui n'etait due qu'a sa
+lachete. Depuis long-temps on se defiait de cette armee, de son esprit de
+corps, de son attachement a ses generaux, et de son opposition a
+l'etat-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet! a bas
+Lechelle!_ acheverent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement.
+Bientot, en effet, le comite de salut public rendit un arrete pour en
+ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Kleber fut
+charge de cette derniere operation. Quoique cette mesure fut prise contre
+lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y preta volontiers, car il
+sentait le danger de l'esprit de rivalite et de haine qui s'etablissait
+entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout
+un grand avantage a former de bonnes tetes de Colonnes, qui, habilement
+distribuees, pouvaient communiquer leur propre force a toute l'armee.
+
+Pendant que ceci se passait a Angers, les Vendeens, delivres a Laval des
+republicains, et ne voyant plus rien qui s'opposat a leur marche, ne
+savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel theatre porter la
+guerre. Il s'en presentait deux egalement avantageux: ils avaient a choisir
+entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extreme Bretagne etait
+toute fanatisee par les pretres et les nobles; la population les aurait
+recus avec joie; et le sol, extremement coupe et montueux, leur aurait
+fourni des moyens tres faciles de resistance; enfin, ils se seraient
+trouves sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais.
+L'extreme Normandie, ou presqu'ile de Cotentin, etait un peu plus eloignee,
+mais bien plus facile a garder, car, en s'emparant de Port-Beil et
+Saint-Cosme, ils la fermaient entierement. Ils y trouvaient l'importante
+place de Cherbourg, tres accessible pour eux du cote de la terre, pleine
+d'approvisionnemens de toute espece, et surtout tres propre aux
+communications avec les Anglais. Ces deux projets presentaient donc de
+grands avantages, et leur execution rencontrait peu d'obstacles. La route
+de Bretagne n'etait gardee que par l'armee de Brest, confiee a Rossignol,
+et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organises. La
+route de Normandie etait defendue par l'armee de Cherbourg, composee de
+levees en masse pretes a se dissoudre au premier coup de fusil, et de
+quelques mille hommes seulement de troupes plus regulieres, qui n'avaient
+pas encore quitte Caen. Ainsi, aucune de ces deux armees n'etait a redouter
+pour la masse vendeenne. On pouvait meme facilement eviter leur rencontre
+avec un peu de celerite. Mais les Vendeens ignoraient la nature des
+localites, ils n'avaient pas un seul officier qui put leur dire ce
+qu'etaient la Bretagne et la Normandie, quels en etaient les avantages
+militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg
+fortifie du cote de terre. Ils etaient donc incapables de se hater, de
+s'eclairer dans leur marche, de rien executer enfin, avec un peu de force
+et de precision.
+
+Quoique nombreuse, leur armee etait dans un etat pitoyable. Tous les chefs
+principaux etaient ou morts ou blesses. Bonchamps avait expire sur la rive
+gauche; d'Elbee, blesse, avait ete transporte a Noirmoutiers; Lescure,
+atteint d'une balle au front, etait traine mourant a la suite de l'armee;
+La Rochejaquelein, reste seul, avait recu le commandement general. Stofflet
+commandait sous lui. L'armee, obligee maintenant de se mouvoir et
+d'abandonner son sol, aurait du etre organisee; mais elle marchait
+pele-mele comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans,
+des chariots. Dans une armee reguliere, les braves, les faibles, les
+laches, encadres les uns avec les autres, restent forcement ensemble et se
+soutiennent reciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour
+communiquer leur energie a toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang
+n'etant garde, aucune division de compagnie de bataillon, n'etant observee,
+chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'etaient ranges
+ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prets
+a s'avancer les premiers. Apres eux, venait une troupe moins sure, et
+propre seulement a decider un succes, en se portant sur les flancs d'un
+ennemi deja ebranle. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours
+prete a fuir au premier coup de fusil, se trainait confusement. Ainsi, les
+trente ou quarante mille hommes armes se reduisaient en definitive a
+quelques mille braves, toujours disposes a se battre par temperament. Le
+defaut de subdivisions empechait de former des detachemens, de porter un
+corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions.
+Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient
+qu'eux seuls. Il etait impossible de donner des ordres; tout ce qu'on
+pouvait obtenir, c'etait de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet
+avait seulement quelques paysans affides qui allaient repandre ce qu'il
+voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais
+cavaliers, et une trentaine de pieces de canon, mal servies et mal
+entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les
+vieillards, pour etre plus en surete, cherchaient a se fourrer au milieu de
+la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs
+mouvemens. La mefiance commencait aussi a s'etablir de la part des soldats
+a l'egard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre a l'Ocean
+que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arraches de leur
+pays. Le conseil, dont l'autorite etait devenue tout a fait illusoire,
+etait divise; les pretres s'y montraient mecontens des chefs militaires;
+rien enfin n'eut ete plus facile que de detruire une pareille armee, si le
+plus grand desordre de commandement n'avait regne chez les, republicains.
+
+Les Vendeens etaient donc incapables de concevoir et d'executer un plan
+quelconque. Ils avaient quitte la Loire depuis vingt-six jours; et, dans
+un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Apres
+beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur
+disait que Rennes et Saint-Malo etaient gardes par des troupes
+considerables; de l'autre, que Cherbourg etait fortement defendu du cote de
+terre; ils se deciderent alors a assieger Granville, placee sur le bord de
+l'Ocean, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait
+surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur depeignait
+comme tres fertile et tres bien approvisionnee. En consequence ils
+marcherent sur Fougeres. On avait reuni sur leur route quinze ou seize
+mille hommes de levees en masse, qui se disperserent sans coup ferir. Les
+Vendeens se porterent a Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches.
+
+Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigerent vers Granville, en laissant
+a Avranches une moitie de leur monde et tous leurs bagages. La garnison
+ayant voulu faire une sortie, ils la repousserent, et se jeterent a sa
+suite dans le faubourg qui precede le corps de la place. La garnison eut le
+temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur
+possession, et ils avaient ainsi de grandes facilites pour l'attaque. Ils
+avancerent du faubourg jusqu'a des palissades qu'on venait de construire,
+et sans chercher a les enlever, ils se bornerent a tirailler contre les
+remparts, tandis qu'on leur repondait avec de la mitraille et des boulets.
+En meme temps, ils placerent quelques pieces sur les hauteurs
+environnantes, et tirerent inutilement sur la crete des murs et sur les
+maisons de la ville. A la nuit, ils s'eparpillerent, et abandonnerent le
+faubourg, ou le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allerent
+chercher hors de la portee du canon des logemens, des vivres, et surtout du
+feu, car il commencait a faire un froid tres vif. Les chefs purent a peine
+retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de
+tirailleurs.
+
+Le lendemain, leur impuissance de prendre une place fermee leur fut encore
+mieux demontree; ils essayerent encore de leurs batteries, mais sans aucun
+succes. Ils tiraillerent de nouveau le long des palissades; et furent
+bientot entierement decourages. Tout a coup l'un d'entre eux imagina de
+profiter de la maree basse, pour traverser une plage, et prendre la ville
+du cote du port. Ils se disposaient a cette nouvelle tentative, lorsque le
+feu fut mis au faubourg par les representans enfermes dans Granville. Les
+Vendeens furent alors obliges de l'evacuer, et songerent a la retraite. La
+tentative du cote du port fut entierement abandonnee, et le lendemain ils
+revinrent tous a Avranches rejoindre le reste de leur monde et les
+bagages. Des ce moment, le decouragement fut porte au comble; ils se
+plaignirent plus amerement que jamais des chefs qui les avaient arraches de
+leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demanderent a grands
+cris a regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, a la tete des plus
+braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entrainer dans la
+Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut a
+peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la
+Bretagne, en marchant sur Pontorson, par ou elle etait arrivee. Elle
+s'empara du pont au Beaux qui, jete sur la Selune, etait indispensable pour
+arriver a Pontorson.
+
+Pendant que ces evenemens se passaient a Granville, l'armee republicaine
+avait ete reorganisee a Angers. A peine le temps necessaire pour lui donner
+un peu de repos et d'ordre fut-il ecoule, qu'on la conduisit a Rennes, pour
+la reunir aux six ou sept mille hommes de l'armee de Brest, commandes par
+Rossignol. La, on avait arrete, dans un conseil de guerre, les mesures a
+prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendeenne. Chalbos malade
+avait obtenu la permission de se retirer sur les derrieres, pour y reparer
+sa sante; Rossignol avait recu des representons le commandement en chef de
+l'armee de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un
+mille hommes. Il fut resolu que ces deux armees se porteraient tout de
+suite a Antrain; que le general Tribout, qui etait a Dol avec trois ou
+quatre mille hommes, se rendrait a Pontorson, et que le general Sepher, qui
+avait six mille soldats de l'armee de Cherbourg, suivrait par derriere la
+colonne vendeenne. Ainsi placee entre la mer, le poste de Pontorson,
+l'armee d'Antrain, et Sepher qui arrivait a Avranches, cette colonne devait
+etre bientot enveloppee et detruite.
+
+Toutes ces dispositions s'executaient au moment meme ou les Vendeens
+quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre a
+Pontorson. C'etait le 18 novembre (28 brumaire). Le general Tribout,
+declamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson,
+qu'a occuper un passage etroit, a travers un marais qui couvrait la ville,
+et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il
+pouvait empecher les Vendeens de faire un seul pas. Mais aussitot qu'il
+apercoit l'ennemi, il abandonne le defile, et se porte en avant. Les
+Vendeens, encourages par la prise du pont au Beaux, le chargent
+vigoureusement, l'obligent a ceder, et, profitant du desordre de sa
+retraite, se jettent a sa suite dans le passage qui traverse le marais, et
+se rendent ainsi maitres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais du aborder.
+
+Grace a cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux
+Vendeens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller
+a Antrain, et passer sur le corps de la grande armee republicaine.
+Cependant ils evacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se
+jette a leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraine Marigny avec
+ses grenadiers, et ose suivre les Vendeens jusqu'a Dol, avec une simple
+avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusement dans la
+ville; mais bientot ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux
+meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde
+republicaine a se retirer a une grande distance.
+
+Kleber, qui dirigeait toujours l'armee par ses conseils, quoiqu'un autre en
+fut le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendeenne,
+de la bloquer, et de la faire perir de faim, de maladie et de misere. Les
+debandades etaient si frequentes dans les troupes republicaines, qu'une
+attaque de vive force presentait des chances dangereuses. Au contraire, en
+fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendeens entre la
+mer et trois points retranches; et en les faisant harceler tous les jours
+par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les detruire. Les
+representans approuvent ce plan, et les ordres sont donnes en consequence.
+Mais tout a coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut
+seconder son general et attaquer Dol du cote d'Antrain, tandis qu'il
+l'attaquera du cote de Pontorson, c'en est fait de l'armee catholique, et
+qu'elle sera entierement perdue. Les representans s'enflamment a cette
+proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait
+changer le plan d'abord convenu, et il est decide que Marceau, a la tete
+d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann.
+
+Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne
+songe pas a s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain,
+est deja rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hate.
+L'ennemi repond a son attaque par ses feux redoutables. Westermann deploie
+son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent a
+manquer; il est alors oblige de faire un mouvement retrogade, et il vient
+s'etablir en arriere sur un plateau. Les Vendeens en profitent, se jettent
+sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin a
+la vue de Dol; les Vendeens victorieux se reunissent contre lui; il resiste
+avec une fermete heroique pendant toute la journee, et reussit a se
+maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est tres hasardee; il
+demande Kleber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kleber
+accourt, et conseille de prendre une position retrograde, il est vrai, mais
+tres forte, aux environs de Trans. On hesite encore a suivre l'avis de
+Kleber, lorsque la presence des tirailleurs vendeens fait reculer les
+troupes. Elles se debandent d'abord, mais on les rallie bientot sur la
+position indiquee par Kleber. Kleber reproduit alors le premier plan qu'il
+avait propose, et qui consistait a fortifier Antrain. On y adhere, mais on
+ne veut pas retourner a Antrain, on veut rester a Trans, et s'y fortifier
+pour etre plus pres de Dol. Tout a coup, avec la mobilite qui presidait a
+toutes les determinations, on change encore d'avis, et on se resout de
+nouveau a l'offensive malgre l'experience de la veille. On envoie un
+renfort a Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son cote, tandis que
+l'armee principale attaquera du cote de Trans.
+
+Kleber objecte en vain que les troupes de Westermann, demoralisees par
+l'evenement de la veille, ne tiendront pas, les representans insistent, et
+l'attaque est resolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le
+mouvement s'execute. Westermann et Marigny sont prevenus et assaillis par
+l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se debandent. Il
+font des efforts inouis pour les arreter; ils reunissent en vain quelques
+braves autour d'eux, et sont bientot emportes. Les Vendeens, vainqueurs,
+abandonnent ce point, et se portent a leur droite, sur l'armee qui
+s'avancait de Trans.
+
+Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient a
+en remporter un second, le bruit du canon avait repandu l'epouvante dans la
+ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en etaient pas encore sortis
+pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les laches,
+couraient de tous cotes, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs
+pretres, la croix a la main, faisaient de vains efforts pour les ramener.
+Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire
+au combat. Enfin on etait parvenu a les rallier, et a les porter sur la
+route de Trans, a la suite des braves qui les avaient devances.
+
+Une confusion non moins grande regnait dans le camp principal des
+republicains. Rossignol, les representans, commandant tous a la fois, ne
+pouvaient ni s'entendre ni agir. Kleber et Marceau, devores de chagrins,
+s'etaient avances pour reconnaitre le terrain, et soutenir l'effort des
+Vendeens. Arrive devant l'ennemi, Kleber veut deployer l'avant-garde de
+l'armee de Brest, mais elle se debande au premier coup de feu. Alors il
+fait avancer la brigade Canuel, composee en grande partie de bataillons
+mayencais: ceux-ci, fideles a leur vieille bravoure, resistent pendant
+toute la journee, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnes
+du reste des troupes. Mais la bande vendeenne, qui avait battu Westermann,
+les prend en flanc, et les force a la retraite. Les Vendeens en profitent,
+et les poursuivent jusqu'a Antrain meme. Enfin il devient urgent de quitter
+Antrain, et toute l'armee republicaine se retire a Rennes.
+
+C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kleber. Rossignol, dans
+l'un de ces genereux mouvemens dont il etait capable, malgre son
+ressentiment contre les generaux mayencais, parut au conseil de guerre avec
+un papier contenant sa demission. "Je ne suis pas fait, dit-il, pour
+commander une armee. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais
+je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma demission, et, si
+on la refuse, on est ennemi de la republique."--"Pas de demission, s'ecrie
+Prieur de la Marne, tu es le fils aine du comite de salut public. Nous te
+donnerons des generaux qui te conseilleront, et qui repondront pour toi des
+evenemens de la guerre." Cependant Kleber, desole de voir l'armee aussi mal
+conduite, proposa un plan qui pouvait seul retablir l'etat des affaires,
+mais qui etait bien peu approprie aux dispositions des representans. "Il
+faut, leur dit-il, en laissant le generalat a Rossignol, nommer un
+commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de
+l'artillerie." On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer
+Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de
+la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois
+suspects comme membres de la faction mayencaise. On dispute un moment sur
+les individus, puis enfin on se rend, et on cede a l'ascendant de cet
+habile et genereux militaire, qui aimait la republique non par exaltation
+de tete, mais par temperament, qui servait avec une loyaute, un
+desinteressement admirables, et avait la passion et le genie de son metier
+a un degre rare. Kleber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de
+ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier devouement. Il
+etait assure, si Rossignol restait dans la nullite, de tout diriger
+lui-meme, et de terminer heureusement la guerre.
+
+On reunit la division de Cherbourg, qui etait venue de Normandie, aux
+armees de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers
+Angers, ou les Vendeens cherchaient a passer la Loire. Ceux-ci, apres
+s'etre assure un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de
+Pontorson et sur celle d'Antrain, songerent a rentrer dans leur pays. Ils
+passerent sans coup ferir par Fougeres et Laval, et projeterent de
+s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de Ce. La derniere
+experience qu'ils avaient faite a Granville, ne les avait pas encore assez
+convaincus de leur impuissance a prendre des places fermees. Le 3 decembre,
+ils se jeterent dans les faubourgs d'Angers, et commencerent a tirailler
+sur le front de la place. Ils continuerent le lendemain; mais, quelle que
+fut leur ardeur a s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'etaient
+plus separes que par la Loire, ils desesperent bientot de reussir.
+L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journee du 4, acheva de
+les decourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent
+alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus ou ils pourraient
+la passer. Les uns imaginerent de remonter jusqu'a Saumur, les autres
+jusqu'a Blois; mais, dans le moment ou ils deliberaient, Kleber, survenant
+avec sa division le long de la chaussee de Saumur, les obligea a se rejeter
+de nouveau en Bretagne. Voila donc ces malheureux manquant de vivres, de
+souliers, de voitures pour trainer leurs familles, travailles par une
+maladie epidemique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile
+ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs debris; et
+au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim
+et de froid. Deja ils commencaient a croire que la convention n'en voulait
+qu'a leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir
+clandestinement a travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans,
+de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les
+engagea a s'y porter. Ils traverserent La Fleche, dont ils s'emparerent, et
+entrerent au Mans apres une legere escarmouche.
+
+L'armee republicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y etaient
+elevees entre les generaux. Kleber avait intimide les brouillons par sa
+fermete, et oblige les representans a renvoyer Rossignol a Rennes, avec sa
+division de l'armee de Brest. Un arrete du comite de salut public donna
+alors a Marceau le titre de general en chef, et destitua tous les generaux
+mayencais, en laissant neanmoins a Marceau la faculte de se servir
+provisoirement de Kleber. Marceau declarait qu'il ne commanderait pas, si
+Kleber n'etait pas a ses cotes pour tout ordonner. "En acceptant le titre,
+dit Marceau a Kleber, je prends les degouts et la responsabilite pour moi,
+et je te laisserai a toi le commandement veritable, et les moyens de sauver
+l'armee.--Sois tranquille, mon ami, dit Kleber, nous nous battrons et nous
+nous ferons guillotiner ensemble."
+
+On se mit donc aussitot en marche, et des ce moment tout fut conduit avec
+unite et fermete. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 decembre au
+Mans, et chargea aussitot les Vendeens. La confusion se mit parmi eux; mais
+quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en
+avant de la ville, et forcerent Westermann a se replier sur Marceau, qui
+arrivait avec une division. Kleber etait encore en arriere avec le reste de
+l'armee. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il fut nuit.
+Marceau, entraine par son temperament bouillant, mais craignant le blame de
+Kleber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter,
+hesite; cependant, emporte par Westermann, il se decide, et attaque le
+Mans. Le tocsin sonne, la desolation se repand dans la ville. Westermann,
+Marceau, se precipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux,
+et, malgre un feu terrible des maisons, parviennent a refouler le plus
+grand nombre des Vendeens sur la grande place de la ville. Marceau fait
+couper a sa droite et a sa gauche les rues aboutissant a cette place, et
+tient ainsi les Vendeens bloques. Cependant sa position etait hasardee,
+car, engage dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu etre tourne
+et enveloppe. Il envoie donc un avis a Kleber, pour le presser d'arriver au
+plus vite avec sa division. Celui-ci arrive a la pointe du jour. Le plus
+grand nombre des Vendeens avait fui; il ne restait que les plus braves
+pour proteger la retraite: on les charge a la baionnette, on les enfonce,
+on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville.
+
+Jamais deroute n'avait ete aussi meurtriere. Une foule considerable de
+femmes, laissees en arriere, furent faites prisonnieres. Marceau sauva une
+jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son desespoir,
+demandait qu'on lui donnat la mort. Elle etait modeste et belle; Marceau,
+plein d'egards et de delicatesse, la recueillit dans sa voiture, la
+respecta, et la fit deposer dans un lieu sur. Les campagnes etaient
+couvertes au loin des debris de ce grand desastre. Westermann, infatigable,
+harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortunes,
+ne sachant ou fuir, rentrerent dans Laval pour la troisieme fois, et en
+ressortirent aussitot pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils
+voulurent la repasser a Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jeterent
+sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur
+la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait
+ete impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendeenne, privee
+de la presence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la
+Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage.
+Enfin, desesperee, ne sachant ou se porter, elle resolut de fuir vers la
+pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit a Blain, ou elle
+remporta encore un avantage d'arriere-garde; et de Blain a Savenay, d'ou
+elle esperait se jeter dans le Morbihan.
