diff options
Diffstat (limited to 'old/10953.txt')
| -rw-r--r-- | old/10953.txt | 8915 |
1 files changed, 8915 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/10953.txt b/old/10953.txt new file mode 100644 index 0000000..8c87be5 --- /dev/null +++ b/old/10953.txt @@ -0,0 +1,8915 @@ +The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, Tome +Cinquieme, by Adolphe Thiers + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Histoire de la Revolution francaise, Tome Cinquieme + +Author: Adolphe Thiers + +Release Date: February 6, 2004 [EBook #10953] + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG +Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +REVOLUTION + +FRANCAISE + + + + +[Illustration: MARIE ANTOINETTE. _Murell del._. Publie par Furne, +Paris.] + + + + +HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE + +PAR M.A. THIERS DE L'ACADEMIE FRANCAISE + +NEUVIEME EDITION + +TOME CINQUIEME + + + + +HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANCAISE. + + +CONVENTION NATIONALE. + + + + +CHAPITRE XIII. + + +MOUVEMENT DES ARMEES EN AOUT ET SEPTEMBRE 1793.--INVESTISSEMENT DE LYON PAR +L'ARMEE DE LA CONVENTION.--TRAHISON DE TOULON QUI SE LIVRE AUX +ANGLAIS.--DEFAITE DE QUARANTE MILLE VENDEENS A LUCON.--PLAN GENERAL DE +CAMPAGNE CONTRE LA VENDEE.--DIVISIONS DES GENERAUX REPUBLICAINS SUR CE +THEATRE DE LA GUERRE.--OPERATIONS MILITAIRES DANS LE NORD.--SIEGE DE +DUNKERQUE PAR LE DUC D'YORK.--VICTOIRE DE HONDSCHOOTE.--JOIE UNIVERSELLE +QU'ELLE CAUSE EN FRANCE.--NOUVEAUX REVERS.--DEROUTE A MENIN, A PIRMASENS, A +PERPIGNAN, ET A TORFOU DANS LA VENDEE.--RETRAITE DE CANCLAUX SUR +NANTES.--ATTAQUES CONTRE LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--ETABLISSEMENT DU +_gouvernement revolutionnaire_.--DECRET QUI ORGANISE UNE ARMEE +REVOLUTIONNAIRE DE SIX MILLE HOMMES.--LOI DES SUSPECTS.--CONCENTRATION DU +POUVOIR DICTATORIAL DANS LE COMITE DE SALUT PUBLIC.--PROCES DE CUSTINE; SA +CONDAMNATION ET SON SUPPLICE.--DECRET D'ACCUSATION CONTRE LES GIRONDINS; +ARRESTATION DE SOIXANTE-TREIZE MEMBRES DE LA CONVENTION. + +Apres la retraite des Francais du camp de Cesar au camp de Gavrelle, les +allies auraient du encore poursuivre une armee demoralisee, qui avait +toujours ete malheureuse depuis l'ouverture de la campagne. Des le mois de +mars, en effet, battue a Aix-la-Chapelle et a Nerwinde, elle avait perdu la +Flandre hollandaise, la Belgique, les camps de Famars et de Cesar, les +places de Conde et de Valenciennes. L'un de ses generaux avait passe a +l'ennemi, l'autre avait ete tue. Ainsi, depuis la bataille de Jemmapes, +elle n'avait fait que des retraites, fort meritoires, il est vrai, mais peu +encourageantes. Sans concevoir meme le projet trop hardi d'une marche +directe sur Paris, les coalises pouvaient detruire ce noyau d'armee, et +alors ils etaient libres de prendre toutes les places qu'il convenait a +leur egoisme d'occuper. Mais aussitot apres la prise de Valenciennes, les +Anglais, en vertu des conventions faites a Anvers, exigerent le siege de +Dunkerque. Alors, tandis que le prince de Cobourg, restant dans les +environs de son camp d'Herin, entre la Scarpe et l'Escaut, croyait occuper +les Francais, et songeait a prendre encore le Quesnoy, le duc d'York, +marchant avec l'armee anglaise et hanovrienne par Orchies, Menin, Dixmude +et Furnes, vint s'etablir devant Dunkerque, entre le Langmoor et la mer. +Deux sieges nous donnaient donc encore un peu de repit. Houchard, envoye a +Gavrelle, y reunissait en hate toutes les forces disponibles, afin de +voler au secours de Dunkerque. Interdire aux Anglais un port sur le +continent, battre individuellement nos plus grands ennemis, les priver de +tout avantage dans cette guerre, et fournir de nouvelles armes a +l'opposition anglaise contre Pitt, telles etaient les raisons qui faisaient +considerer Dunkerque comme le point le plus important de tout le theatre de +la guerre. "Le salut de la republique est la," ecrivait a Houchard le +comite de salut public; et Carnot, sentant parfaitement que les troupes +reunies entre la frontiere du Nord et celle du Rhin, c'est-a-dire dans la +Moselle, y etaient inutiles, fit decider qu'on en retirerait un renfort +pour l'envoyer en Flandre. Vingt ou vingt-cinq jours s'ecoulerent ainsi en +preparatifs, delai tres concevable du cote des Francais, qui avaient a +reunir leurs troupes dispersees a de grandes distances, mais inconcevable +de la part des Anglais, qui n'avaient que quatre ou cinq marches a faire +pour se porter sous les murs de Dunkerque. + +Nous avons laisse nos deux armees de la Moselle et du Rhin essayant de +s'avancer, mais trop tard, vers Mayence, et n'empechant pas la prise de +cette place. Depuis, elles s'etaient repliees sur Saarbruck, Hornbach et +Wissembourg. Il faut donner une idee du theatre de la guerre pour faire +comprendre ces divers mouvemens. La frontiere francaise est assez +singulierement decoupee au Nord et a l'Est. L'Escaut, la Meuse, la Moselle, +la chaine des Vosges, le Rhin, courent vers le Nord en formant des lignes +presque paralleles. Le Rhin, arrive a l'extremite des Vosges, tourne +subitement, cesse de couler parallelement a ces lignes, et les termine en +tournant le pied des Vosges, et en recevant dans son cours la Moselle et la +Meuse. Les coalises, sur la frontiere du Nord, s'etaient avances entre +l'Escaut et la Meuse; entre la Meuse et la Moselle, ils n'avaient point +fait de progres, parce que le faible corps laisse par eux entre Luxembourg +et Treves n'avait rien pu tenter; mais ils pouvaient davantage entre la +Moselle, les Vosges et le Rhin. On a vu qu'ils s'etaient places a cheval +sur les Vosges, partie sur le versant oriental, et partie sur le versant +occidental. Le plan a suivre, comme nous l'avons dit precedemment, etait +assez simple. En considerant l'arete des Vosges comme une riviere dont il +fallait occuper les passages, on pouvait porter toutes ses masses sur une +rive, accabler l'ennemi d'un cote, puis revenir l'accabler de l'autre. Ni +les Francais, ni les coalises n'en avaient eu l'idee; et depuis la prise de +Mayence, les Prussiens, places sur le revers occidental, faisaient face a +l'armee du Rhin. Nous etions retires dans les fameuses lignes de, +Wissembourg. L'armee de la Moselle, au nombre de vingt mille hommes, etait +postee a Saarbruck, sur la Sarre; le corps des Vosges, au nombre de douze +mille, se trouvait a Hornbach et Kettrick, et se liait dans les montagnes a +l'extreme gauche de l'armee du Rhin. L'armee du Rhin, forte de vingt mille +hommes, gardait la Lauter, de Wissembourg a Lauterbourg. Telles sont les +lignes de Wissembourg; la Sarre coule des Vosges a la Moselle, la Lauter +des Vosges dans le Rhin, et toutes les deux forment une seule ligne, qui +coupe presque perpendiculairement la Moselle, les Vosges et le Rhin. On en +devient maitre en occupant Saarbruck, Hornbach, Kettrick, Wissembourg et +Lauterbourg. C'est ce que nous avions fait. Nous n'avions guere plus de +soixante mille hommes sur toute cette frontiere, parce qu'il avait fallu +porter des secours a Houchard. Les Prussiens avaient mis deux mois a +s'approcher de nous, et s'etaient enfin portes a Pirmasens. Renforces des +quarante mille hommes qui venaient de terminer le siege de Mayence, et +reunis aux Autrichiens, ils auraient pu nous accabler sur l'un ou l'autre +des deux versans; mais la desunion regnait entre la Prusse et l'Autriche, a +cause du partage de la Pologne. Frederic-Guillaume, qui se trouvait encore +au camp des Vosges, ne secondait pas l'impatiente ardeur de Wurmser. +Celui-ci, plein de fougue, malgre ses annees, faisait tous les jours de +nouvelles tentatives sur les lignes de Wissembourg; mais ses attaques +partielles etaient demeurees sans succes, et n'avaient abouti qu'a faire +tuer inutilement des hommes. Tel etait encore, dans les premiers jours de +septembre, l'etat des choses sur le Rhin. + +Dans le Midi, les evenemens avaient acheve de se developper. La longue +incertitude des Lyonnais s'etait terminee enfin par une resistance ouverte, +et le siege de leur ville etait devenu inevitable. On a vu qu'ils offraient +de se soumettre et de reconnaitre la constitution, mais sans s'expliquer +sur les decrets qui leur enjoignaient d'envoyer a Paris les patriotes +detenus, et de dissoudre la nouvelle autorite sectionnaire. Bientot meme, +ils avaient enfreint ces decrets de la maniere la plus eclatante, en +envoyant Chalier et Riard a l'echafaud, en faisant tous les jours des +preparatifs de guerre, en prenant l'argent des caisses, et en retenant les +convois destines aux armees. Beaucoup de partisans de l'emigration +s'etaient introduits parmi eux, et les effrayaient du retablissement de +l'ancienne municipalite montagnarde. Ils les flattaient, en outre, de +l'arrivee des Marseillais, qui, disaient-ils, remontaient le Rhone, et de +la marche des Piemontais, qui allaient deboucher des Alpes avec +soixante-mille hommes. Quoique les Lyonnais, franchement federalistes, +portassent une haine egale a l'etranger et aux emigres, la Montagne et +l'ancienne municipalite leur causaient un tel effroi, qu'ils etaient prets +a s'exposer plutot au danger et a l'infamie de l'alliance etrangere, qu'aux +vengeances de la convention. + +La Saone coulant entre le Jura et la Cote-d'Or, le Rhone venant du Valais +entre le Jura et les Alpes, se reunissent a Lyon. Cette riche ville est +placee sur leur confluent. En remontant la Saone du cote de Macon, le pays +etait entierement republicain, et les deputes Laporte et Reverchon, ayant +reuni quelques mille requisitionnaires, coupaient la communication avec le +Jura. Dubois-Crance, avec la reserve de l'armee de Savoie, venait du cote +des Alpes, et gardait le cours superieur du Rhone. Mais les Lyonnais +etaient entierement maitres du cours inferieur du fleuve et de sa rive +droite, jusqu'aux montagnes de l'Auvergne. Ils dominaient dans tout le +Forez, y faisaient des incursions frequentes, et allaient s'approvisionner +d'armes a Saint-Etienne. Un ingenieur habile avait eleve autour de leur +ville d'excellentes fortifications; un etranger leur avait fondu des pieces +de rempart. La population etait divisee en deux portions: les jeunes gens +suivaient le commandant Precy dans ses excursions; les hommes maries, les +peres de famille gardaient la ville et ses retranchemens. Enfin, le 8 aout, +Dubois-Crance, qui avait apaise la revolte federaliste de Grenoble, se +disposa a marcher sur Lyon, conformement au decret qui lui enjoignait de +ramener a l'obeissance cette ville rebelle. L'armee des Alpes se composait +tout au plus de vingt-cinq milles hommes, et bientot elle allait avoir sur +les bras les Piemontais, qui, profitant enfin du mois d'aout, se +preparaient a deboucher par la grande chaine. Cette armee venait de +s'affaiblir, comme on l'a vu, de deux detachemens, envoyes, l'un pour +renforcer l'armee d'Italie, et l'autre pour reduire les Marseillais. Le +Puy-de-Dome, qui devait fournir ses recrues, les avait gardees pour +etouffer la revolte de la Lozere, dont il a deja ete question. Houchard +avait retenu la legion du Rhin, qui etait destinee aux Alpes; et le +ministere promettait sans cesse un renfort de mille chevaux qui +n'arrivaient pas. Cependant Dubois-Crance detacha cinq mille hommes de +troupes reglees, et leur joignit sept ou huit mille jeunes +requisitionnaires. Il vint avec ces forces se placer entre la Saone et le +Rhone, de maniere a occuper leur cours superieur, a enlever aux Lyonnais +les approvisionnemens qui leur arrivaient par eau, a conserver ses +communications avec l'armee des Alpes, et a couper celles des assieges avec +la Suisse et la Savoie. Par ces dispositions, il laissait toujours le Forez +aux Lyonnais, et surtout les hauteurs importantes de Fourvieres; mais sa +situation le voulait ainsi. L'essentiel etait d'occuper les deux cours +d'eau et de couper Lyon de la Suisse et du Piemont. Dubois-Crance +attendait, pour completer le blocus, les nouvelles forces qui lui avaient +ete promises et le materiel de siege qu'il etait oblige de tirer de nos +places des Alpes. Le transport de ce materiel exigeait l'emploi de cinq +mille chevaux. + +Le 8 aout, il somma la ville; il imposa pour conditions le desarmement +absolu de tous les citoyens, la retraite de chacun d'eux dans leurs +maisons, la reddition de l'arsenal, et la formation d'une municipalite +provisoire. Mais dans ce moment, les emigres caches dans la commission et +l'etat-major continuaient de tromper les Lyonnais, en les effrayant du +retour de la municipalite montagnarde, et en leur disant que soixante mille +Piemontais allaient deboucher sur leur ville. Un engagement, qui eut lieu +entre deux postes avances, et qui fut termine a l'avantage des Lyonnais, +les exalta au plus haut point, et decida leur resistance et leurs malheurs. +Dubois-Crance commenca le feu du cote de la Croix-Rousse, entre les deux +fleuves, ou il avait pris position, et des le premier jour son artillerie +exerca de grands ravages. Ainsi, l'une de nos plus importantes villes +manufacturieres etait reduite aux horreurs du bombardement, et nous avions +a executer ce bombardement en presence des Piemontais, qui allaient +descendre des Alpes. + +Pendant ce temps, Carteaux avait marche sur Marseille, et avait franchi la +Durance dans le mois d'aout. Les Marseillais s'etaient retires d'Aix sur +leur ville, et avaient forme le projet de defendre les gorges de Septemes, +a travers lesquelles passe la route d'Aix a Marseille. Le 24, le general +Doppet les attaqua avec l'avant-garde de Carteaux; l'engagement fut assez +vif, mais une section, qui avait toujours ete en opposition avec les +autres, passa du cote des republicains, et decida le combat en leur faveur. +Les gorges furent emportees, et, le 25, Carteaux entra dans Marseille avec +sa petite armee. + +Cet evenement en decida un autre, le plus funeste qui eut encore afflige la +republique. La ville de Toulon, qui avait toujours paru animee du plus +violent republicanisme, tant que la municipalite y avait ete maintenue, +avait change d'esprit sous la nouvelle autorite des sections, et allait +bientot changer de domination. Les jacobins, reunis a la municipalite, +etaient dechaines contre les officiers aristocrates de la marine; ils ne +cessaient de se plaindre de la lenteur des reparations faites a l'escadre, +de son immobilite dans le port, et ils demandaient a grands cris la +punition des officiers, auxquels ils attribuaient le mauvais resultat de +l'expedition de Sardaigne. Les republicains moderes repondaient la comme +partout, que les vieux officiers etaient seuls capables de commander les +escadres, que les vaisseaux ne pouvaient pas se reparer plus promptement, +que les faire sortir contre les flottes espagnole et anglaise reunies +serait fort imprudent, et qu'enfin les officiers dont on demandait la +punition n'etaient point des traitres, mais des guerriers malheureux. Les +moderes l'emporterent dans les sections. Aussitot une foule d'agens +secrets, intrigant pour le compte des emigres et des Anglais, +s'introduisirent dans Toulon, et conduisirent les habitans plus loin qu'ils +ne se proposaient d'aller. Ces agens communiquaient avec l'amiral Hood, et +s'etaient assures que les escadres coalisees seraient, dans les parages +voisins, pretes a se presenter au premier signal. D'abord, a l'exemple des +Lyonnais, ils firent juger et mettre a mort le president du club jacobin, +nomme Sevestre. Ensuite ils retablirent le culte des pretres refractaires; +ils firent deterrer et porter en triomphe les ossemens de quelques +malheureux qui avaient peri dans les troubles pour la cause royaliste. Le +comite de salut public ayant ordonne a l'escadre d'arreter les vaisseaux +destines a Marseille, afin de reduire cette ville, ils ne permirent pas +l'execution de cet ordre, et s'en firent un merite aupres des sections de +Marseille. Ensuite ils commencerent a parler des dangers auxquels on etait +expose en resistant a la convention, de la necessite de s'assurer un +secours contre ses fureurs, et de la possibilite d'obtenir celui des +Anglais en proclamant Louis XVII. L'ordonnateur de la marine etait, a ce +qu'il parait, le principal instrument de la conspiration; il accaparait +l'argent des caisses, envoyait chercher les fonds par mer jusque dans le +departement de l'Herault, ecrivait a Genes pour faire retenir les +subsistances et rendre ainsi la situation de Toulon plus critique. On avait +change les etats-majors; on avait tire de prison un officier de marine +compromis dans l'expedition de Sardaigne, pour lui donner le commandement +de la place; on avait mis a la tete de la garde nationale un ancien +garde-du-corps, et confie les forts a des emigres rentres; on s'etait +assure enfin de l'amiral Trogoff, etranger que la France avait comble de +faveurs. On ouvrit une negociation avec l'amiral Hood, sous pretexte d'un +echange de prisonniers, et, au moment ou Carteaux venait d'entrer dans +Marseille, ou la terreur etait au comble dans Toulon, et ou huit ou dix +mille Provencaux, les plus contre-revolutionnaires de la contree, venaient +s'y refugier, on osa faire aux sections la honteuse proposition de recevoir +les Anglais, qui prendraient la place en depot au nom de Louis XVII. La +marine, indignee, envoya une deputation aux sections pour s'opposer a +l'infamie qui se preparait. Mais les contre-revolutionnaires toulonnais et +marseillais, plus audacieux que jamais, repousserent les reclamations de la +marine, et firent accepter la proposition le 29 aout. Aussitot on donna le +signal aux Anglais. L'amiral Trogoff, se mettant a la tete de ceux qui +voulaient livrer le port, appela a lui l'escadre en arborant le drapeau +blanc. Le brave contre-amiral Saint-Julien, declarant Trogoff un traitre, +hissa a son bord le pavillon de commandement, et voulut reunir la marine +fidele. Mais, dans ce moment, les traitres, deja en possession des forts, +menacerent de bruler Saint-Julien avec ses vaisseaux: il fut alors oblige +de fuir avec quelques officiers et quelques matelots; les autres furent +entraines, sans trop savoir ce qu'on allait faire d'eux. L'amiral Hood, qui +avait long-temps hesite, parut enfin, et, sous pretexte de prendre le port +de Toulon en depot pour le compte de Louis XVII, le recut pour l'incendier +et le detruire. + +Pendant ce temps, aucun mouvement ne s'etait opere aux Pyrenees; dans +l'Ouest, on se preparait a executer les mesures decretees par la +convention. + +Nous avons laisse toutes les colonnes de la Haute-Vendee se reorganisant a +Angers, a Saumur et a Niort. Les Vendeens s'etaient, dans cet intervalle, +empares des ponts de Ce, et, dans la crainte qu'ils inspirerent, on mit +Saumur en etat de siege. La colonne de Lucon et des Sables etait seule +capable d'agir offensivement. Elle etait commandee par le nomme Tuncq, l'un +des generaux reputes appartenir a l'aristocratie militaire, et dont Ronsin +demandait la destitution au ministere. Aupres de lui se trouvaient les deux +representans Bourdon de l'Oise, et Goupilleau de Fontenay, animes des memes +dispositions et opposes a Ronsin et a Rossignol. Goupilleau surtout, ne +dans le pays, etait porte, par ses relations de famille et d'amitie, a +menager les habitans, et a leur epargner les rigueurs que Ronsin et les +siens auraient voulu exercer. + +Les Vendeens, que la colonne de Lucon inquietait, resolurent de diriger +contre elle leurs forces partout victorieuses. Ils voulaient surtout donner +des secours a la division de M. de Roirand, qui, place devant Lucon, et +isolee entre les deux grandes armees de la Haute et de la Basse-Vendee, +agissait avec ses seules ressources, et avait besoin d'etre appuyee. Dans +les premiers jours d'aout, en effet, ils porterent quelques rassemblemens +du cote de Lucon, et furent completement repousses par le general Tuncq. +Alors ils resolurent de tenter un effort plus decisif. MM. d'Elbee, de +Lescure, de La Rochejaquelein, Charette, se reunirent avec quarante mille +hommes, et, le 14 aout, se presenterent de nouveau aux environs de Lucon. +Tuncq n'en avait guere que six mille. M. de Lescure, se fiant sur la +superiorite du nombre, donna le funeste conseil d'attaquer en plaine +l'armee republicaine. MM. de Lescure et Charette prirent le commandement de +la gauche, M. d'Elbee celui du centre, M. de La Rochejaquelein celui de la +droite. MM. de Lescure et Charette agirent avec une grande vigueur a la +droite; mais au centre, les soldats, obliges de lutter en plaine contre des +troupes regulieres, montrerent de l'hesitation: M. de La Rochejaquelein, +egare dans sa route, n'arriva pas a temps vers la gauche. Alors le general +Tuncq, faisant agir a propos son artillerie legere sur le centre ebranle, y +repandit le desordre, et en peu d'instans mit en fuite tous les Vendeens au +nombre de quarante mille. Aucun evenement n'avait ete plus funeste pour ces +derniers. Ils perdirent toute leur artillerie, et rentrerent dans le pays, +frappes de consternation. + +Dans ce meme moment arrivait la destitution du general Tuncq, demandee par +Ronsin. Bourdon et Goupilleau, indignes, le maintinrent dans son +commandement, ecrivirent a la convention pour faire revoquer la decision du +ministre, et adresserent de nouvelles plaintes contre le parti +desorganisateur de Saumur, qui repandait, disaient-ils, la confusion, et +voulait remplacer tous les generaux instruits par d'ignorans demagogues. +Dans ce moment, Rossignol faisant l'inspection des diverses colonnes de son +commandement, arriva a Lucon. Son entrevue avec Tuncq, Goupilleau et +Bourdon, ne fut qu'un echange de reproches; malgre deux victoires, il fut +mecontent de ce que l'on avait livre des combats contre sa volonte: car il +pensait, du reste avec raison, qu'il fallait eviter tout engagement avant +la reorganisation generale des differentes armees. On se separa, et +immediatement apres, Bourdon et Goupilleau, apprenant quelques actes de +rigueur exerces par Rossignol dans le pays, eurent la hardiesse de prendre +un arrete pour le destituer. Aussitot, les representans qui etaient a +Saumur, Merlin, Bourbotte, Choudieu, et Rewbell, casserent l'arrete de +Goupilleau et Bourdon, et reintegrerent Rossignol. L'affaire fut portee +devant la convention: Rossignol, confirme de nouveau, l'emporta sur ses +adversaires. Bourdon et Goupilleau furent rappeles, et Tuncq suspendu. + +Telle etait la situation des choses, lorsque la garnison de Mayence arriva +dans la Vendee. Il s'agissait de savoir quel plan on suivrait, et de quel +cote on ferait agir cette brave garnison. Serait-elle attachee a l'armee de +la Rochelle et mise sous les ordres de Rossignol, ou a l'armee de Brest et +confiee a Canclaux? Telle etait la question. Chacun voulait la posseder, +parce qu'elle devait decider le succes partout ou elle agirait. On etait +d'accord pour envelopper le pays d'attaques simultanees, qui, dirigees de +tous les points de la circonference, viendraient aboutir au centre. Mais, +comme la colonne qui possederait les Mayencais devait prendre une offensive +plus decisive, et refouler les Vendeens sur les autres colonnes, il +s'agissait de savoir sur quel point il etait le plus utile de rejeter +l'ennemi. Rossignol et les siens soutenaient que le meilleur parti a +prendre etait de faire marcher les Mayencais par Saumur, pour rejeter les +Vendeens sur la mer et sur la Basse Loire, ou on les detruirait +entierement; que les colonnes d'Angers, de Saumur, trop faibles, avaient +besoin de l'appui des Mayencais pour agir; que, reduites a elles-memes, +elles seraient dans l'impossibilite de s'avancer en campagne pour donner la +main aux autres colonnes de Niort et de Lucon; qu'elles ne pourraient meme +pas arreter les Vendeens refoules, ni les empecher de se repandre dans +l'interieur; qu'enfin, en faisant avancer les Mayencais par Saumur, on ne +perdrait point de temps, tandis que par Nantes, ils etaient obliges de +faire un circuit considerable, et de perdre dix ou quinze jours. Canclaux +etait frappe au contraire du danger de laisser la mer ouverte aux +Vendeens. Une escadre anglaise venait d'etre signalee dans les parages de +l'Ouest, et on ne pouvait pas croire que les Anglais ne songeassent pas a +une descente dans le Marais. C'etait alors la pensee generale, et, +quoiqu'elle fut erronee, elle occupait tous les esprits. Cependant les +Anglais venaient a peine d'envoyer un emissaire dans la Vendee. Il etait +arrive deguise, et demandait le nom des chefs, leurs forces, leurs +intentions et leur but precis: tant on ignorait en Europe les evenemens +interieurs de la France! Les Vendeens avaient repondu par une demande +d'argent et de munitions, et par la promesse de porter cinquante mille +hommes sur le point ou l'on voudrait operer un debarquement. Tout projet de +ce genre etait donc encore bien eloigne; mais de toutes parts on le croyait +pret a se realiser. Il fallait donc, disait Canclaux, faire agir les +Mayencais par Nantes, couper ainsi les Vendeens de la mer, et les refouler +vers le haut pays. Se repandraient-ils dans l'interieur, ajoutait Canclaux, +ils seraient bientot detruits, et quant au temps perdu, ce n'etait pas une +consideration a faire valoir: car l'armee de Saumur etait dans un etat a ne +pouvoir pas agir avant dix ou douze jours, meme avec les Mayencais. Une +raison qu'on ne donnait pas, c'est que l'armee de Mayence, deja faite au +metier de la guerre, aimait mieux servir avec les gens du metier, et +preferait Canclaux, general experimente, a Rossignol, general ignorant, et +l'armee de Brest, signalee par des faits glorieux, a celle de Saumur, +connue seulement par des defaites. Les representans, attaches au parti de +la discipline, partageaient aussi cet avis, et craignaient de compromettre +l'armee de Mayence, en la placant au milieu des soldats jacobins et +desordonnes de Saumur. + +Philippeaux, le plus ardent adversaire du parti Ronsin parmi les +representans, se rendit a Paris, et obtint un arrete du comite de salut +public en faveur de Canclaux. Ronsin fit revoquer l'arrete, et il fut +convenu alors qu'un conseil de guerre tenu a Saumur deciderait de l'emploi +des forces. Le conseil eut lieu le 2 septembre. On y comptait beaucoup de +representans et de generaux. Les avis se trouverent partages. Rossignol, +qui mettait une grande bonne foi dans ses opinions, offrit a Canclaux de +lui resigner le commandement, s'il voulait laisser agir les Mayencais par +Saumur. Cependant l'avis de Canclaux l'emporta; les Mayencais furent +attaches a l'armee de Brest, et la principale attaque dut etre dirigee de +la Basse sur la Haute-Vendee. Le plan de campagne fut signe, et on promit +de partir, a un jour donne, de Saumur, Nantes, les Sables et Niort. + +La plus grande humeur regnait dans le parti de Saumur. Rossignol avait de +l'ardeur, de la bonne foi, mais point d'instruction, point de sante, et, +quoique franchement devoue, il etait incapable de servir d'une maniere +utile. Il concut, de la decision adoptee, moins de ressentiment que ses +partisans eux-memes, tels que Ronsin, Momoro et tous les agens +ministeriels. Ceux-ci ecrivirent sur-le-champ a Paris pour se plaindre du +mauvais parti qu'on venait de prendre, des calomnies repandues contre les +generaux sans-culottes, des preventions qu'on avait inspirees a l'armee de +Mayence, et ils montrerent ainsi des dispositions qui ne devaient pas faire +esperer de leur part un grand zele a seconder le plan delibere a Saumur. +Ronsin poussa meme la mauvaise volonte jusqu'a interrompre les +distributions de vivres faites a l'armee de Mayence, sous pretexte que, ce +corps passant de l'armee de la Rochelle a celle de Brest, c'etait aux +administrateurs de cette derniere a l'approvisionner. Les Mayencais +partirent aussitot pour Nantes, et Canclaux disposa toutes choses pour +faire executer le plan convenu dans les premiers jours de septembre. + +Telle avait ete la marche generale des choses sur les divers theatres de la +guerre, pendant les mois d'aout et de septembre. Il faut suivre maintenant +les grandes operations qui succederent a ces preparatifs. + +Le duc d'York etait arrive devant Dunkerque avec vingt-un mille Anglais et +Hanovriens, et douze mille Autrichiens. Le marechal Freytag etait a +Ost-Capelle avec seize mille hommes; le prince d'Orange a Menin avec quinze +mille Hollandais. Ces deux derniers corps etaient places la en armee +d'observation. Le reste des coalises, disperses autour du Quesnoy et +jusqu'a la Moselle, s'elevait a environ cent mille hommes. Ainsi cent +soixante ou cent soixante-dix mille hommes etaient repartis sur cette ligne +immense, occupes a y faire des sieges et a y garder tous les passages. +Carnot, qui commencait a diriger les operations des Francais, avait entrevu +deja qu'il ne s'agissait pas de batailler sur tous les points, mais +d'employer a propos une masse sur un point decisif. Il avait donc conseille +de transporter trente-cinq mille hommes, de la Moselle et du Rhin au Nord. +Son conseil avait ete adopte, mais il ne put en arriver que douze mille en +Flandre. Neanmoins, avec ce renfort et les divers camps places a Gavrelle, +a Lille, a Cassel, les Francais auraient pu former une masse de soixante +mille hommes, et, dans l'etat de dispersion ou se trouvait l'ennemi, +frapper les plus grands coups. Il ne faut, pour s'en convaincre, que jeter +les yeux sur le theatre de la guerre. En suivant le rivage de la Flandre +pour entrer en France, on trouve Furnes d'abord, et puis Dunkerque. Ces +deux villes, baignees d'un cote par l'Ocean, de l'autre par les vastes +marais de la Grande-Moer, ne peuvent communiquer entre elles que par une +etroite langue de terre. Le duc d'York arrivant par Furnes, qui se presente +la premiere en venant du dehors, s'etait place, pour assieger Dunkerque, +sur cette langue de terre, entre la Grande-Moer et l'Ocean. Le corps +d'observation de Freytag ne s'etait pas etabli a Furnes de maniere a +proteger les derrieres de l'armee de siege; il etait au contraire assez +loin de cette position, en avant des marais de Dunkerque, de maniere a +couper les secours qui pouvaient venir de l'interieur de la France. Les +Hollandais du prince d'Orange, postes a Menin, a trois journees de ce +point, devenaient tout a fait inutiles. Une masse de soixante mille hommes, +marchant rapidement entre les Hollandais et Freytag, pouvait se porter a +Furnes derriere le duc d'York, et, manoeuvrant ainsi entre les trois corps +ennemis, accabler successivement Freytag, le duc d'York et le prince +d'Orange. Il fallait pour cela une masse unique et des mouvemens rapides. +Mais alors on ne songeait qu'a se pousser de front, en opposant a chaque +detachement, un detachement pareil. Cependant le comite de salut public +avait a peu pres concu le plan dont nous parlons. Il avait ordonne de +former un seul corps et de marcher sur Furnes. Houchard comprit un moment +cette pensee, mais ne s'y arreta pas, et songea tout simplement a marcher +contre Freytag, a replier ce dernier sur les derrieres du duc d'York, et a +tacher ensuite d'inquieter le siege. + +Pendant que Houchard hatait ses preparatifs, Dunkerque faisait une +vigoureuse resistance. Le general Souham, seconde par le jeune Hoche, qui +se comporta a ce siege d'une maniere heroique, avait deja repousse +plusieurs attaques. L'assiegeant ne pouvait pas ouvrir facilement la +tranchee dans un terrain sablonneux, au fond duquel on trouvait l'eau en +creusant seulement a trois pieds. La flottille qui devait descendre la +Tamise pour bombarder la place, n'arrivait pas, et au contraire une +flottille francaise, sortie de Dunkerque et embossee le long du rivage, +harcelait les assiegeans enfermes sur leur etroite langue de terre, +manquant d'eau potable et exposes a tous les dangers. C'etait le cas de se +hater et de frapper des coups decisifs. On etait arrive aux derniers jours +d'aout. Suivant l'usage de la vieille tactique, Houchard commenca par une +demonstration sur Menin, qui n'aboutit qu'a un combat sanglant et inutile. +Apres avoir donne cette alarme preliminaire, il s'avanca, en suivant +plusieurs routes, vers la ligne de l'Yser, petit cours d'eau qui le +separait du corps d'observation de Freytag. Au lieu de venir se placer +entre le corps d'observation et le corps de siege, il confia a Hedouville +le soin de marcher sur Rousbrugghe, pour inquieter seulement la retraite de +Freytag sur Furnes, et il alla lui-meme donner de front sur Freytag, en +marchant avec toute son armee par Houtkercke, Herseele et Bambeke. Freytag +avait dispose son corps sur une ligne assez etendue, et il n'en avait +qu'une partie autour de lui, lorsqu'il recut le premier choc de Houchard. +Il resista a Herseele; mais, apres un combat assez vif, il fut oblige de +repasser l'Yser, et de se replier sur Bambeke, et successivement de Bambeke +sur Rexpoede et Killem. En reculant de la sorte, au-dela de l'Yser, il +laissait ses ailes compromises en avant. La division Walmoden se trouvait +jetee loin de lui, a sa droite, et sa propre retraite etait menacee vers +Rousbrugghe par Hedouville. + +Freytag veut alors, dans la meme journee, se reporter en avant, et +reprendre Rexpoede, afin de rallier a lui la division Walmoden. Il arrive a +Rexpoede au moment ou les Francais y entraient. Un combat des plus vifs +s'engage: Freytag est blesse et fait prisonnier. Cependant la fin du jour +s'approche; Houchard, craignant une attaque de nuit, se retire hors du +village, et n'y laisse que trois bataillons. Walmoden, qui se repliait avec +sa division compromise, arrive dans cet instant, et se decide a attaquer +vivement Rexpoede, afin de se faire jour. Un combat sanglant se livre au +milieu de la nuit; le passage est franchi, Freytag est delivre, et l'ennemi +se retire en masse sur le village de Hondschoote. Ce village, situe contre +la Grande-Moer et sur la route de Furnes, etait un des points par lesquels +il fallait passer en se retirant sur Furnes. Houchard avait renonce a +l'idee essentielle de manoeuvrer vers Furnes, entre le corps de siege et le +corps d'observation; il ne lui restait donc plus qu'a pousser toujours de +front le marechal Freytag, et a se ruer contre le village de Hondschoote. +La journee du 7 se passa a observer les positions de l'ennemi, defendues +par une artillerie tres forte, et, le 8, l'attaque decisive fut resolue. +Des le matin, l'armee francaise se porte sur toute la ligne pour attaquer +de front. La droite, sous les ordres d'Hedouville, s'etend entre Killem et +Beveren; le centre, commande par Jourdan, marche directement de Killem sur +Hondschoote; la gauche attaque entre Killem et le canal de Furnes. L'action +s'engage entre les taillis qui couvraient le centre. De part et d'autre, +les plus grandes forces sont dirigees sur ce meme point. Les Francais +reviennent plusieurs fois a l'attaque des positions, et enfin ils s'en +rendent maitres. Tandis qu'ils triomphent au centre, les retranchemens sont +emportes a la droite, et l'ennemi prend le parti de se retirer sur Furnes +par les routes de Houthem et de Hoghestade. + +Tandis que ces choses se passaient a Hondschoote, la garnison de Dunkerque +faisait, sous la conduite de Hoche, une sortie vigoureuse, et mettait les +assiegeans dans le plus grand peril. Le lendemain du combat, ceux-ci +tinrent un conseil de guerre; se sentant menaces sur leurs derrieres, et ne +voyant pas arriver les armemens maritimes qui devaient servir a bombarder +la place, ils resolurent de lever le siege, et de se retirer sur Furnes, ou +venait d'arriver Freytag. Ils y furent tous reunis le 9 septembre au soir. + +Telles furent ces trois journees, qui eurent pour but et pour resultat de +replier le corps d'observation sur les derrieres du corps de siege, en +suivant une marche directe. Le dernier combat donna son nom a cette +operation, et la bataille d'Hondschoote fut consideree comme le salut de +Dunkerque. Cette operation, en effet, rompait la longue chaine de nos +revers au Nord, faisait essuyer un echec personnel aux Anglais, trompait le +plus cher de leurs voeux, sauvait la republique du malheur qui lui eut ete +le plus sensible, et donnait un grand encouragement a la France. + +La victoire d'Hondschoote produisit a Paris une grande joie, inspira plus +d'ardeur a toute la jeunesse, et fit esperer que notre energie pourrait +etre heureuse. Peu importent, en effet, les revers, pourvu que des succes +viennent s'y meler, et rendre au vaincu l'esperance et le courage. +L'alternative ne fait qu'augmenter l'energie et exalter l'enthousiasme de +la resistance. + +Pendant que le duc d'York s'etait porte a Dunkerque, Cobourg avait resolu +l'attaque du Quesnoy. Cette place manquait de tous les moyens necessaires a +sa defense, et Cobourg la serrait de tres pres. Le comite de salut public, +ne negligeant pas plus cette partie de la frontiere que les autres, avait +ordonne sur-le-champ que des colonnes sortissent de Landrecies, Cambray et +Maubeuge. Malheureusement, ces colonnes ne purent agir en meme temps; l'une +fut renfermee dans Landrecies; l'autre, entouree dans la pleine d'Avesnes, +et formee en bataillon carre, fut rompue apres une resistance des plus +honorables. Enfin le Quesnoy fut oblige de capituler le 11 septembre. Cette +perte etait peu de chose a cote de la delivrance de Dunkerque; mais elle +melait quelque amertume a la joie produite par ce dernier evenement. + +Houchard, apres avoir force le duc d'York a se concentrer a Furnes avec +Freytag, n'avait plus rien d'heureux a tenter sur ce point; il ne lui +restait qu'a se ruer avec des forces egales sur des soldats mieux aguerris, +sans aucune de ces circonstances, ou favorables ou pressantes, qui font +hasarder une bataille douteuse. Dans cette situation, il n'avait rien de +mieux a faire qu'a tomber sur les Hollandais, dissemines en plusieurs +detachemens, autour de Menin, Halluin, Roncq, Werwike et Ypres. Houchard, +procedant avec prudence, ordonna au camp de Lille de faire une sortie sur +Menin, tandis qu'il agirait lui-meme par Ypres. On se disputa pendant deux +jours les postes avances de Werwike, de Roncq et d'Halluin. De part et +d'autre, on se comporta avec une grande bravoure et une mediocre +intelligence. Le prince d'Orange, quoique presse de tous cotes, et ayant +perdu ses postes avances, resista opiniatrement, parce qu'il avait appris +la reddition du Quesnoy et l'approche de Beaulieu, qui lui amenait des +secours. Enfin, il fut oblige, le 13 septembre, d'evacuer Menin, apres +avoir perdu dans ces differentes journees deux a trois mille hommes, et +quarante pieces de canon. Quoique notre armee n'eut pas tire de sa position +tout l'avantage possible, et que, manquant aux instructions du comite de +salut public, elle eut agi par masses trop divisees, cependant elle +occupait Menin. Le 15, elle etait sortie de Menin et marchait sur Courtray. +A Bisseghem, elle rencontre Beaulieu. Le combat s'engage avec avantage de +notre cote; mais tout a coup l'apparition d'un corps de cavalerie sur les +ailes repand une alarme qui n'etait fondee sur aucun danger reel. Tout +s'ebranle et fuit jusqu'a Menin. La, cette inconcevable deroute ne s'arrete +pas; la terreur se communique a tous les camps, a tous les postes, et +l'armee en masse vient chercher un refuge sous le canon de Lille. Cette +terreur panique dont l'exemple n'etait pas nouveau, qui provenait de la +jeunesse et de l'inexperience de nos troupes, peut-etre aussi d'un perfide +_sauve qui peut_, nous fit perdre les plus grands avantages, et nous ramena +sous Lille. La nouvelle de cet evenement, portee a Paris, y causa la plus +funeste impression, y fit perdre a Houchard les fruits de sa victoire, +souleva contre lui un dechainement violent, dont il rejaillit quelque chose +contre le comite de salut public lui-meme. Une nouvelle suite d'echecs vint +aussitot nous rejeter dans la position perilleuse d'ou nous venions de +sortir un moment par la victoire d'Hondschoote. + +Les Prussiens et les Autrichiens, places sur les deux versans des Vosges, +en face de nos deux armees de la Moselle et du Rhin, venaient enfin de +faire quelques tentatives serieuses. Le vieux Wurmser, plus ardent que les +Prussiens, et sentant l'avantage des passages des Vosges, voulut occuper le +poste important de Bodenthal, vers la Haute-Lauter. Il hasarda en effet un +corps de quatre mille hommes, qui, passant a travers d'affreuses montagnes, +parvint a occuper Bodenthal. + +De leur cote, les representais a l'armee du Rhin, cedant a l'impulsion +generale, qui determinait partout un redoublement d'energie, resolurent une +sortie generale des lignes de Wissembourg pour le 12 septembre. Les trois +generaux Desaix, Dubois et Michaud, lances a la fois contre les +Autrichiens, firent des efforts inutiles et furent ramenes dans les lignes. +Les tentatives dirigees surtout contre le corps autrichien jete a +Bodenthal, furent completement repoussees. Cependant on prepara une +nouvelle attaque pour le 14. Tandis que le general Ferrette marcherait sur +Bodenthal, l'armee de la Moselle, agissant sur l'autre versant, devait +attaquer Pirmasens, qui correspond a Bodenthal, et ou Brunswick se trouvait +poste avec une partie de l'armee prussienne. L'attaque du general Ferrette +reussit parfaitement; nos soldats assaillirent les positions des +Autrichiens avec une heroique temerite, s'en emparerent, et recouvrerent +l'important defile de Bodenthal. Mais il n'en fut pas de meme sur le +versant oppose. Brunswick sentait l'importance de Pirmasens, qui fermait +les defiles; il possedait des forces considerables, et se trouvait dans des +positions excellentes. Pendant que l'armee de la Moselle faisait face sur +la Sarre au reste de l'armee prussienne, douze mille hommes furent jetes de +Hornbach sur Pirmasens. Le seul espoir des Francais etait d'enlever +Pirmasens par une surprise; mais, apercus et mitrailles des leur premiere +approche, il ne leur restait plus qu'a se retirer. C'est ce que voulait le +general; mais les representans s'y opposerent, et ils ordonnerent l'attaque +sur trois colonnes, et par trois ravins qui aboutissaient a la hauteur sur +laquelle est situe Pirmasens. Deja nos soldats, grace a leur bravoure, +s'etaient fort avances; la colonne de droite etait meme prete a franchir le +ravin dans lequel elle marchait, et a tourner Pirmasens, lorsqu'un double +feu, dirige sur les deux flancs, vient l'accabler inopinement. Nos soldats +resistent d'abord, mais le feu redouble, et ils sont enfin ramenes le long +du ravin ou ils s'etaient engages. Les autres colonnes sont repliees de +meme, et toutes fuient le long des vallees, dans le plus grand desordre. +L'armee fut obligee de se reporter au poste d'ou elle etait partie. Tres +heureusement, les Prussiens ne songerent pas a la poursuivre, et ne firent +pas meme occuper son camp d'Hornbach, qu'elle avait quitte pour marcher sur +Pirmasens. Nous perdimes a cette affaire vingt-deux pieces de canon, et +quatre mille hommes tues, blesses ou prisonniers. Cet echec du 14 septembre +pouvait avoir une grande importance. Les coalises, ranimes par le succes, +songeaient a user de toutes leurs forces; ils se disposaient a marcher sur +la Sarre et la Lauter, et a nous enlever ainsi les lignes de Wissembourg. + +Le siege de Lyon se poursuivait avec lenteur. Les Piemontais, en debouchant +par les Hautes-Alpes, dans les vallees de la Savoie, avaient fait +diversion, et oblige Dubois-Crance et Kellermann a diviser leurs forces. +Kellermann s'etait porte en Savoie. Dubois-Crance, reste devant Lyon avec +des moyens insuffisans, faisait inutilement pleuvoir le fer et le feu sur +cette malheureuse cite, qui, resolue a tout souffrir, ne pouvait plus etre +reduite par les desastres du blocus et du bombardement, mais seulement par +une attaque de vive force. + +Aux Pyrenees, nous venions d'eprouver un sanglant echec. Nos troupes +etaient restees depuis les dernier evenemens aux environs de Perpignan; les +Espagnols se trouvaient dans leur camp du Mas-d'Eu. Nombreux, aguerris, et +commandes par un general habile, ils etaient pleins d'ardeur et +d'esperance. Nous avons deja decrit le theatre de la guerre. Les deux +vallees presque paralleles du Tech et de la Tet partent de la grande chaine +et debouchent vers la mer; Perpignan est dans la seconde de ces vallees. +Ricardos avait franchi la premiere ligne du Tech, puisqu'il se trouvait au +Mas-d'Eu, et il avait resolu de passer la Tet fort au-dessus de Perpignan, +de maniere a tourner cette place, et a forcer notre armee a l'abandonner. +Dans ce but, il songea d'abord a s'emparer de Villefranche. Cette petite +forteresse, placee sur le cours superieur de la Tet, devait assurer son +aile gauche contre le brave Dagobert, qui, avec trois mille hommes, +obtenait des succes en Cerdagne. En consequence, vers les premiers jours +d'aout, il detacha le general Crespo avec quelques bataillons. Celui-ci +n'eut qu'a se presenter devant Villefranche; le commandant lui en ouvrit +lachement les portes. Crespo y laissa garnison, et vint rejoindre Ricardos. +Pendant ce temps, Dagobert, avec un tres petit corps, parcourut toute la +Cerdagne, replia les Espagnols jusqu'a la Seu-d'Urgel, et songea meme a les +repousser jusqu'a Campredon. Cependant la faiblesse du detachement de +Dagobert, et la forteresse de Villefranche, rassurerent Ricardos contre les +succes des Francais sur son aile gauche. Ricardos persista donc dans son +offensive. Le 31 aout, il fit menacer notre camp sous Perpignan, passa la +Tet au-dessus de Soler, en chassant devant lui notre aile droite, qui vint +se replier a Salces, a quelques lieues en arriere de Perpignan, et tout +pres de la mer. Dans cette position, les Francais, les uns enfermes dans +Perpignan, les autres accules sur Salces, ayant la mer a dos, se trouvaient +dans une position des plus dangereuses. Dagobert, il est vrai, remportait +de nouveaux avantages dans la Cerdagne, mais trop peu importans pour +alarmer Ricardos. Les representans Fabre et Cassaigne, retires avec +l'armee a Salces, resolurent d'appeler Dagobert en remplacement de +Barbantane, afin de ramener la fortune sous nos drapeaux. En attendant +l'arrivee du nouveau general, ils projeterent un mouvement combine entre +Salces et Perpignan, pour sortir de cette situation perilleuse. Ils +ordonnerent a une colonne de s'avancer de Perpignan, et d'attaquer les +Espagnols par derriere, tandis qu'eux-memes, quittant leurs positions, les +attaqueraient de front. En effet, le 15 septembre, le general Davoust sort +de Perpignan avec six ou sept mille hommes, tandis que Perignon se dirige +de Salces sur les Espagnols. Au signal convenu, on se jette des deux cotes +sur le camp ennemi; les Espagnols, presses de toutes parts, sont obliges de +fuir derriere la Tet, en abandonnant vingt-six pieces de canon. Ils +viennent aussitot se replacer au camp du Mas-d'Eu, d'ou ils etaient partis +pour executer cette offensive hardie, mais malheureuse. + +Dagobert arriva sur ces entrefaites, et ce guerrier, age de soixante-quinze +ans, reunissant la fougue d'un jeune homme a la prudence consommee d'un +vieux general, se hata de signaler son arrivee par une tentative sur le +camp du Mas-d'Eu. Il divisa son attaque en trois colonnes: l'une, partant +de notre droite, et marchant par Thuir sur Sainte-Colombe, devait tourner +les Espagnols; la seconde, agissant au centre, etait chargee de les +attaquer de front et de les culbuter; enfin la troisieme, operant vers la +gauche, devait se placer dans un bois et leur fermer la retraite. Cette +derniere, commandee par Davoust, attaqua a peine, et s'enfuit en desordre. +Les Espagnols purent alors diriger toutes leurs forces sur les deux autres +colonnes du centre et de la droite. Ricardos, jugeant que tout le danger +etait a droite, y porta ses plus grandes forces, et parvint a repousser les +Francais. Au centre seul, Dagobert, animant tout par sa presence, emporta +les retranchemens qui etaient devant lui, et allait meme decider de la +victoire, lorsque Ricardos, revenant avec les troupes victorieuses a la +gauche et a la droite, accabla son ennemi de toutes ses forces reunies. +Cependant le brave Dagobert resistait encore, lorsqu'un bataillon met bas +les armes, en criant: _Vive le roi!_ Dagobert indigne dirige deux pieces +sur les traitres, et tandis qu'il les foudroie, il rallie autour de lui un +petit nombre de braves restes fideles, et se retire avec quelques cents +hommes, sans que l'ennemi, intimide par sa fiere contenance, ose le +poursuivre. + +Certainement ce brave general n'avait merite que des lauriers par sa +fermete au milieu d'un tel revers, et si sa colonne de gauche eut mieux +agi, si ses bataillons du centre ne se fussent pas debandes, ses +dispositions auraient ete suivies d'un plein succes. Neanmoins, la defiance +ombrageuse des representans lui imputa ce desastre. Blesse de cette +injustice, il retourna prendre le commandement subalterne de la Cerdagne. +Notre armee se trouva donc encore refoulee sur Perpignan, et exposee a +perdre l'importante ligne de la Tet. + +Le plan de campagne du 2 septembre avait ete mis a execution dans la +Vendee. La division de Mayence devait, comme on l'a vu, agir par Nantes. Le +comite de salut public, qui recevait des nouvelles alarmantes sur les +projets des Anglais sur l'Ouest, approuva tout a fait l'idee de porter les +principales forces vers les cotes. Rossignol et son parti en concurent +beaucoup d'humeur, et ecrivirent au ministere des lettres qui ne faisaient +attendre d'eux qu'une faible cooperation aux plans convenus. La division de +Mayence marcha donc sur Nantes, ou elle fut recue avec de grandes +demonstrations de joie, et au milieu des fetes. Un banquet etait prepare, +et avant de s'y rendre, on preluda au festin par une vive escarmouche avec +les partis ennemis repandus sur les bords de la Loire. Si la colonne de +Nantes etait joyeuse d'etre reunie a la celebre armee de Mayence, celle-ci +n'etait pas moins satisfaite de servir sous le brave Canclaux, et avec sa +division deja signalee par la defense de Nantes et par une foule de faits +honorables. D'apres le plan concerte, des colonnes partant de tous les +points du theatre de la guerre devaient se reunir au centre et y ecraser +l'ennemi. Canclaux, general de l'armee de Brest, partant de Nantes, devait +descendre la rive gauche de la Loire, tourner autour du vaste lac de +Grand-Lieu, balayer la Vendee inferieure, remonter ensuite vers Machecoul, +et se trouver a Leger le 11 ou le 12. Son arrivee sur ce dernier point +etait le signal du depart pour les colonnes de l'armee de La Rochelle, +chargees d'assaillir le pays par le Midi et l'Est. On se souvient que +l'armee de La Rochelle, sous les ordres de Rossignol, general en chef, se +composait de plusieurs divisions: celle des Sables etait commandee par +Mieszkousky, celle de Lucon par Beffroy, celle de Niort par Chalbos, celle +de Saumur par Santerre, celle d'Angers par Duhoux. A l'instant ou Canclaux +arriverait a Leger, la colonne des Sables avait ordre de se mettre en +mouvement, de se trouver le 13 a Saint-Fulgent, le 14 aux Herbiers, et le +16 enfin, d'etre avec Canclaux a Mortagne. Les colonnes de Lucon, de Niort, +devaient, en se donnant la main, avancer vers Bressuire et Argenton, et +avoir atteint cette hauteur le 14; enfin, les colonnes de Saumur et +d'Angers, partant de la Loire, devaient arriver aussi le 14 aux environs de +Vihiers et Chemille. Ainsi, d'apres ce plan, tout le pays devait etre +parcouru du 14 au 16, et les rebelles allaient etre enfermes par les +colonnes republicaines entre Mortagne, Bressuire, Argenton, Vihiers et +Chemille. Leur destruction devenait alors inevitable. + +On a deja vu que, deux fois repousses de Lucon avec un dommage +considerable, les Vendeens avaient fort a coeur de prendre une revanche. +Ils se reunirent en force avant que les republicains eussent execute leurs +projets; et tandis que Charette assiegeait le camp des Naudieres du cote de +Nantes, ils attaquerent la division de Lucon, qui s'etait avancee jusqu'a +Chantonay. Ces deux tentatives eurent lieu le 5 septembre. Celle de +Charette sur les Naudieres fut repoussee; mais l'attaque sur Chantonay, +imprevue et bien dirigee, jeta les republicains dans le plus grand +desordre. Le jeune et brave Marceau fit des prodiges pour eviter un +desastre; mais sa division, apres avoir perdu ses bagages et son +artillerie, se retira pele-mele a Lucon. Cet echec pouvait nuire au plan +projete, parce que la desorganisation de l'une des colonnes laissait un +vide entre la division des Sables et celle de Niort; mais les representans +firent les efforts les plus actifs pour la reorganiser, et on envoya des +courriers a Rossignol, afin de le prevenir de l'evenement. + +Tous les Vendeens etaient dans ce moment reunis aux Herbiers, autour du +generalissime d'Elbee. La division etait parmi eux comme chez leurs +adversaires, car le coeur humain est partout le meme, et la nature ne +reserve pas le desinteressement et les vertus pour un parti, en laissant +exclusivement a l'autre l'orgueil, l'egoisme et les vices. Les chefs +vendeens se jalousaient entre eux comme les chefs republicains. Les +generaux avaient peu de consideration pour le conseil superieur, qui +affectait une espece de souverainete. Possedant la force reelle, ils +n'etaient nullement disposes a ceder le commandement a un pouvoir qui ne +devait qu'a eux-memes sa fictive existence. Ils enviaient d'ailleurs le +generalissime d'Elbee, et pretendaient que Bonchamps eut ete mieux fait +pour leur commander a tous. Charette, de son cote, voulait rester seul +maitre de la Basse-Vendee. Ils etaient donc peu disposes a s'entendre, et a +concerter un plan en opposition a celui des republicains. Une depeche +interceptee venait de leur faire connaitre les projets de leurs ennemis. +Bonchamps fut le seul qui proposa un projet hardi et qui revelait des +pensees profondes. Il pensait qu'il ne serait pas possible de resister +long-temps aux forces de la republique reunies dans la Vendee; qu'il etait +pressant de s'arracher de ces bois, de ces ravins, ou l'on serait +eternellement enseveli, sans connaitre les coalises et sans etre connu +d'eux; en consequence il soutint qu'au lieu de s'exposer a etre detruit, +il valait mieux sortir en colonne serree de la Vendee, et s'avancer dans la +Bretagne ou l'on etait desire, et ou la republique ne s'attendait pas a +etre frappee. Il conseilla de marcher jusques aux cotes de l'Ocean, de +s'emparer d'un port, de communiquer avec les Anglais, d'y recevoir un +prince emigre, de se reporter de la sur Paris, et de faire ainsi une guerre +offensive et decisive. Cet avis, qu'on prete a Bonchamps, ne fut pas suivi +des Vendeens, dont les vues etaient toujours aussi bornees, et qui avaient +toujours une aussi grande repugnance a quitter leur sol. Leurs chefs ne +songerent qu'a se partager le pays en quatre portions, pour y regner +individuellement. Charette eut la Basse-Vendee, M. de Bonchamps les bords +de la Loire du cote d'Angers, M. de La Rochejaquelein le reste du +Haut-Anjou, M. de Lescure toute la partie insurgee du Poitou. M. d'Elbee +conserva son titre inutile de generalissime, et le conseil superieur son +autorite fictive. + +Le 9, Canclaux se mit en mouvement, laissa au camp des Naudieres une forte +reserve sous les ordres de Grouchy et d'Haxo, pour proteger Nantes, et +achemina la colonne de Mayence vers Leger. Pendant ce temps l'ancienne +armee de Brest, sous les ordres de Beysser, faisant le circuit de la +Basse-Vendee par Pornic, Bourneuf et Machecoul, devait se rejoindre a Leger +avec la colonne de Mayence. + +Ces mouvemens, diriges par Canclaux, s'executerent sans obstacles. La +colonne de Mayence, dont Kleber commandait l'avant-garde, et Aubert-Dubayet +le corps de bataille, chassa tous les ennemis devant elle. Kleber, a +l'avant-garde, aussi loyal qu'heroique, faisait camper ses troupes hors des +villages pour empecher les devastations. "En passant, dit-il, devant le +beau lac de Grand-Lieu, nous avions des paysages charmans, et des echappees +de vue aussi agreables que multipliees. Sur une prairie immense erraient au +hasard de nombreux troupeaux abandonnes a eux-memes. Je ne pus m'empecher +de gemir sur le sort de ces infortunes habitans, qui, egares et fanatises +par leurs pretres, repoussaient les bienfaits d'un nouvel ordre de choses +pour courir a une destruction certaine." Kleber fit des efforts continuels +pour proteger le pays contre les soldats, et reussit le plus souvent. Une +commission civile avait ete jointe a l'etat-major pour faire executer le +decret du 1er aout, qui ordonnait de ruiner le sol et d'en transporter la +population ailleurs. Il etait defendu aux soldats de mettre le feu; et ce +n'etait que d'apres les ordres des generaux et de la commission civile, +que les moyens de destruction devaient etre employes. + +On etait arrive le 14 a Leger, et la colonne de Mayence s'y etait reunie a +celle de Brest, commandee par Beysser. Pendant ce temps, la colonne des +Sables, sous les ordres de Mieszkousky, s'etait avancee a Saint-Fulgent, +suivant le plan convenu, et donnait deja la main a l'armee de Canclaux. +Celle de Lucon, retardee un moment par sa defaite a Chantonay, etait +demeuree en arriere; mais, grace au zele des representans qui lui avaient +donne un nouveau general, Beffroy, elle s'etait reportee en avant. Celle de +Niort se trouvait a la Chataigneraie. Ainsi, quoique le mouvement general +eut ete retarde d'un jour ou deux sur tous les points, et que Canclaux ne +fut arrive que le 14 a Leger, ou il aurait du se trouver le 12, le retard +etant commun a toutes les colonnes, l'ensemble n'en etait pas detruit, et +on pouvait poursuivre l'execution du plan de campagne. Mais, dans cet +intervalle de temps, la nouvelle de la defaite essuyee par la division de +Lucon etait arrivee a Saumur; Rossignol, Ronsin et tout l'etat-major +avaient pris l'alarme; et, craignant qu'il n'arrivat de semblables accidens +aux deux autres colonnes de Niort et des Sables, dont ils suspectaient la +force, ils deciderent de les faire rentrer sur-le-champ dans leurs +premiers postes. Cet ordre etait des plus imprudens; cependant il n'etait +pas donne de mauvaise foi, et dans l'intention de decouvrir Canclaux et +d'exposer ses ailes; mais on avait peu de confiance en son plan, on etait +tres dispose, au moindre obstacle, a le juger impossible, et a +l'abandonner. C'est la sans doute ce qui determina l'etat-major de Saumur a +ordonner le mouvement retrograde des colonnes de Niort, de Lucon et des +Sables. + +Canclaux, poursuivant sa marche, avait fait de nouveaux progres; il avait +attaque Montaigu sur trois points: Kleber, par la route de Nantes, +Aubert-Dubayet, par celle de Roche-Serviere, et Beysser, par celle de +Saint-Fulgent, s'y etaient precipites a la fois, et en avaient bientot +deloge l'ennemi. Le 17, Canclaux prit Clisson; et, ne voyant pas encore +agir Rossignol, il resolut de s'arreter, et de se borner a des +reconnaissances, en attendant de nouveaux renseignemens. + +Canclaux s'etablit donc aux environs de Clisson, laissa Beysser a Montaigu, +et porta Kleber avec l'avant-garde a Torfou. On etait la le 18. Le +contre-ordre donne de Saumur etait arrive a la division de Niort, et avait +ete communique aux deux autres divisions de Lucon et des Sables; +sur-le-champ elles s'etaient retirees, et avaient jete, par leur mouvement +retrograde, les Vendeens dans l'etonnement, et Canclaux dans le plus grand +embarras. Les Vendeens etaient environ cent mille sous les armes. Un nombre +immense d'entre eux se trouvait du cote de Vihiers et de Chemille, en face +des colonnes de Saumur et d'Angers; un nombre plus considerable encore du +cote de Clisson et de Mortagne, sur Canclaux. Les colonnes d'Angers et de +Saumur, en les voyant si nombreux, disaient que c'etait l'armee de Mayence +qui les leur rejetait sur les bras, et se plaignaient de ce plan qui les +exposait a recevoir un ennemi si formidable. Cependant il n'en etait rien, +et les Vendeens etaient partout debout en assez grand nombre pour occuper +les republicains sur tous les points. Ce jour meme, loin de se jeter sur +les colonnes de Rossignol, ils marchaient sur Canclaux: d'Elbee et Lescure +quittaient la Haute-Vendee pour joindre l'armee de Mayence. + +Par une singuliere complication d'evenemens, Rossignol, en apprenant les +succes de Canclaux, qui avait penetre jusqu'au centre de la Vendee, +contremande ses premiers ordres de retraite, et enjoint a ses colonnes de +se reporter en avant. Les colonnes de Saumur et d'Angers, placees a sa +portee, agissent les premieres, et escarmouchent, l'une a Doue, l'autre aux +ponts de Ce. Les avantages sont balances. Le 18, celle de Saumur, commandee +par Santerre, veut s'avancer de Vihiers a un petit village nomme Coron. +Artillerie, cavalerie, infanterie, se trouvent, par de mauvaises +dispositions, accumulees confusement dans les rues de ce village qui etait +domine. Santerre veut reparer cette faute et faire reculer les troupes pour +les mettre en bataille sur une hauteur; mais Ronsin, qui, en l'absence de +Rossignol, s'attribuait une autorite superieure, reproche a Santerre +d'ordonner la retraite, et s'y oppose. Dans ce moment, les Vendeens fondent +sur les republicains, un horrible desordre se communique a toute la +division. Il s'y trouvait beaucoup d'hommes du nouveau contingent leve avec +le tocsin; ceux-ci se debandent; tout est entraine et fuit confusement, de +Coron a Vihiers, a Doue et a Saumur. Le lendemain 19, les Vendeens marchent +contre la division d'Angers, commandee par Duhoux. Aussi heureux que la +veille, ils repoussent les republicains jusqu'au-dela d'Erigne, et +s'emparent de nouveau des ponts de Ce. + +Du cote de Canclaux, on se bat avec la meme activite. Le meme jour, vingt +mille Vendeens, places aux environs de Torfou, fondent sur l'avant-garde de +Kleber, composee tout au plus de deux mille hommes. Kleber se place au +milieu de ses soldats, et les soutient contre cette foule d'assaillans. Le +terrain sur lequel il se bat est un chemin domine par des hauteurs; malgre +le desavantage de la position, il ne se retire qu'avec ordre et fermete. +Cependant, une piece d'artillerie ayant ete demontee, un peu de confusion +se repand dans ses bataillons, et ses braves plient pour la premiere fois. +A cette vue, Kleber, pour arreter l'ennemi, place un officier avec quelques +soldats aupres d'un pont, et leur dit: _Mes amis, vous vous ferez tuer_. +Ils executent cet ordre avec un admirable heroisme. Sur ces entrefaites, le +corps de bataille arrive, et retablit le combat; les Vendeens sont enfin +repousses bien loin, et punis de leur avantage passager. + +Tous ces evenemens s'etaient passes le 19; l'ordre de se reporter en avant, +qui avait si mal reussi aux deux divisions de Saumur et d'Angers, n'etait +pas encore parvenu, a cause des distances, aux colonnes de Lucon et de +Niort. Beysser etait toujours a Montaigu, formant la droite de Canclaux et +se trouvant decouvert. Canclaux voulant mettre Beysser a l'abri, lui +ordonna de quitter Montaigu et de se rapprocher du corps de bataille. Il +enjoignit a Kleber de s'avancer du cote de Beysser pour proteger son +mouvement. Beysser, trop negligent, avait laisse sa colonne mal gardee dans +Montaigu. MM. de Lescure et Charette la surprirent, et l'auraient aneantie +sans la bravoure de deux bataillons, qui, par leur opiniatrete, arreterent +la rapidite de la poursuite et de la retraite. L'artillerie et les bagages +furent perdus, et les debris de cette colonne coururent a Nantes, ou ils +furent recus par la brave reserve laissee pour proteger la place. Canclaux +resolut alors de retrograder, pour ne pas rester en fleche dans le pays, +expose a tous les coups des Vendeens. Il se replia en effet sur Nantes avec +ses braves Mayencais, qui ne furent pas entames, grace a leur attitude +imposante, et aux refus de Charette, qui ne voulut pas se reunir a MM. +d'Elbee et de Bonchamps, dans la poursuite des republicains. + +La cause qui empecha le succes de cette nouvelle expedition sur la Vendee +est evidente. L'etat-major de Saumur avait ete mecontent du plan qui +adjugeait la colonne de Mayence a Canclaux; l'echec du 5 septembre fut pour +lui un pretexte suffisant de se decourager, et de renoncer a ce plan. Un +contre-ordre fut aussitot donne aux colonnes des Sables, de Lucon et de La +Rochelle. Canclaux, qui s'etait avance avec succes, se trouva ainsi +decouvert, et l'echec de Torfou rendit sa position encore plus difficile. +Cependant l'armee de Saumur, en apprenant ses progres, marcha de Saumur et +d'Angers, a Vihiers et Chemille, et si elle ne s'etait pas si tot debandee, +il est probable que la retraite des ailes n'aurait pas empeche le succes +definitif de l'entreprise. Ainsi, trop de promptitude a renoncer au plan +propose, la mauvaise organisation des nouvelles levees, et la puissance +des Vendeens, qui etaient plus de cent mille sous les armes, furent les +causes de ces nouveaux revers. Mais il n'y avait ni trahison de la part de +l'etat-major de Saumur, ni vice dans le plan de Canclaux. L'effet de ces +revers etait funeste, car la nouvelle resistance de la Vendee reveillait +toutes les esperances des contre-revolutionnaires, et aggravait +singulierement les perils de la republique. Enfin, si les armees de Brest +et de Mayence n'en etaient pas ebranlees, celle de La Rochelle se trouvait +encore une fois desorganisee, et tous les contingens, provenant de la levee +en masse, rentraient dans leurs foyers, en y portant le plus grand +decouragement. + +Les deux partis de l'armee s'empresserent aussitot de s'accuser. +Philippeaux, toujours plus ardent, ecrivit au comite de salut public une +lettre bouillante d'indignation, ou il attribua a une trahison le +contre-ordre donne aux colonnes de l'armee de la Rochelle. Choudieu et +Richard, commissaires a Saumur, ecrivirent des reponses aussi injurieuses, +et Ronsin courut aupres du ministere et du comite de salut public pour +denoncer les vices du plan de campagne. Canclaux, dit-il, faisant agir des +masses trop fortes dans la Basse-Vendee, avait rejete sur la Haute-Vendee +toute la population insurgee, et avait amene la defaite des colonnes de +Saumur et d'Angers. Enfin, rendant calomnies pour calomnies, Ronsin +repondit au reproche de trahison par celui d'aristocratie, et denonca a la +fois les deux armees de Brest et de Mayence, comme remplies d'hommes +suspects et malintentionnes. Ainsi s'envenimait toujours davantage la +querelle du parti jacobin contre le parti qui voulait la discipline et la +guerre reguliere. + +L'inconcevable deroute de Menin, l'inutile et meurtriere tentative sur +Pirmasens, les defaites aux Pyrenees-Orientales, la facheuse issue de la +nouvelle expedition sur la Vendee, furent connues a Paris presque en meme +temps, et y causerent la plus funeste impression. Ces nouvelles se +repandirent successivement du 18 au 25 septembre, et, suivant l'usage, la +crainte excita la violence. On a deja vu que les plus ardens agitateurs se +reunissaient aux Cordeliers, ou l'on s'imposait encore moins de reserve +qu'aux Jacobins, et qu'ils regnaient au ministere de la guerre sous le +faible Bouchotte. Vincent etait leur chef a Paris, comme Ronsin dans la +Vendee, et ils saisirent cette occasion de renouveler leurs plaintes +accoutumees. Places au-dessous de la convention, ils auraient voulu ecarter +son autorite incommode, qu'ils rencontraient aux armees dans la personne +des representans, et a Paris dans le comite de salut public. Les +representans en mission ne leur laissaient pas executer les mesures +revolutionnaires avec toute la violence qu'ils desiraient y mettre; le +comite de salut public, reglant souverainement toutes les operations +suivant des vues plus elevees et plus impartiales, les contrariait sans +cesse, et il etait de tous les obstacles celui qui les genait le plus; +aussi leur venait-il souvent a l'esprit de faire etablir le nouveau pouvoir +executif, d'apres le mode adopte par la constitution. + +La mise en vigueur de la constitution, souvent et mechamment demandee par +les aristocrates, avait de grands perils. Elle exigeait de nouvelles +elections, remplacait la convention par une autre assemblee, necessairement +inexperimentee, inconnue au pays, et renfermant toutes les factions a la +fois. Les revolutionnaires enthousiastes, sentant ce danger, ne demandaient +pas le renouvellement de la representation nationale, mais reclamaient +l'execution de la constitution en ce qui convenait a leurs vues. Places +presque tous dans les bureaux, ils voulaient seulement la formation du +ministere constitutionnel, qui devait etre independant du pouvoir +legislatif, et par consequent du comite de salut public. Vincent eut donc +l'audace de faire rediger une petition aux Cordeliers, pour demander +l'organisation du ministere constitutionnel, et le rappel des deputes en +mission. L'agitation fut des plus vives. Legendre, ami de Danton, et deja +range parmi ceux dont l'energie semblait se ralentir, s'y opposa vainement, +et la petition fut adoptee, a un article pres, celui qui demandait le +rappel des representans en mission. L'utilite de ces representans etait si +evidente, et il y avait dans cette clause quelque chose de si personnel +contre les membres de la convention, qu'on n'osa pas y persister. Cette +petition provoqua beaucoup de tumulte a Paris, et compromit serieusement +l'autorite naissante du comite de salut public. + +Outre ces adversaires violens, ce comite en avait encore d'autres parmi les +nouveaux moderes, qu'on accusait de reproduire le systeme des girondins, et +de contrarier l'energie revolutionnaire. Fortement prononces contre les +cordeliers, les jacobins, les desorganisateurs des armees, ils ne cessaient +de faire leurs plaintes au comite, et lui reprochaient meme de ne pas se +declarer assez fortement contre les anarchistes. + +Le comite avait donc contre lui les deux nouveaux partis qui commencaient a +se former. Suivant l'usage, ces partis profiterent des evenemens malheureux +pour l'accuser, et tous deux, d'accord pour condamner ses operations, les +critiquerent chacun a sa maniere. + +La deroute du 15 a Menin etait deja connue; les derniers revers de la +Vendee commencaient a l'etre confusement. On parlait vaguement d'une +defaite a Coron, a Torfou, a Montaigu. Thuriot, qui avait refuse d'etre +membre du comite de salut public, et qu'on accusait d'etre l'un des +nouveaux moderes, s'eleva, au commencement de la seance, contre les +intrigans, les desorganisateurs, qui venaient de faire, au sujet des +subsistances, de nouvelles propositions extremement violentes. "Nos comites +et le conseil executif, dit-il, sont harceles, cernes par un ramas +d'intrigans qui n'affichent le patriotisme que parce qu'il leur est +productif. Oui, le temps est venu ou il faut chasser ces hommes de rapine +et d'incendie, qui croient que la revolution s'est