+
+Les republicains l'avaient suivie sans relache, et ils arriverent a Savenay
+le soir meme du jour ou elle y entra. Savenay avait la Loire a gauche, des
+marais a droite, et un bois en avant. Kleber sentit l'importance d'occuper
+le bois le jour meme, et de se rendre maitre de toutes les hauteurs, afin
+d'ecraser le lendemain les Vendeens dans Savenay, avant qu'ils eussent le
+temps d'en sortir. En effet, il lanca l'avant-garde sur eux; et lui-meme,
+saisissant le moment ou les Vendeens debouchaient du bois pour repousser
+cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en
+debusqua tout a fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y
+enfermerent, sans cesser neanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la
+nuit. Westermann et les representans proposaient d'attaquer sur-le-champ,
+pour tout detruire des la nuit meme. Kleber, qui ne voulait pas qu'une
+faute lui fit perdre une victoire assuree, declara positivement qu'on
+n'attaquerait pas; et puis, s'enfoncant dans un sang-froid imperturbable,
+il laissa dire, sans repondre a aucune provocation. Il empecha ainsi toute
+espece de mouvement.
+
+Le lendemain, 23 decembre, avant le jour, il etait a cheval avec Marceau,
+et parcourait sa ligne, lorsque les Vendeens desesperes et ne voulant pas
+survivre a cette journee, se precipitent les premiers sur les republicains.
+Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kleber avec la
+gauche. Tous se precipitent et reploient les Vendeens sur eux-memes.
+Marceau et Kleber se reunissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils
+rencontrent de cavalerie, et s'elancent a la suite des Vendeens. La Loire
+et les marais interdisaient toute retraite a ces infortunes; un grand
+nombre fut immole a coups de baionnette, d'autres furent faits prisonniers,
+et a peine quelques-uns trouverent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la
+colonne fut entierement detruite, et la grande guerre de la Vendee
+veritablement finie.
+
+Ainsi, cette malheureuse population, rejetee hors de son pays par
+l'imprudence de ses chefs, et reduite a chercher un port pour se refugier
+vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Ocean.
+N'ayant pu prendre Granville, elle avait ete ramenee sur la Loire, n'avait
+pu la repasser, avait ete refoulee une seconde fois en Bretagne, et de
+Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barriere
+fatale, elle venait d'expirer tout entiere, entre Savenay, la Loire et des
+marais. Westermann fut charge, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes
+fugitifs de la Vendee. Kleber et Marceau retournerent a Nantes. Recus, le
+24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espece de triomphe, et
+furent gratifies par le club jacobin d'une couronne civique.
+
+Si l'on considere dans son ensemble cette campagne memorable de 93, on ne
+pourra s'empecher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais
+fait une societe menacee. Dans l'annee 1792, la coalition, qui n'etait pas
+complete encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens
+avaient tente en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'etaient
+bornes dans les Pays-Bas a bombarder la place de Lille. Les Francais, dans
+leur premiere exaltation, repousserent les Prussiens au-dela du Rhin, les
+Autrichiens au-dela de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la
+Savoie et le comte de Nice. La grande annee 93 s'ouvrit d'une maniere bien
+differente. La coalition etait augmentee des trois puissances qui jusque-la
+etaient restees neutres. L'Espagne poussee a bout par le 21 janvier, avait
+enfin porte cinquante mille hommes sur les Pyrenees; la France avait oblige
+Pitt a se declarer; et l'Angleterre et la Hollande etaient entrees a la
+fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublee; et qui, mieux
+avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait a combattre, augmentait ses
+forces, et se preparait a un effort decisif. Ainsi, comme sous Louis XIV,
+la France avait a soutenir l'attaque de l'Europe entiere; et cette fois
+elle ne s'etait pas attire ce concours d'ennemis par son ambition, mais par
+la juste colere que lui inspira l'intervention des puissances dans ses
+affaires interieures.
+
+Des le mois de mars, Dumouriez debuta par une temerite, et voulut envahir
+la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit
+les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-dela de la Meuse, et le forca
+lui-meme a venir se mettre a la tete de son armee. Dumouriez fut oblige de
+livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille etait gagnee,
+lorsque l'aile gauche flechit, et repassa la Gette; il fallut battre en
+retraite, et nous perdimes la Belgique en quelques jours. Alors les revers
+aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux
+Autrichiens. Dans le meme instant, Custine, battu a Francfort, ramene sur
+le Rhin, et separe de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place
+fameuse, et en commencer le siege; les Piemontais nous repoussaient a
+Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrenees; et enfin les provinces de
+l'Ouest, deja privees de leurs pretres et poussees a bout par la levee des
+trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trone et de
+l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exasperee de la desertion de
+Dumouriez, des defaites essuyees dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes,
+et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure,
+arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa
+ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de moderation. Ce nouvel
+exces lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept departemens sur
+quatre-vingt-trois se souleverent contre ce gouvernement, qui eut alors a
+lutter contre l'Europe, la Vendee royaliste, et les trois quarts de la
+France federalisee. C'est a cette epoque que nous perdimes le camp de
+Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut acheve, que
+Mayence fut presse vivement, que les Espagnols passerent le Tech et
+menacerent Perpignan, que les Vendeens prirent Saumur et assiegerent
+Nantes, que les federalistes se disposerent a fondre de Lyon, de Marseille,
+de Bordeaux et de Caen, sur Paris.
+
+De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale,
+terminer la revolution en quelques journees, et suspendre la civilisation
+europeenne pour long-temps. Heureusement on assiegea des places. On se
+souvient, avec quelle fermete la convention fit rentrer les departemens
+dans la soumission, en leur montrant seulement son autorite, et en
+dispersant les imprudens qui s'etaient avances jusqu'a Vernon; avec quel
+bonheur les Vendeens furent repousses de Nantes, et arretes dans leur
+marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des
+federalistes, ses autres ennemis avaient fait des progres alarmans.
+Valenciennes et Mayence furent prises apres des sieges memorables; la
+guerre du federalisme amena deux evenemens desastreux, le siege de Lyon, et
+la trahison de Toulon; enfin, la Vendee elle-meme, quoique renfermee dans
+le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse resistance de
+Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labaroliere,
+qui avaient voulu penetrer dans son sein. Jamais la situation n'avait ete
+plus grave. Les coalises n'etaient plus arretes au Nord et au Rhin par des
+sieges; Lyon et Toulon offraient aux Piemontais de solides appuis; la
+Vendee paraissait indomptable, et offrait un pied-a-terre aux Anglais.
+C'est alors que la convention appela a Paris les envoyes des assemblees
+primaires, leur donna la constitution de l'an III a jurer et a defendre, et
+decida avec eux que la France entiere, hommes et choses, etait a la
+disposition du gouvernement. Alors fut decretee la levee en masse,
+generation par generation, et la faculte de requerir tout ce qui serait
+necessaire a la guerre; alors fut institue le Grand-Livre, et l'emprunt
+force sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des
+assignats et operer le placement force des biens nationaux; alors deux
+grandes armees furent dirigees sur la Vendee, la garnison de Mayence y fut
+transportee en poste; il fut resolu que ce malheureux pays serait brule, et
+que la population en serait transportee ailleurs. Enfin, Carnot entra au
+comite de salut public, et commenca a introduire l'ordre et l'ensemble dans
+les operations militaires.
+
+Nous avions perdu le camp de Cesar, et Kilmaine avait, par une retraite
+heureuse, sauve les restes de l'armee du Nord. Les Anglais s'etaient portes
+a Dunkerque, et en faisaient le siege, tandis que les Autrichiens
+attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirigee de Lille sur les
+derrieres du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion
+soixante mille Francais, avait compris le plan de Carnot, et s'etait porte
+sur Furnes, pas un Anglais n'etait sauve. Au lieu de se placer entre le
+corps d'observation et le corps de siege, il prit une marche directe et
+decida du moins la levee du siege, en donnant l'heureuse bataille
+d'Hondschoote. Cette bataille fut notre premiere victoire, sauva Dunkerque,
+priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la
+joie et l'esperance.
+
+Bientot de nouveaux revers changerent cette joie en nouvelles alarmes. Le
+Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'armee de Houchard fut saisie a
+Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les
+Autrichiens, que rien n'arretait plus depuis la prise de Mayence,
+s'avancerent sur les deux versans des Vosges, menacerent les lignes de
+Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais
+resistaient avec vigueur, les Piemontais avaient recouvre la Savoie, et
+etaient descendus vers Lyon pour mettre notre armee entre deux feux;
+Ricardos avait franchi la Tet, et depasse Perpignan; enfin la division des
+troupes de l'Ouest en deux armees, celle de La Rochelle et celle de Brest,
+avait empeche le succes du plan de campagne arrete a Saumur le 2 septembre.
+Canclaux, mal seconde par Rossignol, s'etait trouve seul en fleche dans le
+sein de la Vendee, et s'etait replie sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la
+dictature fut completee et proclamee par l'institution du gouvernement
+revolutionnaire; la puissance du comite de salut public fut proportionnee
+au danger; les levees furent executees, et les armees grossies d'une
+multitude de requisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les
+garnisons, et permirent de porter les troupes organisees en ligne; enfin
+la convention ordonna aux armees de vaincre dans un delai donne.
+
+Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs inevitables effets. Les
+armees du Nord, renforcees, se concentrerent a Lille et a Guise. Les
+coalises s'etaient portes a Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin
+de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille
+de Watignies, et fit lever le siege de Maubeuge, comme Houchard avait fait
+lever celui de Dunkerque. Les Piemontais furent rejetes au dela du
+Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inonde de levees en masse, fut emporte
+d'assaut; Ricardos fut repousse au-dela de la Tet; enfin les deux armees de
+La Rochelle et de Brest, reunies sous un seul chef, Lechelle, qui laissait
+agir Kleber, ecraserent les Vendeens a Cholet, et les obligerent a passer
+la Loire en desordre.
+
+Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels evenemens: les
+lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comite de salut public ne
+voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune
+Hoche, general de l'armee de la Moselle, malheureux mais brave a
+Kayserslautern, fut encourage quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick,
+il se jeta sur le flanc de Wurmser. Des ce moment, les deux armees du Rhin
+et de la Moselle reunies repousserent les Autrichiens au-dela de
+Wissembourg, obligerent Brunswick a suivre ce mouvement retrograde,
+debloquerent Landau, et camperent dans le Palatinat. Toulon fut repris par
+une idee heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendeens,
+qu'on croyait detruits, mais qui, dans leur desespoir, s'etaient portes au
+nombre de quatre-vingt mille individus au-dela de la Loire, et cherchaient
+un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendeens furent
+repousses des bords de l'Ocean, repousses egalement des bords de la Loire,
+et ecrases entre ces deux barrieres qu'ils ne purent jamais franchir. Aux
+Pyrenees seulement nos armes avaient ete malheureuses, mais nous n'avions
+perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan.
+
+Ainsi, cette grande et terrible annee nous montre l'Europe pressant la
+revolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succes de 92,
+ramenant ses armees en arriere, penetrant par toutes les frontieres a la
+fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts a
+ceux des puissances ennemies. Alors la revolution s'irrite: elle fait
+eclater sa colere au 31 mai, se cree, par cette journee, de nouveaux
+ennemis, et semble prete a succomber contre l'Europe et les trois quarts de
+ses provinces revoltees. Mais bientot elle fait rentrer ses ennemis
+interieurs dans le devoir, souleve un million d'hommes a la fois, bat les
+Anglais a Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitot
+d'efforts, gagne une bataille a Watignies, recouvre les lignes de
+Wissembourg, rejette les Piemontais au-dela des Alpes, prend Lyon, Toulon,
+et ecrase deux fois les Vendeens, une premiere fois dans la Vendee, et une
+seconde et derniere fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et
+plus digne d'etre propose a l'admiration et a l'imitation des peuples. La
+France avait recouvre tout ce qu'elle avait perdu, excepte Conde,
+Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de
+l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutte contre une seule,
+n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient
+la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et
+devait paraitre bien plus formidable l'annee suivante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+
+SUITE DE LA LUTTE DES HEBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS
+PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMITE SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET
+S'ATTACHE D'ABORD A REPRIMER LES HEBERTISTES.--DISETTE DANS
+PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT
+TENTE PAR LES HEBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HEBERT,
+CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMITE DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MEME SORT
+AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCES ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE
+DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HERAULT-SECHELLES, FABRE-D'EGLANTINE,
+CHABOT, ETC.
+
+
+La convention avait commence d'exercer quelques severites envers la faction
+turbulente des cordeliers et des agens ministeriels. Ronsin et Vincent
+etaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux
+Cordeliers, Hebert, aux Jacobins, s'efforcaient d'exciter en faveur de
+leurs amis l'interet des chauds revolutionnaires. Les cordeliers firent une
+petition, et, d'un ton assez peu respectueux, demanderent si on voulait
+punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez,
+Custine et Brissot; ils declarerent qu'ils regardaient ces deux citoyens
+comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme
+membres de leur societe. Les jacobins presenterent une petition plus
+mesuree, et se bornerent a demander qu'on accelerat le rapport sur Vincent
+et Ronsin, afin de les punir s'ils etaient coupables, ou de les rendre a la
+liberte s'ils etaient innocens.
+
+Le comite de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul,
+quoique membre du comite et partisan oblige du gouvernement, montra le plus
+grand zele pour Ronsin. Le motif en etait naturel: la cause de Vincent lui
+etait presque etrangere, mais celle de Ronsin, envoye a Lyon avec lui, et
+de plus executeur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de tres pres.
+Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centieme
+des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait deporter ou immoler le
+reste, charger le Rhone de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle,
+et frapper de terreur la rebelle cite de Toulon. Ronsin etait en prison
+pour avoir repete ces horribles expressions dans une affiche. Collot
+d'Herbois, rappele pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand
+interet a justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la
+sienne. Dans ce moment, il arrivait une petition signee de quelques
+citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus dechirante des maux de
+leur ville. Ils montraient les mitraillades succedant aux executions de la
+guillotine, une population entiere menacee d'extermination, et une cite
+riche et manufacturiere demolie, non plus avec le marteau, mais avec la
+mine. Cette petition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer,
+produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se
+hata de faire son rapport, et dans son ivresse revolutionnaire, il presenta
+ces terribles executions comme elles s'offraient a sa propre imagination,
+c'est-a-dire comme indispensables et toutes naturelles. "Les Lyonnais,
+disait-il en substance, etaient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils
+prendraient bientot leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces
+rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter;
+il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort
+n'agissait point assez vite; le marteau ne demolissait que lentement. La
+mitraille a detruit les hommes, la mine a detruit les edifices. Ceux qui
+sont morts avaient tous trempe leurs mains dans le sang des patriotes. Une
+commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sur dans la
+foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont
+ete frappes." Collot-d'Herbois obligea la convention etonnee a approuver
+ce qui lui semblait a lui-meme si naturel; il se rendit ensuite aux
+Jacobins pour se plaindre a eux de la peine qu'il avait eue a justifier sa
+conduite, et de la compassion qu'avaient inspiree les Lyonnais. "Ce matin,
+j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire
+approuver la mort des traitres. On pleurait, on demandait _s'ils etaient
+morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-revolutionnaires! et
+Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je a
+la convention, comment sont morts ces hommes qui etaient couverts du sang
+de nos freres! S'ils n'etaient pas morts, vous ne delibereriez pas ici!...
+Eh bien! a peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler
+des morts; ils ne savaient pas se defendre des ombres!" Passant ensuite a
+Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce general avait partage tous les dangers
+des patriotes dans le Midi, qu'il y avait brave avec lui les poignards des
+aristocrates, et deploye la plus grande fermete pour y faire respecter
+l'autorite de la republique; que dans ce moment tous les aristocrates se
+rejouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-memes un sujet
+d'espoir. "Qu'a donc fait Ronsin pour etre arrete? ajoutait Collot. Je l'ai
+demande a tout le monde; personne n'a pu me le dire." Le lendemain de cette
+seance, dans celle du 3 nivose, Collot, revenant a la charge, vint annoncer
+la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait
+desapprouver l'energie deployee a Lyon, s'etait donne la mort. "Vous ai-je
+trompe, s'ecria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient
+etre reduits au desespoir, si l'esprit public venait a baisser ici?"
+
+Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-revolutionnaires etaient enfermes,
+leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention etaient
+troubles de reclamations en leur faveur, et un membre meme du comite de
+salut public, compromis dans leur systeme sanguinaire, les defendait pour
+se defendre lui-meme. Leurs adversaires commencaient, de leur cote, a
+mettre la plus grande energie dans leurs attaques. Philippeau, revenu de la
+Vendee, et plein d'indignation contre l'etat-major de Saumur, voulait que
+le comite de salut public, partageant sa colere, poursuivit Rossignol,
+Ronsin et autres, et vit une trahison dans la non-reussite du plan de
+campagne du 2 septembre. On a deja vu combien il y avait de torts
+reciproques, de malentendus, et d'incompatibilites de caractere, dans la
+conduite de cette guerre. Rossignol et l'etat-major de Saumur avaient eu
+de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comite, en les desapprouvant,
+ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait ete ni juste ni
+politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliquat a l'amiable; mais
+Philippeau, impatient, ecrivit un pamphlet virulent ou il raconta toute la
+guerre, et ou il mela beaucoup d'erreurs a beaucoup de verites. Cet ecrit
+devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les
+revolutionnaires les plus prononces, et les accusait des plus affreuses
+trahisons. "Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup intrigue,
+beaucoup vole, beaucoup menti! Sa seule expedition c'est celle du 18
+septembre, ou il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par trois mille
+brigands; c'est cette journee fatale de Coron, ou, apres avoir dispose
+notre artillerie dans une gorge, a la tete d'une colonne de six lieues de
+flanc, il se tint cache dans une etable comme un lache coquin, a deux
+lieues du champ de bataille, ou nos infortunes camarades etaient foudroyes
+par leurs propres canons." Les expressions n'etaient pas menagees, comme on
+le voit, dans l'ecrit de Philippeau. Malheureusement, le comite de salut
+public, qu'il aurait du mettre dans ses interets, n'etait pas traite avec
+beaucoup d'egards. Philippeau, mecontent de ne pas voir son indignation
+assez partagee, semblait imputer au comite une partie des torts qu'il
+reprochait a Ronsin, et employait meme cette expression offensante: _Si
+vous n'avez ete que trompes_.
+
+L'ecrit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation.
+Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de voir
+que dans la Vendee les ultra-revolutionnaires avaient autant de torts qu'a
+Paris, et n'imaginant pas que la colere eut aveugle Philippeau jusqu'a lui
+faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec
+empressement, admira son courage, et, dans sa naivete, il disait a tout le
+monde: "Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau...." Tout le monde,
+suivant lui, devait lire cet ecrit, qui prouvait les dangers qu'avait
+courus la republique, par la faute des exageres revolutionnaires.
+
+Camille aimait beaucoup Danton, et en etait aime. Tous deux pensaient que
+la republique etant sauvee par ses dernieres victoires, il etait temps de
+mettre fin a des cruautes desormais inutiles; que ces cruautes prolongees
+plus long-temps ne seraient propres qu'a compromettre la revolution, et que
+l'etranger pouvait seul en desirer et en inspirer la continuation. Camille
+imagina d'ecrire un nouveau journal qu'il intitula _le Vieux Cordelier_,
+car Danton et lui etaient les doyens de ce club celebre. Il dirigea sa
+feuille contre tous les revolutionnaires nouveaux, qui voulaient renverser
+et depasser les revolutionnaires les plus anciens et les plus eprouves.
+Jamais cet ecrivain, le plus remarquable de la revolution, et l'un des plus
+naifs et des plus spirituels de notre langue, n'avait deploye autant de
+grace, d'originalite et meme d'eloquence. Il commencait ainsi son premier
+numero (15 frimaire): "O Pitt! je rends hommage a ton genie! Quels nouveaux
+debarques de France en Angleterre t'ont donne de si bons conseils et des
+moyens si surs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu echouerais
+eternellement contre elle, si tu ne t'attachais a perdre dans l'opinion
+publique ceux qui, depuis cinq ans, ont dejoue tous tes projets. Tu as
+compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait vaincre;
+qu'il fallait faire accuser de corruption precisement ceux que tu n'avais
+pu corrompre, et d'attiedissement ceux que tu n'avais pu attiedir. J'ai
+ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis:
+leur multitude m'arrache de l'hotel des Invalides, et me ramene au combat.
+Il faut ecrire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de la
+revolution, que je tracais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide
+et haletante du journaliste, et suivre, a bride abattue, le torrent
+revolutionnaire. Depute consultant que personne ne consultait plus depuis
+le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise a bras, ou j'ai eu tout
+le loisir de suivre, par le menu le nouveau systeme de nos ennemis."