faite pour eux, tandis +que l'homme probe et pur ne la soutient que pour le bonheur du genre +humain." Les propositions combattues par Thuriot sont repoussees. Briez, +l'un des commissaires envoyes a Valenciennes, lit alors un memoire critique +sur les operations militaires; il soutient qu'on n'a jamais fait qu'une +guerre lente et peu convenable au genie francais, qu'on s'est toujours +battu en detail, par petites masses, et que c'est dans ce systeme qu'il +faut chercher la cause des revers qu'on a essuyes. Ensuite, sans attaquer +ouvertement le comite de salut public, il parait insinuer que ce comite n'a +pas tout fait connaitre a la convention, et que, par exemple, il y avait +eu pres de Douay un corps de six mille Autrichiens, qui aurait pu etre +enleve et qui ne l'avait pas ete. La convention, apres avoir entendu Briez, +l'adjoint au comite de salut public. Dans ce moment, arrivent les nouvelles +detaillees de la Vendee, contenues dans une lettre de Montaigu. Ces details +alarmans excitent un elan general. "Au lieu de nous intimider, s'ecrie un +des membres, jurons de sauver la republique!" A ces mots, l'assemblee +entiere se leve, et jure encore une fois de sauver la republique, quels que +soient les perils qui la menacent. Les membres du comite de salut public, +qui n'etaient point encore arrives, entrent dans ce moment. Barrere, le +rapporteur ordinaire, prend la parole. "Tout soupcon dit-il, dirige contre +le comite de salut public, serait une victoire remportee par Pitt. Il ne +faut pas donner a nos ennemis le trop grand avantage de deconsiderer +nous-memes le pouvoir charge de nous sauver." Barrere fait ensuite +connaitre les mesures prises par le comite. "Depuis plusieurs jours, +continue-t-il, le comite avait lieu de soupconner que de graves fautes +avaient ete commises a Dunkerque, ou l'on aurait pu exterminer jusqu'au +dernier des Anglais, et a Menin, ou aucun effort n'avait ete fait pour +arreter les etranges effets de la terreur panique. Le comite a destitue +Houchard, ainsi que le general divisionnaire Hedouville, qui n'a pas fait +a Menin ce qu'il devait; et on examinera sur-le-champ la conduite de ces +deux generaux; le comite va ensuite faire epurer tous les etats-majors et +toutes les administrations des armees; il a mis les flottes sur un pied qui +leur permettra de se mesurer avec nos ennemis; il vient de lever dix-huit +mille hommes; il vient d'ordonner un nouveau systeme d'attaque en masse; +enfin, c'est dans Rome meme qu'il veut attaquer Rome, et cent mille hommes, +debarquant en Angleterre, iront etouffer a Londres le systeme de Pitt. +C'est donc a tort que l'on a accuse le comite de salut public; il n'a pas +cesse de meriter la confiance que la convention lui a jusqu'ici temoignee." + +Robespierre prend alors la parole: "Depuis long-temps, dit-il, on s'attache +a diffamer la convention et le comite depositaire de sa puissance. Briez, +qui aurait du mourir a Valenciennes, en est lachement sorti, pour venir a +Paris servir Pitt et la coalition, en deconsiderant le gouvernement. Ce +n'est pas assez, ajoute-t-il, que la convention nous continue sa confiance. +Il faut qu'elle le proclame solennellement, et qu'elle rapporte sa decision +a l'egard de Briez, qu'elle vient de nous adjoindre." Des applaudissemens +accueillent cette demande; on decide que Briez ne sera pas joint au comite +de salut public, et on declare par acclamation que ce comite conserve +toute la confiance de la convention nationale. + +Les moderes etaient dans la convention, et ils venaient d'etre repousses, +mais les adversaires les plus redoutables du comite, c'est-a-dire les +revolutionnaires ardens, se trouvaient aux Jacobins et aux Cordeliers. +C'etait surtout de ces derniers qu'il fallait se defendre. Robespierre se +rendit aux Jacobins, et usa de son ascendant sur eux: il developpa la +conduite du comite, il le justifia des doubles attaques des moderes et des +exageres, et fit sentir le danger des petitions tendant a demander la +formation du ministere constitutionnel. "Il faut, dit-il, qu'un +gouvernement quelconque succede a celui que nous avons detruit; le systeme +d'organiser en ce moment le ministere constitutionnel n'est autre chose que +celui de chasser la convention elle-meme, et de decomposer le pouvoir en +presence des armees ennemies. Pitt peut seul etre l'auteur de cette idee. +Ses agens l'ont propagee, ils ont seduit les patriotes de bonne foi; et le +peuple credule et souffrant, toujours enclin a se plaindre du gouvernement, +qui ne peut remedier a tous ses maux, est devenu l'echo fidele de leurs +calomnies et de leurs propositions. Vous, jacobins, s'ecrie Robespierre, +trop sinceres pour etre gagnes, trop eclaires pour etre seduits, vous +defendrez la Montagne qu'on attaque; vous soutiendrez le comite de salut +public qu'on veut calomnier pour vous perdre, et c'est ainsi qu'avec vous +il triomphera de toutes les menees des ennemis du peuple." + +Robespierre fut applaudi, et tout le comite dans sa personne. Les +cordeliers furent ramenes a l'ordre, leur petition oubliee; et l'attaque de +Vincent, repoussee victorieusement, n'eut aucune consequence. + +Cependant il devenait urgent de prendre un parti a l'egard de la nouvelle +constitution. Ceder la place a de nouveaux revolutionnaires, equivoques, +inconnus, probablement divises parce qu'ils seraient issus de toutes les +factions vivant au-dessous de la convention, etait dangereux. Il fallait +donc declarer a tous les partis qu'on allait s'emparer du pouvoir, et +qu'avant d'abandonner la republique a elle meme, et a l'action des lois +qu'on lui avait donnees, on la gouvernerait revolutionnairement, jusqu'a ce +qu'elle fut sauvee. De nombreuses petitions avaient deja engage la +convention a rester a son poste. Le 10 octobre, Saint-Just, portant la +parole au nom du comite de salut public, proposa de nouvelles mesures de +gouvernement. Il fit le tableau le plus triste de la France; il chargea ce +tableau des sombres couleurs de son imagination melancolique; et, avec le +secours de son grand talent, et de faits d'ailleurs tres vrais, il +produisit une espece de terreur dans les esprits. Il presenta donc et fit +adopter un decret qui renfermait les dispositions suivantes. Par le premier +article, le gouvernement de la France etait declare _revolutionnaire_ +jusqu'a la paix; ce qui signifiait que la constitution etait momentanement +suspendue, et qu'une dictature extraordinaire etait instituee jusqu'a +l'expiration de tous les dangers. Cette dictature etait conferee a la +convention et au comite de salut public. "Le conseil executif, disait le +decret, les ministres, les generaux, les corps constitues, sont places sous +la surveillance du comite de salut public, qui en rendra compte tous les +huit jours a la convention." Nous avons deja explique comment la +surveillance se changeait en autorite supreme, parce que les ministres, les +generaux, les fonctionnaires, obliges de soumettre leurs operations au +comite, avaient fini par ne plus oser agir de leur propre mouvement, et par +attendre tous les ordres du comite lui-meme. On disait ensuite: "Les lois +revolutionnaires doivent etre executees rapidement. L'inertie du +gouvernement etant la cause des revers, les delais pour l'execution de ces +lois seront fixes. La violation des delais sera punie comme un attentat a +la liberte." Des mesures sur les subsistances etaient ajoutees a ces +mesures de gouvernement, car le pain est le droit du peuple, avait dit +Saint-Just. Le tableau general des subsistances, definitivement acheve, +devait etre envoye a toutes les autorites. Le necessaire des departemens +devait etre approximativement evalue, et garanti; quant au superflu de +chacun d'eux, il etait soumis aux requisitions, soit pour les armees, soit +pour les provinces qui n'avaient pas le necessaire. Ces requisitions +etaient reglees par une commission des subsistances. Paris devait etre +comme une place de guerre approvisionnee pour un an, a l'epoque du 1er mars +suivant. Enfin, on decretait qu'il serait institue un tribunal, pour +verifier la conduite et la fortune de tous ceux qui avaient manie les +deniers publics. + +Par cette grande et importante declaration, le gouvernement, compose du +comite de salut public, du comite de surete generale, du tribunal +extraordinaire, se trouvait complete et maintenu pendant la duree du +danger. C'etait declarer la revolution en etat de siege, et lui appliquer +les lois extraordinaires de cet etat, pendant tout le temps qu'il durerait. +On ajouta a ce gouvernement extraordinaire diverses institutions reclamees +depuis long-temps, et devenues inevitables. On demandait une armee +revolutionnaire, c'est-a-dire une force chargee specialement de faire +executer les ordres du gouvernement dans l'interieur. Elle etait decretee +depuis long-temps; elle fut enfin organisee par un nouveau decret[1]. On la +composa de six mille hommes et de douze cents canonniers. Elle devait se +deplacer, et se rendre de Paris dans les villes ou sa presence serait +necessaire, et y demeurer en garnison aux depens des habitans les plus +riches. Les cordeliers en voulaient une par departement; mais on s'y opposa +en disant que ce serait revenir au federalisme que de donner a chaque +departement une force individuelle. Les memes cordeliers demandaient en +outre qu'on fit suivre les detachemens de l'armee revolutionnaire d'une +guillotine portee sur des roues. Toutes les idees surgissent dans l'esprit +du peuple quand il se donne carriere. La convention repoussa toutes ces +demandes, et s'en tint a son decret. Bouchotte, charge de composer cette +armee, la recruta dans tout ce que Paris renfermait de gens sans aveu, et +prets a se faire les satellites du pouvoir dominant. Il remplit +l'etat-major de jacobins, mais surtout de cordeliers; il arracha Ronsin a +la Vendee et a Rossignol, pour le mettre a la tete de cette armee +revolutionnaire. Il soumit la liste de cet etat-major aux jacobins, et fit +subir a chaque officier l'epreuve du scrutin. Aucun d'eux, en effet, ne fut +confirme par le ministre sans avoir ete approuve par la societe. + +A l'institution de l'armee revolutionnaire, on ajouta enfin la loi des +suspects, si souvent demandee, et resolue en principe le meme jour que la +levee en masse. Le tribunal extraordinaire, quoique organise de maniere a +frapper sur de simples probabilites, ne rassurait pas assez l'imagination +revolutionnaire. On souhaitait pouvoir enfermer ceux qu'on ne pourrait pas +envoyer a la mort, et on demandait des dispositions qui permissent de +s'assurer de leurs personnes. Le decret qui mettait les aristocrates hors +la loi etait trop vague, et exigeait un jugement. On voulait que sur la +simple denonciation des comites revolutionnaires, un individu declare +suspect put etre sur-le-champ jete en prison. On decreta, en effet, +l'arrestation provisoire, jusqu'a la paix, de tous les individus +suspects[2]. Etaient consideres comme tels: 1 ceux qui, soit par leur +conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs ecrits, +s'etaient montres partisans de la tyrannie du federalisme, et ennemis de la +liberte; 2 ceux qui ne pourraient pas justifier de la maniere prescrite +par la loi du 20 mars dernier, de leurs moyens d'exister, et de l'acquit +de leurs devoirs civiques; 3 ceux a qui il avait ete refuse des +certificats de civisme; 4 les fonctionnaires publics suspendus ou +destitues de leurs fonctions par la convention nationale et par ses +commissaires; 5 les ci-devant nobles, les maris, femmes, peres, meres, +fils ou filles, freres ou soeurs, et agens d'emigres, qui n'avaient pas +constamment manifeste leur attachement a la revolution; 6 ceux qui avaient +emigre dans l'intervalle du 1er juillet 1789 a la publication de la loi du +8 avril 1792, quoiqu'ils fussent rentres en France dans les delais +determines. + +Les detenus devaient etre enfermes dans les maisons nationales, et gardes a +leurs frais. On leur accordait la faculte de transporter dans ces maisons +les meubles dont ils auraient besoin. Les comites charges de prononcer +l'arrestation ne le pouvaient qu'a la majorite, et a la charge d'envoyer au +comite de surete generale la liste des suspects et les motifs de chaque +arrestation. Leurs fonctions etant des cet instant fort difficiles et +presque continues, devinrent pour les membres une espece de profession +qu'il fallut solder. Ils recurent des lors un traitement a titre +d'indemnite. + +A ces dispositions, sur l'instante demande de la commune de Paris, il en +fut ajoute une derniere qui rendait cette loi des suspects encore plus +redoutable: ce fut la revocation du decret qui defendait les visites +domiciliaires pendant la nuit. Des cet instant, chaque citoyen poursuivi +fut menace a toute heure, et n'eut plus aucun moment de repos. En +s'enfermant pendant le jour dans des cages ingenieuses et tres etroites que +le besoin avait fait imaginer, les suspects avaient du moins la faculte de +respirer pendant la nuit; maintenant ils ne le pouvaient plus, et les +arrestations, multipliees jour et nuit, remplirent bientot toutes les +prisons de la France. + +Les assemblees de section se tenaient chaque jour; mais les gens du peuple +n'avaient pas le temps de s'y rendre, et en leur absence les motions +revolutionnaires n'etaient plus soutenues. On decida, sur la proposition +expresse des jacobins et de la commune, que ces assemblees n'auraient plus +lieu que deux fois par semaine, et que chaque citoyen qui viendrait y +assister recevrait quarante sous par seance. C'etait le moyen le plus +assure d'avoir le peuple, en ne le reunissant pas trop souvent, et en +payant sa presence. Les revolutionnaires ardens furent irrites de ce qu'on +mettait des bornes a leur zele, en limitant a deux par semaine les seances +des sections. Ils firent donc une petition fort vive pour se plaindre de ce +qu'on portait atteinte aux droits du souverain, en l'empechant de se reunir +toutes les fois qu'il lui plaisait. C'est le jeune Varlet qui fut l'auteur +de cette nouvelle petition; mais on la repoussa, et on n'en tint pas plus +de compte que de beaucoup d'autres demandes inspirees par la fermentation +revolutionnaire. + +Ainsi, la machine etait complete sous les deux rapports les plus importans +dans un etat menace, la guerre et la police. Dans la convention, un comite +dirigeait les operations militaires, choisissait les generaux et les agens +de toute espece, et pouvait, par le decret de la requisition permanente, +disposer a la fois des hommes et des choses. Il faisait tout cela, ou par +lui-meme, ou par les representans envoyes en mission. Sous ce comite, le +comite dit de surete generale avait la direction de la haute police, et se +servait pour sa surveillance des comites revolutionnaires institues dans +chaque commune. Les individus legerement soupconnes d'hostilite, ou meme +d'indifference, etaient enfermes; d'autres, plus gravement compromis, +etaient frappes par le tribunal extraordinaire, mais heureusement encore en +petit nombre, car ce tribunal n'avait prononce jusqu'alors que peu de +condamnations. Une armee speciale, veritable colonne mobile ou gendarmerie +de ce regime, faisait executer les ordres du gouvernement, et enfin le +peuple, paye pour se rendre dans les sections, etait toujours pret a le +soutenir. Ainsi, guerre et police, tout aboutissait au comite de salut +public. Maitre absolu, ayant le moyen de requerir toutes les richesses, +pouvant envoyer les citoyens ou sur les champs de bataille, ou a +l'echafaud, ou dans les cachots, il etait investi, pour la defense de la +revolution, d'une dictature souveraine et terrible. A la verite, il lui +fallait, tous les huit jours, rendre compte a la convention de ses travaux, +mais ce compte etait toujours approuve, car l'opinion critique ne +s'exercait qu'aux Jacobins, dont il etait maitre depuis que Robespierre en +faisait partie. Il n'y avait en opposition a cette puissance que les +moderes, restes en deca, et les nouveaux exageres, portes au-dela, mais peu +a craindre les uns et les autres. + +On a vu que deja Robespierre et Carnot avaient ete attaches au comite de +salut public, en remplacement de Gasparin et de Thuriot, tous deux malades. +Robespierre y avait apporte sa puissante influence, et Carnot sa science +militaire. La convention voulut adjoindre a Robespierre Danton, son +collegue et son rival en renommee; mais celui-ci, fatigue de travaux, peu +propre a des details d'administration, degoute d'ailleurs par les calomnies +des partis, ne voulait plus etre d'aucun comite. Il avait deja bien assez +fait pour la revolution; il avait soutenu les courages dans tous les jours +de danger; il avait fourni la premiere idee du tribunal revolutionnaire, +de l'armee revolutionnaire, de la requisition permanente, de l'impot sur +les riches, et des quarante sous alloues par seance aux membres des +sections; il etait l'auteur enfin de toutes les mesures qui, devenues +cruelles par l'execution, donnaient neanmoins a la revolution cette energie +qui la sauva. A cette epoque, Danton commencait a n'etre plus aussi +necessaire, car depuis la premiere invasion des Prussiens on s'etait fait +du danger une espece d'habitude. Les vengeances qui se preparaient contre +les girondins lui repugnaient; il venait d'epouser une jeune femme dont il +etait epris, et qu'il avait dotee avec l'or de la Belgique, au dire de ses +ennemis, et suivant ses amis, avec le remboursement de sa charge d'avocat +au conseil; il etait atteint, comme Mirabeau, comme Marat, d'une maladie +inflammatoire; enfin il avait besoin de repos, et il demanda un conge pour +aller a Arcis-sur-Aube, sa patrie, jouir de la nature, qu'il aimait +passionnement. On lui avait conseille cette retraite momentanee comme un +moyen de mettre fin aux calomnies. La victoire de la revolution pouvait +desormais s'achever sans lui; deux mois de guerre et d'energie suffisaient, +et il se proposait de revenir, apres la victoire, faire entendre sa voix +puissante en faveur des vaincus et d'un ordre de choses meilleur. Vaine +illusion de la paresse et du decouragement! Abandonner pour deux mois, +pour un seul, une revolution si rapide, c'etait devenir pour elle etranger +et impuissant. + +Danton refusa donc d'entrer au comite de salut public, et obtint un conge; +Billaud-Varennes, Collot-d'Herbois, furent joints au comite, et y +apporterent, l'un son caractere froid et implacable, et l'autre sa fougue +et son influence sur les turbulens cordeliers. Le comite de surete generale +fut reforme. De dix-huit membres on le reduisit a neuf, reconnus les plus +severes. + +Tandis que le gouvernement s'organisait ainsi de la maniere la plus forte, +un redoublement d'energie se manifestait dans toutes les resolutions. Les +grandes mesures prises au mois d'aout n'avaient pas encore produit leurs +resultats. La Vendee, quoique attaquee suivant un plan regulier, avait +resiste; l'echec de Menin avait presque fait perdre les avantages de la +victoire d'Hondschoote; il fallait de nouveaux efforts. L'enthousiasme +revolutionnaire inspira cette idee, que la volonte avait, a la guerre comme +partout, une influence decisive, et, pour la premiere fois, il fut enjoint +a une armee de vaincre dans un temps donne. + +On voyait tous les dangers de la republique dans la Vendee. "Detruisez la +Vendee, avait dit Barrere, Valenciennes et Conde ne seront plus au pouvoir +de l'Autrichien. Detruisez la Vendee, l'Anglais ne s'occupera plus de +Dunkerque. Detruisez la Vendee, le Rhin sera delivre des Prussiens. +Detruisez la Vendee, l'Espagne se verra harcelee, conquise par les +meridionaux, joints aux soldats victorieux de Mortagne et de Cholet. +Detruisez la Vendee, et une partie de cette armee de l'interieur va +renforcer cette courageuse armee du Nord, si souvent trahie, si souvent +desorganisee. Detruisez la Vendee, Lyon ne resistera plus, Toulon +s'insurgera contre les Espagnols et les Anglais, et l'esprit de Marseille +se relevera a la hauteur de la revolution republicaine. Enfin, chaque coup +que vous porterez a la Vendee retentira dans les villes rebelles, dans les +departemens federalistes, sur les frontieres envahies!... La Vendee et +encore la Vendee!... C'est la qu'il faut frapper, d'ici au 20 octobre, +avant l'hiver, avant l'impraticabilite des routes, avant que les brigands +trouvent l'impunite dans le climat et dans la saison. + +"Le comite, d'un coup d'oeil vaste et rapide, a vu dans ce peu de paroles +tous les vices de la Vendee: + +"Trop de representans; + +"Trop de division morale; + +"Trop de divisions militaires; + +"Trop d'indiscipline dans les succes; + +"Trop de faux rapports dans le recit des evenemens; + +"Trop d'avidite, trop d'amour de l'argent dans une partie des chefs et des +administrateurs." + +A la suite de cet expose, la convention reduisit le nombre des representans +en mission, reunit les deux armees de Brest et de La Rochelle en une seule, +dite armee de l'Ouest, et en donna le commandement, non a Rossignol, non a +Canclaux, mais a Lechelle, general de brigade dans la division de Lucon. +Enfin, elle determina le jour auquel la guerre de la Vendee devrait etre +finie, et ce jour etait le 20 octobre. Voici la proclamation qui +accompagnait le decret[3]: + +LA CONVENTION NATIONALE A L'ARMEE DE L'OUEST + +"Soldats de la liberte, il faut que les brigands de la Vendee soient +extermines avant la fin du mois d'octobre! Le salut de la patrie l'exige; +l'impatience du peuple francais le commande; son courage doit l'accomplir. +La reconnaissance nationale attend a cette epoque tous ceux dont la valeur +et le patriotisme auront affermi sans retour la liberte et la republique." + +Des mesures non moins promptes et non moins energiques furent prises a +l'egard de l'armee du Nord, pour reparer l'echec de Menin, et decider de +nouveaux succes. Houchard destitue fut arrete. Le general Jourdan, qui +avait commande le centre a Hondschoote, fut nomme general en chef de +l'armee du Nord et de celle des Ardennes. Il eut ordre de reunir a Guise +des masses considerables pour faire une irruption sur l'ennemi. Il n'y +avait qu'un cri contre les attaques de detail. Sans juger le plan ni les +operations de Houchard autour de Dunkerque, on disait qu'il ne s'etait pas +battu en masse, et on voulait exclusivement ce genre de combat, mieux +approprie, disait-on, a l'impetuosite du caractere francais. Carnot etait +parti pour se rendre a Guise aupres de Jourdan, et mettre a execution un +nouveau systeme de guerre tout revolutionnaire. On venait d'adjoindre trois +nouveaux commissaires a Dubois-Crance, pour faire des levees en masse, et +les precipiter sur Lyon. On lui enjoignait de renoncer au systeme des +attaques methodiques, et de donner l'assaut a la ville rebelle. Ainsi +partout on redoublait d'efforts pour terminer victorieusement la campagne. + +Mais les rigueurs accompagnaient toujours l'energie; le proces de Custine, +trop differe au gre des jacobins, etait enfin commence, et conduit avec +toute la violence et la barbarie des nouvelles formes judiciaires. Aucun +general en chef n'avait encore paru sur l'echafaud; on etait impatient de +frapper une tete elevee, et de faire flechir les chefs des armees devant +l'autorite populaire; on voulait surtout que quelqu'un des generaux expiat +la defection de Dumouriez, et l'on choisit Custine, que ses opinions et ses +sentimens faisaient considerer comme un autre Dumouriez. On avait saisi, +pour arreter Custine, le moment ou, charge du commandement de l'armee du +Nord, il etait venu momentanement a Paris concerter ses operations avec le +ministere. On le jeta d'abord en prison, et bientot on demanda et on obtint +le decret de sa translation au tribunal revolutionnaire. + +Qu'on se rappelle la campagne de Custine sur le Rhin. Charge d'une division +de l'armee, il avait trouve Spire et Worms mal surveilles, parce que les +coalises, presses de marcher sur la Champagne, avaient tout neglige sur +leurs ailes et sur leurs derrieres. Des patriotes allemands, accourus de +tous cotes, lui offraient leurs villes; il s'avanca, prit Spire, Worms, +qu'on lui livra, negligea Manheim, qui etait sur sa route, par menagement +pour la neutralite de l'electeur palatin, et par crainte aussi de ne pas y +entrer aisement. Il arriva enfin a Mayence, s'en empara, rejouit la France +de ses conquetes inattendues, et se fit conferer un commandement qui le +rendait independant de Biron. Dans ce meme moment, Dumouriez venait de +repousser les Prussiens, et de les rejeter sur le Rhin. Kellermann etait +vers Treves. Custine devait alors descendre le Rhin jusqu'a Coblentz, se +reunir a Kellermann, et se rendre ainsi maitre de la rive du fleuve. Toutes +les raisons se reunissaient en faveur de ce plan. Les habitans de Coblentz +appelaient Custine, ceux de Saint-Goard, de Rhinfelds, l'appelaient aussi; +on ne sait jusqu'ou il aurait pu aller en s'abandonnant au cours du Rhin. +Peut-etre aurait-il pu descendre jusqu'en Hollande. Mais, de l'interieur de +l'Allemagne, d'autres patriotes le demandaient aussi; on s'etait figure, en +le voyant avancer si hardiment, qu'il avait cent mille hommes. Percer sur +le territoire ennemi et au-dela du Rhin, plut davantage a l'imagination et +a la vanite de Custine. Il courut a Francfort lever des contributions, et +exercer des vexations impolitiques. La, les sollicitations l'entourerent de +nouveau. Des fous le pressaient d'aller jusques a Cassel, au milieu de la +Hesse electorale, prendre le tresor de l'electeur. Les avis plus sages du +gouvernement francais l'engageaient a revenir sur le Rhin, et a marcher +vers Coblentz. Mais il n'ecoutait rien, et revait une revolution en +Allemagne. + +Cependant Custine sentait le danger de sa position: voyant bien que, si +l'electeur rompait la neutralite, ses derrieres seraient menaces par +Manheim, il aurait voulu prendre cette place qu'on lui offrait, mais il ne +l'osait pas. Sur le point d'etre attaque a Francfort, ou il ne pouvait +tenir, il ne voulait pas abandonner cette ville, et rentrer sur la ligne du +Rhin, pour ne point abandonner ses pretendues conquetes, et ne pas +s'engager dans les operations des autres chefs en descendant vers Coblentz. +Dans cette situation, il fut surpris par les Prussiens, perdit Francfort, +fut rejete sur Mayence, resta incertain s'il garderait cette place ou non, +y jeta quelque artillerie prise a Strasbourg, n'y donna que tres tard +l'ordre de l'approvisionner, fut encore une fois surpris au milieu de ces +incertitudes par les Prussiens, s'eloigna de Mayence, et saisi de terreur, +se croyant poursuivi par cent cinquante mille hommes, se retira dans la +Haute-Alsace, presque sous le canon de Strasbourg. Place sur le Haut-Rhin +avec une armee assez considerable, il aurait pu marcher sur Mayence, et +mettre les assiegeans entre deux feux, mais il ne l'osa jamais; enfin, +honteux de son inaction, il livra une attaque malheureuse le 15 mai, fut +battu, et se rendit a regret a l'armee du Nord, ou il acheva de se perdre +par des propos moderes et par un conseil tres sage, celui de laisser +l'armee se reorganiser dans le camp de Cesar, au lieu de la faire battre +inutilement pour secourir Valenciennes. Telle fut la carriere de Custine. +Il y avait la beaucoup de fautes, mais pas une trahison. On commenca son +proces, et on appela, pour deposer, des representans envoyes en mission, +des agens du pouvoir executif, ennemis opiniatres des generaux, des +officiers mecontens, des membres des clubs de Strasbourg, de Mayence et de +Cambrai, enfin le terrible Vincent, tyran des bureaux de la guerre sous +Bouchotte. C'etait une cohue d'accusateurs accumulant des reproches +injustes et contradictoires, des reproches tout a fait etrangers a une +veritable critique militaire, mais fondes sur des malheurs accidentels, +dont le general n'etait pas coupable, et qu'on ne pouvait pas lui imputer. +Custine repondait avec une certaine vehemence militaire a toutes ces +accusations, mais il etait accable. Des jacobins de Strasbourg lui disaient +qu'il n'avait pas voulu prendre les gorges de Porentruy, lorsque Lukner lui +en donnait l'ordre; et il prouvait inutilement que c'etait impossible. Un +Allemand lui reprochait de n'avoir pas pris Manheim, qu'il lui offrait. +Custine s'excusait en alleguant la neutralite de l'electeur et les +difficultes du projet. Les habitans de Coblentz, de Rhinfelds, de +Darmstadt, de Hanau, de toutes les villes qui avaient voulu se livrer a +lui, et qu'il n'avait pas consenti a occuper, l'accusaient a la fois. Quant +au refus de marcher sur Coblentz, il se defendait mal, et calomniait +Kellermann, qui, disait-il, avait refuse de le seconder; quant au refus de +prendre les autres places, il disait avec raison que toutes les +imaginations allemandes l'appelaient, et qu'il lui aurait fallu, pour les +satisfaire, occuper cent lieues de pays. Par une contradiction singuliere, +tandis qu'on le blamait de n'avoir pas pris telle ville, ou fait contribuer +telle autre, on lui faisait un crime d'avoir pris Francfort, d'y avoir +pille les habitans, de n'y avoir pas fait les dispositions necessaires pour +resister aux Prussiens, et d'y avoir expose la garnison francaise a etre +massacree. Le brave Merlin de Thionville, l'un de ceux qui deposaient +contre lui, le justifiait sur ce point avec autant de loyaute que de +raison. Eut-il laisse vingt mille hommes a Francfort, il n'aurait pas pu y +tenir, disait Merlin; il aurait du se retirer a Mayence, et son seul tort +etait de ne l'avoir pas fait assez tot. Mais a Mayence, ajoutaient une +foule d'autres temoins, il n'avait fait aucun des preparatifs necessaires; +il n'avait amasse ni vivres, ni munitions; il n'y avait amoncele que +l'artillerie dont il avait depouille Strasbourg, pour la livrer aux +Prussiens, avec vingt mille hommes de garnison et deux deputes. Custine +prouvait qu'il avait donne les ordres pour les approvisionnemens; que +l'artillerie etait a peine suffisante, et qu'elle n'avait pas ete +inutilement accumulee pour etre livree. Merlin appuyait toutes les +assertions de Custine; mais ce qu'il ne lui pardonnait pas, c'etait sa +retraite si pusillanime, et son inaction sur le Haut-Rhin, pendant que la +garnison de Mayence faisait des prodiges. Custine ici restait sans reponse. +On lui reprochait ensuite d'avoir brule les magasins de Spire, en se +retirant; reproche absurde, car la retraite, une fois obligee, il valait +mieux bruler les magasins que de les laisser a l'ennemi. On l'accusait +d'avoir fait fusiller des volontaires a Spire pour cause de pillage: a quoi +il repondait que la convention avait approuve sa conduite. On l'accusait +encore d'avoir particulierement epargne les Prussiens, d'avoir +volontairement expose son armee a etre battue le 15 mai, de s'etre +tardivement rendu dans son commandement du Nord, d'avoir tente de degarnir +Lille de son artillerie pour la porter au camp de Cesar, d'avoir empeche +qu'on secourut Valenciennes, de n'avoir pas oppose d'obstacle au +debarquement des Anglais; accusations toutes plus absurdes les unes que les +autres.--"Enfin, lui disait-on, vous avez plaint Louis XVI, vous avez ete +triste le 31 mai, vous avez voulu faire pendre le docteur Hoffmann, +president des jacobins a Mayence, vous avez empeche la distribution du +journal du Pere Duchesne et du journal de la Montagne dans votre armee, +vous avez dit que Marat et Robespierre etaient des perturbateurs, vous +vous etes entoure d'officiers aristocrates, vous n'avez jamais eu a votre +table de bons republicains." Ces reproches etaient mortels, et c'etaient +les veritables griefs pour lesquels on le poursuivait. + +Le proces traina en longueur; toutes les imputations etaient si vagues, que +le tribunal hesitait. La fille de Custine, et beaucoup de personnes qui +s'interessaient a lui, avaient fait quelques demarches; car, a cette +epoque, bien que la crainte fut deja grande, on osait temoigner encore +quelque interet aux victimes. Aussitot on denonca aux Jacobins le tribunal +revolutionnaire lui-meme. "Il m'est douloureux, dit Hebert aux Jacobins, +d'avoir a denoncer une autorite qui etait l'espoir des patriotes, qui +d'abord avait merite leur confiance, et qui bientot en va devenir le fleau. +Le tribunal revolutionnaire est sur le point d'innocenter un scelerat, en +faveur duquel, il est vrai, les plus jolies femmes de Paris sollicitent +toute la terre. La fille de Custine, aussi habile comedienne dans cette +ville, que l'etait son pere a la tete des armees, voit tout le monde et +promet tout pour obtenir sa grace." Robespierre, de son cote, denonca +l'esprit de chicane et le gout des formalites qui s'etait empare du +tribunal, et soutint que, seulement pour avoir voulu degarnir Lille, +Custine meritait la mort. Vincent, l'un des temoins, avait vide les +cartons du ministere, et avait apporte les lettres et les ordres qu'on +reprochait a Custine, et qui, certes, ne constituaient pas des crimes. +Fouquier-Tinville en conclut un parallele de Custine avec Dumouriez, qui +perdit le malheureux general. Dumouriez, dit-il, s'etait rapidement avance +en Belgique, pour l'abandonner ensuite non moins rapidement, et livrer a +l'ennemi, soldats, magasins, et representans. De meme Custine s'etait +rapidement avance en Allemagne, avait abandonne nos soldats a Francfort, a +Mayence, et avait voulu livrer avec cette derniere ville, vingt mille +hommes, deux representans, et toute notre artillerie qu'il avait mechamment +extraite de Strasbourg. Comme Dumouriez, il medisait de la convention et +des jacobins, et faisait fusiller les braves volontaires, sous pretexte de +maintenir la discipline. A ce parallele, le tribunal n'hesita plus. Custine +justifia pendant deux heures ses operations militaires. Troncon-Ducoudray +defendit sa conduite administrative et civile, mais inutilement. Le +tribunal declara le general coupable, a la grande joie des jacobins et des +cordeliers, qui remplissaient la salle, et qui donnerent des signes bruyans +de leur satisfaction. Cependant Custine n'avait pas ete condamne a +l'unanimite. Sur les trois questions, il y avait eu successivement contre +lui dix, neuf, huit voix, sur onze. Le president lui ayant demande s'il +n'avait rien a ajouter, il regarda autour de lui, et ne trouvant pas ses +defenseurs, il repondit: "Je n'ai plus de defenseurs, je meurs calme et +innocent." + +Il fut execute le lendemain matin. Ce guerrier, connu par une grande +bravoure, fut surpris a la vue de l'echafaud. Cependant il s'agenouilla au +pied de l'echelle, fit une courte priere, se rassura, et recut la mort avec +courage. Ainsi finit cet infortune general, qui ne manquait ni d'esprit ni +de caractere, mais qui reunissait l'inconsequence a la presomption, et qui +commit trois fautes capitales; la premiere, de sortir de sa veritable ligne +d'operation, en se portant a Francfort; la seconde, de ne pas vouloir y +rentrer, lorsqu'on l'y engageait; et la troisieme, de rester dans la plus +timide inaction pendant le siege de Mayence. Cependant aucune de ces fautes +ne meritait la mort; mais il subit le supplice qu'on n'avait pas pu +infliger a Dumouriez, et qu'il n'avait pas merite comme celui-ci par de +grands et coupables projets. Sa mort fut un terrible exemple pour tous les +generaux, et le signal pour eux d'une obeissance absolue aux ordres du +gouvernement revolutionnaire. + +Apres cet acte de rigueur, les executions ne devaient plus s'arreter; on +renouvela l'ordre de hater le proces de Marie-Antoinette. L'acte +d'accusation des girondins, tant demande et jamais redige, fut presente a +la convention. Saint-Just en etait l'auteur. Des petitions des jacobins +vinrent obliger la convention a l'adopter. Il fut dirige non-seulement +contre les vingt-deux et les membres de la commission des douze, mais en +outre contre soixante-treize membres du cote droit, qui gardaient un +silence absolu depuis la victoire de la Montagne, et qui avaient redige une +protestation tres connue contre les evenemens du 31 mai et du 2 juin. +Quelques montagnards forcenes voulaient l'accusation, c'est-a-dire la mort, +contre les vingt-deux, les douze et les soixante-treize; mais Robespierre +s'y opposa, et proposa un moyen terme, ce fut d'envoyer au tribunal +revolutionnaire les vingt-deux et les douze, et de mettre les +soixante-treize en arrestation. On fit ce qu'il voulut; les portes de la +salle leur furent aussitot interdites, les soixante-treize arretes, et +injonction faite a Fouquier-Tinville de s'emparer des malheureux girondins. +Ainsi la convention toujours plus docile se laissa arracher l'ordre +d'envoyer a la mort une partie de ses membres. A la verite, elle ne pouvait +plus differer, car les jacobins avaient fait cinq petitions plus +imperieuses les unes que les autres, pour obtenir ces derniers decrets +d'accusation. + +FOOTNOTES: + +[Footnote 1: Du 3 septembre.] + +[Footnote 2: Ce decret celebre fut rendu le 17 septembre. Il est connu sous +le nom de _loi des suspects_.] + +[Footnote 3: Decret du 1er octobre.] + + + + +CHAPITRE XIV. + + +CONTINUATION DU SIEGE DE LYON. PRISE DE CETTE VILLE. DECRET TERRIBLE CONTRE +LES LYONNAIS REVOLTES.--PROGRES DE L'ART DE LA GUERRE; INFLUENCE DE +CARNOT.--VICTOIRE DE WATIGNIES. DEBLOCUS DE MAUBEUGE.--REPRISE DES +OPERATIONS EN VENDEE.--VICTOIRE DE COLLET. FUITE ET DISPERSION DES VENDEENS +AU DELA DE LA LOIRE.--MORT DE LA PLUPART DE LEURS PRINCIPAUX CHEFS.--ECHECS +SUR LE RHIN. PERTE DES LIGNES DE WISSEMBOURG. + + +Chaque revers reveillait l'energie revolutionnaire, et cette energie +ramenait les succes. Il en avait toujours ete ainsi pendant cette campagne +memorable. Depuis la defaite de Nerwinde jusqu'au mois d'aout, une serie +continuelle de desastres avait enfin provoque des efforts desesperes. +L'aneantissement du federalisme, la defense de Nantes, la victoire +d'Hondschoote, le deblocus de Dunkerque, avaient ete le resultat de ces +efforts. De nouveaux revers a Menin, a Pirmasens, aux Pyrenees, a Torfou et +Coron dans la Vendee, venaient d'exciter un nouveau redoublement d'energie +qui devait amener des succes decisifs sur tous les theatres de la guerre. + +Le siege de Lyon etait de toutes les operations, celle dont on attendait la +fin avec le plus d'impatience. Nous avons laisse Dubois-Crance campe devant +cette ville, avec cinq mille hommes de troupes reglees, et sept a huit +mille requisitionnaires. Il etait menace d'avoir bientot sur ses derrieres +les Sardes que la faible armee des grandes-Alpes ne pouvait plus arreter. +Comme nous avons deja dit, il s'etait place au Nord, entre la Saone et le +Rhone, en presence des redoutes de la Croix-Rousse, et non sur les hauteurs +de Sainte-Foy et de Fourvieres, situees a l'ouest, et par lesquelles on +aurait du diriger la veritable attaque. Le motif de cette preference etait +fonde sur plus d'une raison. Il importait avant tout de rester en +communication avec la frontiere des Alpes, ou se trouvait le gros de +l'armee republicaine, et d'ou les Piemontais pouvaient venir au secours des +Lyonnais. On avait encore l'avantage, dans cette position, d'occuper le +cours superieur des deux fleuves, et d'intercepter les vivres qui +descendaient la Saone et le Rhone. Il est vrai que l'ouest restait ainsi +ouvert aux Lyonnais, et qu'ils pouvaient faire des excursions continuelles +vers Saint-Etienne et Montbrison: mais tous les jours on annoncait +l'arrivee des contingens du Puy-de-Dome, et une fois ces nouvelles +requisitions reunies, Dubois-Crance pouvait achever le blocus du cote de +l'ouest, et choisir alors le veritable point d'attaque. En attendant, il +se contentait de serrer l'ennemi de pres, de canonner la Croix-Rousse au +nord, et de commencer ses lignes a l'est, devant le pont de la Guillotiere. +Le transport des munitions etait difficile et lent; il fallait les faire +venir de Grenoble, du fort Barraux, de Briancon, d'Embrun, et leur faire +parcourir ainsi jusqu'a soixante lieues de montagnes. Ces charrois +extraordinaires ne pouvaient avoir lieu que par voie de requisition forcee +et en mettant en mouvement cinq mille chevaux; car on avait a transporter +devant Lyon quatorze mille bombes, trente-quatre mille boulets, trois cents +milliers de poudre, huit cent mille cartouches, et cent trente bouches a +feu. + +Des les premiers jours du siege, on annoncait la marche des Piemontais qui +debouchaient du petit Saint-Bernard et du Mont-Cenis. Kellermann partit +aussitot sur les pressantes instances du departement de l'Isere, et laissa +le general Dumuy pour le remplacer a Lyon. Du reste, Dumuy ne le remplacait +qu'en apparence, car Dubois-Crance, representant et ingenieur habile, +dirigeait lui seul toutes les operations du siege. Pour hater la levee des +requisitions du Puy-de-Dome, Dubois-Crance detacha le general Nicolas avec +un petit corps de cavalerie; mais celui-ci fut enleve dans le Forez, et +livre aux Lyonnais. Dubois-Crance y envoya alors mille hommes de bonnes +troupes, avec le representant Javoques. La mission de celui-ci fut plus +heureuse; Il contint les aristocrates de Montbrison et de Saint-Etienne, et +fit lever environ sept a huit mille paysans, qu'il amena devant Lyon. +Dubois-Crance les placa au pont d'Oullins, situe au nord-ouest de Lyon, et +de maniere a gener les communications de la place avec le Forez. Il fit +approcher le depute Reverchon, qui, a Macon, avait reuni quelques mille +requisitionnaires, et le placa sur le haut de la Saone tout a fait au nord. +De cette maniere, le blocus commencait a etre un peu plus rigoureux; mais +les operations etaient lentes, et les attaques de vive force impossibles. +Les fortifications de la Croix-Rousse, entre Rhone et Saone, devant +lesquelles se trouvait le corps principal, ne pouvaient etre emportees par +un assaut. Du cote de l'est et de la rive gauche du Rhone, le pont Morand +etait defendu par une redoute en fer a cheval, tres habilement construite. +A l'ouest, les hauteurs decisives de Sainte-Foy et Fourvieres ne pouvaient +etre enlevees que par une armee vigoureuse, et pour le moment il ne fallait +songer qu'a intercepter les vivres, a serrer la ville, et a l'incendier. +Depuis le commencement d'aout jusqu'au milieu de septembre, Dubois-Crance +n'avait pu faire autre chose, et a Paris on se plaignait de ses lenteurs +sans vouloir en apprecier les motifs. Cependant il avait cause de grands +dommages a cette malheureuse cite. L'incendie avait devore la magnifique +place de Bellecour, l'arsenal, le quartier Saint-Clair, le port du Temple, +et avait endommage surtout le bel edifice de l'hopital, qui s'eleve si +majestueusement sur la rive du Rhone. Les Lyonnais n'en resistaient pas +moins avec la plus grande opiniatrete. On avait repandu parmi eux la +nouvelle que cinquante mille Piemontais allaient deboucher sur leur ville; +l'emigration les comblait de promesses, sans venir cependant se jeter au +milieu d'eux, et ces braves commercans, sincerement republicains, etaient, +par leur fausse position, reduits a desirer le secours funeste et honteux +de l'emigration et de l'etranger. Leurs sentimens eclaterent plus d'une +fois d'une maniere non equivoque. Precy ayant voulu arborer le drapeau +blanc, en avait bientot senti l'impossibilite. Un papier obsidional ayant +ete cree pour les besoins du siege, et des fleurs de lis se trouvant sur le +filigrane de ce papier, il fallut le detruire et en fabriquer un autre. +Ainsi les Lyonnais etaient republicains; mais la crainte des vengeances de +la convention, et les fausses promesses de Marseille, de Bordeaux, de Caen, +et surtout de l'emigration, les avaient entraines dans un abime de fautes +et de malheurs. + +Tandis qu'ils se nourrissaient de l'espoir de voir arriver cinquante mille +Sardes, la convention avait ordonne aux representans Couthon, Maignet et +Chateauneuf-Randon, de se rendre en Auvergne et dans les departemens +environnans, pour y determiner une levee eu masse, et Kellermann courait +dans les vallees des Alpes au devant des Piemontais. + +Une belle occasion s'offrait encore ici aux Piemontais d'effectuer une +tentative hardie et grande, qui n'aurait pu manquer d'etre heureuse: +c'etait de reunir leurs principales forces sur le petit Saint-Bernard, et +de deboucher sur Lyon avec cinquante mille hommes. On sait que les trois +vallees de Sallenche, de la Tarentaise et de la Maurienne, adjacentes l'une +a l'autre, tournent sur elles-memes comme une espece de spirale, et que, +partant du petit Saint-Bernard, elles s'ouvrent sur Geneve, Chambery, Lyon +et Grenoble. De petits corps francais etaient eparpilles dans ces vallees. +Descendre rapidement par l'une d'elles, et venir se placer a leur +ouverture, etait un moyen assure, d'apres tous les principes de l'art, de +faire tomber les detachemens engages dans les montagnes, et de leur faire +mettre bas les armes. On devait peu craindre l'attachement des Savoyards +pour les Francais; car les assignats et les requisitions ne leur avaient +encore fait connaitre de la liberte que ses depenses et ses rigueurs. Le +duc de Montferrat, charge de l'expedition, ne prit avec lui que vingt a +vingt-cinq mille hommes, jeta un corps a sa droite, dans la vallee de +Sallenche, descendit avec son corps principal dans la Tarentaise, et laissa +le general Gordon parcourir la Maurienne avec l'aile gauche. Son mouvement, +commence le 14 aout, dura jusqu'en septembre, tant il y mit de lenteur. Les +Francais, quoique tres inferieurs eu nombre, opposerent une resistance +energique, et firent durer la retraite pendant dix-huit jours. Arrive a +Moustier, le duc de Montferrat chercha a se lier avec Gordon, sur la chaine +du Grand-Loup, qui separe les deux vallees de la Tarentaise et de la +Maurienne, et ne songea nullement a marcher rapidement sur Conflans, point +de reunion des vallees. Cette lenteur et ses vingt-cinq mille hommes +prouvent assez s'il avait envie d'aller a Lyon. + +Pendant ce temps, Kellermann, accouru de Grenoble, avait fait lever les +gardes nationales de l'Isere et des departemens environnans. Il avait +ranime les Savoyards qui commencaient a craindre les vengeances du +gouvernement piemontais, et il etait parvenu a reunir a peu pres douze +mille hommes. Alors il fit renforcer le corps de la vallee de Sallenche, et +se porta vers Conflans, a l'issue des deux vallees de la Tarentaise et de +la Maurienne. C'etait vers le 10 septembre. Dans ce moment, l'ordre de +marcher en avant arrivait au duc de Montferrat. Mais Kellermann prevint les +Piemontais, osa les attaquer dans la position d'Espierre qu'ils avaient +prise sur la chaine du Grand-Loup, afin de communiquer entre les deux +vallees. Ne pouvant aborder cette position de front, il la fit tourner par +un corps detache. Ce corps, forme de soldats a moitie nus, fit pourtant des +efforts heroiques, et, a force de bras, eleva les canons sur des hauteurs +presque inaccessibles. Tout a coup l'artillerie francaise tonna inopinement +sur la tete des Piemontais, qui en furent epouvantes; Gordon se retira +aussitot dans la vallee de Maurienne sur Saint-Michel; le duc de Montferrat +se reporta au milieu de la vallee de la Tarentaise. Kellermann, ayant fait +inquieter celui-ci sur ses flancs, l'obligea bientot a remonter jusqu'a +Saint-Maurice et a Saint-Germain, et enfin il le rejeta, le 4 octobre, +au-dela des Alpes. Ainsi la campagne courte et heureuse qu'auraient pu +faire les Piemontais en debouchant avec une masse double, et en descendant +par une seule vallee sur Chambery et Lyon, manqua ici par les memes raisons +qui avaient fait manquer toutes les tentatives des coalises, et qui avaient +sauve la France. + +Pendant que les Sardes etaient repousses au-dela des Alpes, les trois +deputes envoyes dans le Puy-de-Dome pour y determiner une levee en masse, +soulevaient les campagnes en prechant une espece de croisade, et en +persuadant que Lyon, loin de defendre la cause republicaine, etait le +rendez-vous des factions de l'emigration et de l'etranger. Le paralytique +Couthon, plein d'une activite que ses infirmites ne pouvaient ralentir, +excita un mouvement general; il fit partir d'abord Maignet et Chateauneuf +avec une premiere colonne de douze mille hommes, et resta en arriere pour +en amener encore une de vingt-cinq mille, et pour faire les requisitions de +vivres necessaires. Dubois-Crance placa les nouvelles levees du cote de +l'ouest vers Sainte-Foy, et completa ainsi le blocus. Il recut en meme +temps un detachement de la garnison de Valenciennes, qui, d'apres les +traites, ne pouvait, comme celle de Mayence, servir que dans l'interieur; +il placa des detachemens de troupes reglees en avant des troupes de +requisitions, de maniere a former de bonnes tetes de colonnes. Son armee +pouvait se composer alors de vingt-cinq mille requisitionnaires, et de huit +ou dix mille soldats aguerris. + +Le 24, a minuit, il fit enlever la redoute du pont d'Oullins, qui +conduisait au pied des hauteurs de Sainte-Foy. Le lendemain, le general +Doppet, Savoyard, qui s'etait distingue sous Carteaux dans la guerre contre +les Marseillais, arriva pour remplacer Kellermann. Celui-ci venait d'etre +destitue a cause de la tiedeur de son zele, et on ne lui avait laisse +quelques jours de commandement que pour lui donner le temps d'achever son +expedition contre les Piemontais. Le general Doppet se concerta de suite +avec Dubois-Crance pour l'assaut des hauteurs de Sainte-Foy. Tous les +preparatifs furent faits pour la nuit du 28 au 29 septembre. Des attaques +simultanees furent dirigees au nord vers la Croix-Rousse, a l'est en face +du pont Morand, au midi par le pont de la Mulatiere, qui est place +au-dessous de la ville; au confluent de la Saone et du Rhone. L'attaque +serieuse dut avoir lieu par le pont d'Oullins sur Sainte-Foy. Elle ne +commenca que le 29, a cinq heures du matin, une heure ou deux apres les +trois autres. Doppet, enflammant ses soldats, se precipite avec eux sur une +premiere redoute et les entraine sur la seconde avec la plus grande +vivacite. Le grand et le petit Sainte-Foy sont emportes. Pendant ce temps, +la colonne chargee d'attaquer le pont de la Mulatiere parvient a s'en +emparer, et penetre dans l'isthme a la pointe duquel se reunissent les deux +fleuves. Elle allait s'introduire dans Lyon, lorsque Precy, accourant avec +sa cavalerie, parvient a la repousser, et a sauver la place. De son cote, +le chef d'artillerie Vaubois, qui avait dirige sur le pont Morand une +attaque des plus vives, penetra dans la redoute en fer a cheval, mais il +fut oblige de l'abandonner. + +De toutes ces attaques, une seule avait completement reussi, mais c'etait +la principale, celle de Sainte-Foy. Il restait maintenant a passer des +hauteurs de Sainte-Foy a celles de Fourvieres, bien plus regulierement +retranchees, et bien plus difficiles a emporter. L'avis de Dubois-Crance, +qui agissait systematiquement, et en savant militaire, etait de ne pas +s'exposer aux chances d'un nouvel assaut, et voici ses raisons: il savait +que les Lyonnais, reduits a manger de la farine de pois, n'avaient de +vivres que pour quelques jours encore, et qu'ils allaient etre obliges de +se rendre. Il les avait trouves tres braves a la defense de la Mulatiere et +du pont Morand; il craignait qu'une attaque sur les hauteurs de Fourvieres +ne reussit pas, et qu'un echec ne desorganisat l'armee, et n'obligeat a +lever le siege. "Ce qu'on peut faire, disait-il, de plus heureux pour des +assieges braves et desesperes, c'est de leur fournir l'occasion de se +sauver par un combat. Laissons-les perir par l'effet de quelques jours de +famine." + +Couthon arrivait dans ce moment, 2 octobre, avec une nouvelle levee de +vingt-cinq mille paysans de l'Auvergne. "J'arrive, ecrivait-il, avec mes +rochers de l'Auvergne, et je vais les precipiter dans le faubourg de +Vaise." Il trouva Dubois-Crance au milieu d'une armee dont il etait le chef +absolu, ou il avait etabli les regles de la subordination militaire, et ou +il portait plus souvent son habit d'officier superieur que celui de +representant du peuple. Couthon fut irrite de voir un representant +remplacer l'egalite par la hierarchie militaire, et ne voulut pas surtout +entendre parler de guerre reguliere. "Je n'entends rien, dit-il, a la +tactique; j'arrive avec le peuple; sa sainte colere emportera tout. Il faut +inonder Lyon de nos masses, et l'emporter de vive force. D'ailleurs j'ai +promis conge a mes paysans pour lundi, et il faut qu'ils aillent faire +leurs vendanges." On etait alors au mardi. Dubois-Crance, homme de metier, +habitue aux troupes reglees, temoigna quelque mepris pour ces paysans +confusement amasses et mal armes; il proposa de choisir parmi eux les plus +jeunes, de les incorporer dans les bataillons deja organises, et de +renvoyer les autres. Couthon ne voulut ecouter aucun de ces conseils de +prudence, et fit decider sur-le-champ qu'on attaquerait Lyon de vive force +sur tous les points, avec les soixante mille hommes dont on disposait; car +telle etait maintenant la force de l'armee avec cette nouvelle levee. Il +ecrivit en meme temps au comite de salut public pour faire revoquer +Dubois-Crance. L'attaque fut resolue dans le conseil de guerre pour le 8 +octobre. + +La revocation de Dubois-Crance et de son collegue Gauthier arriva dans +l'intervalle. Les Lyonnais avaient une grande horreur de Dubois-Crance, +que depuis deux mois ils voyaient acharne contre leur ville, et ils +disaient qu'ils ne voulaient pas se rendre a lui. Le 7, Couthon leur fit +une derniere sommation, et leur ecrivit que c'etait lui, Couthon, et les +representans Maignet et Laporte que la convention chargeait de la poursuite +du siege. Le feu fut suspendu jusqu'a quatre heures du soir, et recommenca +alors avec une extreme violence. On allait se preparer a l'assaut, quand +une deputation vint negocier au nom des Lyonnais. Il parait que le but de +cette negociation etait de donner a Precy et a deux mille des habitans les +plus compromis le temps de se sauver en colonne serree. Ils profiterent en +effet de cet intervalle, et sortirent par le faubourg de Vaise pour se +retirer vers la Suisse. + +Les pourparlers etaient a peine commences, qu'une colonne republicaine +penetra jusqu'au faubourg Saint-Just. Il n'etait plus temps de faire des +conditions, et d'ailleurs la convention n'en voulait pas. Le 9, l'armee +entra, ayant les representans en tete. Les habitans s'etaient caches, mais +tous les montagnards persecutes sortirent en foule au devant de l'armee +victorieuse, et lui composerent une espece de triomphe populaire. Le +general Doppet fit observer la plus exacte discipline a ses troupes, et +laissa aux representans le soin d'exercer eux-memes sur cette ville +infortunee les vengeances revolutionnaires. + +Pendant ce temps, Precy, avec ses deux mille fugitifs, marchait vers la +Suisse. Mais Dubois-Crance, prevoyant que ce serait la son unique +ressource, avait depuis long-temps fait garder tous les passages. Les +malheureux Lyonnais furent poursuivis, disperses et tues par les paysans. +Il n'y en eut que quatre-vingts qui, avec Precy, parvinrent a atteindre le +territoire helvetique. + +A peine entre, Couthon reintegra l'ancienne municipalite montagnarde, et +lui donna mission de chercher et de designer les rebelles. Il chargea une +commission populaire de les juger militairement. Il ecrivit ensuite a Paris +qu'il y avait a Lyon trois classes d'habitans: 1 les riches coupable; 2 +les riches egoistes, 3 les ouvriers ignorans, detaches de toute espece de +cause, et incapables de bien comme de mal. Il fallait guillotiner les +premiers et detruire leurs maisons, faire contribuer les seconds de toute +leur fortune, depayser enfin les derniers, et les remplacer par une colonie +republicaine. + +La prise de Lyon produisit a Paris la plus grande joie, et dedommagea des +mauvaises nouvelles de la fin de septembre. Cependant, malgre le succes, on +se plaignit des lenteurs de Dubois-Crance, on lui imputa la fuite des +Lyonnais par le faubourg de Vaise, fuite qui d'ailleurs n'en avait sauve +que quatre-vingts. Couthon surtout l'accusa de s'etre fait general absolu +dans son armee, de s'etre plus souvent montre avec son costume d'officier +superieur qu'avec celui de representant, d'avoir affiche la morgue d'un +tacticien, d'avoir enfin voulu faire prevaloir le systeme des sieges +reguliers sur celui des attaques en masse. Aussitot une enquete fut faite +par les jacobins contre Dubois-Crance, dont l'activite et la vigueur +avaient cependant rendu tant de services a Grenoble, dans le Midi et devant +Lyon. En meme temps, le comite de salut public prepara des decrets +terribles, afin de rendre plus formidable et plus obeie l'autorite de la +convention. Voici le decret qui fut presente par Barrere et rendu +sur-le-champ: + +"Art. 1er. Il sera nomme par la convention nationale, sur la presentation +du comite de salut public, une commission de cinq representans du peuple, +qui se transporteront a Lyon sans delai, pour faire saisir et juger +militairement tous les contre-revolutionnaires qui ont pris les armes dans +cette ville. + +"2. Tous les Lyonnais seront desarmes; les armes seront donnees a ceux qui +seront reconnus n'avoir point trempe dans la revolte, et aux defenseurs de +la patrie. + +"3. La ville de Lyon sera detruite. + +"4. Il n'y sera conserve que la maison du pauvre, les manufactures, les +ateliers des arts, les hopitaux, les monuments publics et ceux de +l'instruction. + +"5. Cette ville cessera de s'appeler Lyon. Elle s'appellera +_Commune-Affranchie_. + +"6. Sur les debris de Lyon sera eleve un monument ou seront lus ces mots: +_Lyon fit la guerre a la liberte, Lyon n'est plus[4]!_" + +La nouvelle de la prise de Lyon fut aussitot annoncee aux deux armees du +Nord et de la Vendee, ou devaient se porter les coups decisifs, et une +proclamation les invita a imiter l'armee de Lyon. On disait a l'armee du +Nord: "L'etendard de la liberte flotte sur les murs de Lyon, et les +purifie. Voila le presage de la victoire; la victoire appartient au +courage. Elle est a vous; frappez, exterminez les satellites des +tyrans!.... La patrie vous regarde, la convention seconde votre genereux +devouement; encore quelques jours, les tyrans ne seront plus, et la +republique vous devra son bonheur et sa gloire!" On disait aux soldats de +la Vendee: "Et vous aussi, braves soldats, vous remporterez une victoire; +il y a assez long-temps que la Vendee fatigue la republique; marchez, +frappez, finissez! Tous nos ennemis doivent succomber a la fois: chaque +armee va vaincre. Seriez-vous les derniers a moissonner des palmes, a +meriter la gloire d'avoir extermine les rebelles et sauve la patrie?" + +Le comite, comme on voit, n'oubliait rien pour tirer le plus grand parti de +la prise de Lyon. Cet evenement, en effet, etait de la plus haute +importance. Il delivrait l'est de la France des derniers restes de +l'insurrection, et otait toute esperance aux emigres intrigant en Suisse, +et aux Piemontais qui ne pouvaient compter a l'avenir sur aucune diversion. +Il comprimait le Jura, assurait les derrieres de l'armee du Rhin, +permettait de porter devant Toulon et les Pyrenees des secours en hommes et +en materiel devenus indispensables; il intimidait enfin toutes les villes +qui avaient eu du penchant a s'insurger, et assurait leur soumission +definitive. + +C'est au nord que le comite voulait deployer le plus d'energie, et qu'il +faisait aux generaux et aux soldats un devoir d'en montrer davantage. +Tandis que Custine venait de porter sa tete sur l'echafaud, Houchard, pour +n'avoir pas fait a Dunkerque tout ce qu'il aurait pu, etait envoye au +tribunal revolutionnaire. Les derniers reproches adresses au comite, en +septembre dernier, l'avaient oblige de renouveler tous les etats-majors. Il +venait de les recomposer entierement, et d'elever aux plus hauts grades de +simples officiers. Houchard, colonel au commencement de la campagne, et, +avant qu'elle fut finie, devenu general en chef, et maintenant accuse +devant le tribunal revolutionnaire; Hoche, simple officier au siege de +Dunkerque, et promu aujourd'hui au commandement de l'armee de la Moselle; +Jourdan, chef de bataillon, puis commandant au centre le jour +d'Hondschoote, et enfin nomme general en chef de l'armee du Nord, etaient +de frappans exemples des vicissitudes de la fortune dans ces armees +republicaines. Ces promotions subites empechaient que soldats, officiers, +et generaux, eussent le temps de se connaitre et de s'accorder de la +confiance; mais elles donnaient une idee terrible de cette volonte qui +frappait ainsi sur toutes les existences, non pas seulement dans le cas +d'une trahison prouvee, mais seulement pour un soupcon, pour une +insuffisance de zele, pour une demi-victoire; et il en resultait un +devouement absolu de la part des armees, et des esperances sans bornes chez +les genies assez hardis pour braver les dangereuses chances du generalat. + +C'est a cette epoque qu'il faut rapporter les premiers progres de l'art de +la guerre. Sans doute, les principes de cet art avaient ete connus et +pratiques de tous les temps par les capitaines qui joignaient l'audace +d'esprit a l'audace de caractere. Tout recemment encore, Frederic venait de +donner l'exemple des plus belles combinaisons strategiques. Mais des que +l'homme de genie disparait pour faire place aux hommes ordinaires, l'art de +la guerre retombe dans la circonspection et la routine. On combat +eternellement pour la defense ou l'attaque d'une ligne, on devient habile a +calculer les avantages d'un terrain, a y adapter chaque espece d'arme; +mais, avec tous ces moyens, on dispute pendant des annees entieres une +province qu'un capitaine hardi pourrait gagner en une manoeuvre; et cette +prudence de la mediocrite sacrifie plus de sang que la temerite du genie, +car elle consomme les hommes sans resultats. Ainsi avaient fait les savans +tacticiens de la coalition. A chaque bataillon ils en opposaient un autre; +ils gardaient toutes les routes menacees par l'ennemi; et tandis qu'avec +une marche hardie ils auraient pu detruire la revolution, ils n'osaient +faire un pas, de peur de se decouvrir. L'art de la guerre etait a +regenerer. Former une masse compacte, la remplir de confiance et d'audace, +la porter promptement au-dela d'un fleuve, d'une chaine de montagnes, et +venir frapper un ennemi qui ne s'y attend pas, en divisant ses forces, en +l'isolant de ses ressources, en lui prenant sa capitale, etait un art +difficile et grand qui exigeait du genie, et qui ne pouvait se developper +qu'au milieu de la fermentation revolutionnaire. + +La revolution, en mettant en mouvement tous les esprits, prepara l'epoque +des grandes combinaisons militaires. D'abord elle suscita pour sa cause des +masses d'hommes enormes, et bien autrement considerables que toutes celles +qui furent jamais soulevees pour la cause des rois. Ensuite elle excita une +impatience de succes extraordinaires, degouta des combats lents et +methodiques, et suggera l'idee des irruptions soudaines et nombreuses sur +un meme point. De tous cotes on disait: il faut nous battre en masse. +C'etait le cri des soldats sur toutes les frontieres, et des jacobins dans +les clubs. Couthon, arrivant a Lyon, avait repondu a tous les raisonnemens +de Dubois-Crance, en disant qu'il fallait livrer l'assaut en masse. Enfin +Barrere avait fait un rapport habile et profond, ou il montrait que la +cause de nos revers etait dans les combats de detail. Ainsi, en formant des +masses, en les remplissant d'audace, en les affranchissant de toute +routine, en leur imprimant l'esprit et le courage des innovations, la +revolution prepara la renaissance de la grande guerre. Ce changement ne +pouvait pas s'operer sans desordre. Des paysans, des ouvriers, transportes +sur les champs de bataille, n'y apportaient le premier jour que +l'ignorance, l'indiscipline et les terreurs paniques, effets naturels +d'une mauvaise organisation. Les representans, qui venaient souffler les +passions revolutionnaires dans les camps, exigeaient souvent l'impossible, +et commettaient des iniquites a l'egard de braves generaux. Dumouriez, +Custine, Houchard, Brunet, Canclaux, Jourdan, perirent ou se retirerent +devant ce torrent; mais en un mois, ces ouvriers, d'abord jacobins +declamateurs, devenaient des soldats dociles et braves; ces representans +communiquaient une audace et une volonte extraordinaires aux armees; et, a +force d'exigences et de changemens, ils finissaient par trouver les genies +hardis qui convenaient aux circonstances. + +Enfin un homme vint regulariser ce grand mouvement: ce fut Carnot. +Autrefois officier du genie, et depuis membre de la convention et du comite +de salut public; partageant en quelque sorte son inviolabilite, il put +impunement introduire de l'ordre dans des operations trop decousues, et +surtout leur imprimer un ensemble qu'avant lui aucun ministre n'eut ete +assez obei pour leur imposer. L'une des principales causes de nos revers +precedens, c'etait la confusion qui accompagne une grande fermentation. Le +comite etabli et devenu irresistible, et Carnot etant revetu de toute la +puissance de ce comite, on obeit a la pensee de l'homme sage qui, calculant +sur l'ensemble, prescrivait des mouvemens parfaitement coordonnes entre +eux, et tendant a un meme but. Des generaux ne pouvaient plus, comme +Dumouriez ou Custine avaient fait autrefois, agir chacun de leur cote, en +attirant toute la guerre et tous les moyens a eux. Des representans ne +pouvaient plus ordonner ni contrarier des manoeuvres, ni modifier les +ordres superieurs. Il fallait obeir a la volonte supreme du comite, et se +conformer au plan uniforme qu'il avait prescrit. Place ainsi au centre, +planant sur toutes les frontieres, l'esprit de Carnot, en s'elevant, dut +s'agrandir; il concut des plans etendus, dans lesquels la prudence se +conciliait avec la hardiesse. L'instruction envoyee a Houchard en est la +preuve. Sans doute, ses plans avaient quelquefois l'inconvenient des plans +formes dans des bureaux: quand ses ordres arrivaient, ils n'etaient ni +toujours convenables aux lieux, ni executables dans le moment, mais ils +rachetaient par l'ensemble l'inconvenient des details, et nous assurerent, +l'annee suivante, des triomphes universels. + +Carnot etait accouru sur la frontiere du Nord aupres de Jourdan. La +resolution etait prise d'attaquer hardiment l'ennemi, quoiqu'il parut +formidable. Carnot demanda un plan au general pour juger ses vues et les +concilier avec celles du comite, c'est-a-dire avec les siennes. Les +coalises, revenus de Dunkerque vers le milieu de la ligne, s'etaient +reunis entre l'Escaut et la Meuse, et formaient la une masse redoutable qui +pouvait porter des coups decisifs. Nous avons deja fait connaitre le +theatre de la guerre. Plusieurs lignes partagent l'espace compris entre la +Meuse et la mer; c'est la Lys, la Scarpe, l'Escaut et la Sambre. Les +allies, en prenant Conde et Valenciennes, s'etaient assure deux points +importans sur l'Escaut. Le Quesnoy, dont ils venaient de s'emparer, leur +donnait un appui entre l'Escaut et la Sambre; mais ils n'en avaient aucun +sur la Sambre meme. Ils songerent a Maubeuge, qui, par sa position sur la +Sambre, les aurait rendus a peu pres maitres de l'espace compris entre +cette riviere et la Meuse. A l'ouverture de la campagne prochaine, +Valenciennes et Maubeuge leur auraient fourni ainsi une base excellente +d'operations, et leur campagne de 1793 n'eut pas ete entierement inutile. +Leur dernier projet consista donc a occuper Maubeuge. + +Du cote des Francais, chez lesquels l'esprit de combinaison commencait a se +developper, on imagina d'agir par Lille et Maubeuge, sur les deux ailes de +l'ennemi, et, en le debordant ainsi sur ses deux flancs, on espera de faire +tomber son centre. On s'exposait, il est vrai, de cette maniere, a essuyer +tout son effort sur l'une ou sur l'autre des deux ailes, et on lui +laissait tout l'avantage de sa masse; mais il y avait certainement moins de +routine dans cette conception que dans les precedentes. Cependant le plus +pressant etait de secourir Maubeuge. Jourdan, laissant a peu pres cinquante +mille hommes dans les camps de Gavrelle, de Lille et de Cassel, pour former +son aile gauche, reunissait a Guise le plus de monde possible. Il avait +compose une masse d'environ quarante-cinq mille hommes, deja organises, et +faisait enregimenter en toute hate les nouvelles levees provenant de la +requisition permanente. Cependant ces levees etaient dans un tel desordre, +qu'il fallut laisser des detachemens de troupes de ligne pour les garder. +Jourdan fixa donc a Guise le rendez-vous de toutes les recrues, et s'avanca +sur cinq colonnes au secours de Maubeuge. + +Deja l'ennemi avait investi cette place. Comme celles de Valenciennes et de +Lille, elle etait soutenue par un camp retranche, place sur la rive droite +de la Sambre, du cote meme par lequel s'avancaient les Francais. Deux +divisions, celles des generaux Desjardins et Mayer, gardaient le cours de +la Sambre, l'une au-dessus, l'autre au-dessous de Maubeuge. L'ennemi, au +lieu de s'avancer en deux masses serrees, et de refouler Desjardins sur +Maubeuge, et de rejeter Mayer en arriere sur Charleroy, ou il eut ete +perdu, passa la Sambre en petites masses, et laissa les deux divisions +Desjardins et Mayer se rallier dans le camp retranche de Maubeuge. C'etait +fort bien d'avoir separe Desjardins de Jourdan, et de l'avoir empeche ainsi +de grossir l'armee active des Francais; mais en laissant Mayer se reunir a +Desjardins, on avait permis a ces deux generaux de former sous Maubeuge un +corps de vingt mille hommes, qui pouvait sortir du role de simple garnison, +surtout a l'approche de la grande armee de Jourdan. Cependant la difficulte +de nourrir ce nombreux rassemblement etait un inconvenient des plus graves +pour Maubeuge, et pouvait, jusqu'a un certain point, excuser les generaux +ennemis d'avoir permis la jonction. + +Le prince de Cobourg placa les Hollandais, au nombre de douze mille, sur la +rive gauche de la Sambre, et s'attacha a faire incendier les magasins de +Maubeuge, pour augmenter la disette. Il porta le general Colloredo sur la +rive droite, et le chargea d'investir le camp retranche. En avant de +Colloredo, Clerfayt avec trois divisions forma le corps d'observation, et +dut s'opposer a la marche de Jourdan. Les coalises comptaient a peu pres +soixante-cinq mille hommes. + +Avec de l'audace et du genie, le prince de Cobourg aurait laisse quinze ou +vingt mille hommes au plus pour contenir Maubeuge; il aurait marche +ensuite avec quarante-cinq ou cinquante mille sur le general Jourdan, et +l'aurait battu infailliblement; car, avec l'avantage de l'offensive, et a +nombre egal, ses troupes devaient l'emporter sur les notres encore mal +organisees. Au lieu d'adopter ce plan, le prince de Cobourg laissa environ +trente-cinq mille hommes autour de la place, et resta en observation avec +environ trente mille, dans les positions de Dourlers et Watignies. + +Dans cet etat de choses, il n'etait pas impossible au general Jourdan de +percer sur un point la ligne occupee par le corps d'observation, de marcher +sur Colloredo qui faisait l'investissement du camp retranche, de le mettre +entre deux feux, et, apres l'avoir accable, de s'adjoindre l'armee entiere +de Maubeuge, de former avec elle une masse de soixante mille hommes, et de +battre tous les coalises places sur la rive droite de la Sambre. Pour cela, +il fallait diriger une seule attaque sur Watignies, point le plus faible; +mais, en se portant exclusivement de ce cote, on laissait ouverte la route +d'Avesnes qui aboutissait a Guise, ou etait notre base et le lieu de la +reunion de tous les depots. Le general francais prefera un plan plus +prudent, mais moins fecond, et fit attaquer le corps d'observation sur +quatre points, de maniere a garder toujours la route d'Avesnes et de Guise. +A sa gauche, il detacha la division Fromentin sur Saint-Waast, avec ordre +de marcher entre la Sambre et la droite de l'ennemi. Le general Balland, +avec plusieurs batteries, dut se placer au centre, en face de Dourlers, +pour contenir Clerfayt par une forte canonnade. Le general Duquesnoy +s'avanca avec la droite sur Watignies, qui formait la gauche de l'ennemi, +un peu en arriere de la position centrale de Dourlers. Ce point n'etait +occupe que par un faible corps. Une quatrieme division, celle du general +Beauregard, placee encore au-dela de la droite, dut seconder Duquesnoy dans +son attaque sur Watignies. Ces divers mouvemens etaient peu lies, et ne +portaient pas sur les points decisifs. Ils s'effectuerent le 15 octobre au +matin. Le general Fromentin s'empara de Saint-Waast; mais n'ayant pas pris +la precaution de longer les bois pour se tenir a l'abri de la cavalerie, il +fut assailli et rejete dans le ravin de Saint-Remy. Au centre, ou l'on +croyait Fromentin maitre de Saint-Waast, et ou l'on savait que la droite +avait reussi a s'approcher de Watignies, on voulut passer outre, et au lieu +de canonner Dourlers, on songea a s'en emparer. Il parait que ce fut l'avis +de Carnot, qui decida l'attaque malgre le general Jourdan. Notre infanterie +se jeta dans le ravin qui la separait de Dourlers, gravit le terrain sous +un feu meurtrier, et arriva sur un plateau ou elle avait en tete des +batteries formidables, et en flanc une nombreuse cavalerie prete a la +charger. Dans ce meme instant, un nouveau corps, qui venait de contribuer a +mettre Fromentin en deroute, menacait encore de la deborder sur sa gauche. +Le general Jourdan s'exposa au plus grand danger pour la maintenir; mais +elle plia, se jeta en desordre dans le ravin, et tres heureusement reprit +ses positions sans avoir ete poursuivie. Nous avions perdu pres de mille +hommes a cette tentative, et notre gauche sous Fromentin avait perdu son +artillerie. Le general Duquesnoy, a la droite, avait seul reussi, en +parvenant a s'approcher de Watignies. + +Apres cette tentative, la position etait mieux connue des Francais. Ils +sentirent que Dourlers etait trop defendu pour diriger sur ce point +l'attaque principale; que Watignies, a peine garde par le general Trecy, et +place en arriere de Dourlers, etait facile a emporter, et que ce village +une fois occupe par le gros de nos forces, la position de Dourlers tombait +necessairement. Jourdan detacha donc six a sept mille hommes vers sa +droite, pour renforcer le general Duquesnoy; il ordonna au general +Beauregard, trop eloigne avec sa quatrieme colonne, de se rabattre d'Eule +sur Obrechies, de maniere a operer un effort concentrique sur Watignies, +conjointement avec le general Duquesnoy; mais il persista a continuer sa +demonstration sur le centre, et a faire marcher Fromentin vers la gauche, +afin d'embrasser toujours le front entier de l'ennemi. + +Le lendemain 16, l'attaque commenca. Notre infanterie debouchant par les +trois villages de Dinant, Demichaux et Choisy, aborda Watignies. Les +grenadiers autrichiens, qui liaient Watignies a Dourlers, furent rejetes +dans les bois. La cavalerie ennemie fut contenue par l'artillerie legere +disposee a propos, et Watignies fut emporte. Le general Beauregard, moins +heureux, fut surpris par une brigade que les Autrichiens avaient detachee +contre lui. Sa troupe, s'exagerant la force de l'ennemi, se debanda, et +ceda une partie du terrain. A Dourlers et Saint-Waast, on s'etait contenu +reciproquement; mais Watignies etait occupe, et c'etait l'essentiel. +Jourdan, pour s'en assurer la possession, y renforca encore une fois sa +droite de cinq ou six mille hommes. Cobourg, trop prompt a ceder au danger, +se retira, malgre le succes obtenu sur Beauregard, et malgre l'arrivee du +duc d'York, qui venait a marches forcees de l'autre cote de la Sambre. Il +est probable que la crainte de voir les Francais s'unir aux vingt mille +hommes du camp retranche, l'empecha de persister a occuper la rive droite +de la Sambre. Il est certain que si l'armee de Maubeuge, au bruit du canon +de Watignies, eut attaque le faible corps d'investissement, et tache de +marcher vers Jourdan, les coalises auraient pu etre accables. Les soldats +le demandaient a grands cris; mais le general Ferrand s'y opposa, et le +general Chancel, qu'on crut a tort coupable de ce refus, fut envoye au +tribunal revolutionnaire. L'heureuse attaque de Watignies decida la levee +du siege de Maubeuge, comme celle d'Hondschoote avait decide la levee du +siege de Dunkerque: elle fut appelee victoire de Watignies, et produisit +sur les esprits la plus grande impression. + +Les coalises se trouvaient ainsi concentres entre l'Escaut et la Sambre. Le +comite de salut public voulut aussitot tirer parti de la victoire de +Watignies, du decouragement qu'elle avait jete chez l'ennemi, de l'energie +qu'elle avait rendue a notre armee, et resolut de tenter un dernier effort +qui, avant l'hiver, rejetat les coalises hors du territoire, et les laissat +avec le sentiment decourageant d'une campagne entierement perdue. L'avis de +Jourdan et de Carnot etait oppose a celui du comite. Ils pensaient que les +pluies, deja tres abondantes, le mauvais etat des chemins, la fatigue des +troupes, etaient des raisons suffisantes d'entrer dans les quartiers +d'hiver, et ils conseillaient d'employer la mauvaise saison a discipliner +et organiser l'armee. Cependant le comite insista pour qu'on delivrat le +territoire, disant que dans cette saison une defaite ne pourrait pas avoir +de grands resultats. D'apres l'idee nouvellement imaginee d'agir sur les +ailes, le comite ordonna de marcher par Maubeuge et Charleroi d'un cote, +par Cysaing, Maulde et Tournay de l'autre, et d'envelopper ainsi l'ennemi +sur le territoire qu'il avait envahi. L'arrete fut signe le 22 octobre. Les +ordres furent donnes en consequence; l'armee des Ardennes dut se joindre a +Jourdan; les garnisons des places fortes durent en sortir, et etre +remplacees par les nouvelles requisitions. + +La guerre de la Vendee venait d'etre reprise avec une nouvelle activite. On +a vu que Canclaux s'etait replie sur Nantes, et que les colonnes de la +Haute-Vendee etaient rentrees a Angers et a Saumur. Avant que les nouveaux +decrets qui confondaient les deux armees de la Rochelle et de Brest en une +seule, et en conferaient le commandement au general Lechelle, fussent +connus, Canclaux prepara un nouveau mouvement offensif. La garnison de +Mayence etait deja reduite, par la guerre et les maladies, a neuf ou dix +mille hommes. La division de Brest, battue sous Beysser, etait presque +desorganisee. Canclaux n'en resolut pas moins une marche tres-hardie au +centre de la Vendee, et en meme temps il conjura Rossignol de le seconder +avec son armee. Rossignol reunit aussitot un conseil de guerre a Saumur, le +2 octobre, et fit decider que les colonnes de Saumur, de Thouars et de la +Chataigneraye, se reuniraient le 7 a Bressuire, et marcheraient de la a +Chatillon, pour faire concourir leur attaque avec celle de Canclaux. Il +prescrivit en meme temps aux deux colonnes de Lucon et des Sables de garder +la defensive, a cause de leurs derniers revers, et des dangers qui les +menacaient du cote de la Basse-Vendee. + +Pendant ce temps, Canclaux s'etait avance le 1er octobre jusqu'a Montaigu, +poussant des reconnaissances jusqu'a Saint-Fulgent, pour tacher de se lier +par sa droite avec la colonne de Lucon, dans le cas ou elle parviendrait a +reprendre l'offensive. Enhardi par le succes de sa marche, il ordonna, le +6, a l'avant-garde, toujours commandee par Kleber, de se porter a +Tiffauges. Quatre mille Mayencais rencontrerent l'armee de d'Elbee et de +Bonchamps a Saint-Simphorien, la mirent en deroute apres un combat +sanglant, et la repousserent fort loin. Dans la soiree meme, arriva le +decret qui destituait Canclaux, Aubert-Dubayet et Grouchy. Le +mecontentement fut tres-grand dans la colonne de Mayence, et Philippeaux, +Gillet, Merlin et Rewbell, qui voyaient l'armee privee d'un excellent +general au moment ou elle etait exposee au centre de la Vendee, en furent +indignes. C'etait sans doute une excellente mesure que de reunir le +commandement de l'Ouest sur une seule tete, mais il fallait choisir un +autre individu pour en supporter le fardeau. Lechelle etait ignorant et +lache, dit Kleber dans ses memoires, et ne se montra jamais une seule fois +au feu. Simple officier dans l'armee de La Rochelle, on l'avanca +subitement, comme Rossignol, a cause de sa reputation de patriotisme, mais +on ignorait que n'ayant ni l'esprit naturel de Rossignol, ni sa bravoure, +il etait aussi mauvais soldat que mauvais general. En attendant son +arrivee, Kleber eut le commandement. On resta dans les memes positions +entre Montaigu et Tiffauges. + +Lechelle arriva enfin le 8 octobre, et on tint un conseil de guerre en sa +presence. On venait d'apprendre la marche des colonnes de Saumur, de +Thouars et de la Chataigneraye, sur Bressuire: il fut convenu alors qu'on +persisterait a marcher sur Cholet, ou l'on se joindrait aux trois colonnes +reunies a Bressuire, et en meme temps il fut ordonne au reste de la +division de Lucon de s'avancer vers le rendez-vous general. Lechelle ne +comprit rien aux raisonnemens des generaux, et approuva tout en disant: _Il +faut marcher majestueusement et en masse_. Kleber replia sa carte avec +mepris. Merlin dit qu'on avait choisi le plus ignorant des hommes pour +l'envoyer a l'armee la plus compromise. Des ce moment, Kleber fut charge, +par les representans, de diriger seul les operations, en se bornant, pour +la forme, a en rendre compte a Lechelle. Celui-ci profita de cet +arrangement pour se tenir a une grande distance du champ de bataille. +Eloigne du danger, il haissait les braves qui se battaient pour lui, mais +du moins il les laissait se battre, quand et comme il leur plaisait. + +Dans ce moment, Charette, voyant les dangers qui menacaient les chefs de la +Haute-Vendee, se separa d'eux, pretextant de fausses raisons de +mecontentement, et il se rejeta sur la cote, avec le projet de s'emparer de +l'ile de Noirmoutiers. Il s'en rendit maitre en effet, le 12, par une +surprise et par la trahison du chef qui y commandait. Il etait ainsi assure +de sauver sa division, et d'entrer en communication avec les Anglais; mais +il laissait le parti de la Haute-Vendee expose a une destruction presque +inevitable. Dans l'interet de la cause commune, il avait bien mieux a +faire: il pouvait attaquer la colonne de Mayence sur les derrieres, et +peut-etre la detruire. Les chefs de la grande armee lui envoyerent lettres +sur lettres pour l'y engager; mais ils n'en recurent jamais aucune reponse. + +Ces malheureux chefs de la Haute-Vendee etaient presses de tous cotes. Les +colonnes republicaines qui devaient se reunir a Bressuire s'y trouvaient a +l'epoque fixee, et elles s'etaient acheminees le 9 de Bressuire sur +Chatillon. Sur la route, elles rencontrerent l'armee de M. de Lescure, et +la mirent en desordre. Westermann, reintegre dans son commandement, etait +toujours a l'avant-garde, a la tetes de quelques cents hommes. Il entra le +premier dans Chatillon le 9 au soir. L'armee entiere y penetra le lendemain +10. Pendant ce mouvement, Lescure et Larochejacquelein avaient appele a +leur secours la grande armee, qui n'etait pas loin d'eux; car, deja tres +resserres au centre de ce pays, ils combattaient a peu de distance les uns +des autres. Tous les generaux reunis resolurent de se porter sur Chatillon. +Ils se mirent en marche le 11. Westermann s'avancait deja de Chatillon sur +Mortagne, avec cinq cents hommes d'avant-garde. D'abord il ne crut pas +avoir affaire a toute une armee, et ne demanda pas de grands secours a son +general. Mais enveloppe tout a coup, il fut oblige de se replier +rapidement, et rentra dans Chatillon avec sa troupe. Le desordre se mit +alors dans la ville, et l'armee republicaine l'abandonna precipitamment. +Westermann se reunissant au general en chef Chalbos, et groupant autour de +lui quelques braves, arreta la fuite, et se reporta meme assez pres de +Chatillon. A l'entree de la nuit, il dit a quelques-uns de ses soldats qui +avaient fui: "Vous avez perdu votre honneur aujourd'hui, il faut le +recouvrer." Il prend aussitot cent cavaliers, fait monter cent grenadiers +en croupe, et la nuit, tandis que les Vendeens confondus dans Chatillon +sont endormis ou pris de vin, il a l'audace d'y entrer, et de se jeter au +milieu de toute une armee. Le desordre fut au comble, et le carnage +effroyable. Les Vendeens, ne se reconnaissant pas, se battaient entre eux, +et, au milieu d'une horrible confusion, femmes, enfans, vieillards, etaient +egorges. Westermann sortit a la pointe du jour avec les trente ou quarante +soldats qui lui restaient, et alla rejoindre, a une lieue de la ville, le +gros de l'armee. Le 12, un spectacle affreux vint frapper les Vendeens, ils +sortirent eux-memes de Chatillon, inonde de sang et devore des flammes, et +se porterent du cote de Cholet ou marchaient les Mayencais. Chalbos, apres +avoir retabli l'ordre dans sa division, rentra le surlendemain 14 dans +Chatillon, et se disposa a se porter de nouveau en avant, pour faire sa +jonction avec l'armee de Nantes. + +Tous les chefs vendeens, d'Elbee, Bonchamps, Lescure, La Rochejaquelein, +etaient reunis avec leurs forces aux environs de Cholet. Les Mayencais, qui +s'etaient mis en marche le 14, s'en approchaient; la colonne de Chatillon +n'en etait plus qu'a peu de distance; et la division de Lucon, qu'on avait +mandee, s'avancait aussi, et devait venir se placer entre les colonnes de +Mayence et de Chatillon. On touchait donc au moment de la jonction +generale. Le 15, l'armee de Mayence marchait en deux masses vers Mortagne, +qui venait d'etre evacue. Kleber, avec le corps de bataille, formait la +gauche, et Beaupuy, la droite. Au meme moment, la colonne de Lucon arrivait +vers Mortagne, esperant trouver un bataillon de direction que Lechelle +aurait du faire placer sur sa route. Mais ce general, qui ne faisait rien, +ne s'etait pas meme acquitte de ce soin accessoire. La colonne est aussitot +surprise par Lescure, et se trouve assaillie de tous cotes. Heureusement +Beaupuy, qui etait pres d'elle par sa position vers Mortagne, accourt a son +secours, et parvient a la degager. Les Vendeens sont repousses. Le +malheureux Lescure recoit une balle au-dessus du sourcil, et tombe dans les +bras de ses soldats, qui l'emportent et prennent la fuite. La colonne de +Lucon se reunit alors a celle de Beaupuy. Le jeune Marceau venait d'en +prendre le commandement. A la gauche, et dans le meme moment, Kleber +soutenait un combat vers Saint-Christophe, et repoussait l'ennemi. Le 15 au +soir, toutes les troupes republicaines bivouaquaient dans les champs devant +Cholet, ou les Vendeens s'etaient retires. La division de Lucon etait +d'environ trois mille hommes, ce qui, avec la colonne de Mayence, faisait a +peu pres douze ou treize mille. + +Le lendemain matin 16, les Vendeens, apres quelques coups de canon, +evacuerent Cholet, et se replierent sur Beaupreau. Kleber y entra aussitot, +et, defendant le pillage sous peine de mort, y fit observer le plus grand +ordre. La colonne de Lucon fit de meme a Mortagne. Ainsi tous les +historiens qui ont dit qu'on brula Cholet et Mortagne ont commis une erreur +ou avance un mensonge. + +Kleber fit aussitot toutes ses dispositions, car Lechelle etait a deux +lieues en arriere. La riviere de Moine passe devant Cholet; au-dela, se +trouve un terrain montueux, inegal, formant un demi-cercle de hauteurs. A +gauche de ce demi-cercle, se trouve le bois de Cholet; au centre de Cholet +meme, et a droite, un chateau eleve, Kleber placa Beaupuy, avec +l'avant-garde, en avant du bois; Haxo, avec la reserve des Mayencais, +derriere l'avant-garde, et de maniere a la soutenir; il rangea la colonne +de Lucon, commandee par Marceau, au centre, et Vimeux, avec le reste des +Mayencais, a la droite, sur les hauteurs. La colonne de Chatillon arriva +dans la nuit du 16 au 17. Elle etait a peu pres de neuf ou dix mille +hommes, ce qui portait les forces totales des republicains a vingt-deux +mille environ. Le 17, au matin, on tint conseil. Kleber n'aimait pas sa +position en avant de Cholet, parce qu'elle n'avait qu'une retraite, le pont +de la riviere de Moine aboutissant a la ville. Il voulait qu'on marchat en +avant pour tourner Beaupreau, et couper les Vendeens de la Loire. Les +representans combattirent son avis, parce que la colonne venue de Chatillon +avait besoin d'un jour de repos. + +Pendant ce temps, les chefs vendeens deliberaient a Beaupreau, au milieu +d'une horrible confusion. Les paysans trainaient avec eux leurs femmes, +leurs enfans, leurs bestiaux, et formaient une emigration de plus de cent +mille individus. La Rochejaquelein, d'Elbee, auraient voulu qu'on se fit +tuer sur la rive gauche; mais Talmont, d'Autichamp, qui avaient une grande +influence en Bretagne, desiraient impatiemment qu'on se transportat sur la +rive droite. Bonchamps, qui voyait, dans une excursion vers les cotes du +Nord, une grande entreprise, et qui avait, dit-on, un projet lie avec +l'Angleterre, opinait pour passer la Loire. Cependant il etait assez d'avis +de tenter un dernier effort, et d'essayer une grande bataille devant +Cholet. Avant d'engager le combat, il fit envoyer un detachement de quatre +mille hommes a Varades, pour s'assurer un passage sur la Loire en cas de +defaite. + +La bataille etait resolue. Les Vendeens s'avancerent, au nombre de quarante +mille hommes, sur Cholet, le 15 octobre, a une heure apres midi. Les +generaux republicains ne s'attendaient pas a etre attaques, et venaient +d'ordonner un jour de repos. Les Vendeens s'etaient formes en trois +colonnes: l'une dirigee sur la gauche, ou etaient Beaupuy et Haxo; l'autre +sur le centre, commande par Marceau; la troisieme sur la droite, confiee a +Vimeux. Les Vendeens marchaient en ligne et en rang, comme des troupes +regulieres. Tous les chefs blesses qui pouvaient supporter le cheval +etaient au milieu de leurs paysans, et les soutenaient en ce jour qui +devait decider de leur existence et de la possession de leurs foyers. Entre +Beaupreau et la Loire, dans chaque commune qui leur restait, on celebrait +la messe, et on invoquait le ciel pour cette cause si malheureuse et si +menacee. + +Les Vendeens s'ebranlent, et joignent l'avant-garde de Beaupuy, placee, +comme nous l'avons dit, dans une plaine en avant du bois de Cholet. Une +partie d'entre eux s'avance en masse serree, et charge a la maniere des +troupes de ligne; les autres s'eparpillent en tirailleurs pour tourner +l'avant-garde, et meme l'aile gauche, en penetrant dans les bois de Cholet. +Les republicains accables sont forces de plier; Beaupuy a deux chevaux tues +sous lui; il tombe embarrasse par son eperon, et allait etre pris, +lorsqu'il se jette derriere un caisson, se saisit d'un troisieme cheval, et +va rejoindre sa colonne. Dans ce moment Kleber accourt vers l'aile menacee; +il ordonne au centre et a la droite de ne pas se degarnir, et mande a +Chalbos de faire sortir de Cholet une de ses colonnes pour venir au +secours de la gauche. Lui-meme se place aupres d'Haxo, retablit la +confiance dans ses bataillons, et ramene au feu ceux qui avaient plie sous +le grand nombre. Les Vendeens sont repousses a leur tour, reviennent avec +acharnement, et sont repousses encore. Pendant ce temps, le combat s'engage +au centre et a la droite avec la meme fureur. A la droite, Vimeux est si +bien place, que tous les efforts de l'ennemi demeurent impuissans. + +Au centre, cependant, les Vendeens s'avancent avec plus d'avantage qu'aux +deux ailes, et penetrent dans l'enfoncement ou se trouve le jeune Marceau. +Kleber y accourt pour soutenir la colonne de Lucon, et, a l'instant meme, +une des divisions de Chalbos, qu'il avait demandee, sort de Cholet, au +nombre de quatre mille hommes. Ce renfort etait d'une grande importance +dans ce moment; mais, a la vue de cette plaine en feu, cette division mal +organisee, comme toutes celles de l'armee de La Rochelle, se debande et +rentre en desordre dans Cholet. Kleber et Marceau restent au centre avec la +seule colonne de Lucon. Le jeune Marceau, qui la commande, ne s'intimide +pas; il laisse approcher l'ennemi a une portee de fusil, puis tout a coup +demasque son artillerie, et, de son feu imprevu, arrete et accable les +Vendeens. Ceux-ci resistent d'abord; ils se rallient, se serrent sous une +pluie de mitraille; mais bientot ils cedent et fuient en desordre. Dans ce +moment, leur deroute est generale au centre, a la droite et a la gauche; +Beaupuy, avec son avant-garde ralliee, les poursuit a toute outrance. + +Les colonnes de Mayence et de Lucon etaient les seules qui eussent pris +part a la bataille. Ainsi treize mille hommes en avaient battu quarante +mille. De part et d'autre, on avait deploye la plus grande valeur; mais la +regularite et la discipline deciderent l'avantage en faveur des +republicains. Marceau, Beaupuy, Merlin, qui pointait lui-meme les pieces, +avaient deploye le plus grand heroisme; Kleber avait montre son coup d'oeil +et sa vigueur accoutumes sur le champ de bataille. Du cote des Vendeens, +d'Elbee, Bonchamps, apres avoir fait des prodiges, avaient ete blesses a +mort; La Rochejaquelein restait seul de tous les chefs, et il n'avait rien +oublie pour partager leurs glorieuses blessures. Le combat avait dure +depuis deux heures jusqu'a six. + +L'obscurite regnait deja de toutes parts; les Vendeens fuyaient en toute +hate, jetant leurs sabots sur les routes. Beaupuy les suivait a perte +d'haleine. A Beaupuy s'etait joint Westermann, qui, ne voulant pas partager +l'inaction des troupes de Chalbos, avait pris un corps de cavalerie, et +courait, a bride abattue, sur les fuyards. Apres avoir poursuivi l'ennemi +fort long-temps, Beaupuy et Westermann s'arretent, et songent a faire +reposer leurs troupes. Cependant, disent-ils, nous trouverons plutot du +pain a Beaupreau qu'a Cholet, et ils osent marcher sur Beaupreau, ou l'on +supposait que les Vendeens s'etaient retires en masse. Mais la fuite avait +ete si rapide, qu'une partie se trouvait deja a Saint-Florent, sur les +bords de la Loire. Le reste, a l'approche des republicains, evacue +Beaupreau en desordre, et leur cede ce poste ou ils auraient pu se +defendre. + +Le lendemain matin, 18, l'armee entiere marche de Cholet vers Beaupreau. +Les avant-gardes de Beaupuy, placees sur la route de Saint-Florent, voient +un grand nombre d'individus accourir en criant: _Vive la republique, vive +Bonchamps!_ On les interroge, et ils repondent en proclamant Bonchamps +comme leur liberateur. En effet, ce jeune heros, etendu sur un matelas, et +pres d'expirer d'un coup de feu dans le bas-ventre, avait demande et obtenu +la grace de quatre mille prisonniers que les Vendeens trainaient a leur +suite, et qu'ils voulaient fusiller; les prisonniers rejoignaient l'armee +republicaine. + +[Illustration: MORT DE BONCHAMP.] + +Dans ce moment, quatre-vingt mille individus, femmes, enfans, vieillards, +hommes armes, etaient au bord de la Loire, avec les debris de ce qu'ils +possedaient, et se disputaient une vingtaine de barques pour passer a +l'autre bord. Le conseil superieur, compose des chefs qui etaient +capables encore d'opiner, deliberait s'il fallait se separer ou porter la +guerre en Bretagne. Quelques-uns auraient voulu qu'on se dispersat dans la +Vendee, et qu'on s'y cachat en attendant des temps meilleurs: La +Rochejaquelein etait du nombre, et il conseillait de se faire tuer sur la +rive gauche plutot que de passer sur la rive droite. Cependant l'avis +contraire prevalut, et on se decida a rester reunis et a passer outre. Mais +Bonchamps venait d'expirer, et personne n'etait capable d'accomplir les +projets qu'il avait formes sur la Bretagne. D'Elbee, mourant, etait envoye +a Noirmoutiers; Lescure, blesse a mort, etait transporte sur un brancard. +Quatre-vingt mille individus quittaient leurs champs, allaient porter le +ravage dans les champs voisins, et y chercher l'extermination, pour quel +but, grand Dieu! pour une cause absurde et de toutes parts delaissee ou +hypocritement defendue! Tandis que ces infortunes s'exposaient +genereusement a tant de maux, la coalition songeait a peine a eux, les +emigres intriguaient dans les cours, quelques-uns seulement se battaient +bravement sur le Rhin, mais dans les rangs des etrangers; et personne +encore n'avait songe a envoyer ni un soldat ni un ecu a cette malheureuse +Vendee, deja signalee par vingt combats heroiques, et aujourd'hui vaincue, +fugitive et desolee. + +Les generaux republicains se reunirent a Beaupreau, et la on resolut de se +diviser, et de se rendre partie a Nantes et partie a Angers, pour empecher +un coup de main sur ces deux places. L'avis des representans, non partage +pourtant par Kleber, fut que la Vendee etait detruite. _La Vendee n'est +plus_, ecrivirent-ils a la convention. On avait donne jusqu'au 20 octobre a +l'armee pour en finir, et elle avait termine le 18. L'armee du Nord avait, +le meme jour, gagne la bataille de Watignies, et avait termine la campagne +en debloquant Maubeuge. Ainsi, de toutes parts, la convention semblait +n'avoir qu'a decreter la victoire pour l'assurer. L'enthousiasme fut au +comble a Paris et dans toute la France, et on commenca a croire qu'avant la +fin de la saison la republique serait victorieuse de tous les trones +conjures contre elle. + +Un seul evenement pouvait troubler cette joie, c'etait la perte des lignes +de Wissembourg sur le Rhin, qui avaient ete forcees le 13 et le 15 octobre. +Apres l'echec de Pirmasens, nous avons laisse les Prussiens et les +Autrichiens en presence des lignes de la Sarre et de la Lauter, et menacant +a chaque instant de les envahir. Les Prussiens, ayant inquiete les Francais +sur les bords de la Sarre, les obligerent a se replier. Le corps des +Vosges, rejete au-dela d'Hornbach, se retira fort en arriere a Bitche, +dans le centre des montagnes; l'armee de la Moselle, repoussee jusqu'a +Sarreguemines, fut separee du corps des Vosges et de l'armee du Rhin. Dans +cette position, il devenait facile aux Prussiens, qui avaient, sur le +revers occidental, depasse la ligne commune de la Sarre et de la Lauter, de +tourner les lignes de Wissembourg par leur extreme gauche. Alors ces lignes +devaient tomber necessairement. C'est ce qui arriva le 13 octobre. La +Prusse et l'Autriche, que nous avons vues en desaccord, s'etaient enfin +entendues, le roi de Prusse s'etait rendu en Pologne, et avait laisse le +commandement a Brunswick, avec ordre de se concerter avec Wurmser. Du 13 au +14 octobre, tandis que les Prussiens marchaient le long de la ligne des +Vosges jusqu'a Bitche, bien au-dela de la hauteur de Wissembourg, Wurmser +devait attaquer les lignes de la Lauter sur sept colonnes. La premiere, +sous le prince de Waldeck, chargee de passer le Rhin a Seltz, et de tourner +Lauterbourg, rencontra, dans la nature des lieux et le courage d'un +demi-bataillon des Pyrenees, des obstacles invincibles; la seconde, bien +qu'elle eut passe les lignes au-dessus de Lauterbourg, fut repoussee; les +autres, apres avoir obtenu au-dessus et autour de Wissembourg des avantages +balances par la resistance vigoureuse des Francais, s'emparerent cependant +de Wissembourg. Nos troupes se retirerent sur le poste du Geisberg, place +un peu en arriere de Wissembourg, et beaucoup plus difficile a emporter. On +ne pouvait pas regarder encore les lignes de Wissembourg comme tout a fait +perdues; mais la nouvelle de la marche des Prussiens sur le revers +occidental, obligea le general francais a se replier sur Hagueneau et sur +les lignes de la Lauter, et a ceder ainsi une partie du territoire aux +coalises. Sur ce point, la frontiere etait donc envahie; mais les succes du +Nord et de la Vendee couvrirent l'effet de cette mauvaise nouvelle. On +envoya Saint-Just et Lebas en Alsace, pour contenir les mouvemens que la +noblesse alsacienne et les emigres excitaient a Strasbourg. On dirigea de +ce cote des levees nombreuses, et on se consola par la resolution de +vaincre sur ce point comme sur tous les autres. + +Les craintes affreuses qu'on avait concues dans le mois d'aout, avant les +victoires d'Hondschoote et de Watignies, avant la prise de Lyon et la +retraite des Piemontais au-dela des Alpes, avant les succes de la Vendee, +etaient dissipees. On voyait, dans ce moment, la frontiere du Nord, la plus +importante et la plus menacee, delivree de l'ennemi, Lyon rendu a la +republique, la Vendee soumise, toute rebellion etouffee dans l'interieur +jusqu'a la frontiere d'Italie, ou la place de Toulon resistait encore, il +est vrai, mais resistait seule. Encore un succes aux Pyrenees, a Toulon, +au Rhin, et la republique etait completement victorieuse; et ce triple +succes ne semblait pas plus difficile a obtenir que les autres. Sans doute, +la tache n'etait pas finie, mais elle pouvait l'etre bientot, en continuant +les memes efforts et les memes moyens: on n'etait pas encore entierement +rassure, mais on ne se croyait plus en danger de mort prochaine. + +FOOTNOTES: + +[Footnote 4: Decret du 18e jour du 1er mois de l'an IIe de la Republique.] + + + + +CHAPITRE XV. + + +EFFETS DES LOIS REVOLUTIONNAIRES; PROSCRIPTIONS A LYON, A MARSEILLE ET A +BORDEAUX.--PERSECUTIONS DIRIGEES CONTRE LES _suspects_. INTERIEUR DES +PRISONS DE PARIS; ETAT DES PRISONNIERS A LA CONCIERGERIE.--LA REINE +MARIE-ANTOINETTE EST SEPAREE DE SA FAMILLE ET TRANSFEREE A LA CONCIERGERIE; +TOURMENS QU'ON LUI FAIT SUBIR. CONDUITE ATROCE D'HEBERT. SON PROCES DEVANT +LE TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE. ELLE EST CONDAMNEE A MORT ET +EXECUTEE.--DETAILS DES PROCES ET DU SUPPLICE DES GIRONDINS.--EXECUTION DU +DUC D'ORLEANS, DE BAILLY, DE MADAME ROLAND.--TERREUR GENERALE. SECONDE LOI +DU _maximum_. AGIOTAGE. FALSIFICATION D'UN DECRET PAR QUATRE +DEPUTES.--ETABLISSEMENT DU NOUVEAU SYSTEME METRIQUE ET DU CALENDRIER +REPUBLICAIN.--ABOLITION DES ANCIENS CULTES; ABJURATION DE GOBEL, EVEQUE DE +PARIS. ETABLISSEMENT DU CULTE DE LA RAISON. + + +Les mesures revolutionnaires decretees pour le salut de la France +s'executaient dans toute son etendue avec la derniere vigueur. Imaginees +par les hommes les plus ardens, elles etaient violentes dans leur principe; +executees loin des chefs qui les avaient concues, dans une region +inferieure, ou les passions moins eclairees etaient plus brutales, elles +devenaient encore plus violentes dans l'application. On obligeait une +partie des citoyens a quitter leurs foyers, on enfermait les autres comme +suspects, on faisait enlever les denrees et les marchandises pour les +besoins des armees, on imposait des corvees pour les transports acceleres, +et on ne donnait en echange des objets requis ou des services exiges, que +des assignats, ou une creance sur l'etat, qui n'inspirait aucune confiance. +On poursuivait rapidement la repartition de l'emprunt force, et les +repartiteurs des communes disaient aux uns: Vous avez dix mille livres de +rente; aux autres: Vous en avez vingt; et tous, sans pouvoir repliquer, +etaient obliges de fournir la somme demandee. De grandes vexations +resultaient de ce vaste arbitraire; mais les armees se remplissaient +d'hommes, les vivres s'acheminaient en abondance vers les depots, et le +milliard d'assignats qu'il fallait retirer de la circulation, commencait a +etre percu. Ce n'est jamais sans de grandes douleurs qu'on opere si +rapidement, et qu'on sauve un etat menace. + +Dans tous les lieux ou le danger plus imminent avait exige la presence des +commissaires de la convention, les mesures revolutionnaires etaient +devenues plus rigoureuses. Pres des frontieres et dans tous les departemens +suspects de royalisme ou de federalisme, ces commissaires avaient fait +lever la population en masse; ils avaient mis toutes choses en requisition, +frappe les riches de taxes revolutionnaires, en outre de la taxe generale +resultant de l'emprunt force; ils avaient accelere l'emprisonnement des +suspects, et quelquefois enfin ils les avaient fait juger par des +commissions revolutionnaires, instituees par eux. Laplanche, envoye dans le +departement du Cher, disait, le 29 vendemiaire, aux Jacobins: "Partout j'ai +mis la terreur a l'ordre du jour; partout j'ai impose des contributions sur +les riches et les aristocrates. Orleans m'a fourni cinquante mille livres, +et deux jours m'ont suffi a Bourges pour une levee de deux millions. Ne +pouvant etre partout, mes delegues m'ont supplee: un individu nomme Mamin, +riche de sept millions, et taxe par l'un d'eux a quarante mille livres, +s'est plaint a la convention, qui a applaudi a ma conduite; et s'il eut ete +impose par moi-meme, il eut paye deux millions. J'ai fait rendre, a +Orleans, un compte public a mes delegues; c'est au sein de la societe +populaire qu'ils l'ont rendu, et ce compte a ete sanctionne par le peuple. +Partout j'ai fait fondre les cloches, et reuni plusieurs paroisses. J'ai +destitue tous les federalistes, renferme les gens suspects, mis les +sans-culottes en force. Des pretres avaient toutes leurs commodites dans +les maisons de reclusion; les sans-culottes couchaient sur la paille dans +les prisons; les premiers m'ont fourni des matelas pour les derniers. +Partout j'ai fait marier les pretres. Partout j'ai electrise les coeurs et +les esprits. J'ai organise des manufactures d'armes, visite les ateliers, +les hopitaux, les prisons. J'ai fait partir plusieurs bataillons de la +levee en masse. J'ai passe en revue quantite de gardes nationales pour les +republicaniser, et j'ai fait guillotiner plusieurs royalistes. Enfin, j'ai +suivi mon mandat imperatif. J'ai agi partout en chaud montagnard, en +representant revolutionnaire." + +C'est surtout dans les trois principales villes federalistes, Lyon, +Marseille et Bordeaux, que les representans venaient d'imprimer une +profonde terreur. Le formidable decret rendu contre Lyon portait que les +rebelles et leurs complices seraient militairement juges par une +commission, que les sans-culottes seraient nourris aux depens des +aristocrates, que les maisons des riches seraient detruites, et que la +ville changerait son nom. L'execution de ce decret etait confiee a +Collot-d'Herbois, Maribon-Montaut et Fouche de Nantes. Ils s'etaient rendus +a Commune-Affranchie, emmenant avec eux quarante jacobins, pour organiser +un nouveau club et propager les principes de la societe-mere. Ronsin les +avait suivis avec deux mille hommes de l'armee revolutionnaire, et ils +avaient aussitot deploye leurs fureurs. Les representans donnerent le +premier coup de marteau sur l'une des maisons destinees a etre demolies, +et huit cents ouvriers se mirent sur-le-champ a l'ouvrage pour detruire les +plus belles rues. Les proscriptions avaient commence en meme temps. Les +Lyonnais soupconnes d'avoir pris les armes etaient guillotines ou fusilles +au nombre de cinquante et soixante par jour. La terreur regnait dans cette +malheureuse cite: les commissaires envoyes pour la punir, entraines, +enivres par l'effusion du sang, croyant, a chaque cri de douleur, voir +renaitre la revolte, ecrivaient a la convention que les aristocrates +n'etaient pas reduits encore, qu'ils n'attendaient qu'une occasion pour +reagir, et qu'il fallait, pour n'avoir plus rien a craindre, deplacer une +partie de la population et detruire l'autre. Comme les moyens mis en usage +ne paraissaient pas assez rapides, Collot-d'Herbois imagina d'employer la +mine pour detruire les edifices, la mitraille pour immoler les proscrits; +et il ecrivit a la convention que bientot il allait se servir de moyens +plus prompts et plus efficaces pour punir la ville rebelle. + +A Marseille, plusieurs victimes avaient deja succombe. Mais toute la colere +des representans etait dirigee contre Toulon, dont ils poursuivaient le +siege. + +Dans la Gironde, les vengeances s'exercaient avec la plus grande fureur. +Isabeau et Tallien s'etaient places a la Reole: la, ils s'occupaient a +former le noyau d'une armee revolutionnaire pour penetrer dans Bordeaux, +et, en attendant, ils tachaient de desorganiser les sections de cette +ville. Pour cela, ils s'etaient servis d'une section toute montagnarde, et +qui, parvenant a effrayer les autres, avait fait fermer successivement le +club federaliste et destituer les autorites departementales. Alors ils +etaient entres triomphalement dans Bordeaux, et avaient retabli la +municipalite et les autorites montagnardes. Immediatement apres, ils +avaient rendu un arrete portant que le gouvernement de Bordeaux serait +militaire, que tous les habitans seraient desarmes, qu'une commission +speciale jugerait les aristocrates et les federalistes, et qu'on leverait +immediatement sur les riches une taxe extraordinaire, pour fournir aux +depenses de l'armee revolutionnaire. Cet arrete fut aussitot mis a +execution, les citoyens furent desarmes, et une foule de tetes tomberent. + +C'est a cette epoque meme que les deputes fugitifs, qui s'etaient embarques +en Bretagne pour la Gironde, arrivaient a Bordeaux. Ils allerent tous +chercher un asile chez une parente de Guadet, dans les grottes de +Saint-Emilion. On savait confusement qu'ils etaient caches de ce cote, et +Tallien faisait les plus grands efforts pour les decouvrir. Il n'y avait +pas reussi encore, mais il parvint malheureusement a saisir Biroteau, venu +de Lyon pour s'embarquer a Bordeaux. Ce dernier etait hors la loi. Tallien +fit aussitot constater l'identite et consommer l'execution. Duchatel fut +aussi decouvert; mais comme il n'etait pas hors la loi, il fut transfere a +Paris pour etre juge par le tribunal revolutionnaire. On lui adjoignit les +trois jeunes amis Riouffe, Girey-Dupre et Marchenna, qui s'etaient, comme +on l'a vu, attaches a la fortune des Girondins. + +Ainsi, toutes les grandes villes de France subissaient les vengeances de la +Montagne. Mais Paris, tout plein des plus illustres victimes, allait +devenir le theatre de bien plus grandes cruautes. + +Tandis qu'on preparait le proces de Marie-Antoinette, des girondins, du duc +d'Orleans, de Bailly, d'une foule de generaux et de ministres, on +remplissait les prisons de suspects. La commune de Paris s'etait arroge, +avons-nous dit, une espece d'autorite legislative sur tous les objets de +police, de subsistance, de commerce, de culte, et, a chaque decret, elle +rendait un arrete explicatif pour etendre ou limiter les volontes de la +convention. Sur les requisitions de Chaumette, elle avait singulierement +etendu la definition des suspects, donnee par la loi du 17 septembre. +Chaumette avait, dans une instruction municipale, enumere les caracteres +auxquels il fallait les reconnaitre. Cette instruction, adressee aux +sections de Paris, et bientot a toutes celles de la republique, etait +concue en ces termes: + +"Doivent etre consideres comme suspects: 1 ceux qui, dans les assemblees +du peuple, arretent son energie par des discours astucieux des cris +turbulens et des menaces; 2 ceux qui, plus prudens, parlent +mysterieusement des malheurs de la republique, s'apitoient sur le sort du +peuple, et sont toujours prets a repandre de mauvaises nouvelles avec une +douleur affectee; 3 ceux qui ont change de conduite et de langage selon +les evenemens; qui, muets sur les crimes des royalistes et des +federalistes, declament avec emphase contre les fautes legeres des +patriotes, et affectent, pour paraitre republicains, une austerite, une +severite etudiees, et qui cedent aussitot qu'il s'agit d'un modere ou d'un +aristocrate; 4 ceux qui plaignent les fermiers, les marchands avides, +contre lesquels la loi est obligee de prendre des mesures; 5 ceux qui, +ayant toujours les mots de _liberte, republique_ et _patrie_ sur les +levres, frequentent les ci-devant nobles, les pretres, les +contre-revolutionnaires, les aristocrates, les feuillans, les moderes, et +s'interessent a leur sort; 6 ceux qui n'ont pris aucune part active dans +tout ce qui interesse la revolution, et qui, pour s'en disculper, font +valoir le paiement de leurs contributions, leurs dons patriotiques, leurs +services dans la garde nationale par remplacement ou autrement; 7 ceux qui +ont recu avec indifference la constitution republicaine, et ont fait +paraitre de fausses craintes sur son etablissement et sa duree; 8 ceux +qui, n'ayant rien fait contre la liberte, n'ont aussi rien fait pour elle; +9 ceux qui ne frequentent pas leurs sections, et donnent pour excuse +qu'ils ne savent pas parler, ou que leurs affaires les en empechent; 10 +ceux qui parlent avec mepris des autorites constituees, des signes de la +loi, des societes populaires, des defenseurs de la liberte; 11 ceux qui +ont signe des petitions contre-revolutionnaires, ou frequente des societes +et clubs anticiviques; 12 ceux qui sont reconnus pour avoir ete de +mauvaise foi, partisans de Lafayette, et ceux qui ont marche au pas de +charge au Champ-de-Mars." + +Avec une telle definition, le nombre des suspects devait etre illimite, et +bientot il s'eleva, dans les prisons de Paris, de quelques cents a trois +mille. D'abord on les avait places a la Mairie, a la Force, a la +Conciergerie, a l'Abbaye, a Sainte-Pelagie, aux Madelonettes, dans toutes +les prisons de l'etat, mais ces vastes depots devenant insuffisans, on +songea a etablir de nouvelles maisons d'arret, specialement consacrees aux +detenus politiques. Les frais de garde etant a la charge des prisonniers, +on loua des maisons a leurs depens. On en choisit une dans la rue d'Enfer, +qui fut connue sous le nom de _maison de Port-Libre_, une autre dans la rue +de Sevres, appelee _maison Lazare_. Le college Duplessis devint un lieu de +detention; enfin le palais du Luxembourg, d'abord destine a recevoir les +vingt-deux girondins, fut rempli d'un grand nombre de prisonniers, et +renferma pele-mele tout ce qui restait de la brillante societe du faubourg +Saint-Germain. Ces arrestations subites ayant amene un encombrement dans +les prisons, les detenus furent d'abord mal loges. Confondus avec les +malfaiteurs et jetes sur la paille, les premiers momens de leur detention +furent cruels. Bientot, cependant, le temps amena l'ordre et les +adoucissemens. Les communications avec le dehors leur etant permises, ils +eurent la consolation d'embrasser leurs proches, et la faculte de se +procurer de l'argent. Alors ils louerent des lits ou s'en firent apporter; +ils ne coucherent plus sur la paille, et furent separes des malfaiteurs. On +leur accorda meme toutes les commodites qui pouvaient rendre leur sort plus +supportable: car le decret permettait de transporter dans les maisons +d'arret tous les objets dont les detenus auraient besoin. Ceux qui +habitaient les maisons nouvellement etablies furent encore mieux traites. +A Port-Libre, dans la maison Lazare, au Luxembourg, on se trouvaient de +riches prisonniers, on vit regner la proprete et l'abondance. Les tables +etaient delicatement servies, moyennant les droits d'entree que prelevaient +les geoliers. Cependant l'affluence des visiteurs etant devenue trop +considerable, et les communications avec le dehors paraissant une trop +grande faveur, cette consolation fut interdite, et les detenus ne purent +plus communiquer avec personne que par ecrit, et seulement pour se procurer +les objets dont ils avaient besoin. Des cet instant, la societe parut +devenir plus intime entre ces malheureux, condamnes a exister exclusivement +ensemble. Chacun se rapprocha suivant ses gouts, et de petites societes se +formerent. Des reglemens furent etablis; on se partagea les soins +domestiques, et chacun en eut la charge a son tour. Une souscription fut +ouverte pour les frais de logement et de nourriture, et les riches +contribuerent ainsi pour les pauvres. + +Apres avoir vaque aux soins de leur menage, les differentes chambrees se +reunissaient dans des salles communes. Autour d'une table, d'une poele, +d'une cheminee, se formaient des groupes. On se livrait au travail, a la +lecture, a la conversation. Des poetes, jetes dans les fers avec tout ce +qui avait excite la defiance par une superiorite quelconque, lisaient des +vers. Des musiciens donnaient des concerts, et on entendait chaque jour de +l'excellente musique dans ces lieux de proscription. Bientot le luxe +accompagna les plaisirs. Les femmes se parerent, des liaisons d'amitie et +d'amour s'etablirent, et on vit se reproduire, jusqu'a la veille de +l'echafaud, toutes les scenes ordinaires de la societe. Singulier exemple +du caractere francais, de son insouciance, de sa gaiete, de son aptitude au +plaisir dans toutes les situations de la vie! + +Des vers charmans, des aventures romanesques, des actes de bienfaisance, +une confusion singuliere de rangs, de fortune et d'opinion, signalerent ces +trois premiers mois de la detention des suspects. Une sorte d'egalite +volontaire realisa dans ces lieux cette egalite chimerique que des +sectaires opiniatres voulaient faire regner partout, et qu'ils ne +reussirent a etablir que dans les prisons. Il est vrai que l'orgueil de +quelques prisonniers resista a cette egalite du malheur. Tandis qu'on +voyait des hommes, fort inegaux d'ailleurs en fortune, en education, vivre +tres bien entre eux, et se rejouir, avec un admirable desinteressement, des +victoires de cette republique qui les persecutait, quelques ci-devant +nobles et leurs femmes, trouves par hasard dans les hotels deserts du +faubourg Saint-Germain, vivaient a part, s'appelaient encore des noms +proscrits de comte et de marquis, et laissaient voir leur depit quand on +venait dire que les Autrichiens avaient fui devant Watignies, ou que les +Prussiens n'avaient pu franchir les Vosges. Cependant la douleur ramene +tous les coeurs a la nature et a l'humanite: bientot, lorsque +Fouquier-Tinville, frappant chaque jour a la porte de ces demeures +desolees, demanda sans cesse de nouvelles tetes; quand les amis, les +parens, furent chaque jour separes par la mort, ceux qui restaient +gemirent, se consolerent ensemble, et n'eurent plus qu'un meme sentiment au +milieu des memes malheurs. + +Cependant les prisons n'offraient pas toutes les memes scenes. La +Conciergerie, tenant au Palais de Justice, et renfermant, a cause de cette +proximite, les prisonniers destines au tribunal revolutionnaire, presentait +le douloureux spectacle de quelques cents malheureux n'ayant jamais plus de +trois ou quatre jours a vivre. On les y transferait la veille de leur +jugement, et ils n'y passaient que le court intervalle qui separait leur +jugement de leur execution. La se trouvaient les girondins qu'on avait +tires du Luxembourg, leur premiere prison; madame Roland, qui, apres avoir +fait evader son mari, s'etait laisse enfermer sans songer a fuir; les +jeunes Riouffe, Girey-Dupre, Bois-Guion, attaches a la cause des deputes +proscrits, et traduits de Bordeaux a Paris pour y etre juges conjointement +avec eux; Bailly, qu'on avait arrete a Melun; l'ex-ministre des finances +Clavieres, qui n'avait pas reussi a s'enfuir comme Lebrun; le duc +d'Orleans, transfere des prisons de Marseille dans celles de Paris; les +generaux Houchard, Brunet, tous reserves au meme sort; et enfin +l'infortunee Marie-Antoinette, qui etait destinee a devancer a l'echafaud +ces illustres victimes. La, on ne songeait pas meme a se procurer les +commodites qui adoucissaient le sort des detenus dans les autres prisons. +On habitait de sombres et de tristes reduits, ou ne penetraient ni la +lumiere, ni les consolations, ni les plaisirs. A peine les prisonniers +jouissaient-ils du privilege d'etre couches sur des lits, au lieu de l'etre +sur la paille. Ne pouvant se distraire du spectacle de la mort comme les +simples suspects, qui esperaient n'etre que detenus jusqu'a la paix, ils +tachaient de s'en amuser, et faisaient du tribunal revolutionnaire et de la +guillotine les plus etranges parodies. Les girondins, dans leur prison, +improvisaient et jouaient des drames singuliers et terribles, dont leur +destinee et la revolution etaient le sujet. C'est a minuit, lorsque tous +les geoliers reposaient; qu'ils commencaient ces divertissemens lugubres. +Voici l'un de ceux qu'ils avaient imagines. Assis chacun sur un lit, ils +figuraient et les juges et les jures du tribunal revolutionnaire, et +Fouquier-Tinville lui-meme. Deux d'entre eux, places vis-a-vis, +representaient l'accuse avec son defenseur. Suivant l'usage du sanglant +tribunal, l'accuse etait toujours condamne. Etendu aussitot sur une planche +de lit que l'on renversait, il subissait le simulacre du supplice jusque +dans ses moindres details. Apres beaucoup d'executions, l'accusateur +devenait accuse, et succombait a son tour. Revenant alors couvert d'un drap +de lit, il peignait les tortures qu'il endurait aux enfers, prophetisait +leur destinee a tous ces juges iniques, et, s'emparant d'eux avec des cris +lamentables, il les entrainait dans les abimes.... "C'est ainsi, dit +Riouffe, que nous badinions dans le sein de la mort, et que dans nos jeux +prophetiques nous disions la verite au milieu des espions et des +bourreaux." + +Depuis la mort de Custine, on commencait a s'habituer a ces proces +politiques, ou de simples torts d'opinion etaient transformes en crimes +dignes de mort. On s'accoutumait, par une sanglante pratique, a chasser +tous les scrupules, et a regarder comme naturel d'envoyer a l'echafaud tout +membre d'un parti contraire. Les cordeliers et les jacobins avaient fait +decreter la mise en jugement de la reine, des girondins, de plusieurs +generaux et du duc d'Orleans. Ils exigeaient imperieusement qu'on leur tint +parole, et c'est surtout par la reine qu'ils voulaient commencer cette +longue suite d'immolations. Il semble qu'une femme aurait du desarmer les +fureurs politiques; mais on portait plus de haine encore a Marie-Antoinette +qu'a Louis XVI. C'est a elle qu'on reprochait les trahisons de la cour, les +dilapidations du tresor, et surtout la guerre acharnee de l'Autriche. Louis +XVI, disait-on, avait tout laisse faire; mais Marie-Antoinette avait tout +fait, et c'est sur elle qu'il fallait tout punir. + +Deja on a vu quelles reformes avaient ete faites au Temple. +Marie-Antoinette avait ete separee de sa soeur, de sa fille et de son fils. +En vertu du decret qui ordonnait le jugement ou la deportation des derniers +membres de la famille des Bourbons, on l'avait transferee a la +Conciergerie; et la, seule, dans une prison etroite, elle etait reduite au +plus strict necessaire comme tous les autres prisonniers. L'imprudence d'un +ami devoue rendit sa situation encore plus penible. Un membre de la +municipalite, Michonnis, auquel elle inspirait un vif interet, voulut +introduire aupres d'elle un individu qui voulait, disait-il, la voir par +curiosite. Cet individu etait un emigre courageux, mais imprudent, qui lui +jeta un oeillet renfermant ces mots ecrits sur un papier tres-fin: _Vos +amis sont prets_. Esperance fausse, et aussi dangereuse pour celle qui la +recevait que pour celui qui la donnait! Michonnis et l'emigre furent +decouverts et arretes sur-le-champ; la surveillance exercee a l'egard de +l'infortunee prisonniere devint des ce jour encore plus rigoureuse. Des +gendarmes devaient etre sans cesse de garde a la porte de sa prison, et il +leur etait expressement defendu de repondre a aucune de ses paroles. + +Le miserable Hebert, substitut de Chaumette, et redacteur de la degoutante +feuille du _Pere Duchene_, l'ecrivain du parti dont Vincent, Ronsin, +Varlet, Leclerc, etaient chefs, Hebert s'etait particulierement attache a +tourmenter les restes infortunes de la famille detronee. Il pretendait que +la famille du tyran ne devait pas etre mieux traitee qu'une famille +sans-culotte; et il avait fait rendre un arrete qui supprimait l'espece de +luxe avec lequel on avait nourri jusque-la les prisonniers du Temple. On +interdisait aux detenues la volaille et la patisserie; on les reduisait a +une seule espece d'aliment a dejeuner; a un potage, a un bouilli et un plat +quelconque a diner; a deux plats a souper, et une demi-bouteille de vin par +tete. La bougie etait remplacee par la chandelle, l'argenterie par l'etain, +et la porcelaine par la faience. Les porteurs d'eau ou de bois pouvaient +seuls entrer dans leur chambre, accompagnes de deux commissaires. Les +alimens ne leur parvenaient qu'au moyen d'un tour. Le nombreux domestique +etait reduit a un cuisinier, un aide, deux servans, et une femme de charge +pour le linge. + +Immediatement apres cet arrete, Hebert s'etait rendu au Temple, et avait +inhumainement arrache aux deux infortunees prisonnieres jusqu'a de petits +meubles auxquels elles tenaient beaucoup. Quatre-vingts louis que madame +Elisabeth avait en reserve, et qu'elle avait recus de madame de Lamballe, +lui furent enleves. Nul n'est plus dangereux, plus cruel que l'homme sans +lumieres et sans education, revetu d'une autorite recente. S'il a, surtout, +une ame vile; si, comme Hebert, qui distribuait des contre-marques a la +porte d'un theatre, et volait sur les recettes, il est sans moralite +naturelle, et s'il arrive tout a coup de la fange de sa condition au +pouvoir, il se montrera aussi bas qu'atroce. Tel fut Hebert dans sa +conduite au Temple. Il ne se borna pas aux vexations que nous venons de +rapporter; lui et quelques autres imaginerent de separer le jeune prince de +sa tante et de sa soeur. Un cordonnier, nomme Simon, et sa femme, furent +les instituteurs auxquels on crut devoir le confier pour lui donner +l'education des sans-culottes. Simon et sa femme s'enfermerent au Temple, +et devenant prisonniers avec le malheureux enfant, se chargerent de le +soigner a leur maniere. Leur nourriture etait meilleure que celle des +princesses, et ils partageaient la table des commissaires municipaux qui +etaient de garde. Simon pouvait, accompagne de deux commissaires, descendre +dans la cour du Temple avec le jeune prince, afin de lui procurer un peu +d'exercice. + +Hebert concut la pensee infame d'arracher a cet enfant des revelations +contre sa malheureuse mere. Soit que ce miserable pretat a l'enfant de +fausses revelations, soit qu'il eut abuse de son age et de son etat pour +lui arracher tout ce qu'il voulait, il provoqua une deposition revoltante; +et comme l'age du jeune prince ne permettait pas de le conduire au +tribunal, Hebert vint y rapporter a sa place les infamies que lui-meme +avait dictees ou supposees. + +Ce fut le 14 octobre que Marie-Antoinette parut devant ses juges. Trainee +au sanglant tribunal par l'inexorable vengeance revolutionnaire, elle n'y +paraissait avec aucune chance d'acquittement, car ce n'etait pas pour l'y +faire absoudre que les jacobins l'y avaient appelee. Cependant il fallait +enoncer des griefs. Fouquier recueillit les bruits repandus dans le peuple, +depuis l'arrivee de la princesse en France; et, dans l'acte d'accusation, +il lui reprocha d'avoir dilapide le tresor, d'abord pour ses plaisirs, puis +pour faire passer des fonds a l'empereur son frere. Il insista sur les +scenes des 5 et 6 octobre, et sur le repas des gardes-du-corps, pretendant +qu'elle avait trame a cette epoque un complot qui obligea le peuple a se +transporter a Versailles pour le dejouer. Il lui imputa ensuite de s'etre +emparee de son epoux, de s'etre melee du choix des ministres, d'avoir +conduit elle-meme les intrigues avec les deputes gagnes a la cour, d'avoir +prepare le voyage a Varennes, d'avoir amene la guerre, et livre aux +generaux ennemis tous nos plans de campagne. Il l'accusa d'avoir prepare +une nouvelle conspiration au 10 aout, d'avoir fait tirer ce jour-la sur le +peuple, et engage son epoux a se defendre en le taxant de lachete; enfin de +n'avoir cesse de machiner et de correspondre au dehors depuis sa captivite +au Temple, et d'y avoir traite son jeune fils en roi. On voit comment tout +est travesti et tourne a crime au jour terrible ou les vengeances des +peuples long-temps differees eclatent enfin, et frappent ceux de leurs +princes qui ne les ont pas meritees. On voit comment la prodigalite, +l'amour des plaisirs, si naturels chez une jeune princesse, comment son +attachement a son pays, son influence sur son epoux, ses regrets, plus +indiscrets toujours chez une femme que chez un homme, son courage meme plus +hardi, se peignaient dans ces imaginations irritees ou mechantes. + +Il fallait des temoins: on appela Lecointre, depute de Versailles, qui +avait vu les 5 et 6 octobre; Hebert, qui avait souvent visite le Temple; +divers employes des ministeres, et plusieurs domestiques de l'ancienne +cour. On tira de leurs prisons, pour les faire comparaitre, l'amiral +d'Estaing, ancien commandant de la garde nationale de Versailles, +l'ex-procureur de la commune Manuel, Latour-du-Pin, ministre de la guerre +en 1789, le venerable Bailly, qui, disait-on, avait ete, avec Lafayette, +complice du voyage a Varennes; enfin Valaze, l'un des girondins destines a +l'echafaud. + +Aucun fait precis ne fut articule. Les uns avaient vu la reine joyeuse +lorsque les gardes-du-corps lui temoignaient leur devouement; les autres +l'avaient vue triste et courroucee lorsqu'on la conduisait a Paris, ou +lorsqu'on la ramenait de Varennes; ceux-ci avaient assiste a des fetes +splendides qui devaient couter des sommes enormes; ceux-la avaient entendu +dire dans les bureaux ministeriels que la reine s'opposait a la sanction +des decrets. Une ancienne femme de service a la cour avait, en 1788, oui +dire au duc de Coigny que l'empereur avait deja recu deux cents millions de +la France pour faire la guerre aux Turcs. + +Le cynique Hebert, amene devant l'infortunee reine, osa enfin apporter les +accusations arrachees au jeune prince. Il dit que Charles Capet avait +raconte a Simon le voyage a Varennes, et designe Lafayette et Bailly comme +en etant les cooperateurs. Puis il ajouta que cet enfant avait des vices +funestes et bien prematures pour son age; que Simon, l'ayant surpris et +l'ayant interroge, avait appris qu'il tenait de sa mere les vices auxquels +il se livrait. Hebert ajouta que Marie-Antoinette voulait sans doute, en +affaiblissant de bonne heure la constitution physique de son fils, +s'assurer le moyen de le dominer, s'il remontait sur le trone. + +Les bruits echappes d'une cour mechante, pendant vingt annees, avaient +donne au peuple l'opinion la plus defavorable des moeurs de la reine. +Cependant cet auditoire tout jacobin fut revolte des accusations d'Hebert. +Celui-ci n'en persista pas moins a les soutenir. Cette mere infortunee ne +repondait pas; pressee de nouveau de s'expliquer, elle dit avec une emotion +extraordinaire: "Je croyais que la nature me dispenserait de repondre a une +telle imputation; mais j'en appelle au coeur de toutes les meres ici +presentes." Cette reponse si noble et si simple remua tous les assistans. +Cependant tout ne fut pas aussi amer pour Marie-Antoinette dans les +depositions des temoins. Le brave d'Estaing, dont elle avait ete l'ennemie, +refusa de rien dire a sa charge, et ne parla que du courage qu'elle montra +les 5 et 6 octobre, de la noble resolution qu'elle exprima de mourir aupres +de son epoux plutot que de fuir. Manuel, malgre ses hostilites avec la cour +pendant la legislative declara ne pouvoir rien dire contre l'accusee. +Quand le venerable Bailly fut amene, Bailly qui autrefois avait si souvent +predit a la cour les maux qu'entraineraient ses imprudences, il parut +douloureusement affecte; et comme on lui demandait s'il connaissait la +femme Capet: "Oui, dit-il en s'inclinant avec respect, oui, j'ai connu +_madame_." Il declara ne rien savoir, et soutint que les declarations +arrachees au jeune prince, relativement au voyage a Varennes, etaient +fausses. En recompense de sa deposition, il recut des reproches outrageans, +et put juger du sort qui lui etait bientot reserve. Il n'y eut dans +l'instruction que deux faits graves, attestes par Latour-du-Pin et Valaze, +qui ne deposerent que parce qu'ils ne pouvaient pas s'en dispenser. +Latour-du-Pin avoua que Marie-Antoinette lui avait demande un etat exact +des armees pendant qu'il etait ministre de la guerre. Valaze, toujours +froid, mais respectueux pour le malheur, ne voulut rien dire a la charge de +l'accusee; cependant il ne put s'empecher de declarer que, membre de la +commission des vingt-quatre, et charge avec ses collegues de verifier les +papiers trouves chez Septeuil, tresorier de la liste civile, il avait vu +des bons pour diverses sommes, signes _Antoinette_, ce qui etait fort +naturel; mais il ajouta qu'il avait vu une lettre ou le ministre priait le +roi de transmettre a la reine la copie d'un plan de campagne qu'il avait +entre ses mains. Ces deux faits, la demande de l'etat des armees et la +communication du plan de campagne, furent interpretes sur-le-champ d'une +maniere funeste, et on en conclut que c'etait pour les envoyer a l'ennemi; +car on ne supposait pas qu'une jeune princesse s'occupat, seulement par +gout, d'administration et de plans militaires. Apres ces depositions, on en +recueillit plusieurs autres sur les depenses de la cour, sur l'influence de +la reine dans les affaires, sur la scene du 10 aout, sur ce qui se passait +au Temple; et les bruits les plus vagues, les circonstances les plus +insignifiantes, furent accueillis comme des preuves. + +[Illustration: LA REINE A LA CONCIERGERIE.] + +Marie-Antoinette repeta souvent avec presence d'esprit et avec force, qu'il +n'y avait aucun fait precis contre elle; que d'ailleurs, epouse de Louis +XVI, elle ne repondait d'aucun des actes du regne. Fouquier neanmoins la +declara suffisamment convaincue. Chauveau-Lagarde fit d'inutiles efforts +pour la defendre; et cette reine infortunee fut condamnee a partager le +supplice de son epoux. + +Ramenee a la Conciergerie, elle y passa avec assez de calme la nuit qui +preceda son execution; et le lendemain, 16 octobre, au matin, elle fut +transportee, au milieu d'une populace nombreuse, sur la place fatale ou, +dix mois auparavant, avait succombe Louis XVI. Elle ecoutait avec calme les +exhortations de l'ecclesiastique qui l'accompagnait, et promenait un +regard indifferent sur ce peuple qui tant de fois avait applaudi a sa +beaute et a sa grace, et qui aujourd'hui applaudissait a son supplice avec +le meme empressement. Arrivee au pied de l'echafaud, elle apercut les +Tuileries, et parut emue; mais elle se hata de monter l'echelle fatale, et +s'abandonna avec courage aux bourreaux. L'infame executeur montra la tete +au peuple, comme il faisait toujours quand il avait immole une victime +illustre. + +Les jacobins furent combles de joie. "Qu'on porte cette nouvelle a +l'Autriche, dirent-ils; les Romains vendaient le terrain occupe par +Annibal; nous faisons tomber les tetes les plus cheres aux souverains qui +ont envahi notre territoire." + +Mais ce n'etait la que le commencement des vengeances. Immediatement apres +le jugement de Marie-Antoinette, il fallut proceder a celui des girondins +enfermes a la Conciergerie. + +Avant la revolte du Midi, on ne pouvait leur reprocher que des opinions. On +disait bien, a la verite, qu'ils etaient complices de Dumouriez, de la +Vendee, de d'Orleans; mais cette complicite, facile a imputer a la tribune, +etait impossible a prouver, meme devant un tribunal revolutionnaire. Depuis +le jour, au contraire, ou ils leverent l'etendard de la guerre civile, et +ou l'on eut contre eux des faits positifs, il devint facile de les +condamner. A la verite, les deputes detenus n'etaient pas ceux qui avaient +provoque l'insurrection du Calvados et du Midi, mais c'etaient les membres +du meme parti, les soutiens de la meme cause; on avait la conviction intime +qu'ils avaient correspondu les uns avec les autres; et quoique les lettres +interceptees ne prouvassent pas suffisamment la complicite, elles +suffisaient a un tribunal qui, par son institution, devait se contenter de +la vraisemblance. Toute la moderation des girondins fut donc transformee en +une vaste conspiration, dont la guerre civile avait ete le denouement. Leur +lenteur, sous la legislative, a s'insurger contre le trone, leur opposition +au projet du 10 aout, leur lutte avec la commune depuis le 10 aout jusqu'au +20 septembre, leurs energiques protestations contre les massacres, leur +pitie pour Louis XVI, leurs resistances au systeme inquisiteur qui +degoutait les generaux, leur opposition au tribunal extraordinaire, au +_maximum_, a l'emprunt force, a tous les moyens revolutionnaires: enfin +leurs efforts pour creer une autorite repressive en instituant la +commission des douze, leur desespoir apres leur defaite a Paris, desespoir +qui les fit recourir aux provinces, tout cela fut travesti en une +conspiration dans laquelle tout etait inseparable. Dans ce systeme +d'accusation, les opinions proferees a la tribune n'etaient que les +symptomes, les preparatifs de la guerre civile qui eclata bientot; et +quiconque avait parle dans la legislative et la convention, comme les +deputes reunis a Caen, a Bordeaux, a Lyon, a Marseille, etait coupable +comme eux. Quoiqu'on n'eut aucune preuve directe du concert, on en trouvait +dans leur communaute d'opinion, dans l'amitie qui avait uni la plupart +d'entre eux, dans leurs reunions habituelles chez Roland et chez Valaze. + +Les girondins, au contraire, ne croyaient pas pouvoir etre condamnes, si on +consentait a discuter avec eux. Leurs opinions, disaient-ils, avaient ete +libres; ils avaient pu differer d'avis avec les montagnards sur le choix +des moyens revolutionnaires, sans etre coupables: leurs opinions ne +prouvaient ni ambition personnelle, ni complot premedite. Elles attestaient +au contraire que sur une foule de points ils n'avaient pas ete d'accord +entre eux. Enfin leur complicite avec les deputes revoltes n'etait que +supposee, et leurs lettres, leur amitie, leur habitude de sieger sur les +memes bancs, ne suffisaient nullement pour la demontrer. "Si on nous laisse +parler, disaient les girondins, nous sommes sauves." Funeste idee, qui, +sans assurer leur salut, leur fit perdre une partie de cette dignite, seul +dedommagement d'une mort injuste! + +Si les partis avaient plus de franchise, ils seraient du moins bien plus +nobles. Le parti vainqueur aurait pu dire au parti vaincu: "Vous avez +pousse l'attachement a votre systeme de moderation, jusqu'a nous faire la +guerre, jusqu'a mettre la republique a deux doigts de sa perte, par une +diversion desastreuse; vous etes vaincus, il faut mourir." De leur cote, +les girondins avaient un beau discours a tenir a leurs vainqueurs. Ils +pouvaient leur repondre: "Nous vous regardons comme des scelerats qui +bouleversez la republique, qui la deshonorez en pretendant la defendre, et +nous avons voulu vous combattre et vous detruire. Oui, nous sommes tous +egalement coupables, nous sommes tous complices de Buzot, de Barbaroux, de +Petion, de Guadet; ce sont de grands et vertueux citoyens, dont nous +proclamons les vertus a votre face. Tandis qu'ils sont alles venger la +republique, nous sommes restes ici pour la glorifier en presence des +bourreaux. Vous etes vainqueurs, donnez-nous la mort." + +Mais l'esprit de l'homme n'est pas fait de telle sorte, qu'il cherche ainsi +a tout simplifier par de la franchise. Le parti vainqueur veut convaincre, +et il ment; un reste d'espoir engage le parti vaincu a se defendre, et il +ment; et l'on voit, dans les discordes civiles, ces honteux proces, ou le +plus fort ecoute pour ne pas croire, ou le plus faible parle pour ne pas +persuader, et demande la vie sans l'obtenir. C'est apres l'arret prononce, +c'est apres que tout espoir est perdu, que la dignite humaine se retrouve, +et c'est a la vue du fer qu'on la voit reparaitre tout entiere. + +Les girondins resolurent donc de se defendre, et il leur fallut pour cela +employer les concessions, les reticences. On voulut leur prouver leurs +crimes, et on envoya, pour les convaincre, au tribunal revolutionnaire tous +leurs ennemis, Pache, Hebert, Chaumette, Chabot, et autres, ou aussi faux, +ou aussi vils. L'affluence etait considerable, car c'etait un spectacle +encore nouveau que celui de tant de republicains condamnes pour la cause de +la republique. Les accuses etaient au nombre de vingt-un, tous a la fleur +de l'age, dans la force du talent, quelques-uns meme dans tout l'eclat de +la jeunesse et de la beaute. La seule declaration de leurs noms et de leur +age avait de quoi toucher. + +Brissot, Gardien et Lasource, avaient trente-neuf ans; Vergniaud, Gensonne +et Lehardy, trente-cinq; Mainvielle et Ducos, vingt-huit; Boyer-Fonfrede et +Duchastel, vingt-sept; Duperret, quarante-six; Carra, cinquante; Valaze et +Lacase, quarante-deux; Duprat, trente-trois; Sillery, cinquante-sept; +Fauchet, quarante-neuf; Lesterp-Beauvais, quarante-trois; Boileau, +quarante-un; Antiboul, quarante; Vigee, trente-six. + +Gensonne etait calme et froid; Valaze indigne et meprisant; Vergniaud etait +plus emu que de coutume; le jeune Ducos etait gai; et Fonfrede, qu'on avait +epargne dans la journee du 2 juin, parce qu'il n'avait pas vote pour les +arrestations de la commission des douze, et qui, par ses instances +reiterees en faveur de ses amis, avait merite depuis de partager leur sort, +Fonfrede semblait, pour une si belle cause, abandonner avec facilite, et sa +grande fortune, et sa jeune epouse, et sa vie. + +Amar avait redige, au nom du comite de surete generale, l'acte +d'accusation. Pache fut le premier temoin entendu a l'appui. Cauteleux et +prudent, comme il l'etait toujours, il dit qu'il avait apercu depuis +long-temps une faction contraire a la revolution, mais il n'articula aucun +fait prouvant un complot premedite. Il dit seulement que, lorsque la +convention etait menacee par Dumouriez, il se rendit au comite des finances +pour obtenir des fonds et approvisionner Paris, et que le comite les +refusa; il ajouta qu'il avait ete maltraite dans le comite de surete +generale, et que Guadet l'avait menace de demander l'arrestation des +autorites municipales. Chaumette raconta toutes les luttes de la commune +avec le cote droit, telles qu'on les avait apprises par les journaux; il +n'ajouta qu'un seul fait particulier, c'est que Brissot avait fait nommer +Santonax commissaire aux colonies, et que Brissot etait par consequent +l'auteur de tous les maux du Nouveau-Monde. Le miserable Hebert raconta son +arrestation par la commission des douze, et dit que Roland corrompait tous +les ecrivains, car madame Roland avait voulu acheter sa feuille du _Pere +Duchene_. Destournelles, ministre de la justice, et autrefois employe a la +commune, deposa d'une maniere aussi vague, et repeta ce qu'on savait, c'est +que les accuses avaient poursuivi la commune, tonne contre les massacres, +et voulu instituer une garde departementale, etc., etc. Le temoin le plus +prolixe, le plus acharne dans sa deposition, qui dura plusieurs heures, fut +l'ex-capucin Chabot. Ame bouillante, faible et vile, Chabot avait toujours +ete traite par les girondins comme un extravagant; il ne leur pardonnait +pas leurs dedains; il etait fier d'avoir voulu le 10 aout contre leur avis; +il pretendait que, s'ils avaient consenti a l'envoyer aux prisons, il +aurait sauve les prisonniers comme il avait sauve les Suisses; il voulait +donc se venger des girondins, et surtout recouvrer, en les calomniant, sa +popularite, qu'il commencait a perdre aux jacobins, parce qu'on le +soupconnait de prendre part a l'agiotage. Il imagina une longue et mechante +accusation, ou il montra les girondins cherchant d'abord a s'emparer du +ministre Narbonne, puis, apres avoir chasse Narbonne, occupant trois +ministeres a la fois, faisant le 20 juin pour ranimer leurs creatures, +s'opposant au 10 aout, parce qu'ils ne voulaient pas la republique, enfin +suivant toujours un plan calcule d'ambition, et, ce qui est plus atroce que +tout le reste, souffrant les massacres de septembre et le vol du +Garde-Meuble, pour perdre la reputation des patriotes. "S'ils avaient +voulu, disait Chabot, j'aurais sauve les prisonniers. Petion a fait boire +les egorgeurs, et Brissot n'a pas voulu qu'on les arretat, parce qu'il y +avait dans les prisons un de ses ennemis, Morande!" + +Tels sont les etres vils qui s'acharnent sur les hommes de bien, des que le +pouvoir leur en a donne le signal! Aussitot que les chefs ont jete la +premiere pierre, tout ce qui vit dans la fange se souleve, et accable la +victime; Fabre-d'Eglantine, devenu suspect comme Chabot, pour cause +d'agiotage, avait besoin aussi de se populariser, et il fit une deposition +plus menagee, mais plus perfide, ou il insinua que l'intention de laisser +commettre les massacres et le vol du Garde-Meuble, avait bien pu entrer +dans la politique des girondins. Vergniaud, n'y resistant pas davantage, +s'ecria avec indignation: "Je ne suis pas tenu de me justifier de +complicite avec des voleurs et des assassins." + +Cependant il n'y avait aucun fait precis allegue contre les accuses, on ne +leur reprochait que des opinions publiquement soutenues, et ils repondaient +que ces opinions avaient pu etre erronees, mais qu'ils avaient eu le droit +de se tromper. On leur objectait que leurs doctrines etaient non le +resultat d'une erreur involontaire et des lors excusable, mais d'un complot +trame chez Roland et chez Valaze. Ils repliquaient de nouveau que ces +doctrines etaient si peu l'effet d'un accord fait entre eux, qu'elles +n'avaient pas ete conformes sur tous les points. L'un disait: Je n'ai pas +vote pour l'appel au peuple; l'autre: Je n'ai pas vote pour la garde +departementale; un troisieme: Je n'etais pas de l'avis de la commission des +douze, je n'etais pas pour l'arrestation d'Hebert et de Chaumette. Tout +cela etait vrai, mais alors la defense n'etait plus commune a tous les +inculpes; ils semblaient presque s'abandonner les uns les autres, et chacun +paraissait condamner la mesure a laquelle il n'avait pas pris part. +L'accuse Boileau poussa le soin de se justifier jusqu'a la plus extreme +faiblesse, et se couvrit meme de honte. Il avoua qu'il avait existe une +conspiration contre l'unite et l'indivisibilite de la republique, qu'il en +etait convaincu maintenant, et le declarait a la justice; qu'il ne pouvait +pas designer les coupables, mais qu'il souhaitait leur punition et se +declarait franc montagnard. Gardien eut aussi la faiblesse de desavouer +tout a fait la commission des douze. Cependant Gensonne, Brissot, +Vergniaud, et surtout Valaze, corrigerent le mauvais effet de la conduite +de leurs deux collegues. Ils alleguerent bien qu'ils n'avaient pas toujours +pense de meme, que par consequent ils ne s'etaient pas concertes dans leurs +opinions, mais ils ne desavouerent ni leur amitie, ni leurs doctrines. +Valaze avoua franchement les reunions qui avaient eu lieu chez lui, et +soutint qu'ils avaient eu le droit de se reunir et de s'eclairer de leurs +idees, comme tous les autres citoyens. Lorsqu'on leur objecta enfin leur +connivence avec les fugitifs, ils la nierent. Hebert alors s'ecria: "Les +accuses nient la conspiration! Quand le senat de Rome eut a prononcer sur +la conspiration de Catilina, s'il eut interroge chaque conjure et qu'il se +fut contente d'une denegation, ils auraient tous echappe au supplice qui +les attendait; mais les reunions chez Catilina, mais la fuite de celui-ci, +mais les armes trouvees chez Lecca, etaient des preuves materielles, et +elles suffirent pour determiner le jugement du senat.