+
+Camille elevait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite aux Jacobins,
+pour les services genereux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il
+s'exprimait de la maniere suivante a l'egard du culte et des proscriptions:
+
+"Il faut, disait-il, a l'esprit humain malade le lit plein de songes de la
+superstition: et a voir les fetes, les processions qu'on institue, les
+autels et les saints sepulcres qui s'elevent, il me semble qu'on ne fait
+que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de
+l'esperance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le jour meme
+ou je vis Gobel venir a la barre, avec sa double croix qu'on portait en
+triomphe devant le philosophe _Anaxagoras_[8].
+
+
+Si ce n'etait pas un crime de lese-Montagne, de soupconner un president des
+jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette, je
+serais tente de croire qu'a cette nouvelle de Barrere, _la Vendee n'existe
+plus_, le roi de Prusse s'est ecrie douloureusement: _Tous nos efforts
+echoueront donc contre la republique, puisque le noyau de la Vendee est
+detruit!_ et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui aura dit: _Heros
+invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai quelques
+pretres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des autres
+pour faire une pareille declaration. Il y a a Paris deux fameux patriotes
+qui seront tres propres par leurs talens, leur exageration, et leur systeme
+religieux bien connu, a nous seconder et a recevoir nos impressions. Il
+n'est question que de faire agir nos amis en France, aupres des deux grands
+philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile, et
+d'eblouir leur civisme, par la riche conquete des sacristies_. (J'espere
+que Chaumette ne se plaindra pas de ce numero; le marquis de Luchesini ne
+peut pas parler de lui en termes plus honorables.) _Anacharsis et
+Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera celle
+de la contre-revolution; et bientot, au lieu de laisser mourir en France de
+vieillesse et d'inanition le papisme pret a y rendre le dernier soupir, je
+vous promets, par la persecution et l'intolerance contre ceux qui
+voudraient messer et etre messes, de faire passer force recrues a Lescure
+et a La Rochejaquelein_."
+
+Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et
+pretendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une effrayante
+allusion a la loi des suspects. "Anciennement, dit-il, il y avait a Rome,
+selon Tacite, une loi qui specifiait les crimes d'etat et de lese-majeste,
+et portait peine capitale. Ces crimes de lese-majeste, sous la republique,
+se reduisaient a quatre sortes: si une armee avait ete abandonnee en pays
+ennemi; si l'on avait excite des seditions; si les membres des corps
+constitues avaient mal administre les affaires ou les deniers publics; si
+la majeste du peuple romain avait ete avilie. Les empereurs n'eurent besoin
+que de quelques articles additionnels a cette loi, pour envelopper les
+citoyens et les cites entieres dans la proscription. Auguste fut le premier
+a etendre cette loi de lese-majeste, en y comprenant les ecrits qu'il
+appelait contre-revolutionnaires. Bientot les extensions n'eurent plus de
+bornes. Des que les propos furent devenus des crimes d'etat, il n'y eut
+plus qu'un pas a faire pour changer en crimes les simples regards, la
+tristesse, la compassion, les soupirs, le silence meme.
+
+"Bientot ce fut un crime de lese-majeste ou de contre-revolution a la ville
+de _Nursia_ d'avoir eleve un monument a ses habitans morts au siege de
+Modene; crime de contre-revolution a Libon Drusus d'avoir demande aux
+diseurs de bonne aventure s'il ne possederait pas un jour de grandes
+richesses; crime de contre-revolution au journaliste Cremutius Cordus
+d'avoir appele Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de
+contre-revolution a un des descendans de Cassius d'avoir chez lui un
+portrait de son bisaieul; crime de contre-revolution a Marcus Scaurus
+d'avoir fait une tragedie ou il y avait tel vers auquel on pouvait donner
+deux sens; crime de contre-revolution a Torquatus Silanus de faire de la
+depense; crime de contre-revolution a Petreius d'avoir eu un songe sur
+Claude; crime de contre-revolution a Pomponius de ce qu'un ami de Sejan
+etait venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de
+contre-revolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'etait faire
+le proces du gouvernement; crime de contre-revolution de ne pas invoquer le
+genie divin de Caligula: pour y avoir manque, grand nombre de citoyens
+furent dechires de coups, condamnes aux mines ou aux betes, quelques-uns
+meme scies par le milieu du corps; crime enfin de contre-revolution a la
+mere du consul Fusius Germinus d'avoir pleure la mort funeste de son fils.
+
+"Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si
+l'on ne voulait s'exposer a perir soi-meme.
+
+"Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularite?
+c'etait un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. _Studia
+civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse_. SUSPECT.
+
+"Fuyait-on au contraire la popularite, et se tenait-on au coin de son feu?
+cette vie retiree vous avait fait remarquer, vous avait donne de la
+consideration. _Quanto metu occultior, tanto plus fama adeptus_. SUSPECT.
+
+"Etiez-vous riche? il y avait un peril imminent que le peuple ne fut
+corrompu par vos largesses. _Auri vim atque opes Plauti, principi
+infensas_. SUSPECT.
+
+"Etiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur! il faut surveiller
+de plus pres cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui
+n'a rien. _Syllam inopem, unde praecipuam audaciam_. SUSPECT.
+
+"Etiez-vous d'un caractere sombre, melancolique, ou mis en neglige? Ce qui
+vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. _Hominem
+publicis bonis moestum_. SUSPECT."
+
+Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande enumeration des suspects,
+et tracait un horrible tableau de ce qui se passait a Paris, par ce qui
+s'etait fait a Rome. Si la lettre de Philippeau avait excite une vive
+sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus
+grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numeros furent
+vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantite; les
+prisonniers se les transmettaient a la derobee, et ils lisaient avec
+delices, et avec un peu d'espoir, ce revolutionnaire qui leur etait
+autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrit les prisons, ni
+qu'on fit retrograder la revolution, demandait l'institution d'un comite,
+dit de _clemence_, qui ferait la revue des prisonniers, elargirait les
+citoyens enfermes sans cause suffisante, et arreterait le sang la ou il
+avait trop coule.
+
+Les ecrits de Philippeau et de Desmoulins irriterent au plus haut degre les
+revolutionnaires zeles, et furent improuves aux Jacobins. Hebert les y
+denonca avec fureur; il proposa meme de radier les auteurs de la liste de
+la societe. Il signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et
+de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'Eglantine. On a vu que Bourdon
+de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol; il
+s'etait brouille depuis avec l'etat-major de Saumur, et n'avait cesse dans
+la convention de s'elever contre le parti Ronsin. C'est ce qui le faisait
+associer a Philippeau. Fabre etait accuse d'avoir pris part a l'affaire du
+faux decret, et on etait dispose a le croire, quoiqu'il eut ete justifie
+par Chabot. Sentant sa position perilleuse, et ayant tout a craindre d'un
+systeme de severite trop grande, il avait deux ou trois fois parle pour le
+systeme de l'indulgence, s'etait entierement brouille avec les
+ultra-revolutionnaires, et avait ete traite d'intrigant par le pere
+Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hebert,
+deciderent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de l'Oise et
+Fabre-d'Eglantine, viendraient a la barre de la societe, donner des
+explications sur leurs ecrits, et sur leurs discours dans la convention.
+
+La seance ou ils devaient comparaitre avait excite une affluence
+extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit
+quelques-unes jusqu'a 25 francs. C'etait, en effet, le proces des deux
+nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant l'autorite toute
+puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne fut pas membre de la
+societe, ne refusa pas de comparaitre a sa barre, et repeta les accusations
+qu'il avait deja consignees, soit dans sa correspondance avec le comite de
+salut public, soit dans sa brochure. Il ne menagea pas plus les individus
+qu'il ne l'avait fait precedemment, et donna a Hebert deux ou trois
+dementis formels et insultans. Ces personnalites si hardies de Philippeau
+commencaient a agiter la societe, et la seance devenait orageuse, lorsque
+Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi
+grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il
+n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la verite de ses
+accusations; qu'il lui avait deja dit a lui-meme: "Il faut que tu prouves
+tes accusations ou que tu portes ta tete sur l'echafaud;" que peut-etre il
+n'y avait ici de coupables que les evenemens; mais que, dans tous les cas,
+il fallait que tout le monde fut entendu, et surtout ecoute.
+
+Robespierre, parlant apres Danton, dit qu'il n'avait pas lu la brochure de
+Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait le
+comite responsable de la perte de trente mille hommes; que le comite
+n'avait pas le temps de repondre a des libelles et de faire une guerre de
+plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions
+mauvaises, mais entraine par des passions. "Je ne pretends pas, dit
+Robespierre, imposer silence a la conscience de mon collegue; mais qu'il
+s'examine, et juge s'il n'y a en lui-meme ni vanite, ni petites passions.
+Je le crois entraine par le patriotisme non moins que par la colere; mais
+qu'il reflechisse! qu'il considere la lutte qui s'engage! il verra que les
+moderes prendront sa defense, que les aristocrates se rangeront de son
+cote, que la convention elle-meme se partagera, qu'il s'y elevera
+peut-etre un parti de l'opposition, ce qui serait desastreux, et ce qui
+renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on a eu
+tant de peine a dejouer!" Il invite Philippeau a examiner ses motifs
+secrets, et les jacobins a l'ecouter silencieusement.
+
+Rien n'etait plus sage et plus convenable que les observations de
+Robespierre, au ton pres, qui etait toujours emphatique et doctoral,
+surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la parole,
+se rejette dans les memes personnalites, et provoque le meme trouble.
+Danton impatiente s'ecrie qu'il faut abreger de telles querelles, et nommer
+une commission qui examine les pieces du proces. Couthon dit qu'avant meme
+de recourir a cette mesure, il faut s'assurer si la question en vaut la
+peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme a homme, et il
+propose de demander a Philippeau si, en son ame et conscience, il croit
+qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse a Philippeau.--"Crois-tu, lui
+dit-il, en ton ame et conscience, qu'il y ait eu trahison?--Oui, repond
+imprudemment Philippeau.--En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point
+d'autre moyen; il faut nommer une commission qui ecoute les accuses et les
+accusateurs, et en fasse son rapport a la societe." La proposition est
+adoptee, et la commission est chargee d'examiner, outre les accusations de
+Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de Fabre-d'Eglantine et de
+Camille Desmoulins.
+
+C'etait le 3 nivose (23 decembre). Dans l'intervalle de temps employe par
+la commission a faire son rapport, la guerre de plume et les recriminations
+continuerent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins
+de leur societe. Ils firent de nouvelles petitions pour Ronsin et Vincent,
+et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci a les appuyer
+aupres de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais sujets, dont
+on avait rempli l'armee revolutionnaire, se montraient partout, dans les
+promenades, les tavernes, les cafes, les spectacles, en epaulettes de laine
+et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur general, et
+Vincent, leur ministre. Ils etaient surnommes les _epauletiers_, et fort
+redoutes dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se
+reunir plus de deux fois par semaine, elles s'etaient changees en societes
+populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'a deux de ces societes par
+section, et c'etait la que tous les partis interesses a produire un
+mouvement dirigeaient leurs agens. Les _epauletiers_ ne manquaient pas de
+s'y tendre, et, grace a eux, le tumulte regnait dans presque toutes.
+
+Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la petition des
+cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation a toutes les societes
+populaires formees depuis le 31 mai. C'etaient la des actes d'une prudente
+et louable energie. Cependant le comite, tout en faisant les plus grands
+efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi a ne
+pas se donner les apparences de la mollesse et de la moderation. Il
+fallait, pour qu'il put conserver sa popularite et sa force, qu'il deployat
+la meme rigueur contre la faction opposee. C'est pourquoi, le 5 nivose (25
+decembre), Robespierre fut charge de faire un nouveau rapport sur les
+principes du gouvernement revolutionnaire, et de proposer des mesures de
+severite contre quelques prisonniers illustres. S'attachant toujours, par
+politique et aussi par erreur, a rejeter tous les desordres sur la
+pretendue faction etrangere, il lui imputa a la fois les torts des moderes
+et des exageres. "Les cours etrangeres ont vomi, dit-il, sur la France, les
+scelerats habiles qu'elles tiennent a leur solde. Ils deliberent dans nos
+administrations, s'introduisent dans nos assemblees sectionnaires, et dans
+nos clubs; ils ont siege jusque dans la representation nationale; ils
+dirigent et dirigeront eternellement la contre-revolution sur le meme plan.
+Ils rodent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent nos
+passions, et cherchent a nous inspirer jusqu'a nos opinions." Robespierre,
+poursuivant ce tableau, les montre poussant tour a tour a l'exageration ou
+a la faiblesse, excitant a Paris la persecution des cultes, et dans la
+Vendee la resistance du fanatisme; immolant Lepelletier et Marat, et puis
+se melant dans les groupes pour leur decerner les honneurs divins, afin de
+les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple,
+faisant paraitre ou disparaitre l'argent, profitant enfin de tous les
+accidens pour les tourner contre la revolution et la France. Apres avoir
+fait ainsi la somme generale de tous nos maux, Robespierre, ne voulant pas
+voir qu'ils etaient inevitables, les imputait a l'etranger, qui, sans
+doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en reposait
+sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y
+suppleer par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la
+coalition tous les prisonniers illustres qu'on detenait encore, proposa de
+les envoyer de suite au tribunal revolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de
+Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez,
+de Custine et de Houchard, durent etre incessamment juges. Sans doute, il
+n'etait pas besoin d'un decret de la convention pour que ces victimes
+fussent immolees par le tribunal revolutionnaire; mais ce soin de hater
+leur supplice etait une preuve que le gouvernement ne faiblissait pas.
+Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les recompenses
+territoriales promises aux defenseurs de la patrie.
+
+Apres ce rapport, Barrere fut charge d'en faire un autre sur les
+arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer les
+moyens de verifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport
+etait de repondre, sans qu'il y parut, au _Vieux Cordelier_, de Camille
+Desmoulins, et a sa proposition d'un comite de clemence. Barrere traita
+avec severite les _Traductions des orateurs anciens_, et proposa neanmoins
+de nommer une commission pour verifier les arrestations; ce qui ressemblait
+fort au comite de clemence imagine par Camille. Cependant, sur les
+observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir s'en
+tenir a ses decrets precedens, qui obligeaient les comites revolutionnaires
+a adresser au comite de surete generale les motifs des arrestations, et
+permettaient aux detenus de reclamer aupres de ce dernier comite.
+
+Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se
+formaient, inclinant secretement pour le parti modere, mais craignant
+toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille publia un
+numero plus fort encore que les precedens, et qui etait adresse aux
+jacobins. Il l'intitula: _Ma Defense_; et c'etait la plus hardie et la
+plus terrible recrimination contre ses adversaires.
+
+A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: "Pardon, freres et
+amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, apres l'arrete
+du club qui me defend de me parer de ce nom. Mais, en verite, c'est une
+insolence si inouie que celle de petits-fils se revoltant contre leur
+grand-pere, et lui defendant de porter son nom, que je veux plaider cette
+cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir a qui le nom doit rester ou
+au grand-papa ou a des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a jamais ni
+reconnu ni meme connu la dixieme partie, et qui pretendent le chasser du
+paternel logis!"
+
+Ensuite il explique ses opinions. "Le vaisseau de la republique vogue entre
+deux ecueils, le rocher de l'exageration et le banc de sable du
+moderantisme. Voyant que le Pere Duchene et presque toutes les sentinelles
+patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occupes uniquement
+a crier: Gare! vous touchez au moderantisme! il a bien fallu que moi, vieux
+cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction
+difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se
+depopulariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher a l'exageration!
+Et voila l'obligation que doivent m'avoir tous mes collegues de la
+convention, celle d'avoir expose ma popularite meme, pour sauver le navire
+ou ma cargaison n'etait pas plus forte que la leur."
+
+Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait ete si reproche: _Vincent
+Pitt gouverne George Bouchotte_. "J'ai bien, dit-il, appele Louis XVI mon
+gros benet de roi, en 1787, sans etre embastille pour cela. Bouchotte
+serait-il un plus grand seigneur?"
+
+Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit a Collot-d'Herbois que
+si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il
+a defendus tous les deux. Il dit a Barrere: "On ne se reconnait plus a la
+Montagne; si c'etait un vieux cordelier comme moi, un patriote
+_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'eut gourmande si
+durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du
+bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a peche! Mais toi, mon cher
+Barrere, toi l'heureux tuteur de Pamela[9]! toi le president des feuillans,
+qui as propose le comite des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en
+deliberation dans le comite de salut public si on n'arreterait pas Danton!
+toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller
+le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout a coup un _passe-Robespierre_, et
+que je sois par toi apostrophe si sec!
+
+"Tout cela n'est qu'une querelle de menage, ajoute Camille, avec mes amis
+les patriotes Collot et Barrere; mais je vais etre a mon tour _bougrement
+en colere_[11] contre le Pere Duchene, qui m'appelle un _miserable
+intrigailleur, un viedase a mener a la guillotine, un conspirateur qui veut
+qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vendee, un endormeur
+paye par Pitt, un bourriquet a longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HEBERT, JE
+SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossieres et
+des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits."
+
+Alors Camille, qui avait ete accuse par Hebert, d'avoir epouse une femme
+riche, et de diner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage,
+qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de
+sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite a Hebert, il rappelle
+l'ancien metier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui
+l'avaient fait chasser du theatre, sa fortune subite et connue, et il le
+couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait
+donne a Hebert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille
+francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Pere Duchene_
+distribues aux armees; que ces exemplaires ne valaient que seize mille
+francs, et que par consequent le surplus avait ete vole a la nation.
+
+"Deux cent mille francs, s'ecrie Camille, a ce pauvre sans-culotte Hebert,
+pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour
+calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, Barras, Freron, d'Eglantine, Legendre, Camille Desmoulins, et
+presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de
+ses ecrits, si propres a former l'esprit et le coeur, deux cent mille
+francs de Bouchotte!... S'etonnera-t-on apres cela de cette exclamation
+filiale d'Hebert a la seance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte!
+Bouchotte, qui a mis a la tete des armees des generaux sans-culottes!
+Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis etonne que, dans le transport de sa
+reconnaissance, le Pere Duchene ne se soit pas ecrie: Bouchotte qui m'a
+donne deux cent mille livres depuis le mois de juin!
+
+"Tu me parles, ajoute Camille, de mes societes: mais ne sait-on pas que
+c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme
+Rochechouart, agente des emigres, que le grand patriote Hebert, apres avoir
+calomnie dans sa feuille les hommes les plus purs de la republique, va,
+dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l'ete
+a la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts a la ruine des
+reputations des fondateurs de la liberte?"
+
+Camille reproche ensuite a Hebert le style de son journal: "Ne sais-tu pas
+Hebert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire a leurs
+esclaves que la France est couverte des tenebres de la barbarie, que Paris,
+cette ville si vantee par son atticisme et son gout, est peuplee de
+vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes
+feuilles qu'ils inserent dans leurs gazettes? comme si le peuple etait
+aussi ignorant que tu voudrais le faire croire a M. Pitt; comme si on ne
+pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'etait la le
+langage de la convention et du comite de salut public; comme si tes saletes
+etaient celles de la nation; comme si un egout de Paris etait la Seine."
+
+Camille l'accuse ensuite d'avoir ajoute par ses numeros aux scandales du
+culte de la Raison, puis il s'ecrie: "Ainsi, c'est le vil flagorneur aux
+gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres
+de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et
+d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes societes! c'est cet
+ecrivain insense ou perfide qui me reprochera mes ecrits aristocratiques,
+lui dont je demontrerai que les feuilles sont les delices de Coblentz et le
+seul espoir de Pitt! Cet homme, raye de la liste des garcons de theatre,
+pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des
+deputes fondateurs immortels de la republique! cet ecrivain des charniers
+sera le regulateur de l'opinion, le mentor du peuple francais!
+
+"Qu'on desespere, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les
+terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on seme autour de moi. Nous
+savons que des scelerats meditent un 31 mai contre les hommes les plus
+energiques de la Montagne!... O mes collegues! je vous dirai comme Brutus a
+Ciceron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvrete! Nimium
+timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les
+jours, douze cent mille Francais affrontent les redoutes herissees des
+batteries les plus meurtrieres, et volent de victoires en victoires, nous,
+deputes a la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat,
+dans l'obscurite de la nuit, fusille dans les tenebres, et sans temoin de
+sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la liberte ne peut etre que
+glorieuse, solennelle et recue en presence de la nation entiere, de
+l'Europe et de la posterite; serions-nous plus laches que nos soldats?
+craindrions-nous de nous exposer a regarder Bouchotte en face?