--Eh bien! repondit +Brissot, j'accepte la comparaison qu'on fait de nous avec Catilina. Ciceron +lui dit: On a trouve des armes chez toi; les ambassadeurs des Allobroges +t'accusent; les signatures de Lentulus, de Cethegus et de Statilius, tes +complices, prouvent tes infames projets. Ici le senat nous accuse, il est +vrai, mais a-t-on trouve chez nous des armes? Nous oppose-t-on des +signatures?" + +Malheureusement, on avait decouvert des plaintes ecrites a Bordeaux par +Vergniaud, qui respiraient la plus vive indignation. On avait trouve une +lettre d'un cousin de l'accuse Lacase, ou les preparatifs de l'insurrection +etaient annonces; enfin on avait intercepte une lettre de Duperret a madame +Roland, ou celui-ci disait qu'il avait recu des nouvelles de Buzot et de +Barbaroux, et qu'ils se preparaient a punir les attentats commis a Paris. +Vergniaud interpelle repondit: "Si je vous rappelais les motifs qui m'ont +engage a ecrire, peut-etre vous paraitrais-je plus a plaindre qu'a blamer. +J'ai du croire, d'apres les complots du 10 mars, que le projet de nous +assassiner etait lie a celui de dissoudre la representation nationale. +Marat l'a ecrit ainsi le 11 mars. Les petitions faites depuis contre nous +avec tant d'acharnement m'ont confirme dans cette opinion. C'est dans cette +circonstance que mon ame s'est brisee de douleur, et que j'ai ecrit a mes +concitoyens que j'etais sous le couteau. J'ai reclame contre la tyrannie de +Marat. C'est le seul que j'aie nomme. Je respecte l'opinion du peuple sur +Marat, mais enfin Marat etait mon tyran!..."--A ces paroles, un jure se +leve et dit: "Vergniaud se plaint d'avoir ete persecute par Marat. +J'observe que Marat a ete assassine, et que Vergniaud est encore ici." +Cette sotte observation est applaudie par une partie des spectateurs, et +toute la franchise, toute la raison de Vergniaud, restent sans effet sur la +multitude aveuglee. + +Cependant Vergniaud etait parvenu a se faire ecouter, et avait retrouve, en +parlant de la conduite de ses amis, de leur devouement, de leurs sacrifices +a la republique, toute son eloquence. L'auditoire entier avait ete remue; +et cette condamnation, quoique commandee, ne semblait plus irrevocable. Les +debats avaient dure plusieurs jours. Les jacobins, indignes des lenteurs du +tribunal, adresserent une nouvelle petition a la convention, pour accelerer +la procedure. Robespierre fit rendre un decret par lequel, apres trois +jours de discussion, les jures etaient autorises a se declarer suffisamment +eclaires, et a proceder au jugement sans plus rien entendre. Et pour rendre +le titre plus conforme a la chose, il fit decider en outre que le nom de +tribunal extraordinaire serait change en celui de TRIBUNAL REVOLUTIONNAIRE. + +Ce decret rendu, les jures n'oserent pas s'en servir sur-le-champ, et +declarerent n'etre pas suffisamment eclaires. Mais, le lendemain, ils +userent de leur nouveau pouvoir d'abreger les debats, et en demanderent la +cloture. Les accuses avaient deja perdu toute esperance, et ils etaient +resolus a mourir noblement. Ils se rendirent a la derniere seance du +tribunal avec un visage serein. Tandis qu'on les fouillait a la porte de la +Conciergerie, pour leur enlever les armes meurtrieres avec lesquelles ils +auraient pu attenter a leur vie, Valaze, donnant une paire de ciseaux a son +ami Riouffe, lui dit en presence des gendarmes: "Tiens, mon ami, voila une +arme defendue; il ne faut pas attenter a nos jours!" + +[Illustration: LES GIRONDINS MARCHENT A LA MORT.] + +Le 30 octobre, a minuit, les jures entrent pour prononcer la sentence. +Antonelle, leur president, avait le visage altere. Camille Desmoulins, en +entendant prononcer l'arret, s'ecria: "Ah! c'est moi qui les tue, c'est +_mon Brissot devoile_[5]! Je m'en vais," dit-il; et il sort desespere. Les +accuses rentrent. En entendant prononcer le mot fatal de mort, Brissot +laisse tomber ses bras, sa tete se penche subitement sur sa poitrine; +Gensonne veut dire quelques mots sur l'application de la loi, mais il ne +peut se faire entendre. Sillery, en laissant echapper ses bequilles, +s'ecrie: _Ce jour est le plus beau de ma vie_. On avait concu quelques +esperances pour les deux jeunes freres Ducos et Fonfrede, qui avaient paru +moins compromis, et qui s'etaient attaches aux girondins, moins encore par +conformite d'opinion que par admiration pour leur caractere et leurs +talens. Cependant ils sont condamnes comme les autres. Fonfrede embrasse +Ducos en lui disant: "Mon frere, c'est moi qui te donne la +mort.--Console-toi, repond Ducos, nous mourrons ensemble." L'abbe Fauchet, +le visage baisse, semble prier le ciel, Carra conserve son air de durete, +Vergniaud a dans toute sa personne quelque chose de dedaigneux et de fier; +Lasource prononce ce mot d'un ancien: "Je meurs le jour ou le peuple a +perdu la raison; vous mourrez le jour ou il l'aura recouvree." Le faible +Boileau, le faible Gardien, ne sont pas epargnes. Boileau, en jetant son +chapeau en l'air, s'ecrie: "Je suis innocent.--Nous sommes innocens, +repetent tous les accuses; peuple, on vous trompe." Quelques-uns d'entre +eux ont le tort de jeter quelques assignats, comme pour engager la +multitude a voler a leur secours, mais elle reste immobile. Les gendarmes +les entourent alors pour les conduire dans leur cachot. Tout a coup l'un +des condamnes tombe a leurs pieds; ils le relevent noye dans son sang. +C'etait Valaze, qui, en donnant ses ciseaux a Riouffe, avait garde un +poignard, et s'en etait frappe. Le tribunal decide sur-le-champ que son +cadavre sera transporte sur une charrette, a la suite des condamnes. En +sortant du tribunal, ils entonnent tous ensemble, par un mouvement +spontane, l'hymne des Marseillais: + + Contre nous de la tyrannie + L'etendard sanglant est leve. + +Leur derniere nuit fut sublime. Vergniaud avait du poison, il le jeta pour +mourir avec ses amis. Ils firent en commun un dernier repas, ou ils furent +tour a tour gais, serieux, eloquens. Brissot Gensonne, etaient graves et +reflechis; Vergniaud parla de la liberte expirante avec les plus nobles +regrets, et de la destinee humaine avec une eloquence entrainante. Ducos +repeta des vers qu'il avait faits en prison, et tous ensemble chanterent +des hymnes a la France et a la liberte. + +Le lendemain, 31 octobre, une foule immense s'etait portee sur leur +passage. Ils repetaient, en marchant a l'echafaud, cet hymne des +Marseillais que nos soldats chantaient en marchant a l'ennemi. Arrives a la +place de la Revolution, et descendus de leurs charrettes, ils +s'embrasserent en criant: _Vive la republique!_ Sillery monta le premier +sur l'echafaud, et apres avoir salue gravement le peuple, dans lequel il +respectait encore l'humanite faible et trompee, il recut le coup fatal. +Tous imiterent Sillery, et moururent avec la meme dignite. En trente-une +minutes, le bourreau fit tomber ces illustres tetes, et detruisit ainsi en +quelques instans, jeunesse, beaute, vertus, talens. Telle fut la fin de +ces nobles et courageux citoyens, victimes de leur genereuse utopie. Ne +comprenant ni l'humanite, ni ses vices, ni les moyens de la conduire dans +une revolution, ils s'indignerent de ce qu'elle ne voulait pas etre +meilleure, et se firent devorer par elle, en s'obstinant a la contrarier. +Respect a leur memoire! jamais tant de vertus, de talens, ne brillerent +dans les guerres civiles; et il faut le dire a leur gloire, s'ils ne +comprirent pas la necessite des moyens violens pour sauver la cause de la +France, la plupart de leurs adversaires, qui prefererent ces moyens, se +deciderent par passion plutot que par genie. On ne pourrait mettre au +dessus d'eux que celui des montagnards qui se serait decide pour les moyens +revolutionnaires, par politique seule et non par l'entrainement de la +haine. + +A peine les girondins eurent-ils expire, que de nouvelles victimes furent +immolees apres eux. Le glaive ne se reposa pas un instant. Le 2 novembre, +on mit a mort l'infortunee Olympe de Gouges, pour des ecrits pretendus +contre-revolutionnaires, et Adam Lux, depute de Mayence, accuse du meme +delit. Le 6 novembre, le malheureux duc d'Orleans, transfere de Marseille a +Paris, fut traduit au tribunal revolutionnaire, et condamne pour les +soupcons qu'il avait inspires a tous les partis. Odieux a l'emigration, +suspect aux girondins et aux jacobins, il n'inspirait aucun de ces regrets +qui consolent d'une mort injuste. Plus ennemi de la cour qu'enthousiaste de +la republique, il n'eprouvait pas cette conviction qui soutient au moment +supreme; et il fut de toutes les victimes la moins dedommagee et la plus a +plaindre. Un degout universel, un scepticisme absolu, furent ses derniers +sentimens, et il marcha a l'echafaud avec un calme et une indifference +extraordinaire. Traine le long de la rue Saint-Honore, il vit son palais +d'un oeil sec, et ne dementit pas un moment son degout des hommes et de la +vie. Son aide-de-camp Coustard, depute comme lui, fut associe a son sort. +Deux jours apres, l'interessante et courageuse epouse de Roland les suivit +a l'echafaud. Cette femme, reunissant aux graces d'une Francaise l'heroisme +d'une Romaine, portait toutes les douleurs dans son ame. Elle respectait et +cherissait son epoux comme un pere; elle eprouvait pour l'un des girondins +proscrits une passion profonde, qu'elle avait toujours contenue; elle +laissait une fille, jeune et orpheline, confiee a des amis; tremblante pour +tant d'etres si chers, elle croyait a jamais perdue cette cause de la +liberte dont elle etait enthousiaste, et a laquelle elle avait fait de si +grands sacrifices. Ainsi elle souffrait dans toutes ses affections a la +fois. Condamnee pour cause de complicite avec les girondins, elle entendit +son arret avec une sorte d'enthousiasme, sembla inspiree depuis le +moment de sa condamnation jusqu'a celui de son execution, et excita, chez +tous ceux qui la virent, une espece d'admiration religieuse. Elle alla a +l'echafaud vetue en blanc; pendant toute la route, elle ranima les forces +d'un compagnon d'infortune qui devait perir avec elle, et qui n'avait pas +le meme courage; deux fois meme elle parvint a lui arracher un sourire. +Arrivee sur le lieu du supplice, elle s'inclina devant la statue de la +liberte en s'ecriant: _O liberte! que de crimes on commet en ton nom!_ Elle +subit ensuite la mort avec un courage inebranlable (10 novembre). Ainsi +perit cette femme charmante et courageuse, qui meritait de partager la +destinee de ses amis, mais qui, plus modeste et plus soumise au role passif +de son sexe, aurait, non pas evite la mort, due a ses talens et a ses +vertus, mais epargne a son epoux et a elle-meme des ridicules et des +calomnies. + +[Illustration: MME. ROLAND.] + +Son epoux s'etait refugie du cote de Rouen. En apprenant sa fin tragique, +il ne voulut pas lui survivre. Il quitta la maison hospitaliere ou il avait +recu un asile; et, pour ne compromettre aucun ami, il vint se donner la +mort sur la grande route. On le trouva perce au coeur d'une epee, et gisant +au pied d'un arbre contre lequel il avait appuye l'arme meurtriere. Dans sa +poche etait renferme un ecrit sur sa vie et sur sa conduite au ministere. + +Ainsi, dans cet epouvantable delire qui rendait suspects et le genie, et la +vertu, et le courage, tout ce qu'il y avait de plus noble, de plus genereux +en France, perissait ou par le suicide ou par le fer des bourreaux! + +[Illustration: BAILLY.] + +Entre tant de morts illustres et courageuses, il y en eut une surtout plus +lamentable et plus sublime que toutes les autres, ce fut celle de Bailly. +Deja on avait pu voir, a la maniere dont il avait ete traite dans le proces +de la reine, comment il serait accueilli au tribunal revolutionnaire. La +scene du Champ-de-Mars, la proclamation de la loi martiale et la fusillade +qui s'en etait suivie, etaient les evenemens le plus souvent et le plus +amerement reproches au parti constituant. C'etait sur Bailly, l'ami de +Lafayette, c'etait sur le magistrat qui avait fait deployer le drapeau +rouge, qu'on voulait punir tous les pretendus forfaits de la constituante. +Il fut condamne, et dut etre execute au Champ-de-Mars, theatre de ce qu'on +appelait son crime. Ce fut le 11 novembre, et par un temps froid et +pluvieux, qu'eut lieu son supplice. Conduit a pied, et au milieu des +outrages d'une populace barbare, qu'il avait nourrie pendant qu'il etait +maire, il demeura calme et d'une serenite inalterable. Pendant le long +trajet de la Conciergerie au Champ-de-Mars, on lui agitait sous le +visage le drapeau rouge qu'on avait retrouve a la mairie, enferme dans un +etui en acajou. Arrive au pied de l'echafaud, il semblait toucher au terme +de son supplice; mais un des forcenes, attaches a le poursuivre, s'ecrie +qu'il ne faut pas que le champ de la federation soit souille de son sang. +Alors on se precipite sur la guillotine, on la transporte avec le meme +empressement qu'on mit autrefois a creuser ce meme champ de la federation; +on court l'elever enfin sur le bord de la Seine, sur un tas d'ordures, et +vis-a-vis le quartier de Chaillot, ou Bailly avait passe sa vie et compose +ses ouvrages. Cette operation dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on +lui fait parcourir plusieurs fois le Champ-de-Mars. La tete nue, les mains +derriere le dos, il se traine avec peine. Les uns lui jettent de la boue, +d'autres lui donnent des coups de pied ou de baton. Accable, il tombe; on +le releve de nouveau. La pluie, le froid, ont communique a ses membres un +tremblement involontaire. "Tu trembles," lui dit un soldat.--"Mon ami, +repond le vieillard, c'est de froid." Apres plusieurs heures de cette +torture, on lui brule sous le nez le drapeau rouge; le bourreau s'empare de +lui enfin, et on nous enleve encore un savant illustre, et l'un des hommes +les plus vertueux qui aient honore notre patrie. + +Depuis ces temps ou Tacite la vit applaudir aux crimes des empereurs, la +vile populace n'a pas change. Toujours brusque en ses mouvemens, tantot +elle eleve l'autel de la patrie, tantot elle dresse des echafauds, et n'est +belle et noble a voir que lorsque, entrainee dans les armees, elle se +precipite sur les bataillons ennemis. Que le despotisme n'impute pas ses +crimes a la liberte; car, sous le despotisme, elle fut toujours aussi +coupable que sous la republique; mais invoquons sans cesse les lumieres et +l'instruction pour ces barbares, pullulant au fond des societes, et +toujours prets a les souiller de tous les crimes, a l'appel de tous les +pouvoirs, et pour le deshonneur de toutes les causes. + +Le 25 novembre, eut encore lieu la mort du malheureux Manuel, qui etait +devenu de procureur de la commune, depute a la convention, et qui donna sa +demission lors du proces de Louis XVI, parce qu'on l'accusait d'avoir +derobe le scrutin. Au tribunal, on lui reprocha d'avoir favorise les +massacres de septembre pour soulever les departemens contre Paris. C'est +Fouquier-Tinville qui etait charge d'imaginer ces perfides calomnies, plus +atroces encore que la condamnation. Ce meme jour, fut condamne le +malheureux general Brunet, pour n'avoir pas envoye une partie de son armee +de Nice devant Toulon; et le lendemain 26, la mort fut prononcee contre le +victorieux Houchard, pour n'avoir pas compris le plan qui lui fut trace, et +ne s'etre pas rapidement porte sur la chaussee de Furnes, de maniere a +prendre toute l'armee anglaise. Sa faute etait criante, mais ne meritait +pas la mort. + +Ces executions commencaient a repandre une terreur generale, et a rendre +l'autorite formidable. L'effroi n'etait pas seulement dans les prisons, +dans la salle du tribunal revolutionnaire, a la place de la Revolution; il +regnait partout, dans les marches, dans les boutiques, ou le _maximum_ et +les lois contre l'accaparement venaient d'etre mis en vigueur. On a deja vu +comment le discredit des assignats et le rencherissement des denrees +avaient conduit a decreter le _maximum_, dans le but de remettre en rapport +les denrees et la monnaie. Les premiers effets de ce _maximum_ furent des +plus malheureux, et amenerent la cloture d'une grande quantite de +boutiques. En fixant un tarif pour les marchandises de premiere necessite, +on n'avait atteint que la marchandise rendue chez le detaillant, et prete a +passer des mains de celui-ci dans celles du consommateur. Mais le +detaillant qui l'avait achetee chez le marchand en gros ou chez le +fabricant, avant le _maximum_, et a un prix superieur a celui du nouveau +tarif, faisait des pertes enormes et se plaignait amerement. Les pertes +n'etaient pas moindres pour lui, meme lorsqu'il avait achete apres le +_maximum_. En effet, dans le tarif des marchandises dites de premiere +necessite, on ne les designait que deja tout ouvrees et pretes a etre +consommees, et on ne fixait leur prix que parvenues a ce dernier etat. Mais +on ne disait pas quel prix elles devaient avoir, sous forme de matiere +premiere, quel prix il fallait payer a l'ouvrier qui les travaillait, au +roulier, au navigateur qui les transportaient; par consequent le +detaillant, qui etait oblige de vendre au consommateur selon le tarif, et +qui ne pouvait traiter avec l'ouvrier, le fabricant, le commercant en gros, +d'apres ce meme tarif, etait dans l'impossibilite de continuer un commerce +aussi desavantageux. La plupart des marchands fermaient leurs boutiques, ou +bien echappaient a la loi par la fraude; ils ne vendaient au maximum que la +plus mauvaise marchandise, et reservaient la bonne pour ceux qui venaient +secretement la payer sa valeur. + +Le peuple, qui s'apercevait de ces fraudes, et voyait se fermer un grand +nombre de boutiques, se dechainait avec fureur, et venait assaillir la +commune de ses reclamations; il voulait qu'on obligeat tous les marchands a +tenir leurs boutiques ouvertes, et a continuer leur commerce malgre eux. +Dispose a se plaindre de tout, il denoncait les bouchers et les +charcutiers, qui achetaient des animaux malsains ou morts d'accidens, et +qui ne saignaient pas assez les viandes dans l'intention de les rendre plus +pesantes; les boulangers, qui, pour fournir de la belle farine au riche, +reservaient la mauvaise au pauvre, et ne faisaient pas assez cuire le pain +afin qu'il pesat davantage; les marchands de vin, qui melaient aux boissons +les drogues les plus malfaisantes; les marchands de sel, qui pour augmenter +le poids de cette denree, en alteraient la qualite; les epiciers, tous les +detaillans enfin, qui falsifiaient les denrees de mille manieres. + +De ces abus, les uns etaient eternels, les autres tenaient a la crise +actuelle, mais, quand l'impatience du mal saisit les esprits, on se plaint +de tout, on veut tout reformer, tout punir. + +Le procureur-general Chaumette fit a ce sujet un discours fulminant contre +les marchands. + +"On se rappelle, dit-il, qu'en 89, et les annees suivantes, tous ces hommes +ont fait un tres grand commerce, mais avec qui? avec l'etranger. On sait +que ce sont eux qui ont fait tomber les assignats, et que c'est au moyen de +l'agiotage sur le papier-monnaie qu'ils se sont enrichis. Qu'ont-ils fait +apres que leur fortune a ete complete? Ils se sont retires du commerce, ils +ont menace le peuple de la penurie des marchandises; mais s'ils ont de +l'or et des assignats, la republique a quelque chose de plus precieux, elle +a des bras. Ce sont des bras et non pas de l'or qu'il faut pour faire +mouvoir les fabriques et les manufactures. Eh bien! si ces individus +abandonnent les fabriques, la republique s'en emparera, et elle mettra en +requisition toutes les matieres premieres. Qu'ils sachent qu'il depend de +la republique de reduire, quand elle le voudra, en boue et en cendres, l'or +et les assignats qui sont en leurs mains. Il faut que le geant du peuple +ecrase les speculateurs mercantiles. + +"Nous sentons les maux du peuple, parce que nous sommes peuple nous-memes. +Le conseil tout entier est compose de sans-culottes, il est le +legislateur-peuple. Peu nous importe que nos tetes tombent, pourvu que la +posterite daigne ramasser nos cranes.... Ce n'est pas l'Evangile que +j'invoquerai, c'est Platon. Celui qui frappera du glaive, dit ce +philosophe, perira par le glaive; celui qui frappera du poison, perira par +le poison; la famine etouffera celui qui voudrait affamer le peuple.... Si +les subsistances et les marchandises viennent a manquer, a qui s'en prendra +le peuple? aux autorites constituees? non.... A la convention? non.... Il +s'en prendra aux fournisseurs et aux approvisionneurs. Rousseau etait +peuple aussi, et il disait: _Quand le peuple n'aura plus rien a manger, il +mangera le riche_." (Commune du 14 octobre.) + +Les moyens forces conduisent aux moyens forces, comme nous l'avons dit +ailleurs. On s'etait occupe, dans les premieres lois, de la marchandise +ouvree, il fallait maintenant passer a la matiere premiere; l'idee meme de +s'emparer de la matiere premiere et de l'ouvrer pour le compte de la +republique, germait dans les tetes. C'est une redoutable obligation que +celle de violenter la nature, et de vouloir regler tous ses mouvemens. On +est bientot oblige de suppleer la spontaneite en toutes choses, et de +remplacer la vie meme par les commandemens de la loi. La commune et la +convention furent forcees de prendre de nouvelles mesures, chacune suivant +sa competence. + +La commune de Paris obligea chaque marchand a declarer la quantite de +denrees qu'il possedait, les demandes qu'il avait faites pour s'en +procurer, et l'esperance qu'il avait des arrivages. Tout marchand qui, +faisant un commerce depuis un an, l'abandonnait ou le laissait languir, +etait declare suspect, et enferme comme tel. Pour empecher la confusion et +l'engorgement provenant de l'empressement a s'approvisionner, la commune +decida encore que le consommateur ne pourrait s'adresser qu'au marchand +detaillant, le detaillant qu'au marchand en gros, et elle fixa les +quantites que chacun pourrait exiger. Ainsi l'epicier ne pouvait exiger que +vingt-cinq livres de sucre a la fois chez le marchand en gros, et le +limonadier que douze. C'etaient les comites revolutionnaires qui +delivraient les bons d'achat, et fixaient les quantites. La commune ne +borna pas la ses reglemens. Comme l'affluence a la porte des boulangers +etait toujours la meme, et occasionnait des scenes tumultueuses, et que +beaucoup de gens passaient une partie des nuits a attendre, Chaumette fit +decider que la distribution ne commencerait que par les derniers arrives, +ce qui ne diminua ni le tumulte ni l'empressement. Comme le peuple se +plaignait de ce qu'on lui reservait la plus mauvaise farine, il fut arrete +que, dans la ville de Paris, il ne serait plus fait qu'une seule espece de +pain, composee de trois quarts de froment et d'un quart de seigle. Enfin, +on institua une commission d'inspection aux subsistances, pour verifier +l'etat des denrees, constater les fraudes, et les punir. Ces mesures, +imitees par les autres communes, souvent meme converties en decrets, +devenaient aussitot des lois generales; et c'est ainsi, comme nous l'avons +deja dit, que la commune exercait une influence immense dans tout ce qui +tenait au regime interieur et a la police. + +La convention, pressee de reformer la loi du _maximum_, en imagina une +nouvelle qui remontait de la marchandise a la matiere premiere. Il devait +etre fait un tableau du prix, que coutait la marchandise en 1790, sur le +lieu meme de production. A ce prix, il etait ajoute premierement, un tiers +en sus, a cause des circonstances; secondement, un prix fixe pour le +transport du lieu de production au lieu de consommation; troisiemement +enfin, une somme de cinq pour cent pour le profit du marchand en gros, et +de dix pour le marchand detailliste; de tous ces elemens on devait +composer, pour l'avenir, le prix dela marchandises de premiere necessite. +Les administrations locales etaient chargees de faire ce travail chacune +pour ce qui se produisait et se consommait chez elles. Une indemnite etait +accordee a tout marchand detailliste qui, ayant moins de dix mille francs +de capital, pouvait prouver qu'il avait perdu ce capital par le _maximum_. +Les communes devaient juger le cas a vue-d'oeil, comme on jugeait toute +chose alors, comme on juge tout en temps de dictature. Ainsi la loi, sans +remonter encore a la production, a la matiere brute, a la main-d'oeuvre, +fixait le prix de la marchandise au sortir de la fabrique, le prix des +transports, le gain du commercant et du detaillant, et remplacait, dans la +moitie au moins de l'oeuvre sociale, la mobilite de la nature par des +regles absolues. Mais tout cela, nous le repetons, provenait +inevitablement du premier _maximum_, le premier _maximum_ des assignats, et +les assignats des besoins imperieux de la revolution. + +Pour suffire a ce systeme de gouvernement introduit dans le commerce, il +fut nomme une commission des subsistances et approvisionnemens, dont +l'autorite s'etendait sur toute la republique, et qui etait composee de +trois membres, choisis par la convention, jouissant presque de l'importance +des ministres eux-memes, et ayant voix au conseil. Cette commission etait +chargee de faire executer les tarifs, de surveiller la conduite des +communes a cet egard, de faire incessamment continuer le recensement des +subsistances et des denrees dans toute la France, d'en ordonner le +versement d'un departement dans l'autre, de fixer les requisitions pour les +armees, conformement au celebre decret qui instituait le gouvernement +revolutionnaire. + +La situation financiere n'etait pas moins extraordinaire que tout le reste. +Les deux emprunts, l'un force, l'autre volontaire, se remplissaient avec +rapidite. On s'empressait surtout de contribuer au second, parce que les +avantages qu'il presentait le rendaient bien preferable; et ainsi le moment +approchait ou un milliard d'assignats allait etre retire de la circulation. +Il y avait dans les caisses, pour les besoins courans, quatre cents +millions a peu pres, restant des anciennes creations, et cinq cents +millions d'assignats royaux, rentres par le decret qui les demonetisait, et +convertis en une somme egale d'assignats republicains. Il restait donc pour +le service neuf cents millions environ. + +Ce qui paraitra extraordinaire, c'est que l'assignat, qui perdait trois +quarts et meme quatre cinquiemes, etait remonte au pair avec l'argent. Il y +avait, dans cette hausse, du reel et du factice. La suppression graduelle +d'un milliard flottant, le succes de la premiere levee, qui venait de +produire six cent mille hommes en un mois de temps, les dernieres victoires +de la republique, qui assuraient presque son existence, avaient hate le +debit des biens nationaux, et rendu quelque confiance aux assignats, mais +point assez cependant pour les egaler a l'argent. Voici les causes qui les +mirent, en apparence, au pair avec le numeraire. On se souvient qu'une loi +defendait, sous des peines graves, le commerce de l'argent, c'est-a-dire +l'echange a perte de l'assignat contre l'argent; qu'une autre loi punissait +aussi de peines severes celui qui, dans les achats, traiterait a des prix +differens, selon que le paiement aurait lieu en papier ou en numeraire. De +cette maniere, l'argent, echange soit contre l'assignat, soit contre la +marchandise, ne pouvait valoir son prix reel, et il ne restait plus qu'a +l'enfouir. Mais une derniere loi portait que l'argent, l'or ou les bijoux +enfouis, appartiendraient, partie a l'etat, partie au denonciateur. Des +lors on ne pouvait ni se servir de l'argent dans le commerce, ni le cacher; +il etait a charge, il exposait le detenteur a passer pour suspect; on +commencait a s'en defier et a preferer l'assignat pour l'usage journalier. +C'est la ce qui retablit momentanement le pair, qui n'avait jamais +reellement existe pour le papier, meme au premier jour de sa creation. +Beaucoup de communes, y ajoutant leurs lois a celles de la convention, +avaient meme defendu la circulation du numeraire, et ordonne qu'il fut +apporte dans les caisses pour y etre change en assignats. La convention, il +est vrai, avait aboli toutes ces decisions particulieres des communes; mais +les lois generales portees par elle n'en rendaient pas moins le numeraire +inutile et dangereux. Beaucoup de gens le portaient a l'impot ou a +l'emprunt, ou bien le donnaient aux etrangers qui en faisaient un grand +commerce, et qui venaient dans les villes frontieres le recevoir contre des +marchandises. Les Italiens, et les Genois surtout, qui nous apportaient +beaucoup de ble, accouraient dans les ports du Midi, et achetaient au plus +bas prix les matieres d'or et d'argent. Le numeraire avait donc reparu par +l'effet de ces lois terribles; et le parti des revolutionnaires ardens, +craignant que son apparition ne fut de nouveau nuisible au papier-monnaie, +voulait que le numeraire, qui, jusqu'ici, n'etait pas exclu de la +circulation, fut prohibe tout a fait; ils demandaient que la transmission +en fut interdite, et qu'on ordonnat a tous ceux qui en possedaient de se +presenter aux caisses publiques pour l'echanger contre des assignats. + +La terreur avait presque fait cesser l'agiotage. Les speculations sur le +numeraire etaient, comme on vient de le voir, devenues impossibles. Le +papier etranger, frappe de reprobation, ne circulait plus comme deux mois +auparavant; et les banquiers, accuses de toutes parts d'etre les +intermediaires des emigres, et de se livrer a l'agiotage, etaient dans le +plus grand effroi. Pour un moment, le scelle avait ete mis chez eux, mais +on sentit bientot le danger d'interrompre les operations de la banque, +d'arreter ainsi la circulation de tous les capitaux, et on retira le +scelle. Neanmoins, l'effroi etait assez grand pour qu'on ne songeat plus a +aucune espece de speculation. + +La compagnie des Indes venait enfin d'etre abolie. On a vu quelle intrigue +s'etait formee entre quelques deputes pour speculer sur les actions de +cette compagnie. Le baron de Batz, s'entendant avec Julien de Toulouse, +Delaunay d'Angers, et Chabot, voulait, par des motions effrayantes, faire +baisser les actions, les acheter alors, puis, par des motions plus douces, +les faire remonter, les revendre, et realiser les profits de cette hausse +frauduleuse. L'abbe d'Espagnac, que Julien favorisait aupres du comite des +marches, devait preter les fonds pour ces speculations. Ces miserables +reussirent, en effet, a faire tomber les actions de 4500 a 650 livres, et +recueillirent des profits considerables. Cependant on ne pouvait eviter la +suppression de la compagnie; alors ils se mirent a traiter avec elle pour +adoucir le decret de suppression. Delaunay et Julien de Toulouse le +discutaient avec ses directeurs, et leur disaient: "Si vous donnez telle +somme, nous presenterons tel decret; si non, nous en presenterons tel +autre." Ils convinrent d'une somme de cinq cent mille francs, moyennant +laquelle ils devaient, en proposant la suppression de la compagnie, qui +etait inevitable, lui faire attribuer a elle-meme le soin de sa +liquidation, ce qui pouvait prolonger pour long-temps encore sa duree. La +somme devait etre partagee entre Delaunay, Julien de Toulouse, Chabot, et +Bazire, que son ami Chabot avait mis au fait de l'intrigue, mais qui refusa +d'y prendre part. Delaunay presenta le decret de suppression le 17 +vendemiaire. Il proposait de supprimer la compagnie, de l'obliger a +restituer les sommes qu'elle devait a l'etat, et surtout de lui faire +payer le droit sur les transferts, qu'elle etait parvenue a eluder en +transformant ses actions en inscriptions sur ses livres. Il proposait enfin +de lui laisser a elle-meme le soin de sa liquidation. Fabre d'Eglantine, +qui n'etait pas encore dans le secret, et qui speculait, a ce qu'il parait, +en sens contraire, s'eleva aussitot contre ce projet, en disant que +permettre a la compagnie de se liquider elle-meme, c'etait l'eterniser, et +que sous ce pretexte elle demeurerait indefiniment en exercice. Il +conseilla donc de transporter au gouvernement le soin de cette liquidation. +Cambon demanda, par un sous-amendement, que l'etat, en faisant la +liquidation, ne restat pas charge des dettes, si le passif de la compagnie +excedait son actif. Le decret et les deux amendemens furent adoptes, et on +les renvoya a la commission, pour en arreter la redaction definitive. +Aussitot les membres du complot penserent qu'il fallait s'emparer de Fabre +pour obtenir, au moyen de la redaction, quelques modifications au decret. +Chabot fut depeche a Fabre avec cent mille francs, et parvint a le gagner. +Voici alors ce qui fut fait: on redigea le decret tel qu'il avait ete +adopte par la convention, et on le donna a signer a Cambon et aux membres +de la commission qui n'etaient pas complices du projet. Ensuite on ajouta a +cette copie authentique quelques mots qui en alteraient tout a fait le +sens. A l'article des transferts qui avaient echappe au droit, et qui +devaient le supporter, on ajouta ces mots: _Excepte ceux faits en fraude_, +ce qui faisait revivre toutes les pretentions de la compagnie a l'egard de +l'exemption du droit. A propos de la liquidation, il fut encore ajoute ces +mots: _D'apres les statuts et reglemens de la compagnie_, ce qui donnait +entree a celle-ci dans la liquidation. Ces mots intercales changeaient +gravement le dispositif du decret. Chabot, Fabre, Delaunay, Julien de +Toulouse, signerent ensuite, et remirent la copie falsifiee a la commission +de l'envoi des lois, qui la fit imprimer et promulguer comme decret +authentique. Ils esperaient que les membres qui avaient signe avant cette +legere alteration, ou ne s'en souviendraient pas, ou ne s'en apercevraient +pas, et ils se partagerent la somme de cinq cent mille francs. Bazire +refusa seul sa part, en disant qu'il ne voulait pas participer a de telles +turpitudes. + +Cependant Chabot, dont on commencait a denoncer le luxe, tremblait de se +voir compromis. Il avait suspendu les cent mille francs, recus pour son +compte, dans des lieux d'aisance; et comme ses complices le voyaient pret a +les trahir, ils menacaient de prendre les devans, et de tout reveler s'il +les abandonnait. Telle avait ete l'issue de cette honteuse intrigue liee +entre le baron de Batz et trois ou quatre deputes. La terreur generale qui +grondait sur toutes les tetes, meme innocentes, s'etait communiquee a eux, +et ils avaient peur de se voir decouverts et punis. Pour le moment donc, +toutes les speculations etaient suspendues, et personne ne songeait plus a +se livrer a l'agiotage. + +C'est dans cet instant, ou l'on ne craignait pas de faire violence a toutes +les idees recues, a toutes les habitudes etablies, que le projet de +renouveler le systeme des poids et mesures et de changer le calendrier fut +execute. Le gout de la regularite et le mepris des obstacles devaient +signaler une revolution qui etait a la fois philosophique et politique. +Elle avait divise le territoire en quatre-vingt-trois portions egales; elle +avait uniformise l'administration civile, religieuse et militaire; elle +avait egalise toutes les parties de la dette publique. Elle ne pouvait +manquer de regulariser les poids, les mesures et la division du temps. Sans +doute ce gout pour l'uniformite, degenerant en esprit de systeme, en fureur +meme, a fait oublier trop souvent les varietes necessaires et attrayantes +de la nature; mais ce n'est que dans ces sortes d'acces que l'esprit humain +opere les regenerations grandes et difficiles. Le nouveau systeme des poids +et mesures, l'une des plus belles creations du siecle, fut le resultat de +cet audacieux esprit d'innovation. On imagina de prendre pour unite de +poids et pour unite de mesures, des quantites naturelles et invariables +dans tous les pays. Ainsi, l'eau distillee fut prise pour unite de poids, +et une partie du meridien pour unite de mesure. Ces unites, multipliees ou +divisees par dix, a l'infini, formerent ce beau systeme connu sous le nom +de _calcul decimal_. + +La meme regularite devait etre appliquee a la division du temps; et la +difficulte de changer les habitudes d'un peuple, dans ce qu'elles ont de +plus invincible, ne devait pas arreter des hommes aussi resolus que ceux +qui presidaient alors aux destinees de la France. Deja ils avaient change +l'ere gregorienne en ere republicaine, et fait dater celle-ci de l'an +premier de la liberte. Ils firent commencer l'annee et la nouvelle ere au +22 septembre 1792, jour qui par une rencontre heureuse, etait celui de +l'institution de la republique et de l'equinoxe d'automne. L'annee aurait +du etre divisee en dix parties, conformement au systeme decimal; mais en +prenant pour base de la division des mois les douze revolutions de la lune +autour de la terre, il fallait admettre douze mois. La nature commandait +ici l'infraction au systeme decimal. Le mois fut de trente jours; il se +divisa en trois dizaines de jours, nommees _decades_, et remplacant les +quatre semaines. Le dixieme jour de chaque decade fut consacre au repos, et +remplaca l'ancien dimanche. C'etait un jour de repos de moins par mois. La +religion catholique avait multiplie les fetes a l'infini; la revolution, +preconisant le travail, croyait devoir les reduire le plus possible. Les +mois s'appelerent du nom des saisons auxquelles ils appartenaient. L'annee +commencant en automne, les trois premiers mois appartenaient a cette +saison; on les nomma, le 1er, _vendemiaire_, le 2e, _brumaire_, le 3e, +_frimaire_; les trois suivans, correspondant a l'hiver, s'appelaient +_nivose, pluviose, ventose_; les trois autres, repondant au printemps, +_germinal, floreal, prairial_; les trois derniers enfin, comprenant l'ete, +furent nommes _messidor, thermidor, fructidor_. Ces douze mois, de trente +jours chacun, ne faisaient que trois cent soixante jours en tout. Il +restait cinq jours pour completer l'annee; ils furent appeles +_complementaires_, et on eut la belle idee de les reserver pour des fetes +nationales, sous le nom de _sans-culottides_, nom qu'il faut accorder au +temps, et qui n'est pas plus absurde que beaucoup d'autres adoptes par les +peuples. La premiere dut etre consacree au _genie_; la seconde au +_travail_; la troisieme, aux _belles actions_; la quatrieme, aux +_recompenses_; la cinquieme enfin, a _l'opinion_. Cette derniere fete, tout +a fait originale, et parfaitement adaptee au caractere francais, devait +etre une espece de carnaval politique de vingt-quatre heures, pendant +lequel il serait permis de dire et d'ecrire impunement sur tout homme +public, tout ce qu'il plairait au peuple et aux ecrivains d'imaginer. +C'etait a l'opinion a faire justice de l'opinion meme, et a tous les +magistrats a se defendre par leurs vertus contre les verites et les +calomnies de ce jour. Rien n'etait plus grand et plus moral que cette idee. +Il ne faut point, parce qu'une destinee plus forte a emporte les pensees et +les institutions de cette epoque, frapper de ridicule ses vastes et hardies +conceptions. Les Romains ne sont pas restes ridicules, parce que, le jour +du triomphe, le soldat place derriere le char du triomphateur, pouvait dire +tout ce que lui suggerait sa haine ou sa gaiete. Tous les quatre ans, +l'annee bissextile, amenant six jours complementaires au lieu de cinq, +cette sixieme sans-culottide devait s'appeler fete de la _revolution_, et +etre consacree a une grande solennite, dans laquelle les Francais +viendraient celebrer l'epoque de leur affranchissement et l'institution de +la republique. + +Le jour fut divise, suivant le systeme decimal, en dix parties ou heures, +celles-ci en dix autres, et ainsi de suite. De nouveaux cadrans furent +ordonnes pour mettre en pratique cette nouvelle maniere de calculer le +temps; cependant, pour ne pas tout faire a la fois, on ajourna a une annee +cette derniere reforme. La derniere revolution, la plus difficile, la plus +accusee de tyrannie, fut celle qu'on essaya a l'egard du culte. Les lois +revolutionnaires, relatives a la religion, etaient restees telles que +l'assemblee constituante les avait faites. On se souvient que cette +premiere assemblee, desirant ramener l'administration ecclesiastique a +l'uniformite de l'administration civile, voulut que les circonscriptions +des dioceses fussent les memes que celles des departemens, que l'eveque fut +electif comme tous les autres fonctionnaires, et qu'en un mot, sans toucher +au dogme, la discipline fut regularisee, comme venaient de l'etre toutes +les parties de l'organisation politique. Telle fut la constitution civile +du clerge, a laquelle on obligea les ecclesiastiques de preter serment. Des +ce jour, on s'en souvient, il y eut un schisme; on appela pretres +constitutionnels ou assermentes, ceux qui avaient adhere a la nouvelle +institution, et pretres refractaires ceux qui s'y etaient refuses. Ces +derniers seulement etaient prives de leurs fonctions et pourvus d'une +pension. L'assemblee legislative, voyant qu'ils s'attachaient a indisposer +l'opinion contre le nouveau regime, les soumit a la surveillance des +autorites des departemens, et decreta meme que sur un jugement de ces +autorites, ils pourraient etre bannis du territoire de la France. La +convention, plus severe enfin, a mesure que leur conduite devenait plus +seditieuse, condamna a la deportation tous les pretres refractaires. +L'emportement des esprits augmentant chaque jour, on se demandait pourquoi, +en abolissant toutes les anciennes superstitions monarchiques, on +conservait encore un fantome de religion, a laquelle presque personne ne +croyait plus, et qui formait le contraste le plus tranchant avec les +nouvelles institutions, les nouvelles moeurs de la France republicaine. +Deja on avait demande des lois pour favoriser les pretres maries, et les +proteger contre certaines administrations locales qui voulaient les priver +de leurs fonctions. La convention, tres reservee en cette matiere, n'avait +rien voulu statuer a leur egard, mais par son silence meme elle les avait +autorises a conserver leurs fonctions et leurs traitemens. Il s'agissait en +outre, dans certaines petitions, de ne plus salarier aucun culte, de +laisser chaque secte payer ses ministres, d'interdire les ceremonies +exterieures, et d'obliger toutes les religions a se renfermer dans leurs +temples. La convention se borna a reduire le revenu des eveques au +_maximum_ de six mille francs, vu qu'il y en avait dont le revenu s'elevait +a soixante-dix mille. Quant a tout le reste elle ne voulut rien prendre sur +elle, et garda le silence, laissant la France prendre l'initiative de +l'abolition des cultes. Elle craignait, en touchant elle-meme aux +croyances, d'indisposer une partie de la population, encore attachee a la +religion catholique. La commune de Paris, moins reservee, saisit cette +occasion importante d'une grande reforme, et s'empressa de donner le +premier exemple de l'abjuration du catholicisme. + +Tandis que les patriotes de la convention et des Jacobins, tandis que +Robespierre, Saint-Just et les autres chefs revolutionnaires, s'arretaient +au deisme, Chaumette, Hebert, tous les notables de la commune et des +Cordeliers, places plus bas par leurs fonctions et leurs lumieres, +devaient, suivant la loi ordinaire, depasser les bornes, et aller jusqu'a +l'atheisme. Ils ne professaient pas ouvertement cette doctrine, mais on +pouvait la leur supposer; jamais dans leurs discours ou leurs feuilles, ils +ne prononcaient le nom de Dieu, et ils repetaient sans cesse qu'un peuple +ne devait se gouverner que par la raison, et n'admettre aucun culte que +celui de la raison. Chaumette n'etait ni bas, ni mechant, ni ambitieux +comme Hebert; il ne cherchait pas, en exagerant les opinions regnantes, a +supplanter les chefs actuels de la revolution; mais, denue de vues +politiques, plein d'une philosophie commune, entraine par un extraordinaire +penchant a la declamation, il prechait, avec l'ardeur et l'orgueil devot +d'un missionnaire, les bonnes moeurs, le travail, les vertus patriotiques, +et la raison enfin, en s'abstenant toujours de nommer Dieu. Il s'etait +eleve avec vehemence contre les pillages; il avait fortement reprimande les +femmes qui negligeaient le soin de leur menage pour se meler de troubles +politiques, et avait eu le courage de faire fermer leur club; il avait +provoque l'abolition de la mendicite et l'etablissement d'ateliers publics +pour fournir du travail aux pauvres; il avait tonne contre la prostitution, +et avait fait prohiber par la commune la profession des filles publiques, +partout toleree comme inevitable. Il etait defendu a ces malheureuses de se +montrer en public, d'exercer meme dans l'interieur des maisons leur +deplorable industrie. Chaumette disait qu'elles appartenaient aux pays +monarchiques et catholiques, ou il y avait des citoyens oisifs, des pretres +non maries, et que le travail et le mariage devaient les chasser des +republiques. + +Chaumette, prenant donc l'initiative au nom de ce systeme de la raison, +s'eleva a la commune contre la publicite du culte catholique. Il soutint +que c'etait un privilege dont ce culte ne devait pas plus jouir qu'un +autre; que si chaque secte avait cette faculte, bientot les rues et les +places publiques seraient le theatre des farces les plus ridicules. La +commune ayant la police locale, il fit decider, le 23 vendemiaire (14 +octobre), que les ministres d'aucune religion ne pourraient exercer leur +culte hors des temples. Il fit instituer de nouvelles ceremonies funebres +pour rendre les derniers devoirs aux morts. Les amis et les parens devaient +seuls accompagner le cercueil. Tous les signes religieux furent supprimes +dans les cimetieres, et remplaces par une statue du Sommeil, a l'exemple de +ce que Fouche avait fait dans le departement de l'Allier. Au lieu de cypres +et d'arbustes lugubres, les cimetieres furent plantes des arbres les plus +rians et les plus odorans. "Il faut, dit Chaumette, que l'eclat et le +parfum des fleurs rappellent les idees les plus douces; je voudrais, s'il +etait possible, pouvoir respirer l'ame de mon pere!" Tous les signes +exterieurs du culte furent entierement abolis. On decida encore dans un +meme arrete, et toujours sur les requisitoires de Chaumette, qu'on ne +pourrait plus vendre dans les rues _toutes especes de jongleries, telles +que des saints-suaires, des mouchoirs de sainte Veronique, des ecce-homo, +des croix, des agnus Dei, des Vierges, des cors et bagues de saint Hubert_, +ni pareillement _des poudres, des eaux medicinales, et autres drogues +falsifiees_. L'image de la Vierge fut partout supprimee, et toutes les +madones qui se trouvaient dans des niches, aux coins des rues, furent +remplacees par les bustes de Marat et de Lepelletier. + +Anacharsis Clootz, ce meme baron prussien qui, riche a cent mille livres de +rentes, avait quitte son pays pour venir a Paris representer, disait-il, le +genre humain, qui avait figure a la premiere federation de 1790, a la tete +des pretendus envoyes de tous les peuples, et qui ensuite fut nomme depute +a la convention nationale, Anacharsis Clootz prechait sans cesse la +republique universelle et le culte de la raison. Plein de ces deux idees, +il les developpait sans relache dans ses ecrits, et, tantot dans des +manifestes, tantot dans des adresses, il les proposait a tous les peuples. +Le deisme lui paraissait aussi coupable que le catholicisme meme; il ne +cessait de proposer la destruction des tyrans et de toutes les especes de +dieux, et pretendait qu'il ne devait rester chez l'humanite, affranchie et +eclairee, que la raison pure, et son culte bienfaisant et immortel. Il +disait a la convention: "Je n'ai pu echapper a tous les tyrans sacres et +profanes que par des voyages continuels; j'etais a Rome quand on voulait +m'incarcerer a Paris, et j'etais a Londres quand on voulait me bruler a +Lisbonne. C'est en faisant ainsi la navette d'un bout de l'Europe a +l'autre, que j'echappais aux alguazils, aux mouchards, a tous les maitres, +a tous les valets. Mes emigrations cesserent quand l'emigration des +scelerats commenca. C'est dans le chef-lieu du globe, c'est a Paris, +qu'etait le poste de l'orateur du genre humain. Je ne le quittai plus +depuis 1789; c'est alors que je redoublai de zele contre les pretendus +souverains de la terre et du ciel. Je prechai hautement qu'il n'y a pas +d'autre Dieu que la nature, d'autre souverain que le genre humain, le +peuple-dieu. Le peuple se suffit a lui-meme, il sera toujours debout. La +nature ne s'agenouille point devant elle-meme. Jugez de la majeste du genre +humain libre par celle du peuple francais, qui n'en est qu'une fraction. +Jugez de l'infaillibilite du tout par la sagacite d'une portion qui, elle +seule, fait trembler le monde esclave. Le comite de surveillance de la +republique universelle aura moins de besogne que le comite de la moindre +section de Paris. Une confiance generale remplacera une mefiance +universelle. Il y aura dans ma republique peu de bureaux, peu d'impots, et +point de bourreau. La raison reunira tous les hommes dans un seul faisceau +representatif, sans autre lien que la correspondance epistolaire. Citoyens, +la religion est le seul obstacle a cette utopie; le temps est venu de la +detruire. Le genre humain a brule ses lisieres. On n'a de vigueur, dit un +ancien, que le jour qui suit un mauvais regne; profitons de ce premier +jour, que nous prolongerons jusqu'au lendemain de la delivrance du monde!" + +Les requisitoires de Chaumette ranimerent toutes les esperances de Clootz; +il alla trouver Gobel, intrigant de Porentruy, devenu eveque +constitutionnel du departement de Paris, par ce mouvement rapide qui avait +eleve Chaumette, Hebert et tant d'autres aux premieres fonctions +municipales. Il lui persuada que le moment etait venu d'abjurer a la face +de la France le culte catholique, dont il etait le premier pontife; que son +exemple entrainerait tous les ministres du culte, eclairerait la nation, +provoquerait une abjuration generale, et obligerait la convention a +prononcer alors l'abolition du christianisme. Gobel ne voulut pas +precisement abjurer sa croyance meme, et declarer par la qu'il avait trompe +les hommes pendant toute sa vie, mais il consentit a venir abdiquer +l'episcopat. Gobel decida ensuite ses vicaires a suivre cet exemple. Il fut +convenu aussi avec Chaumette et les membres du departement que toutes les +autorites constituees de Paris accompagneraient Gobel, et feraient partie +de la deputation, pour lui donner plus de solennite. + +Le 17 brumaire (7 novembre 1793), Momoro, Pache, Lhuillier, Chaumette, +Gobel et tous ses vicaires, se rendent a la convention. Chaumette et +Lhuillier, tous deux procureurs, l'un de la commune, l'autre du +departement, annoncent que le clerge de Paris vient rendre a la raison un +hommage eclatant et sincere. Alors ils presentent Gobel. Celui-ci, coiffe +du bonnet rouge, et tenant a la main sa mitre, sa crosse, sa croix et son +anneau, prend la parole: "Ne plebeien, dit-il, cure dans le Porentruy, +envoye par mon clerge a la premiere assemblee, puis eleve a l'archeveche de +Paris, je n'ai jamais cesse d'obeir au peuple. J'ai accepte les fonctions +que ce peuple m'avait autrefois confiees, et aujourd'hui je lui obeis +encore en venant les deposer. Je m'etais fait eveque quand le peuple +voulait des eveques, je cesse de l'etre maintenant que le peuple n'en veut +plus." Gobel ajoute que tout son clerge, anime des memes sentimens, le +charge de faire la meme declaration. En achevant ces paroles, il depose sa +mitre, sa croix et son anneau. Son clerge ratifie sa declaration. Le +president lui repond avec adresse, que la convention a decrete la liberte +des cultes, qu'elle a du la laisser tout entiere a chaque secte, qu'elle ne +s'est jamais ingeree dans leurs croyances, mais qu'elle applaudit a celles +qui, eclairees par la raison, viennent abjurer leurs superstitions et leurs +erreurs. + +Gobel n'avait pas abjure le sacerdoce et le catholicisme, et n'avait pas +ose se declarer un imposteur qui venait enfin avouer ses mensonges; mais +d'autres etendent pour lui cette declaration. "Revenu, dit le cure de +Vaugirard, des prejuges que le fanatisme avait mis dans mon coeur et dans +mon esprit, je depose mes lettres de pretrise." Divers eveques et cures, +membres de la convention, suivent cet exemple, et deposent leurs lettres +de pretrise ou abjurent le catholicisme. Julien de Toulouse abdique aussi +sa qualite de ministre protestant. Des applaudissemens furieux de +l'assemblee et des tribunes accueillent ces abdications. Dans ce moment, +Gregoire, eveque de Blois, entre dans l'assemblee. On lui raconte ce qui +vient de se passer, et on l'engage a imiter l'exemple de ses collegues. Il +refuse avec courage: "S'agit-il du revenu attache aux fonctions d'eveque? +je l'abandonne, dit-il, sans regret. S'agit-il de ma qualite de pretre et +d'eveque? je ne puis m'en depouiller; ma religion me le defend. J'invoque +la liberte des cultes." Les paroles de Gregoire s'achevent dans le tumulte, +mais n'arretent point cependant l'explosion de joie que cette scene a +excitee. La deputation quitte l'assemblee au milieu d'une foule immense, et +va se rendre a l'Hotel-de-Ville pour recevoir les felicitations de la +commune. + +Il n'etait pas difficile, une fois cet exemple donne, d'exciter toutes les +sections de Paris et toutes les communes de la republique a l'imiter. +Bientot les sections se reunissent, et viennent declarer, l'une apres +l'autre, qu'elles renoncent a toutes les erreurs de la superstition, et +qu'elles ne reconnaissent plus qu'un seul culte, celui de la raison. La +section de l'Homme-Arme declare qu'elle ne reconnait d'autre culte que +celui de la verite et de la raison, d'autre fanatisme que celui de la +liberte et de l'egalite, d'autre dogme que celui de la fraternite et des +lois republicaines decretees depuis le 31 mai 1793. Celle de la Reunion +annonce qu'elle fera un feu de joie de tous les confessionnaux, de tous les +livres qui servaient aux catholiques, et qu'elle fera fermer l'eglise de +Saint-Mery. Celle de Guillaume-Tell renonce pour toujours au culte de +l'erreur et du mensonge. Celle de Mucius Scaevola abjure le catholicisme, +et fera, decadi prochain, sur le maitre-autel de Saint-Sulpice, +l'inauguration des bustes de Marat, de Lepelletier et de Mucius Scaevola. +Celle des Piques n'adorera d'autre Dieu que le Dieu de la liberte et de +l'egalite. Celle de l'Arsenal abdique aussi le culte catholique. + +Ainsi les sections, prenant l'initiative, abjuraient le catholicisme comme +religion publique, et s'emparaient de ses edifices et de ses tresors comme +d'edifices et de tresors appartenant au domaine communal. Deja les deputes +en mission dans les departemens avaient engage une foule de communes a se +saisir du mobilier des eglises qui n'etait pas necessaire, disaient-ils, a +la religion, qui, d'ailleurs, comme toute propriete publique, appartenait a +l'etat, et pouvait etre consacre a ses besoins. Fouche avait envoye du +departement de l'Allier plusieurs caisses d'argenterie. Il en etait venu +beaucoup aussi de divers departemens. Bientot le meme exemple, suivi a +Paris et aux environs, fit affluer a la barre de la convention des monceaux +de richesses. On depouilla toutes les eglises, et les communes envoyerent +des deputations avec l'or et l'argent accumules dans les niches des saints, +ou dans les lieux consacres par une ancienne devotion. On se rendait en +procession a la convention, et le peuple, se livrant a ses gouts +burlesques, parodiait de la maniere la plus bizarre les scenes de la +religion, et trouvait autant de plaisir a les profaner qu'il en avait +trouve jadis a les celebrer. Des hommes, vetus de surplis, de chasubles, de +chappes, venaient en chantant des _alleluia_ et en dansant _la carmagnole_ +a la barre de la convention; ils y deposaient les ostensoirs, les crucifix, +les saints ciboires, les statues d'or et d'argent; ils prononcaient des +discours burlesques, et souvent adressaient aux saints eux-memes les +allocutions les plus singulieres. "O vous! s'ecriait une deputation de +Saint-Denis, o vous, instrumens du fanatisme! saints, bienheureux de toute +espece, soyez enfin patriotes, levez-vous en masse, servez la patrie en +allant vous fondre a la Monnaie, et faites en ce monde notre bonheur que +vous vouliez faire dans l'autre!" A ces scenes de gaiete succedaient tout a +coup des scenes de respect et de recueillement. Ces memes individus, qui +foulaient aux pieds les saints du christianisme, portaient un dais; ils en +ouvraient les voiles, et montrant les bustes de Marat et de Lepelletier: +"Voici, disaient-ils, non pas des dieux faits par des hommes, mais l'image +de citoyens respectables, assassines par les esclaves des rois." On +defilait ensuite devant la convention, en chantant encore des _alleluia_ et +en dansant _la carmagnole_; on allait deposer les riches depouilles des +autels a la Monnaie, et les bustes veneres de Marat et de Lepelletier dans +les eglises, devenues desormais les temples d'un nouveau culte. + +Sur le requisitoire de Chaumette, il fut arrete que l'eglise metropolitaine +de Notre-Dame serait convertie en un edifice republicain, appele _Temple de +la Raison_; une fete fut instituee pour tous les jours de decade. Elle dut +remplacer les ceremonies catholiques du dimanche. Le maire, les officiers +municipaux, les fonctionnaires publics, se rendaient dans le temple de la +Raison, y lisaient la declaration des droits de l'homme, ainsi que l'acte +constitutionnel, y faisaient l'analyse des nouvelles des armees, et +racontaient les actions d'eclat qui avaient eu lieu dans la decade. _Une +bouche de verite_, semblable aux bouches de denonciations qui se trouvaient +a Venise, etait placee dans le temple de la Raison pour recevoir _les avis, +reproches_ ou _conseils_, utiles au bien public. On faisait la levee de ces +lettres chaque jour de decade; on procedait a leur lecture; un orateur +prononcait un discours de morale; apres, on executait des morceaux de +musique, et on finissait par chanter des hymnes republicains. Il y avait +dans le temple deux tribunes, l'une pour les vieillards, l'autre pour les +femmes enceintes, avec ces mots: _Respect a la vieillesse, respect et soins +aux femmes enceintes_. + +La premiere fete de la raison fut celebree avec pompe le 20 brumaire (10 +novembre). Toutes les sections s'y rendirent avec les autorites +constituees. Une jeune femme representait la deesse de la Raison; c'etait +l'epouse de l'imprimeur Momoro, l'un des amis de Vincent, Ronsin, +Chaumette, Hebert, et pareils. Elle etait vetue d'une draperie blanche; un +manteau bleu celeste flottait sur ses epaules; ses cheveux epars etaient +recouverts du bonnet de la liberte. Elle etait assise sur un siege antique, +entoure de lierre et porte par quatre citoyens. Des jeunes filles, vetues +de blanc et couronnees de roses, precedaient et suivaient la deesse. Puis +venaient les bustes de Lepelletier et de Marat, des musiciens, des troupes, +et toutes les sections armees. Des discours furent prononces, et des hymnes +chantes dans le temple de la Raison; on se rendit ensuite a la convention; +Chaumette prit la parole en ces termes: + +"Legislateurs, le fanatisme a cede la place a la raison. Ses yeux louches +n'ont pu soutenir l'eclat de la lumiere. Aujourd'hui un peuple immense +s'est porte sous ces voutes gothiques, qui pour la premiere fois ont servi +d'echo a la verite. La, les Francais ont celebre le seul vrai culte, celui +a de la liberte, celui de la raison. La, nous avons forme des voeux pour la +prosperite des armes de la republique. La, nous avons abandonne des idoles +inanimees, pour la raison, pour cette image animee, chef-d'oeuvre de la +nature." En disant ces mots, Chaumette montrait la deesse vivante de la +Raison. La jeune et belle femme qui la representait, descend de son siege, +et s'approche du president, qui lui donne l'accolade fraternelle au milieu +des bravos universels, et des cris de _vive la republique! vive la Raison! +a bas le fanatisme!_ La convention, qui n'avait encore pris aucune part a +ces representations, est entrainee et obligee de suivre le cortege, qui +retourne une seconde fois au temple de la Raison, et va y chanter un hymne +patriotique. Une nouvelle importante, celle de la reprise de Noirmoutiers +sur Charette, augmentait la joie generale et lui donnait un motif plus reel +que celui de l'abolition du fanatisme. + +On voit sans doute avec degout ces scenes sans recueillement, sans bonne +foi, ou un peuple changeait son culte sans comprendre ni l'ancien ni le +nouveau. Mais quand le peuple est-il de bonne foi? quand est-il capable de +comprendre les dogmes qu'on lui donne a croire? Ordinairement, que lui +faut-il? De grandes reunions qui satisfassent son besoin d'etre assemble, +des spectacles symboliques, ou on lui rappelle sans cesse l'idee d'une +puissance superieure a la sienne, enfin des fetes ou l'on rende hommage aux +hommes qui ont le plus approche du bien, du beau, du grand, en un mot des +temples, des ceremonies et des saints. Il avait ici des temples, la Raison, +Marat, et Lepelletier. Il etait reuni, il adorait une puissance +mysterieuse, il celebrait deux hommes. Tous ses besoins etaient donc +satisfaits, et il n'y cedait pas autrement qu'il n'y cede toujours. + +Si l'on considere le tableau de la France a cette epoque, on verra que +jamais plus de contraintes ne furent exercees a la fois sur cette partie +inerte et patiente de la population, sur laquelle se font les experiences +politiques. On n'osait plus emettre aucune opinion; on craignait de voir +ses amis ou ses parens, de peur d'etre compromis avec eux, et de perdre la +liberte et quelquefois la vie. Cent mille arrestations et quelques +centaines de condamnations rendaient la prison et l'echafaud toujours +presens a la pensee de vingt-cinq millions de Francais. On supportait des +impots considerables. Si on etait, d'apres une classification tout +arbitraire, range dans la classe des riches, on perdait pour cette annee, +une portion de son revenu. Quelquefois, sur une requisition d'un +representant ou d'un agent quelconque, il fallait donner ou sa recolte, ou +son mobilier le plus precieux, en or et en argent. On n'osait plus afficher +aucun luxe, ni se livrer a des plaisirs bruyans. On ne pouvait plus se +servir de la monnaie metallique; il fallait accepter ou donner un papier +deprecie, et avec lequel il etait difficile de se procurer les objets dont +on avait besoin. Il fallait, si on etait marchand, vendre a un prix fictif; +si on etait acheteur, se contenter de la plus mauvaise marchandise, parce +que la bonne fuyait le maximum et les assignats; quelquefois meme il +fallait s'en passer tout a fait, parce que la bonne et la mauvaise se +cachaient egalement. On n'avait plus qu'une seule espece de pain noir, +commun au riche et au pauvre, qu'il fallait se disputer a la porte des +boulangers, en faisant queue pendant plusieurs heures. Les noms des poids +et mesures, les noms des mois et des jours etaient changes; on n'avait plus +que trois dimanches au lieu de quatre; enfin, les femmes, les vieillards, +se voyaient prives des ceremonies du culte, auxquelles ils avaient assiste +toute leur vie. Jamais donc le pouvoir ne bouleversa plus violemment les +habitudes d'un peuple: menacer toutes les existences, decimer les fortunes, +regler obligatoirement le taux des echanges, renouveler les appellations +de toutes choses, detruire les pratiques du culte, c'etait sans contredit +la plus atroce des tyrannies; mais on doit tenir compte du danger de +l'etat, des crises inevitables du commerce, et de l'esprit de systeme +inseparable de l'esprit d'innovation. + +FOOTNOTES: + +[Footnote 5: Titre d'une brochure qu'il avait ecrite contre les girondins.] + + + + +CHAPITRE XVI. + + +RETOUR DE DANTON.--DIVISION DANS LE PARTI DE LA MONTAGNE, DANTONISTES ET +HEBERTISTES.--POLITIQUE DE ROBESPIERRE ET DU COMITE DE SALUT +PUBLIC.--DANTON, ACCUSE AUX JACOBINS, SE JUSTIFIE; IL EST DEFENDU PAR +ROBESPIERRE.--ABOLITION DU CULTE DE LA RAISON.--DERNIERS PERFECTIONNEMENS +APPORTES AU GOUVERNEMENT DICTATORIAL REVOLUTIONNAIRE.--ENERGIE DU COMITE +CONTRE TOUS LES PARTIS.