+n'oserons-nous pas braver la grande colere du Pere Duchene, pour remporter
+aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les
+ultra-revolutionnaires, comme sur les contre-revolutionnaires; la victoire
+sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur
+tous les ennemis du bien public?
+
+"Croit-on que meme sur l'echafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai
+aime avec passion ma patrie et la republique, couronne de l'estime et des
+regrets de tous les vrais republicains, je voulusse changer mon supplice
+contre la fortune de ce miserable Hebert, qui, dans sa feuille, pousse au
+desespoir et a la revolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'etourdir
+sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus
+forte que celle du vin, et de lecher sans cesse le sang au pied de la
+guillotine? Qu'est-ce donc que l'echafaud pour un patriote, sinon le
+piedestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de
+guerre ou j'ai eu mes deux freres haches pour la liberte, qu'est-ce que la
+guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un
+depute victime de son courage et de son republicanisme?"
+
+Ces pages donneront une idee des moeurs de l'epoque. L'aprete, le cynisme,
+l'eloquence de Rome et d'Athenes, avaient reparu parmi nous, avec la
+liberte democratique.
+
+Ce nouveau numero de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que
+les precedens. Hebert ne cessa de le denoncer aux jacobins, et de demander
+le rapport de la commission. Le 16 nivose, enfin, Collot-d'Herbois prit la
+parole pour faire ce rapport. L'affluence etait aussi considerable que le
+jour ou la discussion avait ete entamee, et les places se vendaient aussi
+cher. Collot montra plus d'impartialite qu'on n'aurait du l'attendre d'un
+ami de Ronsin. Il reprocha a Philippeau d'impliquer le comite de salut
+public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus
+favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec eloge, tandis
+qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les
+memes preferences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui,
+dans les circonstances, avait quelque gravite: c'etait d'avoir retire dans
+son dernier ecrit les accusations portees contre le general Fabre-Fond,
+frere de Fabre-d'Eglantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni
+Fabre ni Camille, avait denonce le frere du premier, qu'il croyait avoir
+trouve en faute dans la Vendee. Une fois rapproche de Fabre par sa
+position, et accuse avec lui, il avait retranche, par un menagement tout
+naturel, les allegations relatives a son frere. Cela seul prouvait qu'ils
+avaient ete conduits, isolement et sans se connaitre, a agir comme ils
+l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction veritable. Mais
+l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une
+intrigue sourde, et un concert entre les prevenus de moderation. Il fouilla
+dans le passe, et reprocha a Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur
+Marat. Quant a Camille, il le traita bien plus favorablement; il le
+presenta comme un bon patriote, egare par de mauvaises societes, et auquel
+il fallait pardonner, en l'engageant toutefois a ne plus commettre de
+pareilles debauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et
+la censure pure et simple de Camille.
+
+Dans ce moment, Camille, present a la seance, fait passer une lettre au
+president, pour declarer que sa defense est consignee dans son dernier
+numero, et pour demander que la societe veuille bien en ecouter le contenu.
+A cette proposition, Hebert, qui redoutait la lecture de ce numero, ou les
+turpitudes de sa vie etaient revelees, prend la parole, et s'ecrie qu'on a
+voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour detourner
+l'attention, on lui a impute d'avoir vole la tresorerie, ce qui est une
+faussete atroce.... "J'ai les pieces en mains! s'ecrie Camille." Ces mots
+causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut
+ecarter les discussions personnelles; que la societe n'est pas reunie pour
+l'interet des reputations, et que, si Hebert a vole, que lui importe a
+elle; que ceux qui ont des reproches a se faire ne doivent pas interrompre
+la discussion generale.... A ces expressions peu satisfaisantes, Hebert
+s'ecrie: Je n'ai rien a me reprocher. "Les troubles des departemens,
+reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribue
+a les provoquer en attaquant la liberte des cultes." Hebert se tait a cette
+interpellation. Robespierre aine prend la parole, et, gardant plus de
+mesure que son frere, mais sans etre plus favorable a Hebert, dit que
+Collot a presente la question sous son veritable point de vue, qu'un
+incident facheux avait trouble la dignite de la discussion, que tout le
+monde avait eu tort, Hebert, ainsi que ceux qui lui avaient repondu. "Ce
+que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait a aucun individu. On a mauvaise
+grace a se plaindre de la calomnie quand on a calomnie soi-meme. On ne doit
+pas se plaindre des injustices quand on a juge les autres avec legerete,
+precipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique
+ces reflexions. J'avais voulu prevenir la discussion actuelle; je voulais
+que dans des entretiens particuliers, dans des conferences amicales, chacun
+s'expliquat et convint de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et
+s'epargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont ete repandus
+le lendemain, et on s'est empresse de produire un eclat. Maintenant, ce qui
+nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir
+si on a mis de tous cotes des passions et de l'injustice, mais si les
+accusations dirigees par Philippeau contre les hommes charges de la plus
+importante de nos guerres sont fondees. Voila ce qu'il faut eclaircir dans
+l'interet non des individus, mais de la republique."
+
+Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hebert
+etaient inutiles a discuter, car tout le monde savait combien elles etaient
+fondees, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la republique eut
+interet a constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'eclaircir
+la conduite des generaux dans la Vendee. On poursuit, en effet, la
+discussion relative a Philippeau. La seance entiere est consacree a ecouter
+une foule de temoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations
+contradictoires, Danton, Robespierre, declarent qu'ils ne discernent rien,
+et qu'ils ne savent plus a quoi s'en tenir. La discussion, deja trop
+longue, est renvoyee a la seance suivante.
+
+Le 18, la seance est reprise; Philippeau etait absent. On se sentait deja
+fatigue de la discussion dont il etait le sujet, et qui n'amenait aucun
+eclaircissement. On s'etend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de
+s'expliquer sur les eloges qu'il a donnes a Philippeau, et sur ses
+relations avec lui. Camille ne le connait pas, a ce qu'il assure; des faits
+affirmes par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuade que
+Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui
+qu'il s'apercoit, d'apres la discussion, que Philippeau a altere la verite
+(ce qui commencait en effet a percer de toutes parts), il retracte ses
+eloges, et declare n'avoir plus aucune opinion a cet egard.
+
+Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, repete ce qu'il
+avait deja dit a son egard: que son caractere est excellent, mais que ce
+caractere connu ne lui donne pas le droit d'ecrire contre les patriotes;
+que ses ecrits, devores par les aristocrates, font leurs delices, et sont
+repandus dans tous les departemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre;
+qu'il faut le traiter comme un enfant etourdi qui a touche a des armes
+dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager a quitter les
+aristocrates et les mauvaises societes qui le corrompent; et qu'en lui
+pardonnant a lui, il faut bruler ses numeros. Camille, alors, oubliant les
+menagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'ecrie
+de sa place: "Bruler n'est pas repondre.--Eh bien! reprend Robespierre
+irrite, qu'on ne brule pas, mais qu'on reponde; qu'on lise sur-le-champ les
+numeros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que
+la societe ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine a soutenir
+ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement
+a des ecrits perfides est peut-etre plus qu'egare; s'il eut ete de bonne
+foi, s'il eut ecrit dans la simplicite de son coeur, il n'aurait pas ose
+soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et
+recherches par les contre-revolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunte;
+il decele les hommes caches sous la dictee desquels il a ecrit son journal;
+il decele que Desmoulins est l'organe d'une faction scelerate qui a
+emprunte sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de
+surete." Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on
+refuse de l'ecouter, et on passe sur-le-champ a la lecture de ses feuilles.
+Quelque menagement que les individus veuillent garder les uns pour les
+autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientot les
+amours-propres ne se trouvent pas engages. Avec la susceptibilite de
+Robespierre et la naive etourderie de Camille, la division d'opinions
+devait bientot se changer en une division d'amour-propre et en haine.
+Robespierre meprisait trop Hebert et les siens pour se brouiller avec eux;
+mais il pouvait se brouiller avec un ecrivain aussi celebre dans la
+revolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse a
+eviter une rupture.
+
+La lecture des numeros de Camille occupe deux seances tout entieres. On
+passe ensuite a Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger a dire quelle part
+il a eue aux ecrits nouvellement repandus. Il repond qu'il n'y est pas pour
+une virgule, et que, relativement a Philippeau et Bourdon de l'Oise, il
+peut assurer ne pas les connaitre. On veut enfin prendre un parti sur les
+quatre individus denonces. Robespierre, quoique n'etant plus dispose a
+menager Camille, propose de laisser la cette discussion, et de passer a un
+autre sujet plus grave, plus digne de la societe, plus utile a l'esprit
+public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. "Ce
+gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de liberte,
+un principe de despotisme et de machiavelisme atroce; il faut le denoncer a
+son propre peuple, et repondre a ses calomnies, en prouvant ses vices
+d'organisation et ses forfaits." Les jacobins voulaient bien de ce sujet
+qui fournissait une si vaste carriere a leur imagination accusatrice, mais
+quelques-uns d'entre eux desiraient auparavant radier Philippeau, Camille,
+Bourdon et Fabre. Une voix meme accuse Robespierre de s'arroger une espece
+de dictature. "Ma dictature, s'ecrie-t-il, est celle de Marat et de
+Lepelletier; elle consiste a etre expose tous les jours aux poignards des
+tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'elevent chaque jour dans le
+sein de la societe, et qui n'aboutissent a aucun resultat utile. Nos
+veritables ennemis sont les etrangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et
+dont il faut devoiler les trames." Robespierre renouvelle en consequence sa
+proposition, et fait decider, au milieu des applaudissemens, que la
+societe, mettant de cote les disputes elevees entre les individus,
+s'occupera, dans les seances qui vont suivre, de discuter, sans
+interruption, les vices du gouvernement anglais.
+
+C'etait detourner a propos l'inquiete imagination des jacobins, et la
+diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau
+s'etait deja retire sans attendre une decision. Camille et Bourdon ne
+furent ni rejetes ni confirmes; on n'en parla plus, et ils se contenterent
+de ne plus paraitre devant la societe. Pour Fabre-d'Eglantine, bien que
+Chabot l'eut entierement justifie, les faits qui arrivaient chaque jour a
+la connaissance du comite de surete generale, ne permirent plus de douter
+de sa complicite; il fallut lancer contre lui un mandat d'arret, et le
+reunir a Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse.
+
+Il restait de toutes ces discussions une impression facheuse pour les
+nouveaux moderes. Il n'y avait aucune espece de concert entre eux.
+Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni
+Fabre, ni Bourdon; Camille seul etait assez lie avec Fabre; quant a
+Bourdon, il etait entierement etranger aux trois autres. Mais on s'imagina
+des lors qu'il y avait une faction secrete dont ils etaient ou complices ou
+dupes. La facilite de caractere, les gouts epicuriens de Camille, et deux
+ou trois diners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'epoque,
+la complicite demontree de Fabre avec les agioteurs, sa recente opulence,
+firent supposer qu'ils etaient lies a la pretendue faction corruptrice. On
+n'osait pas encore designer Danton comme en etant le chef; mais, si on ne
+l'accusait pas d'une maniere publique, si Hebert dans sa feuille, si les
+cordeliers a leur tribune menageaient ce puissant revolutionnaire, ils se
+disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier.
+
+L'homme le plus nuisible au parti etait Lacroix, dont les concussions en
+Belgique etaient si demontrees, qu'on pouvait tres bien les lui imputer
+sans etre accuse de calomnie, et sans qu'il osat repondre. On l'associait
+aux moderes a cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait
+partager sa honte.
+
+Les cordeliers, mecontens de ce que les jacobins avaient passe a l'ordre du
+jour sur les denonces, declarerent: 1 que Philippeau etait un
+calomniateur; 2 que Bourdon, accusateur acharne de Ronsin, de Vincent et
+des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'etait a leurs
+yeux que le complice de Philippeau; 3 que Fabre, partageant les sentimens
+de Bourdon et de Philippeau, n'etait qu'un intrigant plus adroit; 4 que
+Camille, deja exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance,
+quoique auparavant il eut rendu de grands services a la revolution.
+
+Apres avoir detenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit elargir, car
+on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'etait pas
+possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vendee, car les
+evenemens de cette guerre etaient couverts d'un voile epais; ni pour ce
+qu'il avait fait a Lyon, car c'etait soulever une question dangereuse, et
+accuser en meme temps Collot-d'Herbois et tout le systeme actuel du
+gouvernement. Il etait tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour
+quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu
+faire a l'un et a l'autre qu'un proces politique, et le moment n'etait pas
+venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc elargis[12], a la
+grande joie des cordeliers et de tous les _epauletiers_ de l'armee
+revolutionnaire.
+
+Vincent etait un jeune homme de vingt et quelques annees, espece de
+frenetique dont le fanatisme allait jusqu'a la maladie, et chez lequel il y
+avait encore plus d'alienation d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour
+que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se
+passait, indigne du recit qu'elle lui fit, il s'elanca sur un morceau de
+viande crue, et dit en le devorant: "Je voudrais devorer ainsi tous ces
+scelerats." Ronsin, tour a tour mediocre pamphletaire, fournisseur,
+general, joignait a beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une
+grande activite. Naturellement exagere, mais ambitieux, il etait le plus
+distingue de ces aventuriers qui s'etait offerts a etre les instrumens du
+gouvernement nouveau. Chef de l'armee revolutionnaire, il songeait a tirer
+parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le
+triomphe de son systeme. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui,
+enfermes ensemble, avaient toujours parle en maitres; ils n'avaient cesse
+de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le
+secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour elargir les
+patriotes enfermes, et envoyer tous les autres prisonniers a la guillotine.
+Ils avaient fait le tourment des malheureux detenus avec eux, et les
+laisserent pleins d'effroi.
+
+A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientot
+ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comite de salut public
+ne pouvait guere se dispenser de les elargir; mais il ne tarda pas a
+s'apercevoir qu'il avait dechaine des furieux, et qu'il faudrait bientot
+les reduire a l'impossibilite de nuire. Il restait a Paris quatre mille
+hommes de l'armee revolutionnaire. La, se trouvaient des aventuriers, des
+voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui
+aimaient mieux butiner a l'interieur que d'aller sur les frontieres mener
+une vie pauvre, dure et perilleuse. Ces petits tyrans, avec leurs
+moustaches et leurs grands sabres, exercaient dans tous les lieux publics
+le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef
+entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les
+brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci etait leur
+chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons
+avec la commune par Hebert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache,
+toujours pret a recevoir chez lui tous les partis, et a caresser tous les
+hommes redoutables. Momoro, l'un des presidens des cordeliers, etait leur
+fidele partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble
+Ronsin, Vincent, Hebert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait a la liste Pache
+et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux
+grandes autorites.
+
+Deja ces hommes ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces
+representans qui voulaient, disaient-ils, s'eterniser au pouvoir et faire
+grace aux aristocrates. Un jour, etant a diner chez Pache, ils y
+rencontrerent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa
+vehemence, aujourd'hui de sa reserve, et la victime de cette imitation, car
+il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-meme.
+Ronsin et Vincent lui adresserent de mauvais propos. Vincent, qui avait ete
+son oblige, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le
+nouveau Legendre; que le nouveau Legendre etait devenu un modere et ne
+meritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait
+porte dans ses missions le costume de depute. Legendre lui ayant repondu
+qu'il le portait aux armees, Vincent ajouta que ce costume etait fort
+pompeux, mais indigne de vrais republicains; qu'il habillerait un mannequin
+de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: "Voila les
+representans que vous vous etes donnes! ils vous prechent l'egalite, et se
+couvrent d'or et de plumes." Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au
+mannequin. Legendre alors le traita de fou et de seditieux. On fut pres
+d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu
+s'adresser a Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engage a moderer
+Vincent, Ronsin repondit qu'a la verite Vincent etait vif, mais que son
+caractere convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes
+pour le temps ou l'on vivait. "Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans
+le sein de l'assemblee; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez
+raison." Legendre sortit indigne, et repeta tout ce qu'il avait vu et
+entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle
+idee de l'audace et de la frenesie des deux hommes qu'on venait d'elargir.
+
+Ils temoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme
+avaient fait jadis les jacobins, quand Pache etait au ministere. Le sort de
+Pache etait de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les
+hommes violens. Ils etaient enchantes de voir leurs passions approuvees
+par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux
+revolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans
+leur gouvernement; car, sans avoir un but precis, sans avoir meme encore le
+projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, a
+l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et
+s'echauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres
+institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du
+gouvernement, c'etaient le tribunal et l'armee revolutionnaires. Ils
+imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal supreme preside
+par un grand-juge, et un conseil militaire dirige par un generalissime.
+Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le
+generalissime et le grand-juge etaient les deux principaux personnages. Il
+devait y avoir aupres du tribunal un grand-accusateur sous le titre de
+censeur, qui serait charge de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce
+projet, forme dans un moment de fermentation revolutionnaire, les deux
+fonctions essentielles, uniques, consistaient a condamner et a se battre.
+On ne sait si ce projet etait celui d'un reveur en delire, ou de plusieurs
+d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut
+redige; mais il est certain qu'il avait son modele dans les commissions
+revolutionnaires etablies a Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et
+que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cites,
+ces terribles executeurs voulaient gouverner sur le meme plan la France
+tout entiere, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement
+permanent. Ils ne designaient encore qu'un seul des grands personnages
+destines a occuper ces hautes dignites. Pache convenait a merveille a la
+place de grand-juge; les conjures disaient donc qu'il devait l'etre, et
+qu'il le serait. Sans savoir ce que c'etait que ce projet et cette dignite
+de grand-juge, beaucoup de gens repetaient comme une nouvelle: Pache doit
+etre fait grand-juge. Ce bruit circulait sans etre ni explique ni compris.
+Quant a la dignite de generalissime, Ronsin, quoique general de l'armee
+revolutionnaire, n'osait y pretendre, et ses partisans n'osaient pas le
+proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignite.
+Chaumette etait designe aussi par quelques bouches comme censeur, mais son
+nom avait ete rarement prononce. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de
+bien repandu, c'est que _Pache serait grand-juge_.
+
+Pendant toute la revolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps
+excitees, etaient pretes a faire explosion, c'etait toujours une defaite,
+une trahison, une disette, une calamite enfin, qui leur servait de
+pretexte pour eclater. Il en arriva de meme ici. La seconde loi du maximum
+qui, remontant au-dela des boutiques, fixait la valeur des objets sur le
+lieu de fabrication, determinait le prix du transport, reglait le profit du
+marchand en gros, celui du marchand en detail, avait ete rendue; mais le
+commerce echappait encore de mille manieres au despotisme de la loi, et il
+y echappait surtout par le moyen le plus desastreux, en s'arretant. Le
+resserrement de la marchandise n'etait pas moins grand qu'auparavant; et si
+elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait,
+ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de
+consommation. La disette etait donc tres grande par la stagnation generale
+du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les
+soins de la commission des subsistances, avaient reussi en partie a ne pas
+trop laisser manquer les bles, et surtout a diminuer la crainte de la
+disette, aussi redoutable que la disette meme, a cause du desordre et du
+trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle
+calamite venait de se faire sentir, c'etait le defaut de viande. Les
+nombreux bestiaux que la Vendee envoyait jadis aux provinces voisines,
+n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les departemens du Rhin avaient
+cesse aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y etait fixee; il y avait
+donc une diminution reelle dans la quantite. En outre, les bouchers,
+achetant les bestiaux a haut prix, et obliges de les vendre au prix du
+maximum, cherchaient a echapper a la loi. La bonne viande etait reservee
+pour le riche ou pour le citoyen aise qui la payait bien. Il s'etablissait
+une foule de marches clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les
+campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui
+se presentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les
+bouchers se dedommageaient ainsi par la mauvaise qualite de la marchandise,
+du bas prix auquel ils etaient forces de vendre. Le peuple se plaignait
+avec fureur du poids, de la qualite, _des rejouissances_, et des marches
+clandestins etablis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait ete
+reduit a tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitot que les
+bouchers aristocrates voulaient detruire l'espece, et avait demande la
+peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines.
+Mais ce n'etait pas tout: les legumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le
+poisson, n'arrivaient plus dans les marches. Un chou coutait jusqu'a vingt
+sous. On devancait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on
+achetait a tout prix leur chargement; peu arrivaient a Paris ou le peuple
+les attendait en vain. Des qu'il y a une chose a faire, il se trouve
+bientot des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les
+campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des legumes:
+une foule d'hommes et de femmes s'etaient charges de ce soin, et achetaient
+les denrees pour le compte des gens aises, en les payant au-dessus du
+maximum. Y avait-il un marche mieux approvisionne que d'autres, ces especes
+d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrees a un prix superieur
+a la taxe. Le peuple se dechainait violemment contre ceux qui faisaient ce
+metier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses
+filles publiques que les requisitoires de Chaumette avaient privees de leur
+deplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrasse cette profession
+nouvelle.