--ARRESTATION DE RONSIN, DE VINCENT, DES QUATRE +DEPUTES AUTEURS DU FAUX DECRET, ET DES AGENS PRESUMES DE L'ETRANGER. + + +Depuis la chute des girondins, le parti montagnard, reste seul et +victorieux, avait commence a se fractionner. Les exces toujours plus grands +de la revolution acheverent de le diviser tout a fait, et on touchait a une +rupture prochaine. Beaucoup de deputes avaient ete emus du sort des +girondins, de Bailly, de Brunet, de Houchard; d'autres blamaient les +violences commises a l'egard du culte, les jugeaient impolitiques et +dangereuses. Ils disaient que de nouvelles superstitions succedaient a +celles qu'on voulait detruire, que le pretendu culte de la Raison n'etait +que celui de l'atheisme, que l'atheisme ne pouvait convenir a un peuple, +et que ces extravagances etaient payees par l'etranger. Au contraire, le +parti qui regnait aux Cordeliers et a la commune, qui avait Hebert pour +ecrivain, Ronsin et Vincent pour chefs, Chaumette et Clootz pour apotres, +soutenait que ses adversaires voulaient ressusciter une faction moderee, et +amener une nouvelle division dans la republique. + +Danton etait revenu de sa retraite. Il ne disait pas sa pensee, mais un +chef de parti voudrait en vain la cacher; elle se repand de proche en +proche, et devient bientot manifeste a tous les esprits. On savait qu'il +aurait voulu empecher l'execution des girondins, et qu'il avait ete +vivement touche de leur fin tragique; on savait que, partisan et inventeur +des moyens revolutionnaires, il commencait a en blamer l'emploi feroce et +aveugle; que la violence ne lui semblait pas devoir se prolonger au-dela du +danger, et qu'a la fin de la campagne actuelle et apres l'expulsion entiere +des ennemis, il voulait faire retablir le regne des lois douces et +equitables. On n'osait pas l'attaquer a la tribune des clubs. Hebert +n'osait pas l'insulter dans sa feuille du _Pere Duchene_; mais an repandait +verbalement les bruits les plus insidieux; on insinuait des soupcons sur sa +probite; on appelait avec plus de perfidie que jamais les concussions de la +Belgique, et on lui en attribuait une partie; on etait meme alle jusqu'a +dire, pendant sa retraite a Arcis-sur-Aube, qu'il avait emigre en emportant +ses richesses. On lui associait, comme ne valant pas mieux, Camille +Desmoulins, son ami, qui avait partage sa pitie pour les girondins, et +avait defendu Dillon; Philippeaux, qui revenait de la Vendee, furieux +contre les desorganisateurs, et tout pret a denoncer Ronsin et Rossignol. +On rangeait encore dans son parti tous ceux qui, de quelque maniere, +avaient demerite des revolutionnaires ardens, et le nombre commencait a en +etre assez grand. + +Julien de Toulouse, deja fort suspect par ses liaisons avec d'Espagnac et +avec les fournisseurs, avait acheve de se compromettre par un rapport sur +les administrations federalistes, dans lequel il s'efforcait d'excuser les +torts de la plupart d'entre elles. A peine l'eut-il prononce, que les +cordeliers et les jacobins souleves l'obligerent a se retracter. Ils firent +une enquete sur sa vie privee; ils decouvrirent qu'il vivait avec des +agioteurs, et qu'il avait une ci-devant comtesse pour maitresse, et ils le +declarerent tout a la fois corrompu et modere. Fabre-d'Eglantine venait +tout a coup de changer de situation, et deployait un luxe qu'on ne lui +connaissait pas auparavant. Chabot, le capucin Chabot, qui, en entrant dans +la revolution, n'avait que sa pension ecclesiastique, venait aussi +d'etaler un beau mobilier, et d'epouser la jeune soeur des deux Frey, avec +une dot de deux cent mille livres. Ce changement de fortune si prompt +excita des soupcons contre les nouveaux enrichis, et bientot une +proposition qu'ils firent a la convention acheva de les perdre. Un depute, +Osselin, venait d'etre arrete pour avoir, dit-on, cache une emigree. Fabre, +Chabot, Julien, Delaunay, qui n'etaient pas tranquilles pour eux-memes; +Bazire, Thuriot, qui n'avaient rien a se reprocher, mais qui voyaient avec +effroi qu'on ne menageat pas meme les membres de la convention, proposerent +un decret, portant qu'aucun depute ne pourrait etre arrete, sans auparavant +etre entendu a la barre. Ce decret fut adopte, mais tous les clubs et les +jacobins se souleverent, et pretendirent qu'on voulait renouveler +l'_inviolabilite_. Ils le firent rapporter, et commencerent l'enquete la +plus severe sur ceux qui l'avaient propose, sur leur conduite et sur +l'origine de leur subite fortune. Julien, Fabre, Chabot, Delaunay, Bazire, +Thuriot, depopularises en quelques jours, furent ranges dans le parti des +hommes equivoques et moderes. Hebert les couvrit d'injures grossieres dans +sa feuille, et les livra a la vile populace. + +Quatre ou cinq autres individus partagerent encore le meme sort, quoique +jusqu'ici reconnus excellens patriotes. C'etaient Proli, Pereyra, Gusman, +Dubuisson et Desfieux. Nes presque tous sur le sol etranger, ils etaient +venus, comme les deux Frey et comme Clootz, se jeter dans la revolution +francaise, par enthousiasme, et probablement aussi par besoin de faire +fortune. On ne s'inquieta pas de ce qu'ils etaient tant qu'on les vit +abonder dans le sens de la revolution. Proli, qui etait de Bruxelles, fut +envoye avec Pereyra et Desfieux aupres de Dumouriez, pour decouvrir ses +intentions. Ils le firent expliquer, et vinrent, comme nous l'avons +rapporte, le denoncer a la convention et aux Jacobins. C'etait bien +jusque-la; mais ils avaient ete employes par Lebrun, parce qu'etant +etrangers et instruits, ils pouvaient rendre des services aux relations +exterieures. En approchant Lebrun, ils apprirent a l'estimer, et ils le +defendirent plus tard. Proli avait connu beaucoup Dumouriez, et, malgre la +defection de ce general, il avait persiste a vanter ses talens et a dire +qu'on aurait pu le conserver a la republique; enfin presque tous, +connaissant mieux les pays voisins, avaient blame l'application du systeme +jacobin a la Belgique et aux provinces reunies a la France. Leurs propos +furent recueillis, et lorsqu'une defiance generale fit imaginer +l'intervention secrete d'une faction etrangere, on commenca a les +soupconner, et a se raviser sur leurs discours. On sut que Proli etait fils +naturel de Kaunitz; on supposa qu'il etait le meneur en chef, et on les +metamorphosa tous en espions de Pitt et de Cobourg. Bientot la fureur n'eut +plus de bornes, et l'exageration meme de leur patriotisme, qu'ils croyaient +propre a les justifier, ne servit qu'a les compromettre davantage. On les +confondit avec le parti des equivoques, des moderes. Ainsi, des que Danton +ou ses amis avaient quelque observation a faire sur les fautes des agens +ministeriels, ou sur les violences exercees contre le culte, le parti +Hebert, Vincent et Ronsin, repondait en criant a la moderation, a la +corruption, a la faction etrangere. + +Suivant l'usage, les moderes renvoyaient a leurs adversaires cette +accusation, et leur disaient: C'est vous qui etes les complices de ces +etrangers; tout vous rapproche, et la commune violence de votre langage, et +le projet de tout bouleverser en poussant tout au pire. Voyez, +ajoutaient-ils, cette commune qui s'arroge une autorite legislative, et +rend des lois sous le titre modeste d'arretes; qui regle tout, police, +subsistances, culte; qui substitue de son chef une religion a une autre, +remplace les anciennes superstitions par des superstitions nouvelles, +preche l'atheisme, et se fait imiter par toutes les municipalites de la +republique; voyez ces bureaux de la guerre, d'ou s'echappent une foule +d'agens qui vont dans les provinces rivaliser avec les representans, +exercer les plus grandes vexations, et decrier la revolution par leur +conduite; voyez cette commune et ces bureaux! que veulent-ils, sinon +usurper l'autorite legislative et executive, deposseder la convention, les +comites, et dissoudre le gouvernement? Qui peut les pousser a ce but, sinon +l'etranger? + +Au milieu de ces agitations et de ces querelles, l'autorite devait prendre +un parti vigoureux. Robespierre pensait, avec tout le comite, que ces +accusations reciproques etaient extremement dangereuses. Sa politique, +comme on l'a deja vu, avait consiste, depuis le 31 mai, a empecher un +nouveau debordement revolutionnaire, a rallier l'opinion autour de la +convention, et la convention autour du comite, afin de creer un pouvoir +energique, et il s'etait servi pour cela des jacobins tout-puissans alors +sur l'opinion. Ces nouvelles accusations contre les patriotes accredites, +comme Danton, Camille Desmoulins, lui semblaient tres dangereuses. Il avait +peur qu'aucune reputation ne resistat aux imaginations dechainees; il +craignait que les violences a l'egard du culte n'indisposassent une partie +de la France, et ne fissent passer la revolution pour athee; il croyait +voir enfin la main de l'etranger dans cette vaste confusion. Aussi ne +manqua-t-il pas l'occasion que bientot Hebert lui offrit, de s'en expliquer +aux Jacobins. + +Les dispositions de Robespierre avaient perce. On repandait sourdement +qu'il allait faire sevir contre Pache, Hubert, Chaumette, Clootz, auteurs +du mouvement contre le culte. Proli, Desfieux, Pereyra, deja compromis et +menaces, voulaient rattacher leur cause a celle de Pache, Chaumette, +Hebert; ils virent ces derniers, et leur dirent qu'il y avait une +conspiration contre les meilleurs patriotes; qu'ils etaient tous egalement +en danger, et qu'il fallait se soutenir et se garder reciproquement. Hebert +se rend alors aux Jacobins, le 1er frimaire (21 novembre 1798), et se +plaint d'un plan de desunion tendant a diviser les patriotes. "De toutes +parts, dit-il, je rencontre des gens qui me complimentent de n'etre pas +arrete. On repand que Robespierre doit me denoncer, moi, Chaumette et +Pache.... Quant a moi, qui me mets tous les jours en avant pour les +interets de la patrie, et qui dis tout ce qui me passe par la tete, cela +pourrait avoir quelque fondement; mais Pache.... Je connais toute l'estime +qu'a pour lui Robespierre, et je rejette bien loin de moi une pareille +idee. On a dit aussi que Danton avait emigre, qu'il etait alle en Suisse +charge des depouilles du peuple.... Je l'ai rencontre ce matin dans les +Tuileries, et puisqu'il est a Paris, il faut qu'il vienne s'expliquer +fraternellement aux Jacobins. Tous les patriotes se doivent de dementir les +bruits injurieux qui courent sur leur compte." Hebert rapporte ensuite +qu'il tient une partie de ces bruits de Dubuisson, lequel a voulu lui +devoiler une conspiration contre les patriotes; et, suivant l'usage de tout +rejeter sur les vaincus, il ajoute que la cause des troubles est dans les +complices de Brissot qui vivent encore, et dans les Bourbons qui restent au +Temple. Robespierre monte aussitot a la tribune: "Est-il vrai, dit-il, que +nos plus dangereux ennemis soient les restes impurs de la race de nos +tyrans? Je vote en mon coeur pour que la race des tyrans disparaisse de la +terre; mais puis-je m'aveugler sur la situation de mon pays, au point de +croire que cet evenement suffirait pour eteindre le foyer des conspirations +qui nous dechirent? A qui persuadera-t-on que la punition de la meprisable +soeur de Capet en imposerait plus a nos ennemis que celle de Capet lui-meme +et de sa criminelle compagne? + +"Est-il vrai encore que la cause de nos maux soit le fanatisme? Le +fanatisme! il expire. Je pourrais meme dire qu'il est mort. En dirigeant +depuis quelques jours toute notre attention contre lui, ne la detourne-t-on +pas de nos veritables dangers? Vous avez peur des pretres, et ils +s'empressent d'abdiquer leurs titres pour les echanger contre ceux de +municipaux, d'administrateurs, et meme de presidens de societes +populaires.... Ils etaient naguere fort attaches a leur ministere quand il +leur valait soixante-dix mille livres de rente; ils l'ont abdique des qu'il +n'en a plus valu que six mille.... Oui, craignez non pas leur fanatisme, +mais leur ambition! non pas l'habit qu'ils portaient, mais la peau nouvelle +qu'ils ont revetue! craignez non pas l'ancienne superstition, mais la +nouvelle et fausse superstition qu'on veut feindre pour nous perdre!" + +Ici, Robespierre, abordant franchement la question des cultes, ajoute: + +"Que des citoyens animes par un zele pur viennent deposer sur l'autel de la +patrie les monumens inutiles et pompeux de la superstition, pour les faire +servir aux triomphes de la liberte, la patrie et la raison sourient a ces +offrandes; mais de quel droit l'aristocratie et l'hypocrisie +viendraient-elles meler ici leur influence a celle du civisme? De quel +droit des hommes inconnus jusqu'a ce jour dans la carriere de la revolution +viendraient-ils chercher, au milieu de tous ces evenemens, les moyens +d'usurper une fausse popularite, d'entrainer les patriotes meme a de +fausses mesures, et de jeter parmi nous le trouble et la discorde? De quel +droit viendraient-ils troubler la liberte des cultes au nom de la liberte, +et attaquer le fanatisme par un fanatisme nouveau? De quel droit +feraient-ils degenerer les hommages solennels rendus a la verite pure en +des farces eternelles et ridicules? + +"On a suppose qu'en accueillant des offrandes civiques, la convention avait +proscrit le culte catholique. Non, la convention n'a point fait cette +demarche, et ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberte +des cultes qu'elle a proclamee, et de reprimer en meme temps tous ceux qui +en abuseraient pour troubler l'ordre public. Elle ne permettra pas qu'on +persecute les ministres paisibles des diverses religions, et elle les +punira avec severite, toutes les fois qu'ils oseront se prevaloir de leurs +fonctions pour tromper les citoyens, et pour armer les prejuges ou le +royalisme contre la republique. + +"Il est des hommes qui veulent aller plus loin; qui, sous le pretexte de +detruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'atheisme +lui-meme. Tout philosophe, tout individu peut adopter la-dessus l'opinion +qui lui plaira: quiconque voudrait lui en faire un crime est un insense; +mais l'homme public, mais le legislateur serait cent fois plus insense, qui +adopterait un pareil systeme. La convention nationale l'abhorre. La +convention n'est point un faiseur de livres et de systemes. Elle est un +corps politique et populaire. L'atheisme est _aristocratique_. L'idee d'un +grand Etre qui veille sur l'innocence opprimee et qui punit le crime +triomphant, est toute populaire. Le peuple, les malheureux m'applaudissent; +si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les +coupables. J'ai ete, des le college, un assez mauvais catholique; je n'ai +jamais ete ni un ami froid, ni un defenseur infidele de l'humanite. Je n'en +suis que plus attache aux idees morales et politiques que je viens de vous +exposer. _Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer_." + +Robespierre, apres avoir fait cette profession de foi, impute a l'etranger +les persecutions dirigees contre le culte, et les calomnies repandues +contre les meilleurs patriotes. Robespierre, qui etait extremement defiant, +et qui avait suppose les girondins royalistes, croyait beaucoup a la +faction de l'etranger, laquelle n'etait representee, comme nous l'avons +dit, que par quelques espions envoyes aux armees, et quelques banquiers +intermediaires de l'agiotage, et correspondans des emigres. "Les etrangers, +dit-il, ont deux especes d'armees; l'une sur nos frontieres, est +impuissante et pres de sa ruine, grace a nos victoires; l'autre, plus +dangereuse, est au milieu de nous. C'est une armee d'espions, de fripons +stipendies, qui s'introduisent partout, meme au sein des societes +populaires. C'est une faction qui a persuade a Hebert que je voulais faire +arreter Pache, Chaumette, Hebert, toute la commune. Moi, poursuivre Pache, +dont j'ai toujours admire et defendu la vertu simple et modeste, moi qui ai +combattu pour lui contre les Brissot et ses complices!" Robespierre loue +Pache et se tait sur Hebert. Il se contente de dire qu'il n'a pas oublie +les services de la commune dans les jours ou la liberte etait en peril. Se +dechainant ensuite contre ce qu'il appelle la faction etrangere, il fait +tomber le courroux des jacobins sur Proli, Dubuisson, Pereyra, Desfieux. Il +raconte leur histoire, il les depeint comme des agens de Lebrun et de +l'etranger, charges d'envenimer les haines, de diviser les patriotes, et de +les animer les uns contre les autres. A la maniere dont il s'exprime, on +voit que la haine qu'il eprouve contre d'anciens amis de Lebrun se mele +pour beaucoup a sa defiance. Enfin il les fait chasser tous quatre de la +societe, au bruit des plus grands applaudissemens, et il propose un scrutin +epuratoire pour tous les jacobins. + +Ainsi Robespierre avait frappe d'anatheme le nouveau culte, avait donne une +lecon severe a tous les brouillons, n'avait rien dit de bien rassurant pour +Hebert, ne s'etait pas compromis jusqu'a louer ce sale ecrivain, et avait +fait retomber tout l'orage sur des etrangers qui eurent le malheur d'etre +amis de Lebrun, d'admirer Dumouriez, et de blamer notre systeme politique +dans les pays de conquete. Enfin il s'etait arroge la recomposition de la +societe, en faisant decider qu'il y aurait un scrutin epuratoire. + +Pendant les jours suivans, Robespierre poursuit son systeme; il vient lire +aux Jacobins des lettres anonymes, d'autres interceptees, prouvant que +l'etranger, s'il n'est pas l'auteur des extravagances du nouveau culte et +des calomnies a l'egard des meilleurs patriotes, les approuve au moins et +les desire. Danton avait en quelque sorte recu d'Hebert l'invitation de +s'expliquer. Il ne le fait pas d'abord, pour ne pas obeir a une sommation; +mais quinze jours apres, il saisit une circonstance favorable pour prendre +la parole. Il s'agissait de fournir a toutes les societes populaires un +local aux depens de l'etat. Il presente a ce sujet diverses observations, +et en prend occasion de dire que si la constitution doit etre endormie +pendant que le peuple frappe et epouvante les ennemis de ses operations +revolutionnaires, il faut cependant se defier de ceux qui veulent porter ce +meme peuple au-dela des bornes de la revolution. Coupe de l'Oise replique a +Danton, et denature ses idees en les combattant. Danton remonte aussitot a +la tribune, et essuie des murmures. Il somme alors ceux qui ont contre lui +des motifs de defiance de preciser leurs accusations, afin qu'il puisse y +repondre publiquement. Il se plaint de cette defaveur qui se manifeste en +sa presence. "Ai-je donc perdu, s'ecrie-t-il, ces traits qui caracterisent +la figure d'un homme libre?" Et en proferant ces mots, il agitait cette +tete qu'on avait tant vue, tant rencontree dans les orages de la +revolution, et qui avait toujours soutenu l'audace des republicains et jete +la terreur chez les aristocrates. "Ne suis-je plus, ajoute-t-il, ce meme +homme qui s'est trouve a vos cotes dans tous les momens de crise? Ne +suis-je plus cet homme tant persecute, tant connu de vous; cet homme que +vous avez si souvent embrasse comme votre ami, et avec lequel vous avez +fait le serment de mourir dans les memes perils?" Il rappelle alors qu'il +fut le defenseur de Marat, et il est ainsi oblige de se couvrir de l'ombre +de cet etre, qu'il avait autrefois protege et dedaigne. "Vous serez +etonnes, dit-il, quand je vous ferai connaitre ma conduite privee, de voir +que la fortune colossale que mes ennemis et les votres m'ont pretee, se +reduit a la petite portion de bien que j'ai toujours eue. Je defie les +malveillans de fournir aucune preuve contre moi. Tous leurs efforts ne +pourront m'ebranler. Je veux rester debout en face du peuple, vous me +jugerez en sa presence. Je ne dechirerai pas plus la page de mon histoire +que vous ne dechirerez la votre...." Danton demande, en finissant, une +commission, pour examiner les accusations portees contre lui. Robespierre +s'elance alors a la tribune avec un empressement extreme. "Danton, +s'ecrie-t-il, vous demande une commission pour examiner sa conduite; j'y +consens, s'il pense que cette mesure lui soit utile. Il veut qu'on precise +les griefs portes contre lui; eh bien! je vais le faire. Danton, tu es +accuse d'avoir emigre. On a dit que tu avais passe en Suisse; que ta +maladie etait feinte pour cacher au peuple ta fuite; on a dit que ton +ambition etait d'etre regent sous Louis XVII; qu'a une epoque determinee +tout a ete prepare pour proclamer ce rejeton des Capets; que tu etais le +chef de la conspiration; que ni Pitt, ni Cobourg, ni l'Angleterre, ni +l'Autriche, ni la Prusse, n'etaient nos veritables ennemis, mais que +c'etait toi seul; que la Montagne etait composee de tes complices; qu'il ne +fallait pas s'occuper des agens envoyes par les puissances etrangeres; que +leurs conspirations etaient des fables dignes de mepris; en un mot, qu'il +fallait t'egorger toi, toi seul!..." Des applaudissemens universels +couvrent la voix de Robespierre. Il reprend: "Ne sais-tu pas, Danton, que +plus un homme a de courage et de patriotisme, plus les ennemis de la chose +publique s'attachent a sa perte? Ne sais-tu pas, et ne savez-vous pas +tous, citoyens, que cette methode est infaillible? Eh! si le defenseur de +la liberte n'etait pas calomnie, ce serait une preuve que nous n'aurions +plus ni nobles, ni pretres a combattre!" Faisant alors allusion aux +feuilles d'Hebert, ou lui, Robespierre, etait fort loue, il ajoute: "Les +ennemis de la patrie semblent m'accabler de louanges exclusivement. Mais je +les repudie. Croit-on qu'a cote de ces eloges que l'on repete dans +certaines feuilles, je ne voie pas le couteau avec lequel on a voulu +egorger la patrie? La cause des patriotes est comme celle des tyrans; ils +sont tous solidaires. Je me trompe peut-etre sur Danton; mais, vu dans sa +famille, il ne merite que des eloges. Sous les rapports politiques, je l'ai +observe; une difference d'opinion me le faisait etudier avec soin, souvent +avec colere; il ne s'est pas assez hate, je le sais, de soupconner +Dumouriez; il n'a pas assez hai Brissot et ses complices; mais s'il n'a pas +toujours ete de mon avis, en conclurai-je qu'il trahissait la patrie? Non, +je la lui ai toujours vu servir avec zele. Danton veut qu'on le juge; il a +raison. Qu'on me juge aussi! qu'ils se presentent ces hommes qui sont plus +patriotes que nous! Je parie que ce sont des nobles, des privilegies, des +pretres. Vous y trouverez un marquis, et vous aurez la juste mesure du +patriotisme des gens qui nous accusent." + +Robespierre demande ensuite que tous ceux qui ont quelque reproche a faire +a Danton, prennent la parole. Personne ne l'ose. Momoro lui-meme, l'un des +amis d'Hebert, est le premier a s'ecrier que, personne ne se presentant, +c'est une preuve qu'il n'y a rien a dire contre Danton. Un membre demande +alors que le president lui donne l'accolade fraternelle. On y consent, et +Danton, s'approchant du bureau, recoit l'accolade au milieu des +applaudissemens universels. + +La conduite de Robespierre dans cette circonstance avait ete genereuse et +habile. Le danger commun a tous les bons patriotes, l'ingratitude qui +payait les services de Danton, enfin une superiorite decidee, avaient +arrache Robespierre a son egoisme habituel; et, cette fois, plein de bons +sentimens, il avait ete plus eloquent qu'il n'etait donne a sa nature de +l'etre. Mais le service qu'il rendit a Danton fut plus utile a la cause du +gouvernement et des vieux patriotes qui le composaient, qu'a Danton +lui-meme, dont la popularite etait perdue. On ne refait pas l'enthousiasme, +et on ne pouvait pas presumer encore d'assez grands dangers publics pour +que Danton trouvat, par son courage, le moyen de regagner son influence. +Robespierre, poursuivant son ouvrage, ne manquait pas d'etre present a +chaque seance d'epuration. Le tour de Clootz arrive, on l'accuse de +liaisons avec les banquiers etrangers Vandeniver. Il essaie de se +justifier; mais Robespierre prend la parole. Il rappelle les liaisons de +Clootz avec les girondins, sa rupture avec eux par un pamphlet intitule: +_ni Roland ni Marat_, pamphlet dans lequel il n'attaquait pas moins la +Montagne que la Gironde, ses exagerations extravagantes, son obstination a +parler d'une republique universelle, a inspirer la rage des conquetes, et a +compromettre la France aupres de toute l'Europe, "Et comment M. Clootz, +ajoute Robespierre, pouvait-il s'interesser si fort au bonheur de la +France, lorsqu'il s'interessait si fort au bonheur de la Perse et du +Monomotapa? Il est une derniere crise dont il pourra se vanter. Je veux +parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, menage avec raison et +lenteur, aurait pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait +entrainer les plus grands malheurs.... M. Clootz eut avec l'eveque Gobel +une conference de nuit.... Gobel donna parole pour le lendemain, et il +vint, changeant subitement de langage et d'habit, deposer ses lettres de +pretrise.... M. Clootz croyait que nous serions dupes de ces mascarades. +Non, non; les jacobins ne regarderont jamais comme un ami du peuple ce +pretendu sans-culotte, qui est Prussien et baron, qui possede cent mille +livres de rentes, qui dine avec les banquiers conspirateurs, et qui est, +non pas l'orateur du peuple francais, mais du genre humain." + +Clootz fut exclu sur-le-champ de la societe; et, sur la proposition de +Robespierre, on decida qu'on chasserait sans distinction tous les nobles, +les pretres, les banquiers et les etrangers. + +A la seance suivante vint le tour de Camille Desmoulins. On lui reprochait +sa lettre a Dillon, et un mouvement de sensibilite en faveur des girondins. +"J'avais, dit Camille, j'avais cru Dillon brave et habile, et je l'ai +defendu. Quant aux girondins, j'etais a leur egard dans une position +particuliere. J'ai toujours aime et servi la republique, mais je me suis +souvent trompe sur ceux qui la servaient; j'ai adore Mirabeau; j'ai cheri +Barnave et les Lameth; j'en conviens; mais j'ai sacrifie mon amitie et mon +admiration des que j'ai su qu'ils avaient cesse d'etre jacobins. Une +fatalite bien marquee a voulu que de soixante revolutionnaires qui avaient +signe mon contrat de mariage, il ne me restat plus que deux amis, Danton et +Robespierre. Tous les autres sont emigres ou guillotines. De ce nombre +etaient sept des vingt-deux. Un mouvement de sensibilite etait donc bien +pardonnable en cette occasion. J'ai dit, ajoute Desmoulins, qu'ils +mouraient en republicains, mais en republicains federalistes; car, je vous +l'assure, je ne crois pas qu'il y eut beaucoup de royalistes parmi eux." + +On aimait le caractere facile, l'esprit naif et original de Camille +Desmoulins. "Camille a mal choisi ses amis, s'ecrie un jacobin; prouvez-lui +que nous savons mieux choisir les notres en le recevant avec empressement." +Robespierre, toujours protecteur de ses vieux collegues, mais en gardant +cependant un ton de superiorite, defend Camille Desmoulins. "Il est faible +et confiant, dit-il, mais il a toujours ete republicain. Il a aime +Mirabeau, Lameth, Dillon; mais il a lui-meme brise ses idoles des qu'il a +ete detrompe. Qu'il poursuive sa carriere et soit plus reserve a l'avenir." +Apres cet avis, Camille est admis au milieu des applaudissemens. Danton est +ensuite admis sans aucune observation. Fabre-d'Eglantine l'est a son tour, +mais il essuie quelques questions sur sa fortune, qu'on veut bien attribuer +a ses talens litteraires. Cette epuration fut poursuivie, et devint fort +longue. Commencee en novembre 1793, elle dura plusieurs mois. + +La politique de Robespierre et du gouvernement etait bien connue. L'energie +avec laquelle cette politique avait ete manifestee, intimida les +brouillons, promoteurs du nouveau culte, et ils songerent a se retracter, +et a revenir sur leurs premieres demarches. Chaumette, qui avait la faconde +d'un orateur de club ou de commune, mais qui n'avait ni l'ambition ni le +courage d'un chef de parti, ne pretendait nullement rivaliser avec la +convention et se faire le createur d'un nouveau culte; il s'empressa donc +de chercher une occasion pour reparer sa faute. Il resolut de faire +interpreter l'arrete qui fermait tous les temples, et il proposa a la +commune de declarer qu'elle ne voulait pas gener la liberte religieuse, et +qu'elle n'interdisait pas aux divers partisans de chaque religion le droit +de se reunir dans des lieux payes et entretenus a leurs frais. "Qu'on ne +pretende pas, dit-il, que c'est la faiblesse ou la politique qui me font +agir; je suis egalement incapable de l'une ou de l'autre. C'est la +conviction que nos ennemis veulent abuser de notre zele pour le pousser +au-dela des bornes, et nous engager dans de fausses demarches; c'est la +conviction que si nous empechons les catholiques d'exercer leur culte +publiquement et avec l'aveu de la loi, des etres bilieux iront s'exalter ou +conspirer dans les cavernes; c'est cette conviction qui seule m'inspire et +me fait parler." L'arrete propose par Chaumette, et fortement appuye par le +maire Pache, fut enfin adopte apres quelques murmures bientot couverts par +de nombreux applaudissemens. La convention declara de son cote qu'elle +n'avait jamais entendu par ses decrets gener la liberte religieuse, et elle +defendit de toucher a l'argenterie qui restait encore dans les eglises, vu +que le tresor n'avait plus besoin de ce genre de secours. De ce jour, les +farces indecentes que le peuple s'etait permises cesserent dans Paris, et +les pompes du culte de la Raison, dont il s'etait tant diverti, furent +abolies. + +Le comite de salut public, au milieu de cette grande confusion, sentait +tous les jours davantage la necessite de rendre l'autorite plus forte, plus +prompte et plus obeie. Chaque jour, l'experience des obstacles le rendait +plus habile, et il ajoutait de nouvelles pieces a cette machine +revolutionnaire, creee pour la duree de la guerre. Deja il avait empeche la +transmission du pouvoir a des mains nouvelles et inexperimentees, en +prorogeant la convention, et en declarant le gouvernement revolutionnaire +jusqu'a la paix. En meme temps, il avait concentre ce pouvoir dans ses +mains en mettant sous sa dependance le tribunal revolutionnaire, la police, +les operations militaires, et la distribution meme des subsistances. Deux +mois d'experience lui firent sentir les obstacles que les autorites +locales, soit par exces ou defaut de zele, faisaient eprouver a l'action de +l'autorite superieure. L'envoi des decrets etait souvent interrompu ou +retarde; et leur promulgation negligee dans certains departemens. Il +restait beaucoup de ces administrations federalistes qui s'etaient +insurgees, et la faculte de se coaliser ne leur etait pas encore interdite. +Si, d'une part, les administrations de departement presentaient quelque +danger de federalisme, les communes, au contraire, agissant en sens oppose, +exercaient, a l'imitation de celle de Paris, une autorite vexatoire, +rendaient des lois, imposaient des taxes; les comites revolutionnaires +deployaient contre les personnes un pouvoir arbitraire et inquisitorial; +des armees revolutionnaires, instituees dans differentes localites, +completaient ces petits gouvernemens particuliers, tyranniques, desunis +entre eux, et embarrassans pour le gouvernement superieur. Enfin l'autorite +des representans, ajoutee a toutes les autres, augmentait la confusion des +pouvoirs souverains; car les representans levaient des impots, rendaient +des lois penales, comme les communes et la convention elle-meme. + +Billaud-Varennes, dans un rapport mal ecrit, mais habile, devoila ces +inconveniens, et fit rendre le decret du 14 frimaire an II (4 decembre), +modele du gouvernement provisoire, energique et absolu. L'anarchie, dit le +rapporteur, menace les republiques a leur naissance et dans leur +vieillesse. Tachons de nous en garantir. Ce decret instituait le _Bulletin +des Lois_, belle et neuve invention dont on n'avait pas encore eu l'idee: +car les lois envoyees par l'assemblee aux ministres, par les ministres aux +autorites locales, sans delais fixes, sans proces-verbaux qui garantissent +leur envoi ou leur arrivee, etaient souvent rendues depuis long-temps, sans +etre ni promulguees ni connues. D'apres le nouveau decret, une commission, +une imprimerie, un papier particulier, etaient consacres a l'impression et +a l'envoi des lois. La commission, formee de quatre individus independans +de toute autorite, libres de tout autre soin, recevait la loi, la faisait +imprimer, l'envoyait par la poste dans des delais fixes et invariables. Les +envois et les remises etaient constates par les moyens ordinaires de la +poste; et ces mouvemens, ainsi regularises, devenaient infaillibles. La +convention etait ensuite declaree _centre d'impulsion du gouvernement_. +Sous ces mots, on cachait la souverainete des comites, qui faisaient tout +pour la convention. Les autorites du departement etaient en quelque sorte +abolies; on leur enlevait toute attribution politique, on ne leur +abandonnait, comme au departement de Paris a l'epoque du 10 aout, que la +repartition des contributions, l'entretien des routes, enfin les soins +purement economiques. Ainsi, ces intermediaires trop puissans entre le +peuple et l'autorite supreme, etaient supprimes. On ne laissait exister, +avec toutes leurs attributions, que les administrations de district et de +commune. Il etait defendu a toute administration locale de se reunir a +d'autres, de se deplacer, d'envoyer des agens, de prendre des arretes +extensifs ou limitatifs des decrets, de lever des impots ou des hommes. +Toutes les armees revolutionnaires etablies dans les departemens etaient +licenciees, et il ne devait subsister que la seule armee revolutionnaire +etablie a Paris pour le service de toute la republique. Les comites +revolutionnaires etaient obliges de correspondre avec les districts charges +de les surveiller, et avec le comite de surete generale. Ceux de Paris ne +pouvaient correspondre qu'avec le comite de surete generale, et point avec +la commune. Il etait defendu aux representans de lever des taxes, a moins +que la convention ne les autorisat, et de porter des lois penales. + +Ainsi, toutes les autorites etant ramenees dans leur sphere, leur conflit +ou leur coalition devenaient impossibles. Elles recevaient les lois d'une +maniere infaillible; elles ne pouvaient ni les modifier ni en differer +l'execution. Les deux comites conservaient toujours leur domination. Celui +de _salut public_, outre sa suprematie sur le comite de surete generale, +continuait d'avoir la diplomatie, la guerre, et la surveillance universelle +de toutes choses. Seul desormais, il pouvait s'appeler _comite de salut +public_. Aucun comite dans les communes ne pouvait prendre ce titre. + +Ce nouveau decret sur l'institution du gouvernement revolutionnaire, +quoique restrictif de l'autorite des communes, et rendu meme contre leurs +abus de pouvoir, fut recu par la commune de Paris avec de grandes +demonstrations d'obeissance. Chaumette, qui affectait la docilite comme le +patriotisme, fit un long discours en l'honneur du decret. Par son maladroit +empressement a entrer dans le systeme de l'autorite superieure, il donna +meme une occasion de se faire reprimander; et il eut l'art de desobeir en +voulant trop obeir. Le decret mettait les comites revolutionnaires de Paris +en communication directe et exclusive avec le comite de surete generale. +Dans leur zele fougueux, ils se permettaient des arrestations en tous sens; +on les accusait d'avoir fait incarcerer une foule de patriotes, et d'etre +composes d'hommes qu'on commencait a appeler _ultra-revolutionnaires_. +Chaumette se plaignit au conseil general de leur conduite, et proposa de +les convoquer a la commune, pour leur faire une admonition severe. La +proposition de Chaumette fut adoptee. Mais celui-ci, avec son ostentation +d'obeissance, avait oublie que, d'apres le nouveau decret, les comites +revolutionnaires de Paris ne devaient correspondre qu'avec le comite de +surete generale. Le comite de salut public ne voulant pas plus d'une +obeissance exageree que de la desobeissance, peu dispose surtout a souffrir +que la commune se permit de donner des lecons, meme bonnes, a des comites +places sous l'autorite superieure, fit casser l'arrete de Chaumette, et +defendre aux comites de se reunir a la commune. Chaumette recut cette +correction avec une soumission parfaite. "Tout homme, dit-il a la commune, +est sujet a l'erreur. Je confesse franchement que je me suis trompe. La +convention a casse mon requisitoire et l'arrete que j'avais fait prendre; +elle a fait justice de la faute que j'avais commise; elle est notre mere +commune, unissons-nous a elle." (19 frimaire.) + +Ce n'est qu'au moyen de cette energie que le comite pouvait parvenir a +arreter tous les mouvemens desordonnes, soit de zele, soit de resistance, +et a produire la plus grande precision possible dans l'action du +gouvernement. Les _ultra-revolutionnaires_, compromis et reprimes depuis +leurs manifestations contre le culte, essuyerent une nouvelle repression, +plus severe que les precedentes. Ronsin etait revenu de Lyon, ou il avait +accompagne Collot-d'Herbois avec un detachement de l'armee revolutionnaire. +Il etait arrivee a Paris au moment ou le bruit des sanglantes executions +commises a Lyon excitait la pitie. Ronsin fit placarder une affiche qui +revolta la convention. Il y disait que sur les cent quarante mille +Lyonnais, quinze cents seulement n'etaient pas complices de la revolte, +qu'avant la fin de frimaire tous les coupables auraient peri, et que le +Rhone aurait roule leurs cadavres jusqu'a Toulon. On citait de lui d'autres +propos atroces; on parlait beaucoup du despotisme de Vincent dans les +bureaux de la guerre, de la conduite des agens ministeriels dans les +provinces, et de leur rivalite avec les representans. On repetait des mots +echappes a quelques-uns d'entre eux, annoncant encore le projet de faire +organiser constitutionnellement le pouvoir executif. L'energie que +Robespierre et le comite venaient de deployer encourageaient a se prononcer +contre ces agitateurs. Dans la seance du 27 frimaire (17 decembre), on +commence par se plaindre de certains comites revolutionnaires. Lecointre +denonce l'arrestation d'un courrier du comite de salut public par l'un des +agens du ministere. Boursault dit qu'en passant a Lonjumeau, il a ete +arrete par la commune, qu'il a fait connaitre sa qualite de depute, et que +cette commune a voulu neanmoins que son passeport fut legalise par l'agent +du conseil executif present sur les lieux. Fabre-d'Eglantine denonce +Maillard, le chef des egorgeurs de septembre, qui a ete envoye en mission a +Bordeaux par le conseil executif, tandis qu'il devrait etre expulse de +partout; il denonce Ronsin et son affiche, dont tout le monde a fremi; il +denonce enfin Vincent, qui a reuni tous les pouvoirs dans les bureaux de la +guerre, et qui a dit qu'il ferait sauter la convention, ou la forcerait a +organiser le pouvoir executif, parce qu'il ne voulait pas etre le valet des +comites. La convention met aussitot en etat d'arrestation Vincent, +secretaire-general de la guerre, Ronsin, general de l'armee +revolutionnaire, Maillard, envoye a Bordeaux, trois autres agens du pouvoir +executif dont on signale encore les vexations a Saint-Girons, et un nomme +Mazuel, adjudant dans l'armee revolutionnaire, qui a dit que la convention +conspirait, et qu'il cracherait au visage des deputes. La convention porte +ensuite peine de mort contre les officiers des armees revolutionnaires, +illegalement formees dans les provinces, qui ne se separeraient pas +sur-le-champ. Elle ordonne enfin que le conseil executif viendra se +justifier le lendemain. + +Cet acte d'energie causa une grande douleur aux Cordeliers, et provoqua des +explications aux Jacobins. Ces derniers ne se prononcerent pas encore sur +le compte de Vincent et de Ronsin, mais ils demanderent qu'il fut fait une +enquete pour constater la nature de leurs torts. Le conseil executif vint +se justifier tres humblement a la convention; il assura que son intention +n'avait point ete de rivaliser avec la representation nationale, et que +l'arrestation des courriers, les difficultes essuyees par le representant +Boursault, ne provenaient que d'un ordre du comite de salut public +lui-meme; ordre qui enjoignait de verifier tous les passeports et toutes +les depeches. + +Tandis que Vincent et Ronsin venaient d'etre incarceres comme +ultra-revolutionnaires, le comite sevit en meme temps contre le parti des +equivoques et des agioteurs. Il mit en arrestation Proli, Dubuisson, +Desfieux, Pereyra, accuses d'etre agens de l'etranger et complices de tous +les partis. Enfin il fit enlever, au milieu de la nuit, les quatre deputes +Bazire, Chabot, Delaunay d'Angers et Julien de Toulouse, accuses d'etre +moderes, et d'avoir fait une fortune subite. + +On a deja vu l'histoire de l'association clandestine de ces representans, +et du faux qui en avait ete la suite. On a vu que Chabot, deja ebranle, se +preparait a denoncer ses collegues, et a rejeter tout sur eux. Les bruits +qui couraient sur son mariage, les denonciations qu'Hebert repetait chaque +jour, acheverent de l'intimider, et il courut tout devoiler a Robespierre. +Il pretendit qu'il n'avait eu d'autre projet, en entrant dans le complot, +que celui de le suivre et de le reveler; il attribua ce complot a +l'etranger, qui voulait, disait-il, corrompre les deputes, pour avilir la +representation nationale, et qui se servait ensuite d'Hebert et de ses +complices pour les diffamer apres les avoir corrompus. Il y avait ainsi, +selon lui, deux branches dans la conspiration, la branche corruptrice et la +branche diffamatrice, qui toutes deux se concertaient pour deshonorer et +dissoudre la convention. La participation des banquiers etrangers a cette +intrigue, les projets de Julien de Toulouse et de Delaunay, qui disaient +que la convention finirait bientot par se devorer elle-meme, et qu'il +fallait faire fortune le plus tot possible, quelques liaisons de la femme +d'Hebert avec les maitresses de Julien de Toulouse et de Delaunay, +servirent a Chabot de moyens pour etayer cette fable d'une conspiration a +deux branches, dans laquelle les corrupteurs et les diffamateurs +s'entendaient secretement pour arriver au meme but. Chabot eut cependant un +reste de scrupule, et justifia Bazire. Comme il avait ete le corrupteur de +Fabre, et qu'il s'exposait a une denonciation de celui-ci en l'accusant, il +pretendit que ses offres avaient ete rejetees, et que les cent mille francs +en assignats, suspendus avec un fil dans des lieux d'aisances, etaient les +cent mille francs destines a Fabre, et refuses par lui. Ces fables de +Chabot n'avaient aucune apparence de verite, car il eut ete bien plus +naturel, en entrant dans la conspiration pour la decouvrir, d'en prevenir +quelques membres de l'un ou de l'autre comite, et de deposer l'argent dans +leurs mains. Robespierre renvoya Chabot au comite de surete generale, qui +fit arreter dans la nuit les deputes designes. Julien de Toulouse parvint a +s'evader; Bazire, Delaunay et Chabot, furent seuls arretes[6]. + +La decouverte de cette trame honteuse causa une grande rumeur, et confirma +toutes les calomnies que les partis dirigeaient les uns contre les autres. +On repandit plus que jamais le bruit d'une faction etrangere, corrompant +les patriotes, les excitant a entraver la marche de la revolution, les uns +par une moderation intempestive, et les autres par une exageration folle, +par des diffamations continuelles, et par une odieuse profession +d'atheisme. Cependant qu'y avait-il de reel dans toutes ces suppositions? +D'un cote, des hommes moins fanatiques, plus prompts a s'apitoyer sur les +vaincus, et plus susceptibles par cette meme raison de ceder a l'attrait du +plaisir et de la corruption; d'un autre cote, des hommes plus violens et +plus aveugles, s'aidant de la partie basse du peuple, poursuivant de leurs +reproches ceux qui ne partageaient pas leur insensibilite fanatique, +profanant les vieux objets du culte, sans menagement et sans decence; au +milieu de ces deux partis, des banquiers, profitant de toutes les crises +pour agioter; quatre deputes sur sept cent cinquante, se laissant corrompre +et devenant les complices de cet agiotage; enfin quelques revolutionnaires +sinceres, mais etrangers, suspects a ce titre, et se compromettant par +l'exageration meme, a la faveur de laquelle ils voulaient faire oublier +leur origine: voila ce qu'il y avait de reel, et il n'y avait la rien que +de tres ordinaire, rien qui exigeat la supposition d'une machination +profonde. + +Le comite de salut public, voulant se placer au-dessus des partis, resolut +de les frapper et de les fletrir tous, et pour cela il chercha a montrer +qu'ils etaient tous complices de l'etranger. Robespierre avait deja denonce +une faction etrangere, a laquelle son esprit defiant lui faisait ajouter +foi. La faction turbulente contrariant l'autorite superieure, et +deshonorant la revolution, il l'accusa aussitot d'etre complice de la +faction etrangere; cependant il ne dit rien encore de pareil contre la +faction moderee, il la defendit meme, comme on l'a vu, dans la personne de +Danton. S'il la menageait encore, c'est qu'elle n'avait rien fait jusque-la +qui put contrarier la marche de la revolution, c'est qu'elle ne formait pas +un parti opiniatre et nombreux comme les anciens girondins, et qu'elle se +composait tout au plus de quelques individus isoles qui desapprouvaient +les extravagances _ultra-revolutionnaires_. + +Telle etait la situation des partis, et la politique du comite de salut +public a leur egard, en frimaire an II (decembre 1793). Tandis qu'il se +servait de l'autorite avec tant de force, et achevait de completer a +l'interieur la machine du pouvoir revolutionnaire, il deployait une egale +energie au dehors, et assurait le salut de la revolution par des victoires +eclatantes. + + +FOOTNOTES: + +[Footnote 6: 27 brumaire (17 novembre).] + + + + +CHAPITRE XVII. + + +FIN DE LA CAMPAGNE DE 1793.--MANOEUVRE DE HOCHE DANS LES VOSGES.--RETRAITE +DES AUTRICHIENS ET DES PRUSSIENS.--DEBLOCUS DE LANDAU.--OPERATIONS A +L'ARMEE D'ITALIE.--SIEGE ET PRISE DE TOULON PAR L'ARMEE +REPUBLICAINE.--DERNIERS COMBATS ET ECHECS AUX PYRENEES.--EXCURSION DES +VENDEENS AU-DELA DE LA LOIRE.--NOMBREUX COMBATS; ECHECS DE L'ARMEE +REPUBLICAINE.--DEFAITE DES VENDEENS AU MANS, ET LEUR DESTRUCTION COMPLETE A +SAVENAY.--COUP D'OEIL GENERAL SUR LA CAMPAGNE DE 1793. + + +La campagne de 1793 s'achevait sur toutes les frontieres de la maniere la +plus brillante et la plus heureuse. Dans la Belgique, on avait enfin pris +le parti d'entrer dans les quartiers d'hiver, malgre le projet du comite de +salut public, qui avait voulu profiter de la victoire de Watignies pour +envelopper l'ennemi entre l'Escaut et la Sambre. Ainsi, sur ce point, les +evenemens n'avaient pas change et les avantages de Watignies nous etaient +restes. + +Sur le Rhin, la campagne s'etait beaucoup prolongee par la perte des lignes +de Wissembourg, forcees le 13 octobre (22 vendemiaire). Le comite de salut +public voulait les recouvrer a tout prix, et debloquer Landau, comme il +avait debloque Dunkerque et Maubeuge. L'etat de nos departemens du Rhin +etait une raison de se hater, et d'en eloigner l'ennemi. Le pays des Vosges +etait singulierement empreint de l'esprit feodal; les pretres et les nobles +y avaient conserve une grande influence; la langue francaise y etant peu +repandue, les nouvelles idees revolutionnaires n'y avaient presque pas +penetre; dans un grand nombre de communes, les decrets de la convention +etaient inconnus; plusieurs manquaient de comites revolutionnaires, et, +dans presque toutes, les emigres circulaient impunement. Les nobles de +l'Alsace avaient suivi l'armee de Wurmser en foule, et se repandaient +depuis Wissembourg jusqu'aux environs de Strasbourg. Dans cette derniere +ville, on avait forme le complot de livrer la place a Wurmser. Le comite de +salut public y envoya aussitot Lebas et Saint-Just, pour y exercer la +dictature ordinaire des commissaires de la convention. Il nomma le jeune +Hoche, qui s'etait si fort distingue au siege de Dunkerque, general de +l'armee de la Moselle; il detacha de l'armee oisive des Ardennes une forte +division, qui fut partagee entre les deux armees de la Moselle et du Rhin; +enfin il fit executer des levees en masse dans tous les departemens +environnans, et les dirigea sur Besancon. Ces nouvelles levees occuperent +les places fortes, et les garnisons furent portees en ligne. Saint-Just +deploya a Strasbourg tout ce qu'il avait d'energie et d'intelligence. Il +fit trembler les malintentionnes, livra a une commission ceux qu'on +soupconnait d'avoir voulu livrer Strasbourg, et les fit conduire a +l'echafaud. Il communiqua aux generaux et aux soldats une vigueur nouvelle, +il exigea chaque jour des attaques sur toute la ligne, afin d'exercer nos +jeunes conscrits. Aussi brave qu'impitoyable, il allait lui-meme au feu, et +partageait tous les dangers de la guerre. Un grand enthousiasme s'etait +empare de l'armee; et le cri des soldats, qu'on enflammait de l'espoir de +recouvrer le terrain perdu, leur cri etait: _Landau ou la mort!_ + +La veritable manoeuvre a executer sur cette partie des frontieres, +consistait toujours a reunir les deux armees du Rhin et de la Moselle, et a +operer en masse sur un seul versant des Vosges. Pour cela, il fallait +recouvrer les passages qui coupaient la ligne des montagnes, et que nous +avions perdus depuis que Brunswick s'etait porte au centre des Vosges, et +Wurmser sous les murs de Strasbourg. Le projet du comite etait forme: il +voulait s'emparer de la chaine meme, pour separer les Prussiens des +Autrichiens. Le jeune Hoche, plein de talent et d'ardeur, etait charge +d'executer ce plan, et ses premiers mouvemens a la tete de l'armee de la +Moselle firent esperer les plus energiques determinations. + +Les Prussiens, pour assurer leur position, avaient voulu enlever par une +surprise le chateau de Bitche, place au milieu meme des Vosges. Cette +tentative fut dejouee par la vigilance de la garnison, qui accourut a temps +sur les remparts; et Brunswick, soit qu'il fut deconcerte par ce defaut de +succes, soit qu'il redoutat l'activite et l'energie de Hoche, soit aussi +qu'il fut mecontent de Wurmser, avec lequel il ne vivait pas d'accord, se +retira d'abord a Bisengen, sur la ligne d'Erbach, puis a Kayserslautern, au +centre des Vosges. Il n'avait pas prevenu Wurmser de ce mouvement +retrograde; et, tandis que celui-ci se trouvait engage sur le versant +oriental, presque a la hauteur de Strasbourg, Brunswick, sur le versant +occidental, se trouvait meme en arriere de Wissembourg, et a peu pres a la +hauteur de Landau. Hoche avait suivi Brunswick de tres pres dans son +mouvement retrograde, et, apres avoir vainement essaye de l'entourer a +Bisengen, et meme de le prevenir a Kayserslautern, il forma le projet de +l'attaquer a Kayserslautern meme, quelque grande que fut la difficulte des +lieux. Hoche avait environ trente mille hommes; il se battit les 28, 29 et +30 novembre; mais les lieux etaient peu connus et peu praticables. Le +premier jour, le general Ambert, qui commandait la gauche, se trouva +engage, tandis que Hoche, au centre, cherchait sa route; le jour suivant, +Hoche se trouvait seul en presence de l'ennemi, tandis qu'Ambert s'egarait +dans les montagnes. Grace aux difficultes des lieux, a sa force et a +l'avantage de sa position, Brunswick eut un succes complet. Il ne perdit +qu'environ douze hommes; Hoche fut oblige de se retirer avec une perte +d'environ trois mille hommes; mais il ne fut pas decourage, et vint se +rallier a Pirmasens, Hornbach et Deux-Ponts. Hoche, quoique malheureux, +n'en avait pas moins deploye une audace et une resolution qui frapperent +les representans et l'armee. Le comite de salut public, qui, depuis +l'entree de Carnot, etait assez eclaire pour etre juste et qui n'etait +severe qu'envers le defaut de zele, lui ecrivit les lettres les plus +encourageantes, et, pour la premiere fois, donna des eloges a un general +battu. Hoche, sans etre ebranle un moment par sa defaite, forma aussitot la +resolution de se joindre a l'armee du Rhin, pour accabler Wurmser. +Celui-ci, qui etait reste en Alsace tandis que Brunswick retrogradait +jusqu'a Kayserslautern, avait son flanc droit decouvert. Hoche dirigea le +general Taponnier avec douze mille hommes sur Werdt, pour percer la ligne +des Vosges, et se jeter sur le flanc de Wurmser, tandis que l'armee du Rhin +ferait sur son front une attaque generale. Grace a la presence de +Saint-Just, des combats continuels avaient eu lieu pendant la fin de +novembre et le commencement de decembre, entre l'armee du Rhin et les +Autrichiens. Elle commencait a s'aguerrir en allant tous les jours au feu. +Pichegru la commandait. Le corps envoye dans les Vosges par Hoche eut +beaucoup de difficultes a vaincre pour y penetrer, mais il y reussit enfin, +et inquieta serieusement la droite de Wurmser. Le 22 decembre (2 nivose), +Hoche marcha lui-meme a travers les montagnes, et parut a Werdt sur le +sommet du versant oriental. Il accabla la droite de Wurmser, lui prit +beaucoup de canons, et fit un grand nombre de prisonniers. Les Autrichiens +furent alors obliges de quitter la ligne de la Motter, et de se porter +d'abord a Sultz, puis le 24 a Wissembourg, sur les lignes memes de la +Lauter. Leur retraite s'operait avec desordre et confusion. Les emigres, +les nobles alsaciens accourus a la suite de Wurmser, fuyaient avec la plus +grande precipitation. Des familles entieres couvraient la route en +cherchant a s'echapper. Les deux armees prussienne et autrichienne etaient +mecontentes l'une de l'autre, et s'entr'aidaient peu contre un ennemi plein +d'ardeur et d'enthousiasme. + +Les deux armees du Rhin et de la Moselle etaient reunies. Les representans +donnerent le commandement en chef a Hoche, qui se disposa sur-le-champ a +reprendre Wissembourg. Les Prussiens et les Autrichiens, concentres +maintenant par leur mouvement retrograde, se trouvaient mieux en mesure de +se soutenir. Ils resolurent donc de prendre l'offensive le 26 decembre (6 +nivose), le jour meme ou le general francais se disposait a fondre sur eux. +Les Prussiens etaient dans les Vosges et autour de Wissembourg; les +Autrichiens s'etendaient en avant de la Lauter, depuis Wissembourg jusqu'au +Rhin. Certainement, s'ils n'avaient pas ete decides a prendre l'initiative, +ils n'auraient pas recu l'attaque en avant des lignes, ayant la Lauter a +dos; mais ils etaient resolus a attaquer les premiers, et les Francais, en +s'avancant sur eux, trouverent leurs avant-gardes en marche. Le general +Desaix, commandant la droite de l'armee du Rhin, marcha sur Lauterbourg; le +general Michaud fut dirige sur Schleithal; le centre attaqua les +Autrichiens, ranges sur le Geisberg, et la gauche penetra dans les Vosges +pour tourner les Prussiens. Desaix emporta Lauterbourg, Michaud occupa +Schleithal, et le centre, repliant les Autrichiens, les refoula du Geisberg +jusqu'a Wissembourg meme. L'occupation instantanee de Wissembourg, pouvait +etre desastreuse pour les coalises, et elle etait imminente; mais +Brunswick, qui se trouvait au Pigeonnier, accourut sur ce point, et contint +les Francais avec beaucoup de fermete. La retraite des Autrichiens se fit +alors avec moins de desordre; mais le lendemain les Francais occuperent les +lignes de Wissembourg. Les Autrichiens se replierent sur Gemersheim, les +Prussiens sur Bergzabern. Les soldats francais s'avancaient toujours en +criant: _Landau ou la mort!_ Les Autrichiens se haterent de repasser le +Rhin, sans vouloir tenir un jour de plus sur la rive gauche, et sans donner +aux Prussiens le temps d'arriver a Mayence. Landau fut debloque; et les +Francais prirent leurs quartiers d'hiver dans le Palatinat. Aussitot apres, +les deux generaux coalises s'attaquerent dans des relations +contradictoires, et Brunswick donna sa demission a Frederic-Guillaume. +Ainsi, sur cette partie du theatre de la guerre, nous avions glorieusement +recouvre nos frontieres, malgre les forces reunies de la Prusse et de +l'Autriche. + +L'armee d'Italie n'avait rien entrepris d'important, et, depuis sa defaite +du mois de juin, elle etait restee sur la defensive. Dans le mois de +septembre, les Piemontais, voyant Toulon attaque par les Anglais, songerent +enfin a profiter de cette circonstance, qui pouvait amener la perte de +l'armee francaise. Le roi de Sardaigne se rendit lui-meme sur le theatre de +la guerre, et une attaque generale du camp francais fut resolue pour le 8 +septembre. La maniere la plus sure d'operer contre les Francais eut ete +d'occuper la ligne du Var, qui separait Nice de leur territoire. On aurait +ainsi fait tomber toutes les positions qu'ils avaient prises au-dela du +Var, on les aurait obliges d'evacuer le comte de Nice, et peut-etre meme de +mettre bas les armes. On aima mieux attaquer immediatement leur camp. Cette +attaque, executee avec des corps detaches, et par diverses vallees a la +fois, ne reussit pas; et le roi de Sardaigne, peu satisfait, se retira +aussitot dans ses etats. A peu pres a la meme epoque, le general autrichien +Dewins resolut enfin d'operer sur le Var; mais il n'executa son mouvement +qu'avec trois ou quatre mille hommes, ne s'avanca que jusqu'a Isola, et, +arrete tout a coup par un leger echec, il remonta sur les Hautes-Alpes, +sans avoir donne suite a cette tentative. Telles avaient ete les operations +insignifiantes de l'armee d'Italie. + +Un interet plus grave appelait toute l'attention sur Toulon. Cette place, +occupee par les Anglais et les Espagnols, leur assurait un pied a terre +dans le Midi, et une base pour tenter une invasion. Il importait donc a la +France de la recouvrer au plus tot. Le comite avait donne a cet egard les +ordres les plus pressans, mais les moyens de siege manquaient entierement. +Carteaux, apres avoir soumis Marseille, avait debouche avec sept ou huit +mille hommes par les gorges d'Ollioules, s'en etait empare apres un leger +combat, et s'etait etabli au debouche meme de ces gorges, en vue de Toulon; +le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie avec quatre mille hommes +environ, s'etait range sur le cote oppose, vers Sollies et Lavalette. Les +deux corps francais ainsi places, l'un au couchant, l'autre au levant, +etaient si eloignes qu'ils s'apercevaient a peine, et ne pouvaient se +preter aucun secours. Les assieges, avec un peu plus d'activite, auraient +pu les attaquer isolement, et les accabler l'un apres l'autre. Heureusement +ils ne songerent qu'a fortifier la place, et a la garnir de troupes. Ils +firent debarquer huit mille Espagnols, Napolitains et Piemontais, deux +regimens anglais venus de Gibraltar, et porterent la garnison a quatorze ou +quinze mille hommes. Ils perfectionnerent toutes les defenses, armerent +tous les forts, surtout ceux de la cote, qui protegeaient la rade ou leurs +escadres etaient au mouillage. Ils s'attacherent particulierement a rendre +inaccessible le fort de l'Eguillette, place a l'extremite du promontoire +qui ferme la rade interieure, ou petite rade. Ils en rendirent l'abord +tellement difficile, qu'on l'appelait dans l'armee, _le petit Gibraltar_. +Les Marseillais et tous les Provencaux qui s'etaient refugies dans Toulon, +s'employerent eux-memes aux ouvrages, et montrerent le plus grand zele. +Cependant l'union ne pouvait durer dans l'interieur de la place, car la +reaction contre la Montagne y avait fait renaitre toutes les factions. On y +etait republicain ou royaliste a tous les degres. Les coalises eux-memes +n'etaient pas d'accord. Les Espagnols etaient offenses de la superiorite +qu'affectaient les Anglais, et se defiaient de leurs intentions. L'amiral +Hood, profitant de cette desunion, dit que, puisqu'on ne pouvait +s'entendre, il fallait, pour le moment, ne proclamer aucune autorite. Il +empecha meme le depart d'une deputation que les Toulonnais voulaient +envoyer aupres du comte de Provence, pour engager ce prince a se rendre +dans leurs murs en qualite de regent. Des cet instant, on pouvait entrevoir +la conduite des Anglais, et sentir combien avaient ete aveugles et +coupables ceux qui avaient livre Toulon aux plus cruels ennemis de la +marine francaise. + +Les republicains ne pouvaient pas esperer, avec leurs moyens actuels, de +reprendre Toulon. Les representans conseillaient meme de replier l'armee +au-dela de la Durance, et d'attendre la saison suivante. Cependant la prise +de Lyon ayant permis de disposer de nouvelles forces, on achemina vers +Toulon des troupes et du materiel. Le general Doppet, auquel on attribuait +la prise de Lyon, fut charge de remplacer Carteaux. Bientot Doppet lui-meme +fut remplace par Dugommier, qui etait beaucoup plus experimente, et fort +brave. Vingt-huit ou trente mille hommes furent reunis, et on donna +l'ordre d'achever le siege avant la fin de la campagne. + +On commenca par serrer la place de pres, et par etablir des batteries +contre les forts. Le general Lapoype, detache de l'armee d'Italie, etait +toujours au levant, et le general en chef Dugommier au couchant, en avant +d'Ollioules. Ce dernier etait charge de la principale attaque. Le comite de +salut public avait fait rediger par le comite des fortifications un plan +d'attaque reguliere. Le general assembla un conseil de guerre pour discuter +le plan envoye de Paris. Ce plan etait fort bien concu, mais il s'en +presentait un autre plus convenable aux circonstances, et qui devait a voir +des resultats plus prompts. + +Dans le conseil de guerre se trouvait un jeune officier, qui commandait +l'artillerie en l'absence du chef de cette arme. Il se nommait Bonaparte, +et etait originaire de Corse. Fidele a la France, au sein de laquelle il +avait ete eleve, il s'etait battu en Corse pour la cause de la convention +contre Paoli et les Anglais; il s'etait rendu ensuite a l'armee d'Italie, +et servait devant Toulon. Il montrait une grande intelligence, une extreme +activite, et couchait a cote de ses canons. Ce jeune officier, a l'aspect +de la place, fut frappe d'une idee, et la proposa au conseil de guerre. Le +fort l'Eguillette, surnomme _le petit Gibraltar_, fermait la rade ou +mouillaient les escadres coalisees. Ce fort occupe, les escadres ne +pouvaient plus mouiller dans la rade, sans s'exposer a y etre brulees: +elles ne pouvaient pas non plus l'evacuer en y laissant une garnison de +quinze mille hommes, sans communications, sans secours, et tot ou tard +exposee a mettre bas les armes: il etait donc infiniment presumable que le +fort l'Eguillette une fois en la possession des republicains, les escadres +et la garnison evacueraient ensemble Toulon. Ainsi, la clef de la place +etait au fort l'Eguillette; mais ce fort etait presque imprenable. Le jeune +Bonaparte soutint fortement son idee comme plus appropriee aux +circonstances, et reussit a la faire adopter. + +On commenca par serrer la place. Bonaparte, a la faveur de quelques +oliviers qui cachaient ses artilleurs, fit placer une batterie tres pres du +fort Malbosquet, l'un des plus importans parmi ceux qui environnaient +Toulon. Un matin, cette batterie eclata a l'improviste, et surprit les +assieges, qui ne croyaient pas qu'on put etablir des feux aussi pres du +fort. Le general anglais O'Hara, qui commandait la garnison, resolut de +faire une sortie pour detruire la batterie, et enclouer les canons. Le 30 +novembre (10 frimaire), il sortit a la tete de six mille hommes, penetra +soudainement a travers les postes republicains, s'empara de la batterie, +et commenca aussitot a enclouer les pieces. Heureusement, le jeune +Bonaparte se trouvait non loin de la avec un bataillon. Un boyau conduisait +a la batterie. Bonaparte s'y jeta avec son bataillon, se porta sans bruit +au milieu des Anglais, puis tout a coup ordonna le feu, et les jeta, par +cette subite apparition, dans la plus grande surprise. Le general O'Hara, +etonne, crut que c'etaient ses propres soldats qui se trompaient, et +faisaient feu les uns sur les autres. Il s'avanca alors vers les +republicains pour s'en assurer, mais il fut blesse a la main, et pris dans +le boyau meme par un sergent. Au meme instant, Dugommier, qui avait fait +battre la generale au camp, ramenait ses soldats a l'attaque, et se portait +entre la batterie et la place. Les Anglais, menaces alors d'etre coupes, se +retirerent apres avoir perdu leur general, et sans avoir pu se delivrer de +cette dangereuse batterie. + +Ce succes anima singulierement les assiegeans, et jeta beaucoup de +decouragement parmi les assieges. La defiance etait si grande chez ces +derniers, qu'ils disaient que le general O'Hara s'etait fait prendre pour +vendre Toulon aux republicains. Cependant les republicains, qui voulaient +conquerir la place et qui n'avaient pas les moyens de l'acheter, se +preparaient a l'attaque si perilleuse de l'Eguillette. Ils y avaient jete +deja un grand nombre de bombes, et tachaient d'en raser la defense avec des +pieces de 24. Le 18 decembre (28 frimaire), l'assaut fut resolu pour +minuit. Une attaque simultanee devait avoir lieu du cote du general Lapoype +sur le fort Faron. A minuit, et par un orage epouvantable, les republicains +s'ebranlent. Les soldats qui gardaient le fort se tenaient ordinairement en +arriere, pour se mettre a l'abri des bombes et des boulets. Les Francais +esperaient y arriver avant d'avoir ete apercus; mais au pied de la hauteur +ils trouvent des tirailleurs ennemis. Le combat s'engage. Au bruit de la +mousqueterie, la garnison du fort accourt sur les remparts et foudroie les +assaillans. Ceux-ci reculent et reviennent tour a tour. Un jeune capitaine +d'artillerie, nomme Muiron, profite des inegalites du terrain, et reussit a +gravir la hauteur, sans avoir perdu beaucoup de monde. Arrive au pied du +fort, il s'elance par une embrasure; les soldats le suivent, penetrent dans +la batterie, s'emparent des canons, et bientot du fort lui-meme. + +Dans cette action, le general Dugommier, les representans Salicetti et +Robespierre jeune, le commandant d'artillerie Bonaparte, avaient ete +presens au feu, et avaient communique aux troupes le plus grand courage. Du +cote du general Lapoype, l'attaque ne fut pas moins heureuse, et une des +redoutes du fort Faron fut emportee. + +Des que le fort l'Eguillette fut occupe, les republicains se haterent de +disposer les canons de maniere a foudroyer la flotte. Mais les Anglais ne +leur en donnerent pas le temps. Ils se deciderent sur-le-champ a evacuer la +place, pour ne pas courir plus long-temps les chances d'une defense +difficile et perilleuse. Avant de se retirer, ils resolurent de bruler +l'arsenal, les chantiers, et les vaisseaux qu'ils ne pourraient pas +prendre. Le 18 et le 19, sans en prevenir l'amiral espagnol, sans avertir +meme la population compromise, qu'on allait la livrer aux montagnards +victorieux, les ordres furent donnes pour l'evacuation. Chaque vaisseau +anglais vint a son tour s'approvisionner a l'arsenal. Les forts furent +ensuite tous evacues, excepte le fort Lamalgue, qui devait etre le dernier +abandonne. Cette evacuation se fit meme si vite, que deux mille Espagnols, +prevenus trop tard, resterent hors des murs, et ne se sauverent que par +miracle. Enfin on donna l'ordre d'incendier l'arsenal. Vingt vaisseaux ou +fregates parurent tout a coup en flammes au milieu de la rade, et +exciterent le desespoir chez les malheureux habitans, et l'indignation chez +les republicains, qui voyaient bruler l'escadre sans pouvoir la sauver. +Aussitot, plus de vingt mille individus, hommes, femmes, vieillards, +enfans, portant ce qu'ils avaient de plus precieux, vinrent sur les quais, +tendant les mains vers les escadres, et implorant un asile pour se +soustraire a l'armee victorieuse. C'etaient toutes les familles provencales +qui, a Aix, Marseille, Toulon, s'etaient compromises dans le mouvement +sectionnaire. Pas une seule chaloupe ne se montrait a la mer pour secourir +ces imprudens Francais, qui avaient mis leur confiance dans l'etranger, et +qui lui avaient livre le premier port de leur patrie. Cependant l'amiral +Langara, plus humain, ordonna de mettre les chaloupes a la mer, et de +recevoir sur l'escadre espagnole tous les refugies qu'elle pourrait +contenir. L'amiral Hood n'osa pas resister a cet exemple et aux +imprecations qu'on vomissait contre lui. Il ordonna a son tour, mais fort +tard, de recevoir les Toulonnais. Ces malheureux se precipitaient avec +fureur dans les chaloupes. Dans cette confusion, quelques-uns tombaient a +la mer, d'autres etaient separes de leurs familles. On voyait des meres +cherchant leurs enfans, des epouses, des filles, cherchant leurs maris ou +leurs peres, et errant sur ces quais aux lueurs de l'incendie. Dans ce +moment terrible, des brigands, profitant du desordre pour piller, se +jettent sur les malheureux accumules le long des quais, et font feu en +criant: _Voici les republicains!_ La terreur alors s'empare de cette +multitude; elle se precipite, se mele, et, pressee de fuir, elle abandonne +ses depouilles aux brigands auteurs de ce stratageme. + +Enfin les republicains entrerent, et trouverent la ville a moitie deserte, +et une grande partie du materiel de la marine detruit. Heureusement les +forcats avaient arrete l'incendie et empeche qu'il ne se propageat. De 56 +vaisseaux ou fregates, il ne restait que 7 vaisseaux et 11 fregates; le +reste avait ete pris ou brule par les Anglais. Bientot, aux horreurs du +siege et de l'evacuation, succederent celles de la vengeance +revolutionnaire. Nous raconterons plus tard la suite des desastres de cette +cite coupable et malheureuse. La prise de Toulon causa une joie +extraordinaire, et produisit autant d'impression que les victoires de +Watignies, la prise de Lyon, et le deblocus de Landau. Des lors on n'avait +plus a craindre que les Anglais, s'appuyant sur Toulon, vinssent apporter +dans le Midi le ravage et la revolte. + +La campagne s'etait terminee moins heureusement aux Pyrenees. Cependant, +malgre de nombreux revers et une grande imperitie de la part des generaux, +nous n'avions perdu que la ligne du Tech, et celle de la Tet nous etait +restee. Apres le combat malheureux de Truillas, livre le 22 septembre (1er +vendemiaire) contre le camp espagnol, et ou Dagobert avait montre tant de +bravoure et de sang-froid, Ricardos, au lieu de marcher en avant, avait +retrograde au contraire sur le Tech. La reprise de Villefranche, et un +renfort de quinze mille hommes arrive aux republicains, l'avaient decide a +ce mouvement retrograde. Apres avoir leve le blocus de Collioure et de +Port-Vendre, il s'etait porte au camp de Boulou, entre Ceret et +Ville-Longue, et veillait de la a ses communications en gardant la grande +route de Bellegarde. Les representans Fabre et Gaston, pleins de fougue, +voulurent faire attaquer le camp des Espagnols, afin de les rejeter au-dela +des Pyrenees; mais l'attaque fut infructueuse et n'aboutit qu'a une inutile +effusion de sang. + +Le representant Fabre, impatient de tenter une entreprise importante, +revait depuis long-temps une marche au-dela des Pyrenees, pour forcer les +Espagnols a retrograder. On lui avait persuade que le fort de Roses pouvait +etre enleve par un coup de main. D'apres son voeu, et malgre l'avis +contraire des generaux, trois colonnes furent jetees au-dela des Pyrenees, +pour se reunir a Espola. Mais trop faibles, trop desunies, elles ne purent +se joindre, furent battues, et ramenees sur la grande chaine apres une +perte considerable. Ceci s'etait passe en octobre. En novembre, des orages, +peu ordinaires dans la saison, grossirent les torrens, interrompirent les +communications des divers camps espagnols entre eux, et les mirent dans le +plus grand peril. + +C'etait le cas de se venger sur les Espagnols des revers qu'on avait +essuyes. Il ne leur restait que le pont de Ceret pour repasser le Tech, et +ils demeuraient inondes et affames sur la rive gauche a la merci des +Francais. Mais rien de ce qu'il fallait faire ne fut execute. Au general +Dagobert avait succede le general Turreau, a celui-ci le general Doppet. +L'armee etait desorganisee. On se battit mollement aux environs de Ceret, +on perdit meme le camp de Saint-Ferreol, et Ricardos echappa ainsi aux +dangers de sa position. Bientot il se vengea bien plus habilement du danger +ou il s'etait trouve, et fondit le 7 novembre (17 brumaire) sur une colonne +francaise, qui etait engagee a Ville-Longue, sur la rive droite du Tech, +entre le fleuve, la mer et les Pyrenees. Il defit cette colonne, forte de +dix mille hommes, et la jeta dans un tel desordre, qu'elle ne put se +rallier qu'a Argeles. Immediatement apres, Ricardos fit attaquer la +division Delatre a Collioure, s'empara de Collioure, de Port-Vendre et de +Saint-Elme, et nous rejeta entierement au-dela du Tech. La campagne se +trouva ainsi terminee vers les derniers jours de decembre. Les Espagnols +prirent leurs quartiers d'hiver sur les bords du Tech; les Francais +camperent autour de Perpignan, et sur les rives de la Tet. Nous avions +perdu un peu de territoire, mais moins qu'on ne devait le craindre apres +tant de desastres. C'etait du reste la seule frontiere ou la campagne ne se +fut pas terminee glorieusement pour les armes de la republique. Du cote des +Pyrenees Occidentales, on avait garde une defensive reciproque. + +C'est dans la Vendee que de nouveaux et terribles combats avaient eu lieu, +avec un grand avantage pour la republique, mais avec un grand dommage pour +la France, qui ne voyait des deux cotes que des Francais s'egorgeant les +uns les autres. + +Les Vendeens, battus a Cholet le 17 octobre (26 vendemiaire), s'etaient +jetes, comme on l'a vu, sur le bord de la Loire, au nombre de quatre-vingt +mille individus, hommes, femmes, enfans, vieillards. N'osant pas rentrer +dans leur pays occupe par les republicains, ne pouvant plus tenir la +campagne en presence d'une armee victorieuse, ils songerent a se rendre en +Bretagne, et a suivre les idees de Bonchamps, lorsque ce jeune heros etait +mort, et ne pouvait plus diriger leurs tristes destinees. On a vu qu'a la +veille de la bataille de Cholet, il envoya un detachement pour faire +occuper le poste de Varade, sur la Loire. Ce poste, mal garde par les +republicains, fut pris dans la nuit du 16 au 17. La bataille perdue, les +Vendeens purent donc impunement traverser le fleuve, a la faveur de +quelques bateaux laisses sur la rive, et a l'abri du canon republicain. Le +danger ayant ete jusqu'ici sur la rive gauche, le gouvernement n'avait pas +songe a defendre la rive droite. Toutes les villes de la Bretagne etaient +mal gardees; quelques detachemens de gardes nationales, epars ca et la, +etaient incapables d'arreter les Vendeens, et ne pouvaient que fuir a leur +approche. Ceux-ci s'avancerent donc sans obstacles, et traverserent +successivement Cande, Chateau-Gonthier et Laval, sans eprouver aucune +resistance. + +Pendant ce temps, l'armee republicaine etait incertaine de leur marche, de +leur nombre et de leurs projets. Un moment meme, elle les avait crus +detruits, et les representans l'avaient ecrit a la convention. Kleber seul, +qui commandait toujours l'armee sous le nom de Lechelle, pensait le +contraire, et s'efforcait de moderer une dangereuse securite. Bientot, en +effet, on apprit que les Vendeens etaient loin d'etre extermines; que dans +la colonne fugitive, il restait encore trente ou quarante mille hommes +armes, et capables de combattre. Un conseil de guerre fut aussitot +rassemble; et comme on ne savait pas si les fugitifs se porteraient sur +Angers ou sur Nantes, s'ils marcheraient sur la Bretagne, ou iraient par la +Basse-Loire se reunir a Charette, on decida que l'armee se diviserait; +qu'une partie, sous le general Haxo, irait tenir tete a Charette, et +reprendre Noirmoutiers; qu'une autre partie sous Kleber occuperait le camp +de Saint-George pres de Nantes, et que le reste enfin demeurerait a Angers +pour couvrir cette ville, et observer la marche de l'ennemi. Sans doute, si +l'on eut ete mieux instruit, on aurait compris qu'il fallait rester reunis +en masse, et marcher sans relache a la poursuite des Vendeens. Dans l'etat +de desordre et d'effroi ou ils se trouvaient, il eut ete facile de les +disperser et de les detruire entierement; mais on ne connaissait pas la +direction qu'ils avaient prise, et, dans le doute, le parti que l'on prit +etait encore le plus sage. Bientot, cependant, on eut de meilleurs +renseignemens, et l'on apprit la marche des Vendeens sur Cande, +Chateau-Gonthier et Laval. Des lors on resolut de les poursuivre +sur-le-champ, et de les atteindre, avant qu'ils pussent mettre la Bretagne +en feu, et s'emparer de quelque grande ville, ou d'un port sur l'Ocean. Les +generaux Vimeux et Haxo furent laisses a Nantes et dans la Basse-Vendee; +tout le reste de l'armee s'achemina vers Cande et Chateau-Gonthier. +Westermann et Beaupuy formaient l'avant-garde; Chalbos, Kleber, Canuel, +commandaient chacun une division, et Lechelle, eloigne du champ de +bataille, laissait diriger les mouvemens par Kleber, qui avait la confiance +et l'admiration de l'armee. Le 25 octobre au soir (4 brumaire), +l'avant-garde republicaine arriva a Chateau-Gonthier; le gros des forces +etait a une journee en arriere. Westermann, quoique ses troupes fussent +tres fatiguees, quoiqu'il fut presque nuit, et qu'il restat encore six +lieues de chemin a faire pour arriver a Laval, voulut y marcher +sur-le-champ. Beaupuy, tout aussi brave, mais plus prudent que Westermann, +s'efforca en vain de lui faire sentir le danger d'attaquer la masse +vendeenne au milieu de la nuit, fort en avant du corps d'armee, et avec des +troupes harassees de fatigue. Beaupuy fut oblige de ceder au plus ancien en +commandement. On se mit aussitot en marche. Arrive a Laval au milieu de la +nuit, Westermann envoya un officier reconnaitre l'ennemi: celui-ci, emporte +par son ardeur, fit une charge au lieu d'une reconnaissance, et replia +rapidement les premiers postes. L'alarme se repandit dans Laval, le tocsin +sonna, toute la masse ennemie fut bientot debout, et vint faire tete aux +republicains. Beaupuy, se comportant avec sa fermete ordinaire, soutint +courageusement l'effort des Vendeens. Westermann deploya toute sa bravoure, +le combat fut des plus opiniatres, et l'obscurite de la nuit le rendit +encore plus sanglant. L'avant-garde republicaine, quoique tres inferieure +en nombre, serait neanmoins parvenue a se soutenir jusqu'a la fin; mais la +cavalerie de Westermann, qui n'etait pas toujours aussi brave que son +chef, se debanda tout a coup, et l'obligea a la retraite. Grace a Beaupuy, +elle se fit sur Chateau-Gonthier, avec assez d'ordre. Le corps de bataille +y arriva le jour suivant. Toute l'armee s'y trouva donc reunie le 26, +l'avant-garde epuisee d'un combat inutile et sanglant, le corps de bataille +fatigue d'une longue route, faite sans vivres, sans souliers, et a travers +les boues de l'automne. Westermann et les representans voulaient de nouveau +se reporter en avant. Kleber s'y opposa avec force, et fit decider qu'on ne +s'avancerait pas au-dela de Villiers, moitie chemin de Chateau-Gonthier a +Laval. + +Il s'agissait de former un plan pour l'attaque de Laval. Cette ville est +situee sur la Mayenne. Marcher directement par la rive gauche que l'on +occupait, etait imprudent, comme l'observa judicieusement un officier tres +distingue, Savary, qui connaissait parfaitement les lieux. Il etait facile +aux Vendeens d'occuper le pont de Laval, et de s'y maintenir contre toutes +les attaques; ils pouvaient ensuite, tandis que l'armee republicaine etait +inutilement amassee sur la rive gauche, marcher le long de la rive droite, +passer la Mayenne sur ses derrieres, et l'accabler a l'improviste. Il +proposa donc de diviser l'attaque, et de porter une partie de l'armee sur +la rive droite. De ce cote il n'y avait pas de pont a franchir, et +l'occupation de Laval ne presentait point d'obstacle. Ce plan, approuve par +les generaux, fut adopte par Lechelle. Le lendemain, cependant, Lechelle, +qui sortait quelquefois de sa nullite pour commettre des fautes, envoie +l'ordre le plus sot et le plus contradictoire a ce qui avait ete convenu la +veille. Il prescrit, suivant ses expressions accoutumees, de marcher +_majestueusement et en masse_ sur Laval, en longeant par la rive gauche. +Kleber et tous les generaux sont indignes; cependant il faut obeir. Beaupuy +s'avance le premier; Kleber le suit immediatement. Toute l'armee vendeenne +etait deployee sur les hauteurs d'Entrames. Beaupuy engage le combat; +Kleber se deploie a droite et a gauche de la route, de maniere a s'etendre +le plus possible. Sentant neanmoins le desavantage de cette position, il +fait dire a Lechelle de porter la division Chalbos sur le flanc de +l'ennemi, mouvement qui devait l'ebranler. Mais cette colonne, composee de +ces bataillons formes a Orleans et a Niort, qui avaient fui si souvent, se +debande avant de s'etre mise en marche. Lechelle s'echappe le premier a +toute bride; une grande moitie de l'armee, qui ne se battait pas, fuit en +toute hate, ayant Lechelle en tete, et court jusqu'a Chateau-Gonthier, et +de Chateau-Gonthier jusqu'a Angers. Les braves Mayencais, qui n'avaient +jamais lache pied, se debandent pour la premiere fois. La deroute devient +alors generale; Beaupuy, Kleber, Marceau, les representans Merlin et +Turreau font des efforts incroyables, mais inutiles, pour arreter les +fuyards. Beaupuy recoit une balle au milieu de la poitrine. Porte dans une +cabane, il s'ecrie: "Qu'on me laisse ici, et qu'on montre ma chemise +sanglante a mes soldats." Le brave Bloss, qui commandait les grenadiers, et +qui etait connu par une intrepidite extraordinaire, se fait tuer a leur +tete. Enfin une partie de l'armee s'arrete au Lion-d'Angers; l'autre fuit +jusqu'a Angers meme. L'indignation etait generale contre le lache exemple +qu'avait donne Lechelle en fuyant le premier. Les soldats murmuraient +hautement. Le lendemain, pendant la revue, le petit nombre de braves qui +etaient restes sous les drapeaux, et c'etaient des Mayencais, criaient: A +bas Lechelle! vive Kleber et Dubayet! _qu'on nous rende Dubayet!_ Lechelle, +qui entendit ces cris, en fut encore plus mal dispose contre l'armee de +Mayence, et contre les generaux dont la bravoure lui faisait honte. Les +representans, voyant que les soldats ne voulaient plus de Lechelle, se +deciderent a le suspendre, et proposerent le commandement a Kleber. +Celui-ci le refusa, parce qu'il n'aimait pas la situation d'un general en +chef, toujours en butte aux representans, au ministre, au comite de salut +public, et consentit seulement a diriger l'armee sous le nom d'un autre. On +donna donc le commandement a Chalbos, qui etait l'un des generaux les plus +ages de l'armee. Lechelle, prevenant l'arrete des representans, demanda son +conge, en disant qu'il etait malade, et se retira a Nantes, ou il mourut +quelque temps apres. + +Kleber, voyant l'armee dans un etat pitoyable, dispersee partie a Angers, +et partie au Lion-d'Angers, proposa de la reunir tout entiere a Angers +meme, de lui donner ensuite quelques jours de repos, de la fournir de +souliers et de vetemens, et de la reorganiser d'une maniere complete. Cet +avis fut adopte, et toutes les troupes furent reunies a Angers. Lechelle +n'avait pas manque de denoncer l'armee de Mayence en donnant sa demission, +et d'attribuer a de braves gens une deroute qui n'etait due qu'a sa +lachete. Depuis long-temps on se defiait de cette armee, de son esprit de +corps, de son attachement a ses generaux, et de son opposition a +l'etat-major de Saumur. Les derniers cris de _vive Dubayet! a bas +Lechelle!_ acheverent de la compromettre dans l'esprit du gouvernement. +Bientot, en effet, le comite de salut public rendit un arrete pour en +ordonner la dissolusion et l'amalgame avec les autres corps. Kleber fut +charge de cette derniere operation. Quoique cette mesure fut prise contre +lui et contre ses compagnons d'armes, il s'y preta volontiers, car il +sentait le danger de l'esprit de rivalite et de haine qui s'etablissait +entre la garnison de Mayence et le reste des troupes; et il voyait surtout +un grand avantage a former de bonnes tetes de Colonnes, qui, habilement +distribuees, pouvaient communiquer leur propre force a toute l'armee. + +Pendant que ceci se passait a Angers, les Vendeens, delivres a Laval des +republicains, et ne voyant plus rien qui s'opposat a leur marche, ne +savaient cependant quel parti prendre, ni sur quel theatre porter la +guerre. Il s'en presentait deux egalement avantageux: ils avaient a choisir +entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. L'extreme Bretagne etait +toute fanatisee par les pretres et les nobles; la population les aurait +recus avec joie; et le sol, extremement coupe et montueux, leur aurait +fourni des moyens tres faciles de resistance; enfin, ils se seraient +trouves sur le bord de la mer, et en communication avec les Anglais. +L'extreme Normandie, ou presqu'ile de Cotentin, etait un peu plus eloignee, +mais bien plus facile a garder, car, en s'emparant de Port-Beil et +Saint-Cosme, ils la fermaient entierement. Ils y trouvaient l'importante +place de Cherbourg, tres accessible pour eux du cote de la terre, pleine +d'approvisionnemens de toute espece, et surtout tres propre aux +communications avec les Anglais. Ces deux projets presentaient donc de +grands avantages, et leur execution rencontrait peu d'obstacles. La route +de Bretagne n'etait gardee que par l'armee de Brest, confiee a Rossignol, +et consistant tout au plus en cinq ou six mille hommes mal organises. La +route de Normandie etait defendue par l'armee de Cherbourg, composee de +levees en masse pretes a se dissoudre au premier coup de fusil, et de +quelques mille hommes seulement de troupes plus regulieres, qui n'avaient +pas encore quitte Caen. Ainsi, aucune de ces deux armees n'etait a redouter +pour la masse vendeenne. On pouvait meme facilement eviter leur rencontre +avec un peu de celerite. Mais les Vendeens ignoraient la nature des +localites, ils n'avaient pas un seul officier qui put leur dire ce +qu'etaient la Bretagne et la Normandie, quels en etaient les avantages +militaires et les places fortes. Ils croyaient, par exemple, Cherbourg +fortifie du cote de terre. Ils etaient donc incapables de se hater, de +s'eclairer dans leur marche, de rien executer enfin, avec un peu de force +et de precision. + +Quoique nombreuse, leur armee etait dans un etat pitoyable. Tous les chefs +principaux etaient ou morts ou blesses. Bonchamps avait expire sur la rive +gauche; d'Elbee, blesse, avait ete transporte a Noirmoutiers; Lescure, +atteint d'une balle au front, etait traine mourant a la suite de l'armee; +La Rochejaquelein, reste seul, avait recu le commandement general. Stofflet +commandait sous lui. L'armee, obligee maintenant de se mouvoir et +d'abandonner son sol, aurait du etre organisee; mais elle marchait +pele-mele comme une horde, ayant au milieu d'elle des femmes, des enfans, +des chariots. Dans une armee reguliere, les braves, les faibles, les +laches, encadres les uns avec les autres, restent forcement ensemble et se +soutiennent reciproquement. Il suffit de quelques hommes de courage pour +communiquer leur energie a toute la masse. Ici, au contraire, aucun rang +n'etant garde, aucune division de compagnie de bataillon, n'etant observee, +chacun marchant avec qui lui plaisait, les braves s'etaient ranges +ensemble, et formaient un corps de cinq ou six mille hommes, toujours prets +a s'avancer les premiers. Apres eux, venait une troupe moins sure, et +propre seulement a decider un succes, en se portant sur les flancs d'un +ennemi deja ebranle. A la suite de ces deux bandes, la masse, toujours +prete a fuir au premier coup de fusil, se trainait confusement. Ainsi, les +trente ou quarante mille hommes armes se reduisaient en definitive a +quelques mille braves, toujours disposes a se battre par temperament. Le +defaut de subdivisions empechait de former des detachemens, de porter un +corps sur un point ou sur un autre, de faire aucune sorte de dispositions. +Les uns suivaient La Rochejaquelein, les autres Stofflet, et ne suivaient +qu'eux seuls. Il etait impossible de donner des ordres; tout ce qu'on +pouvait obtenir, c'etait de se faire suivre en donnant un signal. Stofflet +avait seulement quelques paysans affides qui allaient repandre ce qu'il +voulait parmi leurs camarades. A peine avait-on deux cents mauvais +cavaliers, et une trentaine de pieces de canon, mal servies et mal +entretenues. Les bagages encombraient la marche; les femmes, les +vieillards, pour etre plus en surete, cherchaient a se fourrer au milieu de +la troupe des braves, et, en remplissant leurs rangs, embarrassaient leurs +mouvemens. La mefiance commencait aussi a s'etablir de la part des soldats +a l'egard des officiers. On disait qu'ils ne voulaient atteindre a l'Ocean +que pour s'embarquer, et abandonner les malheureux paysans arraches de leur +pays. Le conseil, dont l'autorite etait devenue tout a fait illusoire, +etait divise; les pretres s'y montraient mecontens des chefs militaires; +rien enfin n'eut ete plus facile que de detruire une pareille armee, si le +plus grand desordre de commandement n'avait regne chez les, republicains. + +Les Vendeens etaient donc incapables de concevoir et d'executer un plan +quelconque. Ils avaient quitte la Loire depuis vingt-six jours; et, dans +un aussi long espace de temps, ils n'avaient rien fait du tout. Apres +beaucoup d'incertitudes, ils prirent enfin un parti. D'une part, on leur +disait que Rennes et Saint-Malo etaient gardes par des troupes +considerables; de l'autre, que Cherbourg etait fortement defendu du cote de +terre; ils se deciderent alors a assieger Granville, placee sur le bord de +l'Ocean, entre la pointe de Bretagne et celle de Normandie. Ce projet avait +surtout l'avantage de les rapprocher de la Normandie, qu'on leur depeignait +comme tres fertile et tres bien approvisionnee. En consequence ils +marcherent sur Fougeres. On avait reuni sur leur route quinze ou seize +mille hommes de levees en masse, qui se disperserent sans coup ferir. Les +Vendeens se porterent a Dol le 10 novembre, et le 12 sur Avranches. + +Le 14 novembre (24 brumaire), ils se dirigerent vers Granville, en laissant +a Avranches une moitie de leur monde et tous leurs bagages. La garnison +ayant voulu faire une sortie, ils la repousserent, et se jeterent a sa +suite dans le faubourg qui precede le corps de la place. La garnison eut le +temps de rentrer et de refermer ses portes; mais le faubourg resta en leur +possession, et ils avaient ainsi de grandes facilites pour l'attaque. Ils +avancerent du faubourg jusqu'a des palissades qu'on venait de construire, +et sans chercher a les enlever, ils se bornerent a tirailler contre les +remparts, tandis qu'on leur repondait avec de la mitraille et des boulets. +En meme temps, ils placerent quelques pieces sur les hauteurs +environnantes, et tirerent inutilement sur la crete des murs et sur les +maisons de la ville. A la nuit, ils s'eparpillerent, et abandonnerent le +faubourg, ou le feu de la place ne leur laissait aucun repos. Ils allerent +chercher hors de la portee du canon des logemens, des vivres, et surtout du +feu, car il commencait a faire un froid tres vif. Les chefs purent a peine +retenir quelques cents hommes dans le faubourg pour y continuer un feu de +tirailleurs. + +Le lendemain, leur impuissance de prendre une place fermee leur fut encore +mieux demontree; ils essayerent encore de leurs batteries, mais sans aucun +succes. Ils tiraillerent de nouveau le long des palissades; et furent +bientot entierement decourages. Tout a coup l'un d'entre eux imagina de +profiter de la maree basse, pour traverser une plage, et prendre la ville +du cote du port. Ils se disposaient a cette nouvelle tentative, lorsque le +feu fut mis au faubourg par les representans enfermes dans Granville. Les +Vendeens furent alors obliges de l'evacuer, et songerent a la retraite. La +tentative du cote du port fut entierement abandonnee, et le lendemain ils +revinrent tous a Avranches rejoindre le reste de leur monde et les +bagages. Des ce moment, le decouragement fut porte au comble; ils se +plaignirent plus amerement que jamais des chefs qui les avaient arraches de +leur pays, et qui voulaient les abandonner, et ils demanderent a grands +cris a regagner la Loire. En vain Larochejacquelein, a la tete des plus +braves, voulut-il faire une nouvelle tentative pour les entrainer dans la +Normandie; en vain marcha-t-il sur Ville-Dieu, dont il s'empara, il fut a +peine suivi de mille hommes. Le reste de la colonne reprit le chemin de la +Bretagne, en marchant sur Pontorson, par ou elle etait arrivee. Elle +s'empara du pont au Beaux qui, jete sur la Selune, etait indispensable pour +arriver a Pontorson. + +Pendant que ces evenemens se passaient a Granville, l'armee republicaine +avait ete reorganisee a Angers. A peine le temps necessaire pour lui donner +un peu de repos et d'ordre fut-il ecoule, qu'on la conduisit a Rennes, pour +la reunir aux six ou sept mille hommes de l'armee de Brest, commandes par +Rossignol. La, on avait arrete, dans un conseil de guerre, les mesures a +prendre pour continuer la poursuite de la colonne vendeenne. Chalbos malade +avait obtenu la permission de se retirer sur les derrieres, pour y reparer +sa sante; Rossignol avait recu des representons le commandement en chef de +l'armee de l'Ouest et de celle de Brest, formant en tout vingt ou vingt-un +mille hommes. Il fut resolu que ces deux armees se porteraient tout de +suite a Antrain; que le general Tribout, qui etait a Dol avec trois ou +quatre mille hommes, se rendrait a Pontorson, et que le general Sepher, qui +avait six mille soldats de l'armee de Cherbourg, suivrait par derriere la +colonne vendeenne. Ainsi placee entre la mer, le poste de Pontorson, +l'armee d'Antrain, et Sepher qui arrivait a Avranches, cette colonne devait +etre bientot enveloppee et detruite. + +Toutes ces dispositions s'executaient au moment meme ou les Vendeens +quittaient Avranches, et s'emparaient du pont au Beaux pour se rendre a +Pontorson. C'etait le 18 novembre (28 brumaire). Le general Tribout, +declamateur sans connaissance de la guerre, n'avait, pour garder Pontorson, +qu'a occuper un passage etroit, a travers un marais qui couvrait la ville, +et qu'on ne pouvait pas tourner. Avec une position aussi avantageuse, il +pouvait empecher les Vendeens de faire un seul pas. Mais aussitot qu'il +apercoit l'ennemi, il abandonne le defile, et se porte en avant. Les +Vendeens, encourages par la prise du pont au Beaux, le chargent +vigoureusement, l'obligent a ceder, et, profitant du desordre de sa +retraite, se jettent a sa suite dans le passage qui traverse le marais, et +se rendent ainsi maitres de Pontorson, qu'ils n'auraient jamais du aborder. + +Grace a cette faute impardonnable, une route inattendue s'ouvrit aux +Vendeens. Ils pouvaient marcher sur Dol; mais de Dol il leur fallait aller +a Antrain, et passer sur le corps de la grande armee republicaine. +Cependant ils evacuent Pontorson, et s'avancent sur Dol, Westermann se +jette a leur poursuite. Toujours aussi bouillant, il entraine Marigny avec +ses grenadiers, et ose suivre les Vendeens jusqu'a Dol, avec une simple +avant-garde. Il les joint en effet, et les pousse confusement dans la +ville; mais bientot ils se rassurent, sortent de Dol, et, par ces feux +meurtriers qu'ils dirigeaient si bien, ils obligent l'avant-garde +republicaine a se retirer a une grande distance. + +Kleber, qui dirigeait toujours l'armee par ses conseils, quoiqu'un autre en +fut le chef, propose, pour achever la destruction de la colonne vendeenne, +de la bloquer, et de la faire perir de faim, de maladie et de misere. Les +debandades etaient si frequentes dans les troupes republicaines, qu'une +attaque de vive force presentait des chances dangereuses. Au contraire, en +fortifiant Antrain, Pontorson, Dinan, on enfermait les Vendeens entre la +mer et trois points retranches; et en les faisant harceler tous les jours +par Westermann et Marigny, on ne pouvait manquer de les detruire. Les +representans approuvent ce plan, et les ordres sont donnes en consequence. +Mais tout a coup arrive un officier de Westermann: il dit que si on veut +seconder son general et attaquer Dol du cote d'Antrain, tandis qu'il +l'attaquera du cote de Pontorson, c'en est fait de l'armee catholique, et +qu'elle sera entierement perdue. Les representans s'enflamment a cette +proposition. Prieur de la Marne, aussi bouillant que Westermann, fait +changer le plan d'abord convenu, et il est decide que Marceau, a la tete +d'une colonne, marchera sur Dol, concurremment avec Westermann. + +Le 21 au matin, Westermann s'avance sur Dol. Dans son impatience, il ne +songe pas a s'assurer si la colonne de Marceau, qui doit arriver d'Antrain, +est deja rendue sur le champ de bataille, et il attaque en toute hate. +L'ennemi repond a son attaque par ses feux redoutables. Westermann deploie +son infanterie, et gagne du terrain; mais les cartouches commencent a +manquer; il est alors oblige de faire un mouvement retrogade, et il vient +s'etablir en arriere sur un plateau. Les Vendeens en profitent, se jettent +sur sa colonne, et la dispersent. Pendant ce temps, Marceau arrive enfin a +la vue de Dol; les Vendeens victorieux se reunissent contre lui; il resiste +avec une fermete heroique pendant toute la journee, et reussit a se +maintenir sur le champ de bataille. Mais sa position est tres hasardee; il +demande Kleber, pour lui apporter des conseils et des secours. Kleber +accourt, et conseille de prendre une position retrograde, il est vrai, mais +tres forte, aux environs de Trans. On hesite encore a suivre l'avis de +Kleber, lorsque la presence des tirailleurs vendeens fait reculer les +troupes. Elles se debandent d'abord, mais on les rallie bientot sur la +position indiquee par Kleber. Kleber reproduit alors le premier plan qu'il +avait propose, et qui consistait a fortifier Antrain. On y adhere, mais on +ne veut pas retourner a Antrain, on veut rester a Trans, et s'y fortifier +pour etre plus pres de Dol. Tout a coup, avec la mobilite qui presidait a +toutes les determinations, on change encore d'avis, et on se resout de +nouveau a l'offensive malgre l'experience de la veille. On envoie un +renfort a Westermann, en lui ordonnant d'attaquer de son cote, tandis que +l'armee principale attaquera du cote de Trans. + +Kleber objecte en vain que les troupes de Westermann, demoralisees par +l'evenement de la veille, ne tiendront pas, les representans insistent, et +l'attaque est resolue pour le lendemain. Le lendemain, en effet, le +mouvement s'execute. Westermann et Marigny sont prevenus et assaillis par +l'ennemi. Leurs troupes, quoique soutenues par un renfort, se debandent. Il +font des efforts inouis pour les arreter; ils reunissent en vain quelques +braves autour d'eux, et sont bientot emportes. Les Vendeens, vainqueurs, +abandonnent ce point, et se portent a leur droite, sur l'armee qui +s'avancait de Trans. + +Tandis qu'ils venaient d'obtenir cet avantage, et qu'ils se disposaient a +en remporter un second, le bruit du canon avait repandu l'epouvante dans la +ville de Dol, et parmi ceux d'entre eux qui n'en etaient pas encore sortis +pour combattre. Les femmes, les vieillards, les enfans et les laches, +couraient de tous cotes, et fuyaient vers Dinan et vers la mer. Leurs +pretres, la croix a la main, faisaient de vains efforts pour les ramener. +Stofflet, La Rochejaquelein, couraient de toutes parts pour les reconduire +au combat. Enfin on etait parvenu a les rallier, et a les porter sur la +route de Trans, a la suite des braves qui les avaient devances. + +Une confusion non moins grande regnait dans le camp principal des +republicains. Rossignol, les representans, commandant tous a la fois, ne +pouvaient ni s'entendre ni agir. Kleber et Marceau, devores de chagrins, +s'etaient avances pour reconnaitre le terrain, et soutenir l'effort des +Vendeens. Arrive devant l'ennemi, Kleber veut deployer l'avant-garde de +l'armee de Brest, mais elle se debande au premier coup de feu. Alors il +fait avancer la brigade Canuel, composee en grande partie de bataillons +mayencais: ceux-ci, fideles a leur vieille bravoure, resistent pendant +toute la journee, et demeurent seuls sur le champ de bataille, abandonnes +du reste des troupes. Mais la bande vendeenne, qui avait battu Westermann, +les prend en flanc, et les force a la retraite. Les Vendeens en profitent, +et les poursuivent jusqu'a Antrain meme. Enfin il devient urgent de quitter +Antrain, et toute l'armee republicaine se retire a Rennes. + +C'est alors qu'on put sentir la sagesse des avis de Kleber. Rossignol, dans +l'un de ces genereux mouvemens dont il etait capable, malgre son +ressentiment contre les generaux mayencais, parut au conseil de guerre avec +un papier contenant sa demission. "Je ne suis pas fait, dit-il, pour +commander une armee. Qu'on me donne un bataillon, je ferai mon devoir; mais +je ne puis suffire au commandement en chef. Voici donc ma demission, et, si +on la refuse, on est ennemi de la republique."--"Pas de demission, s'ecrie +Prieur de la Marne, tu es le fils aine du comite de salut public. Nous te +donnerons des generaux qui te conseilleront, et qui repondront pour toi des +evenemens de la guerre." Cependant Kleber, desole de voir l'armee aussi mal +conduite, proposa un plan qui pouvait seul retablir l'etat des affaires, +mais qui etait bien peu approprie aux dispositions des representans. "Il +faut, leur dit-il, en laissant le generalat a Rossignol, nommer un +commandant en chef des troupes, un commandant de la cavalerie, et un de +l'artillerie." On adopte sa proposition; alors il a le courage de proposer +Marceau pour commandant en chef des troupes, Westermann pour commandant de +la cavalerie, et Debilly pour commandant de l'artillerie, tous trois +suspects comme membres de la faction mayencaise. On dispute un moment sur +les individus, puis enfin on se rend, et on cede a l'ascendant de cet +habile et genereux militaire, qui aimait la republique non par exaltation +de tete, mais par temperament, qui servait avec une loyaute, un +desinteressement admirables, et avait la passion et le genie de son metier +a un degre rare. Kleber avait fait nommer Marceau parce qu'il disposait de +ce jeune et vaillant homme, et qu'il comptait sur son entier devouement. Il +etait assure, si Rossignol restait dans la nullite, de tout diriger +lui-meme, et de terminer heureusement la guerre. + +On reunit la division de Cherbourg, qui etait venue de Normandie, aux +armees de Brest et de l'Ouest, et on quitta Rennes pour s'acheminer vers +Angers, ou les Vendeens cherchaient a passer la Loire. Ceux-ci, apres +s'etre assure un moyen de retour, par leur double victoire sur la route de +Pontorson et sur celle d'Antrain, songerent a rentrer dans leur pays. Ils +passerent sans coup ferir par Fougeres et Laval, et projeterent de +s'emparer d'Angers, pour traverser la Loire au Pont de Ce. La derniere +experience qu'ils avaient faite a Granville, ne les avait pas encore assez +convaincus de leur impuissance a prendre des places fermees. Le 3 decembre, +ils se jeterent dans les faubourgs d'Angers, et commencerent a tirailler +sur le front de la place. Ils continuerent le lendemain; mais, quelle que +fut leur ardeur a s'ouvrir un passage vers leur pays, dont ils n'etaient +plus separes que par la Loire, ils desesperent bientot de reussir. +L'avant-garde de Westermann, arrivant dans cette journee du 4, acheva de +les decourager et de leur faire abandonner leur entreprise. Ils se mirent +alors en marche, remontant la Loire, et ne sachant plus ou ils pourraient +la passer. Les uns imaginerent de remonter jusqu'a Saumur, les autres +jusqu'a Blois; mais, dans le moment ou ils deliberaient, Kleber, survenant +avec sa division le long de la chaussee de Saumur, les obligea a se rejeter +de nouveau en Bretagne. Voila donc ces malheureux manquant de vivres, de +souliers, de voitures pour trainer leurs familles, travailles par une +maladie epidemique, errant de nouveau en Bretagne, sans trouver ni un asile +ni une issue pour se sauver. Ils jonchaient les routes de leurs debris; et +au bivouac devant Angers, on trouva des femmes et des enfans morts de faim +et de froid. Deja ils commencaient a croire que la convention n'en voulait +qu'a leurs chefs, et beaucoup jetaient leurs armes pour s'enfuir +clandestinement a travers les campagnes. Enfin, ce qu'on leur dit du Mans, +de l'abondance qu'ils y trouveraient, des dispositions des habitans, les +engagea a s'y porter. Ils traverserent La Fleche, dont ils s'emparerent, et +entrerent au Mans apres une legere escarmouche. + +L'armee republicaine les suivait. De nouvelles querelles s'y etaient +elevees entre les generaux. Kleber avait intimide les brouillons par sa +fermete, et oblige les representans a renvoyer Rossignol a Rennes, avec sa +division de l'armee de Brest. Un arrete du comite de salut public donna +alors a Marceau le titre de general en chef, et destitua tous les generaux +mayencais, en laissant neanmoins a Marceau la faculte de se servir +provisoirement de Kleber. Marceau declarait qu'il ne commanderait pas, si +Kleber n'etait pas a ses cotes pour tout ordonner. "En acceptant le titre, +dit Marceau a Kleber, je prends les degouts et la responsabilite pour moi, +et je te laisserai a toi le commandement veritable, et les moyens de sauver +l'armee.--Sois tranquille, mon ami, dit Kleber, nous nous battrons et nous +nous ferons guillotiner ensemble." + +On se mit donc aussitot en marche, et des ce moment tout fut conduit avec +unite et fermete. L'avant-garde de Westermann arriva le 12 decembre au +Mans, et chargea aussitot les Vendeens. La confusion se mit parmi eux; mais +quelques mille braves, conduits par La Rochejaquelein, vinrent se former en +avant de la ville, et forcerent Westermann a se replier sur Marceau, qui +arrivait avec une division. Kleber etait encore en arriere avec le reste de +l'armee. Westermann voulait attaquer sur-le-champ, quoiqu'il fut nuit. +Marceau, entraine par son temperament bouillant, mais craignant le blame de +Kleber, dont la force froide et calme ne se laissait jamais emporter, +hesite; cependant, emporte par Westermann, il se decide, et attaque le +Mans. Le tocsin sonne, la desolation se repand dans la ville. Westermann, +Marceau, se precipitent au milieu de la nuit, culbutent tout devant eux, +et, malgre un feu terrible des maisons, parviennent a refouler le plus +grand nombre des Vendeens sur la grande place de la ville. Marceau fait +couper a sa droite et a sa gauche les rues aboutissant a cette place, et +tient ainsi les Vendeens bloques. Cependant sa position etait hasardee, +car, engage dans une ville au milieu de la nuit, il aurait pu etre tourne +et enveloppe. Il envoie donc un avis a Kleber, pour le presser d'arriver au +plus vite avec sa division. Celui-ci arrive a la pointe du jour. Le plus +grand nombre des Vendeens avait fui; il ne restait que les plus braves +pour proteger la retraite: on les charge a la baionnette, on les enfonce, +on les disperse, et un carnage horrible commence dans toute la ville. + +Jamais deroute n'avait ete aussi meurtriere. Une foule considerable de +femmes, laissees en arriere, furent faites prisonnieres. Marceau sauva une +jeune personne qui avait perdu ses parens, et qui, dans son desespoir, +demandait qu'on lui donnat la mort. Elle etait modeste et belle; Marceau, +plein d'egards et de delicatesse, la recueillit dans sa voiture, la +respecta, et la fit deposer dans un lieu sur. Les campagnes etaient +couvertes au loin des debris de ce grand desastre. Westermann, infatigable, +harcelait les fugitifs, et jonchait les routes de cadavres. Les infortunes, +ne sachant ou fuir, rentrerent dans Laval pour la troisieme fois, et en +ressortirent aussitot pour se reporter de nouveau vers la Loire. Ils +voulurent la repasser a Ancenis. La Rochejaquelein et Stofflet se jeterent +sur l'autre bord, pour aller, dit-on, prendre des barques et les amener sur +la rive droite. Ils ne revinrent plus. On assure que le retour leur avait +ete impossible. Le passage ne put s'effectuer. La colonne vendeenne, privee +de la presence et de l'appui de ses deux chefs, continua de descendre la +Loire, toujours poursuivie, et toujours cherchant vainement un passage. +Enfin, desesperee, ne sachant ou se porter, elle resolut de fuir vers la +pointe de Bretagne, dans le Morbihan. Elle se rendit a Blain, ou elle +remporta encore un avantage d'arriere-garde; et de Blain a Savenay, d'ou +elle esperait se jeter dans le Morbihan. + +Les republicains l'avaient suivie sans relache, et ils arriverent a Savenay +le soir meme du jour ou elle y entra. Savenay avait la Loire a gauche, des +marais a droite, et un bois en avant. Kleber sentit l'importance d'occuper +le bois le jour meme, et de se rendre maitre de toutes les hauteurs, afin +d'ecraser le lendemain les Vendeens dans Savenay, avant qu'ils eussent le +temps d'en sortir. En effet, il lanca l'avant-garde sur eux; et lui-meme, +saisissant le moment ou les Vendeens debouchaient du bois pour repousser +cette avant-garde, s'y jeta hardiment avec un corps d'infanterie, et les en +debusqua tout a fait. Alors ils s'enfuirent dans Savenay, et s'y +enfermerent, sans cesser neanmoins de faire un feu soutenu pendant toute la +nuit. Westermann et les representans proposaient d'attaquer sur-le-champ, +pour tout detruire des la nuit meme. Kleber, qui ne voulait pas qu'une +faute lui fit perdre une victoire assuree, declara positivement qu'on +n'attaquerait pas; et puis, s'enfoncant dans un sang-froid imperturbable, +il laissa dire, sans repondre a aucune provocation. Il empecha ainsi toute +espece de mouvement. + +Le lendemain, 23 decembre, avant le jour, il etait a cheval avec Marceau, +et parcourait sa ligne, lorsque les Vendeens desesperes et ne voulant pas +survivre a cette journee, se precipitent les premiers sur les republicains. +Marceau marche avec le centre, Canuel avec la droite, Kleber avec la +gauche. Tous se precipitent et reploient les Vendeens sur eux-memes. +Marceau et Kleber se reunissent dans la ville, prennent tout ce qu'ils +rencontrent de cavalerie, et s'elancent a la suite des Vendeens. La Loire +et les marais interdisaient toute retraite a ces infortunes; un grand +nombre fut immole a coups de baionnette, d'autres furent faits prisonniers, +et a peine quelques-uns trouverent-ils le moyen de se sauver. Ce jour, la +colonne fut entierement detruite, et la grande guerre de la Vendee +veritablement finie. + +Ainsi, cette malheureuse population, rejetee hors de son pays par +l'imprudence de ses chefs, et reduite a chercher un port pour se refugier +vers les Anglais, avait mis vainement le pied dans les eaux de l'Ocean. +N'ayant pu prendre Granville, elle avait ete ramenee sur la Loire, n'avait +pu la repasser, avait ete refoulee une seconde fois en Bretagne, et de +Bretagne sur la Loire encore. Enfin, ne pouvant franchir cette barriere +fatale, elle venait d'expirer tout entiere, entre Savenay, la Loire et des +marais. Westermann fut charge, avec sa cavalerie, de poursuivre les restes +fugitifs de la Vendee. Kleber et Marceau retournerent a Nantes. Recus, le +24, par le peuple de cette ville, ils obtinrent une espece de triomphe, et +furent gratifies par le club jacobin d'une couronne civique. + +Si l'on considere dans son ensemble cette campagne memorable de 93, on ne +pourra s'empecher de la regarder comme le plus grand effort qu'ait jamais +fait une societe menacee. Dans l'annee 1792, la coalition, qui n'etait pas +complete encore, avait agi sans ensemble et sans vigueur. Les Prussiens +avaient tente en Champagne une invasion ridicule; les Autrichiens s'etaient +bornes dans les Pays-Bas a bombarder la place de Lille. Les Francais, dans +leur premiere exaltation, repousserent les Prussiens au-dela du Rhin, les +Autrichiens au-dela de la Meuse, conquirent les Pays-Bas, Mayence, la +Savoie et le comte de Nice. La grande annee 93 s'ouvrit d'une maniere bien +differente. La coalition etait augmentee des trois puissances qui jusque-la +etaient restees neutres. L'Espagne poussee a bout par le 21 janvier, avait +enfin porte cinquante mille hommes sur les Pyrenees; la France avait oblige +Pitt a se declarer; et l'Angleterre et la Hollande etaient entrees a la +fois dans la coalition, qui se trouvait ainsi doublee; et qui, mieux +avertie des moyens de l'ennemi qu'elle avait a combattre, augmentait ses +forces, et se preparait a un effort decisif. Ainsi, comme sous Louis XIV, +la France avait a soutenir l'attaque de l'Europe entiere; et cette fois +elle ne s'etait pas attire ce concours d'ennemis par son ambition, mais par +la juste colere que lui inspira l'intervention des puissances dans ses +affaires interieures. + +Des le mois de mars, Dumouriez debuta par une temerite, et voulut envahir +la Hollande en se jetant dans des bateaux. Pendant ce temps Cobourg surprit +les lieutenans de Dumouriez, les rejeta au-dela de la Meuse, et le forca +lui-meme a venir se mettre a la tete de son armee. Dumouriez fut oblige de +livrer la bataille de Nerwinde. Cette terrible bataille etait gagnee, +lorsque l'aile gauche flechit, et repassa la Gette; il fallut battre en +retraite, et nous perdimes la Belgique en quelques jours. Alors les revers +aigrissant les coeurs, Dumouriez rompit avec son gouvernement, et passa aux +Autrichiens. Dans le meme instant, Custine, battu a Francfort, ramene sur +le Rhin, et separe de Mayence, laissait les Prussiens bloquer cette place +fameuse, et en commencer le siege; les Piemontais nous repoussaient a +Saorgio, les Espagnols entamaient les Pyrenees; et enfin les provinces de +l'Ouest, deja privees de leurs pretres et poussees a bout par la levee des +trois cent mille hommes, venaient de s'insurger au nom du trone et de +l'autel. C'est dans ce moment que la Montagne, exasperee de la desertion de +Dumouriez, des defaites essuyees dans les Pays-Bas, sur le Rhin, aux Alpes, +et surtout de l'insurrection de l'Ouest, ne garda plus aucune mesure, +arracha violemment les girondins du sein de la convention, et repoussa +ainsi tous ceux qui pouvaient lui parler encore de moderation. Ce nouvel +exces lui valut de nouveaux ennemis. Soixante-sept departemens sur +quatre-vingt-trois se souleverent contre ce gouvernement, qui eut alors a +lutter contre l'Europe, la Vendee royaliste, et les trois quarts de la +France federalisee. C'est a cette epoque que nous perdimes le camp de +Famars et le brave Dampierre, que le blocus de Valenciennes fut acheve, que +Mayence fut presse vivement, que les Espagnols passerent le Tech et +menacerent Perpignan, que les Vendeens prirent Saumur et assiegerent +Nantes, que les federalistes se disposerent a fondre de Lyon, de Marseille, +de Bordeaux et de Caen, sur Paris. + +De tous les points on pouvait tenter une marche hardie sur la capitale, +terminer la revolution en quelques journees, et suspendre la civilisation +europeenne pour long-temps. Heureusement on assiegea des places. On se +souvient, avec quelle fermete la convention fit rentrer les departemens +dans la soumission, en leur montrant seulement son autorite, et en +dispersant les imprudens qui s'etaient avances jusqu'a Vernon; avec quel +bonheur les Vendeens furent repousses de Nantes, et arretes dans leur +marche victorieuse. Mais tandis que la convention triomphait des +federalistes, ses autres ennemis avaient fait des progres alarmans. +Valenciennes et Mayence furent prises apres des sieges memorables; la +guerre du federalisme amena deux evenemens desastreux, le siege de Lyon, et +la trahison de Toulon; enfin, la Vendee elle-meme, quoique renfermee dans +le cadre de la Loire, de la mer et du Poitou, par l'heureuse resistance de +Nantes, venait de repousser les colonnes de Westermann et de Labaroliere, +qui avaient voulu penetrer dans son sein. Jamais la situation n'avait ete +plus grave. Les coalises n'etaient plus arretes au Nord et au Rhin par des +sieges; Lyon et Toulon offraient aux Piemontais de solides appuis; la +Vendee paraissait indomptable, et offrait un pied-a-terre aux Anglais. +C'est alors que la convention appela a Paris les envoyes des assemblees +primaires, leur donna la constitution de l'an III a jurer et a defendre, et +decida avec eux que la France entiere, hommes et choses, etait a la +disposition du gouvernement. Alors fut decretee la levee en masse, +generation par generation, et la faculte de requerir tout ce qui serait +necessaire a la guerre; alors fut institue le Grand-Livre, et l'emprunt +force sur les riches, pour retirer de la circulation une partie des +assignats et operer le placement force des biens nationaux; alors deux +grandes armees furent dirigees sur la Vendee, la garnison de Mayence y fut +transportee en poste; il fut resolu que ce malheureux pays serait brule, et +que la population en serait transportee ailleurs. Enfin, Carnot entra au +comite de salut public, et commenca a introduire l'ordre et l'ensemble dans +les operations militaires. + +Nous avions perdu le camp de Cesar, et Kilmaine avait, par une retraite +heureuse, sauve les restes de l'armee du Nord. Les Anglais s'etaient portes +a Dunkerque, et en faisaient le siege, tandis que les Autrichiens +attaquaient Le Quesnoy. Une masse fut rapidement dirigee de Lille sur les +derrieres du duc d'York. Si Houchard, qui commandait en cette occasion +soixante mille Francais, avait compris le plan de Carnot, et s'etait porte +sur Furnes, pas un Anglais n'etait sauve. Au lieu de se placer entre le +corps d'observation et le corps de siege, il prit une marche directe et +decida du moins la levee du siege, en donnant l'heureuse bataille +d'Hondschoote. Cette bataille fut notre premiere victoire, sauva Dunkerque, +priva les Anglais de tous les fruits de cette guerre, et nous rendit la +joie et l'esperance. + +Bientot de nouveaux revers changerent cette joie en nouvelles alarmes. Le +Quesnoy fut pris par les Autrichiens; l'armee de Houchard fut saisie a +Menin d'une terreur panique, et se dispersa; les Prussiens et les +Autrichiens, que rien n'arretait plus depuis la prise de Mayence, +s'avancerent sur les deux versans des Vosges, menacerent les lignes de +Wissembourg, et nous battirent en diverses rencontres. Les Lyonnais +resistaient avec vigueur, les Piemontais avaient recouvre la Savoie, et +etaient descendus vers Lyon pour mettre notre armee entre deux feux; +Ricardos avait franchi la Tet, et depasse Perpignan; enfin la division des +troupes de l'Ouest en deux armees, celle de La Rochelle et celle de Brest, +avait empeche le succes du plan de campagne arrete a Saumur le 2 septembre. +Canclaux, mal seconde par Rossignol, s'etait trouve seul en fleche dans le +sein de la Vendee, et s'etait replie sur Nantes. Alors nouveaux efforts: la +dictature fut completee et proclamee par l'institution du gouvernement +revolutionnaire; la puissance du comite de salut public fut proportionnee +au danger; les levees furent executees, et les armees grossies d'une +multitude de requisitionnaires; les nouveaux venus remplirent les +garnisons, et permirent de porter les troupes organisees en ligne; enfin +la convention ordonna aux armees de vaincre dans un delai donne. + +Les moyens qu'elle avait pris produisirent leurs inevitables effets. Les +armees du Nord, renforcees, se concentrerent a Lille et a Guise. Les +coalises s'etaient portes a Maubeuge, qu'ils voulaient prendre avant la fin +de la campagne. Jourdan, parti de Guise, livra aux Autrichiens la bataille +de Watignies, et fit lever le siege de Maubeuge, comme Houchard avait fait +lever celui de Dunkerque. Les Piemontais furent rejetes au dela du +Saint-Bernard par Kellermann; Lyon, inonde de levees en masse, fut emporte +d'assaut; Ricardos fut repousse au-dela de la Tet; enfin les deux armees de +La Rochelle et de Brest, reunies sous un seul chef, Lechelle, qui laissait +agir Kleber, ecraserent les Vendeens a Cholet, et les obligerent a passer +la Loire en desordre. + +Un seul revers troubla la joie que devaient causer de tels evenemens: les +lignes de Wissembourg furent perdues. Mais le comite de salut public ne +voulut pas terminer la campagne avant qu'elles fussent reprises; le jeune +Hoche, general de l'armee de la Moselle, malheureux mais brave a +Kayserslautern, fut encourage quoique battu. N'ayant pu entamer Brunswick, +il se jeta sur le flanc de Wurmser. Des ce moment, les deux armees du Rhin +et de la Moselle reunies repousserent les Autrichiens au-dela de +Wissembourg, obligerent Brunswick a suivre ce mouvement retrograde, +debloquerent Landau, et camperent dans le Palatinat. Toulon fut repris par +une idee heureuse et par un prodige de hardiesse; enfin, les Vendeens, +qu'on croyait detruits, mais qui, dans leur desespoir, s'etaient portes au +nombre de quatre-vingt mille individus au-dela de la Loire, et cherchaient +un port pour se jeter dans les bras des Anglais, les Vendeens furent +repousses des bords de l'Ocean, repousses egalement des bords de la Loire, +et ecrases entre ces deux barrieres qu'ils ne purent jamais franchir. Aux +Pyrenees seulement nos armes avaient ete malheureuses, mais nous n'avions +perdu que la ligne du Tech, et nous campions encore en avant de Perpignan. + +Ainsi, cette grande et terrible annee nous montre l'Europe pressant la +revolution de tout son poids, lui faisant expier ses premiers succes de 92, +ramenant ses armees en arriere, penetrant par toutes les frontieres a la +fois; et une partie de la France s'insurgeant, et ajoutant ses efforts a +ceux des puissances ennemies. Alors la revolution s'irrite: elle fait +eclater sa colere au 31 mai, se cree, par cette journee, de nouveaux +ennemis, et semble prete a succomber contre l'Europe et les trois quarts de +ses provinces revoltees. Mais bientot elle fait rentrer ses ennemis +interieurs dans le devoir, souleve un million d'hommes a la fois, bat les +Anglais a Hondschoote, est battue de nouveau, mais redouble aussitot +d'efforts, gagne une bataille a Watignies, recouvre les lignes de +Wissembourg, rejette les Piemontais au-dela des Alpes, prend Lyon, Toulon, +et ecrase deux fois les Vendeens, une premiere fois dans la Vendee, et une +seconde et derniere fois en Bretagne. Jamais spectacle ne fut plus grand et +plus digne d'etre propose a l'admiration et a l'imitation des peuples. La +France avait recouvre tout ce qu'elle avait perdu, excepte Conde, +Valenciennes, et quelques forts dans le Roussillon; les puissances de +l'Europe, au contraire, qui avaient toutes ensemble lutte contre une seule, +n'avaient rien obtenu, s'accusaient les unes les autres, et se rejetaient +la honte de la campagne. La France achevait d'organiser ses moyens, et +devait paraitre bien plus formidable l'annee suivante. + + + + +CHAPITRE XVIII. + + +SUITE DE LA LUTTE DES HEBERTISTES ET DES DANTONISTES.--CAMILLE DESMOULINS +PUBLIE _le Vieux Cordelier_.--LE COMITE SE PLACE ENTRE LES DEUX PARTIS, ET +S'ATTACHE D'ABORD A REPRIMER LES HEBERTISTES.--DISETTE DANS +PARIS.--RAPPORTS IMPORTANS DE ROBESPIERRE ET DE SAINT-JUST.--MOUVEMENT +TENTE PAR LES HEBERTISTES.--ARRESTATION ET MORT DE RONSIN, VINCENT, HEBERT, +CHAUMETTE, MOMORO, ETC.--LE COMITE DE SALUT PUBLIC FAIT SUBIR LE MEME SORT +AUX DANTONISTES.--ARRESTATION, PROCES ET SUPPLICE DE DANTON, CAMILLE +DESMOULINS, PHILIPPEAU, LACROIX, HERAULT-SECHELLES, FABRE-D'EGLANTINE, +CHABOT, ETC. + + +La convention avait commence d'exercer quelques severites envers la faction +turbulente des cordeliers et des agens ministeriels. Ronsin et Vincent +etaient en prison. Leurs partisans s'agitaient au dehors. Momoro, aux +Cordeliers, Hebert, aux Jacobins, s'efforcaient d'exciter en faveur de +leurs amis l'interet des chauds revolutionnaires. Les cordeliers firent une +petition, et, d'un ton assez peu respectueux, demanderent si on voulait +punir Vincent et Ronsin d'avoir courageusement poursuivi Dumouriez, +Custine et Brissot; ils declarerent qu'ils regardaient ces deux citoyens +comme d'excellens patriotes, et qu'ils les conserveraient toujours comme +membres de leur societe. Les jacobins presenterent une petition plus +mesuree, et se bornerent a demander qu'on accelerat le rapport sur Vincent +et Ronsin, afin de les punir s'ils etaient coupables, ou de les rendre a la +liberte s'ils etaient innocens. + +Le comite de salut public gardait encore le silence. Collot-d'Herbois seul, +quoique membre du comite et partisan oblige du gouvernement, montra le plus +grand zele pour Ronsin. Le motif en etait naturel: la cause de Vincent lui +etait presque etrangere, mais celle de Ronsin, envoye a Lyon avec lui, et +de plus executeur de ses sanglantes ordonnances, le touchait de tres pres. +Collot d'Herbois avait soutenu avec Ronsin qu'il n'y avait qu'un centieme +des Lyonnais qui fussent patriotes; qu'il fallait deporter ou immoler le +reste, charger le Rhone de cadavres, effrayer tout le Midi de ce spectacle, +et frapper de terreur la rebelle cite de Toulon. Ronsin etait en prison +pour avoir repete ces horribles expressions dans une affiche. Collot +d'Herbois, rappele pour rendre compte de sa mission, avait le plus grand +interet a justifier la conduite de Ronsin, afin de faire approuver la +sienne. Dans ce moment, il arrivait une petition signee de quelques +citoyens lyonnais, qui faisaient la peinture la plus dechirante des maux de +leur ville. Ils montraient les mitraillades succedant aux executions de la +guillotine, une population entiere menacee d'extermination, et une cite +riche et manufacturiere demolie, non plus avec le marteau, mais avec la +mine. Cette petition, que quatre citoyens avaient eu le courage de signer, +produisit une impression douloureuse sur la convention. Collot-d'Herbois se +hata de faire son rapport, et dans son ivresse revolutionnaire, il presenta +ces terribles executions comme elles s'offraient a sa propre imagination, +c'est-a-dire comme indispensables et toutes naturelles. "Les Lyonnais, +disait-il en substance, etaient vaincus, mais ils disaient hautement qu'ils +prendraient bientot leur revanche. Il fallait frapper de terreur ces +rebelles encore insoumis, et avec eux, tous ceux qui voudraient les imiter; +il fallait un exemple prompt et terrible. L'instrument ordinaire de mort +n'agissait point assez vite; le marteau ne demolissait que lentement. La +mitraille a detruit les hommes, la mine a detruit les edifices. Ceux qui +sont morts avaient tous trempe leurs mains dans le sang des patriotes. Une +commission populaire les choisissait d'un coup d'oeil prompt et sur dans la +foule des prisonniers; et on n'a lieu de regretter aucun de ceux qui ont +ete frappes." Collot-d'Herbois obligea la convention etonnee a approuver +ce qui lui semblait a lui-meme si naturel; il se rendit ensuite aux +Jacobins pour se plaindre a eux de la peine qu'il avait eue a justifier sa +conduite, et de la compassion qu'avaient inspiree les Lyonnais. "Ce matin, +j'ai eu besoin, dit-il, de me servir de circonlocutions pour faire +approuver la mort des traitres. On pleurait, on demandait _s'ils etaient +morts du premier coup_!... Du premier coup, les contre-revolutionnaires! et +Chalier est-il mort du premier coup[7]!... Vous vous informez, disais-je a +la convention, comment sont morts ces hommes qui etaient couverts du sang +de nos freres! S'ils n'etaient pas morts, vous ne delibereriez pas ici!... +Eh bien! a peine entendait-on ce langage! Ils ne pouvaient entendre parler +des morts; ils ne savaient pas se defendre des ombres!" Passant ensuite a +Ronsin, Collot-d'Herbois dit que ce general avait partage tous les dangers +des patriotes dans le Midi, qu'il y avait brave avec lui les poignards des +aristocrates, et deploye la plus grande fermete pour y faire respecter +l'autorite de la republique; que dans ce moment tous les aristocrates se +rejouissaient de son arrestation, et y voyaient pour eux-memes un sujet +d'espoir. "Qu'a donc fait Ronsin pour etre arrete? ajoutait Collot. Je l'ai +demande a tout le monde; personne n'a pu me le dire." Le lendemain de cette +seance, dans celle du 3 nivose, Collot, revenant a la charge, vint annoncer +la mort du patriote Gaillard, lequel, voyant que la convention semblait +desapprouver l'energie deployee a Lyon, s'etait donne la mort. "Vous ai-je +trompe, s'ecria Collot, quand je vous ai dit que les patriotes allaient +etre reduits au desespoir, si l'esprit public venait a baisser ici?" + +Ainsi, tandis que deux chefs des ultra-revolutionnaires etaient enfermes, +leurs partisans s'agitaient pour eux. Les clubs, la convention etaient +troubles de reclamations en leur faveur, et un membre meme du comite de +salut public, compromis dans leur systeme sanguinaire, les defendait pour +se defendre lui-meme. Leurs adversaires commencaient, de leur cote, a +mettre la plus grande energie dans leurs attaques. Philippeau, revenu de la +Vendee, et plein d'indignation contre l'etat-major de Saumur, voulait que +le comite de salut public, partageant sa colere, poursuivit Rossignol, +Ronsin et autres, et vit une trahison dans la non-reussite du plan de +campagne du 2 septembre. On a deja vu combien il y avait de torts +reciproques, de malentendus, et d'incompatibilites de caractere, dans la +conduite de cette guerre. Rossignol et l'etat-major de Saumur avaient eu +de l'humeur, mais n'avaient point trahi; le comite, en les desapprouvant, +ne pouvait leur faire essuyer une condamnation qui n'aurait ete ni juste ni +politique. Robespierre aurait voulu qu'on s'expliquat a l'amiable; mais +Philippeau, impatient, ecrivit un pamphlet virulent ou il raconta toute la +guerre, et ou il mela beaucoup d'erreurs a beaucoup de verites. Cet ecrit +devait produire la plus vive sensation, car il attaquait les +revolutionnaires les plus prononces, et les accusait des plus affreuses +trahisons. "Qu'a fait Ronsin? disait Philippeau; beaucoup intrigue, +beaucoup vole, beaucoup menti! Sa seule expedition c'est celle du 18 +septembre, ou il fit accabler quarante-cinq mille patriotes par trois mille +brigands; c'est cette journee fatale de Coron, ou, apres avoir dispose +notre artillerie dans une gorge, a la tete d'une colonne de six lieues de +flanc, il se tint cache dans une etable comme un lache coquin, a deux +lieues du champ de bataille, ou nos infortunes camarades etaient foudroyes +par leurs propres canons." Les expressions n'etaient pas menagees, comme on +le voit, dans l'ecrit de Philippeau. Malheureusement, le comite de salut +public, qu'il aurait du mettre dans ses interets, n'etait pas traite avec +beaucoup d'egards. Philippeau, mecontent de ne pas voir son indignation +assez partagee, semblait imputer au comite une partie des torts qu'il +reprochait a Ronsin, et employait meme cette expression offensante: _Si +vous n'avez ete que trompes_. + +L'ecrit, comme nous venons de le dire, produisit une grande sensation. +Camille Desmoulins ne connaissait point Philippeau; mais, satisfait de voir +que dans la Vendee les ultra-revolutionnaires avaient autant de torts qu'a +Paris, et n'imaginant pas que la colere eut aveugle Philippeau jusqu'a lui +faire changer des fautes en trahison, il lut son pamphlet avec +empressement, admira son courage, et, dans sa naivete, il disait a tout le +monde: "Avez-vous lu Philippeau?... Lisez Philippeau...." Tout le monde, +suivant lui, devait lire cet ecrit, qui prouvait les dangers qu'avait +courus la republique, par la faute des exageres revolutionnaires. + +Camille aimait beaucoup Danton, et en etait aime. Tous deux pensaient que +la republique etant sauvee par ses dernieres victoires, il etait temps de +mettre fin a des cruautes desormais inutiles; que ces cruautes prolongees +plus long-temps ne seraient propres qu'a compromettre la revolution, et que +l'etranger pouvait seul en desirer et en inspirer la continuation. Camille +imagina d'ecrire un nouveau journal qu'il intitula _le Vieux Cordelier_, +car Danton et lui etaient les doyens de ce club celebre. Il dirigea sa +feuille contre tous les revolutionnaires nouveaux, qui voulaient renverser +et depasser les revolutionnaires les plus anciens et les plus eprouves. +Jamais cet ecrivain, le plus remarquable de la revolution, et l'un des plus +naifs et des plus spirituels de notre langue, n'avait deploye autant de +grace, d'originalite et meme d'eloquence. Il commencait ainsi son premier +numero (15 frimaire): "O Pitt! je rends hommage a ton genie! Quels nouveaux +debarques de France en Angleterre t'ont donne de si bons conseils et des +moyens si surs de perdre ma patrie? Tu as vu que tu echouerais +eternellement contre elle, si tu ne t'attachais a perdre dans l'opinion +publique ceux qui, depuis cinq ans, ont dejoue tous tes projets. Tu as +compris que ce sont ceux qui t'ont toujours vaincu qu'il fallait vaincre; +qu'il fallait faire accuser de corruption precisement ceux que tu n'avais +pu corrompre, et d'attiedissement ceux que tu n'avais pu attiedir. J'ai +ouvert les yeux, ajoutait Desmoulins, j'ai vu le nombre de nos ennemis: +leur multitude m'arrache de l'hotel des Invalides, et me ramene au combat. +Il faut ecrire, il faut quitter le crayon lent de l'histoire de la +revolution, que je tracais au coin du feu, pour reprendre la plume rapide +et haletante du journaliste, et suivre, a bride abattue, le torrent +revolutionnaire. Depute consultant que personne ne consultait plus depuis +le 3 juin, je sors de mon cabinet et de ma chaise a bras, ou j'ai eu tout +le loisir de suivre, par le menu le nouveau systeme de nos ennemis." + +Camille elevait Robespierre jusqu'aux cieux, pour sa conduite aux Jacobins, +pour les services genereux qu'il avait rendus aux vieux patriotes, et il +s'exprimait de la maniere suivante a l'egard du culte et des proscriptions: + +"Il faut, disait-il, a l'esprit humain malade le lit plein de songes de la +superstition: et a voir les fetes, les processions qu'on institue, les +autels et les saints sepulcres qui s'elevent, il me semble qu'on ne fait +que changer le lit du malade; seulement on lui retire l'oreiller de +l'esperance d'une autre vie.... Pour moi, je l'ai dit ainsi, le jour meme +ou je vis Gobel venir a la barre, avec sa double croix qu'on portait en +triomphe devant le philosophe _Anaxagoras_[8]. + + +Si ce n'etait pas un crime de lese-Montagne, de soupconner un president des +jacobins et un procureur de la commune, tels que Clootz et Chaumette, je +serais tente de croire qu'a cette nouvelle de Barrere, _la Vendee n'existe +plus_, le roi de Prusse s'est ecrie douloureusement: _Tous nos efforts +echoueront donc contre la republique, puisque le noyau de la Vendee est +detruit!_ et que l'adroit Luchesini, pour le consoler, lui aura dit: _Heros +invincible, j'imagine une ressource; laissez-moi faire. Je paierai quelques +pretres pour se dire charlatans, j'enflammerai le patriotisme des autres +pour faire une pareille declaration. Il y a a Paris deux fameux patriotes +qui seront tres propres par leurs talens, leur exageration, et leur systeme +religieux bien connu, a nous seconder et a recevoir nos impressions. Il +n'est question que de faire agir nos amis en France, aupres des deux grands +philosophes Anacharsis et Anaxagoras; de mettre en mouvement leur bile, et +d'eblouir leur civisme, par la riche conquete des sacristies_. (J'espere +que Chaumette ne se plaindra pas de ce numero; le marquis de Luchesini ne +peut pas parler de lui en termes plus honorables.) _Anacharsis et +Anaxagoras croiront pousser la roue de la raison, tandis que ce sera celle +de la contre-revolution; et bientot, au lieu de laisser mourir en France de +vieillesse et d'inanition le papisme pret a y rendre le dernier soupir, je +vous promets, par la persecution et l'intolerance contre ceux qui +voudraient messer et etre messes, de faire passer force recrues a Lescure +et a La Rochejaquelein_." + +Camille, racontant ensuite ce qui se faisait sous les empereurs romains, et +pretendant ne donner qu'une traduction de Tacite, fit une effrayante +allusion a la loi des suspects. "Anciennement, dit-il, il y avait a Rome, +selon Tacite, une loi qui specifiait les crimes d'etat et de lese-majeste, +et portait peine capitale. Ces crimes de lese-majeste, sous la republique, +se reduisaient a quatre sortes: si une armee avait ete abandonnee en pays +ennemi; si l'on avait excite des seditions; si les membres des corps +constitues avaient mal administre les affaires ou les deniers publics; si +la majeste du peuple romain avait ete avilie. Les empereurs n'eurent besoin +que de quelques articles additionnels a cette loi, pour envelopper les +citoyens et les cites entieres dans la proscription. Auguste fut le premier +a etendre cette loi de lese-majeste, en y comprenant les ecrits qu'il +appelait contre-revolutionnaires. Bientot les extensions n'eurent plus de +bornes. Des que les propos furent devenus des crimes d'etat, il n'y eut +plus qu'un pas a faire pour changer en crimes les simples regards, la +tristesse, la compassion, les soupirs, le silence meme. + +"Bientot ce fut un crime de lese-majeste ou de contre-revolution a la ville +de _Nursia_ d'avoir eleve un monument a ses habitans morts au siege de +Modene; crime de contre-revolution a Libon Drusus d'avoir demande aux +diseurs de bonne aventure s'il ne possederait pas un jour de grandes +richesses; crime de contre-revolution au journaliste Cremutius Cordus +d'avoir appele Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de +contre-revolution a un des descendans de Cassius d'avoir chez lui un +portrait de son bisaieul; crime de contre-revolution a Marcus Scaurus +d'avoir fait une tragedie ou il y avait tel vers auquel on pouvait donner +deux sens; crime de contre-revolution a Torquatus Silanus de faire de la +depense; crime de contre-revolution a Petreius d'avoir eu un songe sur +Claude; crime de contre-revolution a Pomponius de ce qu'un ami de Sejan +etait venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de +contre-revolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'etait faire +le proces du gouvernement; crime de contre-revolution de ne pas invoquer le +genie divin de Caligula: pour y avoir manque, grand nombre de citoyens +furent dechires de coups, condamnes aux mines ou aux betes, quelques-uns +meme scies par le milieu du corps; crime enfin de contre-revolution a la +mere du consul Fusius Germinus d'avoir pleure la mort funeste de son fils. + +"Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si +l'on ne voulait s'exposer a perir soi-meme. + +"Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularite? +c'etait un rival du prince, qui pouvait susciter une guerre civile. _Studia +civium in se verteret, et si multi idem audeant, bellum esse_. SUSPECT. + +"Fuyait-on au contraire la popularite, et se tenait-on au coin de son feu? +cette vie retiree vous avait fait remarquer, vous avait donne de la +consideration. _Quanto metu occultior, tanto plus fama adeptus_. SUSPECT. + +"Etiez-vous riche? il y avait un peril imminent que le peuple ne fut +corrompu par vos largesses. _Auri vim atque opes Plauti, principi +infensas_. SUSPECT. + +"Etiez-vous pauvre? Comment donc! invincible empereur! il faut surveiller +de plus pres cet homme. Il n'y a personne d'entreprenant comme celui qui +n'a rien. _Syllam inopem, unde praecipuam audaciam_. SUSPECT. + +"Etiez-vous d'un caractere sombre, melancolique, ou mis en neglige? Ce qui +vous affligeait, c'est que les affaires publiques allaient bien. _Hominem +publicis bonis moestum_. SUSPECT." + +Camille Desmoulins poursuivait ainsi cette grande enumeration des suspects, +et tracait un horrible tableau de ce qui se passait a Paris, par ce qui +s'etait fait a Rome. Si la lettre de Philippeau avait excite une vive +sensation, le journal de Camille Desmoulins en produisit une bien plus +grande encore. Cinquante mille exemplaires de chacun de ses numeros furent +vendus en quelques jours. Les provinces en demandaient en quantite; les +prisonniers se les transmettaient a la derobee, et ils lisaient avec +delices, et avec un peu d'espoir, ce revolutionnaire qui leur etait +autrefois si odieux. Camille, sans vouloir qu'on ouvrit les prisons, ni +qu'on fit retrograder la revolution, demandait l'institution d'un comite, +dit de _clemence_, qui ferait la revue des prisonniers, elargirait les +citoyens enfermes sans cause suffisante, et arreterait le sang la ou il +avait trop coule. + +Les ecrits de Philippeau et de Desmoulins irriterent au plus haut degre les +revolutionnaires zeles, et furent improuves aux Jacobins. Hebert les y +denonca avec fureur; il proposa meme de radier les auteurs de la liste de +la societe. Il signala en outre, comme complices de Camille Desmoulins et +de Philippeau, Bourdon de l'Oise et Fabre-d'Eglantine. On a vu que Bourdon +de l'Oise avait voulu, de concert avec Goupilleau, destituer Rossignol; il +s'etait brouille depuis avec l'etat-major de Saumur, et n'avait cesse dans +la convention de s'elever contre le parti Ronsin. C'est ce qui le faisait +associer a Philippeau. Fabre etait accuse d'avoir pris part a l'affaire du +faux decret, et on etait dispose a le croire, quoiqu'il eut ete justifie +par Chabot. Sentant sa position perilleuse, et ayant tout a craindre d'un +systeme de severite trop grande, il avait deux ou trois fois parle pour le +systeme de l'indulgence, s'etait entierement brouille avec les +ultra-revolutionnaires, et avait ete traite d'intrigant par le pere +Duchesne. Les jacobins, sans adopter les violentes propositions d'Hebert, +deciderent que Philippeau, Camille Desmoulins, Bourdon de l'Oise et +Fabre-d'Eglantine, viendraient a la barre de la societe, donner des +explications sur leurs ecrits, et sur leurs discours dans la convention. + +La seance ou ils devaient comparaitre avait excite une affluence +extraordinaire. On se disputait les places avec fureur, on en vendit +quelques-unes jusqu'a 25 francs. C'etait, en effet, le proces des deux +nouvelles classes de patriotes, qui allait se juger devant l'autorite toute +puissante des jacobins. Philippeau, quoiqu'il ne fut pas membre de la +societe, ne refusa pas de comparaitre a sa barre, et repeta les accusations +qu'il avait deja consignees, soit dans sa correspondance avec le comite de +salut public, soit dans sa brochure. Il ne menagea pas plus les individus +qu'il ne l'avait fait precedemment, et donna a Hebert deux ou trois +dementis formels et insultans. Ces personnalites si hardies de Philippeau +commencaient a agiter la societe, et la seance devenait orageuse, lorsque +Danton, prenant la parole, observa que, pour juger une question aussi +grave, il fallait la plus grande attention et le plus grand calme; qu'il +n'avait aucune opinion faite sur Philippeau et sur la verite de ses +accusations; qu'il lui avait deja dit a lui-meme: "Il faut que tu prouves +tes accusations ou que tu portes ta tete sur l'echafaud;" que peut-etre il +n'y avait ici de coupables que les evenemens; mais que, dans tous les cas, +il fallait que tout le monde fut entendu, et surtout ecoute. + +Robespierre, parlant apres Danton, dit qu'il n'avait pas lu la brochure de +Philippeau, qu'il savait seulement que, dans cette brochure, on rendait le +comite responsable de la perte de trente mille hommes; que le comite +n'avait pas le temps de repondre a des libelles et de faire une guerre de +plume; que cependant il ne croyait pas Philippeau coupable d'intentions +mauvaises, mais entraine par des passions. "Je ne pretends pas, dit +Robespierre, imposer silence a la conscience de mon collegue; mais qu'il +s'examine, et juge s'il n'y a en lui-meme ni vanite, ni petites passions. +Je le crois entraine par le patriotisme non moins que par la colere; mais +qu'il reflechisse! qu'il considere la lutte qui s'engage! il verra que les +moderes prendront sa defense, que les aristocrates se rangeront de son +cote, que la convention elle-meme se partagera, qu'il s'y elevera +peut-etre un parti de l'opposition, ce qui serait desastreux, et ce qui +renouvellerait le combat dont on est sorti, et les conspirations qu'on a eu +tant de peine a dejouer!" Il invite Philippeau a examiner ses motifs +secrets, et les jacobins a l'ecouter silencieusement. + +Rien n'etait plus sage et plus convenable que les observations de +Robespierre, au ton pres, qui etait toujours emphatique et doctoral, +surtout depuis qu'il dominait aux jacobins. Philippeau reprend la parole, +se rejette dans les memes personnalites, et provoque le meme trouble. +Danton impatiente s'ecrie qu'il faut abreger de telles querelles, et nommer +une commission qui examine les pieces du proces. Couthon dit qu'avant meme +de recourir a cette mesure, il faut s'assurer si la question en vaut la +peine, si ce ne serait pas simplement une question d'homme a homme, et il +propose de demander a Philippeau si, en son ame et conscience, il croit +qu'il y ait eu trahison. Alors il s'adresse a Philippeau.