+
+Pour parer a tous ces inconveniens, la commune avait arrete, sur les
+petitions reiterees des sections, que les bouchers ne pourraient plus
+devancer les bestiaux et aller au-dela des marches ordinaires; qu'ils ne
+pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autorises; que la viande ne
+pourrait etre achetee que dans les etaux; qu'il ne serait plus permis
+d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient
+seraient diriges par la police et distribues egalement entre les differens
+marches; qu'on ne pourrait pas aller faire queue a la porte des bouchers
+avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait a trois pour
+cela.
+
+Ces reglemens multiplies ne pouvaient epargner au peuple les maux qu'il
+endurait. Les ultra-revolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer
+des moyens. Une derniere idee leur etait venue, c'est que les jardins de
+luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg
+Saint-Germain, pourraient etre mis en culture. Aussitot la commune, qui ne
+leur refusait rien, avait ordonne le recensement de ces jardins, et on
+decida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et
+des plantes potageres. En outre, ils avaient suppose que les legumes, le
+laitage, la volaille n'arrivant plus a la ville, la cause en devait etre
+imputee aux aristocrates retires dans leurs maisons autour de Paris. En
+effet, beaucoup de gens effrayes s'etaient caches dans leurs maisons de
+campagne. Des sections vinrent proposer a la commune de rendre un arrete ou
+de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant
+que ce serait une violation trop odieuse de la liberte individuelle, se
+contenta de prononcer un discours menacant contre les aristocrates retires
+autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en
+ville, et fit donner aux municipalites des villages l'avis de les
+surveiller.
+
+Cependant l'impatience du mal etait au comble. Le desordre augmentait dans
+les marches. A chaque instant il s'y elevait des tumultes. On faisait queue
+a la porte des bouchers, et malgre la defense d'y aller avant une certaine
+heure, on mettait toujours le meme empressement a s'y devancer. On avait
+transporte la un usage qui avait pris naissance a la porte des boulangers,
+c'etait d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de maniere a
+pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers,
+que des malveillans ou des gens mal places coupaient la corde; alors les
+rangs se confondaient, le desordre s'introduisait dans la foule qui etait
+en attente, et on etait pret a en venir aux mains.
+
+On ne savait plus desormais a qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme
+avant le 31 mai, se plaindre que la convention refusat une loi de
+_maximum_, objet de toutes les esperances, car elle accordait tout. Dans
+l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien.
+Cependant il fallait se plaindre; les epauletiers, les commis de Bouchotte,
+les cordeliers, disaient que la cause de la disette etait dans la faction
+moderee de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de
+l'Oise, et leurs amis, etaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on
+ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir a des moyens
+extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les
+insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mysterieusement a
+l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_.
+
+Cependant, bien que le nouveau parti disposat de moyens assez
+considerables, bien qu'il eut pour lui l'armee revolutionnaire et une
+disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les
+jacobins lui etaient opposes. Ronsin, Vincent, Hebert, etaient obliges de
+professer pour les autorites etablies un respect apparent, de cacher leurs
+projets, de les tramer dans l'ombre. A l'epoque du 10 aout et du 31 mai,
+les conspirateurs, maitres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de
+tous les clubs, ayant dans l'assemblee nationale et les comites de nombreux
+et energiques partisans, osant conspirer a decouvert, pouvaient entrainer
+publiquement le peuple a leur suite, et se servir des masses pour
+l'execution de leurs complots; mais il n'en etait pas de meme pour le parti
+des _ultra-revolutionnaires_.
+
+L'autorite actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de
+defense, ni meme de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa
+vigilance; des victoires sur toutes les frontieres attestaient au contraire
+sa force, son habilete et son zele. Par consequent, ceux qui attaquaient
+cette autorite et promettaient ou une habilete ou une energie superieures
+a la sienne, etaient des intrigans qui agissaient evidemment dans un but de
+desordre ou d'ambition. Telle etait la conviction publique, et les conjures
+ne pouvaient se flatter d'entrainer le peuple a leur suite. Ainsi, quoique
+redoutables si on les laissait agir, ils l'etaient peu si on les arretait a
+temps.
+
+Le comite les observait, et il continuait, par une suite de rapports, a
+deconsiderer les deux partis opposes. Dans les ultra-revolutionnaires, il
+voyait de veritables conspirateurs a detruire; au contraire, il
+n'apercevait dans les moderes que d'anciens amis, qui partageaient ses
+opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui etre suspect. Mais pour ne
+point paraitre faiblir en frappant les ultra-revolutionnaires, il etait
+oblige de condamner les moderes, et d'en appeler sans cesse a la terreur.
+Ces derniers voulaient repondre. Camille ecrivait de nouveaux numeros;
+Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du
+comite, et des lors une lutte d'ecrits et de propos s'etait engagee.
+L'aigreur s'en etait suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrere, Billaud,
+qui d'abord n'avaient repousse les moderes que par politique, et pour etre
+plus forts contre les ultra-revolutionnaires, commencaient a les poursuivre
+par humeur personnelle et par haine. Camille avait deja attaque, comme on
+l'a vu, Collot et Barrere. Dans sa lettre a Dillon, il avait adresse au
+fanatisme dogmatique de Saint-Just, et a la durete monacale de Billaud, des
+plaisanteries qui les blesserent profondement. Il avait enfin irrite
+Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se
+l'aliener tout a fait. Danton leur etait peu agreable a tous par sa
+renommee; et aujourd'hui, qu'etranger a la conduite des affaires, il
+restait a l'ecart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la
+plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir
+chaque jour plus odieux; et il n'etait pas supposable que Robespierre
+s'exposat encore a le defendre.
+
+Robespierre et Saint-Just, habitues a faire au nom du comite les exposes de
+principes, et charges en quelque sorte de la partie morale du gouvernement,
+tandis que Barrere, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie
+materielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux
+rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le
+gouvernement revolutionnaire_, l'autre sur les detentions dont Camille
+s'etait plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux
+esprits sombres concevaient le gouvernement revolutionnaire, et les moyens
+de regenerer un etat.
+
+"Le principe du gouvernement democratique, c'est la vertu, disait
+Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'etablit, c'est la terreur.
+Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale a l'egoisme, la probite
+a l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienseances,
+l'empire de la raison a la tyrannie de la mode, le mepris du vice au mepris
+du malheur, la fierte a l'insolence, la grandeur d'ame a la vanite, l'amour
+de la gloire a l'amour de l'argent, les bonnes gens a la bonne compagnie,
+le merite a l'intrigue, le genie au bel esprit, la verite a l'eclat, le
+charme du bonheur aux ennuis de la volupte, la grandeur de l'homme a la
+petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, a un peuple
+aimable, frivole et miserable; c'est-a-dire toutes les vertus et tous les
+miracles de la republique a tous les vices et a tous les ridicules de la
+monarchie."
+
+Pour atteindre a ce but, il fallait un gouvernement austere, energique, qui
+surmontat les resistances de toute espece. Il y avait, d'une part,
+l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la republique que des
+bouleversemens; de l'autre, la corruption lache et vile qui voulait tous
+les delices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se resoudre aux vertus
+energiques de la democratie. De la, deux factions: l'une qui voulait
+outrer toute chose, qui poussait tout au-dela des bornes; qui, pour
+attaquer la superstition, cherchait a detruire Dieu meme, et a verser des
+torrens de sang sous pretexte de venger la republique; l'autre qui, faible
+et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour etre si terrible_, et
+s'apitoyait lachement sur tous les sacrifices necessaires qu'exigeait
+l'etablissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15],
+voulait CHANGER LA LIBERTE EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUEE.
+
+Robespierre et Saint-Just enumeraient les folies de quelques agens du
+gouvernement revolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui
+avaient pretendu renouveler l'energie de Marat, et ils faisaient ainsi
+allusion a toutes les folies d'Hebert et des siens. Ils signalaient ensuite
+les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilite, imputes aux
+nouveaux moderes; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de
+generaux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates,
+de parler enfin sans cesse des severites de la republique, bien inferieures
+aux cruautes des monarchies. "Vous avez, disait Saint-Just, cent mille
+detenus, et le tribunal revolutionnaire a condamne deja trois cents
+coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille
+prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois
+mille hommes; et aujourd'hui meme il y a en Europe quatre millions de
+prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre moderation
+parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous
+nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous,
+dorment dans le crime."
+
+Robespierre et Saint-Just, conformement au systeme convenu, ajoutaient que
+ces deux factions, en apparence opposees, avaient un point d'appui commun,
+l'etranger, qui les faisait agir pour perdre la republique.
+
+On voit ce qu'il entrait a la fois de fanatisme, de politique et de haine
+dans le systeme du comite. Camille par des allusions, et meme par des
+expressions directes, se trouvait attaque lui et ses amis. Il repondait,
+dans son _Vieux Cordelier_, au systeme de la vertu par celui du bonheur. Il
+disait qu'il aimait la republique parce qu'elle devait ajouter a la
+felicite generale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation,
+s'etaient developpes avec plus d'eclat a Athenes, a Venise, a Florence, que
+dans toutes les monarchies; parce que la republique pouvait seule realiser
+le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. "Qu'importerait a
+Pitt, s'ecriait Camille, que la France fut libre, si la liberte ne servait
+qu'a nous ramener a l'ignorance des vieux Gaulois, a leurs _sayes_, a leurs
+_brayes_, a leur guy de chene, et a leurs maisons, qui n'etaient que des
+echoppes en terre glaise? Loin d'en gemir, il me semble que Pitt donnerait
+bien des guinees pour qu'une telle liberte s'etablit chez nous. Mais ce qui
+rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France
+ce que disait Dicearque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre
+plus agreablement qu'a Athenes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en
+ait point. Ceux qui se sont mis a l'aise, par le commerce ou leur
+industrie, peuvent s'y procurer tous les agremens imaginables; et quant a
+ceux qui cherchent a le devenir, il y a tant d'ateliers ou ils gagnent de
+quoi se divertir aux ANTHESTERIES, et mettre encore quelque chose de cote,
+qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvrete, sans se faire a
+soi-meme un reproche de sa paresse_.
+
+"Je crois donc que la liberte n'existe pas dans une egalite de privations,
+et que le plus bel eloge de la convention serait, si elle pouvait se rendre
+ce temoignage: j'ai trouve la nation sans culottes, et je la laisse
+culottee.
+
+"Charmante democratie, ajoutait Camille, que celle d'Athenes! Solon n'y
+passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regarde comme le
+modele des legislateurs, et proclame par l'oracle le premier des sept
+sages, quoiqu'il ne fit aucune difficulte de confesser son penchant pour le
+vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien
+etablie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et
+aux Jacobins que comme celui du plus grand legislateur. Combien cependant
+ont parmi nous une reputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont
+pas publie une semblable profession de foi!
+
+"Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et reveur,
+apparemment parce qu'il etait pique d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous?
+lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier a la
+bataille? avez-vous ete vaincu dans le camp, a la course ou a la salle
+d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chante ou mieux joue de la lyre que vous a
+la table du general?--Ce trait peint les moeurs. Quels republicains
+aimables!"
+
+Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athenes on ne voulut pas
+ajouter la liberte de langage qui regnait dans cette republique.
+Aristophane, disait-il, y representait sur la scene les generaux, les
+orateurs, les philosophes et le peuple lui-meme; et le peuple d'Athenes,
+tantot joue sous les traits d'un vieillard, et tantot sous ceux d'un jeune
+homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et
+l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comedies
+etaient dirigees contre les _ultra-revolutionnaires_ de ce temps-la; les
+railleries en etaient cruelles. "Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on
+traduisait quelqu'une de ces pieces jouees 430 ans avant Jesus-Christ, sous
+l'archonte Sthenocles, Hebert soutiendrait aux Cordeliers que la piece ne
+peut etre que d'hier, de l'invention de Fabre-d'Eglantine, contre lui et
+Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette.
+
+"Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que
+les hommes sont changes; ils ont toujours ete les memes; la liberte de
+parler n'a pas ete plus impunie dans les republiques anciennes que dans les
+modernes. Socrate, accuse d'avoir mal parle des dieux, but la cigue;
+Ciceron, pour avoir attaque Antoine, fut livre aux proscriptions."
+
+Ainsi ce malheureux jeune homme semblait predire que la liberte ne lui
+serait pas plus pardonnee qu'a tant d'autres. Ces plaisanteries, cette
+eloquence, irritaient le comite. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin,
+Hebert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste
+contre l'aimable ecrivain qui se riait de ses systemes; contre Danton, qui
+passait pour inspirer cet ecrivain, contre tous les hommes enfin supposes
+amis ou partisans de ces deux chefs.
+
+Pour ne pas devier de la ligne, le comite presenta deux decrets a la suite
+des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il, a rendre
+le peuple heureux aux depens de ses ennemis. Par ces decrets, le comite de
+surete generale etait seul investi de la faculte d'examiner les
+reclamations des detenus, et de les elargir s'ils etaient reconnus
+patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la
+revolution, resteraient enfermes jusqu'a la paix, et seraient bannis
+ensuite a perpetuite. Leurs biens, provisoirement sequestres, devaient etre
+partages aux patriotes indigens, dont la liste serait dressee par les
+communes[16]. C'etait, comme on le voit, la loi agraire appliquee contre
+les suspects au profit des patriotes. Ces decrets, imagines par Saint-Just,
+etaient destines a repondre aux _ultra-revolutionnaires_, et a conserver au
+comite sa reputation d'energie.
+
+Pendant ce temps, les conjures s'agitaient avec plus de violence que
+jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arretes, ni qu'ils
+eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y prenaient
+comme avant le 31 mai; ils soulevaient les societes populaires, les
+cordeliers, les sections; ils repandaient des bruits menacans, et
+cherchaient a profiter des troubles qu'excitait la disette, chaque jour
+plus grande et plus sentie.
+
+Tout a coup on vit paraitre, dans les halles et les marches, des affiches,
+des pamphlets, annoncant que la convention etait la cause de tous les maux
+du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui voulait
+renouveler les brissotins et leur funeste systeme. Quelques-uns meme de ces
+ecrits portaient que la convention tout entiere devait etre renouvelee,
+qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir executif, etc....
+Toutes les idees, en un mot, qu'avaient roulees dans leur tete, Vincent,
+Ronsin, Hebert, remplissaient ces ecrits, et semblaient trahir leur
+origine. En meme temps, on vit les _epauletiers_, plus turbulens et plus
+fiers que jamais, menacer hautement d'aller egorger dans les prisons les
+ennemis que la convention corrompue s'obstinait a epargner. Ils disaient
+que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les
+prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces
+patriotes, et qu'on leur donnerait a la fois la liberte et des armes.
+Ronsin, en grand costume de general de l'armee revolutionnaire, avec une
+echarpe tricolore, une houppe rouge, et entoure de quelques-uns de ses
+officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les ecrous, et
+formait des listes.
+
+On etait au 15 ventose. La section Marat, presidee par Momoro, s'assemble,
+et, indignee, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple, elle
+declare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le tableau de la
+declaration des droits, et qu'elle restera dans cet etat jusqu'a ce que les
+subsistances et la liberte soient assurees au peuple, et que ses ennemis
+soient punis. Dans la meme soiree, les cordeliers s'assemblent en tumulte;
+on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les
+persecutions qu'ont recemment essuyees les deux grands patriotes Vincent et
+Ronsin, lesquels, dit-on, etaient malades au Luxembourg, sans pouvoir
+obtenir un medecin qui les saignat. En consequence, on declare la patrie en
+danger, et on voile la declaration des droits de l'homme. C'est ainsi que
+toutes les insurrections avaient commence, par la declaration que les lois
+etaient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de sa
+souverainete.
+
+Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se presentent a la
+commune pour lui signifier leurs arretes, et pour l'entrainer aux memes
+demarches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le nomme Lubin
+presidait le conseil general. Il repond a la deputation avec un embarras
+visible; il dit que dans le moment ou la convention prend des mesures si
+energiques contre les ennemis de la revolution, et pour secourir les
+patriotes indigens, il est etonnant qu'on donne un signal de detresse, et
+qu'on voile la declaration des droits. Feignant ensuite de justifier le
+conseil general, comme s'il etait accuse, Lubin ajoute que le conseil a
+fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en regler la
+distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il recommande
+la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur
+l'approvisionnement de la capitale, qui, d'apres les decrets, devait etre
+approvisionnee comme une place de guerre.
+
+Ainsi les chefs de la commune hesitaient, et le mouvement, quoique
+tumultueux, n'etait pas assez fort pour les entrainer, et leur inspirer le
+courage de trahir le comite et la convention. Le desordre neanmoins etait
+grand. L'insurrection commencait comme toutes celles qui avaient jadis
+reussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une rencontre
+facheuse, le comite de salut public etait prive, dans le moment, de ses
+membres les plus influens: Billaud-Varennes, Jean-Bon-Saint-Andre, etaient
+absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre etaient
+malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fideles jacobins.
+Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour dejouer cette
+tentative. Ils se rendent tous les deux a la convention, ou l'on
+s'assemblait en tumulte, et ou l'on tremblait d'effroi. Sur leur
+proposition, on mande aussitot Fouquier-Tinville; on le charge de
+rechercher sur-le-champ les distributeurs des ecrits incendiaires repandus
+dans les marches, les agitateurs qui troublent les societes populaires,
+tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillite publique. On lui
+enjoint par decret de les arreter sur-le-champ, et d'en faire sous trois
+jours son rapport a la convention.
+
+C'etait peu d'avoir un decret de la convention, car elle ne les avait
+jamais refuses contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas laisse
+manquer les girondins contre la commune insurgee; mais il fallait assurer
+l'execution de ces decrets en se rendant maitres de l'opinion. Collot, qui
+avait une grande popularite aux Jacobins et aux Cordeliers par son
+eloquence de club, et surtout par une energie de sentimens revolutionnaires
+bien connue, est charge de cette journee, et se rend en hate aux Jacobins.
+A peine sont-ils assembles qu'il leur fait le tableau des factions qui
+menacent la liberte, et des complots qu'elles preparent: "Une nouvelle
+campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comite qui ont si heureusement
+termine la campagne derniere, allaient assurer a la republique des
+victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation,
+qu'il a toujours eu en vue de meriter, il se livrait a ses travaux; mais
+tout a coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils ont
+souleve autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les faire
+egorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus; on veut
+nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons point
+les soldats de Cadmus! grace a votre bon esprit, nous resterons amis, et
+nous ne serons que les soldats de la liberte! Appuye sur vous, le comite
+saura resister avec energie, comprimer les agitateurs, les rejeter hors des
+rangs des patriotes, et, apres ce sacrifice indispensable, poursuivre ses
+travaux et vos victoires. Le poste ou vous nous avez places est perilleux,
+ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le comite de
+surete generale accepte sa penible mission de surveiller et de poursuivre
+tous les ennemis qui trament en secret contre la liberte; le comite de
+salut public ne neglige rien pour suffire a son immense tache; mais tous
+deux ont besoin d'etre soutenus par vous. Dans ces jours de danger, nous
+sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon et
+Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour combattre
+les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que nous
+nous retirions.--Non, non, s'ecrient les jacobins. Ne vous retirez pas;
+nous vous soutiendrons." Des applaudissemens nombreux accompagnent ces
+paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est passe
+aux Cordeliers. "Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu le courage
+de souffrir pendant quelques jours de detention, des hommes qui n'ont rien
+essuye pendant la revolution, des hommes dont nous avions pris la defense
+quand nous les avons crus opprimes, et qui ont voulu amener une
+insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient ete detenus quelques instans.
+Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un medecin
+ne les a pas saignes pendant qu'ils etaient malades!... Anatheme a ceux qui
+demandent une insurrection!..." Oui, oui, anatheme! s'ecrient tous les
+jacobins en masse. "Marat etait cordelier, reprend Collot, Marat etait
+jacobin; eh bien! lui aussi fut persecute, beaucoup plus sans doute que ces
+hommes d'un jour; on le traina devant le tribunal, ou ne devaient
+comparaitre que des aristocrates: provoqua-t-il une insurrection?... Non,
+l'insurrection sacree, l'insurrection qui doit delivrer l'humanite de tous
+ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus genereux que
+le petit sentiment ou l'on veut nous entrainer; mais nous n'y tomberons
+pas. Le comite de salut public ne cedera pas aux intrigans; il prend des
+mesures fortes et vigoureuses; et, dut-il perir, il ne reculera pas devant
+une tache aussi glorieuse."