--"Crois-tu, lui +dit-il, en ton ame et conscience, qu'il y ait eu trahison?--Oui, repond +imprudemment Philippeau.--En ce cas, reprend Couthon, il n'y a point +d'autre moyen; il faut nommer une commission qui ecoute les accuses et les +accusateurs, et en fasse son rapport a la societe." La proposition est +adoptee, et la commission est chargee d'examiner, outre les accusations de +Philippeau, la conduite de Bourdon de l'Oise, de Fabre-d'Eglantine et de +Camille Desmoulins. + +C'etait le 3 nivose (23 decembre). Dans l'intervalle de temps employe par +la commission a faire son rapport, la guerre de plume et les recriminations +continuerent sans interruption. Les cordeliers exclurent Camille Desmoulins +de leur societe. Ils firent de nouvelles petitions pour Ronsin et Vincent, +et vinrent les communiquer aux jacobins, pour engager ceux-ci a les appuyer +aupres de la convention. Cette foule d'aventuriers, de mauvais sujets, dont +on avait rempli l'armee revolutionnaire, se montraient partout, dans les +promenades, les tavernes, les cafes, les spectacles, en epaulettes de laine +et en moustaches, faisaient grand bruit pour Ronsin, leur general, et +Vincent, leur ministre. Ils etaient surnommes les _epauletiers_, et fort +redoutes dans Paris. Depuis la loi qui interdisait aux sections de se +reunir plus de deux fois par semaine, elles s'etaient changees en societes +populaires fort turbulentes. Il y avait jusqu'a deux de ces societes par +section, et c'etait la que tous les partis interesses a produire un +mouvement dirigeaient leurs agens. Les _epauletiers_ ne manquaient pas de +s'y tendre, et, grace a eux, le tumulte regnait dans presque toutes. + +Robespierre, toujours ferme aux jacobins, fit repousser la petition des +cordeliers, et de plus, fit retirer l'affiliation a toutes les societes +populaires formees depuis le 31 mai. C'etaient la des actes d'une prudente +et louable energie. Cependant le comite, tout en faisant les plus grands +efforts pour comprimer la faction turbulente, devait s'attacher aussi a ne +pas se donner les apparences de la mollesse et de la moderation. Il +fallait, pour qu'il put conserver sa popularite et sa force, qu'il deployat +la meme rigueur contre la faction opposee. C'est pourquoi, le 5 nivose (25 +decembre), Robespierre fut charge de faire un nouveau rapport sur les +principes du gouvernement revolutionnaire, et de proposer des mesures de +severite contre quelques prisonniers illustres. S'attachant toujours, par +politique et aussi par erreur, a rejeter tous les desordres sur la +pretendue faction etrangere, il lui imputa a la fois les torts des moderes +et des exageres. "Les cours etrangeres ont vomi, dit-il, sur la France, les +scelerats habiles qu'elles tiennent a leur solde. Ils deliberent dans nos +administrations, s'introduisent dans nos assemblees sectionnaires, et dans +nos clubs; ils ont siege jusque dans la representation nationale; ils +dirigent et dirigeront eternellement la contre-revolution sur le meme plan. +Ils rodent autour de nous; ils surprennent nos secrets, caressent nos +passions, et cherchent a nous inspirer jusqu'a nos opinions." Robespierre, +poursuivant ce tableau, les montre poussant tour a tour a l'exageration ou +a la faiblesse, excitant a Paris la persecution des cultes, et dans la +Vendee la resistance du fanatisme; immolant Lepelletier et Marat, et puis +se melant dans les groupes pour leur decerner les honneurs divins, afin de +les rendre ridicules et odieux; donnant ou retirant le pain au peuple, +faisant paraitre ou disparaitre l'argent, profitant enfin de tous les +accidens pour les tourner contre la revolution et la France. Apres avoir +fait ainsi la somme generale de tous nos maux, Robespierre, ne voulant pas +voir qu'ils etaient inevitables, les imputait a l'etranger, qui, sans +doute, pouvait s'en applaudir, mais qui, pour les produire, s'en reposait +sur les vices de la nature humaine, et n'aurait pas eu le moyen d'y +suppleer par des complots. Robespierre, regardant comme complices de la +coalition tous les prisonniers illustres qu'on detenait encore, proposa de +les envoyer de suite au tribunal revolutionnaire. Ainsi Dietrich, maire de +Strasbourg, Custine fils, Biron, et tous les officiers amis de Dumouriez, +de Custine et de Houchard, durent etre incessamment juges. Sans doute, il +n'etait pas besoin d'un decret de la convention pour que ces victimes +fussent immolees par le tribunal revolutionnaire; mais ce soin de hater +leur supplice etait une preuve que le gouvernement ne faiblissait pas. +Robespierre proposa en outre d'augmenter d'un tiers les recompenses +territoriales promises aux defenseurs de la patrie. + +Apres ce rapport, Barrere fut charge d'en faire un autre sur les +arrestations qu'on disait chaque jour plus nombreuses, et de proposer les +moyens de verifier les motifs de ces arrestations. Le but de ce rapport +etait de repondre, sans qu'il y parut, au _Vieux Cordelier_, de Camille +Desmoulins, et a sa proposition d'un comite de clemence. Barrere traita +avec severite les _Traductions des orateurs anciens_, et proposa neanmoins +de nommer une commission pour verifier les arrestations; ce qui ressemblait +fort au comite de clemence imagine par Camille. Cependant, sur les +observations de quelques-uns de ses membres, la convention crut devoir s'en +tenir a ses decrets precedens, qui obligeaient les comites revolutionnaires +a adresser au comite de surete generale les motifs des arrestations, et +permettaient aux detenus de reclamer aupres de ce dernier comite. + +Le gouvernement poursuivait ainsi sa marche entre les deux partis qui se +formaient, inclinant secretement pour le parti modere, mais craignant +toujours de le laisser trop apercevoir. Pendant ce temps, Camille publia un +numero plus fort encore que les precedens, et qui etait adresse aux +jacobins. Il l'intitula: _Ma Defense_; et c'etait la plus hardie et la +plus terrible recrimination contre ses adversaires. + +A propos de sa radiation des Cordeliers, il disait: "Pardon, freres et +amis, si j'ose prendre encore le titre de vieux cordelier, apres l'arrete +du club qui me defend de me parer de ce nom. Mais, en verite, c'est une +insolence si inouie que celle de petits-fils se revoltant contre leur +grand-pere, et lui defendant de porter son nom, que je veux plaider cette +cause contre ces fils ingrats. Je veux savoir a qui le nom doit rester ou +au grand-papa ou a des enfans qu'on lui a faits, dont il n'a jamais ni +reconnu ni meme connu la dixieme partie, et qui pretendent le chasser du +paternel logis!" + +Ensuite il explique ses opinions. "Le vaisseau de la republique vogue entre +deux ecueils, le rocher de l'exageration et le banc de sable du +moderantisme. Voyant que le Pere Duchene et presque toutes les sentinelles +patriotes se tenaient sur le tillac, avec leur lunette, occupes uniquement +a crier: Gare! vous touchez au moderantisme! il a bien fallu que moi, vieux +cordelier et doyen des jacobins, je me chargeasse de faire la faction +difficile, et dont aucun des jeunes gens ne voulait, crainte de se +depopulariser, celle de crier: Gare! vous allez toucher a l'exageration! +Et voila l'obligation que doivent m'avoir tous mes collegues de la +convention, celle d'avoir expose ma popularite meme, pour sauver le navire +ou ma cargaison n'etait pas plus forte que la leur." + +Il se justifie ensuite de ce propos qui lui avait ete si reproche: _Vincent +Pitt gouverne George Bouchotte_. "J'ai bien, dit-il, appele Louis XVI mon +gros benet de roi, en 1787, sans etre embastille pour cela. Bouchotte +serait-il un plus grand seigneur?" + +Il passe ensuite ses adversaires en revue; il dit a Collot-d'Herbois que +si, lui Desmoulins, a son Dillon, lui Collot a son Brunet, son Proli, qu'il +a defendus tous les deux. Il dit a Barrere: "On ne se reconnait plus a la +Montagne; si c'etait un vieux cordelier comme moi, un patriote +_rectiligne_, Billaud-Varennes par exemple, qui m'eut gourmande si +durement, _sustinuissem utique_; j'aurais dit: C'est le soufflet du +bouillant saint Paul au bon saint Pierre qui a peche! Mais toi, mon cher +Barrere, toi l'heureux tuteur de Pamela[9]! toi le president des feuillans, +qui as propose le comite des douze! toi, qui, le 2 juin, mettais en +deliberation dans le comite de salut public si on n'arreterait pas Danton! +toi dont je pourrais relever bien d'autres fautes, si je voulais fouiller +le _vieux sac_[10], que tu deviennes tout a coup un _passe-Robespierre_, et +que je sois par toi apostrophe si sec! + +"Tout cela n'est qu'une querelle de menage, ajoute Camille, avec mes amis +les patriotes Collot et Barrere; mais je vais etre a mon tour _bougrement +en colere_[11] contre le Pere Duchene, qui m'appelle un _miserable +intrigailleur, un viedase a mener a la guillotine, un conspirateur qui veut +qu'on ouvre les prisons pour en faire une nouvelle Vendee, un endormeur +paye par Pitt, un bourriquet a longues oreilles_. ATTENDS-MOI, HEBERT, JE +SUIS A TOI DANS UN MOMENT. Ici, ce n'est pas avec des injures grossieres et +des mots que je vais t'attaquer, c'est avec des faits." + +Alors Camille, qui avait ete accuse par Hebert, d'avoir epouse une femme +riche, et de diner avec des aristocrates, fait l'histoire de son mariage, +qui lui avait valu quatre mille livres de rente, et il trace le tableau de +sa vie simple, modeste et paresseuse. Passant ensuite a Hebert, il rappelle +l'ancien metier de ce distributeur de _contre-marques_, ses vols qui +l'avaient fait chasser du theatre, sa fortune subite et connue, et il le +couvre de la plus juste infamie. Il raconte et prouve que Bouchotte avait +donne a Hebert, sur les fonds de la guerre, d'abord cent vingt mille +francs, puis dix, puis soixante, pour les exemplaires du _Pere Duchene_ +distribues aux armees; que ces exemplaires ne valaient que seize mille +francs, et que par consequent le surplus avait ete vole a la nation. + +"Deux cent mille francs, s'ecrie Camille, a ce pauvre sans-culotte Hebert, +pour soutenir les motions de Proli, de Clootz! deux cent mille francs pour +calomnier Danton, Lindet, Cambon, Thuriot, Lacroix, Philippeau, Bourdon de +l'Oise, Barras, Freron, d'Eglantine, Legendre, Camille Desmoulins, et +presque tous les commissaires de la convention! Pour inonder la France de +ses ecrits, si propres a former l'esprit et le coeur, deux cent mille +francs de Bouchotte!... S'etonnera-t-on apres cela de cette exclamation +filiale d'Hebert a la seance des Jacobins: _Oser attaquer Bouchotte! +Bouchotte, qui a mis a la tete des armees des generaux sans-culottes! +Bouchotte, un patriote si pur!_ Je suis etonne que, dans le transport de sa +reconnaissance, le Pere Duchene ne se soit pas ecrie: Bouchotte qui m'a +donne deux cent mille livres depuis le mois de juin! + +"Tu me parles, ajoute Camille, de mes societes: mais ne sait-on pas que +c'est avec l'intime de Dumouriez, le banquier Kock, avec la femme +Rochechouart, agente des emigres, que le grand patriote Hebert, apres avoir +calomnie dans sa feuille les hommes les plus purs de la republique, va, +dans sa grande joie, lui et sa Jacqueline, passer les beaux jours de l'ete +a la campagne, boire le vin de Pitt, et porter des toasts a la ruine des +reputations des fondateurs de la liberte?" + +Camille reproche ensuite a Hebert le style de son journal: "Ne sais-tu pas +Hebert, que lorsque les tyrans d'Europe veulent faire croire a leurs +esclaves que la France est couverte des tenebres de la barbarie, que Paris, +cette ville si vantee par son atticisme et son gout, est peuplee de +vandales; ne sais-tu pas, malheureux, que ce sont des lambeaux de tes +feuilles qu'ils inserent dans leurs gazettes? comme si le peuple etait +aussi ignorant que tu voudrais le faire croire a M. Pitt; comme si on ne +pouvait lui parler qu'un langage aussi grossier; comme si c'etait la le +langage de la convention et du comite de salut public; comme si tes saletes +etaient celles de la nation; comme si un egout de Paris etait la Seine." + +Camille l'accuse ensuite d'avoir ajoute par ses numeros aux scandales du +culte de la Raison, puis il s'ecrie: "Ainsi, c'est le vil flagorneur aux +gages de deux cent mille livres, qui me reprochera les quatre mille livres +de rente de ma femme! c'est cet ami intime des Kock, des Rochechouart, et +d'une multitude d'escrocs, qui me reprochera mes societes! c'est cet +ecrivain insense ou perfide qui me reprochera mes ecrits aristocratiques, +lui dont je demontrerai que les feuilles sont les delices de Coblentz et le +seul espoir de Pitt! Cet homme, raye de la liste des garcons de theatre, +pour vols, fera rayer de la liste des jacobins, pour leur opinion, des +deputes fondateurs immortels de la republique! cet ecrivain des charniers +sera le regulateur de l'opinion, le mentor du peuple francais! + +"Qu'on desespere, ajoute Camille Desmoulins, de m'intimider par les +terreurs et les bruits de mon arrestation, qu'on seme autour de moi. Nous +savons que des scelerats meditent un 31 mai contre les hommes les plus +energiques de la Montagne!... O mes collegues! je vous dirai comme Brutus a +Ciceron: _Nous craignons trop la mort, et l'exil, et la pauvrete! Nimium +timemus mortem et exilium et paupertatem_.... Eh quoi! lorsque, tous les +jours, douze cent mille Francais affrontent les redoutes herissees des +batteries les plus meurtrieres, et volent de victoires en victoires, nous, +deputes a la convention, nous qui ne pouvons jamais tomber comme le soldat, +dans l'obscurite de la nuit, fusille dans les tenebres, et sans temoin de +sa valeur; nous, dont la mort soufferte pour la liberte ne peut etre que +glorieuse, solennelle et recue en presence de la nation entiere, de +l'Europe et de la posterite; serions-nous plus laches que nos soldats? +craindrions-nous de nous exposer a regarder Bouchotte en face? +n'oserons-nous pas braver la grande colere du Pere Duchene, pour remporter +aussi la victoire que le peuple attend de nous, la victoire sur les +ultra-revolutionnaires, comme sur les contre-revolutionnaires; la victoire +sur tous les intrigans, sur tous les fripons, sur tous les ambitieux, sur +tous les ennemis du bien public? + +"Croit-on que meme sur l'echafaud, soutenu de ce sentiment intime que j'ai +aime avec passion ma patrie et la republique, couronne de l'estime et des +regrets de tous les vrais republicains, je voulusse changer mon supplice +contre la fortune de ce miserable Hebert, qui, dans sa feuille, pousse au +desespoir et a la revolte vingt classes de citoyens; qui, pour s'etourdir +sur ses remords et ses calomnies, a besoin de se procurer une ivresse plus +forte que celle du vin, et de lecher sans cesse le sang au pied de la +guillotine? Qu'est-ce donc que l'echafaud pour un patriote, sinon le +piedestal de Sidney et des Jean de With? Qu'est-ce, dans un moment de +guerre ou j'ai eu mes deux freres haches pour la liberte, qu'est-ce que la +guillotine, sinon un coup de sabre, et le plus glorieux de tous, pour un +depute victime de son courage et de son republicanisme?" + +Ces pages donneront une idee des moeurs de l'epoque. L'aprete, le cynisme, +l'eloquence de Rome et d'Athenes, avaient reparu parmi nous, avec la +liberte democratique. + +Ce nouveau numero de Camille Desmoulins causa encore plus d'agitation que +les precedens. Hebert ne cessa de le denoncer aux jacobins, et de demander +le rapport de la commission. Le 16 nivose, enfin, Collot-d'Herbois prit la +parole pour faire ce rapport. L'affluence etait aussi considerable que le +jour ou la discussion avait ete entamee, et les places se vendaient aussi +cher. Collot montra plus d'impartialite qu'on n'aurait du l'attendre d'un +ami de Ronsin. Il reprocha a Philippeau d'impliquer le comite de salut +public dans ses accusations, de montrer les dispositions les plus +favorables pour des hommes suspects, de parler de Biron avec eloge, tandis +qu'il couvrait Rossignol d'outrages, et enfin d'exprimer exactement les +memes preferences que les aristocrates. Il lui fit aussi un reproche qui, +dans les circonstances, avait quelque gravite: c'etait d'avoir retire dans +son dernier ecrit les accusations portees contre le general Fabre-Fond, +frere de Fabre-d'Eglantine. Philippeau, en effet, qui ne connaissait ni +Fabre ni Camille, avait denonce le frere du premier, qu'il croyait avoir +trouve en faute dans la Vendee. Une fois rapproche de Fabre par sa +position, et accuse avec lui, il avait retranche, par un menagement tout +naturel, les allegations relatives a son frere. Cela seul prouvait qu'ils +avaient ete conduits, isolement et sans se connaitre, a agir comme ils +l'avaient fait, et qu'ils ne formaient point une faction veritable. Mais +l'esprit de parti en jugea autrement, et Collot insinua qu'il existait une +intrigue sourde, et un concert entre les prevenus de moderation. Il fouilla +dans le passe, et reprocha a Philippeau ses votes sur Louis XVI et sur +Marat. Quant a Camille, il le traita bien plus favorablement; il le +presenta comme un bon patriote, egare par de mauvaises societes, et auquel +il fallait pardonner, en l'engageant toutefois a ne plus commettre de +pareilles debauches d'esprit. Il demanda donc l'expulsion de Philippeau et +la censure pure et simple de Camille. + +Dans ce moment, Camille, present a la seance, fait passer une lettre au +president, pour declarer que sa defense est consignee dans son dernier +numero, et pour demander que la societe veuille bien en ecouter le contenu. +A cette proposition, Hebert, qui redoutait la lecture de ce numero, ou les +turpitudes de sa vie etaient revelees, prend la parole, et s'ecrie qu'on a +voulu compliquer la discussion en le calomniant, et que, pour detourner +l'attention, on lui a impute d'avoir vole la tresorerie, ce qui est une +faussete atroce.... "J'ai les pieces en mains! s'ecrie Camille." Ces mots +causent une grande rumeur. Robespierre le jeune dit alors qu'il faut +ecarter les discussions personnelles; que la societe n'est pas reunie pour +l'interet des reputations, et que, si Hebert a vole, que lui importe a +elle; que ceux qui ont des reproches a se faire ne doivent pas interrompre +la discussion generale.... A ces expressions peu satisfaisantes, Hebert +s'ecrie: Je n'ai rien a me reprocher. "Les troubles des departemens, +reprend Robespierre le jeune, sont ton ouvrage; c'est toi qui as contribue +a les provoquer en attaquant la liberte des cultes." Hebert se tait a cette +interpellation. Robespierre aine prend la parole, et, gardant plus de +mesure que son frere, mais sans etre plus favorable a Hebert, dit que +Collot a presente la question sous son veritable point de vue, qu'un +incident facheux avait trouble la dignite de la discussion, que tout le +monde avait eu tort, Hebert, ainsi que ceux qui lui avaient repondu. "Ce +que je vais dire, ajoute-t-il, n'a trait a aucun individu. On a mauvaise +grace a se plaindre de la calomnie quand on a calomnie soi-meme. On ne doit +pas se plaindre des injustices quand on a juge les autres avec legerete, +precipitation et fureur. Que chacun interroge sa conscience, et s'applique +ces reflexions. J'avais voulu prevenir la discussion actuelle; je voulais +que dans des entretiens particuliers, dans des conferences amicales, chacun +s'expliquat et convint de ses torts. Alors on aurait pu s'entendre et +s'epargner du scandale. Mais point du tout, les pamphlets ont ete repandus +le lendemain, et on s'est empresse de produire un eclat. Maintenant, ce qui +nous importe dans toutes ces querelles personnelles, ce n'est pas de savoir +si on a mis de tous cotes des passions et de l'injustice, mais si les +accusations dirigees par Philippeau contre les hommes charges de la plus +importante de nos guerres sont fondees. Voila ce qu'il faut eclaircir dans +l'interet non des individus, mais de la republique." + +Robespierre pensait, en effet, que les attaques de Camille contre Hebert +etaient inutiles a discuter, car tout le monde savait combien elles etaient +fondees, et que d'ailleurs elles ne renfermaient rien que la republique eut +interet a constater, et qu'au contraire il importait beaucoup d'eclaircir +la conduite des generaux dans la Vendee. On poursuit, en effet, la +discussion relative a Philippeau. La seance entiere est consacree a ecouter +une foule de temoins oculaires; mais, au milieu de ces affirmations +contradictoires, Danton, Robespierre, declarent qu'ils ne discernent rien, +et qu'ils ne savent plus a quoi s'en tenir. La discussion, deja trop +longue, est renvoyee a la seance suivante. + +Le 18, la seance est reprise; Philippeau etait absent. On se sentait deja +fatigue de la discussion dont il etait le sujet, et qui n'amenait aucun +eclaircissement. On s'etend alors sur Camille Desmoulins. On le somme de +s'expliquer sur les eloges qu'il a donnes a Philippeau, et sur ses +relations avec lui. Camille ne le connait pas, a ce qu'il assure; des faits +affirmes par Goupilleau, par Bourdon, lui avaient d'abord persuade que +Philippeau disait vrai, et l'avaient rempli d'indignation; mais aujourd'hui +qu'il s'apercoit, d'apres la discussion, que Philippeau a altere la verite +(ce qui commencait en effet a percer de toutes parts), il retracte ses +eloges, et declare n'avoir plus aucune opinion a cet egard. + +Robespierre prenant encore une fois la parole sur Camille, repete ce qu'il +avait deja dit a son egard: que son caractere est excellent, mais que ce +caractere connu ne lui donne pas le droit d'ecrire contre les patriotes; +que ses ecrits, devores par les aristocrates, font leurs delices, et sont +repandus dans tous les departemens; qu'il a traduit Tacite sans l'entendre; +qu'il faut le traiter comme un enfant etourdi qui a touche a des armes +dangereuses et en a fait un usage funeste, l'engager a quitter les +aristocrates et les mauvaises societes qui le corrompent; et qu'en lui +pardonnant a lui, il faut bruler ses numeros. Camille, alors, oubliant les +menagemens qu'il fallait garder envers l'orgueilleux Robespierre, s'ecrie +de sa place: "Bruler n'est pas repondre.--Eh bien! reprend Robespierre +irrite, qu'on ne brule pas, mais qu'on reponde; qu'on lise sur-le-champ les +numeros de Camille. Puisqu'il le veut, qu'il soit couvert d'ignominie; que +la societe ne retienne pas son indignation, puisqu'il s'obstine a soutenir +ses diatribes et ses principes dangereux. L'homme qui tient aussi fortement +a des ecrits perfides est peut-etre plus qu'egare; s'il eut ete de bonne +foi, s'il eut ecrit dans la simplicite de son coeur, il n'aurait pas ose +soutenir plus long-temps des ouvrages proscrits par les patriotes et +recherches par les contre-revolutionnaires. Son courage n'est qu'emprunte; +il decele les hommes caches sous la dictee desquels il a ecrit son journal; +il decele que Desmoulins est l'organe d'une faction scelerate qui a +emprunte sa plume pour distiller son poison avec plus d'audace et de +surete." Camille veut en vain demander la parole et calmer Robespierre; on +refuse de l'ecouter, et on passe sur-le-champ a la lecture de ses feuilles. +Quelque menagement que les individus veuillent garder les uns pour les +autres dans des querelles de parti, il est difficile que bientot les +amours-propres ne se trouvent pas engages. Avec la susceptibilite de +Robespierre et la naive etourderie de Camille, la division d'opinions +devait bientot se changer en une division d'amour-propre et en haine. +Robespierre meprisait trop Hebert et les siens pour se brouiller avec eux; +mais il pouvait se brouiller avec un ecrivain aussi celebre dans la +revolution que Camille Desmoulins, et celui-ci ne mit pas assez d'adresse a +eviter une rupture. + +La lecture des numeros de Camille occupe deux seances tout entieres. On +passe ensuite a Fabre. On l'interroge, on veut l'obliger a dire quelle part +il a eue aux ecrits nouvellement repandus. Il repond qu'il n'y est pas pour +une virgule, et que, relativement a Philippeau et Bourdon de l'Oise, il +peut assurer ne pas les connaitre. On veut enfin prendre un parti sur les +quatre individus denonces. Robespierre, quoique n'etant plus dispose a +menager Camille, propose de laisser la cette discussion, et de passer a un +autre sujet plus grave, plus digne de la societe, plus utile a l'esprit +public, savoir les vices et les crimes du gouvernement anglais. "Ce +gouvernement atroce cache, disait-il, sous quelques apparences de liberte, +un principe de despotisme et de machiavelisme atroce; il faut le denoncer a +son propre peuple, et repondre a ses calomnies, en prouvant ses vices +d'organisation et ses forfaits." Les jacobins voulaient bien de ce sujet +qui fournissait une si vaste carriere a leur imagination accusatrice, mais +quelques-uns d'entre eux desiraient auparavant radier Philippeau, Camille, +Bourdon et Fabre. Une voix meme accuse Robespierre de s'arroger une espece +de dictature. "Ma dictature, s'ecrie-t-il, est celle de Marat et de +Lepelletier; elle consiste a etre expose tous les jours aux poignards des +tyrans. Mais je suis las des disputes qui s'elevent chaque jour dans le +sein de la societe, et qui n'aboutissent a aucun resultat utile. Nos +veritables ennemis sont les etrangers; ce sont eux qu'il faut poursuivre et +dont il faut devoiler les trames." Robespierre renouvelle en consequence sa +proposition, et fait decider, au milieu des applaudissemens, que la +societe, mettant de cote les disputes elevees entre les individus, +s'occupera, dans les seances qui vont suivre, de discuter, sans +interruption, les vices du gouvernement anglais. + +C'etait detourner a propos l'inquiete imagination des jacobins, et la +diriger sur une proie qui pouvait les occuper long-temps. Philippeau +s'etait deja retire sans attendre une decision. Camille et Bourdon ne +furent ni rejetes ni confirmes; on n'en parla plus, et ils se contenterent +de ne plus paraitre devant la societe. Pour Fabre-d'Eglantine, bien que +Chabot l'eut entierement justifie, les faits qui arrivaient chaque jour a +la connaissance du comite de surete generale, ne permirent plus de douter +de sa complicite; il fallut lancer contre lui un mandat d'arret, et le +reunir a Chabot, Bazire, Delaunay et Julien de Toulouse. + +Il restait de toutes ces discussions une impression facheuse pour les +nouveaux moderes. Il n'y avait aucune espece de concert entre eux. +Philippeau, presque girondin autrefois, ne connaissait ni Camille, ni +Fabre, ni Bourdon; Camille seul etait assez lie avec Fabre; quant a +Bourdon, il etait entierement etranger aux trois autres. Mais on s'imagina +des lors qu'il y avait une faction secrete dont ils etaient ou complices ou +dupes. La facilite de caractere, les gouts epicuriens de Camille, et deux +ou trois diners qu'il avait faits avec les riches financiers de l'epoque, +la complicite demontree de Fabre avec les agioteurs, sa recente opulence, +firent supposer qu'ils etaient lies a la pretendue faction corruptrice. On +n'osait pas encore designer Danton comme en etant le chef; mais, si on ne +l'accusait pas d'une maniere publique, si Hebert dans sa feuille, si les +cordeliers a leur tribune menageaient ce puissant revolutionnaire, ils se +disaient entre eux ce qu'ils n'osaient publier. + +L'homme le plus nuisible au parti etait Lacroix, dont les concussions en +Belgique etaient si demontrees, qu'on pouvait tres bien les lui imputer +sans etre accuse de calomnie, et sans qu'il osat repondre. On l'associait +aux moderes a cause de son ancienne liaison avec Danton, et il leur faisait +partager sa honte. + +Les cordeliers, mecontens de ce que les jacobins avaient passe a l'ordre du +jour sur les denonces, declarerent: 1 que Philippeau etait un +calomniateur; 2 que Bourdon, accusateur acharne de Ronsin, de Vincent et +des bureaux de la guerre, avait perdu leur confiance, et n'etait a leurs +yeux que le complice de Philippeau; 3 que Fabre, partageant les sentimens +de Bourdon et de Philippeau, n'etait qu'un intrigant plus adroit; 4 que +Camille, deja exclu de leurs rangs, avait aussi perdu leur confiance, +quoique auparavant il eut rendu de grands services a la revolution. + +Apres avoir detenu quelque temps Ronsin et Vincent, on les fit elargir, car +on ne pouvait les mettre en jugement pour aucune cause. Il n'etait pas +possible de poursuivre Ronsin pour sa conduite dans la Vendee, car les +evenemens de cette guerre etaient couverts d'un voile epais; ni pour ce +qu'il avait fait a Lyon, car c'etait soulever une question dangereuse, et +accuser en meme temps Collot-d'Herbois et tout le systeme actuel du +gouvernement. Il etait tout aussi impossible de poursuivre Vincent pour +quelques actes de despotisme dans les bureaux de la guerre. On n'aurait pu +faire a l'un et a l'autre qu'un proces politique, et le moment n'etait pas +venu de leur en intenter un pareil. Ils furent donc elargis[12], a la +grande joie des cordeliers et de tous les _epauletiers_ de l'armee +revolutionnaire. + +Vincent etait un jeune homme de vingt et quelques annees, espece de +frenetique dont le fanatisme allait jusqu'a la maladie, et chez lequel il y +avait encore plus d'alienation d'esprit que d'ambition personnelle. Un jour +que sa femme, qui allait le voir dans sa prison, lui rapportait ce qui se +passait, indigne du recit qu'elle lui fit, il s'elanca sur un morceau de +viande crue, et dit en le devorant: "Je voudrais devorer ainsi tous ces +scelerats." Ronsin, tour a tour mediocre pamphletaire, fournisseur, +general, joignait a beaucoup d'intelligence un courage remarquable et une +grande activite. Naturellement exagere, mais ambitieux, il etait le plus +distingue de ces aventuriers qui s'etait offerts a etre les instrumens du +gouvernement nouveau. Chef de l'armee revolutionnaire, il songeait a tirer +parti de sa position, soit pour lui, soit pour ses amis, soit pour le +triomphe de son systeme. Dans la prison du Luxembourg, Vincent et lui, +enfermes ensemble, avaient toujours parle en maitres; ils n'avaient cesse +de dire qu'ils triompheraient de l'intrigue, qu'ils sortiraient par le +secours de leurs partisans, qu'ils reviendraient alors pour elargir les +patriotes enfermes, et envoyer tous les autres prisonniers a la guillotine. +Ils avaient fait le tourment des malheureux detenus avec eux, et les +laisserent pleins d'effroi. + +A peine sortis, ils dirent hautement qu'ils se vengeraient, et que bientot +ils sauraient se faire raison de leurs ennemis. Le comite de salut public +ne pouvait guere se dispenser de les elargir; mais il ne tarda pas a +s'apercevoir qu'il avait dechaine des furieux, et qu'il faudrait bientot +les reduire a l'impossibilite de nuire. Il restait a Paris quatre mille +hommes de l'armee revolutionnaire. La, se trouvaient des aventuriers, des +voleurs, des septembriseurs, qui prenaient le masque du patriotisme, et qui +aimaient mieux butiner a l'interieur que d'aller sur les frontieres mener +une vie pauvre, dure et perilleuse. Ces petits tyrans, avec leurs +moustaches et leurs grands sabres, exercaient dans tous les lieux publics +le plus dur despotisme. Ayant de l'artillerie, des munitions et un chef +entreprenant, ils pouvaient devenir dangereux. A eux se joignaient les +brouillons, qui remplissaient les bureaux de Vincent. Celui-ci etait leur +chef civil, comme Ronsin leur chef militaire. Ils avaient des liaisons +avec la commune par Hebert, substitut de Chaumette, et par le maire Pache, +toujours pret a recevoir chez lui tous les partis, et a caresser tous les +hommes redoutables. Momoro, l'un des presidens des cordeliers, etait leur +fidele partisan et leur avocat aux Jacobins. Ainsi on rangeait ensemble +Ronsin, Vincent, Hebert, Chaumette, Momoro; et on ajoutait a la liste Pache +et Bouchotte, comme des complaisans qui leur laissaient usurper deux +grandes autorites. + +Deja ces hommes ne se contenaient plus dans leurs discours contre ces +representans qui voulaient, disaient-ils, s'eterniser au pouvoir et faire +grace aux aristocrates. Un jour, etant a diner chez Pache, ils y +rencontrerent Legendre, l'ami de Danton, autrefois l'imitateur de sa +vehemence, aujourd'hui de sa reserve, et la victime de cette imitation, car +il essuyait les attaques qu'on n'osait pas diriger contre Danton lui-meme. +Ronsin et Vincent lui adresserent de mauvais propos. Vincent, qui avait ete +son oblige, l'embrassa en lui disant qu'il embrassait l'ancien, et non le +nouveau Legendre; que le nouveau Legendre etait devenu un modere et ne +meritait aucune estime. Vincent lui demanda ensuite avec ironie s'il avait +porte dans ses missions le costume de depute. Legendre lui ayant repondu +qu'il le portait aux armees, Vincent ajouta que ce costume etait fort +pompeux, mais indigne de vrais republicains; qu'il habillerait un mannequin +de ce costume, qu'il rassemblerait le peuple, et lui dirait: "Voila les +representans que vous vous etes donnes! ils vous prechent l'egalite, et se +couvrent d'or et de plumes." Il dit ensuite qu'il mettrait le feu au +mannequin. Legendre alors le traita de fou et de seditieux. On fut pres +d'en venir aux mains, au grand effroi de Pache. Legendre ayant voulu +s'adresser a Ronsin, qui paraissait plus calme, et l'ayant engage a moderer +Vincent, Ronsin repondit qu'a la verite Vincent etait vif, mais que son +caractere convenait aux circonstances, et qu'il fallait de pareils hommes +pour le temps ou l'on vivait. "Vous avez, ajouta Ronsin, une faction dans +le sein de l'assemblee; si vous ne l'en chassez pas, vous nous en ferez +raison." Legendre sortit indigne, et repeta tout ce qu'il avait vu et +entendu pendant ce repas. La conversation fut connue, et donna une nouvelle +idee de l'audace et de la frenesie des deux hommes qu'on venait d'elargir. + +Ils temoignaient un grand respect pour Pache et pour ses vertus, comme +avaient fait jadis les jacobins, quand Pache etait au ministere. Le sort de +Pache etait de charmer par sa complaisance et par sa douceur tous les +hommes violens. Ils etaient enchantes de voir leurs passions approuvees +par un homme qui avait toutes les apparences de la sagesse. Les nouveaux +revolutionnaires en voulaient faire, disaient-ils, un grand personnage dans +leur gouvernement; car, sans avoir un but precis, sans avoir meme encore le +projet et le courage d'une insurrection, ils parlaient beaucoup, a +l'exemple de tous les comploteurs qui commencent par s'essayer et +s'echauffer en paroles. Ils disaient partout qu'il fallait d'autres +institutions. Tout ce qui leur plaisait dans l'organisation actuelle du +gouvernement, c'etaient le tribunal et l'armee revolutionnaires. Ils +imaginaient donc une constitution consistant en un tribunal supreme preside +par un grand-juge, et un conseil militaire dirige par un generalissime. +Dans ce gouvernement on devait juger et administrer militairement. Le +generalissime et le grand-juge etaient les deux principaux personnages. Il +devait y avoir aupres du tribunal un grand-accusateur sous le titre de +censeur, qui serait charge de provoquer les poursuites. Ainsi dans ce +projet, forme dans un moment de fermentation revolutionnaire, les deux +fonctions essentielles, uniques, consistaient a condamner et a se battre. +On ne sait si ce projet etait celui d'un reveur en delire, ou de plusieurs +d'entre eux; s'il n'avait d'autre existence que des propos, ou s'il fut +redige; mais il est certain qu'il avait son modele dans les commissions +revolutionnaires etablies a Lyon, Marseille, Toulon, Bordeaux, Nantes, et +que l'imagination pleine de ce qu'ils avaient fait dans ces grandes cites, +ces terribles executeurs voulaient gouverner sur le meme plan la France +tout entiere, et faire de la violence d'un jour le type d'un gouvernement +permanent. Ils ne designaient encore qu'un seul des grands personnages +destines a occuper ces hautes dignites. Pache convenait a merveille a la +place de grand-juge; les conjures disaient donc qu'il devait l'etre, et +qu'il le serait. Sans savoir ce que c'etait que ce projet et cette dignite +de grand-juge, beaucoup de gens repetaient comme une nouvelle: Pache doit +etre fait grand-juge. Ce bruit circulait sans etre ni explique ni compris. +Quant a la dignite de generalissime, Ronsin, quoique general de l'armee +revolutionnaire, n'osait y pretendre, et ses partisans n'osaient pas le +proposer, car il fallait un plus grand nom pour une telle dignite. +Chaumette etait designe aussi par quelques bouches comme censeur, mais son +nom avait ete rarement prononce. Parmi ces bruits, il n'y en avait qu'un de +bien repandu, c'est que _Pache serait grand-juge_. + +Pendant toute la revolution, lorsque les passions d'un parti, long-temps +excitees, etaient pretes a faire explosion, c'etait toujours une defaite, +une trahison, une disette, une calamite enfin, qui leur servait de +pretexte pour eclater. Il en arriva de meme ici. La seconde loi du maximum +qui, remontant au-dela des boutiques, fixait la valeur des objets sur le +lieu de fabrication, determinait le prix du transport, reglait le profit du +marchand en gros, celui du marchand en detail, avait ete rendue; mais le +commerce echappait encore de mille manieres au despotisme de la loi, et il +y echappait surtout par le moyen le plus desastreux, en s'arretant. Le +resserrement de la marchandise n'etait pas moins grand qu'auparavant; et si +elle ne refusait plus de se donner au prix de l'assignat, elle se cachait, +ou cessait de se mouvoir, et de se transporter sur les lieux de +consommation. La disette etait donc tres grande par la stagnation generale +du commerce. Cependant les efforts extraordinaires du gouvernement, les +soins de la commission des subsistances, avaient reussi en partie a ne pas +trop laisser manquer les bles, et surtout a diminuer la crainte de la +disette, aussi redoutable que la disette meme, a cause du desordre et du +trouble qu'elle apporte dans les relations commerciales. Mais une nouvelle +calamite venait de se faire sentir, c'etait le defaut de viande. Les +nombreux bestiaux que la Vendee envoyait jadis aux provinces voisines, +n'arrivaient plus depuis l'insurrection. Les departemens du Rhin avaient +cesse aussi d'en fournir depuis que la guerre s'y etait fixee; il y avait +donc une diminution reelle dans la quantite. En outre, les bouchers, +achetant les bestiaux a haut prix, et obliges de les vendre au prix du +maximum, cherchaient a echapper a la loi. La bonne viande etait reservee +pour le riche ou pour le citoyen aise qui la payait bien. Il s'etablissait +une foule de marches clandestins, surtout aux environs de Paris et dans les +campagnes; et il ne restait que les rebuts pour le peuple ou l'acheteur qui +se presentait dans les boutiques, et traitait au prix du maximum. Les +bouchers se dedommageaient ainsi par la mauvaise qualite de la marchandise, +du bas prix auquel ils etaient forces de vendre. Le peuple se plaignait +avec fureur du poids, de la qualite, _des rejouissances_, et des marches +clandestins etablis autour de Paris. Les bestiaux manquant, on avait ete +reduit a tuer des vaches pleines. Le peuple avait dit aussitot que les +bouchers aristocrates voulaient detruire l'espece, et avait demande la +peine de mort contre ceux qui tuaient des vaches et des brebis pleines. +Mais ce n'etait pas tout: les legumes, les fruits, les oeufs, le beurre, le +poisson, n'arrivaient plus dans les marches. Un chou coutait jusqu'a vingt +sous. On devancait les charrettes sur les routes, on les entourait, et on +achetait a tout prix leur chargement; peu arrivaient a Paris ou le peuple +les attendait en vain. Des qu'il y a une chose a faire, il se trouve +bientot des gens qui s'en chargent. Il s'agissait de parcourir les +campagnes pour devancer sur la route les fermiers apportant des legumes: +une foule d'hommes et de femmes s'etaient charges de ce soin, et achetaient +les denrees pour le compte des gens aises, en les payant au-dessus du +maximum. Y avait-il un marche mieux approvisionne que d'autres, ces especes +d'entremetteurs y couraient, et enlevaient les denrees a un prix superieur +a la taxe. Le peuple se dechainait violemment contre ceux qui faisaient ce +metier; on disait qu'il se trouvait dans le nombre beaucoup de malheureuses +filles publiques que les requisitoires de Chaumette avaient privees de leur +deplorable industrie, et qui, pour vivre, avaient embrasse cette profession +nouvelle. + +Pour parer a tous ces inconveniens, la commune avait arrete, sur les +petitions reiterees des sections, que les bouchers ne pourraient plus +devancer les bestiaux et aller au-dela des marches ordinaires; qu'ils ne +pourraient tuer que dans _les abattoirs_ autorises; que la viande ne +pourrait etre achetee que dans les etaux; qu'il ne serait plus permis +d'aller sur les routes au-devant des fermiers; que ceux qui arriveraient +seraient diriges par la police et distribues egalement entre les differens +marches; qu'on ne pourrait pas aller faire queue a la porte des bouchers +avant six heures, car il arrivait souvent qu'on se levait a trois pour +cela. + +Ces reglemens multiplies ne pouvaient epargner au peuple les maux qu'il +endurait. Les ultra-revolutionnaires se torturaient l'esprit pour imaginer +des moyens. Une derniere idee leur etait venue, c'est que les jardins de +luxe dont abondaient les faubourgs de Paris, et surtout le faubourg +Saint-Germain, pourraient etre mis en culture. Aussitot la commune, qui ne +leur refusait rien, avait ordonne le recensement de ces jardins, et on +decida que, le recensement fait, on y cultiverait des pommes de terre et +des plantes potageres. En outre, ils avaient suppose que les legumes, le +laitage, la volaille n'arrivant plus a la ville, la cause en devait etre +imputee aux aristocrates retires dans leurs maisons autour de Paris. En +effet, beaucoup de gens effrayes s'etaient caches dans leurs maisons de +campagne. Des sections vinrent proposer a la commune de rendre un arrete ou +de demander une loi pour les faire rentrer. Cependant Chaumette, sentant +que ce serait une violation trop odieuse de la liberte individuelle, se +contenta de prononcer un discours menacant contre les aristocrates retires +autour de Paris. Il leur adressa seulement l'invitation de rentrer en +ville, et fit donner aux municipalites des villages l'avis de les +surveiller. + +Cependant l'impatience du mal etait au comble. Le desordre augmentait dans +les marches. A chaque instant il s'y elevait des tumultes. On faisait queue +a la porte des bouchers, et malgre la defense d'y aller avant une certaine +heure, on mettait toujours le meme empressement a s'y devancer. On avait +transporte la un usage qui avait pris naissance a la porte des boulangers, +c'etait d'attacher une corde que chacun saisissait et tenait de maniere a +pouvoir garder son rang. Mais il arrivait ici, comme chez les boulangers, +que des malveillans ou des gens mal places coupaient la corde; alors les +rangs se confondaient, le desordre s'introduisait dans la foule qui etait +en attente, et on etait pret a en venir aux mains. + +On ne savait plus desormais a qui s'en prendre. On ne pouvait pas, comme +avant le 31 mai, se plaindre que la convention refusat une loi de +_maximum_, objet de toutes les esperances, car elle accordait tout. Dans +l'impuissance d'imaginer quelque chose, on ne lui demandait plus rien. +Cependant il fallait se plaindre; les epauletiers, les commis de Bouchotte, +les cordeliers, disaient que la cause de la disette etait dans la faction +moderee de la convention; que Camille Desmoulins, Philippeau, Bourdon de +l'Oise, et leurs amis, etaient les auteurs des maux qu'on essuyait; qu'on +ne pouvait plus exister de la sorte, qu'il fallait recourir a des moyens +extraordinaires; et ils ajoutaient le vieux propos de toutes les +insurrections: _Il faut un chef_. Alors ils se disaient mysterieusement a +l'oreille: _Pache sera fait grand-juge_. + +Cependant, bien que le nouveau parti disposat de moyens assez +considerables, bien qu'il eut pour lui l'armee revolutionnaire et une +disette, il n'avait cependant ni le gouvernement, ni l'opinion, car les +jacobins lui etaient opposes. Ronsin, Vincent, Hebert, etaient obliges de +professer pour les autorites etablies un respect apparent, de cacher leurs +projets, de les tramer dans l'ombre. A l'epoque du 10 aout et du 31 mai, +les conspirateurs, maitres de la commune, des Cordeliers, des Jacobins, de +tous les clubs, ayant dans l'assemblee nationale et les comites de nombreux +et energiques partisans, osant conspirer a decouvert, pouvaient entrainer +publiquement le peuple a leur suite, et se servir des masses pour +l'execution de leurs complots; mais il n'en etait pas de meme pour le parti +des _ultra-revolutionnaires_. + +L'autorite actuelle ne refusait aucun des moyens extraordinaires de +defense, ni meme de vengeance; des trahisons n'accusaient plus sa +vigilance; des victoires sur toutes les frontieres attestaient au contraire +sa force, son habilete et son zele. Par consequent, ceux qui attaquaient +cette autorite et promettaient ou une habilete ou une energie superieures +a la sienne, etaient des intrigans qui agissaient evidemment dans un but de +desordre ou d'ambition. Telle etait la conviction publique, et les conjures +ne pouvaient se flatter d'entrainer le peuple a leur suite. Ainsi, quoique +redoutables si on les laissait agir, ils l'etaient peu si on les arretait a +temps. + +Le comite les observait, et il continuait, par une suite de rapports, a +deconsiderer les deux partis opposes. Dans les ultra-revolutionnaires, il +voyait de veritables conspirateurs a detruire; au contraire, il +n'apercevait dans les moderes que d'anciens amis, qui partageaient ses +opinions, et dont le patriotisme ne pouvait lui etre suspect. Mais pour ne +point paraitre faiblir en frappant les ultra-revolutionnaires, il etait +oblige de condamner les moderes, et d'en appeler sans cesse a la terreur. +Ces derniers voulaient repondre. Camille ecrivait de nouveaux numeros; +Danton et ses amis combattaient dans leurs entretiens les raisons du +comite, et des lors une lutte d'ecrits et de propos s'etait engagee. +L'aigreur s'en etait suivie, et Saint-Just, Robespierre, Barrere, Billaud, +qui d'abord n'avaient repousse les moderes que par politique, et pour etre +plus forts contre les ultra-revolutionnaires, commencaient a les poursuivre +par humeur personnelle et par haine. Camille avait deja attaque, comme on +l'a vu, Collot et Barrere. Dans sa lettre a Dillon, il avait adresse au +fanatisme dogmatique de Saint-Just, et a la durete monacale de Billaud, des +plaisanteries qui les blesserent profondement. Il avait enfin irrite +Robespierre aux Jacobins, et, tout en le louant beaucoup, il finit par se +l'aliener tout a fait. Danton leur etait peu agreable a tous par sa +renommee; et aujourd'hui, qu'etranger a la conduite des affaires, il +restait a l'ecart, censurant le gouvernement, et paraissant exciter la +plume caustique et _babillarde_[13] de Camille, il devait leur devenir +chaque jour plus odieux; et il n'etait pas supposable que Robespierre +s'exposat encore a le defendre. + +Robespierre et Saint-Just, habitues a faire au nom du comite les exposes de +principes, et charges en quelque sorte de la partie morale du gouvernement, +tandis que Barrere, Carnot, Billaud et autres, s'acquittaient de la partie +materielle et administrative, Robespierre et Saint-Just firent deux +rapports, l'un _sur les principes de morale qui devaient diriger le +gouvernement revolutionnaire_, l'autre sur les detentions dont Camille +s'etait plaint dans _le Vieux Cordelier_. Il faut voir comment ces deux +esprits sombres concevaient le gouvernement revolutionnaire, et les moyens +de regenerer un etat. + +"Le principe du gouvernement democratique, c'est la vertu, disait +Robespierre[14], et son moyen pendant qu'il s'etablit, c'est la terreur. +Nous voulons substituer, dans notre pays, la morale a l'egoisme, la probite +a l'honneur, les principes aux usages, les devoirs aux bienseances, +l'empire de la raison a la tyrannie de la mode, le mepris du vice au mepris +du malheur, la fierte a l'insolence, la grandeur d'ame a la vanite, l'amour +de la gloire a l'amour de l'argent, les bonnes gens a la bonne compagnie, +le merite a l'intrigue, le genie au bel esprit, la verite a l'eclat, le +charme du bonheur aux ennuis de la volupte, la grandeur de l'homme a la +petitesse des grands; un peuple magnanime, puissant, heureux, a un peuple +aimable, frivole et miserable; c'est-a-dire toutes les vertus et tous les +miracles de la republique a tous les vices et a tous les ridicules de la +monarchie." + +Pour atteindre a ce but, il fallait un gouvernement austere, energique, qui +surmontat les resistances de toute espece. Il y avait, d'une part, +l'ignorance brutale, avide, qui ne voulait dans la republique que des +bouleversemens; de l'autre, la corruption lache et vile qui voulait tous +les delices de l'ancien luxe, et qui ne pouvait pas se resoudre aux vertus +energiques de la democratie. De la, deux factions: l'une qui voulait +outrer toute chose, qui poussait tout au-dela des bornes; qui, pour +attaquer la superstition, cherchait a detruire Dieu meme, et a verser des +torrens de sang sous pretexte de venger la republique; l'autre qui, faible +et vicieuse, ne se sentait pas assez _vertueuse pour etre si terrible_, et +s'apitoyait lachement sur tous les sacrifices necessaires qu'exigeait +l'etablissement de la vertu. L'une de ces factions, disait Saint-Just[15], +voulait CHANGER LA LIBERTE EN BACCHANTE, L'AUTRE EN PROSTITUEE. + +Robespierre et Saint-Just enumeraient les folies de quelques agens du +gouvernement revolutionnaire, de deux ou trois procureurs de communes, qui +avaient pretendu renouveler l'energie de Marat, et ils faisaient ainsi +allusion a toutes les folies d'Hebert et des siens. Ils signalaient ensuite +les torts de faiblesse, de complaisance, de sensibilite, imputes aux +nouveaux moderes; ils leur reprochaient de s'apitoyer sur des veuves de +generaux, sur des intrigantes de l'ancienne noblesse, sur des aristocrates, +de parler enfin sans cesse des severites de la republique, bien inferieures +aux cruautes des monarchies. "Vous avez, disait Saint-Just, cent mille +detenus, et le tribunal revolutionnaire a condamne deja trois cents +coupables. Mais sous la monarchie vous aviez quatre cent mille +prisonniers; on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois +mille hommes; et aujourd'hui meme il y a en Europe quatre millions de +prisonniers dont vous n'entendez pas les cris, tandis que votre moderation +parricide laisse triompher tous les ennemis de votre gouvernement! Nous +nous accablons de reproches, et les rois, mille fois plus cruels que nous, +dorment dans le crime." + +Robespierre et Saint-Just, conformement au systeme convenu, ajoutaient que +ces deux factions, en apparence opposees, avaient un point d'appui commun, +l'etranger, qui les faisait agir pour perdre la republique. + +On voit ce qu'il entrait a la fois de fanatisme, de politique et de haine +dans le systeme du comite. Camille par des allusions, et meme par des +expressions directes, se trouvait attaque lui et ses amis. Il repondait, +dans son _Vieux Cordelier_, au systeme de la vertu par celui du bonheur. Il +disait qu'il aimait la republique parce qu'elle devait ajouter a la +felicite generale, parce que le commerce, l'industrie, la civilisation, +s'etaient developpes avec plus d'eclat a Athenes, a Venise, a Florence, que +dans toutes les monarchies; parce que la republique pouvait seule realiser +le voeu menteur de la monarchie, _la poule au pot_. "Qu'importerait a +Pitt, s'ecriait Camille, que la France fut libre, si la liberte ne servait +qu'a nous ramener a l'ignorance des vieux Gaulois, a leurs _sayes_, a leurs +_brayes_, a leur guy de chene, et a leurs maisons, qui n'etaient que des +echoppes en terre glaise? Loin d'en gemir, il me semble que Pitt donnerait +bien des guinees pour qu'une telle liberte s'etablit chez nous. Mais ce qui +rendrait furieux le gouvernement anglais, c'est si on disait de la France +ce que disait Dicearque de l'Attique: _Nulle part au monde on ne peut vivre +plus agreablement qu'a Athenes, soit qu'on ait de l'argent, soit qu'on n'en +ait point. Ceux qui se sont mis a l'aise, par le commerce ou leur +industrie, peuvent s'y procurer tous les agremens imaginables; et quant a +ceux qui cherchent a le devenir, il y a tant d'ateliers ou ils gagnent de +quoi se divertir aux ANTHESTERIES, et mettre encore quelque chose de cote, +qu'il n'y a pas moyen de se plaindre de sa pauvrete, sans se faire a +soi-meme un reproche de sa paresse_. + +"Je crois donc que la liberte n'existe pas dans une egalite de privations, +et que le plus bel eloge de la convention serait, si elle pouvait se rendre +ce temoignage: j'ai trouve la nation sans culottes, et je la laisse +culottee. + +"Charmante democratie, ajoutait Camille, que celle d'Athenes! Solon n'y +passa point pour un muscadin, il n'en fut pas moins regarde comme le +modele des legislateurs, et proclame par l'oracle le premier des sept +sages, quoiqu'il ne fit aucune difficulte de confesser son penchant pour le +vin, les femmes et la musique; et il a une possession de sagesse si bien +etablie, qu'aujourd'hui encore on ne prononce son nom dans la convention et +aux Jacobins que comme celui du plus grand legislateur. Combien cependant +ont parmi nous une reputation d'aristocrates et de Sardanapales, qui n'ont +pas publie une semblable profession de foi! + +"Et ce divin Socrate, un jour rencontrant Alcibiade sombre et reveur, +apparemment parce qu'il etait pique d'une lettre d'Aspasie:--Qu'avez-vous? +lui dit le plus grave des mentors; auriez-vous perdu votre bouclier a la +bataille? avez-vous ete vaincu dans le camp, a la course ou a la salle +d'armes? quelqu'un a-t-il mieux chante ou mieux joue de la lyre que vous a +la table du general?--Ce trait peint les moeurs. Quels republicains +aimables!" + +Camille se plaignait ensuite de ce qu'aux moeurs d'Athenes on ne voulut pas +ajouter la liberte de langage qui regnait dans cette republique. +Aristophane, disait-il, y representait sur la scene les generaux, les +orateurs, les philosophes et le peuple lui-meme; et le peuple d'Athenes, +tantot joue sous les traits d'un vieillard, et tantot sous ceux d'un jeune +homme, loin de s'irriter, proclamait Aristophane vainqueur des jeux, et +l'encourageait par des bravos et des couronnes. Beaucoup de ses comedies +etaient dirigees contre les _ultra-revolutionnaires_ de ce temps-la; les +railleries en etaient cruelles. "Et si aujourd'hui, ajoutait Camille, on +traduisait quelqu'une de ces pieces jouees 430 ans avant Jesus-Christ, sous +l'archonte Sthenocles, Hebert soutiendrait aux Cordeliers que la piece ne +peut etre que d'hier, de l'invention de Fabre-d'Eglantine, contre lui et +Ronsin, et que c'est le traducteur qui est la cause de la disette. + +"Cependant, reprenait Camille avec tristesse, je m'abuse quand je dis que +les hommes sont changes; ils ont toujours ete les memes; la liberte de +parler n'a pas ete plus impunie dans les republiques anciennes que dans les +modernes. Socrate, accuse d'avoir mal parle des dieux, but la cigue; +Ciceron, pour avoir attaque Antoine, fut livre aux proscriptions." + +Ainsi ce malheureux jeune homme semblait predire que la liberte ne lui +serait pas plus pardonnee qu'a tant d'autres. Ces plaisanteries, cette +eloquence, irritaient le comite. Tandis qu'il suivait de l'oeil Ronsin, +Hebert, Vincent et tous les agitateurs, il concevait une haine funeste +contre l'aimable ecrivain qui se riait de ses systemes; contre Danton, qui +passait pour inspirer cet ecrivain, contre tous les hommes enfin supposes +amis ou partisans de ces deux chefs. + +Pour ne pas devier de la ligne, le comite presenta deux decrets a la suite +des rapports de Robespierre et de Saint-Just, tendant, disait-il, a rendre +le peuple heureux aux depens de ses ennemis. Par ces decrets, le comite de +surete generale etait seul investi de la faculte d'examiner les +reclamations des detenus, et de les elargir s'ils etaient reconnus +patriotes. Tous ceux, au contraire, qui seraient reconnus ennemis de la +revolution, resteraient enfermes jusqu'a la paix, et seraient bannis +ensuite a perpetuite. Leurs biens, provisoirement sequestres, devaient etre +partages aux patriotes indigens, dont la liste serait dressee par les +communes[16]. C'etait, comme on le voit, la loi agraire appliquee contre +les suspects au profit des patriotes. Ces decrets, imagines par Saint-Just, +etaient destines a repondre aux _ultra-revolutionnaires_, et a conserver au +comite sa reputation d'energie. + +Pendant ce temps, les conjures s'agitaient avec plus de violence que +jamais. Rien ne prouve que leurs projets fussent bien arretes, ni qu'ils +eussent mis Pache et la commune dans leur complot. Mais ils s'y prenaient +comme avant le 31 mai; ils soulevaient les societes populaires, les +cordeliers, les sections; ils repandaient des bruits menacans, et +cherchaient a profiter des troubles qu'excitait la disette, chaque jour +plus grande et plus sentie. + +Tout a coup on vit paraitre, dans les halles et les marches, des affiches, +des pamphlets, annoncant que la convention etait la cause de tous les maux +du peuple, et qu'il fallait en arracher la faction dangereuse qui voulait +renouveler les brissotins et leur funeste systeme. Quelques-uns meme de ces +ecrits portaient que la convention tout entiere devait etre renouvelee, +qu'on devait choisir un chef, et organiser le pouvoir executif, etc.... +Toutes les idees, en un mot, qu'avaient roulees dans leur tete, Vincent, +Ronsin, Hebert, remplissaient ces ecrits, et semblaient trahir leur +origine. En meme temps, on vit les _epauletiers_, plus turbulens et plus +fiers que jamais, menacer hautement d'aller egorger dans les prisons les +ennemis que la convention corrompue s'obstinait a epargner. Ils disaient +que beaucoup de patriotes se trouvaient injustement confondus dans les +prisons avec les aristocrates, mais qu'on allait faire le triage de ces +patriotes, et qu'on leur donnerait a la fois la liberte et des armes. +Ronsin, en grand costume de general de l'armee revolutionnaire, avec une +echarpe tricolore, une houppe rouge, et entoure de quelques-uns de ses +officiers, parcourait les prisons, se faisait montrer les ecrous, et +formait des listes. + +On etait au 15 ventose. La section Marat, presidee par Momoro, s'assemble, +et, indignee, dit-elle, des machinations des ennemis du peuple, elle +declare en masse qu'elle est debout, qu'elle va voiler le tableau de la +declaration des droits, et qu'elle restera dans cet etat jusqu'a ce que les +subsistances et la liberte soient assurees au peuple, et que ses ennemis +soient punis. Dans la meme soiree, les cordeliers s'assemblent en tumulte; +on fait chez eux le tableau des souffrances publiques; on raconte les +persecutions qu'ont recemment essuyees les deux grands patriotes Vincent et +Ronsin, lesquels, dit-on, etaient malades au Luxembourg, sans pouvoir +obtenir un medecin qui les saignat. En consequence, on declare la patrie en +danger, et on voile la declaration des droits de l'homme. C'est ainsi que +toutes les insurrections avaient commence, par la declaration que les lois +etaient suspendues, et que le peuple rentrait dans l'exercice de sa +souverainete. + +Le lendemain 16, la section Marat et les cordeliers se presentent a la +commune pour lui signifier leurs arretes, et pour l'entrainer aux memes +demarches. Pache avait eu soin de ne pas s'y rendre. Le nomme Lubin +presidait le conseil general. Il repond a la deputation avec un embarras +visible; il dit que dans le moment ou la convention prend des mesures si +energiques contre les ennemis de la revolution, et pour secourir les +patriotes indigens, il est etonnant qu'on donne un signal de detresse, et +qu'on voile la declaration des droits. Feignant ensuite de justifier le +conseil general, comme s'il etait accuse, Lubin ajoute que le conseil a +fait tous ses efforts pour assurer les subsistances et en regler la +distribution. Chaumette tient des discours tout aussi vagues. Il recommande +la paix, requiert le rapport sur la culture des jardins de luxe, et sur +l'approvisionnement de la capitale, qui, d'apres les decrets, devait etre +approvisionnee comme une place de guerre. + +Ainsi les chefs de la commune hesitaient, et le mouvement, quoique +tumultueux, n'etait pas assez fort pour les entrainer, et leur inspirer le +courage de trahir le comite et la convention. Le desordre neanmoins etait +grand. L'insurrection commencait comme toutes celles qui avaient jadis +reussi, et ne devait pas inspirer de moindres craintes. Par une rencontre +facheuse, le comite de salut public etait prive, dans le moment, de ses +membres les plus influens: Billaud-Varennes, Jean-Bon-Saint-Andre, etaient +absens pour affaires d'administration; Couthon et Robespierre etaient +malades, et celui-ci ne pouvait pas venir gouverner ses fideles jacobins. +Il ne restait que Saint-Just et Collot-d'Herbois pour dejouer cette +tentative. Ils se rendent tous les deux a la convention, ou l'on +s'assemblait en tumulte, et ou l'on tremblait d'effroi. Sur leur +proposition, on mande aussitot Fouquier-Tinville; on le charge de +rechercher sur-le-champ les distributeurs des ecrits incendiaires repandus +dans les marches, les agitateurs qui troublent les societes populaires, +tous les conspirateurs enfin qui menacent la tranquillite publique. On lui +enjoint par decret de les arreter sur-le-champ, et d'en faire sous trois +jours son rapport a la convention. + +C'etait peu d'avoir un decret de la convention, car elle ne les avait +jamais refuses contre les perturbateurs; et elle n'en avait pas laisse +manquer les girondins contre la commune insurgee; mais il fallait assurer +l'execution de ces decrets en se rendant maitres de l'opinion. Collot, qui +avait une grande popularite aux Jacobins et aux Cordeliers par son +eloquence de club, et surtout par une energie de sentimens revolutionnaires +bien connue, est charge de cette journee, et se rend en hate aux Jacobins. +A peine sont-ils assembles qu'il leur fait le tableau des factions qui +menacent la liberte, et des complots qu'elles preparent: "Une nouvelle +campagne va s'ouvrir, dit-il, les soins du comite qui ont si heureusement +termine la campagne derniere, allaient assurer a la republique des +victoires nouvelles. Comptant sur votre confiance et votre approbation, +qu'il a toujours eu en vue de meriter, il se livrait a ses travaux; mais +tout a coup nos ennemis ont voulu l'entraver dans sa marche; ils ont +souleve autour de lui les patriotes, pour les lui opposer et les faire +egorger entre eux. On veut faire de nous des soldats de Cadmus; on veut +nous immoler par la main les uns des autres. Mais non, nous ne serons point +les soldats de Cadmus! grace a votre bon esprit, nous resterons amis, et +nous ne serons que les soldats de la liberte! Appuye sur vous, le comite +saura resister avec energie, comprimer les agitateurs, les rejeter hors des +rangs des patriotes, et, apres ce sacrifice indispensable, poursuivre ses +travaux et vos victoires. Le poste ou vous nous avez places est perilleux, +ajoute Collot; mais aucun de nous ne tremble devant le danger. Le comite de +surete generale accepte sa penible mission de surveiller et de poursuivre +tous les ennemis qui trament en secret contre la liberte; le comite de +salut public ne neglige rien pour suffire a son immense tache; mais tous +deux ont besoin d'etre soutenus par vous. Dans ces jours de danger, nous +sommes peu nombreux. Billaud, Jean-Bon, sont absens; nos amis Couthon et +Robespierre sont malades. Nous restons donc en petit nombre pour combattre +les ennemis du bien public; il finit que vous nous souteniez ou que nous +nous retirions.