+
+A peine Collot a-t-il acheve que Momoro veut prendre la parole pour
+justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a ete
+jete sur la declaration des droits, mais il desavoue les autres faits; il
+nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les
+cordeliers sont animes des meilleurs sentimens. Des conspirateurs qui se
+justifient sont perdus. Des qu'ils ne peuvent pas avouer l'insurrection, et
+que le seul enonce du but ne fait pas eclater un elan de l'opinion en leur
+faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est ecoute avec une desapprobation
+marquee; et Collot est charge d'aller, au nom des jacobins, fraterniser
+avec les cordeliers, et ramener ces freres egares par de perfides
+suggestions.
+
+La nuit etait fort avancee, Collot ne pouvait se rendre aux Cordeliers que
+le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant, n'etait deja
+plus redoutable. Il devenait evident que l'opinion n'etait pas
+favorablement disposee pour les conjures, si on peut leur donner ce nom. La
+commune avait recule, les jacobins etaient restes au comite et a
+Robespierre, quoiqu'il fut absent et malade. Les cordeliers impetueux, mais
+faiblement diriges, et surtout delaisses par la commune et les jacobins, ne
+pouvaient manquer de ceder a la faconde de Collot-d'Herbois, et a l'honneur
+de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent avec
+sa frenesie, Hebert avec son sale journal dont il multipliait les numeros,
+Momoro avec ses arretes de la section Marat, ne pouvaient determiner un
+mouvement decisif. Ronsin seul, avec ses epauletiers et des munitions assez
+considerables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu l'audace,
+mais soit qu'il ne trouvat pas la meme audace dans ses amis, soit qu'il ne
+comptat point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17, tout se
+borna en agitations et en menaces. Les epauletiers repandus dans les
+societes populaires y causerent un grand tumulte, mais n'oserent pas
+recourir aux armes.
+
+Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, ou il fut accueilli par de
+grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la
+revolution cherchaient a egarer leur patriotisme; qu'on avait voulu
+declarer la republique en etat de detresse, tandis que dans le moment la
+royaute et l'aristocratie etaient seules aux abois; qu'on avait cherche a
+diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer au
+contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce
+projet d'insurrection, ce voile jete sur la declaration des droits,
+rejouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient tous imite cet
+exemple, et voile dans leurs salons la declaration des droits; et qu'ainsi,
+pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se hater
+de devoiler le code sacre de la nature. Les cordeliers furent entraines,
+quoiqu'il y eut parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte; ils se
+haterent de faire acte de repentir; ils arracherent le crepe jete sur la
+declaration des droits, et le remirent a Collot, en le chargeant d'assurer
+aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la meme voie.
+
+Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les
+cordeliers et sur les _ultra-revolutionnaires_. Les conjures etaient donc
+abandonnes de toutes parts; il ne leur restait que la ressource d'un coup
+de main, qui, avons-nous dit, etait presque impossible. Le comite de salut
+public resolut de prevenir tout mouvement de leur part, en faisant arreter
+les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal
+revolutionnaire. Il enjoignit a Fouquier de rechercher les faits dont on
+pourrait composer une conspiration, et de preparer tout de suite un acte
+d'accusation. Saint-Just fut charge en meme temps de faire un rapport a la
+convention, contre les factions reunies qui menacaient la tranquillite de
+l'etat.
+
+Le 23 ventose (13 mars), Saint-Just presente son rapport. Suivant le
+systeme adopte, il montre toujours l'etranger faisant agir deux factions;
+l'une composee d'hommes seditieux, incendiaires, pillards, diffamateurs,
+athees, qui voulaient amener le bouleversement de la republique par
+l'exageration; l'autre, composee de corrompus, d'agioteurs, de
+concussionnaires, qui, s'etant laisse seduire par l'appat des jouissances,
+voulaient enerver la republique et la deshonorer. Il dit que l'une de ces
+deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essaye de lever
+l'etendard de la revolte, mais qu'elle allait etre arretee, et qu'il venait
+en consequence demander un decret de mort contre tous ceux, en general, qui
+avaient medite la subversion des pouvoirs, machine la corruption de
+l'esprit public et des moeurs republicaines, entrave l'arrivage des
+subsistances, et contribue de quelque maniere au plan ourdi par l'etranger.
+Saint-Just ajoute ensuite que, des cet instant, il fallait METTRE A L'ORDRE
+DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBITE, ET TOUTES LES VERTUS REPUBLICAINES.
+
+Dans ce rapport, ecrit avec une violence fanatique, toutes les factions
+etaient egalement menacees; mais il n'y avait de clairement devoues aux
+coups du tribunal revolutionnaire que les conspirateurs
+ultra-revolutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, Hebert, etc., et les
+corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux decret. Une
+sinistre reticence etait gardee envers ceux que Saint-Just appelait les
+_indulgens_ et les _moderes_.
+
+Dans la soiree du meme jour, Robespierre se rend aux jacobins avec Couthon,
+et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure, on
+les felicite du retablissement de leur sante, et on promet a Robespierre un
+devouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une seance
+extraordinaire, afin d'eclaircir le mystere de la conspiration decouverte.
+La seance est resolue. L'empressement de la commune n'est pas moins grand.
+Sur la proposition de Chaumette lui-meme, on fait demander le rapport que
+Saint-Just avait prononce a la convention, et on envoie a l'imprimerie de
+la Republique en chercher un exemplaire pour en faire lecture. Tout se
+soumet avec docilite a l'autorite triomphante du comite de salut public.
+Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arreter Hebert,
+Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le
+banquier etranger Kock, agioteur et ultra-revolutionnaire, chez lequel
+Hebert, Ronsin et Vincent mangeaient frequemment, et formaient tous leurs
+projets. De cette maniere, le comite avait deux banquiers etrangers, pour
+persuader a tout le monde que les deux factions etaient mues par la
+coalition. Le baron de Batz devait servir a prouver ce fait contre Chabot,
+Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les moderes; Kock devait servir
+a prouver la meme chose contre Vincent, Ronsin, Hebert et les
+ultra-revolutionnaires.
+
+Les denonces se laisserent arreter sans resistance, et furent envoyes le
+lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour voir
+arriver ces furieux qui les avaient tant effrayes en les menacant d'un
+nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermete et d'insouciance; le
+lache Hebert etait defait et abattu, Momoro consterne. Vincent avait des
+convulsions. Le bruit de ces arrestations se repandit aussitot dans Paris,
+et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que ce
+n'etait point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes les
+factions. La meme chose fut repetee dans la seance extraordinaire des
+Jacobins. Apres que chacun eut rapporte ce qu'il savait de la conspiration,
+de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les
+trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes autres
+que ceux qui etaient actuellement poursuivis.
+
+Les bureaux de la guerre, l'armee revolutionnaire, les cordeliers, venaient
+d'etre frappes dans la personne de Vincent, Ronsin, Hebert, Mazuel, Momoro
+et consorts. On voulait sevir aussi contre la commune. Il n'etait bruit que
+de la dignite de grand-juge reservee a Pache; mais on le savait incapable
+de s'engager dans une conspiration, docile a l'autorite superieure,
+respecte du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand coup en
+l'adjoignant aux autres. On prefera faire arreter Chaumette, qui n'etait ni
+plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui etait, par vanite et
+engouement, l'auteur des plus imprudentes determinations de la commune, et
+l'un des apotres les plus zeles du culte de la Raison. On arreta donc le
+malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec l'eveque Gobel, auteur
+de la grande scene d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz, deja exclu des
+Jacobins et de la convention pour son origine etrangere, sa noblesse, sa
+fortune, sa republique universelle et son atheisme.
+
+Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent au-devant
+de lui, et l'accablerent de railleries. Le malheureux, avec un grand
+penchant a la declamation, n'avait rien de l'audace de Ronsin, ni de la
+fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui donnaient
+les apparences d'un missionnaire; et il avait ete veritablement celui du
+nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses requisitoires contre les filles
+de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les suspects. Un
+prisonnier lui dit en s'inclinant: "Philosophe Anaxagoras, je suis
+_suspect_, tu es _suspect_, nous sommes _suspects_." Chaumette s'excusa
+avec un ton soumis et tremblant. Mais des ce moment il n'osa plus sortir de
+sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers.
+
+Le comite, apres avoir fait arreter ces malheureux, fit rediger par le
+comite de surete generale l'acte d'accusation contre Chabot, Bazire,
+Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en accusation,
+et deferes au tribunal revolutionnaire. Dans le meme moment, on apprit
+qu'une emigree, poursuivie par un comite revolutionnaire, avait trouve
+asile chez Herault-Sechelles. Deja ce depute si connu, qui joignait a une
+grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein de
+politesse et de grace, qui etait l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de
+Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces
+revolutionnaires terribles, etait devenu suspect, et on avait oublie qu'il
+etait l'auteur principal de la constitution. Le comite se hata de le faire
+arreter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour prouver qu'il
+frapperait sans aucun menagement les moderes surpris en faute, et qu'il ne
+serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables. Ainsi,
+les coups du redoutable comite tombaient a la fois sur les hommes de tous
+les rangs, de toutes les opinions, de tous les merites.
+
+Le 1er germinal (20 mars), commenca le proces d'une partie des
+conspirateurs. On reunit dans la meme accusation Ronsin, Vincent, Hebert,
+Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu chef de
+division dans les bureaux de Bouchotte, les nommes Ancar, Ducroquet,
+commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de l'armee
+revolutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la supposition
+de complicite entre la faction ultra-revolutionnaire et la faction de
+l'etranger, on confondit encore dans la meme accusation Proli, Dubuisson,
+Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les autres
+accuses. Chaumette fut reserve pour figurer plus tard avec Gobel et les
+autres auteurs des scenes du culte de la Raison; enfin, si Clootz, qui
+aurait du etre associe a ces derniers, fut adjoint a Proli, c'est en sa
+qualite d'etranger. Les accuses etaient au nombre de dix-neuf. Ronsin et
+Clootz etaient les plus hardis et les plus fermes. "Ceci, dit Ronsin a ses
+co-accuses, est un proces politique; a quoi bon tous vos papiers et vos
+preparatifs de justification? Vous serez condamnes. Lorsqu'il fallait
+agir, vous avez parle; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous ne me
+verrez pas broncher, tachez d'en faire autant." Les miserables Hebert et
+Momoro se lamentaient, en disant que la liberte etait perdue! "La liberte
+perdue, s'ecria Ronsin, parce que quelques miserables individus vont perir!
+La liberte est immortelle; nos ennemis succomberont apres nous, et la
+liberte leur survivra a tous." Comme ils s'accusaient entre eux, Clootz les
+exhorta a ne pas aggraver leurs maux par des invectives mutuelles, et il
+leur cita cet apologue fameux:
+
+ Je revais cette nuit que de mal consume,
+ Cote a cote d'un gueux on m'avait inhume.
+
+La citation eut son effet, et ils cesserent de se reprocher leurs malheurs.
+Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'a l'echafaud,
+poursuivit les derniers restes de deisme qui pouvait demeurer en eux, et ne
+cessa de leur precher jusqu'au bout la nature et la raison, avec un zele
+ardent et un inconcevable mepris de la mort. Ils furent amenes au tribunal,
+au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le recit de
+leur conduite, a quoi se reduisait leur conspiration. Clubistes du dernier
+rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enregimentes dans l'armee
+revolutionnaire, ils avaient l'exageration des inferieurs, des porteurs
+d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu
+pousser le gouvernement revolutionnaire jusqu'a en faire une simple
+commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'a la persecution
+des cultes, les moeurs republicaines jusqu'a la grossierete, la liberte de
+langage jusqu'a la bassesse la plus degoutante, enfin la defiance et la
+severite democratiques a l'egard des hommes jusqu'a la diffamation la plus
+atroce. De mauvais propos contre la convention et le comite, des projets de
+gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les sections,
+de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y
+rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renfermes, comme lui venait de
+l'etre, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le pretexte
+de la disette, tels etaient leurs complots. Il n'y avait la que sottises et
+ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profondement ourdie et
+correspondant avec l'etranger etait fort au-dessus de ces miserables.
+C'etait une perfide supposition du comite, que l'infame Fouquier-Tinville
+fut charge de demontrer au tribunal, et que le tribunal eut ordre
+d'adopter.
+
+Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'etaient permis contre Legendre,
+en dinant avec lui chez Pache, leurs propositions reiterees d'organiser le
+pouvoir executif, furent allegues comme attestant le projet d'aneantir la
+representation nationale et le comite de salut public. Leurs repas chez le
+banquier Kock furent donnes comme la preuve de leur correspondance avec
+l'etranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres ecrites de
+Paris a Londres, et inserees dans les journaux anglais, annoncaient que,
+d'apres l'agitation qui regnait, des mouvemens etaient presumables. Ces
+lettres, dit-on aux accuses, demontrent que l'etranger etait dans votre
+confidence, puisqu'il predisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils
+avaient reprochee au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut imputee
+a eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint
+qu'ils etaient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les
+charrettes de legumes et de fruits. Les munitions rassemblees a Paris pour
+l'armee revolutionnaire leur furent reprochees comme des preparatifs de
+conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donnee comme preuve
+du projet d'armer les suspects, et de les dechainer dans Paris. Enfin, les
+ecrits repandus dans les halles, et le voile jete sur la declaration des
+droits, furent consideres comme un commencement d'execution. Hebert fut
+couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son
+journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de
+mouchoirs.
+
+Mais laissons la ces honteuses discussions entre ces bas accuses et le bas
+accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les
+sacrifices qu'il avait ordonnes. Retire dans sa sphere elevee, ce
+gouvernement designait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et
+laissait a son procureur-general Fouquier le soin de satisfaire aux formes
+avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifiees au
+besoin de la tranquillite publique, quelques-unes meritent d'etre mises a
+part, ce sont ces malheureux etrangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamnes
+comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la
+Belgique, sa patrie, avait blame la violence ignorante des jacobins dans ce
+pays; il avait admire les talens de Dumouriez, et il en convint au
+tribunal. Sa connaissance des cours etrangeres l'avait deux ou trois fois
+rendu utile a Lebrun, et il l'avoua encore. "Tu as blame, lui dit-on, le
+systeme revolutionnaire en Belgique, tu as admire Dumouriez, tu as ete
+l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'etranger." Il n'y eut pas un autre
+fait allegue. Quant a Clootz, sa republique universelle, son dogme de la
+raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tentes par lui
+pour sauver une emigree, suffirent pour le convaincre. A peine le
+troisieme jour des debats etait-il commence, que le jury se declara
+suffisamment eclaire, et condamna pele-mele ces intrigans, ces brouillons
+et ces malheureux etrangers a la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut
+le nomme Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comite
+de salut public. Le 4 germinal (24 mars), a quatre heures de l'apres-midi,
+les condamnes furent conduits au lieu du supplice. La foule etait aussi
+grande qu'a aucune des executions precedentes. On louait des places sur des
+charrettes, sur des tables disposees autour de l'echafaud. Ni Ronsin, ni
+Clootz ne _broncherent_, pour nous servir de leur terrible expression.
+Hebert, accable de honte, decourage par le mepris, ne prenait aucun soin de
+surmonter sa lachete; il tombait a chaque instant en defaillance, et la
+populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en repetant le
+cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colere le Pere Duchene_.
+
+Ainsi furent sacrifies ces miserables a l'indispensable necessite d'etablir
+un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et
+d'obeissance n'etait pas un de ces sophismes a l'aide desquels les
+gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menacait la France,
+tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorite, et compromettaient
+le salut commun par leurs luttes. Il etait indispensable que quelques
+hommes plus energiques s'emparassent de cette autorite disputee,
+l'occupassent a l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour
+resister a l'Europe. Si on eprouve un regret, c'est de voir employer le
+mensonge contre ces miserables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme
+courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un etranger, intrigant
+peut-etre, mais point conspirateur, et plein de merite, le malheureux
+Proli.
+
+A peine les hebertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_
+montrerent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de
+denoncer Hebert, Ronsin, Vincent, puisque le comite de salut public et le
+tribunal revolutionnaire venaient de les envoyer a la mort. "De quoi donc
+nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de
+reprocher a ces factieux de vouloir bouleverser la republique, detruire la
+convention nationale, supplanter le comite de salut public, joindre le
+danger des guerres religieuses a celui des guerres civiles, et amener une
+confusion generale. C'est la justement ce que leur ont reproche Saint-Just
+et Fouquier-Tinville en les envoyant a l'echafaud. En quoi pouvons-nous
+etre des conspirateurs, des ennemis de la republique?"
+
+Rien n'etait plus juste que ces reflexions, et le comite pensait
+exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le
+danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre,
+depuis le 31 mai, n'avait cesse de defendre Danton et Camille, et d'accuser
+les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le
+comite s'exposait a passer pour modere, et il fallait qu'il deployat
+d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa reputation
+revolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il
+censurat leurs opinions, qu'il les immolat dans ses discours, et parut ne
+pas les favoriser plus que les hebertistes eux-memes. Dans le rapport
+contre les deux factions, Saint-Just avait autant accuse l'une que l'autre,
+et avait garde un silence menacant a l'egard des _indulgens_. Aux Jacobins,
+Collot avait dit que ce n'etait pas fini, et qu'on preparait un rapport
+contre d'autres individus que ceux qui etaient arretes. A ces menaces
+s'etait jointe l'arrestation d'Herault-Sechelles, ami de Danton, et l'un
+des hommes les plus estimes de ce temps-la. De tels faits n'annoncaient pas
+l'intention de faiblir, et neanmoins on disait encore de toutes parts que
+le comite allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le systeme
+revolutionnaire, et sevir contre les egorgeurs de toute espece. Ceux qui
+desiraient ce retour a une politique plus clemente, les detenus, leurs
+familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom
+d'indifferens, se livrerent a des esperances indiscretes, et dirent
+hautement qu'enfin le regime des lois de sang allait finir. Ce fut bientot
+l'opinion generale; elle se repandit dans les departemens, et surtout dans
+celui du Rhone, ou depuis quelques mois s'exercaient de si affreuses
+vengeances, et ou Ronsin avait cause un si grand effroi. On respira un
+moment a Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur
+predire que leurs cruautes allaient avoir un terme. A ces bruits, a ces
+esperances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignerent.
+Les jacobins de Lyon ecrivirent a ceux de Paris que l'aristocratie relevait
+la tete, que bientot ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur
+donnait des forces et des encouragemens, ils seraient reduits a se donner
+la mort comme le patriote Gaillard, qui s'etait poignarde lors de la
+premiere arrestation de Ronsin.
+
+"J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre
+les patriotes lyonnais; ils expriment tous le meme desespoir, et si l'on
+n'apporte le remede le plus prompt a leurs maux, ils ne trouveront de
+soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction
+perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les
+patriotes, a ete exterminee; mais peu importe a l'etranger, il lui en
+reste une autre. Si Hebert eut triomphe, la convention etait renversee, la
+republique tombait dans le chaos, et la tyrannie etait satisfaite; mais
+avec les moderes, la convention perd son energie, les crimes de
+l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'etranger a donc
+autant d'esperance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit
+les soudoyer toutes sans s'attacher a aucune. Que lui importe qu'Hebert
+expire sur l'echafaud, s'il lui reste des traitres d'une autre espece, pour
+venir a bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une
+faction a detruire, et la convention est resolue a les immoler toutes
+jusqu'a la derniere."
+
+Ainsi le comite avait senti la necessite de se laver du reproche de
+moderation par un nouveau sacrifice. Robespierre avait defendu Danton,
+quand une faction audacieuse venait ainsi frapper a ses cotes un des
+patriotes les plus renommes. Alors la politique, un danger commun, tout
+l'engageait a defendre son vieux collegue; mais aujourd'hui cette faction
+hardie n'etait plus. En defendant plus long-temps ce collegue depopularise,
+il se compromettait lui-meme. D'ailleurs, la conduite de Danton devait
+reveiller bien des reflexions dans son ame jalouse. Que faisait Danton loin
+du comite? Entoure de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait
+l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le
+gouvernement de censures et de railleries ameres. Depuis quelque temps,
+assis vis-a-vis de cette tribune ou venaient figurer les membres du comite,
+Danton avait quelque chose de menacant et de meprisant a la fois. Son
+attitude, ses propos repetes de bouche en bouche, ses liaisons, tout
+prouvait qu'apres s'etre isole du gouvernement, il s'en etait fait le
+censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec
+sa vaste renommee. Ce n'est pas tout: quoique depopularise, Danton avait
+neanmoins une reputation d'audace et de genie politique extraordinaire.
+Danton immole, il ne restait plus un grand nom hors du comite; et, dans le
+comite, il n'y avait plus que des reputations secondaires, Saint-Just,
+Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant a ce sacrifice, Robespierre du
+meme coup detruisait un rival, rendait au gouvernement sa reputation
+d'energie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme
+accuse d'avoir recherche l'argent et les plaisirs. Il etait en outre engage
+a ce sacrifice par tous ses collegues, encore plus jaloux de Danton qu'il
+ne l'etait lui-meme. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils
+etaient meprises par ce celebre tribun. Billaud, froid, bas et
+sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'ecrasant.
+Saint-Just, dogmatique, austere et orgueilleux, etait antipathique avec un
+revolutionnaire agissant, genereux et facile, et il voyait que, Danton
+mort, il devenait le second personnage de la republique. Tous enfin
+savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comite, croyait
+ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourerent donc celui-ci, et
+n'eurent pas de grands efforts a faire pour lui arracher une determination
+si agreable a son orgueil. On ne sait quelles explications amenerent cette
+resolution, quel jour elle fut prise; mais tout a coup ils devinrent tous
+menacans et mysterieux. Il ne fut plus question de leurs projets. A la
+convention, aux Jacobins, ils garderent un silence absolu. Mais des bruits
+sinistres se repandirent sourdement. On dit que Danton, Camille,
+Philippeau, Lacroix, allaient etre immoles a l'autorite de leurs collegues.
+Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrayes de ces bruits, et
+voyant qu'apres un tel acte il n'y avait plus une seule tete qui dut etre
+en securite, que Robespierre lui-meme ne devait pas etre tranquille,
+voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagerent a
+s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstine, refusa de
+repondre a ces ouvertures, et garda une reserve farouche. Comme on lui
+parlait de l'ancienne amitie qu'il avait temoignee a Danton, il repondit
+hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collegue; que la
+justice etait la pour defendre l'innocence; que pour lui, sa vie entiere
+avait ete un sacrifice continuel de ses affections a la patrie; et que si
+son ami etait coupable, il le sacrifierait a regret, mais il le
+sacrifierait comme tous les autres a la republique.
+
+On vit bien que c'en etait fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre
+aucun engagement envers Danton, et qu'il se reservait la liberte de le
+livrer a ses collegues. En effet, le bruit des prochaines arrestations
+acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient
+de sortir de son espece de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer
+enfin ce front revolutionnaire qui ne s'etait jamais montre en vain dans
+l'orage. "Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arreter!... Mais non,
+ajoutait-il, ils n'oseront pas...." D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir
+etait impossible. Quel pays voudrait donner asile a ce revolutionnaire
+formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses
+ennemis? et puis, il aimait son pays. "Emporte-t-on, s'ecriait-il, sa
+patrie _a la semelle de ses souliers_?" D'autre part, demeurant en France,
+il lui restait peu de moyens a employer. Les cordeliers appartenaient aux
+_ultra-revolutionnaires_, les jacobins a Robespierre. La convention etait
+tremblante. Sur quelle force s'appuyer?... Voila ce que n'ont pas assez
+considere ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trone au 10
+aout, soulever le peuple contre les etrangers, n'ont pu concevoir qu'il
+soit tombe sans resistance. Le genie revolutionnaire ne consiste point a
+refaire une popularite perdue, a creer des forces qui n'existent pas, mais
+a diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possede. La
+generosite de Danton, son eloignement des affaires, lui avaient presque
+aliene la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laisse assez
+pour renverser l'autorite regnante. Dans cette conviction de son
+impuissance, il attendait, et repetait: _Ils n'oseront pas_. Il etait
+permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands
+services, ses adversaires hesiteraient. Puis il retombait dans sa paresse
+et dans cette insouciance des etres forts qui attendent le danger sans se
+trop agiter pour s'y soustraire.
+
+Le comite gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres
+continuaient de se repandre. Six jours s'etaient ecoules depuis la mort
+d'Hebert; c'etait le 9 germinal. Tout a coup les hommes paisibles, qui
+avaient concu des esperances indiscretes en voyant succomber le parti des
+forcenes, disent que bientot on sera delivre des deux saints, Marat et
+Chalier, et que l'on a trouve dans leur vie de quoi les transformer, aussi
+vite qu'Hebert, de grands patriotes en scelerats. Ce bruit, qui tenait a
+l'idee d'un mouvement retrograde, se propage avec une singuliere rapidite,
+et on entend repeter de tous cotes que les bustes de Marat et de Chalier
+vont etre brises. Le maladroit Legendre denonce ces propos a la convention
+et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les moderes,
+contre un projet pareil. "Soyez tranquilles, s'ecrie Collot aux Jacobins,
+de tels propos seront dementis. Nous avons fait tomber la foudre sur les
+hommes infames qui trompaient le peuple, nous leur avons arrache le masque,
+mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques
+possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que
+nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des seances
+glorieuses. Bientot nous saurons les detromper...."
+
+Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comite de salut public
+appelle dans son sein le comite de surete generale, et, pour donner plus
+d'autorite a ses mesures, le comite de legislation lui-meme. Des que tous
+les membres sont reunis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces
+rapports violens et perfides qu'il savait si bien rediger, il denonce
+Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les
+membres des deux autres comites, consternes mais tremblans, n'osent pas
+resister, et croient eloigner le danger de leur personne en donnant leur
+adhesion. Le plus grand silence est commande, et, dans la nuit du 10 au 11
+germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arretes a
+l'improviste et conduits au Luxembourg.
+
+Des le matin, le bruit en etait repandu dans Paris, et y avait cause une
+espece de stupeur. Les membres de la convention se reunissent, et gardent
+un silence mele d'effroi. Le comite, qui toujours se faisait attendre, et
+avait deja toute l'insolence du pouvoir, n'etait point encore arrive.
+Legendre, qui n'etait pas assez important pour avoir ete arrete avec ses
+amis, s'empresse de prendre la parole: "Citoyens, dit-il, quatre membres de
+cette assemblee sont arretes de cette nuit; je sais que Danton en est un,
+j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils
+puissent etre entendus a la barre. Citoyens, je le declare, je crois Danton
+aussi pur que moi-meme, et je ne crois pas que personne ait rien a me
+reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comites de salut public et de
+surete generale, mais j'ai le droit de craindre que des haines
+particulieres et des passions individuelles n'arrachent a la liberte des
+hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme
+qui, en septembre 92, sauva la France par son energie, merite d'etre
+entendu, et doit avoir la faculte de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir
+trahi la patrie."
+
+Procurer a Danton la faculte de parler a la convention etait le meilleur
+moyen de le sauver, et de demasquer ses adversaires. Beaucoup de membres,
+en effet, opinaient pour qu'il fut entendu; mais, dans ce moment,
+Robespierre, devancant le comite, arrive au milieu de la discussion, monte
+a la tribune, et, avec un ton colere et menacant, parle en ces termes: "Au
+trouble depuis longtemps inconnu qui regne dans cette assemblee, a
+l'agitation qu'a produite le preopinant, on voit bien qu'il est question
+ici d'un grand interet, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes
+l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier
+vos principes, jusqu'a vouloir accorder aujourd'hui a certains individus ce
+que vous avez naguere refuse a Chabot, Delaunay et Fabre-d'Eglantine?
+Pourquoi cette difference en faveur de quelques hommes? Que m'importent a
+moi les eloges qu'on se donne a soi et a ses amis?... Une trop grande
+experience nous a appris a nous defier de ces eloges. Il ne s'agit plus de
+savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a ete
+toute sa carriere.
+
+"Legendre parait ignorer le nom de ceux qui sont arretes. Toute la
+convention les connait. Son ami Lacroix est du nombre des detenus; pourquoi
+Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans
+impudeur, defendre Lacroix. Il a parle de Danton, parce qu'il croit qu'a ce
+nom sans doute est attache un privilege.... Non, nous ne voulons pas de
+privileges, nous ne voulons point d'idoles!..."
+
+A ces derniers mots, des applaudissemens eclatent, et les laches, tremblant
+en ce moment devant une idole, applaudissent neanmoins au renversement de
+celle qui n'est plus a craindre. Robespierre continue: "En quoi Danton
+est-il superieur a Lafayette, a Dumouriez, a Brissot, a Fabre, a Chabot, a
+Hebert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les
+avez-vous menages? On vous parle du despotisme des comites, comme si la
+confiance que le peuple vous a donnee, et que vous avez transmise a ces
+comites, n'etait pas un sur garant de leur patriotisme. On affecte des
+craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car
+jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique."
+
+Ici, nouveaux applaudissemens de ces memes laches qui tremblent, et
+veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. "Et moi aussi, ajoute Robespierre,
+on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en
+approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'a moi. On m'a ecrit.
+Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsede de leurs
+discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi
+ancienne dans de fausses vertus, me determineraient a ralentir mon zele et
+ma passion pour la liberte. Eh bien! je declare que si les dangers de
+Danton devaient devenir les miens, cette consideration ne m'arreterait pas
+un instant. C'est ici qu'il nous faut a tous quelque courage et quelque
+grandeur d'ame. Les ames vulgaires ou les hommes coupables craignent
+toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant
+eux une barriere de coupables, ils restent exposes au jour de la verite;
+mais s'il existe des ames vulgaires, il en est d'heroiques dans cette
+assemblee, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs
+le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouve que peu de
+partisans parmi nous, et en frappant quelques tetes la patrie sera
+delivree."
+
+Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habilete pour dire ce qu'il
+voulait, et jamais il n'avait su etre aussi habile et aussi perfide.
+Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un
+merite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les laches
+en parlant du petit nombre des coupables, etait le comble de l'hypocrisie
+et de l'adresse. Aussi, tous ses collegues decident a l'unanimite que les
+quatre deputes arretes dans la nuit ne seront pas entendus par la
+convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est
+lui qu'on dechainait contre les victimes, parce qu'a la subtilite
+necessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification
+qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style
+rares. Jamais il n'avait ete ni plus horriblement eloquent, ni plus faux;
+car, quelque grande que fut sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce
+qu'il avancait. Apres avoir longuement calomnie Philippeau, Camille
+Desmoulins, Herault-Sechelles, et accuse Lacroix, il arrive enfin a Danton,
+et imagine les faits les plus faux, ou denature d'une maniere atroce les
+faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et meme lache,
+s'est vendu a Mirabeau, puis aux Lameth, et a redige avec Brissot la
+petition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la
+royaute, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est alle
+impunement se delasser, et devorer a Arcis-sur-Aube le fruit de ses
+perfidies. Il s'est cache au 10 aout, et n'a reparu que pour se faire
+ministre; alors il s'est lie au parti d'Orleans, et a fait nommer d'Orleans
+et Fabre a la deputation. Ligue avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins
+qu'une haine affectee, et sachant toujours s'entendre avec eux, il etait
+entierement oppose au 31 mai, et avait voulu faire arreter Henriot. Lorsque
+Dumouriez, d'Orleans, les girondins, ont ete punis, il a traite avec le
+parti qui voulait retablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main,
+de d'Orleans, des Bourbons, de l'etranger, dinant avec les banquiers et les
+aristocrates, mele dans toutes les intrigues, prodigue d'esperances envers
+tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide debauche, paresseux,
+corrupteur des moeurs publiques, il est alle s'ensevelir une derniere fois
+a Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et
+s'est entendu recemment avec tous les ennemis de l'etat, avec Hebert et
+consorts, par le lien commun de l'etranger, pour attaquer le comite et les
+hommes que la convention avait investis de sa confiance.
+
+A la suite de ce rapport inique, la convention decreta d'accusation Danton,
+Camille Desmoulins, Philippeau, Herault-Sechelles et Lacroix.
+
+Ces infortunes avaient ete conduits au Luxembourg. Lacroix disait a Danton:
+"Nous arreter! nous!... Je ne m'en serais jamais doute!--Tu ne t'en serais
+jamais doute? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu
+le savais, s'ecria Lacroix, et tu n'as pas agi! voila l'effet de ta paresse
+accoutumee; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, repondit Danton, qu'ils
+osassent jamais executer leur projet."
+
+Tous les prisonniers etaient accourus en foule au guichet, pour voir ce
+celebre Danton, et cet interessant Camille, qui avait fait reluire un peu
+d'esperance dans les cachots. Danton etait, selon son usage, calme, fier et
+assez jovial; Camille, etonne et triste; Philippeau, emu et eleve par le
+danger. Herault-Sechelles, qui les avait devances au Luxembourg de quelques
+jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. "Quand les
+hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire." Puis
+apercevant Thomas Payne, il lui dit: "Ce que tu as fait pour le bonheur et
+la liberte de ton pays, j'ai en vain essaye de le faire pour le mien; j'ai
+ete moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie a l'echafaud;
+eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement...."
+
+Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoye au Luxembourg, et les
+accuses furent transferes a la Conciergerie, pour aller de la au tribunal
+revolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de
+mensonges odieux. Bientot il se calma et dit avec affliction: "Je vais a
+l'echafaud pour avoir verse quelques larmes sur le sort de tant de
+malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir."
+Tous les detenus, quel que fut leur rang et leur opinion, lui portaient
+l'interet le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau
+dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Herault-Sechelles
+conserva cette grace d'esprit et de manieres qui le distinguait meme entre
+les hommes de son rang; il embrassa son fidele domestique, qui l'avait
+suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre a la Conciergerie; il le
+consola et lui rendit le courage. On transfera, en meme temps, Fabre,
+Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton,
+pour souiller son proces par une apparence de complicite avec des
+faussaires. Fabre etait malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de
+sa prison n'avait cesse d'ecrire a Robespierre, de l'implorer, de lui
+prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir a le toucher, voyait sa
+mort assuree, et la honte non moins certaine pour lui que l'echafaud: il
+voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublime corrosif; mais la douleur
+lui ayant arrache des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et
+fut transporte aussi malade que Fabre a la Conciergerie. Un sentiment un
+peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif
+regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au
+crime. "Bazire, s'ecriait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?"
+
+A la Conciergerie, les accuses inspirerent la meme curiosite qu'au
+Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la
+meme energie. "C'est a pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le
+tribunal revolutionnaire. J'en demande pardon a Dieu et aux hommes. Mon but
+etait de prevenir un nouveau septembre, et non de dechainer un fleau sur
+l'humanite." Puis revenant a son mepris pour ses collegues qui
+l'assassinaient: "Ces freres Cain, dit-il, n'entendent rien au
+gouvernement. Je laisse tout dans un desordre epouvantable...." Il employa
+alors, pour caracteriser l'impuissance du paralytique Couthon et du lache
+Robespierre, des expressions obscenes, mais originales, qui annoncaient
+encore une singuliere gaiete d'esprit. Un seul instant il montra un leger
+regret d'avoir pris part a la revolution: "Il vaudrait mieux, dit-il, etre
+un pauvre pecheur que de gouverner les hommes." Ce fut le seul mot de ce
+genre qu'il prononca.
+
+Lacroix parut etonne en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux
+etat des prisonniers. "Quoi! lui dit-on, des charrettes chargees de
+victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!"
+L'etonnement de Lacroix etait sincere, et c'est une lecon pour les hommes
+qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances
+individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les
+voient pas.
+
+Le lendemain 13 germinal, les accuses furent conduits au tribunal au nombre
+de quinze. On avait reuni ensemble les cinq chefs moderes, Danton,
+Herault-Sechelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accuses de
+faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Eglantine; les deux beaux-freres de
+Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux
+Westermann, accuse d'avoir partage la corruption et les complots de Danton;
+enfin deux etrangers, amis des accuses, l'Espagnol Gusman, et le Danois
+Diederichs. Le but du comite, en faisant cet amalgame, etait de confondre
+les moderes avec les corrompus et avec les etrangers, pour prouver toujours
+que la moderation provenait a la fois du defaut de vertu republicaine et de
+la seduction de l'or de l'etranger. La foule accourue pour voir les accuses
+etait immense. Un reste de l'interet qu'avait inspire Danton s'etait
+reveille en sa presence. Fouquier-Tinville, les juges et les jures, tous
+revolutionnaires subalternes tires du neant par sa main puissante, etaient
+embarrasses en sa presence: son assurance, sa fierte, leur imposaient, et
+il semblait plutot l'accusateur que l'accuse. Le president Hermann et
+Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jures au sort, comme le voulait la
+loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On
+interrogea ensuite les accuses. Quand on adressa a Danton les questions
+d'usage sur son age et son domicile, il repondit fierement qu'il avait
+trente-quatre ans, et que bientot son nom serait au Pantheon, et lui dans
+le neant. Camille repondit qu'il avait trente-trois ans, l'age du
+_sans-culotte Jesus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf.
+Herault-Sechelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent,
+le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore reuni dans
+ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins.
+
+Danton, Camille, Herault-Sechelles et les autres, se plaignirent de voir
+leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa
+outre. On examina d'abord l'accusation dirigee contre Chabot, Bazire,
+Delaunay et Fabre d'Eglantine. Chabot persista dans son systeme, et soutint
+qu'il n'avait pris part a la conspiration des agioteurs que pour la
+devoiler. Il ne persuada personne, car il etait etrange qu'en y entrant, il
+n'eut pas secretement prevenu quelque membre des comites; qu'il l'eut
+devoilee si tard, et qu'il eut garde les fonds dans ses mains. Delaunay fut
+convaincu; Fabre, malgre son adroite defense, consistant a dire qu'en
+surchargeant de ratures la copie du decret, il avait cru ne raturer qu'un
+projet, fut convaincu par Cambon, dont la deposition franche et
+desinteressee etait accablante. Il prouva, en effet, a Fabre que les
+projets de decrets n'etaient jamais signes, que la copie qu'il avait
+raturee l'etait par tous les membres de la commission des cinq, et que par
+consequent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire,
+dont la complicite consistait dans la non-revelation, fut a peine ecoute
+dans sa defense, et fut assimile aux autres par le tribunal. On passa
+ensuite a d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse
+pour faire appuyer ses marches, et d'avoir pris part a l'intrigue de la
+compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout
+l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea
+ensuite Herault-Sechelles. Bazire etait declare coupable comme ami de
+Chabot; Herault le fut pour avoir ete ami de Bazire, pour avoir eu quelque
+connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favorise une
+emigree, pour avoir ete ami des moderes, et pour avoir fait supposer, par
+sa douceur, sa grace, sa fortune et ses regrets mal deguises, qu'il etait
+modere lui-meme. Apres Herault vint le tour de Danton. Un silence profond
+regna dans l'assemblee quand il se leva pour prendre la parole. "Danton,
+lui dit le president, la convention vous accuse d'avoir conspire avec
+Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orleans, avec les girondins, avec
+l'etranger, et avec la faction qui veut retablir Louis XVII.--Ma voix,
+repondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est
+fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine a repousser la
+calomnie. Que les laches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai
+d'ignominie.... Que les comites se rendent ici, je ne repondrai que devant
+eux; il me les faut pour accusateurs et pour temoins.... Qu'ils
+paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous
+l'ai dit: le neant sera bientot mon asile. La vie m'est a charge, qu'on me
+l'arrache.... Il me tarde d'en etre delivre." En achevant ces paroles,
+Danton etait indigne, son coeur etait souleve d'avoir a repondre a de
+pareils hommes. Sa demande de faire comparaitre les comites, et sa volonte
+prononcee de ne repondre que devant eux, avaient intimide le tribunal, et
+cause une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eut ete
+cruelle pour eux; ils auraient ete couverts de confusion, et la
+condamnation fut peut-etre devenue impossible. "Danton, dit le president,
+l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence." A ce
+mot, Danton s'ecrie: "L'audace individuelle est reprimable sans doute; mais
+cette audace nationale dont j'ai tant de fois donne l'exemple, que j'ai
+tant de fois mise au service de la liberte, est la plus meritoire de toutes
+les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage
+pour la republique contre les laches qui m'accusent. Lorsque je me vois si
+bassement calomnie, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un revolutionnaire
+comme moi qu'il faut attendre une defense froide ... les hommes de ma
+trempe sont inappreciables dans les revolutions ... c'est sur leur front
+qu'est empreint le genie de la liberte." En disant ces mots, Danton agitait
+sa tete et bravait le tribunal. Ses traits si redoutes produisaient une
+impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait echapper un
+murmure approbateur. "Moi, continuait Danton, moi accuse d'avoir conspire
+avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orleans; d'avoir rampe aux pieds de
+vils despotes! c'est moi que l'on somme de repondre a la _justice
+inevitable, inflexible!_[17]... Et toi, lache Saint-Just, tu repondras a la
+posterite de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberte.... En
+parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte
+d'accusation, je sens tout mon etre fremir." Le president lui recommande
+de nouveau d'etre calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui repondit avec
+respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va
+raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut a parvenir aux
+fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en
+empecher, la resistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce
+qu'il fit dans cette journee fameuse ou, entourant la voiture royale d'un
+peuple immense, il empecha le voyage a Saint-Cloud. Puis il rapporte sa
+conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une
+petition contre la royaute, et le motif de cette petition fameuse; l'audace
+avec laquelle il proposa le premier le renversement du trone en 92; le
+courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 aout au soir; la
+fermete qu'il deploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoque
+ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'etre cache
+au moment du 10 aout: "Ou sont, s'ecrie-t-il, les hommes qui eurent besoin
+de presser Danton pour l'engager a se montrer dans cette journee? Ou sont
+les etres privilegies dont il a emprunte l'energie? Qu'on les fasse
+paraitre, mes accusateurs!... j'ai toute la plenitude de ma tete lorsque je
+les demande ... je devoilerai les trois plats coquins qui ont entoure et
+perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le
+neant, dont ils n'auraient jamais du sortir...." Le president veut
+interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le
+bruit avec sa voix terrible. "Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le
+president.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui defend son honneur et
+sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette." Cependant il etait fatigue
+d'indignation; sa voix etait alteree; alors le president l'engage avec
+egard a prendre quelque repos, pour recommencer sa defense avec plus de
+calme et de tranquillite.