--Non, non, s'ecrient les jacobins. Ne vous retirez pas; +nous vous soutiendrons." Des applaudissemens nombreux accompagnent ces +paroles encourageantes. Collot poursuit et raconte alors ce qui s'est passe +aux Cordeliers. "Il est, dit-il, des hommes qui n'ont jamais eu le courage +de souffrir pendant quelques jours de detention, des hommes qui n'ont rien +essuye pendant la revolution, des hommes dont nous avions pris la defense +quand nous les avons crus opprimes, et qui ont voulu amener une +insurrection dans Paris, parce qu'ils avaient ete detenus quelques instans. +Une insurrection, parce que deux hommes ont souffert, parce qu'un medecin +ne les a pas saignes pendant qu'ils etaient malades!... Anatheme a ceux qui +demandent une insurrection!..." Oui, oui, anatheme! s'ecrient tous les +jacobins en masse. "Marat etait cordelier, reprend Collot, Marat etait +jacobin; eh bien! lui aussi fut persecute, beaucoup plus sans doute que ces +hommes d'un jour; on le traina devant le tribunal, ou ne devaient +comparaitre que des aristocrates: provoqua-t-il une insurrection?... Non, +l'insurrection sacree, l'insurrection qui doit delivrer l'humanite de tous +ceux qui l'oppriment, prend naissance dans des sentimens plus genereux que +le petit sentiment ou l'on veut nous entrainer; mais nous n'y tomberons +pas. Le comite de salut public ne cedera pas aux intrigans; il prend des +mesures fortes et vigoureuses; et, dut-il perir, il ne reculera pas devant +une tache aussi glorieuse." + +A peine Collot a-t-il acheve que Momoro veut prendre la parole pour +justifier la section Marat et les cordeliers. Il convient qu'un voile a ete +jete sur la declaration des droits, mais il desavoue les autres faits; il +nie le projet d'insurrection, et soutient que la section Marat et les +cordeliers sont animes des meilleurs sentimens. Des conspirateurs qui se +justifient sont perdus. Des qu'ils ne peuvent pas avouer l'insurrection, et +que le seul enonce du but ne fait pas eclater un elan de l'opinion en leur +faveur, ils ne peuvent plus rien. Momoro est ecoute avec une desapprobation +marquee; et Collot est charge d'aller, au nom des jacobins, fraterniser +avec les cordeliers, et ramener ces freres egares par de perfides +suggestions. + +La nuit etait fort avancee, Collot ne pouvait se rendre aux Cordeliers que +le lendemain 17; mais le danger, quoique d'abord effrayant, n'etait deja +plus redoutable. Il devenait evident que l'opinion n'etait pas +favorablement disposee pour les conjures, si on peut leur donner ce nom. La +commune avait recule, les jacobins etaient restes au comite et a +Robespierre, quoiqu'il fut absent et malade. Les cordeliers impetueux, mais +faiblement diriges, et surtout delaisses par la commune et les jacobins, ne +pouvaient manquer de ceder a la faconde de Collot-d'Herbois, et a l'honneur +de voir dans leur sein un membre aussi fameux du gouvernement. Vincent avec +sa frenesie, Hebert avec son sale journal dont il multipliait les numeros, +Momoro avec ses arretes de la section Marat, ne pouvaient determiner un +mouvement decisif. Ronsin seul, avec ses epauletiers et des munitions assez +considerables, aurait pu tenter un coup de main. Il en aurait eu l'audace, +mais soit qu'il ne trouvat pas la meme audace dans ses amis, soit qu'il ne +comptat point assez sur sa troupe, il n'agit pas, et du 16 au 17, tout se +borna en agitations et en menaces. Les epauletiers repandus dans les +societes populaires y causerent un grand tumulte, mais n'oserent pas +recourir aux armes. + +Le 17 au soir, Collot se rendit aux Cordeliers, ou il fut accueilli par de +grands applaudissemens. Il leur dit que des ennemis secrets de la +revolution cherchaient a egarer leur patriotisme; qu'on avait voulu +declarer la republique en etat de detresse, tandis que dans le moment la +royaute et l'aristocratie etaient seules aux abois; qu'on avait cherche a +diviser les cordeliers et les jacobins, mais qu'ils devaient composer au +contraire une seule famille, unie de principes et d'intentions; que ce +projet d'insurrection, ce voile jete sur la declaration des droits, +rejouissaient les aristocrates, et que la veille ils avaient tous imite cet +exemple, et voile dans leurs salons la declaration des droits; et qu'ainsi, +pour ne pas combler de satisfaction l'ennemi commun, ils devaient se hater +de devoiler le code sacre de la nature. Les cordeliers furent entraines, +quoiqu'il y eut parmi eux un grand nombre de commis de Bouchotte; ils se +haterent de faire acte de repentir; ils arracherent le crepe jete sur la +declaration des droits, et le remirent a Collot, en le chargeant d'assurer +aux jacobins qu'ils marcheraient toujours dans la meme voie. + +Collot-d'Herbois courut annoncer aux jacobins leur victoire sur les +cordeliers et sur les _ultra-revolutionnaires_. Les conjures etaient donc +abandonnes de toutes parts; il ne leur restait que la ressource d'un coup +de main, qui, avons-nous dit, etait presque impossible. Le comite de salut +public resolut de prevenir tout mouvement de leur part, en faisant arreter +les principaux chefs, et en les envoyant sur-le-champ au tribunal +revolutionnaire. Il enjoignit a Fouquier de rechercher les faits dont on +pourrait composer une conspiration, et de preparer tout de suite un acte +d'accusation. Saint-Just fut charge en meme temps de faire un rapport a la +convention, contre les factions reunies qui menacaient la tranquillite de +l'etat. + +Le 23 ventose (13 mars), Saint-Just presente son rapport. Suivant le +systeme adopte, il montre toujours l'etranger faisant agir deux factions; +l'une composee d'hommes seditieux, incendiaires, pillards, diffamateurs, +athees, qui voulaient amener le bouleversement de la republique par +l'exageration; l'autre, composee de corrompus, d'agioteurs, de +concussionnaires, qui, s'etant laisse seduire par l'appat des jouissances, +voulaient enerver la republique et la deshonorer. Il dit que l'une de ces +deux factions avait pris l'initiative, qu'elle avait essaye de lever +l'etendard de la revolte, mais qu'elle allait etre arretee, et qu'il venait +en consequence demander un decret de mort contre tous ceux, en general, qui +avaient medite la subversion des pouvoirs, machine la corruption de +l'esprit public et des moeurs republicaines, entrave l'arrivage des +subsistances, et contribue de quelque maniere au plan ourdi par l'etranger. +Saint-Just ajoute ensuite que, des cet instant, il fallait METTRE A L'ORDRE +DU JOUR, LA JUSTICE, LA PROBITE, ET TOUTES LES VERTUS REPUBLICAINES. + +Dans ce rapport, ecrit avec une violence fanatique, toutes les factions +etaient egalement menacees; mais il n'y avait de clairement devoues aux +coups du tribunal revolutionnaire que les conspirateurs +ultra-revolutionnaires, tels que Ronsin, Vincent, Hebert, etc., et les +corrompus Chabot, Bazire, Fabre, Julien, fabricateurs du faux decret. Une +sinistre reticence etait gardee envers ceux que Saint-Just appelait les +_indulgens_ et les _moderes_. + +Dans la soiree du meme jour, Robespierre se rend aux jacobins avec Couthon, +et ils sont tous les deux couverts d'applaudissemens. On les entoure, on +les felicite du retablissement de leur sante, et on promet a Robespierre un +devouement sans bornes. Il demande pour le lendemain une seance +extraordinaire, afin d'eclaircir le mystere de la conspiration decouverte. +La seance est resolue. L'empressement de la commune n'est pas moins grand. +Sur la proposition de Chaumette lui-meme, on fait demander le rapport que +Saint-Just avait prononce a la convention, et on envoie a l'imprimerie de +la Republique en chercher un exemplaire pour en faire lecture. Tout se +soumet avec docilite a l'autorite triomphante du comite de salut public. +Dans cette nuit du 23 au 24, Fouquier-Tinville fait arreter Hebert, +Vincent, Ronsin, Momoro, Mazuel, l'un des officiers de Ronsin, enfin le +banquier etranger Kock, agioteur et ultra-revolutionnaire, chez lequel +Hebert, Ronsin et Vincent mangeaient frequemment, et formaient tous leurs +projets. De cette maniere, le comite avait deux banquiers etrangers, pour +persuader a tout le monde que les deux factions etaient mues par la +coalition. Le baron de Batz devait servir a prouver ce fait contre Chabot, +Julien, Fabre, contre tous les corrompus et les moderes; Kock devait servir +a prouver la meme chose contre Vincent, Ronsin, Hebert et les +ultra-revolutionnaires. + +Les denonces se laisserent arreter sans resistance, et furent envoyes le +lendemain au Luxembourg. Les prisonniers accoururent avec joie pour voir +arriver ces furieux qui les avaient tant effrayes en les menacant d'un +nouveau septembre. Ronsin montra beaucoup de fermete et d'insouciance; le +lache Hebert etait defait et abattu, Momoro consterne. Vincent avait des +convulsions. Le bruit de ces arrestations se repandit aussitot dans Paris, +et y produisit une joie universelle. Malheureusement, on ajoutait que ce +n'etait point fini, et qu'on allait frapper les hommes de toutes les +factions. La meme chose fut repetee dans la seance extraordinaire des +Jacobins. Apres que chacun eut rapporte ce qu'il savait de la conspiration, +de ses auteurs, de leurs projets, on ajouta que, du reste, toutes les +trames seraient connues, et qu'un rapport serait fait sur des hommes autres +que ceux qui etaient actuellement poursuivis. + +Les bureaux de la guerre, l'armee revolutionnaire, les cordeliers, venaient +d'etre frappes dans la personne de Vincent, Ronsin, Hebert, Mazuel, Momoro +et consorts. On voulait sevir aussi contre la commune. Il n'etait bruit que +de la dignite de grand-juge reservee a Pache; mais on le savait incapable +de s'engager dans une conspiration, docile a l'autorite superieure, +respecte du peuple, et on ne voulut pas frapper un trop grand coup en +l'adjoignant aux autres. On prefera faire arreter Chaumette, qui n'etait ni +plus hardi ni plus dangereux que Pache, mais qui etait, par vanite et +engouement, l'auteur des plus imprudentes determinations de la commune, et +l'un des apotres les plus zeles du culte de la Raison. On arreta donc le +malheureux Chaumette; on l'envoya au Luxembourg avec l'eveque Gobel, auteur +de la grande scene d'abjuration, et avec Anacharsis Clootz, deja exclu des +Jacobins et de la convention pour son origine etrangere, sa noblesse, sa +fortune, sa republique universelle et son atheisme. + +Lorsque Chaumette arriva au Luxembourg, les suspects accoururent au-devant +de lui, et l'accablerent de railleries. Le malheureux, avec un grand +penchant a la declamation, n'avait rien de l'audace de Ronsin, ni de la +fureur de Vincent. Ses cheveux plats, ses regards tremblans lui donnaient +les apparences d'un missionnaire; et il avait ete veritablement celui du +nouveau culte. Ceux-ci lui rappelaient ses requisitoires contre les filles +de joie, contre les aristocrates, contre la famine, contre les suspects. Un +prisonnier lui dit en s'inclinant: "Philosophe Anaxagoras, je suis +_suspect_, tu es _suspect_, nous sommes _suspects_." Chaumette s'excusa +avec un ton soumis et tremblant. Mais des ce moment il n'osa plus sortir de +sa cellule, ni se rendre dans la cour des prisonniers. + +Le comite, apres avoir fait arreter ces malheureux, fit rediger par le +comite de surete generale l'acte d'accusation contre Chabot, Bazire, +Delaunay, Julien de Toulouse et Fabre. Tous cinq furent mis en accusation, +et deferes au tribunal revolutionnaire. Dans le meme moment, on apprit +qu'une emigree, poursuivie par un comite revolutionnaire, avait trouve +asile chez Herault-Sechelles. Deja ce depute si connu, qui joignait a une +grande fortune une grande naissance, une belle figure, un esprit plein de +politesse et de grace, qui etait l'ami de Danton, de Camille Desmoulins, de +Proli, et qui souvent s'effrayait de se voir dans les rangs de ces +revolutionnaires terribles, etait devenu suspect, et on avait oublie qu'il +etait l'auteur principal de la constitution. Le comite se hata de le faire +arreter, d'abord parce qu'il ne l'aimait pas, ensuite pour prouver qu'il +frapperait sans aucun menagement les moderes surpris en faute, et qu'il ne +serait pas plus indulgent pour eux que pour les autres coupables. Ainsi, +les coups du redoutable comite tombaient a la fois sur les hommes de tous +les rangs, de toutes les opinions, de tous les merites. + +Le 1er germinal (20 mars), commenca le proces d'une partie des +conspirateurs. On reunit dans la meme accusation Ronsin, Vincent, Hebert, +Momoro, Mazuel, le banquier Kock, le jeune Lyonnais Leclerc, devenu chef de +division dans les bureaux de Bouchotte, les nommes Ancar, Ducroquet, +commissaires aux subsistances, et quelques autres membres de l'armee +revolutionnaire et des bureaux de la guerre. Pour continuer la supposition +de complicite entre la faction ultra-revolutionnaire et la faction de +l'etranger, on confondit encore dans la meme accusation Proli, Dubuisson, +Pereyra, Desfieux, qui n'avaient jamais eu aucun rapport avec les autres +accuses. Chaumette fut reserve pour figurer plus tard avec Gobel et les +autres auteurs des scenes du culte de la Raison; enfin, si Clootz, qui +aurait du etre associe a ces derniers, fut adjoint a Proli, c'est en sa +qualite d'etranger. Les accuses etaient au nombre de dix-neuf. Ronsin et +Clootz etaient les plus hardis et les plus fermes. "Ceci, dit Ronsin a ses +co-accuses, est un proces politique; a quoi bon tous vos papiers et vos +preparatifs de justification? Vous serez condamnes. Lorsqu'il fallait +agir, vous avez parle; sachez mourir. Pour moi, je jure que vous ne me +verrez pas broncher, tachez d'en faire autant." Les miserables Hebert et +Momoro se lamentaient, en disant que la liberte etait perdue! "La liberte +perdue, s'ecria Ronsin, parce que quelques miserables individus vont perir! +La liberte est immortelle; nos ennemis succomberont apres nous, et la +liberte leur survivra a tous." Comme ils s'accusaient entre eux, Clootz les +exhorta a ne pas aggraver leurs maux par des invectives mutuelles, et il +leur cita cet apologue fameux: + + Je revais cette nuit que de mal consume, + Cote a cote d'un gueux on m'avait inhume. + +La citation eut son effet, et ils cesserent de se reprocher leurs malheurs. +Clootz, plein encore de ses opinions philosophiques jusqu'a l'echafaud, +poursuivit les derniers restes de deisme qui pouvait demeurer en eux, et ne +cessa de leur precher jusqu'au bout la nature et la raison, avec un zele +ardent et un inconcevable mepris de la mort. Ils furent amenes au tribunal, +au milieu d'un concours immense de spectateurs. On a vu, par le recit de +leur conduite, a quoi se reduisait leur conspiration. Clubistes du dernier +rang, intrigans de bureaux, coupe-jarrets enregimentes dans l'armee +revolutionnaire, ils avaient l'exageration des inferieurs, des porteurs +d'ordres, qui outrent toujours leur mandat. Ainsi, ils avaient voulu +pousser le gouvernement revolutionnaire jusqu'a en faire une simple +commission militaire, l'abolition des superstitions jusqu'a la persecution +des cultes, les moeurs republicaines jusqu'a la grossierete, la liberte de +langage jusqu'a la bassesse la plus degoutante, enfin la defiance et la +severite democratiques a l'egard des hommes jusqu'a la diffamation la plus +atroce. De mauvais propos contre la convention et le comite, des projets de +gouvernement en paroles, des motions aux Cordeliers et dans les sections, +de sales pamphlets, une visite de Ronsin dans les prisons, pour y +rechercher s'il n'y avait pas de patriotes renfermes, comme lui venait de +l'etre, enfin quelques menaces, et l'essai d'un mouvement sous le pretexte +de la disette, tels etaient leurs complots. Il n'y avait la que sottises et +ordures de mauvais sujets. Mais une conspiration profondement ourdie et +correspondant avec l'etranger etait fort au-dessus de ces miserables. +C'etait une perfide supposition du comite, que l'infame Fouquier-Tinville +fut charge de demontrer au tribunal, et que le tribunal eut ordre +d'adopter. + +Les mauvais propos que Vincent et Ronsin s'etaient permis contre Legendre, +en dinant avec lui chez Pache, leurs propositions reiterees d'organiser le +pouvoir executif, furent allegues comme attestant le projet d'aneantir la +representation nationale et le comite de salut public. Leurs repas chez le +banquier Kock furent donnes comme la preuve de leur correspondance avec +l'etranger. A cette preuve on en ajouta une autre. Des lettres ecrites de +Paris a Londres, et inserees dans les journaux anglais, annoncaient que, +d'apres l'agitation qui regnait, des mouvemens etaient presumables. Ces +lettres, dit-on aux accuses, demontrent que l'etranger etait dans votre +confidence, puisqu'il predisait d'avance vos complots. La disette, qu'ils +avaient reprochee au gouvernement pour soulever le peuple, leur fut imputee +a eux seuls; et Fouquier, rendant calomnie pour calomnie, leur soutint +qu'ils etaient cause de cette disette, en faisant piller sur les routes les +charrettes de legumes et de fruits. Les munitions rassemblees a Paris pour +l'armee revolutionnaire leur furent reprochees comme des preparatifs de +conspiration. La visite de Ronsin dans les prisons fut donnee comme preuve +du projet d'armer les suspects, et de les dechainer dans Paris. Enfin, les +ecrits repandus dans les halles, et le voile jete sur la declaration des +droits, furent consideres comme un commencement d'execution. Hebert fut +couvert d'infamie. A peine lui reprocha-t-on ses actes politiques et son +journal, on se contenta de lui prouver des vols de chemises et de +mouchoirs. + +Mais laissons la ces honteuses discussions entre ces bas accuses et le bas +accusateur dont se servait un gouvernement terrible pour consommer les +sacrifices qu'il avait ordonnes. Retire dans sa sphere elevee, ce +gouvernement designait les malheureux qui lui faisaient obstacle, et +laissait a son procureur-general Fouquier le soin de satisfaire aux formes +avec des mensonges. Si, dans cette vile tourbe de victimes sacrifiees au +besoin de la tranquillite publique, quelques-unes meritent d'etre mises a +part, ce sont ces malheureux etrangers, Proli, Anacharsis Clootz, condamnes +comme agens de la coalition. Proli, comme nous l'avons dit, connaissant la +Belgique, sa patrie, avait blame la violence ignorante des jacobins dans ce +pays; il avait admire les talens de Dumouriez, et il en convint au +tribunal. Sa connaissance des cours etrangeres l'avait deux ou trois fois +rendu utile a Lebrun, et il l'avoua encore. "Tu as blame, lui dit-on, le +systeme revolutionnaire en Belgique, tu as admire Dumouriez, tu as ete +l'ami de Lebrun, tu es donc l'agent de l'etranger." Il n'y eut pas un autre +fait allegue. Quant a Clootz, sa republique universelle, son dogme de la +raison, ses cent mille livres de rente, et quelques efforts tentes par lui +pour sauver une emigree, suffirent pour le convaincre. A peine le +troisieme jour des debats etait-il commence, que le jury se declara +suffisamment eclaire, et condamna pele-mele ces intrigans, ces brouillons +et ces malheureux etrangers a la peine de mort. Un seul fut absous; ce fut +le nomme Laboureau, qui, dans cette affaire, avait servi d'espion au comite +de salut public. Le 4 germinal (24 mars), a quatre heures de l'apres-midi, +les condamnes furent conduits au lieu du supplice. La foule etait aussi +grande qu'a aucune des executions precedentes. On louait des places sur des +charrettes, sur des tables disposees autour de l'echafaud. Ni Ronsin, ni +Clootz ne _broncherent_, pour nous servir de leur terrible expression. +Hebert, accable de honte, decourage par le mepris, ne prenait aucun soin de +surmonter sa lachete; il tombait a chaque instant en defaillance, et la +populace, aussi vile que lui, suivait la fatale charrette, en repetant le +cri des petits colporteurs: _Il est bougrement en colere le Pere Duchene_. + +Ainsi furent sacrifies ces miserables a l'indispensable necessite d'etablir +un gouvernement ferme et vigoureux: et ici, le besoin d'ordre et +d'obeissance n'etait pas un de ces sophismes a l'aide desquels les +gouvernement immolent leurs victimes. Toute l'Europe menacait la France, +tous les brouillons voulaient s'emparer de l'autorite, et compromettaient +le salut commun par leurs luttes. Il etait indispensable que quelques +hommes plus energiques s'emparassent de cette autorite disputee, +l'occupassent a l'exclusion de tous, et pussent ainsi s'en servir pour +resister a l'Europe. Si on eprouve un regret, c'est de voir employer le +mensonge contre ces miserables, c'est de voir parmi eux un homme d'un ferme +courage, Ronsin; un fou inoffensif, Clootz; un etranger, intrigant +peut-etre, mais point conspirateur, et plein de merite, le malheureux +Proli. + +A peine les hebertistes avaient-ils subi leur supplice, que les _indulgens_ +montrerent une grande joie, et dirent qu'ils n'avaient donc pas tort de +denoncer Hebert, Ronsin, Vincent, puisque le comite de salut public et le +tribunal revolutionnaire venaient de les envoyer a la mort. "De quoi donc +nous accuse-t-on? disaient-ils. Nous n'avons eu d'autre tort que de +reprocher a ces factieux de vouloir bouleverser la republique, detruire la +convention nationale, supplanter le comite de salut public, joindre le +danger des guerres religieuses a celui des guerres civiles, et amener une +confusion generale. C'est la justement ce que leur ont reproche Saint-Just +et Fouquier-Tinville en les envoyant a l'echafaud. En quoi pouvons-nous +etre des conspirateurs, des ennemis de la republique?" + +Rien n'etait plus juste que ces reflexions, et le comite pensait +exactement comme Danton, Camille Desmoulins, Philippeau, Fabre, sur le +danger de cette turbulence anarchique. La preuve, c'est que Robespierre, +depuis le 31 mai, n'avait cesse de defendre Danton et Camille, et d'accuser +les anarchistes. Mais, nous l'avons dit, en frappant ces derniers, le +comite s'exposait a passer pour modere, et il fallait qu'il deployat +d'autre part la plus grande rigueur, pour ne pas compromettre sa reputation +revolutionnaire. Il fallait, tout en pensant comme Danton et Camille, qu'il +censurat leurs opinions, qu'il les immolat dans ses discours, et parut ne +pas les favoriser plus que les hebertistes eux-memes. Dans le rapport +contre les deux factions, Saint-Just avait autant accuse l'une que l'autre, +et avait garde un silence menacant a l'egard des _indulgens_. Aux Jacobins, +Collot avait dit que ce n'etait pas fini, et qu'on preparait un rapport +contre d'autres individus que ceux qui etaient arretes. A ces menaces +s'etait jointe l'arrestation d'Herault-Sechelles, ami de Danton, et l'un +des hommes les plus estimes de ce temps-la. De tels faits n'annoncaient pas +l'intention de faiblir, et neanmoins on disait encore de toutes parts que +le comite allait revenir sur ses pas, qu'il allait adoucir le systeme +revolutionnaire, et sevir contre les egorgeurs de toute espece. Ceux qui +desiraient ce retour a une politique plus clemente, les detenus, leurs +familles, tous les citoyens paisibles en un mot, poursuivis sous le nom +d'indifferens, se livrerent a des esperances indiscretes, et dirent +hautement qu'enfin le regime des lois de sang allait finir. Ce fut bientot +l'opinion generale; elle se repandit dans les departemens, et surtout dans +celui du Rhone, ou depuis quelques mois s'exercaient de si affreuses +vengeances, et ou Ronsin avait cause un si grand effroi. On respira un +moment a Lyon, on osa regarder en face les oppresseurs, et on sembla leur +predire que leurs cruautes allaient avoir un terme. A ces bruits, a ces +esperances de la classe moyenne et paisible, les patriotes s'indignerent. +Les jacobins de Lyon ecrivirent a ceux de Paris que l'aristocratie relevait +la tete, que bientot ils n'y pourraient plus tenir, et que si on ne leur +donnait des forces et des encouragemens, ils seraient reduits a se donner +la mort comme le patriote Gaillard, qui s'etait poignarde lors de la +premiere arrestation de Ronsin. + +"J'ai vu, dit Robespierre aux Jacobins, des lettres de quelques-uns d'entre +les patriotes lyonnais; ils expriment tous le meme desespoir, et si l'on +n'apporte le remede le plus prompt a leurs maux, ils ne trouveront de +soulagement que dans la recette de Caton et de Gaillard. La faction +perfide, qui, affectant un patriotisme extravagant, voulait immoler les +patriotes, a ete exterminee; mais peu importe a l'etranger, il lui en +reste une autre. Si Hebert eut triomphe, la convention etait renversee, la +republique tombait dans le chaos, et la tyrannie etait satisfaite; mais +avec les moderes, la convention perd son energie, les crimes de +l'aristocratie restent impunis, et les tyrans triomphent. L'etranger a donc +autant d'esperance avec l'une qu'avec l'autre de ces factions, et il doit +les soudoyer toutes sans s'attacher a aucune. Que lui importe qu'Hebert +expire sur l'echafaud, s'il lui reste des traitres d'une autre espece, pour +venir a bout de ses projets? Vous n'avez donc rien fait s'il vous reste une +faction a detruire, et la convention est resolue a les immoler toutes +jusqu'a la derniere." + +Ainsi le comite avait senti la necessite de se laver du reproche de +moderation par un nouveau sacrifice. Robespierre avait defendu Danton, +quand une faction audacieuse venait ainsi frapper a ses cotes un des +patriotes les plus renommes. Alors la politique, un danger commun, tout +l'engageait a defendre son vieux collegue; mais aujourd'hui cette faction +hardie n'etait plus. En defendant plus long-temps ce collegue depopularise, +il se compromettait lui-meme. D'ailleurs, la conduite de Danton devait +reveiller bien des reflexions dans son ame jalouse. Que faisait Danton loin +du comite? Entoure de Philippeau, de Camille Desmoulins, il semblait +l'instigateur et le chef de cette nouvelle opposition qui poursuivait le +gouvernement de censures et de railleries ameres. Depuis quelque temps, +assis vis-a-vis de cette tribune ou venaient figurer les membres du comite, +Danton avait quelque chose de menacant et de meprisant a la fois. Son +attitude, ses propos repetes de bouche en bouche, ses liaisons, tout +prouvait qu'apres s'etre isole du gouvernement, il s'en etait fait le +censeur, et qu'il se tenait en dehors, comme pour lui faire obstacle avec +sa vaste renommee. Ce n'est pas tout: quoique depopularise, Danton avait +neanmoins une reputation d'audace et de genie politique extraordinaire. +Danton immole, il ne restait plus un grand nom hors du comite; et, dans le +comite, il n'y avait plus que des reputations secondaires, Saint-Just, +Couthon, Collot-d'Herbois. En consentant a ce sacrifice, Robespierre du +meme coup detruisait un rival, rendait au gouvernement sa reputation +d'energie, et augmentait surtout son renom de vertu en frappant un homme +accuse d'avoir recherche l'argent et les plaisirs. Il etait en outre engage +a ce sacrifice par tous ses collegues, encore plus jaloux de Danton qu'il +ne l'etait lui-meme. Couthon et Collot-d'Herbois n'ignoraient pas qu'ils +etaient meprises par ce celebre tribun. Billaud, froid, bas et +sanguinaire, trouvait chez lui quelque chose de grand et d'ecrasant. +Saint-Just, dogmatique, austere et orgueilleux, etait antipathique avec un +revolutionnaire agissant, genereux et facile, et il voyait que, Danton +mort, il devenait le second personnage de la republique. Tous enfin +savaient que Danton, dans son projet de faire renouveler le comite, croyait +ne devoir conserver que Robespierre. Ils entourerent donc celui-ci, et +n'eurent pas de grands efforts a faire pour lui arracher une determination +si agreable a son orgueil. On ne sait quelles explications amenerent cette +resolution, quel jour elle fut prise; mais tout a coup ils devinrent tous +menacans et mysterieux. Il ne fut plus question de leurs projets. A la +convention, aux Jacobins, ils garderent un silence absolu. Mais des bruits +sinistres se repandirent sourdement. On dit que Danton, Camille, +Philippeau, Lacroix, allaient etre immoles a l'autorite de leurs collegues. +Des amis communs de Danton et de Robespierre, effrayes de ces bruits, et +voyant qu'apres un tel acte il n'y avait plus une seule tete qui dut etre +en securite, que Robespierre lui-meme ne devait pas etre tranquille, +voulurent rapprocher Robespierre et Danton, et les engagerent a +s'expliquer. Robespierre, se renfermant dans un silence obstine, refusa de +repondre a ces ouvertures, et garda une reserve farouche. Comme on lui +parlait de l'ancienne amitie qu'il avait temoignee a Danton, il repondit +hypocritement qu'il ne pouvait rien, ni pour ni contre son collegue; que la +justice etait la pour defendre l'innocence; que pour lui, sa vie entiere +avait ete un sacrifice continuel de ses affections a la patrie; et que si +son ami etait coupable, il le sacrifierait a regret, mais il le +sacrifierait comme tous les autres a la republique. + +On vit bien que c'en etait fait, que cet hypocrite rival ne voulait prendre +aucun engagement envers Danton, et qu'il se reservait la liberte de le +livrer a ses collegues. En effet, le bruit des prochaines arrestations +acquit plus de consistance. Les amis de Danton l'entouraient, le pressaient +de sortir de son espece de sommeil, de secouer sa paresse, et de montrer +enfin ce front revolutionnaire qui ne s'etait jamais montre en vain dans +l'orage. "Je le sais, disait Danton, ils veulent m'arreter!... Mais non, +ajoutait-il, ils n'oseront pas...." D'ailleurs, que pouvait-il faire? Fuir +etait impossible. Quel pays voudrait donner asile a ce revolutionnaire +formidable? Devait-il autoriser par sa fuite toutes les calomnies de ses +ennemis? et puis, il aimait son pays. "Emporte-t-on, s'ecriait-il, sa +patrie _a la semelle de ses souliers_?" D'autre part, demeurant en France, +il lui restait peu de moyens a employer. Les cordeliers appartenaient aux +_ultra-revolutionnaires_, les jacobins a Robespierre. La convention etait +tremblante. Sur quelle force s'appuyer?... Voila ce que n'ont pas assez +considere ceux qui, ayant vu cet homme si puissant foudroyer le trone au 10 +aout, soulever le peuple contre les etrangers, n'ont pu concevoir qu'il +soit tombe sans resistance. Le genie revolutionnaire ne consiste point a +refaire une popularite perdue, a creer des forces qui n'existent pas, mais +a diriger hardiment les affections d'un peuple quand on les possede. La +generosite de Danton, son eloignement des affaires, lui avaient presque +aliene la faveur populaire, ou du moins ne lui en avaient pas laisse assez +pour renverser l'autorite regnante. Dans cette conviction de son +impuissance, il attendait, et repetait: _Ils n'oseront pas_. Il etait +permis, en effet, de croire que devant un si grand nom, de si grands +services, ses adversaires hesiteraient. Puis il retombait dans sa paresse +et dans cette insouciance des etres forts qui attendent le danger sans se +trop agiter pour s'y soustraire. + +Le comite gardait toujours le plus grand silence, et des bruits sinistres +continuaient de se repandre. Six jours s'etaient ecoules depuis la mort +d'Hebert; c'etait le 9 germinal. Tout a coup les hommes paisibles, qui +avaient concu des esperances indiscretes en voyant succomber le parti des +forcenes, disent que bientot on sera delivre des deux saints, Marat et +Chalier, et que l'on a trouve dans leur vie de quoi les transformer, aussi +vite qu'Hebert, de grands patriotes en scelerats. Ce bruit, qui tenait a +l'idee d'un mouvement retrograde, se propage avec une singuliere rapidite, +et on entend repeter de tous cotes que les bustes de Marat et de Chalier +vont etre brises. Le maladroit Legendre denonce ces propos a la convention +et aux Jacobins, comme pour protester, au nom de ses amis les moderes, +contre un projet pareil. "Soyez tranquilles, s'ecrie Collot aux Jacobins, +de tels propos seront dementis. Nous avons fait tomber la foudre sur les +hommes infames qui trompaient le peuple, nous leur avons arrache le masque, +mais ils ne sont pas les seuls!... Nous arracherons tous les masques +possibles. Que les _indulgens_ ne s'imaginent pas que c'est pour eux que +nous avons combattu, que c'est pour eux que nous avons tenu ici des seances +glorieuses. Bientot nous saurons les detromper...." + +Le lendemain, en effet, 10 germinal (31 mars), le comite de salut public +appelle dans son sein le comite de surete generale, et, pour donner plus +d'autorite a ses mesures, le comite de legislation lui-meme. Des que tous +les membres sont reunis, Saint-Just prend la parole, et, dans un de ces +rapports violens et perfides qu'il savait si bien rediger, il denonce +Danton, Desmoulins, Philippeau, Lacroix, et propose leur arrestation. Les +membres des deux autres comites, consternes mais tremblans, n'osent pas +resister, et croient eloigner le danger de leur personne en donnant leur +adhesion. Le plus grand silence est commande, et, dans la nuit du 10 au 11 +germinal, Danton, Lacroix, Philippeau, Camille Desmoulins, sont arretes a +l'improviste et conduits au Luxembourg. + +Des le matin, le bruit en etait repandu dans Paris, et y avait cause une +espece de stupeur. Les membres de la convention se reunissent, et gardent +un silence mele d'effroi. Le comite, qui toujours se faisait attendre, et +avait deja toute l'insolence du pouvoir, n'etait point encore arrive. +Legendre, qui n'etait pas assez important pour avoir ete arrete avec ses +amis, s'empresse de prendre la parole: "Citoyens, dit-il, quatre membres de +cette assemblee sont arretes de cette nuit; je sais que Danton en est un, +j'ignore le nom des autres; mais, quels qu'ils soient, je demande qu'ils +puissent etre entendus a la barre. Citoyens, je le declare, je crois Danton +aussi pur que moi-meme, et je ne crois pas que personne ait rien a me +reprocher; je n'attaquerai aucun membre des comites de salut public et de +surete generale, mais j'ai le droit de craindre que des haines +particulieres et des passions individuelles n'arrachent a la liberte des +hommes qui lui ont rendu les plus grands et plus utiles services. L'homme +qui, en septembre 92, sauva la France par son energie, merite d'etre +entendu, et doit avoir la faculte de s'expliquer lorsqu'on l'accuse d'avoir +trahi la patrie." + +Procurer a Danton la faculte de parler a la convention etait le meilleur +moyen de le sauver, et de demasquer ses adversaires. Beaucoup de membres, +en effet, opinaient pour qu'il fut entendu; mais, dans ce moment, +Robespierre, devancant le comite, arrive au milieu de la discussion, monte +a la tribune, et, avec un ton colere et menacant, parle en ces termes: "Au +trouble depuis longtemps inconnu qui regne dans cette assemblee, a +l'agitation qu'a produite le preopinant, on voit bien qu'il est question +ici d'un grand interet, qu'il s'agit de savoir si quelques hommes +l'emporteront aujourd'hui sur la patrie. Mais comment pouvez-vous oublier +vos principes, jusqu'a vouloir accorder aujourd'hui a certains individus ce +que vous avez naguere refuse a Chabot, Delaunay et Fabre-d'Eglantine? +Pourquoi cette difference en faveur de quelques hommes? Que m'importent a +moi les eloges qu'on se donne a soi et a ses amis?... Une trop grande +experience nous a appris a nous defier de ces eloges. Il ne s'agit plus de +savoir si un homme a commis tel ou tel acte patriotique, mais quelle a ete +toute sa carriere. + +"Legendre parait ignorer le nom de ceux qui sont arretes. Toute la +convention les connait. Son ami Lacroix est du nombre des detenus; pourquoi +Legendre feint-il de l'ignorer? Parce qu'il sait bien qu'on ne peut, sans +impudeur, defendre Lacroix. Il a parle de Danton, parce qu'il croit qu'a ce +nom sans doute est attache un privilege.... Non, nous ne voulons pas de +privileges, nous ne voulons point d'idoles!..." + +A ces derniers mots, des applaudissemens eclatent, et les laches, tremblant +en ce moment devant une idole, applaudissent neanmoins au renversement de +celle qui n'est plus a craindre. Robespierre continue: "En quoi Danton +est-il superieur a Lafayette, a Dumouriez, a Brissot, a Fabre, a Chabot, a +Hebert? Que ne dit-on de lui qu'on ne puisse dire d'eux? Cependant les +avez-vous menages? On vous parle du despotisme des comites, comme si la +confiance que le peuple vous a donnee, et que vous avez transmise a ces +comites, n'etait pas un sur garant de leur patriotisme. On affecte des +craintes; mais, je le dis, quiconque tremble en ce moment est coupable, car +jamais l'innocence ne redoute la surveillance publique." + +Ici, nouveaux applaudissemens de ces memes laches qui tremblent, et +veulent prouver qu'ils n'ont pas peur. "Et moi aussi, ajoute Robespierre, +on a voulu m'inspirer des terreurs. On a voulu me faire croire qu'en +approchant de Danton, le danger pouvait arriver jusqu'a moi. On m'a ecrit. +Les amis de Danton m'ont fait parvenir des lettres, m'ont obsede de leurs +discours; ils ont cru que le souvenir d'une vieille liaison, qu'une foi +ancienne dans de fausses vertus, me determineraient a ralentir mon zele et +ma passion pour la liberte. Eh bien! je declare que si les dangers de +Danton devaient devenir les miens, cette consideration ne m'arreterait pas +un instant. C'est ici qu'il nous faut a tous quelque courage et quelque +grandeur d'ame. Les ames vulgaires ou les hommes coupables craignent +toujours de voir tomber leurs semblables, parce que, n'ayant plus devant +eux une barriere de coupables, ils restent exposes au jour de la verite; +mais s'il existe des ames vulgaires, il en est d'heroiques dans cette +assemblee, et elles sauront braver toutes les fausses terreurs. D'ailleurs +le nombre des coupables n'est pas grand; le crime n'a trouve que peu de +partisans parmi nous, et en frappant quelques tetes la patrie sera +delivree." + +Robespierre avait acquis de l'assurance, de l'habilete pour dire ce qu'il +voulait, et jamais il n'avait su etre aussi habile et aussi perfide. +Parler du sacrifice qu'il faisait en abandonnant Danton, s'en faire un +merite, entrer en partage du danger s'il y en avait, et rassurer les laches +en parlant du petit nombre des coupables, etait le comble de l'hypocrisie +et de l'adresse. Aussi, tous ses collegues decident a l'unanimite que les +quatre deputes arretes dans la nuit ne seront pas entendus par la +convention. Dans ce moment, Saint-Just arrive, et lit son rapport. C'est +lui qu'on dechainait contre les victimes, parce qu'a la subtilite +necessaire pour faire mentir les faits et leur donner une signification +qu'ils n'avaient pas, il joignait une violence et une vigueur de style +rares. Jamais il n'avait ete ni plus horriblement eloquent, ni plus faux; +car, quelque grande que fut sa haine, elle ne pouvait lui persuader tout ce +qu'il avancait. Apres avoir longuement calomnie Philippeau, Camille +Desmoulins, Herault-Sechelles, et accuse Lacroix, il arrive enfin a Danton, +et imagine les faits les plus faux, ou denature d'une maniere atroce les +faits connus. Selon lui, Danton, avide, paresseux, menteur, et meme lache, +s'est vendu a Mirabeau, puis aux Lameth, et a redige avec Brissot la +petition qui amena la fusillade du Champ-de-Mars, non pas pour abolir la +royaute, mais pour faire fusiller les meilleurs citoyens: puis il est alle +impunement se delasser, et devorer a Arcis-sur-Aube le fruit de ses +perfidies. Il s'est cache au 10 aout, et n'a reparu que pour se faire +ministre; alors il s'est lie au parti d'Orleans, et a fait nommer d'Orleans +et Fabre a la deputation. Ligue avec Dumouriez, n'ayant pour les girondins +qu'une haine affectee, et sachant toujours s'entendre avec eux, il etait +entierement oppose au 31 mai, et avait voulu faire arreter Henriot. Lorsque +Dumouriez, d'Orleans, les girondins, ont ete punis, il a traite avec le +parti qui voulait retablir Louis XVII. Prenant de l'argent, de toute main, +de d'Orleans, des Bourbons, de l'etranger, dinant avec les banquiers et les +aristocrates, mele dans toutes les intrigues, prodigue d'esperances envers +tous les partis, vrai Catilina enfin, cupide debauche, paresseux, +corrupteur des moeurs publiques, il est alle s'ensevelir une derniere fois +a Arcis-sur-Aube, pour jouir de ses rapines. Il en est enfin revenu, et +s'est entendu recemment avec tous les ennemis de l'etat, avec Hebert et +consorts, par le lien commun de l'etranger, pour attaquer le comite et les +hommes que la convention avait investis de sa confiance. + +A la suite de ce rapport inique, la convention decreta d'accusation Danton, +Camille Desmoulins, Philippeau, Herault-Sechelles et Lacroix. + +Ces infortunes avaient ete conduits au Luxembourg. Lacroix disait a Danton: +"Nous arreter! nous!... Je ne m'en serais jamais doute!--Tu ne t'en serais +jamais doute? reprit Danton; je le savais, moi, on m'en avait averti.--Tu +le savais, s'ecria Lacroix, et tu n'as pas agi! voila l'effet de ta paresse +accoutumee; elle nous a perdus.--Je ne croyais pas, repondit Danton, qu'ils +osassent jamais executer leur projet." + +Tous les prisonniers etaient accourus en foule au guichet, pour voir ce +celebre Danton, et cet interessant Camille, qui avait fait reluire un peu +d'esperance dans les cachots. Danton etait, selon son usage, calme, fier et +assez jovial; Camille, etonne et triste; Philippeau, emu et eleve par le +danger. Herault-Sechelles, qui les avait devances au Luxembourg de quelques +jours, accourut au-devant de ses amis, et les embrassa gaiement. "Quand les +hommes, dit Danton, font des sottises, il faut savoir en rire." Puis +apercevant Thomas Payne, il lui dit: "Ce que tu as fait pour le bonheur et +la liberte de ton pays, j'ai en vain essaye de le faire pour le mien; j'ai +ete moins heureux, mais non pas plus coupable.... On m'envoie a l'echafaud; +eh bien! mes amis, il faut y aller gaiement...." + +Le lendemain 12, l'acte d'accusation fut envoye au Luxembourg, et les +accuses furent transferes a la Conciergerie, pour aller de la au tribunal +revolutionnaire. Camille devint furieux en lisant cet acte plein de +mensonges odieux. Bientot il se calma et dit avec affliction: "Je vais a +l'echafaud pour avoir verse quelques larmes sur le sort de tant de +malheureux. Mon seul regret, en mourant, est de n'avoir pu les servir." +Tous les detenus, quel que fut leur rang et leur opinion, lui portaient +l'interet le plus vif, et faisaient pour lui des voeux ardens. Philippeau +dit quelques mots de sa femme, et resta calme et serein. Herault-Sechelles +conserva cette grace d'esprit et de manieres qui le distinguait meme entre +les hommes de son rang; il embrassa son fidele domestique, qui l'avait +suivi au Luxembourg, et qui ne pouvait le suivre a la Conciergerie; il le +consola et lui rendit le courage. On transfera, en meme temps, Fabre, +Chabot, Bazire, Delaunay, qu'on voulait juger conjointement avec Danton, +pour souiller son proces par une apparence de complicite avec des +faussaires. Fabre etait malade et presque mourant. Chabot, qui du fond de +sa prison n'avait cesse d'ecrire a Robespierre, de l'implorer, de lui +prodiguer les plus basses flatteries sans parvenir a le toucher, voyait sa +mort assuree, et la honte non moins certaine pour lui que l'echafaud: il +voulut alors s'empoisonner. Il avala du sublime corrosif; mais la douleur +lui ayant arrache des cris, il avoua sa tentative, accepta des soins, et +fut transporte aussi malade que Fabre a la Conciergerie. Un sentiment un +peu plus noble parut l'animer au milieu de ses tourmens, ce fut un vif +regret d'avoir compromis son ami Bazire, qui n'avait pris aucune part au +crime. "Bazire, s'ecriait-il, mon pauvre Bazire, qu'as-tu fait?" + +A la Conciergerie, les accuses inspirerent la meme curiosite qu'au +Luxembourg. Ils occupaient le cachot des girondins. Danton parla avec la +meme energie. "C'est a pareil jour, dit-il, que j'ai fait instituer le +tribunal revolutionnaire. J'en demande pardon a Dieu et aux hommes. Mon but +etait de prevenir un nouveau septembre, et non de dechainer un fleau sur +l'humanite." Puis revenant a son mepris pour ses collegues qui +l'assassinaient: "Ces freres Cain, dit-il, n'entendent rien au +gouvernement. Je laisse tout dans un desordre epouvantable...." Il employa +alors, pour caracteriser l'impuissance du paralytique Couthon et du lache +Robespierre, des expressions obscenes, mais originales, qui annoncaient +encore une singuliere gaiete d'esprit. Un seul instant il montra un leger +regret d'avoir pris part a la revolution: "Il vaudrait mieux, dit-il, etre +un pauvre pecheur que de gouverner les hommes." Ce fut le seul mot de ce +genre qu'il prononca. + +Lacroix parut etonne en voyant dans les cachots le nombre et le malheureux +etat des prisonniers. "Quoi! lui dit-on, des charrettes chargees de +victimes ne vous avaient pas appris, ce qui se passait dans Paris!" +L'etonnement de Lacroix etait sincere, et c'est une lecon pour les hommes +qui, poursuivant un but politique, ne se figurent pas assez les souffrances +individuelles des victimes, et semblent ne pas y croire parce qu'ils ne les +voient pas. + +Le lendemain 13 germinal, les accuses furent conduits au tribunal au nombre +de quinze. On avait reuni ensemble les cinq chefs moderes, Danton, +Herault-Sechelles, Camille, Philippeau, Lacroix; les quatre accuses de +faux, Chabot, Bazire, Delaunay, Fabre-d'Eglantine; les deux beaux-freres de +Chabot, Junius et Emmanuel Frey; le fournisseur d'Espagnac, le malheureux +Westermann, accuse d'avoir partage la corruption et les complots de Danton; +enfin deux etrangers, amis des accuses, l'Espagnol Gusman, et le Danois +Diederichs. Le but du comite, en faisant cet amalgame, etait de confondre +les moderes avec les corrompus et avec les etrangers, pour prouver toujours +que la moderation provenait a la fois du defaut de vertu republicaine et de +la seduction de l'or de l'etranger. La foule accourue pour voir les accuses +etait immense. Un reste de l'interet qu'avait inspire Danton s'etait +reveille en sa presence. Fouquier-Tinville, les juges et les jures, tous +revolutionnaires subalternes tires du neant par sa main puissante, etaient +embarrasses en sa presence: son assurance, sa fierte, leur imposaient, et +il semblait plutot l'accusateur que l'accuse. Le president Hermann et +Fouquier-Tinville, au lieu de tirer les jures au sort, comme le voulait la +loi, firent un choix, et prirent ce qu'ils appelaient _les solides_. On +interrogea ensuite les accuses. Quand on adressa a Danton les questions +d'usage sur son age et son domicile, il repondit fierement qu'il avait +trente-quatre ans, et que bientot son nom serait au Pantheon, et lui dans +le neant. Camille repondit qu'il avait trente-trois ans, l'age du +_sans-culotte Jesus-Christ lorsqu'il mourut_. Bazire en avait vingt-neuf. +Herault-Sechelles, Philippeau, en avaient trente-quatre. Ainsi le talent, +le courage, le patriotisme, la jeunesse, tout se trouvait encore reuni dans +ce nouvel holocauste, comme dans celui des girondins. + +Danton, Camille, Herault-Sechelles et les autres, se plaignirent de voir +leur cause confondue avec celle de plusieurs faussaires. Cependant on passa +outre. On examina d'abord l'accusation dirigee contre Chabot, Bazire, +Delaunay et Fabre d'Eglantine. Chabot persista dans son systeme, et soutint +qu'il n'avait pris part a la conspiration des agioteurs que pour la +devoiler. Il ne persuada personne, car il etait etrange qu'en y entrant, il +n'eut pas secretement prevenu quelque membre des comites; qu'il l'eut +devoilee si tard, et qu'il eut garde les fonds dans ses mains. Delaunay fut +convaincu; Fabre, malgre son adroite defense, consistant a dire qu'en +surchargeant de ratures la copie du decret, il avait cru ne raturer qu'un +projet, fut convaincu par Cambon, dont la deposition franche et +desinteressee etait accablante. Il prouva, en effet, a Fabre que les +projets de decrets n'etaient jamais signes, que la copie qu'il avait +raturee l'etait par tous les membres de la commission des cinq, et que par +consequent il n'avait pu croire ne raturer qu'un simple projet. Bazire, +dont la complicite consistait dans la non-revelation, fut a peine ecoute +dans sa defense, et fut assimile aux autres par le tribunal. On passa +ensuite a d'Espagnac, que l'on accusait d'avoir corrompu Julien de Toulouse +pour faire appuyer ses marches, et d'avoir pris part a l'intrigue de la +compagnie des Indes. Ici, des lettres prouvaient les faits, et tout +l'esprit de d'Espagnac ne put rien contre cette preuve. On interrogea +ensuite Herault-Sechelles. Bazire etait declare coupable comme ami de +Chabot; Herault le fut pour avoir ete ami de Bazire, pour avoir eu quelque +connaissance par lui de l'intrigue des agioteurs, pour avoir favorise une +emigree, pour avoir ete ami des moderes, et pour avoir fait supposer, par +sa douceur, sa grace, sa fortune et ses regrets mal deguises, qu'il etait +modere lui-meme. Apres Herault vint le tour de Danton. Un silence profond +regna dans l'assemblee quand il se leva pour prendre la parole. "Danton, +lui dit le president, la convention vous accuse d'avoir conspire avec +Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orleans, avec les girondins, avec +l'etranger, et avec la faction qui veut retablir Louis XVII.--Ma voix, +repondit Danton avec son organe puissant, ma voix qui tant de fois s'est +fait entendre pour la cause du peuple, n'aura pas de peine a repousser la +calomnie. Que les laches qui m'accusent paraissent, et je les couvrirai +d'ignominie.... Que les comites se rendent ici, je ne repondrai que devant +eux; il me les faut pour accusateurs et pour temoins.... Qu'ils +paraissent.... Au reste, peu m'importe, vous et votre jugement.... Je vous +l'ai dit: le neant sera bientot mon asile. La vie m'est a charge, qu'on me +l'arrache.... Il me tarde d'en etre delivre." En achevant ces paroles, +Danton etait indigne, son coeur etait souleve d'avoir a repondre a de +pareils hommes. Sa demande de faire comparaitre les comites, et sa volonte +prononcee de ne repondre que devant eux, avaient intimide le tribunal, et +cause une grande agitation. Une telle confrontation, en effet, eut ete +cruelle pour eux; ils auraient ete couverts de confusion, et la +condamnation fut peut-etre devenue impossible. "Danton, dit le president, +l'audace est le propre du crime; le calme est celui de l'innocence." A ce +mot, Danton s'ecrie: "L'audace individuelle est reprimable sans doute; mais +cette audace nationale dont j'ai tant de fois donne l'exemple, que j'ai +tant de fois mise au service de la liberte, est la plus meritoire de toutes +les vertus. Cette audace est la mienne; c'est celle dont je fais ici usage +pour la republique contre les laches qui m'accusent. Lorsque je me vois si +bassement calomnie, puis-je me contenir? Ce n'est pas d'un revolutionnaire +comme moi qu'il faut attendre une defense froide ... les hommes de ma +trempe sont inappreciables dans les revolutions ... c'est sur leur front +qu'est empreint le genie de la liberte." En disant ces mots, Danton agitait +sa tete et bravait le tribunal. Ses traits si redoutes produisaient une +impression profonde. Le peuple, que la force touche, laissait echapper un +murmure approbateur. "Moi, continuait Danton, moi accuse d'avoir conspire +avec Mirabeau, avec Dumouriez, avec d'Orleans; d'avoir rampe aux pieds de +vils despotes! c'est moi que l'on somme de repondre a la _justice +inevitable, inflexible!_[17]... Et toi, lache Saint-Just, tu repondras a la +posterite de ton accusation contre le meilleur soutien de la liberte.... En +parcourant cette liste d'horreurs, ajouta Danton en montrant l'acte +d'accusation, je sens tout mon etre fremir." Le president lui recommande +de nouveau d'etre calme, et lui cite l'exemple de Marat, qui repondit avec +respect au tribunal. Danton reprend et dit que, puisqu'on le veut, il va +raconter sa vie. Alors il rappelle la peine qu'il eut a parvenir aux +fonctions municipales, les efforts que firent les constituans pour l'en +empecher, la resistance qu'il opposa aux projets de Mirabeau, et surtout ce +qu'il fit dans cette journee fameuse ou, entourant la voiture royale d'un +peuple immense, il empecha le voyage a Saint-Cloud. Puis il rapporte sa +conduite lorsqu'il amena le peuple au Champ-de-Mars, pour signer une +petition contre la royaute, et le motif de cette petition fameuse; l'audace +avec laquelle il proposa le premier le renversement du trone en 92; le +courage avec lequel il proclama l'insurrection le 9 aout au soir; la +fermete qu'il deploya pendant les douze heures de l'insurrection. Suffoque +ici d'indignation, en songeant au reproche qu'on lui fait de s'etre cache +au moment du 10 aout: "Ou sont, s'ecrie-t-il, les hommes qui eurent besoin +de presser Danton pour l'engager a se montrer dans cette journee? Ou sont +les etres privilegies dont il a emprunte l'energie? Qu'on les fasse +paraitre, mes accusateurs!... j'ai toute la plenitude de ma tete lorsque je +les demande ... je devoilerai les trois plats coquins qui ont entoure et +perdu Robespierre ... qu'ils se produisent ici, et je les plongerai dans le +neant, dont ils n'auraient jamais du sortir...." Le president veut +interrompre de nouveau Danton, et agite sa sonnette. Danton en couvre le +bruit avec sa voix terrible. "Est-ce que vous ne m'entendez pas? lui dit le +president.--La voix d'un homme, reprend Danton, qui defend son honneur et +sa vie, doit vaincre le bruit de ta sonnette." Cependant il etait fatigue +d'indignation; sa voix etait alteree; alors le president l'engage avec +egard a prendre quelque repos, pour recommencer sa defense avec plus de +calme et de tranquillite. + +Danton se tait. On passe a Camille, dont on lit _le Vieux Cordelier_, et +qui se revolte en vain contre l'interpretation donnee a ses ecrits. On +s'occupe ensuite de Lacroix dont on rappelle amerement la conduite en +Belgique, et qui, a l'exemple de Danton, demande la comparution de +plusieurs membres de la convention, et insiste formellement pour l'obtenir. + +Cette premiere seance causa une sensation generale. La foule qui entourait +le Palais de Justice, et s'etendait jusque sur les ponts, parut +singulierement emue. Les juges etaient epouvantes; Vadier, Vouland, Amar, +les membres les plus mechans du comite de surete generale, avaient assiste +aux debats, caches dans l'imprimerie attenant a la salle du tribunal, et +communiquant avec cette salle par une petite lucarne. De la ils avaient vu +avec effroi l'audace de Danton et les dispositions du public. Ils +commencaient a douter que la condamnation fut possible. Hermann et Fouquier +s'etaient rendus, immediatement apres l'audience, au comite de salut +public, et lui avaient fait part de la demande des accuses qui voulaient +faire paraitre plusieurs membres de la convention. Le comite commencait a +hesiter; Robespierre s'etait retire chez lui; Billaud et Saint-Just etaient +seuls presens. Ils defendent a Fouquier de repondre, lui enjoignent de +prolonger les debats, d'arriver a la fin des trois jours sans s'etre +explique, et de faire declarer alors par les jures qu'ils sont suffisamment +instruits. + +Pendant que ces choses se passaient au tribunal, au comite et dans Paris, +l'emotion n'etait pas moindre dans les prisons, ou l'on portait un vif +interet aux accuses, et ou l'on ne voyait plus d'esperance pour personne, +si de tels revolutionnaires etaient immoles. Il y avait au Luxembourg le +malheureux Dillon, ami de Desmoulins et defendu par lui; il avait appris +par Chaumette, qui, expose au meme danger, faisait cause commune avec les +moderes, ce qui s'etait passe au tribunal. Chaumette le tenait de sa femme. +Dillon, dont la tete etait vive, et qui, en vieux militaire, cherchait +quelquefois dans le vin des distractions a ses peines, parla +inconsiderement a un nomme Laflotte, enferme dans la meme prison; il lui +dit qu'il etait temps que les bons republicains levassent la tete contre de +vils oppresseurs, que le peuple avait paru se reveiller, que Danton +demandait a repondre devant les comites, que sa condamnation etait loin +d'etre assuree, que la femme de Camille Desmoulins, en repandant des +assignats, pourrait soulever le peuple, et que si lui parvenait a +s'echapper, il reunirait assez d'hommes resolus pour sauver les +republicains pres d'etre sacrifies par le tribunal. Ce n'etaient la que de +vains propos prononces dans l'ivresse et la douleur. Cependant il parait +qu'il fut question aussi de faire passer mille ecus et une lettre a la +femme de Camille. Le lache Laflotte, croyant obtenir la vie et la liberte +en denoncant un complot, courut faire au concierge du Luxembourg une +declaration, dans laquelle il supposa une conspiration pres d'eclater au +dedans et au dehors des prisons, pour enlever les accuses, et assassiner +les membres des deux comites. On verra bientot quel usage on fit de cette +fatale deposition. + +Le lendemain l'affluence etait la meme au tribunal. Danton et ses +collegues, aussi fermes et aussi opiniatres, demandent encore la +comparution de plusieurs membres de la convention et des deux comites. +Fouquier, presse de repondre, dit qu'il ne s'oppose pas a ce qu'on appelle +les temoins necessaires. Mais il ne suffit pas, ajoutent les accuses, qu'il +n'y mette aucun obstacle, il faut de plus qu'il les appelle lui-meme. A +cela Fouquier replique qu'il appellera tous ceux qu'on designera, excepte +les membres de la convention, parce que c'est a l'assemblee qu'il +appartient de decider si ses membres peuvent etre cites. Les accuses se +recrient de nouveau qu'on leur refuse les moyens de se defendre. Le tumulte +est a son comble. Le president interroge encore quelques accuses, +Westermann, les deux Frey, Gusman, et se hate de lever la seance. + +Fouquier ecrivit sur-le-champ une lettre au comite pour lui faire part de +ce qui s'etait passe, et pour obtenir un moyen de repondre aux demandes des +accuses. La situation etait difficile, et tout le monde commencait a +hesiter. Robespierre affectait de ne pas donner son avis. Saint-Just seul, +plus opiniatre et plus hardi, pensait qu'on ne devait pas reculer, qu'il +fallait fermer la bouche aux accuses, et les envoyer a la mort. Dans ce +moment, il venait de recevoir la deposition du prisonnier Laflotte, +adressee a la police par le guichetier du Luxembourg. Saint-Just y voit le +germe d'une conspiration tramee par les accuses, et le pretexte d'un +decret qui terminera la lutte du tribunal avec eux. Le lendemain matin, en +effet, il se presente a la convention, lui dit qu'un grand danger menace la +patrie, mais que c'est le dernier, et qu'en le bravant avec courage elle +l'aura bientot surmonte. "Les accuses, dit-il, presens au tribunal +revolutionnaire, sont en pleine revolte; ils menacent le tribunal; ils +poussent l'insolence jusqu'a jeter au nez des juges des boules de mie de +pain; ils excitent le peuple, et peuvent meme l'egarer. Ce n'est d'ailleurs +pas tout; ils ont prepare une conspiration dans les prisons; la femme de +Camille a recu de l'argent pour provoquer une insurrection; le general +Dillon doit sortir du Luxembourg, se mettre a la tete de quelques +conspirateurs, egorger les deux comites, et elargir les coupables." A ce +recit hypocrite et faux, les complaisans se recrient que c'est horrible, et +la convention vote a l'unanimite le decret propose par Saint-Just. En vertu +de ce decret, le tribunal doit continuer, sans desemparer, le proces de +Danton et de ses complices; et il est autorise a mettre hors des debats les +accuses qui manqueraient de respect a la justice, ou qui voudraient +provoquer du trouble. Une copie du decret est expediee sur-le-champ. +Vouland et Vadier viennent l'apporter au tribunal, ou la troisieme seance +etait commencee, et ou l'audace redoublee des accuses jetait Fouquier dans +le plus grand embarras. + +Le troisieme jour, en effet, les accuses avaient resolu de renouveler leurs +sommations. Tous a la fois se levent, et pressent Fouquier de faire +comparaitre les temoins qu'ils ont demandes. Ils exigent plus encore; ils +veulent que la convention nomme une commission pour recevoir les +denonciations qu'ils ont a faire contre le projet de dictature qui se +manifeste chez les comites. Fouquier, embarrasse, ne sait plus quelle +reponse leur faire. Dans le moment, un huissier vient l'appeler. Il passe +dans la salle voisine, et trouve Amar et Vouland, qui, tout essouffles +encore, lui disent: "Nous tenons les scelerats, voila de quoi vous tirer +d'embarras;" et ils lui remettent le decret que Saint-Just venait de faire +rendre. Fouquier s'en saisit avec joie, rentre a l'audience, demande la +parole, et lit le decret affreux. Danton, indigne, se leve alors: "Je +prends, dit-il, l'auditoire a temoin que nous n'avons pas insulte le +tribunal.--C'est vrai! disent plusieurs voix dans la salle." Le public +entier est etonne, indigne meme du deni de justice commis envers les +accuses. L'emotion est generale; le tribunal est intimide. "Un jour, ajoute +Danton, la verite sera connue.... Je vois de grands malheurs fondre sur la +France.... Voila la dictature; elle se montre a decouvert et sans +voile...." Camille, en entendant parler du Luxembourg, de Dillon, de sa +femme, s'ecrie avec desespoir: "Les scelerats! non contens de m'egorger, +moi, ils veulent egorger ma femme!" Danton apercoit dans le fond de la +salle et dans le corridor, Amar et Vouland, qui se cachaient pour juger de +l'effet du decret. Il les montre du poing: "Voyez, s'ecrie-t-il, ces laches +assassins; ils nous poursuivent, ils ne nous quitteront pas jusqu'a la +mort!" Vadier et Vouland, effrayes, disparaissent. Le tribunal, pour toute +reponse, leve la seance. + +Le lendemain etait le quatrieme jour, et le jury avait la faculte de +cloturer les debats, en se declarant suffisamment instruit. En consequence, +sans donner aux accuses le temps de se defendre le jury demande la cloture +des debats. Camille entre en fureur, declare aux jures qu'ils sont des +assassins, et prend le peuple a temoin de cette iniquite. On l'entraine +alors avec ses compagnons d'infortune hors de la salle. Il resiste, et on +l'emporte de force. Pendant ce temps, Vadier, Vouland, parlent vivement aux +jures, qui, du reste, n'avaient pas besoin d'etre excites. Le president +Hermann et Fouquier les suivent dans leur salle. Hermann a l'audace de leur +dire qu'on a intercepte une lettre ecrite a l'etranger, qui prouve la +complicite de Danton avec la coalition. Trois ou quatre jures seulement +osent appuyer les accuses, mais la majorite l'emporte. Le president du +jury, le nomme Trinchard, rentre plein d'une joie feroce, et prononce de +l'air d'un furieux la condamnation inique. + +[Illustration: CAMILLE DESMOULINS Publie par Furne, Paris.] + +On ne voulut pas s'exposer a une nouvelle explosion des condamnes, en les +faisant remonter de la prison a la salle du tribunal pour entendre leur +sentence; un greffier descendit la leur lire. Ils le renvoyerent sans +vouloir le laisser achever, et en s'ecriant qu'on pouvait les conduire a la +mort. Une fois la condamnation prononcee, Danton, qui avait ete souleve +d'indignation, redevint calme et fut rendu a tout son mepris pour ses +adversaires. Camille, bientot apaise, versa quelques larmes sur son epouse; +et, grace a son heureuse imprevoyance, n'imagina pas qu'elle fut menacee de +la mort, ce qui aurait rendu ses derniers momens insupportables. Herault +fut gai comme a l'ordinaire. Tous les accuses furent fermes, et Westermann +se montra digne de sa bravoure si celebre. + +Ils furent executes le 16 germinal (5 avril). La troupe infame, payee pour +outrager les victimes, suivait les charrettes. Camille, a cette vue, +eprouvant un mouvement d'indignation, voulut parler a la multitude, et il +vomit contre le lache et hypocrite Robespierre les plus vehementes +imprecations. Les miserables envoyes pour l'outrager lui repondirent par +des injures. Dans son action violente, il avait dechire sa chemise et avait +les epaules nues. Danton, promenant sur cette troupe un regard calme et +plein de mepris, dit a Camille: "Reste donc tranquille, et laisse la cette +vile canaille." Arrive au pied de l'echafaud, Danton allait embrasser +Herault-Sechelles, qui lui tendait les bras: l'executeur s'y opposant, il +lui adressa, avec un sourire, ces expressions terribles: "Tu peux donc etre +plus cruel que la mort! Va, tu n'empecheras pas que dans un moment nos +tetes s'embrassent dans le fond du panier." + +Telle fut la fin de ce Danton qui avait jete un si grand eclat dans la +revolution, et qui lui avait ete si utile. Audacieux, ardent, avide +d'emotions et de plaisirs, il s'etait precipite dans la carriere des +troubles, et il dut briller surtout les jours de terreur. Prompt et +positif, n'etant etonne ni par la difficulte ni par la nouveaute d'une +situation extraordinaire, il savait juger les moyens necessaires, et +n'avait peur ni scrupule d'aucun. Il pensa qu'il devenait urgent de +terminer les luttes de la monarchie et de la revolution, et il fit le 10 +aout. En presence des Prussiens, il pensa qu'il fallait contenir la France +et l'engager dans le systeme de la revolution; il ordonna, dit-on, les +journees horribles de septembre, et tout en les ordonnant, il sauva une +foule de victimes. Au commencement de la grande annee 1793, la +convention etait etonnee a la vue de l'Europe armee; il prononca, en les +comprenant dans toute leur profondeur, ces paroles remarquables: "Une +nation en revolution est plus pres de conquerir ses voisins que d'en etre +conquise." Il jugea que vingt-cinq millions d'hommes qu'on oserait mouvoir +n'auraient rien a craindre de quelques centaines de mille hommes armes par +les trones. Il proposa de soulever le peuple, de faire payer les riches; il +imagina enfin toutes les mesures revolutionnaires qui ont laisse un si +terrible souvenir, mais qui ont sauve la France. Cet homme, si puissant +dans l'action, retombait pendant l'intervalle des dangers dans l'indolence +et les plaisirs qu'il avait toujours aimes. Il recherchait meme les +jouissances les plus innocentes, celles que procurent les champs, une +epouse adoree et des amis. Alors il oubliait les vaincus, ne pouvait plus +les hair, savait meme leur rendre justice, les plaindre et les defendre. +Mais pendant ces intervalles de repos, necessaires a son ame ardente, ses +rivaux gagnaient peu a peu, par leur perseverance, la renommee et +l'influence qu'il avait acquises en un seul jour de peril. Les fanatiques +lui reprochaient son amollissement et sa bonte, et oubliaient qu'en fait de +cruautes politiques il les avait egales tous dans les journees de +septembre. Tandis qu'il se confiait en sa renommee, tandis qu'il differait +par paresse, et qu'il roulait dans sa tete de nobles projets, pour ramener +les lois douces, pour borner le regne de la violence aux jours de danger, +pour separer les exterminateurs irrevocablement engages dans le sang, des +hommes qui n'avaient cede qu'aux circonstances, pour organiser enfin la +France et la reconcilier avec l'Europe, il fut surpris par ses collegues +auxquels il avait abandonne le gouvernement. Ceux-ci, en frappant un coup +sur les ultra-revolutionnaires, devaient, pour ne point paraitre +retrograder, frapper un coup sur les moderes. La politique demandait des +victimes; l'envie les choisit, et immola l'homme le plus celebre et le plus +redoute du temps. Danton succomba avec sa renommee et ses services, devant +le gouvernement formidable qu'il avait contribue a organiser: mais du +moins, par son audace, il rendit un moment sa chute douteuse. + +[Illustration: DANTON. Publie par Furne, Paris] + +Danton avait un esprit inculte, mais grand, profond, et surtout simple et +solide. Il ne savait s'en servir que pour ses besoins, et jamais pour +briller; aussi parlait-il peu, et dedaignait d'ecrire. Suivant un +contemporain, il n'avait aucune pretention, pas meme celle de deviner ce +qu'il ignorait, pretention si commune aux hommes de sa trempe. Il ecoutait +Fabre-d'Eglantine, et faisait parler sans cesse son jeune et interessant +ami, Camille Desmoulins, dont l'esprit faisait ses delices, et qu'il eut +la douleur d'entrainer dans sa chute. Il mourut avec sa force ordinaire, et +la communiqua a son jeune ami. Comme Mirabeau, il expira fier de lui-meme, +et croyant ses fautes et sa vie assez couvertes par ses grands services et +ses derniers projets. + +Les chefs des deux partis venaient d'etre immoles. On leur adjoignit +bientot les restes de ces partis, et on mela et jugea ensemble les hommes +les plus opposes, pour accrediter davantage l'opinion qu'ils etaient +complices d'un meme complot. Chaumette et Gobel comparurent a cote d'Arthur +Dillon et de Simon. Les Grammont pere et fils, les Lapallu et autres +membres de l'armee revolutionnaire, figurerent a cote du general Beysser; +enfin la femme d'Hebert, ancienne religieuse, comparut a cote de la jeune +epouse de Camille Desmoulins, agee a peine de vingt-trois ans, eclatante de +beaute, de grace et de jeunesse. Chaumette qu'on a vu si soumis et si +docile, fut accuse d'avoir conspire a la commune contre le gouvernement, +d'avoir affame le peuple, et cherche a le soulever par ses requisitoires +extravagans. Gobel fut regarde comme complice de Clootz et de Chaumette. +Arthur Dillon avait voulu, dit-on, ouvrir les prisons de Paris, puis +egorger la convention et le tribunal pour sauver ses amis. Les membres de +l'armee revolutionnaire furent condamnes comme agens de Ronsin. Le general +Beysser, qui avait si puissamment contribue a sauver Nantes, a cote de +Canclaux, et qui etait suspect de federalisme, fut considere comme complice +des ultra-revolutionnaires. On sait quel rapprochement il pouvait exister +entre l'etat-major de Nantes et celui de Saumur. La femme Hebert fut +condamnee comme complice de son mari. Assise sur le meme banc que la femme +de Camille, elle lui disait: "Vous etes heureuse, vous; aucune charge ne +s'eleve contre vous. Vous serez sauvee." En effet, tout ce qu'on pouvait +reprocher a cette jeune femme, c'etait d'avoir aime son epoux avec passion, +d'avoir sans cesse erre avec ses enfans autour de la prison pour voir leur +pere et le leur montrer. Neanmoins, toutes deux furent condamnees, et les +epouses d'Hebert et de Camille perirent comme coupables d'une meme +conjuration. L'infortunee Desmoulins mourut avec un courage digne de son +mari et de sa vertu. Depuis Charlotte Corday et madame Roland, aucune +victime n'avait inspire un interet plus tendre et des regrets plus +douloureux. + +FOOTNOTES: + +[Footnote 7: Ce montagnard, condamne par les federalistes lyonnais, avait +ete mal execute par le bourreau, qui avait ete oblige de revenir jusqu'a +trois fois pour faire tomber sa tete.] + +[Footnote 8: Nom qu'avait pris Chaumette.] + +[Footnote 9: Allusion a la piece de _Pamela_, dont la representation avait +ete defendue.] + +[Footnote 10: Barrere s'appelait de _Vieux-sac_ quand il etait noble.] + +[Footnote 11: Expression des colporteurs qui, en vendant les feuilles du +_Pere Duchene_, criaient dans les rues: _Il est bougrement en colere le +Pere Duchene!_] + +[Footnote 12: Le 14 pluviose (2 fevrier).] + +[Footnote 13: Expression de Camille lui-meme.] + +[Footnote 14: Seance du 17 pluviose an II (5 fevrier).] + +[Footnote 15: Rapport du 8 ventose (26 fevrier).] + +[Footnote 16: Decrets des 8 et 13 ventose an II.] + +[Footnote 17: Expressions de l'acte d'accusation.] + + + + +FIN DU TOME CINQUIEME. + + + + +TABLE DES CHAPITRES CONTENUS DANS LE TOME CINQUIEME. + + +CHAPITRE XIII. + +Mouvement des armees en aout et septembre 1793.--Investissement de Lyon par +l'armee de la convention.--Trahison de Toulon qui se livre aux +Anglais.--Defaite de quarante mille Vendeens a Lucon. Plan general de +campagne contre la Vendee. Division des generaux republicains sur ce +theatre de la guerre.--Operations militaires dans le nord. Siege de +Dunkerque par le duc d'York.--Victoire de Hondschoote. Joie universelle +qu'elle cause en France.--Nouveaux revers. Deroutes a Menin, a Pirmasens, a +Perpignan, et a Torfou dans la Vendee. Retraite de Canclaux sur +Nantes.--Attaques contre le comite de salut public.--Etablissement du +_gouvernement revolutionnaire_.--Decret qui organise une armee +revolutionnaire de six mille hommes.--Loi des suspects.--Concentration du +pouvoir dictatorial dans le comite de salut public.--Proces de Custine; sa +condamnation et son supplice.--Decrets d'accusation contre les girondins; +arrestation de soixante-treize membres de la convention. + + +CHAPITRE XIV. + +Continuation du siege de Lyon. Prise de cette ville. Decret terrible contre +des Lyonnais revoltes.--Progres de l'art de la guerre; influence de +Carnot.--Victoire de Watignies. Deblocus de Maubeuge.--Reprise des +operations en Vendee. Victoire de Cholet. Fuite et dispersion des Vendeens +au-dela de la Loire. Mort de la plupart de leurs principaux chefs.--Echec +sur le Rhin. Perte des lignes de Wissembourg. + + +CHAPITRE XV. + +Effets des lois revolutionnaires; proscriptions a Lyon, a Marseille et a +Bordeaux.--Persecutions dirigees contre les _suspects_. Interieur des +prisons de Paris; etat des prisonniers a la Conciergerie.--La reine +Marie-Antoinette est separee de sa famille et transferee a la Conciergerie; +tourmens qu'on lui fait subir. Conduite atroce d'Hebert. Son proces devant +le tribunal revolutionnaire. Elle est condamnee a mort et +executee.--Details du proces et du supplice des girondins.--Execution du +duc d'Orleans, de Bailly, de madame Roland.--Terreur generale. Seconde loi +du _maximum_.--Agiotage. Falsification d'un decret par quatre +deputes.--Etablissement du nouveau systeme metrique et du calendrier +republicain.--Abolition des anciens cultes; abjuration de Gobel, eveque de +Paris. Etablissement du culte de la Raison. + + +CHAPITRE XVI. + +Retour de Danton.--Divisions dans le parti de la Montagne, dantonistes et +hebertistes.--Politique de Robespierre et du comite de salut +public.--Danton, accuse aux jacobins, se justifie; il est defendu par +Robespierre.--Abolition du culte de la Raison.--Derniers perfectionnemens +apportes au gouvernement dictatorial revolutionnaire.--Energie du comite +contre tous les partis.--Arrestation de Ronsin, de Vincent, des quatre +deputes auteurs du faux decret et des agens presumes de l'etranger. + + +CHAPITRE XVII. + +Fin de la campagne de 1793. Manoeuvres de Hoche dans les Vosges. Retraite +des Autrichiens et des Prussiens. Deblocus de Landau.--Operations a l'armee +d'Italie.--Siege et prise de Toulon par l'armee republicaine.--Derniers +combats et echecs aux Pyrenees.--Excursion des Vendeens au-dela de la +Loire. Nombreux combats; echecs de l'armee republicaine. Defaite des +Vendeens au Mans, et leur destruction complete a Savenay. Coup d'oeil +general sur la campagne de 1795. + + +CHAPITRE XVIII. + +Suite de la lutte des hebertistes et des dantonistes.--Camille Desmoulins +publie _le Vieux Cordelier_.--Le comite se place entre les deux partis, et +s'attache d'abord a reprimer les hebertistes.--Disette dans +Paris.--Rapports importans de Robespierre et de Saint-Just.--Mouvement +tente par les hebertistes.--Arrestation et mort de Ronsin, Vincent, Hebert, +Chaumette, Momoro, etc.--Le comite de salut public fait subir le meme sort +aux dantonistes.--Arrestation, proces et supplice de Danton, Camille +Desmoulins, Philippeau, Lacroix, Herault-Sechelles, Fabre-d'Eglantine, +Chabot, etc. + + +FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Revolution francaise, +Tome Cinquieme, by Adolphe Thiers + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA REVOLUTION *** + +***** This file should be named 10953.txt or 10953.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/9/5/10953/ + +Produced by Carlo Traverso, Tonya Allen, Wilelmina Malliere and PG +Distributed Proofreaders. This file was produced from images generously +made available by the Bibliotheque nationale de France (BnF/Gallica) +at http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