+
+Danton se tait. On passe a Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et
+qui se revolte en vain contre l'interpretation donnee a ses ecrits. On
+s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amerement la conduite en
+Belgique, et qui, a l'exemple de Danton, demande la comparution de
+plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir.
+
+Cette premiere seance causa une sensation generale. La foule qui entourait
+le Palais de Justice, et s'etendait jusque sur les ponts, parut
+singulierement emue. Les juges etaient epouvantes; Vadier, Vouland, Amar,
+les membres les plus mechans du comite de surete generale, avaient assiste
+aux debats, caches dans l'imprimerie attenant a la salle du tribunal, et
+communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De la ils avaient vu
+avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils
+commencaient a douter que la condamnation fut possible. Hermann et Fouquier
+s'etaient rendus, immediatement apres l'audience, au comite de salut
+public, et lui avaient fait part de la demande des accuses qui voulaient
+faire paraitre plusieurs membres de la convention. Le comite commencait a
+hesiter; Robespierre s'etait retire chez lui; Billaud et Saint-Just etaient
+seuls presens. Ils defendent a Fouquier de repondre, lui enjoignent de
+prolonger les debats, d'arriver a la fin des trois jours sans s'etre
+explique, et de faire declarer alors par les jures qu'ils sont suffisamment
+instruits.
+
+Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comite et dans Paris,
+l'emotion n'etait pas moindre dans les prisons, ou l'on portait un vif
+interet aux accuses, et ou l'on ne voyait plus d'esperance pour personne,
+si de tels revolutionnaires etaient immoles. Il y avait au Luxembourg le
+malheureux Dillon, ami de Desmoulins et defendu par lui; il avait appris
+par Chaumette, qui, expose au meme danger, faisait cause commune avec les
+moderes, ce qui s'etait passe au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme.
+Dillon, dont la tete etait vive, et qui, en vieux militaire, cherchait
+quelquefois dans le vin des distractions a ses peines, parla
+inconsiderement a un nomme Laflotte, enferme dans la meme prison; il lui
+dit qu'il etait temps que les bons republicains levassent la tete contre de
+vils oppresseurs, que le peuple avait paru se reveiller, que Danton
+demandait a repondre devant les comites, que sa condamnation etait loin
+d'etre assuree, que la femme de Camille Desmoulins, en repandant des
+assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait a
+s'echapper, il reunirait assez d'hommes resolus pour sauver les
+republicains pres d'etre sacrifies par le tribunal. Ce n'etaient la que de
+vains propos prononces dans l'ivresse et la douleur. Cependant il parait
+qu'il fut question aussi de faire passer mille ecus et une lettre a la
+femme de Camille. Le lache Laflotte, croyant obtenir la vie et la liberte
+en denoncant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une
+declaration, dans laquelle il supposa une conspiration pres d'eclater au
+dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accuses, et assassiner
+les membres des deux comites. On verra bientot quel usage on fit de cette
+fatale deposition.
+
+Le lendemain l'affluence etait la meme au tribunal. Danton et ses
+collegues, aussi fermes et aussi opiniatres, demandent encore la
+comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comites.
+Fouquier, presse de repondre, dit qu'il ne s'oppose pas a ce qu'on appelle
+les temoins necessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accuses, qu'il
+n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-meme. A
+cela Fouquier replique qu'il appellera tous ceux qu'on designera, excepte
+les membres de la convention, parce que c'est a l'assemblee qu'il
+appartient de decider si ses membres peuvent etre cites. Les accuses se
+recrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se defendre. Le tumulte
+est a son comble. Le president interroge encore quelques accuses,
+Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hate de lever la seance.
+
+Fouquier ecrivit sur-le-champ une lettre au comite pour lui faire part de
+ce qui s'etait passe, et pour obtenir un moyen de repondre aux demandes des
+accuses. La situation etait difficile, et tout le monde commencait a
+hesiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul,
+plus opiniatre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il
+fallait fermer la bouche aux accuses, et les envoyer a la mort. Dans ce
+moment, il venait de recevoir la deposition du prisonnier Laflotte,
+adressee a la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le
+germe d'une conspiration tramee par les accuses, et le pretexte d'un
+decret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en
+effet, il se presente a la convention, lui dit qu'un grand danger menace la
+patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle
+l'aura bientot surmonte. "Les accuses, dit-il, presens au tribunal
+revolutionnaire, sont en pleine revolte; ils menacent le tribunal; ils
+poussent l'insolence jusqu'a jeter au nez des juges des boules de mie de
+pain; ils excitent le peuple, et peuvent meme l'egarer. Ce n'est d'ailleurs
+pas tout; ils ont prepare une conspiration dans les prisons; la femme de
+Camille a recu de l'argent pour provoquer une insurrection; le general
+Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre a la tete de quelques
+conspirateurs, egorger les deux comites, et elargir les coupables." A ce
+recit hypocrite et faux, les complaisans se recrient que c'est horrible, et
+la convention vote a l'unanimite le decret propose par Saint-Just. En vertu
+de ce decret, le tribunal doit continuer, sans desemparer, le proces de
+Danton et de ses complices; et il est autorise a mettre hors des debats les
+accuses qui manqueraient de respect a la justice, ou qui voudraient
+provoquer du trouble. Une copie du decret est expediee sur-le-champ.
+Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, ou la troisieme seance
+etait commencee, et ou l'audace redoublee des accuses jetait Fouquier dans
+le plus grand embarras.
+
+Le troisieme jour, en effet, les accuses avaient resolu de renouveler leurs
+sommations. Tous a la fois se levent, et pressent Fouquier de faire
+comparaitre les temoins qu'ils ont demandes. Ils exigent plus encore; ils
+veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les
+denonciations qu'ils ont a faire contre le projet de dictature qui se
+manifeste chez les comites. Fouquier, embarrasse, ne sait plus quelle
+reponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe
+dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essouffles
+encore, lui disent: "Nous tenons les scelerats, voila de quoi vous tirer
+d'embarras;" et ils lui remettent le decret que Saint-Just venait de faire
+rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre a l'audience, demande la
+parole, et lit le decret affreux. Danton, indigne, se leve alors: "Je
+prends, dit-il, l'auditoire a temoin que nous n'avons pas insulte le
+tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle." Le public
+entier est etonne, indigne meme du deni de justice commis envers les
+accuses. L'emotion est generale; le tribunal est intimide. "Un jour, ajoute
+Danton, la verite sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la
+France.... Voila la dictature; elle se montre a decouvert et sans
+voile...." Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa
+femme, s'ecrie avec desespoir: "Les scelerats! non contens de m'egorger,
+moi, ils veulent egorger ma femme!" Danton apercoit dans le fond de la
+salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de
+l'effet du decret. Il les montre du poing: "Voyez, s'ecrie-t-il, ces laches
+assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'a la
+mort!" Vadier et Vouland, effrayes, disparaissent. Le tribunal, pour toute
+reponse, leve la seance.
+
+Le lendemain etait le quatrieme jour, et le jury avait la faculte de
+cloturer les debats, en se declarant suffisamment instruit. En consequence,
+sans donner aux accuses le temps de se defendre le jury demande la cloture
+des debats. Camille entre en fureur, declare aux jures qu'ils sont des
+assassins, et prend le peuple a temoin de cette iniquite. On l'entraine
+alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il resiste, et on
+l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux
+jures, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'etre excites. Le president
+Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur
+dire qu'on a intercepte une lettre ecrite a l'etranger, qui prouve la
+complicite de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jures seulement
+osent appuyer les accuses, mais la majorite l'emporte. Le president du
+jury, le nomme Trinchard, rentre plein d'une joie feroce, et prononce de
+l'air d'un furieux la condamnation inique.
+
+[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publie par Furne, Paris.]
+
+On ne voulut pas s'exposer a une nouvelle explosion des condamnes, en les
+faisant remonter de la prison a la salle du tribunal pour entendre leur
+sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyerent sans
+vouloir le laisser achever, et en s'ecriant qu'on pouvait les conduire a la
+mort. Une fois la condamnation prononcee, Danton, qui avait ete souleve
+d'indignation, redevint calme et fut rendu a tout son mepris pour ses
+adversaires. Camille, bientot apaise, versa quelques larmes sur son epouse;
+et, grace a son heureuse imprevoyance, n'imagina pas qu'elle fut menacee de
+la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Herault
+fut gai comme a l'ordinaire. Tous les accuses furent fermes, et Westermann
+se montra digne de sa bravoure si celebre.
+
+Ils furent executes le 16 germinal (5 avril). La troupe infame, payee pour
+outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, a cette vue,
+eprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler a la multitude, et il
+vomit contre le lache et hypocrite Robespierre les plus vehementes
+imprecations. Les miserables envoyes pour l'outrager lui repondirent par
+des injures. Dans son action violente, il avait dechire sa chemise et avait
+les epaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et
+plein de mepris, dit a Camille: "Reste donc tranquille, et laisse la cette
+vile canaille." Arrive au pied de l'echafaud, Danton allait embrasser
+Herault-Sechelles, qui lui tendait les bras: l'executeur s'y opposant, il
+lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: "Tu peux donc etre
+plus cruel que la mort! Va, tu n'empecheras pas que dans un moment nos
+tetes s'embrassent dans le fond du panier."
+
+Telle fut la fin de ce Danton qui avait jete un si grand eclat dans la
+revolution, et qui lui avait ete si utile. Audacieux, ardent, avide
+d'emotions et de plaisirs, il s'etait precipite dans la carriere des
+troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et
+positif, n'etant etonne ni par la difficulte ni par la nouveaute d'une
+situation extraordinaire, il savait juger les moyens necessaires, et
+n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de
+terminer les luttes de la monarchie et de la revolution, et il fit le 10
+aout. En presence des Prussiens, il pensa qu'il fallait contenir la France
+et l'engager dans le systeme de la revolution; il ordonna, dit-on, les
+journees horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il sauva une
+foule de victimes. Au commencement de la grande annee 1793, la
+convention etait etonnee a la vue de l'Europe armee; il prononca, en les
+comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables: "Une
+nation en revolution est plus pres de conquerir ses voisins que d'en etre
+conquise." Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on oserait mouvoir
+n'auraient rien a craindre de quelques centaines de mille hommes armes par
+les trones. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les riches; il
+imagina enfin toutes les mesures revolutionnaires qui ont laisse un si
+terrible souvenir, mais qui ont sauve la France. Cet homme, si puissant
+dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans l'indolence
+et les plaisirs qu'il avait toujours aimes. Il recherchait meme les
+jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une
+epouse adoree et des amis. Alors il oubliait les vaincus, ne pouvait plus
+les hair, savait meme leur rendre justice, les plaindre et les defendre.
+Mais pendant ces intervalles de repos, necessaires a son ame ardente, ses
+rivaux gagnaient peu a peu, par leur perseverance, la renommee et
+l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de peril. Les fanatiques
+lui reprochaient son amollissement et sa bonte, et oubliaient qu'en fait de
+cruautes politiques il les avait egales tous dans les journees de
+septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renommee, tandis qu'il differait
+par paresse, et qu'il roulait dans sa tete de nobles projets, pour ramener
+les lois douces, pour borner le regne de la violence aux jours de danger,
+pour separer les exterminateurs irrevocablement engages dans le sang, des
+hommes qui n'avaient cede qu'aux circonstances, pour organiser enfin la
+France et la reconcilier avec l'Europe, il fut surpris par ses collegues
+auxquels il avait abandonne le gouvernement. Ceux-ci, en frappant un coup
+sur les ultra-revolutionnaires, devaient, pour ne point paraitre
+retrograder, frapper un coup sur les moderes. La politique demandait des
+victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus celebre et le plus
+redoute du temps. Danton succomba avec sa renommee et ses services, devant
+le gouvernement formidable qu'il avait contribue a organiser: mais du
+moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse.
+
+[Illustration: DANTON. Publie par Furne, Paris]
+
+Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout simple et
+solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour
+briller; aussi parlait-il peu, et dedaignait d'ecrire. Suivant un
+contemporain, il n'avait aucune pretention, pas meme celle de deviner ce
+qu'il ignorait, pretention si commune aux hommes de sa trempe. Il ecoutait
+Fabre-d'Eglantine, et faisait parler sans cesse son jeune et interessant
+ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses delices, et qu'il eut
+la douleur d'entrainer dans sa chute. Il mourut avec sa force ordinaire, et
+la communiqua a son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de lui-meme,
+et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services et
+ses derniers projets.
+
+Les chefs des deux partis venaient d'etre immoles. On leur adjoignit
+bientot les restes de ces partis, et on mela et jugea ensemble les hommes
+les plus opposes, pour accrediter davantage l'opinion qu'ils etaient
+complices d'un meme complot. Chaumette et Gobel comparurent a cote d'Arthur
+Dillon et de Simon. Les Grammont pere et fils, les Lapallu et autres
+membres de l'armee revolutionnaire, figurerent a cote du general Beysser;
+enfin la femme d'Hebert, ancienne religieuse, comparut a cote de la jeune
+epouse de Camille Desmoulins, agee a peine de vingt-trois ans, eclatante de
+beaute, de grace et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si soumis et si
+docile, fut accuse d'avoir conspire a la commune contre le gouvernement,
+d'avoir affame le peuple, et cherche a le soulever par ses requisitoires
+extravagans. Gobel fut regarde comme complice de Clootz et de Chaumette.
+Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis
+egorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les membres de
+l'armee revolutionnaire furent condamnes comme agens de Ronsin. Le general
+Beysser, qui avait si puissamment contribue a sauver Nantes, a cote de
+Canclaux, et qui etait suspect de federalisme, fut considere comme complice
+des ultra-revolutionnaires. On sait quel rapprochement il pouvait exister
+entre l'etat-major de Nantes et celui de Saumur. La femme Hebert fut
+condamnee comme complice de son mari. Assise sur le meme banc que la femme
+de Camille, elle lui disait: "Vous etes heureuse, vous; aucune charge ne
+s'eleve contre vous. Vous serez sauvee." En effet, tout ce qu'on pouvait
+reprocher a cette jeune femme, c'etait d'avoir aime son epoux avec passion,
+d'avoir sans cesse erre avec ses enfans autour de la prison pour voir leur
+pere et le leur montrer. Neanmoins, toutes deux furent condamnees, et les
+epouses d'Hebert et de Camille perirent comme coupables d'une meme
+conjuration. L'infortunee Desmoulins mourut avec un courage digne de son
+mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune
+victime n'avait inspire un interet plus tendre et des regrets plus
+douloureux.
+
+FOOTNOTES:
+
+[Footnote 7: Ce montagnard, condamne par les federalistes lyonnais, avait
+ete mal execute par le bourreau, qui avait ete oblige de revenir jusqu'a
+trois fois pour faire tomber sa tete.]
+
+[Footnote 8: Nom qu'avait pris Chaumette.]
+
+[Footnote 9: Allusion a la piece de _Pamela_, dont la representation avait
+ete defendue.]
+
+[Footnote 10: Barrere s'appelait de _Vieux-sac_ quand il etait noble.]
+
+[Footnote 11: Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du
+_Pere Duchene_, criaient dans les rues: _Il est bougrement en colere le
+Pere Duchene!_]
+
+[Footnote 12: Le 14 pluviose (2 fevrier).]
+
+[Footnote 13: Expression de Camille lui-meme.]
+
+[Footnote 14: Seance du 17 pluviose an II (5 fevrier).]
+
+[Footnote 15: Rapport du 8 ventose (26 fevrier).]
+
+[Footnote 16: Decrets des 8 et 13 ventose an II.]
+
+[Footnote 17: Expressions de l'acte d'accusation.]
+
+
+
+
+FIN DU TOME CINQUIEME.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUIEME.
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Mouvement des armees en aout et septembre 1793.--Investissement de Lyon par
+l'armee de la convention.--Trahison de Toulon qui se livre aux
+Anglais.--Defaite de quarante mille Vendeens a Lucon. Plan general de
+campagne contre la Vendee. Division des generaux republicains sur ce
+theatre de la guerre.--Operations militaires dans le nord. Siege de
+Dunkerque par le duc d'York.--Victoire de Hondschoote. Joie universelle
+qu'elle cause en France.--Nouveaux revers. Deroutes a Menin, a Pirmasens, a
+Perpignan, et a Torfou dans la Vendee. Retraite de Canclaux sur
+Nantes.--Attaques contre le comite de salut public.--Etablissement du
+_gouvernement revolutionnaire_.--Decret qui organise une armee
+revolutionnaire de six mille hommes.--Loi des suspects.--Concentration du
+pouvoir dictatorial dans le comite de salut public.--Proces de Custine; sa
+condamnation et son supplice.--Decrets d'accusation contre les girondins;
+arrestation de soixante-treize membres de la convention.
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Continuation du siege de Lyon. Prise de cette ville. Decret terrible contre
+des Lyonnais revoltes.--Progres de l'art de la guerre; influence de
+Carnot.--Victoire de Watignies. Deblocus de Maubeuge.--Reprise des
+operations en Vendee. Victoire de Cholet. Fuite et dispersion des Vendeens
+au-dela de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux chefs.--Echec
+sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg.
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Effets des lois revolutionnaires; proscriptions a Lyon, a Marseille et a
+Bordeaux.--Persecutions dirigees contre les _suspects_. Interieur des
+prisons de Paris; etat des prisonniers a la Conciergerie.--La reine
+Marie-Antoinette est separee de sa famille et transferee a la Conciergerie;
+tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'Hebert. Son proces devant
+le tribunal revolutionnaire. Elle est condamnee a mort et
+executee.--Details du proces et du supplice des girondins.--Execution du
+duc d'Orleans, de Bailly, de madame Roland.--Terreur generale. Seconde loi
+du _maximum_.--Agiotage. Falsification d'un decret par quatre
+deputes.--Etablissement du nouveau systeme metrique et du calendrier
+republicain.--Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel, eveque de
+Paris. Etablissement du culte de la Raison.
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+Retour de Danton.--Divisions dans le parti de la Montagne, dantonistes et
+hebertistes.--Politique de Robespierre et du comite de salut
+public.--Danton, accuse aux jacobins, se justifie; il est defendu par
+Robespierre.--Abolition du culte de la Raison.--Derniers perfectionnemens
+apportes au gouvernement dictatorial revolutionnaire.--Energie du comite
+contre tous les partis.--Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre
+deputes auteurs du faux decret et des agens presumes de l'etranger.
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges. Retraite
+des Autrichiens et des Prussiens. Deblocus de Landau.--Operations a l'armee
+d'Italie.--Siege et prise de Toulon par l'armee republicaine.--Derniers
+combats et echecs aux Pyrenees.--Excursion des Vendeens au-dela de la
+Loire. Nombreux combats; echecs de l'armee republicaine. Defaite des
+Vendeens au Mans, et leur destruction complete a Savenay. Coup d'oeil
+general sur la campagne de 1795.
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Suite de la lutte des hebertistes et des dantonistes.--Camille Desmoulins
+publie _le Vieux Cordelier_.--Le comite se place entre les deux partis, et
+s'attache d'abord a reprimer les hebertistes.--Disette dans
+Paris.--Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.--Mouvement
+tente par les hebertistes.--Arrestation et mort de Ronsin, Vincent, Hebert,
+Chaumette, Momoro, etc.--Le comite de salut public fait subir le meme sort
+aux dantonistes.--Arrestation, proces et supplice de Danton, Camille
+Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Herault-Sechelles, Fabre-d'Eglantine,
+Chabot, etc.
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise,
+Tome Cinquieme, by Adolphe Thiers
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION ***
+
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+